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Céard (3e mille) 1 vol. - -GONCOURT (Edmond et Jules de) - - En 18** 1 vol. - Germinie Lacerteux 1 vol. - Madame Gervaisais 1 vol. - Renée Mauperin 1 vol. - Manette Salomon 1 vol. - Charles Demailly 1 vol. - Soeur Philomène 1 vol. - Quelques créatures de ce temps 1 vol. - Pages retrouvées, avec une préface de G. Geffroy (3e mille) 1 vol. - Idées et sensations 1 vol. - Préfaces et manifestes littéraires (3e mille) 1 vol. - Théâtre (Henriette Maréchal.--La Patrie en danger) 1 vol. - Portraits intimes du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'après - les lettres autographes et les documents inédits 1 vol. - La Femme au XVIIIe siècle 1 vol. - La duchesse de Châteauroux et ses soeurs 1 vol. - Madame de Pompadour, nouvelle édition, revue et augmentée - de lettres et documents inédits 1 vol. - La Du Barry 1 vol. - Histoire de Marie-Antoinette 1 vol. - Sophie Arnould (Les actrices au XVIIIe siècle) 1 vol. - Histoire de la Société française pendant la Révolution 1 vol. - Histoire de la Société française pendant le Directoire 1 vol. - L'Art du XVIIIe siècle. - 1re série (Watteau.--Chardin.--Boucher.--Latour) 1 vol. - 2e série (Greuze.--Les Saint-Aubin.--Gravelot.--Cochin) 1 vol. - 3e série (Eisen.--Moreau-Debucourt.--Fragonard.--Prudhon) 1 vol. - Gavarni. L'Homme et l'OEuvre 1 vol. - Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire (9e mille) 9 vol. - - -Paris.--L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215. - - - - -MANETTE SALOMON - - - - -I - - -On était au commencement de novembre. La dernière sérénité de l'automne, -le rayonnement blanc et diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et -de neige, flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver. - -Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait au labyrinthe, un -monde particulier, mêlé, cosmopolite, composé de toutes les sortes de -gens de Paris, de la province et de l'étranger, que rassemble ce -rendez-vous populaire. - -C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises à voiles -bruns, à lunettes bleues. - -Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil. - -Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un voisin du jardin, de -quelque rue d'à côté, les pieds dans des pantoufles. - -Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, ses deux haches en -sautoir surmontées d'une grenade;--un prince jaune, tout frais habillé -de Dusautoy, accompagné d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à -dolman d'Albanais;--un apprenti maçon, un petit gâcheur débarqué du -Limousin, portant le feutre mou et la chemise bise. - -Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en casquette, avec un -livre et un cahier de notes sous le bras. Et presque à côté de lui, sur -la même ligne, un ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade -au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois fleurs -d'immortelle à la boutonnière. - -Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir devant lui un bel -enfant, en robe russe de velours bleu, à boutons d'argent, à manches de -toile blanche, au cou duquel battait un collier d'ambre. - -Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait voir sur sa figure la -joie promise du dîner du soir en cabinet, sur le quai, à la _Tour -d'argent_. - -Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait et traînait par la -main un petit négrillon, embarrassé dans sa culotte, et qui semblait -tout triste d'avoir vu des singes en cage. - -Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce à travers la -verdure des arbres verts, entre le bois froid d'ombre humide, aux troncs -végétants de moisissure, à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre -foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait, sans le -regarder, aux miss, dans le Guide; et la colonne, un moment arrêtée, -reprenait sa marche, gravissant le chemin ardu du labyrinthe d'où -roulaient des cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux, et -des descentes folles de petites filles faisant sauter à leur dos des -cornets à bouquin peints en bleu. - -Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique d'ouvrages en -perles sur le chemin, se frôlant et par moments s'appuyant à la rampe de -fer contre la charmille d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant, -des micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois pétrifiés -qui portent le belvédère, clignant des yeux pour lire le vers latin qui -tourne autour de son bandeau de bronze: - - Horas non numero nisi serenas. - -Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à jour. - -Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout. - -Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un peu le rideau des -pins, des morceaux de la grande ville s'étendaient à perte de vue. -Devant eux, c'étaient d'abord des toits pressés, aux tuiles brunes, -faisant des masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se -détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges teintes -étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient dans du -noir-roux en allant vers le quai. Sur le quai, les carrés de maisons -blanches, avec les petites raies noires de leurs milliers de fenêtres, -formaient et développaient comme un front de caserne d'une blancheur -effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin en loin, dans le -rouillé de la pierre, une construction plus vieille. Au delà de cette -ligne nette et claire, on ne voyait plus qu'une espèce de chaos perdu -dans une nuit d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits -d'où des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille une -mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées par l'obscurité grise -de l'éloignement, brouillées dans le fond du jour baissant; un -fourmillement de demeures, un gâchis de lignes et d'architectures, un -amas de pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une carrière, -sur lequel dominaient et planaient le chevet et le dôme d'une église, -dont la nuageuse solidité ressemblait à une vapeur condensée. Plus loin, -à la dernière ligne de l'horizon, une colline, où l'oeil devinait une -sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement les étages d'une -falaise dans un brouillard de mer. Là -dessus pesait un grand nuage, -amassé sur tout le bout de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un -violet sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration de -fournaise de la grande ville et la vaste bataille de la vie de millions -d'hommes semblaient mettre comme des poussières de combat et des fumées -d'incendie. Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës sur une -clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu de vert pâle. Puis revenait -un ciel dépoli et couleur d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages -gris. - -En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or sur une colonne, -entre la tête d'un arbre vert se colorant dans ce ciel d'hiver d'une -chaleur olive, et les plus hautes branches du cèdre, planes, étalées, -gazonnées, sur lesquels les oiseaux marchaient en sautillant comme sur -une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés, sous -lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie, presque carminée, la -grande allée du jardin, plus haut que les immenses toits de tuile -verdâtres de la Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc, -l'oeil embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière et la -masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan d'ombre ressemblant à un -lavi, d'encre de Chine sur un dessous de sanguine, une zone de tons -ardents et bitumineux, brûlés de ces roussissures de gelée et de ces -chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle des Anglais; -puis, dans la finesse infinie d'une teinte dégradée, il se levait un -rayon blanchâtre, une vapeur laiteuse et nacrée, trouée du clair des -bâtisses neuves, et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en -s'opalisant, une fin de capitale, des extrémités de faubourgs, des bouts -de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait sous cette lueur -suspendue qui faisait devenir noires, en les touchant, les fumées -blanches dans l'ombre. Tout au loin, l'Observatoire apparaissait, -vaguement noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique d'un -coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de droite, se dressait la -borne de l'horizon, le pâté du Panthéon, presque transparent dans le -ciel, et comme lavé d'un bleu limpide. - -Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là -haut de tous côtés; les -enfants étaient montés, pour mieux voir, sur le banc de bronze, quand -quatre jeunes gens entrèrent dans le belvédère. - ---Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,--fit l'un en s'approchant -de la lunette d'approche fixée par une ficelle à la balustrade. Il -chercha le point, braqua la lunette:--Ça y est! attention!--se retourna -vers le groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des -Anglaises:--Milady, voilà ! confiez-moi votre oeil... Je n'en abuserai -pas! Approchez, mesdames et messieurs! Je vais vous faire voir ce que -vous allez voir! et un peu mieux que ce préposé aux horizons du Jardin -des Plantes qui a deux colonnes torses en guise de jambes... Silence! et -je commence!... - -L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur, avait mis l'oeil à -la lorgnette. - ---Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon les moyens des -personnes!... _Spoken here! Time is money! Rule Britannia! All right!_ -Je vous dis ça, parce qu'il est toujours doux de retrouver sa langue -dans la bouche d'un étranger... Paris! messieurs les Anglais, voilà -Paris! C'est ça!... c'est tout ça... une crâne ville!... j'en suis, et -je m'en flatte! Une ville qui fait du bruit, de la boue, du chiffon, de -la fumée, de la gloire... et de tout! du marbre en carton-papier, des -grains de café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière avec -de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité en pain d'épice, des -idées pour la province, et des femmes pour l'exportation! Une ville qui -remplit le monde... et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des -dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre, et des -professeurs de thibétain en liberté! La capitale du Chic, quoi! -Saluez!... Et maintenant ne bougeons plus! Ça? milady, c'est le cèdre, -le vrai du Liban, rapporté d'un choeur d'Athalie, par M. de Jussieu, -dans son chapeau!... Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, mes -gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint Louis rendait la -justice, pour en faire les bancs de la cour de Cassation... Le château a -été démoli, mais on l'a reconstruit en liége sous Charles X: c'est -parfaitement imité, comme vous voyez... On y voit les mânes de Mirabeau, -tous les jours de midi à deux heures, avec des protections et un -passe-port... Le Père-Lachaise! le faubourg Saint-Germain des morts: -c'est plein d'hôtels... Regardez à droite, à gauche... Vous avez devant -vous le monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de M. -Guizot... La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les prisonniers de la -Bastille pour en faire une surprise à leur gouverneur... On avait -d'abord mis dessus le portrait de Louis-Philippe, Henri IV avec un -parapluie; on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui -s'envole; c'est d'après nature... On a dit qu'on la muselait dans les -chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses: j'ai demandé au gardien, ce -n'est pas vrai... Regardez bien, mylady, il y a un militaire auprès de -la Liberté: c'est toujours comme ça en France... Ça? c'est rien, c'est -une église... Les buttes Chaumont... Distinguez le monde... On -reconnaîtrait ses enfants naturels!... Maintenant, mylady, je vais vous -la placer à Montmartre... La tour du télégraphe... Montmartre, _mons -martyrum_... d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle -est remplie de peintres qui s'exposent volontairement aux bêtes chaque -année, à l'époque de l'Exposition... Là -dessous, les toits rouges? ce -sont les Catacombes pour la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela, -mademoiselle!... Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement la -Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave l'Hôtel-Dieu, la Préfecture -de Police, et l'Institut!... On dit que dans le temps il baignait la -Tour de Nesle... Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement! -Voilà Sainte Geneviève... A côté, la tour Clovis... c'est fréquenté par -des revenants qui y jouent du cor de chasse chaque fois qu'il meurt un -professeur de Droit comparé... Ici, c'est le Panthéon... le Panthéon, -milady, bâti par Soufflot, pâtissier... C'est, de l'aveu de tous ceux -qui le voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde... Il y -avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans les cheveux de Marat -quand on l'y a enterré... L'arbre des Sourds-et-Muets... un arbre qui a -grandi dans le silence... le plus élevé de Paris... On dit que quand il -fait beau, on voit de tout en haut la solution de la question -d'Orient... Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères qui -ait le droit d'y monter!... Ce monument égyptien? Sainte-Pélagie, -milady... une maison de campagne, élevée par les créanciers en faveur de -leurs débiteurs... Le bâtiment n'a rien de remarquable que le cachot où -M. de Jouy, surnommé «l'Homme au masque de coton», apprivoisait des -hexamètres avec un flageolet... Il y a encore un mur teint de sa -prose!... La Pitié... un omnibus pour les pékins malades, avec -correspondance pour le Montparnasse, sans augmentation de prix, les -dimanches et fêtes... Le Val-de-Grâce, pour MM. les militaires... -Examinez le dôme, c'est d'un nommé Mansard, qui prenait des casques dans -les tableaux de Lebrun pour en coiffer ses monuments... Dans la cour, il -y a une statue élevée par Louis XIV au baron Larrey... L'Observatoire... -Vous voyez, c'est une lanterne magique... il y a des Savoyards attachés -à l'établissement pour vous montrer le Soleil et la Lune... C'est là -qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette... en long... Et -ça... la Salpêtrière, milady, où l'on enferme les femmes plus folles que -les autres! Voilà !... Et maintenant, à la générosité de la -société!--lança le démonstrateur de Paris. - -Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci à tout ce qui -tombait au fond de sa vieille coiffe, aux gros sous comme aux pièces -blanches, salua et se sauva à toutes jambes, suivi de ses trois -compagnons qui étouffaient de rire en disant:--Cet animal d'Anatole! - -Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire, assis sur le -banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce qu'il y avait dans son -chapeau sur les genoux du prêtre, lui jeta:--Monsieur le curé, pour vos -pauvres! - -Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore dans le creux -de sa pauvre soutane, que le donneur était déjà loin. - - - - -II - - -A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes gens s'arrêtèrent. - ---Où dine-t-on?--dit Anatole. - ---Où tu voudras,--répondirent en choeur les trois voix. - ---Qu'est-ce qui _en_ a?--reprit Anatole. - ---Moi, je n'ai pas grand'chose,--dit l'un. - ---Moi, rien,--dit l'autre. - ---Alors ce sera Coriolis...--fit Anatole en s'adressant au plus grand, -dont la mise élégante contrastait avec le débraillé des autres. - ---Ah! mon cher, c'est bête... mais j'ai déjà mangé mon mois... je suis à -sec... Il me reste à peine de quoi donner à la portière de Boissard pour -la cotisation du punch... - ---Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet argent à ce -curé!--dit à Anatole un garçon aux longs cheveux. - ---Garnotelle, mon ami,--répondit Anatole,--vous avez de l'élévation dans -le dessin... mais pas dans l'âme!... Messieurs, je vous offre à dîner -chez Gourganson... J'ai l'_oeil_... Par exemple, Coriolis, il ne faut -pas t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais truffés comme à -ta société du vendredi... - -Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien: - ---Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez l'honneur... - -On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol étaient en avant, -Coriolis dit à Anatole, en lui désignant le dos de Chassagnol: - ---Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là , hein? qui a l'air d'un vieux -foetus... - ---Connais pas... mais pas du tout... Je l'ai vu une fois avec des élèves -de Gleyre, une autre fois avec des élèves de Rude... Il dit des choses -sur l'art, au dessert, il m'a semblé... Très-collant... Il s'est -accroché à nous depuis deux ou trois jours... Il va où nous mangeons... -Très-fort pour reconduire, par exemple... Il vous lâche à votre porte à -des heures indues... Peut-être qu'il demeure quelque part, je ne sais -pas où... Voilà ! - -Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent par une -petite allée dans une arrière-salle de crêmerie. Dans un coin, un gros -gaillard noir et barbu, coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une -petite table. - ---Ah! l'homme aux bouillons...--fit Anatole en l'apercevant. - ---Ceci, monsieur,--dit-il à Chassagnol,--vous représente... le dernier -des amoureux!... un homme dans la force de l'âge, qui a poussé la -timidité, l'intelligence, le dévouement et le manque d'argent jusqu'à -fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé... ce qui lui -permet de considérer une masse de fois dans la journée l'objet de son -culte, mademoiselle ici présente... - -Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson qui entrait, -apportant des serviettes. - ---Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie, toi! Laisse -donc, je connais les femmes... j'avance joliment tes affaires, va, -farceur!--et il donna un amical renfoncement au jeune homme barbu qui -voulut parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit. - -Le crêmier apparut sur le seuil: - ---Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!--cria Anatole,--votre vin le -plus extraordinaire... à 12 sous!... et des bifteacks... des vrais!... -pour monsieur...--il indiqua Coriolis--qui est le fils naturel de -Chevet... Allez! - - * * * * * - ---Dis donc, Coriolis,--fit Garnotelle,--ta dernière académie... j'ai -trouvé ça bien... mais très-bien... - ---Vrai?... vois-tu, je cherche... mais la nature!... faire de la lumière -avec des couleurs... - ---Qui ne la font jamais...--jeta Chassagnol.--C'est bien simple, faites -l'expérience... Sur un miroir posé horizontalement, entre la lumière qui -le frappe et l'oeil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le -pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le verrez? D'un gris -intense, presque noir, au milieu de la clarté lumineuse... - -Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase, l'homme qui -l'avait dite. - ---Qu'est-ce que c'est que ça?--Anatole, en cherchant dans sa poche du -papier à cigarette, venait de retrouver une lettre.--Ah! l'invitation -des élèves de Chose... une soirée où l'on doit brûler toutes les -critiques du Salon dans la chaudière des sorcières de Macbeth... Il est -bon, le post-scriptum: «Chaque invité est tenu d'apporter une bougie...» - -Et coupant une conversation sur l'École allemande qui s'engageait entre -Chassagnol et Garnotelle:--Est-ce que vous allez nous embêter avec -Cornélius?... Les Allemands! la peinture allemande!... Mais on sait -comment ils peignent les Allemands... Quand ils ont fini leur tableau, -ils réunissent toute leur famille, leurs enfants, leurs petits -enfants... ils lèvent religieusement la serge verte qui recouvre -toujours leur toile... Tout le monde s'agenouille... Prière sur toute la -ligne... et alors ils posent le point visuel... C'est comme ça! C'est -vrai comme... l'histoire! - ---Es-tu bête!--dit Coriolis à Anatole.--Ah ça! dis donc, tes bifteacks, -pour des bifteacks soignés... - ---Oui, ils sont immangeables... Attendez... Donnez-moi-les tous...--et -il les réunit dans une assiette qu'il cacha sous la table. Puis, -profitant d'une sortie de la fille de Gourganson, il disparut par une -petite porte vitrée au fond de la salle. - ---Ça y est,--dit-il en revenant au bout d'un instant.--Ah! tu ne connais -pas la tradition de la maison... Ici, quand les bifteacks ne sont pas -tendres, on va les fourrer dans le lit de Gourganson... C'est sa -punition... Après ça, c'est peut-être aussi sa santé... J'ai connu un -Russe qui en avait toujours un... cru... dans le dos. - ---Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?--demanda Garnotelle à -Coriolis. - ---Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord, Boissard est très-bon -garçon... Beaucoup de gens connus et amusants... Théophile Gautier... la -bande de Meissonier... On fait de la musique dans un salon... dans -l'autre, on cause peinture, littérature... de tout... Et une antichambre -avec des statues... grand genre et pas cher... Un dîner tous les mois... -nous avons déboursé chacun six francs pour un couvert en Ruolz... Ça se -termine généralement par un punch... Nous avons Monnier qui est superbe! -Il a eu la dernière fois une charge belge, les _prenkirs_... -étourdissante!... Et puis Feuchères, qui fait des imitations de soldat, -des histoires de Bridet à se tordre... Un monde bon enfant et pas trop -canaille... On bavarde, on rit, on se monte... Tout le monde dit des -mots drôles... L'autre jour, en sortant, je reconduisais Magimel le -lithographe... Il me dit: «Ah! comme j'ai vieilli!... Autrefois, les -rues étaient trop étroites... je battais les deux murs. Maintenant c'est -à peine si j'accroche un volet!...» - ---Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va chez Boissard, -excusez!--fit Anatole.--Mais tu t'es trompé d'atelier, mon vieux... tu -aurais dû entrer chez Ingres... Vous savez, ils sont bons, les Ingres! -ils se demandent de leurs nouvelles! Plus que ça de genre! - -Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte et nerveuse la -tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace de la lui coucher dans son -assiette. - ---Qui est-ce qui a vu le _Premier baiser de Chloé_, de Brinchard, qui -est exposé chez Durand Ruel?--demanda Garnotelle. - ---Moi... C'est d'un réussi...--dit Anatole...--Ça ma rappelé le baiser -d'Houdon... - ---Oh! un baiser!...--lança Chassagnol.--Ça, un baiser! cette machine en -bois! Un baiser, ça? Un baiser de ces poupées antiques qu'on voit dans -une armoire au Vatican, je ne dis pas... Mais un baiser vivant, cela? -Jamais! non, jamais! Rien de frémissant... rien qui montre ce courant -électrique sur les grands et les petits foyers sensibles... rien qui -annonce la répercussion de l'embrassement dans tout l'être... Non, il -faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce -que c'est que les lèvres... Mais les lèvres, c'est revêtu d'une cuticule -si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses -n'étaient pas recouvertes, mais seulement gazées, _gazées_, c'est son -mot, par cet épiderme... Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de -sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la -cinquième paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs -profonds et superficiels de la tête... Ils s'unissent, de proche en -proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf -intercostal ou le _grand sympathique_, le grand charrieur des émotions -humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme... le _grand -sympathique_ qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitième -paire, qui embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au -coeur, qui touche au coeur!... - ---Neuf heures et demie... Je me sauve,--dit Coriolis. - ---Je m'en vais avec toi,--fit Anatole; et, sur la porte, son geste -appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!... - -Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le -prenant par un bouton de sa redingote, et il continua à lui exposer la -circulation de la sensation du baiser d'une extrémité à l'autre du corps -humain. - - - - -III - - -En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient dans l'art, -vers l'année 1840, le grand mouvement révolutionnaire du Romantisme -qu'avaient vu se lever les dernières années de la Restauration, -finissait dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût cru voir -tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, le souffle d'avenir qui -avait remué l'art. De hautes espérances avaient sombré avec le peintre -de la _Naissance d'Henri IV_, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant -début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de promesses, -annonçant le dégagement futur d'une personnalité, allaient, comme -Chassériau, de l'ombre d'un maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous -les chefs d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un -éclectisme bâtard et un style inquiet. - -Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur jour -d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour devenir les -ouvriers de ce grand musée de Versailles, si fatal à la peinture par -l'officiel de ses sujets et de ses commandes, la hâte exigée de -l'exécution, tous ces travaux à la toise et à la tâche, qui devaient -faire de la Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la -pacotille. - -En dehors de ces causes extérieures, les faillites d'avenir, les -désertions, les séductions par les commandes et l'argent du budget, en -dehors même de l'action, appuyée par la grande critique, des oeuvres et -des hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour -l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures, -spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux fréquentations des -artistes de 1830. Il était arrivé peu à à peu que le Romantisme, cette -révolution de la peinture, bornée presque à ses débuts à un -affranchissement de palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une -intime mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le -faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire, un -abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement d'une atmosphère de -lyrisme. - -De là , de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il était sorti des -peintres de cerveau, des peintres poëtes. Quelques-uns ne concevaient un -tableau que dans le cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, -d'instinct germain, séduits par les _lieds_ d'outre-Rhin, se perdaient -dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil des mythologies dans la -mélancolie du fantastique, cherchaient les Muses au Walpurgis. Un homme -d'un talent distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit -groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses créées par -les poëmes. Il modelait les anges de l'imagination humaine. Les larmes -des chefs-d'oeuvre, le souffle de Goethe, la prière de saint Augustin, -le Cantique des souffrances morales, le chant de la Passion de la -chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, avec la -matérialité du dessin et des couleurs. Le _sentimentalisme_, c'était par -là que le larmoyeur des tendresses de la femme essayait de rajeunir, de -renouveler et de passionner le spiritualisme de l'art. - -La désastreuse influence de la littérature sur la peinture se retrouvait -à l'autre bout du monde artiste, dans un autre homme, un peintre de -prose, Paul Delaroche, l'habile arrangeur théâtral, le très-adroit -metteur en scène des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter -Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le trompe-l'oeil -d'une couleur locale à laquelle manquaient la vie, le mouvement, la -résurrection de l'émotion. - -De tels hommes, malgré la mode du moment et la gloire viagère du succès, -n'étaient, au fond, que des personnalités stériles. Ils pouvaient monter -un atelier, faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le -principe d'infécondité de leurs oeuvres, les condamnaient à ne pas créer -d'école. Leur action, restreinte fatalement à un petit cercle de -disciples, ne devait jamais s'élever à cette large influence des maîtres -qui décident les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une -génération, font lever le lendemain de l'art des talents d'une jeunesse. - -Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres créés ou renouvelés -par le mouvement romantique, le paysage se débattait, encore à demi -méconnu, presque suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés -du public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui -ne pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors -l'autorité, la considération, la place dans l'art qu'il devait finir par -conquérir à coups de chefs-d'oeuvre. Et ce genre, réputé inférieur et -bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les défiances du -présent, n'avait guère de tentation pour le jeune talent indécis dans sa -voie et cherchant sa carrière. L'orientalisme, né avec Decamps et -Marilhat, paraissait épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer -Géricault dans la peinture française semblait mort. On ne voyait nulle -tentative, nul effort, nulle audace qui tentât la vérité, s'attaquât à -la vie moderne, révélât aux jeunes ambitions en marche ce grand côté -dédaigné de l'art: la contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son -premier tableau, l'_Enfant prodigue_. Et depuis quelques années, il n'y -avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents nouveaux: un petit -peintre de génie naturel, de tempérament et de caprice, jouant avec les -féeries du soleil, doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il, -pour retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz avait apporté, -à l'art de 1830 à 1840, sa franche et éblouissante originalité. Mais sa -peinture était une peinture indifférente. Elle ne cherchait et ne -donnait rien que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une fleur. -Elle ne parlait à la passion de personne. Toute âme lui manquait pour -toucher et retenir à elle autre chose que les yeux. - -Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la grande peinture -par cette lassitude ou ce mépris des autres genres, la génération qui se -levait, l'armée des jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture -historique ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités -supérieures et dominantes, aux deux tempéraments extrêmes et absolus qui -commandaient dans l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci -demandaient l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, à son dernier -héros, au maître passionnant et aventureux, marchant dans le feu des -contestations et des colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839, -_Cléopâtre_, _Hamlet_ et les _Fossoyeurs_; en 1840, la _Justice de -Trajan_; en 1841, l'_Entrée des Croisés à Constantinople_, un -_Naufrage_, une _Noce juive_. Mais ce n'était qu'une minorité, cette -petite troupe de révolutionnaires qui s'attachaient et se vouaient à -Delacroix, attirés par la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le -Beau expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant la -religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la route de Rome, -fêtaient rue Montorgueil le retour de M. Ingres comme le retour du -sauveur du Beau de Raphaël. Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute -la jeune peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux hommes dont -les deux noms étaient les deux cris de guerre de l'art:--Ingres et -Delacroix. - - - - -IV - - -Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve sans fortune, qui -avait eu l'intelligence de se faire une position dans une spécialité de -la mode presque créée par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute -confection, elle avait eu l'imagination de ces nouveautés bizarres qui -charmèrent le goût de la Restauration et des premières années du règne -de Louis-Philippe: les ridicules à pendants d'acier, les manchons en -velours noir avec broderie en soie jaune représentant des kiosques, les -boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et recouverts de tulle -noir. Au milieu de cela, elle avait eu aussi l'invention des toilettes -de féerie: c'était elle qui avait introduit la _lame_ dans les robes de -bal, édité les premières robes à _étincelles_, étonné les bals citoyens -des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient des -élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de trouveuse d'idées et de -dessins, elle gagnait de huit à dix mille francs par an. - -Elle mit Anatole au collége Henri IV - -Au collége, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le -professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrêts pour -cela, lui prédit la potence,--une prédiction qui commença à mettre -autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands -criminels et les caractères extraordinaires. Puis, plus tard, en le -voyant exécuter à la plume, trait pour trait, taille pour taille, les -bois de Tony Johannot du _Paul et Virginie_ publié par Curmer, ses -camarades prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés sur son -épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de -l'attention religieuse des enfants devant ce mystère de l'art: le -miracle du trompe-oeil. Autour de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui, -il sera peintre!» Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié -fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné à une -carrière de génie. - -Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là : de la menace de ses -professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du -collége qui dicte un peu l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une -certaine facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses -mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans -l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau -d'art ou d'une scène de nature. Au fond, Anatole était bien moins appelé -par l'art qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait -l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collége et les -appétits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons de la -Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misère, le débarras -du lien et de la règle, la liberté, l'indiscipline, le débraillé de la -vie, le hasard, l'aventure, l'imprévu de tous les jours, l'échappée de -la maison rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de -l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de -volupté du modèle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit -de se déguiser toute l'année, une sorte de carnaval éternel; voilà les -images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrière -rigoureuse et sévère de l'art. - -Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là , la mère d'Anatole -avait pour son fils un idéal d'avenir: l'École polytechnique. Le soir, -en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiffé d'un tricorne, -l'habit serré aux hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la -Révolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer -dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole -lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle -un officier qui déchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr -s'écroula. - -De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut à chaque sortie -à batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour -être le dernier en mathématiques, la mère, faible comme une veuve qui -n'a qu'un fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour -préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrière -qui la faisait trembler d'avance par ses périls de toutes sortes, elle -demanda à un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui -indiquer un atelier où les moeurs de son fils seraient respectées. - -A quelques jours de là , le vieil ami menait le jeune homme chez un élève -de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui -consentait à recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait. - -Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron était un atelier de -femmes, mais d'âge si vénérable, sans aucune exception, qu'Anatole put y -faire son entrée sans intimider personne. Il se trouva même, à la fin du -troisième jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se -sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara péremptoirement le -soir à sa mère qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension -de Parques. - -Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue -d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il montait d'abord chez un élève -nommé Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y -restait six mois à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le -grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle vivant. - -Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier depuis deux -ou trois ans. - - - - -V - - -L'atelier de Langibout était un immense atelier peint en vert olive. Sur -le mur d'un des côtés, sous le jour de la baie ouverte en face, se -dressait la table à modèle, avec la barre de fer où s'attache la corde -pour la pose des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le -talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le bras qui -repose. - -Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une hauteur de sept à -huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modèles, des -portraits-charges la couvraient presque entièrement. Un faux-col sur un -pantalon représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet -caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national sortant d'une -guérite par une neige qui lui argentait le nez et les épaulettes, -moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur -était représenté dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la -devise au-dessous: _Semper viret_. Et çà et là , à travers les -caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: _Sarah Levy, la tête, -rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul_; et plus loin: _Armand -David, fifre sous Louis XVI, modèle de torse, fait la canne_. - -Sur une des parois latérales se levait le Discobole, moulage de Jacquet. - -Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les -sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines à terre, les peintres, -juchés sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table à -modèle. - -On voyait là : - -Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle Gourganson, -le pâtira, le souffre-douleur de l'atelier, un méridional naïf, un -_gobeur_ avalant tout, et qu'on avait décidé à promener son chapeau gris -la nuit, en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur -blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu -sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine à persuader qu'il -grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance -à son âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui était -sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de piété; - -Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux yeux clignotants, -aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la -tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des -mythologies plafonnantes; - -Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait _Moins-Cinq_, à cause de sa -réponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier à -l'atelier, et lui disaient:--Tiens, il est l'heure?--Non, messieurs, il -est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin, -excellent et doux garçon, n'entrant en colère que lorsque le modèle -avait oublié de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi -quelques secondes à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont -l'application, la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient respectés -avec une sorte de commisération par la blague de ses camarades; - -Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout s'arrêtait, -étonné et souriant d'un détail exagéré ou forcé dans une académie bien -dessinée:--«C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est -bien, mon ami, vous voyez comique...» Lestringant, qui devait obéir à sa -vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire pour mettre l'esprit de -Paris dans la caricature; - -Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effrontée, arrivant -la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modèles, -faisant le crâne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége -et de sa province dans des habits de première communion rallongés, et -tombant dans l'atelier, au milieu d'une séance de modèle de femme, il -était resté pétrifié devant «la madame» toute nue, ses yeux de petit -garçon démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de -stupéfaction son carton par terre, au milieu du rire homérique des -élèves; - -Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir vingt francs, -donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on lui fît la conduite jusqu'à -la barrière Fontainebleau: de là , il s'en allait d'une trotte aux -Pyrénées, frappant à la porte du premier curé qu'il trouvait le premier -soir, lui faisant une tête de vierge ou une petite restauration, -emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de recommandations -en recommandations, de curé en curé, gagnant la frontière d'Espagne, -d'où il revenait à Paris par les mêmes étapes; - -Garbuliez, un Suisse, fils d'un _cabinotier_ de Genève; qui avait -rapporté de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la -charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc; - -Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par l'atelier, à cause de -ses interminables jambes, éternellement enfermées dans un pantalon noir, -et si justement comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers -donnent pour un sou; - -Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas avec les cheveux -frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs avec un sourire de -Méphistophélès; un garçon qui avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais -dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les -tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait l'orgueil du -développement de son corps; Massiquot, le massier des élèves; - -Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire entre le maître et -les élèves, l'homme de confiance du patron, qui reçoit la contribution -mensuelle, écrit aux modèles, surveille le mobilier, et fait payer les -tabourets et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de -Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans -l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les têtes bien -dessinées qu'il revendait à des pensionnats comme modèles; - -Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, grand -bredouilleur de français, qui brossait de temps en temps, entre deux -saoûleries de bière, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez; - -Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur -braque très-connu qui, de temps en temps croyait découvrir un Raphaël -dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les moeurs -avec une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait -recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! c'est un ange!...» - -Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait: -c'était le fils de ce Jacquillat qui avait donné des leçons de tour à M. -de Clarac et qui exécutait l'étoile à huit cercles; - -Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les crêmeries avec les -domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis à l'atelier; -mais ayant dans ses élégances des solutions de continuité et des -accrocs, et regardant l'heure à une montre dont le verre avait été -recollé avec de la cire à cacheter; - -Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'oeil bleu, au teint indien, -toujours serré dans un habit noir râpé; un liseur, un républicain, un -musicien, qui faisait de la peinture à idées; - -Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait -par cette tendance singulière et fatale qu'ont presque tous les artistes -à refléter dans leurs oeuvres l'infirmité marquante de leur personne. - -Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait de nom que ce -sobriquet; Système, peignant, à cloche-pied, la main gauche tenant la -palette, appuyée sur une tringle de fer; Système posant sur son bras, -dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et -l'approchant du modèle pour le comparer; Système qui partageait avec -Javelas le rôle de martyr de l'atelier. - -Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types du _cuveur_ et du -_rêveur_ dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais -était l'homme qui passait sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais -peindre; et c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte à -Anatole:--Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le -marbre...--Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre...--Non... je -n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait... Ça aurait été -toujours mou, veule... Il me fallait le marbre, absolument le -marbre...--Eh bien! laisse-moi le voir... Je t'assure, je n'en parlerai -pas...--Mon marbre? mon marbre? Il est là ...--lui dit Romanet en se -touchant le front. - -Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures sérieuses et -grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers -aspirant à une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et -d'individus, promis à des avenirs si divers, à des fortunes si -contraires, destinés à finir aux quatre coins de la société et du monde, -là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les promesses d'un -atelier, dans un fauteuil à l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du -Nil, dans une gérance de photographie, ou dans une boutique de -chocolatier de passage! - - - - -VI - - -Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train de l'atelier, le -«branle-bas» des farces et des charges. - -Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on le ramenait au -collége, il prenait tout à coup sa course à toutes jambes, et se mettait -à crier de toutes les forces de sa voix de crapaud: «V'la la révolution -qui commence!» La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient sur -leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes bouleversées -apparaissaient, et dans le dos des vieilles gens qui se faisaient un -cornet de leur main pour entendre le tocsin de Saint-Merry, le frisson -du rentier passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut -dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus dessous par un -énorme coup de pied d'épicier philippiste de la rue Saint-Jacques. Au -collége, c'était les mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il -avait à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution de prix, -de commencer son discours par: «Jeunes athlètes qui allez entrer dans -l'arène...»--_Vive la reine!_ se mit à crier Anatole en se tournant vers -la reine Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour, -une acclamation trois fois répétée partit des bancs, et le malheureux -professeur fut obligé de remettre son éloquence dans sa poche. - -Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de drôlerie -n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens du grotesque l'avait mené -au génie de la parodie. Il caricaturait les gens avec un mot. Il -appliquait sur les figures une profession, un métier, un ridicule qui -leur restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait des -cinglements, des claquements de ripostes pareils à ces coups de fouet -avec lesquels les postillons enlèvent un attelage. Il jouait avec la -grammaire, le dictionnaire, la double entente des termes: la mémoire de -ses études lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux de -classiques, de remuer à travers ses bouffonneries de grands noms, des -vers dérangés, du sublime estropié; et sa verve était un pot-pourri, une -macédoine, un mélange de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus -folle et la plus cocasse. - -Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures des environs de -Paris, il faisait un personnage de province; il improvisait des récits -de petite ville, il racontait des intérieurs où il y a des oranges sur -des timbales, il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout -un monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann, au grand amusement -et dans le rire fou de ses compagnons de voyage. Il avait la vocation de -l'acteur et du mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une -mimique de méridional la succession et la vivacité des expressions, des -grimaces, dans un visage souple comme un masque chiffonné, se prêtant à -tout, et lui donnant l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce -tempérament de comique, à tous ces dons de nature, il joignait encore -une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation de tout ce qu'il -entendait, voyait au théâtre, et partout, depuis l'intonation de Numa -jusqu'au coup de jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha, -depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de _tortillons_ de -l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui cherche sa bourse en -omnibus. A lui tout seul, il jouait une scène, une pièce: c'était le -relai d'une diligence, le piétinement des garçons d'écurie, les -questions des voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu! du -postillon; ou bien une messe militaire, le _Dominus vobiscum_ chevrotant -du vieux prêtre, les répons criards de l'enfant de choeur, le ronflement -du serpent, les nazillements des chantres, le son voilé des tambours, la -toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait un grand air -d'opéra, un _ut_ de ténor. Il contrefaisait le réveil d'une basse-cour, -la fanfare fêlée du coq, les gloussements, les cacardements, les -roucoulements, tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient -s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait au Jardin des -Plantes à étudier les animaux, il rapportait leur voix, leur chant. -Quand il voulait, son larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir, -comme d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement si -vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré dessus au jugé. Pour les -bruits humains, il les possédait tous. Il imitait les accents, les -patois, les bruits de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux -chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte», le cri du -vendeur de _canards_ s'éteignant dans le lointain d'un faubourg, tous -les cris: il n'y avait que le cri de la conscience qu'il disait ne -pouvoir imiter. - -L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou dont il n'aurait -pu se passer. Au bout de ces grands silences de travail qui se font là , -après un long recueillement de tous ces jeunes gens pliés sur une étude, -quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va faire un _four_?» -Anatole lançait aussitôt quelque mot drôle, faisant courir le rire comme -une traînée de poudre, secouant la fatigue de tous, relevant toutes les -têtes de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la salle une -récréation d'un moment. - -Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance à exercer? -Anatole trouvait un tour de son invention, et le plus souvent, à la -prière de ses camarades et pour répondre à leur confiance, il -l'exécutait lui-même. Devait-on faire la réception d'un _nouveau_? Il -s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait en fantaisie, -en imagination de mise en scène. - -Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés d'un autre -temps, dans ces farces artistiques, l'attachement à l'échelle, -l'estrapade, la brutalité de ces exécutions qui parfois finissaient par -un membre brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers. A -peine si l'usage des férocités anciennes était encore conservé chez le -sculpteur David, dont les élèves promenaient, en ces années, par tout le -quartier, un nouveau lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur -l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu à peu -s'adoucissaient et se changeaient en innocentes épreuves de -franc-maçonnerie. Anatole les renouvela par le sérieux de la charge et -la comédie de la cruauté. - -Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par le faire déshabiller, -lui injuriait successivement tous les membres, lui reprochait ses -«abattis canaille», établissait, avec la voix de pituite de Quatremère -de Quincy, le peu de rapports existants entre une figure de Phidias et -cet «Apollon des chaudronniers». Puis, il le faisait chanter, en costume -de paradis, dans des poses d'un équilibre périlleux, des paroles -impossibles sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau était -enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les _supplices_. Soudain, il -changeait de voix, d'air, de visage: il avait des gestes d'ogre de -contes de fée, une intonation de roi de féerie qui donne des ordres pour -une exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie sinistre -l'animait: c'était Bobêche et Torquemada, l'Inquisition aux Funambules. -S'agissait-il de marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner -le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible quand avec les -fers, changés habilement dans sa main en chevilles de sculpteur peintes -en vermillon, il approchait; terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers, -derrière le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des planches, -pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable, lorsqu'il les -appliquait sur l'épaule du malheureux avec un _pschit!_ qui jouait -infernalement le cri de la peau grillée. On riait, et il faisait presque -peur.--Et puis, venaient des boniments, des discours de réception, des -morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le _Tintamarre_... Pour -chaque nouveau, il inventait un nouveau tour, des plaisanteries -inédites, un chef-d'oeuvre comme les sangsues, la farce des sangsues -qu'il montrait à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au creux -de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis ne plaisantait plus: -elle se figurait sentir piquer les sangsues, tant Anatole les avait bien -imitées avec des découpures d'oignon brûlé! - -A l'atelier, on l'appelait «la Blague». - - - - -VII - - -La Blague,--cette forme nouvelle de l'esprit français, née dans les -ateliers du passé, sortie de la parole imagée de l'artiste, de -l'indépendance de son caractère et de sa langue, de ce que mêle et -brouille en lui, pour la liberté des idées et la couleur des mots, une -nature de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là , montée -de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société; grandie dans la -ruine des religions, des politiques, des systèmes, et dans l'ébranlement -de la vieille société, dans l'indifférence des cervelles et des coeurs, -devenue le _Credo_ farce du scepticisme, la révolte parisienne de la -désillusion, la formule légère et gamine du blasphème, la grande forme -moderne, impie et charivarique, du doute universel et du pyrrhonisme -national; la Blague du XIXe siècle, cette grande démolisseuse, cette -grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, la tueuse de respect; la -Blague, avec son souffle canaille et sa risée salissante, jetée à tout -ce qui est honneur, amour, famille, le drapeau ou la religion du coeur -de l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire de chaque -jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la Courtille; la Blague, qui -met les gémonies à Pantin; la Blague, le _vis comica_ de nos décadences -et de nos cynismes, cette ironie où il y a du _rictus_ de Stellion et de -la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet, ce que le voyou -vole à Voltaire, ce qui va de _Candide_ à Jean Hiroux; la Blague, qui -est l'effrayant mot pour rire des révolutions; la Blague, qui allume le -lampion d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande en riant au -24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen, votre billet!» la -Blague, cette terrible marraine qui baptise tout ce qu'elle touche avec -des expressions qui font peur et qui font froid; la Blague, qui -assaisonne le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la Blague, -qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à une femme enceinte: -«Elle a un polichinelle dans le tiroir!» la Blague, où il y a le _nil -admirari_ qui est le sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé, -le sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la revanche des -petits contre les grands, pareille au trognon de pomme du titi dans la -fronde de David; la Blague, cette charge parlée et courante, cette -caricature volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; la -Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme et Robert Macaire; la -Blague, cette populaire philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme -avec lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le ciel, la -Providence, la fin du monde, en leur disant tout haut: «Zut!» la Blague, -cette railleuse effrontée du sérieux et du triste de la vie avec la -grimace et le geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme -qui a fait trouver un calembour à un Parisien sur le radeau de _la -Méduse_; la Blague, qui défie la mort; la Blague, qui la profane; la -Blague, qui fait mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant, -devant Charlet, son dernier soupir dans le _couic_ de Guignol; la -Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, presque diabolique, -d'enfants gâtés, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation; -ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la -sainteté, de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire qu'on -dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui, au Jardin des -Plantes, s'amusent à cracher sur la beauté des bêtes et la royauté des -lions;--la Blague, c'était bien le nom de ce garçon. - - - - -VIII - - -L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures en été, de huit -heures à une heure en hiver. Le mercredi, il y avait une prolongation de -travail d'une heure «l'heure du torse», pour finir le torse commencé la -veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des élèves. Trois -semaines de modèle d'homme, une semaine de modèle de femme, faisaient le -mois. - -Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant ce travail d'après -nature se continuant des mois, des années, Anatole vit défiler les plus -beaux corps du temps, l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste, -les statues vivantes qui conservent les lois de proportion, le _canon_ -de l'homme et de la femme, les types qui dessinent le nu viril ou -féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse ou la puissance, les -lignes avec leurs oppositions, les contours avec leur sexe, les formes -avec leur style. - -Anatole dessina: il fit la longue éducation de son oeil et de son -fusain; il apprit à bâtir une académie d'après tous ces corps fameux qui -ont laissé leur mémoire dans les tableaux de l'époque:--le corps de -Dubosc, ce corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé -la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;--le corps de -Gilbert, ce corps tout plein des trous d'une sculpture à la Puget, de -Gilbert, le modèle pour les satyres, les convulsionnaires, les -_ardents_. Il dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe -florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence de -la poitrine, les jambes fines et montrant la souple élégance, la -longueur filante d'un dessin italien du seizième siècle, des formes de -cire sur des muscles d'acier;--le corps de Thomas l'Ours, cet ancien -lutteur de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son appétit, le -vorace qui prenait son café au lait dans une terrine de sculpteur avec -un pain de six livres, et que nourrissaient par commisération les -domestiques de Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les épaules -d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal dévorateur où les -mouvements faisaient courir des houles sous la peau. Anatole eut encore -les corps de grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre -Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la taille de femme, -aux bras ronds, qui charmait les fatigues de sa pose par des monologues -à demi-voix, gazouillés dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces -modèles héroïques, à constitution homérique, formés dans l'atelier de -David, la poitrine élargie comme à l'air de ces grandes toiles antiques; -vieux débris d'un Empire de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais -de faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce qu'on appelle -«un cornet», une feuille de papier tournée par un des nouveaux, qui -circule, et où chacun met le fond de sa poche. - -La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa -beauté, Anatole les apprit sur ces corps:--les corps des trois Marix, le -trio de Juives dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée de -l'Hémicycle de Delaroche;--le corps de Julie Waill, aux formes pleines, -à la tête de Junon, à la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux -énormes de la Tegée de Pompéi;--le corps de madame Legois, le type du -modèle pour le dessin classique du ventre et des jambes;--le corps -mince, nerveux, distingué dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature -de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline -l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres, -ennemi des modèles d'hommes, et disant «qu'ils puaient»;--le corps de -Georgette, à la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un -type égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;--le corps à -la Rubens, la poitrine exubérante, les jambes magnifiques de -Juliette;--le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du -Primatice, allongé, effilé, avec des extrémités si souples qu'elle -faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un -sous l'autre;--le corps fluet, maigriot, élancé et charmant de Coelina -Cerf, avec ses formes hésitantes de petite fille et de femme, ses lignes -d'une ingénue de roman grec,--le plus jeune des modèles, si jeune que -les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge. - - - - -IX - - -De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enragée rompait -cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de -soleil, et promettant l'été, quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la -masse; et quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève et -exigés rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces -entrées, appelées les _bienvenues_, montaient à une somme de quelques -centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne. -Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la semaine, et se -lançait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les -vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus révolutionnaires, des -oripeaux hurlants et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait -sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une -gaieté violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout -les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en -casseurs, animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie -qui démange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les -coups. - -A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dînait. Et -c'était une ripaille, des poulets déchirés, des bouteilles entonnées par -le goulot, des paris de goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité -et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs -de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers. - -Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que les plus doux -avaient bu un vin de colère, la troupe, chantant à tue-tête et armée -d'échalas pris dans les vignes, se répandait au hasard sur une route où -elle espérait trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de Paris -pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels lourds et fumeux, -zébrés de noir par des nuages d'orage, les artistes se découpaient en -silhouettes agitées et fiévreuses; et la nuit donnant sa terreur à la -fantaisie de leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs ombres, -au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait -vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits -légendaires: on eût cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de -Salvator Rosa. - -L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. L'on -revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des -blanchisseuses. Aussitôt, l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en -plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un -épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le -modèle avait apporté un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du -quadrille, les garçons du village se ruaient sur les messieurs qui -dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de -laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, couchait avec son -échalas deux des paysans par terre. A la fin, les garçons battus se -sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus -qu'à partir. - -Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades de lâches. Il -ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir. -Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entraînassent de -force. Tous étaient étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des -coups. - ---Comment! tu n'es pas content?--lui dit Anatole,--tu n'as rien reçu et -tu en as descendu deux!... Ah! tu y allais bien... Moi, j'ai donné un -joli coup de pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui -m'ennuyait... Mais deux, c'est très-gentil... - ---Non, non,--répéta Coriolis,--des lâches, les amis! Nous aurions dû -leur donner une tripotée à ne pas leur donner envie de revenir... Des -lâches, je te dis, les amis! - -Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps donna tous les -signes d'une colère de créole qui ne veut rien entendre. - -Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille de Provence, -originaire d'Italie, qui, à la Révolution de 89, s'était réfugiée à -l'île Bourbon. Un oncle, qui était son tuteur, lui faisait une pension -de six mille francs, et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de -mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet -avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de ses camarades, -l'élégance de tenue de Coriolis, le monde où l'on se disait qu'il -allait, les maîtresses avec lesquelles il avait été rencontré, les -restaurants où on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le -froid d'une certaine réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte de -gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; et il y avait un peu de -brusquerie amère dans la façon dont il laissait tomber sur ses esquisses -si vives et si colorées:--«C'est très-bien, très-bien... mais c'est -fermé pour moi... vous savez, je ne comprends pas...» On plaisantait un -peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne -s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne -réussiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de -son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de liége, -traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-là devenir -tragique: Coriolis, frappant sur la main du témoin qui allait charger -les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et, -tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau -et sérieux chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout. -Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses -manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, qu'il jouât sa partie dans -toutes les gamineries, qu'il fût des jeux, des griseries et des -batailles de l'atelier, c'était un camarade avec lequel les autres -élèves ne se sentaient pas à l'aise et n'avaient que les rapports de -l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, un -ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. Amusé par sa -gaieté, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espèce -d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet. - ---Reconduis-moi,--lui dit-il, quand ils furent sur le pavé de Paris. - -Arrivé chez lui:--Tu déménages?--fit Anatole en regardant le sens dessus -dessous de l'appartement et des commencements d'emballage. - ---Non, je pars,--dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé. - ---Tu t'en retournes à Bourbon? - ---Non, je vais me promener en Orient. - ---Bah! - ---Oui, j'ai besoin de changer d'air... Ici, je sens que je ne peux rien -faire... J'aime trop Paris, vois-tu... Ce gueux de Paris, c'est si -charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur: -Paris finirait par me manger... Il me faut quelque chose qui me -change... du mouvement... Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, de -l'atelier, de ce qu'on nous serine ici... Il me semble que je suis fait -pour autre chose... Après ça, on croit toujours ça... Enfin, là -bas, je -me figure... je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont -rien laissé aux autres. Il y a peut-être encore à voir après eux... Et -puis, je serai seul... c'est bon pour se reconnaître et se trouver... -Les distractions, absence totale... Plus de dîners de Boissard, plus de -soupers, plus de nuits au champagne... Rien! je serai bien forcé de -travailler... Mon brave homme d'oncle fait les choses très proprement... -Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard... Et -dire que toutes ces idées raisonnables-là , c'est une femme qui me les a -données!... mon Dieu, oui... en me flanquant à la porte! Ah ça! tu -m'écriras, hein? parce qu'une fois là ... j'y resterai quelque temps... -Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un quand je -remettrai les pieds à Paris... Tu sais, quand on voit son talent quelque -part... On m'a dit souvent que j'avais un tempérament de coloriste... -Nous verrons bien! - -Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant au passé, se -mirent à causer de leur liaison, du collége, retrouvant dans leurs -souvenirs l'enfance de leur amitié. Il était trois heures du matin quand -Coriolis dit à Anatole: - ---Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi... - ---Oui, je viendrai avec Garnotelle. - - - - -X - - -On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis à Anatole et à -Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, cordial et ému. On y avait -bu ce coup de l'étrier qui remue le coeur de celui qui part et de ceux -qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles -aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de -nuit, des couvertures serrées dans des courroies, même une petite tente -de campagne, dont la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au -repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de -voyage attendaient, prêtes à être chargées sur le fiacre avancé et -arrêté déjà devant la porte de la maison. - -A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme -poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas -entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonçait dans la -robe de sa mère, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de -sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une sauvagerie -d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait de croiser. - ---Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jésus?--demanda -la femme avec un sourire humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle -montra une petite fille aux yeux bleus. - ---Oh! charmante...--dit Coriolis; et faisant signe à l'enfant: - ---Viens un peu, petite... - -Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le monsieur, et marchant -vers son regard, moitié peureuse et moitié confiante, elle arriva à lui. -Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans -des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits -cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les -doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant à regarder ce -grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux. - ---Ah ça! la mère je ne sais plus qui...--fit Anatole,--vous prendrez -bien une tasse de café avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus -poser, pourquoi donc ça? Vous n'êtes pas trop vieille... - ---Ah! monsieur, j'ai un malheur... Les médecins disent comme ça que j'ai -un commencement d'ankylose de la colonne vertébrale... Ce n'est pas que -ça me gêne autrement pour n'importe quoi... Mais voilà deux ans au moins -que je ne puis plus hancher... - ---Une petite tête qui m'aurait été...,--fit Coriolis qui continuait à -examiner la petite fille.--C'est dommage... Mais vous voyez, la mère, je -pars... A propos, quelle heure est-il? - -Il regarda sa montre. - ---Diable! nous n'avons que le temps... - -Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa -tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant -glissant contre lui, accrocha la chaîne de sa montre, et en fit sauter -les breloques qui roulèrent en sonnant, sur le parquet. - ---Ne la grondez pas, la mère... Ce n'est pas sa faute à cette -enfant,--fit Coriolis en ramassant les breloques:--C'est bête, ces -petites bêtises-là , on s'accroche toujours avec... Mais, au fait, j'y -pense... Quand on va là -bas, on ne sait trop si on en reviendra... -Tiens! Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien -vingt francs au Mont-de-Piété... Et toi,--dit-il à Garnotelle,--qui vas -attraper le prix de Rome un de ces jours, voilà une paire de cornes en -corail pour te défendre du mauvais oeil en Italie... Ah! et ma -roupie?... - -Il regarda par terre. - ---Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan... Oh! ne -cherchez pas, la mère... Si elle était tombée on la verrait... Je -l'aurai sans doute perdue. - -Le portier entra:--Allons, monsieur Antoine, chargeons tout ça un peu -vite... Et en route! - - - - -XI - - ---Petit cochon, vous ne travaillez pas,--répétait Langibout à Anatole -quand il passait derrière lui dans sa visite à l'atelier. - -On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains. - -Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. Il finissait -la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du XVIIIe siècle se -mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait -dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne -l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa -dignité, affectait une certaine austérité républicaine, comme une -sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du -vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme -bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse -voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras. -Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se -faisaient devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes grises -sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés, -taillés largement dans des traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air -grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur -toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur -d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait, -et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait -une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait -point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de -ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans -les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de -ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses -confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de -sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la -Révolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout était indulgent -pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait -que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant que les -hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que de son temps, c'était bien -autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait -se faire un peu la peau et le coeur à tout. Et il rappelait la sauvage -école des artistes sous la république une et indivisible, les misères -mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait, -prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie, -et mangeait la fièvre que cela lui donnait. - -Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de -sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise, -quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un -_regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de -famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait -les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche. - -Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction -qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et -arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des -autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec -une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par -l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent -que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et -peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait -l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours -d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de -Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du -Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint -presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de -la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de -lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution -archaïque, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux -hiératiques et désignateurs, le hibou de la Minerve athénienne, -l'épervier d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là , à travers les -livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de moeurs, un de -ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin -de toile. Il connaissait le _modius_, emblême d'abondance, et le -_strophium_, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il -savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et -ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des -arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. «Il -cherche celui-là »,--disait naïvement aux autres élèves Langibout, -confondu dans sa courte science d'érudition. - -Par là -dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement, -l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le -programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement -littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses, -plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté: -ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de -couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout -jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était -capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans -l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se -plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos:--«Le -garçon voit bien... Il interprète bien, très-bien... Ça va bien... Bonne -couleur... fin, solide, lumineux... La tête... la tête y est... le -torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voilà ... quelque chose -manque... Oui, la volonté... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse, -paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!... -En bas, rien... Des jambes? ça, des jambes! Rien... Est-ce que ça porte, -ces jambes-là , voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir...» - -Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit cochon, vous ne -travaillez pas», qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant -assez rudement les cheveux. - - - - -XII - - - _Monsieur, - Monsieur ANATOLE BAZOCHE, - peintre, - 31, rue du Faubourg-Poissonnière. - Paris - France_ - - Adramiti, près et par Troie (_Iliade_). - Affranchir. - -«Mon vieux, - -«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est rose, bleu clair, -cendre verte, lilas tendre... Rien que des couleurs gaies qui font: pif! -paf! dans les yeux dès qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme -chez nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il y en a -tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me fais l'effet d'être -logé dans la vitrine des pierres précieuses au musée de minéralogie. Il -faut te dire par là -dessus que les rues, dans ce pays-ci, servent de -lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a -toujours de l'eau,--quand ce n'est pas une boue infecte,--et que les -femmes sont obligées de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses -pierres jetées pour traverser... Tu permets? je lâche ma phrase: elle -s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans -cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et toutes les -couleurs tremblent, dansent: c'est absolument comme un feu d'artifice -tiré sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivière... Et -des baraques! des auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope, -sans compter ce qui grouille là -dedans, le personnel du pays, des gens -qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantômes -avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons, -des chemises flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié de la -figure, des mendiants... ah! mon cher, des mendiants à leur donner tout -ce qu'on a pour les regarder!... et puis des bonshommes farces, bardés, -bossués, chargés, hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec -des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait penser à la -ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, écoute l'inventaire: deux -cartouchières, une machine à enfoncer les balles, un couteau, plus une -blague et un mouchoir), un coup de jour là -dessus, et crac! ils prennent -feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent, avec leur batterie de -cuisine, comme un feu de Bengale! - -»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en -voyant la _Patrouille turque_ de Decamps. Diable de patrouille! elle -m'avait tapé au coeur... Enfin, m'y voilà , dans la patrie de cette -couleur-là ... Seulement, il y a un embêtement,--ne le dis pas à ces -animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si éclatant, -si au-dessus de ce que nous avons dans nos boîtes à couleur, qu'il vous -prend par moments un découragement qui coupe le travail en deux. On se -demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être heureux, -sans peindre, avec un goût de confiture de roses dans la bouche, au pied -d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le -lointain, un narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil, -de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus qu'à moitié des -idées, une toute douce évaporation de son être dans un bonheur de -nuage... Et puis cet imbécile d'Européen revient dans la grande bête que -tu as connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié de -moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui éprouve le -besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer... - -»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage de faire des -tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci. -Tu vas voir. - -»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais devant moi un -auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche -d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient. -Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores; -à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres, -une douzaine de chèvres et de moutons pressés et se serrant dans une -vague peur commune; une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant, -des traces que les chiens léchaient en grognant. Je regardais cela et un -petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait -presque collé sous une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, -aller au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa deux ou -trois petits cris malheureux, étouffés par les chants et la guitare des -musiciens de mon café. Le boucher avait couché le chevreau sur la -pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: -un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de -grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui -était là , un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la -bête par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps -en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait -dans une main avec la corne du petit chevreau... Non, je n'ai jamais -rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son -amour de tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces, -mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette -agonie d'un autre petit... - -»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque dans la -campagne, sur une route conduisant à la plaine et descendant à la mer -que domine le mont Ida avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds -dehors, et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met les -choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près de l'âme, j'assiste -à la rentrée des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,--tu connais -cela,--qu'on prend chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à -la porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heureux de -la journée, un moment de solennité pénétrante. Je me crois au soir d'un -des premiers jours du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours -précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file des chameaux qui -avancent lentement, le dernier portant la clochette, les petits courant -en liberté et cherchant à téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis -les innombrables troupeaux de vaches; puis les buffles conduits par des -bergers au chantonnement mélancolique, à la petite flûte aigrelette; -enfin vient l'armée des chèvres et des moutons. Et à mesure que tout -cela passe, les chants, les clochettes, les piétinements, les marches -traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes qui vont -s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien! que veux-tu que je te -dise? il me vient une émotion si bonne, si bonne... que c'est stupide de -t'en parler. - -»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici le coeur un peu -ouvert à tout: avant de partir, il y avait une dame qui m'y avait fait -un petit trou pour voir ce qu'il y avait dedans... Ah! en fait d'amour, -veux-tu mes impressions _femmes_ ici? Voici. En allant en caïque à -Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem. C'était éclairé à -_gigorno_, comme nous disions pour les vins chauds de Langibout; et, sur -les raies de lumière des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, -des ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien que cela! qui -dansaient et sautaient sur de la musique qu'elles se faisaient avec une -épinette et un trombone... Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, -j'ai cru voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image. - -»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous ceux qui ne m'auront -pas oublié. Écris-moi n'importe quoi de Paris, de toi, des amis,--des -bêtises, surtout: ça sent si bon à l'étranger! - -»A toi, - -»N. DE CORIOLIS.» - - - - -XIII - - -Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il -n'avait pas cette persistance, cette volonté et ce long courage du -travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement -laborieux. Il n'avait que l'entrain de la première heure et le premier -feu de la chose commencée. Sa nature se refusait à une application -soutenue et prolongée. - -En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même par l'à peu près, -l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement -de son sujet. Pousser l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une -étude, une composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle -légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination enfantine -et rieuse, une pensée grotesque qui le traversait, toutes sortes de -riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme -occupé, une perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans -cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à tout moment -l'atelier le voyait quitter son académie pour aller crayonner quelque -charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade -allongeant le Panthéon drolatique qui couvrait le mur. - -Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère plus. Son esprit, -ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des -vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientôt les -tableaux pour aller au monde baroque des copistes mâles et femelles qui -peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes ces ironies -vivantes jetées au bas des chefs-d'oeuvre par la faim, la misère, le -besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un -comique à pleurer, qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses -Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur des -copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant -Anacréon, les dames au teint orange, à la robe sans manchettes, au -bavolet gris sur la poitrine, perchées, les lunettes en arrêt, au haut -de l'échelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres -jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, grimaçantes de -copier à la loupe la _Mise au tombeau_ du Titien, les petits vieillards -qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs séparés au milieu -de la tête, ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés -dans de l'esprit-de-vin,--tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie, -amusait Anatole et le faisait délicieusement rire en dedans. Au fond de -lui passaient des crayonnages en idée, des méditations de caricatures, -des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus impossibles sur le -passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions de ces êtres déclassés -qu'il étudiait avec sa pénétrante curiosité du comique humain, avec son -oeil toujours occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la barre -avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations d'amour de l'endroit: -deux pêches posées par une main inconnue sur une boîte à couleurs. -Avait-il tout observé et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à -peu près une petite heure, puis il allait causer avec une vieille -copiste portant en toute saison la même robe de barège noire, tachée de -couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille -sentimentale, adorant les discussions métaphysiques, et qui, tout en -parlant de son coeur, parlait toujours du nez. - -Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser par des paradoxes -terribles, des professions de foi d'insensibilité, toutes sortes de -paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'écriait -avec un accent de désespoir presque maternel: - ---Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinité, sceptique -en amour!--Et elle se mettait à pleurer, à pleurer sérieusement de -vraies larmes sur le manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les -illusions qu'il avait déjà perdues. - -Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pensée, -une obsession de la farce, le travail de tête de l'observation comique, -un perpétuel rêve de rapin qui cherche et pioche une invention de -charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles -comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du -quartier. - -C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la figure le matin -chez Langibout, et travaillait dans la journée chez l'architecte -Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une -actrice qui leur avait fait donner un «suif général» par Lemeubre pour -avoir manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle femme de -chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer les tapis au-dessus des -fenêtres ouvertes où séchaient les lavis et les épures des élèves; et -Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, -les dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; puis il -lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait pas le soir et où le -cocher serait absent. Ce soir-là venu, il se glissa avec Mongin dans -l'écurie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de -l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en -tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, jusqu'à -l'appartement. Là -dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de -chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupèdes -plantés sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là : un -cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut monter un escalier, -mais quant à le faire redescendre, il n'y a pas même à essayer. On fut -obligé de passer la nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un -vrai praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice eut -si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de -chambre ne secoua plus jamais de tapis. - - - - -XIV - - -Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité de mystificateur, -Anatole imaginait, à peu de temps de là , une autre vengeance contre une -autre femme qui avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une -terrible semonce de Langibout. - -Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans le fond de la cour -où était l'atelier de Langibout, il y avait un établissement de bains. -Cela obligeait les malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient -au bain le matin, à traverser une haie de grands diables garnissant, à -l'heure du déjeûner, les deux côtés de la cour, campés contre le mur, en -vareuses rouges et la pipe à la bouche. Quand elles sortaient de -l'établissement, charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes -du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur, elles avaient à -déranger des lazzarones couchés en travers de leur chemin. Elles -passaient vite, en se serrant; mais elles sentaient tous ces regards -d'hommes les fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles -accrochaient au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des -mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient peur. Les -jours de gaieté de l'atelier, on les faisait s'arrêter dans l'angoisse -d'une détonation imminente devant un petit canon vide de poudre auquel -un élève menaçait de mettre le feu avec une grande feuille de papier -allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner, les femmes enceintes, les jeunes -filles avec leurs mères, et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir, -la maîtresse des bains avait été faire ses plaintes à Langibout, qui, -prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations, s'était -livré contre tout l'atelier à un éclat de colère. - -Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice en frappant son -commerce au coeur. Un matin, huit bains, qu'il avait été retenir dans un -grand établissement de la rue Taranne, stationnaient devant la maison, -avec leur adresse sur les planchettes de derrière des huit tonneaux, -étonnant, occupant les voisins, la maison, la rue, le quartier, tout un -monde qui se demandait s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans -l'établissement de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait avec -délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à côté, quand la porte -s'entr'ouvrit. - ---Salut, messieurs...--fit une voix d'homme, une voix qui nazillait et -bredouillait. - ---Salut, messieurs...--répétèrent aussitôt, aux quatre coins de -l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes gens répercutant l'accent de -l'homme avec une fidélité d'écho. - -L'homme se décida à entrer, en souriant humblement. C'était un grand -homme gauche, aux traits purs, réguliers, à la lèvre un peu tombante, à -l'air ingénu et naturellement ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de -théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et le ridicule, -appelait, comme certaines bonnes natures grotesques, la sympathie et le -rire. - ---Salut, messieurs...--reprit-il avec sa même voix -embrouillée.--Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des boîtes de fusain que -je vends cinquante centimes... j'ai des tortillons... j'ai des -estompes... de très-belles estompes en peau... j'en ai aussi en -linge...--Et se baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le -bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.--C'est-il des -canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant, messieurs, j'ai de -petites maquettes en fil de fer... messieurs, que j'ai inventées... -Messieurs, c'est exact... C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures -avec M. Gigoux... Ils ont compté... tenez, messieurs, regardez... depuis -la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance que de la rotule -au bassin... Vous mettez un peu de cire là -dessus... Voyez-vous: ça -hanche... Vous avez votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez -tout... C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur Anatole? - ---Oui, père Mijonnet... Mettez-m'en là pour deux sous... Mais, dites-moi -donc, qu'est-ce que c'est que cette perruque que vous avez là ? - ---Je vais vous dire, monsieur Anatole... Je vais vous dire... - -Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand de tortillons. - ---Ce n'est pas pour faire le jeune... Oh! non, vous me connaissez... On -me disait toujours que j'avais une tête de bénédictin... Alors, je m'ai -fait couper tous les cheveux, là -dessus, sur la tête... et je m'ai fait -mouler presque jusque-là ... - -Et il montra le milieu de sa poitrine. - ---Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas... je ne désenrhumais pas, -figurez-vous... Alors, ce bon monsieur Barnet, de chez M. Delaroche, a -eu pitié de moi: il m'a donné cette perruque-là ... Je ne m'enrhume -plus... Elle est bien un peu blonde, c'est vrai... dans le jour -surtout... mais comme on sait bien que ce n'est pas pour faire des -femmes que je la mets... - ---Satané farceur de Mijonnet!--fit Anatole--Et le Théâtre-Français, -qu'est-ce que nous en faisons? - ---Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien! voilà ... On avait été -gentil pour moi... M. Barnet m'avait fait mon costume... Il m'avait -prêté une toge, il m'avait appris à me draper. Il m'avait même fait des -sandales, vous savez, avec des lanières rouges... Voilà ces messieurs du -théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés... Ils m'ont mis tout -de suite au premier rang des comparses, sur le devant... même que je -disais: «Mort à César!...» Tenez! messieurs, je me posais comme ça,--il -se drapa dans son paletot,--et je criais... - ---Des tortillons!...--cria Anatole avec la voix même de Mijonnet.--Oui, -je sais, on m'a dit cela, mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer -du théâtre. - ---Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même. Il faut que vous -vous moquiez... Vous êtes toujours à taquiner le pauvre -monde,--bredouilla doucement et plaintivement le père Mijonnet.--Mais -c'est des histoires... J'ai toujours été très-convenable aux Français... -Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»--Et il s'arracha -une note prodigieuse: le cri de Jocrisse dans une conspiration de -Brutus! - ---Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là ... Vous aurez eu des -jaloux, voyez-vous... Vous étiez né pour la déclamation... Non, vrai, je -ne vous fais pas de blague... Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre -vous, messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter la _Chute -des feuilles_, de Millevoye... Priez M. Mijonnet. - ---Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie que vous me faites -là ,--dit sans se fâcher le bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole. - ---La _Chute des feuilles_! la _Chute des feuilles_, Mijonnet!... ou pas -de tortillons!--cria l'atelier. - ---Vous le voulez, messieurs? - - De la dépouille de nos bois, - L'automne avait jonché la terre... - . . . . . . . . . . . . . . . . . - --De la dépouille de nos bois, - L'automne avait jonché la terre. - -Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers; c'était Anatole. - ---Taisez-vous donc, monsieur Anatole... C'est bête: je ne sais plus si -c'est moi ou vous qui parlez... - -Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet: - - Le rossignol était en bois, - Bocage était au ministère... - ---Oh! vous changez,--dit Mijonnet.--Ce n'est pas comme ça dans le -livre... Je ne dis plus rien... Ah! merci, mon Dieu, comme voilà des -bains!--fit-il en se retournant et en apercevant dans l'atelier les huit -bains apportés de la rue Taranne. - ---C'est pour vous, monsieur Mijonnet,--se hâta de répondre Anatole, -éclairé et traversé par une inspiration subite,--un bain d'honneur qu'on -vous offre... une gracieuseté de l'atelier... Vous avez le choix des -baignoires... - ---Tout de même, je veux bien... si ça vous fait plaisir, messieurs,--dit -Mijonnet, charmé de l'idée de prendre un bain gratis. - -Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques minutes, il -fut pris dans la baignoire de l'ennui des personnes qui n'ont pas -l'habitude du bain. Il se remua, agita les mains, chercha une position, -regarda timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder à -dire timidement: - ---Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans une autre, n'est -ce pas? - ---C'est pour vous les huit!--hurla l'atelier à l'ensemble et le sérieux -d'un choeur antique. - -Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait d'un bain à l'autre, -cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât pas, Langibout entra brusquement et -violemment dans l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches -hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision à cheval -entre deux baignoires, et l'attrapant par le bras: - ---Comment, grand imbécile! un vieillard comme vous!... vous prêter à des -farces d'enfant!... Habillez-vous de suite... et si jamais vous remettez -les pieds ici... - -Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à les passer -vivement, sans s'essuyer. - -Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était silencieux, -consterné, écrasé sous la colère muette du maître. Anatole, enfoncé dans -le collet de sa redingote, ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son -esquisse, n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage -tomberait sur Mijonnet. - -Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en fermant la porte -sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus son épaule: - ---Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir me trouver... - - - - -XV - - -Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours pour venir -désarmer Langibout et le décider à reprendre son garçon. Le «poil» qu'il -eut à subir à sa rentrée, la menace d'une expulsion à la première -peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et -ses facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit à -piocher. On le vit arriver à six heures et travailler consciencieusement -ses cinq heures de séance presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit -plus de journées à courir à la recherche des modèles dans ces excursions -en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue -Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses études, soignait ses -esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignées, ne bougeant plus de -son tabouret, toujours présent quand venait la leçon de Langibout, sur -la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, avec un regard craintif -et un sourire humble, s'il était tout à fait pardonné. Les progrès qu'il -se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui -dans le contentement mal dissimulé de Langibout et les regards curieux -et étonnés de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant -plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffée de -vanité, une petite espérance, un grand désir, une ambition. - -Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse -contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des -artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur -enragé du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les idées les plus -bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne -voyait qu'une peinture digne de ce nom, sérieuse et honorable: la -peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et -romaine de l'Institut. Il avait le tempérament non point classique, mais -académique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M. -Drolling. Le collége, l'écho imposant des langues mortes et des noms -sombres de l'histoire ancienne, l'écrasement des _pensums_ et de la -grandeur des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte -instinctif, plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère de -Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu du respect qu'imprime -au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennité de la -représentation d'un temps enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche -toutes les admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels pour -les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se -l'avouer, il sentait plus et goûtait mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces -dispositions faisaient qu'il méprisait à peu près toute la peinture des -talents vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou des -compliments de protection, et ne regardait guère, avec des yeux furieux -d'attention et lui sortant de la tête, que les petites toiles -néo-grecques menant Aristophane à Guignol. - -Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, il y avait un grand -rêve: le prix de Rome. Et c'est là qu'allaient bientôt toutes les -aspirations de ses heures de travail. Ce que représentait le prix de -Rome dans la pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans dans -un musée de chefs-d'oeuvre; ce n'était pas l'éducation supérieure de son -métier et la fécondation de sa tête; ce n'était pas Rome elle-même: -c'était l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux -auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme pour le jugement -bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement -d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette -consécration officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance, -les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les -autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considération de l'Art, -un lieu ennoblissant et supérieurement distingué, qui était un peu pour -lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou. - -Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des beaux-arts. Il -attrapait même une seconde médaille, en ajoutant, avec une touche -spirituelle, à sa figure terminée, les habits, la pipe et le cornet de -tabac du modèle jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une -résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de chance, au hasard -qui aime les hasardeux, il alla, sans prévenir Langibout, se présenter -au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'était au mois -d'avril 1844. - -Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet à la -main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement à l'École, sur les -cinq heures et demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures, -l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, usant du droit -de leur médaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se -partageaient à deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois -apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en -appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment de la scène, et que -ramassaient en sourdine, avec des _queues de mots_, les élèves sur le -pas de leurs cellules. Là -dessus, on entrait en loge. Dans les cellules -à deux, les défiants se dépêchaient de clouer une couverture entre leur -toile et le camarade pour n'être pas _chipés_. Anatole, lui, ne cloua -rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lâcher son esquisse, -travailla jusqu'à la dernière minute de la dernière heure. Au dernier -quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore des points -lumineux dans sa toile à la lueur du jour des lieux. - - - - -XVI - - ---Ah! mon cher, quelle chance!--s'écria Anatole en rencontrant, à un -coin de rue, Chassagnol qu'il n'avait pas vu depuis le jour du Jardin -des Plantes. - -Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui le tutoya. - ---Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt d'esquisse pour le -prix de Rome! - ---Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et lui prenant le bras, il -l'emmena du côté d'un café qui répandait sur le pavé le feu de son gaz. -Arrivé à la porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste -d'invitation qui offre la consommation, et se jetant sur la première -banquette sans rien voir, sans s'occuper des garçons plantés devant lui, -des bourgeois qui regardaient, de l'argent qui pouvait bien n'être pas -dans la poche d'Anatole, il partit:--Le prix de Rome... ah! ah! ah! le -prix de Rome! Voilà ! C'est bien cela! Le prix de Rome, n'est-ce pas, -hein? Le rêve de six cents niais... tous les ans, six cents niais! - -Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, des -monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles, douloureux. Sa voix se -pressait, ses mots s'étranglaient. Ce qu'il voulait dire grimaçait sur -ses traits crispés. De ses mains tressaillantes de violoniste, agitées -au-dessus de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes -de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se tourmentaient, -faisaient le geste d'accrocher et de saisir, battaient l'air devant ses -idées, remuaient autour de son front le magnétisme de leurs nerfs. Coup -sur coup, il renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné. -Un rire mécanique et fou mettait une espèce de hoquet dans sa parole -coupée, hachée; et l'on eût cru voir de l'eau qui remplissait d'une -lueur trouble ces yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un -estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches de l'opium. - -La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement d'une source qui -a rejeté ce qui l'étouffe et lui pèse, vomi son sable et ses pierres, il -jaillit de Chassagnol un flot libre et courant d'idées et de mots, qui -roula autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière. - ---Insensée!... là ! insensée!... l'idée d'une fournée d'avenirs!... -d'avenirs! Ah! ah!... Comment!... ce qu'il y a de plus divers et de plus -opposé, natures, tempéraments, aptitudes, vocations, toutes les manières -personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les -contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans l'artiste pour -sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus -qui doivent faire la contrariété des admirations, ces germes ennemis et -disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir... tout cela! vous -enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la férule -d'un pion du Beau! Et de quel Beau! du Beau patenté par l'Institut! -Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir -pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de là -bas... Car le talent, -enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? C'est tout -bêtement, et ça dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans -autre chose..., c'est la faculté petite ou grande de nouveauté, tu -entends? de nouveauté, qu'un individu porte en lui... Tiens! par -exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de Rembrandt, ou, si -tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordaëns, là , hein?... eh bien, cette -faculté, cette tendance de la personnalité à ne pas toujours recommencer -un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec une sorte de piété -chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui... cette faculté de mettre -dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perçois -toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la vie, la force et -je dirai le courage d'oser un peu la couleur que tu vois avec ta vision -d'occidental, de Parisien du XIXe siècle, avec tes yeux... je ne sais -pas, moi... de presbyte ou de myope, bruns ou bleus... un problème, -cette question-là , dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui -donnerait peut-être une loi des coloristes... Bref, ce que tu peux avoir -de dispositions à être toi, c'est-à -dire beaucoup, ou un peu différent -des autres... Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec -les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! Mais on te -montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les -étrangers, l'air de la Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les -vieux calques de vingt ans que les générations se repassent à l'École, -le Vatican, les pierres du passé, la conspiration des individus, des -choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui réprimande, de -ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vénération, les -préjugés... tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'oeuvre! -Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par quelque chose de mou, de -décoloré et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe... le pastiche -te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne -sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus -que cela... pastiches! pastiches! pastiches! Et puis la vie, là !... -Gardez donc de la flamme dans la tête, de l'énergie, du ressort, les -muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, -dans cette existence qui tient de la communauté, du collége et du -bureau, dans cette claustration et cette régularité monacales, dans -cette pension! «Une cuisine bourgeoise», comme l'a appelée Géricault... -Rudement juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le _sursum corda_ -de l'ambition poignante... Toi? mais dans ce douceâtre et endormant -bien-être, dans la fadeur des routines, devant la platitude des -perspectives tranquilles, l'avenir assuré, le droit aux commandes, les -travaux qui vous attendent... toi? Mais la bourgeoisie la plus basse -finira par te couler dans les moelles!... Tu n'oseras plus rien trouver, -rien risquer... Tu marcheras dans les souliers éculés de quelque vieille -gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne -sais pas ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à deux -ou trois qui ont passé par là ... quatre, si tu veux, mais pas plus... -pour résister au casernement, à l'énervement de ces cinq ans, à -l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon -cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde là -dessus, ce n'est pas -là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est l'étude en pleine -liberté, selon son goût et son choix. Il faut que la jeunesse tente, -cherche, lutte, qu'elle se débatte avec tout, avec la vie, la misère -même, avec un idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux -à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme d'école, et qui -se laisse attraper par les forts en thème... Et pourquoi une école de -Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas -laisser le peintre qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des -aïeux, des pères de son talent, des espèces d'inspirations de famille -qui l'appellent... Pourquoi pas une école à Amsterdam pour ceux qui -sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas -une école de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les -veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? Et puis, au -fond, pourquoi des écoles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a à faire, -et ce qu'on fera peut-être un jour? Plus de concours, d'émulation -d'école, de vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à -l'oeuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une pensée et -d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, inconnu, qui aura exposé -une toile remarquable, que l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet -argent l'artiste aille ou il voudra, en Grèce... c'est aussi classique -que Rome, à ce que je crois... en Égypte, en Orient, en Amérique, en -Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe où, au diable s'il -veut! partout où le poussera son instinct de voir et de trouver... Qu'il -voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son goût; qu'il -regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille à Paris et sur Paris... -Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si -c'est là qu'il croit trouver son talent, le caractère caché dans toute -chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir... Eh bien! celui -qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout à lui-même, en lui jetant -la bride de son originalité sur le cou, s'il est le moins du monde doué, -je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel, -ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau -Drolling... pas du beau si noble, mais quelque chose qui aura des -entrailles, du tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la -vie!... ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de -mythologies-là !... Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout -avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être pas vu se produire les -excessifs, les déréglés, les géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous -arrête le soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!... Tu verras ce que je -te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce qu'il fera de toi... -comme des autres. Pardieu! tu arriveras à sacrifier «aux doctrines -saines et élevées de l'art»... Doctrines saines et élevées! C'est -amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait -ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome qui a fait Géricault? Est-ce -ton école de Rome qui a fait ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école -de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche? -qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton école de Rome -qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi -je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du _poncif_!... oui, la -Mecque du _poncif_... Et voilà ! Hein? n'est-ce pas? ça va, le baptême y -est... - -Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée, morbide, qui -grandissait en s'exaltant, se levait l'orateur nocturne, le parleur dont -les théories, les paradoxes, l'esthétique semblent se griser à la nuit -de l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type de ce -génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à l'heure du sommeil des -autres, sur un bout de table de café, les coudes sur les journaux salis -et les mensonges fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des -bougies éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas roulés sur -les billards par les garçons en manches de chemise. - -A une heure, le maître du café fut obligé de mettre à la porte les deux -amis. Chassagnol s'égosillait toujours. - -Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta derrière lui, en -homme accoutumé à monter l'escalier de tout ami avec lequel il avait -dîné une fois, ôta son habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas -sonner l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une pipe sans -cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller, et resta, toujours -parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût offert la moitié de son lit pour -obtenir le silence. Encore Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol -dans un de ses rêves. - -Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas Anatole, emboîtant -son pas, l'accompagnant au restaurant, au café, vivant sur ce qu'il -mangeait, partageant ses nuits et son lit, continuant à parler, à -théoriser, à paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot -lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il pouvait avoir, -ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt jamais à la bouche le nom -d'un père, d'une mère, d'une maîtresse, de n'importe quel être à qui il -tînt, d'un pays même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet -homme bizarre et secret, dont la science même venait on ne savait d'où. - -La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole pour s'en aller avec un -autre ami quelconque, qui était venu s'asseoir à leur table de café. -C'était son habitude, une habitude qu'on lui avait toujours connue de -passer ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un café à un -autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher aux gens, quand il -les retrouvait, comme s'il les avait quittés la veille, les quitter de -nouveau quelques jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu -une nouvelle intimité d'une moitié de semaine. - - - - -XVII - - -Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait dans l'atelier à -l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il avait le petit air modestement -fier qui s'attend à des félicitations. - ---Vous voilà , petit misérable!--lui cria Langibout d'une voix terrible -dès qu'il l'aperçut.--Comment! avec ce que vous savez, vous avez eu le -front de concourir? Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant... -Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que vous seriez capable de -peindre une académie, petit animal? Vous serez refusé au second -concours, et vous aurez pris pour rien du tout la place d'un autre qui -avait la chance d'avoir le prix... Quand je pense que vous auriez pu le -faire manquer à Garnotelle! un garçon qui sait, lui, et qui est à sa -dernière année... Ah! si c'était arrivé par exemple, je vous aurais -flanqué à la porte! Je vous aurais flanqué à la porte!...--répéta plus -vivement Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la tête sur -son carton, comme devant la menace d'une calotte. Ce furent là toutes -les félicitations de Langibout. Du reste, il ne s'était pas trompé: la -semaine suivante, au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé. -Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer en loge. - -Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volonté sans le -don, l'effort ingrat, ce courage de la médiocrité: la patience. A force -d'application, de persévérance, il était devenu un dessinateur presque -savant, le meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin -exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné et servile, où -rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité des grands traducteurs -de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par -l'attribution du caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans -la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans -largeur, sans audace, sans émotion, était pour ainsi dire impersonnel. -Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur était -médiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées à -une douzaine de tableaux connus. Garnotelle était, en un mot, l'homme -des qualités négatives, l'élève sans vice d'originalité, auquel une -sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'école, un -précoce archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient assurer -et promettre le prix de Rome. - -Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance opiniâtre -du succès pour cet élève persistant et méritant, auquel un double lien -l'attachait: une similitude et une parité d'origine, une ressemblance de -son vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui semblait -ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans ce compatriote de -Flandrin à son caractère, à cette ténacité que Garnotelle mettait en -tout, apportant à la plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut. - -Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance de ne pas naître à -Paris, et de trouver, autour de sa misérable vocation, toutes les -protections qui soutiennent et caressent en province une future gloire -de clocher. - -Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze cents francs de -pension, et, dans sa sollicitude maternelle, l'avait logé dans un hôtel -vertueux, où les moeurs des pensionnaires étaient surveillées par un -hôtelier tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté de -deux cents francs, lors de sa réception à l'École des Beaux-Arts. Au -bout de deux médailles, il avait été porté à dix-neuf cent francs. Une -pension de deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait -envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût produit, des -commandes, des restaurations de chapelle, des portraits de gens de son -endroit. Il sentait derrière lui tous ces bras d'une province qui -poussent un fils dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces -mains qui jettent au commencement de la carrière de quelqu'un du pays, -les recommandations de l'évêque, l'influence toute-puissante du député, -le tapage d'éloges de la presse locale. - -Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève n'étaient pas -rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de Garnotelle, sa dernière -année de concours; et Langibout avait beau se répéter toutes les chances -de ce talent honnête et courageux, ses titres à la justice charitable du -jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il lui semblait qu'il -y avait de mauvais courants et des menaces dans l'air. Des bruits -d'ateliers, un commencement de bourdonnement d'opinion, jetaient en -avant les noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau, -hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury et triompher de ses -répugnances. - -Le programme du concours de cette année-là était un de ces sujets tirés -du _Selectæ_, que semblent régulièrement tous les ans dicter à -l'Institut, dans un songe, les ombres de Caylus et d'André Bardon: -«Brennus assiégeant Rome, les vieillards, les femmes et les enfants -assistent au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole pour le -défendre. _Les Flamines descendent du temple de Janus, portant les vases -et les statues sacrés, et distribuent des armes aux guerriers qu'ils -bénissent._» - -Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son tableau, -travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une heure, avec l'acharnement -de toute sa volonté, une rage d'application, le suprême effort de toutes -les ambitions et de toutes les espérances de sa médiocrité. - -Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car à ce concours, -les élèves ne s'étaient pas contentés, selon l'habitude ordinaire, de -_saloper_, c'est-à -dire de faire des trous dans la cloison pour regarder -l'esquisse du voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau -qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules, sous -prétexte de faire son portrait, les concurrents s'étaient rendus visite -les uns aux autres, et avec la justice loyale et spontanée des jugements -de rivaux, le prix avait été décerné d'un commun accord à un tout jeune -homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce jugement était confirmé par le -public et la critique, qui restaient froids devant la sage ordonnance -des Flamines de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la banale -rouerie des draperies, le mouvement mort et mannequiné de la scène, la -déclamation des gestes. Deux toiles de ses concurrents lui étaient -opposées comme supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la -grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées de verve. Et -pour la première place, elle était donnée sans conteste à la toile de -Lamblin, à laquelle les plus sévères accordaient une rare solidité de -couleur, et le plus grand goût d'austérité tragique. - -Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau -dont on avait parlé, et autour duquel s'était fait un de ces bruits que -les professeurs n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis, -il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, il pouvait -attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever à un honnête -travailleur, consciencieux, régulier, modeste, à un concurrent de la -dernière année, auquel les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de -Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel pour un pauvre -diable méritant, et venu de bas, qui s'était élevé par l'étude. Des -recommandations puissantes de Lyonnais haut placés firent encore pencher -la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin, -pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'écrasât -pas trop le couronné: il n'eut pas même une mention; et pour sauver le -jugement, des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on -appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de sentiment du -tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'était un fait trop -flagrant que le prix de Rome venait d'être encore une fois donné, non au -talent et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à -l'assiduité, aux bonnes moeurs du travail, au bon élève rangé et borné. -Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mépris de l'École, dans le -soulèvement qu'inspire à la jeunesse une iniquité de juges et de -maîtres. - -Anatole était une de ces heureuses natures trop légères pour nourrir la -moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait -tant rêvée. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et -lors de la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, à cette -fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq logistes de l'année mêlés à -des anciens, à des amis, courent la forêt, sur des rosses louées, avec -des pantalons de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air d'un -état-major de bizets dans une révolution, Anatole fut toujours en tête -de la grotesque cavalcade. Au dîner traditionnel du pavillon Henri IV, -dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apportés par -les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos. -Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la nuit et le sommeil de -la banlieue avec la chanson nouvelle, improvisée par un architecte, ce -soir-là , au dessert du dîner, et populaire le lendemain: - - «Gn'y en a, - Gn'y en a, - Que c'est de la fameuse canaille!...» - - - - -XVIII - - -Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. Il se tourna vers -d'autres idées, vers un désir plus modeste et de réalisation plus -facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de -l'artiste, la possibilité de faire des portraits, de gagner de l'argent; -en un mot, _s'établir_ peintre. - -Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui payer le luxe d'un -atelier. A la fin, elle se décida à aller consulter Langibout, qui -l'assura «que les belles choses pouvaient se faire dans une cave». Armée -de cette réponse, elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole. -Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole remonta -fièrement dans sa chambre au sixième, en déclarant qu'il ne prendrait -plus ses repas à la maison, et qu'il allait vivre de son talent. - -Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles pastellées, -les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait à un petit -marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et -repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant l'écriteau d'un -petit atelier à louer, le seul atelier du quartier où Hillemacher -n'avait pas encore fait bâtir ces huit grands ateliers qui firent plus -tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite. - -L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer -là -dedans; et Anatole gagnait à peine de quoi dîner tous les jours. Le -plus souvent, il était nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel -il compagnonnait; un brave garçon pris par la conscription, et qu'une -recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la réserve, et -placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, «les canonniers de la -seringue.» De la caserne, il apportait à Anatole la moitié de sa ration -dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution -d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par l'escalier de -service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mère, sans y -entrer, avec l'air de mépriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du -déjeuner. - -Là -dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait -quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il -demanda l'adresse, et courut à un petit hôtel de la rue du Helder. - ---Entrez!--lui cria une voix formidable quand il eut frappé à la porte -indiquée. Il se trouva en face d'un Hercule, énormément nu, et tout -occupé à faire des ablutions froides. - -L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer ses membres de -lutteur, des muscles féroces, en roulant de gros yeux dans sa grosse -tête à barbe dure. - ---Proférez des sons,--dit-il à Anatole interdit. Et quand Anatole eut -expliqué le motif de sa visite:--Ah! vous savez faire la lithographie, -vous? - ---Parfaitement,--dit intrépidement Anatole, qui n'avait jamais touché de -sa vie un crayon lithograhique. - ---Où demeurez-vous? - ---Rue du Faubourg-Poissonnière, nº 31. - ---Garçon!--cria l'homme en se rhabillant à un domestique de l'hôtel, -qu'on entendait remuer dans la chambre à côté,--fermez ma malle, et un -commissionnaire... - -Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouillée -lui monter dans les idées, devant cet homme inquiétant par sa force et -ses espèces de manières de fou. - ---Partons!--dit brusquement l'homme tout à fait rhabillé. - -Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, par la -malle, et par l'homme portant sous le bras une immense pierre, -concentré, sinistre, muet et caverneux, avec l'air de rouler sous ses -épais sourcils froncés des méditations farouches. Il avait l'impression -d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus tout, un -poignant sentiment de honte. L'idée était horrible pour lui d'introduire -cet étranger dans son taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse, -il se serait sauvé à un tournant de rue. - -Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine la grande malle dans la -petite chambre, et que la pierre fut posée sur la table qu'elle couvrit, -l'homme, après avoir mesuré de l'oeil la hauteur et la largeur de la -mansarde, posa sa large main sur la couverture, et dit ces simples -mots:--C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je vais me coucher. - -Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait à préparer -dans sa tête une timide demande d'explication, quand l'homme tira de sa -poche quatre ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit. - -Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur atelier! Il ne dit -pas un mot. - -L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié du lit, et se -dressant sur son séant:--Au fait, vous ne mangeriez pas quelque chose, -vous n'avez pas faim? - ---Si,--dit Anatole,--j'ai oublié de déjeuner ce matin. - ---Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant. - -Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole, et où Anatole -n'osa pas lui parler: - ---Vous me réveillerez à dix heures,--dit l'homme en se recouchant.--Vous -entendez, à dix heures! - -Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes sortes -d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. Des histoires de fous -dangereux qu'il avait lues lui revenaient. Il ne savait que penser, que -croire de ce prodigieux garnisaire installé chez lui, tombé de la lune -dans ses draps. - -A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et se mit à -découvrir, avec toutes sortes de précautions, la pierre sur laquelle on -ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractère -alhambresque qui est le style spécial de la pâtisserie: là -dessous -devait être représentée la réception du duc d'Orléans par la garde -nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes -nationaux, exécutés d'après de mauvais daguerréotypes contenus dans la -malle de leur compatriote. - ---Hein? nous allons nous y mettre?--fit l'homme après avoir donné à -Anatole toutes les explications du sujet. - ---Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit. - ---Tiens?... Ah! bien, très-bien... Vous coucherez dans le lit, la -nuit... moi le jour... Nous nous relayerons. - -Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre était finie. -L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant à -Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et réélargi, et le -souvenir d'un original très brave homme qui n'avait trouvé que ce -bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait, -comme il le voulait. - -La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la rue, qu'Anatole -sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De là il courait -chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un -chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, -Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi -répondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait -dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre -tout un mois, trente jours à n'avoir pas besoin de la Providence. - - - - -XIX - - -Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, que cet -atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne -odeur de tabac et de paresse! La clef était sur la porte, entrait qui -voulait. Un éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de Rouen, -accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les -visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque, -un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit -transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une demi-douzaine. -Là venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'hôtes d'une heure ou -d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens -qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul -mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et -cynique: c'étaient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-là , -avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans -atelier venant exécuter chez Anatole un _esgargot_ pour un marchand de -vin, un camarade de collége chatouillé par l'idée de voir un modèle de -femme, un garçon plongé dans une étude d'avoué et en course dans le -quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de -Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de son ministère sur -le coup de deux heures avec l'envie de flâner. On y voyait encore de -jeunes architectes, des élèves de l'École centrale, des débutants de -tout métier, des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par -Anatole ici et là , dans le voisinage, au café, n'importe où: Anatole n'y -regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et -rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moitié de son domicile -à un monsieur qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la -sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait pas à lui -amener un camarade de lit permanent, sans qu'il sût trop d'où lui venait -ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il était engagé au Cirque. -Son emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général Mélas. C'eût -été, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par là , il -sortait de la ligne: on avait retourné tous les magasins du Cirque, sans -pouvoir trouver de chaussure où il pût entrer. - -Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore visité, -généralement sur le tard et vers les heures où commencent les exigences -de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour -des hommes qui étaient là , et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de -ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se rabattaient -sur une cotisation qui permettait de faire remonter du café d'à côté des -absinthes et des anisettes panachées. - -Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pièce. Il s'en -échappait des gaîtés, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux -d'opéra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnête maison -croyait avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient des -jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tête des locataires du -dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens -qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour trouver des -situations. L'atelier piétinait, se poussait, dansait, se battait, -faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enragées, des chocs, des -chutes, des tombées de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des -luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A -tout moment éclatait cet athlétisme auquel invite la vue des statues et -l'étude du nu, cette gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier -continue les récréations du collége, prolonge les batailles, les jeux, -les activités et les élasticités de l'enfance chez les artistes à barbe. - -Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, semés dans l'atelier, -apportèrent bientôt à cette furie d'exercices une terrible -surexcitation. Anatole et ses amis conçurent une grande idée qui, à -peine réalisée amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à -répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du Cirque. A -douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs. Chacun représentait à son -tour une puissance coalisée, et quelquefois deux. La table à modèle -était la capitale où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la -table figurait le praticable imité du fameux tableau des neiges du -Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor était simple: on ouvrait la -fenêtre. Une femme de la société, qui raffolait du talent de Léontine, -fut chargée du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le -costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de bottes, une -blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus d'une boîte de sardines -appliqué sur le chapeau de cuir d'un capitaine au long cours, naufragé à -Terre-Neuve, et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues -de la grande armée admirablement passées par Anatole à cheval sur une -chaise. Il excellait à dire, d'après les plus pures traditions de -Gobert: «Toi? je t'ai vu à Austerlitz... A cheval, messieurs, à cheval!» -On vit aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où le roulement -des tambours était fait avec un bruit de lèvres, et la sonnerie des -clairons imitée dans le creux du bras replié. Mais ce qu'il y eut de -plus beau, ce furent les batailles acharnées, héroïques, traversées de -furieuses charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur, -couronnées de la lutte suprême: le combat du drapeau! Triomphe -d'Anatole, où serrant contre son coeur la flèche de son lit, il luttait, -se tordait, se disloquait, et finissait par faire passer au-dessus du -manche à balai vainqueur tous les ennemis de la France! - - - - -XX - - -Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier et cette vie -d'Anatole: - -«Punaisiana, route de Magnésie - -Septembre 1845 - -«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, sans un bout de -lettre, sans un mot! et je suis sûr que tu n'es pas même mort, ce qui -serait au moins une excuse. Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je -te pardonne, au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas dormir. -Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec Dosiclès, lequel, pour -m'honorer, m'a mis dans un lit où les draps sont brodés de fleurs en or -d'un relief désespérant. J'étais si éreinté ce soir, que je commençais à -dormir là -dessus, je me gauffrais, je me modelais en creux, mais je -dormais... quand tout à coup, je me suis aperçu que chacune de ces -fleurs d'or était un calice... un vrai calice de punaises! Et voilà -pourquoi je t'honore de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci -des journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que je fasse -avaler à quelqu'un. - -»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin, une escorte d'une -douzaine d'Albanais et de Turcs, et bien entendu mon fidèle Omar. -D'abord des sentiers, des chemins bordés de lauriers-roses et de -grenadiers sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout jeune -museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros comme une chèvre, qui -venait nous dire bonjour. A huit heures, nous commencions à monter la -montagne: alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter, des -pins gigantesques, admirables de formes, des arbres du temps de la -création, des arbres pleins de vie et pleins de siècles, de vrais -morceaux d'immortalité de la terre, qui font le respect avec l'ombre -autour d'eux. Je ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans -les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils, qui se -sauvaient et se retournaient pour nous voir, comme s'ils n'avaient -jamais vu de bêtes d'une espèce comme nous. En haut, malgré un froid de -chien qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, nous -restons une heure à regarder ce qu'on voit de là : le Bosphore, les îles, -la côte de Troie, blanche, avec des éclats de carrière de marbre, -étincelante dans ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu -pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait une -turquoise translucide, vois-tu cela? - -»De là , dégringolade dans la plaine. Des villages dominés par de grands -cyprès, de la bonne bête de grosse verdure, comme en Normandie; des -vergers avec de l'eau sourcillante sous le pied de nos chevaux, des -arbres qui s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches jaunes, -des prunes, des grenades, des raisins de toute couleur glissant des -vignes emmêlées aux arbres; partout sur le chemin, des fruits suspendus, -tentants, tombant à la portée de la main; entre les éclaircies des -arbres, des champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre à -grands coups de yatagan et dont elle m'offre le coeur. Enfin, il me -semblait être sur la grande route du paradis, animé par un peuple de -paradis qui semblait enchanté de nous voir manger ce qui lui -appartenait. Nous croisons des zebecks aux étendards rouges. Nous -passons de petites rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de -croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout, et jusqu'à un -déménagement du pays: cela se compose d'un petit âne blanc sur lequel -est un grand diable de nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un -coq; puis un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la femme nº 1, -montée à califourchon, et flanquée devant et derrière d'un enfant; puis -la femme nº 2; puis un ânon et un mouton en liberté, qui suivent la -famille à peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser: nous -tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande immobilité découpée sur -le ciel, au chant grave, les yeux tournés vers une mosquée: je t'assure -qu'ils dessinaient une crâne silhouette de la _Prière orientale_. C'est -seulement à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons Ailvatissa, -où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu absolument nous héberger, nous -fourre dans la bouche, avec toutes sortes de politesses, les boulettes -qu'il se donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était comme -mon lit de fleurs! - -»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas? Eh bien! elle ne -vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. Imagine-toi une immense -oasis, un bois d'arbres énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre -d'une forêt, des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur -tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et rejaillissants -du sol; imagine là -dessous de l'eau, un bruit de sources chantantes, un -serpentement de jolis ruisseaux clairs, et là -dedans, dans cette ombre, -cette fraîcheur, ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens -ayant accroché aux branches leur vie errante, campant là avec leurs -tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse nu, fabriquant des armes, -forgeant des instruments de jardinage sur une petite enclume enfoncée en -terre, et charmant le battement du fer avec le rhythme d'une chanson -étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant en brandissant sur -leur tête des tambours de basque qui leur font de l'ombre sur la figure, -des femmes près de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux -entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes odoriférantes, -d'autres occupées à donner à de petites bouches leurs seins bronzés, des -petits enfants tout nus avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie, -ou bien n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le mauvais -oeil: une gousse d'ail dans un petit morceau d'étoffe dorée; tous, -barbotant, s'éclaboussant, dans le bois d'eau et de soleil, courant -après des oies effarouchées... Et aux arbres, des berceaux d'enfants, -nids de loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les -trouvailles des routes... - -»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir! - -»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne. - -»A toi, vieux. - -»N. DE CORIOLIS.» - - - - -XXI - - -«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin. - -«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!... Ah! mon ami, si je -l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. Tu vas voir ce que c'est! - -»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû t'écrire cela, nous -avions pris, il y a près de trois mois, un voiturin à Marseille. Nous -étions les cinq prix: Jouvency, Salaville, Froment, Gouverneur et -Charmond, le musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal flâné -en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui, c'était le grand jour. -A trois heures, nous étions dans un endroit appelé Ponte Molle. Nous -savions que les camarades viendraient à notre rencontre: il y en avait -quatre. Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui nous étions -à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines pas! un froid... et -pas seulement du froid, un air tout gêné, tout inquiet, tout absorbé. -Avec ça, ils étaient mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai -demandé à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac qui a été chez -nous, n'était pas venu. Il m'a répondu, comme mystérieusement, qu'il -n'avait pas pu venir; que j'allais le trouver bien changé, qu'il avait -une espèce de maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et -qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées. Et comme ça -toute la route, ç'a été un tas de mauvaises nouvelles des uns et des -autres, et des histoires qui nous ont mis tout sens dessus dessous. -J'oublie de te dire qu'à Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de -Michel-Ange: je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons rien -compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait de plus beau. Il -faut que je te dise quelque chose, mais cela tout à fait entre nous, je -te demande le secret: ils sont ici très-malheureux d'une aventure -arrivée à Filassier, le prix du _Joseph_, tu te rappelles. A ce qu'il -paraît, il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement. -Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu comprends la -déconsidération que cela jette sur l'Académie, et la position fausse où -cela nous met tous à Rome. - -»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a des obélisques de -chaque côté, et ils nous ont de suite conduit dans le Corso voir -Saint-Pierre. Mon Dieu! que cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait! -Je me figurais une place circulaire avec des colonnes devant: il paraît -que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire des rues. Et puis, -nous avons monté, et nous sommes arrivés, comme la nuit venait à la -villa Médici. On nous a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des -chambres comme ça: j'en ai une... ignoble! Et nous en avons pour un an, -à ce qu'il paraît, à être là ! Là -dessus l'_Ave Maria_ a sonné: cela -sonne le dîner ici, l'_Ave Maria_. Nous sommes descendus à la salle à -manger. C'était lugubre; rien que de mauvaises chandelles, pas de -nappes; au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain. Il y -avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, qu'ils vous ôtaient -d'avance l'appétit. J'ai aperçu que c'était peint en rouge, et qu'il y -avait au fond le Faune appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut -les portraits des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui -étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés! On était -séparé: chaque année avait sa petite table. Les vieux prix, les restants -à l'école, les _professeurs_, comme on les appelle ici, en avaient une -un peu exhaussée. Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru -terriblement vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. Tu -as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs, à présent. On a -passé la soupe, et comme les nouveaux sont ici les derniers servis, la -soupière nous est arrivée à peu près vide. Personne ne se parlait. Il y -avait toujours un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous. -Les vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus comme s'ils -avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient de petits manteaux de -laine, et paraissaient avoir froid dessous comme des pauvres. Enfin, il -y eut une voix à la table des professeurs: «--Ah! voilà les -nouveaux...--Il est bien laid, celui-là ...--Lequel?--On dit que le -concours était bien faible...» Nous avions le nez dans notre assiette. -Il nous arriva une boîte de sardines où il n'y avait plus rien au fond -que des arêtes et de l'huile qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans -la salle un grand brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux -qui grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois du -brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en vint un autre, -puis un autre. Alors il partit des tables: «Sont-ils embêtants, avec -leur fièvre, ceux-là ! C'est agréable pendant qu'on mange, d'avoir -l'hôpital à côté de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent -qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé quelques tirans du -bouilli, de l'_alesso_, comme ils disent, quand Filassier a fait son -entrée, en bottes, en culotte blanche, en veste de velours, des éperons, -une cravache, et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce -qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il mange mieux ailleurs... -C'est révoltant! Je ne comprends pas qu'il en soit arrivé à cette -impudeur-là . Là -dessus, j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!... -Je n'ai entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait pour -en manger une autre... Il y avait même Châtelain qui avait son -couteau... Et personne n'essayait de les séparer! On devient de vraies -bêtes féroces ici. Notre graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il -s'est sauvé dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du vin -cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais que l'ordinaire, et -Grimel a proposé gentiment de boire à la santé des nouveaux, en nous -disant qu'il «espérait que nous ferions honneur à l'Académie, et que -nous reconnaîtrions la généreuse hospitalité que nous y recevions.» -Aucun de nous n'a eu le courage de répondre. On est passé au salon. -Qu'est-ce qui m'avait donc dit qu'il y avait des aquarelles de carnaval -au salon? C'est une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été -obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond jouait son prix, -et on m'a conduit à ma chambre: les quatre murs, mon ami. Mon lit et ma -malle, rien de plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore -que...» - - -«Du même endroit. Octobre 1845. - -«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre oublié dans un -coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord que je te finisse ma nuit. - -»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma bougie s'éteint. Je -la tâte: froide comme un mort! Je cherche des allumettes: pas une. -J'ouvre ma porte: pas de lumière. Je me risque dans de grands diables -d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La peur me prend de -me casser le cou, je retrouve ma chambre et mon lit à tâtons. Je prends -mon meuble de nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche, -je vais fermer l'oeil... voilà de la lumière qui se met à serpenter par -terre entre les jointures des carreaux, et il part sous mon lit quelque -chose comme une mine qui saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on -me jette dans ma chambre une avalanche de meubles. - -»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce depuis le commencement -jusqu'à la fin! Les soi-disant statues de Michel-Ange, à Ponte Molle, -sont de n'importe qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est l'église -San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi à aller à Charenton. Il y -a deux bonnes lampes dans la salle à manger, et des nappes. Les cheveux -blancs de Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête -garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les fiévreux étaient de -faux fiévreux. Le vrai salon a bien des aquarelles de carnaval. La -dispute à table était en imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre. -Le meuble de dessous mon lit était percé, et ma bougie était un bout de -bougie sur un navet ratissé! Voilà ! Ah! les scélérats! les ai-je assez -amusés! Car on vous donne, pour ces occasions, une chambre sans volets, -sans rideaux, et où on peut vous voir du balcon de la Loggia. Et ils -m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme qui rentre désespéré -dans sa chambre, ferme la porte, regarde, fait deux ou trois tours, met -la main dans son gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur, -tire lentement une manche de sa redingote, cherche un meuble où la -poser, et finit par s'asseoir sur sa malle comme un condamné à cinq ans -de Rome! Ils m'ont vu ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me -frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement dans -le voyage, avec le geste imbécile qu'on a à se frotter le nez quand on -n'a pas de glace! Ils m'ont vu, me graissant bêtement d'une main, tenir -et retourner de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas -osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en chemin d'une -Italienne très-gentille que j'avais rencontrée dans le nord de l'Italie, -et qui m'avait dit qu'elle allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant -à l'Académie une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre -sentant la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de poulet était en -italien, en un polisson d'italien de cuisine qui me faisait venir l'eau -à la bouche, et où j'accrochais un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir -une phrase... Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de mon -ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant toujours plus près de -la bougie, et en m'enduisant plus fiévreusement le nez... ça devait être -trop drôle! - -»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter à la dame de la -garde-robe de l'École, comme à la femme de M. Schnetz, et j'ai été -très-flatté qu'elle me parlât de mon concours! - -»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme ça! Ça doit te -donner une assez jolie idée de la manière dont on vous met dedans. Vrai, -c'est très-bien fait, cette scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça -vous pince tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis, tu -comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a remué, la fatigue, -l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée, de tout ce qu'on va voir, de -Rome. On ne sait pas, on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, -un tas de choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts: en -est prêt à tout avaler. - -»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on ne peut -atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est l'impression générale, -à ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. Il me semble que je n'ai -pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première -année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un beau jour on -voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive un moment ou tout d'un coup ce -qu'on a partout sous les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du -balcon de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome, la -colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de Rome, la campagne, les -monts de la Sabine, le bord de la mer à l'horizon, il a vu, il a -compris, il a senti: tout s'est éclairé pour lui. - -»En attendant, je travaille dur. - -»Qu'est-ce qu'on devient à Paris? - -»Ton bon camarade, - -»GARNOTELLE.» - - - - -XXII - - -Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette existence au jour -le jour, nourrie des gains du hasard, riche une semaine, sans le sou -l'autre, lorsqu'il lui arrivait une fortune. Un éditeur belge qui avait -entrepris une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage des -pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle décalqué sur la -pierre, la pierre passée au gras, Anatole n'avait guère qu'à repiquer -les valeurs qui n'étaient pas venues. Il en expédia près d'une centaine -dans son hiver. Chacune de ces reproductions lui étant payée -quatre-vingts francs, il se fit ainsi près de huit mille francs. C'était -pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de la prospérité: il avait -l'impression d'un homme sans souliers qui marcherait dans l'or. Tout -coula, tout roula dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge -ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie, où les -cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour des quatre murs, et -sortaient sur le palier. - -Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des acquisitions de -luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement diverses choses -étranges. - -Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua, sur un -bouchon, un papillon. - -Il acheta un _Traité des vertus et des vices_, de l'abbé de Marolles, -dont il fit le signet avec une chaussette. - -Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle, peinte un jour de -misère avec l'huile d'une boîte à sardines. - -Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement de -s'apprendre à jouer: _J'ai du bon tabac_... Après le clavecin, il acheta -un grand morceau de guipure historique; après la guipure un canot qu'on -vendait pour rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever, -sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs. - -Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un abonnement à une -édition par livraisons des oeuvres de Fourier, et se commanda un habit -noir doublé en satin blanc,--un habit qui devait, dans l'atelier, -remplacer la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière, Anatole -finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva l'intérieur. - - - - -XXIII - - ---Garçon!... des huîtres... des grandes... comme votre berceau! Allez! - -C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans la grande salle -du restaurant Philippe, à une table en face la porte d'entrée. - -Ce jour-là --le jour de la mi-carême,--l'idée d'aller au bal de l'Opéra -s'était emparée de lui. Il avait réuni un gilet de flanelle, une paire -d'ailes, un maillot, un carquois, et avec cela il s'était déguisé en -Amour. Une seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant pas la -couper, il se résolut à lui donner un accompagnement qui ôtât le manque -d'harmonie à son costume: il attacha sur son gilet de flanelle, au creux -de l'estomac, un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé, -des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban bleu de ciel dans -les cheveux, des pantoufles de broderie aux pieds, il était parti, -allant devant lui, flânant. Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait -froid qu'au bout des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne -pouvoir mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait devant -les costumiers, regardait les oripeaux de carnaval dans le flamboiement -du gaz, marchait tranquillement dans l'escorte d'honneur des gamins: il -n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra un -divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, un plaisir d'homme -du monde; et il se demandait s'il ne devait pas aller dans un bal moins -bon genre, comme Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant -pas encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage, et -trouva, dans ce qui se passait là , dans le caractère des habitués, dans -les allées et venues des dominos qui leur apportaient des sucres de -pomme et des oranges, assez d'intérêt pour y rester près d'une heure. -Arrivé à l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des cireurs de -bottes que les nuits de bal improvisent, il fit l'honneur à deux ou -trois de ces peintres en vernis, auxquels il reconnut une jolie -_platine_, de leur répondre, aux applaudissements des groupes du -passage. D'un de ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait -l'air de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener faire une -partie de billard au Grand-Balcon. A peine si le monsieur joua: Anatole -avait ce soir-là un jeu étourdissant; il fit des séries de carambolages -interminables, en ne se lassant pas d'admirer combien le costume -d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable aux effets -de recul. Il joua ainsi pendant deux grandes heures, dans le café -troublé de voir, à travers son demi-sommeil, les fantastiques académies -dessinées par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des derniers -consommateurs enfilait si étrangement, lors des raccourcis du jeu, -depuis le talon jusqu'à la nuque. - -Il sortit de là , avec la ferme intention d'aller décidément au bal de -l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité se laissait accrocher, arrêter -au spectacle du mouvement entourant le bal, à ces figures qui sortent de -ces nuits du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent -des gros sous et des bouts de cigare derrière le Carnaval. - -Et il était en train de suivre et d'escorter une femme qui portait dans -un seau du bouillon à la file des cochers de fiacre, quand il vit au -cadran de la station: quatre heures moins cinq...--Tiens! dit-il, c'est -l'heure d'avoir faim,--et renonçant au bal, il s'était dirigé vers -Philippe. - -Les masques arrivaient. Anatole criait: - ---Oh! c'te tête!... Bonjour, Chose!... Et tu fais toujours des affaires -avec le clergé? «A la renommée pour l'encens des rois mages!...» T'es -l'épicier du bon Dieu! Tais-toi donc!... Et tu te costumes en Turc! -c'est indécent!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un signalement -grotesque en pleine figure. La salle jubilait. Les soupeurs se -poussaient pour entendre de plus près cette pluie de bêtises, -apostrophes cocasses, baptêmes saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du -Catéchisme poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les tables -peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une à l'autre; et tous les -soupers, en se pressant, ne faisaient plus qu'un souper où les folies, -débitées par Anatole, couraient à la ronde avec les bouteilles de -Champagne passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. On -mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la mousse, des hommes -pleuraient de rire, des femmes se tenaient le ventre, des pierrots se -tordaient. - -Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là , dominant son public, il -se mit à danser la danse des oeufs entre les plats, essaya des poses -d'équilibre sur des goulots de bouteille, toujours parlant, débagoulant, -levant pour des toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un -morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une épaule de femme un -baiser au hasard, criant:--Ah! ça me donne vingt ans de moins... et -trois cheveux de plus! - -Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme la pâleur d'une -orgie sur les nuits blanches de Paris. Le noir s'en allait des carreaux -de la salle. Dans la rue s'éveillaient les premiers bruits de la grande -ville. Le travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient. Anatole -sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait dessous des ombres de -misère et de sommeil, des gens des halles, des ouvriers de cinq heures, -des silhouettes sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui -passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de ce qui se boit, -la faim de ce qui se mange, l'envie de ce qui flambe là -haut! - ---Une... deux... trois... ouvrez le bec, mes enfants!--cria Anatole; et -saisissant deux bouteilles de champagne, il les vida sans voir dans des -gosiers vagues qui buvaient comme des trous. Chaque table se mit à -l'imiter, et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela -quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau d'orage perdu, à -mesure, dans une bouche d'égout. La foule s'amassait, se bousculait, il -en sortait des hourras, des cris, des têtes qui se disputaient une -gorgée. La rue ivre se ruait à boire; le jour montait. - ---Gare là -dessous!--fit Anatole; et tout à coup, lâchant ses bouteilles, -il parut avec deux têtes encadrées dans l'anse de ses deux bras: l'une -de ces têtes était la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête -d'une débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la fenêtre, -se penchant en dehors avec les élasticités d'un pitre sur un balcon de -parade, il se mit à débiter, de la voix exclamatrice des _boniments_: - ---Le Parisien, messieurs!--et il désignait le monsieur en habit se -débattant sous son bras, en étouffant de rire.--Vivant, messieurs! En -personne naturelle!!... Grand comme un homme! surnommé _le Roi des -Français_!!! Cet animal!... vient de province! son pelage! est un habit -noir! Il n'a qu'un oeil! comme vous pouvez voir! son autre oeil!... est -un lorgnon! Cet animal, messieurs, habite un pays! borné par -l'Académie!... Sauf l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de -maladies particulières!... C'est l'animal du monde! du monde! le plus -facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait filtré! du vin -colorié! du bouillon économique! du chevreuil de restaurant!!! Il y en a -même des espèces! qui digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal! -messieurs! est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à la campagne! -D'humeur douce! il est facile à élever. On peut le dresser, quand on le -prend jeune, à retenir un air d'orgue et à comprendre un vaudeville!... -Inutile, messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: il a -inventé la _savate_ et les faux-cols!!! Sa cervelle! messieurs! la -dissection nous l'a fait connaître! On y trouve! on y trouve! messieurs! -le gaz d'une demi-bouteille de Champagne! un morceau de journal! le -refrain de la _Marseillaise_!!! et la nicotine de trois mille paquets de -cigares!!!... Pour les moeurs, il tient du coucou! il aime à faire ses -petits dans le nid des autres!!!... Et v'la cet animal!!!... A sa dame, -à présent! - -Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en la faisant tourner -comme une poupée. - ---... La Madame à ce monsieur-là ! saluez!... Une bête! inconnue! une -bête!!! qui enfonce les naturalistes!... La Parisienne! mesdames! sauf -le respect que je vous dois!... Des pieds et des mains d'enfant! des -dents de souris! une patte de velours! et des ongles de chat!!! Elle a -été rapportée du Paradis terrestre! à ce qu'on dit! Quoique -très-délicate! elle résiste aux plus gros ouvrages! Elle peut frotter -dix heures de suite! quand c'est pour danser!!!... Cette petite bête! -messieurs! se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible à sa -santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!... Sensible aux bons -traitements! messieurs! et surtout aux mauvais!!!... Beaucoup de -personnes! un grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées à la -domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! le chauffage! -l'éclairage! le blanchissage! leur confiance! et quelques diamants!!!... -Très-facile à apprivoiser! Généralement caressante! susceptible de -jalousie! et même de fidélité!... Enfin! messieurs! cette charmante -petite bête! qui marche sans se crotter! est vivipare! pare!!! -pare!!!... Et v'la ce que c'est! Allez! la musique!!! - - - - -XXIV - - ---Hein? quoi?--fit Anatole, le dimanche qui suivit ce jeudi-là , en se -sentant rudement secoué dans son lit. Il ouvrit la moitié d'un oeil, et -aperçut Alexandre, dit Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer. - ---Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour? - -Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable, qui -ressemblait à un masque déteint du carnaval. La sueur avait pleuré sur -ses grandes lunettes noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau, -lui donnait des luisants de poisson raclé. - ---D'abord, lave-toi,--lui dit Alexandre,--ça te débarbouillera les -idées. Tu as l'air d'un spectre qui s'est promené sans parapluie... -Sais-tu que tu as fait venir des cheveux blancs à ton portier? - ---Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout... - ---Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin... - ---Tiens! - ---Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on te laisse -dormir... - ---Ah ça! quel jour sommes-nous? - ---Dimanche. - ---Dimanche? Mais alors... sapristi! C'est bien vendredi matin que -j'étais raide... - -Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions. - ---Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a des fuites... Ah! -bien, voilà deux jours dans ma vie qu'on m'a joliment volés... Le bon -Dieu me les doit, oh! il me les doit... - ---Mais qu'est-ce que tu as pu faire?... Car tu n'es rentré que dans la -nuit du vendredi, à je ne sais quelle heure... Le portier ne t'a pas -vu... - ---Je crois bien... moi non plus... Si tu crois que je me voyais! - ---Voyons! tu dois te rappeler quelque chose? - ---Rien... non, là , vrai, rien... Je me rappelle Philippe, le balcon... -des messieurs qui m'ont mené au café... et puis, à partir de là , psit! -plus rien... - ---Mais, où as-tu été? - ---Pas devant moi, bien sûr. Attends... Il me semble qu'on m'a fait -galoper sur un cheval, dans une allée où il y avait de grands arbres... -comme une allée de parc. Et puis, voilà ... là , là . - -Et il voulut se remettre du côté du mur. - ---Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc? - ---Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen... Ah! attends, ça -me revient... Oui, une chambre... très-grande... où il y avait des -portraits de famille... des portraits de famille d'un effrayant! Il y en -avait en noir... des magistrats, avec des sourcils et des nez!... Et -puis, il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez, en robe -jaune, et les joues d'un rouge!... Et c'était peint, mon cher! Imagine -la famille de Barbe-Bleue, sous Louis XV, peinte par un vitrier de -village... des Chardin byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur, -d'autant plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une grande -cheminée... Si j'avais des parents comme ça, par exemple, c'est moi qui -les enverrais à une loterie de bienfaisance! Et puis je crois que j'ai -rêvé que le portrait de la dame en jaune avait la colique, et que ça me -la donnait... Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on roulait la -chambre dans une voiture... - ---C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château près de Paris. Et -puis, tu étais trop saoûl, on t'aura couché et on t'aura ramené... - ---Possible... Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas savoir tout de -même... Il m'est peut-être arrivé des choses très-amusantes... Il y -avait peut-être des grandes dames!... Et puis, dis donc... Ah ça! -j'espère que ce n'était pas des filous, ces gens-là ... Pourvu qu'ils ne -m'aient pas fait signer des billets, les imbéciles!... Avec tout ça, je -vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur envoyer de cartes -au jour de l'an... Heureusement qu'il y a le dernier jugement pour se -retrouver! Bonsoir! Oh! laisse-moi dormir encore un peu... Je dors en -gros, moi... Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de suite -sans me coucher? - - - - -XXV - - -Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de son existence, Anatole -eut une velléité de travail; l'idée de faire un tableau, d'exposer, lui -vint comme il sortait du Louvre, le dernier jour de l'exposition, -échauffé et monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les -tableaux, l'admiration et la presse devant deux ou trois toiles de ses -camarades d'atelier. - -Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des Julien. -L'occasion était bonne pour se payer une oeuvre. En revenant il entra -chez Desforges, commanda une toile de 100, choisit des brosses, se -remonta de couleurs. Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit -à chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure d'un trait au -fusain. Le lendemain, un peu mordu de fièvre, du matin, du commencement -du jour à sa tombée, il couvrit des feuilles de papier de crayonnages -d'esquisse. On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas. - -Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite promenade sur -la place de la Bastille, et, rentré chez lui, il donna vivement quelques -indications dernières à un grand dessin choisi parmi les autres, et -qu'il avait fixé au mur avec un clou. - -Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta dessus sa -composition à la craie. Les amis qu'il laissa entrer ce jour-là riaient, -assez étonnés de le voir piocher, et l'appelaient «l'homme qui a un -chef-d'oeuvre dans le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté -de quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et il passa -quelques jours à assurer consciencieusement toutes ses places. - -Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes devant sa -toile, avec une sorte de recueillement, tourna autour de sa boîte à -couleurs, l'ouvrit, la ferma, et à la fin se mit à jeter précipitamment -les premiers dessous sur la toile. - ---Ça me démange, vois-tu,--dit-il au camarade qui était là ,--je -reprendrai cela avec le modèle. - -Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte, et le sujet du -tableau d'Anatole apparaissait clairement. - -Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute son inspiration, -n'était pas précisément une peinture: il était avant tout une pensée. Il -sortait bien plus des entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était -pas le peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le dessin -y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau était en un mot la -lanterne magique des opinions d'Anatole, la traduction figurative et -colorée de ses tendances, de ses aspirations, de ses illusions; le -portrait allégorique et la transfiguration de toutes les généreuses -bêtises de son coeur. Cette sorte de _veulerie_ tendre, qui faisait sa -bienveillance universelle, le vague embrassement dont il serrait toute -l'humanité dans ses bras, sa mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le -socialisme brouillé qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier -décomplété et dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses -idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire, des -apitoiements de seconde main sur les peuples, les opprimés, les -déshérités, un certain catholicisme libéral et révolutionnaire, le «Rêve -de bonheur» de Papety entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui -avait fait le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au -Salon prochain de ce grand titre: _le Christ humanitaire_. - -Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux des principes -d'Anatole! Imaginez une Salente du progrès, une Thélème de la solidarité -dans une Icarie de feux de Bengale. La composition semblait commencer -par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout en haut du -tableau, les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance, la Charité, -devenaient dans le ciel, où l'écharpe d'Iris se plissait en façon de -drapeau tricolore, les trois vertus républicaines: la Liberté, -l'Égalité, la Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de -temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot: _Harmonia_, qui -abritait les poëtes et des écoles mutuelles, la Pensée et l'Éducation. -Au-dessous de ce nuage, qui planait à la façon du nuage de la Dispute du -Saint-Sacrement, on apercevait à gauche un forgeron avec les instruments -de la forge passés autour de sa ceinture de cuir, et dans le fond la -Maturité, l'Abondance, la Moisson: de ce côté, un soleil se levant -derrière une ruche éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une -soeur de Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient des -hospices, des crèches, des enfants, des vieillards. Au bas, sur le -premier plan, des hommes arrachaient d'une colonne des mandements -d'évêque, un frère ignorantin montrait son dos fuyant; un cardinal se -sauvait, tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un tombeau -qui portait sur son marbre les armes papales, un grand Christ se -dressait, dont la main droite était transpercée d'un triangle de feu où -se lisait en lettres d'or: _Pax!_ - -Ce Christ était naturellement la lumière et la grande figure du tableau. -Anatole l'avait fait beau de toute la beauté qu'il imaginait. Il l'avait -flatté de toutes ses forces. Il avait essayé d'y incarner son type de -Dieu dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune premier du -Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de ressouvenirs de lithographies -d'après Raphaël, et un reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée; -et battant le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme un air de -cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois à un Arthur du paradis et -à un Mélingue du ciel. - -La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il «tenait» son -tableau. Puis il arrêta un modèle. Le modèle vint: Anatole travailla -mal; la séance terminée il ne lui dit pas de revenir. - -Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après nature. Il ne -connaissait pas ce ravissement d'attention par la vie qui pose là devant -le regard, l'effort presque enivrant de la serrer de près, la lutte -acharnée, passionnée, de la main de l'artiste contre la réalité visible. -Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent un peu le -dessinateur en arrière, et lui font contempler un instant, dans un -mouvement de recul, ce qu'il croit avoir senti, rendu, conquis, de son -modèle. - -D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger, de vérifier la -nature: il avait ce déplorable aplomb de la main qui sait de routine la -superficie de l'anatomie humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et -depuis longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler que de -_chic_, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs d'école, une -habitude de certaines couleurs, un flux courant de figures, la tradition -de vieux croquis. Malheureusement il était adroit, doué de cette -élégance banale qui empêche le progrès, la transformation, et noue -l'homme à un semblant de talent, à un à peu près de style canaille. -Anatole, pas plus qu'un autre, ne devait guérir de cette triste -facilité, de cette menteuse et décevante vocation qui met au bout des -doigts d'un artiste la production d'une mécanique. - -Il remplaçait le modèle par une maquette en terre sur laquelle il -ajustait, pour les plis, son mouchoir mouillé, et, se trouvant plus à -l'aise d'après cela, il se mettait à économiser les extrémités de ses -personnages: il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades -qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le génie de ne faire -qu'une paire de mains pour les douze apôtres. - -Pourtant sa première fougue était un peu passée, et il commençait à -trouver que la tentative était pénible, de vouloir faire tenir le monde -de l'avenir et la religion du vingtième siècle dans une toile de 100. Il -commença un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande toile, y -fit toutes sortes de changements au gré de son caprice du moment. Puis -il la laissa des jours, des semaines, n'y touchant plus que de loin en -loin, et s'en dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait. - -L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs depuis quelque -temps dans son imagination et faisait place au souvenir, à l'image -présente de Debureau qu'il allait voir presque tous les soirs aux -Funambules. Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait sa -spirituelle tête, ses grimaces blanches sous le serre-tête noir, son -costume de clair de lune, ses bras flottants dans ses manches; et il -songeait qu'il y avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait -exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de cinq Pierrots à -l'aquarelle, dont la chromolithographie s'était assez bien vendue chez -un marchand d'imagerie de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé -dans cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins, à de -petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait l'idée de se -tailler une spécialité, de s'y faire un nom, d'être un jour le Maître -aux Pierrots. Et chez lui ce n'était pas seulement le peintre, c'était -l'homme aussi qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers le -personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau: entre Pierrot et -lui, il reconnaissait des liens, une parenté, une communauté, une -ressemblance de famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son -agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec son pied. Il -l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises de brioches et de -femmes, les traverses de sa vie, ses aventures, sa philosophie dans le -malheur et ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un qui -lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup comme son portrait. - -Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce nouvel ami, le -Pierrot qu'il tourna et retourna dans toutes sortes de scènes et de -situations comiques fort drôlement imaginées. Et il avait presque oublié -son tableau sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui demander, -de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle de couvent «dans les -prix doux». Anatole reprit aussitôt sa grande toile, enleva tous les -accessoires humanitaires, troua la tunique de son Christ pour lui mettre -un coeur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva jamais son Bon -Pasteur assez évangélique pour le prix qu'il voulait y mettre. - -Quand le malheureux tableau lui revint:--Seigneur,--fit Anatole en -allant à la toile,--on dit que Judas vous a vendu: ce n'est pas comme -moi. Et maintenant, excusez la lessive! - -Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement, -jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin un grand Pierrot, -l'échine pliée, l'oeil émérillonné. - -Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, le public -faisait foule à la porte d'un nouveau spectacle de pantomime devant ce -Pierrot signé: _A. B._,--et qui avait un Christ comme dessous! - - - - -XXVI - - -Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, aux joies de -l'eau, à la passion parisienne du canotage. - -Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans sa veine de richesse -s'emplit, tous les jeudis et tous les dimanches, de cette société d'amis -et d'inconnus familiers qui se groupent autour du bateau d'un bon -enfant, et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait dedans -des passants, des passantes, des camarades des deux sexes, des à peu -près de peintres, des espèces d'artistes, des femmes vagues dont on ne -savait que le petit nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes -sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de campagne et du -petit _bleu_ du cabaret. Cela sautait d'une troisième classe de chemin -de fer, surprenait Anatole et son équipe dans leur café d'habitude; et -s'ils étaient partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le -canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les manches se -retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis bras remuants, maladroits -à ce travail d'homme, brillaient de rose entre les éclairs de feu des -avirons relevés. - -On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein air libre et -vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil dardant sur la tête, la -flamme miroitante de tout ce qui étourdit et éblouit dans ces promenades -coulantes, cette ivresse presque animale de vivre que fait un grand -fleuve fumant, aveuglé de lumière et de beau temps. - -Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait au fil -du courant. Et lentement, ainsi que ces écrans où tournent les tableaux -sous les doigts d'enfants, se déroulaient les deux rives, les verdures -trouées d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée par la -marche des dimanches; les barques aux couleurs vives noyées dans l'eau -tremblante, les moires remuées par les yoles attachées, les berges -étincelantes, les bords animés de bateaux de laveuses, de chargements de -sable, de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le jour -splendide laissait tomber des douceurs de bleu velouté dans le creux des -ombres et le vert des arbres; une brume de soleil effaçait le -Mont-Valérien; un rayonnement de midi semblait mettre un peu de Sorrente -au Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets verts, -allongeaient leurs vergers pleins de linges étincelants. Le blanc des -villas brillait sur les hauteurs penchées et le long jardin montant de -Bellevue. - -Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, le jour jouait -sur les nappes, sur les verres, sur la gaieté des robes d'été. Des -poteaux peints, indiquant l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté -sur de petites langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, de -petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants et frissonnants, -penchant devant eux un reflet de chair sur les rides du courant. - -Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur sous les -saules, dans le pré dru d'un bord de l'eau, l'équipage se débandait; la -troupe s'éparpillait et laissait passer la lourdeur du chaud dans une de -ces siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées sous des -ombres de branches, et ne montrant d'une société qu'un morceau de -chapeau de paille, un bout de vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui -flotte et surnage d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure -où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des maisons de -Paris faisait monter une lumière d'éclairage. Et puis c'était le dîner, -les grands dîners du canot, les barbillons au beurre et les matelotes -dans les chambres de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les -faims dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures de -nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses, de cris, des -fraternités, des expansions, des chansons et des bonheurs du mauvais -vin... - - - - -XXVII - - ---Hé! là -bas, mon petit ange, toi...--dit un soir, à un de ces dîners, -Anatole à une femme,--tu vas bien sur la matelote. Un peu de discrétion, -mon enfant... Je te ferai observer que nous sommes encore trois à -servir, et qu'il doit venir un quatrième... Hé! Malambic?... tu l'as -connu, toi, Chassagnol? - ---Parbleu! Chassagnol... Tu connais ses histoires, dis donc? - ---Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois ans que je ne -l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait quitté la veille. Il me demande: -Qu'est-ce que tu fais demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai -vous retrouver; et il file... Avec Chassagnol, on ne sait jamais... Il -ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là ... - ---Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord un héritage de -trente mille francs qui lui est tombé. - ---Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,--fit Anatole, et se -tournant vers une voisine:--Julie, vous allez avoir à côté de vous un -monsieur qui a trente mille francs... ne le tutoyez pas la première... - ---Mais il ne les a plus... Voilà l'histoire,--reprit Malambic.--Il palpe -l'argent d'un oncle, un curé, je ne sais plus... Il le met dans sa -malle, ce n'est pas une blague, et il part voir du Rembrandt dans le -pays, du vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du Rembrandt -dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il fait l'Allemagne. Il -flâne des mois dans des villes à tableaux... Il se paye des rafles de -bric-à -brac chez les juifs... Des musées d'Allemagne, il tombe sur les -musées d'Italie, et là , une flâne, tu penses!... dans les ghettos, les -tableaux, la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes de six -heures devant une toile! Avec ça, tu sais qu'il a l'habitude d'aider ses -admirations en se donnant une petite touche d'opium; il prétend qu'il -est comme les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris du -hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux qu'il faut qu'il -se grise... La fin de tout cela, c'est qu'après s'être flanqué une bosse -d'objets d'art, tout battu les palais, les collections, les -chefs-d'oeuvre, les villes, les villages, tous les trous de l'Italie, -éreinté, rafalé, à sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce -qu'il traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de -Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? qui était là -bas -pour une copie du Giotto, que sa ville lui avait commandée. C'est lui, -Rouvillain, qui m'a raconté ça... Mais c'est la fin qui est superbe, tu -vas voir... Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme des -musées, qui avait des oeillères dans la rue, qui n'aurait pas pu dire si -les femmes portaient des chapeaux de paille ou des bonnets de coton... -enfin Chassagnol, en traversant le marché, voit une jeune fille qui -vendait des volailles, mais une jeune fille... tu ne connais pas ça, -toi... la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive... une vierge -de primitif, enfin merveilleuse! J'ai vu l'esquisse que Rouvillain en a -faite, comme cela, avec ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges... -ça a un caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa main. -La vendeuse de poulets, qui était l'_innamorata_ d'un très-beau garçon -beaucoup mieux que Chassagnol le refuse net. Alors, devine ce que fait -Chassagnol! Il y avait dans la maison une soeur très-laide, une vraie -caricature de la beauté de l'autre... De désespoir, mon cher, et pour se -rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a épousée! Et, là -dessus, -il est revenu sans un sou, avec une paysanne et des chambranles de -cheminée en marbre provenant de la démolition d'un palais de Gênes, -marié, pas changé, et... parbleu comme le voilà !--fit Malambic en -coupant sa phrase. - -Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit noir que ses plus -vieux amis lui avaient toujours vu, et qui semblait sa seconde peau. - ---Ma foi,--lui dit Anatole en lui serrant la main,--on n'était pas sûr -que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a pas attendu. - ---Oui, oui... je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre heures... Je sais, je -suis en retard,--fit Chassagnol, et il s'assit. - -Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir qui ne parlait pas, -tombait sur sa gaieté. - ---Ah çà ! dis donc,--fit Anatole,--tu as donc été en Italie? - ---Moi?... oui, oui, en Italie... En Italie certainement... - -Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces silences qui -repoussent les questions. Penché sur son assiette, il avait l'air d'être -à cent lieues des gens et des paroles de là , d'être ramassé en lui-même -et tout seul, absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses -sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur, sans -contact avec un voisinage humain de semblables et de vivants. - -La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant par-dessus la tête -de ce convive qui faisait le mort, et que les femmes ne regardaient même -plus. Le café venait d'être apporté sur la table, quand Chassagnol -appelant à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole: - ---Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce que tu me disais? -L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs... vois-tu, les primitifs! les -_Uffizi_! Florence! Ah! les primitifs! - ---Malambic! Malambic!--cria une voix de femme interrompant -la tirade,--la ronde du Bas-Meudon!... Et tout le monde à -l'accompagnement!... Le monsieur qui parle, là -bas... de la musique! -Voyons! un peu de couteau sur votre verre! - -Quand la ronde fut finie:--Tiens! les voilà qui vont être embêtants, à -parler de leurs machines,--fit une femme qui se leva, et entraîna les -autres femmes au dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de -bancs, devant le cabaret. - -Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une phrase commencée, -arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans le silence fait par la fuite des -femmes et le recueillement des hommes fumant leurs pipes: - ---Ah! les primitifs!... Cimabué! Des tableaux comme des prières... La -peinture avant la science, avant tout, avant l'art! Ricco de Candie... -Les Byzantins... les mains de Vierge comme des eustaches... l'Ingénu -barbare... - -Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en manches de chemise, -il ôta son habit, et s'asseyant sur la table, ne s'adressant plus trop à -Anatole, mais parlant à tous ceux qui étaient là , à un vague public, aux -murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés de travers sur la -chaux vive de la pièce, il continua:--Oui, la mosaïque byzantine, la -cathèdre, la Mère de Dieu en impératrice, le petit Jésus -porphyrophore... adorable! Des ciels d'or, des nimbes... _Ave gratia_! -une parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi... des anges -d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de rubis, Memmi!... des -rêves... des rêves qu'on dirait faits sous le grand rosier de Damas du -couvent florentin de Saint-Marc... Et Gaddi! magnifique... des casques -de rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes... Gaddi! la -terreur du décor de la Bible, l'Orient de la Bible... un dessinateur de -Babylones... des femmes aux mentonnières de gaze près de grands fleuves -verts, des paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments où il -y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!... Et Gentile de Fabriano! La -chevalerie... des lances, des chameaux, des singes, tout le moyen âge de -Delacroix... Fiesole, la _transfiguration_ prêchée par Savonarole, -l'ange de la peinture à l'oeuf... le miniaturiste du paradis... Des -saintes comme des hosties... des hosties, des pains à cacheter célestes, -hein, c'est ça?... Botticelli... il vous prend comme Alfred Durer, -celui-là ... des plis cassés d'un style! des chairs souffrantes... des -lumières boréales... Et Lippi, l'amoureux des blondes... Masaccio... un -grand bonhomme! le trait d'union entre Giotto et Raphaël... C'est la Foi -qui va à l'Académie... l'Art s'incarnant dans l'humanité... _Et homo -factus est_... voilà , hein?... Et ses fonds! des rangées de crânes de -sénats marchands... des profils vulturins penchés sur la délibération -des intérêts... Et une variété dans tous ces gens-là ! Il y a les -virgiliens... Cosimo Roselli... Des tableaux qui vous font chanter: _En -nova progenies_!... Baldovinetti... la Fête-Dieu dans une toile... Et -puis, des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse les reins -d'Antée dans le cadre d'une carte de visite... toute la gestation de la -Renaissance, ces hommes-là !... Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste, -le Précurseur... Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon, il -met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité... Il pose le toit -de la crèche sur les colonnes d'un temple, il berce le petit Jésus dans -le sarcophage d'un augure... Ghirlandaio... positivement, n'est-ce pas, -hein? - -A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. On entendit -les femmes crier: «En barque! en barque!» Et presque aussitôt une -irruption folle, prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs -tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot. - ---La Grande! au gouvernail!--commanda Anatole à une femme; et il passa -un aviron à Chassagnol pour qu'il ne parlât plus. - -Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café et des glorias, -dans le tralala d'un refrain déchirant un couplet populaire. - -Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant d'un côté, -s'éclairait de l'autre du rose du soleil couché. Il ne semblait plus -passer que des voix sur les rives; et sous les arbres du bord -murmuraient des causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait -pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le doute de -l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient des profils bizarres, -menaçants; de grands noirs d'huile s'étendaient sur l'eau dormante; les -peupliers se massaient avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la -cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une lanterne jaune -accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement le repos de la nuit -descendit en s'épandant sur le sommeil du paysage où les sonorités -s'éteignaient. L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques. -Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. Rien ne s'entendit -plus qu'un frissonnement de courant, un tintement, l'heure qui tombe -d'un clocher de banlieue, l'agaçante crécelle d'une grenouille, le -roulement lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un pont. -La lune montait, marchait avec le canot, comme si elle le suivait, -jouait à cache-cache derrière les arbres, surgissant à leur bord et -découpant leurs feuilles, puis passant derrière leur masse, et brillant -à travers en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle -éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le fer de lance -d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière, une petite anse -mystérieuse, une racine, un tronc mort; et souvent les rames, en entrant -dans l'eau, frappaient dans sa lumière tombée et coupaient sa face en -deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de bal voilée de -dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient comme un fourmillement -de fleurs de feu. La terre et sa rumeur finissante mouraient dans le -dernier écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé, -bercé par le clapotement continu de l'eau et par l'égouttement scandé de -chaque coup d'aviron, comme par une mélancolique musique de plainte où -tomberaient des larmes une à une. Une fraîcheur se levait dans le soir -comme un souffle venant d'un autre monde et caressait les visages -chauffés de soleil sous la peau. Des branches pendantes et balayantes de -saules mettaient parfois contre les joues des chatouillements de -chevelure... - -Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur dans laquelle les -canotiers glissaient, la douceur solennelle de l'heure, la majesté de -sommeil de ce beau silence, glaçaient sur les lèvres la chanson, le -rire, la parole. La Nuit, au fond de cette barque de Bohême, embrassait -au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu. Les yeux, involontairement, -se levaient vers cette attirante sérénité d'en haut, regardaient au -ciel... Et la bêtise même des femmes rêvait. - - - - -XXVIII - - -L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut -obligé de descendre aux bas métiers qui nourrissent l'homme d'un pain -qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de -peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute -aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa les affaires -d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont -on déjeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de -souliers. Il fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait -son état: des portraits de morts, d'après des photographies; des dessins -décolletés, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour -Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais, -qu'il peignait à la diable, aidé de deux ou trois camarades de -l'atelier, avec le procédé des tableaux de nature morte exposés sur le -boulevard: chacun était chargé d'une couleur, préposé au rouge, au bleu -ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on -enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies -effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche -de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle! - -Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous manquait. Mais il -finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion; -et, dans les moments les plus désespérés, un petit manteau-bleu -apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulièrement -informé des _noces_ et des _dèches_ d'artistes, surgissant le matin -devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins d'argent -possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par -derrière d'une pointe à son nom. L'homme _à la fabrique_, c'est ainsi -qu'on l'appelait, était un petit homme, habillé de couleurs sobres, -portant des guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur -d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du -militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux, -les yeux bridés, le nez d'un garçon de place napolitain, une bouche sans -dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de -l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du -champagne confectionné à Montmorency. Ses plus gros prix étaient -soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient -sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il -descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu -qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes -de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y -mît du piquant, qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il -faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait -encore souvent avec des panneaux sur lesquels étaient lithographiés des -sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la -peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions, -s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: «C'est -creux... ça fait lanterne...,» demandait plus de plis aux robes de -vierges, des lumières dans les yeux, du modelé partout, un tas de -petites touches «tic comme ça» au bout des doigts et de la conscience, -et de l'outremer dans les ciels. - -Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole, à la -fin, préféra travailler pour M. Bernardin. - - - - -XXIX - - -M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se trouvait occupé à -faire des préparations anatomiques pour le musée Orfila. C'était un -préparateur d'un grand mérite, auquel n'avait guère manqué jusque-là , -pour devenir célèbre, que la chance d'embaumer des hommes connus. Il -était parvenu à conserver le poids et le volume de la nature à ses -préparations; seulement il ne pouvait les empêcher de prendre, avec le -temps, une couleur de momification qui détruisait toute illusion. Il -proposa à Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui -fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à une belle -et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il montait au -cinquième, à une petite chambre de domestique, trouvait là le membre -préparé, et, à côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui -devait lui servir de modèle pour les tons. - -Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans la cour; et il -n'était pas trop rassuré en voyant toutes les têtes des locataires et -l'horreur de tous les étages tournées vers sa mansarde. - -Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en changeant de place son -modèle, il voulut se laver dans une grande terrine, dont il n'avait pas -vu dans l'ombre la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains, -lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui ne finissait pas. - ---Ah! celle-là , c'est d'une jeune fille...--dit négligemment M. -Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage pour le lendemain.--Oui, -c'est le moment... après le carnaval... le passage des femmes dans les -hôpitaux... - -Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus. Cela étonna M. -Bernardin qui le payait bien. - -A quelques semaines de là , il n'était bruit à Paris que d'un meurtre -mystérieux, d'une femme coupée en morceaux, dont on avait trouvé la tête -dans la fontaine du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était M. -Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette femme, que la police -voulait faire exposer et reconnaître. Mais comme elle avait séjourné -sous l'eau et qu'elle avait des taches, M. Bernardin, qui voulait faire -un chef-d'oeuvre, frapper un coup de maître, avait pensé à faire -_raccorder_ la malheureuse; il venait demander à Anatole de passer des -glacis dessus. - ---Mon cher, c'est mon avenir,--dit-il à Anatole. Et il lui offrit un -gros prix. - -Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui était naturellement -curieux des grands crimes, se laissa décider. Et une demi-heure après, -derrière le rideau tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en -couleur chair, les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue -de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, tandis que M. -Bernardin, retirant l'un après l'autre de la tête ses yeux en émail, -essuyait dessus, soigneusement, la buée avec son foulard! - - - - -XXX - - -Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans l'atelier la misère -que l'artiste appelle de son petit nom la _panne_. - -L'hiver revint cette année-là au commencement du printemps. Tous les -fournisseurs du quartier étaient usés, «brûlés». Anatole condamna au feu -un vieux fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du -chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que les deux côtés -qui ne touchaient pas au mur. Les amis avaient fui devant le froid et -l'absence de tabac. Alexandre était parti pour Lille, où l'appelait un -engagement. Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait -pris dans son existence la place d'Alexandre. - -Il est en Russie un plat national et religieux, l'_Agneau de beurre_, un -agneau à la toison faite avec du beurre pressé dans un torchon, aux yeux -piqués de petits points de truffe, à la bouche portant un rameau vert. -Les Russes attachent une grande importance à la confection artistique de -cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques. Un cuisinier français, -maître de cuisine chez le prince Pojarski, pendant un séjour du prince à -Paris, s'était mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire -un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et en suif. Au -milieu de ses études, saisi par l'amour de l'art, il avait donné sa -démission de cuisinier pour se faire artiste. Et ses économies mangées, -par ce hasard des rencontres qui accroche les malheureux, par cet -instinct du ménage à deux qui associe presque toujours par paires les -pauvres diables pour faire front aux duretés de la vie, il était devenu -le compagnon de lit d'Anatole. - -La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout manquait, jusqu'à -l'homme à la fabrique. Bardoulat--c'était le nom du camarade -d'Anatole--commençait à donner des signes de démoralisation. - ---C'est drôle! décidément, c'est drôle!--répétait-il--nous voilà à -ramasser des bouts de cigarettes pour fumer, à présent. Ah! c'est drôle, -l'art! très-drôle! maintenant, quand je sors dehors, je marche au milieu -de la rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un carreau!... -Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle! - ---Mon cher--lui disait Anatole pour le remonter--tu cultives un genre -qui a eu du succès à Jérusalem, mais qui est mort avec Jérémie... Que -diable! nous n'en sommes pas encore à la misère de Ducharmel... -Ducharmel, tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est mort, un si -beau tombeau par souscription... Lui, la Providence l'avait affligé d'un -enfant... Sais-tu ce qu'un jour, que son moutard avait faim, il a trouvé -à lui donner à manger?... Une boîte de pains à cacheter blancs! - - - - -XXXI - - -Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au _Désespoir_, -chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour neuf sous. Et l'estomac à -demi rempli, sans un liard pour une consommation, regardant à travers -les rideaux les gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient -tristement. - -Alors commençait la veillée, la causerie, et presque toujours l'ironie -d'une conversation succulente. Curieux de tout ce qui avait un caractère -étranger, enclin d'ailleurs à cette gourmandise d'imagination qui lui -faisait demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus et de -noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien chef du prince Pojarski sur -son passé; et le cuisinier, s'animant au souvenir du feu de ses -fourneaux, et comme repris par sa première profession, lui parlait -cuisine, et cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les cailles -des gouvernements de Toul et de Koursk, les gélinottes de Wologda, -Arkhangel, Kazan; les coqs de bruyères, les bécasses de bois, les -sangliers des gouvernements de Grodno et de Minsk; les jambons, les -pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année dans les -glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la délicatesse des poissons -vivant dans ces fleuves de glace: les sterlets du Volga, l'esturgeon du -lac Ladoga, les saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le -meilleur apprêt est celui dit du _Cabaret rouge_; et les truites de -Gatschina, les _carassins_ des environs de Saint-Pétersbourg, les -éperlans de Ladoga, les goujons perchés, les goujons délicieux de -Moscou, les riapouschka, les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le -carême pour le _stschi_ maigre, et dans la semaine du carnaval pour les -_blinis_. Et de l'énumération, Bardoulat passait impitoyablement aux -détails de son ancien art, avec des termes techniques, des explications, -des gestes qui semblaient remuer les choses dans la casserole, des mots -qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick, le -potage aux concombres liés, au moment de servir, avec de la crème double -et des jaunes d'oeuf, dans lequel on met les membres de deux jeunes -poulets cuits dans le velouté du potage. - ---Le velouté du potage!--répétait Anatole, comme pour se faire passer -sur la langue la friandise de l'expression. - -Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans l'extravagance des -soupes: le potage de sterlet aux foies de lotte, mouillé de vin de -Champagne, les bortsch, les stschi à la paresseuse, le bouillon de -gribouis, fait de ces exquis champignons qui ne viennent que sous les -sapins, les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux -morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises, pour les -grandes chaleurs... - -Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des plats que l'autre -évoquait toujours, les petits pâtés de vesiga, les coulibiac de -feuilletage aux choux, les varenikis lithuaniens, les vatrouschkis au -fromage blanc, les sausselis farcis des pellmènes sibériens, les -ciernikis et nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail -d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il lui entrait des -rêves dans l'estomac. - ---Mais vois-tu ce qu'il faut manger,--lui dit une fois l'ancien -chef,--au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un -faisan à la Géorgienne!... C'est qu'il faut du raisin. - ---Oh!--dit négligemment Anatole,--j'en ai vu chez Chevet... vingt francs -la boîte, mon Dieu... - ---Écoute!--fit le chef, et se mettant à parler comme un livre de -cuisine,--tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan... tu le bardes, -tu le mets dans une casserole... ovale, la casserole... tu enlèves avec -précaution les pellicules d'une trentaine de noix fraîches, et tu les -mets dans la casserole. - ---Bon! - ---Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre -oranges... tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de -Malvoisie, autant d'infusion de thé vert... Tout cela sur le feu, une -heure avant de servir, et lorsque c'est cuit... tu as ajouté, bien -entendu, gros comme un oeuf de beurre fin... Tu passes les trois quarts -de la cuisson à la serviette pour la réduire avec une bonne espagnole... -Tu sers... Et ce que c'est bon! Ah! mon ami! - ---Assez!--dit d'un ton impératif Anatole. - ---Oui, assez,--dit mélancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince -Pojarski. - -Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice abominablement -irritant, torture de tentation pareille à celle qu'auraient des -naufragés si, dans le ciel au-dessus d'eux, le _Parfait Cuisinier_ -s'ouvrait avec des recettes écrites en lettres de feu. - - - - -XXXII - - -Par une journée de froid noir, en décembre, où ils étaient restés au -lit, couchés avec leurs vareuses, à jouer au piquet, il leur prit l'idée -d'aller se chauffer gratis dans un endroit public. - -Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils entreraient, -hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, lorsque Anatole dit: - ---Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? Il y a longtemps que -j'ai envie d'acheter un mobilier en bois de rose... - -Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long corridor de la -rue des Jeûneurs, entrèrent dans une première salle et s'assirent sur -deux chaises, les pieds posés sur la bouche d'un calorifère, le corps -ramassé dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants -seulement ils regardèrent. - ---Ah!--fit Anatole,--une esquisse de Lestonnat... Tiens!... une autre... -C'est encore de lui, ça... Et ça aussi... Une crânement bonne chose, -cette esquisse-là ... Langibout, je me rappelle, quand il la lui a -montrée, était joliment content... Que c'est drôle, qu'il _lave_ tout -ça!... Il est donc connu à présent, qu'il se paye une vente... Ah! voilà -Grandvoinet... là -bas, dans le coin, ce grand... C'était son intime... -Il va nous dire... Eh! Grandvoinet... - -Grandvoinet arriva à Anatole. - ---Tiens! c'est toi? Bonjour... - ---Ça se vend-il? - -Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête triste. - ---Ah ça! pourquoi vend-il? - ---Pourquoi?... Tu n'as donc pas lu l'affiche? - ---Non. - ---Eh bien! il est mort... simplement... - ---Mort! bah?... Comment, lui!... Sapristi! Lestonnat... un garçon -auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout le monde croyaient tant -d'avenir... - ---Tiens! le voilà , à présent, son avenir! - -Et Grandvoinet montra de l'oeil à Anatole, au bas du bureau du -commissaire-priseur, une pauvre maigre jeune femme, vêtue du deuil -propre et pauvre de la misère, en chapeau, les épaules serrées dans un -châle reteint. Elle était là , droite, ne bougeant pas, les mains dans le -creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur jaune, et son chagrin à -peine séché dans les yeux. A côté d'elle, et de fatigue se penchant par -moments contre son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la -chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux jambes qu'il -remuait, et dont les pieds, en se tortillant, se tournaient l'un sur -l'autre; et puis il regardait vaguement, d'un air étonné et distrait, de -l'air des enfants trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés -d'être en noir. - ---De quoi est-il mort?--demanda Anatole. - ---De quoi?... De la peinture, mon cher... de ce joli métier de -galère-là !--fit Grandvoinet d'un ton d'amertume sourde.--Les bourgeois -croient que c'est tout rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien -de travail-là ! Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six heures -jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de -terre frites; après ça, le Louvre, où l'on peint toute la journée... Et -puis, le soir, encore l'école, le modèle de six à huit heures, et ce -qu'on fait en rentrant chez soi... Trouvez le temps de dîner seulement -là -dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la gargotte, les -embêtements, les échignements pour les concours, les éreintements -d'estomac, de tête, de piochade, de volonté et de tout... Va, il faut en -avoir une santé et un coffre pour y résister!... Soixante-quinze francs! -Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, qu'on vend... -Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?... Quatre-vingt-cinq! Je suis -capable de ne rien avoir... Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée -de mettre au clou ma montre et ma chaîne... Si je n'avais pas poussé, ce -gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien... Quatre-vingt-quinze!... On -n'a pas idée de ça: il n'y a que lui de marchand ici... - -La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui d'une vacation -qui ne va pas. Les enchères misérables languissaient. Rien n'avait amené -le public à cette dernière exposition d'un peintre à peu près inconnu -des amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, et dont les -autres peintres achetaient les esquisses pour «se monter le coup». -D'ailleurs, la mode n'existait pas encore des ventes d'artistes; et il -pesait sur le marché de l'art les préoccupations politiques de la fin de -cette année 1847. - -Des gens qui étaient là , des vingt personnes espacées autour des tables, -la moitié était venue, comme Anatole et son ami, pour se chauffer. A -peine si trois ou quatre faisaient un petit mouvement d'avance, quand -une toile passait devant eux; et, dans un coin, un homme au chapeau roux -dormait tout haut. De temps en temps, un passant regardait, de la porte -de la salle, les cadres, les panneaux, le chevalet Bonhomme, les -cartons, le mannequin; et voyant si peu de monde, il n'avait pas le -courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé sur son fauteuil -et se grattant le dessous du menton avec son marteau d'ivoire, se -laissait aller à bâiller; le crieur ne donnait plus que la moitié de sa -voix; et jusqu'au dos des lourds Auvergnats emportant les numéros -adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture qui se vendait -si mal, ce talent que la réclame de la mort n'avait pas fait monter. - -Enfin, on arrivait à la fin de la vente. - -La pauvre femme était toujours là , plus douloureuse, plus humiliée à -chaque nouvelle adjudication, comme si, devant les morceaux de la vie de -son mari vendus si bon marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle -avait placé sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et, -paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir du soir, il -regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux -sensuels de célibataire sceptique. Il criait, pressait les enchères, -disait: - ---Messieurs, il y a un cadre!--ou bien:--Une belle femme nue, -messieurs!... Pas d'erreur?... Vu?... On y renonce?--Il jetait sur les -toiles, à mesure qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques -plaisanteries de son métier, qui enterrent l'oeuvre d'un mort dans une -profanation de risée. - ---Le misérable!--fit Grandvoinet indigné,--il _égaye_ la vente!... Ah! -si sa femme, avec les frais, a seulement de quoi payer les dettes! - -Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de cette triste scène. -Dans la rue: - ---Merci!--dit Bardoulat,--ayez donc du talent! - -Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat, sa vareuse -ôtée, allait se coucher, il le vit prendre la redingote commune. - ---Tu prends notre redingote?--lui dit-il. - ---Oui, je sors un moment... - ---A cette heure-ci?... Coquin! - -Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole que le thermomètre -baissait: le lendemain, il fut étonné de se trouver seul dans son lit. -La journée se passa sans nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint -pas. Le matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander s'il -ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue, quand il reçut un petit -billet de Bardoulat. Bardoulat s'avouait dégoûté de l'art, et il -demandait pardon à Anatole de l'avoir quitté si brusquement, mais il -n'osait plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé -comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en courrier pour la -Russie. - ---Cet animal-là !--fit Anatole,--il aurait bien dû mettre la redingote -dans sa lettre, d'autant plus qu'il est parti avec les derniers quarante -sous de la maison!... Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses -histoires de cuisine, c'était le _supplice de Cancale!_... - - - - -XXXIII - - -Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la Révolution, la -crise de l'argent. - -Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à s'employer dans -une série de portraits des députés de la Constituante. Mais après cela, -des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvât autre chose à -faire que l'en-tête d'une romance légitimiste: _Où est-il?_ qu'il -exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. Puis, la gêne -des temps croissant, il arriva à se laisser embaucher par un individu -qui avait eu l'idée de placer en province des livres invendables, des -_rossignols_ de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait -au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait être payé 20 -francs à Anatole, et l'on commençait la tournée par Poissy. Anatole et -son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire -du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la porte; et tout à -coup, Anatole ouvrant une boîte qui contenait son portrait, se mettait à -côté dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir -démasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succès -auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne réussit guère mieux dans les -autres villes du département. Et, peu de jours avant les journées de -Juin, Anatole retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant de -partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de faire d'imagination -un faux croquis d'après nature de l'épisode de la barrière de -Fontainebleau: l'assassinat du général Bréa. Un journal illustré lui -payait assez bien ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde -mouture en lilhographiant un portrait du général, dont il vendait pour -une trentaine de francs. - -Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il eut beau -chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim à -l'horizon désespéré de son lendemain. - -Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même avait presque -toute déménagé au mont-de-piété. Il fouilla machinalement la poche de -son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé -un peu d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas -revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le vide de ses -meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou eût voulu. - -Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le luxe de leurs -toiles; il se mit à les découdre, trouva dessous la laine assez tassée -en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier -bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à -manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre pour son dîner. En -se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine -de jours. Et il dormit sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas. - -Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. C'était simplement -une situation tendue, une faillite momentanée de chance. Puis, il y -avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractère, un côté -pittoresque, comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son -imagination. Cette misère absolue lui paraissait une extrémité -extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait toujours adoré le pain -de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner -aux animaux, il le mangeait. - -Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux -d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé par «une ancienne» après -l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte où ils allaient entrer. -Les lendemains se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de -seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui le menaient -jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta cet allongement de déveine et -cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se -roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est éternel, -trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas même la -pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il espérait -toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du -système des compensations d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un -étalage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa -porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans une petite poche -de cuir, le nom d'amis aisés venus pour le voir: il n'alla point chez -eux, par une pudeur de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait -toujours empêché d'emprunter. - -Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui dans les entrailles, -il songea à aller chez sa mère, avec laquelle il était complètement -brouillé, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais -pensant au sermon que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit -le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de -seigle; mais, à une dernière digestion, des crampes si atroces le -prirent qu'il fut forcé de se coucher. - -La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant -pas, ses réflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans -la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'était une -vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander -dix sous pour aller manger une portion à un bouillon. Mais quand elle -eut vu l'atelier, elle s'arrêta comme honteuse de demander à plus pauvre -qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de -la limonade, et s'en alla. - -Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses idées à -des lâchetés, à des tentations de s'adresser à sa mère. - -Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, ôta ses gants, -fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapporté du -restaurant où quelqu'un l'avait emmenée: le citron des huîtres et le -sucre du café. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda -où était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un instant, puis -tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les -paillassons de la maison qu'elle était allée ramasser sur les paliers. -Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre à -Anatole, lui dit:--_Il_ m'attend en bas,--et se sauva. - -Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang était passée. -Anatole se sentait soulagé, et il se laissait aller à la somnolence de -bien-être qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez -lui. - ---Tiens! tu es malade? - ---Oui, j'ai la jaunisse. - ---Ah! la jaunisse,--reprit Chassagnol en répétant machinalement le mot -d'Anatole, sans paraître y attacher la moindre idée d'importance ou -d'intérêt. - -C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et sourd au dedans à -ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs -affaires, de leurs maux. Généralement, il paraissait ne pas écouter, -être loin de ce qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non -qu'il eût mauvais coeur, mais il était de ces individus qui ont tous -leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand affolé d'art, était -toujours parti, envolé, perdu dans les espaces et les rêves de -l'esthétique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la -vie comme dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on rencontre -des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignées de -main. D'ailleurs la réalité des choses passait à côté de lui sans le -pénétrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misère au monde capable de -le toucher autant qu'une _Famille malheureuse_ bien peinte. - ---La jaunisse, ce n'est rien,--reprit-il tranquillement.--Seulement, il -ne faut pas te faire d'embêtement... Je voulais toujours venir te -voir... mais j'ai été pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu -salonnier dans un journal sérieux... Et comme il ne sait pas un mot de -peinture... Si on publiait dans le _Charivari_ un Albert Durer, sans -prévenir, il croirait que c'est de Daumier... Enfin, il fait un salon, -le voilà maintenant critique artistique... C'est absolument comme un -homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire... Alors -il prend séance avec moi... Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes -expressions, il me suce tout mon technique... C'est si drôle, un homme -d'esprit! c'est si bête en art!... Enfin, je lui ai enfoncé un tas de -mots: frottis, glacis, clair-obscur... Il commence à s'en servir pas -trop mal... Il est capable de finir par les comprendre!... Eh bien, -vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai seriné à la sévérité, raide... -Ça sera une cascade d'éreintements... Je lui ai dit qu'il s'agissait de -nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, à ces -milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh! la -fausse peinture!... Du talent ou la mort! il n'y a que cela... Il faut -décourager trois mille peintres par an... sans cela, dans dix ans, tout -le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute -ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait y avoir un -barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes mal venues, pas viables, -pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien! l'art, ça doit être comme le -saut périlleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les -reins!... On me dira: Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez -de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les -récompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique, -c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits -officiels, les achats de l'État, des ministères, du souverain quand il y -en a un, des villes, des _Sociétés des amis des arts_... plus d'un -million au budget!... Et vous vous plaignez! Tenez! vous êtes des -enfants gâtés... Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni -secours... voilà le vrai régime de l'art... On ne cultive pas plus les -talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance... -Pas de sensiblerie là -dessus: les meurt-de-faim en art, ça ne me touche -pas... Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de bêtises, de -platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive... -Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! Pas de -larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbéciles! Qu'est-ce -qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de -vous faire manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je vous -demande un peu les secours qu'on donne à un épicier lorsqu'il a fait -faillite!... Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que -vous ayiez à donner... Ça servira au moins d'avertissement aux -autres!... Comment! vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme, -vous le serez toujours!... Vous n'avez rien trouvé, rien inventé, rien -créé... et parce que vous êtes un artiste, tout le monde s'intéressera à -vous, et la société sera déshonorée si elle ne vous met, tous les -matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop -fort!... - -Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient -une à une comme des coups de poing sur la tête d'Anatole. Il lui -semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que -Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne. -Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères méritées; il -vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience lui montra tout à -coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre. - ---Si tu me laissais un peu dormir, hein?--fit-il en coupant brusquement -la tirade de Chassagnol. - ---Ah!--fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant son idée et -en monologuant avec lui-même. - -A quelques jours de là , Anatole était sur pied. Il devait la vie à sa -jeunesse et à une vieille bonne de la maison, sa voisine sur le carré; -brave femme, adorant les deux petits enfants de maître qu'elle élevait, -et dont Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux -de sainteté. La brave femme avait cru voir ses deux petits chéris dans -le ciel; et elle fut trop heureuse d'apporter au malade ses soins et le -bouillon qui lui rendirent les forces. - -Comme il était convalescent, une rentrée inespérée, le payement d'un -transparent qu'il avait fait pour un bal Willis des environs de Paris, -quatre-vingts francs arriérés le sortaient de la faim. - - - - -XXXIV - - -Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la petite bonne de sa -mère lui apportant une lettre. Sa mère le priait de venir passer la -soirée chez elle avec un de ses oncles, un frère de son père, qu'il -n'avait jamais vu, et qui désirait le connaître. - -Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé, les deux lampes -Carcel allumées, et un monsieur à collier de barbe noire qui l'invita à -déjeuner avec lui le lendemain. - -Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet du Petit-Véfour, au -Palais-Royal, les deux coudes sur une table où trois bouteilles de -Pomard étaient vides, l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec -l'expansion du Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait -à Marseille dans une fabrique de produits chimiques pour la savonnerie, -ses déplacements pour la commission, le charmant voyage fait par lui, -l'année précédente, en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son -plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, qu'il -semblait revoir, de gros sourires scélérats. Maintenant, il avait envie -d'aller à Constantinople. Il aimait le mouvement, et cela lui ferait -voir du pays. Puis un homme comme lui devait toujours trouver à brasser -quelque chose là -bas. D'ailleurs, comme actionnaire des paquebots, il -comptait bien avoir le passage gratuit pour lui, et peut-être pour un -compagnon, s'il en trouvait un. - -Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse d'Anatole, -soudainement réconcilié avec les idées de famille, et qui sentait toutes -sortes de tendresses fumeuses aller à son oncle. Il fit:--A -Constantinople!--Et il regarda devant lui, fasciné. - -Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison, une -espèce d'envie de bureaucrate d'aller à du merveilleux lointain. Il -caressait depuis longtemps la pensée vague, confuse, la tentation -instinctive de faire quelque grand voyage, de partir flâner quelque -part, dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à travers -des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans des récits et des -dessins de voyageurs. Ce qui aspirait en lui à l'exotique, à ces -horizons attirants déroulés dans les descriptions qu'il avait lues, -c'était le Parisien musard et curieux, le badaud avec ses imaginations -d'enfant bercées par _Robinson_ et les _Mille et une Nuits_. -Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de poésie et de -parfumerie où se mêlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses -idées d'Eau des Sultanes, de pastilles du sérail, et de soleil dans le -dos des Turcs. - ---Eh bien! si tu m'emmenais, moi?--fit-il à brûle-pourpoint. - -L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café. - ---Mon Dieu, tout de même,--répondit l'oncle en homme désarçonné par la -brusquerie de la demande.--Mais tu ne seras jamais prêt,--reprit-il. - ---Quand pars-tu? - ---Mais... demain, à cinq heures. - ---Oh! j'ai un jour de trop. - -Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché trois cents francs -à sa mère, dont la vanité de bourgeoise était humiliée des costumes dans -lesquels on rencontrait son fils à Paris. Il paya sa place, et partit -avec son oncle pour Marseille. - -A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les deux voyageurs: -l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement les malheurs de -leurs bonnes fortunes. - -Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à l'hôtel des -Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole but un peu trop de vin de -Lamalgue, un vin généralement fatal aux nouveaux venus, et monta se -coucher. Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole! -Anatole!--lui criait son oncle de la rue--nous sommes chez Conception! -le pisteur de l'hôtel t'y mènera... - -Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur le mena au -troisième étage d'une maison de la rue de Suffren, où se trouvaient, -autour d'un bol de punch, son oncle, quatre amis de son oncle et la -maîtresse de son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise, -brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre. - -Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux à Anatole. -Des promenades sur le Prado, aux Peupliers, des déjeuners à la Réserve, -des dîners avec Conception et les amis de son oncle, des soirées au -spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle se montrait -charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait assez singulier qu'il ne -parût point s'occuper du tout de la façon dont il allait vivre: il ne -parlait pas de l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de -Constantinople. - -Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter assez -sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel vint lui dire qu'une dame, -qui venait de descendre chez lui, demandait un peintre. Cette brave dame -avait pour fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès de -fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la gorge et le ventre. -La gangrène étant venue, les médecins désespérant du malade, elle avait -fait un voeu à Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle -venait à Marseille faire faire l'_ex-voto_. Anatole se hâta de brosser -l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère près de son fils couché. -Il eut pour cela une centaine de francs. - -Cet _ex-voto_ lui amena la commande d'un épisode d'émeute dans les rues -de Marseille, commande faite par un monsieur qui s'y fit représenter en -Horatius Coclès de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau, où -il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien payé. Un portrait -qu'il fit d'un agent maritime lui amena toute la série des agents -maritimes. Des figures d'odalisques avec des sequins, qu'il exposa à la -devanture de Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage -lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena large et joyeuse -vie pendant plusieurs mois. - -Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. Mais -l'oncle paraissait fort refroidi à son égard. Il était intérieurement -offusqué des succès de son neveu, de la façon dont, avec sa gaieté, son -esprit, sa familiarité, Anatole avait réussi dans sa société, au cercle, -au café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé, relégué, -au second plan, par cette place faite au Parisien, à l'artiste; les -histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, après les histoires -d'Anatole, ne faisaient plus rire: il ne brillait plus. Outre cela, il -était blessé d'une certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec -lui, le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries d'égalité -et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à cause d'un vert caisse -d'oranger usuel dans son commerce, «mon oncle _Schwanfurt_». Il trouvait -enfin que mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là », -qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle avait l'air de le -regarder comme le plaisir de la maison. Tout cela fit qu'il commença par -ne plus inviter Anatole, et qu'il finit par lui remettre un beau jour la -note de tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer -qu'il avait la discrétion de ne les lui compter que trois francs pièce. -Celte réclamation arrivait au moment où la vogue de l'artiste de Paris -commençait à baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre; -et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en avaient acheté -une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était alors que se déclarait à -Marseille le choléra qui faisait fuir à Lyon la moitié des habitants, et -l'oncle d'Anatole un des premiers. - -Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de quoi se sauver. -Il se trouva heureusement avoir affaire à un hôtelier qui avait encore -plus peur que lui. Cet homme avait voulu lui donner son compte quelques -jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec une contrition -piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré le pisteur de l'hôtel. Il -y avait déjà plusieurs mois que, forcé de faire des économies, Anatole -allait dîner à l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec -l'état-major des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner -chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même de payer ce qu'il -devait à la Poste. Anatole accepta, et pour ses vingt-cinq sous, il eut -un dîner à trois services, dans la grande salle à manger de cent -couverts, désolée et désertée, au bout de la grande table, où ne -s'asseyaient plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui, et trois -autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur Mondeux, dont -les représentations étaient arrêtées net, et qui ne faisait plus -d'argent, même dans les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé -Regnault, et madame Regnault. - -On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait les uns les -autres: tout ce petit monde était fort épouvanté, à l'exception du petit -pâtre, qui n'avait pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième -ciel des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les autres. - -Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier: l'hôte était si -bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin, Anatole eut un héroïsme à -la Gribouille: pour échapper à ces terreurs, il résolut de plonger -dedans à fond; et il alla tout droit se faire inscrire au bureau des -cholériques, pour visiter les malades et porter des secours. - -Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait, chez des -pauvres diables, enragés de quitter leur vie de misère, chez des -poissonniers et des poissonnières qui s'éteignaient le visage éclairé -par les bougies d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit, -enguirlandée de chapelets de coquillages. Il les touchait, les -frictionnait, leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait: -souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à peu, -s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs, il finit par lui -trouver comme un sinistre côté comique; et avec sa nature comédienne, sa -pente à l'imitation, son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il -lui revenait un moment de courage, des simulations caricaturales et -terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait soignées, -des morts auxquels il avait fermé les yeux: cela ressemblait à l'agonie -se regardant dans une cuiller à potage, et au choléra se tirant la -langue dans une glace! - -L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople, qui ne -l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois chez son oncle avec un -écuyer de Paris, le fameux Lalanne, qui dirigeait un cirque à Marseille. -Toutes les affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté vers -l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, l'inventeur du -célèbre exercice de la boule; Emilie Bach, qui faisait valser son -cheval, en le forçant à poser de deux tours en deux tours les pieds de -devant sur la barrière des premières; Solié, qui courait debout, dans -l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux. Toute cette -troupe était engagée pour aller donner des représentations à -Constantinople, dans le cirque où madame Bach avait gagné presque une -fortune, en laissant le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en -faisant la recette à la porte dans un turban. - -Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter en croupe derrière -le cirque pour aller là -bas. L'affaire s'arrangeait: il était convenu -qu'on le prenait pour contrôleur; mais le contrôleur dans la troupe -devait, en cas de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le -fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à reculer pour si -peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait rentrait dans sa vocation. Il -était naturellement un peu acrobate. Chez Langibout, il aimait à se -pendre par les pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était -d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait très-bien le -saut périlleux du haut de son poêle d'atelier. Il avait à la fois le -tempérament et l'enthousiasme des tours de force. Avec ces dispositions, -il parvint en quelques semaines à faire le manége debout et à se tenir -sur un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le cheval des -deux pieds, sauter les banderoles; mais au bout de six mois, il n'en -avait pas encore trouvé le courage, lorsqu'on apprit la mort de madame -Bach. Constantinople lui échappait encore une fois! - -Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai du port,--quand -tout à coup un homme lui tomba dans les bras en même temps qu'un singe -sur la tête. - -L'homme était Coriolis. - - - - -XXXV - - -C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de large. - -Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un pandémonium. L'étalage -et le fouillis d'un luxe baroque, un entassement d'objets bizarres, -exotiques, hétéroclites, des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le -contraste de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes les -couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste, un voyageur, un -collectionneur, y mettaient le désordre et le sabbat du bric-à -brac. -Partout d'étonnants voisinages, la promiscuité confuse des curiosités et -des reliques: un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une lampe -de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait sur la lame: -_Penetrabit_, et un bouclier d'hippopotame pour la chasse au tigre, on -pouvait voir un chapeau de cardinal à la pourpre historique tout usée; -et un personnage d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir était -accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la cuisson des -hosties. - -Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des arabesques -d'Alhambra, une tête de mort couronnait une panoplie qui dessinait -vaguement, dessous, l'ostéologie d'un corps. Des sabres à pommeaux, -arrangés en fémurs, des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des -poignards courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des khandjars -albanais, des flissats kabyles, des cimeterres japonais, des cama -circassiens, des khoussar indous, des kris malais, se levait une espèce -de squelette sinistre de la guerre, le spectre de l'arme blanche. -Au-dessus de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient, -comme à califourchon, des deux côtés d'un grand masque de sarcophage, la -face noire et les yeux blancs: posés sur le front du large et effrayant -visage, des gants persans en laine frisée lui faisaient une sorte -d'étrange perruque de cheveux blancs. - -A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII à cadran de cuivre -et à poids, une crédence moyen âge portait un moulage d'Hygie: devant -elle, un ânon de plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc -plein de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait comme -un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant et un lutteur antique -lancé en avant. La Léda de Feuchères, les jambes furieusement croisées -autour du cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le -Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une nymphe de -Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette en ébène enrichie -d'incrustations de nacre, représentant des fleurs de lys et des -dauphins, masquait à demi un albâtre de Lagny, du XVIe siècle, ou était -figuré le songe de Jacob. - -De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence, des toiles sur -châssis empilées et retournées portaient en lettres noires: _1, rue -Childebert, Paris, Hardy Alan, fabricant de couleurs fines_. - -Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un faisceau d'oriflammes -et de drapeaux d'or, rouges et bleus, ayant servi à quelque -représentation de théâtre, et qui, avec la fulgurance de leurs plis, -avec leurs éclairs de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des -Invalides et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide et -triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, de boucliers, de -rondaches. Là -dessus, une tête de lion empaillée, la gueule ouverte, les -crocs blancs, sortait du mur. Elle dominait et semblait garder un fauve -chef-d'oeuvre, une petite copie du temps du _Martyre de Saint-Marc_, de -Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait d'une boiserie noire -reliée à un coffre en bois de chêne sculpté, orné de petites armoiries -peintes et dorées. Sur un coin du coffre qui portait cela, une boîte à -couleurs ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de -petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur, au milieu -desquels de vieux tubes vides et dégorgés avaient le chiffonnage d'un -papier d'argent. Il y avait encore sur le coffre, un grand plat -hispano-arabe, à reflets mordorés, où s'éparpillait un paquet de -gravures, un serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze -florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès à dessins -bleus, et une grande statue en bois de sainte Barbe, à la main de -laquelle était suspendu, par un cordonnet, un petit médaillon en cire, -le portrait d'une vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93. - -Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de plâtres peints, de -grands écussons bariolés et coloriés. Un profil de Diane de Poitiers, la -chair rosée, les cheveux blondissants, sous un clocheton gothique et -flamboyant, à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur un socle à -pivot, des pipes accrochées et serrées à la gorge par deux clous, un -fragment du Parthénon, un relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère -folle de Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une étagère -chargée de bouteilles turques zébrées d'or et d'azur, un houka, enlacé -du serpent poussiéreux de son tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une -planche de coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante, -traversée d'éclairs d'irisations. - -Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés les uns devant les -autres, le premier sur un chevalet Bonhomme, le second sur la peluche -rouge de deux chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'oeil allait, -sur le panneau de droite, à un masque de Géricault, sur lequel était -jeté de travers un feutre de pitre à plumes de coq. Après le masque, -c'était une petite Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos, -une branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par un modèle -de femme, un dimanche des Rameaux. A côté de la Vierge, une mince -colonnette, à enroulements or, argent, bleu et rouge, semée de -croissants de lune argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut -une boule couverte de dessins astrologiques. - -Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale abandonnée, -sur le bas de laquelle étaient écrits, à la craie, des adresses d'amis, -des noms de modèles, des dates de rendez-vous, des mémentos de la vie -parisienne, qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la toile -était pendue l'ossature d'une tête de chameau, avec tout son -harnachement de brides mosaïquées de pierres bleues, tout un entourage -de sellerie orientale, d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait -un manteau de peau d'un grand chef des _Pieds noirs_, troué d'un trou de -balle, et qui avait été échangé, dans le pays, contre vingt-deux poneys. - -En bas, une petite armoire vitrée laissait voir, pressées et mêlées, des -étoffes d'où s'échappaient des fils d'or, des soieries à couleurs de -fleurs, des vestes turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle -fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques d'un monceau -de charbon de terre étincelaient contre le poêle qui allait enfoncer le -coude de son tuyau dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint -Michel terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique, -gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur de Coriolis: - - Quare - Nec time - Hic aut illic mors - Veniet. - -Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères et un -médaillon bronzé d'une tournure furieuse à la Préault, pendaient une -paire de castagnettes et deux souliers de danseuse espagnole, qui -avaient comme une ombre de chair au talon. La décoration continuait par -un bas-relief de camarade, un sujet de prix de Rome, portant le cachet -en creux, au haut, à gauche: _École royale des Beaux-Arts_. Et le mur -finissait par un moulage de la Vénus de Milo. - -Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin loué, était debout -devant la déesse, et il en écornait un grand morceau avec sa pose de -bois qui faisait la cour à Colombine. - -Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un grand divan-lit qui -ne laissait de place, dans un coin, qu'à une psyché en acajou, à pieds à -griffes. Sous le jour de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là -entre deux grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un large -_tendo_ de toile grise, qui rappelait le ton et le grand pli lâche d'une -voile sur une dunette de navire. Ce _tendo_ pendait à des cordes que -paraissaient tenir, de chaque côté de la baie, deux grands anges de -style byzantin, peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux -de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux deux encoignures du -fond, deux moulages de femme de grandeur naturelle, les deux moulages -admirables du corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière -et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était la vie, -c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes, celle -surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de jour, ce dos que fouettait, -sur tous ses reliefs et sur le plein de ses orbes, une lumière -chatouillante allant se perdre le long de la jambe sur le bout du talon. -Une ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de mystère et de -paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, qui, avec ses odeurs de -dépouilles sauvages et sa couleur de désert, semblait abriter le -recueillement et la rêverie de la tente. - -Là -dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis qui peignait -debout;--Anatole, qui faisait sur un album, en fumant une cigarette, un -croquis d'après un corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;--et le -singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la chaise -d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant de regarder quand -il regardait, crayonnant quand il crayonnait, appuyant avec rage son -porte-crayon sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, il -avait des étonnements, des désespoirs; il jetait de petits cris de -colère, il tapait sur le papier: son crayon était rentré et ne marquait -plus. Il voulait le faire ressortir, s'acharnait, flairait le -porte-crayon avec précaution, comme un instrument de magie, et finissait -par le tendre à Anatole. - -Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir commençait à se -mêler à la fumée des cigarettes. Une vapeur vague où les objets se -perdaient et se noyaient tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les -murs salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet, dans les -angles, aux quatre coins, il s'amassait un voile de brouillard. La -gaieté de la lumière mourante allait en s'éteignant. De l'ombre tombait -avec du silence: on eût dit qu'un recueillement venait aux choses. - -Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se perdit dans les -rêveries que l'heure douteuse fait passer dans les yeux d'un peintre -devant son oeuvre. Anatole alla s'étendre à la place que les pieds du -dormeur laissaient libre sur le divan. Le singe disparut quelque part. - -Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de ce sommeil du -crépuscule qui paraît faire descendre dans les ciels peints le ciel du -dehors, et retirer lentement des couleurs le soleil qui s'en va de la -journée. La mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur les -toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées du soir; la -nuit s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientôt les tableaux, vus -sur le côté, firent les taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou -d'un tapis de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes des -compositions qui prirent, dans la masse de leurs ombres un caractère -confus, étrange, presque fantastique. Les petites colonnes encastrées -dans le mur, les consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient -encore un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours plus -mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du Saint-Marc, du noir -était entré dans la gueule ouverte du lion qui paraissait bâiller à la -nuit. - -Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. Les plâtres -devenaient frustes à l'oeil, et des apparences de formes à demi perdues -ne laissaient plus voir que des mouvements de corps lignés par un -dernier trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de -bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait à pleuvoir -ce gris de la nuit qui ressemble à une poussière. La fin de la lumière -agonisait dans les tableaux: ils s'évanouissaient sur place, -décroissaient sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail -de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse décomposition -du jour. Comme lassée et retombant sur l'épaule, la tête de mort sembla -se pencher davantage et se baisser sur un manche de yatagan. - -Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne se voit plus que ce -qui est de l'or: l'ombre avait mangé tout le bas de l'atelier. Il n'y -restait plus de lumière qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, -posée sur une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient -plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des yeux. Puis des taches -noires couvrirent les tableaux. L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux -murs. Une paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa, -disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans l'atelier qu'une -lueur d'un blanc vague sur un oeuf d'autruche pendu au plafond, et dont -on ne voyait déjà plus ni la corde ni la houppe de soie rouge. - -A ce moment, le domestique apporta la lampe. - -Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira, se leva: c'était -Chassagnol. - -Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les mouvements, -l'espèce de frisson d'un homme agitant et secouant la dernière lâcheté -de sa somnolence. Et tout à coup: Ingres! Delacroix!--il jeta ces deux -grands noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie sur -laquelle il s'était endormi. - ---Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons donc! Ingres!... -Il y a trois dessins: d'abord l'absolu du beau: le Phidias; puis le -dessin italien de la Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci; -puis le dessin _rengaine_... encore beau, mais avec des indications, des -appuiements, des soulignements de choses qui doivent être perdues dans -la ligne, fondues dans la coulée, le jet de tout le dessin... Tenez! par -exemple, un modèle, mettez-le là : Léonard de Vinci le dessinera avec -ingénuité... tout auprès... poil par poil, comme un enfant... Raphaël y -mettra, dans l'après-nature de son dessin, le ressouvenir de formes, -l'instinct d'un noble à lui... Eh bien! dans le Vinci comme dans le -Raphaël, dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui a -interprété, il y aura plus que le modèle, quelque chose qu'ils seront -seuls à y voir... Tenez! voilà une tête de cheval de Phidias... Eh bien! -ça a l'air de n'être que la nature: moulez une tête de cheval et -voyez-la à côté!... C'est le mystère de toutes les belles choses de -l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai et la réalité -même, mais c'est de la réalité vue par de la personnalité de génie... -Chez Ingres? Rien de cela... Ce qu'il est, je vais vous le dire: -l'inventeur au dix-neuvième siècle de la photographie en couleur pour la -reproduction des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!... Delacroix, lui, -c'est l'autre pôle... Un autre homme!... L'image de la décadence de ce -temps-ci, le gâchis, la confusion, la littérature dans la peinture, la -peinture dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans la -prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le -tourment moderne... Des éclairs de sublime dans tout cela... Au fond, le -plus grand des ratés... Un homme de génie venu avant terme... Il a tout -promis, tout annoncé... L'ébauche d'un maître... Ses tableaux? des -foetus de chefs-d'oeuvre!... l'homme qui, après tout, fera le plus de -passionnés comme tout grand incomplet... Du mouvement, une vie de fièvre -dans ce qu'il fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en -avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se perdant à chercher -la boulette du sculpteur, le modelage de triangles et de losanges, qui -n'est plus le contour de la ligne d'un corps, mais l'expression, -l'épaisseur du relief de sa forme... Le coloriste? Un harmoniste -désaccordé... pas de généralité d'harmonie... des colorations dures, -impitoyables, cruelles à l'oeil, qui ont besoin de s'enlever sur des -tonalités tragiques, des fonds tempétueux de crucifiement, des vapeurs -d'enfer comme dans son Dante... Une bonne toile, ça!... Pas de chaleur, -avec toute cette violence de tons, cette rage de palette... Il n'a pas -le soleil... La chair, il n'exprime pas la chair... Point de -transparence... des crépis rosâtres, des rouges d'onglée, il fait de -cela la vie, l'animation de la peau... Toujours vineux... des -demi-teintes boueuses... Jamais la belle pâte coulante, la grande -traînée délavée des maîtres de la chair... Avec cela un insupportable -procédé d'éclairage des corps et des objets, des lumières faites avec -des hachures ou des traînées de pur blanc, des lumières qui ne sont -jamais prises dans le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent -comme des repeints... Regardez dans le _Dante_ ce brillant de bord -d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant du pied le ventre de -la femme... Delacroix! Delacroix! Un grand maître? oui, pour notre -temps... Mais au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!... - ---Merci!--fit Anatole.--Eh bien? alors, qu'est-ce qui nous restera comme -grands peintres? - ---Les paysagistes,--répondit Chassagnol,--les paysagistes... - -Une brusque détonation lui coupa la parole. - ---Hé! là -bas?--fit Anatole en regardant le coin de l'atelier d'où le -bruit était parti; et s'approchant de la petite table sous laquelle on -mettait les bouteilles de bière, il aperçut le singe blotti qui, les -yeux fermés, faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant -encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière qu'il avait -débouché. - ---Farceur!--dit Anatole; et il le saisit par la patte. Le singe se fit -tirer comme quelqu'un qu'on va battre; et au moment où Anatole allait -lui donner une correction, il fut sauvé par l'annonce du dîner. - - - - -XXXVI - - -Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui avait voulu -absolument lui payer ses dettes à Marseille et son voyage. Aux -résistances, aux susceptibilités, aux délicatesses fières d'Anatole, -Coriolis avait répondu par des mots d'une brutalité cordiale, lui disant -que «c'était trop bête» et qu'il l'emmenait. - -Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était mort; et il -revenait, après avoir été à Bourbon prendre possession de la succession. -Il était riche, il avait maintenant une quinzaine de mille livres de -rentes. Il comptait prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui; -et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait bien, -jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une embellie. La chaleur -des offres de Coriolis, leur simple et rude amitié avaient triomphé des -scrupules d'Anatole, qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de -Coriolis, dans son grand atelier de la rue de Vaugirard. - -Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui ne se suffisent pas -et qui ont besoin de la présence, de l'habitude de quelqu'un à côté -d'eux. Il avait peine à passer une heure dans une chambre où n'était pas -un être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver la vie -enfermée de l'Occident dans un grand appartement où il serait tout seul, -seul à vivre, seul à travailler, seul à dîner, toujours en tête-à -tête -avec lui-même. Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la -solitude, il avait toujours mis une femme dans son intérieur et fini ses -liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage d'Anatole, il voyait -une gaie et amusante société de tous les instants, qui le sauverait de -l'enlacement d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin qu'il -s'était défendue: le mariage. - -Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il eût de la -répugnance contre le mariage; mais le mariage lui semblait un bonheur -refusé à l'artiste. Le travail de l'art, la poursuite de l'invention, -l'incubation silencieuse de l'oeuvre, la concentration de l'effort lui -paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune -femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la jalousie d'une -chose plus aimée qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un -enfant, brisant ses idées, lui prenant son temps, le rappelant au -_fonctionarisme_ du mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la -famille, au monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et -l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social qu'est un vrai -artiste. - -Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste sa -liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience. Il avait encore sur la -femme, l'épouse, l'idée que c'était par elle que se glissaient, chez -tant d'artistes, les faiblesses, les complaisances pour la mode, les -accommodements avec le gain et le commerce, les reniements -d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement de leur -vocation pour descendre à la production industrielle hâtée et bâclée, à -l'argent que tant de mères de famille font gagner à la honte et à la -sueur d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la paternité -qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait de la production -spirituelle, l'attachait à une création d'ordre inférieur, l'abaissait à -l'orgueil bourgeois d'une propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes -sortes de servitudes, d'abdications et de ramollissements pour -l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état doux, -lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend la fibre nerveuse et -où s'éteint la fièvre qui fait créer. Au mariage, il eût presque -préféré, pour un tempérament d'artiste, une de ces passions violentes, -tourmentées, qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner des -chefs-d'oeuvre. - -En somme, il estimait que la sagesse et la raison étaient de ne demander -que des satisfactions sensuelles à la femme, dans des liaisons sans -attachement, à part du sérieux de la vie, des affections et des pensées -profondes, pour garder, réserver, et donner tout le dévouement intime de -sa tête, toute l'immatérialité de son coeur, le fond d'idéal de tout son -être, à l'Art, à l'Art seul. - - - - -XXXVII - - -Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole passait des -journées à observer le singe qu'on appelait Vermillon, à cause du goût -qu'il avait pour les vessies de _minium_. Le singe s'épouillait -attentivement, allongeant une de ses jambes, tenant dans une de ses -mains son pied tordu comme une racine; ayant fini de se gratter, il se -recueillait sur son séant, dans des immobilités de vieux bonze: le nez -dans le mur, il semblait méditer une philosophie religieuse, rêver au -Nirvanâ des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse et -soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée, creusée, comme un plan de -filou, qui lui plissait le front, lui joignait les mains, le pouce de -l'une sur le pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa -physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant ces petits -animaux, l'air inquiétant de pensée qu'ils ont, ce ténébreux travail de -malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre -de l'homme, leur manière grave de regarder avec une main posée sur la -tête, tout l'indéchiffrable des choses prêtes à parler qui passent dans -leur grimace et leur mâchonnement continuel. Ces petites volontés -courtes et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses d'un -objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent, pour se gratter -le dos, ces tremblements tout palpitants de désir et d'avidité -empoignante, ces appétences d'une petite langue qui bat, puis tout à -coup ces oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les yeux dans -le vide, les mains entre les deux cuisses; le caprice des sensations, la -mobilité de l'humeur, les prurigos subits, les passages de la gravité à -la folie, les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes, -semblent mettre en une heure le caractère de tous les âges, mêler des -dégoûts de vieillard à des envies d'enfant, la convoitise enragée à la -suprême indifférence,--tout cela faisait la joie, l'amusement, l'étude -et l'occupation d'Anatole. - -Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva à singer le -singe, à lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lèvres, ses -petits cris, sa façon de cligner des yeux et de battre des paupières. Il -s'épouillait comme lui, avec des grattements sur les pectoraux ou sous -le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe, d'abord étonné, avait -fini par voir un camarade dans Anatole. Et ils faisaient tous deux des -parties de jeu de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des -élancements, une espèce de course volante entre l'homme et la bête, un -bousculement, un culbutis, un tapage, des cris, des rires, des sauts, -une lutte furieuse d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le -bruit, le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de deux -singes qui se donnent la chasse. Les meubles, les plâtres, les murs en -tremblaient. Et tous deux, au bout de la course, se trouvant nez à nez, -il arrivait presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de -l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, Vermillon, -piété sur ses quatre pattes, la queue roide, sa raie de vieille femme -dessinée sur son front qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau -tendu et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort à crans, -et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à ce moment, il trouvait en -face de lui une tête qui ressemblait tellement à la sienne, une -répétition si parfaite de sa colère de singe, que tout décontenancé, -comme s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde et s'en -allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier animal qui lui -ressemblait tant. - -C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de -l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas là , Vermillon restait à -bouder solitairement dans un coin, refusait de jouer avec des mouvements -grognons qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes -insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur la peau, sans -mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement. Quoiqu'il eût la -longue mémoire rancunière de sa race, des patiences de vengeance qui -attendaient des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces, ses -cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque chose, c'était à -lui qu'il faisait son petit cri de demande. C'était à lui qu'il se -plaignait quand il était un peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait -pour demander une intercession, quand il avait fait quelque mauvais coup -et qu'il sentait une correction dans l'air. Quelquefois, au soleil -couchant, il lui venait de petits gestes de câlinerie qui demandaient -pour s'endormir les bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête. - -Il semblait que le singe se sentait comme rapproché par un voisinage de -nature de ce garçon si souple, si élastique, à la physionomie si mobile; -il retrouvait en lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais -presque un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux que de le -voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer avec ses petites mains -de lui toucher la langue, comme s'il avait eu l'idée de chercher à se -rendre compte de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et que -lui n'avait pas. - -A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur l'autre. Si -Vermillon avait donné du singe à Anatole, Anatole avait donné de -l'artiste à Vermillon. Vermillon avait contracté, à côté de lui, le goût -de la peinture, un goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de -couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'était -mis à arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, à les -tremper dans le ruisseau, et à les promener sur ce qu'il trouvait d'à -peu près blanc. Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces -évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à peu près là . -Il n'avait pu encore tracer, en dessinant d'après nature, que des ronds, -toujours des ronds, et il était à craindre que ce genre de dessin -monotone ne fût le dernier mot de son talent. - - - - -XXXVIII - - -Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue -de Vaugirard, excellent ménage de deux hommes et d'un singe, de ces -trois inséparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois êtres que -voici. - -Vermillon était un macaque _Rhésus_, le macaque appelé _Memnon_ par -Buffon. Sur sa fourrure brune, aux épaules, à la poitrine, il avait des -bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache -blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tête -des espèces de cheveux plantés très-bas avec une raie qui s'allongeait -sur le front. Dans ses grands yeux bruns, à prunelles noires, brillait -une transparence d'un ton marron doré. La pinçure de son petit nez -aplati montrait comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une cire. -Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. Des tons fins de -teint de vieillard jouaient sur le rose jaunâtre et bleuâtre de sa peau -de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de -papier, traversées de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses -miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux -d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris -d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant. - -Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, les privations, -les excès, commençaient à dessiner le masque et la calvitie d'une tête -de philosophe cynique. - -Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, la tête -petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garçon se cognant -aux linteaux des portes basses, au plafond des coupés, aux lustres des -appartements de Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne -pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes -d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tête sur les tablettes des -cheminées et les rebords des poêles, à moins qu'il ne les nouât, en -sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son -pantalon remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqué -d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vêtements -amples, donnaient à sa personne, à sa tournure, un dégingandement qui -n'était pas sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, qui -ressemblait à une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de -petits yeux noirs brillants, pétillants, qui éclairaient à la moindre -impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom -patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lèvres pleines, un -peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement boucanée de son -visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacité, une énergie -sympathiques, une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur -amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième -siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant de ce joli accent -mouillé de son pays, qui lui revenait quand il parlait à une femme. - -Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament féminin, une -nature de paresse, de volupté, portée à une vie sans travail et de -jouissances sensuelles, une vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été -contrariée par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler à -une de ces carrières d'observation, de mondanité, de plaisir, à un de -ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres -savaient créer, sous Louis-Philippe, pour tel séduisant créole. Même à -l'heure présente, engagé comme il l'était dans la lutte de ses -ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout -soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui -fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuité lui -manquait dans le courage et le labeur de la production. Il éprouvait à -tout moment des défaillances, des fatigues, des découragements. Des -journées venaient où l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur -parisien, des journées qu'il usait, étourdissait, perdait à faire de la -fumée et à boire des douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue -violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il avait eu, pour -se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et -aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupée encore -à regarder des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, son -tempérament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par -fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraîner, de se lier au -travail par la force maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela, -tombant, de l'oeuvre désertée, dans des inactions désespérées d'un mois. - - - - -XXXIX - - -Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalité, -alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui -fréquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard. - -Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré -aux yeux de Paris, un Orient de lumière aux ombres blondes, tout -pétillant de couleurs tendres. Aux objections de première surprise et -d'étonnement, il se contentait de répondre:--Si, c'est bien cela; et -souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait -rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se -mettait-il à dire--cela, je le sais... et je suis sûr que je le sais... -Je suis une mémoire... Je ne suis peut-être pas autre chose, mais j'ai -cela du peintre: la mémoire... Je puis poser sur la toile le ton juste, -rigoureux, qu'a tel mur là -bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui -est là dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est -précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au mois de -juillet... C'est mathématique, voyez-vous... absolu comme deux et deux -font quatre...--Une seule fois, un jour où la discussion s'était animée, -et où, dans l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps -avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de -l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la turque sur le divan, le doigt, -dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à -une ses idées sur un grand rival, ainsi: - ---Decamps!... Decamps n'est pas un naïf... Il n'est pas arrivé tout neuf -devant la lumière orientale... Il n'a pas appris le soleil, là ... Il -n'est pas tombé en Orient avec son éducation de peintre à faire, avec -des yeux tout à fait à lui... Il était formé, il savait... Il a vu avec -un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des -procédés... Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres -font la lumière dans les tableaux... Il avait trop vécu avec les -Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le -coup de soleil du Rembrandt du Salon carré... Enfin, pour moi, quand il -a été là , il ne s'est pas assez livré, oublié, abandonné... Il n'a pas -assez voulu voir comment la lumière qu'il avait devant les yeux se -faisait, et alors, pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré -ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincérité: -il n'a pas eu l'émotion de la nature... Toujours trop de lui dans ce -qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, être un -refléteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait très-peu de -chose en pleine lumière... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumière -diffuse... Il ne connaît pas ça, les bains de jour, les pleins soleils -aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues, -des culs-de-sac, des compartiments de lumière dans des corridors -d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses -gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire à cacheter... -Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez, -non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du -blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de -là ... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des -couleurs est d'un coloriste, paraît d'un coloriste dans une reproduction -gravée ou lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose, -absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: le rapport des -valeurs... Par exemple, voici un Velasquez... - -Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille -d'album. - ---Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumière, de noir et de -blanc... Il les combinera dans une tête, un pourpoint, une écharpe, une -culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de -quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, orangé, ou jaune, -ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr qu'il s'arrangera toujours pour -garder les valeurs d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc... -Decamps ne s'est jamais douté de ça... Ce qui l'a sauvé, c'est que -presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des -réveillons, des espèces de crayons noirs relevés de touches de pastel... -Ça peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne sais -pas, je n'ai pas étudié ce pays-là ; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie -Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines -inondées une partie de l'année... C'est une vaporisation continuelle... -Tenez! une évaporation d'eau de perles... tout brille et tout est -doux... la lumière, c'est un brouillard opalisé... avec des couleurs... -comme un scintillement de morceaux de verre coloré... - - - - -XL - - -Lors de son retour en France, vers la fin de l'année 1850, Coriolis -s'était trouvé à court de temps pour exposer au Salon qui ouvrait, cette -année-là , le 30 décembre. Anatole avait vainement essayé de le décider à -envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles esquisses. -Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais étalé, il lui fallait un -début qui fût un coup d'éclat. Il ne voulait arriver devant le public -qu'avec des morceaux faits, où il aurait mis tout son effort, -l'achèvement du temps. - -L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le loisir de -travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa, les retoucha, -les retournant pour les laisser dormir, y revenant avec des yeux plus -froids et détachés de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous -les coins cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même. - -Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses souvenirs et ses -croquis, était le campement de Bohémiens dont il avait envoyé à Anatole -l'ébauche écrite. Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait, -errante et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil dans les -bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de sorcière et de fée, un -mélange de basse-cour, de dortoir et de forge, des berceaux -multicolores, comme de petits lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un -troupeau d'enfants, de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et -d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et son fouillis, -revivait dans la peinture claire, cristallisée, pétillante de Coriolis, -pleine de retroussis de pinceau, d'accentuations qui, dans les masses, -relevaient un détail, jetaient de l'esprit sur une figure, sur une -silhouette. - -Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. D'une touche fraîche -et légère, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet, -Coriolis avait jeté sur la toile le riant éblouissement de ce morceau de -ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries -vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques d'eau où -semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un rayonnement d'un bout à -l'autre, sans ombre, sans noir, un décor de chaleur, de soleil, de -vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de -pierres précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et -comme l'aimait Coriolis. - -Le troisième de ses tableaux représentait une caravane sur la route de -Troie. C'était l'heure frémissante et douce où le soleil va se lever; -les premiers feux, blancs et roses, répandant le matin dans le ciel, -semblaient jeter les changeantes couleurs tendres de la nacre sur le -lever du jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient. - -La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier coup de -pinceau que les peintres donnent à leurs tableaux dans leur cadre de -l'Exposition. - - - - -XLI - - -Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se -sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de -toute lettre de refus, les promesses de réception faites à ses tableaux -par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait -vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami était refusé, au -moins pour une de ses toiles. La tête de Coriolis se mit à travailler -là -dessus. Il était embarrassé pour sortir de cette incertitude qui lui -taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir -leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son -retour de Rome, et qui était devenu un artiste posé, lancé, «pourri de -relations». Coriolis se décidait à aller voir Garnotelle. - -Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture posé -sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers -riches, de l'art heureux, du succès, dont le petit trottoir montant -n'est guère foulé que par des artistes décorés. Vers le milieu de la -cité, à une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un -domestique à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un -atelier à la claire peinture lilas. - -Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des gravures de -Marc-Antoine, des dessins à la mine de plomb grise, portant sur leur -bordure le nom de M. Ingres. Les meubles étaient couverts d'un reps gris -qui s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture de -l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à anses de serpents -tordus, posaient sur un grand meuble à glaces de vitrine, laissant voir -la collection, reliée en volume dorés sur tranche, des études et des -croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes -feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espèce de -grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano droit ouvert. Tout était -net, rangé, essuyé, jusqu'aux plantes qui paraissaient brossées. Rien ne -traînait, ni une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse. -C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement classique -et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre -spécialement aux portraits de dames du monde. - -Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou à -col de cygne, reposait un portrait de femme entièrement terminé et -verni. Devant ce portrait était un tapis, et devant le tapis, trois -fauteuils en place, fatigués d'un passage de personnes, formaient un -hémicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là un air -d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis -reconnut le portrait: c'était le portrait de la femme d'un riche -financier, un portrait que les journaux avaient annoncé comme devant -être le seul envoi de Garnotelle au Salon. - -Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra. - ---Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'équilibre -d'un homme qui retrouve un ami oublié.--Tu as été longtemps là -bas, -sais-tu? Je suis enchanté... Ah! tu regardes mon exposition... - ---Comment, ton exposition? - ---Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces -choses-là ... Eh bien! j'ai tout bonnement écrit à la Direction que -j'avais besoin d'un délai pour finir... et voilà ... Je n'envoie pas -comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulière, -comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun -des martyrs... Vous êtes distingué par l'administration... cela fait -très-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas -le plus mal placé... Ah çà ! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu -avais quelque chose? - ---Oui, trois tableaux de là -bas, et c'est justement pour ça... Je ne -sais pas si je suis refusé... Et je voudrais être fixé, savoir -décidément... - ---Oh! très-bien... C'est très-facile... Je te saurai cela ce soir... Où -demeures-tu? - ---Rue de Vaugirard, 23. - ---Comment habites-tu là ? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu -dans le monde... les ponts à traverser... Et ça te va-t-il, mon -portrait? - ---Très-bien... très-bien... Le collier de perles... Oh! il est -étonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme. - ---Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage... Si j'avais voulu, -ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il était deux, trois -heures... enfin une heure honnête pour se présenter chez une femme qui -ne l'est pas... Elle était au lit... Une chambre de satin, feu et or... -éblouissante... Elle s'amusait à faire ruisseler dans une grande -cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des -diamants, de l'or... Elle était à demi sortie du lit, les épaules nues, -des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles -ont!... elle m'a demandé son portrait comme une chatte... J'ai été -héroïque, j'ai refusé... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-là , -quand on voit du monde, quand on connaît des femmes bien, c'est toujours -une mauvaise affaire... ça jette de la déconsidération sur un talent... -il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse? - ---23, rue de Vaugirard. - ---Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté... parce que j'ai tant de -choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que -tu as rapporté... Je serais très-curieux... Veux-tu que nous descendions -ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin... - -Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent -dehors:--Pourquoi,--dit-il à Coriolis,--n'habites-tu pas par ici? - ---Pourquoi?--répondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il désigna une -croisée.--Vois-tu ces bougies roses à cette toilette, des bougies -couleur de chair qui font penser à la jambe d'une danseuse dans un bas -de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit chien -de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge... -Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort -par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voilà -ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour -moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me -connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier -d'étudiants qui ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée... Ici, -je redeviendrais un créole... et je veux faire quelque chose... - ---Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand -avec l'école nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro -Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les -thermes de Caracalla... - -Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poignée de main, sur -la porte du café Anglais. - -Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, qui portait -écrit au crayon: «Les trois _reçus_.» - - - - -XLII - - -Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon! - -Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu -sans dormir, dans l'anxiété de savoir où l'on a placé leurs oeuvres, et -l'impatience d'écouter ce que ce public de première représentation va en -dire. Médailles, décorations, succès, commandes, achats du gouvernement, -gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est là , derrière ces -portes encore fermées de l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes, -tous se précipitent. - -C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en bande, en famille, -en tribu; des artistes gradés donnant le bras à des épouses qui ont des -cheveux en coques, des artistes avec des maîtresses à mitaines noires; -des chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un feutre pointu; -puis des hommes du monde qui veulent «se tenir au courant»; des femmes -de la société frottées à des connaissances artistiques, et qui ont un -peu dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois -venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants -jettent à leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudités avec -une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, -à la robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas de -mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au nez, à passer la -revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie. -Du monde de tous les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le -tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices -fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refusés -hérissés, allumés, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et -des jugements féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus pour -admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris à lire; et çà et -là , au milieu de tous, coupant le flot, la marche familière et l'air -d'être chez elles, des modèles allant aux tableaux, aux statues où elles -retrouvent leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me voilà !» à -l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende... On ne voit que -des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les façons -ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations -stupéfiées, religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il y a des -coups d'oeil de joie que jette un concurrent à un tableau raté de -camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre, -d'autres qui restent en arrêt, les bras croisés et le livret sous un -bras, serré sous l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en -_o_, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement -désolé, et le navrement éreinté qui vient aux visages des malheureux -obligés par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il -y a les silencieux qui se promènent avec les mains à la Napoléon -derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les noteurs qui -écrivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui -expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis à peine -séché, les agités qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un -paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui -parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des mots comme _smorfia_. -Il y a des hommes qui traînent des troupeaux de femmes aux sujets -historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se -tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à cravates -de foulard, les longs cheveux rejetés derrière les oreilles, qui -serpentent à travers les foules et crachent, en courant, à chaque toile, -un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux -convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de -petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes en redingotes, -chacun le bras sur l'épaule d'un frère, immobiles; changeant seulement -de pied de cinq en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et -tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres crétins... - -Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, les -émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces -murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une année! - -Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il n'avança pas l'heure -du déjeuner, par une espèce de déférence pour la blague d'Anatole. Mais -au dessert l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole -mettait des éternités à prendre son café. Et le voyant siroter son -gloria en disant tranquillement:--Nous avons bien le temps!--il l'enleva -brusquement de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui dans -les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, l'appelait, le -retenait: Coriolis s'échappait, allait devant lui; il voulait se voir. - -Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna dans la poitrine -ce coup de poing que vous envoie votre oeuvre exposée, accrochée, -publique. Tout disparut; il eut ce premier grand éblouissement de sa -chose où chacun voit en grosses lettres: MOI! - -Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au bout d'un moment, il -trouva que sa place, si bonne qu'elle fût, avait des inconvénients, des -voisinages qui lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la -Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. Sa Vue d'Adramiti -avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement -sobre de Garnotelle, placé à côté, le faisait paraître un peu trop -«bouchon de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la -cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis -était peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estimé tout à -fait bien placé que s'il avait été exposé absolument seul dans le Salon -d'honneur. Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se -plaindre; et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché par -d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener dans le voisinage de -ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui étaient à côté, -l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de -lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui -stationnaient devant sa signature. - -Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct, tout vif et -présent, la joie chaude de l'homme qui se voit et se sent applaudi par -un public qu'il touche des yeux et du coude. Il lui passa un -chatouillement d'orgueil au bruit de son nom qui marchait dans la foule. -Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations, des chaleurs -de sympathie, des riens, des gestes, des approbations de tête, qui -saluaient et félicitaient ses toiles. Une bande de rapins en passant -lança des hourras. Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de -penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure s'avançant, les -passants s'amassèrent; aux regardeurs isolés, aux petits groupes succéda -un rassemblement grossissant, trois rangées de spectateurs tassés, -serrés, emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos, -froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de femmes, et -renversant une soixantaine de fonds ronds de chapeaux noirs où le jour -tombé d'en haut lustrait la soie. - -Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu le prendre par -le bras en lui disant: - ---Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose? - -Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis, en fumant son -cigare et en regardant devant lui, revoyait tous ces dos devant ses -tableaux. - - - - -XLIII - - -A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une réaction. - -On ne trouble point impunément les habitudes du public, ses idées -reçues, les préjugés avec lesquels il juge les choses de l'art. On ne -contrarie pas sans le blesser le rêve que ses yeux se sont faits d'une -forme, d'une couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté -l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, nuancé, -vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait, le déconcertait. -Cette interprétation imprévue dérangeait la manière de voir de tout le -monde, elle embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites -de couleur orientale. - -Puis cette peinture avait contre elle le nom de son auteur, ce qu'un nom -noble ou d'apparence nobiliaire inspire contre une oeuvre de préventions -trop souvent justifiées. La signature _Naz de Coriolis_, mise au bas de -ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un homme du monde et de -salon, occupant ses loisirs et ses lendemains de bal avec le passe-temps -d'un art. A beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer -sûrement le talent là où ils croient être assurés de rencontrer le -travail, l'application, la peine de tout un homme et l'ambition de toute -une carrière d'artiste, ce nom donnait toutes sortes d'idées de -méfiance, une prédisposition instinctive à ne voir là qu'une oeuvre -d'amateur, d'homme riche qui fait cela pour s'amuser. - -Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, qui a ses -embranchements sur les brasseries de la peinture, les ramassa et les -envenima. Elle fut impitoyable, féroce pour Coriolis, pour cet homme -ayant des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et qui, inconnu -hier, accaparait, à la première tentative, l'intérêt d'une exposition. -Le petit peuple du bas des arts ne pouvait pardonner à une pareille -chance. Aussi pendant deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces -arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires et les -grands hommes sans nom, où chauffent ces succès de la Bohême, auxquels -chacun apporte l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait -lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On le déchira spécialement -à l'estaminet du _Vert-de-gris_, le rendez-vous des _amers_. Les -_amers_, les amers spéciaux que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et -qu'exaspère cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère -anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une fortune soudaine, -énorme, tous les bonheurs de gloire de celui qui arrive, les amers, tout -ce monde d'avenirs aigris, de jeunes talents grisés de compliments -d'amis et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, exaspéré -contre la société, la veine et le succès des autres, haineux, ulcérés, -misanthropes qui s'humaniseront à leur première paire de gants -gris-perle,--les amers se mirent à _exécuter_ tous les soirs la personne -et le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz, soufflant -la technique de l'éreintement à deux ou trois criticules qui venaient -prendre là le mauvais air de l'art. - -Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la réaction -commençant à se faire contre l'Orient, dans le retour des amateurs -sévères, posés, au style du grand paysage encanaillé à leurs yeux par un -trop long carnaval de turquerie. - -En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis était à peu -près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les camaraderies, ce qu'une -chaîne de relations organise pour la défense d'un talent discuté. Les -huit ans passés par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en -avait rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait -l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive presque toujours, -des sympathies sortirent des haines. Ce qui se lève sous le contre-coup -de l'injustice et de l'unanimité des hostilités, le sens de combativité -et de générosité qui se révolte dans un public, mettaient la dispute et -la violence d'une bataille dans la discussion du nouvel Orient de -Coriolis. Devant la partialité de la négation, les éloges s'emportaient -jusqu'à l'hyperbole; et Coriolis sortait des jalousies, des passions et -de la critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une notoriété -arrachée à une sorte de scandale. - -Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des journaux, de la -dureté des feuilletons, Coriolis tombait presque journellement sur -l'éloge de Garnotelle. Il y avait pour son ancien camarade un concert de -louanges, un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance, -d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes, de restrictions -respectueuses, d'observations enveloppées. Presque toute la critique, -avec un ensemble qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de -Garnotelle. Ou le louait avec des mots qui rendent justice à un -caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa façon de peindre la -beauté de son âme. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait -étaient le blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la -flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on disait qu'elle -était «loyale et véridique», qu'elle avait la «sérénité des intentions -et du faire». Son gris devenait la sobriété. La misère de coloris du -pénible peintre, du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer -qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait, à propos de -cette belle sagesse, l'austérité du pinceau bolonais; un critique même, -entraîné par l'enthousiasme, alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la -couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du regard; et -faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il désignait comme attirant -la foule par le sensualisme, il déclarait ne plus voir de salut pour -l'Art contemporain que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de -l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux esprits et aux -intelligences d'élite». - - - - -XLIV - - -L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et presque unanime -sympathie de la critique pour Garnotelle s'expliquait naturellement. - -Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la critique de ces -critiques qui ne sont que des littérateurs pouvait satisfaire sa haine -d'instinct contre le _morceau peint_, contre le bout de toile ou le -panneau de couleur éclatante, contre la page de soleil et de vie -rappelant quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de la -signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé, acclamé par tout -ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité inavouée, dans les purs -phraseurs d'esthétique, pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant -de pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche carrée d'un -Velasquez, le tripotage de génie de la couleur, le travail de la main -des chefs-d'oeuvre. Le peintre satisfaisait le goût de ces doctrines, -aimées de la France, sympathiques à son tempérament, qui mènent -l'admiration de l'estime publique et des gens distingués à une certaine -manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée, sans pâte, sans -touche, à une peinture impersonnelle et inanimée, terne et polie, -reflétant la vie dans un miroir dont le tain serait malade, fixant et -desséchant le trait qui joue et trempe dans la lumière de la nature, -arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques rigides comme le -tracé d'une épure, réduisant le coloris de la chair aux teintes mortes -d'un vieux daguerréotype colorié, dans le temps, pour dix francs. - -Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la critique purement -lettrée, et au public qui juge un peintre avec des théories, des idées, -des systèmes, un certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs -de quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté délicate, -une compétence bornée à un mépris acquis et convenu pour les tons roses -de Dubuffe. L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des -professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école doctrinaire et -philosophique du Beau, l'armée d'écrivains penseurs qui n'ont jamais vu -un tableau même en le regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton -cette jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul dit -aussi forte pour l'oeil que les sensations des saveurs agréables pour le -palais; ces juges d'art qui n'apprécient jamais l'art par cette -impression spontanée, la sensation, mais par la réflexion, par une -opération de cerveau, par une application et un jugement d'idées; tous -ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune, affectant pour elle -le mépris, répétant que cela, cette chose divine que rien n'apprend, la -couleur, peut s'apprendre en huit jours, que la peinture doit être -simplement en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation de -l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique et d'une chimie -si matérielle: la Peinture,--tels étaient les gens, les théories, les -sympathies, les courants d'opinion qui constituaient le grand parti de -Garnotelle. - -De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence de vie, leur -décoration passait pour du style; leur platitude était saluée comme une -idéalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint je ne -sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une -peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël. Il y avait une entente -pour ne pas voir toute la misère de ce dessin mesquin, tiraillé entre la -nature et l'exemple, timide et appliqué, cherchant aux personnages de -basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas même tirer de ses -modèles la forte matérialité trapue, l'épaisse grandeur de la -Bourgeoisie: il arrangeait les bourgeois qu'il peignait en portiers -songeurs, travaillait à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de -rêverie dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un ventru -avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et jetait ainsi sur la -grosse race positive, dont il était le peintre presque mystique, le plus -divertissant des ridicules. - -Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle étaient ses -portraits de femmes: minutieuses et laborieuses copies de traits et de -plis de robes, images patientes de dames sérieuses et roides, dans des -intérieurs maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de -l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe -siècle. C'étaient des mains étalées gauchement sur les genoux avec les -doigts forcés comme des pincettes, des physionomies ayant un air de -calme dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte de -mortification morne, provenant des longues et nombreuses séances exigées -par le consciencieux portraitiste. Il semblait y avoir un travail -pénible, très-mal éclairé, un travail de prison, dans ce douloureux -dessin, dans ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces -femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre sous un jour de -souffrance. Vaguement, devant ces portraits, l'idée vous venait de -bourgeoises en pénitence dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait -pour pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation -de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de ces réflexions de femme -qui marchande une chose trop chère. Malgré tout, c'étaient les portraits -à la mode. Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles ont -d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté, les femmes -s'étaient laissé persuader que cette façon rigoureuse de les peindre -avait de la sévérité et de la noblesse. Ce qu'elles perdaient avec -Garnotelle en jeunesse et en piquant, elles pensaient qu'il le leur -rendait en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et parmi -les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies, les portraits de -ce peintre, à propos duquel elles avaient entendu nommer si souvent -Raphaël, devenaient un objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée -à la bourse du mari. - - - - -XLV - - -Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres raisons. - -Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide, marchant dans les -pas d'Anatole, attaché et collé à lui, vivant de sa société et à son -ombre. Il n'était plus ce pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris, -honteux de lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château pour une -décoration, avait passé quinze jours sans se laisser arracher une -parole, avec des larmes d'embarras lui venant presque aux yeux, quand -l'attention des femmes s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un -petit paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de Rome a un -mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait rien pour le talent des -gens, elle fait beaucoup pour leur éducation; si elle n'inspire pas le -peintre, elle forme et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce -de frottement d'un club académique, le façonnement des natures abruptes -au contact des natures civilisées, ce que les gens bien nés enseignent -et font gagner aux autres, ce que les lettrés donnent et communiquent -d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions, la villa -Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple, des espèces de gens du -monde que cinq ans élèvent, en apparence de manières, en superficie de -savoir, en politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et des -exigences de la société actuelle. Là avait commencé la métamorphose de -Garnotelle, encouragée par la bienveillance de deux ou trois salons -français et étrangers, où les gâteries des femmes l'enhardissaient à -prendre peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait à ses -succès: il plaisait par une beauté brune, un peu commune et marquée, -mais de ce genre qu'aiment les femmes, une beauté vulgairement -souffrante, où de la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux -malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal, mettaient ce -caractère, qui l'avait fait surnommer par ses camarades «l'ouvrier -malsain». Dans ce physique, le monde ne voulait voir que le tourment de -la pensée, les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité. Et -pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure rêvée, une poétique -incarnation du pittoresque et romanesque personnage qui peint avec son -coeur et sa santé; il était ce malheureux céleste:--l'_artiste_! - -A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une famille française, il -était entré dans un monde de femmes du haut commerce et de la haute -banque, un monde orléaniste de femmes sérieuses, intelligentes, -cultivées, mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion -publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. Il trouva là de -puissantes protectrices, supérieures à la banalité, ardentes et -remuantes dans l'amitié, mettant leur activité et leur dévouement -d'esprit au service des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux, -de leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt, -l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite gloire de leur -cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes et tout le profit de ces -liaisons pures, de ces attachements, de ces adoptions qui finissent par -laisser tomber sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une -bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses prières, ses -intrigues, tout ce que peut une femme à l'époque du Salon pour le -lancement d'un succès. - -En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans quelques salons de -la haute aristocratie étrangère, où il rencontrait de grands noms avec -lesquels il pouvait peser sur le ministère, des femmes au désir -despotique, habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient -perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était pour Garnotelle une -récréation et un délassement, que ce monde aimant le plaisir, la -liberté, les artistes. Il s'y sentait entouré de la naïve admiration des -étrangers pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français, -l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient avec la -vivacité de l'ingénuité ravissante des coquetteries russes. On le -choyait, on l'enguirlandait. Il était le cornac des plaisirs, la fête -des soirées, l'invité annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient, -se l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles -gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa vanité jusqu'au fond. -Il était là comme dans une délicieuse atmosphère d'enchantement -amoureux. On ne le voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la -tête à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux robes, -toujours dans une intimité d'aparté, dans une pose d'enfant gâté, -discret, étouffant de petits rires, des demi-paroles, des chuchotements, -ce qui bruit tout bas autour d'un secret, d'une confidence, avec de -petites mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration, -tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un bras, d'un pied, qui touchait -les femmes comme le platonisme et le soupir d'un amour qui leur aurait -fait la cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de plaire et -de paraître amusant avec un rien de cet esprit que tout peintre ramasse -dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il de l'achat d'un de ses tableaux -par quelques gros banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait -dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais les experts, les -familiers, le médecin même pour lui, travaillant à forcer la main au -Million. - -Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé que tout ce qu'il -pouvait avoir à demander au gouvernement serait emporté par des -exigences de jolies femmes, ou des transactions de femmes influentes, -Garnotelle qui, sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de -la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque dangereux, de -passer pour un ami du gouvernement. Il ne se montrait pas aux soirées -officielles, boudait les avances, jouant la réserve et la froideur d'un -homme appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines. - -Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite. Avec son nom -et sa position, il sollicitait de l'aider dans ses travaux; il s'offrait -à lui peindre des fonds, des _à -plats_, à lui couvrir des ciels, des -terrains, à lui poncer des draperies «pour se dévouer et apprendre», -disait-il. Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour où il y -avait exposition chez lui. Et devant le tableau, dont il semblait ne pas -oser s'approcher de trop près, il restait à distance respectueuse, -plongé dans une muette contemplation. Dans ce genre d'admiration -accablée, écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité -du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les spasmes, les -lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes entrecoupés, il avait -imaginé une invention sublime, et qui avait attaché à son avenir la -protection du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé -devant «l'oeuvre» un silence morne; puis, rentré chez lui, il avait -écrit au maître une lettre où il laissait naïvement échapper son -découragement, se disait désespéré par cette perfection, cette grandeur, -cette pureté, qui lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque -la force de travailler encore; et faisant répandre par ses amis le bruit -de son découragement, il avait attendu, cloîtré dans son atelier, -jusqu'à ce qu'une lettre du maître relevât son courage avec des éloges, -l'encourageât à vivre et à peindre. - -De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus de cette -société de l'_Oignon_, réunissant et reliant les anciens prix de Rome -avec deux grands dîners annuels et quelques petits dîners subsidiaires, -dans cette espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on se -passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut, entre la -poire et le fromage, entre les pièces de vers en l'honneur des gloires -académiques et des satires contre les autres gloires. - -Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas les critiques -de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait pas et tenait à distance -ceux qu'il rencontrait dans les salons avec une poignée de main qui leur -tendait seulement le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de -réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart des feuilletons -parlaient de son talent. - -Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent de ses -portraits, renté par l'argent de son atelier, un atelier aristocratique -de jeunes et riches étrangers payant cent francs par mois, et -s'engageant pour six mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé -dans ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le Garnotelle -des chemises brodées et des parfums à base de musc, n'ayant plus rien de -son passé que ses longs cheveux, qu'il gardait comme une auréole -d'artiste, Garnotelle se montrait parfois enveloppé d'une vague -tristesse. Il paraissait avoir le noble et solennel fond de souffrance -d'un homme éloigné «de l'objet de son culte». Il se plaignait à demi-mot -de n'être plus là où étaient ses regrets et son amour; et de temps en -temps, il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard -d'aspiration religieuse, une:--«Chère Rome, où es-tu?»--qui apitoyait -autour de lui un public d'imbéciles sur cette pauvre âme sombre d'exilé. - - - - -XLVI - - -Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de ces -contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés. La -bataille autour de ses tableaux, de son nom, de son Orient, ce -soulèvement de colères soudaines et d'ennemis inconnus lui donnaient la -surexcitation de la lutte, le poussaient à la volonté d'une grande -chose, d'une de ces oeuvres qui arrachent au public la pleine -reconnaissance d'un homme. - -On ne le connaissait que par les côtés de coloriste pittoresque. Il -voulait se révéler avec les puissantes qualités du peintre; montrer la -force et la science du dessinateur, amassées en lui par des études -patientes et acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis -l'accent et la signature de sa personnalité. - -Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre où -il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le décor de sa -scène était un _Bain turc_. Sur la pierre moite de l'étuve, sur le -granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un -nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par une négresse -presque nue, les reins sanglés d'une _foutah_ à couleurs vives. La -baigneuse, sur son séant, se présentait de face. Elle était -gracieusement ramassée et rondissante dans la ligne d'un disque: on -l'eût dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se -croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés qui dessinaient -une anse et une couronne. Sa tête, penchée, se baissait mollement, avec -un chatouillement d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les -deux contours charmants et contraires de cette attitude penchée: pressé -d'un côté, serré entre le sein et la hanche, il se tendait de l'autre, -déroulait le dessin de son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de -la baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement allongée, -l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation d'un -balancement. Derrière ce corps ébauché, sorti de la toile avec du -pastel, Coriolis avait massé au fond des groupes de femmes qu'on -entrevoyait dans une buée de vapeur, dans une aérienne perspective -d'étuve rayée de traits de soleil qui faisaient des barres. - -Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce tableau. Anatole, qui -n'était pas complimenteur et qui n'avait guère de sympathie pour les -sujets orientaux, ne put retenir, devant la toile achevée: - ---Très-bien, ton corps de femme... c'est ça! - -Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le compliment qui -porte à faux, qui loue une qualité qu'ils n'ont pas, ou un coin d'une -oeuvre qu'ils sentent n'être pas le bon de cette oeuvre. Un éloge à côté -avait beau être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des -colères d'enfant. - ---«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste violent.--Ah! tu -trouves que c'est ça, toi?... Ça! mais c'est d'un commun!... ce n'est -pas plus le corps que je veux... Voilà six semaines que je m'échine -dessus... Tu as bien fait de me dire que c'était bien... Allons! je te -dis, c'est bête... bête comme une académie de parisienne... et -tortillé... Tiens! Il traîne sur les quais une Vénus de Goltzius... qui -a des perles aux oreilles, avec des colombes qui volent autour... -voilà !... Je sentais bien que c'était mauvais. Mais, attends! - -Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole essaya de l'arrêter, -l'injuria, l'appela «imbécile et chercheur de petite bête». Coriolis -continuait à démolir sa baigneuse en disant: - ---Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne la note... C'est -dégoûtant maintenant... Il n'y a plus un corps à Paris... Voyons! voilà -six mois que nous n'avons pu avoir un modèle propre... Une femme qui ait -pour un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop canaille... -où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles? une espèce finie... -Rachel a commencé à les perdre avec le Conservatoire... Il n'y a plus de -modèles! Ça vous donne deux séances... et puis, à la troisième, vous -rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée en chien, qui vous -dit: «Bonjour!...» Une femme lancée, plus de pose! Et celles qu'on a -encore la chance d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la -pose... ça n'a pas de tendons... ça ne _crispe_ pas!... ça ne _crispe_ -pas!... - - - - -XLVII - - -L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, désespéré. -Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans une lueur, sans une trouée de -bleu. Une tristesse grise flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est -comme le cadavre du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à -travers de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur les -choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment comme dans -l'ombre du passé et le voile du fané. Dans l'atelier, un mélancolique -effacement ôte le rayon à la toile, promène entre les grands murs, une -sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses lignes à la -palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, dans la main du -peintre, les pinceaux par la pipe. - -Ces jours-là , on voyait à Vermillon des attitudes paresseuses, -engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé par le malaise de ce -vilain temps, ayant comme le froid de la neige au fond de lui, il se -postait près du poêle, et passait des demi-heures, immobile, en -équilibre sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes dans ses -deux mains. Toute son attention paraissait concentrée sur le rouge du -poêle. La demi-heure passée, il tournait sa tête sur son épaule, -regardait de côté, avec méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant -dans le cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, poussait -un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et ne le reconnaissant -pas, il paraissait y chercher une seconde le souvenir de quelque chose -de disparu. Puis il revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans -une espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée, avec un -air confondu, cette espèce de peur de voir le soleil mort, qu'ont -observée les naturalistes chez les singes en hiver. - -Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait les pieds, en -se pelotonnant près du poêle, se regardait fumer, entre deux cigarettes -essayait de taquiner la plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon, -grave et préoccupé, repoussait ses agaceries. - -Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche, quelque coups de -brosse, il prenait dans une crédence une poignée d'albums aux -couvertures bariolées, gaufrées, pointillées ou piquées d'or, brochées -d'un fil de soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché -sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains dans les -cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages pareilles à des -palettes d'ivoire chargées des couleurs de l'Orient, tachées et -diaprées, étincelantes de pourpre, d'outremer, de vert d'émeraude. Et un -jour de pays féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière, se -levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son regard entrait -dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or -la silhouette des êtres et des campagnes; il se perdait dans cet azur où -se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail bleu -sertissant les fleurs de neige des pêchers et des amandiers, dans ces -grands couchers de soleil cramoisis et d'où partent les rayons d'une -roue de sang, dans la splendeur de ces astres écornés par le vol des -grues voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant -de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord de ces mers limpides -comme le ciel, balançant des danses sur des radeaux de buveurs de thé; -il les oubliait dans ces champs aux rochers de lapis, dans ce -verdoiement de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de ces -haies efflorescentes qui font un mur avec de grands bouquets. Devant -lui, se déroulait ce pays des maisons rouges, aux murs de paravent, aux -chambres peintes, à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs -miroitants, éclaboussés, amusés de tous les reflets que font les vernis -des bois, l'émail des porcelaines, les ors des laques, le fauve luisant -des bronzes tonkin. Et tout à coup, dans ce qu'il regardait, une page -fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poignée du -printemps, toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et -la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient des zigzags de branches, ou -bien des gouttes de couleur pleurant en larmes sur le papier, ou des -pluies de caractères jouant et descendant comme des essaims d'insectes -dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là , des rivages montraient des -plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes de crabes; une porte -jaune, un treillage de bambou, des palissades de clochettes bleues -laissaient deviner le jardin d'une maison de thé; des caprices de -paysages jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un volcan -sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation, de -l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon de leur pittoresque. -Du fond des bonzeries partaient et s'évasaient des rayons, des éclairs, -des gloires jaunes palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités -apparaissaient, la tête nimbée de la branche d'un saule, et le corps -évanoui dans la tombée des rameaux. - -Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient des femmes, les -unes dévidant de la soie cerise, les autres peignant des éventails; des -femmes buvant à petites gorgées dans des tasses de laque rouge; des -femmes interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant en barques -sur des fleuves, nonchalamment penchées sur la poésie et la fugitivité -de l'eau. Elles avaient des robes éblouissantes et douces, dont les -couleurs semblaient mourir en bas, des robes glauques à écailles, où -flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes brodées de pivoines -et de griffons, des robes de plumes, de soie, de fleurs et d'oiseaux, -des robes étranges, qui s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de -papillon, tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient -au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant de la chimérique -fantaisie d'un dessin héraldique. Des antennes d'écaille piquées dans -les cheveux, ces femmes montraient leur visage pâle aux paupières -fardées, leurs yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées sur -des balcons, le menton sur le revers de la main, muettes, rêveuses, de -la rêverie sournoise d'un Debureau dans une pantomime, elles semblaient -ronger leur vie, en mordillant un bout de leur vêtement. - -Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière pleine de -bouquets, des oiseaux d'or becquetant des fruits de carmin,--quand -tombait, dans ces visions du Japon, la lumière de la réalité, le soleil -des hivers de Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier. - - - - -XLVIII - - ---La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent! les -correspondances!... Personne n'a de correspondance? - ---Tiens! tu fais très-bien la charge,--dit Anatole, étonné d'entendre -faire une imitation au grave Coriolis. - ---... Et l'omnibus repart... Une suite de malechances ce soir-là ... Un -mauvais dîner chez Garnotelle... de la pluie, pas de voitures, et -l'omnibus!... C'est peut-être l'habitude qui me manque... mais je trouve -ça mortel, l'omnibus... cette mécanique qui fait semblant d'aller et qui -s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui vont plus vite -que la voiture... Et puis rien que l'odeur!... Ça sent toujours le chat -mouillé, un omnibus!... Enfin, je m'embêtais... J'avais fini d'épeler -les annonces qu'on a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine -Collas... Je regardais stupidement des maisons, des rues, de grandes -machines d'ombre, des choses éclairées, des becs de gaz, des vitrines, -un petit soulier rose de femme dans une montre, sur une étagère de -glace, des bêtises, rien du tout, ce qui passait... J'en étais arrivé à -suivre mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées, l'ombre des -gens de l'omnibus qui recommence éternellement... une série de -silhouettes... Pas un bonhomme curieux... tous, des têtes de gens qui -vont en omnibus... Des femmes... des femmes sans sexe, des femmes à -paquet... Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il n'y avait plus -qu'une place au fond... Zing! une voyageuse... complet! J'avais en face -de moi un monsieur avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un -journal... Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes... Ça me -fit tourner les yeux sur la femme qui venait de monter... Elle regardait -les chevaux par-dessous la lanterne, le front presque contre la glace de -la voiture... une pose de petite fille... l'air d'une femme un peu gênée -dans un endroit rempli d'hommes... Voilà tout... Je regardai autre -chose... As-tu remarqué, toi, comme les femmes paraissent -mystérieusement jolies en voiture, le soir?... De l'ombre, du fantôme, -du domino, je ne sais pas quoi, elles ont de tout cela... un air voilé, -un empaquetage voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et qu'on ne -voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, avec ces lumières qui leur -battent sur les traits, tous ces demi-reflets qui leur flottent sous le -chapeau, ces grandes touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur -jupe même remuante d'ombres...--La Madeleine! le boulevard! la Bastille! -Pas de correspondance!...--Tiens! elle était comme ça... tournée, -regardant, un peu baissée... La lueur de la lanterne lui donnait sur le -front... c'était comme un brillant d'ivoire... et mettait une vraie -poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des cheveux floches -comme dans du soleil... trois touches de clarté sur la ligne du nez, sur -un bout de la pommette, sur la pointe du menton, et tout le reste, de -l'ombre... Tu vois cela?... Très-charmante cette femme... et c'est -drôle, pas Parisienne... Des manches courtes, pas de gants, pas de -manchettes, la peau des bras... une toilette, on n'y voyait rien dans sa -toilette... et je m'y connais... une tenue de grisette et de bourgeoise, -avec quelque chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était pas -de l'une et qui n'était pas de l'autre...--Auteuil! Bercy! Charenton! le -Trône! Palais-Royal! Vaugirard! nº 17! nº 18! nº 19!...--Ici, une -éclipse... elle a tourné le dos à la lanterne... sa figure en face de -moi est une ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité... plus rien, -qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et sur un bout de son -oreille où pend un petit bouton de diamant qui jette un feu de diable... -L'omnibus va toujours son train... Le Carrousel, le quai, la Seine, un -pont où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard... puis des rues -noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui repassent à la -chandelle... Je ne la vois plus que par éclairs... toujours sa pose... -son oreille et le petit diamant... Et puis tout à coup, au bout de cette -vilaine rue du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur... Mon -cher, elle a passé devant moi avec une marche, des gestes de statue, -paroles d'honneur... Et ce n'est pas facile d'avoir du style, une femme, -en omnibus... Je ne l'ai un peu vue qu'à ce moment-là ... elle m'a paru -avoir un type, un type... Elle est entrée dans un sale magasin où il y a -en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué. - ---Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors? - ---Ah! le numéro, je n'en sais rien. - ---Un magasin de vieux neuf, enfin!... Brune et des yeux bleus bizarres, -ta femme, n'est-ce pas?... - ---Je crois... - ---Oh! elle est bonne! C'est la Salomon... - ---Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me semble, je me -souviens, dans le temps, qui nous apportait de la parfumerie... - ---Ça, c'est la mère... qui a fait des enfants, des bottes... tous qui -posent... la mère au magasin, à la brocante... Elle, c'est la fille, -c'est sa dernière... une dix-huitaine d'années... Ton affaire, au -fait... Serin que je suis! je n'y avais pas pensé... Manette... Manette -Salomon... - ---Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de venir lundi, -tiens... Je verrai si elle me va... - ---Parfaitement... Ah! plus de papier... Voilà la lettre de mort de -Paillardin... Je prends la page blanche... Oui c'est au 27 ou au 29... -La mère lui remettra... Je crois qu'elle ne demeure plus avec elle... - - - - -XLIX - - -Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit le lendemain -et les autres jours de la semaine: elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne -fit rien dire. Coriolis se décida à chercher un autre modèle. - -Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce qui se -présentait à son atelier, les poseuses d'occasion et de misère, jusqu'à -une pauvre femme qui monta sur la table en costume d'Ève, avec son -chapeau, son voile et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces -galbes de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait; et, -découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse rencontre pour -trouver l'inspiration de nature qu'il voulait, il lâcha sa figure -principale et se mit à retravailler le reste de son tableau. - -Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, avec une soirée vide -devant eux, Anatole tomba en arrêt devant l'affiche d'un grand bal à la -salle Barthélemy. - ---Tiens!--dit-il,--c'est le Carnaval des juifs... si nous y allions? - -Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la fête de la -_Pourime_,--le vieil anniversaire de la chute d'Aman et de la délivrance -des Juifs par Esther,--était célébrée par un bal public. - -Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi ça», de -vieilles vestes de débardeur couleur de raisin de Corinthe usé, -sautaient au milieu des paletots et des redingotes. La famille et -l'honnêteté apparaissaient çà et là par places, sur les côtés de la -danse, dans des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de mauvais -allemand, un patois demi-français sonnant de consonnes tudesques, dans -les files de vieilles femmes branlant de la tête à la mesure de la -musique, les mains posées à plat sur les genoux avec la rigidité de -statues d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le gradin de -la banquette, souriant et dansant des yeux, en remuant à demi les bras. -C'était un bal qui ressemblait, au premier aspect, à tous les autres -bals parisiens, où le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux -ou trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère. Cette foule, -pareille de surface et d'ensemble à toutes les foules, ces hommes, ces -femmes sans particularité frappante, habillés des costumes, des airs de -Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son oeil -de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore visible, les -traits d'origine, la fatalité de signes où survit la race. Il remarqua -des visages brouillés, sur lesquels se mêlait la coupe fière de profil -des peuples de désert à des humilités louches de commerces douteux de -grande ville, des teints plombés tout à la fois par un ancien soleil et -par une réverbération de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux -laineux, à la tête de bélier, des figures à cheveux papillotés, à gros -diamant faux sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment -les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés de la fièvre -du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin. Il reconnut, -sous les capuchons et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au -plein air du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars. -C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur dorée du blé mûr, des -chevelures noires et crêpées, des nez busqués, des ovales fuyant dans -des pâleurs ambrées de joue et de cou où se détachait la coquille rose -de l'oreille, des coins de lèvres ombrées de poil follet, des bouches -poussées en avant comme par un souffle: des épaules décolletées avaient -une ombre de duvet dans le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux -tout rapprochés du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés comme -de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête aux cils sans douceur, -laissant à nu le noir d'un regard étonné, parfois vague. - ---Tiens! la Manette...--fit tout à coup Anatole, et il montra à Coriolis -une femme qui regardait de la galerie d'en haut danser dans la salle. -Coriolis aperçut un bras enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé -sur la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de profil, un -ruban feu nouant des cheveux pris dans une résille à perles d'acier. -Immobile, Manette laissait le bal venir à ses yeux, avec un air de -contentement paresseux et de distraction indifférente. - ---Eh bien!--dit Coriolis à Anatole--monte lui demander pourquoi elle -n'est pas venue. - -Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques instants. - ---Mon cher, elle est furieuse... Il paraît que notre lettre n'était pas -signée... Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux chiens qu'on écrit sans mettre -son nom... Et puis, elle s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas -fait l'honneur d'une feuille de papier à lettre toute neuve... Je lui ai -tout dit pour la radoucir... Enfin, si tu y tiens, montons là -haut... Tu -n'as qu'à lui faire des excuses... Mets ça sur moi, dis que c'est moi, -appelle-moi pignouf... tout ce que tu voudras!... Au fond, je crois -qu'elle a envie de venir... Il n'y a que sa dignité... tu comprends? La -dignité de mademoiselle!... A la fin, elle m'a demandé si c'était bien -de toi que les journaux avaient parlé...--Et comme ils montaient le -petit escalier qui allait à la galerie:--Ah! tu vas en voir, par -exemple, deux sibylles avec elle... de vrais enfants de Moïse et de -Polichinelle! - -Manette était assise à une table où posaient trois verres de bière à -moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes. L'une, les yeux troubles -et louches, le visage rempli et gêné par un nez énorme et crochu, avait -l'air d'une terrible caricature encadrée dans la ruche noire d'un -immense bonnet noué sous son menton de galoche; un fichu de soie, aux -ramages de madras, d'un jaune d'oeillet d'Inde, croisait sur son cou -décharné. Les yeux, la bouche, les narines remplis du noir qu'ont les -têtes desséchées, la figure charbonnée comme par le poilu horrible d'une -singesse, l'autre portait, rejeté en arrière sur des cheveux de -négresse, un chapeau blanc de marchande à la toilette, orné d'une rose -blanche; et des effilés de poils de chèvre pendaient des épaulettes de -sa robe. - -Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à la table des -trois femmes qui se serrèrent pour leur faire place. Coriolis parla à -Manette, s'excusa. Manette le laissa parler sans l'interrompre, sans -paraître l'entendre; puis quand il eut fini, tournant vers lui un de ces -regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de femme quand ils le -veulent, elle le toisa du bout des bottes jusqu'à la racine des cheveux, -détourna la tête, et, après un silence, elle se décida à lui dire -qu'elle voulait bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le lundi -suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture sa petite montre -pendue à la chaîne d'or qui battait sur sa robe de soie noire, elle se -leva, salua Coriolis, et disparut suivie de ses deux monstres gardiens. - - - - -L - - -Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots, elle commença à se -déshabiller lentement, rangeant avec ordre sur le divan les vêtements -qu'elle quittait. Puis elle monta sur la table à modèle avec sa chemise -remontée contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses dents le -festonnage d'en haut, dans le mouvement ramassé, pudique, d'une femme -honnête qui change de linge. - -Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes ont de ces hontes. -La créature bientôt publique qui va se livrer toute aux regards des -hommes, a les rougeurs de l'instinct, tant que son talon ne mord pas le -piédestal de bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une -statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien -qu'une forme. Jusque-là , jusqu'à ce moment où la chemise tombée fait -lever de la nudité absolue de la femme la pureté rigide d'un marbre, il -reste toujours un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le -glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux de sa peau -devenant nus un à un, la curiosité de ces yeux d'hommes qui l'attendent, -l'atelier où n'est pas encore descendue la sévérité de l'étude, tout -donne à la poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui la -fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses poses. Puis, la -séance finie, la femme revient encore, et se retrouve à mesure qu'elle -se rhabille. On dirait qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise. -Et celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la vue de -sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie pas attacher sa -jarretière. - -C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus femme, et que pour -elle les hommes ne sont plus des hommes. La représentation de sa -personne la laisse sans gêne et sans honte. Elle se voit regardée par -des yeux d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette, -l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée qui fait -taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus intimes secrets de -sa chair, c'est la contemplation sereine et désintéressée, c'est -l'attention passionnée et absorbée du peintre, du dessinateur, du -sculpteur, devant ce morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être -pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en elle, la vie de -la ligne qui fait rêver le dessin. - -De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette défense contre la -curiosité des amis, des connaissances venant visiter un peintre, ces -peurs, ces alarmes devant tous les gens qui ne sont pas du métier, ce -trouble sous ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour -regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une séance, un corps -de femme s'aperçoit qu'il est nu et se trouve tout déshabillé.--Un jour, -dans l'atelier de M. Ingres, une femme posait devant trente élèves, -trente paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la table à -modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute la peau, et courant à -ses vêtements se couvrir bien vite tant bien que mal du premier qu'elle -trouva: qu'avait-elle vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin, -par la baie au-dessus de sa tête. - -Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. Soudain, elle laissa -tomber de ses dents desserrées la fine toile qui glissa le long de son -corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba -sur ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un petit coup de -pied, le chassa par derrière ainsi qu'une queue de robe; puis, après -avoir abaissé sur elle-même un regard d'un moment, un regard où il y -avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras -au-dessus de sa tête, portant son corps sur une hanche, elle apparut à -Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le _Génie du -repos éternel_. - -La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des milliers, des -millions de corps qu'elle semble à peine dégrossir, qu'elle jette à la -vie à demi façonnés, et qui paraissent porter la marque de la vulgarité, -de la hâte, de la négligence d'une création productive et d'une -fabrication banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle tire, comme un -ouvrier écrasé de travail, des peuples de laideur, des multitudes de -vivants ébauchés, manqués, des espèces d'images à la grosse de l'homme -et de la femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute cette -pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard, comme pour -empêcher de mourir l'exemple du Beau. Elle prend un corps qu'elle polit -et finit avec amour, avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin -être d'art qui sort des mains artistes de la Nature. - -Le corps de Manette était un de ces corps-là : dans l'atelier, sa nudité -avait mis tout à coup le rayonnement d'un chef-d'oeuvre. - -Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et un peu penchée, -retombait en grappe sur ses cheveux; sa main gauche, repliée sur son -bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui -trois de ses doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, ne -posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon en l'air; l'autre -jambe, droite et le pied à plat, portait l'équilibre de toute -l'attitude. Ainsi dressée et appuyée sur elle-même, elle montrait ces -belles lignes étirées et remontantes de la femme qui se couronne de ses -bras. Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête aux -pieds: l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire -frémir tout le dessin de la femme, répandre, tout autour d'elle, un peu -du bord et du jour de son corps. - -Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et si pleines, une -pareille élégance élancée et serpentine, une si fine délicatesse de race -gardant aux attaches de la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la -fragilité et la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il s'oublia -à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une chair de brune, mate et -absorbant la clarté, blanche de cette chaude blancheur du Midi qui -efface les blancheurs nacrées de l'Occident, une de ces chairs de -soleil, dont la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des -ombres d'ambre. - -Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et si fine, ces -passages de ton si doux, si variés, si nuancés, que tant de peintres -expriment et croient idéaliser avec un rose banal et plat; ils -embrassaient ces fugitives transparences, ces tendresses et ces tiédeurs -de couleurs qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles -apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, ombrant d'une -adorable pâleur les diaphanéités laiteuses de la chair, tout ce -délicieux je ne sais quoi de l'épiderme de la femme, qu'on dirait fait -avec le dessous de l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches, -la glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, l'artiste -étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, qui, levés, -blanchissaient sur ces cheveux bruns, ces bras au bas desquels la -lumière, entrant dans l'ombre de l'aisselle, montrait des fils d'or -frisant dans du jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et -azurée de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge des -blondes, et où le bout du sein était de la nuance naissante de -l'hortensia. - -Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la ligne à peine -éclose d'un torse de jeune fille, encore contenu et comprimé dans sa -grâce, à demi mûr, serré dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un -bouton. Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse, comme la -taille des femmes qui n'ont jamais porté de corset, lui montrait cette -jolie indication molle et sans coupure, la ceinture naturelle marquée -d'un sinus d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. De -cette taille, son regard allait au douillet modelage, aux inflexions, -aux méplats, à la rondeur enveloppée, à la douce et voluptueuse -ondulation d'un ventre de vierge, d'un ventre innocent, presque -enfantin, sculpté dans sa mollesse et délicatement dessiné dans le -_flou_ de sa chair: une petite lumière, à demi coulée au bord du -nombril, semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et le coeur -d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y avait de la convexité -d'une coquille et du rentrant d'une vague, à l'arc des hanches, à ces -cuisses charnues, caressées, sur le doux grain de leur peau, de -blancheurs tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux, -délicats et noyés, cachant si coquettement sous leurs demi-fossettes -l'agrafe des muscles et le noeud des os, à ces jambes polies et -lustrées, qui semblaient garder chez Manette, comme chez certaines -femmes, le luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces -malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit pied, maigre et -long, l'orteil en avant, les doigts un peu rosés au bout... - -Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, Manette à la fin -éprouva une sorte d'embarras. Laissant retomber ses bras et décroisant -ses jambes, elle parut demander à Coriolis de lui indiquer la pose. - ---Nom d'un petit bonhomme!--s'écria Anatole dans un élan d'admiration, -et mettant sur ses genoux un carton, il commença à tailler un fusain. - ---Tu vas faire une étude, _toi?_--lui dit Coriolis avec un «toi» assez -durement accentué. - ---Un peu... Je ne t'ai pas dit... un fabricant de papier à cigarettes... -Il m'a demandé une Renommée grandeur nature... Quatre cents balles! s'il -vous plaît. - -Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans la pose de sa -baigneuse, revint à sa place et se mit à travailler. De temps en temps, -il s'arrêtait, tirait et froissait sa moustache, regardait de côté -Anatole, auquel il finit par dire: - ---Tu es assommant avec ton tic!... Tu ne sais pas comme c'est nerveux... - -Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois qu'il peignait -ou dessinait, de se mordiller perpétuellement un bout de la langue qu'il -avançait à un coin de la bouche, comme la langue d'un chien de chasse. - ---Je vais te tourner le dos, voilà tout... - ---Non, tiens, laisse-moi... va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui... je ne sais -ce que j'ai... j'ai besoin d'être seul pour faire quelque chose... - -Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se promener pendant -la séance de Manette: il avait pris son parti de faire sa Renommée «de -chic». - - - - -LI - - ---Qu'est-ce que tu as fait hier?--disait un matin à la fin du déjeuner -Coriolis à Anatole. - ---Hier, j'ai été au Père-Lachaise. - ---Et aujourd'hui? - ---Ma foi, je pourrais bien y retourner... je trouve ça très-amusant -comme promenade... - ---Ça ne te fait pas penser à la mort? - ---Oh! à celle des autres... pas à la mienne...--fit Anatole avec un mot -dans lequel il était tout entier. - -Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent se perdre dans la -fumée de sa pipe; puis il lui échappa, comme s'il pensait tout haut: - ---Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois... Je n'en ai pas encore -vu une comme ça... - -Et se tournant vers Anatole: - ---Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à ce qu'elle soit -tombée dans votre pose... Et une fois qu'elle y est, c'est superbe!... -on bûcherait deux heures, qu'elle ne bougerait pas... C'est qu'elle a -l'air de porter un intérêt à ce que vous faites... Oh! mon cher, c'est -étonnant... Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas... Il y a des -riens... un mouvement de lèvres, un geste... On est nerveux... il vous -passe des inquiétudes dans le corps... Enfin, ça se voit... Eh bien! -cette mâtine-là , quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait -l'air aussi ennuyé que ma peinture... Et puis quand j'ai commencé à -m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà qu'elle a eu un air -content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait... Tiens! je vais te dire -quelque chose de stupide: on aurait dit que sa peau était heureuse!... -Vrai! je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me semblait -qu'elle était chatouillée là où je donnais un coup de pinceau... Une -bêtise, je te dis... quelque chose de bizarre comme le magnétisme, le -courant de caresse d'un portrait à une figure... Et puis, à chaque -repos, si tu avais vu sa comédie!... Tiens, comme ça... son jupon à demi -passé, la chemise serrée à deux mains sur sa poitrine, en tas, comme un -mouchoir de poche... elle venait regarder avec une petite moue, en se -penchant... Elle ne disait rien... elle se regardait... une femme qui se -voit dans une glace, absolument... Et quand c'était fini, elle s'en -allait avec un mouvement d'épaules content... Elle venait toujours les -pieds dans ses petits souliers, sans mettre les quartiers... C'est -très-gentil les femmes qui boitent, qui clochent, comme ça... Une drôle -de femme tout de même!... Quand je la fais déjeuner, elle me parle tout -le temps des tableaux où elle est, de ce qu'elle a posé... Oh! d'abord, -elle n'aurait donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes -après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres... Là -dessus, -il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! Elle est d'une -jalousie sur ces questions-là ... et éreinteuse! Je t'assure que c'est -amusant de l'entendre abîmer ses petites camarades... Elle en fait des -portraits! Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les -échigner!... c'est très-malin ça... Oh! une vraie vanité... C'en est -comique... D'abord, c'est toujours elle qui a trouvé le mouvement... -Elle est persuadée que c'est son corps qui fait les tableaux... Il y a -des femmes qui se voient une immortalité n'importe où, dans le ciel, -dans le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un... -elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça... L'autre jour, -sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un dessin de draperie... Je -l'arrange sur elle... je la vois qui fait une tête... une tête! -Figure-toi une reine qu'on insulte!... Moi, je ne comprenais pas -d'abord... Et puis c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de -me dire: Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, moi? -Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos cinq francs... Et avec cela -elle posait si mal, et une figure si maussade... j'ai été obligé d'y -renoncer... Il faudra que j'en prenne une autre pour les draperies... -Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça, qu'elle n'avait -pas osé me le dire... Et si tu savais de quel ton elle m'a dit: _pour -ça_!... Elle trouvait que je lui avais manqué, positivement... J'étais -pour elle un homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de Milo! - - - - -LII - - -Ce jour-là , Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre. Il devait -dîner dehors et ne rentrer que fort tard, s'il rentrait. - -Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café de Fleurus. - -Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin du jardin du -Luxembourg, était alors une espèce de cercle artistique fondé par -Français, Achard, Nazon, Schulzenberger, Lambert, et quelques autres -paysagistes, auxquels s'étaient joints des peintres de genre et -d'histoire, Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée de -peintures par les habitués et ornée d'une figure de la grande Victoire -entourée de l'allégorie de ses amours, un dîner des vendredis s'était -organisé sous le nom de _Dîner des grands hommes_. Le dîner, restreint -d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des médecins, à des -internes d'hôpitaux, avait bientôt été égayé par la surprise d'une -loterie, tirée à chaque dessert, et imposant au gagnant l'obligation de -fournir un lot pour le dîner suivant. De là , une succession de lots -d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins et de pots -de chambre à oeil, de bronzes et de clysopompes, de tableaux et de -bonnets grecs, une tombola de souvenirs et mystifications qui faisaient -éclater chaque fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait: -elle arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du retour de -la colonie pompéienne, après la fermeture de la _Boîte à thé_, cet essai -de phalanstère d'art, sur les terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs, -licencié, dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres. Ce -dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une sorte de club -gai, spirituel, où la cordialité se respirait dans une réunion de -camarades et de gens de talent. Anatole y venait souvent; Coriolis y -apparaissait quelquefois. - ---Imaginez-vous--disait un des habitués--imaginez-vous!... il m'est -tombé une fois un bourgeois qui m'a dit: «Monsieur, je voudrais être -peint sous l'inspiration du Dieu...--Comment, sous l'inspiration du -Dieu?--Oui... après avoir entendu Rubini... J'aime beaucoup la -musique... Pourriez-vous rendre cela?...» Vous croyez que c'est tout? -Quand je l'ai eu peint, sous l'inspiration du Dieu, il m'a amené son -tailleur... Oui, il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la -piqûre de son gilet!... Non, on ne saura jamais combien ils sont bêtes -les bourgeois! - -Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait son anecdote, son -mot, son trait; et chaque nouveau récit était salué par des hourras, des -risées, des grognements, des rires enragés, une sauvagerie de joie qui -avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru entendre -toutes les haines instinctives de l'art, tous les mépris, toutes les -rancunes, toutes les révoltes de sang et de race du peuple des ateliers, -toutes ses antipathies foncières et nationales se lever dans un _tolle_ -furieux contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans cette Fosse -aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!--Et toujours revenait le -refrain:--Non, non, ils sont trop bêtes, les bourgeois! - ---Tiens!--fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui laissait voir un air -mal dissimulé de mauvaise humeur. - ---C'est toi?--lui dit-il.--Qu'est-ce que tu prends? - ---Rien... - -Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une mesure de colère -sur le marbre de la table, à côté d'Anatole. - ---Qu'est-ce que tu as?--lui demanda Anatole au bout de quelques -instants. - ---Ce que j'ai?... J'étais avec une femme à la porte Saint-Martin... Elle -m'a quitté à dix heures... pour être rentrée à dix heures et demie... -parce qu'elle tient à la considération de son portier! Comprends-tu? -Voilà ! - ---Elle est drôle!... Qui ça donc?--fit Anatole. - -Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion engagée à la -table à côté, il étonna le café par une défense passionnée de la -_momie_, des éclats de voix terribles, une argumentation agressive et -violente, un accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il -abîma le _bitume_ comme un ennemi personnel, comme quelqu'un sur lequel -il aurait voulu se venger; et il laissa son défenseur, l'inoffensif et -placide Buchelet, étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à -Coriolis, d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse, -montée tout à coup dans la parole de son contradicteur. - - - - -LIII - - -Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole, revenant de -chez le marchand de couleurs Desforges, et surpris, dans le -Palais-Royal, par une ondée de printemps, se promenaient sous les -galeries, en attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux -tours; puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se mit à -regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé. - -La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, pénétrante, -fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure de ce bleu violet avec -lequel la peinture imite la transparence du gros verre. Dans ce jour de -neutre alteinte liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de lumière -blanche, et le blanc qui habillait des enfants avait la douceur diffuse -d'un rayonnement. La soie des parapluies tournant dans les mains jetait -çà et là un éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les -branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme des coups de -pinceau, des touches printanières semant des frottis légers de cendre -verte. Et dans le fond, le jardin, les passants, le bronze rouillé de la -Chasseresse, la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient, -s'estompant dans un lointain mouillé, trempant dans un brouillard de -cristal, avec des apparences molles d'images noyées. - -Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son compagnon planté là et -ne bougeant pas, essaya de jeter quelques mots dans sa contemplation: -Coriolis ne parut pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le -bras, l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde, à un passage -de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, et laissa encore -tomber dans le silence les paroles d'Anatole. - ---Ah çà ! mon cher,--lui dit au bout de quelque temps Anatole -impatienté,--sais-tu que tu me fais l'effet d'un homme qu'on met dedans? - ---Moi?--dit Coriolis. - ---Toi-même... avec cette petite... Mais Buchelet lui a plu à la -quatrième séance! Buchelet! juge! - ---Il n'y a pas que Buchelet,--fit Coriolis. - ---Ah!--fit Anatole en le regardant. Alors quoi? - ---Alors... alors...--dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant avec -l'effort d'un homme habitué à garder ses pensées, à refouler ses -émotions, à se renfoncer le coeur dans la poitrine,--alors... tiens, -laisse-moi tranquille, hein, veux-tu? et parlons d'autre chose. - -Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait été aussi vite -et aussi facilement heureux que le petit Buchelet. Mais ce caprice, -qu'il croyait user en le satisfaisant, s'était enflammé, une fois -satisfait. Il s'était changé en une sorte d'appétit ardent, irrité, -passionné, de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait -devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de ce corps public -qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait en ne voulant pas les -voir, les yeux des autres. Des colères auxquelles ses amis ne -comprenaient rien, l'animaient contre ceux qui avaient fait poser cette -femme avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux avec -une injustice rancunière, comme des gens qui, en lui prenant d'avance -pour leurs figures un peu de la beauté de cette femme, l'avaient trompé -dans leurs tableaux. - -Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre tous les jours, à -la tenir dans son atelier, sans en avoir besoin, et, en travaillant à -peine d'après elle: il lui payait des séances où il ne donnait que -quelques coups de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite -aperçue de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation; elle avait -inventé des prétextes, manqué des rendez-vous de Coriolis, pour aller -chez d'autres artistes qu'elle voyait travailler vraiment et s'inspirer -d'après elle. Et c'est alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice -dont le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le tourment, ce -supplice d'un homme tenant à une femme possédée par les regards du -premier venu. - ---Oui, voilà ,--fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans le roulement de -la voiture, au bout de toutes ses pensées, et comme s'il les avait -confiées à Anatole,--voilà ...--et il se retourna nerveusement vers lui -sur le coussin du fiacre.--Un mari qui voudrait empêcher sa femme de se -décolleter pour aller dans le monde, eh bien! ça lui serait encore plus -facile qu'à moi d'empêcher Manette d'ôter sa chemise pour se faire -voir... - - - - -LIV - - -Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire habiter avec -lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses promesses. Devant les -propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait -offert, un large entretien, une vie choyée, la haute main sur -l'intérieur, le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été -étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse tant -qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter son «petit chez elle», -le petit chez elle qu'elle s'était arrangé avec l'argent de son travail. -En tout, elle avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de -liberté. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le droit de -pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission même des choses dont on -n'a pas envie. C'était une de ces petites natures ombrageuses qui -gardent un caractère de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de -main qui se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer -devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres -et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage. - -Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, Coriolis ne voyait -aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce -singulier caractère de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à -lui, il n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche auprès -de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout -ce qui asservit à un homme les coquetteries et les sensualités d'une -maîtresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De -sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, une -espèce d'indifférence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle -ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait -absolument. Par une étrange exception, elle était insensible aux bijoux, -à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur la femme. Maîtresse de -Coriolis, elle avait gardé sa mise modeste de petite ouvrière honnête, -de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits châles -malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes -aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la -maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait -mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un -marbre. Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une robe -de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la -serrait en pièce dans une armoire. - -Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement défaut. -Elle était paresseuse à désirer les distractions. Elle n'aimait ni le -plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'étourdissement, le mouvement, la -vie fouettée dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui -paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne -l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle était -toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions pas?» Sa nature -apathique et sans fantaisie se contentait de goûter une espèce de -tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y eût en elle un peu de -l'humeur casanière et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent -et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans -remuer, dans une sérénité de bien-être physique, dans l'harmonieux -équilibre d'une pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur -la peau, c'était toute sa félicité,--une félicité qu'elle pouvait se -payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis. - - - - -LV - - -Créole, Coriolis avait le coeur et les sens du créole. - -Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, délicate, raffinée, -mettant dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs -cheveux, leur toilette, une recherche qui dépasse les coquetteries -viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits -de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se nourrissant -d'excitants et de choses sucrées, il y a, en dehors des mâles énergies -et des colères un peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, de -si intimes affinités avec le tempérament féminin, que l'amour chez eux -ressemble presque à de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les -autres hommes, avec des instincts d'attachement et d'habitude tendre, -avec le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une espèce de -besoin d'être caressés, enveloppés continûment par l'amour, de -s'enrouler autour de lui, de se tremper dans ses lâches douceurs, de s'y -perdre, de s'y fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle -servitude heureuse. - -De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole à la vie qui -mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du concubinage. Coriolis n'y avait -pas échappé. Presque toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues -des chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant cette -vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce qu'il connaissait -tant: un modèle! - -Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle, et qu'il -n'avait point connue avec ses autres maîtresses. A son amour se mêlait -l'amour de sa vie, l'amour de son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il -aimait cette femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, pour -un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait comme s'il -entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses du dessin et de la -couleur d'un peintre dont la rencontre providentielle met dans les -tableaux des maîtres un type nouveau de l'_éternel féminin_. Il l'aimait -pour sentir devant elle une inspiration et une révélation de son talent. -Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet Idéal de nature, cette -matière à chefs-d'oeuvre, cette présence réelle et toute vive du Beau -que lui montrait sa beauté. - - - - -LVI - - -A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, Coriolis -finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter avec lui. Il fut -heureux de cette victoire comme d'une conquête de sa maîtresse. Il -tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, -sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à toute -heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage avec le domicile -l'existence de son amant. - -Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne -voulut pas donner congé de son petit logement de la rue du -Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait là , de sa part, une idée de -méfiance, une réserve de sa liberté, la garde d'un pied-à -terre, la -menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore -pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte de le -nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle allait y passer une -journée chaque semaine. Mais quoi qu'il fît, il ne put la décider à -l'abandon de ce caprice. - -Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait détachée de ses -habitudes, de son intérieur. Il l'avait rapprochée de lui par une intime -communauté de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il -serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son -corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait -essayé d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le -renoncement à l'orgueil d'être nue et belle devant des hommes qui -peignent, elle lui avait simplement dit que cela était impossible; et -son regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain d'un -artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il avait voulu -exiger, menacer: elle s'était redressée comme une femme prête à un coup -de tête; et devant le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en -ébouriffant méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide -des mains, Coriolis avait reculé. Alors l'hypocrisie de sa jalousie -s'était rejetée sur de misérables petits moyens de mauvaise foi, des -exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et -chez lesquels il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses en -défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus -lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces -ruses indignes de lui, il éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses -fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son coeur -saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brûlantes, de -baisers où passait la rage de ses colères et de ses souffrances, il lui -demandait que ce fût fini. - -Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. Tout en -continuant obstinément à poser, et à poser où il lui plaisait, elle -montrait une espèce d'apparente condescendance pour ses exigences, -paraissait leur céder, lui faisant des promesses, comme à ce que demande -un enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait les -jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser. - -Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait une obsession le -prenait tout à coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une -connaissance où il supposait qu'elle était, et refermant sur son dos la -porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette, -il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait, -cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait, -pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie était connue, -et l'on n'en riait même plus. De basses envies de savoir le prenaient: -il pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on lui avait parlé, -qui suivent une femme pour cinq francs donnés par un mari qui soupçonne. -Dans des ateliers de camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des -esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu -du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse. -L'un d'eux avait eu la délicate pitié de le comprendre; et il avait -retiré une étude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait -douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres murs -d'autres études que cette étude, pour tourmenter le regard de Coriolis -et lui jeter à la face la publicité de sa maîtresse. Il la retrouvait -partout, toujours, et même où elle n'était pas; car peu à peu c'était -devenu chez lui une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir -la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait -pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, finissaient par ne -lui montrer que ce corps, et toutes les nudités peintes des autres -femmes le blessaient, comme si elles étaient la nudité de cette seule -femme. - -Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. Il ne -l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis, -autour de lui, gardaient le secret de sa maîtresse. Mais quand il lui -disait à elle: «Tu as posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui -lui donnait envie de la tuer,--et qu'il aimait encore mieux qu'un oui. - - - - -LVII - - -Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait de dîner. -Aussitôt le dessert servi, elle se leva de table, alla dans sa chambre, -revint avec son châle et son chapeau. Coriolis crut voir je ne sais -quelle recherche dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était -neuf. - -Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se dit: «Elle va me -le dire». - -Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau, chiffonnait -son noeud de rubans, lissait d'un coup de doigt ses cheveux sur une -tempe, faisait ce joli mouvement de corps des femmes qui regardent, en -se retournant, si leur châle, dont elles rebroussent la pointe du talon -de leurs bottines, tombe bien. - -Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle, et toutes sortes -de pensées lui traversaient la cervelle. - -Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette idée: «Où -va-t-elle?» - -Il attendait que Manette eût fini.--Où vas-tu?--il avait sa phrase toute -prête sur les lèvres. - -Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:--Je sors,--fit-elle -simplement. - -Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il l'écouta faire dans -l'antichambre le bruit de la femme qui s'en va, parler aux domestiques, -tourner une dernière fois, fermer la porte... Elle était partie. - -Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait étonné, la -reprit, tira deux bouffées, la reposa sur une assiette, et brusquement -saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier. - -Manette était à une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un -petit pas pressé, d'un air à la fois distrait et recueilli, ne regardant -rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa -mère. Elle passa devant une station de voitures sur la place -Saint-André-des-Arts: elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont -Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne -se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui -se mit à marcher derrière elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut -pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir -plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de -violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait cela à un amant; il vit -le bouquet chez un homme, sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette -prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la -rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis -reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit -salut. Tout à coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue -en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un -drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se -lança derrière elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un -petit préau bizarre, un _patio_ de maison d'Orient, une espèce de -cloître alhambresque: Manette n'était plus là . - -Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris, -à quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des -points de lumière dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une -salle d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel des têtes -d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de -grands livres, avec des voix de nuit, des chants de ténèbres. - -Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth. - -Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première femme qu'il aperçut -là fut Manette. - -Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, le coeur -léger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont -une mauvaise pensée s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu -et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce -bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystère voltigeant et -caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumières qui, s'accordant, -se mariant, se pénétrant, semblaient chanter à voix basse dans la -synagogue comme une soupirante et religieuse mélodie de clair-obscur. - -Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire venant d'en -haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient -devant eux aux lueurs de la mourante polychromie effacée des murs -assombris et noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies -scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites touches de -blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur la laine d'un _taleth_. Et -son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil à la vision d'un -tableau de Rembrandt qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit -dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de femmes, à -ces têtes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient -plus l'air de têtes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans -l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prières, -il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui -rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains... - -Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en lui par ce culte, -cette langue, qui n'étaient ni son culte ni sa langue, ces prières, ces -chants, ces visages, ce milieu d'un peuple étranger et si loin de Paris -dans Paris même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord -indéterminé et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion ne s'était -jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours été jusque-là pour lui -comme si elle n'était pas, et comme s'il ignorait qu'elle fût. C'était -la première fois que cette perception lui venait de voir une juive dans -Manette, qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. Et -avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont il n'avait pas -conscience, à des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frappé -dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un -petit pain sans levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un -soir, où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu de -l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, sans vouloir, -jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher à rien qui fût du feu. - -Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se -dégageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du -créole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression -indéfinissable. - - - - -LVIII - - ---Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,--dit Anatole à Coriolis.--Je -crois qu'il avait à te parler... Il devient puant, sais-tu? -Garnotelle... Nous avons eu un petit empoignement... oh! à la douceur... -C'est que c'est si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!... Quand on a -été comme nous... Tu te rappelles, à l'atelier?... C'est trop fort!... -Il me dit, en s'asseyant, d'un air... tu sais, d'un air perdu dans des -chefs-d'oeuvre, avec sa voix languissante: Est-ce que tu fais toujours -de la peinture? Moi je lui dis: Et toi?... Et puis, je l'attrape, dame! -Tu vas toujours dans le monde?... le Raphaël de la cravate blanche!... -Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme... Eh bien! vrai, ça y était... -une portière séraphique tirant le cordon du Paradis!...--Tu seras donc -toujours blagueur?--Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi... il faut -bien que je me console...--Et les travaux, mon pauvre Bazoche?--_Son -pauvre!_... Ah! les travaux...--je lui dis--par-dessus la tête, mon -cher! je vais prendre des ouvriers... J'ai tous les portraits du -Tribunal de Commerce à faire... des belles têtes!... Et puis, j'ai une -idée de tableau... Si je ne sors pas avec ce tableau-là ! si je ne tape -pas en plein dans le public, dans le vrai, dans le tien!... On est -spiritualiste, n'est-ce pas? ou on ne l'est pas... Et bien! voilà mon -tableau: c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va se -brûler avec des allumettes chimiques... Il y a son ange gardien qui est -là , qui lui prend les allumettes chimiques et qui lui donne des -allumettes amorphes... Sauvé, mon Dieu!... Et je peindrai ça avec le -coeur, comme ce que tu peins...--Ah! je l'ai un peu abîmé, ce poulet -sacré de l'Institut! Il était vert... ce qui ne l'a pas empêché de me -dire en s'en allant qu'il était content de me trouver toujours le même, -aussi jeune, le Bazoche du bon temps... - ---Oh! tu sais, moi, Garnotelle... je n'ai jamais eu une sympathie bien -vive... C'était plutôt à cause de toi, qui étais lié avec lui... Après -ça, il a été très-gentil pour moi, à l'Exposition... et je ne voudrais -pas me fâcher... - ---N'aie pas peur... tu es un homme bien, toi; tu as une position... -Garnotelle ne se fâchera jamais avec toi... - -Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la rentrée de Coriolis: -il se remit à lancer avec une sarbacane des pois secs à Vermillon, qui, -tout en haut de l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à -descendre. Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un homme -qui se vengerait d'une humiliation sur un ami intime. Le singe -grimaçait, menaçait, se secouait sous les cinglements ainsi qu'une bête -mouillée, poussait de petits cris agacés en montrant les dents,--et sa -colère finissait par avoir la colique. - -Là -dessus, on apporta une lettre à Coriolis. - ---Attention, Manette!... Je parie que c'est d'une femme,--dit Anatole à -Manette qui, pour réponse, fit un petit haussement d'épaules. - ---Tiens, c'est de lui...--fit Coriolis--de Garnotelle... Il m'invite à -venir voir sa chapelle à l'Église Saint-Mathurin, qu'on découvre -demain... - ---Tu iras? - ---Oui... sa lettre est très-chaude... Je ne peux pas ne pas y aller... -Ça aurait l'air... - ---Très-malin, sa chapelle... Il a senti, à son dernier envoi de Rome, -qu'il n'avait pas assez de reins pour la grande peinture... celle qu'on -risque en pleine exposition à côté des petits camarades... Comme ça, il -a son petit salon... Et puis, c'est commode... on dit que le jour est -mauvais, que la disposition architectonique vous a empêché d'être -sublime, qu'on a fait plat pour l'édification des fidèles, et gris pour -ne pas faire de tapage dans le monument. Et puis, pas de public... des -amis, rien que des invités, c'est superbe!... Très-malin, Garnotelle! - -Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte de la petite -église, dans le vieux quartier pauvre étonné, ébranlé par les voitures -bourgeoises et les fiacres versant près de la grille, au bas des -marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'église, -sur un des bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. On y -voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des personnages de la -Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrêt -sur les pendentifs, des femmes académiques à cheveux gris, à physique -professoral, et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, qui -semblaient n'être qu'une âme et des cheveux. - -Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le -bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda -son avis, sollicita sa sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même -d'incomplet dans son oeuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques: -Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de -l'attendre, cicérona les dames, revint à Coriolis. Ils sortirent -ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque -affectueux. Il se plaignit de l'éloignement que fait la vie, du -refroidissement de leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs -rencontres. Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu -brutaux, et comme involontaires, qui entrent au coeur d'un talent. Il -lui indiqua un article élogieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua -l'homme simple, ouvert, abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis -d'avoir à demeure, auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon -d'Anatole, rappela les légendes de chez Langibout, les farces, les -rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il -avait été, il le redevint tout à coup. - -Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand de tabac, et -allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la boîte en lui disant: - ---Tu sais, moi, je suis un cochon. - -Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait -l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en -plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des -autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu -riche et gagneur d'argent, disait toujours:--«Moi, tu sais, je suis un -cochon»,--et continuait, en se proclamant un pingre, à faire bravement -dans la vie toutes les petites économies de la pingrerie. - - - - -LIX - - -Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive était -presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, perdue, usée au -frottement de la vie d'Occident, des milieux européens, au contact de -tout ce qui fusionne une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant -de toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette race. - -Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De -ses langueurs indolentes, elle se réveillait quelquefois avec des -gamineries. Sa belle tête brune, par instants, s'animait de l'ironie -d'un enfant du faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il -passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure, -des airs de crânerie et de petite résolution rageuse, le mauvais sourire -des méchantes petites têtes dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de -certaines minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage. - -C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans un portrait -qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, où, dans -un caprice d'artiste, son premier amant l'avait représentée en gamin, -une petite casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt sur -la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade, -avec un regard effronté et homicide, le regard d'un moutard de quinze -ans, enragé et froid, qui cherche un officier pour le _descendre_. La -peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tête, -cette femme en blouse, jetée sur les pavés, et qui semblait le Génie de -l'émeute en Titi. - -Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le -souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgré lui, et -tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de -quelque chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre entre -lui et Manette, quand il regardait Manette après avoir regardé la toile. -Il avait essayé vainement de décider Manette à s'en séparer, à le -renvoyer chez sa mère. Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de -faire un portrait d'elle pour oublier celui-là ; mais toujours s'arrêtant -tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il lui arrivait de -temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrêtait dans l'entrain et -la chaleur d'un travail, allait à une des ébauches, la posait sur la -traverse du chevalet, et la palette à la main, la tête un peu penchée de -côté sur son appui-main, il regardait Manette. - -Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un -petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils très-arqués, -dessinés avec la netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait -les yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin desquels -coulait le regard, des yeux bleus mystérieux qui, dans la fixité, -dardaient, de leur pupille contractée et rapetissée comme la tête d'une -épingle noire, on ne savait quoi de profond, de transperçant, de clair -et d'aigu. Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce rose -du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la joue des juives, -cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuyé de -fard qu'une actrice s'est posé sous l'oeil. Tout ce visage, le front -creusant à la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines -découpées et un peu remontantes, montrait un modelage ciselé de traits. -La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement retombante aux coins et -dédaigneuse, à demi détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse, -presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux portraits -italiens. - -Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie, avec ce qu'il y -voyait d'un autre pays, d'une autre nature, le charme paresseux, bizarre -et fascinant, de cette sensualité animale que le baptême semble tuer -chez la femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes à -elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa main posée sur le dos -d'une chaise, le cou allongé et tout tendu, le regard vague devant elle, -elle montrait des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les autres -femmes montrent des coquetteries de chatte et de colombe. - ---Ah! toi,--finissait-il par lui dire en reposant sa palette,--tu es -comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles appellent le «désespoir des -peintres!» - -Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé. - - - - -LX - - -Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée. Elle ne dormait pas -encore, mais elle était dans ce premier engourdissement où la pensée -commence à rêver. Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le -regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas un mot; et -lui tournant le dos, il se mit au coin de la cheminée à fumer avec cet -air qu'a par derrière la mauvaise humeur d'un homme en colère contre une -femme. - -Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant son cigare au feu, il -se leva, s'approcha du lit, empoigna le bâton d'une petite chaise dorée -sur laquelle avaient coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne -remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui regardait et rêvait, -ces yeux tranquilles et fixes, nageant à demi dans le bonheur et la paix -du sommeil. Sa tête, un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne -de son visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée sur la -cheminée se mourait sur la douceur de son profil perdu; ses traits -expiraient sous une caresse d'ombre où rien ne se dessinait que deux -petites touches de lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le -dessous de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle, le -dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant les dents d'un reflet de -perles; et sous les draps, son corps se devinait, obscur et charmant -ainsi que son visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné -dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour dormir... - -Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; puis sa main -lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu tomba cassé sur le tapis. - -Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis qui n'était pas -encore levé, Manette y trouva une photographie de femme nue--qui était -elle,--une carte qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en -saurait jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la carte, -et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour être toute prête à -partir, à ranger en cachette son linge, ses affaires. - -Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là , et ne plus la -voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la parole. Au dîner, il mit le -journal devant son verre et lut en mangeant. Manette attendait, muette, -impatiente, froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements -de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la moindre contrariété, se -chargeait d'implacabilité, avec tout ce mauvais d'une femme dont elle -savait s'envelopper et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire -jaillir le choc et l'étincelle d'une explication. - ---Qu'est-ce qui t'a donné cela?--lui dit tout à coup Coriolis: il -rentrait de sa chambre où il avait été chercher quelque chose, et il lui -montrait une petite pièce d'or qu'il avait ramassée dans le désordre de -ses affaires tirées hors des tiroirs. - ---Je ne sais plus...--répondit Manette.--J'étais toute petite... Maman -me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jésus... J'étais -blonde, à ce qu'il paraît, dans ce temps-là ... Ah! oui... j'ai accroché -la chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre... Alors... - ---C'était moi, ce monsieur-là ,--dit Coriolis. - ---Toi? vrai, toi? - -Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta un instant -sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. On eût dit qu'elle -voyait, avec ses idées d'Orientale, comme la volonté divine d'une -fatalité dans ce lien de leur passé et ces fiançailles si lointaines de -leur liaison. - -Elle se répéta à elle-même: Lui... Et ses yeux allaient presque -religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de Coriolis à la pièce -d'or, grands ouverts, étonnés et vaincus. - -Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espèce de -solennité vers Coriolis, elle lui passa par derrière les deux bras -autour du cou, et lui soulevant un peu la tête, tout doucement, elle lui -mit le baiser de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire: - ---Plus jamais!... C'est promis... plus jamais! pour personne... - - - - -LXI - - -Le tableau du _Bain turc_ était complétement terminé. Les amis, les -connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient, -s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de -feuilleton aux autres.--«C'était réussi, c'était superbe!... Il faisait -chaud dans le tableau... De la vraie chair... admirable! C'était dessiné -avec du jour... Le fameux coloriste un tel était enfoncé...»--on -n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure, -et allaient serrer les mains à Coriolis avec une force enragée qui lui -faisait mal aux os des doigts. - -A tous les compliments, Coriolis répondait:--Vous trouvez?--et ne disait -que cela. - -Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il -restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un -bout de bras de Manette, une place de sa chair où tombait un rayon. Il -étudiait de la peau,--les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et -miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide de la lumière, -cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de -blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprès de laquelle pâlit -ce triomphe de chair, l'_Antiope_ du Corrége elle-même. - ---Dis donc, Chassagnol,--dit-il un jour en se tournant vers le divan où -le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait, à de petites -siestes,--qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la -peinture? - ---Hein? hé! quoi?... jour du Nord!... peinture... hein?--grogna en se -réveillant Chassagnol... Tu dis!... Qu'est-ce que tu demandes?... Le -jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien... Ah! le jour du Nord?... Eh -bien, le jour du Nord... Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les -artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!... Mes -opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits... Eh bien, -après? Les idées reçues, mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà -peintres... c'est-à -dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui -avez toutes les peines du monde à attraper la nature dans sa puissance -éclairante... Il n'y a pas à dire, vous êtes toujours au-dessous du -ton... Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup... -Comment! pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des -étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre... pour -peindre!... vous allez prendre une lumière... ce cadavre de -lumière-là !... Un jour purifié, clarifié, distillé, où il ne reste plus -rien, rien de l'orangé de la lumière du soleil, rien de son or... -quelque chose de filtré... C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est -mort!... Et par là -dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un -crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de murs sales... De -la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance est du vin... Allons donc! les -théories, les rengaines, la nécessité d'un jour neutre, d'un jour -«abstrait...» Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose le dessin... -chimiquement, c'est prouvé... Et puis... et puis... Ils disent encore -que ça laisse la liberté aux coloristes, qu'un coloriste est toujours -coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la -couleur est une impression retrouvée... est-ce que je sais! un tas de -raisons... Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas ça dans le -sang, vous lui mettrez devant le nez le Régent dans un feu de Bengale, -ça ne lui fera pas trouver des éclairs sur sa palette... Mais je réponds -qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui -peindra dans du vrai soleil, dans un jour coloré par du soleil, dans la -lumière normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait -dans ce joli petit froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne... -C'est peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes... Eux ils -peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature... Ah! -mon cher, peut-être, si on savait la disposition des ateliers du temps -de la Renaissance!... Tiens, les artistes italiens... Malheureusement, -il n'y a pas un document là -dessus... Voyons, t'imagines-tu... prenons -les grands bonshommes... Véronèse, si tu veux, et le Titien... qu'ils -peignissent dans des conditions de gris bête comme ça, et si contre -nature?... Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai découverte... Un -autre aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!... C'est -que Rembrandt... mon maître et le bon dieu de la couleur,--fit -Chassagnol en saluant,--c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un -atelier en plein midi... Ça, c'est comme si je l'avais vu... et avec des -jeux de rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait... Mais regarde -tous ses tableaux... Il faisait poser le Soleil, cet homme-là , c'est -évident! - ---Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi? - -Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer le peu -d'importance qu'il attachait à ce détail. - -Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une grande chambre au -midi qu'il avait au haut de la maison. Les maçons changeaient la fenêtre -en une baie d'atelier. - -Et là , quelques jours après, il reprenait le corps de sa baigneuse, -d'après le corps de Manette, dans le jour du soleil. - - - - -LXII - - -Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette ne posait -plus pour d'autres. - -Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour plusieurs -heures, elle restait immobile à regarder la pendule, attendant pendant -un certain temps qu'elle comptait. Puis, se levant, elle allait à la -porte de l'atelier dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des -petits fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du poêle, -en regardant autour d'elle comme une petite fille qui est seule et qui -fait une chose défendue. - -Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement, peu à peu, avec -une lenteur où elle mettait comme une paresseuse et longue coquetterie, -écoutant complaisamment le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait -mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à tour dans ses -mains chacun de ses pieds, des pieds d'Orientale, qui semblaient -d'autres mains entre ses mains; puis les reposant à terre, elle les -enfonçait, en se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses ongles -rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait par dessus. Relevant -alors sa jupe des deux mains, Manette se penchait, et restait quelque -temps à regarder au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté -comme le pouce d'un pied de marbre. - -Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son peigne, qui -laissait à demi descendre sur son cou le flot de ses cheveux. Elle -défaisait son peignoir, elle laissait tomber sa chemise de fine batiste: -ce luxe sur la peau, la batiste de sa chemise et la soie de ses bas, -était son seul et nouveau luxe. - -Elle était nue, n'était plus qu'elle. - -Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant le divan, -s'étendait en se frottant sur leur rudesse un peu râpeuse, et là -couchée, elle se caressait d'un regard jusqu'à l'extrémité des pieds, et -se poursuivait encore au delà , dans la psyché au bout du divan, qui lui -renvoyait en plein la répétition de son allongement radieux. Et quand -sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses bagues, elle les ôtait d'une -main avec le geste de se déganter, et les semait, sans regarder, sur le -tapis. - -Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés, la grâce nue -de la femme. C'était, sur les zébrures des peaux, un remuement presque -invisible, un travail sur place et qui semblait immobile, des -avancements et des retraites de muscles à peine perceptibles, -d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements, des coulées -de membres, des glissements serpentins, des mouvements qu'on eût dit -arrondis par du sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage d'une -volonté artiste, se levait de la forme ondulante et assouplie, une -admirable statue d'un moment... - -Une minute, Manette se contemplait et se possédait dans cette victoire -de sa pose: elle s'aimait. La tête un peu penchée en avant, la poitrine -à peine soulevée par sa respiration, elle restait dans une immobilité -d'extase qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de divin. Et -sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe, les compliments qu'une -femme murmure tout bas à sa beauté, paraissaient monter et mourir, -expirer sans voix dans le dessin parlant de sa bouche. - -Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice d'un enfant qui -déchire une image. - -Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait son amoureux -travail. L'odeur doucement entêtante du bois de genévrier qui brûlait -montait dans la chaleur de l'atelier: Manette recommençait cette -patiente création d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation -des lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait avec le -tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, l'accord et l'eurythmie -d'une figure. L'heure qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait -l'arracher à cet enchantement de faire des transformations de son corps -comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait l'arracher à l'adoration de -ce spectacle d'elle-même, auquel allaient toujours plus fixement ses -deux pupilles pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de -ses yeux. - -Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa clef, la surprenait. -Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait de lui dire: - ---Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit! - - - - -LXIII - - -Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le _Bain Turc_ de Coriolis y -obtenait un grand et franc succès. - -Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur de taches» -étaient forcés de reconnaître le peintre, le dessinateur, le coloriste -puissant, s'affirmant dans une toile dont les dimensions n'avaient guère -été abordées, pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau. -Tout le public était frappé de l'ensoleillement de ce corps de femme, -d'un certain lumineux que Coriolis avait tiré de son dernier travail -dans l'éclat du jour. Les premiers admirateurs du peintre, tout fiers de -l'avoir pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme. Et la -persistance de quelques injustices rancunières passionnait les éloges. - -Il fut le nom nouveau, le _lion_ du Salon. Le gouvernement lui acheta -son tableau pour le Musée du Luxembourg, et les journaux donnèrent la -nouvelle presque officielle de sa décoration. - - - - -LXIV - - -Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans les idées et les -sentiments de Manette. - -Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer. Elle l'avait -rencontré dans un moment où elle n'avait personne. Abandonnée par -Buchelet, elle l'avait pris comme une femme qui a l'habitude de l'homme -prend celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse pas. -Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait vu en lui qu'une -chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à -dire un homme de son monde, et -qu'il était naturel de connaître. Elle pensait là -dessus ainsi que -beaucoup de femmes de sa profession, qui se regardent comme -exclusivement vouées à la corporation, et qui n'imaginent pas l'amour -hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se divisait en deux classes -d'hommes: les artistes,--et les autres. Et les autres, à quelque classe -qu'ils appartinssent, qu'ils fussent n'importe quoi de grand et -d'officiel dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal de France, -n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas. La femme chez elle -n'était sensible qu'à un nom d'art, à un talent, à une réputation -d'artiste. - -Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence lui avaient un -peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée de la vertu ni l'instinct de ses -remords; la conscience qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle -faisait lui manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût -peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et aussi honnête que -d'être mariée. Et pour elle, il faut le dire, la liaison était une sorte -d'engagement et de contrat. Manette était de l'espèce de ces maîtresses -qui mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage. Elle était de -ces femmes qui se font un honneur d'être, fidèles jusqu'au jour où elles -en aiment un autre. Ce jour-là , elles ne trompent point l'homme avec -lequel elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel -amour. Cette loyauté était un principe chez elle. - -Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative, de certaines -élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul, sans arrière-pensée. Elle -ne regardait point à l'argent chez un homme. - -Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée assez froide. -Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses qu'il mettait dans sa vie de -tous les jours, l'agrément des choses autour d'elle ne l'avaient point -touchée d'attendrissement et de reconnaissance. Elle se sentait bien lui -venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais rien que de -l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon garçon, à un camarade, à -quelqu'un de très-gentil. Ce qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y -croire, d'avoir foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes -brusques, des messieurs assez peu commodes, presque brutaux, elle voyait -à Coriolis des habitudes, un ton, des paroles d'homme du monde: elle se -demandait s'il était de la même race, et elle se laissait aller à croire -qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre comme les gens -célèbres qu'elle avait connus. Le succès de Coriolis tomba sur elle -comme un coup de lumière. - -Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux, des feuilletons, -lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée du présent, de l'avenir, de ce -bruit de popularité qui commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un -artiste connu fit tout à coup lever de son coeur une chaleur, une -flamme, presque de l'amour. - - - - -LXV - - -Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme -de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une -maîtresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne -froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et -passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui -inspirer un de ces retours, un de ces regrets où l'amour humilié se sent -rougir de ce qu'il aime. - -Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, les artisans -d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de -livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents à de -pareilles créatures. Il ne leur déplaît pas de vivre avec des -intelligences de femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à -ce qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir compagnie. -Une maîtresse qui ne répond à rien de ce qu'ils ont dans la tête, une -maîtresse qui est uniquement une société pour les repos de la journée et -les trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce qu'ils font -et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension soumise et -instinctivement respectueuse, cette maîtresse leur suffit. La femme, en -général, ne leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur -semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le mot expressif -et vulgaire, la _moitié_ d'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux, -il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever -dans l'effort et le mal de créer; et aux maladresses dont ne manquerait -pas de les blesser une femme élevée, ils préfèrent le silence de bêtise -d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus là , il est vrai, -qu'après des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils -ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à leurs -chefs-d'oeuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, ou bien seulement -une madame d'Albany. Et tombés meurtris, blessés, de quelque haute -déception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore -jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait -que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils sont mes -inférieurs»,--répondit-elle d'un mot profond. - -L'amour avec une inférieure, c'est-à -dire l'amour où l'homme met un peu -de l'autorité du supérieur, et trouve dans la femme la légère et -agréable odeur de servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à -sa table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et de la parole, -qui dispense des exigences et des dérangements du monde, et ne touche ni -au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier, -domestique et sous la main,--c'est l'explication, le secret de ces -liaisons d'abaissement. De là , dans l'art, ces ménages de tant d'hommes -distingués avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour -eux ce charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, de les -laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nuées où l'Art -plane sur le Pot-au-feu. - -Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt francs pour faire -apprendre l'orthographe à Manette. Il prenait sa maîtresse comme elle -était, et pour ce qu'elle était, une bête charmante, dont le parlage ne -le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine. -Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, lui plaisait par -certains côtés de spontanéité drôle et de naïveté personnelle: il -trouvait dans sa fraîche niaiserie une originalité d'enfance, une jeune -grâce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout -haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laissé -tomber dans la journée, et qu'il se rappelait. - -Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance -spirituelle par une qualité qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout -chez une femme, et sans laquelle il n'eût pas pu vivre trois jours avec -une maîtresse. Elle offrait une séduction qui, après sa beauté, avait -attaché Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve -les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle était née avec ce -signe de race, le caractère de rareté et d'élégance, la marque -d'élection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destinée -des fortunes, la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie -de nature, dans la première venue du peuple:--la distinction. - - - - -LXVI - - -Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut bientôt l'occasion de -se montrer et de se consacrer, comme les passions de femmes, dans le -dévouement. - -La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant son dernier mois de -travail, son effort énorme et inquiet pour arriver à temps, avaient -amené chez lui un abattement, un vague malaise. Un refroidissement qu'il -prenait le rendait tout à fait malade. - -Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être souffrant. Il se -couchait, ne parlait plus, regardait les gens sans leur répondre, et -quand les gens restaient là , il tournait le dos et se collait le nez -dans la ruelle. C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois, -quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une parole ni un verre -de tisane, il se levait comme à l'ordinaire et se remettait à travailler -sans parler de rien, ni vouloir qu'on lui parlât de rien. - -Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second jour, Anatole -le vit si malade qu'il alla chercher un médecin, le médecin ordinaire du -monde de l'art, et que la moitié des hommes de lettres et des artistes -traitaient en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante et -souriante de bossu, son oeil clignotant, ses paupières plissées de -lézard: quand il était là , assis au pied du lit d'un malade, il prenait -un inquiétant aspect de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait -l'air d'être content de tenir un homme de talent, un homme connu, de -l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le moral, tâter ses -peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur sa mine paterne et mielleuse -passaient de petits éclairs froids où s'apercevaient ensemble la rancune -implacable d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la fortune -des autres, et la curiosité d'une étude impie et féroce aux prises avec -l'instinct de guérir d'une grande science médicale. - ---Ah! sapristi, mon pauvre enfant,--dit-il à Coriolis,--pas de chance! -Dire que ta réputation allait si bien!... Tu marchais, tu marchais... Tu -commençais à embêter pas mal de gens... Ah! tu étais lancé... - -Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis. - ---Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?--dit Coriolis en relevant sur lui -des yeux braves. - -Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait tout occupé à -écouter le pouls de Coriolis, à en compter les battements. Et tous deux -se regardant face à face, il y eut un instant de silence et de lutte au -bout duquel le médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé -sur le sien. - ---Qu'est-ce qui te parle de ça?--reprit-il d'un air bonhomme.--Mais il -était temps, là , vrai... Tu as ce qu'on fait de mieux en fait de fausse -fluxion de poitrine. - -Et il se mit à écrire une terrible ordonnance. - -Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui dire: Eh bien?--Ah! -le gaillard!--fit-il en prenant sur un tabouret son chapeau de -philanthrope à larges bords, et jetant un regard sur les murs de -l'atelier garnis d'esquisses:--On ferait une jolie vente, ici... oui... -oui... - -Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée à laisser tomber -dans les désespoirs de la femme les cupidités de la maîtresse. - -Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances aiguës de la -maladie et l'affaiblissement des saignées, Coriolis se crut perdu. Il se -prépara à mourir, et il trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une -douceur étrange. - -Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu le sentiment, la -passion de l'exotique, la nostalgie, le mal du pays des pays chauds. Il -s'était toujours senti l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une -autre terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des fruits -étrangers; ses mains allaient aux objets peints et teints par le Midi, -ses yeux se plaisaient à des feuilles d'Asie. L'Orient l'avait toujours -appelé, tenté. Il aimait à le respirer dans les choses venues -d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son -rêve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la -naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait trouvé tout -cela là -bas. Mourant, il voulut charmer son agonie avec ce qui avait -charmé son existence, et il n'eut plus que cette pensée d'aspiration -suprême: l'Orient! On eût dit que, comme dans les religions de ses -peuples de lumière, il tournait sa mort vers le soleil. - -Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de tissus qu'il -avait rapportés, des étoffes lamées d'argent, des soieries safranées où -couraient des fils d'or; et, la tête un peu affaissée dans les -oreillers, avec les regards longs des mourants, il regardait ces choses -aimées. De temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir en -lui-même comme un buveur qui savoure les délices d'un vin; puis il les -rouvrait, et ne pouvant les rassasier, il suivait ainsi jusqu'au jour -baissant les pas du jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait, -ces étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant, l'enlevaient -à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa vie, il ne la sentait -plus battre qu'au coeur de ses souvenirs. Les couleurs qu'il avait -devant lui devenaient ses idées, et l'emportaient à leur pays. Il était -là -bas: il revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces -caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; et des -caquetages de femmes assises dans un caïack qu'il avait entendus à -Tichim-Brahé, lui revenaient dans un bourdonnement de faiblesse. - -Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des petits flacons -d'essence, des bourses, des bijoux, des grains de collier; et de ses -doigts détendus, errant dessus et qui avaient peine à prendre, il les -palpait, les retournait, les touchait pendant des heures, lentement, -avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient égrener un -chapelet et caresser des reliques. Ses yeux se fermaient presque; les -lèvres chatouillées d'un demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours -vaguement. Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre, -il les serrait de ses faibles mains avec une force d'enfant. - -Quelquefois encore il approchait de ses narines le parfum évaporé qui -reste à ces objets, et en les sentant, il les effleurait de ses lèvres -pâlies comme pour mettre dans une dernière communion le baiser de son -agonie sur l'adoration de sa vie! - -Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait plus, ne se -couchait pas. Elle le soignait comme une femme qui ne veut pas qu'on -meure. Anatole l'aidait admirablement et de tout coeur: il avait, lui -aussi, des soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade d'un -homme à tout faire. - -Coriolis fut sauvé. - - - - -LXVII - - -Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, allongé sur -le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait -dans la petite armoire les étoffes turques éparpillées sur des meubles; -et de temps en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient deux -bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume -d'Orient,--quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc à quatre -pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie. - ---Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?--fit Manette en poussant un -petit cri de peur. - ---Oh! mon Dieu!--dit Anatole,--rien... un cochon... - -Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec -de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et -de tous les dessous de meubles de la grande pièce. - ---Tu es fou!--fit Coriolis. - ---Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a -des rubans comme une boîte de baptême?... Tu ne méritais pas de le -gagner, par exemple... Merci, le gros lot, plains-toi!... Oui, mon -cher... On a été si content au café de Fleurus de te savoir remonté sur -ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette au dîner et qu'on a tiré pour -toi à la loterie... Tu as eu la chance... et tu as la bête... C'est -doux, c'est gentil, ça aime l'homme... et ça sauve de la tentation: vois -saint Antoine!... Et puis ce sera une société pour Vermillon... Il faut -que je le lui présente... Hop! Vermillon! - -Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé un bout de son -museau hors de sa cage à l'entrée du goret dans l'atelier, le rentra en -se renfonçant précipitamment. - ---Vermillon!--cria impérieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta -la tête, se lança après sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et -s'arrêta là , en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre. -Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'épaule, et de là , -sautant à terre, il se mit de loin, baissé et appuyé sur le dos de ses -deux mains, à regarder cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il -en fit le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit avec de -petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le -considérant avec une attention profonde, méditative, presque -scientifique. - ---Nous étions une flotte,--reprit Anatole,--au grand complet... Je t'ai -excusé... J'ai dit que tu étais encore un peu patraque... Oh! ça été -d'un chaud! On a crié à faire venir les sergents de ville! - -Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se familiarisait avec -lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et goûta -le doigt avec lequel il l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il -lui prit délicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son -instinct de la ligne droite était blessé par cette queue en vrille, il -la tira pour la redresser, la lâcha pour voir s'il avait réussi; et -voyant qu'elle restait tirebouchonnée, la retira encore. Le cochon -restait immobile, cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération, -plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant d'autre signe -d'impatience qu'un émoustillement d'oreille. - ---Vermillon! à ta niche!--cria Coriolis; et se retournant vers -Anatole:--Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine -fois... quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout -à fait bien... Ça serait bête de leur donner quelque chose de moi... - ---Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?--lança Manette. - ---Mon fils adoptif!--dit Anatole.--Ah! bien!... - ---Un bronze de Barbedienne?...--reprit Coriolis,--ce n'est pas bien -neuf, un bronze de Barbedienne... Ma foi! si je leur rendais, comme lot, -un dîner à tous ici... pour la fin de ma convalescence? - ---Hum! un dîner...--fit Anatole,--ça sent la fête de famille, un -dîner... Donne donc plutôt un souper... c'est toujours plus drôle. - ---Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux... Mais qu'est-ce qu'on fera avant -souper? - ---Tout ce qu'on voudra... de la musique religieuse... Une idée!... si on -se livrait à un petit tremblement de jambes? - ---Moi, d'abord, je mets ça, si on danse...--dit Manette qui venait de -passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote. - ---Mais, ma chère, tu n'y penses pas... ce n'est plus l'époque des bals -masqués... - ---Bah! si ça l'amuse?--fit Anatole.--Donne-lui cette petite fête-là ... -Elle ne l'a pas volée... Elle n'a pas eu trop d'agrément ces temps-ci... -Garnotelle connaît le préfet de police, il vient de faire son -portrait... Il nous aura une permission... Nous aurons un municipal à la -porte... C'est ça qui aura de l'oeil!... Enfoncés les bourgeois! - -Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée devant Coriolis. - ---Accordé!--dit Coriolis,--bal et souper! Voilà le programme... Par -exemple, c'est toi que ça regarde Anatole... tu te charges de tout... -Ah! canaille de Vermillon! - -Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire. - -Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du cochon, après avoir -essayé inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lâcher -sa victime. Grimpé Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en -ayant l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret rassuré -passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous de lui. Il avait -saisi le moment, calculé son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, -de terreur, faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un -cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponné, -par la peur de tomber, à la peau du coureur. Le petit cochon, les -oreilles rabattues sur les yeux, lancé et détalant comme s'il avait un -diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, avec -sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de cette bête de -graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'équilibre -continuelles,--c'était un spectacle du plus prodigieux comique, où un -philosophe aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté -par elle. - - - - -LXVIII - - -A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de Coriolis ce bal qui -devait devenir historique et laisser dans les légendes de l'art une -mémoire encore vivante. - -Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût cru voir se presser -un peu de toutes les nations et de tous les siècles. L'histoire et -l'espace semblaient ramassés là . L'univers s'y coudoyait. C'était comme -une évocation où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se -cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins, les lignes, -les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le tohubohu étourdissant -des couleurs. Il y avait des échantillons de toutes les civilisations, -des morceaux de toute la terre, et des robes volées à des statues. Les -costumes allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national -de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là avaient été détachés -d'une page de Cesare Vecellio. Il passait des cardinaux et des Mohicans. -Des couples se parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à -Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé dans un -chef-d'oeuvre, prenait la taille de la dernière des débardeuses. Des -bouts de chlamyde flottaient sur des pointes de mules. Yeddo était dans -cette jupe, un barbare de la colonne Trajane dans cette braie. La -fustanelle plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme la porte -la statue de Tibère, voisinait avec la _tébuta_ d'Océanie. Une déesse de -la Raison, une Diane de Poitiers et une belle écaillère faisaient un -groupe des trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique avec -un masque de plâtre et du madapolam amidonné. On voyait un galérien en -vareuse rouge, en bonnet vert, avec la chaîne et un boulet fait d'un -ballon d'enfant peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un -Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de Rhamsès II, détachés -d'une graphie égyptienne, fraternisaient avec un Mezzetin. De la toile à -matelas par instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui -coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un Chicard. Un premier -communiant à barbe, dans un habit et un pantalon de collégien trop -courts, avec le brassard blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui -s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une femme, en -Moluquoise, avait un chapeau de six pieds de large, tout garni de nacre -et de coquillages. Une autre était la sainte Cécile, en rouge, du -Dominiquin. - -Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient ajouté, avec la -conscience d'artistes qui se déguisent, la tournure, l'air, le teint, la -physionomie, la couleur locale du maquillage, la grimace même de chaque -latitude. Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges, avait -passé la journée à se peindre religieusement, d'après les planches de -Catlin, tous les tatouages rouges, verts et jaunes des Indiens: on les -aurait reçus à la danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise -s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux aux tempes -pour se remonter le coin des yeux. - -Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin d'Olympe: la beauté -d'un modèle de femme en Amphitrite, vêtue d'une écume de mousseline à -travers laquelle paraissaient, à ses chevilles, des _péricelidès_ d'or -copiés sur la _Venus physica_ du Musée de Naples; la beauté d'un homme -dont les muscles jouaient dans un maillot; la beauté de Massicot, le -sculpteur, dans le costume des fromagiers de Parmesan, la chemise -bouillonnée, coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le ventre, -le caleçon arrêté au genou, les jambes nues, basanées, nerveuses et -parfaites, dignes de son costume et de ce type de race qui montre le -Bacchus indien dans les fermes milanaises. - -Puis çà et là , c'étaient des apparitions, des fantaisies de Mardi gras, -comme en trouve l'atelier, des caricatures taillées de main d'artiste, -des parodies cocasses, un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la -chevalerie du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux de -cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros qui avaient ramassé -un casque dans un Daumier, des vengeances de pensum sur le dos -d'Achille, une cour de Cucurbitus Ier, des imaginations de -travestissements volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui -avaient l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première, et -d'en avoir été retirés avec une couronne de lauriers et de carottes. - -Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine, à ramages jaunes et -verts, du seigneur qui lève une coupe dans les _Noces de Cana_. - -Manette portait un des costumes rapportés d'Orient par Coriolis: les -jambes dans un large pantalon de soie flottant, de la délicieuse nuance -fausse du rose turc, elle avait la taille dessinée par une petite veste -de soie marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus par -les grandes manches d'une chemise de tulle sans agrafes qui laissait -voir en jouant la moitié de sa gorge. Sur sa tête, elle avait le -charmant _tatikos_ de Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert -d'agréments et de broderies, dans lesquels elle avait passé, noué, -enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la coquetterie d'une -femme de là -bas. Et ravissante ainsi, elle semblait la vraie femme -d'Ionie,--la femme de la séduction. - -Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était très-bien arrangé -dans le pourpoint de brocard noir, aux manches violettes, du beau -portrait de Calcar du Louvre. - -Chassagnol était superbe dans son costume de comique florentin, en -Stenterello du théâtre Borgognisanti, avec sa perruque rousse, sa petite -queue remontante, ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils -terribles, sa veste courte à carreaux. - -Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en saltimbanque -classique de baraque. Il avait des chaussettes de laine noire, sur -lesquelles il avait fait coudre un lacet d'or en triangle et de la -fourrure, un maillot blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de -velours noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette en -velours noir et or, un diadème en or sur une grande perruque, et une -trompette dans le dos. - - - - -LXIX - - -Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de la danse d'Anatole, -une danse folle, éblouissante, étourdissante, où le danseur, avec une -fièvre de vif argent et des élasticités de clown, bondissait, tombait, -se ramassait, faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un coup de -pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo de la pastourelle, se -relevait sur un saut périlleux. On riait, on applaudissait. La danse -autour de lui s'arrêtait pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le -diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une -joie de vertige dans le bal. - -Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient -et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se -demandait ce qu'il était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit -noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, il recommença -à danser. - -Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse de tours de force -et de gymnastique: c'était maintenant une danse qui ressemblait à la -pantomime sérieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui -blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tête, tout -son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie -cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de -l'échine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles -d'infirmités: il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la -figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au -milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frappé -d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui -murmuraient: «_Mon ange!_» qui disaient: «_Et ta soeur!_» qui semblaient -secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! Il tombait dans des -béatitudes hébétées, des extases idiotes, des ahurissements abrutis, -coupés de subites démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le -haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il -levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des -regards qui semblaient tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur -le front de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert Macaire. -Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis-à -vis, il -se gracieusait, se déformait, faisait le geste de cueillir de l'idéal au -vol, piétinait comme sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se -bossuait les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un -mouvement de rotation mécanique à une de ses mains, et tournant dans le -vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de -Juliette sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait -l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrés par -les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles -et divines de caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la femme -et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue à son -coeur, la prière, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il -caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de -dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes dérisoires -d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de -Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalité de -l'homme... Danse impie, où l'on aurait cru voir Satan-Chicard et -Méphistophélès-Arsouille! C'était le cancan infernal de Paris, non le -cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le -cancan ricaneur et ironique, le cancan épileptique qui crache comme le -blasphème du plaisir et de la danse dans tous les blasphèmes du temps! - -A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille où il dansait; et -les femmes qui avaient le bonheur d'être costumées en Turcs et de porter -des pantalons, montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de -sénateurs romains, regardaient de là -haut, criant à force de rire. - - - - -LXX - - -Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie. Il ne reprenait -ses forces que lentement, travaillant mal, manquant de l'entrain de la -santé, souffrant de la chaleur de l'été, intolérable cette année-là . - ---C'est une drôle de chose,--dit-il un jour à Anatole,--quand on a -dix-huit ans on ne s'aperçoit pas du mois de juillet à Paris... On ne -sent pas qu'on étouffe et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a -l'idée de penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre -d'arbres... - ---Ah ça!...--fit Anatole,--est-ce que tu aurais le projet d'acheter une -maison de campagne avec un jet d'eau? - ---Non,--répondit Coriolis,--ça ne va pas jusque-là ... mais, mon Dieu, si -ça vous convenait à Manette et à toi... - ---Quoi?--fit Manette. - ---D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des boutiquiers de -passage, respirer... - ---A la campagne? oh! oui...--dit nonchalamment Manette, à laquelle ce -mot faisait voir quelque chose au-delà de Saint-Cloud, de vert, -d'inconnu, d'attirant, avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir. - -Elle reprit aussitôt: - ---Où ça? - ---Ma foi,--reprit Coriolis,--je ne connais pas Fontainebleau... Il -paraît, à ce qu'ils disent tous, que c'est une vraie forêt... Nous -irions dans un trou... à Barbison, à l'auberge... Une installation, ce -serait le diable... nous laisserons nos domestiques ici. - ---Oh! c'est ça, en garçons!--fit Manette, à laquelle l'idée d'aller à -l'auberge plaisait comme sourit à un enfant l'idée de dîner au -restaurant. - -Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de l'atelier à -l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court: - ---Et Vermillon. - ---Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens, au fait,--dit -Coriolis,--on ne le voit plus. - ---Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel... Il y -a l'honneur d'une femme, et tu comprends... Vermillon a une passion, -parole d'honneur! malheureuse, je l'espère... Il brûle pour la forte -épouse de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur... Il -passe maintenant tout son temps à lui savonner son linge dans le -ruisseau pour lui prouver son dévouement... C'est touchant!... Et il lui -fait une cour dans sa loge, des yeux au ciel, des airs d'adoration... un -homme ne serait pas plus bête, quoi! - ---Très-bien... Tu le laisseras en pension chez son adorée. - ---C'est peut-être très-grave... Je te dirai que je crois qu'ils sont -jaloux l'un de l'autre: le mari et lui... Le mari est sombre, de plus, -il est tailleur, et les hommes qui travaillent toute la journée les -jambes croisées sur une table sont rangés par les criminalistes dans la -classe des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations... - ---Imbécile! - ---Aux paquets!--cria Anatole. - - - - -LXXI - - -Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait prise à -Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure et demie de voyage à -travers la forêt, d'une route de sable sur le pavé. - -Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa lisière. De -petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, élevées d'un étage, -avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient à l'ombre des femmes sur -des siéges rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, d'où -sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes -avec leurs grandes portes charretières, commençaient la longue rue. Tout -à l'entrée, un tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des -maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis par terre et la -curiosité de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait -quoi d'après nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montées -et plaquées hors de la portée de la main, les murailles de moellon des -granges continuaient. Çà et là , une grille en bois cachait mal des -fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres -à moulure étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à -demi barrée d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier. -Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un -buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des -cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux -fortes lui avaient déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue -bâtisse où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé, -c'était l'auberge. - -Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs -à un petit pavillon où ils trouvèrent trois chambres assez proprettes, -dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en -noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient -des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre -cuite. - -Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés de la bonne -odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit; et -il s'endormit au bruit d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant -de caille. - -Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai -vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mangé de lierre, -de jasmin, de chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes -feuilles vertes! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de -roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux -carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font -des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les -tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les -petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des -vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs -vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse. -Une découpure de treille encadre dans des feuilles, une tête de cerf aux -os blancs. - -Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des verres tachés -de vin et de vieux livres usés où se déchire le papier qui fait un -manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis -de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des _moss_, des -canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et -pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans -les branches d'un abricotier. Des poules montent aux échelles pour aller -pondre au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent çà et là ; -de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la -traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri. - -Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des -poussins qui courent. Il y a des tonneaux coulés dans des mares; et çà -et là des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, -des cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits sacs de -graines renflés; des palissades où sont fichés, dans chaque pieu, des -goulots de bouteille; une herse démanchée à côté d'un débris de berceau -en osier; un moulin à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore -odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant à côté de -brosses à peindre et de torchons bis sur des bourrées sèches; des cordes -de balançoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des -amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des -poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des hangars où -s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; des portes battantes, -dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des -sentiers où traînent des morceaux et des restes de tout; des resserres -encombrées de vieilles choses hors de service... Bric-à -brac hybride de -café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, de marchand de vin et -d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, remué par -l'air ventilant du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie bâtie -par les pinceaux d'Isabey. - - - - -LXXII - - -Les premières journées passées à Barbison parurent à Coriolis douces et -reposantes. Il avait quitté Paris encore convalescent, dans un état de -fatigue de corps et de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent -le travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air sain et -calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, avait besoin de se -mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à se sentir dans cet endroit si -bien mort à tous les bruits d'une capitale, et où la publicité n'était -que le _Moniteur des communes_. Sa vue était heureuse de cette grande -rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences dételées -sur le bord de la chaussée. Il goûtait des jouissances d'oubli à voir le -peu qui passe là , le lent travail des bêtes et des gens, cet apaisement -particulier que les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme -les grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons et les -existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succèdent, sans -être plutôt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse -aller, ces heures inoccupées qui le menaient au soir, un soir sans gaz -où ne restait de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet du -billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du matin, il éprouvait une -certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun -criait à l'aubergiste:--Rien de nouveau?--et que l'aubergiste -répondait:--Rien--ce _rien_ qui disait que rien là n'arrivait. - -Pour Manette, la campagne était comme le déballage de la première boîte -de joujoux d'où sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et -des arbres frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions -d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que ça? de petite -fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres -partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs -remplis de choses qui poussent, c'était pour elle comme un monde nouveau -d'étonnements et d'amusements. - -Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions, l'allégresse un -peu oisonne de la Parisienne à la campagne. Il lui paraissait charmant -de manger à genoux des fraises dans le plant. A tout moment elle se -penchait dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à bon -Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant dans son cou. -Elle attrapait une branche sur un chemin en passant, volait ce qui -pendait, ramassait la Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans -un coquillage. - -On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de son apathie, de -sa nonchalance sérieuse. Elle devenait, dans cet air, d'humeur alerte, -dansante, sautante, presque grimpante. Il lui passait des envies de -monter à des cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla -faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse de soleil, les -reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans la chambre à four -regarder couler la lessive dans le grand cuveau. Elle portait de l'herbe -à la vache: elle voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle -n'osa pas. - -Mais le plus souverainement heureux des trois était Anatole. Il éclatait -en gestes, en bouts de chansons, en paroles folles, en apostrophes qui -ressemblaient à de la griserie, à cette ivresse que verse à certains -hommes de bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des -demi-journées en tête-à -tête avec les bêtes de la basse-cour, les -étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs voix dans la bouche, -faisant l'écho au chant du fumier, et laissant les chiens lui -débarbouiller, comme à un ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue. - -Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu, étalé, aplati tout -de son long, les yeux demi-clos sous son chapeau de paille qui lui -rabattait de l'ombre sur la figure, la tête sur ses bras en manches de -chemise. Il restait là , bien heureusement immobile, le bouton de sa -ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise qui lui couraient -tout le corps. Et tout enfoncé dans ce lazzaronisme en plein air, à demi -extasié dans l'épanouissement d'une jubilation infinie, il cuvait le -paysage. Il «vachait»,--comme il disait avec l'expression crapuleuse qui -peint ces félicités retournant à la brute. - -Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles Coriolis ne -se serait pas aperçu des dimanches, sans les boules étamées qu'exposait, -ce jour-là , dans un jardin, un employé qui les apportait le samedi soir -et les remportait le lundi matin. - - - - -LXXIII - - -Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce qui le sonnait, -c'était le coucher du soleil, faisant apparaître tout noir, sur son -rayonnement de feu rouge, le genévrier mort servant d'enseigne à -l'auberge. - -Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement qui pavait de -lumière la rue du village. Les premiers arrivés se mettaient à l'ombre -sur le banc de pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient -dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant de leurs -bâtons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant -sur le pavé, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitôt -qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs -parasols dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait -fumante dans la salle à manger. - -A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses -chapeaux, on démêlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes -de toile de ménage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds -des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les -assiettes creuses. Le grand pain posé sur le dessus du piano passait, et -chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les -fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient à la ronde, les -couteaux frappant sur la table demandaient des suppléments, la porte -battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les -convives, les bouteilles vides faisaient la chaîne avec les bouteilles -pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient -effrontément la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires tombaient -dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de réfectoire de -grands enfants, partait de tous ces appétits d'hommes avivés par l'air -creusant de toute une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait -qu'à la solennelle confection de la salade à la moutarde, pour laquelle, -à la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru. - -Et autour de la table égayée, tout riait: le grand buffet avec ses -soupières à coq et sa grande tête de dix-cors; la salle à manger avec -toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré -l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit -musée, barbouillé par tous les hôtes de Barbison, et qui met à ces murs, -derrière les chaises de ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom -de ceux qui ont dîné là , écrit d'un bout de pinceau, un jour de pluie, -avec un reste d'étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces -tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies -gris dans la forêt, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures -mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de -canotage sur la Seine, amours boiteux frappant à la porte de Mercure. Et -de derniers rayons allaient à ces panneaux de buffet qui montrent la -pochade d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de pommes sur -des échelles; ils allaient à ces guirlandes où le pinceau de Brendel a -noué aux pipes du Rhin les verres de Bohême; ils quittaient, comme à -regret, des esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à -cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces bouquets de -fleurs et de femmes écloses sous la brosse de Nanteuil et la baguette -magique de Diaz, ces grappes de fées montrant leurs bas de femmes sur -des balançoires de roses... - -Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage -de gruyère dévoré, le café versé dans les demi-tasses opaques, les pipes -s'allumaient. Des apartés se faisaient dans des coins où des camarades -se parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient des vers faux -sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les -charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de -la campagne tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans leurs -yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, leur motif, leur -journée, et souriaient vaguement à leurs couleurs du lendemain, avec les -rêves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se -berçait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le -piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons -sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_ -de Macherin, et qu'éveillait, avec ses bruits du matin le réveil de la -basse-cour. - - - - -LXXIV - - -Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, sans -dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espèces -d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mémoire et la palette du -peintre. - -Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait chaque fois, -quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait à l'avenue du Bas-Bréau: -il se sentait devant une des grandes majestés de la Nature. Et il -demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement -respectueux et de silence ému de l'âme, en face de cette entrée d'allée, -de cette porte triomphale, où les arbres portaient sur l'arc de leurs -colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout -de l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et sévères, -ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, beaux de la beauté -sacrée des siècles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de -fougère écrasées de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce, -leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs -polies de la pierre. Coriolis se mettait à marcher sous ces voûtes qui -éclataient au-dessus de lui, à des élévations de cent pieds, en fusées -de branches, en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, ayant -l'air de couronnes de colère sur des têtes de géant. Il marchait sur les -ombres couchées barrant le chemin, qui tombaient du fût énorme des -troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres -du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par de petits -morceaux de beau temps que la verdeur de la feuillée faisait fuir et -presque pâlir dans un infini d'altitude. Des deux côtés du chemin, il -avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a -l'ombre des forêts dans la transparence pénétrante du midi, et que -déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon courant, frémissant -jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air -d'y allumer une rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits -genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; et les houx -rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumière -métallique et liquide, l'éblouissement blanc d'un diamant dans une -goutte d'eau. - -Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur les feuilles, cette -gloire de l'été dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes, -les senteurs cordiales, l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois, -ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude, -enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse -d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres -d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les -lignes penchées des grands pins italiens dans les villas, ceux-là qui -montaient droits dans un jet de rigide élancement. Il y en avait de -solitaires comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, mêlant et -nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient dessiner un rond de -danse pour des hamadryades. Le sable, derrière Coriolis, enterrait son -pas; et il avançait dans ce silence de la forêt muette et murmurante, où -tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, où bourdonnent -incessamment, pour le bercement de la rêverie, tous les infiniment -petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien -qui marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, le coude sur -la terre, les yeux à l'éternel balancement des branches auprès du ciel, -de petits souffles accouraient à lui, sur l'herbe et les feuilles -tombées, avec le pas d'une bête. - -L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune -clarté d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chênes succédaient -les futaies, aux futaies les petits bois, où tout à coup, en passant, il -faisait sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait de -là ; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait lever, un grand -remuement de branches d'où s'échappait au galop comme un grand cheval -rouge, qui était un cerf. - -Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, devant lui, dans le -paysage découvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous -le bleu africain du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se -dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. Alors, quittant -le grand chemin, il grimpait à l'aventure au hasard de la route -serpentante. Il se glissait entre les pierres d'où se dressait l'arbre -sans terre et sans ombre, le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les -fougères, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la -mousse grillée et grésillante, se glissait entre des écartements de roc, -marchait sous des tortils d'arbres étouffés, étranglés entre deux blocs -et poussant de côté une branche sans feuille qui courait en l'air comme -une mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au passage, -l'inconnu de ces arbustes pareils à des noeuds de serpents lapidés, et -dont la végétation se tord avec des airs d'animalité blessée, ces -genévriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables -à des foetus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure noueuse et -fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à travers lesquels se -convulsionne le tronc vert-de-grisé avec ces arrachis d'où l'on dirait -qu'il s'égoutte du sang. - -Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements -furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chèvre, par des -lits de torrents séchés, par des montées où les marches étaient faites -de réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, par des -escaliers où de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles -mal enterrés; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au -bout de ses courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui va à -Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calciné, tout -miroitant de micas, dont l'éclatante blancheur n'était rompue, çà et là , -que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de -bruyère qui avait le noir de la traînée d'un charroi de charbon. Et -alors, à sa gauche et à sa droite ce n'était plus que des roches. De la -crête des deux collines, découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs -arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement, -l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lâchés par une défaite -de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croulé et s'être arrêté là ; il -y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempête de -la nature soudainement pétrifiée. Toutes les formes, tous les aspects, -toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du -rocher, étaient rassemblés dans ce cirque où les grès énormes prenaient -des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions assyriens, des -allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entassées -figuraient un soulèvement, un écrasement de tortues monstrueuses, de -carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx camus serraient la -route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une première -mer du monde, des crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses, -le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient sur ce -chemin bordé de roches creusées par des remous de siècles, fouillés et -battus peut-être par une vague antédiluvienne. - -Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte de Franchart, -qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement de siéges de granit -renversés par un festin de Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le -fruste de murs anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées -par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de l'éternité a -creusé l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait -devant ces grottes béantes où le Désert semble rentrer chez lui, devant -ces antres de bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu -de pas de lion, des traces de breacks... - -De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait -involontairement à des oiseaux qui porteraient à manger à un Saint dans -une grotte de la Thébaïde. - -Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une eau fauve dans sa -cuvette de pierre blanche, à la marge mamelonnée, ondulante et rongée. -Il s'asseyait quelques minutes au petit café de Franchart, repartait, -retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau. - -Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. Des brumes de -verdure se levaient doucement des massifs où s'éteignait la molle clarté -des écorces, où les formes à demi flottantes des arbres paraissaient se -déraidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation. -Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant -de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries -d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux -du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds; -des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une légèreté de -rayons de lune, jouaient entre les fourrés. Des allées, du sable envolé -sous les voitures, il se levait peu à peu un petit brouillard aérien, -une fumée de rêve suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond, -tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un -écrin céleste... La fenêtre de Rembrandt, où il y a un prisme, et où -jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araignée -d'argent--c'était ce paysage du soir. - - - - -LXXV - - -Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes de l'art ont changé -d'aspect, de physionomie, de caractère. Elles ne sont plus hantées -seulement par le peintre; elles sont visitées et habitées par le -bourgeois, le demi-homme du monde, les affamés de villégiature à bon -marché, les curieux désireux d'approcher cette bête curieuse: l'artiste, -de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses moeurs, -ses habitudes, son débraillé intime et familier, ses charges, un peu de -cette vie de déclassés amusants, que les légendes entourent d'une -auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu à peu, on a vu venir -loger dans ces chambrettes, manger à cette gamelle de la jeunesse, de la -bonne enfance et de l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des -professeurs, des officiers en congé, des magistrats, des mères de -famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde -composite d'une table d'hôte. - -Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, à -côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant là leurs -quartiers d'été et d'automne, à côté de deux paysagistes américains, -amenés à Barbison par la réputation de cette forêt de Fontainebleau -populaire jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait s'asseoir -une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un écureuil, et qu'on -ne connaissait que sous le nom de «la demoiselle de Versailles»; un -professeur de septième d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et -de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie à -rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd, à sourde vocation de -peinture, sorti de la grande école des Batignolles. - -Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain de la -société: devant l'inconnu des convives, l'imposante présence de la -famille et de la virginité bourgeoise, les jeunes peintres avec la -timidité de gens sans éducation, craignant de laisser échapper une -inconvenance, et se mettant à viser à une sorte de comme il faut, -s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui -glacent dans l'artiste _poseur_ le rire naturel de l'art. Ils -respectaient le comique du professeur, une espèce de M. Pet-de-Loup, -homme sévère, mais juste, qui passait la moitié de son temps à morigéner -ses deux fils, et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils -n'abusaient pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de -Versailles. Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du jeune sourd -qui les _sciait_ avec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets -dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'écriteau de leur -infirmité pendu sur leur poitrine. - -Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il criait dans -l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait à tout -moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de -quelqu'un dans sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses -notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il abondait avec -des intonations de Prudhomme dans les anathèmes du professeur contre les -débordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour -leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la -vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il -commença par lui persuader très-sérieusement, avec des textes de livres -de médecine à l'appui, que la cohabitation avec un écureuil donnait à la -longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes -contre la morsure des vipères pour aller se promener dans la forêt. Il -lui fit croire qu'un des deux Américains de la table était un sauvage -défroqué qui avait été élevé à manger de la chair humaine.--N'est-ce -pas?--disait-il; et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des -sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela avait un goût -entre le boeuf et le turbot. Un soir, après une répétition secrète dans -la journée, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable -d'anthropophagie: les gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez -crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle -vampire, la «figure» où il faisait sauter comme un morceau délicat -l'oeil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits -de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole -fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa -chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'était échappée -d'une ménagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'était sauvée dans -la forêt, qu'elle avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour -la bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait son entrée -dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait -s'aventurer dehors qu'avec une arme. - - - - -LXXVI - - -Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces deux vieilles -femmes, au milieu de cette réunion d'hommes. Les attentions, les -prévenances, les égards allaient à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se -sentait trôner à cette table: elle y était comme une petite reine. - -Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction nouvelle pour -elle, et qui la flattait dans la fausse position où elle était. L'épouse -du professeur, bonne créature ingénue, s'était laissé prendre à son -excellente tenue, au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis» -qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que le couple était -un ménage, que Manette était la femme du peintre. Aussi avait-elle -répondu à ses amabilités. - -Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements du -voisinage, les menues relations de la communauté des repas, elle avait -mis ce liant qui établit comme une politesse de plain-pied entre femmes -du même monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, sur -le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle honorait Manette de -petits bouts de conversation familière. - -Manette était excessivement touchée d'être ainsi traitée; et elle -s'appliquait à se maintenir dans cette estime, en continuant à la -tromper, en jouant avec un art admirable cette comédie de la femme -honnête qu'aime tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte -souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir ce qu'elle -essaye de paraître. - -Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété, de peur d'une -découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant la figure de l'épouse -légitime. Elle se surveillait elle-même dans ses gestes, ses paroles, -ses expressions, s'enveloppait de robes simples, de petits fichus -modestes, faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec tous -les airs de sa personne, au mensonge qui devait entretenir l'illusion et -continuer la méprise de la respectable femme du professeur. Et une joie -intérieure la remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce -de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté qu'elle -rencontrait pour la première fois lui procurait l'enivrement, -l'étourdissement qu'elle donne aux créatures qui n'y sont pas nées, et -qui n'ont pas toujours respiré, naturellement, comme l'air autour -d'elle, l'atmosphère de l'estime. - -Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de rires et de -plaisanteries pour moquer, comme elle disait, ce «_geignard_» de -Coriolis qui commençait à se plaindre du séjour. - - - - -LXXVII - - -L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, s'était réveillé -chez Coriolis. Il était blessé physiquement de riens qui ne semblaient -atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La -rusticité de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il -souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites -insuffisances de l'installation, de cette misère d'eau et de linge faite -à sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'égueulement du pot à -l'eau, de la cuvette de faïence si vilainement rosée sur le bord. - -La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de -la nappe, la fourchette d'étain qui salit les doigts, les assiettes de -Creil avec les mêmes rébus. Le petit _jinglet_ du cru lui irritait -l'estomac. Il se faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé -à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait -découvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fané des -siéges, la pauvreté sale du papier, le rapiéçage du couvre-pied, la -couleur mangée des rideaux, la corde de la descente de lit, le -déplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait là les -instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les souffreteux, -jetés hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvreté, entre -ces quatre murs où gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres -de bois noir. - -Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a le Parisien à sortir -de chez lui, à changer ses aises contre l'imprévu et les privations de -l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous -les bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, mais qu'il -trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues de Paris: sa patience -d'un mauvais lit, d'un dîner sans lampe, du carreau sans tapis, avait -fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait -s'empêcher, par instant, de s'indigner intérieurement de l'_arriéré_ du -pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de paysannerie inculte qui -reste aux bords des forêts, s'y défend si longtemps contre la -civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de -cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les -caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'oeufs. - -Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme toute dépaysée -par le service de l'endroit, une sorte de service bénévole dont on -semblait faire la gracieuseté aux gens, et où se trahissait -l'indépendance du forestier, mêlée à la supériorité du paysan qui a du -bien. On sentait une auberge habituée à des gens de vie presque -ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de ménage, tout prêts, -au besoin, à remplir l'ordre qu'ils donnaient, à aller chercher une -assiette au buffet et l'eau de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, -hébergés par la maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels -on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait -les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et -continuer à mériter le surnom de «_Bienfaiteur des artistes_», inscrit -en grandes lettres sur la tombe de son prédécesseur. - - - - -LXXVIII - - -Coriolis en était à ce moment de désenchantement, quand un soir à -l'heure du dîner, il aperçut au bout de la rue de Barbison une -silhouette de sa connaissance, la silhouette de Chassagnol ayant pour -tout bagage une canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt. - ---Bah! c'est toi?... Ah! c'est gentil... - ---Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice... voilà . Je suis -parti pour Fontainebleau... deux jours que j'y suis... On m'a dit que -vous étiez ici... Et je viens casser une croûte... - ---Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous... Nous te ferons voir -la forêt. - ---Moi... Oh! tu sais la forêt... j'ai horreur de ça, moi... A -Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais pas étudier mon -bonhomme... j'ai été dans un cabinet de lecture pas mal monté pour la -province... Ils ont une collection de romantiques de 1830... C'est bête, -mais ça exalte... Je n'ai pas même été voir les carpes... Tu sais, moi, -je suis un vrai pourri... je n'aime que ce qu'a fait l'homme... Il n'y a -que cela qui m'intéresse... les villes, les bibliothèques, les musées... -et puis après, le reste... cette grande étendue jaune et verte, cette -machine qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un grand rien du -tout pour moi... du vide mal colorié qui me rend les yeux tristes... -Sais-tu le grand charme de Venise? C'est que c'est le coin du monde où -il y a le moins de terre végétale... Ah çà ! Manette va bien? Et Anatole? - ---Oui, oui, tu vas la voir... Anatole est encore en forêt, il va -revenir. - -Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la table, ceux-ci pour -aller faire un piquet chez des amis, ceux-là pour se promener, d'autres -pour se coucher: - ---Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,--fit Chassagnol qui -venait de dire, sans se déranger: C'est bon! à l'aubergiste qui voulait -lui montrer sa chambre. - ---Pas mal!... Heu! heu! - -Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires de -confortable. - ---Ah! ah!--jeta tout à coup au milieu de ces doléances Chassagnol, avec -l'explosion de son éloquence du soir allumée par l'imprudence des -confidences de Coriolis.--Ah! ah!... bien fait!... Grand seigneur! toi, -grand seigneur! gentilhomme!... toi seul, par exemple! Et tu viens ici -pour être bien? Dans un endroit où il vient des peintres! Les peintres! -un tas de rats, vivant mal... Tous des pingres!... Tous, laisse donc! - ---Allons, mon cher,--essaya de dire Coriolis,--parce qu'il y a quelques -crasseux parmi nous, ce n'est pas une raison pour envelopper toute notre -classe... - ---Moi, les peintres, je les adore... j'ai passé toute ma vie avec eux... -Mais, précisément parce que je les adore, je les vois et je les juge... -tous des pingres... sauf toi, avec une douzaine d'autres...--reprit -Chassagnol se lançant à fond dans son paradoxe.--Oh! les préjugés! les -préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous ces braves gens de -bourgeois qui ont, sous la calotte du crâne, l'idée, l'idée enfoncée, -solide, indéracinable, chevillée, qu'un artiste est un homme rempli de -vices coûteux, un mangeur, un dépensier, un luxueux!... un bourreau -d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se paye tout ce qu'il y a -de meilleur et de plus cher à boire, à manger, à aimer! Mais ils sont -ordonnés, rangés, serrés... ce sont des papiers de musique, que les -artistes!... Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!... Ils dépensent... -ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire comme les camarades; ils -gaspillent un peu d'argent envoyé par la famille, carotté aux parents, -prêté par leur bottier, de l'argent aux autres... Mais quand c'est de -l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel, de l'argent -gagné, de l'argent de leur talent et de leur travail; quand il leur -descend dans la case du cerveau où se font les comptes que des pièces -mises sur des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose sur -des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables: des rentes, des -maisons, des propriétés, des propriétés!... Oh! alors, il entre dans -l'artiste une économie... mais une économie!... la magnifique avarice -bourgeoise de l'art!... Enfin, dans toutes les autres professions, il y -a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune, de bénéfices, -d'enrichissement, qui pousse l'homme à la largeur, le parvenu à la -dépense, le joueur heureux à la profusion... Un boursier, je prends un -boursier, un boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer -deux douzaines de chemises garnies de Malines à sa maîtresse... Mais -dans l'art? Cherche! On dirait une industrie de luxe où les riches -restent pauvres diables... L'argent qui leur pleut dessus avec le -succès, ça garde dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents -de peine qu'on gagne avec de la sueur... Il y en a beaucoup qui font des -années de chirurgiens, des recettes de cent mille francs; il y a donc -dans ce monde-là des signatures de cinquante mille francs le mètre -carré... Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la folie de -la dépense, et le mépris d'un homme né riche pour une pièce de cent -sous... Une race plate... avec des goûts plats, des sens plats, des -appétits plats... Oui, des gens capables de faire des fortunes de -ténors, sans avoir un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente -sous ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit francs... Au -fond, des natures _peuple_, presque tous... Une pauvreté de goûts -d'origine, de première éducation qui va très-bien avec leur vie, qui -simplifie tout dans leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage, -la famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement qui -permet le bon marché des deux choses les plus chères de la vie: le -Plaisir et le Bonheur... La femme, je prends la femme, parce que c'est -l'étiage de la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme, est-ce -qu'elle est, dans ce monde-là , la grande dépense qu'elle est ailleurs -dans d'autres couches sociales? Un peintre, quand il gagne quarante, -cinquante mille francs par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de -paresse, broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune homme -de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, la maîtresse, -presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? qu'est-ce que c'est? Une -utilité, une raccommodeuse, une personne de compagnie, une femme entre -la gouvernante et la femme de ménage, bonne fille qui porte des bijoux -d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant sur ses vertus -domestiques... de domestique, son ordre, sa couture, son économie... La -femme légitime? mon Dieu, c'est ça... avec un vernis... Le ménage? un -ménage d'ouvrier... Des enfants habillés de mises bas, qu'on endimanché -aux fêtes... morveux, avec des chandelles sous le nez... voilà ! -Connais-tu un peintre qui ait eu seulement voiture, toi?... Pas un, -n'est-ce pas?... Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers, dans -les corporations de tanneurs comme dans les confréries d'huissiers, -jusque dans le monde des lettres où l'on gagne moins d'argent qu'à -élever des couchers de soleil, et où l'on paye trois sous, une fois -payée, une idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les -ans... dans les lettres même, on entend dire quelquefois à des gens: -J'ai dîné hier chez Chose... Et il y a eu chez Chose un dîner qui avait -tout ce qui constitue un dîner... Chez les peintres, jamais! Je demande -quelqu'un qui ait fait un vrai dîner chez un peintre... Qu'il le dise et -qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre, c'est mythique, -c'est une abstraction... Depuis le commencement du monde, on n'a jamais -parlé de la cuisinière d'un peintre!... Les peintres, on sait comment ça -reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements, c'est -Gozlan qui a dénoncé celle-là , on passe des eaux-fortes et des -dessins!... Et quand il y a des circonstances impossibles qui les -forcent à vous offrir le pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur -le «pas de cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit -fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour la santé! le -petit vin simple et naturel, qui se boit dans de petits verres -ordinaires, sans prétention!... Je les connais, leurs pipes en terre! Je -les connais, leurs collections de deux sous, leur bric-à -brac de faïence -de Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons rustiques, les -gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement où ils vous mènent -dans les campagnes, et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont -jamais assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et des -trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?... Les -peintres! Ah! oui, les peintres!... Mais si Solimène... Oui, si Solimène -revenait... - -Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de Coriolis qui -s'inclinait: - ---Tu dors? - ---Pardon, mon cher... il est deux heures du matin... Et ici, on prend un -peu les habitudes des poules... A neuf heures, tout le monde est _en -paille_ comme on dit dans le pays... - ---Deux heures?...--répéta tranquillement Chassagnol,--deux heures... La -voiture part à six heures... Ça ne vaut guère la peine de se coucher... -Je vais un peu flâner dehors jusque-là ... Tiens! au fait, si je -réveillais Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole... Nous -ferons un tour ensemble. - - - - -LXXIX - - -Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de son art, avait -commencé une étude dans la forêt. Il était parti dans une de ces grandes -tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuillée, l'air -terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de -chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de -cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait été ainsi -bravement _piger le motif_. - -Cependant, au bout de deux jours, il commença à trouver que ce qu'il -faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonçait, et que le bon Dieu -était décidément plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher, -regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les -huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son regard tomba et -s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les petites mousses -vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes de pluie, les suintements -luisants, les éclaboussures de blanc, les petits creux mouillés où -pourrit le roux tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha -de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec du soleil sous -les paupières. - -Les autres jours, il recommença. Il appelait cela «dormir d'après -nature». - -Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque -à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les -plantations déshonorant la forêt, et piétinait pendant deux heures les -petites pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec l'homme -des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux deux boîtes de reptiles. Il -allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il -était familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux -boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques qui -connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui -mettaient le soir au bout de Barbison l'écho des entre-sols de marchands -de vin au Mardi-gras. - -La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des futaies, et restait -sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, espérant -voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la légende du -pays. - -Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine existence. La -forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, de distractions. Il se -fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve là , ce que la main -ramasse par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la chasse aux -vipères, il passa à la récolte des champignons. - -Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'énormes aux -pieds des chênes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse nouée aux -quatre coins, toute pesante et bourrée de ces _girolles_ d'or que le pas -écrase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à l'huile, -à la provençale: car il était assez cuisinier de goût et de vocation, et -il n'y avait pas besoin que la table le priât beaucoup pour qu'il se fît -un tablier d'une serviette et remuât dans une casserole son fameux gigot -à la juive. - -Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint à son -étude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout à coup, en plein -Bas-Bréau, les chênes qui le regardaient virent l'incorrigible maître -aux Pierrots accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu. - -Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau -resserra l'intimité qui le mêlait à toute la famille; car il était pour -la maison un camarade. Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part, -le dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances en blouse de la -ferme, aux parties de cartes à la chandelle des petites bonnes en -madras, avec des cartes grasses et des châtaignes sèches pour enjeu. - -Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, le samedi, à -Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans -un cabinet cet extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un -homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu gais, -fraternellement liés par le bras de l'un passé sur l'épaule de l'autre. - - - - -LXXX - - ---Dis donc,--fit un matin Anatole, en frappant à la porte de -Coriolis,--tu ne viens pas à Mariette?... une partie que nous venons -d'arrêter devant le beau temps qu'il fait... On va à pied, nous allons -nous payer la _Mare aux Fées_, le _Long Rocher_, les _Ventes à la -Reine_, l'affaire de deux jours: viens donc, hein? - ---Non... Ce serait trop dur pour Manette... Mais vois un peu ça, si l'on -est mieux là -bas qu'ici. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Anatole revenu: - ---Eh bien?--lui dit Coriolis. - ---Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher... nous avons été voir ça -la nuit, une lune magnifique! Ah! voilà un décor pour la -Porte-Saint-Martin, avec un beau crime là -dedans... - ---Et les auberges? - ---Les auberges, délicieux! un monde!... Pas des bonnets de nuit comme -ici... d'un jeune!... et un train! Ah! des vrais, ceux-là ... On les -entend à une demi-lieue sur la route, jusqu'à deux heures du matin. - ---Et la nourriture? - ---Oh! la nourriture... Je leur ai pêché un fameux plat de grenouilles, -va!... La nourriture? Tu sais, moi, je n'ai pas trop fait attention... -Par exemple, le vin est meilleur qu'ici... Un vrai père Lajoie, mon -cher, l'aubergiste là -bas... pas de façons... les pieds nus dans ses -chaussons... Oh! une bonne tête!... Très-animé, le pays... il tombe des -convois du quartier Latin, des baladeuses qui vous arrivent en cheveux, -en pantoufles et avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des -courants d'air de _Closerie des lilas_ dans la forêt... Enfin je te dis, -c'est tout ce qu'il y a de plus gai. - ---Bon, je suis fixé,--dit Coriolis. - ---Pas moyen de s'embêter une minute--continua sans l'entendre -Anatole,--des histoires de femmes toute la journée; la maîtresse de -Chose qui a accusé la maîtresse de Machin de lui avoir démarqué ses -bas... ça a fait une scène à table!... Les lits? je n'y ai rien senti... -Ma foi! nous n'y serions pas mal,--dit en finissant Anatole tourmenté du -besoin de mouvement qu'ont les enfants, et toujours prêt à changer de -place. - ---Merci,--fit Coriolis,--que j'emmène Manette là ? - ---Ah! c'est vrai, oui, Manette... Je n'y pensais pas,--fit Anatole en -homme subitement éclairé par Coriolis, et n'ayant guère des convenances -de la vie une perception nette, immédiate et personnelle. - - - - -LXXXI - - -Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa -famille s'étaient retirés de la salle à manger. Et Anatole déployait ses -talents de brûleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine -de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu par Coriolis. - -Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société d'hommes, dans -l'effusion bavarde de la digestion, se lève de la mémoire de chacun et -s'en répand, après la première pipe, des histoires de tous les pays et -de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch. - -Un des Américains, dans un français impossible, racontait que par amour -pour une gitana, il s'était engagé dans une troupe de bohémiens courant -l'Amérique. Et il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de -trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne aventure, -interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint à mourir: -la religion de la bande exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et -il n'y avait de sable qu'à quinze jours de marche de là , au Potomac: -dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant à mesure que l'odeur -de la morte augmentait, il avait fini par se sauver à mi-chemin des -bohémiens et de son amante. - -Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garçon -connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de -deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre à Florence. Ces -industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient -chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre -tassée, et avec lequel ils frappaient à très-petits coups, tout -doucement, sur l'épigastre de leur victime, de manière à ne jamais -déterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en -moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après quoi, ils rentraient -chez eux, comme d'honnêtes paysans, avec leurs gaines de parapluie -vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons, -merveilleusement observées, contées avec tout le détail impressionnant -et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un -lancement dans l'éternité à Londres, avec le bourreau splénétique, le -paletot de caoutchouc sur le condamné, et l'éternelle petite pluie -désolée des exécutions de là -bas. - -Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain -des légendes du pays, attribuait l'immigration des peintres à une espèce -de précurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de -l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des -époques anté-historiques, et demanda un sabre à un certain père Ordet -pour aller dans la forêt. Il avait, d'après la tradition, un petit -domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et -c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient -été Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin. -Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, -deux ans après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son -rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait par une -échelle, et où l'on accrochait le soir son étude du jour au-dessus de -son lit. C'est à cette époque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut -fixer le commencement de sûreté du pays pour les artistes, non à cause -des brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là , arrêtaient pour -trop de pittoresque «les hommes à pique», que le père de l'aubergiste -actuel était obligé de réclamer. - -Anatole avait rempli les verres. - ---Tiens! sourd, voilà le tien,--dit-il au Batignollais. - ---Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée ce matin... Tu -vas payer quelque chose... Viens un peu par ici que nous reprenions -notre conversation... - -Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice -qu'on eût dite amassée par plusieurs générations paysannes de la -banlieue de Paris. Il avait une défiance terrible de ce monde où il -s'était aventuré, et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu -respectueux et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute comme -une caverne. Rien n'était plus amusant que sa grossière peur d'être -carotté, et la continuelle préoccupation avec laquelle il se défendait -d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des -sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses -créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des -en-têtes de contributions, grommelait, mâchonnait des chiffres, des -comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire -jouer, il demandait à ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu -cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de -velours. - -La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui persuader qu'il -voulait épouser sa tante, une charge qui, malgré sa monstruosité, ne -laissait pas que d'inquiéter vaguement, par son retour quotidien et -l'air sérieux d'Anatole, les espérances du neveu. - -Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant le cou à -lui dévisser la tête, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux -oreilles, et lui cria dedans de toute sa force: - ---Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?... - ---Trente-cinq. - ---Mettons quarante... Est-elle ragoûtante? - ---Qui ça? - ---Ta tante. - ---Ma tante?... Elle est belle femme. - ---Aurait-elle des enfants, si je l'épousais? - ---Hein? - ---Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? Parce que -moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants... - ---Ah! dame... je ne sais pas, moi... - ---Ça me suffit... tu es mon ami... il faut que tu me fasses épouser ta -tante... - -Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:--Non,--à demi -formulé dans un sourire d'idiot. - -Anatole lui ressaisit la tête: - ---Tu ne me trouves pas bien? - -Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable. - ---Où demeures-tu? - ---Rue Cardinet... 14. - ---Il y a des omnibus? - ---Oui. - ---J'irai te voir. - -Le sourd riait toujours. - -Anatole reprit: - ---Nous irons tous te voir... Ça fera plaisir à ta tante, à ta brave -femme de tante... un coeur d'or... je la vois d'ici... Elle nous fera un -petit dîner... - ---Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre...--murmura -le sourd avec une espèce de finesse malicieuse. - ---Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!... La sagesse des -nations!... Amour de sourd, va!... Quelle canaille, hein!--ajouta -Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un après l'autre, -prenaient la tête du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne -oreille: - ---Nous irons tous chez votre bonne tante, tous! - ---Tenez,--dit quelqu'un,--voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas -sourd du tout... Il nous fait poser... c'est un truc que lui a montré sa -tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous. - -Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une -voix caverneuse, fatale et méphistophélique: - ---Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de génie... Si, tu me l'as -dit... C'est une ambition honnête... Il n'y a qu'un moyen... c'est de -commencer par manger ta fortune... - ---Toucher à mon _tapital_!--s'écria, dans un premier soubresaut -d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant -et reprenant sa sérénité à la fois bête et sournoise, il se mit à dire, -comme s'il parlait avec lui-même à ses idées:--Moi... je ne veux pas me -marier... J'aime les gens connus, moi... Je les inviterai... un jour... -Et puis, je voudrais fonder quelque chose après ma mort... - ---C'est cela!--lui beugla Anatole,--une fondation, bravo! Tiens! la -fondation d'un punch perpétuel à Barbison! Trois cent soixante-cinq bols -par an!... Superbe idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos -bras! - -Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du sourd, ahuri et -se débattant. - - - - -LXXXII - - -Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à patienter. Le trio -restait à l'auberge, continuant sa vie de promenade et de paresse, -jouissant de l'air, de la forêt, de la campagne, quand un soir il -apparut à la table deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de -large encolure, les mains énormes; et une petite femme, sa femme, une -petite brune, toute sèche et nerveuse, aux grands yeux noirs, aux traits -fins, découpés, presque pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'oeil -dédaigneux, à la parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du -haut commerce parisien; un type de cette femme légitime de l'artiste -chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, une dignité hérissée, -une susceptibilité agressive, toujours en garde contre un manque de -respect, une honnêteté nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent -dans la petite bourgeoise une petite madame Roland manquée. - -Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant le dîner, -elle laissa tomber sur elle deux ou trois de ces regards avec lesquels -les femmes honnêtes savent jeter leur mépris et leur haine à la figure -des autres. - -En sortant de table, Manette demanda à la femme de l'aubergiste ce que -c'était que ces gens-là , et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit -qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous -les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un -contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et -le genre de son talent, avait la spécialité de peindre des branches de -groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le -fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, -ne le quittait pas: elle en était très-jalouse. - -Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain de madame -Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de -ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gêne, -l'embarras, l'espèce de honte troublée qu'avait vis-à -vis d'elle la -femme du professeur, évitant son regard et se levant, la première au -dessert, pour ne pas la rencontrer. - -A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver chez Manette un -écho, une voix qui se mêla peu à peu à ses plaintes. Les choses en -étaient là , quand un soir, un des Américains se mit à dire que dans son -pays, le métier de modèle était considéré comme honteux; et, comme -exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il avait dessiné un modèle de -femme dans une académie de New-York, pas une jeune personne, à un petit -bal où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnête -Américain avait raconté cela fort innocemment, et en toute ignorance du -passé de Manette. Son histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle -y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention -d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce que Coriolis put lui dire, -elle resta attachée à cette idée, avec l'entêtement bête et enragé, -enfoncé pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que -rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à -Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on l'outrageait. - -Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop fâché qu'on -quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant -d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroyé. Le -croyant échappé, on le cherchait partout. - -Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la table des -peintres. Ils se feraient servir à part, tous les trois. Il n'était -guère plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il fût tout prêt -à s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui -avait parlé de Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas -s'établir un peu mieux. - -Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la suite d'un -pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les -paysans, un peintre de l'endroit, une des popularités du pays, le fameux -paysagiste Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, invita à -venir le manger chez lui tous les artistes faisant séjour à Barbison, -Coriolis, «sa dame» et Anatole. - - - - -LXXXIII - - -Crescent était un des grands représentants du paysage moderne. - -Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe siècle -à la nature naturelle, dans cette étude sympathique des choses à -laquelle vont pour se retremper et se rafraîchir les civilisations -vieilles, dans cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles, -ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre école -présente, Crescent s'était fait un nom et une place à part. Un des -premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site -composé et traditionnel, le persil héroïque du feuillage, l'arbre -monumental, cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement -un crime ou un amour mythologique. Il avait été au premier champ, à la -première herbe, à la première eau; et là , toute la nature lui était -apparue et lui avait parlé. En regardant naïvement et religieusement en -l'air et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une barrière, il -avait trouvé sa vocation et son talent. Dans la campagne commune, -vulgaire, méprisée du rayon de la grande ville, il avait découvert la -campagne. Le verger mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume -dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les -ondulations de collines basses, les légers rideaux de peupliers, les -minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver -ces chefs-d'oeuvre «qu'on peut faire,--disait un de ses grands -camarades,--sans quitter les environs de Paris.» - -Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin, -le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un -ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une -tranche de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par l'âne -d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur blancs et roses comme -des arbres de paradis: c'étaient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une -mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour -faire voir et toucher à l'oeil la plaine de Barbison. - -Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, la terre des -champs crevassée à grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan, -le _touffe_ d'une belle journée, la fraîcheur d'une rivière, l'ombre -d'un chemin creux: elle avait des parfums, des _fragrances_, des -haleines. De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent -donnait le sentiment, presque l'émotion, en peintre admirable de la -sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'était -l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de -l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, la -gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le soupir. Et de -ses souvenirs, de ses études, il semblait emporter dans ses toiles -l'espèce d'âme variable, circulant autour de la sèche immobilité du -motif, animant l'arbre et le terrain,--l'atmosphère. - -L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, l'embrassement -universel, la pénétration des choses par le ciel, avaient été la grande -étude de ces yeux et de cet esprit, toujours occupés à contempler et à -saisir les féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume, -les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, les -vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les décompositions -des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations -prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il -jamais _un fait isolé_, le dessus et le plafond d'un tableau, il était -l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble et aux détails tous les -rapports de ton, le bain où tout trempait, de la feuille à l'insecte, le -milieu ambiant et diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature -et toutes les transfigurations de la terre. - -Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique des Heures -retrouvé au bout de la brosse, il répandait le matin, l'aube -poudroyante, les dernières balayures de la nuit, le jour timide dans un -brouillard de rosée, la lumière argentée, virginale, comme tramée de -fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le -village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette de -l'_Angelus_. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, gris de -chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brûlants, ses soleils sourds -faisant peser la fadeur écoeurante de l'été sur la sieste des -moissonneurs. Et toute une série admirable de ses tableaux déroulait le -soir, ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un horizon d'or, -les lentes défaillances, les pâlissements de jour, la descente de la -mélancolie sereine des heures noires dans la campagne éteinte et presque -effacée. - -Là -dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque scène champêtre, -les semailles, la moisson, la récolte,--un de ces travaux nourriciers de -l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté -avec l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une ligne -rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant -de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps -où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide -habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit:--du brun de -la terre, du bleu du ciel. - - - - -LXXXIV - - -Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, l'heure du dîner de la -campagne, sous une tente faite avec des draps, dressée dans le jardin. - -On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les sauces. Et bientôt, -dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui -avaient d'avance, sans se connaître, une mutuelle estime de leurs -talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimité de -l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux. - -Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité bouffonne et -de galanterie attentionnée, qui était son charme auprès des femmes, -Anatole avait fait tout le suite la conquête de madame Crescent. - -Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner d'hommes, où il n'y avait -d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espèce de -gêne. - -La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le dessert fut-il sur la -table qu'elle lui dit:--Ma belle, venez voir ma poulaille... ça vous -amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes... Et -vous?--fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le _bélier_... - -Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la passion, répandus et -vulgarisés dans tout Barbison par la _poulomanie_ de Jacques, le peintre -graveur. Au bout du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc -divisé en quatre compartiments, et dont un émondage de peupliers relié -par des perchettes nouées avec de l'osier faisait le palis garni en bas -de paille de seigle. Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros -loquet de la porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de -pierrailles, traversés de lattes, couverts de chaume; les petits hangars -reliés aux poulaillers par une rallonge de refuge contre la pluie; les -juchoirs mobiles, les pondoirs en osier attachés au mur par une tringle -de bois, les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela, leur -disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, ne _gâchant_ pas, -que les poulaillers étaient exposés au levant, parce que l'exposition au -midi faisait de la vermine; que l'hiver, il fallait mettre une bonne -couche de fumier sous les hangars, pour empêcher les poules d'avoir -froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu du gazon, où elle -déposait du sable fin qui servait aux poules à se poudrer. Elle leur -faisait remarquer une augette recouverte qu'elle avait inventée pour -mettre le grain à l'abri de la pluie et des piétinements. - -Et toute contente des petits étonnements de Manette, enchantée -d'Anatole, de son air et de ses assentiments de connaisseur, des cris -imitatifs dont il inquiétait la basse-cour, des _cocoricos_ avec -lesquels il faisait se piéter et se créter batailleusement les coqs, -elle montrait et remontrait ses Houdan, ses Crèvecoeur, ses Cochinchine, -ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes, exotiques, ses petites -poules naines: des boules de soie. Elle appelait toutes ces bêtes, les -petites, les grandes, leur parlait, les caressait avec une sorte -d'attendrissement grisé mêlé à un sentiment de famille. - - - - -LXXXV - - -Madame Crescent était une petite femme grasse et courte, avec une -tournure boulotte où il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de -comique. Deux _couêttes_ de cheveux en désordre, couleur de chanvre, -s'échappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus -tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait -un petit nez étonné, un teint tout frais avec des pommettes du rose -d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de -quarante ans, où l'on croyait voir par moments comme la figure et la -peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mère. - -Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, d'habitude, de -langue et d'âme. Ses robes, faites à Paris, rappelaient, sur son dos, -les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui -faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier -chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux fois d'être -écrasée dans la journée. Ses idées étaient les idées têtues de -l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la médecine, de -républicaines sur le gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de -françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher les Anglais -d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulièrement, -elle nourrissait toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on -faisait de Paris une pension de cent mille francs à la fille de la reine -d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle pêle-mêle, avec des -observations fines de paysan, en saillies drôlatiques, dans une langue -colorée des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris, -une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, moitié -estropiée, une langue de raccroc et de chance brouillée avec la -grammaire, et qui avait un fond d'arrière-goût des champs, l'originalité -native et brute de cette nature restée champêtre. - -Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un mélange de bonne -humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la -vivacité de son sang, et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies -cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement -de piles de cent sous, et l'étranglaient presque. - -Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle ne pouvait rien -retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la garder, intime, secrète, -enfermée, cachée, comme tout le monde. Une sensation, une impression, -était immédiatement chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait tout -haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les idées les plus -baroques, les plus saugrenues, les plus «endiablées», comme elle disait, -lui venaient au même moment au bout de la langue. Les mots de choses qui -lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un phénomène -étrange, dans l'espèce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et -cela était chez elle aussi involontaire qu'instantané. Souvent, aussitôt -après un mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, elle -devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres. - -Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au -soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, à la pièce où elle se -trouvait. Dans un éternel monologue de confession, elle disait -innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce -qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination, -l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la -cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que -touchaient ses mains: elle prévenait une pomme de terre qu'elle allait -la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la cheminée, les -casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère, -et qu'elle appelait sérieusement «_horreurs_», un mot universel qu'elle -appliquait à tout. - -Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration -des animaux. Les bêtes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il -semblait qu'il y eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse -pour eux. - -Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait pas, qu'elle -menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu -tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, -l'horreur de son estomac pour la viande avait été telle qu'elle avait -passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher à un _creton_ de lard; et -encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui était de la -chair, refusant de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau, -vivant de légumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente -et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse -répugnance du brahme pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle, -la boucherie ressemblait à de l'anthropophagie. - -Les animaux lui tenaient comme physiquement au coeur. Il y avait d'elle -à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une -autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que -fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle -met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de -parenté, une communion de souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs -joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie -en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit -corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en -pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs -bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs -attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au -logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations -terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait -vus dans la journée. - -Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa grande joie était de -voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant, -d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux -surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de -l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille -piaillants. - -Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi -cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans -bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une -immobilité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un -joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait -allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier -le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du -bon Dieu pour ces petits pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, -il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.» - - - - -LXXXVI - - ---Ah! on est dans la _boutique_,--dit madame Crescent en se servant du -mot dont son mari appelait son atelier, et elle rentra du jardin avec -Manette et Anatole. - -Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui causaient -familièrement: Coriolis enchanté de trouver enfin un peintre qui parlât -un peu de son art; Crescent, le sauvage, vivant à l'écart des habitants -du pays, tout heureux de rencontrer un causeur intelligent qui -l'entretenait de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à des -vitrines de marchands, les analysait en homme qui les avait étudiés, -flairés, sentis. De la peinture, la conversation alla au pays, au manque -de confortable des auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à -côté d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. Coriolis -expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa connaissance juste au -moment de s'en aller, de retourner à Paris. Le pays lui plaisait; il -aurait voulu y passer encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait -matériellement trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être mieux. - ---Un moyen?--dit vivement madame Crescent qui trouvait Manette -charmante.--Mais il y en a un... Il faut devenir nos voisins, voilà -tout... Si au lieu de rester à l'auberge... La maison, tu sais Crescent, -qui est là , de l'autre côté de notre mur? - ---Tiens, c'est vrai,--dit Crescent.--Ils m'ont écrit... la famille -anglaise qui l'habite tous les ans. Ils ne viennent pas cette année... -Je suis chargé de la louer... Ainsi, si ça vous va... Il y a un petit -atelier où le mari faisait de l'aquarelle d'amateur... Mais venez la -voir, ce sera plus simple. - -Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, une petite maison -gaie, construite avec de la pierraille encastrée dans du ciment rouge, -aux volets, aux persiennes, peints en acajou, au toit de tuile caché -dans l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect par la -confortable rusticité d'une installation anglaise. - ---Signons le papier,--dit Coriolis au bout de la visite. - -Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison, où la cuisinière, -rappelée de Paris, faisait le dîner. - - - - -LXXXVII - - -Le voisinage porte à porte, les instructions que madame Crescent était -obligée de donner pour l'approvisionnement fait à Barbison par des -fournisseurs en voiture, les visites à toute minute pour se demander, -s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout de quelques -jours la plus grande intimité entre les deux femmes. - -Manette était enchantée de la connaissance. Au fond, elle éprouvait un -certain soulagement à n'avoir plus besoin de «se tenir» comme avec la -femme du professeur, à se sentir affranchie de la réserve, de la -surveillance sur elle-même, de toute cette manière d'être cérémonieuse -qu'elle avait eu tant de peine à soutenir. Elle se trouvait à l'aise -avec cette femme toute ronde, ses manières à la bonne franquette, sa -langue de peuple. Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la -campagnarde la remettait dans son milieu, en lui laissant sa supériorité -de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne. - -Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette relation -l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée, d'une femme honnête, -estimée, aimée par tout le pays. Car madame Crescent était sans -préjugés: elle avait cette singulière indulgence de la femme pour la -maîtresse, assez ordinaire dans le monde des arts, et qu'apprend -peut-être là aux femmes légitimes l'exemple de toutes les maîtresses qui -finissent par y être épousées. - -De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément dans la société de -Manette, dans une espèce d'autorité d'expérience et d'âge sur cette -jeune et jolie femme qui aurait pu être sa fille. Son coeur chaud et -aimant de paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne -sympathique qui lui faisait une société, un auditoire, prêtait ses deux -oreilles au bavardage que n'entendait même pas Crescent. - -Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand Manette arrivait -dans l'après-midi, une sorte de gros bonheur fou la prenait, la mettait -sens dessus dessous, lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus -belle surprise:--Ma belle, nous allons nous faire une bonne salade à la -crème! - -Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre chaude, les yeux -heureux de regarder Manette, de sa voix criarde qui se faisait toute -douce, elle laissait échapper cette phrase comme une musique. - ---Est-on bien ici!... c'est comme si l'on était sur de la mousse en -paradis... - - - - -LXXXVIII - - -Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent. - -Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don de cet homme né -peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la -peinture. Il admirait ce tempérament d'artiste plongé si profondément -dans son art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour de -poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glissât dans le -bonheur et l'application de son opération matérielle, une idée de -réputation, de gloire, d'argent, une préoccupation du public, du succès, -de l'opinion. Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de -matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'était tout ce -que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquiétude, sans -tâtonnement, sans fatigue, sans effort de volonté, on eût dit que le -tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la -régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au courant d'un -travail ouvrier. - -Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier -à première vue montraient le caractère. - -L'atelier était une grange avec une planche portant à sept ou huit pieds -de haut des toiles retournées, trois chevalets en bois blanc, et -quelques faïences de village écornées. - -L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée dans une barbe -rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux _voraces_, comme les avait -appelés un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du -paysan. - - - - -LXXXIX - - -Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte -et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait -encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la -Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pré. -Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce de bouillonnement de son -front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lèvres, ses -regards, dégageaient le vague, le pénétrant, le troublant qu'on -sentirait auprès d'un paysan apôtre. - -Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas même un journal, -ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, replié sur lui, ne se -mêlant point aux autres, ne voyant personne, se dérobant aux visites, -retiré, muré dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant pas mis -le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, ni dans les -Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent était arrivé, par -l'excès de la solitude et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme -auquel l'art agreste élève les âmes simples. - -Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était venue de ces études -errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner, -plongé dans l'infini des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir -dans l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant des -yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, aspirant les chaudes -odeurs du blé mûr, l'acre volupté des senteurs de forêt, les grands -souffles qui ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage. - -Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des -couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient à la longue -développé dans Crescent l'espèce d'illumination d'un voyant de la -nature, la religiosité inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le -ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un -artiste, la ténacité paysanne de la méditation, le travail surexcitant -de l'isolement, l'immense enivrement sacré de la création, tout cela, -mêlé en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires. -Comme chez quelques grands paysagistes à existence sauvage, à idées -congestionnées, on eût dit que la séve des choses lui était montée au -cerveau. - - - - -XC - - -Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se réunir le soir, -en passant alternativement la soirée les uns chez les autres. Les hommes -causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame -Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, montrant -des désespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes à partie, -les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en -disant:--A-t-on idée de ces pierrots-là , de ces Machabées! Voyez-vous -ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-là qui m'a -fait perdre! Ah! par exemple, la première fois que j'attraperai un -_moricaud_... Eh bien! oui, un chat noir... ça porte chance... - -Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de Crescent -éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de Luther qu'on entend dans -les _Propos de table_. - ---Voyons, madame Crescent, calmez-vous,--disait Anatole,--nous allons -faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse. - ---Ne jouez pas avec ma femme,--criait Crescent en continuant à -rire,--elle triche! - ---Je triche. Ah! bon sang!--s'exclamait là -dessus madame Crescent avec -l'exclamation barbisonnaise dont elle usait à tout propos:--Si l'on peut -dire!--Elle étouffait d'indignation et de colère.--Je triche, moi? Dis -donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te -lâcherai de la ficelle, et tu courras après la pelote, tu verras! - -Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se -taire ni rester en place. Des trépidations de nerfs la traversaient; -elle était tourmentée par des influences atmosphériques, prise et -secouée d'inquiétudes animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et -regarder avec peur. - ---Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je -suis sûre, vous allez voir, il va encore en avoir un... Ah! oui, riez! -il va en faire un, je vous dis... Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! -Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir. - ---Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage... -Tenez! la revanche... - ---Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent... je suis comme -un damné, ça me soulève sous la plante des pieds... et puis dans les -bras... J'ai, vous savez... j'ai comme des fourmis dans les ongles... -Ah! tant pis! le roi, je le marque. - -Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la monomanie de -ses tendresses.--Figurez-vous, commençait-elle à dire,--les gens d'ici, -c'est si canaille, c'est si... je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés! -s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres -bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu... Il sort tous les soirs à la -tombée de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, -si j'étais le garde! C'est mon choléra, cet homme-là ... avec ça qu'il -est laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux -animaux, je les sens... Dans le temps, à Paris, dans une maison où nous -habitions, j'ai dit un jour en rentrant à mon mari: Il y a un garçon -boucher emménagé ici... Mais non... Mais si... Et c'était vrai: je le -savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je -saurais faire souffrir une bête, je ne suis pas traître, n'est-ce -pas?... eh bien! je lui ferais rouler la tête avec mon pied! Ça ne me -ferait pas plus que ça!... Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des -tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne -savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours après les -fusils, les pistolets... de la mauvaise herbe de braconnier. Et les -petites filles, donc! C'est encore plus enragé que les garçons... il y a -des chasses... ça les rend mauvaises... Voilà -t-il pas qu'aujourd'hui la -petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en train de tirer avec -du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne -l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrière la -carriole? Ah! je lui ai flanqué une _touille_, à cette petite -coquine-là ... qu'elle n'aura pas _bouffeté_ de la journée, je vous en -réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!... - -Crescent essayait de l'interrompre.--Allons, laisse-nous un peu Anatole, -tu es à l'ennuyer depuis une heure... - ---Ah! monsieur Anatole, dites donc,--faisait encore madame Crescent en -le retenant par le bras,--je suis sûre que pour cela vous serez de mon -avis... Vous savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant -chez nous?... Ça vous a-t-il rendu tout crin comme moi?... Eh bien! -n'est-ce pas que le gouvernement devrait défendre les orgues?... parce -que, voyez-vous, on le voit bien par soi, ça doit avoir une influence -sur les chiens enragés, hein, n'est-ce pas? - - - - -XCI - - ---Oh! madame! madame! des peintres avec un groom!--criait à madame -Crescent la petite bonne qui l'aidait dans son ménage. - ---Un groom, pour _groomer_ quoi?--dit madame Crescent, et elle passa par -la fenêtre une tête tout ébouriffée: elle vit devant la porte des -Coriolis un breack attelé en poste. - -C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de ses jeunes élèves aux -courses de Fontainebleau, et sachant que Coriolis était à Barbison, -venait lui dire un petit bonjour. - ---Je tombe chez toi pour une heure,--lui dit-il. - -Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui et son -monde:--Impossible, nous dînons à ...--Et Garnotelle jeta le nom d'un des -grands châteaux des environs.--Ah çà ! fais-tu quelque chose ici? - ---Rien du tout... Je pense à faire quelque chose... Et toi? - ---Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un petit séjour à Rome -pour la fin de l'automne, parce que Rome, vois-tu... c'est le seul -endroit au monde pour vous donner le dégoût des choses trop vivantes... -du succès facile, du coin de bouche retroussé... Ici on y va, on y -glisse, on a beau se roidir... tandis que là -bas, le style, le style... -ça vous entre, ça vous pénètre... C'est l'air!... Rien que cette grande -ligne horizontale...--et de la main il dessina la sévérité d'une -campagne plane.--La grande ligne horizontale!... Et puis ces fonds -d'art, le dessin haut et concis de Michel-Ange!... Raphaël!... Mais, dis -donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux de voir les peintures -de l'auberge d'ici... - ---Nous allons vous y mener avec Anatole... - -On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de Garnotelle, qui -étaient des Russes de grande famille s'amusant à apprendre l'art; et -arrivé dans la grande pièce de l'auberge, il commença: - ---Il n'y a pas de catalogue, messieurs... je vais vous en servir... Je -vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée du Luxembourg... tous les -noms, toutes les tendances, l'école moderne au complet... tous les -genres... Ça, la mort d'un hanneton sous Périclès... le néo-grec... Un -pifferare italien... la queue de Léopold Robert! une femme Louis XV... -chic Schlesinger et compagnie! le Breton qui fume sa pipe... la Bretagne -à Leleux!... un café dans la Forêt Noire... école de la bière de -Strasbourg!... la Vérité sortant d'un moss... le grand mouvement des -brasseries!... Le temple du Réalisme, au fond du jardin, avec une porte -où il y a: «_C'est ici..._» l'école de l'allégorie!... Et des noms! -Tenez! celle vue de Venise, peinte au _jaune de soleil_... Bonington! -Ces moutons... Brascassat! Un Tatar dans la neige... Horace Vernet -_fecit en diligence_! Cette danse de nymphe au clair de la lune... -Gleyre! Ce duel au moyen âge... Delacroix! Vous voyez qu'il se servait -du _vert cadavre_ pour les sujets dramatiques... Ces deux gendarmes... -Meissonnier! Ce sabot et cette lanterne d'écurie... là ... un Decamps!... -un pur Decamps!... Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tous ces -farceurs-là ont signé avec des pseudonymes... - -Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le mur: - ---Le portrait de notre hôte, par Flandrin, _ipse_ Flandrin! - -Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers, causaient presque -toujours un insupportable agacement de nerfs à Coriolis. Il trouvait -cela, selon une expression à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne -s'était retenu, il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant -Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler son attention sur -un panneau encadré dans le mur. - -Anatole continuait:--Ça? - -Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant la fin d'un -dîner à Barbison, où l'on voyait des femmes fumant des cigarettes, des -baisers de maîtresse, des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs -sanguins, aux bras nus, au madras rouge. - ---C'est de M. Ingres!... Il a fait ça, quand il est venu, huit jours -ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a épousé sa seconde femme, -l'Idéal... pour remplacer sa première, la Ligne, qui était morte... Une -débauche dans son oeuvre... très-curieux... Un monsieur en a déjà offert -vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui venait de sa -mère... - -En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole, et lui -dit:--Mon cher... que tu me fasses des charges à moi, c'est très-bien... -mais que tu fasses poser ces messieurs, je trouve ça bête... - ---Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine... les gens du monde t'ont -perdu... tu désertes les grands principes de 89... l'Égalité devant la -Blague! - - - - -XCII - - -Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, Crescent et -Coriolis étaient arrivés à se parler de leur vie, à se raconter leur -passé l'un à l'autre. - ---Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je -suis arrivé dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se -fichaient de moi: ils m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux -qui m'appelaient comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant -la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, si ça coupait... Et -puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux à la volée... Ah! il a vu que je -connaissais son métier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux -mains pour cet ouvrage-là !... Depuis ça, ils me tirent tous des coups de -chapeau... - -Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la conscription. -Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les -images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au régiment, il avait -continué à dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu -la chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses charges. -Presque tous les jours, c'était la même scène:--Eh bien! n... de D... -f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que -c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire -fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...! -Tenez! fichez-vous là , et faites-moi la charge de la femme de -l'adjudant...--La charge faite:--Étonnant, ce b...-là ! C'est n... de -D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fenêtre:--Lieutenant! -venez voir la charge de ce b... de Crescent! - -En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa femme, une _payse_, -pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée sur le pavé de Paris. Avec -l'admirable instinct d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait -laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne comprenait rien, -en apportant au ménage tous ses pauvres gains d'ouvrière. - ---De la rude misère!--disait Crescent, en parlant de ce temps-là ,--et -des bricoles!... il n'y avait pas à dire... Ah! je faisais de tout, des -petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter à présent -quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un -rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste austère et -sévère.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure à l'eau-forte -d'ornements... A-t-elle trotté, ma pauvre bonne femme, par tous les -temps, la pluie, la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous -les portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton et son -bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-là !... Non, ma -femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin, -un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'idée de devenir -propriétaire... oui, propriétaire... - -Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient trembler la -baie vitrée de son atelier. - ---J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis à la réforme -par le chemin de fer d'Orléans... et avec ça, cinquante mètres de -terrain à cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon -terrain, une maison comme une autre, très-commode, je vous assure... -Quelquefois un gendarme qui voyait là -dedans de la lumière la nuit me -criait: Qui est là ? Je répondais: Propriétaire!... Tenez! je la loue -encore maintenant soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les -réparations à sa charge... Eh bien! c'est cette maison-là qui a fait de -moi un paysagiste... Elle m'a fait découvrir la Bièvre... Et je sors de -là ... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la -campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite -rivière, c'est elle qui m'a baptisé... J'ai commencé à pêcher dedans ce -que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bièvre, c'est ça -qui m'a ouvert la grande fenêtre... - -Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études qu'il essuya -avec sa manche: - ---Tenez! voilà ... - - - - -XCIII - - -Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait -ouvert ses yeux et trouvé son génie, se développa devant Coriolis. - -C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: une eau brune, -rousse, mousseuse, une eau de purin, encaissée entre des revêtements de -pierre, une espèce de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de -blancheurs verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et le noir de -monceaux de toisons étaient triés par des femmes en camisole lilas, -coiffées de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans -reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux -tons de vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres -sans persiennes étaient percées comme des trous; les couronnements -surhaussés de séchoirs découpaient en l'air, au-dessous du toit et des -lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient -recroquevillées tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait se -perdant dans un fond coupé de barrières de vieux bois noir, dans un -encombrement de constructions rapiécées, d'architectures grises, de -cheminées droites et noires d'usine, de grandes cages à jours barrant, -dans le ciel, le dôme du Val-de-Grâce. - -De là , les études de Crescent avaient remonté la Bièvre. Elles avaient -été par les boues où marchent les petits garçons pieds nus et les -petites filles dans les grandes savates de leur mère, par tout ce -quartier Mouffetard, par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la baie -des portes, que des montagnes de tan et des étages de maisons blafardes -à toits de tuile; et elles avaient trouvé cette espèce de malheureuse -nature, la nature de Paris, la nature qui vient après les rues baptisées -_Campagne-Première_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de -misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique de ces prés râpés et -jaunis par places, serrés dans de grands murs, arrosés par la Bièvre -étroite, sèchement ombragée de peupliers et de petits bouquets de -saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui -vont le long de ces carrés marécageux où pâturent des rosses; ces lignes -d'horizon et de collines bossues où éclate un blanc brutal de maison -neuve, ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au soleil, où -finissent les réverbères à poteaux verts; ces bouts de paysage plâtreux -où le rouge d'une cerise sur un cerisier étonne comme un fruit de corail -inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu d'un -bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de -pochard ou d'assassin. - -Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs -solides et concrétionnées, des ciels bas, pesant sur les coteaux, -étaient coupés par des bâtons de blanchisserie. Puis on retrouvait -encore la Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des -champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau de mégisserie, -une eau ouvrière et la salissure d'une rivière qui travaille. Dans ces -peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaissée, sous les -saules à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants, -entre les usines, les blanchisseries, les cahutes à contre-forts -semblables à des bâtiments brûlés, dont la flamme aurait noirci la porte -et la fenêtre; contre les tonneaux à laveuses, les grandes pierres -plates à battre le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et -moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des -morceaux de bois rond. - -De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, de cette nature -maigre, malsaine, Crescent avait su dégager l'expression, le sentiment, -presque la souffrance. - - - - -XCIV - - -Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux où il se trouvait, sa -facilité à entrer dans le moule de la vie environnante et des habitudes -d'une localité, Anatole, un peu fatigué de la forêt, était en train de -devenir un vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des -passe-temps de petit bourgeois de village. - -Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte basse dont -l'avarice du paysan avait économisé la hauteur, il entrait chez la -rustique débitante de tabac de l'endroit, et y achetait régulièrement -ses cinq sous de tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la -cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, en fumant des -cigarettes, de voir les consommateurs qui venaient, causait champs, -céréales, mercuriales de Melun, attrapait au passage les nouvelles du -pays, apprenait par coeur l'ameublement de la pièce blanchie à la chaux, -le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la vente des tabacs, la -balance, les deux pots blancs à bordure bleue, portant: _Tabac_, les -verres où était coulée la tête de Louis-Napoléon, président de la -république, et d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa -gaîne de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile orné du -cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine. Et son regard trouvait -toujours le même amusement sur le mur du fond, à contempler l'image -coloriée de la rue Zacharie, représentant le _Catafalque de l'empereur -Napoléon aux Invalides_, un catafalque jaune à guirlandes vertes, à -renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums, avec, au premier -plan, une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de -ciel à franges oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un -jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde. - -De temps en temps, il disait des paroles à la débitante, et la vieille -femme au madras, sortant alors d'entre ses épaules sa tête enfoncée, -lentement et de côté, avec le mouvement pénible et soupçonneux d'une -tortue, lui répondait:--S'il vous plaît? - -Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait assez du bureau et -de la marchande, il raccrochait un indigène ou un artiste, et l'emmenait -près de l'auberge à un petit billard où les coqs sautaient de la cour -dans la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons. - -Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il existait dans -l'endroit un charcutier retiré qui, pour se créer des relations, une -popularité, attirer chez lui le monde de Barbison, et s'ouvrir, -disait-on, le chemin de la mairie, s'était avisé de donner des séances -de lanterne magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur des -verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le délirant cicérone de -lanterne magique, qu'il était fait pour être. - - - - -XCV - - -La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse de Coriolis -recevait un coup soudain et mortel d'une révélation du hasard: madame -Crescent apprenait que Manette était juive. - -Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions du peuple, et -d'un peuple de vieille province. - -Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les crédulités du -passé contre les juifs, la tradition de leur hostilité contre les -chrétiens, les fables populaires absurdement dérivées de l'article du -Talmud qui permet qu'on vole les biens des étrangers, qu'on les regarde -comme des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination le vague -flottement des sacrifices d'enfants, des blessures saignantes aux -hosties, des cruautés impies, des histoires de Croquemitaine enfoncées -dans le _credo_ de barbarie et d'ignorance des légendes de village. - -De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés, la suspicion, la -haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs parasites, ne -produisant rien, n'ensemençant pas, ne cultivant pas, et surgissant -toujours, sortant toujours du sillon, partout où il y a une vache à -vendre, la part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait -ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France de l'Est, des -paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les deux pays de sa mère et de -son père, les deux provinces où l'usure a livré une partie du sol aux -juifs. Et de ces souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il -avait fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que tout -ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais et marqué du signe de -nuire, apportait aux autres de la fatalité, et faisait inévitablement le -malheur et la ruine de tous ceux qui s'en laissaient approcher. - -Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier ses préventions, -tout en cherchant à se raisonner, à revenir de son injustice, à se faire -entrer dans la tête, en se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout, -madame Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les antipathies -de son vieux sang de Lorraine. Et son observation s'éveillant, dans un -sentiment soupçonneux, avec ce sens pénétrant de jugement que donne aux -natures de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes avec les -autres, elle commença à découvrir chez Manette une espèce d'arrière-âme, -cachée, enveloppée, profonde, suspecte, presque menaçante, pour l'avenir -de Coriolis. - -Madame Crescent avait une nature trop en dehors, elle était trop peu -maîtresse de ses impressions et de sa physionomie pour rester la même -personne avec Manette, Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa -réserve amenait la contrainte chez madame Crescent; et, en quelques -jours, il se faisait un grand refroidissement instinctif entre les deux -femmes. - - - - -XCVI - - -Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, sous les chaleurs -de l'été, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et -de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudités du -vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus légères. -Autour des branches dégagées et d'un dessin plus net, les feuilles plus -rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx métalliques, -des genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant dans des -harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient les teintes du Midi aux -brumes du Nord. On eût cru voir les adieux de la forêt. L'arcade de ses -grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait -dans des effacements de pastel et des limpidités de brouillard éclairé. -Un instant, cela tremblait comme un décor qui va s'éteindre; et les -chênes avec leurs grands bras, la route avec son mystère, le bois avec -sa mourante lumière, sa transparence d'enchantement, semblait montrer -aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte de fées, l'avenue d'une -Belle au bois dormant. Par moments, à ces heures, la forêt n'avait pour -lui presque plus rien de réel; elle enlevait son imagination de terre: -un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde eût débouché à -un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait pas été trop surpris. - -Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie qui tombe des grands -bois pénétrait Coriolis: il était atteint par cette lente et sourde -tristesse qui enlace les habitués, les amoureux de Fontainebleau, et -profile des dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin. - -Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, la grandeur muette, -l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil maudit d'une forêt sans eau et -sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt, -n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du -corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la -terre lui semblait sans écho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable -qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et où toutes les -sonorités de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer -et se perdre. - -Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur dureté -rude et leur rigueur nue. Même les magnificences de la végétation, les -arbres énormes, les chênes superbes ne lui donnaient point cette -heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant -l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, et de ce -qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches -noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le désespoir de leurs -bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colère -titanesque qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le nom -qu'ils méritent tous: le _Rageur_, Coriolis éprouvait comme un peu de la -fatigue et de l'effort qui avait arraché à la cendre ou à la maigre -terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientôt tout, -jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui -parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, à -quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il -entendait un coup de pic régulier et résigné sur la pierre, il pensait -malgré lui à la courte vie que fait aux carriers cette mortelle -poussière de grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant -dans leurs poumons. - -Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents -frissonnants jetant leurs gémissements qui se lamentent dans le haut des -arbres. Sur la lisière du Bornage, déjà les petits peupliers faisaient -trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or -maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement, -et voletaient un instant, balayées, ainsi que des papillons desséchés; -toutes rouillées, elles laissaient à peine paraître le velours de la -mousse au pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées en -tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grève, pendant que -le vent à l'horizon soulevait, dans le creux de la forêt, le mugissement -de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales, -le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête. - -Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement de l'automne, le -commencement de la saison sombre et du soir de l'année. Il ne faisait -plus qu'un jour éteint, comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait -vouloir finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule -enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, assoupie et sans -flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus à leur -bout qu'une éclaircie où défaillait le vert; et les grandes futaies -hautes, maintenant abandonnées de tous les rayons qui les -éclaboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à perte de -vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs -grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des -profondeurs d'ombre bâtonnées éternellement par des lignes de troncs -noirs. Un vague petit brouillard poussiéreux, couleur de toile -d'araignée, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs -moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, leurs -jaunissements d'immortelles, mettaient des deux côtés du chemin -l'apparence de jardins mortuaires abandonnés. - -Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères aux fleurs en -poussière, dans les champs de fougères brûlées et roussies, les routes -serpentant à travers les rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc -du sable, mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus -pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des nuages arrêtés, plombés -et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, répétant -avec leur solidité de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé -du ciel, çà et là , le feuillage grêle et décoloré d'un bouleau -frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de -froideur sauvage, où l'âpre intensité d'une désolation monochrome -montrait tous les deuils de nature du Nord! - -Mais la plus grande mort de tout était le silence, un de ces silences -que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterré tous -les bruits des silences de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le -voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ailés, la vie -invisible et présente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le -grain de sable: le froid et l'eau avaient tué l'insecte. Le coeur de la -forêt avait cessé de battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol -inanimé et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement. - -De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà guettait et rampait, -tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement -dans le lointain effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant -sourire, une dernière lueur de la maussade journée passait dans le bas -du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible -sérénité d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors -une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau détachait sa -tache de blancheur du sombre d'une allée, un éclair mordoré courait sur -le fouillis rouillé des fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir -dans un petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt, -derrière les gros chênes, les rochers gris avaient l'air de se répandre -et de couler dans un brouillard bleuâtre. Puis les ornières devant -Coriolis se brouillaient et s'emmêlaient en s'éloignant. - -A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne se perdant dans la -grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystère sinistre. Quand -il avait marché sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure -du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu l'_Allée aux -Vaches_, en enfonçant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du -terrain mou, entre ces murs d'obscurité, à travers ce sommeil de -l'avenue, réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait -avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, rêvant, avec une -certaine sensation troublée, à cette solennité terrible de l'immense -silence et de la vaste immobilité. - - - - -XCVII - - -Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser dans l'atelier du -paysagiste, regardant par-dessus l'épaule du travailleur absorbé ce qui -naissait magiquement sur sa toile,--c'était souvent un effet qu'ils -avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa -palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement, -avec l'accent traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les brosses -et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de -brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est -comme une montagne... J'ai de la peine à la porter... La brosse sèche -mord comme un burin, cela devient un outil résistant.» - -Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une -heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-même et du -creux de ses réflexions: «Il faut poser le ton sans le remuer, arriver à -modeler sans remuer la couleur... chercher à avoir les veines de la -palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après d'autres heures, -l'échauffement lui venant de son travail, une espèce de luisant blanc -montant à son front il recommençait à parler comme s'il se parlait à -lui-même. Il disait alors: «La palette est la décomposition à l'infini -du rayon solaire, l'art est sa recomposition.» - -Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de l'exécution, des -superstitions du procédé, il passait avec un ton de révélation à des -axiomes qui lui tombaient des lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme -des versets d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la -variété dans l'infini.» - -De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases énigmatiques, -enveloppées, mystérieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art. -Des fragments de théories lui échappaient, qui montaient à une certaine -philosophie de la peinture, allaient à l'_au delà _ du tableau, au but -moral de la conception, à la spiritualité supérieure dominant -l'habileté, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractère de -la peinture, de la sincérité qu'il disait la vraie vocation pour -peindre. A des bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire -du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes de -convictions ardemment personnelles, de croyances couvées, fermentées -dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu -à peu, s'entraînant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands -arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, des espèces de -longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'élevait par de -courts jaillissements de paroles à une suspecte et nuageuse formulation -d'idéalité d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable -et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement et de l'envolée -d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou. - -Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui aimait en -toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, éprouvait une -sorte de malaise à côté de ces idées, de ces paroles, de cette -esthétique. Les fièvres d'imagination, les griseries de cervelle, les -théories qui perdent terre lui avaient toujours inspiré une répulsion -native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur -et de recul. - -Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche -dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait -de laisser toucher à la santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et -il arrivait qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait pour -Manette, Coriolis sentait pour la société du paysagiste, tout en restant -l'ami de l'homme et de son talent, une espèce d'involontaire -éloignement. - - - - -XVCIII - - -Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue promenade par une de -ces nuits humides qui font apparaître dans un brouillard la lampe des -petites salles à manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du -coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole. - ---Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit! Crois-tu qu'il a -l'idée de passer l'hiver ici? - ---Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer un peu? - ---Parfaitement,--dit Anatole surmontant l'espèce de petite honte d'un -enfant surpris dans ces tentations chimériques auxquelles la lecture des -voyages entraîne les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à -raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme s'il se moquait -de lui-même, un de ces projets qui passaient de temps en temps dans sa -cervelle d'oiseau, et lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de -rêvasserie dans son lit avant de s'endormir.--Tu connais bien la cave -des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle... Il n'y a qu'à -boucher quelques petites fissures, l'affaire d'une poignée de bruyère... -Avec ça une porte d'occasion... je serai chez moi... Il y a bien un -Américain qui y a déjà demeuré... Je ferai ma cuisine... Qu'est-ce que -ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends... L'hiver, on dit -que c'est si beau... Il paraît qu'il y a des jours de givre dans la -forêt... un vrai décor en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le -printemps... et c'est là que moi, malin, je me livre à ma petite -industrie... Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent pas les -champignons, ils les laissent perdre... J'aurai une petite voiture à -bras... Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drôle à ça?... C'est que -je connais les espèces à présent... et bien... Ce n'est pas à moi qu'on -repasserait une fausse oronge... Tu vois l'affaire, une affaire -énorme!... Je me mettrai en rapport avec un grand marchand de la -halle... je lui fournirai des _ceps_, des _têtes de nègre_, des -_ombelles_... je ne te parle pas des girolles... Un vrai commerce... Car -enfin à Paris, un petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux -francs... et c'en est plein ici... Calcule... La forêt... ah! on ne sait -pas tout ce qu'elle peut rapporter!... - -Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses projets comme pour -n'en pas laisser la moquerie aux autres: - ---Non, on ne le sait pas... La forêt de Fontainebleau! Mais je parie -qu'on peut s'en faire, comme des lapins, cinq mille livres de rente, et -plus!... Tiens! une idée... une idée magnifique qui me vient à -l'instant... Tu sais bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits -bras et qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour d'un -arbre... Eh bien, mon cher, voilà un revenu... Je mets sur un morceau de -papier: le _Chêne de l'empereur_... _Élévation: tant... Circonférence à -hauteur d'homme: tant..._ Tous les chênes célèbres comme ça... Je fais -imprimer à Melun... format dune carte de visite... et un sou! je leur -vends un sou, pas plus... Des gens qui sont avec des femmes, ils n'y -regardent pas... ils m'achètent... Il y a des milliards d'étrangers dans -le monde... Ce sont les patards qui font les millions... Je gagne un -argent à devenir fou... et je fais bâtir un château où je t'inviterai à -passer quinze jours: on dînera en habit! - ---C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau pour l'exposition, -n'est-ce pas? Tu seras donc toujours aussi bête, vieil imbécile?... Eh -bien! est-ce qu'on va dîner?... Moi, c'est bizarre, je ne suis pas comme -Anatole: à mesure que je me promène dans la forêt, je trouve que ça -manque de gaieté... - ---As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?--dit Manette. - ---C'est affreux d'humidité... Et puis, ces maisons en grès, c'est comme -une cave... - ---Allons!--fit Coriolis,--il me semble que voilà un bien joli moment -pour revenir à Paris?... Le temps d'installer Anatole dans son -terrier...--et Coriolis se tourna vers lui en riant,--et nous partons, -n'est-ce pas, Manette? - ---Ah! flûte!--dit Anatole dégrisé de ses projets en les parlant et -tourné tout à coup au vent de Paris,--les champignons n'auraient qu'à -avoir la maladie l'année prochaine!... Et puis, mon avenir!... La -Postérité remarquerait mon absence... Rentrons dans l'Art! - ---Alors, le départ pour après-demain, par la voiture de Melun, à deux -heures? Nous serons pour dîner à Paris... - - - - -XCIX - - -Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver -les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles -quand on revient. - -En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder de vieilles -esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne venait pas à lui, et qui, -sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'était -contenté, à l'entrée de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les -fixer avec un regard de reconnaissance. - ---Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?--fit Anatole.--Voilà tout? -Pas plus de fête que ça? Voyons, voyons... - -Et il se pencha sur la bête couchée. - -Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis et pénibles, et lui -passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tête -sur son épaule, dans un mouvement incliné qui semblait chercher à y -dormir. - ---Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?... des chagrins? C'est -vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade... je t'ai joliment -manqué, hein? mais attends... - -Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole -commença à lui faire ses anciennes grimaces. Tout à coup le singe se mit -à tousser, et une quinte, coupée de petits cris d'impatience et de -colère, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout -de sa queue. - ---Ta rosse de portier!--lança Anatole à Coriolis.--Je te l'avais bien -dit, avant de partir... Il l'aura laissé avoir froid... Pauvre chou! -n'est-ce pas que tu as eu froid? - -Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné et ramassé sur sa -souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta -devant la chaleur du poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le -câlinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps -en temps, lui donnait à boire une cuillerée de l'eau sucrée qu'il avait -mise tiédir sur la plaque. - -Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. Il eut des hauts, -des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des réveils de vie, des -heures de gaieté, puis des tousseries, des quintes déchirées et entêtées -lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire -et d'égayer. - -Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par -terre à côté du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait -pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une -veilleuse. - -Le matin, lorsqu'il se levait, l'oeil doux et clair de l'animal suivait -le moindre de ses mouvements. Sa tête se soulevait peu à peu, et montait -tout doucement pour voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe -était presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux attachés sur -le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux -d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et -venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la porte -quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon était toujours dans la -même position, le regard d'une pensée fixe tournée vers la porte, tétant -mélancoliquement un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: on eût -cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le matin en pénitence. - -Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bête. Il -descendit à l'atelier, établit un petit plancher sur le poêle de fonte, -organisa une espèce de matelas avec des couvertures, remonta: - ---Viens, Vermillon,--fit-il. - -Vermillon le regarda. - ---Saute donc, vieux!--lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui. - -Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put -faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le -clouer par les pattes au lit. Il resta, jeté en avant, poussant des -petits cris, essayant vainement de bondir. - ---Ah! nom d'un chien!--dit Anatole en le découvrant,--il a le train de -derrière paralysé! - - - - -C - - -Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de -dessins modernes qui avait attiré aux Commissaires-priseurs, dans une -des grandes salles de l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa -vie, son commerce, son goût ou son genre. - -Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, Chassagnol -absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux et laissant -échapper des gestes. - -Tout à coup Coriolis s'arrêta: - ---Oui, une feuille, une tuile sur un toit... deux choses comme ça dans -le ciel...--et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans -l'air,--c'est signé, c'est de lui... Une personnalité du diable ce -mâtin-là ! - -Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui paraissait ne pas -l'avoir entendu. - -Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout net, et faisant -faire halte à Chassagnol: - ---As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le camp à côté de lui? Tous -les autres, ça paraît ce que c'est: des modernes... Lui, ses tableaux... -ça recule, ça s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'oeuvre... - ---Ah çà ! de qui parles-tu? - ---De Decamps, parbleu!--fit sourdement Coriolis. - -Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa bouche ce nom que -Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres. - ---Eh bien, oui, de lui,--reprit Coriolis.--Je l'ai assez discuté et -chicané pour lui rendre justice. - -Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie vaincue, il -se mit à vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres, -ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent à une -succession de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels ils -semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les choses dont ils parlent. - -Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance pittoresque -de ce dessinateur s'avouant incapable de «flanquer sur ses pattes» une -figure de prix de Rome, et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche, -cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses -dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître imprimées aux -flancs brûlés d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait nié -lui-même autrefois, du coloriste écrasant, tuant tout autour de lui. Il -trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pénétrante des -choses, une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment. - ---Des ficelles! allons donc!--s'écriait-il.--Est-ce qu'on est Decamps -avec des ficelles? Qu'est-ce que ça fait le procédé? Pourquoi alors ne -reproche-t-on pas à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les -pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la manière dont -il a préparé son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on -vous dit: Verdier! qu'il a volé, Verdier! un faux Lebrun!... Ils me font -mal! - -Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu à la vente, -les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le désolé de la pluie, une -trombe dans le buisson de Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un -champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main, -sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois -presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de -campagne. - -Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait -frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel -grand décor mystérieux et sourd il bâtit avec les bois de cyprès autour -des lacs, quels arbres sacrés il tire de terre pour y accrocher le -carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, -cyclopéens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de -temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, à des gradins de -Cirque autour d'une arène d'Histoire, tassés, plissés souvent sur -l'horizon comme le bas de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres -d'or, de sang et de feu comme une échelle de Jacob. - -Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces sentiers -perdus, ces routes abandonnées, suspectes, aventureuses, où le peintre -de la mélancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le -Pâtre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers -sauvages, vus plus grands que nature, élevés par le caractère, l'aspect, -la sculpture du haillon à une espèce de style héroïque moderne. - -Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de force suprême -que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et toutes les pages de style de -Decamps lui repassant dans la tête, il citait, en s'animant, en devenant -éloquent sous une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses, -fumantes de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs barbares où de -petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il -citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque -chose de fauve dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!» - -En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était empli les yeux à -l'exposition pendant une demi-heure, il rappela à Chassagnol cette bande -de ciel ouaté de blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un -tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des massifs de -rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès noirs percés de jours, -cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant -sur des plâtres tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons -de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, ce craquelé -de la muraille chatoyant sous les traînées du pinceau, l'égrenage du -ton, l'émail de la pâte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons -coulant en larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, où le -coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau -vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste -couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il -évoquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumière, -son ombre, la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas des -colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, la mare sourde et -fumante aux eaux de sombre transparence, piquées çà et là d'un feu -d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre précieuse avec -lesquels jouent les gamins des _Mille et une Nuits_. Au bout de cela, -Coriolis dit rêveusement: - ---Ah! mon cher, l'Orient... l'Orient!... Moi je n'ai fait que de la -cochonnerie... - ---Laisse donc,--fit Chassagnol,--tu as tes qualités à toi... de -très-grandes... - ---De la cochonnerie, je te dis!... Une turquerie intelligente, -spirituelle, coloriée, avec des qualités comme tu dis... oh! beaucoup de -qualités! Mais jamais la note extrême... Et sans cette note-là , vois-tu -en art... Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi... -Mais c'est mieux, c'est... tiens, je ne sais pas quelque chose -au-dessus... Vois-tu, c'est un Orient... un Orient... - ---L'Orient de la poésie de _Child-Harold_ et de _Don Juan_, dans -du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?... Du Child-Harold -rembranisé...--répéta deux ou trois fois Chassagnol. - -Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans -lui parler, dîner chez lui. - - - - -CI - - ---Eh bien! comment est-il aujourd'hui?--demanda Coriolis à Anatole qui -apportait Vermillon pour l'installer sur le poêle. - -Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête. Et il se mit à -arranger la couverture, la bourrant en traversin sous la tête du singe. - ---Oh! qu'il pue!--dit Manette en regardant Vermillon par-dessus l'épaule -de Coriolis qui était venu le caresser, et elle alla se rasseoir, à -distance, au fond de l'atelier. - -Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse, de l'élasticité -animale, faisait peine à voir chez Vermillon. La paresse dolente, la -peine de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa -diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en -faisaient comme un petit malade approché tout près de l'homme et de sa -pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la souffrance des animaux. -A tout moment, le pauvre petit malheureux soulevait sa tête, se -retournait, changeait de pose et de place, donnant le déchirant -spectacle de l'agitation continue dans l'incessant malaise et l'angoisse -de toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait en -grognant de petits: _hun, hun_. Une respiration visible et pénible -courait sous la maigreur de ses côtes. Des frémissements nerveux lui -fronçaient le front, relevant au-dessus de ses sourcils sa houppe de -poils, et des crispations plissaient la chair de poule de son petit -mufle aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, ses yeux -fermés laissaient voir une tache rouge, une meurtrissure de sang -extravasé, qui faisait paraître plus bleu le bleuissement de ses -paupières. Il restait longtemps avec un seul oeil ouvert et veillant; -puis, il s'enfonçait dans ce sommeil des malades, accablé, assommé, qui -ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait de côté ses yeux -agrandis de souffrance, où passait du désespoir et de la prière de bête. -D'autres fois, il avait des regards circulaires qui faisaient le tour de -la pièce, et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards pleins -de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme la stupéfaction de sa -souffrance, de son immobilité, de la corde qui pendait du plafond sans -qu'il s'y balançât. On eût cru que par moments, dans la lente douceur de -ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y avait l'étonnement de -voir le soleil jouer sans lui à la fenêtre. - -De petites secousses de douleur faisaient donner à ses mains des coups -nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient qui remuaient ses poils -et en ouvraient les épis comme un souffle. Ses jambes avaient des -allongements de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à -branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts pour se dresser -et se soutenir sur son séant, à l'aide de ses petites mains faibles qui -se soulevaient de temps en temps et mettaient leurs deux petits poings -crispés contre ses tempes,--un mouvement que les deux amis avaient vu -dire, dans des agonies d'hommes: _Mon Dieu! que je souffre!_ - -Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en retourna à son -chevalet. Anatole resta près de Vermillon, lui relevant de son mieux la -tête sous des bourrelets de couverture, le retenant doucement des deux -mains dans les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait -en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle. Puis, il -restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal qui boit, avec son -petit bras pendant; ou bien encore, il se tenait, de grands moments, -appuyé sur le dos de ses mains rebroussées et montrant leur paume -jaunâtre, les coudes élevés de chaque côté de son dos comme les pattes -d'une sauterelle prête à sauter, la tête toute en dehors de la plaque du -poêle, immobile, en arrêt sur une feuille de parquet. - -La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats, vivaces et -nerveux, se débattait cruellement dans ce malheureux petit corps. -C'étaient des secousses, des tressautements, des étirements, des -tortillements inapaisables, des élancements, tout pareils à ces -dernières révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres d'un -malade, les pieds hors du lit, la tête dans le mur. Il essayait de -s'arc-bouter, de se cramponner tout autour de lui; et sa main, sortie de -sa couverture, se nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec -l'étreinte d'une griffe d'oiseau serrant une branche. - -Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte de vieillesse -descendait dans le creux de l'amaigrissement de ses petits traits. Des -tons malsains de corruption se mêlaient peu à peu sur sa face à un -jaunissement de vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de -nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements -d'immobilité et de refroidissement faisaient déjà monter de la mort dans -le petit corps où la vie n'était plus guère que le mouvement du globe de -l'oeil sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre d'un -regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa tête eut un -renversement suprême: elle bascula toute en arrière, avec un subit -renfoncement dans les épaules, en découvrant le dessous blanc de son -menton. Au bout de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains -serrèrent leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses -coururent, en serpentant, tout le bas de son corps. Un mouvement -furieux, semblable à la détente d'un ressort qui casse, agita une de ses -jambes qui battit désespérément dans le vide... Puis ce fut une -immobilité où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la plante -des pieds. - ---Tiens! il pleure!... Anatole qui pleure vraiment!--fit Manette. - -Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur le cadavre du singe, -et le jour la faisait briller au bout d'un poil. - ---Moi, je pleure?...--fit Anatole honteux, et se dépêchant de sécher sa -larme avec du cynisme:--Ah! sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il -voulait un prêtre... - ---Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard d'Anatole -revenir au singe; et il jeta la couverture sur le singe. - ---Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse de ça?--fit Manette. - ---Pas la peine, ma petite,--lui dit Anatole en lui arrêtant le bras d'un -geste dramatique.--C'est papa que ça regarde! - - - - -CII - - -Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre dans un coin de -l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre -de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un -paletot sur sa vareuse, mit son chapeau. - ---Où vas-tu?--lui demanda Coriolis. - ---Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne coûtent rien. - -Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale d'un de ces -grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son -paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en -écartant un petit peu de la toile. - -A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit -une allée à droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de -solitude où l'on pût faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du -monde partout, et pas un bout de désert. - -Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de -Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit à attendre l'heure du -dîner en se faisant verser une absinthe. - -Après le premier verre, il en redemanda un; après le second, un autre. -Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour -griser Anatole: au troisième verre d'absinthe, il était «raide comme la -justice». - -Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans le plâtre, de -trous de queues de billard qui y avaient fouillé du blanc. Il regarda le -paquet de serge verte posé sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et -l'attendrissement de ses pensées lui échappant dans un monologue de -pochard:--Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser -que tu es là ! ratatiné, tout froid... C'est ça, toi! ça!... plus que ça, -rien que ça!... On me prend, vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte -de l'ouvrage en ville... Des imbéciles, laisse donc... Qu'est-ce que ça -me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, dans cette -grande canaille d'éternité!... Te laisser ramasser par un chiffonnier, -par exemple... comme elle voulait, elle... pour que je te trouve -empaillé sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une -scène à personnages!... Ah! bien oui, plus souvent!... C'est moi qui -vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras pas embêté... dans -un joli endroit où tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la -tête... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois... -C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu? - -Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté de la sienne. Il -demanda à manger à la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le -rata du jour, il ne put y goûter. Il avait comme un malheur qui lui -barrait l'estomac et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une -impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue. - -Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en -buvant:--Hein? Vermillon,--fit-il en se penchant,--plus de petits -verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose -là -dedans... - -Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:--Viens!--et alla payer -au comptoir. - -Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et -moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nuée flottante -et transparente, traversée, pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse -de la lune qu'elle voilait. - -Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, quand un -morceau de la lune jaillit du nuage déchiré. - ---Bravo l'effet!--fit Anatole.--Le tableau de Girodet... l'enterrement -d'Atala, gravé par monsieur... monsieur... Tiens, voilà que je ne sais -plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon, -vois-tu? Le soleil avec un crêpe... un enterrement nature, et soigné! Tu -as le ciel à ton convoi... la lune, rien que ça! Première classe, -franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures... - -La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à fait levée dans -le ciel irradié d'une lumière de nacre et de neige, inondé d'une -sérénité argentée, irisé, plein de nuages d'écume qui faisaient comme -une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur -laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés -mettaient comme des arborisations d'agate sur un fond d'opale. - -Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à s'étendre. Le ruban -blanchissant des allées s'enfonçait très-loin dans des taches de noir. -Une voiture qui riait passa; puis un pas. - -Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha cinq minutes, -s'arrêta comme un homme qui a trouvé: il était dans une petite -clairière. L'éclaircie était mélancolique, douce, hospitalière. La lune -y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, -presque angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient çà et -là , des clartés molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de -ramures fines et poussiéreuses, paraissaient des bouquets de marabouts. -Une légèreté vaporeuse, le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres, -ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous -la lune, entre les branches, un peu de cette âme antique qu'a un bois de -Corot, faisaient songer devant cela à des Champs-Élysées d'âmes -d'enfants. - -Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de loin en loin, et -le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante, à l'horizon. - -Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de la clairière, se -détachant du massif; la lune écaillait un peu le bas de leur écorce. -Anatole défit, tout auprès, le noeud de son paquet: les paupières -entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux -horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents -blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau contracté et retiré. - -Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à creuser. Et tandis -qu'il travaillait, un chantonnement nègre lui vint aux lèvres, une -espèce de bercement funèbre, comme si, avec le gazouillis des chansons -que Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de l'oreille de -Vermillon. - -Il marmottait:--Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi -lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis -là -dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus -souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le -bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli, -Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forêts vierges à Vermillon... -boire aux rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des -noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où il n'y a pas -d'hommes... Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie... -Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon -retrouver ses amis... Vermillon là -haut! Vermillon, amour! oiseau! -étoile!... petite fleur bleue! pervenche! Psitt!... plus rien! Dansez, -Canada! - -Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa main, Anatole tâta: - ---Ah! mon pauvre frileux,--dit-il sérieusement et tristement, avec un -son de voix dégrisé,--tu vas trouver la terre bien froide... - -Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières comme à une -personne. Il lui déroidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit -dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et, -quand il eut marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à -fumer une longue cigarette silencieuse. - -Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant quelque chose -de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous -terre. - -Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le coeur ivre, étourdi -et remué. Il tomba sur le premier banc dans une grande allée, s'allongea -tout de son long, un bras, une jambe pendants, et là s'endormit. - -Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait plus de lune, -et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé. - -Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à une porte du bois, -vit de la lumière à un poste de douaniers, entra là , demanda à se -chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette -bouteille-là et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le -matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, ne put rien tirer -de ses souvenirs abrutis que cette phrase:--Les gabelous, -très-gentils!... très-gentils, les gabelous... - - - - -CIII - - -Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le voir commencer -quelque grand morceau, une oeuvre importante à son retour de -Fontainebleau, après un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis -continuait à ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et -s'en allait errer dans Paris. - -Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus opposés; il -coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant -lui, fouillant, d'un oeil chercheur, dans les multitudes grises, dans -les mêlées des foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé -d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un -dessin sortant d'un groupe. Puis, accroché par un individu bizarre, il -se mettait à suivre, pendant des heures, l'originalité d'une silhouette -excentrique. Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque de -l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce regard qui les -gênait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de -les pénétrer à fond. - -Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moitié de -la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui -attrapent l'instantanéité d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort -d'une attelée de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc de -jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des démolitions, le -hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un -enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse -enveloppante avec laquelle un ouvrier herculéen porte son enfant dans -des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort -de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, ému, -qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journées de fatigue, -souvent stériles, mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en -quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une de ces rencontres -soudaines de la réalité pareilles à une illumination de son art. - -Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se graver dans la -mémoire une tête de mendiante aveugle, le plus beau des visages -douloureux que la peinture ait jamais rêvés: un profil de vieille femme -octogénaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une -tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, sculptée par toutes les -misères, les joues remuées et tremblantes du souffle d'une petite toux, -le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau -d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une chose usée; une tête de -Niobé aux Petits-Ménages et de Reine en madras, dont les cheveux gris, -le cou tendu et plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie -de statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des gens du peuple -qui passaient. - -D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les types saillants, -essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la -physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps, -d'une époque, d'une humanité:--le caractère, qui passe comme un coup de -pouce artiste sur ces figures fiévreuses, agitées; le caractère qui -marque et désigne pour l'art la face des pensées, des passions, des -intérêts, des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa -curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent le regard si -loin du vague sourire dormant des Eginètes et de la divine placidité -grecque; ces visages travaillés d'idées, de sensations, de toutes les -acquisitions d'activité morale de l'homme, éreintés par la complexité -des préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, le labeur -enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent -dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous -le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui traînent -leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la -méchanceté des instincts sous la féminilité d'une tête de Faustine, ces -tournures d'inventeurs, portés par leurs jambes qui vont, monologuant -sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur. - -Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable -beauté de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprévues, ces -mines chiffonnées et rayonnantes, ces petites personnes étranges, -fleuries entre deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière -d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier à -rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles -maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, pâles de -veilles, et comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse et de -luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisité de -grâce, une rareté d'expression, un air de cette suavité souffrante, de -cette mélancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement -des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur -le visage des petites ouvrières. Un jour, il emporta dans son souvenir, -pour une étude qu'il commença le lendemain, le visage de la fille d'une -portière, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si -blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle -faisait rêver à un ange malade. - -Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un -grand malaise, l'inquiétude qui prend un homme quitté par une religion -de jeunesse. Il était à ce moment critique, à cette heure de la vie d'un -artiste où l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience de -son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxiété où, tâtonnant de -son avenir, tiraillé entre les habitudes de son talent et la vocation de -sa personnalité, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment -d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles façons -de voir, de sentir, de vouloir la peinture. - - - - -CIV - - ---Vrai, la terre tourne? - -Manette posait pour une répétition du _Bain turc_, commandée par un -banquier de Rotterdam à Coriolis qui faisait effort dans ce travail pour -se rattacher à sa peinture passée. - -Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse que la terre -tournait. - ---La terre tourne? Ça sur quoi je suis?--reprit Manette en regardant en -bas: elle avait l'air d'avoir peur de tomber.--Ça tourne? - -Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander s'il ne se -moquait pas d'elle. - -Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne savait pas, et -comme il le lui expliquait aussi mal qu'il le savait: - ---Ne continue pas,--lui dit-elle tout à coup,--il me semble que j'ai mal -au coeur, avec tout ce que tu me dis qui tourne... - -Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette... Mais il n'était pas en -train. Il grondait, tout en brossant, contre la hâte singulière que -Manette avait de le voir finir cette toile. - ---Ton corps,--finit-il par lui dire,--eh? mon Dieu, ton corps, il ne va -pas changer d'ici à huit jours... - ---Tu crois?--fit Manette. Et elle laissa tomber de la pointe rose de sa -gorge jusqu'au bout de ses pieds, sur la virginité de ses formes, le -dessin de sa jeunesse, la pureté de son ventre, un regard où semblait se -mêler l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une statue qui -se pleure. - ---Ah!--fit Coriolis. - -Il avait compris. - ---Oui...--dit Manette en baissant la tête, avec le ton d'une femme qui -va pleurer. - -Coriolis se sentit une secousse au coeur. Mais aussitôt, honteux de -cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec une ironie: - ---Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu veux? nous sommes dans -des siècles chipies et prudhommesques... Autrefois, dans un pays -d'antiques, un pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un -modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je me suis laissé -dire... On l'appelait Laïs... Il lui arriva... ce qui t'arrive... Cela -fit une révolution dans le pays... L'Institut de l'endroit où il y avait -des peintres aussi coloristes que M. Picot, et des marbriers un peu plus -forts que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de -désolation... Les dessinateurs en masse déclarèrent qu'ils ne -trouveraient jamais la correction de M. Ingres, si on laissait la nature -abîmer leur modèle... Il y eut des rassemblements, des articles de -petits journaux, des commissions, des sous-commissions, tout ce qui -constitue un mouvement national... Et l'on finit par mener Laïs à Cos, -chez un fameux médecin que tu as peut-être vu dans une gravure, le nommé -Hippocrate... - -Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa plaisanterie, -devant l'expression de Manette, la fixité de la pensée de ses yeux. - -Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses genoux, et -appuyant sur elle le sérieux de son regard, il fouilla jusqu'au fond de -sa tentation. - -Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît pas rougir. - - - - -CV - - -L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole continuait à y -jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette y mettait l'enchantement de -sa personne. - -Quand elle était là , dans l'atelier, vêtue d'une robe blanche, sur -laquelle tranchait un petit châle d'enfant d'un rouge sang de boeuf, la -taille dénouée et toute alanguie des paresses de la femme grosse, belle -d'une beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,--Coriolis oubliait tout. - -Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée dans son amour -pour cette femme qui remplissait et animait sa maison, lui faisait la -vie coulante et facile, lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez -lui un de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on ne sent -pas. - -Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements qui font du -modèle la maîtresse naturelle de l'artiste. Au milieu de cette ignorance -de peuple qui ne lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de -ces connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. Manette -avait vu peindre et savait comment se fait de la peinture. Les choses du -métier de l'art lui étaient familières: elle en connaissait le nom et -l'usage. Elle ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile. -Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet. Elle s'entendait à -laver des brosses, et elle reconnaissait vaguement des tons distingués -dans une toile. En un mot, elle était «_du bâtiment_». - -Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle lui plaisait en -se suffisant à elle-même, en se tenant compagnie, en se passant des -sociétés de femmes, en ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa -froideur au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans cette -existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble de qualités -soumises, une docilité gracieuse à ce qu'il disait, à ce qu'il voulait, -une obéissance à ses idées, une sorte d'aimable effacement de caractère: -elle ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités sur des -mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et qui, tout à coup lui -mettant un coup de rouge aux pommettes, la rendaient un moment boudeuse -ou colère avec de petits gestes de sauvagerie méchante. - -Aussi un attachement de gratitude et de confiance venait-il à Coriolis -pour cette maîtresse si peu absorbante, d'apparence si détachée de tout -désir de domination, et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée -d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à côté d'elle. -Elle était pour lui dans sa vie du calme et du repos, une compagnie -bonne pour ses nerfs d'artiste. Dans sa société tranquille, sa douce -présence, les demi-paroles de sa bouche, les demi-caresses de ses mains, -il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues du peintre, -endormait ses contrariétés, ses prévisions mauvaises, ses tourments -d'imagination... - -Et il lui semblait que cette jolie créature apathique dégageait autour -d'elle la paix, la santé, la matérialité d'un bonheur hygiénique. - - - - -CVI - - -Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de -s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme -de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement -de l'intérieur, la tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse -et des pantoufles. - -Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de longues pipes -méditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui -étaient venus manger sa soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait -jusqu'à minuit. - -Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole: - ---Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le -papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais -qu'il y avait quelque chose là ... Il me semble que tu y viens... - ---Eh bien! oui, j'y viens... Je me débattais contre moi-même en te -combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'étais dans une -autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnaître qu'on se -blouse... Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie... La turquerie, -bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant, -c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-là ... désorienté... Tiens! -c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher... -Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres -exercices... Tu verras ce que je veux faire... - ---Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une -bonne idée que tu as là ... Eh bien! vrai, ça me fait plaisir, beaucoup -de plaisir... parce que... écoute... Je me disais: Coriolis qui a ça, un -tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un -sensitif... une machine à sensations... lui qui a des yeux... Comment! -il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, -cet animal-là ... Non, non, non...--répéta Chassagnol avec un rire bête -et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands -peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé -le Beau? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, qu'à un -peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau -quelconque, plus ou moins à fleur de terre, saisissable et -exploitable... C'est une question de creusage, ça... Il se peut que le -Beau d'aujourd'hui soit enveloppé, enterré, concentré... Il faut -peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope, -des procédés de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce -que Balzac n'a pas trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la -saleté des choses modernes? dans un tas de choses où les siècles passés -n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour -l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art -dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On -vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un -Bronzino dans notre école, je réponds qu'il trouverait un fier style -dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir -peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres -de brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits de nuage... -Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera -des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires -de notre vie sociale... Ah! cette question-là , la question du moderne, -on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre -temps, un épatement de bourgeois: le _réalisme_!... parce qu'un monsieur -a fait une religion en chambre avec du laid bête, du vulgaire mal -ramassé et sans choix, du moderne... bas, ça me serait égal, mais -commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la -vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si -justement l'autre jour le génie, la griffe du lion, chez un peintre... -Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain -qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon... à côté de l'homme, il y -a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en -toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de -n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe, -l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la -mine!... et dire que cette femme-là , la femme du dix-neuvième siècle, la -poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur -de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisières, -les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du passé sur -l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à -présent? tiens! sur le cimetière de l'Idéal... Mais vois donc David, -David qui a jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur, -David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son -Marat!... Le moderne, tout est là . La sensation, l'intuition du -contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous -sentez frémir vos passions et quelque chose de vous... tout est là pour -l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut... Ah! je -sais, il y a des articles de rêveurs, des enfileurs de phrases à sang -blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son époque, remonter au -répertoire du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme -alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!... ça rentre dans les -individus métempsycosistes et transposés qui ont besoin que les choses -où les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la -noblesse, de l'actualité ou du génie... Le dix-neuvième siècle ne pas -faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un -siècle qui a tant souffert, le grand siècle de l'inquiétude des sciences -et de l'anxiété du vrai... Un Prométhée raté, mais un Prométhée... un -Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un siècle comme cela, -ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de malade, ses visages de -fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer, -qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et qui se -trouvera... Après ce grand grisailleur douloureux, Géricault, il y a eu -un homme, tiens! Delacroix... c'était peut-être l'homme à cela... un -tempérament tout nerfs, un malade, un agité, le passionné des -passionnés... Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une -bêtise, un idéalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans -ce sacré dix-neuvième siècle!... C'est que, sacristi! il y en a pour -tous les goûts... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps, -les scènes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, -de l'épique dans ce temps-ci... Vous pouvez être un peintre d'histoire -du dix-neuvième siècle... et un fier! toucher à des émotions humaines -qui seront un jour aussi classiques, aussi consacrées que les plus -vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, même après -Gros... Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! Mais nous -avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des épopées à la -journée, un certain Napoléon qui ramassait tous les jours de la gloire à -peindre... L'incendie de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de -l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-être un -peu pâli depuis la retraite de Russie... Voilà des cadres! voilà des -pages! Il y a tous les soleils là -dedans, et de l'homérique tant qu'on -en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne -en a donné des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du -monde... Depuis 1789, il en pleut des scènes dans les révolutions de -France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos -Atrides!... Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage de la -Loire à Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier -des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage... -quatre-vingt mille personnes entassées... l'eau où l'on entre... les -chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fumée, les _bleus_ par -derrière... La Loire jaune, plate et large avec une île au milieu comme -un radeau... et le bord, là -bas, noir de gens passés et plein de leur -murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela... -les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant, -pêle-mêle, les prisonniers républicains, les chapeaux avec des -sacrés-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas -porté par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes, -des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration d'une -guerre civile en déroute!... Et là -dedans des déguisements, comme ces -cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au -théâtre de la Flèche, la défroque du _Roman comique_ tombée sur l'épaule -d'une légion thébaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est -grand comme le Passage du Nil! - ---Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant pas -entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni -renaissance... - ---Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant -le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_. - ---La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et -puis, non, ce n'est pas ça... Il faudrait une ligne à trouver qui -donnerait juste la vie, serrerait de tout près l'individu, la -particularité, une ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait -quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de La Tour, -d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris à dessiner, -qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien, -c'est bête ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, -un dessin... oui, plus humain, ça me rend mon idée. - - - - -CVII - - -Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. Elle s'y était -peu à peu et de jour en jour installée, établie. De cette pose dans la -maison qu'a la maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans -la commode, de la pose sur la branche où la femme, mal à l'aise avec les -gens, effarouchée de ce qui entre, humble, inquiète, furtive, tremble au -vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage du -lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, à cet air de -maîtresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son -geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement de sa robe sur un divan, -qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les -domestiques s'adressent à l'homme, et consultent du regard Monsieur -avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commençaient à être pour le -service la volonté de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier -ne la traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait chez eux -comme un accord tacite pour reconnaître en elle la maîtresse officielle, -la femme à demeure, ancrée dans le domicile, dans la vie de leur ami, -montée à l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle, -la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait à -peu près comme une personne mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un -mot un peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement, -que Manette elle-même ne put s'empêcher d'en rire. - -Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce changement. Il -s'était fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par -la lente et progressive infiltration de l'influence féminine, par -l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements, -pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le -pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout ce qui se détache à la -longue, dans l'amollissement du ménage, de la force de l'homme pour -aller à la faiblesse de la femme. - -Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: elle était -une mère. - - - - -CVIII - - -En devenant mère, Manette était devenue une autre femme. Le modèle avait -été tué soudainement, il était mort en elle. La maternité, en touchant -son corps, en avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande -révolution intérieure s'était faite secrètement au fond d'elle. Elle -s'était renouvelée et avait changé de nature, comme dans un dédoublement -de son existence qui aurait porté en avant d'elle et de son présent tout -son coeur et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature -paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite d'une -inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la -mère, la juive avait jailli. Et la persévérance froide, l'entêtement -résolu, la rapacité originelle de sa race, s'étaient levés des semences -de son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de femme rêvant de -l'argent sur la tête de son enfant. - -Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé et caché chez -Manette. Elle ne montrait rien de ces avidités ambitieuses qui -s'agitaient en elle. Elle n'avait point demandé au père de reconnaître -son fils. Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans -ces heures où la femme est comme une malade douce et sacrée, elle -n'avait pas laissé échapper un mot, une allusion au sort de ce fils. -Jamais il ne lui était échappé une de ces paroles qui cherchent et -tâtent, dans la charité ou la générosité d'un homme, le père d'un enfant -naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, écarter de -Coriolis toute idée d'avenir, toute préoccupation d'engagement et de -lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises -éveillées par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que -par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair. - -Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. Le temps était -pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle, -apporter à ses semblables, à d'anciennes camarades, la fortune de leurs -rêves, faire monter des modèles à la société, au mariage, à la richesse, -donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de châles, à -celle-là , un château et une couronne de comtesse: elle le laissait agir, -patiente et ferme dans l'assurance de ses espérances. Elle se confiait -aux circonstances, aux hasards favorables, à la Providence de l'imprévu, -à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, aux héritiers du peuple -d'Israël, chargés de mener à bien leurs affaires; elle se confiait à -l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses -pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa -chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrivée de tout ce -qu'elle désirait. «Moi, d'abord,--disait-elle tranquillement,--je suis -d'une religion où tout réussit.» - - - - -CIX - - -A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait dans l'atelier sa -grande tirade sur le moderne, Coriolis s'était mis à attaquer deux -grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue, -le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition -universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples, -allait donner le monde pour public à sa grande et hardie tentative. - -A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en même temps que -le dégagement complet du coloriste annoncé par le _Bain turc_, un -renouvellement du peintre, de ses procédés, de ses aspirations, de son -genre. Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: _Un Conseil de -révision_ et l'autre: _Un Mariage à l'église_, Coriolis apportait une -pâte de couleur se rapprochant de la belle pâte espagnole, de larges -harmonies solides et sévères, où ne restait plus rien des tons claquants -de sa première manière, une étude rigoureuse de la nature, une -accusation caractéristique de la réalité. - -Le sujet de la première de ces toiles, la _Révision_, lui avait permis -ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent si rarement les sujets -modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe, -un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se -détachaient çà et là . Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les -personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les -têtes de fonctionnaires, l'académie d'un jeune homme examiné par le -chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième -siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean, -s'agitaient avec les turbulences et les émotions des loges du _Cirque_ -de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux. - -L'autre tableau de Coriolis, _Un Mariage à l'église_, représentait une -messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. Le moment choisi par -Coriolis était celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le -poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques ressemblant -à des génies de l'hyménée en collégiens. Derrière les mariés, se -voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang. -Beaucoup de femmes étaient complétement retournées ou de profil, -regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage et de la messe -sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginités séchées, -pointaient çà et là . Du milieu de la légèreté des élégances, se levait, -dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main -gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de -satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la -barbe grise rebroussées par son col de chemise, sa grosse oreille -détachée et coupée par le linge roide, son grand baudrier amarante et or -traversant son habit chamarré et lourd, ses basques se perdant sur ses -mollets bas et farnésiens, enfermés dans un coton blanc dont ils -faisaient crever les mailles. Au delà de la balustrade, dans les stalles -de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles -silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lèvres -avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office penché sur un -livre dont la tranche dorée avait une lueur de la flamme des cierges. -Dans le choeur, comme dans une rose de lumière, se perdaient des enfants -de choeur à ceintures bleues, à robes de dentelles, l'officiant en -chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les -candélabres allumés et dont les feux montaient dans le scintillement -criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes ces splendeurs, -un coin de bas côté près du choeur rassemblait, au-dessous d'un tronc -d'offrande, une vieille femme à genoux par terre, un bonnet sale et -troué laissant voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune -mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée sur un parapluie, -avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un -instrument de supplice; une mère du peuple portant un enfant qui dormait -tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en -pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses -poches, et une miche de pain sous le bras. - - - - -CX - - -Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant l'indifférence -qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition. - -Le public, cette année-là , allait aux grands noms d'Ingres, de -Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait sur les écoles -allemandes, anglaise, sur l'art étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son -attention avait trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts -nouveaux de l'art français. - -Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion faite que -la question de la représentation du moderne en peinture, soulevée par -les essais, hardis jusqu'au scandale, d'un autre artiste, était -définitivement jugée. La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit -entre elle et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas -tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait, un réalisme -cherché en dehors de la bêtise du daguerréotype, de la charlatanerie du -laid, et travaillant à tirer de la forme typique, choisie, expressive -des images contemporaines, le style contemporain. - -Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne parla de lui que pour -le plaindre de cette singulière idée. Et, au moment de clôturer son -salon, dans un méprisant post-scriptum, le patriarche de l'éreintement -classique l'accablait sous ce cliché de sa critique: - -«... Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, de deux toiles -sur lesquelles notre critique nous semble appelée à dire un dernier mot. -Quoique le public en ait fait justice, il nous semble de notre devoir -d'insister sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives, osées -par un peintre qui avait donné quelques promesses, et autour duquel la -camaraderie avait essayé de faire quelque bruit... Quand de tels -symptômes se produisent, quand le trouble de l'art se révèle par de tels -signes, il faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on peut -suivre les déviations et les défaillances de l'école moderne... Comment -l'auteur de ces deux pauvres et regrettables toiles, un _Conseil de -révision_ et une _Messe de mariage_, n'a-t-il pas compris que la grande -peinture était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune du -moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait presque un blasphème -à vouloir faire du nu, du nu divin, du nu sacré, avec le nu d'un -conscrit? Comment n'a-t-il pas compris que la toilette a besoin de -perdre son actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse -éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer les maîtres?... A -Dieu ne plaise que nous voulions décourager les jeunes talents! Mais il -y a là , nous ne pouvons le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand -abaissement. Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute et -primitive destination de la peinture, c'est descendre l'art à la -photographie de l'actualité. A quels abîmes de ce qu'on appelle -maintenant «le vrai contemporain» veut-on donc nous entraîner? -Supprimera-t-on dans la peinture l'intérêt moral, la perspective du -passé, tout ce qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère -commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible impression, en -songeant que c'est devant l'étranger, à l'Exposition des grandes oeuvres -de l'Europe en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un -peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils -échantillons de la décadence de notre art... Sans doute, il n'y a pas à -craindre que de tels exemples prévalent jamais: la France, si fidèle au -sentiment et au bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la -noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits clairvoyants ne -peuvent s'empêcher de voir l'art actuel menacé, comme l'École grecque -après la mort d'Alexandre, d'une invasion de ces peintres de moeurs -vulgaires qu'on appelait alors des _rhyparographes_... Les barbares sont -toujours aux portes de l'art, ne l'oublions pas; et il importe à tous -ceux dont c'est la charge, à la critique, dont c'est la mission, au -gouvernement, dont c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour -les talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la peinture sévère, -résistant aux basses sollicitations de la mode, du succès et du public, -défendant la tradition, disons-le, la religion de cet art élevé dont -l'École de Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.» - - - - -CXI - - -Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent dîner chez -Coriolis. - -Manette, qui commençait à donner sa petite opinion, le soutenait dans la -maison, disant à Coriolis qu'elle ne comprenait pas comment il vivait -entouré de gens qui ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il -repoussait les avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position, -de relation honorable, et capable plus tard de lui être utile dans le -chemin de son avenir. - -Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre un secret plaisir -aux chamaillades, aux petites disputes taquines, aux asticotages entre -Anatole et Garnotelle, chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble. -Anatole se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et il était -bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, il n'_attrapât_ -pas son ancien camarade. - -Un soir, il ne lui avait encore rien dit. - ---Eh bien! mon vieux,--fit-il après dîner, en allant s'asseoir auprès de -lui, et en lui frappant amicalement sur la cuisse,--on dit donc que tu -te présentes à l'Institut... Comment! nous allons avoir un ami qui a -encore des cheveux avec des palmes vertes?... Merci! de la chance... - ---Oh! oh!--dit Garnotelle,--je me présente... mais voilà tout... Je sais -que je n'ai aucune chance... que je suis tout à fait indigne... Mon -Dieu! ce sont mes camarades... On m'a un peu forcé la main... Oh! je ne -serai pas nommé... Mais enfin, je l'avoue, je serais très-content, -très-flatté, si tu veux, que mon nom fût sur la liste des candidats... - ---Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras... Farceur, va! -laisse-moi donc tranquille... Tu as des chances, des chances... Tu ne te -figures pas toutes tes chances, tiens! - ---Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les dire? tu -m'obligeras... - ---Voici... D'abord, mon cher, tu n'es pas savant... Très-bon... -excellent... L'Institut, ça lui va... Rien à craindre... Pas d'articles -dans la _Revue des Deux Mondes_, pas même une brochure de cinquante -centimes sur la fabrication des couleurs... Tu sais cela aussi bien que -moi: un monsieur qui écrit... l'Institut, jamais! Et d'une... Comme -orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice... tu es tempéré comme -métaphores... tu causes même mal... Encore très-bon, ça! Tu serais -brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit, -des mots, pour défendre l'Institut... Très-mauvais! Tu manquerais à la -gravité de sa cause, tu compromettrais la solennité du corps... Du -sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut... et ce que tu as de -naissance... Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude... Encore -une très-bonne note... Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre, -indépendant, pas soumis... Le monde où tu vas, parfait! On n'y a jamais -dit un mot contre l'Institut, c'est connu... Et puis, encore une bonne -chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'oeil... Tu l'as très-bien -choisi... Voilà quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne -parle pas trop de toi... une chance de plus... Ah ça! qu'est-ce qui te -manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!... Voyons, tiens... tu -ne montes pas à cheval... Très-important... Si l'on te voyait -cavalcader, tu comprends... Tu n'es pas d'une élégance exagérée... -Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman... tu n'es pas même... je te dis -cela entre nous... tu n'es pas même, Dieu merci pour toi, d'une propreté -à effrayer,--fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son -collet d'habit.--Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!... -Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta -personne qui soit voyant... tu ressembles à tout le monde, des pieds à -la tête... tu es arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du -tout... et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!... -Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent! - ---Tu es très-amusant,--dit Garnotelle d'un air piqué. - ---Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme -de là , qui voit dans le charmant garçon qui se présente le mari futur de -mademoiselle sa fille... - ---Oh! il n'y a rien de fait,--dit vivement Garnotelle, tout étonné de ce -que savait Anatole,--et je te prierai de ne pas parler d'une personne... - ---Charmante!... mais pas jolie, à ce qu'on dit... Oh! je la laisse! oh! -je la laisse!...--fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se -versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, -les poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée. - ---Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nièce d'un -membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a -des camarades... et qui étaient forts... qui n'ont jamais pu arriver à -s'approcher de l'Académie autrement que par des femmes qui connaissaient -du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes séances... Mais -toi... - -Garnotelle fit un geste d'impatience. - ---Ah çà ! mon cher, est-ce que tu me crois assez bête pour que je ne -trouve pas ça tout simple... qu'un beau-père tâche de repasser sa -contre-marque à son gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de -lui, sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés... -C'est même dans les lois de la nature, tu ne trouves pas? Autrefois, on -avait des idées bêtes dans ce corps de vieux immortels: ils se -figuraient qu'un artiste était fait pour vivre pour l'art... Un jeune -artiste qui se mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour -eux un _habile_, un _monsieur_... Mais aujourd'hui... - ---Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi...--fit Garnotelle, avec -une certaine animation, en lui coupant la parole,--tu es un blagueur! La -blague t'a mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des blagues! - ---Vous êtes assommant, Anatole,--dit Manette.--Vous êtes toujours à -tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se -dispute... C'est si bon d'être un peu tranquille, après son dîner... à -causer gentiment... - ---Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!--fit Anatole.--Eh bien! -quoi, parce qu'on bave un peu sur ses contemporains?... Et puis ça -l'amuse, Garnotelle... N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux -Garnotelle? - - - - -CXII - - -Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole s'était effacé -devant elle, et il avait mis la plus aimable bonne grâce à lui céder la -direction de l'intérieur, cette espèce de rôle de gouvernante que peu à -peu il s'était laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en -avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir d'elle par des -soins, des attentions, une sorte de petite cour. - -Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon de tempérament -amoureux et de nature insinuante. Prompt à s'enflammer en dessous, -habile à se glisser sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les -coins, un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs à -petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un jour devenir -dangereux. Il se chauffait aux femmes comme au feu des autres, et il -s'acoquinait près des maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans -leur atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple. Dans la -vie, il ne s'était guère connu la propriété de rien, il avait toujours -un peu vécu d'une existence à côté, et l'amour auquel il assistait, et -qui se passait près de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien -que la soupe qu'on mange avec un camarade. - -Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes les femmes -rencontrées ainsi par lui en demi-ménage avec un homme: un _désireur_. -Et Manette ne manqua pas d'être flattée de cette adoration humble, -muette, contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement d'un -domestique. Un jour, comme on revenait de la campagne, où l'on avait été -en bande, elle s'amusa beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au -beau Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée d'une -façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis s'en était indigné au nom -de Coriolis qui n'avait rien vu; et l'ivresse lui enlevant un instant sa -peur naturelle et foncière des coups, il était entré dans une frénésie -d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu l'amant de la femme -d'un ami. Au reste, cet accès de jalousie et de courage dura peu: -dégrisé le lendemain, il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un -mouvement dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout bas, en en -riant tout haut. - -Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, qu'Anatole -d'ailleurs était le dernier homme avec lequel elle l'eût trompé, un -homme qu'elle mésestimait pour son peu de talent, et surtout pour son -peu de notoriété artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce -pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait eu pour lui des -yeux indulgents, des pardons de camarade. Maintenant elle voyait tous -ses mauvais côtés. Elle lui trouvait des expressions, des mots, des -manières abjectes, populacières, qui la dégoûtaient comme les taches de -sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la femme de basse -classe, ses dédains pour tout ce qui ne joue pas le _distingué_, elle -finit par le prendre en grippe et en mépris. Elle ne lui pardonna plus -rien, pas même de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se -soulevèrent contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût aspirer -à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, honteuse au fond, -humiliée, enragée de la persistance de cet amoureux patient qui -continuait à faire le gentil et l'aimable, avec l'air de ne rien -demander et d'attendre. - -Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, le besoin qu'il -avait de sa bonne humeur, elle dissimulait tous ses méchants sentiments. -De temps en temps seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et -sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait et faisait -redescendre Anatole à l'humble place qu'il avait dans la maison, à -l'infériorité et au parasitisme de sa position. - - - - -CXIII - - -A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour les bains de -mer. - -Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée d'un -tableau. - -C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août, vers les six -heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant sur la mer, fait -remonter de chaque vague les feux d'un miroir brisé, et jette dans l'air -plein de reflets une réverbération où les couleurs s'allument avec des -vivacités de fleurs. - -Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri d'ombre de deux -cabanes de bain posées à angle droit, un baigneur aux formes -athlétiques, en chemise de flanelle rouge violacée par la mer et noircie -de mouillure à la ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés -s'enfonçant dans le sable, auprès de Normandes assises, en jupons noirs -et en tricots noirs, le bonnet de coton tout blanc sur leurs figures au -teint de pomme, aux yeux d'avoués. De là partait le chemin de planches, -menant les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du tableau comme -des corbeilles d'enfants renversées: des grappes, des tas de jolis -bébés, à moitié enterrés dans les trous que creusaient leurs petites -bêches et leurs grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures -blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, de mollets nus, -de jupons aux dents de dentelles, de chapeaux de petit marin, de -tabliers pleins de coquillages, de petites mains faisant des gâteaux de -sable dans des bols russes, de robes blanches au gros chou de rubans -dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient deux petits garçons voués -au Sacré-Coeur, qui, tout en rouge des bottines à la casquette, -semblaient montrer là de la pourpre d'église. - -Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se levait un groupe de -jeunes gens tout habillés de velours noir, et dont les courtes braies -laissaient à découvert des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur -des parasols de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec deux -jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur leurs burnous leurs -cheveux encore un peu pleurants et moites de la lame du matin; et l'une -des deux, tenant de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait -sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure annelée, -qu'elle frottait, la tête un peu renversée, en se balançant doucement, -contre le chanvre vibrant. - -Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de chaises adossées -contre le front des cabanes de bains, et qui allongeaient presque -jusqu'au fond de la toile la perspective des toilettes. - -Là , sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les -visages, les poitrines, les épaules, étaient assises les baigneuses de -Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait éclater, comme avec des -touches de joie, la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer, -la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces dernières -années, cette Mode, prise à toutes les modes, qui semble mettre au bord -de l'infini un air de bal masqué dans un coin de Longchamp. Tout se -mêlait, se heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les -saute-en-barque aux caracos, les mantelets de dentelle noire à des -vestes de jockey, les transparents de mousseline aux vareuses -coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry aux paletots de cachemire -agrémentés de soies du Thibet. Çà et là , s'apercevait quelque joli -détail: un bout de pied sur un barreau de chaise montrait un bas -écossais, un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des lueurs -d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs, la plume ocellée d'un -paon ou l'aile mordorée d'un faisan courait sur un chapeau, un peigne -d'or à lentilles de corail mordait la tête d'une brune, de grands -pendants d'or remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée le -matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la grosse et riche -bijouterie des agrafes normandes, brillaient sur de coquettes roulières -rayées. - -En avant des chaises s'étendait la plage avec son sable piétiné et plein -d'enfoncements de pas, la plage humide, brunissant vers la mer, et -coupée de _naus_ où se noyaient des morceaux de ciel. - -Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui se réchauffait du -frisson du bain, des promeneuses caressées de leur voile, la robe -troussée sur la jupe rouge, et découvrant leurs hautes bottines jaunes. -D'autres marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et coquette -sur une grande canne, enveloppées les unes et les autres de ce -flottement d'étoffes, de ce voltigement de rubans par derrière que fait -la brise de la mer. Et là encore, des fillettes déchaussées, les jambes -nues et hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants de la -plage. Puis, sur des chaises groupées et semées, de petites sociétés -ramassées faisaient ces taches de pourpre et de blanc, ces taches -franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans -l'aveuglante et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du -ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux -cheval ramenait au galop une cabane à flot; plus loin encore, au delà de -la dernière _nau_, avec cette touche nette et ce piquage de ton que -l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent, -se détachait une folle cavalcade d'enfants sur des ânes. Et tout au bout -de la plage, au bord de l'écume de la première vague, tout seul, un -vieux petit curé s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en -longeant l'immensité. - - - - -CXIV - - -Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville, Anatole avait -eu l'étonnement de voir changer la manière d'être de Manette avec lui. -La femme désagréable, froide et dédaigneuse, le tenant à distance, était -peu à peu devenue douce, prévenante, aimable. Coriolis revenu, elle -continua à parler à Anatole, à faire attention à lui, à le traiter en -ami de la maison. Et il semblait à Anatole que chaque jour la bonne -camaraderie de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de -familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper d'elle. -Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes dont elle le frôlait, dans -les longs silences à l'atelier, dans ces heures où elle l'enveloppait -d'elle-même sans lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette -femme lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de ce -vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait. - -Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à l'atelier:--Tiens! -Coriolis n'y est pas?--fit-il en trouvant Manette seule. - ---Je ne l'ai pas entendu rentrer,--répondit Manette. - -Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail: - ---Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui... Voyons, -faites-moi une cigarette... et mettez-vous là ... là ... - -Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée dans une pose -dénouée et vaincue par la paresse du Midi, elle ne se retira pas assez -pour qu'Anatole n'eût pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la -fois renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec un mouvement -qui faisait bâiller un peu son peignoir négligemment déboutonné d'en -haut, elle passait, de temps en temps, sur le commencement de rondeur et -l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du bout de ses -doigts. - -Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas, elle n'avait -pas l'air de penser qu'il fût là . Rien d'elle ne s'occupait de lui. Et -cependant, il paraissait à Anatole que jamais il n'avait été si près de -la minute d'un caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix -avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès d'elle, sa -jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de son corps, son abandon -de rêve, le joli jeu animé des muscles de ses bras à demi nus, sa main -laissant pendre sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente -de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre tendre allongeant -l'ombre de ses paupières sur le bleu adouci de ses yeux, ces passes -lentes, errantes, dont elle promenait le chatouillement sur sa gorge, -tout apportait peu à peu à Anatole ces séductions de volupté muette avec -lesquelles la femme allume et sollicite, sans un mot, sans un sourire, -rien qu'avec la tentation de sa mollesse et de son silence, l'audace des -sens de l'homme. - -Un moment, il voulut s'arracher de là . Mais son regard rencontra le -regard de Manette, un de ces regards troublants qui laissent tout lire, -une provocation, un défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair... - -D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut l'enlacer; mais -Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta net par un éclat de rire, au -milieu duquel elle cria deux ou trois fois:--Coriolis! - -Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au visage l'insulte de -ce rire forcé de comédienne qui la secouait toute, et faisait onduler -son peignoir autour d'elle. - ---Eh bien! quoi?--fit en entrant Coriolis. - ---Elle le savait rentré,--se dit Anatole. - ---Qu'est-ce qu'il y a?--reprit Coriolis intrigué de l'air penaud de son -ami, du rire interminable de Manette, et ne sachant trop quelle figure -faire entre eux deux. - ---Ah! mon cher,--ricana Manette,--tu as un ami qui est galant -aujourd'hui... mais galant!... - -Elle s'interrompit pour pouffer encore. - ---Oh! une plaisanterie...--fit Anatole en cherchant son air le plus -naturel; et il rougit. - ---Certainement... certainement... une plaisanterie,--et Manette tapota -enfantinement les joues de Coriolis. - -Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait empoisonner, -une arme traîtresse en réserve pour combattre et tuer quand elle -voudrait l'amitié de coeur de Coriolis pour Anatole. - - - - -CXV - - -Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre -n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu -l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord -de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa -coquetterie, l'osé de son costume, le négligé de sa robe et de sa grâce, -l'espèce de déshabillé de toute sa personne. Il avait voulu fixer là , -dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le -type féminin du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures -évaporées, frêles, légères, presque immatérielles de la vie factice, ces -petites créatures mondaines, pâles de nuits blanches, surmenées, -surexcitées, à demi mortes des fatigues d'un hiver, enragées à vivre -avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame -qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les -lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, les -raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprême -de la femme délicate, il avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans -l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de -gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de plaisir ou -d'ennui de toutes ces femmes épanouies à l'air salin, au vent de la -côte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies -convalescentes au milieu des énergies de la nature,--c'était le -contraste qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, de -toutes ces marques de petits talons de Cendrillon semés sur la plage, -les figures qu'elles font rêver. - -Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau -exposé chez un grand marchand de la rue Laffite. - - - - -CXVI - - -Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et de ses amertumes, -l'espèce d'habitude sauvage qui lui faisait dévorer, sans rien dire, le -chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, après -l'humiliation de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, fumant, -ne faisant rien. - -Au bout d'un mois de ce _far niente_ rageur, il empoigna une grande -toile, et se mit à la brouiller impétueusement d'un charbonnage rehaussé -de coups de craie. Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement -et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des -repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes, -il commença à sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, -d'un vieillard. - -Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours, -enfermé, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-même son -poêle pour être prêt au travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las, -épuisé, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues -éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles. - ---A demain,--dit-il un soir à Manette et à Anatole en se levant de table -pour aller dormir,--vous verrez. - ---C'est cela,--leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et -il se jeta derrière eux, sur le divan, dans l'ombre. - -_Cela_, voici ce que c'était. - -Dans un arrangement qui rappelait un peu _le Pâris et l'Hélène_ de -David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au -bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de désir, la -passion d'un vieillard. D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la -première innocence de sa forme, sa première splendeur blanche, une gorge -à demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller -sur des roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces -jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les -beautés et toutes les puretés comme pour les fiancer à l'amour d'une -autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la -laideur de l'argent, la laideur des cupidités basses et des stigmates -ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, abjecte, de ce que la -Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracité de l'Usure dans le -Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au -vif, élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance du -dessin. - -Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand désir triste, -presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre -des vieux tableaux soupirer après la nudité d'une Suzanne. Il était -l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: «_un vieux_». On voyait -en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces derniers appétits -presque féroces de la fin des sens, le goût des amours qui tournent en -affaires de moeurs et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation -de l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le -hiatus d'une bouche édentée et humide, des morceaux de nudités -effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un -roquentin,--le satyre bourgeois. - -Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se -détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait pas; et elle paraissait -livrer, avec l'habitude d'un métier, avec une indifférence ingénue, le -rayonnement et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol. - -Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune -fille, de la Belle et de la Bête, le peintre avait mis l'espèce -d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition était -sans pitié, sans miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait -qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, s'étaient tendus -pour faire la plus épouvantable, la plus révoltante, la plus sacrilége -et la plus antinaturelle des antithèses. L'exécution en était presque -cruelle. D'un bout à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée, -avait voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de pinceau -çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les chairs étaient rayées -comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les -rideaux de feu du lit, dans les flambées de la soie autour du corps de -la femme. La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait avec son -étouffement dans la chambre. Et des morceaux d'étoffes, rigides, tordus, -serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanières et les -envolées sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements d'anges -vengeurs... - -Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire. - -Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations, -des jours où il éprouve le besoin de répandre et de communiquer ce qu'il -a de désolé, d'ulcéré au fond du coeur. Comme l'homme qui crie la -souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là -l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses -idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti, -souffert, dévoré d'amertume au contact des êtres et des choses. Ce qui -l'a atteint, froissé, blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la -vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page émue, -saignante, horrible. C'est le débridement d'une plaie; c'est comme si -dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains génies, de -certains chefs-d'oeuvre, Il y a des jours où, sur son instrument, -violon, ou tableau, ou livre, dans une création où frémit son âme, tout -artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes, -coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et du blasphème de crucifié; -des jours où il s'enchante dans une oeuvre qui lui fait mal, mais qui -rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son -art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, une -vengeance de sa sensibilité à lui sur la sensibilité des autres... -Coriolis était à un de ces jours-là . - -Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, plantés là -devant. - -Anatole finit par dire: - ---Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire cela? - ---Ça m'est venu,--dit simplement Coriolis. - -Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis était le -bruit de Paris. La curiosité des gens d'art et des badauds s'allumait -sur cette toile étrange à laquelle les commérages de la presse, les -légendes du public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier -fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand -marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait. - -Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie. Il voulut reprendre -son esquisse. Il essaya d'y mettre la dernière main; mais sa fièvre -était passée: il la laissa, et, au bout de quelques jours, il la -retourna dans un coin contre le mur. - - - - -CXVII - - -La vie militante de l'art avait développé à la longue une singulière -sensitivité maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire -malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il -se découvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de -perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie semblaient -s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle de l'existence. Les -plus petits contre-temps, les riens fâcheux, les ennuis insignifiants -prenaient, dans le noir et le mécontentement de ses idées, les -proportions démesurées, le grossissement que leur attribuent trop -souvent ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces âmes -inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies en peine. - -Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. Il avait des -désirs d'enfant et de malade. Des velléités soudaines, des appétits lui -venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dégoût -immédiat. Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un -repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans -de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspéré contre -le pays, les hôteliers, le temps. - -Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se dissipaient -qu'au milieu de la journée. Presque rien ne l'intéressait plus, en -dehors de lui-même. Le cercle de son intérêt se rétrécissait chaque -jour. Les autres, peu à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il -n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient, -qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque -chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans l'étroite personnalité de son -moi, avec cette absorption entière, avec cet égoïsme profond et absolu, -carré et résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme né -sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosité, et -dont la surface d'insensibilité avait été déjà remarquée à l'atelier, -chez Langibout, la dureté finissait par se montrer dans une rudesse -âpre, presque sauvage. - -Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à peu l'amertume de -sa carrière. Dans le découragement, le mécontentement de ses oeuvres, -avec un regard aiguisé par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux -autres les cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le -conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le -doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit juste. «Un casseur de -bras», disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptisé: -_Découragateur_ II, en lui donnant la seconde place après Chenavard. -Aussi, presque peureusement, s'écartait-on de lui comme d'un confrère -dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, glaçant -l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, capable de -dégoûter de la peinture le peintre le mieux doué. - -Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait -avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqué cet -éloignement par son acuité d'esprit, la teinte d'ironie mordante -particulière aux créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail -et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses lèvres, -maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, ses dégoûts, ses -colères d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits -empoisonnés. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il -n'estimait pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule -mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de la langue du peintre -à la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se -pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés -au vif des vanités saignantes. - - - - -CXVIII - - -Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils. - -Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti dans ses -entrailles cette révolution qui fait les pères et qui semble ouvrir un -nouveau coeur dans le coeur de l'homme. Devant l'enfant qui n'était -qu'un «petit», une forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à -demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir et remuer en -lui. Il était resté froid à cette vie qui semble continuer la vie -foetale, à ces mouvements encore embryonnaires, à ce regard à peine né -des enfants dans leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante -des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des mères. Mais quand -ce petit corps commença à se modeler comme sous l'ébauchoir de François -Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en -s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues -à des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses -petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la -beauté, la beauté du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque -déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste s'éveilla en même -temps chez le père. - -Son fils était véritablement un de ces enfants dont une naïve expression -populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le -teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de -s'épanouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait cette -douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau appelant la caresse -de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, frisés en -toison, des cheveux de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de -poussière au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont -l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses -tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout -pur, sans nuage et sans pensée, semblait plein du rien auquel rêvent -délicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de -ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant -d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés vers les coins, des yeux -qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'ébauche d'un nez arabe -s'apercevait dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en -avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della Robia; elle -était petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses -petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il -remuait de la grâce dans ses petites mains. - -Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement d'une chemise et -d'un collier de corail; et quand, habillé ainsi, par terre, sur un -tapis, le petit garçon se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses -câlineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa -mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits pieds se cherchant -pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la -blancheur écourtée de la toile. - -Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant, -les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le -plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du -Corrége, l'_Enfant à la Tortue_ de Decamps, il évoquait à la fois tous -ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de -l'enfance divine. - -Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant une minute sur -ses genoux, et que, glissé sur les coussins du divan, il dormait, les -cheveux ébouriffés, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où -ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on fût à côté -du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit endormi qui avait la -respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes -de Paradis sur ses paupières chatouillées. - - - - -CXIX - - -Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le -froid de la gêne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et -jeunes, y semblait mort avec l'écho des bonds de Vermillon, et le passé -paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière fait -peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des -gens un commencement de détachement et de séparation. La vie commune du -trio avait perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier -éloignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne -se quittent. Manette avait des mutismes guindés, du sérieux de projets -de femme sur la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait pas -dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les -réunions; Anatole n'avait plus le courage d'être Anatole. Son esprit -était contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et -craignait l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa -familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions qui le -renfonçaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position. -Chacun se tenait sur la réserve, les paroles s'arrêtaient, des silences -tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des têtes -la menace muette d'un grand changement. - -Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les -jours, tout pleins du présent seul, où ils ne croyaient pas se quitter. -Ils comprenaient que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans -qu'ils sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain qui ne les -verrait plus ensemble; et lâches devant cette idée, aucun des deux -n'osait la dire à l'autre. - - - - -CXX - - -Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement de Coriolis. - -Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce -siècle la carrière et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il -était dévoré de cette fièvre de déception, de cette désolation -intérieure que Gros appelait «la rage au coeur». Il souffrait de la -douleur suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent la fin de -leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reçues de -leur temps. A côté des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il -voyait comblés, gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée, -courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés sous le viager de -la gloire, le laurier de la réclame, le _Divo_ qu'on ne donne qu'aux -morts, il se sentait né sous une de ces malheureuses étoiles qui -prédestinent à la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent -à la contestation, ses oeuvres et son nom à la dispute d'une bataille. -L'épreuve était faite, l'illusion n'était plus possible: tant qu'il -vivrait, il était destiné à n'être pas reconnu; tant qu'il vivrait, il -ne toucherait pas à cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec -tous ses efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée avec -ses espérances. - -Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de -sombres tête-à -tête avec lui-même qui avaient le découragement des -mélancolies suprêmes que roulait à la fin Géricault, il se laissait -aller à un sentiment affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire, -lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au delà de sa -vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée et presque le souhait de -mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort, -des réparations de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art -attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,--qu'ils hâtent -quelquefois. - - - - -CXXI - - -Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à l'enfoncer dans le -travail, la lassitude, le brisement d'une espèce d'art mécanique. Il lui -venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant -faire à Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son -absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du -cigare, l'espèce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie. -Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sous les -tailles et les égratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il -passait des journées. Et c'était comme une suspension momentanée de sa -vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce de congestion -qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le -cerveau à la place du chagrin. - -Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degré, -la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou -manquer la planche, faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser -son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa -chimie magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées -rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait dans l'eau -mordante les changements du cuivre, ses pâlissements, les -bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et -aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et -d'un pas affairé qui coupait les queues des petites filles à la porte -des fritureries, il se dépêchait d'arriver, sa planche sous le bras, -tout en haut de la rue Saint-Jacques. - -Là , au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine d'un jour blanc, dont -le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour -l'impression, devant une presse à grandes roues, dans le silence de -l'atelier ayant pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le -papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un -coucou, les coups de la presse à satiner qu'on tourne, il avait une -véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant -sa planche sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de -la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant -sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant. -Il était tout entier à ce qui allait se lever de là , à ce tour de roue, -la fortune de son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des -mains de l'ouvrier. - -Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de -prostration, un épuisement physique et moral comparable à celui d'un -joueur sortant d'une nuit de jeu. - - - - -CXXII - - -Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion de poitrine, il -retoussait un peu; l'été, les chaleurs de juillet emportaient ce rhume. -Mais cette année-là , sa toux, irritée peut-être par les émanations de -l'eau-forte dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista tout -l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida à prendre, -sur les instances de Manette, ne l'en débarrassa pas. - -Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir aucun danger dans -son état, son médecin, défiant, par expérience, de la délicatesse des -poitrines de créole, lui conseilla de ne pas rester dans le froid et -l'humidité de Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque -bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année, quelque pendant à -son _Bain turc_. Coriolis s'emportait à cette idée de voyage, y opposait -une résistance presque colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, -que toutes ses études étaient maintenant là , qu'il avait de grandes -choses en tête. - -Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il continuait à -souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent, il était forcé de passer -des journées au lit. Et dans les soins qui penchaient Manette sur son -amant couché, dans l'intimité, ce tête-à -tête confidentiel, ce -rapprochement de petits secrets que fait la maladie entre le malade et -la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit des paroles basses -qui l'écartaient, l'éloignaient de son ami, des conversations qui se -taisaient à son approche, des espèces de consultations mystérieuses, des -signes furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler de -lui, et qui s'en cachaient. - - - - -CXXIII - - -Manette s'était levée de table pour aller coucher son enfant. Coriolis -touchait à des objets sur la nappe, les reposait comme il les avait -pris, sans y penser, regardait de temps en temps Anatole, et ne disait -rien. - -Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait mal à l'aise -sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de vouloir lui parler et de -ne pas oser. Il avait le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, dure à -dire pour Coriolis, cruelle à entendre pour lui-même. - -Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et décidés avec -lesquels on ramasse son courage, et d'une voix qui se pressait pour en -finir plus tôt: - ---Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me pèse... Je me lève tous -les matins en me disant: Je lui dirai aujourd'hui... Et puis, c'est plus -fort que moi... Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste -là ... c'est que ça me coûte, vrai... Enfin, je quitte Paris, voilà ... - ---Tu quittes Paris, toi?--fit Anatole tout abasourdi sous le coup. - ---Ah! parbleu,--reprit Coriolis,--si nous n'étions pas tant de monde... -l'enfant, deux domestiques... je t'aurais bien emmené, tu comprends... - ---Complet!... oui, je comprends... La plaque est relevée comme dans les -omnibus... C'est vrai qu'on ne peut pas me prendre sur les genoux, j'ai -passé l'âge...--répondit Anatole sur un ton de bouffonnerie presque -amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié dans sa voix:--Est-ce que -tu te sens plus souffrant? - ---Oui et non... C'est-à -dire que certainement, depuis quelque temps, ça -ne va pas comme je veux... Mais ce n'est pas ça... Au fond, vois-tu, il -y a un grand embêtement dans mon affaire... Je ne sais pas où j'en suis -de ma carrière, de mon talent, de ma peinture... Va, ça vaut une -maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on souffre assez... Je -croyais avoir trouvé le _moderne_... A présent, je n'y vois plus ce que -j'y voyais... et peut-être que ça n'y est pas... J'ai besoin de repos, -de recueillement... Ça me tue, cette maudite température de fièvre de -Paris... Je resterai un an... Nous allons à Montpellier... C'est Manette -qui a eu cette idée-là ... Je t'assure, c'est une bonne idée... La pauvre -fille! c'est du dévouement, car la vie ne sera pas bien amusante pour -elle... Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins... Et -puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la Camargue, où je -veux faire des études... Oh! ça me fera beaucoup de bien... Je voulais -te prévenir plus tôt... Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle -avant... parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la peine -de te faire cet ennui-là pour rien... Et puis, nous n'avons été tout à -fait décidés que ces jours-ci... C'est égal, mon vieux, quand on a vécu -ensemble comme nous, on ne se quitte pas comme on plie ça! - -Et Coriolis jeta sa serviette sur la table. - ---Enfin, je ne pars pas pour la Chine... Et quand je reviendrai, rien ne -nous empêchera de recommencer ces si bonnes années-là , n'est-ce pas? - -Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux était à jamais -finie, et que c'était un dernier adieu qu'il faisait ce soir-là à la -grande amitié de sa vie. - ---Mais,--reprit-il,--je ne puis te laisser comme ça sur le pavé... sans -un sou... - ---Oh! j'ai ma chambre... j'ai le temps de me retourner... - ---C'est que je vais te dire...--fit Coriolis d'un ton embarrassé,--nous -avions, tu sais, encore une année de bail... Eh bien! Manette a trouvé -moyen de relouer... Elle a tout arrangé... Il y a un marchand qui doit -venir prendre les meubles... Par exemple, tu sais, les tiens... ceux de -ta chambre... tu me feras plaisir de les garder... Oui, je me -remeublerai... Nous renvoyons aussi les domestiques... Manette a trouvé -des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines à elle... Nous -serons cent fois mieux servis... Mais voyons, ce n'est pas tout cela, -qu'est-ce qu'il te faut? - ---Rien,--dit en relevant la tête Anatole, blessé d'être ainsi chassé par -la femme à peu près de la même façon que les domestiques étaient -renvoyés.--Merci... J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait -gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile... - -Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs avaient roulé dans ce -grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se -creuser sous tous les à comptes qu'il y jetait. - ---Bien vrai?--fit Coriolis soulagé, débarrassé de l'idée d'une lutte à -soutenir avec Manette.--Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments -durs, si tu étais brûlé au _Spectre solaire_, tu peux tout prendre chez -Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu... Voyons, qu'est-ce que tu -vas faire? - ---Je ne suis pas encore mort de faim... Je vais tâcher que ça -continue... - ---Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé paresser... j'aurais -dû te faire travailler... Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai -jamais eu le courage... - ---Et quand partez-vous?--demanda Anatole en l'interrompant. - ---Samedi... ou lundi... Et où en es-tu avec ta mère? - ---Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement... Voilà que nous allons nous -quitter, ça suffit... parlons d'autre chose. - -Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait tous deux. Anatole -avait pris au hasard un album sur une table et le feuilletait. - ---D'où est-ce, ça, dis donc?--demanda-t-il à Coriolis pour rompre le -silence en lui montrant un croquis. - ---Ça?... Ah! c'est de mon voyage à Bourbon... quand j'y ai été, tu sais, -avant mon retour d'Orient... - -Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie brisée, il -voulait ressaisir son coeur dans le passé, Coriolis se mit à raconter à -Anatole ce qui lui était arrivé là -bas, aux colonies, avec des paroles -qui s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où semblait -tomber le souvenir un moment suspendu. - -Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune -fille.--Figure-toi... elle écrivait un journal sur les bandes de papier -de sa broderie... et elle attachait cela à la patte des oiseaux fatigués -qui venaient se reposer sur le bateau... C'était si joli, cette idée-là , -vois-tu... ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau, -jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber quelque part comme -du ciel, comme une lettre d'ange!... Tu sais, on ne sait pas comment on -devient amoureux... Je fus très-bien reçu dans la famille... Elle avait -une grande fortune... Mais il y avait une habitation... Il fallait -mettre sa vie là , tout laisser, renoncer à la peinture... et je dis non. - ---Et ça finit ainsi? - ---A peu près... Seulement, en me reconduisant au bateau, quand je -partis, la nourrice de la jeune personne, qui m'avait pris en adoration, -me donna un petit sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais -beaucoup... Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés... -un peu moins, heureusement, que je ne devais l'être à moi tout seul... -C'est égal,--reprit Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié -sérieux,--il n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là dans -notre Europe... - -Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur lui-même où -Anatole crut apercevoir le premier regret de l'amant de Manette. - - - - -CXXIV - - ---Mère Capitaine, auriez-vous un endroit à m'indiquer pour coucher -pendant quelques jours? - -Anatole disait cela à la maîtresse d'un petit _bistingo_ transféré de la -rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle, et qu'il avait décoré, dans -le temps, de fresques épisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits -de zouaves. Depuis ce travail, il ne passait guère devant le cabaret -sans y entrer, y prendre une consommation et causer avec la mère -Capitaine. - ---Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,--fit madame Capitaine,--y -a Champion, un honnête garçon qui vient ici, que tu le connais bien, que -tu as bu avec lui, qu'il a une grande chambre, que ça lui ira comme un -gant de t'en céder la moitié... C'est son heure, il va venir... - -Un sergent de ville parut, et après quelques mots de madame Capitaine, -il alla à Anatole, lui dit que c'était une affaire faite, qu'il pouvait -venir le soir même prendre l'air du «bazar», qu'il emménagerait son -_biblot_ le lendemain. Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit à -boire avec lui. - -C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le locataire d'une -moitié de chambre inconnue, dans une maison dont il ignorait jusqu'au -quartier, et le compagnon de chambrée d'un individu dont il ne s'était -même plus rappelé au premier moment l'état de sergent de ville. - -A minuit, les deux hommes passèrent les ponts, allèrent vers l'Hôtel de -ville, arrivèrent à une petite rue derrière Saint-Gervais, où, dans le -fond d'un marchand de vin, résonnait la musique nasillarde d'une vielle, -avec l'accompagnement de la bourrée qu'elle jouait, scandé par des -sabots. Là , à une petite allée noire, n'ayant que le filet blafard du -gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait, ils entrèrent. Le sergent de -ville alluma une allumette contre le mur; et ils se trouvèrent dans -l'escalier, un escalier de briques sur champ, aux arêtes de bois. - ---Bigre!--fit Anatole,--ce n'est pas l'escalier du Louvre... - -Et il monta. - -Couché, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de dormir partout, et -aux côtés de n'importe qui. - ---Hein? qu'est-ce qu'il y a?--fit-il à cinq heures du matin, en -s'éveillant au bruit de la maison.--Qu'est-ce que c'est? Est ce qu'il y -a des éléphants ici? - ---Ça?--fit Champion négligemment.--Ah! j'avais oublié de vous dire... -C'est une maison de maçons, ici. Au jour, ils dégringolent... Il y a -trois départs tous les matins... - -Au bruit des souliers des maçons se mêlait le bruit du bois qu'on -sciait, des bûches qui tombaient, du feu qu'on soufflait pour la soupe. - ---Oh! on s'y fait,--reprit Champion,--demain tous n'entendrez plus rien. -Moi, il faut que je file... - -Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa chambre, et quelque -habitué qu'il fût à tous les logis, le lieu lui fit un petit froid. Du -carrelage sur la terre battue, il ne restait plus que trois carreaux. La -fenêtre était à guillotine et donnait sur un mur interminable qui -montait à dix pieds devant. Au mur, un papier dont il était impossible -de discerner la couleur, avait été arraché contre le lit, à cause des -punaises, et remplacé par une grande tache blanche faite à la chaux. -Là -dedans tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce qu'on -appelle si bien «un jour de souffrance», une lueur où il n'y avait que -la pauvreté du jour. - - - - -CXXV - - -A dix heures, il descendit pour découvrir un gargot, et tomba dans la -rue, une rue étroite aux petits pavés, où il trouva des bornillons -resserrant des entrées d'allées, le ruisseau libre lavant le pied des -constructions en surplomb sur des rez-de-chaussées noirs et pleins de -trous d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen âge s'écartant en haut -pour voir un peu de ciel, les bâtisses rapiécées par trois ou quatre -siècles et laissant, sous leur plâtre d'hier, repercer les saletés de -leur vieillesse, des croisillons voilés d'un morceau de calicot, de -grandes fenêtres aux petits carreaux verdâtres faisant paraître tout -hâves les enfants collés derrière, des appuis de bois où séchaient -pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps, de petites -filles allaient avec le bruit de sabots de ce quartier sans souliers. La -cage d'un perruquier, qui fait tous les dimanches la barbe aux maçons, -était accrochée en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec -ses deux serins, une vieille rue abandonnée de province derrière un -évêché. Au fond d'une petite cour, il vit comme un reste des journées de -Juin dans un enfant qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille, -coiffé d'un shako de militaire ramassé dans du sang. - -Ce pittoresque intéressa Anatole, qui aimait le caractère de la misère, -les curiosités des recoins pauvres de Paris, et dont la badauderie -allait instinctivement aux quartiers, aux habitudes, à la vie du peuple. -Il s'amusa à se reconnaître; il alla le long des rez-de-chaussée où -toutes sortes d'industries pour les pauvres étaient cachées et enfouies: -il y avait des teintureries pour deuil, des boutiques de modes aux -volets desquelles étaient accrochés des gueux en terre, des revendeurs à -l'enseigne faite d'un sac d'où s'ébouriffait de la laine à matelas, des -étalages de fleurs sous globe, de vieilles cages, de vieux lits de -sangle, de vieilles lanternes de voiture, toutes sortes de friperies -flétries et pourries coulant au ruisseau comme un fumier de brocantage. -C'était des boutiques de taillandiers, à la forge allumée, des -fabricants d'auges et d'outils de maçons, des boutiques de confection -pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles était écrit en gros -caractères: _Blouses, Sarreaux, Habillements de fatigue_. A côté d'un -bureau de garçons marchands de vin, Anatole lut une annonce à moitié -effacée de «repassage de chapeaux à cinq sous»; et il s'arrêta au coin -de la rue à de vieilles affiches de quête à domicile pour le bureau de -bienfaisance de cet arrondissement chargé de dix-huit mille indigents. - -Il trouva de grandes distractions dans cette exploration. Ce qui eût -rendu triste un autre, l'amusait presque, Il était là en pleine misère, -et se sentait à l'aise. Son premier sentiment de découragement, de -mélancolie du matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dépaysé ni -désolé. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique. Il se -voyait, dans cette rue, libre, débarrassé de tout respect humain, mêlé à -des travailleurs n'ayant guère plus d'argent devant eux qu'il n'en avait -lui-même. Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes, -et devint décidément enchanté du quartier. - -A côté de sa maison était une crémerie qui portail écrit sur des -pancartes: _OEufs sur le plat, Boeuf et Bouilli à emporter_. Il entra, -se mit à une table sans nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à -dix centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à une -suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles, satisfaites, -heureuses, au milieu desquelles tombait, sans les troubler, le bruit des -morceaux de vitre jetés dans une charrette devant un marchand de verre -cassé de la rue Jacques-de-Brosse. - -Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans la chambre du -sergent de ville. - - - - -CXXVI - - -Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole quinze jours, un -mois au plus, se laissait bientôt couler, sans compter le temps, dans -cette singulière communauté avec un sergent de ville. - -Champion était un ancien gendarme, revenu de Cayenne, jaune comme un -coing. Il avait des histoires de patrouilles dans les forêts vierges, de -phénomènes météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris -vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes sortes de récits -embellis d'imaginations de chambrée et de légendes de gendarmerie -coloniale, qu'il contait le soir de son lit, à Anatole, avec les _rra_ -et la vibration tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de -causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré détaillé des -arrestations galantes qu'il opérait chaque soir; car, en attendant son -passage à la Surveillance, Champion se trouvait être préposé aux moeurs. -Une seule chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, les -libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe et le style -d'un ami de la morale; et les rapports d'Anatole eurent un tel succès à -la Préfecture de police que Champion fut sur le point de passer -brigadier. - -Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates et sévères -fonctions, un vrai militaire français. «L'honneur et les dames»,--il -pratiquait la devise nationale. Il respectait le sexe dans le malheur. -Il avait lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. Aussi -avait-il, avec ses subordonnées, des formes, des manières, des -indulgences même qui lui faisaient parfois fermer l'oeil sur une -contravention. De là souvent lui venaient des visites de remercîment, la -reconnaissance d'une femme qui lui apportait timidement un bouquet et -mettait le bruit des volants de sa robe de soie dans la misérable pauvre -petite chambre des deux hommes. - -Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie d'amabilité, de -galanterie, d'ironie, une dépense de ses bouffonneries économisées. Il -faisait des ronds de bras de maître de danse pour mener la visiteuse au -divan--qui était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, un -vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon de la recevoir -dans ce petit intérieur de garçon: on était en train de le meubler, le -tapissier n'en finissait pas de poser ses glaces Louis XV... Il -pirouettait, il était Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un -papier de sa poche, disait:--Encore une invitation de la duchesse!... Il -époussetait ses souliers, criait:--Jean! je vous chasse!... Madame, il -n'y a plus de domestiques... Voilà où mènent les révolutions!... Il -madrigalisait avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait -passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un gentilhomme -toqué dans la débine. - -Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on terminait la -petite fête en faisant monter du vin blanc et des huîtres. - - - - -CXXVII - - -Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel ami, des repas pris -aux gargots où mangeait Champion, les soirées passées dans les cafés où -il allait, ne tardaient pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa -vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le camarade de -tous les camarades du sergent de ville, une connaissance de toutes ses -connaissances, des gardes de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes -endroits que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa légèreté -d'observation était toujours attirant, intéressant pour Anatole. Entré -dans celui-là , il le trouva tout à fait cordial et charmant. Il fut -séduit par la rondeur, la bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la -franchise de l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux -d'où il tira une _militariana_ avec laquelle il faisait rire ses -victimes jusqu'aux larmes. Car là , dans ce monde fort, il désarmait par -sa faiblesse. Ses auditeurs lui pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues -des récits de bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à un -gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté avec des charges à -leur portée, faisait leurs caricatures, des portraits poétiques et -penchés de leurs épouses. Pour les bals de corps donnés à la fête de -l'empereur, il fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on -l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un grand enfant de -troupe du régiment: il avait _l'oeil_ à la cantine. - -Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et que ses -relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique l'avait porté vers -eux, il prenait part à leurs exercices, et retrouvant son élasticité, sa -souplesse de jeunesse, il luttait avec eux, faisait le _cheval_, les -_barres parallèles_, la _poutre_, les _guirlandes_, la _corde à noeuds_, -l'_échelle vacillante_. Et il n'était pas le moins agile dans ces -courses au _chat coupé_ de la caserne des Célestins, ou la partie de jeu -des pompiers, s'élançant de la cour, sautant après les murs, bondissait -de toit en toit sur les maisons du voisinage, et finissait par mettre le -lendemain deux ou trois écloppés à l'infirmerie. - - - - -CXXVIII - - -Anatole présentait le curieux phénomène psychologique d'un homme qui n'a -pas la possession de son individualité, d'un homme qui n'éprouve pas le -besoin d'une vie à part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et -pour instinct d'attacher son existence à l'existence des autres par une -sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement de son -tempérament, à tous les rassemblements, à toutes les agrégations, à tous -les enrégimentements, qui mêlent et fondent dans le tout à tous -l'initiative, la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce -qu'il aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté bon, -offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur de toute haine et de -toute amertume, encore plein d'utopies, quand il bâtissait du bonheur -pour toute l'humanité, c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il -lui voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table d'hôte, le -paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les autres, les gens roulés -dans la misère d'une grande ville et se sentant à peine, comme dans une -foule, une existence, des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce -compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, presque liée à leur -règle, à leur ordre du jour, amusée de leurs récréations, de leurs -plaisirs, buvant à leur table, emboîtant leur pas, il tirait une espèce -de satisfaction, de bien-être difficile à exprimer, une sorte -d'allégement, de libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié -partie de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne à la -_masse_. - -Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore contribué à lui -faire tolérer cette vie qu'un autre eût été jeter à la Seine coulant si -près de là . Il était soutenu par la grâce que la Providence fait aux -malheureux: il avait au suprême point le sens de l'_invrai_. Une -prodigieuse imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait -l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions entêtées que -rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le berçaient toujours, une -confiance enragée qui lui ôtait la prévision de tous les accidents de la -vie, et ne faisait tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il -se fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus horribles -figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, lui -apparaissaient comme des visages de braves gens. Il voyait une affaire -faite dans une parole en l'air. Les chances les plus impossibles, des -miracles de salut, il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où -des restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, c'étaient -des échafaudages de fortune, des emmanchements de hasards, des enfilades -de travaux, des connaissances de grands personnages, des rêves à la -piste de millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent -des pompiers, et dont il allait chercher le nom et l'adresse dans des -endroits incroyables, chez des _minzingues_ de la rue Saint-Hilaire, à -la Bourse des marchands d'habits! Et en tout, il poussait si loin le -sens du faux, l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre -plusieurs travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours celui -dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du reste, ne le fâchait -pas; il se mettait à la place de l'homme qui lui devait, lui trouvait -mille excuses, et en faisait son ami. - -Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources de -caractère, par cette vie où le frottement continuel des autres le -soulageait de lui-même, Anatole trouvait dans la misère les coudées -franches de sa nature, la libre expansion, l'occasion de développement -de goûts inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers les -inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement sans gêne -dans les fraternités à brûle-pourpoint, les amitiés improvisées sur le -comptoir, les tutoiements au petit verre. Doucement, et sans y résister, -dans ces milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de -beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par leurs préférences -de sociétés, leurs relations, leurs lieux de rendez-vous, descendent peu -à peu au peuple, se trempent à ses habitudes, s'y oublient et s'y -perdent. Lui aussi était de ceux qui semblent tirés en bas par des -attaches d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand de -vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche et faisait des -projets, il parlait de festins qu'il donnerait dans de grands salons de -Ménilmontant; et il esquissait la fête avec son gros luxe de femmes à -chaînes de montre, ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers -d'oeufs rouges, ses brocs de vin bleu,--une ripaille de barrière, une -apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un idéal de canaillerie. - -A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence présente, -cette maison, cette chambrée, tous ces compagnonnages donnaient une -pleine satisfaction. Il roulait de rencontres en rencontres, -d'accrochages en accrochages, dans des sociétés de n'importe qui. Il se -laissait emmener par des noces qui avaient pour demoiselles d'honneur -des femmes faisant tirer des loteries dans des gargots, des noces qui -allaient aux _Barreaux verts_ en arrêtant les «sapins» et la mariée pour -une «tournée» à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières -parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos rond, les deux -mains nouées autour de ses genoux relevés, la bouche gouailleuse, il -prenait des apparences de contentement presque fantastique, l'air -d'ironique bonheur de Mayeux. - - - - -CXXIX - - -Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence, Anatole -perdait peu à peu les forces de sa volonté. Il devenait paresseux à -chercher du travail. Il n'osait plus, dans sa timidité de pauvre -honteux, aller au-devant d'une affaire, voir les gens, emporter une -commande. - -Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières énergies et -de ses derniers orgueils. Sa vocation mourait. Ce que l'artiste, au plus -profond de ses chutes et de ses misères, garde du rêve et des illusions -de sa carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme -des travaux forcés du gagne-pain, la confiance, la foi et le goût de -revenir un jour à l'art, l'orgueil de se sentir toujours un -artiste,--cela même l'abandonnait. La misère avait dévoré le peintre; et -dans l'ancien élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir -un nouvel être: le bohême pur, le lazzarone de Paris, l'homme sans autre -ambition que la nourriture et la subsistance, l'homme de la vie au jour -le jour, mendiante du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la main -de la faim. - -Il vendait petit à petit de ses _frusques_, de ses meubles; puis, -talonné par le besoin, il descendait à ramasser les plus bas deniers et -la plus vile obole de son état. Il faisait, pour un marchand d'estampes -du quai de l'Horloge, des portraits destinés à l'illustration des -livres, les uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures, -les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des couleurs de -confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze centimes, les -autres aux prix de deux francs cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins -qu'il mettait en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux -quand le maître du café arrachait quelques pièces de cinquante centimes -à la goguette des gardes nationaux venant là . - -Au milieu de cette _dèche_, il fut fort étonné un jour de voir tomber -dans sa chambre la visite de sa mère qui n'avait jamais mis les pieds -chez lui depuis leur séparation. Elle avait fait des pertes d'argent. La -mode et l'industrie qui lui donnaient ses revenus étaient complétement -abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un petit capital à peine -suffisant pour la faire vivre dans une petite localité des environs de -Paris. Elle fit de cette situation un exposé pathétique à Anatole, lui -demanda ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit tout -le temps, sortit comme une femme venue pour faire une scène à effet, en -se drapant dans du dramatique. - -Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son fils: - ---Je ne conçois pas comment vous restez dans une maison comme ça... Si -du monde venait vous voir... - ---Du monde? ah! oui... Des pairs de France, n'est-ce pas? - - - - -CXXX - - -L'été vint, et, avec l'été, les nuits brûlantes, mangées de punaises, -lui firent découvrir un nouvel agrément de son quartier, de son -logement: le bain _gratis_ à deux pas, dans la Seine. - -Vers les onze heures, il descendait de chez lui en chemise et en -pantalon de toile, emportant sa carafe et son pot à l'eau, allait à -l'abreuvoir du quai, et, en quelques brasses, il se trouvait dans la -belle eau pleine et profonde, coulant entre l'Hôtel de Ville, l'île -Saint-Louis et l'île Notre-Dame. - -Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres seulement, -ouvertes, respiraient. De loin en loin, une lumière qui se noyait dans -la rivière paraissait y faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà -et là une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le noir de -la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La lune, un milieu d'un -courant ridé, se mirait et rayonnait. Anatole nageait, se perdait dans -l'ombre avec cette espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et -le mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait à couper -les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu blanc de la lune qui -s'égouttait de ses doigts. Il faisait de petites brasses, glissait, -s'abandonnait à l'eau molle, et, par moments, se laissant couler sur le -dos, le front à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un -puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de Ville, le ciel, -la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions de paresse, de calme, le -pénétraient de bien-être. Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne -sur un pont, le mélancolique sifflement d'un _écopeur_ de bateau, des -mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en l'air, ce doux petit -bruit d'une grande eau qui va dans une grande ville qui dort. Des heures -au timbre mourant tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il -nageait toujours, se disait:--Je vais sortir,--et restait encore, ne -pouvant se lasser de boire de tout le corps et de tout l'être ce bonheur -des muets enchantements nocturnes de la Seine, et cette délicieuse -fraîcheur enveloppante de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce Paris -aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du jour. - - - - -CXXXI - - -Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux. - -Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère qu'un ennui, une -contrariété qui le taquinait. - -Tant que Champion avait été aux moeurs, Anatole n'avait vu dans son -compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'édilité, une espèce de -douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer à la -Surveillance: l'employé du gouvernement se transformait alors aux yeux -d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au -tricorne, à l'épée, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre -lequel se soulevaient toutes les instinctives répugnances du Parisien et -du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses opinions -libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil homme établi aussi à -fond dans son intimité,--et parfois dans ses chemises. - -Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec ses nouvelles -fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait -brusquement arrêté ses tentatives de propagande phalanstérienne, et -coupé net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore -contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion -qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le -plus dur de l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur -qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, faisait semblant -de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne -s'occupait, ne s'inquiétait de rien, Champion avait à la longue fini par -concevoir pour l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa -vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent dédain -du travailleur pour le _loupeur_, Champion, avec sa grosse et lourde -nature, le laissait échapper à toute minute dans des paroles et des airs -qui étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole -eut-il la joie d'un grand débarras, quand Champion, craignant peut-être -pour son avancement le compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses, -vint lui annoncer qu'il le quittait. - -Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier réduit, par les -_lavages_ successifs, à un lit, à une chaise et à son morceau de guipure -historique, seul débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans -savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par mois une table -pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin. - - - - -CXXXII - - -Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal, un coin de -pittoresque échappé au dessinateur parisien Méryon, à son eau forte si -amoureuse des ponts, des berges, des quais. - -Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée de morceaux de -fer, à demi déboulonnée par les voleurs de nuit, dresse là -l'architecture à jour de son treillis de poutres. Cette masse de pilotis -arc-boutés et s'entremêlant, ce fouillis d'échafaudages, ces énormes -madriers goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux, glaiseux, -tout gris en bas, les mille trous des niches de l'armature, font songer -à une jetée de port de mer, à une machine de Marly détraquée, à une -forêt dont l'incendie aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la -Samaritaine suspecte et hantée par la maraude. - -Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides qui font des -barres dans toutes les traverses de l'estacade, entrent dans ses creux, -la battent, la pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent de -violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture de boue, et -jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité noire et chaude du reflet -de la grande charpente. - -Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur à la ligne, allait -pêcher là . - -Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant de la -gymnastique périlleuse de la descente; et arrivé à son endroit, juché, -installé, perché, en équilibre sur une solive, les jambes pendantes, il -amorçait, avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le -_gardon_, le _barbillon_, la _brème_, le _chevenne_. Il voisinait avec -les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces individus que le goût -commun de la pêche à la ligne assemble et mêle dans une ville comme -Paris, il trouvait les relations imprévues dont la Providence semblait -s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres de sa vie. -Bientôt ses amis furent un facteur de la Halle aux veaux; un grand jeune -homme qui refaisait les éducations incomplètes, donnait des leçons -discrètes aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes -d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière, fort curieux -à entendre sur les objets inimaginables qui se perdent tous les jours -sur le pavé de perdition de Paris; un commis d'un magasin de la rue -Coquillière, où l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de -talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en aunant, le -sifflement de la soie neuve; et avec quelques autres encore, un aide -préparateur de M. Bernardin. - -Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les hommes à -professions funèbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le -croque-mort, le nécrophore. La Mort, dont il avait très-peur, -l'attirait. Il en était curieux, presque friand. La Morgue, la salle -Saint-Jean après une révolution, les cimetières, les catacombes, les -spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une -espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'être -l'intime d'un homme apportant à la société de gros asticots, sur -lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des -pêches miraculeuses. - - - - -CXXXIII - - -Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter à la peinture qu'il -voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg -Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien où un -décorateur était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec -l'attribut sacramentel de son serpent enroulé. - ---Un serpent, ça?--fit-il,--mais c'est une anguille de Melun! - -Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette -à Anatole. - -Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques -coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale qu'il avait vu au -Jardin des Plantes. - -Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu voir, et trouvait le -serpent parlant. - -Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra -sa boutique. Il en voulait faire décorer les six panneaux d'allégories -représentant les éléments de la chimie; malheureusement, il commençait -les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par -panneau. - -Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis -de l'_Eau_, de la _Terre_, du _Feu_, de l'_Air_, du _Mercure_, du -_Soufre_. Le pharmacien était charmé des dessins. On causait, des noms -de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien -le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole: -Anatole, lui, l'appelait déjà Purgon. - -Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le -premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail. -«Messieurs,--criait-il en peignant la première figure qui était -l'Eau,--voilà une peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!» -Pendant ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des remèdes, -lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, questionnait le -garçon pharmacien, l'étonnait avec la demi-science qu'il possédait de -tout. Bientôt, son ardeur à peindre baissant, il trôla dans le magasin, -cacheta quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un -paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un pot, aida à -recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la facilité d'assimilation -qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il -approchait, à se mêler à tout ce qu'il traversait, il devint là une -sorte d'aide amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier lui -allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une -vocation à une carrière de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir, -à une occupation légère, distraite par le dérangement, le mouvement des -acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris, -il avait non-seulement le goût, mais encore le génie naturel: il -excellait à vendre, à «entortiller» le consommateur. - -A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. Anatole resta deux -mois à les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout -des deux mois, comme l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la -force d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus rien à -faire décorer, lui proposait de lui prêter comme atelier son «petit -salon pour les accidents». Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait -qu'à répondre à la boutique dans les moments pressés, à donner un coup -de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait -volontiers partout où il était, et qui se trouvait toujours lâche pour -sortir d'une habitude. - -Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontré -de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux -garçon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait -à tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, c'était son -petit nom, passait sa vie à boire de la bière qui lui avait donné, à -force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et -inquiétante d'une baudruche. De là une plaisanterie journalière -d'Anatole:--Fermez les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à côté du -pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, installée dans -l'arrière-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse à -se cacher pour prendre à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une -bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espèce -d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au -besoin qu'Anatole avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à -demi amoureux. - -Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, le bonheur du -pot-au-feu, bien chauffé, bien nourri, bien éclairé, doucement bercé -dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable -digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité -sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage et du petit -commerce, dans des commérages, des rabâchages, des conversations de -vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. -Sa verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie -l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque à la distillerie -de l'arrière-boutique; la cuisine des remèdes l'occupait, ses curiosités -touche-à -tout s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux -filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait à dire des -mots de médecine à des gens du peuple, à donner des consultations pour -toutes les maladies, à éblouir de vieilles femmes avec des bribes de -Codex et du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés qu'on -apportait dans la boutique étaient pour lui une distraction, et jetaient -dans ses journées l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'était-il plus -beau que son zèle à donner des secours: il était un père pour les -écrasés; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais où -il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, de sang-froid, -c'était dans les crises de nerfs de femmes foudroyées de la nouvelle du -mariage d'un amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en -perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie. - -Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole restait là , croyant -y rester toujours, lavant de temps à autre quelque aquarelle, genre -XVIIIe siècle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des -commerçants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il -apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner à -la pharmacie l'estime des gens de goût, le garçon lui apprit que son -patron était parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de -troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine. - -Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de -bons produits une pharmacie tombée, il donnait ce qu'on lui demandait, -il faisait des préparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme -fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience -l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'était vu obligé de -vendre son fonds à vil prix et de s'embarquer. - -Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, prit la boîte -d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du -garçon, et rentra rue des Barres avec le premier grand découragement de -sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut: - ---Il y a un bon Dieu contre moi! - - - - -CXXXIV - - -Anatole passa alors des journées, des journées entières au lit. - -Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, il apercevait -autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant à l'étroite -fenêtre, ce pan de mur d'en face reflétant la blancheur d'un ciel glacé, -l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se -lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonné -sous la tiédeur des couvertures et du reste de ses vêtements jeté et -bourré par-dessus, il cherchait à perdre la conscience et le sentiment -de sa vie, la pensée d'exister réellement et présentement. Il -s'abandonnait à l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur -infinie, au lâche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il -goûtait, ce n'était pas le plein sommeil, c'était une bienheureuse -impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide, -l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis -pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de -plomb comprimant les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté. - -C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes, -les jours couleur d'ennui où il faut avoir un peu de bonheur pour vivre. -Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre, -le froid des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, la -vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, dans un demi-rêve, -les yeux ouverts. - -De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses et pareilles, il -sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pincée de -tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une -cigarette qui brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui -semblait que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait avec la fumée, -le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts -d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette, -poursuivant à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement -envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait plus, à la fin, de ses -membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur. - -La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il prît rien. Ce -jeûne, cette débilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il -avait de sa personnalité matérielle, l'allégeaient un peu plus de son -corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau, -surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à -s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois, -lui faisait croire une minute qu'il était noyé dans l'eau jaune de la -Seine, une eau qui le roulait, et où il lui semblait qu'on ne souffrait -pas du tout. - -Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet état flottant de -lui-même, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son -présent persistait en lui et prenait une fixité insupportable. Alors il -tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées -entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du -pied à la tête. Plongé dans le papier gras une heure ou deux, il lisait. -C'était presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des -courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures -terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de récits qui -emportent le liseur dans le péril, l'horreur, la terreur. Là -dessus, il -tâchait de dormir, avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture -dans le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en grisant -jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de ses peurs. Même à de -certains jours, par raffinement, après ces lectures, et pour s'y mieux -enfoncer, il se couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se -mêler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au -cauchemar de ses idées, il se donnait des demi-journées anxieuses et -troubles, auxquelles il trouvait un charme étrange et une angoisse -presque délicieuse: le charme de l'émotion du danger. - -Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, trompant la -vie, le temps, ses misères, la faim, avec de la fumée de cigarette, des -ébauches de rêves, des bribes de cauchemar, les étourdissements du -besoin et les paresses avachissantes du lit. - -Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle allumée -quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il -s'habillait, entrait dans l'arière-boutique de quelque marchand de vin, -mangeait un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait comme -une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. Il se promenait une -heure dans quelque rue éclairée, se remplissait les yeux de tout ce feu -flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet éblouissement, -il revenait se coucher. - - - - -CXXXV - - -Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole était à se promener -sur le quai de la Ferraille, longeant le parapet, badaudant, le dos -tendu à un de ces charitables rayons de soleil d'hiver qui semblent -avoir pitié du froid des pauvres. - -Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller, et, se -retournant, il vit madame Crescent toute chargée de paquets et -d'ustensiles de jardinage. - ---Ah! mon pauvre enfant!--fit-elle avec un regard qui alla de la tête -aux pieds d'Anatole,--tu n'es pas riche... - -La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement. Elle avait -la tristesse honteuse, sordide, la mélancolie sale de la mise désespérée -du Parisien; elle montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble -et crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui n'est plus sur -un homme le vêtement, mais la «pelure». Il portait un chapeau cabossé -avec des cassures d'arêtes, des luisants roux et mordorés où passait le -carton; à des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu -la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée dormait -entre ses bords gondolés. A son cou, une loque sans couleur et cordée -laissait voir la cotonnade d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un -bout de gilet galonné du large galon des gilets remontés au Temple. Son -paletot, un paletot marron, était entièrement déteint; une espèce de ton -de vieille mousse se glissait dans le brun effacé du drap aux omoplates, -et de grandes lignes blanches entouraient le tour des poches. Les -lumières du collet de velours semblaient nager dans la graisse; et -au-dessous du collet, le gras des cheveux s'était dessiné en rond dans -le dos. Des taches immémoriales et des taches d'hier, tous les malheurs -et toutes les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le drap -flétri, sur ce paletot de chimiste dans la _panne_: les manches -cuirassées, encroûtées en dessous de tout ce qu'elles avaient ramassé -aux tables saucées ou poisseuses des gargotes et des cafés, paraissaient -avoir la solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste de -pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux de leur linge et de -leurs dessous, lui faisait croiser avec les deux mains ce paletot à demi -boutonné par des capsules de boutons tout effiloqués. Son pantalon -chocolat flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis, -spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée, la semelle -décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels les connaisseurs -reconnaissent la vraie misère. - -Et l'homme avait là -dedans comme le physique de son costume. -L'éreintement des traits, des poils blancs dans sa barbe rare et noire, -des plaques près des oreilles, sur le cou, rouges et grenées comme du -galuchat, un teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et le -creusement de l'heure des repas sous la peau des meurt-de-faim de grande -ville, les privations, les stigmates des excès et des jeûnes, je ne sais -quoi de brûlé et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la -flétrissure de ses habits. - ---Mais prends-moi donc ça...--reprit vivement madame Crescent,--au lieu -de rester là comme Saint Immobile... Débarrasse-moi un peu... Qu'est-ce -que tu veux? Avec un paresseux comme j'en ai un... il faut la croix et -la bannière pour le faire sortir de sa _turne_... C'est des affaires -pour le faire venir deux ou trois fois dans l'année... Alors, c'est moi -le voyageur... Un enfant, tu sais, mon homme... un vrai petit garçon... -il lui faudrait un panier avec un pot de confitures!... Hein! je suis -chargée?... Pas grand'chose de bon, va, dans tout ça... Maintenant les -marchands, ce qu'ils vendent?... de la _masticaille_!... Oh! les gueux! -si je les tenais! ces muselés-là !... Ça ne fait rien, mon pauvre -garçon... as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une ornière -sans te crotter!... Tu ne viendrais donc jamais chez nous quand ça ne va -pas? Ce n'est pas si long par le chemin de fer... Tu trouveras toujours -ton lit et la soupe... Nous savons ce que c'est, nous... nous avons eu -aussi nos jours! - ---Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire... Je vous remercie -bien... Mais, vous savez... je suis comme les chiens qui se cachent -quand ils sont galeux... - ---Galeux! galeux!... Tiens bon!--Et madame Crescent éternua à se faire -sauter la tête.--Ah! que c'est bête d'être enrhumée comme ça... j'ai une -visite dans le nez à chaque instant... Dis donc, tu sais, nous allons -dîner ensemble... - -Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant son costume. - ---Innocent!--fit madame Crescent,--Tiens, prends-moi encore ce -paquet-là ... Et donne-moi le bras... Nous allons aller comme ça -tranquillement sur nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me -reconduiras au chemin de fer... - ---Et les bêtes, madame Crescent? - ---Ah! ne m'en parle pas... Elles remplissent la maison... Ah! j'ai une -alouette... C'est-il gentil!... quelque chose de si doux, que ça vous -fait dormir de l'entendre chanter... - -Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant à quarante -sous: pour madame Crescent, le dîner à quarante sous était le premier -des repas de luxe. - ---Eh bien!--dit-elle à Anatole tout en mangeant,--tu es donc si bas que -ça, mon pauvre garçon? - ---Mon Dieu! une déveine... rien en vue... Qu'est-ce que vous voulez?... -Pas moyen de décrocher seulement un portrait de vingt-cinq francs!... -une vraie crise cotonnière... Mais j'ai bien assez de m'embêter tout -seul... ne parlons pas de ça, hein?... Il y avait quelque chose qui -aurait pu me remettre sur pattes... une copie d'un portrait de -l'empereur... ça se donne à tout le monde... Je n'avais pas Coriolis... -il n'est pas à Paris... Garnotelle n'aurait eu à dire qu'un mot... Mais -c'est un bon petit camarade, Garnotelle!... Il m'a fait dire deux fois -qu'il n'y était pas... et la troisième, il m'a reçu comme du haut de la -colonne Vendôme!... Je lui ai dit: Fais-toi faire une redingote grise, -alors! - ---Et ta mère?... Elle a toujours quelque chose, ta mère? fit madame -Crescent, et remettant vite le pain d'Anatole à plat:--Le bourreau -aurait le droit de le prendre... - ---Ah! ma mère... c'est comme mes affaires... ne touchons pas à cette -corde-là , madame Crescent... Tenez! vrai, c'est pas pour moi, c'est pour -elle que j'ai été chez Garnotelle... Et ça me coûtait, je vous en -réponds!... Oui, pour elle... car je la vois qui aura besoin de manger -de mon pain d'ici à peu... Mais, je vous dis, ne parlons pas de ça... Il -arrivera ce qui arrivera... Nous verrons bien... Qu'est-ce qu'il fait, -dans ce moment-ci, monsieur Crescent? - ---Toujours ses _sous-bois_... Nous, ça va... Il gagne gros comme lui, à -présent, l'homme... même que c'est joliment payé, je trouve, de la -couleur comme ça sur la toile... Mais c'est pas à moi à leur dire, -n'est-ce pas?... - -Et appelant le garçon:--Dites donc, garçon!... Votre fromage -_camousse_... Qu'est ce qu'il a donc, ce grand imbécile, avec ses -oreilles comme des chaussons de lisière?... Tout le monde sait ce que ça -veut dire, que c'est du fromage qui a de la barbe. - ---Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour le chemin de -fer...--dit Anatole. - ---Non, j'ai changé d'idée... Je ne m'en irai que demain... J'avais -oublié... Il faut que j'aille au ministère pour Crescent... C'est moi -qui les amuse au ministère!... Il y a un vieux _calibot_ qui a l'air -d'un Bacchus tout farce... Ah! c'est que je ne me laisse pas -entortiller! Sa dernière affaire, sans moi... Il n'a pas de caboche, mon -homme, vois-tu... Je leur dis un tas de bêtises... Ah! si tu crois -qu'ils me font peur!... J'ai attrapé ce que je voulais, et il faudra -bien que ça continue... Nous allons voir demain... Au fait, on est si -chose... Les garçons pourraient trouver étonnant de me voir payer... -Tiens, paye, toi... - -Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table. - ---Merci!--lui dit-elle comme ils allaient sortir du restaurant,--tu -oubliais un de mes paquets, toi!... Tu vas me mener jusqu'à mon petit -hôtel, où je couche quand je couche ici... C'est tout près... rue -Saint-Roch... J'ai l'habitude... et puis, je n'y moisis pas... Allons! -rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une chance pour -les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne... Et puis, viens donc -un peu là -bas... Nous aurons tant de plaisir... Il y a une bêtise que tu -as dite dans le temps à Crescent, je ne sais plus... il en rit encore -chaque fois qu'il y pense... Maintenant, tu peux te donner de l'air... -Bonsoir, mon garçon... - - - - -CXXXVI - - -A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des charités du hasard et -des aumônes de la chance, sur le pavé de la grande ville où deux cent -mille individus se lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur -dîner; à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot de l'un -d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue suite d'aujourd'hui», il -arrive tout à coup, vers l'âge de quarante ans, une sorte d'affaissement -moral qui fait baisser l'insolente confiance de leur misère. - -La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. De là , ils -aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la perspective des réalités -rigoureuses. De l'inconnu auquel ils vont, commence à se lever devant -eux la figure redoutable et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été -jusque-là leur force, leur patience, leur santé d'esprit et leur -philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve, l'ironie, la griserie de -tête et de mots, tout ce qu'ils avaient reçu, ces hommes, pour se faire -de la résignation et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement -défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette élasticité, ce -rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement d'insouci, ce -scepticisme et ce stoïcisme de farceurs qui les faisaient rebondir si -lestement et les relançaient à l'illusion. Leur instinct de blagueur -s'en va, et ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il faut -à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut qu'ils -s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, amertumes, -inquiétudes, menaces d'échéances, vides de la poche et du ventre, hier, -il suffisait, pour les empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire, -d'un rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à être noyés -dans de l'eau-de-vie! - -Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes d'autrefois. Elles -ne paraissent plus avoir l'amusement d'une pantomime où l'on ferait le -«combat à l'hache à quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres -monstres en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier, qui -faisait dire tranquillement, en se retournant dans le lit: «Mon Dieu! -que ces gens-là se lèvent de bonne heure! sonne à présent au creux de -l'estomac; et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant -qui rêve à des protêts. Le corps même n'est plus aussi philosophe. Il -perd l'assurance de sa santé. Les excès, les privations, les malaises -refoulés, tous les reports des souffrances passées, commencent à y -revenir et à y mettre comme une vague menace de l'expiation de la -jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris qu'on a fait d'elle. -L'estomac ne s'accommode plus de rester vingt-quatre heures sans manger, -avec une tasse de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se -coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque... Sinistre -retour d'âge de la bohême, où l'on croirait voir une jeune Garde partie, -misérable et gaie, pour la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans -le froid, commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des épreuves de -ses premières campagnes! - -Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de l'heure, quand le -jour descend et que la demi-nuit d'une salle encore sans gaz brouille -sur le papier l'imprimé des journaux, il y a de lugubres rêveries de ces -hommes si vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis riches -qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à des maisons où il y a -un piano, une femme, des enfants, du feu, une lampe. Ils revoient les -meubles en acajou les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la -commode, le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel ils vont -donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les autres: un intérieur, un -ménage, une carrière... - -Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans la vie d'autres -horizons. Toutes sortes de choses méconnues par eux leur apparaissent -pour la première fois sérieuses, solides et graves. Le propriétaire ne -leur semble plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient leurs -charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de ses revenus, et le -Pouvoir qui fait saisir. Et devant la vision qui leur montre leurs -anciennes risées, la Société, la Famille, la Propriété, le Bourgeois; -devant l'écrasante image de toutes ces existences classées, rentées, -confortables, prospères, honorées,--il leur vient comme la désolante -idée, le regret et le remords de n'être que des passants et des errants -de la vie, campés à la belle étoile, en dehors du droit de cité et de -bonheur des autres hommes... - -Anatole en était à cette quarantaine du bohême... - - - - -CXXXVII - - -Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril où souffle -dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis que s'essayent sur les -murs de Paris de pâles chaleurs et les premières couleurs de l'été. - -Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers, une redingote neuve, -un air heureux, traversait en courant le jardin du Luxembourg. Il se -cogna presque contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans un -paletot à collet de fourrure. - ---Toi?... comment, c'est toi?--fit-il,--à Paris!... Et pas un mot? pas -un bout de nouvelles?... Et comment ça va-t-il, mon vieux? - -Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant un peu, comme -un homme brusquement accroché par une rencontre imprévue: - ---J'arrive...--répondit-il,--Manette voulait me faire rester jusqu'au -mois de juillet, mais j'en avais assez... Et me voilà ... oui... tu sais, -je ne suis pas écrivassier, moi... Et toi, es-tu heureux? - ---Merci... pas mal... Cette brave femme de madame Crescent a eu la bonne -idée de m'obtenir une copie du portrait de l'empereur... douze cents -francs... Ce qu'il y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me -prévenir... La lettre du ministère m'est tombée comme un aérolithe... Ah -çà ? et ta santé? - ---Oh! maintenant, je vais très-bien... je suis seulement frileux comme -tout... - -Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis et par une -froideur particulière de toute sa personne. C'était le froid de glace -que les femmes savent si bien mettre dans tout un homme pour un autre -homme, l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté qu'elles -parviennent à obtenir des amitiés d'un amant. On sentait le méchant -travail sourd, continu et creusant, d'une hostilité de maîtresse contre -un camarade qu'elle n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les -attaques qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir, les -coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le coeur et la poignée de main -de l'ami. - ---Si nous buvions quelque chose là pour causer?--fit Anatole en montrant -le café auprès duquel ils s'étaient rencontrés, et qui se dressait, au -milieu des grands arbres à l'écorce verdie, entouré de son grillage de -bois pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été. Et -prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre -abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux de quatre petits -candélabres à gaz. Devant eux, ils avaient un de ces effets de lumière -qui transfigurent souvent à Paris la grise platitude des maisons et la -contrefaçon de grandeur des architectures bêtes. - -Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. Pour nuages, -il avait comme des déchirures de gazes blanches qui traînaient. -Là -dedans montait la coupole du Panthéon, baignée, chaude et violette, -au milieu de laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil -couchant. Puis, des fusées de folles branches et de cimes emmêlées, des -arbres de pourpre aux premiers bourgeons verdissants, les deux côtés -d'une longue et vieille allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un -grand morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des bâtisses et -glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à deux statues de marbre -blanc luisantes, au premier plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On -eût cru voir, par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de -Rome au Luxembourg. - ---Tiens!--dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre le mur du café -peint en rose,--nous aurons chaud là comme si nous avions le dos au -poêle... Garçon! deux absinthes... Non? Veux-tu de la Chartreuse, -hein?... Ah! mon vieux! dire que te voilà !... Eh bien! cré nom, vrai, ça -me fait plaisir... Y a-t-il longtemps! C'est-il vieux! Comme ça passe! -Avons-nous bêtifié ensemble, hein? Tiens, ici... voilà un café qui -devrait nous connaître... Là , par derrière, te rappelles-tu? quand nous -avons eu notre rage de billard chez Langibout... que nous faisions des -parties de cinq heures!... Et Zaza?... Zaza, tu sais? qui était si -drôle... qui m'appelait toujours Georges, et qui m'écrivait _Gorge_ avec -une cédille sous le _g_ pour faire Georges! - -Et voyant que Coriolis ne riait pas: - ---Tu as dû travailler là -bas? As-tu fini une de tes grandes machines -modernes... tu sais... dont tu étais si toqué? - ---Non... non...--répondit Coriolis avec un accent de tristesse.--Oh! -j'en ferai... tu verras... j'en vois... Là -bas, ce que j'ai fait? Mon -Dieu! j'ai fait une vingtaine de petits tableaux du midi de la France... -En y joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient... tout cela, je -te dirai, ce n'est pas mon dernier mot... mais enfin ça ferait une -vente, tu comprends... il y aurait de quoi faire un jour -aux Commissaires-Priseurs... C'est la mode à présent, les -Commissaires-Priseurs... Et je crois que ce serait une bonne chose pour -moi... Ça me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin... depuis trois -ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier... Il y a un -catalogue, les journaux parlent de vous, on donne les prix... Je ferai -une exposition particulière... Oh! c'est très-bon... Ce qui ne montera -pas à des sommes considérables, je le retirerai... Il faut bien faire -comme tout le monde... Je n'y aurais pas pensé sans Manette... Elle est -très-intelligente pour tout ça, Manette... Et puis ça me liquidera... Et -maintenant que me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce -bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande un -peu,--dit-il en s'animant et comme s'il se roidissait dans une volonté -d'avenir,--je te demande un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de -faire ce que je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre... des -choses... tu verras!... Mais je t'ai assez embêté de moi... Ah çà ! -qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était tombée sur le dos, mon -pauvre garçon? - ---Parfaitement... J'ai cette croix-là , la croix de ma mère... Enfin! on -n'a qu'une maman, ce n'est pas pour la laisser sur le pavé... Et puis, -je ne peux pas lui en vouloir de m'avoir donné le jour... Elle croyait -bien faire, cette femme... - ---Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, ta mère? - ---Mais si... Il y a eu un temps où il y avait quatre lampes Carcel à la -maison... Mais maman avait une maladie, vois-tu, qui l'a perdue... Il -fallait qu'elle donnât à jouer au whist... La rage de recevoir, quoi!... -d'inviter des chefs de bureau à dîner... Tout ce qu'elle gagnait y a -passé... A la fin de tout, elle avait quelque chose en viager pour ses -vieux jours chez une perle de banquier: il a levé le pied, et un beau -jour, plus un radis! voilà l'histoire... Tu comprends que ce n'était pas -le moment de lui demander des comptes de la fortune de papa... J'ai pris -deux chambres... et, quand elle a l'air trop ennuyé le soir, je lui dis: -Maman, si tu veux, je vais dire au portier de monter pour faire ton -whist! - ---Allons! ne blague donc pas... il paraît que tu t'es conduit -admirablement, et toi qui es si _vache_, on m'a dit que tu t'étais remué -comme un enragé, que tu avais fait des pieds et des mains pour vous -sortir de misère... - ---Moi? laisse donc...--fit modestement Anatole à demi humilié d'être -complimenté de son dévouement filial, et revenant à ses idées -d'observation comique:--Le plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas -changée, c'est toujours la même femme... Voilà donc ses malheurs qui -arrivent... plus le sou, plus rien que les meubles de sa chambre... Moi, -c'était roide... J'avais six francs, six francs net pour le -déménagement... Eh bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était -d'envoyer des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!... -Maman, je te dis,--et sa voix prit la solennité caverneuse du Prudhomme -de Monnier,--c'est la victime des convenances sociales! - ---Tais-toi, imbécile!--fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher de rire. - -Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs paroles retourner -au passé et toucher çà et là à ce qui réchauffe les années mortes. Les -regards d'Anatole, chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en -parlant, il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements -caressants, de gestes posés sur quelque endroit de la personne de son -interlocuteur. A ce contact, au frottement de ces mains qui retâtaient -une vieille amitié, au souffle des jours passés, sous les mots, les -questions, les souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt -ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se fondre sa -froideur première. Et tu viens dîner à la maison, n'est-ce pas?--dit-il -à la fin. - -Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent la rue -Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers et de chapelles, aux grandes -maisons conventuelles, aux étroites allées garnies de lierre, aux loges -rustiques de portiers, aux affiches de pommade de Soeurs, la grande rue -religieuse et provinciale où trébuchent de vieux liseurs de livres à -tranches rouges, et qui, avec ses cloches, semble sonner l'heure du -travail avec l'heure du couvent. - -Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins et se renfermait en -lui-même avec un air de préoccupation, à mesure qu'on approchait de la -maison. - ---Et elle va bien, Manette?--demanda Anatole, quand ils furent à deux ou -trois portes de Coriolis. - ---Très-bien. - ---Et ton moutard? - ---Très-bien, très-bien, merci. - -Ils montèrent. - ---Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,--dit Coriolis,--je -vais prévenir Manette que tu dînes. - -Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur, où se levait, -d'une bouilloire sur le poêle, une forte odeur de goudron. Il était à -peine là que, par une petite porte, un enfant se glissa comme un petit -chat, et, ayant attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains -derrière le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en avant, -avec cet air des enfants que leur mère envoie surveiller au salon un -monsieur qu'on ne connaît pas. - ---Tu ne me reconnais pas?--dit Anatole en s'avançant vers lui. - ---Si... tu es le monsieur qui faisait les bêtes...--répondit sans bouger -le bel enfant de Coriolis; et il fit le silence d'un petit bonhomme qui -ne veut plus parler. Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se -renversa en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de là , se -mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits yeux ronds, tous ses -mouvements. - -Un peu gêné du tête-à -tête avec ce gamin qui le tenait à distance, -Anatole se mit à regarder des panneaux posés sur deux chevalets, des -paysages aux ciels de lapis, aux verts métalliques d'émail. - -Il avait fini son examen, et commençait à trouver le temps long, quand -Coriolis reparut avec un air singulier. - ---Nous dînerons nous deux,--fit-il,--Manette a la migraine... Elle s'est -couchée. - ---Tiens!... Ah! tant pis,--dit Anatole.--Moi qui me faisais un plaisir -de la voir... Il est très-gentil, ton fils... Charmant enfant! - ---Ah! tu regardais?... C'est de là -bas, tout ça... Tu sais, nous étions -à Montpellier... On n'a qu'à descendre le Lez, une jolie petite rivière -avec des iris jaunes, pendant une heure... Et puis, passé les saules -d'un petit hameau qu'on appelle _Lattes_, c'est ça, mon cher... Oh! un -bien drôle de pays... une vraie Égypte, figure-toi... Tiens! -voilà ...--Et il touchait dans ses études les effets et les couleurs dont -il lui parlait.--Une terre... comme ça... des grandes flaques d'eau... -des marais avec de l'herbe... et entre l'herbe, des grandes plaques -d'azur, des morceaux de ciel très-crus... aussi crus que ça... Et puis à -côté, tu vois... des langues de sable avec des touffes de soude... un -tas de canaux là -dedans, avec ces bateaux-là , à drague, avec des roues à -godets... des petits îlots brûlés... de temps en temps un grand pré -vague... voilà ... où il n'y a que deux ou trois juments blanches qui -filent, ou des troupes de taureaux qui s'effarent quand vous passez... -une fermentation du diable dans toutes ces eaux-là ... une végétation! -des joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!... Et des ciels, mon -cher! C'est plus bleu que ça encore... Enfin, tout: des scorpions, du -mirage... il y a du mirage... il y a même des flamants... tiens, d'après -nature, s'il vous plaît, ces flamants-là ... près de Maguelonne... et ils -volaient, je te réponds!... Ils avaient l'air heureux, comme moi, de -retrouver leur Orient... - ---Mais, dis donc,--fit Anatole en regardant les murs du nouvel atelier -de Coriolis à peine garnis de quelques plâtres,--qu'est-ce que tu as -fait de tes bibelots? - ---Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis... C'était un nid à -poussière... Viens-tu dans la salle à manger?... ça les décidera -peut-être à nous servir... - -Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait l'ancienne largeur du -ménage de garçon de Coriolis, fut servi par deux filles qui répondaient -aigrement aux observations de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de -chaise, quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer. - ---Tiens!--dit Coriolis, quand on fut au café, avec un ton d'impatience -qu'Anatole ne comprit pas,--prends ta tasse, le carafon d'eau-de-vie... -Nous serons mieux dans l'atelier... - -Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être avec Coriolis, -quelques petits verres qu'il se versa, le firent bientôt s'épanouir; et -ses vieilles gaietés lui revenant, il recommença ses anciennes farces, -bondissant, criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour de -Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces de tapes, se -jetant sur lui en lui disant:--C'est donc toi! la voilà , la grosse -bête!--le chatouillant, le pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour -jeter sa joie dans ce mot:--Tiens! je suis content comme si j'étais -décoré! - -Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la fin, il leva le -carafon à la lumière de la lampe, et y chercha du regard un dernier -verre: le carafon était vide. Coriolis sonna. Une bonne parut. - ---De l'eau-de-vie... - ---Il n'y en a plus,--dit la bonne avec une voix dont Anatole lui-même -perçut l'insolence. - -Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil le chapeau -qu'il y avait posé à plat soigneusement sur les bords: c'était chez lui -un principe absolu de poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher, -disait-il, les bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât -à le retenir. - -Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, le mot de -la bonne lui retombant dans la pensée avec le dîner, la journée, la -première gêne, les singularités de Coriolis, Anatole marcha en se -parlant tout haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:--«Il -n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une bonne que je retiens! «Il -n'y en a plus!» Et sa migraine, à madame!... «Il n'y en a plus!»... Et -toute la maison... ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques! ïoutre, la -femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami! ïoutre!... tous, ïoutres!... -pas moi, ïoutre... - - - - -CXXXVIII - - -La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant Coriolis de Paris, -en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa -vie, en l'isolant et en le tenant près de deux années sous une influence -que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient -pas de l'indépendance de son passé. Toutes les facilités s'étaient -rencontrées là pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus -malade encore qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être -qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par -ennui de lutter, par ce renoncement à vouloir que fait chez les plus -forts la pensée de la mort. Son autorité de garde-malade, la maîtresse -l'avait peu à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait touché -à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. Coriolis s'était -laissé lentement enlacer, envelopper, du coeur à la cervelle, saisir -tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant -son paletot sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de -tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement -grondeuses de Manette, la solitude, le tête-à -tête, l'habitude que -chaque jour ramène, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et -la femme, avaient longuement usé les résistances de son caractère, ses -instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. Des soumissions que -la femme légitime n'impose pas au mari auquel elle est liée pour -toujours, la maîtresse les avait imposées à l'amant qu'elle était libre -de quitter: elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours -craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, la plus -petite menace de fâcherie. Un abandon, une rupture, un départ, c'était -ce que Coriolis voyait aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la -terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être aimé -et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans laquelle il -n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là , le tenant lié par cet -immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en -l'inquiétant, avec l'habileté et le génie de tact donnés aux plus -médiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire -pencher Coriolis vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger, -ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce -n'avait point été une entière et brusque abdication de ses goûts, de ses -instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'était fait dans Coriolis -était plutôt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions. -Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique qui -veut que dans la communauté de deux intelligences, l'intelligence -inférieure prédomine, marche à la longue fatalement sur l'autre, et -donne ce spectacle étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que -par le petit objectif de la femme qui les a. - -Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit et de l'âme, -des idées auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'était -tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaissé et plié en lui. -A mesure qu'il vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de -ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au premier jour -contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commencé par ne -pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas -entendre; maintenant il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait. - -Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, armé d'un peu -plus d'énergie et de santé, renoué à ses connaissances, retrempé dans le -courant parisien, fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit, -dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques -insupportables, tomber à cette vie que lui faisait Manette, une vie -antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses amitiés, étroite, -_retrillonnée_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes, -Coriolis ne put réprimer un mouvement de révolte. Mais alors, il -rencontra dans la volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait -pas soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder et qui ne -cédait jamais, un entêtement sans violence, une sorte d'opiniâtreté -ingénue, caressante, presque angélique. A tout, elle disait: Oui, et -faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait: -elle avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de si peu -d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, ce qu'elle commandait -contre les ordres de Coriolis, contre son désir tacite ou formel, -c'était le même jeu, la même justification tranquille et de sang-froid. -Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un -air d'humilité désarmante, une sorte d'indolence apathique, devant -lesquelles les colères de Coriolis étaient forcées de se dévorer. - - - - -CXXXIX - - -La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là de réunir deux ou -trois amis à sa table. Il aimait ces dîners familiers qu'égayaient des -causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chère -habitude de ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et -la récompense de sa journée, la récréation du soir où il oubliait la -fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait à la verve des -autres. - -Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus -que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. Qui les éloignait? Il -montrait toujours le même plaisir à les voir. Et il ne pouvait accuser -Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle -avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il, -s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise -humeur. Et cependant presque tous un à un désertaient. Ses plus vieux -amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils -essayaient de se dérober à la chaude insistance de son invitation, en -s'excusant sur des prétextes. - -Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un intérieur, -l'absence de cordialité qui se répand et s'étend de la maîtresse de la -maison à la maison même, l'accueil maussade et rechigné des murs, une -espèce de mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, la -sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la chaise boiteuse, le -feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'égarement -des clefs de ménage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents -conjurés pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore -blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient un ton -d'effort et de commande, la grâce forcée d'une maîtresse obligée de les -subir, leur en voulant comme d'une indiscrétion de s'être laissé -inviter, et faisant, à travers son sourire, courir sur la table des -regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions, -l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur -présence sur les plats manqués, les réprimandes sur le service, étaient -chez elle autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. Et -pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces façons de Manette -ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer, -l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la -fatigue du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, leur -impatience à attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques à des -gens qui ne viennent que pour manger. - -Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où vivent les hommes -dont la tête travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant -au-dessus de tous ces détails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour -qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers -fidèles: - ---Dîner?--lui répondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant. - ---Pourquoi? - ---Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble -qu'il y a des cents d'épingles anglaises dans le crin de ma chaise, et -qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!... -Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de -rideau dans une chambre où leurs parents les ont embêtés... Moi, quand -je regarde le papier de ta salle à manger, il me prend des envies de -casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme... -pas poliment... d'aller se coucher! - - - - -CXL - - -Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis. - -Son petit logement n'était plus son grand et large appartement de la rue -de Vaugirard. Son atelier, dépouillé de ce clinquant d'art sur lequel -l'oeil du coloriste aime à se promener, semblait vide et froid, presque -pauvre. - -Là -dedans, à la place du domestique et de l'ancienne cuisinière, étaient -installées les deux cousines de Manette, deux créatures à la désagréable -tournure hommasse de bonnes de province, l'une retirée d'un service de -ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville, où elle soignait -les fous. - -Manette avait encore établi dans la maison sa vieille mère dont la -colonne vertébrale était presque entièrement ankylosée, et qui, clouée -et roide, restait à l'angle d'une cheminée, à un coin de feu, avec son -serre-tête noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement sombre -de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses mouvements, le marmottage -grommelant et redoutable de prières incompréhensibles. Dans l'escalier, -à la porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes jambes un -jeune homme aux cheveux laineux, portant toujours un petit paquet -enveloppé dans un mouchoir de couleur: c'était un frère de Manette. A de -certains jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes -pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de ces -_nixkandlers_, de ces industriels du trottoir et du boulevard sortis du -petit village de Bischeim, près de Strasbourg. - -Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait, montait à la -dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus, y mettait l'air de ses -habitudes et la contagion de ses superstitions. Les deux cousines, -conservées par la province plus près de leur culte et de leur origine, -défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et les oublis de la -Parisienne. Elles la renfonçaient aux pratiques et aux idées du -judaïsme, fouillant, retrouvant, ranimant dans la juive vieillissante la -persistance immortelle de la race, ce qui reste toujours de juif dans le -sang qui ne paraît plus du tout l'être. - -Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien vu en elle de sa -religion ni de son peuple. Manette avait pourtant toujours gardé de ce -côté de secrètes attaches. Il ne s'était guère passé de samedi sans -qu'elle menât ce jour-là sa promenade vers une petite place située à -l'embranchement de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, de la rue -Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement au soleil de -l'après-midi que font là les juifs. C'était comme un besoin pour elle de -passer et de repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens -qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, mais dont elle -s'approchait, qu'elle touchait, et dont la vue lui donnait pour toute la -semaine comme une espèce de communion avec les siens et avec une -humanité de sa famille. - -On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes tuées selon le -rite traditionnel du _schechita_; on allait chercher de la choucroute -rue des Rosiers. Maîtresses de l'intérieur, les femmes de la maison ne -se gênaient plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages pour -lesquels il avait de la répugnance. - -Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant que taquiner, -irriter, impatienter Coriolis. De plus graves ennuis, de poignants -soucis de coeur lui venaient d'un bien autre envahissement de sa vie: il -sentait la domination hostile de ces femmes toucher à l'affection du son -enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il grandissait, -lui semblait aller à ces étrangères, se complaire dans leurs jupes, -comme s'il était instinctivement attiré par une sympathie mystérieuse de -consanguinité. Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le -prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille mémoire -chevrotante, versant à la jeune imagination de l'enfant le merveilleux -du _Zeanah Surenah_, lui rabâchant des choses de vieux livres écrits en -germanico-judaïque, le tenait charmé, ébloui devant les contes de -l'Orient talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, dont le -poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup un poisson de trois -cents pieds, dont le rôti sera le taureau Behemot mangeant tous les -jours le foin de mille montagnes. - - - - -CXLI - - -Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à Paris pour faire -provision de toiles, de couleurs, de brosses, et toucher le prix d'un -tableau. A chacun de ces petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir -Coriolis, passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée. - -Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait en lui un -souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait ce que le rustique artiste -lui apportait de l'odeur et de la sérénité des champs. Et il était -heureux de voir un brave homme heureux. - -A une de ces visites:--Et Anatole?--se mit à dire Crescent...--J'ai été -si habitué à le voir avec vous... - ---Oh! il y a bien longtemps,--fit Coriolis, embarrassé.--Il est venu -dîner un soir... Et puis, nous ne l'avons pas revu... je ne sais pas -pourquoi... - ---Oh! il a assez mangé ici...--dit Manette. - ---Pauvre garçon...--reprit Crescent--on vient de me faire des plaintes -sur lui au ministère pour la commande que je lui ai fait avoir... Il -paraît qu'il ne finit pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection. - ---Je crois bien,--dit Manette,--il est si paresseux!... une vraie -couleuvre... - ---Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute... Dans sa position, -il faut d'abord manger, il faut gagner son pain de chaque jour... Gueuse -de misère tout de même dans nos états, quand on reste en route... - -Et changeant de ton:--Ah çà ! toi,--dit-il brusquement à Coriolis,--tu -m'as toujours promis un dessin... Ce n'est pas tout ça... il me faut mon -dessin... Où est mon dessin? - ---Tiens! là , au fond de l'atelier... le carton rouge... C'est ça... - -Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à feuilleter: c'était un -choix des plus beaux dessins de Coriolis. Machinalement, il leva les -yeux: il vit dans la psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de -Coriolis, lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse de voir -emporter de la maison un objet de valeur, quelque chose représentant de -l'argent. Et presque aussitôt:--Non, pas le rouge,--lui cria -Coriolis,--l'autre, à côté... le vert... tiens... là ... - -Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis. - -Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, le mit sur une -table, le retravailla, le recala longuement, puis le rendit à Crescent. - -Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement la main et -sortait sans saluer Manette. - - - - -CXLII - - -Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour de Coriolis, -le travail incessant de la maîtresse continua, poursuivant plus -hardiment la diminution, l'annihilation du maître de la maison, avec -cette espèce d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans la -domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces -tyrannies affichées, publiques, montrées devant les domestiques, les -fournisseurs, les gens qui passent, et ôtant à un homme la dignité -qu'une femme de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari. -Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intérieur; on -lui retirait des mains la direction de la maison; on lui ôtait de la -bouche les ordres à donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans -les arrangements qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout ce -que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, chéri?» qu'elle lui -jetait de confiance, sans écouter sa réponse. Il n'eut bientôt plus -d'argent: la femme le prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le -retint, s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle lui -donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des -retranchements furent imposés à ses goûts. Coriolis avait un sentiment -d'élégance de créole. Il s'était toujours mis de façon distinguée et -dépensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son -linge». On le contraria là -dessus jusqu'à ce qu'il prît un petit -tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps de là commença à se -montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrières de la maison. - -Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes ménagères, à la -façon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un -peu plus à elles, approchaient de lui leur familiarité, l'entraînaient -dans quelque place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le -poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses affaires. - -Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, à la fin de laquelle -il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette -l'amenait à être dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne -comme un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés, -dociles, qu'une femme mène, manoeuvre, tapote, habille, cravate, -embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de -leur humilité et de leur sujétion au logis. - -Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, des chatteries, -des affectuosités, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer -dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire -obéir, un animal domestique. Mais à côté de Manette il y avait les deux -cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mépriser Coriolis -en face, et rire ironiquement de sa déchéance. Avec leur air de -dédaigner ses ordres, l'aigreur de leurs réponses, leur grossièreté -amère, leur entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences, -ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, ces femmes -entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient à toute -heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dévorer, cette torture qui -d'abord l'avait exaspéré, maintenant lui causait comme une peur: il se -retournait vers Manette, implorait sa présence contre elles, lui -demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne -heure, pour ne pas être livré aux bonnes, leur appartenir toute la -soirée. - -On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de résistance de -Coriolis, tous les appareils de la volonté, tout ce qui tient debout le -caractère d'un homme, cédaient peu à peu ainsi que cède la solidité d'un -corps à la dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque -chose de mou qu'on peut nouer comme une corde. - - - - -CXLIII - - -Et cette domination domestique, cette volonté substituée à la sienne -dans le ménage, Coriolis commençait à les voir se glisser peu à peu -jusqu'aux choses de son métier, de son art, essayer doucement de -s'attaquer à l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque à -son inspiration. - -Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait un glacial -encouragement; quand, à côté de lui, elle lui semblait faire la mine à -ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des -femmes à jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il -peignait, Coriolis était pris dans son travail d'une impatience nerveuse -qui lui faisait gâter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne -percevait plus que les faiblesses, les difficultés, les côtés -décourageants, ce qui arrête la verve en tuant l'illusion; et il ne -tardait pas à abandonner son oeuvre commencée. - -Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils des autres, -avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si dédaigneux de -l'intelligence et des goûts d'art de la femme, si jaloux de ses -sensations propres, de son optique personnelle, de l'indépendance et de -l'ombrageuse originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des -découragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obéir, de la -consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie, -l'avait mené lentement à cet asservissement où les faiblesses de l'homme -descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de -sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et finissent par lui ôter le -caractère jusque dans le talent. - -Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. Il en -repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il se débattait sous elle. -Et cependant, malgré lui, aux heures de ses réflexions solitaires, il se -rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait -entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convînt avec -lui-même: ce n'étaient point la presse, les criailleries des journaux, -la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne -et abandonner le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses -«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou -laissé voir pour le détourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser -à des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une -juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette basse -mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal de ses oeuvres. Pour -elle, l'argent, en art, était tout et prouvait tout. Il était la grande -consécration apportée par le public. Aussi travaillait-elle -infatigablement à mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de -l'argent. Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains des -autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de -celui-là , des revenus de chaque année de la peinture de Garnotelle. Elle -approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations -bourgeoises, des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes -d'appétits tournés vers le succès. - -Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer à ces -excitations incessantes, à ces paroles qui avaient le retour et la -patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'était jusque-là estimé -si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'être au-dessus des -exigences, des concessions de misère qui déshonorent un talent; lui, -plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui sentait le commerce chez -les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait -de la peinture sa chose sainte et révérée, la religion désintéressée et -le voeu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa vocation, -avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les -paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, délicat, rare, qui s'était -presque fait un point d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode; -lui, dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté, -indépendance,--il commençait à éprouver auprès de cette femme comme les -premiers symptômes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste. - -Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une sorte de -dégradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de -quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa -vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par -horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, dans quelque -promenade de solitude, fouillant ses lâchetés, se penchant dessus, en -sondant le fond, il se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce -mot, cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir -toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour -elle, l'Argent ne lui parlait pas déjà un peu aussi à lui. - - - - -CXLIV - - -Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompté -par Manette, docile à ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se -résigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au -métier. L'avenir qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses -ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée de tenter, -il les remettait, les repoussait à d'autres temps, quand un hasard vint, -qui le rattacha violemment à ses oeuvres passées, et, redressant l'homme -dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude. - -Dans le débarras de tout le cher bric-à -brac que Manette avait su -obtenir de son découragement, de son affaiblissement maladif, lors de -leur départ pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il -se dessaisît de ces deux toiles, _la Révision_ et _le Mariage_, qu'elle -disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux -rappelaient un insuccès et des attaques, ennuyé et souffrant de les -voir, n'avait pas fait grande résistance; et les deux toiles avaient été -vendues, données à un marchand de tableaux. De là , l'une de ces toiles, -_la Révision_, passait chez un amateur, homme du monde, élégant -brocanteur en chambre, littérateur de revue à ses heures, lequel -ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid -calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des -valeurs d'avenir, et résolu à faire de sa vente un «grand coup». - -Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un débutant -littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant faire son trou et du -bruit, cherchant une personnalité sur laquelle il pût accrocher des -idées neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois -grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu -attirèrent l'attention sur «le maître de _la Révision_». Accouru à la -vente, Paris, qui avait à peine retenu le nom de Coriolis et ne savait -plus sur quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile balayée -par les regards indifférents du public à la grande exposition de 1855. -Des polémiques s'enflammèrent, coururent de journaux en journaux. -Coriolis prit les proportions d'une curiosité et d'un grand homme -méconnu. - -L'heure des enchères venue, deux concurrents se trouvèrent en présence: -un monsieur possédé de la rage de se faire connaître, du désir furieux -d'une publicité quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour -rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de faire une -dépense folle bien visible et annoncée dans les journaux. Entre cet -intérêt et cette vanité, le tableau monta à une quinzaine de mille -francs. - -Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperçut en -lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de -dureté reconquise, de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa -pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le -premier, rompit le silence, en allant à elle. - ---Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, vous!--Et il laissa -tomber avec un accent de mépris: _les affaires_. - ---Ma _Révision_ vient de se vendre... savez-vous combien? Quinze mille -francs!... Ah!... est-ce que vous croyez que ça me fait quelque -chose?... Mais quand j'ai fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie... -rien que la femme qui vous sert de l'amour... comme elle vous cirerait -vos bottes!... Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, j'étais un peintre... -je trouvais... Ah! vous avez eu une jolie idée de spéculation!... -Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur -de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du -public!... un misérable!... Tenez! pendant qu'on promenait ma _Révision_ -sur la table, dans les enchères, je regardais... Il y a des choses -là -dedans... l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans -l'ombre... Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens que c'est beau!... -On se pressait, on se penchait... et je voyais que c'était beau dans -tous les yeux qui regardaient!... A présent? Mais je ne saurais plus -_fiche_ une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois que je ne -pourrais plus... Il faut pouvoir vouloir... Et c'est vous!--dit-il en -s'avançant, d'un air menaçant, vers Manette,--vous, à force de -tourments, en étant toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles -qui me jetaient du froid dans le dos... Ah! ce que je serais aujourd'hui -avec les tableaux que vous m'avez empêché de faire!... et l'argent que -vous auriez gagné, vous!... Vous ne savez pas tout l'argent... C'est que -maintenant, j'y pense aussi, moi, à ça... Vous m'avez passé de votre -sang, tenez! Dieu me pardonne!... Ah! vous avez bien vidé l'artiste!... -Je vous hais, voyez-vous, je vous hais... Et voulez-vous que je vous -dise! Il y a des jours...--et sa voix lente prit une douceur -homicide--des jours... où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse -de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette -vie-là !... - -Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, revenant à -Manette, et lui parlant avec le ton d'une prière égarée: - ---Mais parle donc!... dis au moins quelque chose!... Parle-moi!... ce -que tu voudras!... mais parle-moi!... Tiens! j'ai peur de moi... -Manette! Manette! - -Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou: - ---De l'argent? Ah! de l'argent!... Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que -ça?... Eh bien, attends. - -Il sonna. - -Une des bonnes parut à la porte. - ---Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en -haut... - -La bonne ne bougea pas et regarda Manette. - -Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:--Oui, -monsieur... - -Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le -poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brûler. Il prit une autre -toile, l'arracha de son châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la -lui retirer des mains. - ---Allons, mon cher,--lui dit-elle avec son petit ton supérieur,--vous -avez assez fait l'enfant... En voilà assez... - -Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lâcha -pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et là , de force, -il la fit tomber dessus, assise, brusquement. - -Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu. -Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se -tordait,--puis Manette. - -Un moment Manette fit un mouvement pour sortir. - ---Restez là !--lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde... - -Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et -de cette agonie de ses oeuvres, il se remit à brûler ses tableaux. Quand -le dernier fut consumé, il tracassa lentement ce qui restait du tout, -une espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent de toutes -les toiles brûlées; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette, -il alla à Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe. - ---Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!--lui dit-il. - ---Ah!--fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser à terre le -lingot au bas de sa robe brûlée,--me brûler!... Il a voulu me brûler! - ---Maintenant,--lui dit Coriolis,--vous pouvez vous en aller... Je n'ai -plus besoin de vous. - -Et il retomba, brisé, sur le divan. - - - - -CXLV - - -De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait pas été écarté par -Manette: c'était Garnotelle. Elle avait pour lui l'estime, la -considération, le respect que lui inspirait le succès d'argent. Elle le -recevait avec des attentions complimenteuses, des coquetteries -d'infériorité et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans -l'orgueil de sa valeur méconnue. - -Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les hostilités -d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment la maison. Il avait -toujours eu pour Coriolis une sorte de déférence; et l'homme arrivé -semblait encore goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se -frotter à l'amitié du gentilhomme. - -Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des événements qui le -portaient à ce rapprochement. Nommé à l'Institut, il avait, avec une -admirable adresse, dénoué son mariage avec la fille du membre de -l'Institut qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il eût -mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons procédés de son -côté, ce mariage manqué avait fait un assez mauvais effet, d'autant plus -que la rupture concordait, par une malheureuse coïncidence, avec un -revers de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps où il -venait d'entrer une froideur, une réserve presque hostile. Il se -retournait alors vers le ministère, les liaisons gouvernementales; et -avec les influences qu'il faisait jouer là , la pesée de sa personnalité -et de ses recommandations, il essayait, par les récompenses, les -commandes, de gagner des reconnaissances, des sympathies, une clientèle -avec laquelle il pût faire contre-poids à l'opinion publique et regagner -de la considération. - ---Allons! mon cher,--disait-il un soir à Coriolis dans l'atelier à demi -sombre et qui attendait la lampe,--permets-moi de te le dire, c'est de -l'enfantillage... - -Coriolis se promenait à grands pas. - -Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener Coriolis; et elle -avait un sourire méprisant, presque cruel. - -Il y eut un long silence. - ---Tiens!--fit à la fin Coriolis,--je me sens trop vaniteux pour -refuser... - ---Ah! c'est bien heureux,--dit Manette. - ---Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au _Moniteur_... -Manette peut acheter du ruban rouge... Dès demain on aura ta réponse... -J'irai moi-même... - -Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, et dans la -petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées se laissèrent aller à -une irritation d'amertume. Il pensait à cette croix que l'opinion -publique lui avait donnée à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui -accorder après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit de -cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses camarades qui -l'avaient obtenue à côté de lui, derrière lui; il se rappelait des -nominations qui étaient presque des ironies; il retrouvait les noms, -revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au coeur un -soulèvement, la révolte légitime d'un homme de talent qui a la -conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et qui trouve que -quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus -qu'une banale récompense à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce -n'était pas une lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de -lui de refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop -gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre sa vanité: il était -tenté par l'éclat de refuser la croix, de se singulariser par le mépris -de ce ruban si envié, si quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y -eut en lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de -l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'étant -pas tout rempli et tout récompensé par l'art seul, très-touché par -toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, très-sensible au -désir des marques et des distinctions officielles de la célébrité. - -A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette -chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main -de Garnotelle. - -Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit à écrire une -lettre où la dignité orgueilleuse de son refus se cachait sous -l'humilité d'une exagération de modestie. - -Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot -à Manette. - - - - -CXLVI - - -En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment -singulier. Il lui vint un profond mépris, un mépris de femme d'affaires -pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant à lui, et qui manquait -tout ce que la décoration donne à un artiste: la consécration -officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la -part aux commandes ministérielles. Dans ce refus que rien n'expliquait, -n'excusait à ses yeux, et dont elle était incapable de comprendre la -hauteur et la dignité, elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était -désormais pour elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce -qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était un pur -imbécile. - -De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de -caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorité, -de sécheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire -obéir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le -vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases, -sans explication, sans réplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le -droit de demander plus. Elle prit, d'un air dégagé, l'assurance et le -commandement d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea un -ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, si décisif, que -Coriolis en reçut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta, -bras cassés, accablé, assommé. - -Quelques jours après, un marchand de tableaux belge venait le voir le -matin, et séance tenante, en présence de Manette qui débattait toutes -les conditions de l'acte, Coriolis signait un traité par lequel il -s'engageait à livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant -une rente annuelle. - -C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il -avait tout accepté sans faire une objection: ses révoltes étaient à bout -de forces, son énergie d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière -scène avec Manette. - - - - -CXLVII - - -Alors commençait pour tous les deux le supplice du concubinage. - -Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir des haines amassées -par tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, manger de hontes, dévorer -d'avilissements, de chagrins, de désespoirs. Elle discernait -distinctement ce qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de -l'homme pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations -d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire à côté d'elle, les -mauvaises pensées, les ressentiments de son orgueil et de son coeur, les -injures qu'il retenait, les révoltes qu'il taisait, elle les sentait -sortir de lui, l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui -semblaient la maudire. Il la blessait avec ces regards qui vont de la -maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de femme, à des ménages qui -passent; il la blessait avec ses rêveries qu'elle croyait voir aller -vers quelque pur amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée -ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une félicité manquée. - -Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme plus outrageusement -que les brutalités d'un homme, les derniers liens attachant Manette à -Coriolis se rompaient. Ce qui reste involontairement d'habitude aimante -chez une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et qui demeure -sa maîtresse, qui est la mère de son enfant, qui a encore la chaleur de -ses bras autour du cou, se brisa chez elle: son âme se referma, avec -l'amertume de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui -reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces pardons qui montent -du côte-à -côte de la vie, à ce qui se laisse attendrir, désarmer par -l'existence à deux et le contact du souvenir. - -Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres éteintes de -leurs années vécues, l'horrible détachement de mort qui s'établit entre -deux êtres vivant, mangeant, dormant ensemble, unis à tous les instants -de l'existence, et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable -éloignement du père et de la mère, que rien ne rapproche plus, pas même -les jeux de leur enfant à leurs pieds; ce fut cette vie double, ennemie, -tiraillée et contrainte, pareille à la chaîne qui rive la haine de deux -forçats, cette vie en commun où chaque frottement est une irritation, où -l'instinct même des corps s'évite et se fuit, où l'homme et la femme -mettent la séparation d'un vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils -avaient peur de mêler leurs rêves! - -Heure épouvantable de ces amours, qui donne à l'amant la terreur de -cette moitié de lui-même, assise dans son intérieur, entrée dans sa -maison, et qui est là , contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à -peine le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui fait -avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de la chasser, et -sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle le tient par l'habitude, -parce qu'elle le connaît lâche et se manquant de parole à lui-même, -parce qu'elle sait que son coeur est à l'âge des bassesses de coeur -d'homme et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul! - -Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage à leur -accouplement, à l'indissolubilité d'un lien intime intolérable et -détesté, il semblait se dégager de Manette contre Coriolis une espèce -d'hostilité originelle. L'éloignement de la femme paraissait se -compliquer et s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en -eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive, en revenant -aux préjugés des siens, revenait peu à peu aux antipathies obscures et -confuses de ses instincts. Une sorte de sentiment nouveau et naissant, -impersonnel, irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la -personne de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans le creux -de toute âme juive, persiste la tradition des haines, l'amertume de -siècles d'humiliation, tout ce qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu -peut avoir de fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent, -naturel, presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un roi juif -de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, dans une de ces -ivresses où l'on s'ouvre, il répondait à des amis qui lui demandaient le -plaisir qu'il pouvait avoir à toujours travailler à être riche: «Ah! -vous ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes un tas de -chrétiens!» - -Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure d'une femme, -Manette les goûtait en sentant Coriolis sous le talon de sa bottine. - -La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude de cet homme -d'une autre foi, d'un autre baptême, d'un autre Dieu; en sorte qu'on -aurait pu voir,--ironie des choses qui finissent!--la bizarre survie des -vieilles vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes de -dix-huit siècles, mettre comme le reste des entre-mangeries de races, de -la race indo-germanique et de la race sémitique, là , en plein Paris, -dans un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de ce -misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle. - - - - -CXLVIII - - -Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où Anatole avait dîné -pour la dernière fois chez Coriolis. Il sortait du palais de -l'Industrie, où il venait de commencer un second portrait de l'empereur, -dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une -femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait écouter -religieusement ses paroles: - ---Oui, ma chère dame,--disait sentencieusement Anatole,--voilà la -recette pour faire un Empereur dans les prix doux... La première fois, -on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce... Mais la seconde, -plus de ça..., on devient sage... Et comme j'ai un véritable intérêt -pour vous--son sourire eut une nuance de galanterie,--je vais vous -donner mon expérience _à l'oeil_... La toile, vous savez, c'est -cinquante-huit francs, plus le calque, acheté à part cinq francs... -Maintenant, attention! _Gnien_ a qui, pour le pantalon blanc et le -manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent à cinq -sous, total quarante sous... Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de -plomb à quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon -affaire... J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la -culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de -l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'épaulette, du collier, des -parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des -crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation d'ocre jaune -pour les lumières et de bitume pour les ombres... Toutes les ombres de -la toile, bien entendu, préparées au brun-rouge... Alors vous repiquez -les lumières avec du jaune de chrome foncé et du jaune de Naples, et les -brillants cassés avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de -chrome à quinze et vingt centimes... Il existe des gens sans économie -qui fourrent là -dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le tube, -vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles... Point de siccatif -de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout à l'huile grasse -ordinaire... Inutile de vous recommander cela... Ah! j'ai encore trouvé -le moyen de remplacer le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne coûte -qu'un sou de plus que le bleu de Prusse... - -En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé dans les -Champs-Elysées à la place d'un jeu de boules. Tout à coup, il -s'interrompit et s'arrêta, en apercevant, dans le groupe des -spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tête en -avant et, découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière -son dos. Il regarda cette tête où des cheveux presque blancs, coupés -ras, contrastaient avec le noir des sourcils, restés durement noirs. Il -examina tout cet homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de vingt -ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis. - ---Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme étonnée,--à demain... - -A quelques pas, il lui jeta:--Mais surtout, ne glacez jamais avec de la -capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!... rien que de -la bonne laque fine à neuf sous!... - -Et il marcha vers Coriolis. - ---Tu n'en as pas un... un cigare?--Ce fut le premier mot de -Coriolis.--Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette... _Elle_ ne me -donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!... - -Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se -cramponnant à lui, le touchant de son grand corps penché, avec un air -heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lâcher, il se mit à lui -parler de «cette femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne -lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du -malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce qu'il souffrait dans cet -intérieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de -lâcheté... - -Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats de voix tout à -coup réprimés, des gestes violents qui s'arrêtaient comme effrayés. - ---Tu ne l'as pas vue... tu ne l'as pas vue avec son visage méchant, le -visage qu'elle a pour moi... Ah! ce qui vient dans une figure de juive -avec l'âge... la Parque qui se lève dans la femme... ce nez qui devient -crochu... et ses yeux aigus... ses yeux! Les as-tu jamais bien -regardés?... Ces yeux!...--murmura Coriolis en baissant la voix.--Ah! -les femmes!... Tu étais avec une femme tout à l'heure, toi? - ---Oui, une pauvre diablesse... Ça a été riche, élevée dans le luxe, au -piano... Une canaille de mari qui a tout mangé et l'a plantée là avec -deux enfants... Et maintenant, il faut vivre avec un talent -d'agrément... - -Le triste roman de misère esquissé dans les quelques mots d'Anatole ne -parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en était venu à cette -monstrueuse surdité des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à -un homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un mot d'intérêt, -sans lui parler de lui, de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'il était -devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit à lui -repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les -arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant à lui, il lui -rabâcha ses plaintes, ses lamentations, ses jérémiades. - -Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne -put se défendre d'un triste étonnement, en retrouvant cet homme si fort, -si concentré, si maître de lui-même, descendu à cela:--à dire -peureusement du mal de cette femme, à s'en venger comme un enfant qui -_cafarde_ derrière le dos de son tyran! - - - - -CXLIX - - -A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à sa sortie, -Anatole trouva Coriolis l'attendant. - -Coriolis était là , un quart d'heure avant, il se promenait de long en -large devant la porte, il guettait, et aussitôt qu'Anatole paraissait, -il s'emparait de lui, et tout de suite, brusquement, du premier mot, il -soulageait sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations où -il essayait de vider et de dégorger ses souffrances. - ---Une vraie juiverie, la maison, maintenant!--lui disait-il un -jour.--Non, tu n'as pas idée... C'est le sabbat chez moi, le sabbat!... -D'abord les deux cousines qui sont à présent plus maîtresses qu'_elle_, -et qui la tournent et la retournent comme un gant... Il y a la vieille -paralysée qui fait tourner les sauces en marmottant de l'hébreu -dessus... Et puis, c'est le scrofuleux de frère... Il vient une -parente... qui travaille pour la synagogue, qui est brodeuse en -_sepharim_... Je sais de leurs mots, tiens, à présent!... Horrible, -celle-là !... Et puis, un tas de revenants de l'Ancien Testament, des -parents, des juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des -paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons avec une -poignée entourée de laine rouge et de fils de laiton... des -coreligionnaires d'on ne sait où, qui viennent manger, «s'asseoir sous -la lampe», comme ils disent... Et des têtes!... Ah! je suis puni d'avoir -aimé Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de ses fonds -d'eau-fortes... Et les cuisines qu'ils font, si tu savais!... des -cuisines à eux, comme en Alsace, pour les noces, des panades où ils -mettent des mèches de bonnet de coton... Oui!... Ces jours-là , je me -sauve de chez moi... Non, c'est trop fort, que toute cette abomination -de marchands de lorgnettes descende chez moi comme à l'auberge!... -Tiens! tu sais, la cousine, la grande, avec ses cheveux comme un -incendie, son visage terrible... celle qui ressemble à la prostituée de -l'Apocalypse... qui a été chez les fous... Ah! les pauvres fous, ils ont -dû souffrir!... est-ce qu'elle ne connaît pas des infirmiers de -Charenton?... Et elle les amène à dîner!... Ils viennent avec les fous -qu'ils sont chargés de promener... Avant-hier, il y en a eu un qui est -redevenu fou à la cuisine... Il a fallu aller chercher la garde... C'est -amusant... Des fous, conçois-tu? On m'amène des fous chez moi! Oui... et -tu veux que je continue à supporter cela?... - -Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de se dégager: - ---Tu me quittes déjà ?... Encore un quart d'heure... Tiens! dix minutes, -rien que dix minutes... - ---Non, je t'assure... je vais te dire... Il y a une heure que je devrais -être parti... Tu vas comprendre... figure-toi qu'il y a trois jours que -maman a cassé ses lunettes... Voilà trois jours qu'elle ne peut rien -faire, ni travailler, ni lire... J'ai eu seulement ce matin de quoi lui -en commander... je dois les prendre en route... Elle m'attend comme ses -yeux, tu penses... - ---Toi?--dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le bras.--Et bien ça ne -fait rien... - -Il s'arrêta et le regarda. - ---Tu es tout de même bien heureux!... - - - - -CL - - -Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux mois se passèrent -sans qu'il le trouvât à la porte du palais de l'Industrie. Il ne savait -ce qu'il était devenu, lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné -d'être accosté par lui, à sa sortie. - ---Tiens! te voilà ?--fit-il.--Y a-t-il longtemps!... - ---Oui, il y a longtemps... très-longtemps...--dit Coriolis lentement, -comme si lui seul, dans sa vie, pouvait mesurer la longueur douloureuse -du temps. - -En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui retenant amicalement -la main dans la sienne: - ---Es-tu content? Ça va-t-il? - ---Oui... Et toi?--fit Anatole surpris de cette tendresse inaccoutumée de -Coriolis. - ---Moi? Ah! moi... je deviens raisonnable...--dit-il d'une voix -sourde.--Tu comprends bien, mon ami, quand il y a un homme -d'intelligence, il faut qu'il se trouve une femelle pour lui mettre la -patte dessus, le déchirer, lui mordre le coeur, lui tuer ce qu'il y a -dedans, et puis encore ce qu'il y a là ... et il se toucha le -front,--enfin le manger!...--On a toujours vu ça... Ça arrive tous les -jours... Et il faut vraiment être bien enfant pour s'en plaindre... -c'est ridicule... - -Il jeta cela avec une ironie presque sauvage. - ---Je sais bien... il y un moyen de casser ces machines-là ... - -Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et enragé de serrer, -comme des mains qui étranglent. - ---Oui, il faudrait des choses... pas bien... Il faudrait... des -meurtres... Ah! dans le temps!... - -Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans laquelle Anatole -retrouva le feu fauve des colères de jeune homme de son ami. Mais -aussitôt cela tomba. - ---Maintenant, je suis une... - -Et il dit un mot ignoble. - ---Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas la vie drôle... - -Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement chinois d'un -comique en vogue; mais de l'eau monta à ses paupières, et sa blague -finit dans l'horrible étouffement brisé d'une voix d'homme qui se -mouille de larmes de femme. - -Il reprit: - ---Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un homme, cette -poupée-là !... Tiens! je ne sais plus si j'ai du talent... Non, vrai, je -ne sais plus!... Je n'y vois plus... Je suis comme un homme que j'ai vu -une fois, assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait devant -lui, dans un sillon... Il ne savait plus, il allait... stupide, comme -moi... On entre dans mon atelier, on me trouve à mon chevalet, n'est-ce -pas? Si l'on regardait mes brosses et ma palette, on verrait que c'est -sec... Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait... je me -suis levé pour faire croire que je peignais. Je ne peins plus, je fais -semblant!... comprends-tu?... Et _elle_ est toujours là , dans mon dos... -Quand je n'en peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient -voir... Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!... Quand -elle sort, j'ai les yeux des cousines sur moi, je les sens... Oh! on me -soigne... Pardieu! c'est moi qui fais aller la maison... Je suis le -boeuf, moi!... Quand je sors... tiens! aujourd'hui... c'est comme si je -leur mangeais une bouchée dans la bouche... - -Il s'arrêta un moment; puis: - ---Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?... Eh bien, il est -affreux... il est devenu affreux!--dit-il avec une espèce de rire amer -qui fit mal à Anatole.--C'est maintenant un vrai mérinos noir... Ah! je -te réponds qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique, -celui-là !... Mon fils, ça! mais il n'a rien de moi, rien des miens... -rien! Tiens, il y a des moments où je crois que c'est l'âme de quelque -grand-père qui vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie... -Un affreux petit bonhomme, vois-tu!... Et si tu l'entendais me dire ce -qu'elles l'ont dressé à me dire toute la journée: _Papa, tu ne fais -rien_... si tu l'entendais! - -Et passant tout à coup à une autre idée: - ---Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais te faire voir un -tableau nouveau que je viens d'exposer... - -Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture où était son -tableau. - -Anatole regarda, et après quelques compliments vagues, il se dépêcha de -se sauver: il lui semblait qu'il venait de voir la folie d'un talent. - - - - -CLI - - -Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez Coriolis. Avec -l'énervement de l'homme, une surexcitation était venue à l'organe -artiste du peintre. Le sens de la couleur, s'exaltant en lui, avait -troublé, déréglé, enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque -fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande et pénible -désillusion devant ses admirations anciennes. Les toiles qui autrefois -lui avaient paru les plus splendides et les plus éclairées, ne lui -donnaient plus de sensation lumineuse: il les revoyait éteintes, -passées. - -Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre murs de chefs-d'oeuvre -ne lui semblaient plus rayonner. Le Salon s'assombrissait, et arrivait à -ne plus lui montrer qu'une sorte de momification des couleurs sous la -patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il ne retrouvait plus -là que la mémoire pâlie. Il sentait quelque chose manquer dans le -rendez-vous de ces tableaux immortels: le soleil. Une monotone -impression de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et il -cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie dans les plus beaux -tableaux. - -La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la voir, que dans -l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion, l'aveuglement de -rayonnement, les électricités de l'orage, le flamboiement des apothéoses -de théâtre, le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du -_magnesium_. Du jour, il n'essayait plus de peindre que l'éblouissement. -A l'exemple de certains coloristes qui, la maturité de leur talent -franchie, perdent dans l'excès la dominante de leur talent, Coriolis, un -moment arrêté à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces -derniers temps, à sa première manière, et peu à peu, à force d'en -exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence, la limpidité, -l'ensoleillement féerique, l'allumage enragé, l'étincellement, il se -laissait entraîner à une peinture véritablement illuminée; et dans son -regard, il descendait un peu de cette hallucination du grand Turner qui, -sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des tableaux, mécontent de la -lumière peinte jusqu'à lui, mécontent même du jour de son temps, -essayait de s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à un -jour vierge et primordial, à la _Lumière avant le Déluge_. - -Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les -enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant -de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces -pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces -bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des -cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au -bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures -sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et -rêvait à l'_amatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur -cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait les ors et les verts -queue de paon des poudingues diluviens, les verts de velours, les verts -changeants et bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du -feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au jaune miellé -des orpiments cristallisés et des fluorines; les couleurs embrasées des -cuivres pyriteux, les couleurs de pierres roses ou violettes, qui font -penser à des fleurs de cristal. - -Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations mères de la -tendresse et de l'idéal du ton, à toutes ces variations du rose dans une -fonte de porcelaine, depuis la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, -à la nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes les -irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes sur le verre -antique sorti de terre comme avec du ciel enterré. Il se mettait dans -les yeux l'azur du saphir, le sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau -du diamant. Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin de -tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, -dans la Mer. - - - - -CLII - - ---Comment! c'est vous, madame Crescent?--fit Anatole qui était couché. -La brusque entrée de madame Crescent venait de le réveiller du délicieux -sommeil de dix heures du matin.--Vous, chez moi? chez un jeune homme! - ---Bêta!--dit madame Crescent,--il est joli, le jeune homme! Avec ça que -les hommes m'ont jamais fait peur... Ouf!--fit-elle en soufflant comme -si elle allait étouffer.--Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on te -déniche... En voilà une horreur, ta rue! - ---La rue du Gindre, madame!... La porte à côté du bureau de -Bienfaisance... l'appartement à côté de la pompe... je trouve le matin -des têtards dans ma cuvette!... Quand j'éternue, ça fait lever le -papier... un détail!... Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait -pas... On me l'a laissée à dix francs par mois... les champignons -compris... Ça ne fait rien, ma brave madame Crescent, vous voyez -quelqu'un de crânement heureux... Ah! j'en ai passé de dures avant -ça!... Trois jours, pas ce qui s'appelle ça sous la dent!... Zéro à -l'heure des repas... Je me couchais gris... Ah! dame, gris, vous me -comprenez... Mais, psit! un changement à vue, une fortune! De la chance! -Moi qui aurais dû crever, finir par la Morgue... Car, voilà !... Eh bien! -pas du tout... Concevez-vous? M'amuser, bien dîner, être heureux, me -payer des dîners à vingt-cinq sous!... Cinq jours de noce, là , à ne rien -faire... Ah! rien... On aurait pu venir m'offrir n'importe quoi pour -faire quelque chose... Le premier jour je me suis régalé du Jardin -d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu'à six heures... Il y a un -oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau... je ne vous dis que -ça... Par exemple, cette fois-ci, mes créanciers... rien, pas un monaco. -Trop bête, de ne pas garder un sou... On ne m'y repincera plus... Quand -j'ai reçu mon argent, toc! j'ai acheté un parapluie d'abord... C'est -drôle, hein? moi, d'acheter un parapluie? Comme il faut que j'ai mûri! -Et puis, trois chemises à quatre francs cinquante... Pas mal, hein? ce -petit paletot-là pour dix-huit francs?... le gilet, quatre francs... Et -deux paires de bottines... pas une... deux!... Ah! voilà comme je m'y -mets, moi, quand je m'y mets... Ah! c'est toi... - -Un gamin venait d'entrer, apportant à Anatole une tasse de café au lait. - ---Tu reviendras demain... Aujourd'hui congé, pas de leçon... c'est saint -Barnabé! - -Et, revenant à madame Crescent, quand l'enfant fut parti:--Je suis -très-bien ici... La portière me fait mon ménage _à l'oeil_, pour des -leçons que je donne à son moutard, à ce petit idiot-là ... Il n'a pas la -moindre disposition... Ça ne fait rien... Cette vieille bête de femme -est si enchantée que, dans les premiers temps, elle m'envoyait un verre -de vin avec mon café... des attentions à toucher un frotteur!... Ça -s'arrange très-bien... Pendant qu'elle est là qui brosse mes affaires, -qui cire mes souliers, je colle ma leçon au petit... Hein? de beaux -draps? Je m'en suis aussi payé deux paires avec quatre taies -d'oreiller... Oh! je suis requinqué... Voyez-vous! maintenant, je mène -une vie d'un rangé! je rentre tous les soirs de bonne heure pour me -sentir bien chez moi, jouir de tout ça, de mon petit intérieur... Je -m'amollis dans le bien-être, quoi!... Quand je suis là -dedans, dans mes -draps, avec une bougie, je me sens un bonheur!... Dire que j'ai encore -soixante francs en or, là -haut, sur ce cadre!... Moi qui depuis des -temps ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours... Enfin, -c'est un secours de deux cents francs qui m'est joliment tombé... - ---Ah! tu es si heureux que ça?--fit madame Crescent avec un air -embarrassé. - ---On dirait que ça vous fait de la peine? - ---Non... mais c'est que... - -Elle s'arrêta. - ---C'est que... quoi? - ---Je t'apportais quelque chose. - -Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui avait l'apparence -d'une lettre ministérielle. - ---Une commande?--fit Anatole en la regardant. - ---Non, tu n'es pas assez gentil pour ça... Comment, petite saleté, nous -te faisons avoir une copie... tu ne viens pas nous voir... On t'en a -après ça une seconde: tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de -tes nouvelles... Eh bien! moi, je pensais à toi, animal... Je ne sais -pas pourquoi... Vois-tu, au fond, il n'y a que nous deux qui aimions -vraiment les bêtes... - ---Voyons, ma bonne madame Crescent... cette lettre! - ---Oh! c'est rien,--dit madame Crescent,--c'est rien...--Et elle devint -rouge.--On croit souvent, comme ça, faire pour le bien... moi, je -croyais... et puis, pas du tout... tu es riche... te voilà avec soixante -francs... Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? où tu n'aurais pas -été si fier... Enfin, que veux-tu, une idée... Si ça ne te va pas, il ne -faut pas pour ça m'en vouloir... Parce que, vrai, moi, c'était pour -toi...--fit la grosse femme avec une adorable humilité honteuse.--Moi, -je suis une bête... la langue me brouille... je ne sais pas tourner les -choses. Eh bien! voilà comme ça m'est venu... Nous étions donc comme ça -à avoir de tes nouvelles, de bric et de broc, par les uns, par les -autres... Moi j'ai bien vu qu'au fond, les commandes, tout ça, ça ne te -tirait pas de peine... Ça te faisait manger deux ou trois mois, et puis -c'était toujours à recommencer... Eh bien! alors, moi je me suis mise -dans mes rêves... C'est devenu ma colique de te savoir comme ça... je me -suis dit: Voilà un homme qui aime les bêtes... Si on voyait à lui -trouver une petite place, où il serait comme qui dirait dans ses amours, -avec la maman... Au fait, et la maman? - ---Je l'ai emballée pour la province, chez une amie, en attendant une -embellie... C'était trop lourd, à la fin le ménage... je me suis chargé -de la liquidation... C'est elle qui m'a mis à sec. - ---Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme ça, tous les deux, le pain -et la caboulée... Tu sais, moi, quand j'ai une idée dans la tête... ça -me trottait... Voilà la cour qui vient à Fontainebleau... Il nous tombe -chez nous quelqu'un de bien... Merci! ce n'était pas de la chenille... -un ministre, s'il vous plaît! de je ne sais plus quoi... Oh! un homme -avec un front comme une porte de grange... Il voulait absolument avoir -une décoration de son salon par Crescent... Tu sais que c'est moi qui -fais les affaires... Lui, tu le connais, sorti de sa mécanique de -peinture, cet empoté-là ! le sabot d'un cochon serait aussi malin que -lui... Si je n'étais pas là , il laisserait tout aller... Alors, quand -nous avons été arrangés à peu près sur le prix... Ma foi!... il avait -l'air si bon enfant, ce ministre... je lui ai dit que je voulais mes -épingles... Il m'a dit: Quoi?... Eh bien! que je lui ai fait, je -voudrais une petite place dans votre Jardin des Plantes pour -quelqu'un... Il a commencé à me dire que ça ne se donnait pas comme -ça... que c'était difficile, qu'il ne savait pas... Un tas de raisons... -Monseigneur, que je lui ai dit... Ah! je n'ai pas bronché, je lui ai -dit: Monseigneur... rien de fait, Crescent ne vous fera pas chez vous -seulement grand comme la main, sans que j'aie ça pour un pauvre garçon -qui a sa mère sur les bras... Et voilà ta lettre... je n'ai pu que ça... -Oh! je me mets bien dans ta peau, va... je comprends... je me rends -compte... un artiste, ce n'est pas tout le monde, je sais ce que -c'est... on a ses idées, on tient à son état... Quand on a eu le courage -jusqu'à quarante ans, qu'on s'est fait toute la vie des imaginations à -ça... Après ça, tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque -chose... Et puis, quelquefois, on peint là -dedans, à ce qu'il paraît... -on peint quelque chose... un modèle de poisson... C'est du pain, -vois-tu... C'est pour manger tous les jours... Tu n'es pas seul, songe -donc! Et puis les années commencent à te monter sur la tête, sais-tu? - -Et elle avança timidement la lettre sur le pied du lit. - -Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains, avec une expression -presque douloureuse, et la reposa sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y -avait là -dedans la mort honteuse du rêve de toute sa vie. Madame -Crescent était allée prendre les trois pièces d'or posées sur le rebord -du cadre. Elle revint à Anatole en les tenant dans sa main ouverte. - ---Sais-tu,--dit-elle doucement à Anatole,--ce que c'est que cet -argent-là , mon enfant? C'est de l'argent qui n'est pas gagné... et de -l'argent qui n'est pas gagné, c'est de la charité... une vilaine -monnaie, je te dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes... - -Anatole baissa sur son drap un regard sérieux, reprit la lettre, -l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-préparateur au Jardin des Plantes. -Il la reposa sur son drap, la regarda quelque temps de loin sans rien -dire. Puis tout à coup, criant:--Enfoncée la Gloire!--il se jeta au bas -de son lit pour embrasser madame Crescent, en oubliant qu'il était en -chemise. - ---Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain singe!--fit madame -Crescent qui reprit bientôt:--Et Coriolis? C'est bien drôle chez lui, à -ce qu'il paraît... Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu? - ---Des temps infinis. - ---Eh bien! il y a des affaires... mais des affaires!... C'est Garnotelle -que j'ai rencontré qui m'a raconté ça... Ah! mais, il faut te dire -d'abord qu'il s'est marié, Garnotelle, tu ne savais pas?... Oui, -marié... Oh! un beau mariage... Sa femme, c'est une princesse... -Attends: Moldave... Oui, c'est bien ça qu'il m'a dit... Le nom, par -exemple... tu sais, c'est des noms étrangers... cherche, apporte... -Voilà que pour se marier, il va demander à Coriolis pour être son -témoin... Un ancien camarade, je trouve que c'était gentil comme idée, -moi... Il paraît que Coriolis l'a reçu! qu'il lui a dit des choses! -qu'il venait pour l'insulter... que c'était lui faire un affront quand -il savait que lui allait épouser une... Excusez du mot!--dit madame -Crescent en le disant.--Une scène abominable!... Garnotelle a eu peur -qu'il ne le battît... Il le croit devenu fou enragé... Après ça, mon -Dieu! ça ne serait pas étonnant avec la femme qu'il a... une croquette -comme ça!... Allons! tu sais qu'il y a encore quelques pièces de cent -sous chez nous... Si tu avais des créanciers qui t'ennuient trop... Mais -viens donc les chercher... Voilà ce qu'il faut faire... Nous passerons -quelques bons jours... Tu verras les poules... - - - - -CLIII - - ---Psit! psit! Chassagnol! - -Ainsi interpellé par Anatole, Chassagnol, qui allait sortir de la mairie -du Luxembourg, se retourna. Il avait à côté de lui une bonne portant un -petit enfant sous un voile blanc. - ---A toi?--demanda Anatole à Chassagnol en regardant l'enfant. - ---Ma septième fille...--dit le père avec un sourire qui laissait -échapper le secret si longtemps gardé de sa nombreuse famille.--Ah çà ! -comment es-tu ici? - ---Oh! moi, rien, rien... Une petite histoire de justice de paix, un -arrangement à trois mois... le dernier de mes créanciers... C'est que -maintenant, tu ne sais pas, j'ai une place... - ---Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent... Figure-toi que -Cecchina... ah! pardon, c'est ma femme... me voyant sans le sou, les -enfants avaient faim, elle a eu une idée, ma paysanne de femme... Elle a -trouvé je ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit -que c'est un secret qui lui vient de la Madone... Enfin, les petites ont -la becquée tous les jours, il y a toujours quelques sous dans la poche -de mon gilet, et je puis flâner tranquillement... Ah çà ! je t'emmène, tu -vas dîner chez nous... - -Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de la Justice de -Paix:--Vois donc...--dit tout à coup Anatole. - -A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, qu'on apercevait par -le cintre de la porte vitrée du péristyle, sous le rayonnement diffus et -blanc d'une large fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire -s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du mur, disparut -dans le retour de l'escalier que les deux amis ne pouvaient apercevoir. -Puis il reparut, contre le carreau de la porte, un chapeau et un profil -se détachant sur la carte en couleur du onzième arrondissement peinte au -fond dans la cage de l'escalier. La porte battante s'ouvrit, et un homme -se mit à descendre les douze grandes marches de l'escalier de la mairie, -avec une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou, et des -pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le vide. Les deux amis se -rejetèrent un peu dans le vestibule noir de la Justice de Paix. L'homme -passa sans les voir: c'était Coriolis. - -A quelques pas derrière lui venait Manette en grande toilette, suivie -d'un groupe de quatre individus, vulgaires, effacés et vagues comme ces -comparses des actes de l'État civil, raccolés au plus près dans les -fournisseurs du voisinage. - -Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, frôla, sans -le sentir, des blouses qui lisaient le _Moniteur_ affiché au mur, -traversa la rue Bonaparte, et, comme s'il cherchait l'ombre, les pierres -sans fenêtres et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent -longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette s'était -arrêtée avec les témoins au coin de la rue de Mézières et semblait les -remercier. - -Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, qu'elle -saisit par le bras, et l'on vit les deux dos de la femme et du marié -aller jusqu'au bout de la rue Bonaparte. Puis, le couple tourna à -droite, disparut. - ---Rasé!--dit Anatole en faisant le geste énergique du gamin qui peint, -avec le coupant de la main, une vie d'homme décapitée. - - - - -CLIV - - ---Le Beau, ah! oui, le Beau!... s'y reconnaître dans le Beau! Dire c'est -cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le définir!... Le -pourquoi du Beau? D'où il vient? ce qui le fait être? son essence? Le -Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin... la qualité de l'idée se -produisant sous une forme symbolique... un produit de la faculté -d'_idéer_... la perfection perçue d'une manière confuse... la réunion -aristotélique des idées d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais!... -Le Beau, est-ce l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine, -_eido_, je _vois_, n'est que le Beau visible... Est-ce la réalité -retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion, -l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'idée et de la forme, -de l'essence de la réalité, du visible et de l'invisible?... Est-il dans -le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... dans l'imitation du beau des êtres, -des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par -élection ou par élévation? l'imitation sans particularité, sous l'image -iconique de la personnalité, l'homme et pas un homme, l'imitation -d'après un modèle collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure -à la beauté vraie... «_pulchritudinem quæ est supra veram_...» une -seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? L'objectivité ou l'infini de la -subjectivité? l'_expressif_ de Goethe? Le côté individuel, le naturel, -le caractéristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature, -le mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité -d'une sensation?... Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint -Augustin?... Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?... Oh! le -Beau!... le suprême de l'illimité et de l'indéfinissable!... Une goutte -de l'océan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'école de l'Ironie, une -création contre la Création, une reconstruction de l'univers par -l'homme, le remplacement de l'oeuvre divine par quelque chose de plus -humain, de plus conforme au _moi fini_, une bataille contre Dieu!... Le -Beau!... Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien... le Beau -rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une -préparation à la morale, les idées de Fichte: le Beau utile!... Ah! la -philosophie du Beau! Et toutes les esthétiques!... Le Beau, tiens! je le -baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du -Vrai! Et puis après?... Des mots! des mots!... Le Beau! le Beau! Mais -d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre -esprit? L'idée du Beau, ce n'est peut-être qu'un sentiment immédiat, -irraisonné, personnel, qui sait?... Est-ce que tu crois au principe -réfléchi du Beau, toi? - -C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des heures indues de -la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier où séchaient -les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu -sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte aux -lèvres, avec l'air d'écouter. - - - - -CLV - - -Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié brique, moitié -pierre, à l'air d'étable et de cottage, où s'accrochent les bras -grimpants d'une glycine, une fenêtre s'ouvre toujours la première au -bout du Jardin des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue -sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre à ce qui revit -dans le jour qui ressuscite. - -Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu dans le -jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses dans les allées, le -long des grilles. Partout c'est un épanouissement d'êtres; et de -jardinet en jardinet, court le frémissement du réveil animal, charmant -de souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit de tous -côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle de leurs kiosques, de jeunes -axis, penchés sur le côté, s'inclinent en patinant sur le sol où ils -tournent; les lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux, -mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent dans des essais de -galop; des onagres en gaieté, les quatre pattes en l'air, font de -grandes roulées par terre. Tout ce qui est là , dans le mouvement, la -fièvre, la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des -muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux, dans leur -volière, font trembler, sous leur voletage incessant, l'arbre mort -qu'ils fatiguent sans repos du rapide effleurement d'une seconde de -pose. - -A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons et des plumes -montre le blanc de la neige; le trottinement des chèvres d'Angora -balance comme des flocons d'argent mat; des paons blancs traînent, -étalées, les lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la -splendide blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une sorte de -douceur frissonnante, avec des reflets dormants de nuage et de nacre. -Sur les petites pelouses, presque entièrement couvertes de l'ombre -allongée des arbres, où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque -brise qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir le passage -des animaux au soleil, la promenade de leurs couleurs dans des éclairs, -la fuite, l'effacement instantané des petites lignes fines et sèches qui -se dessinent en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde les -vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe au bois râpeux de -leur auge; le zèbre, avec son élégance d'un âne de Phidias, ses formes -pleines, pures et souples, ses impatiences de ruade par tout le corps; -les bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide, laissant -tomber de leur masse le sombre d'un rocher, laissant emporter à l'air -des rouleaux de leur toison brûlée. Des biches de l'Algérie, à la -démarche lente, élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se -dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en levant leurs -bois comme la majesté d'une couronne. Il va à ces grands boeufs de -Hongrie, aux cornes gigantesques, qui semblent la paix dans la force et -dans la candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge au bout -de son cou de serpent, et dont l'oeil nostalgique a l'air de chercher -devant lui la liberté, l'horizon, l'infini, le désert. Et sur du gazon, -il suit les tortues couleur de bronze, allant, en ramant des pattes, à -travers des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur -marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil. - -Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle et -translucide, sur le décor mouillé des acacias, des peupliers, des -saules, les cigognes tout à coup rompant leurs poses et leur immobilité -empaillée, les cigognes prennent des essors boiteux; et courant, -trébuchant, butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts ridicules et -de grotesques velléités de vol, elles illuminent tout ce coin de jardin -des couleurs vives qu'elles y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes -agitées, du rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes, -voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y attarde comme à -une mare du paradis: rien que des frissonnements, des frémissements, des -ondulations, des ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de -l'oiseau, la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les -ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements en -boule, les hérissements, les rengorgements qui soulèvent la ouate floche -de tous ces petits corps avec le souffle d'une brise; et cela, dans du -soleil et dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui nagent -et des brillants de plume qui se noient, avec des reflets qui voguent et -des éclaboussements de poussière humide qui semblent briser, tout autour -de l'oiseau, en gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine -joie est là , la joie gracieuse des animaux qui échappent à la terre et -ne se traînent pas sur le sol, la joie sans fatigue de toutes ces -existences flottantes, balancées, portées sans fatigue par un soupir de -l'air ou par une ride du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage, -bercées dans de la transparence et de la limpidité, voyageant dans du -ciel qui les mouille. - -Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, qui dort à -fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à une île de granit à demi submergée, -et qui, de temps en temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant -son oeil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en serpe, le rose -énorme d'une immense fleur de monde inconnu. Le pain de seigle -qu'Anatole a l'habitude de grignoter en marchant dans le jardin, fait -venir tout de suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec -des éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un _pounka_: -Anatole flatte de la main la bête vénérable, aux cils de momie, et il -caresse presque pieusement cette peau de pierre qui a la couleur et le -grain d'un bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un -siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se pressant et se -nouant par la trompe, se poussent front contre front, et jouent à se -faire reculer avec des malices d'enfants de géants qui luttent et de -grosses douceurs de frères qui s'amusent. - -Le soleil, en montant, resserre à chaque minute l'ombre de tout, et -mordant le coin de cage, l'angle de nuit où sont réfugiés les nocturnes -perchés, il allume un feu d'ambre dans l'oeil du Jean-le-Blanc. -L'éblouissement qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au milieu -des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets éclatent. Les -aras rouges font reluire sur leur rouge l'écarlate d'un piment; les -plumages des aras blancs étincellent de la blancheur de stalactites de -cire vierge et de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit -toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un feu d'artifice -de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la grue couronnée tremble dans -l'herbe comme un bouquet d'épis d'or. - -Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de marronniers, la -lumière jette de distance en distance des palets de jour; et sur les -troncs ensoleillés, la découpure digitée des feuilles dessine en -tremblant des fleurs de lis d'ombre. - -Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la respiration de -l'air fait courir en passant comme des soulèvements d'ailes qui -s'envolent et des battements de langues qui boivent, Anatole a devant -lui la ménagerie enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la -ménagerie où le roux des lions marche dans la flamme de l'heure, où le -tigre qui passe et repasse semble emporter chaque fois sur les raies de -sa robe les raies de ses barreaux, où de jeunes panthères, couchées sur -le dos, s'étirent mollement avec des voluptés renversées de bacchantes. -Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux attirés par le pain qu'on -donne aux animaux et les miettes des grosses bêtes. A l'étourdissant -concert des moineaux gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le -chant de fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle -infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement sourd d'un grand -boeuf, le rugissement d'un lion, le bramement guttural d'un -cerf, le barrit strident d'un éléphant, le cor d'airain de -l'hippopotame,--bâillements de féroces ennuyés, soupirs de bêtes -sauvages, fauves haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime -à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion, le -tressaillement d'instruments de bronze et de notes de tonnerre. Puis -cela tombe, et bientôt s'éteint dans le cri d'un petit animal, ainsi -qu'un grand souffle qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une -flûte de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à goutte le -filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours blanc. - -En errant, ses regards rencontrent dans des trouées de verdure des têtes -aux yeux mourants, à la langue rose qui passe sur des babines luisantes, -des bouches flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se -cherchant, dans un baiser qui mord, à travers les grillages! Il y a dans -l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias en fleur qui couvrent -des allées de leur effeuillement; il y a des arômes fumants, des -émanations musquées et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums des -roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs buissons l'entrée du -jardin... - -Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il s'oublie, il se perd à -voir, à écouter, à aspirer. Ce qui est autour de lui le pénètre par tous -les pores, et la Nature l'embrassant par tous les sens, il se laisse -couler en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse lui -vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses antiques qui -replantaient l'homme dans la Terre, en lui faisant pousser des branches -aux jambes. Il glisse dans l'être des êtres qui sont là . Il lui semble -qu'il est un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît, dans -tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, ce qui chante, -chante en lui. Il croit sentir passer dans ses entrailles l'allégresse -de la vie des bêtes; et une espèce de grand bonheur animal le remplit -d'une de ces béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la -créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant de la création. - -Et parfois, dans ce jour du commencement de la journée, dans ces heures -légères, dans cette lumière qui boit la rosée, dans cette fraîcheur -innocente du matin, dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la -terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans ce bleu du ciel -naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans la tendresse verte de mai, -dans la solitude des allées sans public, au milieu de ces cabanes de -bois qui font songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu de -cet univers d'animaux familiers et confiants comme sur une terre divine -encore, l'ancien Bohême revit des joies d'Éden, et il s'élève en lui, -presque célestement, comme un peu de la félicité du premier homme en -face de la Nature vierge. - -Décembre 1864.--Août 1866. - - -FIN. - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215 - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by -Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63179 *** diff --git a/old/63179-h/63179-h.htm b/old/63179-h/63179-h.htm deleted file mode 100644 index 8b8c697..0000000 --- a/old/63179-h/63179-h.htm +++ /dev/null @@ -1,18579 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Manette Salomon, by Edmond and Jules de Goncourt. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; 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Céard</span> (3<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="3" class="large sc c top1em">GONCOURT (Edmond et Jules de)</td></tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>En 18**</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Germinie Lacerteux</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Madame Gervaisais</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Renée Mauperin</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Manette Salomon</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Charles Demailly</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Sœur Philomène</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Quelques créatures de ce temps</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Pages retrouvées</b>, avec une préface de <span class="sc">G. Geffroy</span> (3<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Idées et sensations</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Préfaces et manifestes littéraires</b> (3<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Théâtre</b> (<span class="sc">Henriette Maréchal.—La Patrie en danger</span>)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Portraits intimes du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>. Études nouvelles d'après -les lettres autographes et les documents inédits</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La Femme au XVIII<sup>e</sup> siècle</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La duchesse de Châteauroux et ses sœurs</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Madame de Pompadour</b>, nouvelle édition, revue et augmentée -de lettres et documents inédits</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La Du Barry</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de Marie-Antoinette</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Sophie Arnould</b> (Les actrices au XVIII<sup>e</sup> siècle)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de la Société française pendant la Révolution</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de la Société française pendant le Directoire</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="3"><b>L'Art du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap2" colspan="2">1<sup>re</sup> série (Watteau.—Chardin.—Boucher.—Latour)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap2" colspan="2">2<sup>e</sup> série (Greuze.—Les Saint-Aubin.—Gravelot.—Cochin)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap2" colspan="2">3<sup>e</sup> série (Eisen.—Moreau-Debucourt.—Fragonard.—Prudhon)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Gavarni</b>. <span class="sc">L'Homme et l'Œuvre</span></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Journal des Goncourt</b>. Mémoires de la vie littéraire (9<sup>e</sup> mille).</td> -<td class="num">9 vol.</td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap small">Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—1215.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">MANETTE SALOMON</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>On était au commencement de novembre. La dernière -sérénité de l'automne, le rayonnement blanc et -diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et de neige, -flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver.</p> - -<p>Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait -au labyrinthe, un monde particulier, mêlé, cosmopolite, -composé de toutes les sortes de gens de Paris, de la -province et de l'étranger, que rassemble ce rendez-vous -populaire.</p> - -<p>C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises -à voiles bruns, à lunettes bleues.</p> - -<p>Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil.</p> - -<p>Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un -voisin du jardin, de quelque rue d'à côté, les pieds dans -des pantoufles.</p> - -<p>Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, -ses deux haches en sautoir surmontées d'une grenade;—un -prince jaune, tout frais habillé de Dusautoy, accompagné -d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à dolman -d'Albanais;—un apprenti maçon, un petit gâcheur -débarqué du Limousin, portant le feutre mou et la chemise -bise.</p> - -<p>Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en -casquette, avec un livre et un cahier de notes sous le -bras. Et presque à côté de lui, sur la même ligne, un -ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade -au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois -fleurs d'immortelle à la boutonnière.</p> - -<p>Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir -devant lui un bel enfant, en robe russe de velours bleu, -à boutons d'argent, à manches de toile blanche, au cou -duquel battait un collier d'ambre.</p> - -<p>Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait -voir sur sa figure la joie promise du dîner du soir en -cabinet, sur le quai, à la <i>Tour d'argent</i>.</p> - -<p>Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait -et traînait par la main un petit négrillon, embarrassé -dans sa culotte, et qui semblait tout triste d'avoir vu -des singes en cage.</p> - -<p>Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce -à travers la verdure des arbres verts, entre le bois -froid d'ombre humide, aux troncs végétants de moisissure, -à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre -foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait, -sans le regarder, aux miss, dans le Guide; et la -colonne, un moment arrêtée, reprenait sa marche, gravissant -le chemin ardu du labyrinthe d'où roulaient des -cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux, -et des descentes folles de petites filles faisant sauter à -leur dos des cornets à bouquin peints en bleu.</p> - -<p>Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique -d'ouvrages en perles sur le chemin, se frôlant et par -moments s'appuyant à la rampe de fer contre la charmille -d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant, des -micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois -pétrifiés qui portent le belvédère, clignant des yeux pour -lire le vers latin qui tourne autour de son bandeau de -bronze:</p> - -<blockquote> -<p class="c">Horas non numero nisi serenas.</p> -</blockquote> - -<p>Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à -jour.</p> - -<p>Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout.</p> - -<p>Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un -peu le rideau des pins, des morceaux de la grande ville -s'étendaient à perte de vue. Devant eux, c'étaient d'abord -des toits pressés, aux tuiles brunes, faisant des -masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se -détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges -teintes étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient -dans du noir-roux en allant vers le quai. Sur -le quai, les carrés de maisons blanches, avec les petites -raies noires de leurs milliers de fenêtres, formaient et -développaient comme un front de caserne d'une blancheur -effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin -en loin, dans le rouillé de la pierre, une construction -plus vieille. Au delà de cette ligne nette et claire, on ne -voyait plus qu'une espèce de chaos perdu dans une nuit -d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits d'où -des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille -une mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées -par l'obscurité grise de l'éloignement, brouillées dans -le fond du jour baissant; un fourmillement de demeures, -un gâchis de lignes et d'architectures, un amas de -pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une -carrière, sur lequel dominaient et planaient le chevet et -le dôme d'une église, dont la nuageuse solidité ressemblait -à une vapeur condensée. Plus loin, à la dernière -ligne de l'horizon, une colline, où l'œil devinait une -sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement -les étages d'une falaise dans un brouillard de mer. Là -dessus -pesait un grand nuage, amassé sur tout le bout -de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un violet -sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration -de fournaise de la grande ville et la vaste bataille -de la vie de millions d'hommes semblaient mettre -comme des poussières de combat et des fumées d'incendie. -Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës -sur une clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu -de vert pâle. Puis revenait un ciel dépoli et couleur -d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages gris.</p> - -<p>En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or -sur une colonne, entre la tête d'un arbre vert se colorant -dans ce ciel d'hiver d'une chaleur olive, et les plus hautes -branches du cèdre, planes, étalées, gazonnées, sur lesquels -les oiseaux marchaient en sautillant comme sur -une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés, -sous lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie, -presque carminée, la grande allée du jardin, plus -haut que les immenses toits de tuile verdâtres de la -Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc, l'œil -embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière -et la masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan -d'ombre ressemblant à un lavi, d'encre de Chine sur un -dessous de sanguine, une zone de tons ardents et bitumineux, -brûlés de ces roussissures de gelée et de ces -chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle -des Anglais; puis, dans la finesse infinie d'une teinte -dégradée, il se levait un rayon blanchâtre, une vapeur -laiteuse et nacrée, trouée du clair des bâtisses neuves, -et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en s'opalisant, -une fin de capitale, des extrémités de faubourgs, -des bouts de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait -sous cette lueur suspendue qui faisait devenir noires, -en les touchant, les fumées blanches dans l'ombre. -Tout au loin, l'Observatoire apparaissait, vaguement -noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique -d'un coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de -droite, se dressait la borne de l'horizon, le pâté du Panthéon, -presque transparent dans le ciel, et comme lavé -d'un bleu limpide.</p> - -<p>Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là -haut -de tous côtés; les enfants étaient montés, pour mieux -voir, sur le banc de bronze, quand quatre jeunes gens -entrèrent dans le belvédère.</p> - -<p>—Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,—fit -l'un en s'approchant de la lunette d'approche fixée par -une ficelle à la balustrade. Il chercha le point, braqua -la lunette:—Ça y est! attention!—se retourna vers le -groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des -Anglaises:—Milady, voilà ! confiez-moi votre œil… Je -n'en abuserai pas! Approchez, mesdames et messieurs! -Je vais vous faire voir ce que vous allez voir! et un peu -mieux que ce préposé aux horizons du Jardin des Plantes -qui a deux colonnes torses en guise de jambes… Silence! -et je commence!…</p> - -<p>L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur, -avait mis l'œil à la lorgnette.</p> - -<p>—Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon -les moyens des personnes!… <i lang="en" xml:lang="en">Spoken here! Time is money! -Rule Britannia! All right!</i> Je vous dis ça, parce qu'il -est toujours doux de retrouver sa langue dans la -bouche d'un étranger… Paris! messieurs les Anglais, -voilà Paris! C'est ça!… c'est tout ça… une crâne -ville!… j'en suis, et je m'en flatte! Une ville qui fait du -bruit, de la boue, du chiffon, de la fumée, de la gloire… -et de tout! du marbre en carton-papier, des grains de -café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière -avec de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité -en pain d'épice, des idées pour la province, et des -femmes pour l'exportation! Une ville qui remplit le -monde… et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des -dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre, -et des professeurs de thibétain en liberté! La capitale -du Chic, quoi! Saluez!… Et maintenant ne bougeons -plus! Ça? milady, c'est le cèdre, le vrai du Liban, rapporté -d'un chœur d'Athalie, par M. de Jussieu, dans son -chapeau!… Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, -mes gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint -Louis rendait la justice, pour en faire les bancs de la -cour de Cassation… Le château a été démoli, mais on l'a -reconstruit en liége sous Charles X: c'est parfaitement -imité, comme vous voyez… On y voit les mânes de Mirabeau, -tous les jours de midi à deux heures, avec des -protections et un passe-port… Le Père-Lachaise! le -faubourg Saint-Germain des morts: c'est plein d'hôtels… -Regardez à droite, à gauche… Vous avez devant vous le -monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de -M. Guizot… La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les -prisonniers de la Bastille pour en faire une surprise à -leur gouverneur… On avait d'abord mis dessus le portrait -de Louis-Philippe, Henri IV avec un parapluie; -on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui -s'envole; c'est d'après nature… On a dit qu'on la muselait -dans les chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses: -j'ai demandé au gardien, ce n'est pas vrai… Regardez -bien, mylady, il y a un militaire auprès de la Liberté: -c'est toujours comme ça en France… Ça? c'est rien, c'est -une église… Les buttes Chaumont… Distinguez le -monde… On reconnaîtrait ses enfants naturels!… Maintenant, -mylady, je vais vous la placer à Montmartre… -La tour du télégraphe… Montmartre, <i lang="la" xml:lang="la">mons martyrum</i>… -d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle -est remplie de peintres qui s'exposent volontairement -aux bêtes chaque année, à l'époque de l'Exposition… -Là -dessous, les toits rouges? ce sont les Catacombes pour -la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela, mademoiselle!… -Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement -la Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave -l'Hôtel-Dieu, la Préfecture de Police, et l'Institut!… On -dit que dans le temps il baignait la Tour de Nesle… -Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement! Voilà -Sainte Geneviève… A côté, la tour Clovis… c'est fréquenté -par des revenants qui y jouent du cor de chasse -chaque fois qu'il meurt un professeur de Droit comparé… -Ici, c'est le Panthéon… le Panthéon, milady, bâti par -Soufflot, pâtissier… C'est, de l'aveu de tous ceux qui le -voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde… -Il y avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans -les cheveux de Marat quand on l'y a enterré… L'arbre -des Sourds-et-Muets… un arbre qui a grandi dans le silence… -le plus élevé de Paris… On dit que quand il fait -beau, on voit de tout en haut la solution de la question -d'Orient… Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères -qui ait le droit d'y monter!… Ce monument égyptien? -Sainte-Pélagie, milady… une maison de campagne, -élevée par les créanciers en faveur de leurs -débiteurs… Le bâtiment n'a rien de remarquable que -le cachot où M. de Jouy, surnommé «l'Homme au -masque de coton», apprivoisait des hexamètres avec un -flageolet… Il y a encore un mur teint de sa prose!… La -Pitié… un omnibus pour les pékins malades, avec correspondance -pour le Montparnasse, sans augmentation -de prix, les dimanches et fêtes… Le Val-de-Grâce, pour -MM. les militaires… Examinez le dôme, c'est d'un -nommé Mansard, qui prenait des casques dans les tableaux -de Lebrun pour en coiffer ses monuments… -Dans la cour, il y a une statue élevée par Louis XIV au -baron Larrey… L'Observatoire… Vous voyez, c'est une -lanterne magique… il y a des Savoyards attachés à l'établissement -pour vous montrer le Soleil et la Lune… -C'est là qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette… -en long… Et ça… la Salpêtrière, milady, où -l'on enferme les femmes plus folles que les autres! Voilà !… -Et maintenant, à la générosité de la société!—lança le -démonstrateur de Paris.</p> - -<p>Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci -à tout ce qui tombait au fond de sa vieille coiffe, aux -gros sous comme aux pièces blanches, salua et se sauva -à toutes jambes, suivi de ses trois compagnons qui étouffaient -de rire en disant:—Cet animal d'Anatole!</p> - -<p>Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire, -assis sur le banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce -qu'il y avait dans son chapeau sur les genoux du prêtre, -lui jeta:—Monsieur le curé, pour vos pauvres!</p> - -<p>Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore -dans le creux de sa pauvre soutane, que le donneur -était déjà loin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes -gens s'arrêtèrent.</p> - -<p>—Où dine-t-on?—dit Anatole.</p> - -<p>—Où tu voudras,—répondirent en chœur les trois -voix.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui <i>en</i> a?—reprit Anatole.</p> - -<p>—Moi, je n'ai pas grand'chose,—dit l'un.</p> - -<p>—Moi, rien,—dit l'autre.</p> - -<p>—Alors ce sera Coriolis…—fit Anatole en s'adressant -au plus grand, dont la mise élégante contrastait -avec le débraillé des autres.</p> - -<p>—Ah! mon cher, c'est bête… mais j'ai déjà mangé -mon mois… je suis à sec… Il me reste à peine de quoi -donner à la portière de Boissard pour la cotisation du -punch…</p> - -<p>—Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet -argent à ce curé!—dit à Anatole un garçon aux longs -cheveux.</p> - -<p>—Garnotelle, mon ami,—répondit Anatole,—vous -avez de l'élévation dans le dessin… mais pas dans -l'âme!… Messieurs, je vous offre à dîner chez Gourganson… -J'ai l'<i>œil</i>… Par exemple, Coriolis, il ne faut pas -t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais -truffés comme à ta société du vendredi…</p> - -<p>Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien:</p> - -<p>—Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez -l'honneur…</p> - -<p>On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol -étaient en avant, Coriolis dit à Anatole, en lui désignant -le dos de Chassagnol:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là , hein? qui a -l'air d'un vieux fœtus…</p> - -<p>—Connais pas… mais pas du tout… Je l'ai vu une -fois avec des élèves de Gleyre, une autre fois avec des -élèves de Rude… Il dit des choses sur l'art, au dessert, -il m'a semblé… Très-collant… Il s'est accroché à nous -depuis deux ou trois jours… Il va où nous mangeons… -Très-fort pour reconduire, par exemple… Il vous lâche -à votre porte à des heures indues… Peut-être qu'il demeure -quelque part, je ne sais pas où… Voilà !</p> - -<p>Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent -par une petite allée dans une arrière-salle de -crêmerie. Dans un coin, un gros gaillard noir et barbu, -coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une petite -table.</p> - -<p>—Ah! l'homme aux bouillons…—fit Anatole en -l'apercevant.</p> - -<p>—Ceci, monsieur,—dit-il à Chassagnol,—vous -représente… le dernier des amoureux!… un homme -dans la force de l'âge, qui a poussé la timidité, l'intelligence, -le dévouement et le manque d'argent jusqu'à -fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé… -ce qui lui permet de considérer une masse de -fois dans la journée l'objet de son culte, mademoiselle -ici présente…</p> - -<p>Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson -qui entrait, apportant des serviettes.</p> - -<p>—Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie, -toi! Laisse donc, je connais les femmes… j'avance -joliment tes affaires, va, farceur!—et il donna un amical -renfoncement au jeune homme barbu qui voulut -parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit.</p> - -<p>Le crêmier apparut sur le seuil:</p> - -<p>—Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!—cria -Anatole,—votre vin le plus extraordinaire… à -12 sous!… et des bifteacks… des vrais!… pour monsieur…—il -indiqua Coriolis—qui est le fils naturel -de Chevet… Allez!</p> - -<hr /> - - -<p>—Dis donc, Coriolis,—fit Garnotelle,—ta dernière -académie… j'ai trouvé ça bien… mais très-bien…</p> - -<p>—Vrai?… vois-tu, je cherche… mais la nature!… -faire de la lumière avec des couleurs…</p> - -<p>—Qui ne la font jamais…—jeta Chassagnol.—C'est -bien simple, faites l'expérience… Sur un miroir -posé horizontalement, entre la lumière qui le frappe et -l'œil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le -pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le -verrez? D'un gris intense, presque noir, au milieu de -la clarté lumineuse…</p> - -<p>Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase, -l'homme qui l'avait dite.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que ça?—Anatole, en cherchant -dans sa poche du papier à cigarette, venait de retrouver -une lettre.—Ah! l'invitation des élèves de -Chose… une soirée où l'on doit brûler toutes les critiques -du Salon dans la chaudière des sorcières de -Macbeth… Il est bon, le post-scriptum: «Chaque invité -est tenu d'apporter une bougie…»</p> - -<p>Et coupant une conversation sur l'École allemande -qui s'engageait entre Chassagnol et Garnotelle:—Est-ce -que vous allez nous embêter avec Cornélius?… Les -Allemands! la peinture allemande!… Mais on sait comment -ils peignent les Allemands… Quand ils ont fini -leur tableau, ils réunissent toute leur famille, leurs enfants, -leurs petits enfants… ils lèvent religieusement la -serge verte qui recouvre toujours leur toile… Tout le -monde s'agenouille… Prière sur toute la ligne… et alors -ils posent le point visuel… C'est comme ça! C'est vrai -comme… l'histoire!</p> - -<p>—Es-tu bête!—dit Coriolis à Anatole.—Ah ça! dis -donc, tes bifteacks, pour des bifteacks soignés…</p> - -<p>—Oui, ils sont immangeables… Attendez… Donnez-moi-les -tous…—et il les réunit dans une assiette qu'il -cacha sous la table. Puis, profitant d'une sortie de la -fille de Gourganson, il disparut par une petite porte -vitrée au fond de la salle.</p> - -<p>—Ça y est,—dit-il en revenant au bout d'un instant.—Ah! -tu ne connais pas la tradition de la maison… -Ici, quand les bifteacks ne sont pas tendres, on va les -fourrer dans le lit de Gourganson… C'est sa punition… -Après ça, c'est peut-être aussi sa santé… J'ai connu un -Russe qui en avait toujours un… cru… dans le dos.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?—demanda -Garnotelle à Coriolis.</p> - -<p>—Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord, -Boissard est très-bon garçon… Beaucoup de gens connus -et amusants… Théophile Gautier… la bande de -Meissonier… On fait de la musique dans un salon… -dans l'autre, on cause peinture, littérature… de tout… -Et une antichambre avec des statues… grand genre et -pas cher… Un dîner tous les mois… nous avons déboursé -chacun six francs pour un couvert en Ruolz… -Ça se termine généralement par un punch… Nous avons -Monnier qui est superbe! Il a eu la dernière fois une -charge belge, les <i>prenkirs</i>… étourdissante!… Et puis -Feuchères, qui fait des imitations de soldat, des histoires -de Bridet à se tordre… Un monde bon enfant et pas trop -canaille… On bavarde, on rit, on se monte… Tout le -monde dit des mots drôles… L'autre jour, en sortant, -je reconduisais Magimel le lithographe… Il me dit: -«Ah! comme j'ai vieilli!… Autrefois, les rues étaient -trop étroites… je battais les deux murs. Maintenant -c'est à peine si j'accroche un volet!…»</p> - -<p>—Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va -chez Boissard, excusez!—fit Anatole.—Mais tu t'es -trompé d'atelier, mon vieux… tu aurais dû entrer chez -Ingres… Vous savez, ils sont bons, les Ingres! ils se demandent -de leurs nouvelles! Plus que ça de genre!</p> - -<p>Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte -et nerveuse la tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace -de la lui coucher dans son assiette.</p> - -<p>—Qui est-ce qui a vu le <i>Premier baiser de Chloé</i>, de -Brinchard, qui est exposé chez Durand Ruel?—demanda -Garnotelle.</p> - -<p>—Moi… C'est d'un réussi…—dit Anatole…—Ça -ma rappelé le baiser d'Houdon…</p> - -<p>—Oh! un baiser!…—lança Chassagnol.—Ça, un -baiser! cette machine en bois! Un baiser, ça? Un baiser -de ces poupées antiques qu'on voit dans une armoire au -Vatican, je ne dis pas… Mais un baiser vivant, cela? -Jamais! non, jamais! Rien de frémissant… rien qui -montre ce courant électrique sur les grands et les petits -foyers sensibles… rien qui annonce la répercussion de -l'embrassement dans tout l'être… Non, il faut que le -malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement -de ce que c'est que les lèvres… Mais les lèvres, c'est revêtu -d'une cuticule si fine qu'un anatomiste a pu dire -que leurs papilles nerveuses n'étaient pas recouvertes, -mais seulement gazées, <i>gazées</i>, c'est son mot, par cet -épiderme… Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres -de sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux -ou de la cinquième paire, communiquent par des -anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels -de la tête… Ils s'unissent, de proche en proche, aux -paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf intercostal -ou le <i>grand sympathique</i>, le grand charrieur des -émotions humaines au plus profond, au plus intime de -l'organisme… le <i>grand sympathique</i> qui communique -avec la paire vague ou nerfs de la huitième paire, qui -embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au -cœur, qui touche au cœur!…</p> - -<p>—Neuf heures et demie… Je me sauve,—dit Coriolis.</p> - -<p>—Je m'en vais avec toi,—fit Anatole; et, sur la -porte, son geste appela Garnotelle, comme s'il lui disait: -Viens donc!…</p> - -<p>Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit -rasseoir, en le prenant par un bouton de sa redingote, -et il continua à lui exposer la circulation de la sensation -du baiser d'une extrémité à l'autre du corps humain.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient -dans l'art, vers l'année 1840, le grand mouvement -révolutionnaire du Romantisme qu'avaient vu se -lever les dernières années de la Restauration, finissait -dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût -cru voir tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, -le souffle d'avenir qui avait remué l'art. De hautes espérances -avaient sombré avec le peintre de la <i>Naissance -d'Henri IV</i>, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant -début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de -promesses, annonçant le dégagement futur d'une personnalité, -allaient, comme Chassériau, de l'ombre d'un -maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous les chefs -d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un -éclectisme bâtard et un style inquiet.</p> - -<p>Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur -jour d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour -devenir les ouvriers de ce grand musée de Versailles, si -fatal à la peinture par l'officiel de ses sujets et de ses -commandes, la hâte exigée de l'exécution, tous ces travaux -à la toise et à la tâche, qui devaient faire de la -Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la pacotille.</p> - -<p>En dehors de ces causes extérieures, les faillites -d'avenir, les désertions, les séductions par les commandes -et l'argent du budget, en dehors même de l'action, -appuyée par la grande critique, des œuvres et des -hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour -l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures, -spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux -fréquentations des artistes de 1830. Il était arrivé peu à -à peu que le Romantisme, cette révolution de la peinture, -bornée presque à ses débuts à un affranchissement de -palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une intime -mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le -faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire, -un abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement -d'une atmosphère de lyrisme.</p> - -<p>De là , de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il -était sorti des peintres de cerveau, des peintres poëtes. -Quelques-uns ne concevaient un tableau que dans le -cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, d'instinct -germain, séduits par les <i>lieds</i> d'outre-Rhin, se -perdaient dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil -des mythologies dans la mélancolie du fantastique, cherchaient -les Muses au Walpurgis. Un homme d'un talent -distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit -groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses -créées par les poëmes. Il modelait les anges de -l'imagination humaine. Les larmes des chefs-d'œuvre, le -souffle de Gœthe, la prière de saint Augustin, le Cantique -des souffrances morales, le chant de la Passion de la -chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, -avec la matérialité du dessin et des couleurs. Le <i>sentimentalisme</i>, -c'était par là que le larmoyeur des tendresses -de la femme essayait de rajeunir, de renouveler -et de passionner le spiritualisme de l'art.</p> - -<p>La désastreuse influence de la littérature sur la peinture -se retrouvait à l'autre bout du monde artiste, dans un -autre homme, un peintre de prose, Paul Delaroche, l'habile -arrangeur théâtral, le très-adroit metteur en scène -des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter -Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le -trompe-l'œil d'une couleur locale à laquelle manquaient -la vie, le mouvement, la résurrection de l'émotion.</p> - -<p>De tels hommes, malgré la mode du moment et la -gloire viagère du succès, n'étaient, au fond, que des -personnalités stériles. Ils pouvaient monter un atelier, -faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le -principe d'infécondité de leurs œuvres, les condamnaient -à ne pas créer d'école. Leur action, restreinte fatalement -à un petit cercle de disciples, ne devait jamais -s'élever à cette large influence des maîtres qui décident -les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une génération, -font lever le lendemain de l'art des talents -d'une jeunesse.</p> - -<p>Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres -créés ou renouvelés par le mouvement romantique, le -paysage se débattait, encore à demi méconnu, presque -suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés du -public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, -de Rousseau qui ne pouvaient forcer les portes du Salon, -le paysage n'avait point alors l'autorité, la considération, -la place dans l'art qu'il devait finir par conquérir -à coups de chefs-d'œuvre. Et ce genre, réputé inférieur -et bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les -défiances du présent, n'avait guère de tentation pour le -jeune talent indécis dans sa voie et cherchant sa carrière. -L'orientalisme, né avec Decamps et Marilhat, paraissait -épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer Géricault -dans la peinture française semblait mort. On ne -voyait nulle tentative, nul effort, nulle audace qui tentât -la vérité, s'attaquât à la vie moderne, révélât aux jeunes -ambitions en marche ce grand côté dédaigné de l'art: la -contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son premier -tableau, l'<i>Enfant prodigue</i>. Et depuis quelques -années, il n'y avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents -nouveaux: un petit peintre de génie naturel, de tempérament -et de caprice, jouant avec les féeries du soleil, -doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il, pour -retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz -avait apporté, à l'art de 1830 à 1840, sa franche et -éblouissante originalité. Mais sa peinture était une peinture -indifférente. Elle ne cherchait et ne donnait rien -que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une -fleur. Elle ne parlait à la passion de personne. Toute -âme lui manquait pour toucher et retenir à elle autre -chose que les yeux.</p> - -<p>Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la -grande peinture par cette lassitude ou ce mépris des -autres genres, la génération qui se levait, l'armée des -jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture historique -ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités -supérieures et dominantes, aux deux tempéraments -extrêmes et absolus qui commandaient dans -l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci demandaient -l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, -à son dernier héros, au maître passionnant et aventureux, -marchant dans le feu des contestations et des -colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839, -<i>Cléopâtre</i>, <i>Hamlet</i> et les <i>Fossoyeurs</i>; en 1840, la <i>Justice -de Trajan</i>; en 1841, l'<i>Entrée des Croisés à Constantinople</i>, -un <i>Naufrage</i>, une <i>Noce juive</i>. Mais ce n'était -qu'une minorité, cette petite troupe de révolutionnaires -qui s'attachaient et se vouaient à Delacroix, attirés par -la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le Beau -expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant -la religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la -route de Rome, fêtaient rue Montorgueil le retour de -M. Ingres comme le retour du sauveur du Beau de Raphaël. -Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute la jeune -peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux -hommes dont les deux noms étaient les deux cris de -guerre de l'art:—Ingres et Delacroix.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve -sans fortune, qui avait eu l'intelligence de se faire une -position dans une spécialité de la mode presque créée -par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute confection, -elle avait eu l'imagination de ces nouveautés -bizarres qui charmèrent le goût de la Restauration et des -premières années du règne de Louis-Philippe: les ridicules -à pendants d'acier, les manchons en velours noir -avec broderie en soie jaune représentant des kiosques, -les boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et -recouverts de tulle noir. Au milieu de cela, elle avait -eu aussi l'invention des toilettes de féerie: c'était elle -qui avait introduit la <i>lame</i> dans les robes de bal, édité -les premières robes à <i>étincelles</i>, étonné les bals citoyens -des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient -des élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de -trouveuse d'idées et de dessins, elle gagnait de huit à dix -mille francs par an.</p> - -<p>Elle mit Anatole au collége Henri IV</p> - -<p>Au collége, Anatole dessina des bonshommes en -marge de ses cahiers. Le professeur Villemereux qui s'y -reconnut, en le mettant aux arrêts pour cela, lui prédit -la potence,—une prédiction qui commença à mettre -autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules -pour les grands criminels et les caractères extraordinaires. -Puis, plus tard, en le voyant exécuter à la plume, -trait pour trait, taille pour taille, les bois de Tony Johannot -du <i>Paul et Virginie</i> publié par Curmer, ses camarades -prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés -sur son épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur -souffle, pleins de l'attention religieuse des enfants devant -ce mystère de l'art: le miracle du trompe-œil. Autour -de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui, il sera peintre!» -Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié -fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné -à une carrière de génie.</p> - -<p>Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là : de la -menace de ses professeurs, de l'encouragement de ses -camarades, de ce murmure du collége qui dicte un peu -l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une certaine -facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses -mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de -foudre, sans l'illumination soudaine qui fait jaillir un -talent du choc d'un morceau d'art ou d'une scène de nature. -Au fond, Anatole était bien moins appelé par l'art -qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait l'atelier. -Il y aspirait avec les imaginations du collége et les appétits -de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons -de la Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de -la Misère, le débarras du lien et de la règle, la liberté, -l'indiscipline, le débraillé de la vie, le hasard, l'aventure, -l'imprévu de tous les jours, l'échappée de la maison -rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de -l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout -l'inconnu de volupté du modèle de femme, le travail qui -ne donne pas de mal, le droit de se déguiser toute l'année, -une sorte de carnaval éternel; voilà les images et -les tentations qui se levaient pour lui de la carrière rigoureuse -et sévère de l'art.</p> - -<p>Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là , -la mère d'Anatole avait pour son fils un idéal d'avenir: -l'École polytechnique. Le soir, en tisonnant son feu, elle -voyait son Anatole coiffé d'un tricorne, l'habit serré aux -hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la Révolution -de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance -passer dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand -coup quand Anatole lui parla de se faire artiste: il lui -sembla qu'elle avait devant elle un officier qui déchirait -son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr s'écroula.</p> - -<p>De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut -à chaque sortie à batailler avec elle. A la fin, comme il -s'arrangeait toujours pour être le dernier en mathématiques, -la mère, faible comme une veuve qui n'a qu'un -fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour -préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans -une carrière qui la faisait trembler d'avance par ses -périls de toutes sortes, elle demanda à un vieil ami de -chercher dans ses connaissances et de lui indiquer un -atelier où les mœurs de son fils seraient respectées.</p> - -<p>A quelques jours de là , le vieil ami menait le jeune -homme chez un élève de David qui s'appelait d'un nom -fameux en l'an IX, Peyron, et qui consentait à recevoir -Anatole sur le bien qu'on lui en disait.</p> - -<p>Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron -était un atelier de femmes, mais d'âge si vénérable, sans -aucune exception, qu'Anatole put y faire son entrée sans -intimider personne. Il se trouva même, à la fin du troisième -jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, -qu'il se sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara -péremptoirement le soir à sa mère qu'il ne voulait -plus retourner dans une pareille pension de Parques.</p> - -<p>Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, -qui avait rue d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il -montait d'abord chez un élève nommé Corsenaire, qui -travaillait dans le haut de la maison. Il y restait six mois -à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le -grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle -vivant.</p> - -<p>Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier -depuis deux ou trois ans.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>L'atelier de Langibout était un immense atelier peint -en vert olive. Sur le mur d'un des côtés, sous le jour de -la baie ouverte en face, se dressait la table à modèle, -avec la barre de fer où s'attache la corde pour la pose -des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le -talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le -bras qui repose.</p> - -<p>Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une -hauteur de sept à huit pieds. Des grattages de palette, -des adresses de modèles, des portraits-charges la couvraient -presque entièrement. Un faux-col sur un pantalon -représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet -caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national -sortant d'une guérite par une neige qui lui argentait le -nez et les épaulettes, moquait les ambitions miliciennes -de celui-ci. Un gentilhomme amateur était représenté -dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la -devise au-dessous: <i lang="la" xml:lang="la">Semper viret</i>. Et çà et là , à travers -les caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: <i>Sarah -Levy, la tête, rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul</i>; -et plus loin: <i>Armand David, fifre sous Louis XVI, -modèle de torse, fait la canne</i>.</p> - -<p>Sur une des parois latérales se levait le Discobole, -moulage de Jacquet.</p> - -<p>Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ -soixante, les sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines -à terre, les peintres, juchés sur de hauts tabourets, -formaient trois rangs devant la table à modèle.</p> - -<p>On voyait là :</p> - -<p>Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle -Gourganson, le pâtira, le souffre-douleur de -l'atelier, un méridional naïf, un <i>gobeur</i> avalant tout, et -qu'on avait décidé à promener son chapeau gris la nuit, -en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur -blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui -rognant un peu sa canne tous les jours, arriva au bout -d'une semaine à persuader qu'il grandissait, et qu'il -n'avait que le temps de se soigner, la croissance à son -âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui -était sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de -piété;</p> - -<p>Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux -yeux clignotants, aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant -des couleurs, que le blond et la tendresse, faisant des -esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des mythologies -plafonnantes;</p> - -<p>Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait <i>Moins-Cinq</i>, -à cause de sa réponse aux arrivants, qui le trouvaient -toujours le premier à l'atelier, et lui disaient:—Tiens, -il est l'heure?—Non, messieurs, il est l'heure -moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du -Poussin, excellent et doux garçon, n'entrant en colère -que lorsque le modèle avait oublié de poser son mouchoir -sur le tabouret, et volait ainsi quelques secondes -à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont l'application, -la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient -respectés avec une sorte de commisération par la blague -de ses camarades;</p> - -<p>Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout -s'arrêtait, étonné et souriant d'un détail exagéré -ou forcé dans une académie bien dessinée:—«C'est -bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est bien, -mon ami, vous voyez comique…» Lestringant, qui devait -obéir à sa vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire -pour mettre l'esprit de Paris dans la caricature;</p> - -<p>Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et -effrontée, arrivant la casquette en casseur, la blouse -tapageuse, engueulant les modèles, faisant le crâne: il -n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége et de -sa province dans des habits de première communion -rallongés, et tombant dans l'atelier, au milieu d'une -séance de modèle de femme, il était resté pétrifié devant -«la madame» toute nue, ses yeux de petit garçon -démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant -glisser de stupéfaction son carton par terre, au milieu -du rire homérique des élèves;</p> - -<p>Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir -vingt francs, donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on -lui fît la conduite jusqu'à la barrière Fontainebleau: de -là , il s'en allait d'une trotte aux Pyrénées, frappant à la -porte du premier curé qu'il trouvait le premier soir, lui -faisant une tête de vierge ou une petite restauration, -emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de -recommandations en recommandations, de curé en curé, -gagnant la frontière d'Espagne, d'où il revenait à Paris -par les mêmes étapes;</p> - -<p>Garbuliez, un Suisse, fils d'un <i>cabinotier</i> de Genève; -qui avait rapporté de son pays le culte de son compatriote -Grosclaude, et la charge du peintre Jean Belin -chez le Grand-Turc;</p> - -<p>Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par -l'atelier, à cause de ses interminables jambes, éternellement -enfermées dans un pantalon noir, et si justement -comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers -donnent pour un sou;</p> - -<p>Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas -avec les cheveux frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs -avec un sourire de Méphistophélès; un garçon qui -avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais dont le temps -et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les -tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait -l'orgueil du développement de son corps; Massiquot, le -massier des élèves;</p> - -<p>Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire -entre le maître et les élèves, l'homme de confiance du -patron, qui reçoit la contribution mensuelle, écrit aux -modèles, surveille le mobilier, et fait payer les tabourets -et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de -Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui -faisait, dans l'atelier, un petit commerce, en achetant -dix francs les têtes bien dessinées qu'il revendait à des -pensionnats comme modèles;</p> - -<p>Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, -grand bredouilleur de français, qui brossait -de temps en temps, entre deux saoûleries de bière, -une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;</p> - -<p>Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage -par un amateur braque très-connu qui, de temps en -temps croyait découvrir un Raphaël dans quelque peintriot -comme Blondulot, dont il surveillait les mœurs avec -une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait -recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! -c'est un ange!…»</p> - -<p>Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout -soignait: c'était le fils de ce Jacquillat qui avait -donné des leçons de tour à M. de Clarac et qui exécutait -l'étoile à huit cercles;</p> - -<p>Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les -crêmeries avec les domestiques des bals dont il sortait, -le monsieur bien mis à l'atelier; mais ayant dans ses -élégances des solutions de continuité et des accrocs, et -regardant l'heure à une montre dont le verre avait été -recollé avec de la cire à cacheter;</p> - -<p>Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'œil bleu, au -teint indien, toujours serré dans un habit noir râpé; un -liseur, un républicain, un musicien, qui faisait de la -peinture à idées;</p> - -<p>Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux -qu'il peignait par cette tendance singulière et fatale -qu'ont presque tous les artistes à refléter dans leurs -œuvres l'infirmité marquante de leur personne.</p> - -<p>Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait -de nom que ce sobriquet; Système, peignant, à -cloche-pied, la main gauche tenant la palette, appuyée -sur une tringle de fer; Système posant sur son bras, -dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa -palette, et l'approchant du modèle pour le comparer; -Système qui partageait avec Javelas le rôle de martyr de -l'atelier.</p> - -<p>Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types -du <i>cuveur</i> et du <i>rêveur</i> dans le peintre Vivarais et le -sculpteur Romanet. Vivarais était l'homme qui passait -sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais peindre; et -c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa -porte à Anatole:—Vois-tu, mon cher, pour mon buste, -il fallait le marbre…—Pourquoi pas en terre? c'est si -long, le marbre…—Non… je n'aurais pas eu la ligne -rigide, le cassant du trait… Ça aurait été toujours mou, -veule… Il me fallait le marbre, absolument le marbre…—Eh -bien! laisse-moi le voir… Je t'assure, je n'en -parlerai pas…—Mon marbre? mon marbre? Il est là …—lui -dit Romanet en se touchant le front.</p> - -<p>Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures -sérieuses et grotesques, de vocations vraies et d'ambitions -de fils de boutiquiers aspirant à une industrie de -luxe; de toutes sortes de natures et d'individus, promis -à des avenirs si divers, à des fortunes si contraires, destinés -à finir aux quatre coins de la société et du monde, -là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les -promesses d'un atelier, dans un fauteuil à l'Institut, -dans la gueule d'un crocodile du Nil, dans une gérance -de photographie, ou dans une boutique de chocolatier -de passage!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train -de l'atelier, le «branle-bas» des farces et des charges.</p> - -<p>Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on -le ramenait au collége, il prenait tout à coup sa course -à toutes jambes, et se mettait à crier de toutes les forces -de sa voix de crapaud: «V'la la révolution qui commence!» -La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient -sur leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes -bouleversées apparaissaient, et dans le dos des vieilles -gens qui se faisaient un cornet de leur main pour entendre -le tocsin de Saint-Merry, le frisson du rentier -passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut -dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus -dessous par un énorme coup de pied d'épicier philippiste -de la rue Saint-Jacques. Au collége, c'était les -mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il avait -à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution -de prix, de commencer son discours par: «Jeunes -athlètes qui allez entrer dans l'arène…»—<i>Vive la -reine!</i> se mit à crier Anatole en se tournant vers la reine -Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour, -une acclamation trois fois répétée partit des -bancs, et le malheureux professeur fut obligé de remettre -son éloquence dans sa poche.</p> - -<p>Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de -drôlerie n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens -du grotesque l'avait mené au génie de la parodie. Il caricaturait -les gens avec un mot. Il appliquait sur les figures -une profession, un métier, un ridicule qui leur -restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait -des cinglements, des claquements de ripostes pareils à -ces coups de fouet avec lesquels les postillons enlèvent un -attelage. Il jouait avec la grammaire, le dictionnaire, -la double entente des termes: la mémoire de ses études -lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux -de classiques, de remuer à travers ses bouffonneries -de grands noms, des vers dérangés, du sublime estropié; -et sa verve était un pot-pourri, une macédoine, un mélange -de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus -folle et la plus cocasse.</p> - -<p>Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures -des environs de Paris, il faisait un personnage de province; -il improvisait des récits de petite ville, il racontait -des intérieurs où il y a des oranges sur des timbales, -il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout un -monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann, -au grand amusement et dans le rire fou de ses compagnons -de voyage. Il avait la vocation de l'acteur et du -mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une -mimique de méridional la succession et la vivacité des -expressions, des grimaces, dans un visage souple comme -un masque chiffonné, se prêtant à tout, et lui donnant -l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce tempérament -de comique, à tous ces dons de nature, il joignait -encore une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation -de tout ce qu'il entendait, voyait au théâtre, et -partout, depuis l'intonation de Numa jusqu'au coup de -jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha, -depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de <i>tortillons</i> -de l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui -cherche sa bourse en omnibus. A lui tout seul, il jouait -une scène, une pièce: c'était le relai d'une diligence, -le piétinement des garçons d'écurie, les questions des -voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu! -du postillon; ou bien une messe militaire, le <i lang="la" xml:lang="la">Dominus -vobiscum</i> chevrotant du vieux prêtre, les répons criards -de l'enfant de chœur, le ronflement du serpent, les nazillements -des chantres, le son voilé des tambours, la -toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait -un grand air d'opéra, un <i>ut</i> de ténor. Il contrefaisait le -réveil d'une basse-cour, la fanfare fêlée du coq, les -gloussements, les cacardements, les roucoulements, -tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient -s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait -au Jardin des Plantes à étudier les animaux, il rapportait -leur voix, leur chant. Quand il voulait, son -larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir, comme -d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement -si vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré -dessus au jugé. Pour les bruits humains, il les possédait -tous. Il imitait les accents, les patois, les bruits -de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux -chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte», -le cri du vendeur de <i>canards</i> s'éteignant dans le -lointain d'un faubourg, tous les cris: il n'y avait que le -cri de la conscience qu'il disait ne pouvoir imiter.</p> - -<p>L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou -dont il n'aurait pu se passer. Au bout de ces grands -silences de travail qui se font là , après un long recueillement -de tous ces jeunes gens pliés sur une étude, -quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va -faire un <i>four</i>?» Anatole lançait aussitôt quelque mot -drôle, faisant courir le rire comme une traînée de poudre, -secouant la fatigue de tous, relevant toutes les têtes -de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la -salle une récréation d'un moment.</p> - -<p>Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance -à exercer? Anatole trouvait un tour de son invention, -et le plus souvent, à la prière de ses camarades -et pour répondre à leur confiance, il l'exécutait lui-même. -Devait-on faire la réception d'un <i>nouveau</i>? Il -s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait -en fantaisie, en imagination de mise en scène.</p> - -<p>Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés -d'un autre temps, dans ces farces artistiques, -l'attachement à l'échelle, l'estrapade, la brutalité de -ces exécutions qui parfois finissaient par un membre -brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers. -A peine si l'usage des férocités anciennes était encore -conservé chez le sculpteur David, dont les élèves promenaient, -en ces années, par tout le quartier, un nouveau -lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur -l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu -à peu s'adoucissaient et se changeaient en innocentes -épreuves de franc-maçonnerie. Anatole les renouvela -par le sérieux de la charge et la comédie de la cruauté.</p> - -<p>Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par -le faire déshabiller, lui injuriait successivement tous -les membres, lui reprochait ses «abattis canaille», -établissait, avec la voix de pituite de Quatremère de -Quincy, le peu de rapports existants entre une figure -de Phidias et cet «Apollon des chaudronniers». Puis, -il le faisait chanter, en costume de paradis, dans des -poses d'un équilibre périlleux, des paroles impossibles -sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau -était enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les <i>supplices</i>. -Soudain, il changeait de voix, d'air, de visage: -il avait des gestes d'ogre de contes de fée, une intonation -de roi de féerie qui donne des ordres pour une -exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie -sinistre l'animait: c'était Bobêche et Torquemada, -l'Inquisition aux Funambules. S'agissait-il de -marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner -le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible -quand avec les fers, changés habilement dans sa main -en chevilles de sculpteur peintes en vermillon, il approchait; -terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers, derrière -le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des -planches, pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable, -lorsqu'il les appliquait sur l'épaule du malheureux -avec un <i>pschit!</i> qui jouait infernalement le cri de la -peau grillée. On riait, et il faisait presque peur.—Et -puis, venaient des boniments, des discours de réception, -des morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le -<i>Tintamarre</i>… Pour chaque nouveau, il inventait un -nouveau tour, des plaisanteries inédites, un chef-d'œuvre -comme les sangsues, la farce des sangsues qu'il montrait -à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au -creux de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis -ne plaisantait plus: elle se figurait sentir piquer les -sangsues, tant Anatole les avait bien imitées avec des -découpures d'oignon brûlé!</p> - -<p>A l'atelier, on l'appelait «la Blague».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>La Blague,—cette forme nouvelle de l'esprit français, -née dans les ateliers du passé, sortie de la parole -imagée de l'artiste, de l'indépendance de son caractère -et de sa langue, de ce que mêle et brouille en lui, pour -la liberté des idées et la couleur des mots, une nature -de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là , -montée de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société; -grandie dans la ruine des religions, des politiques, des -systèmes, et dans l'ébranlement de la vieille société, -dans l'indifférence des cervelles et des cœurs, devenue -le <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> farce du scepticisme, la révolte parisienne de -la désillusion, la formule légère et gamine du blasphème, -la grande forme moderne, impie et charivarique, -du doute universel et du pyrrhonisme national; -la Blague du <span class="small">XIX</span><sup>e</sup> siècle, cette grande démolisseuse, -cette grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, -la tueuse de respect; la Blague, avec son souffle canaille -et sa risée salissante, jetée à tout ce qui est honneur, -amour, famille, le drapeau ou la religion du cœur de -l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire -de chaque jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la -Courtille; la Blague, qui met les gémonies à Pantin; la -Blague, le <i lang="la" xml:lang="la">vis comica</i> de nos décadences et de nos cynismes, -cette ironie où il y a du <i>rictus</i> de Stellion et de -la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet, -ce que le voyou vole à Voltaire, ce qui va de <i>Candide</i> -à Jean Hiroux; la Blague, qui est l'effrayant mot pour -rire des révolutions; la Blague, qui allume le lampion -d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande -en riant au 24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen, -votre billet!» la Blague, cette terrible marraine -qui baptise tout ce qu'elle touche avec des expressions -qui font peur et qui font froid; la Blague, qui assaisonne -le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la -Blague, qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à -une femme enceinte: «Elle a un polichinelle dans le -tiroir!» la Blague, où il y a le <i lang="la" xml:lang="la">nil admirari</i> qui est le -sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé, le -sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la -revanche des petits contre les grands, pareille au trognon -de pomme du titi dans la fronde de David; la -Blague, cette charge parlée et courante, cette caricature -volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; -la Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme -et Robert Macaire; la Blague, cette populaire -philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme avec -lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le -ciel, la Providence, la fin du monde, en leur disant -tout haut: «Zut!» la Blague, cette railleuse effrontée -du sérieux et du triste de la vie avec la grimace et le -geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme -qui a fait trouver un calembour à un Parisien -sur le radeau de <i>la Méduse</i>; la Blague, qui défie la -mort; la Blague, qui la profane; la Blague, qui fait -mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant, devant -Charlet, son dernier soupir dans le <i>couic</i> de Guignol; -la Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, -presque diabolique, d'enfants gâtés, d'enfants -pourris de la vieillesse d'une civilisation; ce rire riant -de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la sainteté, -de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire -qu'on dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en -blouse, qui, au Jardin des Plantes, s'amusent à cracher -sur la beauté des bêtes et la royauté des lions;—la -Blague, c'était bien le nom de ce garçon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures -en été, de huit heures à une heure en hiver. Le mercredi, -il y avait une prolongation de travail d'une heure -«l'heure du torse», pour finir le torse commencé la -veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des -élèves. Trois semaines de modèle d'homme, une semaine -de modèle de femme, faisaient le mois.</p> - -<p>Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant -ce travail d'après nature se continuant des mois, des -années, Anatole vit défiler les plus beaux corps du temps, -l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste, les statues -vivantes qui conservent les lois de proportion, le -<i>canon</i> de l'homme et de la femme, les types qui dessinent -le nu viril ou féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse -ou la puissance, les lignes avec leurs oppositions, -les contours avec leur sexe, les formes avec leur -style.</p> - -<p>Anatole dessina: il fit la longue éducation de son œil -et de son fusain; il apprit à bâtir une académie d'après -tous ces corps fameux qui ont laissé leur mémoire dans -les tableaux de l'époque:—le corps de Dubosc, ce -corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé -la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;—le -corps de Gilbert, ce corps tout plein des -trous d'une sculpture à la Puget, de Gilbert, le modèle -pour les satyres, les convulsionnaires, les <i>ardents</i>. Il -dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe -florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence -de la poitrine, les jambes fines et montrant la -souple élégance, la longueur filante d'un dessin italien -du seizième siècle, des formes de cire sur des muscles -d'acier;—le corps de Thomas l'Ours, cet ancien lutteur -de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son -appétit, le vorace qui prenait son café au lait dans une -terrine de sculpteur avec un pain de six livres, et que -nourrissaient par commisération les domestiques de -Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les -épaules d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal -dévorateur où les mouvements faisaient courir des -houles sous la peau. Anatole eut encore les corps de -grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre -Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la -taille de femme, aux bras ronds, qui charmait les fatigues -de sa pose par des monologues à demi-voix, gazouillés -dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces -modèles héroïques, à constitution homérique, formés -dans l'atelier de David, la poitrine élargie comme à l'air -de ces grandes toiles antiques; vieux débris d'un Empire -de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais de -faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce -qu'on appelle «un cornet», une feuille de papier tournée -par un des nouveaux, qui circule, et où chacun met -le fond de sa poche.</p> - -<p>La femme, le corps de la femme, les modes diverses -et contraires de sa beauté, Anatole les apprit sur ces -corps:—les corps des trois Marix, le trio de Juives -dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée -de l'Hémicycle de Delaroche;—le corps de Julie Waill, -aux formes pleines, à la tête de Junon, à la grande -bouche romaine, aux grands beaux yeux énormes de la -Tegée de Pompéi;—le corps de madame Legois, le -type du modèle pour le dessin classique du ventre et des -jambes;—le corps mince, nerveux, distingué dans la -maigreur, de Marie Poitou, une nature de sainte, de -martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline -l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de -M. Ingres, ennemi des modèles d'hommes, et disant -«qu'ils puaient»;—le corps de Georgette, à la taille -d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un type -égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;—le -corps à la Rubens, la poitrine exubérante, les -jambes magnifiques de Juliette;—le corps de Caroline -Alibert, le corps d'une Ourania du Primatice, allongé, -effilé, avec des extrémités si souples qu'elle faisait, d'un -mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains -l'un sous l'autre;—le corps fluet, maigriot, élancé et -charmant de Cœlina Cerf, avec ses formes hésitantes de -petite fille et de femme, ses lignes d'une ingénue de -roman grec,—le plus jeune des modèles, si jeune que -les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de -sucre d'orge.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>De loin en loin, une distraction furieuse, une noce -enragée rompait cette monotonie de la vie d'atelier. Par -un beau jour tout plein de soleil, et promettant l'été, -quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la masse; et -quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève -et exigés rigoureusement de tous, sans exception, par -Langibout, quand ces entrées, appelées les <i>bienvenues</i>, -montaient à une somme de quelques centaines de -francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne. -Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la -semaine, et se lançait aux champs dans les costumes les -plus farouches, avec les vareuses les plus rouges, les -chapeaux les plus révolutionnaires, des oripeaux hurlants -et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait -sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, -des chansons, une gaieté violente qui effarouchait la -banlieue et violait la verdure. Tout les grisait, leur nombre, -leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en casseurs, -animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence -de joie qui démange les mains, et cette envie de -vaillance qui appelle les coups.</p> - -<p>A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la -bande dînait. Et c'était une ripaille, des poulets déchirés, -des bouteilles entonnées par le goulot, des paris de -goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité et d'ostentation -d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des -environs de Paris, des licences de kermesse et des fonds -de tableaux de Teniers.</p> - -<p>Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que -les plus doux avaient bu un vin de colère, la troupe, -chantant à tue-tête et armée d'échalas pris dans les vignes, -se répandait au hasard sur une route où elle espérait -trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de -Paris pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels -lourds et fumeux, zébrés de noir par des nuages d'orage, -les artistes se découpaient en silhouettes agitées et fiévreuses; -et la nuit donnant sa terreur à la fantaisie de -leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs -ombres, au point de feu de leurs pipes, il se levait de -ce qu'on voyait vaguement d'eux comme une sinistre -apparence fantastique de bandits légendaires: on eût -cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de Salvator -Rosa.</p> - -<p>L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. -L'on revenait. Sur la route on trouva une cour -ouverte, et dans la cour, des blanchisseuses. Aussitôt, -l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en plein vent, -la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un -épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne -dansaient pas. Le modèle avait apporté un violon: ce -fut la musique. Mais, au milieu du quadrille, les garçons -du village se ruaient sur les messieurs qui dansaient. -La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au -milieu de laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, -couchait avec son échalas deux des paysans -par terre. A la fin, les garçons battus se sauvaient pour -aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus -qu'à partir.</p> - -<p>Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades -de lâches. Il ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret -dont il venait de sortir. Il voulait se battre. Il fallut -que ses camarades l'entraînassent de force. Tous étaient -étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des -coups.</p> - -<p>—Comment! tu n'es pas content?—lui dit Anatole,—tu -n'as rien reçu et tu en as descendu deux!… -Ah! tu y allais bien… Moi, j'ai donné un joli coup de -pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui m'ennuyait… -Mais deux, c'est très-gentil…</p> - -<p>—Non, non,—répéta Coriolis,—des lâches, les -amis! Nous aurions dû leur donner une tripotée à ne -pas leur donner envie de revenir… Des lâches, je te dis, -les amis!</p> - -<p>Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps -donna tous les signes d'une colère de créole qui ne veut -rien entendre.</p> - -<p>Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille -de Provence, originaire d'Italie, qui, à la Révolution de -89, s'était réfugiée à l'île Bourbon. Un oncle, qui était -son tuteur, lui faisait une pension de six mille francs, -et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de mille -livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, -cet avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de -ses camarades, l'élégance de tenue de Coriolis, le monde -où l'on se disait qu'il allait, les maîtresses avec lesquelles -il avait été rencontré, les restaurants où on l'avait entrevu, -mettaient entre lui et l'atelier le froid d'une certaine -réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte -de gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; -et il y avait un peu de brusquerie amère dans la façon -dont il laissait tomber sur ses esquisses si vives et si -colorées:—«C'est très-bien, très-bien… mais c'est -fermé pour moi… vous savez, je ne comprends pas…» -On plaisantait un peu Coriolis, mais doucement, prudemment, -avec des malices qui ne s'aventuraient pas -trop. On savait que les charges trop fortes ne réussiraient -pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors -de son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles -de liége, traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce -jour-là devenir tragique: Coriolis, frappant sur la main -du témoin qui allait charger les pistolets, avait fait tomber -les deux balles inoffensives, et, tirant de sa poche deux -vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau et sérieux -chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout. -Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, -ni dans ses manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, -qu'il jouât sa partie dans toutes les gamineries, qu'il fût -des jeux, des griseries et des batailles de l'atelier, c'était -un camarade avec lequel les autres élèves ne se sentaient -pas à l'aise et n'avaient que les rapports de l'atelier. Et -dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, -un ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. -Amusé par sa gaieté, il lui permettait, lui pardonnait -tout, avec cette espèce d'indulgence qu'a un gros chien -pour un roquet.</p> - -<p>—Reconduis-moi,—lui dit-il, quand ils furent sur -le pavé de Paris.</p> - -<p>Arrivé chez lui:—Tu déménages?—fit Anatole en -regardant le sens dessus dessous de l'appartement et des -commencements d'emballage.</p> - -<p>—Non, je pars,—dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.</p> - -<p>—Tu t'en retournes à Bourbon?</p> - -<p>—Non, je vais me promener en Orient.</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—Oui, j'ai besoin de changer d'air… Ici, je sens que -je ne peux rien faire… J'aime trop Paris, vois-tu… Ce -gueux de Paris, c'est si charmant, si prenant, si tentant! -Je me connais et je me fais peur: Paris finirait par me -manger… Il me faut quelque chose qui me change… du -mouvement… Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, -de l'atelier, de ce qu'on nous serine ici… Il me semble -que je suis fait pour autre chose… Après ça, on croit -toujours ça… Enfin, là -bas, je me figure… je verrai bien -si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont rien laissé aux -autres. Il y a peut-être encore à voir après eux… Et -puis, je serai seul… c'est bon pour se reconnaître et se -trouver… Les distractions, absence totale… Plus de dîners -de Boissard, plus de soupers, plus de nuits au champagne… -Rien! je serai bien forcé de travailler… Mon -brave homme d'oncle fait les choses très proprement… -Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard… -Et dire que toutes ces idées raisonnables-là , -c'est une femme qui me les a données!… mon Dieu, -oui… en me flanquant à la porte! Ah ça! tu m'écriras, -hein? parce qu'une fois là … j'y resterai quelque temps… -Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un -quand je remettrai les pieds à Paris… Tu sais, quand on -voit son talent quelque part… On m'a dit souvent que -j'avais un tempérament de coloriste… Nous verrons bien!</p> - -<p>Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant -au passé, se mirent à causer de leur liaison, du -collége, retrouvant dans leurs souvenirs l'enfance de leur -amitié. Il était trois heures du matin quand Coriolis dit -à Anatole:</p> - -<p>—Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi…</p> - -<p>—Oui, je viendrai avec Garnotelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis -à Anatole et à Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, -cordial et ému. On y avait bu ce coup de l'étrier qui -remue le cœur de celui qui part et de ceux qui restent. -Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles -aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des -caisses, des sacs de nuit, des couvertures serrées dans -des courroies, même une petite tente de campagne, dont -la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au repos, -de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de -choses de voyage attendaient, prêtes à être chargées sur -le fiacre avancé et arrêté déjà devant la porte de la maison.</p> - -<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil -une femme poussant devant elle une petite fille: l'enfant, -timide, ne voulait pas entrer; n'osant regarder ni -se laisser voir, elle s'enfonçait dans la robe de sa mère, -et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de -sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une -sauvagerie d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait -de croiser.</p> - -<p>—Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un -petit Jésus?—demanda la femme avec un sourire -humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle montra -une petite fille aux yeux bleus.</p> - -<p>—Oh! charmante…—dit Coriolis; et faisant signe -à l'enfant:</p> - -<p>—Viens un peu, petite…</p> - -<p>Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le -monsieur, et marchant vers son regard, moitié peureuse -et moitié confiante, elle arriva à lui. Coriolis, la -mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans -des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans -ses petits cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera -brune, et s'amusant les doigts de ce chatouillement de -soie, il resta un instant à regarder ce grand et profond -bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.</p> - -<p>—Ah ça! la mère je ne sais plus qui…—fit Anatole,—vous -prendrez bien une tasse de café avec nous? -Dites donc, on ne vous voit plus poser, pourquoi donc -ça? Vous n'êtes pas trop vieille…</p> - -<p>—Ah! monsieur, j'ai un malheur… Les médecins -disent comme ça que j'ai un commencement d'ankylose -de la colonne vertébrale… Ce n'est pas que ça me gêne -autrement pour n'importe quoi… Mais voilà deux ans -au moins que je ne puis plus hancher…</p> - -<p>—Une petite tête qui m'aurait été…,—fit Coriolis -qui continuait à examiner la petite fille.—C'est dommage… -Mais vous voyez, la mère, je pars… A propos, -quelle heure est-il?</p> - -<p>Il regarda sa montre.</p> - -<p>—Diable! nous n'avons que le temps…</p> - -<p>Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant -au-dessus de sa tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais -dans ce mouvement, l'enfant glissant contre lui, accrocha -la chaîne de sa montre, et en fit sauter les breloques -qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.</p> - -<p>—Ne la grondez pas, la mère… Ce n'est pas sa faute -à cette enfant,—fit Coriolis en ramassant les breloques:—C'est -bête, ces petites bêtises-là , on s'accroche -toujours avec… Mais, au fait, j'y pense… Quand on va -là -bas, on ne sait trop si on en reviendra… Tiens! -Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours -bien vingt francs au Mont-de-Piété… Et toi,—dit-il -à Garnotelle,—qui vas attraper le prix de Rome -un de ces jours, voilà une paire de cornes en corail -pour te défendre du mauvais œil en Italie… Ah! et ma -roupie?…</p> - -<p>Il regarda par terre.</p> - -<p>—Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan… -Oh! ne cherchez pas, la mère… Si elle était tombée -on la verrait… Je l'aurai sans doute perdue.</p> - -<p>Le portier entra:—Allons, monsieur Antoine, chargeons -tout ça un peu vite… Et en route!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>—Petit cochon, vous ne travaillez pas,—répétait -Langibout à Anatole quand il passait derrière lui dans -sa visite à l'atelier.</p> - -<p>On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.</p> - -<p>Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. -Il finissait la race où l'indépendance bourgeoise des artistes -du <span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle se mêlait au culte de 89 et des -idées de liberté. Élève de David, il vivait dans la religion -de son souvenir. Les antichambres ministérielles -ne l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie -roide dans sa dignité, affectait une certaine austérité -républicaine, comme une sainteté rude, aujourd'hui -perdue dans le monde des arts. Il tenait du vieux grognard -et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme -bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son -air, sa grosse voix mâchonnant les mots, sa dure et -forte moustache, ses cheveux ras. Quand il entrait dans -l'atelier, le respect et le salut du silence se faisaient -devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes -grises sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières -lourdes, ses traits carrés, taillés largement dans des -traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air grognon, une -bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur -toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une -petite peur d'émotion quand le maître leur parlait. On -l'estimait, on le craignait, et on le vénérait. Dans la -gronderie de ses avertissements, il y avait une chaleur -de cœur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait -point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères -impuissantes, de ces rages qu'il répandait en gros mots, -quand son peu d'influence dans les jugements des concours -de prix de Rome avait fait manquer à un de ses -élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses -confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore -reconnaissant de sa tolérance pour les vieux usages -transmis par les ateliers de la Révolution aux ateliers de -Louis-Philippe. Langibout était indulgent pour les farces, -et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait -que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant -que les hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que -de son temps, c'était bien autre chose, et que personne -n'en mourait; que, dans l'art, il fallait se faire un peu -la peau et le cœur à tout. Et il rappelait la sauvage école -des artistes sous la république une et indivisible, les misères -mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, -il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait -dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fièvre -que cela lui donnait.</p> - -<p>Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour -la simplicité de sa vie, une vie de petit bourgeois, en -manches de chemise, quotidiennement promenée sur ce -trottoir de la rue d'Enfer, entre un <i>regard</i> des eaux -d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de -famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de -Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dîners d'amis -du dimanche.</p> - -<p>Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, -à la séduction qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui -semblait né pour plaire et arriver, ce jeune homme si -brillant, si sympathique, dont les mères des autres élèves -se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, -avec une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient -été gagnés par l'entrain de ce farceur, et aussi par de -certaines promesses de talent que ses études semblaient -montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et peint d'après -l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait l'attention -de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours -d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait -en prix de Langibout un exemplaire des Loges de -Raphaël ou des Sacrements du Poussin, il se dégagea, -montra des aptitudes personnelles, obtint presque toutes -les fois la première place. Il avait un certain sens de la -composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup -de lectures, il avait retenu comme des morceaux -de reconstitution archaïque, des signes symboliques, -des emblèmes, la mémoire d'animaux hiératiques et désignateurs, -le hibou de la Minerve athénienne, l'épervier -d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là , à travers les livres -feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de mœurs, -un de ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence -du passé dans un coin de toile. Il connaissait le <i>modius</i>, -emblême d'abondance, et le <i>strophium</i>, couronne des -dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il savait de -raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, -et ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations -imaginées, des arguments tirés d'un Homère inédit -ou d'une Bible invraisemblable. «Il cherche celui-là »,—disait -naïvement aux autres élèves Langibout, -confondu dans sa courte science d'érudition.</p> - -<p>Par là -dessus, Anatole avait un certain instinct du -groupement, l'intelligence du moment précis de la scène -indiqué et souligné sur le programme du concours, une -entente un peu banale, mais agréablement littéraire, du -drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses, -plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait -la clarté: ses bonshommes étaient en situation, son décor -montrait une espèce de couleur locale, son ébauche -de tableau faisait tableau. Et Langibout jugeait que, si -jamais il pouvait parvenir à travailler, il était capable de -faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans -l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, -se plantant derrière lui et restant là à lui grommeler -dans le dos:—«Le garçon voit bien… Il interprète -bien, très-bien… Ça va bien… Bonne couleur… fin, -solide, lumineux… La tête… la tête y est… le torse, -bien construit, le torse… Et puis… Ah! voilà … quelque -chose manque… Oui, la volonté… ne jamais aller jusqu'au -bout… Faiblesse, paresse… plus de jambes… Tout -qui fiche le camp… Plus personne!… En bas, rien… -Des jambes? ça, des jambes! Rien… Est-ce que ça porte, -ces jambes-là , voyons?… Non, plus rien… Le bas, bonsoir…»</p> - -<p>Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit -cochon, vous ne travaillez pas», qu'il jetait dans -l'oreille d'Anatole en lui tirant assez rudement les cheveux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<blockquote> -<p class="cc mleft40"><i>Monsieur,<br /> -Monsieur <span class="sc">Anatole Bazoche</span>,<br /> -peintre,<br /> -31, rue du Faubourg-Poissonnière.<br /> -Paris<br /> -France</i></p> - -<p class="small mright40">Adramiti, près et par Troie (<i>Iliade</i>).<br /> -Affranchir.</p> - -</blockquote> -<p class="ind">«Mon vieux,</p> - -<p>«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est -rose, bleu clair, cendre verte, lilas tendre… Rien que -des couleurs gaies qui font: pif! paf! dans les yeux dès -qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme chez -nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il -y en a tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me -fais l'effet d'être logé dans la vitrine des pierres précieuses -au musée de minéralogie. Il faut te dire par là -dessus -que les rues, dans ce pays-ci, servent de lits aux torrents -qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a toujours -de l'eau,—quand ce n'est pas une boue infecte,—et -que les femmes sont obligées de marcher sur des -patins, et qu'il y a de grosses pierres jetées pour traverser… -Tu permets? je lâche ma phrase: elle s'embourbe -dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans -cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et -toutes les couleurs tremblent, dansent: c'est absolument -comme un feu d'artifice tiré sur la Seine que tu verrais -dans le ciel et dans la rivière… Et des baraques! des -auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope, -sans compter ce qui grouille là -dedans, le personnel du -pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des -femmes turques, de vrais fantômes avec des bottes jaunes, -des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises -flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié -de la figure, des mendiants… ah! mon cher, des mendiants -à leur donner tout ce qu'on a pour les regarder!… -et puis des bonshommes farces, bardés, bossués, chargés, -hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec -des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait -penser à la ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, -écoute l'inventaire: deux cartouchières, une machine à -enfoncer les balles, un couteau, plus une blague et un -mouchoir), un coup de jour là -dessus, et crac! ils prennent -feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent, -avec leur batterie de cuisine, comme un feu de Bengale!</p> - -<p>»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie -m'en avait mordu en voyant la <i>Patrouille turque</i> de Decamps. -Diable de patrouille! elle m'avait tapé au cœur… -Enfin, m'y voilà , dans la patrie de cette couleur-là … -Seulement, il y a un embêtement,—ne le dis pas à ces -animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, -si éclatant, si au-dessus de ce que nous avons dans nos -boîtes à couleur, qu'il vous prend par moments un découragement -qui coupe le travail en deux. On se demande -si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être -heureux, sans peindre, avec un goût de confiture de -roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et -groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un -narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil, -de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus -qu'à moitié des idées, une toute douce évaporation de -son être dans un bonheur de nuage… Et puis cet imbécile -d'Européen revient dans la grande bête que tu as -connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié -de moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme -qui éprouve le besoin de mettre son nom sur de petites -ordures qui l'ont fait suer…</p> - -<p>»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage -de faire des tableaux quand on en voit continuellement -de tout faits comme celui-ci. Tu vas voir.</p> - -<p>»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais -devant moi un auvent de boucher. Le boucher, gravement, -chassait avec une branche d'arbre les mouches -des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour -de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores; -à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, -des chiens maigres, une douzaine de chèvres et de moutons -pressés et se serrant dans une vague peur commune; -une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant, -des traces que les chiens léchaient en grognant. -Je regardais cela et un petit chevreau noir et blanc, -avec ses grosses pattes, qui se tenait presque collé sous -une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller -au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa -deux ou trois petits cris malheureux, étouffés par les -chants et la guitare des musiciens de mon café. Le boucher -avait couché le chevreau sur la pierre; il tira un -petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: un -flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire -de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. -Alors un enfant qui était là , un bel enfant, au teint de -fleur, aux yeux de velours, prit la bête par les cornes, -attendant son dernier tressaillement; et de temps en -temps il se penchait un peu pour mordre dans une -pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit -chevreau… Non, je n'ai jamais rien vu de plus affreusement -joli que ce petit sacrificateur avec son amour de -tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs -forces, mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine -de sang, sur cette agonie d'un autre petit…</p> - -<p>»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque -dans la campagne, sur une route conduisant à la -plaine et descendant à la mer que domine le mont Ida -avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds dehors, -et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met -les choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près -de l'âme, j'assiste à la rentrée des troupeaux. C'est le -plaisir doux et triste,—tu connais cela,—qu'on prend -chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à la -porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le -plus heureux de la journée, un moment de solennité -pénétrante. Je me crois au soir d'un des premiers jours -du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours -précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file -des chameaux qui avancent lentement, le dernier portant -la clochette, les petits courant en liberté et cherchant à -téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis les innombrables -troupeaux de vaches; puis les buffles conduits -par des bergers au chantonnement mélancolique, à la -petite flûte aigrelette; enfin vient l'armée des chèvres et -des moutons. Et à mesure que tout cela passe, les -chants, les clochettes, les piétinements, les marches -traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes -qui vont s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien! -que veux-tu que je te dise? il me vient une émotion si -bonne, si bonne… que c'est stupide de t'en parler.</p> - -<p>»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici -le cœur un peu ouvert à tout: avant de partir, il y avait -une dame qui m'y avait fait un petit trou pour voir ce -qu'il y avait dedans… Ah! en fait d'amour, veux-tu mes -impressions <i>femmes</i> ici? Voici. En allant en caïque à -Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem. -C'était éclairé à <i>gigorno</i>, comme nous disions pour les -vins chauds de Langibout; et, sur les raies de lumière -des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, des -ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien -que cela! qui dansaient et sautaient sur de la musique -qu'elles se faisaient avec une épinette et un trombone… -Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, j'ai cru -voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.</p> - -<p>»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous -ceux qui ne m'auront pas oublié. Écris-moi n'importe -quoi de Paris, de toi, des amis,—des bêtises, surtout: -ça sent si bon à l'étranger!</p> - -<p class="sign2">»A toi,</p> - -<p class="sign">»N. <span class="sc">de Coriolis</span>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou -du moins il n'avait pas cette persistance, cette volonté et -ce long courage du travail qui tire le talent de l'effort -continu d'un accouchement laborieux. Il n'avait que -l'entrain de la première heure et le premier feu de la -chose commencée. Sa nature se refusait à une application -soutenue et prolongée.</p> - -<p>En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même -par l'à peu près, l'escamotage spirituel, une sorte de -rendu superficiel, l'effleurement de son sujet. Pousser -l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une étude, une -composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle -légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination -enfantine et rieuse, une pensée grotesque qui le -traversait, toutes sortes de riens pareils au chatouillement -d'une mouche sur le front d'un homme occupé, une -perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans -cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à -tout moment l'atelier le voyait quitter son académie pour -aller crayonner quelque charge lui jaillissant des doigts, -la silhouette d'un camarade allongeant le Panthéon drolatique -qui couvrait le mur.</p> - -<p>Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère -plus. Son esprit, ses yeux se lassaient vite d'interroger -la couleur, le dessin des vieilles toiles qu'il copiait; et -son observation quittait bientôt les tableaux pour aller -au monde baroque des copistes mâles et femelles qui -peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes -ces ironies vivantes jetées au bas des chefs-d'œuvre par -la faim, la misère, le besoin, l'acharnement de la fausse -vocation; peuple de pauvres, d'un comique à pleurer, -qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses Dieux! -Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur -des copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto -enluminant Anacréon, les dames au teint orange, à la -robe sans manchettes, au bavolet gris sur la poitrine, -perchées, les lunettes en arrêt, au haut de l'échelle garnie -de serge verte pour la pudeur de leurs maigres -jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, -grimaçantes de copier à la loupe la <i>Mise au tombeau</i> du -Titien, les petits vieillards qui, dans leur petite blouse -noire, les cheveux longs séparés au milieu de la tête, -ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés -dans de l'esprit-de-vin,—tout ce monde, avec -sa lamentable cocasserie, amusait Anatole et le faisait -délicieusement rire en dedans. Au fond de lui passaient -des crayonnages en idée, des méditations de caricatures, -des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus -impossibles sur le passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions -de ces êtres déclassés qu'il étudiait avec sa pénétrante -curiosité du comique humain, avec son œil toujours -occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la -barre avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations -d'amour de l'endroit: deux pêches posées par une main -inconnue sur une boîte à couleurs. Avait-il tout observé -et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à peu près -une petite heure, puis il allait causer avec une vieille -copiste portant en toute saison la même robe de barège -noire, tachée de couleurs, et une palatine en plumes -d'oiseaux; bonne vieille sentimentale, adorant les discussions -métaphysiques, et qui, tout en parlant de son -cœur, parlait toujours du nez.</p> - -<p>Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser -par des paradoxes terribles, des professions de foi d'insensibilité, -toutes sortes de paroles troublantes, au bout -desquels la pauvre vieille femme s'écriait avec un accent -de désespoir presque maternel:</p> - -<p>—Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en -divinité, sceptique en amour!—Et elle se mettait à -pleurer, à pleurer sérieusement de vraies larmes sur le -manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les illusions -qu'il avait déjà perdues.</p> - -<p>Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute -sa pensée, une obsession de la farce, le travail de tête de -l'observation comique, un perpétuel rêve de rapin qui -cherche et pioche une invention de charges. Et parfois il -en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles -comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le -bruit du quartier.</p> - -<p>C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la -figure le matin chez Langibout, et travaillait dans la journée -chez l'architecte Lemeubre. Mongin, un matin, arriva -chez Langibout furieux contre une actrice qui leur avait -fait donner un «suif général» par Lemeubre pour avoir -manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle -femme de chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer -les tapis au-dessus des fenêtres ouvertes où séchaient -les lavis et les épures des élèves; et Mongin parlait de -se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, les -dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; -puis il lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait -pas le soir et où le cocher serait absent. Ce soir-là venu, -il se glissa avec Mongin dans l'écurie, emmaillotta avec -du linge les sabots des deux chevaux de l'actrice, puis, -marche par marche, ils les firent monter, chacun en -tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, -jusqu'à l'appartement. Là -dessus, un grand coup -de sonnette, et la femme de chambre, accourant ouvrir, -se trouva devant ces deux grands quadrupèdes plantés -sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là : -un cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut -monter un escalier, mais quant à le faire redescendre, -il n'y a pas même à essayer. On fut obligé de passer la -nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un vrai -praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice -eut si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit -pas, et la femme de chambre ne secoua plus jamais de -tapis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité -de mystificateur, Anatole imaginait, à peu de temps de -là , une autre vengeance contre une autre femme qui -avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une terrible -semonce de Langibout.</p> - -<p>Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans -le fond de la cour où était l'atelier de Langibout, il y -avait un établissement de bains. Cela obligeait les -malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient au -bain le matin, à traverser une haie de grands diables -garnissant, à l'heure du déjeûner, les deux côtés de la -cour, campés contre le mur, en vareuses rouges et la pipe -à la bouche. Quand elles sortaient de l'établissement, -charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes -du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur, -elles avaient à déranger des lazzarones couchés en travers -de leur chemin. Elles passaient vite, en se serrant; -mais elles sentaient tous ces regards d'hommes les -fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles accrochaient -au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des -mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient -peur. Les jours de gaieté de l'atelier, on les -faisait s'arrêter dans l'angoisse d'une détonation imminente -devant un petit canon vide de poudre auquel un -élève menaçait de mettre le feu avec une grande -feuille de papier allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner, -les femmes enceintes, les jeunes filles avec leurs mères, -et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir, la maîtresse -des bains avait été faire ses plaintes à Langibout, -qui, prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations, -s'était livré contre tout l'atelier à un éclat -de colère.</p> - -<p>Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice -en frappant son commerce au cœur. Un matin, huit -bains, qu'il avait été retenir dans un grand établissement -de la rue Taranne, stationnaient devant la maison, -avec leur adresse sur les planchettes de derrière des -huit tonneaux, étonnant, occupant les voisins, la maison, -la rue, le quartier, tout un monde qui se demandait -s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans l'établissement -de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait -avec délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à -côté, quand la porte s'entr'ouvrit.</p> - -<p>—Salut, messieurs…—fit une voix d'homme, une -voix qui nazillait et bredouillait.</p> - -<p>—Salut, messieurs…—répétèrent aussitôt, aux -quatre coins de l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes -gens répercutant l'accent de l'homme avec une fidélité -d'écho.</p> - -<p>L'homme se décida à entrer, en souriant humblement. -C'était un grand homme gauche, aux traits purs, réguliers, -à la lèvre un peu tombante, à l'air ingénu et naturellement -ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de -théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et -le ridicule, appelait, comme certaines bonnes natures -grotesques, la sympathie et le rire.</p> - -<p>—Salut, messieurs…—reprit-il avec sa même voix -embrouillée.—Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des -boîtes de fusain que je vends cinquante centimes… j'ai -des tortillons… j'ai des estompes… de très-belles -estompes en peau… j'en ai aussi en linge…—Et se -baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le -bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.—C'est-il -des canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant, -messieurs, j'ai de petites maquettes en fil de fer… -messieurs, que j'ai inventées… Messieurs, c'est exact… -C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures avec M. Gigoux… -Ils ont compté… tenez, messieurs, regardez… -depuis la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance -que de la rotule au bassin… Vous mettez un peu -de cire là -dessus… Voyez-vous: ça hanche… Vous avez -votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez -tout… C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur -Anatole?</p> - -<p>—Oui, père Mijonnet… Mettez-m'en là pour deux -sous… Mais, dites-moi donc, qu'est-ce que c'est que -cette perruque que vous avez là ?</p> - -<p>—Je vais vous dire, monsieur Anatole… Je vais vous -dire…</p> - -<p>Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand -de tortillons.</p> - -<p>—Ce n'est pas pour faire le jeune… Oh! non, vous -me connaissez… On me disait toujours que j'avais une -tête de bénédictin… Alors, je m'ai fait couper tous les -cheveux, là -dessus, sur la tête… et je m'ai fait mouler -presque jusque-là …</p> - -<p>Et il montra le milieu de sa poitrine.</p> - -<p>—Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas… je ne -désenrhumais pas, figurez-vous… Alors, ce bon monsieur -Barnet, de chez M. Delaroche, a eu pitié de moi: -il m'a donné cette perruque-là … Je ne m'enrhume plus… -Elle est bien un peu blonde, c'est vrai… dans le jour -surtout… mais comme on sait bien que ce n'est pas -pour faire des femmes que je la mets…</p> - -<p>—Satané farceur de Mijonnet!—fit Anatole—Et -le Théâtre-Français, qu'est-ce que nous en faisons?</p> - -<p>—Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien! -voilà … On avait été gentil pour moi… M. Barnet m'avait -fait mon costume… Il m'avait prêté une toge, il m'avait -appris à me draper. Il m'avait même fait des sandales, -vous savez, avec des lanières rouges… Voilà ces messieurs -du théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés… -Ils m'ont mis tout de suite au premier rang -des comparses, sur le devant… même que je disais: «Mort -à César!…» Tenez! messieurs, je me posais comme -ça,—il se drapa dans son paletot,—et je criais…</p> - -<p>—Des tortillons!…—cria Anatole avec la voix -même de Mijonnet.—Oui, je sais, on m'a dit cela, -mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer du théâtre.</p> - -<p>—Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même. -Il faut que vous vous moquiez… Vous êtes toujours à -taquiner le pauvre monde,—bredouilla doucement et -plaintivement le père Mijonnet.—Mais c'est des histoires… -J'ai toujours été très-convenable aux Français… -Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»—Et -il s'arracha une note prodigieuse: le cri de -Jocrisse dans une conspiration de Brutus!</p> - -<p>—Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là … -Vous aurez eu des jaloux, voyez-vous… Vous étiez né -pour la déclamation… Non, vrai, je ne vous fais pas de -blague… Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre vous, -messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter -la <i>Chute des feuilles</i>, de Millevoye… Priez M. Mijonnet.</p> - -<p>—Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie -que vous me faites là ,—dit sans se fâcher le -bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole.</p> - -<p>—La <i>Chute des feuilles</i>! la <i>Chute des feuilles</i>, Mijonnet!… -ou pas de tortillons!—cria l'atelier.</p> - -<p>—Vous le voulez, messieurs?</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De la dépouille de nos bois,</div> -<div class="verse">L'automne avait jonché la terre…</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> -<div class="verse">—De la dépouille de nos bois,</div> -<div class="verse">L'automne avait jonché la terre.</div> -</div> - -<p>Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers; -c'était Anatole.</p> - -<p>—Taisez-vous donc, monsieur Anatole… C'est bête: -je ne sais plus si c'est moi ou vous qui parlez…</p> - -<p>Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le rossignol était en bois,</div> -<div class="verse">Bocage était au ministère…</div> -</div> - -<p>—Oh! vous changez,—dit Mijonnet.—Ce n'est -pas comme ça dans le livre… Je ne dis plus rien… Ah! -merci, mon Dieu, comme voilà des bains!—fit-il en se -retournant et en apercevant dans l'atelier les huit bains -apportés de la rue Taranne.</p> - -<p>—C'est pour vous, monsieur Mijonnet,—se hâta de -répondre Anatole, éclairé et traversé par une inspiration -subite,—un bain d'honneur qu'on vous offre… -une gracieuseté de l'atelier… Vous avez le choix des -baignoires…</p> - -<p>—Tout de même, je veux bien… si ça vous fait plaisir, -messieurs,—dit Mijonnet, charmé de l'idée de -prendre un bain gratis.</p> - -<p>Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques -minutes, il fut pris dans la baignoire de l'ennui -des personnes qui n'ont pas l'habitude du bain. Il se -remua, agita les mains, chercha une position, regarda -timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder -à dire timidement:</p> - -<p>—Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans -une autre, n'est ce pas?</p> - -<p>—C'est pour vous les huit!—hurla l'atelier à -l'ensemble et le sérieux d'un chœur antique.</p> - -<p>Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait -d'un bain à l'autre, cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât -pas, Langibout entra brusquement et violemment dans -l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches -hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision -à cheval entre deux baignoires, et l'attrapant -par le bras:</p> - -<p>—Comment, grand imbécile! un vieillard comme -vous!… vous prêter à des farces d'enfant!… Habillez-vous -de suite… et si jamais vous remettez les pieds ici…</p> - -<p>Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à -les passer vivement, sans s'essuyer.</p> - -<p>Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était -silencieux, consterné, écrasé sous la colère muette du -maître. Anatole, enfoncé dans le collet de sa redingote, -ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son esquisse, -n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage -tomberait sur Mijonnet.</p> - -<p>Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en -fermant la porte sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus -son épaule:</p> - -<p>—Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir -me trouver…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours -pour venir désarmer Langibout et le décider à reprendre -son garçon. Le «poil» qu'il eut à subir à sa rentrée, la -menace d'une expulsion à la première peccadille refroidirent -pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et ses -facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable -et se mit à piocher. On le vit arriver à six heures et travailler -consciencieusement ses cinq heures de séance -presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit plus de -journées à courir à la recherche des modèles dans -ces excursions en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient -toute la rue Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, -poussait ses études, soignait ses esquisses plus qu'il ne -les avait jamais soignées, ne bougeant plus de son tabouret, -toujours présent quand venait la leçon de Langibout, -sur la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, -avec un regard craintif et un sourire humble, s'il était -tout à fait pardonné. Les progrès qu'il se sentait faire, -et dont il percevait la reconnaissance autour de lui dans -le contentement mal dissimulé de Langibout et les -regards curieux et étonnés de ses camarades, soutinrent -l'effort de son travail pendant plusieurs mois, au bout -desquels il se leva en lui, d'une bouffée de vanité, une -petite espérance, un grand désir, une ambition.</p> - -<p>Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, -de la curieuse contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer -dans le monde des artistes. Il se trouvait que ce -farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enragé du bourgeois, -avait, pour les choses de l'art, les idées les plus -bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En -peinture, il ne voyait qu'une peinture digne de ce nom, -sérieuse et honorable: la peinture continuant les sujets -de concours, la peinture grecque et romaine de l'Institut. -Il avait le tempérament non point classique, mais -académique, comme la France. Le Beau, il le voyait -entre David et M. Drolling. Le collége, l'écho imposant -des langues mortes et des noms sombres de l'histoire -ancienne, l'écrasement des <i>pensums</i> et de la grandeur -des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte instinctif, -plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère -de Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu -du respect qu'imprime au peuple, dans un parterre, la -noblesse et la solennité de la représentation d'un temps -enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche toutes les -admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels -pour les grands stylistes, les grands coloristes; mais, -au fond, sans oser se l'avouer, il sentait plus et goûtait -mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces dispositions faisaient -qu'il méprisait à peu près toute la peinture des talents -vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou -des compliments de protection, et ne regardait guère, -avec des yeux furieux d'attention et lui sortant de la -tête, que les petites toiles néo-grecques menant Aristophane -à Guignol.</p> - -<p>Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, -il y avait un grand rêve: le prix de Rome. Et c'est là -qu'allaient bientôt toutes les aspirations de ses heures -de travail. Ce que représentait le prix de Rome dans la -pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans -dans un musée de chefs-d'œuvre; ce n'était pas l'éducation -supérieure de son métier et la fécondation de sa -tête; ce n'était pas Rome elle-même: c'était l'honneur -d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux -auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme -pour le jugement bourgeois et l'opinion des familles, la -reconnaissance, le couronnement d'une vocation d'artiste. -Dans le prix de Rome, il voyait cette consécration -officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance, -les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides -que toutes les autres. Dans Rome, il voyait la capitale -de la considération de l'Art, un lieu ennoblissant et -supérieurement distingué, qui était un peu pour lui -comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.</p> - -<p>Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des -beaux-arts. Il attrapait même une seconde médaille, -en ajoutant, avec une touche spirituelle, à sa figure terminée, -les habits, la pipe et le cornet de tabac du modèle -jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une -résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de -chance, au hasard qui aime les hasardeux, il alla, sans -prévenir Langibout, se présenter au premier des trois -concours pour le prix de Rome. C'était au mois d'avril -1844.</p> - -<p>Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, -son chevalet à la main, un cervelas dans une poche, -arrivait bravement à l'École, sur les cinq heures et -demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures, -l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, -usant du droit de leur médaille, prenaient possession des -vingt cellules; les autres se partageaient à deux les cellules -qui restaient. Le professeur du mois apparaissait -au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en -appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment -de la scène, et que ramassaient en sourdine, avec des -<i>queues de mots</i>, les élèves sur le pas de leurs cellules. -Là -dessus, on entrait en loge. Dans les cellules à deux, -les défiants se dépêchaient de clouer une couverture -entre leur toile et le camarade pour n'être pas <i>chipés</i>. -Anatole, lui, ne cloua rien, se jeta au travail, mangea -son cervelas sans lâcher son esquisse, travailla jusqu'à -la dernière minute de la dernière heure. Au dernier -quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore -des points lumineux dans sa toile à la lueur du -jour des lieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>—Ah! mon cher, quelle chance!—s'écria Anatole -en rencontrant, à un coin de rue, Chassagnol qu'il -n'avait pas vu depuis le jour du Jardin des Plantes.</p> - -<p>Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui -le tutoya.</p> - -<p>—Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt -d'esquisse pour le prix de Rome!</p> - -<p>—Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et -lui prenant le bras, il l'emmena du côté d'un café qui -répandait sur le pavé le feu de son gaz. Arrivé à la -porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste d'invitation -qui offre la consommation, et se jetant sur la -première banquette sans rien voir, sans s'occuper des -garçons plantés devant lui, des bourgeois qui regardaient, -de l'argent qui pouvait bien n'être pas dans la -poche d'Anatole, il partit:—Le prix de Rome… ah! -ah! ah! le prix de Rome! Voilà ! C'est bien cela! Le -prix de Rome, n'est-ce pas, hein? Le rêve de six cents -niais… tous les ans, six cents niais!</p> - -<p>Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, -des monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles, -douloureux. Sa voix se pressait, ses mots s'étranglaient. -Ce qu'il voulait dire grimaçait sur ses traits crispés. De -ses mains tressaillantes de violoniste, agitées au-dessus -de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes -de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se -tourmentaient, faisaient le geste d'accrocher et de saisir, -battaient l'air devant ses idées, remuaient autour de son -front le magnétisme de leurs nerfs. Coup sur coup, il -renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné. -Un rire mécanique et fou mettait une espèce de -hoquet dans sa parole coupée, hachée; et l'on eût cru -voir de l'eau qui remplissait d'une lueur trouble ces -yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un -estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches -de l'opium.</p> - -<p>La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement -d'une source qui a rejeté ce qui l'étouffe et lui -pèse, vomi son sable et ses pierres, il jaillit de Chassagnol -un flot libre et courant d'idées et de mots, qui roula -autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière.</p> - -<p>—Insensée!… là ! insensée!… l'idée d'une fournée -d'avenirs!… d'avenirs! Ah! ah!… Comment!… ce qu'il -y a de plus divers et de plus opposé, natures, tempéraments, -aptitudes, vocations, toutes les manières personnelles -de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les -contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans -l'artiste pour sauver l'art humain de la monotonie, de -l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrariété -des admirations, ces germes ennemis et disparates -d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir… tout cela! -vous enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la -discipline et la férule d'un pion du Beau! Et de quel -Beau! du Beau patenté par l'Institut! Hein! comprends-tu? -Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir pour -deux sous, tu ne le rapporterais pas de là -bas… Car le -talent, enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? -C'est tout bêtement, et ça dans tous les arts, pas -plus dans la peinture que dans autre chose…, c'est la -faculté petite ou grande de nouveauté, tu entends? de -nouveauté, qu'un individu porte en lui… Tiens! par -exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de -Rembrandt, ou, si tu veux, de haut en bas, Rubens de -Jordaëns, là , hein?… eh bien, cette faculté, cette tendance -de la personnalité à ne pas toujours recommencer -un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec -une sorte de piété chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui… -cette faculté de mettre dans ce que tu fais -quelque chose du dessin que tu surprends et perçois -toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la -vie, la force et je dirai le courage d'oser un peu la couleur -que tu vois avec ta vision d'occidental, de Parisien -du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, avec tes yeux… je ne sais pas, moi… de -presbyte ou de myope, bruns ou bleus… un problème, -cette question-là , dont les oculistes devraient bien s'occuper, -et qui donnerait peut-être une loi des coloristes… -Bref, ce que tu peux avoir de dispositions à être toi, -c'est-à -dire beaucoup, ou un peu différent des autres… -Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, -avec les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! -Mais on te montrera au doigt! Tu auras contre toi -le directeur, tes camarades, les étrangers, l'air de la -Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les vieux calques -de vingt ans que les générations se repassent à -l'École, le Vatican, les pierres du passé, la conspiration -des individus, des choses, de ce qui parle, de ce qui -conseille, de ce qui réprimande, de ce qui opprime avec -le souvenir, la tradition, la vénération, les préjugés… -tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'œuvre! -Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par -quelque chose de mou, de décoloré et d'envahissant, -comme un nageur par un poulpe… le pastiche te mettra -la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, -tu ne sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, -tu ne feras plus que cela… pastiches! pastiches! -pastiches! Et puis la vie, là !… Gardez donc de la flamme -dans la tête, de l'énergie, du ressort, les muscles et les -nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, dans -cette existence qui tient de la communauté, du collége -et du bureau, dans cette claustration et cette régularité -monacales, dans cette pension! «Une cuisine bourgeoise», -comme l'a appelée Géricault… Rudement -juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le <i lang="la" xml:lang="la">sursum -corda</i> de l'ambition poignante… Toi? mais dans ce douceâtre -et endormant bien-être, dans la fadeur des routines, -devant la platitude des perspectives tranquilles, -l'avenir assuré, le droit aux commandes, les travaux -qui vous attendent… toi? Mais la bourgeoisie la plus basse -finira par te couler dans les moelles!… Tu n'oseras plus -rien trouver, rien risquer… Tu marcheras dans les souliers -éculés de quelque vieille gloire bien sage, et tu -feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne sais pas -ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à -deux ou trois qui ont passé par là … quatre, si tu veux, -mais pas plus… pour résister au casernement, à l'énervement -de ces cinq ans, à l'embourgeoisement et l'aplatissement -de ce milieu! Non, vois-tu, mon cher, qu'on -fasse toutes les tartines du monde là -dessus, ce n'est -pas là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est -l'étude en pleine liberté, selon son goût et son choix. Il -faut que la jeunesse tente, cherche, lutte, qu'elle se débatte -avec tout, avec la vie, la misère même, avec un -idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux -à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme -d'école, et qui se laisse attraper par les forts en thème… -Et pourquoi une école de Rome, hein? Dis-moi un peu -pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas laisser le peintre -qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des aïeux, -des pères de son talent, des espèces d'inspirations de -famille qui l'appellent… Pourquoi pas une école à Amsterdam -pour ceux qui sentent des liens de race, une filiation -avec Rembrandt? Pourquoi pas une école de Madrid -pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les -veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? -Et puis, au fond, pourquoi des écoles? Veux-tu -que je te dise ce qu'il y a à faire, et ce qu'on fera peut-être -un jour? Plus de concours, d'émulation d'école, de -vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à -l'œuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une -pensée et d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, -inconnu, qui aura exposé une toile remarquable, que -l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet argent -l'artiste aille ou il voudra, en Grèce… c'est aussi classique -que Rome, à ce que je crois… en Égypte, en -Orient, en Amérique, en Russie, dans du soleil, dans du -brouillard, n'importe où, au diable s'il veut! partout où -le poussera son instinct de voir et de trouver… Qu'il -voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son -goût; qu'il regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille -à Paris et sur Paris… Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, -quand il prendrait Montmartre? Si c'est là qu'il -croit trouver son talent, le caractère caché dans toute -chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir… -Eh bien! celui qu'on encouragera ainsi, en le laissant -tout à lui-même, en lui jetant la bride de son originalité -sur le cou, s'il est le moins du monde doué, je puis -bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau -Blondel, ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni -du beau Hesse, ni du beau Drolling… pas du beau si -noble, mais quelque chose qui aura des entrailles, du -tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la vie!… -ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de mythologies-là !… -Allons donc! Il y aurait eu des Instituts -partout avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être -pas vu se produire les excessifs, les déréglés, les -géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous arrête le -soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!… Tu verras ce -que je te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce -qu'il fera de toi… comme des autres. Pardieu! tu arriveras -à sacrifier «aux doctrines saines et élevées de -l'art»… Doctrines saines et élevées! C'est amusant! -Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a -donc fait ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome -qui a fait Géricault? Est-ce ton école de Rome qui a fait -ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école de Rome -qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche? -qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? -Est-ce ton école de Rome qui a fait Decamps? Rome! -Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi je le -dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du <i>poncif</i>!… -oui, la Mecque du <i>poncif</i>… Et voilà ! Hein? n'est-ce pas? -ça va, le baptême y est…</p> - -<p>Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée, -morbide, qui grandissait en s'exaltant, se levait -l'orateur nocturne, le parleur dont les théories, les paradoxes, -l'esthétique semblent se griser à la nuit de -l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type -de ce génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à -l'heure du sommeil des autres, sur un bout de table de -café, les coudes sur les journaux salis et les mensonges -fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des bougies -éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas -roulés sur les billards par les garçons en manches de -chemise.</p> - -<p>A une heure, le maître du café fut obligé de mettre -à la porte les deux amis. Chassagnol s'égosillait toujours.</p> - -<p>Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta -derrière lui, en homme accoutumé à monter l'escalier -de tout ami avec lequel il avait dîné une fois, ôta son -habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas sonner -l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une -pipe sans cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller, -et resta, toujours parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût -offert la moitié de son lit pour obtenir le silence. Encore -Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol dans un de -ses rêves.</p> - -<p>Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas -Anatole, emboîtant son pas, l'accompagnant au restaurant, -au café, vivant sur ce qu'il mangeait, partageant -ses nuits et son lit, continuant à parler, à théoriser, à -paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot -lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il -pouvait avoir, ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt -jamais à la bouche le nom d'un père, d'une mère, d'une -maîtresse, de n'importe quel être à qui il tînt, d'un pays -même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet -homme bizarre et secret, dont la science même venait -on ne savait d'où.</p> - -<p>La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole -pour s'en aller avec un autre ami quelconque, qui était -venu s'asseoir à leur table de café. C'était son habitude, -une habitude qu'on lui avait toujours connue de passer -ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un -café à un autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher -aux gens, quand il les retrouvait, comme s'il les -avait quittés la veille, les quitter de nouveau quelques -jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu une -nouvelle intimité d'une moitié de semaine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait -dans l'atelier à l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il -avait le petit air modestement fier qui s'attend à des félicitations.</p> - -<p>—Vous voilà , petit misérable!—lui cria Langibout -d'une voix terrible dès qu'il l'aperçut.—Comment! -avec ce que vous savez, vous avez eu le front de concourir? -Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant… -Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que -vous seriez capable de peindre une académie, petit animal? -Vous serez refusé au second concours, et vous aurez -pris pour rien du tout la place d'un autre qui avait -la chance d'avoir le prix… Quand je pense que vous -auriez pu le faire manquer à Garnotelle! un garçon qui -sait, lui, et qui est à sa dernière année… Ah! si c'était -arrivé par exemple, je vous aurais flanqué à la porte! -Je vous aurais flanqué à la porte!…—répéta plus vivement -Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la -tête sur son carton, comme devant la menace d'une calotte. -Ce furent là toutes les félicitations de Langibout. -Du reste, il ne s'était pas trompé: la semaine suivante, -au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé. -Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer -en loge.</p> - -<p>Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, -la volonté sans le don, l'effort ingrat, ce courage de la -médiocrité: la patience. A force d'application, de persévérance, -il était devenu un dessinateur presque savant, le -meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin -exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné -et servile, où rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité -des grands traducteurs de la forme, de ce qui, -dans un beau dessin d'Italie, ravit par l'attribution du -caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans -la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans -grandeur, sans largeur, sans audace, sans émotion, était -pour ainsi dire impersonnel. Dans ce dessinateur, le -coloriste n'existait pas, l'arrangeur était médiocre, et -n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées -à une douzaine de tableaux connus. Garnotelle -était, en un mot, l'homme des qualités négatives, l'élève -sans vice d'originalité, auquel une sagesse native de -coloris, le respect de la tradition de l'école, un précoce -archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient -assurer et promettre le prix de Rome.</p> - -<p>Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance -opiniâtre du succès pour cet élève persistant et -méritant, auquel un double lien l'attachait: une similitude -et une parité d'origine, une ressemblance de son -vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui -semblait ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans -ce compatriote de Flandrin à son caractère, à cette -ténacité que Garnotelle mettait en tout, apportant à la -plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut.</p> - -<p>Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance -de ne pas naître à Paris, et de trouver, autour de sa -misérable vocation, toutes les protections qui soutiennent -et caressent en province une future gloire de clocher.</p> - -<p>Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze -cents francs de pension, et, dans sa sollicitude maternelle, -l'avait logé dans un hôtel vertueux, où les mœurs -des pensionnaires étaient surveillées par un hôtelier -tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté -de deux cents francs, lors de sa réception à -l'École des Beaux-Arts. Au bout de deux médailles, il -avait été porté à dix-neuf cent francs. Une pension de -deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait -envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût -produit, des commandes, des restaurations de chapelle, -des portraits de gens de son endroit. Il sentait derrière -lui tous ces bras d'une province qui poussent un fils -dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces -mains qui jettent au commencement de la carrière de -quelqu'un du pays, les recommandations de l'évêque, -l'influence toute-puissante du député, le tapage d'éloges -de la presse locale.</p> - -<p>Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève -n'étaient pas rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de -Garnotelle, sa dernière année de concours; et Langibout -avait beau se répéter toutes les chances de ce talent -honnête et courageux, ses titres à la justice charitable -du jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il -lui semblait qu'il y avait de mauvais courants et des menaces -dans l'air. Des bruits d'ateliers, un commencement -de bourdonnement d'opinion, jetaient en avant les -noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau, -hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury -et triompher de ses répugnances.</p> - -<p>Le programme du concours de cette année-là était un -de ces sujets tirés du <i lang="la" xml:lang="la">Selectæ</i>, que semblent régulièrement -tous les ans dicter à l'Institut, dans un songe, les -ombres de Caylus et d'André Bardon: «Brennus assiégeant -Rome, les vieillards, les femmes et les enfants assistent -au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole -pour le défendre. <i>Les Flamines descendent du -temple de Janus, portant les vases et les statues sacrés, -et distribuent des armes aux guerriers qu'ils bénissent.</i>»</p> - -<p>Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son -tableau, travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une -heure, avec l'acharnement de toute sa volonté, une rage -d'application, le suprême effort de toutes les ambitions -et de toutes les espérances de sa médiocrité.</p> - -<p>Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car -à ce concours, les élèves ne s'étaient pas contentés, selon -l'habitude ordinaire, de <i>saloper</i>, c'est-à -dire de faire -des trous dans la cloison pour regarder l'esquisse du -voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau -qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules, -sous prétexte de faire son portrait, les concurrents -s'étaient rendus visite les uns aux autres, et avec -la justice loyale et spontanée des jugements de rivaux, -le prix avait été décerné d'un commun accord à un -tout jeune homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce -jugement était confirmé par le public et la critique, -qui restaient froids devant la sage ordonnance des Flamines -de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la -banale rouerie des draperies, le mouvement mort et -mannequiné de la scène, la déclamation des gestes. Deux -toiles de ses concurrents lui étaient opposées comme -supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la -grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées -de verve. Et pour la première place, elle était donnée -sans conteste à la toile de Lamblin, à laquelle les plus sévères -accordaient une rare solidité de couleur, et le plus -grand goût d'austérité tragique.</p> - -<p>Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier -Salon un tableau dont on avait parlé, et autour duquel -s'était fait un de ces bruits que les professeurs -n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis, -il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, -il pouvait attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever -à un honnête travailleur, consciencieux, régulier, modeste, -à un concurrent de la dernière année, auquel -les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de -Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel -pour un pauvre diable méritant, et venu de bas, qui -s'était élevé par l'étude. Des recommandations puissantes -de Lyonnais haut placés firent encore pencher la balance -du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin, -pour que le rapprochement de son nom, le souvenir -de sa toile n'écrasât pas trop le couronné: il n'eut -pas même une mention; et pour sauver le jugement, -des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on -appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de -sentiment du tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa -personne: c'était un fait trop flagrant que le prix de -Rome venait d'être encore une fois donné, non au talent -et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à l'assiduité, -aux bonnes mœurs du travail, au bon élève -rangé et borné. Et la victoire de Garnotelle tomba dans -le mépris de l'École, dans le soulèvement qu'inspire à -la jeunesse une iniquité de juges et de maîtres.</p> - -<p>Anatole était une de ces heureuses natures trop légères -pour nourrir la moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie -de cette victoire qu'il avait tant rêvée. Il trouva -que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et lors de -la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, -à cette fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq -logistes de l'année mêlés à des anciens, à des amis, -courent la forêt, sur des rosses louées, avec des pantalons -de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air -d'un état-major de bizets dans une révolution, Anatole -fut toujours en tête de la grotesque cavalcade. Au dîner -traditionnel du pavillon Henri IV, dans la casse de toute -la table et le bruit de deux pianos apportés par les prix -de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux -pianos. Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la -nuit et le sommeil de la banlieue avec la chanson nouvelle, -improvisée par un architecte, ce soir-là , au dessert -du dîner, et populaire le lendemain:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">«Gn'y en a,</div> -<div class="verse i2">Gn'y en a,</div> -<div class="verse">Que c'est de la fameuse canaille!…»</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. -Il se tourna vers d'autres idées, vers un désir plus modeste -et de réalisation plus facile: il voulut avoir un -atelier qui lui donnerait le chez lui de l'artiste, la possibilité -de faire des portraits, de gagner de l'argent; en -un mot, <i>s'établir</i> peintre.</p> - -<p>Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui -payer le luxe d'un atelier. A la fin, elle se décida à aller -consulter Langibout, qui l'assura «que les belles choses -pouvaient se faire dans une cave». Armée de cette réponse, -elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole. -Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole -remonta fièrement dans sa chambre au sixième, en -déclarant qu'il ne prendrait plus ses repas à la maison, -et qu'il allait vivre de son talent.</p> - -<p>Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles -pastellées, les cheveux fleuris de fleurs de -grenadier, qu'il vendait à un petit marchand de la rue -Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et -repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant -l'écriteau d'un petit atelier à louer, le seul atelier -du quartier où Hillemacher n'avait pas encore fait bâtir -ces huit grands ateliers qui firent plus tard de la rue un -des camps de la peinture de la rive droite.</p> - -<p>L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles -pour entrer là -dedans; et Anatole gagnait à peine de -quoi dîner tous les jours. Le plus souvent, il était nourri -par un camarade de l'atelier, avec lequel il compagnonnait; -un brave garçon pris par la conscription, et qu'une -recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans -la réserve, et placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, -«les canonniers de la seringue.» De la caserne, -il apportait à Anatole la moitié de sa ration dans son -shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution -d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par -l'escalier de service devant la porte de la cuisine entr'ouverte -de sa mère, sans y entrer, avec l'air de mépriser, -du haut d'un estomac plein, l'odeur du déjeuner.</p> - -<p>Là -dessus, il entendit parler d'un monsieur de province -qui cherchait quelqu'un pour lui faire des personnages -dans une lithographie. Il demanda l'adresse, et -courut à un petit hôtel de la rue du Helder.</p> - -<p>—Entrez!—lui cria une voix formidable quand il -eut frappé à la porte indiquée. Il se trouva en face d'un -Hercule, énormément nu, et tout occupé à faire des -ablutions froides.</p> - -<p>L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer -ses membres de lutteur, des muscles féroces, en roulant -de gros yeux dans sa grosse tête à barbe dure.</p> - -<p>—Proférez des sons,—dit-il à Anatole interdit. Et -quand Anatole eut expliqué le motif de sa visite:—Ah! -vous savez faire la lithographie, vous?</p> - -<p>—Parfaitement,—dit intrépidement Anatole, qui -n'avait jamais touché de sa vie un crayon lithograhique.</p> - -<p>—Où demeurez-vous?</p> - -<p>—Rue du Faubourg-Poissonnière, n<sup>o</sup> 31.</p> - -<p>—Garçon!—cria l'homme en se rhabillant à un -domestique de l'hôtel, qu'on entendait remuer dans la -chambre à côté,—fermez ma malle, et un commissionnaire…</p> - -<p>Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague -terreur brouillée lui monter dans les idées, devant cet -homme inquiétant par sa force et ses espèces de manières -de fou.</p> - -<p>—Partons!—dit brusquement l'homme tout à fait -rhabillé.</p> - -<p>Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, -par la malle, et par l'homme portant sous le -bras une immense pierre, concentré, sinistre, muet et -caverneux, avec l'air de rouler sous ses épais sourcils -froncés des méditations farouches. Il avait l'impression -d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus -tout, un poignant sentiment de honte. L'idée -était horrible pour lui d'introduire cet étranger dans son -taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse, il se -serait sauvé à un tournant de rue.</p> - -<p>Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine -la grande malle dans la petite chambre, et que la pierre -fut posée sur la table qu'elle couvrit, l'homme, après -avoir mesuré de l'œil la hauteur et la largeur de la mansarde, -posa sa large main sur la couverture, et dit ces -simples mots:—C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je -vais me coucher.</p> - -<p>Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait -à préparer dans sa tête une timide demande -d'explication, quand l'homme tira de sa poche quatre -ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.</p> - -<p>Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur -atelier! Il ne dit pas un mot.</p> - -<p>L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié -du lit, et se dressant sur son séant:—Au fait, vous ne -mangeriez pas quelque chose, vous n'avez pas faim?</p> - -<p>—Si,—dit Anatole,—j'ai oublié de déjeuner ce -matin.</p> - -<p>—Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.</p> - -<p>Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole, -et où Anatole n'osa pas lui parler:</p> - -<p>—Vous me réveillerez à dix heures,—dit l'homme -en se recouchant.—Vous entendez, à dix heures!</p> - -<p>Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes -sortes d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. -Des histoires de fous dangereux qu'il avait lues lui revenaient. -Il ne savait que penser, que croire de ce prodigieux -garnisaire installé chez lui, tombé de la lune -dans ses draps.</p> - -<p>A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et -se mit à découvrir, avec toutes sortes de précautions, la -pierre sur laquelle on ne voyait que l'indication d'un arc -de triomphe, de ce caractère alhambresque qui est le -style spécial de la pâtisserie: là -dessous devait être -représentée la réception du duc d'Orléans par la garde -nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de -tous les gardes nationaux, exécutés d'après de mauvais -daguerréotypes contenus dans la malle de leur compatriote.</p> - -<p>—Hein? nous allons nous y mettre?—fit l'homme -après avoir donné à Anatole toutes les explications du -sujet.</p> - -<p>—Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler -la nuit.</p> - -<p>—Tiens?… Ah! bien, très-bien… Vous coucherez -dans le lit, la nuit… moi le jour… Nous nous relayerons.</p> - -<p>Au bout de douze jours de ce singulier travail, la -pierre était finie. L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit -pour son pays, laissant à Anatole cent vingt-cinq -francs, l'estomac refait et réélargi, et le souvenir d'un -original très brave homme qui n'avait trouvé que ce -bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce -qu'il voulait, comme il le voulait.</p> - -<p>La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la -rue, qu'Anatole sautait rue Lafayette; il retenait le petit -atelier. De là il courait chez un brocanteur qui, pour -soixante-dix francs, lui vendait un chiffonnier et quatre -fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, Anatole -ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi répondre -d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. -Et il entrait dans son premier atelier avec cinquante -francs d'avance, de quoi vivre tout un mois, trente jours -à n'avoir pas besoin de la Providence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, -que cet atelier de la rue Lafayette, cette mansarde -de travail avec sa bonne odeur de tabac et de paresse! -La clef était sur la porte, entrait qui voulait. Un -éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de -Rouen, accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de -caporal, attendait les visiteurs, qui trouvaient toujours -pour s'asseoir une place quelconque, un bras de fauteuil, -une couverture par terre, un coin sur le lit -transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une -demi-douzaine. Là venaient et revenaient toutes sortes -d'amis, d'hôtes d'une heure ou d'une nuit, les vagues -connaissances intimes de l'artiste, des gens qu'Anatole -tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce -seul mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, -comique et cynique: c'étaient des camarades -de chez Langibout qui, ce jour-là , avaient pris la -rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans -atelier venant exécuter chez Anatole un <i>esgargot</i> pour -un marchand de vin, un camarade de collége chatouillé -par l'idée de voir un modèle de femme, un garçon plongé -dans une étude d'avoué et en course dans le quartier, -montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de -Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de -son ministère sur le coup de deux heures avec l'envie -de flâner. On y voyait encore de jeunes architectes, des -élèves de l'École centrale, des débutants de tout métier, -des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par Anatole -ici et là , dans le voisinage, au café, n'importe où: -Anatole n'y regardait pas. Il prenait toutes les connaissances -qui lui venaient, et rien ne lui semblait plus naturel -que d'offrir la moitié de son domicile à un monsieur -qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la -sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait -pas à lui amener un camarade de lit permanent, -sans qu'il sût trop d'où lui venait ce camarade. Il s'appelait -M. Alexandre, et il était engagé au Cirque. Son -emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général -Mélas. C'eût été, du reste, un acteur assez ordinaire -sans ses pieds; mais par là , il sortait de la ligne: on -avait retourné tous les magasins du Cirque, sans pouvoir -trouver de chaussure où il pût entrer.</p> - -<p>Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore -visité, généralement sur le tard et vers les heures où -commencent les exigences de l'estomac, par quelques -femmes sans profession, qui faisaient le tour des hommes -qui étaient là , et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de -ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se -rabattaient sur une cotisation qui permettait de faire -remonter du café d'à côté des absinthes et des anisettes -panachées.</p> - -<p>Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la -petite pièce. Il s'en échappait des gaîtés, des rires, des -refrains de chansons, des lambeaux d'opéra, des hurlements -de doctrines artistiques. L'honnête maison croyait -avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient -des jeux qui faisaient trembler le parquet sur -la tête des locataires du dessous: deux pauvres -diables de dramaturges, malheureux comme des gens -qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour -trouver des situations. L'atelier piétinait, se poussait, -dansait, se battait, faisait la roue. Il y avait des pantalonnades -enragées, des chocs, des chutes, des tombées -de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des -luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des -tours de force. A tout moment éclatait cet athlétisme -auquel invite la vue des statues et l'étude du nu, cette -gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier continue -les récréations du collége, prolonge les batailles, -les jeux, les activités et les élasticités de l'enfance chez -les artistes à barbe.</p> - -<p>Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, -semés dans l'atelier, apportèrent bientôt à cette furie -d'exercices une terrible surexcitation. Anatole et ses -amis conçurent une grande idée qui, à peine réalisée -amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à -répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du -Cirque. A douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs. -Chacun représentait à son tour une puissance coalisée, -et quelquefois deux. La table à modèle était la capitale -où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la -table figurait le praticable imité du fameux tableau des -neiges du Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor -était simple: on ouvrait la fenêtre. Une femme de la -société, qui raffolait du talent de Léontine, fut chargée -du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le -costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de -bottes, une blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus -d'une boîte de sardines appliqué sur le chapeau de cuir -d'un capitaine au long cours, naufragé à Terre-Neuve, -et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues -de la grande armée admirablement passées par Anatole -à cheval sur une chaise. Il excellait à dire, d'après les -plus pures traditions de Gobert: «Toi? je t'ai vu à -Austerlitz… A cheval, messieurs, à cheval!» On vit -aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où -le roulement des tambours était fait avec un bruit de -lèvres, et la sonnerie des clairons imitée dans le creux -du bras replié. Mais ce qu'il y eut de plus beau, ce furent -les batailles acharnées, héroïques, traversées de furieuses -charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur, couronnées -de la lutte suprême: le combat du drapeau! -Triomphe d'Anatole, où serrant contre son cœur la -flèche de son lit, il luttait, se tordait, se disloquait, et -finissait par faire passer au-dessus du manche à balai -vainqueur tous les ennemis de la France!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier -et cette vie d'Anatole:</p> - -<p class="date">«Punaisiana, route de Magnésie</p> - -<p class="date2">Septembre 1845</p> - -<p>«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, -sans un bout de lettre, sans un mot! et je suis sûr que -tu n'es pas même mort, ce qui serait au moins une excuse. -Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je te pardonne, -au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas -dormir. Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec -Dosiclès, lequel, pour m'honorer, m'a mis dans un lit -où les draps sont brodés de fleurs en or d'un relief désespérant. -J'étais si éreinté ce soir, que je commençais -à dormir là -dessus, je me gauffrais, je me modelais en -creux, mais je dormais… quand tout à coup, je me suis -aperçu que chacune de ces fleurs d'or était un calice… -un vrai calice de punaises! Et voilà pourquoi je t'honore -de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci des -journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que -je fasse avaler à quelqu'un.</p> - -<p>»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin, -une escorte d'une douzaine d'Albanais et de Turcs, et -bien entendu mon fidèle Omar. D'abord des sentiers, -des chemins bordés de lauriers-roses et de grenadiers -sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout -jeune museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros -comme une chèvre, qui venait nous dire bonjour. A -huit heures, nous commencions à monter la montagne: -alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter, -des pins gigantesques, admirables de formes, des arbres -du temps de la création, des arbres pleins de vie et -pleins de siècles, de vrais morceaux d'immortalité de la -terre, qui font le respect avec l'ombre autour d'eux. Je -ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans -les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils, -qui se sauvaient et se retournaient pour nous -voir, comme s'ils n'avaient jamais vu de bêtes d'une espèce -comme nous. En haut, malgré un froid de chien -qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, -nous restons une heure à regarder ce qu'on voit -de là : le Bosphore, les îles, la côte de Troie, blanche, -avec des éclats de carrière de marbre, étincelante dans -ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu -pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait -une turquoise translucide, vois-tu cela?</p> - -<p>»De là , dégringolade dans la plaine. Des villages dominés -par de grands cyprès, de la bonne bête de grosse -verdure, comme en Normandie; des vergers avec de l'eau -sourcillante sous le pied de nos chevaux, des arbres qui -s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches -jaunes, des prunes, des grenades, des raisins de toute -couleur glissant des vignes emmêlées aux arbres; partout -sur le chemin, des fruits suspendus, tentants, tombant à -la portée de la main; entre les éclaircies des arbres, des -champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre -à grands coups de yatagan et dont elle m'offre le cœur. -Enfin, il me semblait être sur la grande route du paradis, -animé par un peuple de paradis qui semblait enchanté -de nous voir manger ce qui lui appartenait. Nous croisons -des zebecks aux étendards rouges. Nous passons de petites -rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de -croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout, -et jusqu'à un déménagement du pays: cela se compose -d'un petit âne blanc sur lequel est un grand diable de -nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un coq; puis -un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la -femme n<sup>o</sup> 1, montée à califourchon, et flanquée devant -et derrière d'un enfant; puis la femme n<sup>o</sup> 2; puis un -ânon et un mouton en liberté, qui suivent la famille à -peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser: -nous tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande -immobilité découpée sur le ciel, au chant grave, les yeux -tournés vers une mosquée: je t'assure qu'ils dessinaient -une crâne silhouette de la <i>Prière orientale</i>. C'est seulement -à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons -Ailvatissa, où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu -absolument nous héberger, nous fourre dans la bouche, -avec toutes sortes de politesses, les boulettes qu'il se -donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était -comme mon lit de fleurs!</p> - -<p>»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas? -Eh bien! elle ne vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. -Imagine-toi une immense oasis, un bois d'arbres -énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre d'une forêt, -des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur -tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et -rejaillissants du sol; imagine là -dessous de l'eau, un bruit -de sources chantantes, un serpentement de jolis ruisseaux -clairs, et là -dedans, dans cette ombre, cette fraîcheur, -ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens -ayant accroché aux branches leur vie errante, campant -là avec leurs tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse -nu, fabriquant des armes, forgeant des instruments de -jardinage sur une petite enclume enfoncée en terre, et -charmant le battement du fer avec le rhythme d'une -chanson étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant -en brandissant sur leur tête des tambours de basque -qui leur font de l'ombre sur la figure, des femmes près -de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux -entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes -odoriférantes, d'autres occupées à donner à de petites -bouches leurs seins bronzés, des petits enfants tout nus -avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie, ou bien -n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le -mauvais œil: une gousse d'ail dans un petit morceau -d'étoffe dorée; tous, barbotant, s'éclaboussant, dans le -bois d'eau et de soleil, courant après des oies effarouchées… -Et aux arbres, des berceaux d'enfants, nids de -loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les -trouvailles des routes…</p> - -<p>»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir!</p> - -<p>»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne.</p> - -<p class="ind">»A toi, vieux.</p> - -<p class="sign">»N. <span class="sc">de Coriolis</span>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p class="date">«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin.</p> - -<p>«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!… Ah! -mon ami, si je l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. -Tu vas voir ce que c'est!</p> - -<p>»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû -t'écrire cela, nous avions pris, il y a près de trois mois, -un voiturin à Marseille. Nous étions les cinq prix: Jouvency, -Salaville, Froment, Gouverneur et Charmond, le -musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal -flâné en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui, -c'était le grand jour. A trois heures, nous étions dans un -endroit appelé Ponte Molle. Nous savions que les camarades -viendraient à notre rencontre: il y en avait quatre. -Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui -nous étions à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines -pas! un froid… et pas seulement du froid, un air -tout gêné, tout inquiet, tout absorbé. Avec ça, ils étaient -mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai demandé -à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac -qui a été chez nous, n'était pas venu. Il m'a répondu, -comme mystérieusement, qu'il n'avait pas pu venir; que -j'allais le trouver bien changé, qu'il avait une espèce de -maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et -qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées. -Et comme ça toute la route, ç'a été un tas de mauvaises -nouvelles des uns et des autres, et des histoires qui nous -ont mis tout sens dessus dessous. J'oublie de te dire qu'à -Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de Michel-Ange: -je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons -rien compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait -de plus beau. Il faut que je te dise quelque chose, mais -cela tout à fait entre nous, je te demande le secret: ils -sont ici très-malheureux d'une aventure arrivée à Filassier, -le prix du <i>Joseph</i>, tu te rappelles. A ce qu'il paraît, -il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement. -Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu -comprends la déconsidération que cela jette sur l'Académie, -et la position fausse où cela nous met tous à -Rome.</p> - -<p>»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a -des obélisques de chaque côté, et ils nous ont de suite -conduit dans le Corso voir Saint-Pierre. Mon Dieu! que -cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait! Je me figurais -une place circulaire avec des colonnes devant: il -paraît que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire -des rues. Et puis, nous avons monté, et nous sommes -arrivés, comme la nuit venait à la villa Médici. On nous -a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des chambres -comme ça: j'en ai une… ignoble! Et nous en avons -pour un an, à ce qu'il paraît, à être là ! Là -dessus l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave -Maria</i> a sonné: cela sonne le dîner ici, l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>. -Nous sommes descendus à la salle à manger. C'était lugubre; -rien que de mauvaises chandelles, pas de nappes; -au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain. -Il y avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, -qu'ils vous ôtaient d'avance l'appétit. J'ai aperçu que -c'était peint en rouge, et qu'il y avait au fond le Faune -appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut les portraits -des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui -étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés! -On était séparé: chaque année avait sa petite table. Les -vieux prix, les restants à l'école, les <i>professeurs</i>, comme -on les appelle ici, en avaient une un peu exhaussée. -Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru terriblement -vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. -Tu as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs, -à présent. On a passé la soupe, et comme les nouveaux -sont ici les derniers servis, la soupière nous est arrivée à -peu près vide. Personne ne se parlait. Il y avait toujours -un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous. Les -vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus -comme s'ils avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient -de petits manteaux de laine, et paraissaient avoir froid -dessous comme des pauvres. Enfin, il y eut une voix à -la table des professeurs: «—Ah! voilà les nouveaux…—Il -est bien laid, celui-là …—Lequel?—On dit que -le concours était bien faible…» Nous avions le nez dans -notre assiette. Il nous arriva une boîte de sardines où il -n'y avait plus rien au fond que des arêtes et de l'huile -qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans la salle un grand -brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux qui -grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois -du brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en -vint un autre, puis un autre. Alors il partit des tables: -«Sont-ils embêtants, avec leur fièvre, ceux-là ! C'est -agréable pendant qu'on mange, d'avoir l'hôpital à côté -de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent -qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé -quelques tirans du bouilli, de l'<i>alesso</i>, comme ils disent, -quand Filassier a fait son entrée, en bottes, en culotte -blanche, en veste de velours, des éperons, une cravache, -et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce -qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il -mange mieux ailleurs… C'est révoltant! Je ne comprends -pas qu'il en soit arrivé à cette impudeur-là . Là -dessus, -j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!… Je n'ai -entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait -pour en manger une autre… Il y avait même Châtelain -qui avait son couteau… Et personne n'essayait de les -séparer! On devient de vraies bêtes féroces ici. Notre -graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il s'est sauvé -dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du -vin cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais -que l'ordinaire, et Grimel a proposé gentiment de boire -à la santé des nouveaux, en nous disant qu'il «espérait -que nous ferions honneur à l'Académie, et que nous reconnaîtrions -la généreuse hospitalité que nous y recevions.» -Aucun de nous n'a eu le courage de répondre. -On est passé au salon. Qu'est-ce qui m'avait donc dit -qu'il y avait des aquarelles de carnaval au salon? C'est -une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été -obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond -jouait son prix, et on m'a conduit à ma chambre: les -quatre murs, mon ami. Mon lit et ma malle, rien de -plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore -que…»</p> - - -<p class="date">«Du même endroit. Octobre 1845.</p> - -<p>«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre -oublié dans un coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord -que je te finisse ma nuit.</p> - -<p>»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma -bougie s'éteint. Je la tâte: froide comme un mort! Je -cherche des allumettes: pas une. J'ouvre ma porte: -pas de lumière. Je me risque dans de grands diables -d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La -peur me prend de me casser le cou, je retrouve ma -chambre et mon lit à tâtons. Je prends mon meuble de -nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche, -je vais fermer l'œil… voilà de la lumière qui se met à -serpenter par terre entre les jointures des carreaux, et -il part sous mon lit quelque chose comme une mine qui -saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on me jette -dans ma chambre une avalanche de meubles.</p> - -<p>»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce -depuis le commencement jusqu'à la fin! Les soi-disant -statues de Michel-Ange, à Ponte Molle, sont de n'importe -qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est -l'église San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi -à aller à Charenton. Il y a deux bonnes lampes dans la -salle à manger, et des nappes. Les cheveux blancs de -Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête -garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les -fiévreux étaient de faux fiévreux. Le vrai salon a bien -des aquarelles de carnaval. La dispute à table était en -imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre. Le meuble -de dessous mon lit était percé, et ma bougie était -un bout de bougie sur un navet ratissé! Voilà ! Ah! les -scélérats! les ai-je assez amusés! Car on vous donne, -pour ces occasions, une chambre sans volets, sans rideaux, -et où on peut vous voir du balcon de la Loggia. -Et ils m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme -qui rentre désespéré dans sa chambre, ferme la porte, -regarde, fait deux ou trois tours, met la main dans son -gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur, -tire lentement une manche de sa redingote, cherche un -meuble où la poser, et finit par s'asseoir sur sa malle -comme un condamné à cinq ans de Rome! Ils m'ont vu -ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me -frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement -dans le voyage, avec le geste imbécile qu'on -a à se frotter le nez quand on n'a pas de glace! Ils m'ont -vu, me graissant bêtement d'une main, tenir et retourner -de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas -osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en -chemin d'une Italienne très-gentille que j'avais rencontrée -dans le nord de l'Italie, et qui m'avait dit qu'elle -allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant à l'Académie -une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre sentant -la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de -poulet était en italien, en un polisson d'italien de cuisine -qui me faisait venir l'eau à la bouche, et où j'accrochais -un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir une phrase… -Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de -mon ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant -toujours plus près de la bougie, et en m'enduisant -plus fiévreusement le nez… ça devait être trop -drôle!</p> - -<p>»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter -à la dame de la garde-robe de l'École, comme à la femme -de M. Schnetz, et j'ai été très-flatté qu'elle me parlât de -mon concours!</p> - -<p>»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme -ça! Ça doit te donner une assez jolie idée de la manière -dont on vous met dedans. Vrai, c'est très-bien fait, cette -scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça vous pince -tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis, -tu comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a -remué, la fatigue, l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée, -de tout ce qu'on va voir, de Rome. On ne sait pas, -on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, un tas de -choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts: -en est prêt à tout avaler.</p> - -<p>»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on -ne peut atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est -l'impression générale, à ce qu'on me dit, ce qui me console -un peu. Il me semble que je n'ai pas encore les -yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première -année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un -beau jour on voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive -un moment ou tout d'un coup ce qu'on a partout sous -les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du balcon -de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome, -la colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de -Rome, la campagne, les monts de la Sabine, le bord de -la mer à l'horizon, il a vu, il a compris, il a senti: tout -s'est éclairé pour lui.</p> - -<p>»En attendant, je travaille dur.</p> - -<p>»Qu'est-ce qu'on devient à Paris?</p> - -<p class="ind">»Ton bon camarade,</p> - -<p class="sign">»<span class="sc">Garnotelle</span>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette -existence au jour le jour, nourrie des gains du hasard, -riche une semaine, sans le sou l'autre, lorsqu'il lui arrivait -une fortune. Un éditeur belge qui avait entrepris -une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage -des pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle -décalqué sur la pierre, la pierre passée au gras, Anatole -n'avait guère qu'à repiquer les valeurs qui n'étaient pas -venues. Il en expédia près d'une centaine dans son hiver. -Chacune de ces reproductions lui étant payée quatre-vingts -francs, il se fit ainsi près de huit mille francs. -C'était pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de -la prospérité: il avait l'impression d'un homme sans -souliers qui marcherait dans l'or. Tout coula, tout roula -dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge -ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie, -où les cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour -des quatre murs, et sortaient sur le palier.</p> - -<p>Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des -acquisitions de luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement -diverses choses étranges.</p> - -<p>Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua, -sur un bouchon, un papillon.</p> - -<p>Il acheta un <i>Traité des vertus et des vices</i>, de l'abbé -de Marolles, dont il fit le signet avec une chaussette.</p> - -<p>Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle, -peinte un jour de misère avec l'huile d'une boîte à sardines.</p> - -<p>Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement -de s'apprendre à jouer: <i>J'ai du bon tabac</i>… Après -le clavecin, il acheta un grand morceau de guipure historique; -après la guipure un canot qu'on vendait pour -rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever, -sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.</p> - -<p>Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un -abonnement à une édition par livraisons des œuvres de -Fourier, et se commanda un habit noir doublé en satin -blanc,—un habit qui devait, dans l'atelier, remplacer -la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière, -Anatole finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva -l'intérieur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>—Garçon!… des huîtres… des grandes… comme -votre berceau! Allez!</p> - -<p>C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans -la grande salle du restaurant Philippe, à une table en -face la porte d'entrée.</p> - -<p>Ce jour-là —le jour de la mi-carême,—l'idée d'aller -au bal de l'Opéra s'était emparée de lui. Il avait réuni -un gilet de flanelle, une paire d'ailes, un maillot, un -carquois, et avec cela il s'était déguisé en Amour. Une -seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant -pas la couper, il se résolut à lui donner un accompagnement -qui ôtât le manque d'harmonie à son costume: il -attacha sur son gilet de flanelle, au creux de l'estomac, -un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé, -des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban -bleu de ciel dans les cheveux, des pantoufles de broderie -aux pieds, il était parti, allant devant lui, flânant. -Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait froid qu'au bout -des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne pouvoir -mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait -devant les costumiers, regardait les oripeaux de -carnaval dans le flamboiement du gaz, marchait tranquillement -dans l'escorte d'honneur des gamins: il -n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra -un divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, -un plaisir d'homme du monde; et il se demandait s'il ne -devait pas aller dans un bal moins bon genre, comme -Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant pas -encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage, -et trouva, dans ce qui se passait là , dans le caractère -des habitués, dans les allées et venues des dominos -qui leur apportaient des sucres de pomme et des oranges, -assez d'intérêt pour y rester près d'une heure. Arrivé à -l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des -cireurs de bottes que les nuits de bal improvisent, il fit -l'honneur à deux ou trois de ces peintres en vernis, -auxquels il reconnut une jolie <i>platine</i>, de leur répondre, -aux applaudissements des groupes du passage. D'un de -ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait l'air -de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener -faire une partie de billard au Grand-Balcon. A peine si -le monsieur joua: Anatole avait ce soir-là un jeu étourdissant; -il fit des séries de carambolages interminables, -en ne se lassant pas d'admirer combien le costume -d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable -aux effets de recul. Il joua ainsi pendant deux -grandes heures, dans le café troublé de voir, à travers -son demi-sommeil, les fantastiques académies dessinées -par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des -derniers consommateurs enfilait si étrangement, lors -des raccourcis du jeu, depuis le talon jusqu'à la nuque.</p> - -<p>Il sortit de là , avec la ferme intention d'aller décidément -au bal de l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité -se laissait accrocher, arrêter au spectacle du mouvement -entourant le bal, à ces figures qui sortent de ces nuits -du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent -des gros sous et des bouts de cigare derrière le -Carnaval.</p> - -<p>Et il était en train de suivre et d'escorter une femme -qui portait dans un seau du bouillon à la file des cochers -de fiacre, quand il vit au cadran de la station: quatre -heures moins cinq…—Tiens! dit-il, c'est l'heure -d'avoir faim,—et renonçant au bal, il s'était dirigé -vers Philippe.</p> - -<p>Les masques arrivaient. Anatole criait:</p> - -<p>—Oh! c'te tête!… Bonjour, Chose!… Et tu fais toujours -des affaires avec le clergé? «A la renommée pour -l'encens des rois mages!…» T'es l'épicier du bon Dieu! -Tais-toi donc!… Et tu te costumes en Turc! c'est indécent!…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un -signalement grotesque en pleine figure. La salle jubilait. -Les soupeurs se poussaient pour entendre de plus près -cette pluie de bêtises, apostrophes cocasses, baptêmes -saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du Catéchisme -poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les -tables peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une -à l'autre; et tous les soupers, en se pressant, ne faisaient -plus qu'un souper où les folies, débitées par Anatole, -couraient à la ronde avec les bouteilles de Champagne -passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. -On mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la -mousse, des hommes pleuraient de rire, des femmes se -tenaient le ventre, des pierrots se tordaient.</p> - -<p>Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là , dominant -son public, il se mit à danser la danse des œufs entre -les plats, essaya des poses d'équilibre sur des goulots de -bouteille, toujours parlant, débagoulant, levant pour des -toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un -morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une -épaule de femme un baiser au hasard, criant:—Ah! -ça me donne vingt ans de moins… et trois cheveux de -plus!</p> - -<p>Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme -la pâleur d'une orgie sur les nuits blanches de Paris. Le -noir s'en allait des carreaux de la salle. Dans la rue -s'éveillaient les premiers bruits de la grande ville. Le -travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient. -Anatole sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait -dessous des ombres de misère et de sommeil, des gens -des halles, des ouvriers de cinq heures, des silhouettes -sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui -passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de -ce qui se boit, la faim de ce qui se mange, l'envie de ce -qui flambe là -haut!</p> - -<p>—Une… deux… trois… ouvrez le bec, mes enfants!—cria -Anatole; et saisissant deux bouteilles de champagne, -il les vida sans voir dans des gosiers vagues qui -buvaient comme des trous. Chaque table se mit à l'imiter, -et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela -quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau -d'orage perdu, à mesure, dans une bouche d'égout. La -foule s'amassait, se bousculait, il en sortait des hourras, -des cris, des têtes qui se disputaient une gorgée. La -rue ivre se ruait à boire; le jour montait.</p> - -<p>—Gare là -dessous!—fit Anatole; et tout à coup, -lâchant ses bouteilles, il parut avec deux têtes encadrées -dans l'anse de ses deux bras: l'une de ces têtes était -la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête d'une -débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la -fenêtre, se penchant en dehors avec les élasticités d'un -pitre sur un balcon de parade, il se mit à débiter, de la -voix exclamatrice des <i>boniments</i>:</p> - -<p>—Le Parisien, messieurs!—et il désignait le monsieur -en habit se débattant sous son bras, en étouffant -de rire.—Vivant, messieurs! En personne naturelle!!… -Grand comme un homme! surnommé <i>le Roi des Français</i>!!! -Cet animal!… vient de province! son pelage! -est un habit noir! Il n'a qu'un œil! comme vous pouvez -voir! son autre œil!… est un lorgnon! Cet animal, messieurs, -habite un pays! borné par l'Académie!… Sauf -l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de maladies -particulières!… C'est l'animal du monde! du monde! le -plus facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait -filtré! du vin colorié! du bouillon économique! du chevreuil -de restaurant!!! Il y en a même des espèces! qui -digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal! messieurs! -est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à -la campagne! D'humeur douce! il est facile à élever. On -peut le dresser, quand on le prend jeune, à retenir un -air d'orgue et à comprendre un vaudeville!… Inutile, -messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: -il a inventé la <i>savate</i> et les faux-cols!!! Sa cervelle! -messieurs! la dissection nous l'a fait connaître! On y -trouve! on y trouve! messieurs! le gaz d'une demi-bouteille -de Champagne! un morceau de journal! le refrain -de la <i>Marseillaise</i>!!! et la nicotine de trois mille paquets -de cigares!!!… Pour les mœurs, il tient du coucou! il -aime à faire ses petits dans le nid des autres!!!… Et -v'la cet animal!!!… A sa dame, à présent!</p> - -<p>Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en -la faisant tourner comme une poupée.</p> - -<p>—… La Madame à ce monsieur-là ! saluez!… Une -bête! inconnue! une bête!!! qui enfonce les naturalistes!… -La Parisienne! mesdames! sauf le respect que -je vous dois!… Des pieds et des mains d'enfant! des -dents de souris! une patte de velours! et des ongles de -chat!!! Elle a été rapportée du Paradis terrestre! à ce -qu'on dit! Quoique très-délicate! elle résiste aux plus -gros ouvrages! Elle peut frotter dix heures de suite! -quand c'est pour danser!!!… Cette petite bête! messieurs! -se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible -à sa santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!… -Sensible aux bons traitements! messieurs! -et surtout aux mauvais!!!… Beaucoup de personnes! un -grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées -à la domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! -le chauffage! l'éclairage! le blanchissage! leur -confiance! et quelques diamants!!!… Très-facile à apprivoiser! -Généralement caressante! susceptible de jalousie! -et même de fidélité!… Enfin! messieurs! cette -charmante petite bête! qui marche sans se crotter! est -vivipare! pare!!! pare!!!… Et v'la ce que c'est! Allez! -la musique!!!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>—Hein? quoi?—fit Anatole, le dimanche qui suivit -ce jeudi-là , en se sentant rudement secoué dans son lit. -Il ouvrit la moitié d'un œil, et aperçut Alexandre, dit -Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer.</p> - -<p>—Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour?</p> - -<p>Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable, -qui ressemblait à un masque déteint du carnaval. -La sueur avait pleuré sur ses grandes lunettes -noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau, lui donnait -des luisants de poisson raclé.</p> - -<p>—D'abord, lave-toi,—lui dit Alexandre,—ça te -débarbouillera les idées. Tu as l'air d'un spectre qui -s'est promené sans parapluie… Sais-tu que tu as fait -venir des cheveux blancs à ton portier?</p> - -<p>—Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout…</p> - -<p>—Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin…</p> - -<p>—Tiens!</p> - -<p>—Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on -te laisse dormir…</p> - -<p>—Ah ça! quel jour sommes-nous?</p> - -<p>—Dimanche.</p> - -<p>—Dimanche? Mais alors… sapristi! C'est bien vendredi -matin que j'étais raide…</p> - -<p>Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions.</p> - -<p>—Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a -des fuites… Ah! bien, voilà deux jours dans ma vie -qu'on m'a joliment volés… Le bon Dieu me les doit, oh! -il me les doit…</p> - -<p>—Mais qu'est-ce que tu as pu faire?… Car tu n'es -rentré que dans la nuit du vendredi, à je ne sais quelle -heure… Le portier ne t'a pas vu…</p> - -<p>—Je crois bien… moi non plus… Si tu crois que je -me voyais!</p> - -<p>—Voyons! tu dois te rappeler quelque chose?</p> - -<p>—Rien… non, là , vrai, rien… Je me rappelle Philippe, -le balcon… des messieurs qui m'ont mené au -café… et puis, à partir de là , psit! plus rien…</p> - -<p>—Mais, où as-tu été?</p> - -<p>—Pas devant moi, bien sûr. Attends… Il me semble -qu'on m'a fait galoper sur un cheval, dans une allée où -il y avait de grands arbres… comme une allée de parc. -Et puis, voilà … là , là .</p> - -<p>Et il voulut se remettre du côté du mur.</p> - -<p>—Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc?</p> - -<p>—Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen… -Ah! attends, ça me revient… Oui, une chambre… très-grande… -où il y avait des portraits de famille… des -portraits de famille d'un effrayant! Il y en avait en noir… -des magistrats, avec des sourcils et des nez!… Et puis, -il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez, -en robe jaune, et les joues d'un rouge!… Et c'était peint, -mon cher! Imagine la famille de Barbe-Bleue, sous -Louis XV, peinte par un vitrier de village… des Chardin -byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur, d'autant -plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une -grande cheminée… Si j'avais des parents comme ça, par -exemple, c'est moi qui les enverrais à une loterie de bienfaisance! -Et puis je crois que j'ai rêvé que le portrait -de la dame en jaune avait la colique, et que ça me la -donnait… Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on -roulait la chambre dans une voiture…</p> - -<p>—C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château -près de Paris. Et puis, tu étais trop saoûl, on t'aura -couché et on t'aura ramené…</p> - -<p>—Possible… Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas -savoir tout de même… Il m'est peut-être arrivé des choses -très-amusantes… Il y avait peut-être des grandes dames!… -Et puis, dis donc… Ah ça! j'espère que ce n'était -pas des filous, ces gens-là … Pourvu qu'ils ne m'aient -pas fait signer des billets, les imbéciles!… Avec tout ça, -je vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur -envoyer de cartes au jour de l'an… Heureusement qu'il -y a le dernier jugement pour se retrouver! Bonsoir! Oh! -laisse-moi dormir encore un peu… Je dors en gros, -moi… Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de -suite sans me coucher?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de -son existence, Anatole eut une velléité de travail; l'idée -de faire un tableau, d'exposer, lui vint comme il sortait -du Louvre, le dernier jour de l'exposition, échauffé et -monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les tableaux, -l'admiration et la presse devant deux ou trois -toiles de ses camarades d'atelier.</p> - -<p>Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des -Julien. L'occasion était bonne pour se payer une œuvre. -En revenant il entra chez Desforges, commanda une -toile de 100, choisit des brosses, se remonta de couleurs. -Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit à -chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure -d'un trait au fusain. Le lendemain, un peu mordu de -fièvre, du matin, du commencement du jour à sa tombée, -il couvrit des feuilles de papier de crayonnages d'esquisse. -On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas.</p> - -<p>Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite -promenade sur la place de la Bastille, et, rentré chez -lui, il donna vivement quelques indications dernières à -un grand dessin choisi parmi les autres, et qu'il avait -fixé au mur avec un clou.</p> - -<p>Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta -dessus sa composition à la craie. Les amis qu'il laissa -entrer ce jour-là riaient, assez étonnés de le voir piocher, -et l'appelaient «l'homme qui a un chef-d'œuvre dans -le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté de -quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et -il passa quelques jours à assurer consciencieusement -toutes ses places.</p> - -<p>Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes -devant sa toile, avec une sorte de recueillement, -tourna autour de sa boîte à couleurs, l'ouvrit, la ferma, -et à la fin se mit à jeter précipitamment les premiers -dessous sur la toile.</p> - -<p>—Ça me démange, vois-tu,—dit-il au camarade -qui était là ,—je reprendrai cela avec le modèle.</p> - -<p>Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte, -et le sujet du tableau d'Anatole apparaissait clairement.</p> - -<p>Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute -son inspiration, n'était pas précisément une peinture: -il était avant tout une pensée. Il sortait bien plus des -entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était pas le -peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le -dessin y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau -était en un mot la lanterne magique des opinions d'Anatole, -la traduction figurative et colorée de ses tendances, -de ses aspirations, de ses illusions; le portrait allégorique -et la transfiguration de toutes les généreuses bêtises -de son cœur. Cette sorte de <i>veulerie</i> tendre, qui -faisait sa bienveillance universelle, le vague embrassement -dont il serrait toute l'humanité dans ses bras, sa -mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le socialisme brouillé -qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier décomplété et -dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses -idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire, -des apitoiements de seconde main sur les peuples, les -opprimés, les déshérités, un certain catholicisme libéral -et révolutionnaire, le «Rêve de bonheur» de Papety -entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui avait fait -le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au -Salon prochain de ce grand titre: <i>le Christ humanitaire</i>.</p> - -<p>Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux -des principes d'Anatole! Imaginez une Salente du -progrès, une Thélème de la solidarité dans une Icarie -de feux de Bengale. La composition semblait commencer -par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout -en haut du tableau, les trois vertus théologales, la Foi, -l'Espérance, la Charité, devenaient dans le ciel, où l'écharpe -d'Iris se plissait en façon de drapeau tricolore, -les trois vertus républicaines: la Liberté, l'Égalité, la -Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de -temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot: -<i lang="la" xml:lang="la">Harmonia</i>, qui abritait les poëtes et des écoles mutuelles, -la Pensée et l'Éducation. Au-dessous de ce nuage, qui -planait à la façon du nuage de la Dispute du Saint-Sacrement, -on apercevait à gauche un forgeron avec les -instruments de la forge passés autour de sa ceinture de -cuir, et dans le fond la Maturité, l'Abondance, la Moisson: -de ce côté, un soleil se levant derrière une ruche -éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une sœur de -Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient -des hospices, des crèches, des enfants, des vieillards. -Au bas, sur le premier plan, des hommes arrachaient -d'une colonne des mandements d'évêque, un frère ignorantin -montrait son dos fuyant; un cardinal se sauvait, -tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un -tombeau qui portait sur son marbre les armes papales, -un grand Christ se dressait, dont la main droite était -transpercée d'un triangle de feu où se lisait en lettres -d'or: <i lang="la" xml:lang="la">Pax!</i></p> - -<p>Ce Christ était naturellement la lumière et la grande -figure du tableau. Anatole l'avait fait beau de toute la -beauté qu'il imaginait. Il l'avait flatté de toutes ses -forces. Il avait essayé d'y incarner son type de Dieu -dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune -premier du Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de -ressouvenirs de lithographies d'après Raphaël, et un -reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée; et battant -le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme -un air de cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois -à un Arthur du paradis et à un Mélingue du ciel.</p> - -<p>La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il -«tenait» son tableau. Puis il arrêta un modèle. Le -modèle vint: Anatole travailla mal; la séance terminée -il ne lui dit pas de revenir.</p> - -<p>Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après -nature. Il ne connaissait pas ce ravissement d'attention -par la vie qui pose là devant le regard, l'effort presque -enivrant de la serrer de près, la lutte acharnée, passionnée, -de la main de l'artiste contre la réalité visible. -Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent -un peu le dessinateur en arrière, et lui font contempler -un instant, dans un mouvement de recul, ce qu'il -croit avoir senti, rendu, conquis, de son modèle.</p> - -<p>D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger, -de vérifier la nature: il avait ce déplorable aplomb de -la main qui sait de routine la superficie de l'anatomie -humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et depuis -longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler -que de <i>chic</i>, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs -d'école, une habitude de certaines couleurs, un -flux courant de figures, la tradition de vieux croquis. -Malheureusement il était adroit, doué de cette élégance -banale qui empêche le progrès, la transformation, et -noue l'homme à un semblant de talent, à un à peu près -de style canaille. Anatole, pas plus qu'un autre, ne -devait guérir de cette triste facilité, de cette menteuse -et décevante vocation qui met au bout des doigts d'un -artiste la production d'une mécanique.</p> - -<p>Il remplaçait le modèle par une maquette en terre -sur laquelle il ajustait, pour les plis, son mouchoir -mouillé, et, se trouvant plus à l'aise d'après cela, il se -mettait à économiser les extrémités de ses personnages: -il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades -qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le -génie de ne faire qu'une paire de mains pour les douze -apôtres.</p> - -<p>Pourtant sa première fougue était un peu passée, et -il commençait à trouver que la tentative était pénible, -de vouloir faire tenir le monde de l'avenir et la religion -du vingtième siècle dans une toile de 100. Il commença -un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande -toile, y fit toutes sortes de changements au gré de son -caprice du moment. Puis il la laissa des jours, des semaines, -n'y touchant plus que de loin en loin, et s'en -dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait.</p> - -<p>L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs -depuis quelque temps dans son imagination et -faisait place au souvenir, à l'image présente de Debureau -qu'il allait voir presque tous les soirs aux Funambules. -Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait -sa spirituelle tête, ses grimaces blanches sous -le serre-tête noir, son costume de clair de lune, ses -bras flottants dans ses manches; et il songeait qu'il y -avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait -exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de -cinq Pierrots à l'aquarelle, dont la chromolithographie -s'était assez bien vendue chez un marchand d'imagerie -de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé dans -cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins, -à de petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait -l'idée de se tailler une spécialité, de s'y faire un nom, -d'être un jour le Maître aux Pierrots. Et chez lui ce -n'était pas seulement le peintre, c'était l'homme aussi -qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers -le personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau: -entre Pierrot et lui, il reconnaissait des liens, -une parenté, une communauté, une ressemblance de -famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son -agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec -son pied. Il l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises -de brioches et de femmes, les traverses de sa -vie, ses aventures, sa philosophie dans le malheur et -ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un -qui lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup -comme son portrait.</p> - -<p>Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce -nouvel ami, le Pierrot qu'il tourna et retourna dans -toutes sortes de scènes et de situations comiques fort -drôlement imaginées. Et il avait presque oublié son tableau -sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui -demander, de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle -de couvent «dans les prix doux». Anatole reprit -aussitôt sa grande toile, enleva tous les accessoires humanitaires, -troua la tunique de son Christ pour lui mettre -un cœur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva -jamais son Bon Pasteur assez évangélique pour le prix -qu'il voulait y mettre.</p> - -<p>Quand le malheureux tableau lui revint:—Seigneur,—fit -Anatole en allant à la toile,—on dit que Judas -vous a vendu: ce n'est pas comme moi. Et maintenant, -excusez la lessive!</p> - -<p>Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement, -jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin -un grand Pierrot, l'échine pliée, l'œil émérillonné.</p> - -<p>Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, -le public faisait foule à la porte d'un nouveau -spectacle de pantomime devant ce Pierrot signé: <i>A. B.</i>,—et -qui avait un Christ comme dessous!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, -aux joies de l'eau, à la passion parisienne du canotage.</p> - -<p>Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans -sa veine de richesse s'emplit, tous les jeudis et tous les -dimanches, de cette société d'amis et d'inconnus familiers -qui se groupent autour du bateau d'un bon enfant, -et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait -dedans des passants, des passantes, des camarades des -deux sexes, des à peu près de peintres, des espèces d'artistes, -des femmes vagues dont on ne savait que le petit -nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes -sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de -campagne et du petit <i>bleu</i> du cabaret. Cela sautait d'une -troisième classe de chemin de fer, surprenait Anatole -et son équipe dans leur café d'habitude; et s'ils étaient -partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le -canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les -manches se retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis -bras remuants, maladroits à ce travail d'homme, brillaient -de rose entre les éclairs de feu des avirons relevés.</p> - -<p>On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein -air libre et vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil -dardant sur la tête, la flamme miroitante de tout ce qui -étourdit et éblouit dans ces promenades coulantes, cette -ivresse presque animale de vivre que fait un grand fleuve -fumant, aveuglé de lumière et de beau temps.</p> - -<p>Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait -au fil du courant. Et lentement, ainsi que -ces écrans où tournent les tableaux sous les doigts d'enfants, -se déroulaient les deux rives, les verdures trouées -d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée -par la marche des dimanches; les barques aux couleurs -vives noyées dans l'eau tremblante, les moires remuées -par les yoles attachées, les berges étincelantes, les bords -animés de bateaux de laveuses, de chargements de sable, -de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le -jour splendide laissait tomber des douceurs de bleu -velouté dans le creux des ombres et le vert des arbres; -une brume de soleil effaçait le Mont-Valérien; un rayonnement -de midi semblait mettre un peu de Sorrente au -Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets -verts, allongeaient leurs vergers pleins de linges -étincelants. Le blanc des villas brillait sur les hauteurs -penchées et le long jardin montant de Bellevue.</p> - -<p>Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, -le jour jouait sur les nappes, sur les verres, sur la -gaieté des robes d'été. Des poteaux peints, indiquant -l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté sur de petites -langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, -de petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants -et frissonnants, penchant devant eux un reflet de chair -sur les rides du courant.</p> - -<p>Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur -sous les saules, dans le pré dru d'un bord de -l'eau, l'équipage se débandait; la troupe s'éparpillait et -laissait passer la lourdeur du chaud dans une de ces -siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées -sous des ombres de branches, et ne montrant d'une société -qu'un morceau de chapeau de paille, un bout de -vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui flotte et surnage -d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure -où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des -maisons de Paris faisait monter une lumière d'éclairage. -Et puis c'était le dîner, les grands dîners du canot, les -barbillons au beurre et les matelotes dans les chambres -de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les faims -dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures -de nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses, -de cris, des fraternités, des expansions, des -chansons et des bonheurs du mauvais vin…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>—Hé! là -bas, mon petit ange, toi…—dit un soir, -à un de ces dîners, Anatole à une femme,—tu vas bien -sur la matelote. Un peu de discrétion, mon enfant… Je -te ferai observer que nous sommes encore trois à servir, -et qu'il doit venir un quatrième… Hé! Malambic?… tu -l'as connu, toi, Chassagnol?</p> - -<p>—Parbleu! Chassagnol… Tu connais ses histoires, -dis donc?</p> - -<p>—Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois -ans que je ne l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait -quitté la veille. Il me demande: Qu'est-ce que tu fais -demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai vous retrouver; -et il file… Avec Chassagnol, on ne sait jamais… -Il ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là …</p> - -<p>—Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord -un héritage de trente mille francs qui lui est tombé.</p> - -<p>—Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,—fit -Anatole, et se tournant vers une voisine:—Julie, vous -allez avoir à côté de vous un monsieur qui a trente mille -francs… ne le tutoyez pas la première…</p> - -<p>—Mais il ne les a plus… Voilà l'histoire,—reprit -Malambic.—Il palpe l'argent d'un oncle, un curé, je -ne sais plus… Il le met dans sa malle, ce n'est pas une -blague, et il part voir du Rembrandt dans le pays, du -vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du -Rembrandt dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il -fait l'Allemagne. Il flâne des mois dans des villes à tableaux… -Il se paye des rafles de bric-à -brac chez les juifs… -Des musées d'Allemagne, il tombe sur les musées d'Italie, -et là , une flâne, tu penses!… dans les ghettos, les tableaux, -la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes -de six heures devant une toile! Avec ça, tu sais -qu'il a l'habitude d'aider ses admirations en se donnant -une petite touche d'opium; il prétend qu'il est comme -les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris -du hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux -qu'il faut qu'il se grise… La fin de tout cela, c'est qu'après -s'être flanqué une bosse d'objets d'art, tout battu -les palais, les collections, les chefs-d'œuvre, les villes, -les villages, tous les trous de l'Italie, éreinté, rafalé, à -sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce qu'il -traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de -Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? -qui était là -bas pour une copie du Giotto, que sa ville -lui avait commandée. C'est lui, Rouvillain, qui m'a raconté -ça… Mais c'est la fin qui est superbe, tu vas voir… -Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme -des musées, qui avait des œillères dans la rue, qui n'aurait -pas pu dire si les femmes portaient des chapeaux -de paille ou des bonnets de coton… enfin Chassagnol, -en traversant le marché, voit une jeune fille qui vendait -des volailles, mais une jeune fille… tu ne connais pas -ça, toi… la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive… -une vierge de primitif, enfin merveilleuse! J'ai -vu l'esquisse que Rouvillain en a faite, comme cela, avec -ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges… ça a un -caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa -main. La vendeuse de poulets, qui était l'<i lang="it" xml:lang="it">innamorata</i> -d'un très-beau garçon beaucoup mieux que Chassagnol -le refuse net. Alors, devine ce que fait Chassagnol! Il y -avait dans la maison une sœur très-laide, une vraie caricature -de la beauté de l'autre… De désespoir, mon cher, -et pour se rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a -épousée! Et, là -dessus, il est revenu sans un sou, avec -une paysanne et des chambranles de cheminée en marbre -provenant de la démolition d'un palais de Gênes, -marié, pas changé, et… parbleu comme le voilà !—fit -Malambic en coupant sa phrase.</p> - -<p>Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit -noir que ses plus vieux amis lui avaient toujours vu, et -qui semblait sa seconde peau.</p> - -<p>—Ma foi,—lui dit Anatole en lui serrant la main,—on -n'était pas sûr que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a -pas attendu.</p> - -<p>—Oui, oui… je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre -heures… Je sais, je suis en retard,—fit Chassagnol, et -il s'assit.</p> - -<p>Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir -qui ne parlait pas, tombait sur sa gaieté.</p> - -<p>—Ah çà ! dis donc,—fit Anatole,—tu as donc été -en Italie?</p> - -<p>—Moi?… oui, oui, en Italie… En Italie certainement…</p> - -<p>Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces -silences qui repoussent les questions. Penché sur son -assiette, il avait l'air d'être à cent lieues des gens et des -paroles de là , d'être ramassé en lui-même et tout seul, -absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses -sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur, -sans contact avec un voisinage humain de semblables -et de vivants.</p> - -<p>La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant -par-dessus la tête de ce convive qui faisait le mort, et -que les femmes ne regardaient même plus. Le café venait -d'être apporté sur la table, quand Chassagnol appelant -à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole:</p> - -<p>—Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce -que tu me disais? L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs… -vois-tu, les primitifs! les <i>Uffizi</i>! Florence! Ah! les -primitifs!</p> - -<p>—Malambic! Malambic!—cria une voix de femme -interrompant la tirade,—la ronde du Bas-Meudon!… -Et tout le monde à l'accompagnement!… Le monsieur -qui parle, là -bas… de la musique! Voyons! un peu de -couteau sur votre verre!</p> - -<p>Quand la ronde fut finie:—Tiens! les voilà qui vont -être embêtants, à parler de leurs machines,—fit une -femme qui se leva, et entraîna les autres femmes au -dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de -bancs, devant le cabaret.</p> - -<p>Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une -phrase commencée, arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans -le silence fait par la fuite des femmes et le recueillement -des hommes fumant leurs pipes:</p> - -<p>—Ah! les primitifs!… Cimabué! Des tableaux -comme des prières… La peinture avant la science, avant -tout, avant l'art! Ricco de Candie… Les Byzantins… -les mains de Vierge comme des eustaches… l'Ingénu -barbare…</p> - -<p>Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en -manches de chemise, il ôta son habit, et s'asseyant sur -la table, ne s'adressant plus trop à Anatole, mais parlant -à tous ceux qui étaient là , à un vague public, aux -murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés -de travers sur la chaux vive de la pièce, il continua:—Oui, -la mosaïque byzantine, la cathèdre, la Mère de -Dieu en impératrice, le petit Jésus porphyrophore… adorable! -Des ciels d'or, des nimbes… <i lang="la" xml:lang="la">Ave gratia</i>! une -parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi… des -anges d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de -rubis, Memmi!… des rêves… des rêves qu'on dirait faits -sous le grand rosier de Damas du couvent florentin de -Saint-Marc… Et Gaddi! magnifique… des casques de -rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes… -Gaddi! la terreur du décor de la Bible, l'Orient de la -Bible… un dessinateur de Babylones… des femmes aux -mentonnières de gaze près de grands fleuves verts, des -paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments -où il y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!… -Et Gentile de Fabriano! La chevalerie… des lances, des -chameaux, des singes, tout le moyen âge de Delacroix… -Fiesole, la <i>transfiguration</i> prêchée par Savonarole, -l'ange de la peinture à l'œuf… le miniaturiste du paradis… -Des saintes comme des hosties… des hosties, des -pains à cacheter célestes, hein, c'est ça?… Botticelli… -il vous prend comme Alfred Durer, celui-là … des plis -cassés d'un style! des chairs souffrantes… des lumières -boréales… Et Lippi, l'amoureux des blondes… Masaccio… -un grand bonhomme! le trait d'union entre -Giotto et Raphaël… C'est la Foi qui va à l'Académie… -l'Art s'incarnant dans l'humanité… <i lang="la" xml:lang="la">Et homo factus -est</i>… voilà , hein?… Et ses fonds! des rangées de crânes -de sénats marchands… des profils vulturins penchés sur -la délibération des intérêts… Et une variété dans tous -ces gens-là ! Il y a les virgiliens… Cosimo Roselli… Des -tableaux qui vous font chanter: <i lang="la" xml:lang="la">En nova progenies</i>!… -Baldovinetti… la Fête-Dieu dans une toile… Et puis, -des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse -les reins d'Antée dans le cadre d'une carte de visite… -toute la gestation de la Renaissance, ces hommes-là !… -Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste, le Précurseur… -Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon, -il met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité… -Il pose le toit de la crèche sur les colonnes d'un -temple, il berce le petit Jésus dans le sarcophage d'un -augure… Ghirlandaio… positivement, n'est-ce pas, -hein?</p> - -<p>A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. -On entendit les femmes crier: «En barque! -en barque!» Et presque aussitôt une irruption folle, -prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs -tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot.</p> - -<p>—La Grande! au gouvernail!—commanda Anatole -à une femme; et il passa un aviron à Chassagnol pour -qu'il ne parlât plus.</p> - -<p>Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café -et des glorias, dans le tralala d'un refrain déchirant un -couplet populaire.</p> - -<p>Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant -d'un côté, s'éclairait de l'autre du rose du soleil -couché. Il ne semblait plus passer que des voix sur les -rives; et sous les arbres du bord murmuraient des -causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait -pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le -doute de l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient -des profils bizarres, menaçants; de grands noirs d'huile -s'étendaient sur l'eau dormante; les peupliers se massaient -avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la -cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une -lanterne jaune accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement -le repos de la nuit descendit en s'épandant sur -le sommeil du paysage où les sonorités s'éteignaient. -L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques. -Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. -Rien ne s'entendit plus qu'un frissonnement de courant, -un tintement, l'heure qui tombe d'un clocher de banlieue, -l'agaçante crécelle d'une grenouille, le roulement -lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un -pont. La lune montait, marchait avec le canot, comme -si elle le suivait, jouait à cache-cache derrière les -arbres, surgissant à leur bord et découpant leurs feuilles, -puis passant derrière leur masse, et brillant à travers -en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle -éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le -fer de lance d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière, -une petite anse mystérieuse, une racine, un tronc -mort; et souvent les rames, en entrant dans l'eau, frappaient -dans sa lumière tombée et coupaient sa face en -deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de -bal voilée de dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient -comme un fourmillement de fleurs de feu. La -terre et sa rumeur finissante mouraient dans le dernier -écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé, -bercé par le clapotement continu de l'eau et par -l'égouttement scandé de chaque coup d'aviron, comme -par une mélancolique musique de plainte où tomberaient -des larmes une à une. Une fraîcheur se levait -dans le soir comme un souffle venant d'un autre monde -et caressait les visages chauffés de soleil sous la peau. -Des branches pendantes et balayantes de saules mettaient -parfois contre les joues des chatouillements de -chevelure…</p> - -<p>Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur -dans laquelle les canotiers glissaient, la douceur solennelle -de l'heure, la majesté de sommeil de ce beau silence, -glaçaient sur les lèvres la chanson, le rire, la parole. -La Nuit, au fond de cette barque de Bohême, -embrassait au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu. -Les yeux, involontairement, se levaient vers cette attirante -sérénité d'en haut, regardaient au ciel… Et la -bêtise même des femmes rêvait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, -Anatole fut obligé de descendre aux bas métiers -qui nourrissent l'homme d'un pain qui fait d'abord rougir -l'artiste, et finissent par tuer chez tant de peintres, -sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute -aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa -les affaires d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: -les panneaux, dont on déjeune, les paysages de -Suisse qui donnent l'argent d'une paire de souliers. Il -fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait son -état: des portraits de morts, d'après des photographies; -des dessins décolletés, pour la Russie; des dessus de -cartons de modes pour Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises -de Chemins-de-Croix au rabais, qu'il peignait -à la diable, aidé de deux ou trois camarades de l'atelier, -avec le procédé des tableaux de nature morte exposés -sur le boulevard: chacun était chargé d'une couleur, -préposé au rouge, au bleu ou au vert. La Passion marchait -ainsi d'un train de poste, et l'on enlevait les <i>stations</i> -pour la province au milieu de parodies effroyables -et de charges du crucifiement qui mettaient dans la -bouche de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!</p> - -<p>Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous -manquait. Mais il finissait toujours par venir un hasard, -une chance, quelque occasion; et, dans les moments les -plus désespérés, un petit manteau-bleu apparaissait dans -l'atelier, un homme providentiel, singulièrement informé -des <i>noces</i> et des <i>dèches</i> d'artistes, surgissant le matin -devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins -d'argent possible, leur achetant deux ou trois esquisses -qu'il marquait par derrière d'une pointe à son nom. -L'homme <i>à la fabrique</i>, c'est ainsi qu'on l'appelait, était -un petit homme, habillé de couleurs sobres, portant des -guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur d'affaires -qui a toujours une voiture pour ses courses. Il -avait du militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, -le teint bilieux, les yeux bridés, le nez d'un garçon -de place napolitain, une bouche sans dessin dans -une barbe noire. Il faisait son principal commerce de -l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau -monde qui boivent du champagne confectionné à Montmorency. -Ses plus gros prix étaient soixante francs; -mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient sympathiques -et aux peintres de style; et de soixante francs -il descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. -Pour peu qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il -lui faisait faire toutes sortes de choses; il apportait des -esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y mît du piquant, -qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il -faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de -six. Il venait encore souvent avec des panneaux sur lesquels -étaient lithographiés des sujets de bergerie, des -Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la peine de -couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions, -s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots -d'art: «C'est creux… ça fait lanterne…,» demandait -plus de plis aux robes de vierges, des lumières dans les -yeux, du modelé partout, un tas de petites touches «tic -comme ça» au bout des doigts et de la conscience, et de -l'outremer dans les ciels.</p> - -<p>Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, -qu'Anatole, à la fin, préféra travailler pour M. Bernardin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se -trouvait occupé à faire des préparations anatomiques pour -le musée Orfila. C'était un préparateur d'un grand mérite, -auquel n'avait guère manqué jusque-là , pour devenir -célèbre, que la chance d'embaumer des hommes -connus. Il était parvenu à conserver le poids et le volume -de la nature à ses préparations; seulement il ne pouvait -les empêcher de prendre, avec le temps, une couleur de -momification qui détruisait toute illusion. Il proposa à -Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui -fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à -une belle et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. -Il montait au cinquième, à une petite chambre -de domestique, trouvait là le membre préparé, et, à -côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui devait -lui servir de modèle pour les tons.</p> - -<p>Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans -la cour; et il n'était pas trop rassuré en voyant toutes -les têtes des locataires et l'horreur de tous les étages -tournées vers sa mansarde.</p> - -<p>Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en -changeant de place son modèle, il voulut se laver dans -une grande terrine, dont il n'avait pas vu dans l'ombre -la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains, -lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui -ne finissait pas.</p> - -<p>—Ah! celle-là , c'est d'une jeune fille…—dit négligemment -M. Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage -pour le lendemain.—Oui, c'est le moment… -après le carnaval… le passage des femmes dans les hôpitaux…</p> - -<p>Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus. -Cela étonna M. Bernardin qui le payait bien.</p> - -<p>A quelques semaines de là , il n'était bruit à Paris -que d'un meurtre mystérieux, d'une femme coupée en -morceaux, dont on avait trouvé la tête dans la fontaine -du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était -M. Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette -femme, que la police voulait faire exposer et reconnaître. -Mais comme elle avait séjourné sous l'eau et qu'elle avait -des taches, M. Bernardin, qui voulait faire un chef-d'œuvre, -frapper un coup de maître, avait pensé à faire -<i>raccorder</i> la malheureuse; il venait demander à Anatole -de passer des glacis dessus.</p> - -<p>—Mon cher, c'est mon avenir,—dit-il à Anatole. -Et il lui offrit un gros prix.</p> - -<p>Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui -était naturellement curieux des grands crimes, se laissa -décider. Et une demi-heure après, derrière le rideau -tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en couleur chair, -les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue -de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, -tandis que M. Bernardin, retirant l'un après l'autre de -la tête ses yeux en émail, essuyait dessus, soigneusement, -la buée avec son foulard!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - - -<p>Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans -l'atelier la misère que l'artiste appelle de son petit nom -la <i>panne</i>.</p> - -<p>L'hiver revint cette année-là au commencement du -printemps. Tous les fournisseurs du quartier étaient -usés, «brûlés». Anatole condamna au feu un vieux -fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du -chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que -les deux côtés qui ne touchaient pas au mur. Les amis -avaient fui devant le froid et l'absence de tabac. Alexandre -était parti pour Lille, où l'appelait un engagement. -Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait -pris dans son existence la place d'Alexandre.</p> - -<p>Il est en Russie un plat national et religieux, l'<i>Agneau -de beurre</i>, un agneau à la toison faite avec du beurre -pressé dans un torchon, aux yeux piqués de petits points -de truffe, à la bouche portant un rameau vert. Les -Russes attachent une grande importance à la confection -artistique de cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques. -Un cuisinier français, maître de cuisine chez le prince -Pojarski, pendant un séjour du prince à Paris, s'était -mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire -un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et -en suif. Au milieu de ses études, saisi par l'amour de -l'art, il avait donné sa démission de cuisinier pour se -faire artiste. Et ses économies mangées, par ce hasard -des rencontres qui accroche les malheureux, par cet -instinct du ménage à deux qui associe presque toujours -par paires les pauvres diables pour faire front aux duretés -de la vie, il était devenu le compagnon de lit d'Anatole.</p> - -<p>La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout -manquait, jusqu'à l'homme à la fabrique. Bardoulat—c'était -le nom du camarade d'Anatole—commençait à -donner des signes de démoralisation.</p> - -<p>—C'est drôle! décidément, c'est drôle!—répétait-il—nous -voilà à ramasser des bouts de cigarettes pour -fumer, à présent. Ah! c'est drôle, l'art! très-drôle! maintenant, -quand je sors dehors, je marche au milieu de la -rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un -carreau!… Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle!</p> - -<p>—Mon cher—lui disait Anatole pour le remonter—tu -cultives un genre qui a eu du succès à Jérusalem, -mais qui est mort avec Jérémie… Que diable! nous n'en -sommes pas encore à la misère de Ducharmel… Ducharmel, -tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est -mort, un si beau tombeau par souscription… Lui, la -Providence l'avait affligé d'un enfant… Sais-tu ce qu'un -jour, que son moutard avait faim, il a trouvé à lui donner -à manger?… Une boîte de pains à cacheter blancs!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI</h2> - - -<p>Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au -<i>Désespoir</i>, chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour -neuf sous. Et l'estomac à demi rempli, sans un liard pour -une consommation, regardant à travers les rideaux les -gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient tristement.</p> - -<p>Alors commençait la veillée, la causerie, et presque -toujours l'ironie d'une conversation succulente. Curieux -de tout ce qui avait un caractère étranger, enclin d'ailleurs -à cette gourmandise d'imagination qui lui faisait -demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus -et de noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien -chef du prince Pojarski sur son passé; et le cuisinier, -s'animant au souvenir du feu de ses fourneaux, et comme -repris par sa première profession, lui parlait cuisine, et -cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les -cailles des gouvernements de Toul et de Koursk, les -gélinottes de Wologda, Arkhangel, Kazan; les coqs de -bruyères, les bécasses de bois, les sangliers des gouvernements -de Grodno et de Minsk; les jambons, les -pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année -dans les glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la -délicatesse des poissons vivant dans ces fleuves de glace: -les sterlets du Volga, l'esturgeon du lac Ladoga, les -saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le -meilleur apprêt est celui dit du <i>Cabaret rouge</i>; et les -truites de Gatschina, les <i>carassins</i> des environs de Saint-Pétersbourg, -les éperlans de Ladoga, les goujons perchés, -les goujons délicieux de Moscou, les riapouschka, -les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le carême -pour le <i>stschi</i> maigre, et dans la semaine du carnaval -pour les <i>blinis</i>. Et de l'énumération, Bardoulat passait -impitoyablement aux détails de son ancien art, avec des -termes techniques, des explications, des gestes qui semblaient -remuer les choses dans la casserole, des mots -qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick, -le potage aux concombres liés, au moment de -servir, avec de la crème double et des jaunes d'œuf, -dans lequel on met les membres de deux jeunes poulets -cuits dans le velouté du potage.</p> - -<p>—Le velouté du potage!—répétait Anatole, comme -pour se faire passer sur la langue la friandise de l'expression.</p> - -<p>Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans -l'extravagance des soupes: le potage de sterlet aux foies -de lotte, mouillé de vin de Champagne, les bortsch, les -stschi à la paresseuse, le bouillon de gribouis, fait de ces -exquis champignons qui ne viennent que sous les sapins, -les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux -morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises, -pour les grandes chaleurs…</p> - -<p>Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des -plats que l'autre évoquait toujours, les petits pâtés de -vesiga, les coulibiac de feuilletage aux choux, les varenikis -lithuaniens, les vatrouschkis au fromage blanc, les -sausselis farcis des pellmènes sibériens, les ciernikis et -nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail -d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il -lui entrait des rêves dans l'estomac.</p> - -<p>—Mais vois-tu ce qu'il faut manger,—lui dit une -fois l'ancien chef,—au premier argent que nous aurons, -j'en fais un, tu verras! Un faisan à la Géorgienne!… -C'est qu'il faut du raisin.</p> - -<p>—Oh!—dit négligemment Anatole,—j'en ai vu -chez Chevet… vingt francs la boîte, mon Dieu…</p> - -<p>—Écoute!—fit le chef, et se mettant à parler comme -un livre de cuisine,—tu vides, tu flambes, tu trousses -ton faisan… tu le bardes, tu le mets dans une casserole… -ovale, la casserole… tu enlèves avec précaution les pellicules -d'une trentaine de noix fraîches, et tu les mets -dans la casserole.</p> - -<p>—Bon!</p> - -<p>—Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et -la chair de quatre oranges… tu verses cela sur ton faisan, -tu ajoutes un verre de Malvoisie, autant d'infusion -de thé vert… Tout cela sur le feu, une heure avant de -servir, et lorsque c'est cuit… tu as ajouté, bien entendu, -gros comme un œuf de beurre fin… Tu passes les trois -quarts de la cuisson à la serviette pour la réduire avec -une bonne espagnole… Tu sers… Et ce que c'est bon! -Ah! mon ami!</p> - -<p>—Assez!—dit d'un ton impératif Anatole.</p> - -<p>—Oui, assez,—dit mélancoliquement l'ancien chef -de cuisine du prince Pojarski.</p> - -<p>Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice -abominablement irritant, torture de tentation pareille -à celle qu'auraient des naufragés si, dans le ciel -au-dessus d'eux, le <i>Parfait Cuisinier</i> s'ouvrait avec des -recettes écrites en lettres de feu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXII</h2> - - -<p>Par une journée de froid noir, en décembre, où ils -étaient restés au lit, couchés avec leurs vareuses, à -jouer au piquet, il leur prit l'idée d'aller se chauffer -gratis dans un endroit public.</p> - -<p>Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils -entreraient, hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, -lorsque Anatole dit:</p> - -<p>—Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? -Il y a longtemps que j'ai envie d'acheter un mobilier en -bois de rose…</p> - -<p>Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long -corridor de la rue des Jeûneurs, entrèrent dans une -première salle et s'assirent sur deux chaises, les pieds -posés sur la bouche d'un calorifère, le corps ramassé -dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants -seulement ils regardèrent.</p> - -<p>—Ah!—fit Anatole,—une esquisse de Lestonnat… -Tiens!… une autre… C'est encore de lui, ça… Et ça -aussi… Une crânement bonne chose, cette esquisse-là … -Langibout, je me rappelle, quand il la lui a montrée, -était joliment content… Que c'est drôle, qu'il <i>lave</i> tout -ça!… Il est donc connu à présent, qu'il se paye une -vente… Ah! voilà Grandvoinet… là -bas, dans le coin, -ce grand… C'était son intime… Il va nous dire… Eh! -Grandvoinet…</p> - -<p>Grandvoinet arriva à Anatole.</p> - -<p>—Tiens! c'est toi? Bonjour…</p> - -<p>—Ça se vend-il?</p> - -<p>Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête -triste.</p> - -<p>—Ah ça! pourquoi vend-il?</p> - -<p>—Pourquoi?… Tu n'as donc pas lu l'affiche?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Eh bien! il est mort… simplement…</p> - -<p>—Mort! bah?… Comment, lui!… Sapristi! Lestonnat… -un garçon auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout -le monde croyaient tant d'avenir…</p> - -<p>—Tiens! le voilà , à présent, son avenir!</p> - -<p>Et Grandvoinet montra de l'œil à Anatole, au bas du -bureau du commissaire-priseur, une pauvre maigre -jeune femme, vêtue du deuil propre et pauvre de la misère, -en chapeau, les épaules serrées dans un châle reteint. -Elle était là , droite, ne bougeant pas, les mains -dans le creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur -jaune, et son chagrin à peine séché dans les yeux. A -côté d'elle, et de fatigue se penchant par moments contre -son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la -chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux -jambes qu'il remuait, et dont les pieds, en se tortillant, -se tournaient l'un sur l'autre; et puis il regardait vaguement, -d'un air étonné et distrait, de l'air des enfants -trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés d'être -en noir.</p> - -<p>—De quoi est-il mort?—demanda Anatole.</p> - -<p>—De quoi?… De la peinture, mon cher… de ce joli -métier de galère-là !—fit Grandvoinet d'un ton d'amertume -sourde.—Les bourgeois croient que c'est tout -rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien de travail-là ! -Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six -heures jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et -deux sous de pommes de terre frites; après ça, le Louvre, -où l'on peint toute la journée… Et puis, le soir, encore -l'école, le modèle de six à huit heures, et ce qu'on fait -en rentrant chez soi… Trouvez le temps de dîner seulement -là -dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la -gargotte, les embêtements, les échignements pour les -concours, les éreintements d'estomac, de tête, de piochade, -de volonté et de tout… Va, il faut en avoir une -santé et un coffre pour y résister!… Soixante-quinze -francs! Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, -qu'on vend… Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?… -Quatre-vingt-cinq! Je suis capable de ne rien avoir… -Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée de mettre -au clou ma montre et ma chaîne… Si je n'avais pas -poussé, ce gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien… -Quatre-vingt-quinze!… On n'a pas idée de ça: il n'y a -que lui de marchand ici…</p> - -<p>La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui -d'une vacation qui ne va pas. Les enchères misérables -languissaient. Rien n'avait amené le public à cette dernière -exposition d'un peintre à peu près inconnu des -amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, -et dont les autres peintres achetaient les esquisses pour -«se monter le coup». D'ailleurs, la mode n'existait pas -encore des ventes d'artistes; et il pesait sur le marché -de l'art les préoccupations politiques de la fin de cette -année 1847.</p> - -<p>Des gens qui étaient là , des vingt personnes espacées -autour des tables, la moitié était venue, comme Anatole -et son ami, pour se chauffer. A peine si trois ou quatre -faisaient un petit mouvement d'avance, quand une toile -passait devant eux; et, dans un coin, un homme au -chapeau roux dormait tout haut. De temps en temps, un -passant regardait, de la porte de la salle, les cadres, les -panneaux, le chevalet Bonhomme, les cartons, le mannequin; -et voyant si peu de monde, il n'avait pas le -courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé -sur son fauteuil et se grattant le dessous du menton -avec son marteau d'ivoire, se laissait aller à bâiller; le -crieur ne donnait plus que la moitié de sa voix; et jusqu'au -dos des lourds Auvergnats emportant les numéros -adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture -qui se vendait si mal, ce talent que la réclame de la -mort n'avait pas fait monter.</p> - -<p>Enfin, on arrivait à la fin de la vente.</p> - -<p>La pauvre femme était toujours là , plus douloureuse, -plus humiliée à chaque nouvelle adjudication, comme si, -devant les morceaux de la vie de son mari vendus si bon -marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle avait placé -sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et, -paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir -du soir, il regardait en dessous cette douleur de jeune -veuve avec de gros yeux sensuels de célibataire sceptique. -Il criait, pressait les enchères, disait:</p> - -<p>—Messieurs, il y a un cadre!—ou bien:—Une -belle femme nue, messieurs!… Pas d'erreur?… Vu?… -On y renonce?—Il jetait sur les toiles, à mesure -qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques plaisanteries -de son métier, qui enterrent l'œuvre d'un mort dans une -profanation de risée.</p> - -<p>—Le misérable!—fit Grandvoinet indigné,—il -<i>égaye</i> la vente!… Ah! si sa femme, avec les frais, a seulement -de quoi payer les dettes!</p> - -<p>Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de -cette triste scène. Dans la rue:</p> - -<p>—Merci!—dit Bardoulat,—ayez donc du talent!</p> - -<p>Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat, -sa vareuse ôtée, allait se coucher, il le vit prendre -la redingote commune.</p> - -<p>—Tu prends notre redingote?—lui dit-il.</p> - -<p>—Oui, je sors un moment…</p> - -<p>—A cette heure-ci?… Coquin!</p> - -<p>Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole -que le thermomètre baissait: le lendemain, il fut étonné -de se trouver seul dans son lit. La journée se passa sans -nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint pas. Le -matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander -s'il ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue, -quand il reçut un petit billet de Bardoulat. Bardoulat -s'avouait dégoûté de l'art, et il demandait pardon à Anatole -de l'avoir quitté si brusquement, mais il n'osait -plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé -comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en -courrier pour la Russie.</p> - -<p>—Cet animal-là !—fit Anatole,—il aurait bien dû -mettre la redingote dans sa lettre, d'autant plus qu'il est -parti avec les derniers quarante sous de la maison!… -Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses histoires de -cuisine, c'était le <i>supplice de Cancale!</i>…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIII</h2> - - -<p>Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la -Révolution, la crise de l'argent.</p> - -<p>Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à -s'employer dans une série de portraits des députés de la -Constituante. Mais après cela, des semaines, des mois -se passaient sans qu'il trouvât autre chose à faire que -l'en-tête d'une romance légitimiste: <i>Où est-il?</i> qu'il -exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. -Puis, la gêne des temps croissant, il arriva à -se laisser embaucher par un individu qui avait eu l'idée -de placer en province des livres invendables, des <i>rossignols</i> -de librairie, avec la prime d'une pendule ou -d'un portrait au choix. Chaque portrait, y compris les -mains, devait être payé 20 francs à Anatole, et l'on commençait -la tournée par Poissy. Anatole et son meneur -se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien -dire du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la -porte; et tout à coup, Anatole ouvrant une boîte qui -contenait son portrait, se mettait à côté dans la pose, -tandis que son compagnon, levant un mouchoir démasquait -la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut -aucun succès auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne -réussit guère mieux dans les autres villes du département. -Et, peu de jours avant les journées de Juin, Anatole -retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant -de partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de -faire d'imagination un faux croquis d'après nature de -l'épisode de la barrière de Fontainebleau: l'assassinat -du général Bréa. Un journal illustré lui payait assez bien -ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde -mouture en lilhographiant un portrait du général, dont -il vendait pour une trentaine de francs.</p> - -<p>Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il -eut beau chercher, courir, solliciter: un moment, il -n'y eut plus que la faim à l'horizon désespéré de son -lendemain.</p> - -<p>Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même -avait presque toute déménagé au mont-de-piété. -Il fouilla machinalement la poche de son gilet: le poisson -d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé un peu -d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas -revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le -vide de ses meubles: rien, il ne restait plus rien dont -le clou eût voulu.</p> - -<p>Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le -luxe de leurs toiles; il se mit à les découdre, trouva -dessous la laine assez tassée en galette pour y pouvoir -coucher, et courant les engager au premier bureau de -commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à -manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre -pour son dîner. En se rationnant ainsi, il calculait qu'il -avait de quoi vivre une huitaine de jours. Et il dormit -sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.</p> - -<p>Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. -C'était simplement une situation tendue, une faillite -momentanée de chance. Puis, il y avait, dans ce qui lui -arrivait, une sorte de caractère, un côté pittoresque, -comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son imagination. -Cette misère absolue lui paraissait une extrémité -extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait -toujours adoré le pain de seigle: quand il en achetait un -au Jardin des Plantes pour le donner aux animaux, il -le mangeait.</p> - -<p>Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut -tout heureux d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé -par «une ancienne» après l'absinthe, et presque sur le -pas de la gargotte où ils allaient entrer. Les lendemains -se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de -seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui -le menaient jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta -cet allongement de déveine et cette conjuration de -contre-temps sans se laisser abattre. Il se roidissait dans -sa philosophie, se disait que rien n'est éternel, trouvait -en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas -même la pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux -hommes. Il espérait toujours avec une confiance vague, -avec un ressouvenir instinctif du système des compensations -d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un étalage -sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur -sa porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans -une petite poche de cuir, le nom d'amis aisés venus -pour le voir: il n'alla point chez eux, par une pudeur -de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait toujours -empêché d'emprunter.</p> - -<p>Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui -dans les entrailles, il songea à aller chez sa mère, avec -laquelle il était complètement brouillé, et qu'il ne voyait -plus que le premier jour de l'an. Mais pensant au sermon -que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit le -parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses -pains de seigle; mais, à une dernière digestion, des -crampes si atroces le prirent qu'il fut forcé de se coucher.</p> - -<p>La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur -ne s'apaisant pas, ses réflexions s'assombrissaient -un peu, quand la clef tourna dans la porte. Il entendit -un frou-frou de soie et de femme: c'était une vieille -connaissance de ses parties de canot, qui venait lui -demander dix sous pour aller manger une portion à un -bouillon. Mais quand elle eut vu l'atelier, elle s'arrêta -comme honteuse de demander à plus pauvre qu'elle, le -regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire -de la limonade, et s'en alla.</p> - -<p>Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant -aller ses idées à des lâchetés, à des tentations de s'adresser -à sa mère.</p> - -<p>Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, -ôta ses gants, fouilla dans ses poches, et en retira ce -qu'elle avait rapporté du restaurant où quelqu'un l'avait -emmenée: le citron des huîtres et le sucre du café. La -limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda où -était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un -instant, puis tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant -avec tous les paillassons de la maison qu'elle était -allée ramasser sur les paliers. Elle alluma cela, mit la -limonade sur le feu, en apporta un verre à Anatole, lui -dit:—<i>Il</i> m'attend en bas,—et se sauva.</p> - -<p>Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang -était passée. Anatole se sentait soulagé, et il se laissait -aller à la somnolence de bien-être qui suit les grandes -souffrances, quand Chassagnol entra chez lui.</p> - -<p>—Tiens! tu es malade?</p> - -<p>—Oui, j'ai la jaunisse.</p> - -<p>—Ah! la jaunisse,—reprit Chassagnol en répétant -machinalement le mot d'Anatole, sans paraître y attacher -la moindre idée d'importance ou d'intérêt.</p> - -<p>C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et -sourd au dedans à ce que ses amis lui apprenaient d'eux, -de leurs ennuis, de leurs affaires, de leurs maux. Généralement, -il paraissait ne pas écouter, être loin de ce -qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non qu'il -eût mauvais cœur, mais il était de ces individus qui ont -tous leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand -affolé d'art, était toujours parti, envolé, perdu dans les -espaces et les rêves de l'esthétique, planant dans des -tableaux. Cet homme se promenait dans la vie comme -dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on -rencontre des gens auxquels on donne, avant d'entrer, -de distraites poignées de main. D'ailleurs la réalité des -choses passait à côté de lui sans le pénétrer ni l'atteindre. -Il n'y avait pas de misère au monde capable de -le toucher autant qu'une <i>Famille malheureuse</i> bien -peinte.</p> - -<p>—La jaunisse, ce n'est rien,—reprit-il tranquillement.—Seulement, -il ne faut pas te faire d'embêtement… -Je voulais toujours venir te voir… mais j'ai été -pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu salonnier -dans un journal sérieux… Et comme il ne sait pas -un mot de peinture… Si on publiait dans le <i>Charivari</i> -un Albert Durer, sans prévenir, il croirait que c'est de -Daumier… Enfin, il fait un salon, le voilà maintenant -critique artistique… C'est absolument comme un homme -qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire… -Alors il prend séance avec moi… Il me fait causer, il -m'extirpe mes bonnes expressions, il me suce tout mon -technique… C'est si drôle, un homme d'esprit! c'est si -bête en art!… Enfin, je lui ai enfoncé un tas de mots: -frottis, glacis, clair-obscur… Il commence à s'en servir -pas trop mal… Il est capable de finir par les comprendre!… -Eh bien, vrai, c'est amusant! Par exemple, je -l'ai seriné à la sévérité, raide… Ça sera une cascade -d'éreintements… Je lui ai dit qu'il s'agissait de nettoyer -le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, -à ces milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent… -Oh! la fausse peinture!… Du talent ou la -mort! il n'y a que cela… Il faut décourager trois mille -peintres par an… sans cela, dans dix ans, tout le monde -sera peintre, et il n'y aura plus de peinture… Dans toute -ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait -y avoir un barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes -mal venues, pas viables, pour l'exemple!… Mais, nom -d'un chien! l'art, ça doit être comme le saut périlleux: -quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse -les reins!… On me dira: Ils mourront de faim… Ils ne -meurent pas assez de faim! Comment! vous avez tous -les encouragements, toutes les récompenses, tous les -secours… j'en ai lu l'autre jour la statistique, c'est effrayant… -les croix, les commandes, les copies, les portraits -officiels, les achats de l'État, des ministères, du -souverain quand il y en a un, des villes, des <i>Sociétés des -amis des arts</i>… plus d'un million au budget!… Et vous -vous plaignez! Tenez! vous êtes des enfants gâtés… Ni -tutelle, ni protection, ni encouragements, ni secours… -voilà le vrai régime de l'art… On ne cultive pas plus les -talents que les truffes… L'art n'est pas un bureau de -bienfaisance… Pas de sensiblerie là -dessus: les meurt-de-faim -en art, ça ne me touche pas… Tous ces gens -qui font un tas de saloperies, de bêtises, de platitudes, -et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive… -Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! -Pas de larmes pour les martyrs ridicules et les -vaincus imbéciles! Qu'est-ce qui resterait aux autres, -alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de vous faire -manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je -vous demande un peu les secours qu'on donne à un épicier -lorsqu'il a fait faillite!… Mourez de faim, sapristi! -c'est le seul bon exemple que vous ayiez à donner… -Ça servira au moins d'avertissement aux autres!… Comment! -vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme, -vous le serez toujours!… Vous n'avez rien trouvé, rien -inventé, rien créé… et parce que vous êtes un artiste, -tout le monde s'intéressera à vous, et la société sera -déshonorée si elle ne vous met, tous les matins, un pain -de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop -fort!…</p> - -<p>Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le -savoir, tombaient une à une comme des coups de poing -sur la tête d'Anatole. Il lui semblait entendre le jugement -de sa vie. Cette condamnation, que Chassagnol jetait -en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne. -Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères -méritées; il vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience -lui montra tout à coup, pendant un instant, son parasitisme -sur la terre.</p> - -<p>—Si tu me laissais un peu dormir, hein?—fit-il en -coupant brusquement la tirade de Chassagnol.</p> - -<p>—Ah!—fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant -son idée et en monologuant avec lui-même.</p> - -<p>A quelques jours de là , Anatole était sur pied. Il devait -la vie à sa jeunesse et à une vieille bonne de la -maison, sa voisine sur le carré; brave femme, adorant -les deux petits enfants de maître qu'elle élevait, et dont -Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux -de sainteté. La brave femme avait cru voir ses -deux petits chéris dans le ciel; et elle fut trop heureuse -d'apporter au malade ses soins et le bouillon qui lui rendirent -les forces.</p> - -<p>Comme il était convalescent, une rentrée inespérée, -le payement d'un transparent qu'il avait fait pour un -bal Willis des environs de Paris, quatre-vingts francs -arriérés le sortaient de la faim.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIV</h2> - - -<p>Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la -petite bonne de sa mère lui apportant une lettre. Sa mère -le priait de venir passer la soirée chez elle avec un de -ses oncles, un frère de son père, qu'il n'avait jamais vu, -et qui désirait le connaître.</p> - -<p>Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé, -les deux lampes Carcel allumées, et un monsieur à collier -de barbe noire qui l'invita à déjeuner avec lui le -lendemain.</p> - -<p>Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet -du Petit-Véfour, au Palais-Royal, les deux coudes sur -une table où trois bouteilles de Pomard étaient vides, -l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec l'expansion du -Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait -à Marseille dans une fabrique de produits chimiques -pour la savonnerie, ses déplacements pour la commission, -le charmant voyage fait par lui, l'année précédente, -en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son -plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, -qu'il semblait revoir, de gros sourires scélérats. -Maintenant, il avait envie d'aller à Constantinople. Il aimait -le mouvement, et cela lui ferait voir du pays. Puis -un homme comme lui devait toujours trouver à brasser -quelque chose là -bas. D'ailleurs, comme actionnaire des -paquebots, il comptait bien avoir le passage gratuit pour -lui, et peut-être pour un compagnon, s'il en trouvait un.</p> - -<p>Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse -d'Anatole, soudainement réconcilié avec les idées -de famille, et qui sentait toutes sortes de tendresses fumeuses -aller à son oncle. Il fit:—A Constantinople!—Et -il regarda devant lui, fasciné.</p> - -<p>Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison, -une espèce d'envie de bureaucrate d'aller -à du merveilleux lointain. Il caressait depuis longtemps -la pensée vague, confuse, la tentation instinctive de faire -quelque grand voyage, de partir flâner quelque part, -dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à -travers des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans -des récits et des dessins de voyageurs. Ce qui aspirait -en lui à l'exotique, à ces horizons attirants déroulés dans -les descriptions qu'il avait lues, c'était le Parisien musard -et curieux, le badaud avec ses imaginations d'enfant -bercées par <i>Robinson</i> et les <i>Mille et une Nuits</i>. -Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de -poésie et de parfumerie où se mêlaient, avec les lettres -de Coriolis, toutes ses idées d'Eau des Sultanes, de -pastilles du sérail, et de soleil dans le dos des Turcs.</p> - -<p>—Eh bien! si tu m'emmenais, moi?—fit-il à brûle-pourpoint.</p> - -<p>L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café.</p> - -<p>—Mon Dieu, tout de même,—répondit l'oncle en -homme désarçonné par la brusquerie de la demande.—Mais -tu ne seras jamais prêt,—reprit-il.</p> - -<p>—Quand pars-tu?</p> - -<p>—Mais… demain, à cinq heures.</p> - -<p>—Oh! j'ai un jour de trop.</p> - -<p>Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché -trois cents francs à sa mère, dont la vanité de bourgeoise -était humiliée des costumes dans lesquels on rencontrait -son fils à Paris. Il paya sa place, et partit avec -son oncle pour Marseille.</p> - -<p>A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les -deux voyageurs: l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement -les malheurs de leurs bonnes fortunes.</p> - -<p>Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à -l'hôtel des Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole -but un peu trop de vin de Lamalgue, un vin généralement -fatal aux nouveaux venus, et monta se coucher. -Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole! -Anatole!—lui criait son oncle de la rue—nous sommes -chez Conception! le pisteur de l'hôtel t'y mènera…</p> - -<p>Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur -le mena au troisième étage d'une maison de la rue de -Suffren, où se trouvaient, autour d'un bol de punch, -son oncle, quatre amis de son oncle et la maîtresse de -son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise, -brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre.</p> - -<p>Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux -à Anatole. Des promenades sur le Prado, aux -Peupliers, des déjeuners à la Réserve, des dîners avec -Conception et les amis de son oncle, des soirées au -spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle -se montrait charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait -assez singulier qu'il ne parût point s'occuper du -tout de la façon dont il allait vivre: il ne parlait pas de -l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de -Constantinople.</p> - -<p>Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter -assez sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel -vint lui dire qu'une dame, qui venait de descendre chez -lui, demandait un peintre. Cette brave dame avait pour -fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès -de fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la -gorge et le ventre. La gangrène étant venue, les médecins -désespérant du malade, elle avait fait un vœu à -Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle -venait à Marseille faire faire l'<i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i>. Anatole se hâta de -brosser l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère -près de son fils couché. Il eut pour cela une centaine de -francs.</p> - -<p>Cet <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i> lui amena la commande d'un épisode -d'émeute dans les rues de Marseille, commande faite -par un monsieur qui s'y fit représenter en Horatius Coclès -de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau, -où il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien -payé. Un portrait qu'il fit d'un agent maritime lui amena -toute la série des agents maritimes. Des figures d'odalisques -avec des sequins, qu'il exposa à la devanture de -Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage -lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena -large et joyeuse vie pendant plusieurs mois.</p> - -<p>Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. -Mais l'oncle paraissait fort refroidi à son égard. -Il était intérieurement offusqué des succès de son neveu, -de la façon dont, avec sa gaieté, son esprit, sa familiarité, -Anatole avait réussi dans sa société, au cercle, au -café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé, -relégué, au second plan, par cette place faite au Parisien, -à l'artiste; les histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, -après les histoires d'Anatole, ne faisaient plus -rire: il ne brillait plus. Outre cela, il était blessé d'une -certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec lui, -le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries -d'égalité et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à -cause d'un vert caisse d'oranger usuel dans son commerce, -«mon oncle <i>Schwanfurt</i>». Il trouvait enfin que -mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là », -qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle -avait l'air de le regarder comme le plaisir de la maison. -Tout cela fit qu'il commença par ne plus inviter Anatole, -et qu'il finit par lui remettre un beau jour la note de -tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer -qu'il avait la discrétion de ne les lui compter -que trois francs pièce. Celte réclamation arrivait au moment -où la vogue de l'artiste de Paris commençait à -baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre; -et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en -avaient acheté une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était -alors que se déclarait à Marseille le choléra qui faisait -fuir à Lyon la moitié des habitants, et l'oncle d'Anatole -un des premiers.</p> - -<p>Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de -quoi se sauver. Il se trouva heureusement avoir affaire -à un hôtelier qui avait encore plus peur que lui. Cet -homme avait voulu lui donner son compte quelques -jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec -une contrition piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré -le pisteur de l'hôtel. Il y avait déjà plusieurs mois -que, forcé de faire des économies, Anatole allait dîner à -l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec l'état-major -des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner -chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même -de payer ce qu'il devait à la Poste. Anatole accepta, et -pour ses vingt-cinq sous, il eut un dîner à trois services, -dans la grande salle à manger de cent couverts, désolée -et désertée, au bout de la grande table, où ne s'asseyaient -plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui, -et trois autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur -Mondeux, dont les représentations étaient arrêtées -net, et qui ne faisait plus d'argent, même dans -les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé -Regnault, et madame Regnault.</p> - -<p>On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait -les uns les autres: tout ce petit monde était -fort épouvanté, à l'exception du petit pâtre, qui n'avait -pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième ciel -des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les -autres.</p> - -<p>Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier: -l'hôte était si bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin, -Anatole eut un héroïsme à la Gribouille: pour échapper -à ces terreurs, il résolut de plonger dedans à fond; et -il alla tout droit se faire inscrire au bureau des cholériques, -pour visiter les malades et porter des secours.</p> - -<p>Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait, -chez des pauvres diables, enragés de quitter leur -vie de misère, chez des poissonniers et des poissonnières -qui s'éteignaient le visage éclairé par les bougies -d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit, enguirlandée -de chapelets de coquillages. Il les touchait, les frictionnait, -leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait: -souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à -peu, s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs, -il finit par lui trouver comme un sinistre côté comique; -et avec sa nature comédienne, sa pente à l'imitation, -son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il lui revenait -un moment de courage, des simulations caricaturales et -terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait -soignées, des morts auxquels il avait fermé les yeux: -cela ressemblait à l'agonie se regardant dans une cuiller -à potage, et au choléra se tirant la langue dans une -glace!</p> - -<p>L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople, -qui ne l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois -chez son oncle avec un écuyer de Paris, le fameux Lalanne, -qui dirigeait un cirque à Marseille. Toutes les -affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté -vers l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, -l'inventeur du célèbre exercice de la boule; Emilie Bach, -qui faisait valser son cheval, en le forçant à poser de -deux tours en deux tours les pieds de devant sur la barrière -des premières; Solié, qui courait debout, dans -l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux. -Toute cette troupe était engagée pour aller donner -des représentations à Constantinople, dans le cirque où -madame Bach avait gagné presque une fortune, en laissant -le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en -faisant la recette à la porte dans un turban.</p> - -<p>Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter -en croupe derrière le cirque pour aller là -bas. L'affaire -s'arrangeait: il était convenu qu'on le prenait pour contrôleur; -mais le contrôleur dans la troupe devait, en cas -de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le -fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à -reculer pour si peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait -rentrait dans sa vocation. Il était naturellement un peu -acrobate. Chez Langibout, il aimait à se pendre par les -pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était -d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait -très-bien le saut périlleux du haut de son poêle d'atelier. -Il avait à la fois le tempérament et l'enthousiasme des -tours de force. Avec ces dispositions, il parvint en quelques -semaines à faire le manége debout et à se tenir sur -un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le -cheval des deux pieds, sauter les banderoles; mais au -bout de six mois, il n'en avait pas encore trouvé le courage, -lorsqu'on apprit la mort de madame Bach. Constantinople -lui échappait encore une fois!</p> - -<p>Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai -du port,—quand tout à coup un homme lui tomba dans -les bras en même temps qu'un singe sur la tête.</p> - -<p>L'homme était Coriolis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXV</h2> - - -<p>C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de -large.</p> - -<p>Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un -pandémonium. L'étalage et le fouillis d'un luxe baroque, -un entassement d'objets bizarres, exotiques, hétéroclites, -des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le contraste -de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes -les couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste, -un voyageur, un collectionneur, y mettaient le désordre -et le sabbat du bric-à -brac. Partout d'étonnants voisinages, -la promiscuité confuse des curiosités et des reliques: -un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une -lampe de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait -sur la lame: <i lang="la" xml:lang="la">Penetrabit</i>, et un bouclier d'hippopotame -pour la chasse au tigre, on pouvait voir un chapeau -de cardinal à la pourpre historique tout usée; et un personnage -d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir -était accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la -cuisson des hosties.</p> - -<p>Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des -arabesques d'Alhambra, une tête de mort couronnait une -panoplie qui dessinait vaguement, dessous, l'ostéologie -d'un corps. Des sabres à pommeaux, arrangés en fémurs, -des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des poignards -courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des -khandjars albanais, des flissats kabyles, des cimeterres -japonais, des cama circassiens, des khoussar indous, des -kris malais, se levait une espèce de squelette sinistre -de la guerre, le spectre de l'arme blanche. Au-dessus -de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient, -comme à califourchon, des deux côtés d'un grand -masque de sarcophage, la face noire et les yeux blancs: -posés sur le front du large et effrayant visage, des gants -persans en laine frisée lui faisaient une sorte d'étrange -perruque de cheveux blancs.</p> - -<p>A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII -à cadran de cuivre et à poids, une crédence moyen âge -portait un moulage d'Hygie: devant elle, un ânon de -plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc plein -de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait -comme un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant -et un lutteur antique lancé en avant. La Léda de -Feuchères, les jambes furieusement croisées autour du -cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le -Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une -nymphe de Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette -en ébène enrichie d'incrustations de nacre, représentant -des fleurs de lys et des dauphins, masquait -à demi un albâtre de Lagny, du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, ou était figuré -le songe de Jacob.</p> - -<p>De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence, -des toiles sur châssis empilées et retournées portaient -en lettres noires: <i>1, rue Childebert, Paris, Hardy Alan, -fabricant de couleurs fines</i>.</p> - -<p>Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un -faisceau d'oriflammes et de drapeaux d'or, rouges et -bleus, ayant servi à quelque représentation de théâtre, -et qui, avec la fulgurance de leurs plis, avec leurs éclairs -de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des Invalides -et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide -et triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, -de boucliers, de rondaches. Là -dessus, une tête de lion -empaillée, la gueule ouverte, les crocs blancs, sortait du -mur. Elle dominait et semblait garder un fauve chef-d'œuvre, -une petite copie du temps du <i>Martyre de Saint-Marc</i>, -de Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait -d'une boiserie noire reliée à un coffre en bois de chêne -sculpté, orné de petites armoiries peintes et dorées. Sur -un coin du coffre qui portait cela, une boîte à couleurs -ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de -petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur, -au milieu desquels de vieux tubes vides et dégorgés -avaient le chiffonnage d'un papier d'argent. Il y avait encore -sur le coffre, un grand plat hispano-arabe, à reflets -mordorés, où s'éparpillait un paquet de gravures, un -serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze -florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès -à dessins bleus, et une grande statue en bois de sainte -Barbe, à la main de laquelle était suspendu, par un cordonnet, -un petit médaillon en cire, le portrait d'une -vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93.</p> - -<p>Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de -plâtres peints, de grands écussons bariolés et coloriés. -Un profil de Diane de Poitiers, la chair rosée, les cheveux -blondissants, sous un clocheton gothique et flamboyant, -à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur -un socle à pivot, des pipes accrochées et serrées à la -gorge par deux clous, un fragment du Parthénon, un -relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère folle de -Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une -étagère chargée de bouteilles turques zébrées d'or et -d'azur, un houka, enlacé du serpent poussiéreux de son -tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une planche de -coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante, -traversée d'éclairs d'irisations.</p> - -<p>Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés -les uns devant les autres, le premier sur un chevalet -Bonhomme, le second sur la peluche rouge de deux -chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'œil allait, -sur le panneau de droite, à un masque de Géricault, -sur lequel était jeté de travers un feutre de pitre à -plumes de coq. Après le masque, c'était une petite -Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos, une -branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par -un modèle de femme, un dimanche des Rameaux. A -côté de la Vierge, une mince colonnette, à enroulements -or, argent, bleu et rouge, semée de croissants de lune -argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut une -boule couverte de dessins astrologiques.</p> - -<p>Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale -abandonnée, sur le bas de laquelle étaient écrits, à -la craie, des adresses d'amis, des noms de modèles, des -dates de rendez-vous, des mémentos de la vie parisienne, -qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la -toile était pendue l'ossature d'une tête de chameau, -avec tout son harnachement de brides mosaïquées de -pierres bleues, tout un entourage de sellerie orientale, -d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait un -manteau de peau d'un grand chef des <i>Pieds noirs</i>, -troué d'un trou de balle, et qui avait été échangé, dans le -pays, contre vingt-deux poneys.</p> - -<p>En bas, une petite armoire vitrée laissait voir, -pressées et mêlées, des étoffes d'où s'échappaient des -fils d'or, des soieries à couleurs de fleurs, des vestes -turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle -fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques -d'un monceau de charbon de terre étincelaient -contre le poêle qui allait enfoncer le coude de son tuyau -dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint Michel -terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique, -gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur -de Coriolis:</p> - -<blockquote> -<p class="c">Quare<br /> -Nec time<br /> -Hic aut illic mors<br /> -Veniet.</p> -</blockquote> - -<p>Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères -et un médaillon bronzé d'une tournure furieuse -à la Préault, pendaient une paire de castagnettes et -deux souliers de danseuse espagnole, qui avaient comme -une ombre de chair au talon. La décoration continuait -par un bas-relief de camarade, un sujet de prix de -Rome, portant le cachet en creux, au haut, à gauche: -<i>École royale des Beaux-Arts</i>. Et le mur finissait par un -moulage de la Vénus de Milo.</p> - -<p>Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin -loué, était debout devant la déesse, et il en écornait un -grand morceau avec sa pose de bois qui faisait la cour à -Colombine.</p> - -<p>Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un -grand divan-lit qui ne laissait de place, dans un coin, -qu'à une psyché en acajou, à pieds à griffes. Sous le jour -de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là entre deux -grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un -large <i>tendo</i> de toile grise, qui rappelait le ton et le grand -pli lâche d'une voile sur une dunette de navire. Ce <i>tendo</i> -pendait à des cordes que paraissaient tenir, de chaque -côté de la baie, deux grands anges de style byzantin, -peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux -de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux -deux encoignures du fond, deux moulages de femme de -grandeur naturelle, les deux moulages admirables du -corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière -et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était -la vie, c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes, -celle surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de -jour, ce dos que fouettait, sur tous ses reliefs et sur le -plein de ses orbes, une lumière chatouillante allant se -perdre le long de la jambe sur le bout du talon. Une -ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de -mystère et de paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, -qui, avec ses odeurs de dépouilles sauvages et sa -couleur de désert, semblait abriter le recueillement et la -rêverie de la tente.</p> - -<p>Là -dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis -qui peignait debout;—Anatole, qui faisait sur un album, -en fumant une cigarette, un croquis d'après un -corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;—et le -singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la -chaise d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant -de regarder quand il regardait, crayonnant -quand il crayonnait, appuyant avec rage son porte-crayon -sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, -il avait des étonnements, des désespoirs; il jetait -de petits cris de colère, il tapait sur le papier: son -crayon était rentré et ne marquait plus. Il voulait le -faire ressortir, s'acharnait, flairait le porte-crayon avec -précaution, comme un instrument de magie, et finissait -par le tendre à Anatole.</p> - -<p>Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir -commençait à se mêler à la fumée des cigarettes. Une -vapeur vague où les objets se perdaient et se noyaient -tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les murs -salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet, -dans les angles, aux quatre coins, il s'amassait -un voile de brouillard. La gaieté de la lumière mourante -allait en s'éteignant. De l'ombre tombait avec du silence: -on eût dit qu'un recueillement venait aux choses.</p> - -<p>Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se -perdit dans les rêveries que l'heure douteuse fait passer -dans les yeux d'un peintre devant son œuvre. Anatole -alla s'étendre à la place que les pieds du dormeur laissaient -libre sur le divan. Le singe disparut quelque -part.</p> - -<p>Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de -ce sommeil du crépuscule qui paraît faire descendre -dans les ciels peints le ciel du dehors, et retirer lentement -des couleurs le soleil qui s'en va de la journée. La -mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur -les toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées -du soir; la nuit s'abaissait visiblement dans les -cadres. Bientôt les tableaux, vus sur le côté, firent les -taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou d'un tapis -de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes -des compositions qui prirent, dans la masse de leurs -ombres un caractère confus, étrange, presque fantastique. -Les petites colonnes encastrées dans le mur, les -consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient encore -un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours -plus mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du -Saint-Marc, du noir était entré dans la gueule ouverte -du lion qui paraissait bâiller à la nuit.</p> - -<p>Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. -Les plâtres devenaient frustes à l'œil, et des apparences -de formes à demi perdues ne laissaient plus voir -que des mouvements de corps lignés par un dernier -trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de -bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait -à pleuvoir ce gris de la nuit qui ressemble à une -poussière. La fin de la lumière agonisait dans les tableaux: -ils s'évanouissaient sur place, décroissaient -sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail -de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse -décomposition du jour. Comme lassée et retombant -sur l'épaule, la tête de mort sembla se pencher -davantage et se baisser sur un manche de yatagan.</p> - -<p>Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne -se voit plus que ce qui est de l'or: l'ombre avait mangé -tout le bas de l'atelier. Il n'y restait plus de lumière -qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, posée sur -une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient -plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des -yeux. Puis des taches noires couvrirent les tableaux. -L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux murs. Une -paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa, -disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans -l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un œuf d'autruche -pendu au plafond, et dont on ne voyait déjà plus -ni la corde ni la houppe de soie rouge.</p> - -<p>A ce moment, le domestique apporta la lampe.</p> - -<p>Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira, -se leva: c'était Chassagnol.</p> - -<p>Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les -mouvements, l'espèce de frisson d'un homme agitant et -secouant la dernière lâcheté de sa somnolence. Et tout à -coup: Ingres! Delacroix!—il jeta ces deux grands -noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie -sur laquelle il s'était endormi.</p> - -<p>—Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons -donc! Ingres!… Il y a trois dessins: d'abord l'absolu -du beau: le Phidias; puis le dessin italien de la -Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci; puis -le dessin <i>rengaine</i>… encore beau, mais avec des indications, -des appuiements, des soulignements de choses -qui doivent être perdues dans la ligne, fondues dans la -coulée, le jet de tout le dessin… Tenez! par exemple, -un modèle, mettez-le là : Léonard de Vinci le dessinera -avec ingénuité… tout auprès… poil par poil, comme un -enfant… Raphaël y mettra, dans l'après-nature de son -dessin, le ressouvenir de formes, l'instinct d'un noble à -lui… Eh bien! dans le Vinci comme dans le Raphaël, -dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui -a interprété, il y aura plus que le modèle, quelque -chose qu'ils seront seuls à y voir… Tenez! voilà une -tête de cheval de Phidias… Eh bien! ça a l'air de n'être -que la nature: moulez une tête de cheval et voyez-la à -côté!… C'est le mystère de toutes les belles choses de -l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai -et la réalité même, mais c'est de la réalité vue par de la -personnalité de génie… Chez Ingres? Rien de cela… Ce -qu'il est, je vais vous le dire: l'inventeur au dix-neuvième -siècle de la photographie en couleur pour la reproduction -des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!… -Delacroix, lui, c'est l'autre pôle… Un autre homme!… -L'image de la décadence de ce temps-ci, le gâchis, la -confusion, la littérature dans la peinture, la peinture -dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans -la prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre -temps, le tourment moderne… Des éclairs de sublime -dans tout cela… Au fond, le plus grand des ratés… Un -homme de génie venu avant terme… Il a tout promis, -tout annoncé… L'ébauche d'un maître… Ses tableaux? -des fœtus de chefs-d'œuvre!… l'homme qui, après tout, -fera le plus de passionnés comme tout grand incomplet… -Du mouvement, une vie de fièvre dans ce qu'il -fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en -avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se -perdant à chercher la boulette du sculpteur, le modelage -de triangles et de losanges, qui n'est plus le contour -de la ligne d'un corps, mais l'expression, l'épaisseur du -relief de sa forme… Le coloriste? Un harmoniste désaccordé… -pas de généralité d'harmonie… des colorations -dures, impitoyables, cruelles à l'œil, qui ont besoin -de s'enlever sur des tonalités tragiques, des fonds tempétueux -de crucifiement, des vapeurs d'enfer comme -dans son Dante… Une bonne toile, ça!… Pas de chaleur, -avec toute cette violence de tons, cette rage de -palette… Il n'a pas le soleil… La chair, il n'exprime -pas la chair… Point de transparence… des crépis rosâtres, -des rouges d'onglée, il fait de cela la vie, l'animation -de la peau… Toujours vineux… des demi-teintes -boueuses… Jamais la belle pâte coulante, la grande -traînée délavée des maîtres de la chair… Avec cela un -insupportable procédé d'éclairage des corps et des objets, -des lumières faites avec des hachures ou des traînées de -pur blanc, des lumières qui ne sont jamais prises dans -le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent -comme des repeints… Regardez dans le <i>Dante</i> ce brillant -de bord d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant -du pied le ventre de la femme… Delacroix! Delacroix! -Un grand maître? oui, pour notre temps… Mais -au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!…</p> - -<p>—Merci!—fit Anatole.—Eh bien? alors, qu'est-ce -qui nous restera comme grands peintres?</p> - -<p>—Les paysagistes,—répondit Chassagnol,—les -paysagistes…</p> - -<p>Une brusque détonation lui coupa la parole.</p> - -<p>—Hé! là -bas?—fit Anatole en regardant le coin de -l'atelier d'où le bruit était parti; et s'approchant de la -petite table sous laquelle on mettait les bouteilles de -bière, il aperçut le singe blotti qui, les yeux fermés, -faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant -encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière -qu'il avait débouché.</p> - -<p>—Farceur!—dit Anatole; et il le saisit par la patte. -Le singe se fit tirer comme quelqu'un qu'on va battre; -et au moment où Anatole allait lui donner une correction, -il fut sauvé par l'annonce du dîner.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVI</h2> - - -<p>Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui -avait voulu absolument lui payer ses dettes à Marseille et -son voyage. Aux résistances, aux susceptibilités, aux -délicatesses fières d'Anatole, Coriolis avait répondu par -des mots d'une brutalité cordiale, lui disant que «c'était -trop bête» et qu'il l'emmenait.</p> - -<p>Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était -mort; et il revenait, après avoir été à Bourbon prendre -possession de la succession. Il était riche, il avait maintenant -une quinzaine de mille livres de rentes. Il comptait -prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui; -et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait -bien, jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une -embellie. La chaleur des offres de Coriolis, leur simple -et rude amitié avaient triomphé des scrupules d'Anatole, -qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de Coriolis, -dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.</p> - -<p>Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui -ne se suffisent pas et qui ont besoin de la présence, de -l'habitude de quelqu'un à côté d'eux. Il avait peine à -passer une heure dans une chambre où n'était pas un -être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver -la vie enfermée de l'Occident dans un grand appartement -où il serait tout seul, seul à vivre, seul à travailler, -seul à dîner, toujours en tête-à -tête avec lui-même. -Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la solitude, -il avait toujours mis une femme dans son intérieur -et fini ses liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage -d'Anatole, il voyait une gaie et amusante société -de tous les instants, qui le sauverait de l'enlacement -d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin -qu'il s'était défendue: le mariage.</p> - -<p>Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il -eût de la répugnance contre le mariage; mais le mariage -lui semblait un bonheur refusé à l'artiste. Le travail de -l'art, la poursuite de l'invention, l'incubation silencieuse -de l'œuvre, la concentration de l'effort lui paraissaient -impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune -femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la -jalousie d'une chose plus aimée qu'elle, faisant autour -du travailleur le bruit d'un enfant, brisant ses idées, lui -prenant son temps, le rappelant au <i>fonctionarisme</i> du -mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la famille, au -monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et -l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social -qu'est un vrai artiste.</p> - -<p>Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste -sa liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience. -Il avait encore sur la femme, l'épouse, l'idée que c'était -par elle que se glissaient, chez tant d'artistes, les faiblesses, -les complaisances pour la mode, les accommodements -avec le gain et le commerce, les reniements -d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement -de leur vocation pour descendre à la production -industrielle hâtée et bâclée, à l'argent que tant -de mères de famille font gagner à la honte et à la sueur -d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la -paternité qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait -de la production spirituelle, l'attachait à une création -d'ordre inférieur, l'abaissait à l'orgueil bourgeois d'une -propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes sortes de -servitudes, d'abdications et de ramollissements pour -l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état -doux, lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend -la fibre nerveuse et où s'éteint la fièvre qui fait créer. -Au mariage, il eût presque préféré, pour un tempérament -d'artiste, une de ces passions violentes, tourmentées, -qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner -des chefs-d'œuvre.</p> - -<p>En somme, il estimait que la sagesse et la raison -étaient de ne demander que des satisfactions sensuelles -à la femme, dans des liaisons sans attachement, à part -du sérieux de la vie, des affections et des pensées profondes, -pour garder, réserver, et donner tout le dévouement -intime de sa tête, toute l'immatérialité de son -cœur, le fond d'idéal de tout son être, à l'Art, à l'Art -seul.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVII</h2> - - -<p>Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole -passait des journées à observer le singe qu'on appelait -Vermillon, à cause du goût qu'il avait pour les vessies -de <i>minium</i>. Le singe s'épouillait attentivement, allongeant -une de ses jambes, tenant dans une de ses mains -son pied tordu comme une racine; ayant fini de se -gratter, il se recueillait sur son séant, dans des immobilités -de vieux bonze: le nez dans le mur, il semblait -méditer une philosophie religieuse, rêver au Nirvanâ -des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse -et soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée, -creusée, comme un plan de filou, qui lui plissait le -front, lui joignait les mains, le pouce de l'une sur le -pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa -physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant -ces petits animaux, l'air inquiétant de pensée -qu'ils ont, ce ténébreux travail de malice qu'ils semblent -faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre de -l'homme, leur manière grave de regarder avec une -main posée sur la tête, tout l'indéchiffrable des choses -prêtes à parler qui passent dans leur grimace et leur -mâchonnement continuel. Ces petites volontés courtes -et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses -d'un objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent, -pour se gratter le dos, ces tremblements tout -palpitants de désir et d'avidité empoignante, ces appétences -d'une petite langue qui bat, puis tout à coup ces -oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les -yeux dans le vide, les mains entre les deux cuisses; le -caprice des sensations, la mobilité de l'humeur, les -prurigos subits, les passages de la gravité à la folie, -les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes, -semblent mettre en une heure le caractère de tous les -âges, mêler des dégoûts de vieillard à des envies d'enfant, -la convoitise enragée à la suprême indifférence,—tout -cela faisait la joie, l'amusement, l'étude et l'occupation -d'Anatole.</p> - -<p>Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva -à singer le singe, à lui prendre toutes ses grimaces, -son claquement de lèvres, ses petits cris, sa façon de -cligner des yeux et de battre des paupières. Il s'épouillait -comme lui, avec des grattements sur les pectoraux -ou sous le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe, -d'abord étonné, avait fini par voir un camarade dans -Anatole. Et ils faisaient tous deux des parties de jeu -de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des -élancements, une espèce de course volante entre -l'homme et la bête, un bousculement, un culbutis, un -tapage, des cris, des rires, des sauts, une lutte furieuse -d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le bruit, -le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de -deux singes qui se donnent la chasse. Les meubles, -les plâtres, les murs en tremblaient. Et tous deux, au -bout de la course, se trouvant nez à nez, il arrivait -presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de -l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, -Vermillon, piété sur ses quatre pattes, la queue -roide, sa raie de vieille femme dessinée sur son front -qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau tendu -et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort -à crans, et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à -ce moment, il trouvait en face de lui une tête qui ressemblait -tellement à la sienne, une répétition si parfaite -de sa colère de singe, que tout décontenancé, comme -s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde -et s'en allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier -animal qui lui ressemblait tant.</p> - -<p>C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer -l'un de l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas -là , Vermillon restait à bouder solitairement dans un -coin, refusait de jouer avec des mouvements grognons -qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes -insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur -la peau, sans mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement. -Quoiqu'il eût la longue mémoire rancunière -de sa race, des patiences de vengeance qui attendaient -des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces, -ses cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque -chose, c'était à lui qu'il faisait son petit cri de -demande. C'était à lui qu'il se plaignait quand il était un -peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait pour demander -une intercession, quand il avait fait quelque -mauvais coup et qu'il sentait une correction dans l'air. -Quelquefois, au soleil couchant, il lui venait de petits -gestes de câlinerie qui demandaient pour s'endormir les -bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête.</p> - -<p>Il semblait que le singe se sentait comme rapproché -par un voisinage de nature de ce garçon si souple, si -élastique, à la physionomie si mobile; il retrouvait en -lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais presque -un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux -que de le voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer -avec ses petites mains de lui toucher la langue, -comme s'il avait eu l'idée de chercher à se rendre compte -de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et -que lui n'avait pas.</p> - -<p>A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur -l'autre. Si Vermillon avait donné du singe à Anatole, -Anatole avait donné de l'artiste à Vermillon. Vermillon -avait contracté, à côté de lui, le goût de la peinture, un -goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de -couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, -il s'était mis à arracher des plumes aux malheureuses -poules du portier, à les tremper dans le ruisseau, et à -les promener sur ce qu'il trouvait d'à peu près blanc. -Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces -évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à -peu près là . Il n'avait pu encore tracer, en dessinant -d'après nature, que des ronds, toujours des ronds, et il -était à craindre que ce genre de dessin monotone ne fût -le dernier mot de son talent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2> - - -<p>Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet -atelier de la rue de Vaugirard, excellent ménage de deux -hommes et d'un singe, de ces trois inséparables: Vermillon, -Anatole, Coriolis,—les trois êtres que voici.</p> - -<p>Vermillon était un macaque <i>Rhésus</i>, le macaque appelé -<i>Memnon</i> par Buffon. Sur sa fourrure brune, aux -épaules, à la poitrine, il avait des bleuissements de poils -rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache blanche -lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la -tête des espèces de cheveux plantés très-bas avec une -raie qui s'allongeait sur le front. Dans ses grands yeux -bruns, à prunelles noires, brillait une transparence d'un -ton marron doré. La pinçure de son petit nez aplati montrait -comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une -cire. Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. -Des tons fins de teint de vieillard jouaient sur le rose -jaunâtre et bleuâtre de sa peau de visage. A travers ses -oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de papier, traversées -de fibrilles, le jour en passant devenait orange. -Ses miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, -avaient des bijoux d'ongles. Et quand il voulait parler, -il poussait de petits cris d'oiseau ou de petites plaintes -d'enfant.</p> - -<p>Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, -les privations, les excès, commençaient à dessiner -le masque et la calvitie d'une tête de philosophe cynique.</p> - -<p>Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, -la tête petite, les jointures noueuses, les mains longues, -un garçon se cognant aux linteaux des portes basses, au -plafond des coupés, aux lustres des appartements de -Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne pouvaient -tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans -ses siestes d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa -tête sur les tablettes des cheminées et les rebords des -poêles, à moins qu'il ne les nouât, en sarments de vigne, -l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son pantalon -remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied -busqué d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur -flottant dans des vêtements amples, donnaient à sa personne, -à sa tournure, un dégingandement qui n'était pas -sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, -qui ressemblait à une distinction de nonchalance. Des -cheveux bruns, de petits yeux noirs brillants, pétillants, -qui éclairaient à la moindre impression; un grand nez, -le signe de race de sa famille et de son nom patronymique, -Naz, <i>naso</i>; une moustache dure, des lèvres -pleines, un peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement -boucanée de son visage, mettaient dans sa figure -une chaleur, une vivacité, une énergie sympathiques, -une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur amoureuse -qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième -siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant -de ce joli accent mouillé de son pays, qui lui revenait -quand il parlait à une femme.</p> - -<p>Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament -féminin, une nature de paresse, de volupté, portée -à une vie sans travail et de jouissances sensuelles, une -vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été contrariée -par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler -à une de ces carrières d'observation, de mondanité, de -plaisir, à un de ces postes de salon et de diplomatie parisienne -que les ministres savaient créer, sous Louis-Philippe, -pour tel séduisant créole. Même à l'heure présente, -engagé comme il l'était dans la lutte de ses -ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa -vie, tout soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un -vrai talent, il lui fallait de grands efforts pour toujours -vouloir. La continuité lui manquait dans le courage et le -labeur de la production. Il éprouvait à tout moment des -défaillances, des fatigues, des découragements. Des -journées venaient où l'homme des colonies reparaissait -dans le piocheur parisien, des journées qu'il usait, -étourdissait, perdait à faire de la fumée et à boire des -douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue -violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il -avait eu, pour se soutenir, l'enchantement du pays, le -bonheur enivrant du climat, et aussi le far-niente bienheureux -d'une contemplation plus occupée encore à regarder -des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, -son tempérament faisait de lui un travailleur sans -suite, par boutades, par fougues, ayant besoin de se -monter, de s'entraîner, de se lier au travail par la force -maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela, tombant, -de l'œuvre désertée, dans des inactions désespérées -d'un mois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIX</h2> - - -<p>Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent -dont l'originalité, alors toute neuve, faisait sensation -parmi le petit cercle d'amis qui fréquentaient l'atelier -de la rue de Vaugirard.</p> - -<p>Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps -avait montré aux yeux de Paris, un Orient de -lumière aux ombres blondes, tout pétillant de couleurs -tendres. Aux objections de première surprise et d'étonnement, -il se contentait de répondre:—Si, c'est bien -cela; et souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait -revoir. Il n'ajoutait rien de plus. Parfois pourtant, quand -on le poussait:—Voyez-vous—se mettait-il à dire—cela, -je le sais… et je suis sûr que je le sais… Je suis -une mémoire… Je ne suis peut-être pas autre chose, -mais j'ai cela du peintre: la mémoire… Je puis poser -sur la toile le ton juste, rigoureux, qu'a tel mur là -bas -dans telle saison… Tenez! ce blanc qui est là dans ce -coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est -précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au -mois de juillet… C'est mathématique, voyez-vous… -absolu comme deux et deux font quatre…—Une seule -fois, un jour où la discussion s'était animée, et où, dans -l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps -avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la -condamnation de l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la -turque sur le divan, le doigt, dans un quartier de sa -pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à une ses -idées sur un grand rival, ainsi:</p> - -<p>—Decamps!… Decamps n'est pas un naïf… Il n'est -pas arrivé tout neuf devant la lumière orientale… Il n'a -pas appris le soleil, là … Il n'est pas tombé en Orient -avec son éducation de peintre à faire, avec des yeux -tout à fait à lui… Il était formé, il savait… Il a vu avec -un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des -habitudes, des procédés… Il s'était trop rendu compte -comment les anciens peintres font la lumière dans les -tableaux… Il avait trop vécu avec les Vénitiens, l'école -anglaise, Rembrandt… Il a toujours voulu faire le coup -de soleil du Rembrandt du Salon carré… Enfin, pour -moi, quand il a été là , il ne s'est pas assez livré, oublié, -abandonné… Il n'a pas assez voulu voir comment la -lumière qu'il avait devant les yeux se faisait, et alors, -pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré ses -ombres… Des coups de pistolet, ses tableaux… Pas de -sincérité: il n'a pas eu l'émotion de la nature… Toujours -trop de lui dans ce qu'il faisait… Il n'a jamais su, -tenez, comme Rousseau, être un refléteur en restant -personnel… Puis, Decamps, il a fait très-peu de chose -en pleine lumière… Dans ses tableaux, il n'y a jamais -de lumière diffuse… Il ne connaît pas ça, les bains -de jour, les pleins soleils aveuglant, mangeant tout… Ce -qu'il fait toujours, ce sont des rues, des culs-de-sac, -des compartiments de lumière dans des corridors -d'ombre… Decamps? Jamais une finesse de ton… Des -gris? cherchez ses gris!… Ses rouges? c'est toujours un -rouge de cire à cacheter… Coloriste? non, il n'est pas -coloriste… Criez tant que vous voudrez, non, pas coloriste… -On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et -du blanc?… Gavarni est un coloriste dans une lithographie… -Partons de là … Qu'est-ce qui fait maintenant -qu'une chose peinte avec des couleurs est d'un coloriste, -paraît d'un coloriste dans une reproduction gravée ou -lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose, -absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: -le rapport des valeurs… Par exemple, voici un Velasquez…</p> - -<p>Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra -une feuille d'album.</p> - -<p>—Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de -lumière, de noir et de blanc… Il les combinera dans une -tête, un pourpoint, une écharpe, une culotte, un cheval,—et -le fusain marchait avec sa parole.—Puis, de -quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, -orangé, ou jaune, ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr -qu'il s'arrangera toujours pour garder les valeurs -d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc… -Decamps ne s'est jamais douté de ça… Ce qui l'a sauvé, -c'est que presque tous ses tableaux sont des monochromies -bitumineuses avec des réveillons, des espèces -de crayons noirs relevés de touches de pastel… Ça peut -rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne -sais pas, je n'ai pas étudié ce pays-là ; mais pour l'Asie -Mineure… l'Asie Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! -Un pays de montagnes et de plaines inondées une partie -de l'année… C'est une vaporisation continuelle… Tenez! -une évaporation d'eau de perles… tout brille et tout est -doux… la lumière, c'est un brouillard opalisé… avec -des couleurs… comme un scintillement de morceaux de -verre coloré…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XL</h2> - - -<p>Lors de son retour en France, vers la fin de l'année -1850, Coriolis s'était trouvé à court de temps pour -exposer au Salon qui ouvrait, cette année-là , le 30 décembre. -Anatole avait vainement essayé de le décider à -envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles -esquisses. Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais -étalé, il lui fallait un début qui fût un coup d'éclat. Il -ne voulait arriver devant le public qu'avec des morceaux -faits, où il aurait mis tout son effort, l'achèvement -du temps.</p> - -<p>L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le -loisir de travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa, -les retoucha, les retournant pour les laisser -dormir, y revenant avec des yeux plus froids et détachés -de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous les coins -cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même.</p> - -<p>Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses -souvenirs et ses croquis, était le campement de Bohémiens -dont il avait envoyé à Anatole l'ébauche écrite. -Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait, errante -et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil -dans les bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de -sorcière et de fée, un mélange de basse-cour, de dortoir -et de forge, des berceaux multicolores, comme de petits -lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un troupeau d'enfants, -de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et -d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et -son fouillis, revivait dans la peinture claire, cristallisée, -pétillante de Coriolis, pleine de retroussis de pinceau, -d'accentuations qui, dans les masses, relevaient un détail, -jetaient de l'esprit sur une figure, sur une silhouette.</p> - -<p>Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. -D'une touche fraîche et légère, avec des tons de fleurs, -la palette d'un vrai bouquet, Coriolis avait jeté sur la -toile le riant éblouissement de ce morceau de ciel tout -bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries -vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques -d'eau où semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un -rayonnement d'un bout à l'autre, sans ombre, sans noir, -un décor de chaleur, de soleil, de vapeur, l'Orient fin, -tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de pierres -précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu -et comme l'aimait Coriolis.</p> - -<p>Le troisième de ses tableaux représentait une caravane -sur la route de Troie. C'était l'heure frémissante et douce -où le soleil va se lever; les premiers feux, blancs et roses, -répandant le matin dans le ciel, semblaient jeter les -changeantes couleurs tendres de la nacre sur le lever du -jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient.</p> - -<p>La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier -coup de pinceau que les peintres donnent à leurs -tableaux dans leur cadre de l'Exposition.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLI</h2> - - -<p>Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, -quand Coriolis se sentit inquiet, pris de l'impatience de -savoir son sort. L'absence de toute lettre de refus, les -promesses de réception faites à ses tableaux par ceux -qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait -vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami -était refusé, au moins pour une de ses toiles. La tête de -Coriolis se mit à travailler là -dessus. Il était embarrassé -pour sortir de cette incertitude qui lui taquinait l'imagination -et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir leur -ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis -son retour de Rome, et qui était devenu un artiste -posé, lancé, «pourri de relations». Coriolis se décidait -à aller voir Garnotelle.</p> - -<p>Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture -posé sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; -gaie villa d'ateliers riches, de l'art heureux, du succès, -dont le petit trottoir montant n'est guère foulé que par -des artistes décorés. Vers le milieu de la cité, à une -porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un domestique -à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans -un atelier à la claire peinture lilas.</p> - -<p>Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des -gravures de Marc-Antoine, des dessins à la mine de -plomb grise, portant sur leur bordure le nom de M. Ingres. -Les meubles étaient couverts d'un reps gris qui -s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture -de l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à -anses de serpents tordus, posaient sur un grand meuble -à glaces de vitrine, laissant voir la collection, reliée en -volume dorés sur tranche, des études et des croquis de -Garnotelle. Dans un coin, un <i>ficus</i> montrait ses grandes -feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une -espèce de grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano -droit ouvert. Tout était net, rangé, essuyé, jusqu'aux -plantes qui paraissaient brossées. Rien ne traînait, ni -une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse. -C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement -classique et artistiquement bourgeois d'un prix de -Rome, qui se consacre spécialement aux portraits de -dames du monde.</p> - -<p>Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet -d'acajou à col de cygne, reposait un portrait de -femme entièrement terminé et verni. Devant ce portrait -était un tapis, et devant le tapis, trois fauteuils en place, -fatigués d'un passage de personnes, formaient un hémicycle. -Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là -un air d'exhibition religieuse, et comme un petit coin -de chapelle. Coriolis reconnut le portrait: c'était le portrait -de la femme d'un riche financier, un portrait que -les journaux avaient annoncé comme devant être le -seul envoi de Garnotelle au Salon.</p> - -<p>Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.</p> - -<p>—Comment! c'est toi?—dit-il en laissant voir le -malaise d'équilibre d'un homme qui retrouve un ami -oublié.—Tu as été longtemps là -bas, sais-tu? Je suis -enchanté… Ah! tu regardes mon exposition…</p> - -<p>—Comment, ton exposition?</p> - -<p>—Ah! c'est vrai… tu reviens de si loin! tu as l'innocence -de ces choses-là … Eh bien! j'ai tout bonnement -écrit à la Direction que j'avais besoin d'un délai -pour finir… et voilà … Je n'envoie pas comme les autres… -et je fais ici ma petite exposition particulière, comme tu -vois… Votre tableau ne passe pas comme cela avec le -commun des martyrs… Vous êtes distingué par l'administration… -cela fait très-bien… Je l'enverrai au dernier -jour, et tu verras, il ne sera pas le plus mal placé… Ah -çà ! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu avais -quelque chose?</p> - -<p>—Oui, trois tableaux de là -bas, et c'est justement -pour ça… Je ne sais pas si je suis refusé… Et je voudrais -être fixé, savoir décidément…</p> - -<p>—Oh! très-bien… C'est très-facile… Je te saurai -cela ce soir… Où demeures-tu?</p> - -<p>—Rue de Vaugirard, 23.</p> - -<p>—Comment habites-tu là ? C'est loin de tout. Pour -peu qu'on aille un peu dans le monde… les ponts à traverser… -Et ça te va-t-il, mon portrait?</p> - -<p>—Très-bien… très-bien… Le collier de perles… -Oh! il est étonnant…—dit Coriolis sans enthousiasme.</p> - -<p>—Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage… -Si j'avais voulu, ces temps-ci… La Tanucci m'a fait demander… -Il était deux, trois heures… enfin une heure -honnête pour se présenter chez une femme qui ne l'est -pas… Elle était au lit… Une chambre de satin, feu et -or… éblouissante… Elle s'amusait à faire ruisseler dans -une grande cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre -aux angles, des bijoux, des diamants, de l'or… Elle était -à demi sortie du lit, les épaules nues, des cheveux superbes, -une chemise… tu sais de ces chemises qu'elles -ont!… elle m'a demandé son portrait comme une -chatte… J'ai été héroïque, j'ai refusé… Vois-tu, mon -cher, au fond, ces portraits-là , quand on voit du monde, -quand on connaît des femmes bien, c'est toujours une -mauvaise affaire… ça jette de la déconsidération sur un -talent… il faut laisser cela aux autres… Tu dis… ton -adresse?</p> - -<p>—23, rue de Vaugirard.</p> - -<p>—Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté… parce que -j'ai tant de choses… Et puis, je veux aller te voir… Tu -me montreras tout ce que tu as rapporté… Je serais très-curieux… -Veux-tu que nous descendions ensemble -jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin…</p> - -<p>Il sonna son domestique, passa un habit, et quand -ils furent dehors:—Pourquoi,—dit-il à Coriolis,—n'habites-tu -pas par ici?</p> - -<p>—Pourquoi?—répondit Coriolis.—Tiens, regarde…—et -il désigna une croisée.—Vois-tu ces bougies roses -à cette toilette, des bougies couleur de chair qui font -penser à la jambe d'une danseuse dans un bas de soie? -Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit -chien de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit -chien a du rouge… Sens-tu cette odeur de poudre de -riz qui descend les escaliers et sort par la porte comme -l'haleine de la maison?… Eh bien! mon cher, voilà ce -qui me fait sauver… J'en ai peur… Il flotte trop de plaisir -pour moi par ici… La femme est dans l'air… on ne -respire que cela! Je me connais, il me faut ma rue de -Vaugirard, mon quartier, un quartier d'étudiants qui -ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée… Ici, -je redeviendrais un créole… et je veux faire quelque -chose…</p> - -<p>—Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome… ma -belle Rome! Quand avec l'école nous allions acheter, je -me rappelle, aux <i lang="it" xml:lang="it">Quattro Fontane</i>, des oranges et des -pommes de pin pour les manger dans les thermes de -Caracalla…</p> - -<p>Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une -poignée de main, sur la porte du café Anglais.</p> - -<p>Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, -qui portait écrit au crayon: «Les trois <i>reçus</i>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLII</h2> - - -<p>Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!</p> - -<p>Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes -l'ont attendu sans dormir, dans l'anxiété de savoir où -l'on a placé leurs œuvres, et l'impatience d'écouter ce -que ce public de première représentation va en dire. -Médailles, décorations, succès, commandes, achats du -gouvernement, gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, -tout est là , derrière ces portes encore fermées de -l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes, tous se précipitent.</p> - -<p>C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en -bande, en famille, en tribu; des artistes gradés donnant -le bras à des épouses qui ont des cheveux en coques, -des artistes avec des maîtresses à mitaines noires; des -chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un -feutre pointu; puis des hommes du monde qui veulent -«se tenir au courant»; des femmes de la société frottées -à des connaissances artistiques, et qui ont un peu -dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois -venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce -que les passants jettent à leur figure; de vieux messieurs -qui regardent les nudités avec une lorgnette de -spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, à la -robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas -de mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au -nez, à passer la revue des torses d'hommes qu'elles -critiquent avec des mots d'anatomie. Du monde de tous -les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le -tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices -fringantes, curieuses de voir des marquises en -peintures; des refusés hérissés, allumés, sabrant tout -ce qu'ils voient avec le verbe bref et des jugements -féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus -pour admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont -appris à lire; et çà et là , au milieu de tous, coupant le -flot, la marche familière et l'air d'être chez elles, des -modèles allant aux tableaux, aux statues où elles retrouvent -leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me -voilà !» à l'oreille d'une amie, pour que tout le monde -entende… On ne voit que des nez en l'air, des gens qui -regardent avec toutes les façons ordinaires et extraordinaires -de regarder l'art. Il y a des admirations stupéfiées, -religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il -y a des coups d'œil de joie que jette un concurrent à un -tableau raté de camarade. Il y a des attentions qui ont -les mains sur le ventre, d'autres qui restent en arrêt, -les bras croisés et le livret sous un bras, serré sous -l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en <i>o</i>, -devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement -désolé, et le navrement éreinté qui vient aux -visages des malheureux obligés par les convenances -sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il y a les silencieux -qui se promènent avec les mains à la Napoléon -derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les -noteurs qui écrivent au crayon sur les marges du livret, -les toucheurs qui expliquent un tableau en passant leur -gant sale sur le vernis à peine séché, les agités qui -dessinent dans le vide toutes les lignes d'un paysage, et -reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui -parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des -mots comme <i>smorfia</i>. Il y a des hommes qui traînent -des troupeaux de femmes aux sujets historiques. Il y a -des ateliers en peloton, compactes et paraissant se tenir -par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à -cravates de foulard, les longs cheveux rejetés derrière -les oreilles, qui serpentent à travers les foules et crachent, -en courant, à chaque toile, un lazzi qui la baptise. -Il y a, devant d'affreux vilains tableaux convaincus -et de grandes choses insolemment mal peintes, comme -de petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes -en redingotes, chacun le bras sur l'épaule d'un -frère, immobiles; changeant seulement de pied de cinq -en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et -tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres -crétins…</p> - -<p>Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, -les émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, -tout le long de ces murs qui portent le travail, -l'effort et la fortune d'une année!</p> - -<p>Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il -n'avança pas l'heure du déjeuner, par une espèce de -déférence pour la blague d'Anatole. Mais au dessert -l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole -mettait des éternités à prendre son café. Et le -voyant siroter son gloria en disant tranquillement:—Nous -avons bien le temps!—il l'enleva brusquement -de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui -dans les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, -l'appelait, le retenait: Coriolis s'échappait, allait devant -lui; il voulait se voir.</p> - -<p>Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna -dans la poitrine ce coup de poing que vous envoie votre -œuvre exposée, accrochée, publique. Tout disparut; -il eut ce premier grand éblouissement de sa chose où -chacun voit en grosses lettres: <span class="small">MOI</span>!</p> - -<p>Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au -bout d'un moment, il trouva que sa place, si bonne -qu'elle fût, avait des inconvénients, des voisinages qui -lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la -Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. -Sa Vue d'Adramiti avait l'honneur du grand Salon; -mais le portrait gris et terriblement sobre de Garnotelle, -placé à côté, le faisait paraître un peu trop «bouchon -de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la -cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait -voulu: Coriolis était peintre, et, comme tout peintre, -il ne se serait estimé tout à fait bien placé que s'il avait -été exposé absolument seul dans le Salon d'honneur. -Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se plaindre; -et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché -par d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener -dans le voisinage de ses tableaux en faisant semblant -de regarder ceux qui étaient à côté, l'oreille aux aguets, -essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de lui, -et laissant tomber des regards d'affection sur les gens -qui stationnaient devant sa signature.</p> - -<p>Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct, -tout vif et présent, la joie chaude de l'homme qui se -voit et se sent applaudi par un public qu'il touche des -yeux et du coude. Il lui passa un chatouillement d'orgueil -au bruit de son nom qui marchait dans la foule. -Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations, -des chaleurs de sympathie, des riens, des gestes, -des approbations de tête, qui saluaient et félicitaient ses -toiles. Une bande de rapins en passant lança des hourras. -Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de -penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure -s'avançant, les passants s'amassèrent; aux regardeurs -isolés, aux petits groupes succéda un rassemblement -grossissant, trois rangées de spectateurs tassés, serrés, -emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos, -froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de -femmes, et renversant une soixantaine de fonds ronds -de chapeaux noirs où le jour tombé d'en haut lustrait la -soie.</p> - -<p>Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu -le prendre par le bras en lui disant:</p> - -<p>—Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?</p> - -<p>Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis, -en fumant son cigare et en regardant devant lui, -revoyait tous ces dos devant ses tableaux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIII</h2> - - -<p>A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une -réaction.</p> - -<p>On ne trouble point impunément les habitudes du -public, ses idées reçues, les préjugés avec lesquels il -juge les choses de l'art. On ne contrarie pas sans le blesser -le rêve que ses yeux se sont faits d'une forme, d'une -couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté -l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, -nuancé, vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait, -le déconcertait. Cette interprétation imprévue -dérangeait la manière de voir de tout le monde, elle -embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites -de couleur orientale.</p> - -<p>Puis cette peinture avait contre elle le nom de son -auteur, ce qu'un nom noble ou d'apparence nobiliaire -inspire contre une œuvre de préventions trop souvent -justifiées. La signature <i>Naz de Coriolis</i>, mise au bas de -ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un -homme du monde et de salon, occupant ses loisirs et -ses lendemains de bal avec le passe-temps d'un art. A -beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer -sûrement le talent là où ils croient être assurés de -rencontrer le travail, l'application, la peine de tout un -homme et l'ambition de toute une carrière d'artiste, ce -nom donnait toutes sortes d'idées de méfiance, une prédisposition -instinctive à ne voir là qu'une œuvre d'amateur, -d'homme riche qui fait cela pour s'amuser.</p> - -<p>Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, -qui a ses embranchements sur les brasseries de la -peinture, les ramassa et les envenima. Elle fut impitoyable, -féroce pour Coriolis, pour cet homme ayant -des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et -qui, inconnu hier, accaparait, à la première tentative, -l'intérêt d'une exposition. Le petit peuple du bas des arts -ne pouvait pardonner à une pareille chance. Aussi pendant -deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces -arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires -et les grands hommes sans nom, où chauffent -ces succès de la Bohême, auxquels chacun apporte -l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait -lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On -le déchira spécialement à l'estaminet du <i>Vert-de-gris</i>, le -rendez-vous des <i>amers</i>. Les <i>amers</i>, les amers spéciaux -que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et qu'exaspère -cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère -anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une -fortune soudaine, énorme, tous les bonheurs de gloire de -celui qui arrive, les amers, tout ce monde d'avenirs -aigris, de jeunes talents grisés de compliments d'amis -et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, -exaspéré contre la société, la veine et le succès des -autres, haineux, ulcérés, misanthropes qui s'humaniseront -à leur première paire de gants gris-perle,—les -amers se mirent à <i>exécuter</i> tous les soirs la personne et -le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz, -soufflant la technique de l'éreintement à deux ou trois -criticules qui venaient prendre là le mauvais air de l'art.</p> - -<p>Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la -réaction commençant à se faire contre l'Orient, dans le -retour des amateurs sévères, posés, au style du grand -paysage encanaillé à leurs yeux par un trop long carnaval -de turquerie.</p> - -<p>En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis -était à peu près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les -camaraderies, ce qu'une chaîne de relations organise -pour la défense d'un talent discuté. Les huit ans passés -par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en avait -rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait -l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive -presque toujours, des sympathies sortirent des haines. -Ce qui se lève sous le contre-coup de l'injustice et de -l'unanimité des hostilités, le sens de combativité et de -générosité qui se révolte dans un public, mettaient la -dispute et la violence d'une bataille dans la discussion -du nouvel Orient de Coriolis. Devant la partialité de la -négation, les éloges s'emportaient jusqu'à l'hyperbole; -et Coriolis sortait des jalousies, des passions et de la -critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une -notoriété arrachée à une sorte de scandale.</p> - -<p>Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des -journaux, de la dureté des feuilletons, Coriolis tombait -presque journellement sur l'éloge de Garnotelle. Il y -avait pour son ancien camarade un concert de louanges, -un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance, -d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes, -de restrictions respectueuses, d'observations enveloppées. -Presque toute la critique, avec un ensemble -qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de Garnotelle. -Ou le louait avec des mots qui rendent justice à -un caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa -façon de peindre la beauté de son âme. Le blanc d'argent -et le bitume dont il se servait étaient le blanc -d'argent et le bitume d'un noble cœur. On inventait la -flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on -disait qu'elle était «loyale et véridique», qu'elle avait -la «sérénité des intentions et du faire». Son gris devenait -la sobriété. La misère de coloris du pénible peintre, -du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer -qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait, -à propos de cette belle sagesse, l'austérité du -pinceau bolonais; un critique même, entraîné par l'enthousiasme, -alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la -couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du -regard; et faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il -désignait comme attirant la foule par le sensualisme, il -déclarait ne plus voir de salut pour l'Art contemporain -que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de -l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux -esprits et aux intelligences d'élite».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIV</h2> - - -<p>L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et -presque unanime sympathie de la critique pour Garnotelle -s'expliquait naturellement.</p> - -<p>Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la -critique de ces critiques qui ne sont que des littérateurs -pouvait satisfaire sa haine d'instinct contre le <i>morceau -peint</i>, contre le bout de toile ou le panneau de couleur -éclatante, contre la page de soleil et de vie rappelant -quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de -la signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé, -acclamé par tout ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité -inavouée, dans les purs phraseurs d'esthétique, -pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant de -pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche -carrée d'un Velasquez, le tripotage de génie de la couleur, -le travail de la main des chefs-d'œuvre. Le peintre -satisfaisait le goût de ces doctrines, aimées de la France, -sympathiques à son tempérament, qui mènent l'admiration -de l'estime publique et des gens distingués à une -certaine manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée, -sans pâte, sans touche, à une peinture impersonnelle -et inanimée, terne et polie, reflétant la vie dans -un miroir dont le tain serait malade, fixant et desséchant -le trait qui joue et trempe dans la lumière de la -nature, arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques -rigides comme le tracé d'une épure, réduisant -le coloris de la chair aux teintes mortes d'un vieux daguerréotype -colorié, dans le temps, pour dix francs.</p> - -<p>Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la -critique purement lettrée, et au public qui juge un -peintre avec des théories, des idées, des systèmes, un -certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs de -quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté -délicate, une compétence bornée à un mépris -acquis et convenu pour les tons roses de Dubuffe. -L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des -professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école -doctrinaire et philosophique du Beau, l'armée d'écrivains -penseurs qui n'ont jamais vu un tableau même en le -regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton cette -jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul -dit aussi forte pour l'œil que les sensations des -saveurs agréables pour le palais; ces juges d'art qui -n'apprécient jamais l'art par cette impression spontanée, -la sensation, mais par la réflexion, par une opération -de cerveau, par une application et un jugement d'idées; -tous ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune, -affectant pour elle le mépris, répétant que cela, cette -chose divine que rien n'apprend, la couleur, peut s'apprendre -en huit jours, que la peinture doit être simplement -en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation -de l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique -et d'une chimie si matérielle: la Peinture,—tels -étaient les gens, les théories, les sympathies, les courants -d'opinion qui constituaient le grand parti de Garnotelle.</p> - -<p>De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence -de vie, leur décoration passait pour du style; leur -platitude était saluée comme une idéalisation. On voulait -trouver dans leur air de papier peint je ne sais quoi -d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement -d'une peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël. -Il y avait une entente pour ne pas voir toute la misère -de ce dessin mesquin, tiraillé entre la nature et l'exemple, -timide et appliqué, cherchant aux personnages de -basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas -même tirer de ses modèles la forte matérialité trapue, -l'épaisse grandeur de la Bourgeoisie: il arrangeait les -bourgeois qu'il peignait en portiers songeurs, travaillait -à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de rêverie -dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un -ventru avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et -jetait ainsi sur la grosse race positive, dont il était le -peintre presque mystique, le plus divertissant des ridicules.</p> - -<p>Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle -étaient ses portraits de femmes: minutieuses et laborieuses -copies de traits et de plis de robes, images patientes -de dames sérieuses et roides, dans des intérieurs -maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de -l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la -Parisienne du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. C'étaient des mains étalées -gauchement sur les genoux avec les doigts forcés comme -des pincettes, des physionomies ayant un air de calme -dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte -de mortification morne, provenant des longues et nombreuses -séances exigées par le consciencieux portraitiste. -Il semblait y avoir un travail pénible, très-mal éclairé, -un travail de prison, dans ce douloureux dessin, dans -ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces -femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre -sous un jour de souffrance. Vaguement, devant ces portraits, -l'idée vous venait de bourgeoises en pénitence -dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait pour -pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation -de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de -ces réflexions de femme qui marchande une chose trop -chère. Malgré tout, c'étaient les portraits à la mode. -Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles -ont d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté, -les femmes s'étaient laissé persuader que cette façon -rigoureuse de les peindre avait de la sévérité et de la -noblesse. Ce qu'elles perdaient avec Garnotelle en jeunesse -et en piquant, elles pensaient qu'il le leur rendait -en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et -parmi les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies, -les portraits de ce peintre, à propos duquel elles avaient -entendu nommer si souvent Raphaël, devenaient un -objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée à la -bourse du mari.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLV</h2> - - -<p>Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres -raisons.</p> - -<p>Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide, -marchant dans les pas d'Anatole, attaché et collé à lui, -vivant de sa société et à son ombre. Il n'était plus ce -pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris, honteux de -lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château -pour une décoration, avait passé quinze jours sans se -laisser arracher une parole, avec des larmes d'embarras -lui venant presque aux yeux, quand l'attention des femmes -s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un petit -paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de -Rome a un mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait -rien pour le talent des gens, elle fait beaucoup pour -leur éducation; si elle n'inspire pas le peintre, elle forme -et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce -de frottement d'un club académique, le façonnement -des natures abruptes au contact des natures civilisées, -ce que les gens bien nés enseignent et font gagner aux -autres, ce que les lettrés donnent et communiquent -d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions, -la villa Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple, -des espèces de gens du monde que cinq ans élèvent, -en apparence de manières, en superficie de savoir, en -politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et -des exigences de la société actuelle. Là avait commencé -la métamorphose de Garnotelle, encouragée par la bienveillance -de deux ou trois salons français et étrangers, -où les gâteries des femmes l'enhardissaient à prendre -peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait -à ses succès: il plaisait par une beauté brune, un -peu commune et marquée, mais de ce genre qu'aiment -les femmes, une beauté vulgairement souffrante, où de -la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux -malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal, -mettaient ce caractère, qui l'avait fait surnommer par -ses camarades «l'ouvrier malsain». Dans ce physique, -le monde ne voulait voir que le tourment de la pensée, -les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité. -Et pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure -rêvée, une poétique incarnation du pittoresque et romanesque -personnage qui peint avec son cœur et sa santé; -il était ce malheureux céleste:—l'<i>artiste</i>!</p> - -<p>A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une -famille française, il était entré dans un monde de femmes -du haut commerce et de la haute banque, un monde orléaniste -de femmes sérieuses, intelligentes, cultivées, -mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion -publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. -Il trouva là de puissantes protectrices, supérieures -à la banalité, ardentes et remuantes dans l'amitié, mettant -leur activité et leur dévouement d'esprit au service -des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux, de -leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt, -l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite -gloire de leur cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes -et tout le profit de ces liaisons pures, de ces attachements, -de ces adoptions qui finissent par laisser tomber -sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une -bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses -prières, ses intrigues, tout ce que peut une femme à -l'époque du Salon pour le lancement d'un succès.</p> - -<p>En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans -quelques salons de la haute aristocratie étrangère, où -il rencontrait de grands noms avec lesquels il pouvait -peser sur le ministère, des femmes au désir despotique, -habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient -perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était -pour Garnotelle une récréation et un délassement, que -ce monde aimant le plaisir, la liberté, les artistes. Il s'y -sentait entouré de la naïve admiration des étrangers -pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français, -l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient -avec la vivacité de l'ingénuité ravissante des -coquetteries russes. On le choyait, on l'enguirlandait. -Il était le cornac des plaisirs, la fête des soirées, l'invité -annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient, se -l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles -gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa -vanité jusqu'au fond. Il était là comme dans une délicieuse -atmosphère d'enchantement amoureux. On ne le -voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la tête -à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux -robes, toujours dans une intimité d'aparté, dans une -pose d'enfant gâté, discret, étouffant de petits rires, des -demi-paroles, des chuchotements, ce qui bruit tout bas -autour d'un secret, d'une confidence, avec de petites -mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration, -tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un -bras, d'un pied, qui touchait les femmes comme le platonisme -et le soupir d'un amour qui leur aurait fait la -cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de -plaire et de paraître amusant avec un rien de cet esprit -que tout peintre ramasse dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il -de l'achat d'un de ses tableaux par quelques gros -banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait -dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais -les experts, les familiers, le médecin même pour lui, -travaillant à forcer la main au Million.</p> - -<p>Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé -que tout ce qu'il pouvait avoir à demander au gouvernement -serait emporté par des exigences de jolies femmes, -ou des transactions de femmes influentes, Garnotelle qui, -sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de -la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque -dangereux, de passer pour un ami du gouvernement. Il -ne se montrait pas aux soirées officielles, boudait les -avances, jouant la réserve et la froideur d'un homme -appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines.</p> - -<p>Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite. -Avec son nom et sa position, il sollicitait de l'aider -dans ses travaux; il s'offrait à lui peindre des fonds, des -<i>à -plats</i>, à lui couvrir des ciels, des terrains, à lui poncer -des draperies «pour se dévouer et apprendre», disait-il. -Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour -où il y avait exposition chez lui. Et devant le tableau, -dont il semblait ne pas oser s'approcher de trop près, il -restait à distance respectueuse, plongé dans une muette -contemplation. Dans ce genre d'admiration accablée, -écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité -du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les -spasmes, les lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes -entrecoupés, il avait imaginé une invention sublime, -et qui avait attaché à son avenir la protection -du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé -devant «l'œuvre» un silence morne; puis, rentré chez -lui, il avait écrit au maître une lettre où il laissait naïvement -échapper son découragement, se disait désespéré -par cette perfection, cette grandeur, cette pureté, qui -lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque la -force de travailler encore; et faisant répandre par ses -amis le bruit de son découragement, il avait attendu, -cloîtré dans son atelier, jusqu'à ce qu'une lettre du maître -relevât son courage avec des éloges, l'encourageât à vivre -et à peindre.</p> - -<p>De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus -de cette société de l'<i>Oignon</i>, réunissant et reliant -les anciens prix de Rome avec deux grands dîners annuels -et quelques petits dîners subsidiaires, dans cette -espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on -se passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut, -entre la poire et le fromage, entre les pièces de vers en -l'honneur des gloires académiques et des satires contre -les autres gloires.</p> - -<p>Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas -les critiques de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait -pas et tenait à distance ceux qu'il rencontrait dans les -salons avec une poignée de main qui leur tendait seulement -le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de -réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart -des feuilletons parlaient de son talent.</p> - -<p>Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent -de ses portraits, renté par l'argent de son atelier, -un atelier aristocratique de jeunes et riches étrangers -payant cent francs par mois, et s'engageant pour six -mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé dans -ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le -Garnotelle des chemises brodées et des parfums à base -de musc, n'ayant plus rien de son passé que ses longs -cheveux, qu'il gardait comme une auréole d'artiste, Garnotelle -se montrait parfois enveloppé d'une vague tristesse. -Il paraissait avoir le noble et solennel fond de -souffrance d'un homme éloigné «de l'objet de son -culte». Il se plaignait à demi-mot de n'être plus là où -étaient ses regrets et son amour; et de temps en temps, -il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard -d'aspiration religieuse, une:—«Chère Rome, où -es-tu?»—qui apitoyait autour de lui un public d'imbéciles -sur cette pauvre âme sombre d'exilé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVI</h2> - - -<p>Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de -ces contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés. -La bataille autour de ses tableaux, de son nom, -de son Orient, ce soulèvement de colères soudaines et -d'ennemis inconnus lui donnaient la surexcitation de la -lutte, le poussaient à la volonté d'une grande chose, -d'une de ces œuvres qui arrachent au public la pleine -reconnaissance d'un homme.</p> - -<p>On ne le connaissait que par les côtés de coloriste -pittoresque. Il voulait se révéler avec les puissantes qualités -du peintre; montrer la force et la science du dessinateur, -amassées en lui par des études patientes et -acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis -l'accent et la signature de sa personnalité.</p> - -<p>Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu -dans un cadre où il pouvait faire mouvoir la grandeur du -corps humain. Le décor de sa scène était un <i>Bain turc</i>. -Sur la pierre moite de l'étuve, sur le granit suant, il -plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un -nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par -une négresse presque nue, les reins sanglés d'une <i>foutah</i> -à couleurs vives. La baigneuse, sur son séant, se -présentait de face. Elle était gracieusement ramassée et -rondissante dans la ligne d'un disque: on l'eût dite -assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains -se croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés -qui dessinaient une anse et une couronne. Sa tête, -penchée, se baissait mollement, avec un chatouillement -d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les -deux contours charmants et contraires de cette attitude -penchée: pressé d'un côté, serré entre le sein et la -hanche, il se tendait de l'autre, déroulait le dessin de -son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de la -baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement -allongée, l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation -d'un balancement. Derrière ce corps ébauché, -sorti de la toile avec du pastel, Coriolis avait massé au -fond des groupes de femmes qu'on entrevoyait dans une -buée de vapeur, dans une aérienne perspective d'étuve -rayée de traits de soleil qui faisaient des barres.</p> - -<p>Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce -tableau. Anatole, qui n'était pas complimenteur et qui -n'avait guère de sympathie pour les sujets orientaux, ne -put retenir, devant la toile achevée:</p> - -<p>—Très-bien, ton corps de femme… c'est ça!</p> - -<p>Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le -compliment qui porte à faux, qui loue une qualité qu'ils -n'ont pas, ou un coin d'une œuvre qu'ils sentent n'être -pas le bon de cette œuvre. Un éloge à côté avait beau -être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des -colères d'enfant.</p> - -<p>—«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste -violent.—Ah! tu trouves que c'est ça, toi?… Ça! mais -c'est d'un commun!… ce n'est pas plus le corps que je -veux… Voilà six semaines que je m'échine dessus… Tu -as bien fait de me dire que c'était bien… Allons! je te -dis, c'est bête… bête comme une académie de parisienne… -et tortillé… Tiens! Il traîne sur les quais une -Vénus de Goltzius… qui a des perles aux oreilles, avec -des colombes qui volent autour… voilà !… Je sentais -bien que c'était mauvais. Mais, attends!</p> - -<p>Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole -essaya de l'arrêter, l'injuria, l'appela «imbécile et -chercheur de petite bête». Coriolis continuait à démolir -sa baigneuse en disant:</p> - -<p>—Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne -la note… C'est dégoûtant maintenant… Il n'y a plus un -corps à Paris… Voyons! voilà six mois que nous n'avons -pu avoir un modèle propre… Une femme qui ait pour -un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop -canaille… où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles? -une espèce finie… Rachel a commencé à les -perdre avec le Conservatoire… Il n'y a plus de modèles! -Ça vous donne deux séances… et puis, à la troisième, -vous rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée -en chien, qui vous dit: «Bonjour!…» Une femme -lancée, plus de pose! Et celles qu'on a encore la chance -d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la pose… -ça n'a pas de tendons… ça ne <i>crispe</i> pas!… ça ne <i>crispe</i> -pas!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVII</h2> - - -<p>L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, -désespéré. Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans -une lueur, sans une trouée de bleu. Une tristesse grise -flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est comme le cadavre -du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à travers -de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur -les choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment -comme dans l'ombre du passé et le voile du -fané. Dans l'atelier, un mélancolique effacement ôte le -rayon à la toile, promène entre les grands murs, une -sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses -lignes à la palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, -dans la main du peintre, les pinceaux par la -pipe.</p> - -<p>Ces jours-là , on voyait à Vermillon des attitudes -paresseuses, engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé -par le malaise de ce vilain temps, ayant comme le -froid de la neige au fond de lui, il se postait près du -poêle, et passait des demi-heures, immobile, en équilibre -sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes -dans ses deux mains. Toute son attention paraissait concentrée -sur le rouge du poêle. La demi-heure passée, il -tournait sa tête sur son épaule, regardait de côté, avec -méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant dans le -cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, -poussait un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et -ne le reconnaissant pas, il paraissait y chercher une seconde -le souvenir de quelque chose de disparu. Puis il -revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans une -espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée, -avec un air confondu, cette espèce de peur de voir le -soleil mort, qu'ont observée les naturalistes chez les -singes en hiver.</p> - -<p>Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait -les pieds, en se pelotonnant près du poêle, se regardait -fumer, entre deux cigarettes essayait de taquiner la -plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon, grave et -préoccupé, repoussait ses agaceries.</p> - -<p>Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche, -quelque coups de brosse, il prenait dans une crédence -une poignée d'albums aux couvertures bariolées, gaufrées, -pointillées ou piquées d'or, brochées d'un fil de -soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché -sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains -dans les cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages -pareilles à des palettes d'ivoire chargées des couleurs de -l'Orient, tachées et diaprées, étincelantes de pourpre, -d'outremer, de vert d'émeraude. Et un jour de pays -féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière, -se levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son -regard entrait dans la profondeur de ces firmaments -paille, baignant d'un fluide d'or la silhouette des êtres -et des campagnes; il se perdait dans cet azur où se -noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail -bleu sertissant les fleurs de neige des pêchers et des -amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis -et d'où partent les rayons d'une roue de sang, dans la -splendeur de ces astres écornés par le vol des grues -voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant -de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord -de ces mers limpides comme le ciel, balançant des danses -sur des radeaux de buveurs de thé; il les oubliait dans -ces champs aux rochers de lapis, dans ce verdoiement -de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de -ces haies efflorescentes qui font un mur avec de grands -bouquets. Devant lui, se déroulait ce pays des maisons -rouges, aux murs de paravent, aux chambres peintes, -à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs miroitants, -éclaboussés, amusés de tous les reflets que font -les vernis des bois, l'émail des porcelaines, les ors des -laques, le fauve luisant des bronzes tonkin. Et tout à -coup, dans ce qu'il regardait, une page fleurissante semblait -un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, -toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement -et la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient -des zigzags de branches, ou bien des gouttes de couleur -pleurant en larmes sur le papier, ou des pluies de caractères -jouant et descendant comme des essaims d'insectes -dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là , des rivages montraient -des plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes -de crabes; une porte jaune, un treillage de bambou, -des palissades de clochettes bleues laissaient deviner -le jardin d'une maison de thé; des caprices de paysages -jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un -volcan sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation, -de l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon -de leur pittoresque. Du fond des bonzeries partaient et -s'évasaient des rayons, des éclairs, des gloires jaunes -palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités apparaissaient, -la tête nimbée de la branche d'un saule, et le -corps évanoui dans la tombée des rameaux.</p> - -<p>Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient -des femmes, les unes dévidant de la soie cerise, les -autres peignant des éventails; des femmes buvant à petites -gorgées dans des tasses de laque rouge; des femmes -interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant -en barques sur des fleuves, nonchalamment penchées -sur la poésie et la fugitivité de l'eau. Elles avaient des -robes éblouissantes et douces, dont les couleurs semblaient -mourir en bas, des robes glauques à écailles, où -flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes -brodées de pivoines et de griffons, des robes de plumes, -de soie, de fleurs et d'oiseaux, des robes étranges, qui -s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de papillon, -tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient -au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant -de la chimérique fantaisie d'un dessin héraldique. Des -antennes d'écaille piquées dans les cheveux, ces femmes -montraient leur visage pâle aux paupières fardées, leurs -yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées -sur des balcons, le menton sur le revers de la main, -muettes, rêveuses, de la rêverie sournoise d'un Debureau -dans une pantomime, elles semblaient ronger leur vie, -en mordillant un bout de leur vêtement.</p> - -<p>Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière -pleine de bouquets, des oiseaux d'or becquetant des -fruits de carmin,—quand tombait, dans ces visions du -Japon, la lumière de la réalité, le soleil des hivers de -Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVIII</h2> - - -<p>—La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent! -les correspondances!… Personne n'a de correspondance?</p> - -<p>—Tiens! tu fais très-bien la charge,—dit Anatole, -étonné d'entendre faire une imitation au grave Coriolis.</p> - -<p>—… Et l'omnibus repart… Une suite de malechances -ce soir-là … Un mauvais dîner chez Garnotelle… de la -pluie, pas de voitures, et l'omnibus!… C'est peut-être -l'habitude qui me manque… mais je trouve ça mortel, -l'omnibus… cette mécanique qui fait semblant d'aller et -qui s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui -vont plus vite que la voiture… Et puis rien que l'odeur!… -Ça sent toujours le chat mouillé, un omnibus!… Enfin, -je m'embêtais… J'avais fini d'épeler les annonces qu'on -a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine Collas… -Je regardais stupidement des maisons, des rues, de -grandes machines d'ombre, des choses éclairées, des -becs de gaz, des vitrines, un petit soulier rose de femme -dans une montre, sur une étagère de glace, des bêtises, -rien du tout, ce qui passait… J'en étais arrivé à suivre -mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées, -l'ombre des gens de l'omnibus qui recommence éternellement… -une série de silhouettes… Pas un bonhomme -curieux… tous, des têtes de gens qui vont en omnibus… -Des femmes… des femmes sans sexe, des femmes à paquet… -Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il -n'y avait plus qu'une place au fond… Zing! une voyageuse… -complet! J'avais en face de moi un monsieur -avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un journal… -Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes… -Ça me fit tourner les yeux sur la femme qui venait de -monter… Elle regardait les chevaux par-dessous la lanterne, -le front presque contre la glace de la voiture… -une pose de petite fille… l'air d'une femme un peu gênée -dans un endroit rempli d'hommes… Voilà tout… Je regardai -autre chose… As-tu remarqué, toi, comme les -femmes paraissent mystérieusement jolies en voiture, le -soir?… De l'ombre, du fantôme, du domino, je ne sais -pas quoi, elles ont de tout cela… un air voilé, un empaquetage -voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et -qu'on ne voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, -avec ces lumières qui leur battent sur les traits, tous ces -demi-reflets qui leur flottent sous le chapeau, ces grandes -touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur jupe -même remuante d'ombres…—La Madeleine! le boulevard! -la Bastille! Pas de correspondance!…—Tiens! -elle était comme ça… tournée, regardant, un peu baissée… -La lueur de la lanterne lui donnait sur le front… -c'était comme un brillant d'ivoire… et mettait une vraie -poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des -cheveux floches comme dans du soleil… trois touches de -clarté sur la ligne du nez, sur un bout de la pommette, -sur la pointe du menton, et tout le reste, de l'ombre… -Tu vois cela?… Très-charmante cette femme… et c'est -drôle, pas Parisienne… Des manches courtes, pas de -gants, pas de manchettes, la peau des bras… une toilette, -on n'y voyait rien dans sa toilette… et je m'y connais… -une tenue de grisette et de bourgeoise, avec quelque -chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était -pas de l'une et qui n'était pas de l'autre…—Auteuil! -Bercy! Charenton! le Trône! Palais-Royal! Vaugirard! -n<sup>o</sup> 17! n<sup>o</sup> 18! n<sup>o</sup> 19!…—Ici, une éclipse… elle a tourné -le dos à la lanterne… sa figure en face de moi est une -ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité… plus -rien, qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et -sur un bout de son oreille où pend un petit bouton de -diamant qui jette un feu de diable… L'omnibus va toujours -son train… Le Carrousel, le quai, la Seine, un pont -où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard… puis -des rues noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui -repassent à la chandelle… Je ne la vois plus que par -éclairs… toujours sa pose… son oreille et le petit diamant… -Et puis tout à coup, au bout de cette vilaine rue -du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur… -Mon cher, elle a passé devant moi avec une marche, des -gestes de statue, paroles d'honneur… Et ce n'est pas -facile d'avoir du style, une femme, en omnibus… Je ne -l'ai un peu vue qu'à ce moment-là … elle m'a paru avoir -un type, un type… Elle est entrée dans un sale magasin -où il y a en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué.</p> - -<p>—Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors?</p> - -<p>—Ah! le numéro, je n'en sais rien.</p> - -<p>—Un magasin de vieux neuf, enfin!… Brune et des -yeux bleus bizarres, ta femme, n'est-ce pas?…</p> - -<p>—Je crois…</p> - -<p>—Oh! elle est bonne! C'est la Salomon…</p> - -<p>—Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me -semble, je me souviens, dans le temps, qui nous apportait -de la parfumerie…</p> - -<p>—Ça, c'est la mère… qui a fait des enfants, des bottes… -tous qui posent… la mère au magasin, à la brocante… -Elle, c'est la fille, c'est sa dernière… une dix-huitaine -d'années… Ton affaire, au fait… Serin que je -suis! je n'y avais pas pensé… Manette… Manette Salomon…</p> - -<p>—Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de -venir lundi, tiens… Je verrai si elle me va…</p> - -<p>—Parfaitement… Ah! plus de papier… Voilà la lettre -de mort de Paillardin… Je prends la page blanche… Oui -c'est au 27 ou au 29… La mère lui remettra… Je crois -qu'elle ne demeure plus avec elle…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIX</h2> - - -<p>Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit -le lendemain et les autres jours de la semaine: -elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne fit rien dire. Coriolis -se décida à chercher un autre modèle.</p> - -<p>Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce -qui se présentait à son atelier, les poseuses d'occasion -et de misère, jusqu'à une pauvre femme qui monta sur -la table en costume d'Ève, avec son chapeau, son voile -et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces galbes -de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait; -et, découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse -rencontre pour trouver l'inspiration de nature qu'il -voulait, il lâcha sa figure principale et se mit à retravailler -le reste de son tableau.</p> - -<p>Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, -avec une soirée vide devant eux, Anatole tomba en arrêt -devant l'affiche d'un grand bal à la salle Barthélemy.</p> - -<p>—Tiens!—dit-il,—c'est le Carnaval des juifs… si -nous y allions?</p> - -<p>Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la -fête de la <i>Pourime</i>,—le vieil anniversaire de la chute -d'Aman et de la délivrance des Juifs par Esther,—était -célébrée par un bal public.</p> - -<p>Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi -ça», de vieilles vestes de débardeur couleur -de raisin de Corinthe usé, sautaient au milieu des paletots -et des redingotes. La famille et l'honnêteté apparaissaient -çà et là par places, sur les côtés de la danse, dans -des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de -mauvais allemand, un patois demi-français sonnant de -consonnes tudesques, dans les files de vieilles femmes -branlant de la tête à la mesure de la musique, les mains -posées à plat sur les genoux avec la rigidité de statues -d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le -gradin de la banquette, souriant et dansant des yeux, en -remuant à demi les bras. C'était un bal qui ressemblait, -au premier aspect, à tous les autres bals parisiens, où -le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux ou -trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère. -Cette foule, pareille de surface et d'ensemble à toutes -les foules, ces hommes, ces femmes sans particularité -frappante, habillés des costumes, des airs de Paris, et -tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son -œil de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore -visible, les traits d'origine, la fatalité de signes où -survit la race. Il remarqua des visages brouillés, sur lesquels -se mêlait la coupe fière de profil des peuples de -désert à des humilités louches de commerces douteux -de grande ville, des teints plombés tout à la fois par un -ancien soleil et par une réverbération de vieil argent, -des jeunes gens aux cheveux laineux, à la tête de bélier, -des figures à cheveux papillotés, à gros diamant faux -sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment -les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés -de la fièvre du lucre, et des sourires d'Arabes -dans des barbes de crin. Il reconnut, sous les capuchons -et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au plein air -du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars. -C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur -dorée du blé mûr, des chevelures noires et crêpées, des -nez busqués, des ovales fuyant dans des pâleurs ambrées -de joue et de cou où se détachait la coquille rose de l'oreille, -des coins de lèvres ombrées de poil follet, des -bouches poussées en avant comme par un souffle: des -épaules décolletées avaient une ombre de duvet dans -le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux tout rapprochés -du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés -comme de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête -aux cils sans douceur, laissant à nu le noir d'un regard -étonné, parfois vague.</p> - -<p>—Tiens! la Manette…—fit tout à coup Anatole, et -il montra à Coriolis une femme qui regardait de la galerie -d'en haut danser dans la salle. Coriolis aperçut un bras -enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé sur -la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de -profil, un ruban feu nouant des cheveux pris dans une -résille à perles d'acier. Immobile, Manette laissait le bal -venir à ses yeux, avec un air de contentement paresseux -et de distraction indifférente.</p> - -<p>—Eh bien!—dit Coriolis à Anatole—monte lui -demander pourquoi elle n'est pas venue.</p> - -<p>Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques -instants.</p> - -<p>—Mon cher, elle est furieuse… Il paraît que notre -lettre n'était pas signée… Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux -chiens qu'on écrit sans mettre son nom… Et puis, elle -s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas fait l'honneur -d'une feuille de papier à lettre toute neuve… Je -lui ai tout dit pour la radoucir… Enfin, si tu y tiens, -montons là -haut… Tu n'as qu'à lui faire des excuses… -Mets ça sur moi, dis que c'est moi, appelle-moi pignouf… -tout ce que tu voudras!… Au fond, je crois qu'elle a -envie de venir… Il n'y a que sa dignité… tu comprends? -La dignité de mademoiselle!… A la fin, elle m'a demandé -si c'était bien de toi que les journaux avaient parlé…—Et -comme ils montaient le petit escalier qui allait à la -galerie:—Ah! tu vas en voir, par exemple, deux sibylles -avec elle… de vrais enfants de Moïse et de Polichinelle!</p> - -<p>Manette était assise à une table où posaient trois verres -de bière à moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes. -L'une, les yeux troubles et louches, le visage rempli et -gêné par un nez énorme et crochu, avait l'air d'une terrible -caricature encadrée dans la ruche noire d'un immense -bonnet noué sous son menton de galoche; un -fichu de soie, aux ramages de madras, d'un jaune d'œillet -d'Inde, croisait sur son cou décharné. Les yeux, la -bouche, les narines remplis du noir qu'ont les têtes desséchées, -la figure charbonnée comme par le poilu horrible -d'une singesse, l'autre portait, rejeté en arrière -sur des cheveux de négresse, un chapeau blanc de marchande -à la toilette, orné d'une rose blanche; et des effilés -de poils de chèvre pendaient des épaulettes de sa robe.</p> - -<p>Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à -la table des trois femmes qui se serrèrent pour leur -faire place. Coriolis parla à Manette, s'excusa. Manette -le laissa parler sans l'interrompre, sans paraître l'entendre; -puis quand il eut fini, tournant vers lui un de -ces regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de -femme quand ils le veulent, elle le toisa du bout des -bottes jusqu'à la racine des cheveux, détourna la tête, -et, après un silence, elle se décida à lui dire qu'elle voulait -bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le -lundi suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture -sa petite montre pendue à la chaîne d'or qui battait sur -sa robe de soie noire, elle se leva, salua Coriolis, et disparut -suivie de ses deux monstres gardiens.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">L</h2> - - -<p>Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots, -elle commença à se déshabiller lentement, rangeant avec -ordre sur le divan les vêtements qu'elle quittait. Puis -elle monta sur la table à modèle avec sa chemise remontée -contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses -dents le festonnage d'en haut, dans le mouvement -ramassé, pudique, d'une femme honnête qui change de -linge.</p> - -<p>Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes -ont de ces hontes. La créature bientôt publique qui va -se livrer toute aux regards des hommes, a les rougeurs de -l'instinct, tant que son talon ne mord pas le piédestal de -bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une -statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est -plus rien qu'une forme. Jusque-là , jusqu'à ce moment -où la chemise tombée fait lever de la nudité absolue de -la femme la pureté rigide d'un marbre, il reste toujours -un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le -glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux -de sa peau devenant nus un à un, la curiosité de -ces yeux d'hommes qui l'attendent, l'atelier où n'est pas -encore descendue la sévérité de l'étude, tout donne à la -poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui -la fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses -poses. Puis, la séance finie, la femme revient encore, et -se retrouve à mesure qu'elle se rhabille. On dirait -qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise. Et -celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la -vue de sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie -pas attacher sa jarretière.</p> - -<p>C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus -femme, et que pour elle les hommes ne sont plus des -hommes. La représentation de sa personne la laisse sans -gêne et sans honte. Elle se voit regardée par des yeux -d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette, -l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée -qui fait taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus -intimes secrets de sa chair, c'est la contemplation sereine -et désintéressée, c'est l'attention passionnée et absorbée -du peintre, du dessinateur, du sculpteur, devant ce -morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être -pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en -elle, la vie de la ligne qui fait rêver le dessin.</p> - -<p>De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette -défense contre la curiosité des amis, des connaissances -venant visiter un peintre, ces peurs, ces alarmes devant -tous les gens qui ne sont pas du métier, ce trouble sous -ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour -regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une -séance, un corps de femme s'aperçoit qu'il est nu et se -trouve tout déshabillé.—Un jour, dans l'atelier de -M. Ingres, une femme posait devant trente élèves, trente -paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la -table à modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute -la peau, et courant à ses vêtements se couvrir bien vite -tant bien que mal du premier qu'elle trouva: qu'avait-elle -vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin, -par la baie au-dessus de sa tête.</p> - -<p>Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. -Soudain, elle laissa tomber de ses dents desserrées la -fine toile qui glissa le long de son corps, fila de ses -reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba sur -ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un -petit coup de pied, le chassa par derrière ainsi qu'une -queue de robe; puis, après avoir abaissé sur elle-même -un regard d'un moment, un regard où il y avait de -l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux -bras au-dessus de sa tête, portant son corps sur une -hanche, elle apparut à Coriolis dans la pose de ce marbre -du Louvre qu'on appelle le <i>Génie du repos éternel</i>.</p> - -<p>La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des -milliers, des millions de corps qu'elle semble à peine -dégrossir, qu'elle jette à la vie à demi façonnés, et qui -paraissent porter la marque de la vulgarité, de la hâte, -de la négligence d'une création productive et d'une fabrication -banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle -tire, comme un ouvrier écrasé de travail, des peuples de -laideur, des multitudes de vivants ébauchés, manqués, -des espèces d'images à la grosse de l'homme et de la -femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute -cette pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard, -comme pour empêcher de mourir l'exemple du Beau. -Elle prend un corps qu'elle polit et finit avec amour, -avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin être d'art -qui sort des mains artistes de la Nature.</p> - -<p>Le corps de Manette était un de ces corps-là : dans -l'atelier, sa nudité avait mis tout à coup le rayonnement -d'un chef-d'œuvre.</p> - -<p>Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et -un peu penchée, retombait en grappe sur ses cheveux; -sa main gauche, repliée sur son bras droit, un peu au-dessus -du poignet, laissait glisser contre lui trois de ses -doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, -ne posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon -en l'air; l'autre jambe, droite et le pied à plat, portait -l'équilibre de toute l'attitude. Ainsi dressée et appuyée -sur elle-même, elle montrait ces belles lignes étirées et -remontantes de la femme qui se couronne de ses bras. -Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête -aux pieds: l'invisible vibration de la vie des contours -semblait faire frémir tout le dessin de la femme, répandre, -tout autour d'elle, un peu du bord et du jour de son -corps.</p> - -<p>Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et -si pleines, une pareille élégance élancée et serpentine, -une si fine délicatesse de race gardant aux attaches de -la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la fragilité et -la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il -s'oublia à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une -chair de brune, mate et absorbant la clarté, blanche de -cette chaude blancheur du Midi qui efface les blancheurs -nacrées de l'Occident, une de ces chairs de soleil, dont -la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des -ombres d'ambre.</p> - -<p>Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et -si fine, ces passages de ton si doux, si variés, si nuancés, -que tant de peintres expriment et croient idéaliser avec -un rose banal et plat; ils embrassaient ces fugitives -transparences, ces tendresses et ces tiédeurs de couleurs -qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles -apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, -ombrant d'une adorable pâleur les diaphanéités laiteuses -de la chair, tout ce délicieux je ne sais quoi de l'épiderme -de la femme, qu'on dirait fait avec le dessous de -l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches, la -glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, -l'artiste étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, -qui, levés, blanchissaient sur ces cheveux bruns, -ces bras au bas desquels la lumière, entrant dans l'ombre -de l'aisselle, montrait des fils d'or frisant dans du -jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et azurée -de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge -des blondes, et où le bout du sein était de la nuance -naissante de l'hortensia.</p> - -<p>Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la -ligne à peine éclose d'un torse de jeune fille, encore -contenu et comprimé dans sa grâce, à demi mûr, serré -dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un bouton. -Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse, -comme la taille des femmes qui n'ont jamais porté de -corset, lui montrait cette jolie indication molle et sans -coupure, la ceinture naturelle marquée d'un sinus -d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. -De cette taille, son regard allait au douillet modelage, -aux inflexions, aux méplats, à la rondeur enveloppée, à -la douce et voluptueuse ondulation d'un ventre de vierge, -d'un ventre innocent, presque enfantin, sculpté dans sa -mollesse et délicatement dessiné dans le <i>flou</i> de sa chair: -une petite lumière, à demi coulée au bord du nombril, -semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et -le cœur d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y -avait de la convexité d'une coquille et du rentrant d'une -vague, à l'arc des hanches, à ces cuisses charnues, caressées, -sur le doux grain de leur peau, de blancheurs -tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux, -délicats et noyés, cachant si coquettement sous -leurs demi-fossettes l'agrafe des muscles et le nœud des -os, à ces jambes polies et lustrées, qui semblaient garder -chez Manette, comme chez certaines femmes, le -luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces -malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit -pied, maigre et long, l'orteil en avant, les doigts un peu -rosés au bout…</p> - -<p>Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, -Manette à la fin éprouva une sorte d'embarras. Laissant -retomber ses bras et décroisant ses jambes, elle parut -demander à Coriolis de lui indiquer la pose.</p> - -<p>—Nom d'un petit bonhomme!—s'écria Anatole -dans un élan d'admiration, et mettant sur ses genoux -un carton, il commença à tailler un fusain.</p> - -<p>—Tu vas faire une étude, <i>toi?</i>—lui dit Coriolis avec -un «toi» assez durement accentué.</p> - -<p>—Un peu… Je ne t'ai pas dit… un fabricant de papier -à cigarettes… Il m'a demandé une Renommée grandeur -nature… Quatre cents balles! s'il vous plaît.</p> - -<p>Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans -la pose de sa baigneuse, revint à sa place et se mit à -travailler. De temps en temps, il s'arrêtait, tirait et -froissait sa moustache, regardait de côté Anatole, auquel -il finit par dire:</p> - -<p>—Tu es assommant avec ton tic!… Tu ne sais pas -comme c'est nerveux…</p> - -<p>Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois -qu'il peignait ou dessinait, de se mordiller perpétuellement -un bout de la langue qu'il avançait à un coin de -la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.</p> - -<p>—Je vais te tourner le dos, voilà tout…</p> - -<p>—Non, tiens, laisse-moi… va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui… -je ne sais ce que j'ai… j'ai besoin d'être -seul pour faire quelque chose…</p> - -<p>Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se -promener pendant la séance de Manette: il avait pris -son parti de faire sa Renommée «de chic».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LI</h2> - - -<p>—Qu'est-ce que tu as fait hier?—disait un matin à -la fin du déjeuner Coriolis à Anatole.</p> - -<p>—Hier, j'ai été au Père-Lachaise.</p> - -<p>—Et aujourd'hui?</p> - -<p>—Ma foi, je pourrais bien y retourner… je trouve ça -très-amusant comme promenade…</p> - -<p>—Ça ne te fait pas penser à la mort?</p> - -<p>—Oh! à celle des autres… pas à la mienne…—fit -Anatole avec un mot dans lequel il était tout entier.</p> - -<p>Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent -se perdre dans la fumée de sa pipe; puis il lui échappa, -comme s'il pensait tout haut:</p> - -<p>—Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois… Je -n'en ai pas encore vu une comme ça…</p> - -<p>Et se tournant vers Anatole:</p> - -<p>—Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à -ce qu'elle soit tombée dans votre pose… Et une fois -qu'elle y est, c'est superbe!… on bûcherait deux heures, -qu'elle ne bougerait pas… C'est qu'elle a l'air de porter -un intérêt à ce que vous faites… Oh! mon cher, c'est -étonnant… Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas… Il y -a des riens… un mouvement de lèvres, un geste… On -est nerveux… il vous passe des inquiétudes dans le -corps… Enfin, ça se voit… Eh bien! cette mâtine-là , -quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait l'air -aussi ennuyé que ma peinture… Et puis quand j'ai commencé -à m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà -qu'elle a eu un air content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait… -Tiens! je vais te dire quelque chose de stupide: -on aurait dit que sa peau était heureuse!… Vrai! -je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me -semblait qu'elle était chatouillée là où je donnais un -coup de pinceau… Une bêtise, je te dis… quelque chose -de bizarre comme le magnétisme, le courant de caresse -d'un portrait à une figure… Et puis, à chaque repos, si -tu avais vu sa comédie!… Tiens, comme ça… son jupon -à demi passé, la chemise serrée à deux mains sur sa -poitrine, en tas, comme un mouchoir de poche… elle -venait regarder avec une petite moue, en se penchant… -Elle ne disait rien… elle se regardait… une femme qui -se voit dans une glace, absolument… Et quand c'était -fini, elle s'en allait avec un mouvement d'épaules content… -Elle venait toujours les pieds dans ses petits souliers, -sans mettre les quartiers… C'est très-gentil les -femmes qui boitent, qui clochent, comme ça… Une -drôle de femme tout de même!… Quand je la fais déjeuner, -elle me parle tout le temps des tableaux où elle -est, de ce qu'elle a posé… Oh! d'abord, elle n'aurait -donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes -après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres… -Là -dessus, il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! -Elle est d'une jalousie sur ces questions-là … et -éreinteuse! Je t'assure que c'est amusant de l'entendre -abîmer ses petites camarades… Elle en fait des portraits! -Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les -échigner!… c'est très-malin ça… Oh! une vraie vanité… -C'en est comique… D'abord, c'est toujours elle qui a -trouvé le mouvement… Elle est persuadée que c'est son -corps qui fait les tableaux… Il y a des femmes qui se -voient une immortalité n'importe où, dans le ciel, dans -le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un… -elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça… -L'autre jour, sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un -dessin de draperie… Je l'arrange sur elle… je la vois -qui fait une tête… une tête! Figure-toi une reine qu'on -insulte!… Moi, je ne comprenais pas d'abord… Et puis -c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de me dire: -Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, -moi? Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos -cinq francs… Et avec cela elle posait si mal, et une figure -si maussade… j'ai été obligé d'y renoncer… Il -faudra que j'en prenne une autre pour les draperies… -Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça, -qu'elle n'avait pas osé me le dire… Et si tu savais de -quel ton elle m'a dit: <i>pour ça</i>!… Elle trouvait que je -lui avais manqué, positivement… J'étais pour elle un -homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de -Milo!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LII</h2> - - -<p>Ce jour-là , Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre. -Il devait dîner dehors et ne rentrer que fort -tard, s'il rentrait.</p> - -<p>Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café -de Fleurus.</p> - -<p>Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin -du jardin du Luxembourg, était alors une espèce de -cercle artistique fondé par Français, Achard, Nazon, -Schulzenberger, Lambert, et quelques autres paysagistes, -auxquels s'étaient joints des peintres de genre et d'histoire, -Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée -de peintures par les habitués et ornée d'une figure -de la grande Victoire entourée de l'allégorie de ses -amours, un dîner des vendredis s'était organisé sous le -nom de <i>Dîner des grands hommes</i>. Le dîner, restreint -d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des -médecins, à des internes d'hôpitaux, avait bientôt été -égayé par la surprise d'une loterie, tirée à chaque dessert, -et imposant au gagnant l'obligation de fournir un -lot pour le dîner suivant. De là , une succession de lots -d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins -et de pots de chambre à œil, de bronzes et de clysopompes, -de tableaux et de bonnets grecs, une tombola -de souvenirs et mystifications qui faisaient éclater chaque -fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait: elle -arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du -retour de la colonie pompéienne, après la fermeture de -la <i>Boîte à thé</i>, cet essai de phalanstère d'art, sur les -terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs, licencié, -dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres. -Ce dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une -sorte de club gai, spirituel, où la cordialité se respirait -dans une réunion de camarades et de gens de talent. -Anatole y venait souvent; Coriolis y apparaissait quelquefois.</p> - -<p>—Imaginez-vous—disait un des habitués—imaginez-vous!… -il m'est tombé une fois un bourgeois qui -m'a dit: «Monsieur, je voudrais être peint sous l'inspiration -du Dieu…—Comment, sous l'inspiration du -Dieu?—Oui… après avoir entendu Rubini… J'aime -beaucoup la musique… Pourriez-vous rendre cela?…» -Vous croyez que c'est tout? Quand je l'ai eu peint, sous -l'inspiration du Dieu, il m'a amené son tailleur… Oui, -il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la piqûre -de son gilet!… Non, on ne saura jamais combien -ils sont bêtes les bourgeois!</p> - -<p>Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait -son anecdote, son mot, son trait; et chaque nouveau -récit était salué par des hourras, des risées, des grognements, -des rires enragés, une sauvagerie de joie qui -avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru -entendre toutes les haines instinctives de l'art, tous les -mépris, toutes les rancunes, toutes les révoltes de sang -et de race du peuple des ateliers, toutes ses antipathies -foncières et nationales se lever dans un <i lang="la" xml:lang="la">tolle</i> furieux -contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans -cette Fosse aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!—Et -toujours revenait le refrain:—Non, non, ils sont -trop bêtes, les bourgeois!</p> - -<p>—Tiens!—fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui -laissait voir un air mal dissimulé de mauvaise humeur.</p> - -<p>—C'est toi?—lui dit-il.—Qu'est-ce que tu prends?</p> - -<p>—Rien…</p> - -<p>Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une -mesure de colère sur le marbre de la table, à côté -d'Anatole.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as?—lui demanda Anatole au -bout de quelques instants.</p> - -<p>—Ce que j'ai?… J'étais avec une femme à la porte -Saint-Martin… Elle m'a quitté à dix heures… pour être -rentrée à dix heures et demie… parce qu'elle tient à la -considération de son portier! Comprends-tu? Voilà !</p> - -<p>—Elle est drôle!… Qui ça donc?—fit Anatole.</p> - -<p>Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion -engagée à la table à côté, il étonna le café par -une défense passionnée de la <i>momie</i>, des éclats de voix -terribles, une argumentation agressive et violente, un -accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il -abîma le <i>bitume</i> comme un ennemi personnel, comme -quelqu'un sur lequel il aurait voulu se venger; et il -laissa son défenseur, l'inoffensif et placide Buchelet, -étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à Coriolis, -d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse, -montée tout à coup dans la parole de son contradicteur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIII</h2> - - -<p>Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole, -revenant de chez le marchand de couleurs Desforges, -et surpris, dans le Palais-Royal, par une ondée -de printemps, se promenaient sous les galeries, en -attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux tours; -puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se -mit à regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé.</p> - -<p>La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, -pénétrante, fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure -de ce bleu violet avec lequel la peinture imite la -transparence du gros verre. Dans ce jour de neutre alteinte -liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de -lumière blanche, et le blanc qui habillait des enfants -avait la douceur diffuse d'un rayonnement. La soie des -parapluies tournant dans les mains jetait çà et là un -éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les -branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme -des coups de pinceau, des touches printanières semant -des frottis légers de cendre verte. Et dans le fond, le -jardin, les passants, le bronze rouillé de la Chasseresse, -la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient, s'estompant -dans un lointain mouillé, trempant dans un -brouillard de cristal, avec des apparences molles d'images -noyées.</p> - -<p>Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son -compagnon planté là et ne bougeant pas, essaya de jeter -quelques mots dans sa contemplation: Coriolis ne parut -pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le bras, -l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde, -à un passage de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, -et laissa encore tomber dans le silence les -paroles d'Anatole.</p> - -<p>—Ah çà ! mon cher,—lui dit au bout de quelque -temps Anatole impatienté,—sais-tu que tu me fais -l'effet d'un homme qu'on met dedans?</p> - -<p>—Moi?—dit Coriolis.</p> - -<p>—Toi-même… avec cette petite… Mais Buchelet lui -a plu à la quatrième séance! Buchelet! juge!</p> - -<p>—Il n'y a pas que Buchelet,—fit Coriolis.</p> - -<p>—Ah!—fit Anatole en le regardant. Alors quoi?</p> - -<p>—Alors… alors…—dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant -avec l'effort d'un homme habitué à garder ses -pensées, à refouler ses émotions, à se renfoncer le cœur -dans la poitrine,—alors… tiens, laisse-moi tranquille, -hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.</p> - -<p>Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait -été aussi vite et aussi facilement heureux que le petit -Buchelet. Mais ce caprice, qu'il croyait user en le satisfaisant, -s'était enflammé, une fois satisfait. Il s'était -changé en une sorte d'appétit ardent, irrité, passionné, -de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait -devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de -ce corps public qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait -en ne voulant pas les voir, les yeux des autres. Des colères -auxquelles ses amis ne comprenaient rien, l'animaient -contre ceux qui avaient fait poser cette femme -avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux -avec une injustice rancunière, comme des gens qui, en -lui prenant d'avance pour leurs figures un peu de la -beauté de cette femme, l'avaient trompé dans leurs tableaux.</p> - -<p>Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre -tous les jours, à la tenir dans son atelier, sans en avoir -besoin, et, en travaillant à peine d'après elle: il lui -payait des séances où il ne donnait que quelques coups -de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite aperçue -de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation; -elle avait inventé des prétextes, manqué des rendez-vous -de Coriolis, pour aller chez d'autres artistes qu'elle voyait -travailler vraiment et s'inspirer d'après elle. Et c'est -alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice dont -le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le -tourment, ce supplice d'un homme tenant à une femme -possédée par les regards du premier venu.</p> - -<p>—Oui, voilà ,—fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans -le roulement de la voiture, au bout de toutes ses pensées, -et comme s'il les avait confiées à Anatole,—voilà …—et -il se retourna nerveusement vers lui sur le coussin -du fiacre.—Un mari qui voudrait empêcher sa -femme de se décolleter pour aller dans le monde, eh -bien! ça lui serait encore plus facile qu'à moi d'empêcher -Manette d'ôter sa chemise pour se faire voir…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIV</h2> - - -<p>Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire -habiter avec lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses -promesses. Devant les propositions qu'il lui avait faites, -le bonheur de femme qu'il lui avait offert, un large -entretien, une vie choyée, la haute main sur l'intérieur, -le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été -étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse -tant qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter -son «petit chez elle», le petit chez elle qu'elle -s'était arrangé avec l'argent de son travail. En tout, elle -avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de liberté. -Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le -droit de pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission -même des choses dont on n'a pas envie. C'était une de -ces petites natures ombrageuses qui gardent un caractère -de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de main qui -se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer -devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, -d'instincts libres et courants, qui ne voudrait pas entrer -dans une belle cage.</p> - -<p>Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, -Coriolis ne voyait aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait -n'avoir aucune prise sur ce singulier caractère de -femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à lui, il -n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche -auprès de la fille, la ressource de la griser de luxe, de -plaisir, et de tout ce qui asservit à un homme les coquetteries -et les sensualités d'une maîtresse. Manette -n'avait point les petits sens friands de la femme. De sa -race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, -une espèce d'indifférence pour le boire et le -manger. De coquetterie, elle ne connaissait que la coquetterie -de son corps. L'autre lui manquait absolument. -Par une étrange exception, elle était insensible aux -bijoux, à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur -la femme. Maîtresse de Coriolis, elle avait gardé sa mise -modeste de petite ouvrière honnête, de grisette. Elle -portait des robes de laine, de petits châles malheureux -en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes -aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent -d'ordinaire la maigreur des trotteuses de magasin. -La toilette d'ailleurs lui allait mal: la mode faisait sur -son admirable corps de faux plis comme sur un marbre. -Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une -robe de soie: Manette le remerciait, emportait la robe -chez elle, et la serrait en pièce dans une armoire.</p> - -<p>Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement -défaut. Elle était paresseuse à désirer les distractions. -Elle n'aimait ni le plaisir, ni le spectacle, ni le -bal. L'étourdissement, le mouvement, la vie fouettée -dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui paraissaient -une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne -l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle -était toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions -pas?» Sa nature apathique et sans fantaisie se contentait -de goûter une espèce de tranquille bonheur stagnant. -Il semblait qu'il y eût en elle un peu de l'humeur casanière -et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent -et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. -Vivre sur place, sans remuer, dans une sérénité de -bien-être physique, dans l'harmonieux équilibre d'une -pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur -la peau, c'était toute sa félicité,—une félicité qu'elle -pouvait se payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir -besoin de Coriolis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LV</h2> - - -<p>Créole, Coriolis avait le cœur et les sens du créole.</p> - -<p>Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, -délicate, raffinée, mettant dans les soins de leur corps, -leurs parfums, l'huile de leurs cheveux, leur toilette, -une recherche qui dépasse les coquetteries viriles et les -sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits -de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se -nourrissant d'excitants et de choses sucrées, il y a, en -dehors des mâles énergies et des colères un peu sauvages, -une si grande analogie avec la femme, de si intimes -affinités avec le tempérament féminin, que l'amour -chez eux ressemble presque à de l'amour de femme. -Ces hommes aiment, plus que les autres hommes, avec -des instincts d'attachement et d'habitude tendre, avec -le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une -espèce de besoin d'être caressés, enveloppés continûment -par l'amour, de s'enrouler autour de lui, de se -tremper dans ses lâches douceurs, de s'y perdre, de s'y -fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle -servitude heureuse.</p> - -<p>De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole -à la vie qui mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du -concubinage. Coriolis n'y avait pas échappé. Presque -toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues des -chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant -cette vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce -qu'il connaissait tant: un modèle!</p> - -<p>Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle, -et qu'il n'avait point connue avec ses autres maîtresses. -A son amour se mêlait l'amour de sa vie, l'amour de -son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il aimait cette -femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, -pour un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait -comme s'il entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses -du dessin et de la couleur d'un peintre dont la -rencontre providentielle met dans les tableaux des maîtres -un type nouveau de l'<i>éternel féminin</i>. Il l'aimait pour -sentir devant elle une inspiration et une révélation de -son talent. Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet -Idéal de nature, cette matière à chefs-d'œuvre, cette -présence réelle et toute vive du Beau que lui montrait sa -beauté.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVI</h2> - - -<p>A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, -Coriolis finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter -avec lui. Il fut heureux de cette victoire comme d'une -conquête de sa maîtresse. Il tenait maintenant sa vie. -Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, sous ses -yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à -toute heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage -avec le domicile l'existence de son amant.</p> - -<p>Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant -chez lui, ne voulut pas donner congé de son petit logement -de la rue du Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait -là , de sa part, une idée de méfiance, une réserve de sa -liberté, la garde d'un pied-à -terre, la menace de ne pas -rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore -pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte -de le nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle -allait y passer une journée chaque semaine. Mais quoi -qu'il fît, il ne put la décider à l'abandon de ce caprice.</p> - -<p>Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait -détachée de ses habitudes, de son intérieur. Il l'avait -rapprochée de lui par une intime communauté de vie; -mais toujours quelque chose de cette femme qu'il serrait -contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. -Son corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de -l'art. Quand il avait essayé d'obtenir d'elle le sacrifice -de ne plus se montrer, le renoncement à l'orgueil d'être -nue et belle devant des hommes qui peignent, elle lui -avait simplement dit que cela était impossible; et son -regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain -d'un artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il -avait voulu exiger, menacer: elle s'était redressée -comme une femme prête à un coup de tête; et devant -le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en ébouriffant -méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une -passe rapide des mains, Coriolis avait reculé. Alors -l'hypocrisie de sa jalousie s'était rejetée sur de misérables -petits moyens de mauvaise foi, des exclusions de tel ou -tel peintre, des camarades qu'il connaissait et chez lesquels -il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses -en défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au -ridicule de ne plus lui permettre que quelques vieillards -de l'Institut. Puis, las de ces ruses indignes de lui, il -éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses fausses -hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son -cœur saignait; et l'enveloppant de supplications, de -paroles brûlantes, de baisers où passait la rage de ses -colères et de ses souffrances, il lui demandait que ce fût -fini.</p> - -<p>Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. -Tout en continuant obstinément à poser, et à poser où -il lui plaisait, elle montrait une espèce d'apparente condescendance -pour ses exigences, paraissait leur céder, -lui faisant des promesses, comme à ce que demande un -enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait -les jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.</p> - -<p>Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait -une obsession le prenait tout à coup. Il arrivait tout -courant dans l'atelier d'une connaissance où il supposait -qu'elle était, et refermant sur son dos la porte comme -un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette, -il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, -furetait, cherchait, et quand il avait tout vu sans rien -trouver, il se sauvait, pour aller faire sa visite chez un -autre peintre. Sa manie était connue, et l'on n'en riait -même plus. De basses envies de savoir le prenaient: il -pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on -lui avait parlé, qui suivent une femme pour cinq francs -donnés par un mari qui soupçonne. Dans des ateliers de -camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des esquisses -qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au -milieu du front, et devant lesquels il restait dans une -absorption rageuse. L'un d'eux avait eu la délicate pitié -de le comprendre; et il avait retiré une étude que -Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait douloureusement, -avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres -murs d'autres études que cette étude, pour tourmenter -le regard de Coriolis et lui jeter à la face la publicité de -sa maîtresse. Il la retrouvait partout, toujours, et même -où elle n'était pas; car peu à peu c'était devenu chez lui -une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir la -voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle -n'avait pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, -finissaient par ne lui montrer que ce corps, et -toutes les nudités peintes des autres femmes le blessaient, -comme si elles étaient la nudité de cette seule -femme.</p> - -<p>Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. -Il ne l'avait pas surprise, personne ne le lui avait -dit. Tous ses amis, autour de lui, gardaient le secret de -sa maîtresse. Mais quand il lui disait à elle: «Tu as -posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui lui -donnait envie de la tuer,—et qu'il aimait encore mieux -qu'un oui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVII</h2> - - -<p>Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait -de dîner. Aussitôt le dessert servi, elle se leva de -table, alla dans sa chambre, revint avec son châle et son -chapeau. Coriolis crut voir je ne sais quelle recherche -dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était neuf.</p> - -<p>Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se -dit: «Elle va me le dire».</p> - -<p>Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau, -chiffonnait son nœud de rubans, lissait d'un coup -de doigt ses cheveux sur une tempe, faisait ce joli mouvement -de corps des femmes qui regardent, en se retournant, -si leur châle, dont elles rebroussent la pointe -du talon de leurs bottines, tombe bien.</p> - -<p>Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle, -et toutes sortes de pensées lui traversaient la cervelle.</p> - -<p>Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette -idée: «Où va-t-elle?»</p> - -<p>Il attendait que Manette eût fini.—Où vas-tu?—il -avait sa phrase toute prête sur les lèvres.</p> - -<p>Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:—Je -sors,—fit-elle simplement.</p> - -<p>Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il -l'écouta faire dans l'antichambre le bruit de la femme -qui s'en va, parler aux domestiques, tourner une dernière -fois, fermer la porte… Elle était partie.</p> - -<p>Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait -étonné, la reprit, tira deux bouffées, la reposa -sur une assiette, et brusquement saisissant un chapeau, -il se jeta dans l'escalier.</p> - -<p>Manette était à une quinzaine de pas de la maison. -Elle marchait d'un petit pas pressé, d'un air à la fois -distrait et recueilli, ne regardant rien. Elle prit la rue -Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa mère. Elle passa -devant une station de voitures sur la place Saint-André-des-Arts: -elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont Saint-Michel, -le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. -Elle ne se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut -un moment un homme qui se mit à marcher derrière -elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut pas l'air de -l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir -plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta -un bouquet de violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait -cela à un amant; il vit le bouquet chez un homme, -sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette prit la -rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, -la rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes -passaient que Coriolis reconnut pour des juifs, et auxquels -Manette faisait en passant un petit salut. Tout à -coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande -rue en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de -laquelle il y avait un drapeau tricolore, que Coriolis ne -vit pas, elle disparut. Coriolis se lança derrière elle, et, -au bout de quelques pas, il se trouva dans un petit préau -bizarre, un <i>patio</i> de maison d'Orient, une espèce de -cloître alhambresque: Manette n'était plus là .</p> - -<p>Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination -en plein Paris, à quelques pas du boulevard. Il lui -sembla apercevoir une porte avec des points de lumière -dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une salle -d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel -des têtes d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, -psalmodiaient sur de grands livres, avec des voix -de nuit, des chants de ténèbres.</p> - -<p>Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de -Nazareth.</p> - -<p>Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première -femme qu'il aperçut là fut Manette.</p> - -<p>Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, -le cœur léger dans la poitrine, soudainement heureux -du bonheur d'un homme dont une mauvaise pensée -s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu -et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette -demi-nuit, ce bourdonnement murmurant d'un peuple -qui prie, le mystère voltigeant et caressant de ces demi-bruits -et de ces demi-lumières qui, s'accordant, se mariant, -se pénétrant, semblaient chanter à voix basse -dans la synagogue comme une soupirante et religieuse -mélodie de clair-obscur.</p> - -<p>Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire -venant d'en haut, et teinte du bleu des vitraux que -le soir traversait; ils allaient devant eux aux lueurs de -la mourante polychromie effacée des murs assombris et -noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies -scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites -touches de blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur -la laine d'un <i>taleth</i>. Et son regard s'oubliait dans quelque -chose de pareil à la vision d'un tableau de Rembrandt -qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit -dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de -femmes, à ces têtes qui, sous les grands noirs que leur -jetait l'ombre, n'avaient plus l'air de têtes de Parisiennes, -et paraissaient reculer dans l'Ancien Testament. Et par -instants, dans le marmottement des prières, il entendait -se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui -rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains…</p> - -<p>Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en -lui par ce culte, cette langue, qui n'étaient ni son culte -ni sa langue, ces prières, ces chants, ces visages, ce milieu -d'un peuple étranger et si loin de Paris dans Paris -même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord indéterminé -et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion -ne s'était jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours -été jusque-là pour lui comme si elle n'était pas, et comme -s'il ignorait qu'elle fût. C'était la première fois que cette -perception lui venait de voir une juive dans Manette, -qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. -Et avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont -il n'avait pas conscience, à des petits riens de Manette -qui ne l'avaient pas frappé dans le moment, et qui lui -revenaient maintenant. Il se rappelait un petit pain sans -levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un soir, -où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu -de l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, -sans vouloir, jusqu'au coucher du soleil du lendemain, -toucher à rien qui fût du feu.</p> - -<p>Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la -juive, il se dégageait en lui, du fond de l'homme et du -catholique, des instincts du créole, de ce sang orgueilleux -que font les colonies, une impression indéfinissable.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVIII</h2> - - -<p>—Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,—dit Anatole -à Coriolis.—Je crois qu'il avait à te parler… Il -devient puant, sais-tu? Garnotelle… Nous avons eu un -petit empoignement… oh! à la douceur… C'est que c'est -si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!… Quand on -a été comme nous… Tu te rappelles, à l'atelier?… C'est -trop fort!… Il me dit, en s'asseyant, d'un air… tu sais, -d'un air perdu dans des chefs-d'œuvre, avec sa voix languissante: -Est-ce que tu fais toujours de la peinture? -Moi je lui dis: Et toi?… Et puis, je l'attrape, dame! Tu -vas toujours dans le monde?… le Raphaël de la cravate -blanche!… Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme… -Eh bien! vrai, ça y était… une portière séraphique tirant -le cordon du Paradis!…—Tu seras donc toujours -blagueur?—Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi… -il faut bien que je me console…—Et les travaux, -mon pauvre Bazoche?—<i>Son pauvre!</i>… Ah! les travaux…—je -lui dis—par-dessus la tête, mon cher! je -vais prendre des ouvriers… J'ai tous les portraits du Tribunal -de Commerce à faire… des belles têtes!… Et -puis, j'ai une idée de tableau… Si je ne sors pas avec ce -tableau-là ! si je ne tape pas en plein dans le public, -dans le vrai, dans le tien!… On est spiritualiste, n'est-ce -pas? ou on ne l'est pas… Et bien! voilà mon tableau: -c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va -se brûler avec des allumettes chimiques… Il y a son -ange gardien qui est là , qui lui prend les allumettes chimiques -et qui lui donne des allumettes amorphes… -Sauvé, mon Dieu!… Et je peindrai ça avec le cœur, -comme ce que tu peins…—Ah! je l'ai un peu abîmé, -ce poulet sacré de l'Institut! Il était vert… ce qui ne l'a -pas empêché de me dire en s'en allant qu'il était content -de me trouver toujours le même, aussi jeune, le -Bazoche du bon temps…</p> - -<p>—Oh! tu sais, moi, Garnotelle… je n'ai jamais eu -une sympathie bien vive… C'était plutôt à cause de toi, -qui étais lié avec lui… Après ça, il a été très-gentil -pour moi, à l'Exposition… et je ne voudrais pas me -fâcher…</p> - -<p>—N'aie pas peur… tu es un homme bien, toi; tu as -une position… Garnotelle ne se fâchera jamais avec -toi…</p> - -<p>Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la -rentrée de Coriolis: il se remit à lancer avec une sarbacane -des pois secs à Vermillon, qui, tout en haut de -l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à descendre. -Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un -homme qui se vengerait d'une humiliation sur un ami -intime. Le singe grimaçait, menaçait, se secouait sous -les cinglements ainsi qu'une bête mouillée, poussait de -petits cris agacés en montrant les dents,—et sa colère -finissait par avoir la colique.</p> - -<p>Là -dessus, on apporta une lettre à Coriolis.</p> - -<p>—Attention, Manette!… Je parie que c'est d'une -femme,—dit Anatole à Manette qui, pour réponse, fit -un petit haussement d'épaules.</p> - -<p>—Tiens, c'est de lui…—fit Coriolis—de Garnotelle… -Il m'invite à venir voir sa chapelle à l'Église -Saint-Mathurin, qu'on découvre demain…</p> - -<p>—Tu iras?</p> - -<p>—Oui… sa lettre est très-chaude… Je ne peux pas -ne pas y aller… Ça aurait l'air…</p> - -<p>—Très-malin, sa chapelle… Il a senti, à son dernier -envoi de Rome, qu'il n'avait pas assez de reins pour la -grande peinture… celle qu'on risque en pleine exposition -à côté des petits camarades… Comme ça, il a son -petit salon… Et puis, c'est commode… on dit que le -jour est mauvais, que la disposition architectonique vous -a empêché d'être sublime, qu'on a fait plat pour l'édification -des fidèles, et gris pour ne pas faire de tapage -dans le monument. Et puis, pas de public… des amis, -rien que des invités, c'est superbe!… Très-malin, Garnotelle!</p> - -<p>Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte -de la petite église, dans le vieux quartier pauvre étonné, -ébranlé par les voitures bourgeoises et les fiacres versant -près de la grille, au bas des marches, des hommes bien -mis et des femmes en toilette. Dans l'église, sur un des -bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. -On y voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des -personnages de la Fabrique, des vieillards en cravate -blanche, leurs lorgnettes en arrêt sur les pendentifs, des -femmes académiques à cheveux gris, à physique professoral, -et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, -qui semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.</p> - -<p>Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, -lui prit le bras, lui fit voir tous les compartiments -de sa composition, lui demanda son avis, sollicita sa -sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même d'incomplet -dans son œuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques: -Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria -Coriolis de l'attendre, cicérona les dames, revint à -Coriolis. Ils sortirent ensemble. Et, en marchant, Garnotelle -devint cordial, presque affectueux. Il se plaignit -de l'éloignement que fait la vie, du refroidissement de -leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs rencontres. -Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, -un peu brutaux, et comme involontaires, qui entrent au -cœur d'un talent. Il lui indiqua un article élogieux que -Coriolis n'avait pas lu. Il joua l'homme simple, ouvert, -abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis d'avoir à demeure, -auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon d'Anatole, -rappela les légendes de chez Langibout, les farces, -les rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle -qu'il avait été, il le redevint tout à coup.</p> - -<p>Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand -de tabac, et allait les payer. Garnotelle en saisit -un dans la boîte en lui disant:</p> - -<p>—Tu sais, moi, je suis un cochon.</p> - -<p>Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait -l'homme qui avait l'habitude de sauver ses petites avarices -en les tournant en plaisanterie, de devancer et de -parer par une blague la blague des autres, de sauver sa -ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu riche -et gagneur d'argent, disait toujours:—«Moi, tu sais, je -suis un cochon»,—et continuait, en se proclamant un -pingre, à faire bravement dans la vie toutes les petites -économies de la pingrerie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIX</h2> - - -<p>Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la -juive était presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, -perdue, usée au frottement de la vie d'Occident, -des milieux européens, au contact de tout ce qui fusionne -une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant de -toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette -race.</p> - -<p>Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, -une Parisienne. De ses langueurs indolentes, elle se -réveillait quelquefois avec des gamineries. Sa belle tête -brune, par instants, s'animait de l'ironie d'un enfant du -faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il -passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture -de sa figure, des airs de crânerie et de petite résolution -rageuse, le mauvais sourire des méchantes petites têtes -dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de certaines -minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.</p> - -<p>C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans -un portrait qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; -singulier portrait, où, dans un caprice d'artiste, son -premier amant l'avait représentée en gamin, une petite -casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt -sur la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus -une barricade, avec un regard effronté et homicide, -le regard d'un moutard de quinze ans, enragé et -froid, qui cherche un officier pour le <i>descendre</i>. La -peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, -dans la tête, cette femme en blouse, jetée sur les pavés, -et qui semblait le Génie de l'émeute en Titi.</p> - -<p>Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement -le souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait -encore malgré lui, et tout en voulant se le nier, une -ressemblance mauvaise, une expression de quelque -chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre -entre lui et Manette, quand il regardait Manette après -avoir regardé la toile. Il avait essayé vainement de décider -Manette à s'en séparer, à le renvoyer chez sa mère. -Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de faire un -portrait d'elle pour oublier celui-là ; mais toujours s'arrêtant -tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il -lui arrivait de temps en temps encore de les reprendre. Il -s'arrêtait dans l'entrain et la chaleur d'un travail, allait -à une des ébauches, la posait sur la traverse du chevalet, -et la palette à la main, la tête un peu penchée de côté -sur son appui-main, il regardait Manette.</p> - -<p>Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le -front de Manette, un petit front qui fuyait un peu en -haut. Sous des sourcils très-arqués, dessinés avec la -netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les -yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin -desquels coulait le regard, des yeux bleus mystérieux -qui, dans la fixité, dardaient, de leur pupille contractée -et rapetissée comme la tête d'une épingle noire, on ne -savait quoi de profond, de transperçant, de clair et d'aigu. -Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce -rose du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la -joue des juives, cette lueur de rouge en haut des pommettes -pareil au reste essuyé de fard qu'une actrice -s'est posé sous l'œil. Tout ce visage, le front creusant à -la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines -découpées et un peu remontantes, montrait un modelage -ciselé de traits. La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement -retombante aux coins et dédaigneuse, à demi -détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse, -presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux -portraits italiens.</p> - -<p>Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie, -avec ce qu'il y voyait d'un autre pays, d'une autre nature, -le charme paresseux, bizarre et fascinant, de cette sensualité -animale que le baptême semble tuer chez la -femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes -à elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa -main posée sur le dos d'une chaise, le cou allongé et -tout tendu, le regard vague devant elle, elle montrait -des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les -autres femmes montrent des coquetteries de chatte et de -colombe.</p> - -<p>—Ah! toi,—finissait-il par lui dire en reposant sa -palette,—tu es comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles -appellent le «désespoir des peintres!»</p> - -<p>Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LX</h2> - - -<p>Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée. -Elle ne dormait pas encore, mais elle était dans ce premier -engourdissement où la pensée commence à rêver. -Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le -regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas -un mot; et lui tournant le dos, il se mit au coin de la -cheminée à fumer avec cet air qu'a par derrière la mauvaise -humeur d'un homme en colère contre une femme.</p> - -<p>Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant -son cigare au feu, il se leva, s'approcha du lit, empoigna -le bâton d'une petite chaise dorée sur laquelle avaient -coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne -remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui -regardait et rêvait, ces yeux tranquilles et fixes, nageant -à demi dans le bonheur et la paix du sommeil. Sa tête, -un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne de son -visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée -sur la cheminée se mourait sur la douceur de son profil -perdu; ses traits expiraient sous une caresse d'ombre -où rien ne se dessinait que deux petites touches de -lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le dessous -de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle, -le dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant -les dents d'un reflet de perles; et sous les draps, son -corps se devinait, obscur et charmant ainsi que son -visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné -dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour -dormir…</p> - -<p>Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; -puis sa main lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu -tomba cassé sur le tapis.</p> - -<p>Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis -qui n'était pas encore levé, Manette y trouva une photographie -de femme nue—qui était elle,—une carte -qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en saurait -jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la -carte, et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour -être toute prête à partir, à ranger en cachette son linge, -ses affaires.</p> - -<p>Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là , et -ne plus la voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la -parole. Au dîner, il mit le journal devant son verre et -lut en mangeant. Manette attendait, muette, impatiente, -froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements -de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la -moindre contrariété, se chargeait d'implacabilité, avec -tout ce mauvais d'une femme dont elle savait s'envelopper -et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire jaillir -le choc et l'étincelle d'une explication.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui t'a donné cela?—lui dit tout à coup -Coriolis: il rentrait de sa chambre où il avait été chercher -quelque chose, et il lui montrait une petite pièce d'or -qu'il avait ramassée dans le désordre de ses affaires -tirées hors des tiroirs.</p> - -<p>—Je ne sais plus…—répondit Manette.—J'étais -toute petite… Maman me menait dans les ateliers pour -poser les Enfants Jésus… J'étais blonde, à ce qu'il -paraît, dans ce temps-là … Ah! oui… j'ai accroché la -chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre… Alors…</p> - -<p>—C'était moi, ce monsieur-là ,—dit Coriolis.</p> - -<p>—Toi? vrai, toi?</p> - -<p>Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta -un instant sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. -On eût dit qu'elle voyait, avec ses idées d'Orientale, -comme la volonté divine d'une fatalité dans ce lien -de leur passé et ces fiançailles si lointaines de leur -liaison.</p> - -<p>Elle se répéta à elle-même: Lui… Et ses yeux allaient -presque religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de -Coriolis à la pièce d'or, grands ouverts, étonnés et -vaincus.</p> - -<p>Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant -avec une espèce de solennité vers Coriolis, elle lui passa -par derrière les deux bras autour du cou, et lui soulevant -un peu la tête, tout doucement, elle lui mit le baiser -de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:</p> - -<p>—Plus jamais!… C'est promis… plus jamais! pour -personne…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXI</h2> - - -<p>Le tableau du <i>Bain turc</i> était complétement terminé. -Les amis, les connaissances, des critiques vinrent le -voir, et tous admiraient, s'exclamaient. La toile arrachait -des cris aux uns, des lambeaux de feuilleton aux -autres.—«C'était réussi, c'était superbe!… Il faisait -chaud dans le tableau… De la vraie chair… admirable! -C'était dessiné avec du jour… Le fameux coloriste un -tel était enfoncé…»—on n'entendait que cela. Quelques-uns -regardaient pendant un quart d'heure, et allaient -serrer les mains à Coriolis avec une force enragée -qui lui faisait mal aux os des doigts.</p> - -<p>A tous les compliments, Coriolis répondait:—Vous -trouvez?—et ne disait que cela.</p> - -<p>Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de -soleil, il restait pendant des quarts d'heure les yeux sur -un morceau de cou, un bout de bras de Manette, une -place de sa chair où tombait un rayon. Il étudiait de la -peau,—les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et -miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide -de la lumière, cette joie qui court sur tout le corps qui -la boit, cette flamme de blancheur, cette merveilleuse -couleur de vie, auprès de laquelle pâlit ce triomphe de -chair, l'<i>Antiope</i> du Corrége elle-même.</p> - -<p>—Dis donc, Chassagnol,—dit-il un jour en se tournant -vers le divan où le noctambule Chassagnol se -livrait, quand il venait, à de petites siestes,—qu'est-ce -que tu penses, toi, du jour du Nord pour la peinture?</p> - -<p>—Hein? hé! quoi?… jour du Nord!… peinture… -hein?—grogna en se réveillant Chassagnol… Tu dis!… -Qu'est-ce que tu demandes?… Le jour du Nord, qu'est-ce -que je pense? Rien… Ah! le jour du Nord?… Eh -bien, le jour du Nord… Tous les ateliers, jour du Nord! -Tous les artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour -du Nord!… Mes opinions? Mes opinions! quand je les -crierais sur les toits… Eh bien, après? Les idées reçues, -mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà peintres… -c'est-à -dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, -qui avez toutes les peines du monde à attraper la -nature dans sa puissance éclairante… Il n'y a pas à dire, -vous êtes toujours au-dessous du ton… Eh bien, quand -vous avez si besoin de vous monter le coup… Comment! -pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des -étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre… -pour peindre!… vous allez prendre une lumière… ce -cadavre de lumière-là !… Un jour purifié, clarifié, distillé, -où il ne reste plus rien, rien de l'orangé de la lumière -du soleil, rien de son or… quelque chose de filtré… -C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est mort!… Et par -là -dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un -crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de -murs sales… De la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance -est du vin… Allons donc! les théories, les rengaines, -la nécessité d'un jour neutre, d'un jour «abstrait…» -Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose -le dessin… chimiquement, c'est prouvé… Et puis… et -puis… Ils disent encore que ça laisse la liberté aux coloristes, -qu'un coloriste est toujours coloriste, qu'on -peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la couleur -est une impression retrouvée… est-ce que je sais! -un tas de raisons… Parbleu! il est clair qu'un monsieur -qui n'a pas ça dans le sang, vous lui mettrez devant le -nez le Régent dans un feu de Bengale, ça ne lui fera -pas trouver des éclairs sur sa palette… Mais je réponds -qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un -peintre qui peindra dans du vrai soleil, dans un jour -coloré par du soleil, dans la lumière normale enfin, verra -et peindra autre chose que s'il peignait dans ce joli petit -froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne… C'est -peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes… Eux -ils peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de -la nature… Ah! mon cher, peut-être, si on savait la disposition -des ateliers du temps de la Renaissance!… -Tiens, les artistes italiens… Malheureusement, il n'y a -pas un document là -dessus… Voyons, t'imagines-tu… -prenons les grands bonshommes… Véronèse, si tu veux, -et le Titien… qu'ils peignissent dans des conditions de -gris bête comme ça, et si contre nature?… Sais-tu une -chose, toi? une chose que j'ai découverte… Un autre -aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!… -C'est que Rembrandt… mon maître et le bon dieu -de la couleur,—fit Chassagnol en saluant,—c'est que -Rembrandt, eh bien, il avait un atelier en plein midi… -Ça, c'est comme si je l'avais vu… et avec des jeux de -rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait… Mais regarde -tous ses tableaux… Il faisait poser le Soleil, cet homme-là , -c'est évident!</p> - -<p>—Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, -n'est pas au Midi?</p> - -<p>Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer -le peu d'importance qu'il attachait à ce détail.</p> - -<p>Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une -grande chambre au midi qu'il avait au haut de la maison. -Les maçons changeaient la fenêtre en une baie -d'atelier.</p> - -<p>Et là , quelques jours après, il reprenait le corps de sa -baigneuse, d'après le corps de Manette, dans le jour du -soleil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXII</h2> - - -<p>Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette -ne posait plus pour d'autres.</p> - -<p>Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour -plusieurs heures, elle restait immobile à regarder la -pendule, attendant pendant un certain temps qu'elle -comptait. Puis, se levant, elle allait à la porte de l'atelier -dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des petits -fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du -poêle, en regardant autour d'elle comme une petite fille -qui est seule et qui fait une chose défendue.</p> - -<p>Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement, -peu à peu, avec une lenteur où elle mettait comme -une paresseuse et longue coquetterie, écoutant complaisamment -le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait -mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à -tour dans ses mains chacun de ses pieds, des pieds -d'Orientale, qui semblaient d'autres mains entre ses -mains; puis les reposant à terre, elle les enfonçait, en -se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses -ongles rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait -par dessus. Relevant alors sa jupe des deux mains, Manette -se penchait, et restait quelque temps à regarder -au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté -comme le pouce d'un pied de marbre.</p> - -<p>Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son -peigne, qui laissait à demi descendre sur son cou le flot -de ses cheveux. Elle défaisait son peignoir, elle laissait -tomber sa chemise de fine batiste: ce luxe sur la peau, -la batiste de sa chemise et la soie de ses bas, était son -seul et nouveau luxe.</p> - -<p>Elle était nue, n'était plus qu'elle.</p> - -<p>Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant -le divan, s'étendait en se frottant sur leur rudesse un -peu râpeuse, et là couchée, elle se caressait d'un regard -jusqu'à l'extrémité des pieds, et se poursuivait encore -au delà , dans la psyché au bout du divan, qui lui renvoyait -en plein la répétition de son allongement radieux. -Et quand sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses -bagues, elle les ôtait d'une main avec le geste de se déganter, -et les semait, sans regarder, sur le tapis.</p> - -<p>Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés, -la grâce nue de la femme. C'était, sur les zébrures -des peaux, un remuement presque invisible, un -travail sur place et qui semblait immobile, des avancements -et des retraites de muscles à peine perceptibles, -d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements, -des coulées de membres, des glissements serpentins, -des mouvements qu'on eût dit arrondis par du -sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage -d'une volonté artiste, se levait de la forme ondulante et -assouplie, une admirable statue d'un moment…</p> - -<p>Une minute, Manette se contemplait et se possédait -dans cette victoire de sa pose: elle s'aimait. La tête un -peu penchée en avant, la poitrine à peine soulevée par -sa respiration, elle restait dans une immobilité d'extase -qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de -divin. Et sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe, -les compliments qu'une femme murmure tout bas à sa -beauté, paraissaient monter et mourir, expirer sans voix -dans le dessin parlant de sa bouche.</p> - -<p>Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice -d'un enfant qui déchire une image.</p> - -<p>Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait -son amoureux travail. L'odeur doucement entêtante du -bois de genévrier qui brûlait montait dans la chaleur de -l'atelier: Manette recommençait cette patiente création -d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation des -lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait -avec le tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, -l'accord et l'eurythmie d'une figure. L'heure -qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait l'arracher -à cet enchantement de faire des transformations de son -corps comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait -l'arracher à l'adoration de ce spectacle d'elle-même, -auquel allaient toujours plus fixement ses deux pupilles -pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de -ses yeux.</p> - -<p>Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa -clef, la surprenait. Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait -de lui dire:</p> - -<p>—Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXIII</h2> - - -<p>Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le <i>Bain -Turc</i> de Coriolis y obtenait un grand et franc succès.</p> - -<p>Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur -de taches» étaient forcés de reconnaître le peintre, -le dessinateur, le coloriste puissant, s'affirmant dans -une toile dont les dimensions n'avaient guère été abordées, -pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau. -Tout le public était frappé de l'ensoleillement de -ce corps de femme, d'un certain lumineux que Coriolis -avait tiré de son dernier travail dans l'éclat du jour. Les -premiers admirateurs du peintre, tout fiers de l'avoir -pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme. -Et la persistance de quelques injustices rancunières passionnait -les éloges.</p> - -<p>Il fut le nom nouveau, le <i>lion</i> du Salon. Le gouvernement -lui acheta son tableau pour le Musée du Luxembourg, -et les journaux donnèrent la nouvelle presque -officielle de sa décoration.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXIV</h2> - - -<p>Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans -les idées et les sentiments de Manette.</p> - -<p>Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer. -Elle l'avait rencontré dans un moment où elle n'avait -personne. Abandonnée par Buchelet, elle l'avait pris -comme une femme qui a l'habitude de l'homme prend -celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse -pas. Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait -vu en lui qu'une chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à -dire -un homme de son monde, et qu'il était naturel de -connaître. Elle pensait là -dessus ainsi que beaucoup de -femmes de sa profession, qui se regardent comme exclusivement -vouées à la corporation, et qui n'imaginent -pas l'amour hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se -divisait en deux classes d'hommes: les artistes,—et -les autres. Et les autres, à quelque classe qu'ils appartinssent, -qu'ils fussent n'importe quoi de grand et d'officiel -dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal -de France, n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas. -La femme chez elle n'était sensible qu'à un nom d'art, -à un talent, à une réputation d'artiste.</p> - -<p>Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence -lui avaient un peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée -de la vertu ni l'instinct de ses remords; la conscience -qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle faisait lui -manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût -peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et -aussi honnête que d'être mariée. Et pour elle, il faut le -dire, la liaison était une sorte d'engagement et de contrat. -Manette était de l'espèce de ces maîtresses qui -mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage. -Elle était de ces femmes qui se font un honneur d'être, -fidèles jusqu'au jour où elles en aiment un autre. Ce -jour-là , elles ne trompent point l'homme avec lequel -elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel -amour. Cette loyauté était un principe chez elle.</p> - -<p>Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative, -de certaines élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul, -sans arrière-pensée. Elle ne regardait point à l'argent -chez un homme.</p> - -<p>Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée -assez froide. Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses -qu'il mettait dans sa vie de tous les jours, l'agrément -des choses autour d'elle ne l'avaient point touchée d'attendrissement -et de reconnaissance. Elle se sentait bien -lui venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais -rien que de l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon -garçon, à un camarade, à quelqu'un de très-gentil. Ce -qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y croire, d'avoir -foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes -brusques, des messieurs assez peu commodes, presque -brutaux, elle voyait à Coriolis des habitudes, un ton, -des paroles d'homme du monde: elle se demandait s'il -était de la même race, et elle se laissait aller à croire -qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre -comme les gens célèbres qu'elle avait connus. Le succès -de Coriolis tomba sur elle comme un coup de lumière.</p> - -<p>Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux, -des feuilletons, lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée -du présent, de l'avenir, de ce bruit de popularité qui -commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un artiste -connu fit tout à coup lever de son cœur une chaleur, -une flamme, presque de l'amour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXV</h2> - - -<p>Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, -de la femme de la rue et du peuple. Mais cette ignorance -originelle et vierge d'une maîtresse, si blessante -d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne froissait -pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et -passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, -sans lui inspirer un de ces retours, un de ces -regrets où l'amour humilié se sent rougir de ce qu'il -aime.</p> - -<p>Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, -les artisans d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, -les enfanteurs de livres, de tableaux, de statues, -sont faciles et indulgents à de pareilles créatures. -Il ne leur déplaît pas de vivre avec des intelligences de -femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à ce -qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir -compagnie. Une maîtresse qui ne répond à rien de ce -qu'ils ont dans la tête, une maîtresse qui est uniquement -une société pour les repos de la journée et les -trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce -qu'ils font et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension -soumise et instinctivement respectueuse, -cette maîtresse leur suffit. La femme, en général, ne -leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur -semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le -mot expressif et vulgaire, la <i>moitié</i> d'un bourgeois: -mais ils jugent que, pour eux, il n'y a pas de compagne -qui puisse les soutenir, les aider, les relever dans l'effort -et le mal de créer; et aux maladresses dont ne -manquerait pas de les blesser une femme élevée, ils -préfèrent le silence de bêtise d'une femme inculte. Presque -tous n'en sont venus là , il est vrai, qu'après des -illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils -ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à -leurs chefs-d'œuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, -ou bien seulement une madame d'Albany. Et tombés -meurtris, blessés, de quelque haute déception, ils -sont devenus comme cette actrice encore belle, encore -jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui -voyait que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils -sont mes inférieurs»,—répondit-elle d'un mot profond.</p> - -<p>L'amour avec une inférieure, c'est-à -dire l'amour où -l'homme met un peu de l'autorité du supérieur, et -trouve dans la femme la légère et agréable odeur de -servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à sa -table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et -de la parole, qui dispense des exigences et des dérangements -du monde, et ne touche ni au temps, ni aux -aises du travailleur, l'amour commode, familier, domestique -et sous la main,—c'est l'explication, le secret -de ces liaisons d'abaissement. De là , dans l'art, ces -ménages de tant d'hommes distingués avec des femmes -si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour eux ce -charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, -de les laisser tranquilles et solitaires dans le panier des -Nuées où l'Art plane sur le Pot-au-feu.</p> - -<p>Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt -francs pour faire apprendre l'orthographe à Manette. Il -prenait sa maîtresse comme elle était, et pour ce qu'elle -était, une bête charmante, dont le parlage ne le choquait -pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas -serine. Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, -lui plaisait par certains côtés de spontanéité -drôle et de naïveté personnelle: il trouvait dans sa fraîche -niaiserie une originalité d'enfance, une jeune grâce. Et -souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout -haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette -avait laissé tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.</p> - -<p>Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance -spirituelle par une qualité qui, aux yeux de -Coriolis, excusait tout chez une femme, et sans laquelle -il n'eût pas pu vivre trois jours avec une maîtresse. Elle -offrait une séduction qui, après sa beauté, avait attaché -Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve -les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle -était née avec ce signe de race, le caractère de rareté -et d'élégance, la marque d'élection qui met souvent, -contre les hasards du rang et de la destinée des fortunes, -la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie -de nature, dans la première venue du peuple:—la -distinction.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXVI</h2> - - -<p>Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut -bientôt l'occasion de se montrer et de se consacrer, -comme les passions de femmes, dans le dévouement.</p> - -<p>La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant -son dernier mois de travail, son effort énorme et inquiet -pour arriver à temps, avaient amené chez lui un abattement, -un vague malaise. Un refroidissement qu'il prenait -le rendait tout à fait malade.</p> - -<p>Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être -souffrant. Il se couchait, ne parlait plus, regardait les -gens sans leur répondre, et quand les gens restaient là , -il tournait le dos et se collait le nez dans la ruelle. -C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois, -quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une -parole ni un verre de tisane, il se levait comme à l'ordinaire -et se remettait à travailler sans parler de rien, -ni vouloir qu'on lui parlât de rien.</p> - -<p>Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second -jour, Anatole le vit si malade qu'il alla chercher -un médecin, le médecin ordinaire du monde de l'art, et -que la moitié des hommes de lettres et des artistes traitaient -en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante -et souriante de bossu, son œil clignotant, ses -paupières plissées de lézard: quand il était là , assis au -pied du lit d'un malade, il prenait un inquiétant aspect -de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait l'air d'être -content de tenir un homme de talent, un homme connu, -de l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le -moral, tâter ses peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur -sa mine paterne et mielleuse passaient de petits éclairs -froids où s'apercevaient ensemble la rancune implacable -d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la -fortune des autres, et la curiosité d'une étude impie et -féroce aux prises avec l'instinct de guérir d'une grande -science médicale.</p> - -<p>—Ah! sapristi, mon pauvre enfant,—dit-il à Coriolis,—pas -de chance! Dire que ta réputation allait si -bien!… Tu marchais, tu marchais… Tu commençais à -embêter pas mal de gens… Ah! tu étais lancé…</p> - -<p>Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.</p> - -<p>—Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?—dit Coriolis -en relevant sur lui des yeux braves.</p> - -<p>Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait -tout occupé à écouter le pouls de Coriolis, à en compter -les battements. Et tous deux se regardant face à face, il -y eut un instant de silence et de lutte au bout duquel le -médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé -sur le sien.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui te parle de ça?—reprit-il d'un air -bonhomme.—Mais il était temps, là , vrai… Tu as ce -qu'on fait de mieux en fait de fausse fluxion de poitrine.</p> - -<p>Et il se mit à écrire une terrible ordonnance.</p> - -<p>Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui -dire: Eh bien?—Ah! le gaillard!—fit-il en prenant -sur un tabouret son chapeau de philanthrope à larges -bords, et jetant un regard sur les murs de l'atelier garnis -d'esquisses:—On ferait une jolie vente, ici… oui… oui…</p> - -<p>Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée -à laisser tomber dans les désespoirs de la femme les -cupidités de la maîtresse.</p> - -<p>Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances -aiguës de la maladie et l'affaiblissement des saignées, -Coriolis se crut perdu. Il se prépara à mourir, et il -trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une douceur -étrange.</p> - -<p>Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu -le sentiment, la passion de l'exotique, la nostalgie, le -mal du pays des pays chauds. Il s'était toujours senti -l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une autre -terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des -fruits étrangers; ses mains allaient aux objets peints et -teints par le Midi, ses yeux se plaisaient à des feuilles -d'Asie. L'Orient l'avait toujours appelé, tenté. Il aimait -à le respirer dans les choses venues d'outre-mer, qui en -rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son rêve, son -bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la -naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait -trouvé tout cela là -bas. Mourant, il voulut charmer son -agonie avec ce qui avait charmé son existence, et il n'eut -plus que cette pensée d'aspiration suprême: l'Orient! -On eût dit que, comme dans les religions de ses peuples -de lumière, il tournait sa mort vers le soleil.</p> - -<p>Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de -tissus qu'il avait rapportés, des étoffes lamées d'argent, -des soieries safranées où couraient des fils d'or; et, la -tête un peu affaissée dans les oreillers, avec les regards -longs des mourants, il regardait ces choses aimées. De -temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir -en lui-même comme un buveur qui savoure les délices -d'un vin; puis il les rouvrait, et ne pouvant les rassasier, -il suivait ainsi jusqu'au jour baissant les pas du -jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait, ces -étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant, -l'enlevaient à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa -vie, il ne la sentait plus battre qu'au cœur de ses souvenirs. -Les couleurs qu'il avait devant lui devenaient ses -idées, et l'emportaient à leur pays. Il était là -bas: il -revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces -caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; -et des caquetages de femmes assises dans un -caïack qu'il avait entendus à Tichim-Brahé, lui revenaient -dans un bourdonnement de faiblesse.</p> - -<p>Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des -petits flacons d'essence, des bourses, des bijoux, des -grains de collier; et de ses doigts détendus, errant -dessus et qui avaient peine à prendre, il les palpait, les -retournait, les touchait pendant des heures, lentement, -avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient -égrener un chapelet et caresser des reliques. Ses -yeux se fermaient presque; les lèvres chatouillées d'un -demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours vaguement. -Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre, -il les serrait de ses faibles mains avec une force -d'enfant.</p> - -<p>Quelquefois encore il approchait de ses narines le -parfum évaporé qui reste à ces objets, et en les sentant, -il les effleurait de ses lèvres pâlies comme pour mettre -dans une dernière communion le baiser de son agonie -sur l'adoration de sa vie!</p> - -<p>Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait -plus, ne se couchait pas. Elle le soignait comme une -femme qui ne veut pas qu'on meure. Anatole l'aidait -admirablement et de tout cœur: il avait, lui aussi, des -soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade -d'un homme à tout faire.</p> - -<p>Coriolis fut sauvé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXVII</h2> - - -<p>Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, -allongé sur le divan. Manette allant et venant, rangeait -dans l'atelier, repliait dans la petite armoire les -étoffes turques éparpillées sur des meubles; et de temps -en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient -deux bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des -morceaux de costume d'Orient,—quand Anatole rentra -suivi de quelque chose de blanc à quatre pattes, -qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.</p> - -<p>—Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?—fit Manette -en poussant un petit cri de peur.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu!—dit Anatole,—rien… un cochon…</p> - -<p>Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez -en terre, avec de petits grognements, faisant la reconnaissance -de tous les recoins et de tous les dessous de -meubles de la grande pièce.</p> - -<p>—Tu es fou!—fit Coriolis.</p> - -<p>—Parce que je rapporte un cochon, un amour de -cochon, un cochon qui a des rubans comme une boîte -de baptême?… Tu ne méritais pas de le gagner, par -exemple… Merci, le gros lot, plains-toi!… Oui, mon -cher… On a été si content au café de Fleurus de te savoir -remonté sur ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette -au dîner et qu'on a tiré pour toi à la loterie… Tu as eu -la chance… et tu as la bête… C'est doux, c'est gentil, -ça aime l'homme… et ça sauve de la tentation: vois -saint Antoine!… Et puis ce sera une société pour Vermillon… -Il faut que je le lui présente… Hop! Vermillon!</p> - -<p>Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé -un bout de son museau hors de sa cage à l'entrée du -goret dans l'atelier, le rentra en se renfonçant précipitamment.</p> - -<p>—Vermillon!—cria impérieusement Anatole -Vermillon se pencha, se gratta la tête, se lança après -sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et s'arrêta là , -en liant, comme un clown, son jarret autour du -chanvre. Anatole secoua la corde: le singe lui tomba -sur l'épaule, et de là , sautant à terre, il se mit de loin, -baissé et appuyé sur le dos de ses deux mains, à regarder -cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il en fit -le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit -avec de petits sauts, se penchant de temps en temps, le -regardant en dessous, le considérant avec une attention -profonde, méditative, presque scientifique.</p> - -<p>—Nous étions une flotte,—reprit Anatole,—au -grand complet… Je t'ai excusé… J'ai dit que tu étais -encore un peu patraque… Oh! ça été d'un chaud! On a -crié à faire venir les sergents de ville!</p> - -<p>Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se -familiarisait avec lui. Il le flaira, le toucha un peu, -aventura sa patte dessus, et goûta le doigt avec lequel il -l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il lui prit délicatement -la queue, la releva, regarda, et, comme si -son instinct de la ligne droite était blessé par cette -queue en vrille, il la tira pour la redresser, la lâcha -pour voir s'il avait réussi; et voyant qu'elle restait tirebouchonnée, -la retira encore. Le cochon restait immobile, -cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération, -plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant -d'autre signe d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.</p> - -<p>—Vermillon! à ta niche!—cria Coriolis; et se retournant -vers Anatole:—Dis donc, qu'est-ce qu'il faut -que je leur donne la prochaine fois… quel lot? Je voudrais -faire les choses bien, tu comprends, tout à fait -bien… Ça serait bête de leur donner quelque chose de -moi…</p> - -<p>—Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?—lança -Manette.</p> - -<p>—Mon fils adoptif!—dit Anatole.—Ah! bien!…</p> - -<p>—Un bronze de Barbedienne?…—reprit Coriolis,—ce -n'est pas bien neuf, un bronze de Barbedienne… -Ma foi! si je leur rendais, comme lot, un dîner à tous -ici… pour la fin de ma convalescence?</p> - -<p>—Hum! un dîner…—fit Anatole,—ça sent la fête -de famille, un dîner… Donne donc plutôt un souper… -c'est toujours plus drôle.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux… Mais -qu'est-ce qu'on fera avant souper?</p> - -<p>—Tout ce qu'on voudra… de la musique religieuse… -Une idée!… si on se livrait à un petit tremblement de -jambes?</p> - -<p>—Moi, d'abord, je mets ça, si on danse…—dit Manette -qui venait de passer sur elle une magnifique robe -de Smyrniote.</p> - -<p>—Mais, ma chère, tu n'y penses pas… ce n'est plus -l'époque des bals masqués…</p> - -<p>—Bah! si ça l'amuse?—fit Anatole.—Donne-lui -cette petite fête-là … Elle ne l'a pas volée… Elle n'a pas -eu trop d'agrément ces temps-ci… Garnotelle connaît le -préfet de police, il vient de faire son portrait… Il nous -aura une permission… Nous aurons un municipal à la -porte… C'est ça qui aura de l'œil!… Enfoncés les bourgeois!</p> - -<p>Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée -devant Coriolis.</p> - -<p>—Accordé!—dit Coriolis,—bal et souper! Voilà -le programme… Par exemple, c'est toi que ça regarde -Anatole… tu te charges de tout… Ah! canaille de Vermillon!</p> - -<p>Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.</p> - -<p>Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du -cochon, après avoir essayé inutilement de grimper sur -son dos, Vermillon avait paru lâcher sa victime. Grimpé -Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en ayant -l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret -rassuré passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous -de lui. Il avait saisi le moment, calculé son -saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, de terreur, -faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un -cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon -cramponné, par la peur de tomber, à la peau du -coureur. Le petit cochon, les oreilles rabattues sur les -yeux, lancé et détalant comme s'il avait un diablotin en -croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, -avec sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de -cette bête de graisse, se rattrapant et se raccrochant -dans des pertes d'équilibre continuelles,—c'était un -spectacle du plus prodigieux comique, où un philosophe -aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté -par elle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXVIII</h2> - - -<p>A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de -Coriolis ce bal qui devait devenir historique et laisser -dans les légendes de l'art une mémoire encore vivante.</p> - -<p>Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût -cru voir se presser un peu de toutes les nations et de tous -les siècles. L'histoire et l'espace semblaient ramassés -là . L'univers s'y coudoyait. C'était comme une évocation -où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se -cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins, -les lignes, les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le -tohubohu étourdissant des couleurs. Il y avait des échantillons -de toutes les civilisations, des morceaux de toute -la terre, et des robes volées à des statues. Les costumes -allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national -de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là -avaient été détachés d'une page de Cesare Vecellio. Il -passait des cardinaux et des Mohicans. Des couples se -parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à -Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé -dans un chef-d'œuvre, prenait la taille de la dernière des -débardeuses. Des bouts de chlamyde flottaient sur des -pointes de mules. Yeddo était dans cette jupe, un barbare -de la colonne Trajane dans cette braie. La fustanelle -plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme -la porte la statue de Tibère, voisinait avec la <i>tébuta</i> -d'Océanie. Une déesse de la Raison, une Diane de -Poitiers et une belle écaillère faisaient un groupe des -trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique -avec un masque de plâtre et du madapolam amidonné. -On voyait un galérien en vareuse rouge, en bonnet vert, -avec la chaîne et un boulet fait d'un ballon d'enfant -peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un -Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de -Rhamsès II, détachés d'une graphie égyptienne, fraternisaient -avec un Mezzetin. De la toile à matelas par -instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui -coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un -Chicard. Un premier communiant à barbe, dans un habit -et un pantalon de collégien trop courts, avec le brassard -blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui -s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une -femme, en Moluquoise, avait un chapeau de six pieds -de large, tout garni de nacre et de coquillages. Une autre -était la sainte Cécile, en rouge, du Dominiquin.</p> - -<p>Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient -ajouté, avec la conscience d'artistes qui se déguisent, la -tournure, l'air, le teint, la physionomie, la couleur locale -du maquillage, la grimace même de chaque latitude. -Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges, -avait passé la journée à se peindre religieusement, -d'après les planches de Catlin, tous les tatouages rouges, -verts et jaunes des Indiens: on les aurait reçus à la -danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise -s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux -aux tempes pour se remonter le coin des yeux.</p> - -<p>Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin -d'Olympe: la beauté d'un modèle de femme en Amphitrite, -vêtue d'une écume de mousseline à travers -laquelle paraissaient, à ses chevilles, des <i>péricelidès</i> d'or -copiés sur la <i lang="la" xml:lang="la">Venus physica</i> du Musée de Naples; la -beauté d'un homme dont les muscles jouaient dans un -maillot; la beauté de Massicot, le sculpteur, dans le -costume des fromagiers de Parmesan, la chemise bouillonnée, -coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le -ventre, le caleçon arrêté au genou, les jambes nues, -basanées, nerveuses et parfaites, dignes de son costume -et de ce type de race qui montre le Bacchus indien dans -les fermes milanaises.</p> - -<p>Puis çà et là , c'étaient des apparitions, des fantaisies -de Mardi gras, comme en trouve l'atelier, des caricatures -taillées de main d'artiste, des parodies cocasses, -un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la chevalerie -du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux -de cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros -qui avaient ramassé un casque dans un Daumier, des -vengeances de pensum sur le dos d'Achille, une cour -de Cucurbitus I<sup>er</sup>, des imaginations de travestissements -volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui avaient -l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première, -et d'en avoir été retirés avec une couronne de -lauriers et de carottes.</p> - -<p>Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine, -à ramages jaunes et verts, du seigneur qui lève une -coupe dans les <i>Noces de Cana</i>.</p> - -<p>Manette portait un des costumes rapportés d'Orient -par Coriolis: les jambes dans un large pantalon de soie -flottant, de la délicieuse nuance fausse du rose turc, elle -avait la taille dessinée par une petite veste de soie -marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus -par les grandes manches d'une chemise de tulle -sans agrafes qui laissait voir en jouant la moitié de sa -gorge. Sur sa tête, elle avait le charmant <i>tatikos</i> de -Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert d'agréments -et de broderies, dans lesquels elle avait passé, -noué, enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la -coquetterie d'une femme de là -bas. Et ravissante ainsi, -elle semblait la vraie femme d'Ionie,—la femme de la -séduction.</p> - -<p>Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était -très-bien arrangé dans le pourpoint de brocard noir, aux -manches violettes, du beau portrait de Calcar du Louvre.</p> - -<p>Chassagnol était superbe dans son costume de comique -florentin, en Stenterello du théâtre Borgognisanti, -avec sa perruque rousse, sa petite queue remontante, -ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils terribles, -sa veste courte à carreaux.</p> - -<p>Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en -saltimbanque classique de baraque. Il avait des chaussettes -de laine noire, sur lesquelles il avait fait coudre -un lacet d'or en triangle et de la fourrure, un maillot -blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de velours -noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette -en velours noir et or, un diadème en or sur une grande -perruque, et une trompette dans le dos.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXIX</h2> - - -<p>Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de -la danse d'Anatole, une danse folle, éblouissante, étourdissante, -où le danseur, avec une fièvre de vif argent et -des élasticités de clown, bondissait, tombait, se ramassait, -faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un -coup de pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo -de la pastourelle, se relevait sur un saut périlleux. On -riait, on applaudissait. La danse autour de lui s'arrêtait -pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le diable au corps -qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une -joie de vertige dans le bal.</p> - -<p>Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes -qui se bousculaient et se marchaient sur les pieds, Anatole -disparut. On le cherchait, on se demandait ce qu'il -était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit -noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, -il recommença à danser.</p> - -<p>Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse -de tours de force et de gymnastique: c'était maintenant -une danse qui ressemblait à la pantomime sérieuse et -sinistre de sa blague,—une danse qui blaguait!—Mouvements, -physionomie, les jambes, les bras, la tête, -tout son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible -gouaillerie cynique. On ne savait quoi de sardonique -lui courait le long de l'échine. De toute sa -personne, jaillissaient des charges cruelles d'infirmités: -il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la -figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de -bois, simulait, au milieu d'un pas, le gigottement de -pied d'un vieillard frappé d'apoplexie sur un trottoir. -Il avait des gestes qui parlaient, qui murmuraient: -«<i>Mon ange!</i>» qui disaient: «<i>Et ta sœur!</i>» qui semblaient -secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! -Il tombait dans des béatitudes hébétées, des extases -idiotes, des ahurissements abrutis, coupés de subites -démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le -haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la -Terre-de-Feu. Il levait les yeux au plafond comme s'il -crachait au ciel. Il avait des regards qui semblaient -tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur le front -de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert -Macaire. Il embrassait la place des pas de la femme qui -lui faisait vis-à -vis, il se gracieusait, se déformait, faisait -le geste de cueillir de l'idéal au vol, piétinait comme -sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se bossuait -les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait -un mouvement de rotation mécanique à une de -ses mains, et tournant dans le vide, il paraissait moudre -un air qui semblait le chant de l'alouette de Juliette -sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait -l'amour. Les poses, les balancements de couples -amoureux, consacrés par les chefs-d'œuvre, les statues -et les tableaux, les lignes immortelles et divines de -caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la -femme et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la -taille et se noue à son cœur, la prière, l'agenouillement, -le baiser,—le baiser!—il caricaturait tout cela -dans des charges d'artiste, dans des poses de dessus -de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes -dérisoires d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, -avec un doigt de Cupidon sur la bouche, toute -la tendre sentimentalité de l'homme… Danse impie, où -l'on aurait cru voir Satan-Chicard et Méphistophélès-Arsouille! -C'était le cancan infernal de Paris, non le -cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan -corrompu, le cancan ricaneur et ironique, le cancan -épileptique qui crache comme le blasphème du plaisir -et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!</p> - -<p>A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille -où il dansait; et les femmes qui avaient le bonheur -d'être costumées en Turcs et de porter des pantalons, -montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de -sénateurs romains, regardaient de là -haut, criant à -force de rire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXX</h2> - - -<p>Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie. -Il ne reprenait ses forces que lentement, travaillant -mal, manquant de l'entrain de la santé, souffrant de -la chaleur de l'été, intolérable cette année-là .</p> - -<p>—C'est une drôle de chose,—dit-il un jour à Anatole,—quand -on a dix-huit ans on ne s'aperçoit pas -du mois de juillet à Paris… On ne sent pas qu'on étouffe -et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a l'idée de -penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre -d'arbres…</p> - -<p>—Ah ça!…—fit Anatole,—est-ce que tu aurais -le projet d'acheter une maison de campagne avec un -jet d'eau?</p> - -<p>—Non,—répondit Coriolis,—ça ne va pas jusque-là … -mais, mon Dieu, si ça vous convenait à Manette et à toi…</p> - -<p>—Quoi?—fit Manette.</p> - -<p>—D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des -boutiquiers de passage, respirer…</p> - -<p>—A la campagne? oh! oui…—dit nonchalamment -Manette, à laquelle ce mot faisait voir quelque chose -au-delà de Saint-Cloud, de vert, d'inconnu, d'attirant, -avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir.</p> - -<p>Elle reprit aussitôt:</p> - -<p>—Où ça?</p> - -<p>—Ma foi,—reprit Coriolis,—je ne connais pas -Fontainebleau… Il paraît, à ce qu'ils disent tous, que -c'est une vraie forêt… Nous irions dans un trou… à -Barbison, à l'auberge… Une installation, ce serait le -diable… nous laisserons nos domestiques ici.</p> - -<p>—Oh! c'est ça, en garçons!—fit Manette, à laquelle -l'idée d'aller à l'auberge plaisait comme sourit à un -enfant l'idée de dîner au restaurant.</p> - -<p>Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de -l'atelier à l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court:</p> - -<p>—Et Vermillon.</p> - -<p>—Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens, -au fait,—dit Coriolis,—on ne le voit plus.</p> - -<p>—Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel… -Il y a l'honneur d'une femme, et tu comprends… -Vermillon a une passion, parole d'honneur! -malheureuse, je l'espère… Il brûle pour la forte épouse -de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur… -Il passe maintenant tout son temps à lui savonner son -linge dans le ruisseau pour lui prouver son dévouement… -C'est touchant!… Et il lui fait une cour dans sa loge, -des yeux au ciel, des airs d'adoration… un homme ne -serait pas plus bête, quoi!</p> - -<p>—Très-bien… Tu le laisseras en pension chez son -adorée.</p> - -<p>—C'est peut-être très-grave… Je te dirai que je crois -qu'ils sont jaloux l'un de l'autre: le mari et lui… Le -mari est sombre, de plus, il est tailleur, et les hommes -qui travaillent toute la journée les jambes croisées sur -une table sont rangés par les criminalistes dans la classe -des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations…</p> - -<p>—Imbécile!</p> - -<p>—Aux paquets!—cria Anatole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXI</h2> - - -<p>Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait -prise à Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure -et demie de voyage à travers la forêt, d'une route de -sable sur le pavé.</p> - -<p>Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa -lisière. De petites maisons aux volets gris, aux toits de -tuile, élevées d'un étage, avec l'avance d'un auvent sous -lequel causaient à l'ombre des femmes sur des siéges -rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, -d'où sortaient et se penchaient des verdures de jardin, -des façades de fermes avec leurs grandes portes charretières, -commençaient la longue rue. Tout à l'entrée, un -tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des -maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis -par terre et la curiosité de deux petites filles dans le dos, -crayonnait on ne savait quoi d'après nature. Les maisons -garnies de vignes, prudemment montées et plaquées hors -de la portée de la main, les murailles de moellon des -granges continuaient. Çà et là , une grille en bois cachait -mal des fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; -des fenêtres à moulure étaient encastrées -dans une construction paysanne. Une baie, à demi barrée -d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier. -Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec -une étude sur un buffet. Coriolis reconnaissait des toits -de bois sur des portes, des cours, des ruelles de masures -donnant sur la campagne, que des eaux fortes lui avaient -déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue bâtisse -où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé, -c'était l'auberge.</p> - -<p>Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, -mena les voyageurs à un petit pavillon où ils trouvèrent -trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvrait sur -un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en noyer, -recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs -avaient des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds -des griffes en terre cuite.</p> - -<p>Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés -de la bonne odeur du linge qui a séché sur des -haies et sur des arbres à fruit; et il s'endormit au bruit -d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant de -caille.</p> - -<p>Pittoresque et riante auberge que cette auberge de -Barbison, vrai vide-bouteille de l'Art! une maison dans -un treillage mangé de lierre, de jasmin, de chèvrefeuille, -de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes! -Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de -roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent -aux carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des -torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure -de la maison saute par-dessus les tonnelles, monte les -escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts -tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des -vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles -et leurs vrilles sur le trou noir de la cuisine et les -bras bruns d'une laveuse. Une découpure de treille encadre -dans des feuilles, une tête de cerf aux os blancs.</p> - -<p>Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des -verres tachés de vin et de vieux livres usés où se déchire -le papier qui fait un manche au gigot, des buffets, des -fontaines, des garde-mangers remplis de viandes saignantes -sous l'abri d'une feuille de zinc; des <i>moss</i>, des -canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la -cave ouverte et pleine. La poulie, la corde et le grincement -d'un puits se perdent dans les branches d'un abricotier. -Des poules montent aux échelles pour aller pondre -au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent -çà et là ; de tout petits chats jouent entre des barreaux -de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cassé, un coq -jette son cri.</p> - -<p>Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens -qui dorment, des poussins qui courent. Il y a des tonneaux -coulés dans des mares; et çà et là des chaudrons -noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, des -cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits -sacs de graines renflés; des palissades où sont fichés, -dans chaque pieu, des goulots de bouteille; une herse démanchée -à côté d'un débris de berceau en osier; un moulin -à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore -odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant -à côté de brosses à peindre et de torchons bis sur des -bourrées sèches; des cordes de balançoire pourries pendant -d'un sureau; des piles de bois, des amoncellements -de solives, des appentis, des toits de branchages, des -poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des -hangars où s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; -des portes battantes, dont le poids est une pierre dans -un morceau de mouchoir bleu; des sentiers où traînent -des morceaux et des restes de tout; des resserres encombrées -de vieilles choses hors de service… Bric-à -brac -hybride de café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, -de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son -fouillis fourmillant, animé, battu, remué par l'air ventilant -du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie -bâtie par les pinceaux d'Isabey.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXII</h2> - - -<p>Les premières journées passées à Barbison parurent -à Coriolis douces et reposantes. Il avait quitté Paris encore -convalescent, dans un état de fatigue de corps et -de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent le -travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air -sain et calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, -avait besoin de se mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à -se sentir dans cet endroit si bien mort à tous les bruits -d'une capitale, et où la publicité n'était que le <i>Moniteur -des communes</i>. Sa vue était heureuse de cette grande -rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences -dételées sur le bord de la chaussée. Il goûtait des -jouissances d'oubli à voir le peu qui passe là , le lent travail -des bêtes et des gens, cet apaisement particulier que -les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme les -grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons -et les existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se -succèdent, sans être plutôt un jour qu'un autre, ce temps -du village auquel on se laisse aller, ces heures inoccupées -qui le menaient au soir, un soir sans gaz où ne restait -de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet -du billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du -matin, il éprouvait une certaine satisfaction, lorsque le -conducteur de la voiture de Melun criait à l'aubergiste:—Rien -de nouveau?—et que l'aubergiste répondait:—Rien—ce -<i>rien</i> qui disait que rien là n'arrivait.</p> - -<p>Pour Manette, la campagne était comme le déballage -de la première boîte de joujoux d'où sortent des moutons, -une maison qui serait une ferme, et des arbres -frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions -d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que -ça? de petite fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de -la terre, des arbres partout, un jardin qui n'en finissait -pas, des oiseaux, des champs remplis de choses qui poussent, -c'était pour elle comme un monde nouveau d'étonnements -et d'amusements.</p> - -<p>Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions, -l'allégresse un peu oisonne de la Parisienne à la campagne. -Il lui paraissait charmant de manger à genoux -des fraises dans le plant. A tout moment elle se penchait -dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à -bon Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant -dans son cou. Elle attrapait une branche sur un -chemin en passant, volait ce qui pendait, ramassait la -Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans un -coquillage.</p> - -<p>On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de -son apathie, de sa nonchalance sérieuse. Elle devenait, -dans cet air, d'humeur alerte, dansante, sautante, presque -grimpante. Il lui passait des envies de monter à des -cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla -faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse -de soleil, les reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans -la chambre à four regarder couler la lessive dans le -grand cuveau. Elle portait de l'herbe à la vache: elle -voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle -n'osa pas.</p> - -<p>Mais le plus souverainement heureux des trois était -Anatole. Il éclatait en gestes, en bouts de chansons, en -paroles folles, en apostrophes qui ressemblaient à de la -griserie, à cette ivresse que verse à certains hommes de -bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des -demi-journées en tête-à -tête avec les bêtes de la basse-cour, -les étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs -voix dans la bouche, faisant l'écho au chant du fumier, -et laissant les chiens lui débarbouiller, comme à un -ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue.</p> - -<p>Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu, -étalé, aplati tout de son long, les yeux demi-clos sous -son chapeau de paille qui lui rabattait de l'ombre sur -la figure, la tête sur ses bras en manches de chemise. -Il restait là , bien heureusement immobile, le bouton de -sa ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise -qui lui couraient tout le corps. Et tout enfoncé dans ce -lazzaronisme en plein air, à demi extasié dans l'épanouissement -d'une jubilation infinie, il cuvait le paysage. -Il «vachait»,—comme il disait avec l'expression crapuleuse -qui peint ces félicités retournant à la brute.</p> - -<p>Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles -Coriolis ne se serait pas aperçu des dimanches, -sans les boules étamées qu'exposait, ce jour-là , dans un -jardin, un employé qui les apportait le samedi soir et -les remportait le lundi matin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXIII</h2> - - -<p>Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce -qui le sonnait, c'était le coucher du soleil, faisant apparaître -tout noir, sur son rayonnement de feu rouge, le -genévrier mort servant d'enseigne à l'auberge.</p> - -<p>Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement -qui pavait de lumière la rue du village. Les premiers -arrivés se mettaient à l'ombre sur le banc de -pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient -dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant -de leurs bâtons leurs semelles pleines de sable. La -fille de la maison, sortant sur le pavé, la main devant -les yeux, regardait au loin, et, sitôt qu'elle voyait arriver -les derniers attendus, avec le bout de leurs parasols -dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait -fumante dans la salle à manger.</p> - -<p>A peine si l'on se donnait le temps de laver les -brosses. On jetait ses chapeaux, on démêlait, au petit -bonheur, les grandes serviettes jaunes de toile de ménage, -on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds -des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait -dans les assiettes creuses. Le grand pain posé sur le -dessus du piano passait, et chacun s'y coupait un michon. -Le petit vin moussait dans les verres, les fourchettes -piquaient les plats, les assiettes couraient à la -ronde, les couteaux frappant sur la table demandaient -des suppléments, la porte battait sans cesse, le tablier -de la fille qui servait volait sur les convives, les bouteilles -vides faisaient la chaîne avec les bouteilles pleines, -les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient effrontément -la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires -tombaient dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, -une joie de réfectoire de grands enfants, partait de tous -ces appétits d'hommes avivés par l'air creusant de toute -une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait qu'à -la solennelle confection de la salade à la moutarde, -pour laquelle, à la fin, la table suppliante obtenait un -jaune d'œuf cru.</p> - -<p>Et autour de la table égayée, tout riait: le grand -buffet avec ses soupières à coq et sa grande tête de -dix-cors; la salle à manger avec toutes ses peintures -dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré -l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait -sur tout ce petit musée, barbouillé par tous les hôtes de -Barbison, et qui met à ces murs, derrière les chaises de -ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom de ceux -qui ont dîné là , écrit d'un bout de pinceau, un jour de -pluie, avec un reste d'étude et la verve de leur premier -talent, dans tous ces tableaux qui se cognent: paysages, -moutons, dessous de bois, parapluies gris dans la forêt, -chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures -mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, -partie de canotage sur la Seine, amours boiteux frappant -à la porte de Mercure. Et de derniers rayons allaient -à ces panneaux de buffet qui montrent la pochade -d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de -pommes sur des échelles; ils allaient à ces guirlandes -où le pinceau de Brendel a noué aux pipes du Rhin les -verres de Bohême; ils quittaient, comme à regret, des -esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à -cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces -bouquets de fleurs et de femmes écloses sous la brosse -de Nanteuil et la baguette magique de Diaz, ces grappes -de fées montrant leurs bas de femmes sur des balançoires -de roses…</p> - -<p>Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre -jaune, le fromage de gruyère dévoré, le café versé dans -les demi-tasses opaques, les pipes s'allumaient. Des -apartés se faisaient dans des coins où des camarades se -parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient -des vers faux sur le livre de souvenir de la maison. La -nuit endormait la rue, les charrettes, le village; les paroles -devenaient plus rares; le sommeil de la campagne -tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans -leurs yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, -leur motif, leur journée, et souriaient vaguement à leurs -couleurs du lendemain, avec les rêves de leurs chiens -grognants entre leurs jambes. La fatigue se berçait dans -une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le -piano ouvert… Et tous allaient se coucher, dormir un -de ces bons sommeils dans lesquels tombait le son lointain -de la trompe du <i>corneur</i> de Macherin, et qu'éveillait, -avec ses bruits du matin le réveil de la basse-cour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXIV</h2> - - -<p>Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, -sans dessiner, laissant se faire en lui ces croquis -inconscients, ces espèces d'esquisses flottantes que fixent -plus tard la mémoire et la palette du peintre.</p> - -<p>Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait -chaque fois, quand, au bout d'un quart d'heure, il -arrivait à l'avenue du Bas-Bréau: il se sentait devant -une des grandes majestés de la Nature. Et il demeurait -toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement -respectueux et de silence ému de l'âme, en face -de cette entrée d'allée, de cette porte triomphale, où -les arbres portaient sur l'arc de leurs colonnes superbes -l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout de -l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et -sévères, ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, -beaux de la beauté sacrée des siècles, sortant, -comme d'une herbe naine, des forets de fougère écrasées -de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce, -leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois -les blancheurs polies de la pierre. Coriolis se mettait à -marcher sous ces voûtes qui éclataient au-dessus de lui, -à des élévations de cent pieds, en fusées de branches, -en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, -ayant l'air de couronnes de colère sur des têtes de -géant. Il marchait sur les ombres couchées barrant le -chemin, qui tombaient du fût énorme des troncs; et en -haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres -du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par -de petits morceaux de beau temps que la verdeur de la -feuillée faisait fuir et presque pâlir dans un infini d'altitude. -Des deux côtés du chemin, il avait des dessous -de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a l'ombre -des forêts dans la transparence pénétrante du midi, -et que déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon -courant, frémissant jusqu'au bout d'une branche, voletant -sur les feuilles, en ayant l'air d'y allumer une -rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits -genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; -et les houx rampants remuaient sur le vernis de leurs -feuilles une lumière métallique et liquide, l'éblouissement -blanc d'un diamant dans une goutte d'eau.</p> - -<p>Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur -les feuilles, cette gloire de l'été dans les arbres, cet air -vif qui passe sur les tempes, les senteurs cordiales, -l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois, ce qui -passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude, -enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse -d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres -aux membres d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci -qui s'inclinaient avec les lignes penchées des grands pins -italiens dans les villas, ceux-là qui montaient droits dans -un jet de rigide élancement. Il y en avait de solitaires -comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, -mêlant et nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient -dessiner un rond de danse pour des hamadryades. -Le sable, derrière Coriolis, enterrait son pas; et il avançait -dans ce silence de la forêt muette et murmurante, -où tombe des arbres comme une pluie de petits bruits -secs, où bourdonnent incessamment, pour le bercement -de la rêverie, tous les infiniment petits de la vie, le battement -du rien qui vole, le bruissement du rien qui -marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, -le coude sur la terre, les yeux à l'éternel balancement -des branches auprès du ciel, de petits souffles accouraient -à lui, sur l'herbe et les feuilles tombées, avec le -pas d'une bête.</p> - -<p>L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du -jour, la jeune clarté d'un bourgeonnement de printemps. -Aux grands chênes succédaient les futaies, aux futaies -les petits bois, où tout à coup, en passant, il faisait -sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait -de là ; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait -lever, un grand remuement de branches d'où s'échappait -au galop comme un grand cheval rouge, qui était -un cerf.</p> - -<p>Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, -devant lui, dans le paysage découvert, les gorges sauvages -d'Apremont, les rochers qui, sous le bleu africain -du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se -dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. -Alors, quittant le grand chemin, il grimpait à l'aventure -au hasard de la route serpentante. Il se glissait entre les -pierres d'où se dressait l'arbre sans terre et sans ombre, -le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les fougères, presque -aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied -la mousse grillée et grésillante, se glissait entre des -écartements de roc, marchait sous des tortils d'arbres -étouffés, étranglés entre deux blocs et poussant de côté -une branche sans feuille qui courait en l'air comme une -mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au -passage, l'inconnu de ces arbustes pareils à des nœuds -de serpents lapidés, et dont la végétation se tord avec -des airs d'animalité blessée, ces genévriers aux brindilles -mortes, aux cassures de branchettes semblables à -des fœtus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure -noueuse et fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à -travers lesquels se convulsionne le tronc vert-de-grisé -avec ces arrachis d'où l'on dirait qu'il s'égoutte du -sang.</p> - -<p>Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes -de glissements furtifs et de rampements suspects, -par des sentiers de chèvre, par des lits de torrents séchés, -par des montées où les marches étaient faites de -réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, -par des escaliers où de grandes dalles figuraient des -affleurements de fossiles mal enterrés; et l'instinct de -ses pas le portait presque toujours, au bout de ses -courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui -va à Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc -de chaux calciné, tout miroitant de micas, dont l'éclatante -blancheur n'était rompue, çà et là , que par un -morceau de mousse d'un vert humide et une tache de -terre de bruyère qui avait le noir de la traînée d'un -charroi de charbon. Et alors, à sa gauche et à sa droite -ce n'était plus que des roches. De la crête des deux collines, -découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs -arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement, -l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes -lâchés par une défaite de Titans. Un pan du Chaos semblait -avoir croulé et s'être arrêté là ; il y avait dans -le tumulte immobile du paysage comme une grande -tempête de la nature soudainement pétrifiée. Toutes les -formes, tous les aspects, toutes les formidables fantaisies -et toutes les terribles apparences du rocher, étaient rassemblés -dans ce cirque où les grès énormes prenaient -des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions -assyriens, des allongements de lamentins sur un promontoire. -Ici, les pierres entassées figuraient un soulèvement, -un écrasement de tortues monstrueuses, de -carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx -camus serraient la route et barraient presque le passage. -Les vastes galets d'une première mer du monde, des -crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses, -le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient -sur ce chemin bordé de roches creusées par des -remous de siècles, fouillés et battus peut-être par une -vague antédiluvienne.</p> - -<p>Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte -de Franchart, qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement -de siéges de granit renversés par un festin de -Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le fruste de murs -anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées -par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de -l'éternité a creusé l'apparence de sculpture d'une cave -d'Elephanta. Il restait devant ces grottes béantes où le -Désert semble rentrer chez lui, devant ces antres de -bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu -de pas de lion, des traces de breacks…</p> - -<p>De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait -involontairement à des oiseaux qui porteraient -à manger à un Saint dans une grotte de la Thébaïde.</p> - -<p>Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une -eau fauve dans sa cuvette de pierre blanche, à la marge -mamelonnée, ondulante et rongée. Il s'asseyait quelques -minutes au petit café de Franchart, repartait, retrouvait -les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.</p> - -<p>Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. -Des brumes de verdure se levaient doucement des massifs -où s'éteignait la molle clarté des écorces, où les formes -à demi flottantes des arbres paraissaient se déraidir et -se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation. -Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, -le couchant de soleil en fusion remuait et faisait scintiller -les feux de pierreries d'un lustre de cristal de roche. -Le bleuissement, l'estompage vaporeux du soir montait -insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds; -des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une -légèreté de rayons de lune, jouaient entre les fourrés. -Des allées, du sable envolé sous les voitures, il se levait -peu à peu un petit brouillard aérien, une fumée de rêve -suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond, tout -blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les -flammes d'un écrin céleste… La fenêtre de Rembrandt, -où il y a un prisme, et où jouerait la Titania de Shakespeare -dans une toile d'araignée d'argent—c'était ce -paysage du soir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXV</h2> - - -<p>Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes -de l'art ont changé d'aspect, de physionomie, de caractère. -Elles ne sont plus hantées seulement par le peintre; -elles sont visitées et habitées par le bourgeois, le demi-homme -du monde, les affamés de villégiature à bon -marché, les curieux désireux d'approcher cette bête -curieuse: l'artiste, de le voir prendre sa nourriture, de -surprendre sur place ses mœurs, ses habitudes, son -débraillé intime et familier, ses charges, un peu de cette -vie de déclassés amusants, que les légendes entourent -d'une auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu -à peu, on a vu venir loger dans ces chambrettes, manger -à cette gamelle de la jeunesse, de la bonne enfance et de -l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des professeurs, -des officiers en congé, des magistrats, des mères -de famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des -passants, le monde composite d'une table d'hôte.</p> - -<p>Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour -de la table, à côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant -et prenant là leurs quartiers d'été et d'automne, -à côté de deux paysagistes américains, amenés à Barbison -par la réputation de cette forêt de Fontainebleau populaire -jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait -s'asseoir une vieille demoiselle tenant toujours en laisse -un écureuil, et qu'on ne connaissait que sous le nom de -«la demoiselle de Versailles»; un professeur de septième -d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et de deux -grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant -sa vie à rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune -sourd, à sourde vocation de peinture, sorti de la grande -école des Batignolles.</p> - -<p>Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain -de la société: devant l'inconnu des convives, l'imposante -présence de la famille et de la virginité bourgeoise, -les jeunes peintres avec la timidité de gens sans -éducation, craignant de laisser échapper une inconvenance, -et se mettant à viser à une sorte de comme il faut, -s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et -de bon ton qui glacent dans l'artiste <i>poseur</i> le rire naturel -de l'art. Ils respectaient le comique du professeur, une -espèce de M. Pet-de-Loup, homme sévère, mais juste, qui -passait la moitié de son temps à morigéner ses deux fils, -et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils n'abusaient -pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de Versailles. -Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du -jeune sourd qui les <i>sciait</i> avec ces petits gloussements -qu'ont les sourds-muets dans les cours, essayant d'attirer -l'attention sur l'écriteau de leur infirmité pendu sur leur -poitrine.</p> - -<p>Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il -criait dans l'oreille du sourd des choses qui le faisaient -rougir. Il rendait à tout moment des visites au vieux -monsieur si peureux de l'invasion de quelqu'un dans -sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses -notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il -abondait avec des intonations de Prudhomme dans les -anathèmes du professeur contre les débordements de la -jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour leur -inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. -Quanta la vieille fille de Versailles, il en fit sa victime -d'adoption. Il commença par lui persuader très-sérieusement, -avec des textes de livres de médecine à l'appui, que -la cohabitation avec un écureuil donnait à la longue la danse -de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes contre -la morsure des vipères pour aller se promener dans -la forêt. Il lui fit croire qu'un des deux Américains de la -table était un sauvage défroqué qui avait été élevé à -manger de la chair humaine.—N'est-ce pas?—disait-il; -et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des -sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela -avait un goût entre le bœuf et le turbot. Un soir, après -une répétition secrète dans la journée, Anatole fit danser -au Yankee une danse effroyable d'anthropophagie: les -gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez crochu, -ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle -vampire, la «figure» où il faisait sauter comme -un morceau délicat l'œil de sa victime, mirent l'horreur -de leur cauchemar dans les nuits de la pauvre demoiselle. -Mais la plus belle charge que lui monta Anatole fut -la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez -elle dans sa chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une -lionne s'était échappée d'une ménagerie de Melun: on -lui dit que la lionne s'était sauvée dans la forêt, qu'elle -avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour la -bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait -son entrée dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, -comme s'il n'osait s'aventurer dehors qu'avec -une arme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXVI</h2> - - -<p>Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces -deux vieilles femmes, au milieu de cette réunion d'hommes. -Les attentions, les prévenances, les égards allaient -à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se sentait trôner à cette -table: elle y était comme une petite reine.</p> - -<p>Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction -nouvelle pour elle, et qui la flattait dans la fausse position -où elle était. L'épouse du professeur, bonne créature -ingénue, s'était laissé prendre à son excellente tenue, -au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis» -qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que -le couple était un ménage, que Manette était la femme -du peintre. Aussi avait-elle répondu à ses amabilités.</p> - -<p>Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements -du voisinage, les menues relations de la communauté -des repas, elle avait mis ce liant qui établit -comme une politesse de plain-pied entre femmes du même -monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, -sur le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle -honorait Manette de petits bouts de conversation familière.</p> - -<p>Manette était excessivement touchée d'être ainsi -traitée; et elle s'appliquait à se maintenir dans cette -estime, en continuant à la tromper, en jouant avec un -art admirable cette comédie de la femme honnête qu'aime -tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte -souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir -ce qu'elle essaye de paraître.</p> - -<p>Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété, -de peur d'une découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant -la figure de l'épouse légitime. Elle se surveillait -elle-même dans ses gestes, ses paroles, ses expressions, -s'enveloppait de robes simples, de petits fichus modestes, -faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec -tous les airs de sa personne, au mensonge qui devait -entretenir l'illusion et continuer la méprise de la respectable -femme du professeur. Et une joie intérieure la -remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce -de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté -qu'elle rencontrait pour la première fois lui procurait -l'enivrement, l'étourdissement qu'elle donne aux -créatures qui n'y sont pas nées, et qui n'ont pas toujours -respiré, naturellement, comme l'air autour d'elle, l'atmosphère -de l'estime.</p> - -<p>Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de -rires et de plaisanteries pour moquer, comme elle disait, -ce «<i>geignard</i>» de Coriolis qui commençait à se plaindre -du séjour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXVII</h2> - - -<p>L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, -s'était réveillé chez Coriolis. Il était blessé physiquement -de riens qui ne semblaient atteindre personne -autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La rusticité -de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il -souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les -petites insuffisances de l'installation, de cette misère -d'eau et de linge faite à sa toilette, des serviettes de -huit jours, de l'égueulement du pot à l'eau, de la cuvette -de faïence si vilainement rosée sur le bord.</p> - -<p>La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, -les taches de la nappe, la fourchette d'étain qui -salit les doigts, les assiettes de Creil avec les mêmes -rébus. Le petit <i>jinglet</i> du cru lui irritait l'estomac. Il se -faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé -à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, -il y avait découvert tous les dessous de la chambre -garnie des champs: le fané des siéges, la pauvreté sale du -papier, le rapiéçage du couvre-pied, la couleur mangée -des rideaux, la corde de la descente de lit, le déplaquage -de la commode d'occasion. Et il lui venait là les -instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les -souffreteux, jetés hors de chez eux dans ces logis de -hasard et de pauvreté, entre ces quatre murs où gondolent -de mauvaises lithographies dans des cadres de bois -noir.</p> - -<p>Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a -le Parisien à sortir de chez lui, à changer ses aises contre -l'imprévu et les privations de l'auberge. Il ne se -trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous les -bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, -mais qu'il trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues -de Paris: sa patience d'un mauvais lit, d'un dîner sans -lampe, du carreau sans tapis, avait fini avec sa distraction, -avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait s'empêcher, -par instant, de s'indigner intérieurement de -l'<i>arriéré</i> du pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de -paysannerie inculte qui reste aux bords des forêts, s'y -défend si longtemps contre la civilisation et le confortable -moderne, et garde toujours un peu de cette France -d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les caravanes -d'artistes sur des oreillers de coquilles d'œufs.</p> - -<p>Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme -toute dépaysée par le service de l'endroit, une sorte de -service bénévole dont on semblait faire la gracieuseté -aux gens, et où se trahissait l'indépendance du forestier, -mêlée à la supériorité du paysan qui a du bien. On sentait -une auberge habituée à des gens de vie presque -ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de -ménage, tout prêts, au besoin, à remplir l'ordre qu'ils -donnaient, à aller chercher une assiette au buffet et l'eau -de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, hébergés par la -maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels -on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait -la main, paraissait les traiter, quoiqu'ils payassent, -uniquement pour les obliger, et continuer à mériter le -surnom de «<i>Bienfaiteur des artistes</i>», inscrit en grandes -lettres sur la tombe de son prédécesseur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXVIII</h2> - - -<p>Coriolis en était à ce moment de désenchantement, -quand un soir à l'heure du dîner, il aperçut au bout de -la rue de Barbison une silhouette de sa connaissance, la -silhouette de Chassagnol ayant pour tout bagage une -canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt.</p> - -<p>—Bah! c'est toi?… Ah! c'est gentil…</p> - -<p>—Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice… -voilà . Je suis parti pour Fontainebleau… deux -jours que j'y suis… On m'a dit que vous étiez ici… Et -je viens casser une croûte…</p> - -<p>—Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous… -Nous te ferons voir la forêt.</p> - -<p>—Moi… Oh! tu sais la forêt… j'ai horreur de ça, -moi… A Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais -pas étudier mon bonhomme… j'ai été dans un cabinet -de lecture pas mal monté pour la province… Ils ont une -collection de romantiques de 1830… C'est bête, mais ça -exalte… Je n'ai pas même été voir les carpes… Tu -sais, moi, je suis un vrai pourri… je n'aime que ce qu'a -fait l'homme… Il n'y a que cela qui m'intéresse… les -villes, les bibliothèques, les musées… et puis après, le -reste… cette grande étendue jaune et verte, cette machine -qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un -grand rien du tout pour moi… du vide mal colorié qui -me rend les yeux tristes… Sais-tu le grand charme de -Venise? C'est que c'est le coin du monde où il y a le -moins de terre végétale… Ah çà ! Manette va bien? Et -Anatole?</p> - -<p>—Oui, oui, tu vas la voir… Anatole est encore en forêt, -il va revenir.</p> - -<p>Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la -table, ceux-ci pour aller faire un piquet chez des amis, -ceux-là pour se promener, d'autres pour se coucher:</p> - -<p>—Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,—fit -Chassagnol qui venait de dire, sans se déranger: -C'est bon! à l'aubergiste qui voulait lui montrer sa -chambre.</p> - -<p>—Pas mal!… Heu! heu!</p> - -<p>Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires -de confortable.</p> - -<p>—Ah! ah!—jeta tout à coup au milieu de ces doléances -Chassagnol, avec l'explosion de son éloquence du -soir allumée par l'imprudence des confidences de Coriolis.—Ah! -ah!… bien fait!… Grand seigneur! toi, -grand seigneur! gentilhomme!… toi seul, par exemple! -Et tu viens ici pour être bien? Dans un endroit où il -vient des peintres! Les peintres! un tas de rats, vivant -mal… Tous des pingres!… Tous, laisse donc!</p> - -<p>—Allons, mon cher,—essaya de dire Coriolis,—parce -qu'il y a quelques crasseux parmi nous, ce n'est -pas une raison pour envelopper toute notre classe…</p> - -<p>—Moi, les peintres, je les adore… j'ai passé toute -ma vie avec eux… Mais, précisément parce que je les -adore, je les vois et je les juge… tous des pingres… sauf -toi, avec une douzaine d'autres…—reprit Chassagnol -se lançant à fond dans son paradoxe.—Oh! les préjugés! -les préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous -ces braves gens de bourgeois qui ont, sous la calotte du -crâne, l'idée, l'idée enfoncée, solide, indéracinable, chevillée, -qu'un artiste est un homme rempli de vices coûteux, -un mangeur, un dépensier, un luxueux!… un -bourreau d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se -paye tout ce qu'il y a de meilleur et de plus cher à boire, -à manger, à aimer! Mais ils sont ordonnés, rangés, serrés… -ce sont des papiers de musique, que les artistes!… -Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!… Ils dépensent… -ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire -comme les camarades; ils gaspillent un peu d'argent -envoyé par la famille, carotté aux parents, prêté par -leur bottier, de l'argent aux autres… Mais quand c'est -de l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel, -de l'argent gagné, de l'argent de leur talent et de -leur travail; quand il leur descend dans la case du cerveau -où se font les comptes que des pièces mises sur -des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose -sur des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables: -des rentes, des maisons, des propriétés, des -propriétés!… Oh! alors, il entre dans l'artiste une économie… -mais une économie!… la magnifique avarice -bourgeoise de l'art!… Enfin, dans toutes les autres professions, -il y a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune, -de bénéfices, d'enrichissement, qui pousse l'homme à la -largeur, le parvenu à la dépense, le joueur heureux à la -profusion… Un boursier, je prends un boursier, un -boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer -deux douzaines de chemises garnies de Malines à -sa maîtresse… Mais dans l'art? Cherche! On dirait une -industrie de luxe où les riches restent pauvres diables… -L'argent qui leur pleut dessus avec le succès, ça garde -dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents de -peine qu'on gagne avec de la sueur… Il y en a beaucoup -qui font des années de chirurgiens, des recettes -de cent mille francs; il y a donc dans ce monde-là des -signatures de cinquante mille francs le mètre carré… -Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la -folie de la dépense, et le mépris d'un homme né riche -pour une pièce de cent sous… Une race plate… avec des -goûts plats, des sens plats, des appétits plats… Oui, des -gens capables de faire des fortunes de ténors, sans avoir -un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente sous -ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit -francs… Au fond, des natures <i>peuple</i>, presque tous… -Une pauvreté de goûts d'origine, de première éducation -qui va très-bien avec leur vie, qui simplifie tout dans -leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage, la -famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement -qui permet le bon marché des deux choses les -plus chères de la vie: le Plaisir et le Bonheur… La -femme, je prends la femme, parce que c'est l'étiage de -la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme, -est-ce qu'elle est, dans ce monde-là , la grande dépense -qu'elle est ailleurs dans d'autres couches sociales? Un -peintre, quand il gagne quarante, cinquante mille francs -par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de paresse, -broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune -homme de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, -la maîtresse, presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? -qu'est-ce que c'est? Une utilité, une raccommodeuse, -une personne de compagnie, une femme entre la gouvernante -et la femme de ménage, bonne fille qui porte -des bijoux d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant -sur ses vertus domestiques… de domestique, -son ordre, sa couture, son économie… La femme légitime? -mon Dieu, c'est ça… avec un vernis… Le ménage? -un ménage d'ouvrier… Des enfants habillés de -mises bas, qu'on endimanché aux fêtes… morveux, avec -des chandelles sous le nez… voilà ! Connais-tu un peintre -qui ait eu seulement voiture, toi?… Pas un, n'est-ce -pas?… Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers, -dans les corporations de tanneurs comme dans les confréries -d'huissiers, jusque dans le monde des lettres où -l'on gagne moins d'argent qu'à élever des couchers de -soleil, et où l'on paye trois sous, une fois payée, une -idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les -ans… dans les lettres même, on entend dire quelquefois -à des gens: J'ai dîné hier chez Chose… Et il y a eu chez -Chose un dîner qui avait tout ce qui constitue un dîner… -Chez les peintres, jamais! Je demande quelqu'un qui -ait fait un vrai dîner chez un peintre… Qu'il le dise et -qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre, -c'est mythique, c'est une abstraction… Depuis le commencement -du monde, on n'a jamais parlé de la cuisinière -d'un peintre!… Les peintres, on sait comment ça -reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements, -c'est Gozlan qui a dénoncé celle-là , on passe -des eaux-fortes et des dessins!… Et quand il y a des -circonstances impossibles qui les forcent à vous offrir le -pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur le «pas de -cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit -fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour -la santé! le petit vin simple et naturel, qui se boit dans -de petits verres ordinaires, sans prétention!… Je les -connais, leurs pipes en terre! Je les connais, leurs collections -de deux sous, leur bric-à -brac de faïence de -Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons -rustiques, les gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement -où ils vous mènent dans les campagnes, -et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont jamais -assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et -des trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?… -Les peintres! Ah! oui, les peintres!… Mais si -Solimène… Oui, si Solimène revenait…</p> - -<p>Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de -Coriolis qui s'inclinait:</p> - -<p>—Tu dors?</p> - -<p>—Pardon, mon cher… il est deux heures du matin… -Et ici, on prend un peu les habitudes des poules… A -neuf heures, tout le monde est <i>en paille</i> comme on dit -dans le pays…</p> - -<p>—Deux heures?…—répéta tranquillement Chassagnol,—deux -heures… La voiture part à six heures… -Ça ne vaut guère la peine de se coucher… Je vais un -peu flâner dehors jusque-là … Tiens! au fait, si je réveillais -Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole… -Nous ferons un tour ensemble.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXIX</h2> - - -<p>Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de -son art, avait commencé une étude dans la forêt. Il était -parti dans une de ces grandes tenues d'artiste qui donnent -aux peintres, sous la feuillée, l'air terrible de bandits -du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de -chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des -jambards de cuir, son parapluie gris en sautoir sur son -sac. Et il avait été ainsi bravement <i>piger le motif</i>.</p> - -<p>Cependant, au bout de deux jours, il commença à -trouver que ce qu'il faisait ne marchait pas, que la nature -l'enfonçait, et que le bon Dieu était décidément plus -fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher, regarda -le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, -les huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son -regard tomba et s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les -petites mousses vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes -de pluie, les suintements luisants, les éclaboussures de -blanc, les petits creux mouillés où pourrit le roux -tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha -de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec -du soleil sous les paupières.</p> - -<p>Les autres jours, il recommença. Il appelait cela -«dormir d'après nature».</p> - -<p>Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur -du pittoresque à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait -de gros souliers contre les plantations déshonorant -la forêt, et piétinait pendant deux heures les petites -pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec -l'homme des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux -deux boîtes de reptiles. Il allait causer avec le vendeur -d'orangine de la Cave aux Brigands. Il était familier -dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux -boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques -qui connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec -des messieurs qui mettaient le soir au bout de Barbison -l'écho des entre-sols de marchands de vin au Mardi-gras.</p> - -<p>La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des -futaies, et restait sans bouger, sans fumer, sans souffler, -attendant un bramement, espérant voir un de ces fantastiques -combats de cerfs qui sont la légende du pays.</p> - -<p>Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine -existence. La forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, -de distractions. Il se fit un grand plaisir de chercher -tout ce qu'on trouve là , ce que la main ramasse -par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la -chasse aux vipères, il passa à la récolte des champignons.</p> - -<p>Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait -d'énormes aux pieds des chênes: Anatole ne revenait -plus qu'avec sa vareuse nouée aux quatre coins, toute -pesante et bourrée de ces <i>girolles</i> d'or que le pas écrase, -tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à -l'huile, à la provençale: car il était assez cuisinier de -goût et de vocation, et il n'y avait pas besoin que la table le -priât beaucoup pour qu'il se fît un tablier d'une serviette -et remuât dans une casserole son fameux gigot à la juive.</p> - -<p>Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole -revint à son étude, travailla encore un jour ou deux. -Puis tout à coup, en plein Bas-Bréau, les chênes qui le -regardaient virent l'incorrigible maître aux Pierrots -accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.</p> - -<p>Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. -Et ce cadeau resserra l'intimité qui le mêlait à -toute la famille; car il était pour la maison un camarade. -Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part, le -dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances -en blouse de la ferme, aux parties de cartes à la chandelle -des petites bonnes en madras, avec des cartes -grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.</p> - -<p>Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, -le samedi, à Melun, il emmenait Anatole dans -sa carriole, et lui faisait manger dans un cabinet cet -extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un -homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu -gais, fraternellement liés par le bras de l'un passé sur -l'épaule de l'autre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXX</h2> - - -<p>—Dis donc,—fit un matin Anatole, en frappant à -la porte de Coriolis,—tu ne viens pas à Mariette?… -une partie que nous venons d'arrêter devant le beau -temps qu'il fait… On va à pied, nous allons nous payer -la <i>Mare aux Fées</i>, le <i>Long Rocher</i>, les <i>Ventes à la Reine</i>, -l'affaire de deux jours: viens donc, hein?</p> - -<p>—Non… Ce serait trop dur pour Manette… Mais -vois un peu ça, si l'on est mieux là -bas qu'ici.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Anatole revenu:</p> - -<p>—Eh bien?—lui dit Coriolis.</p> - -<p>—Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher… nous -avons été voir ça la nuit, une lune magnifique! Ah! -voilà un décor pour la Porte-Saint-Martin, avec un beau -crime là -dedans…</p> - -<p>—Et les auberges?</p> - -<p>—Les auberges, délicieux! un monde!… Pas des -bonnets de nuit comme ici… d'un jeune!… et un train! -Ah! des vrais, ceux-là … On les entend à une demi-lieue -sur la route, jusqu'à deux heures du matin.</p> - -<p>—Et la nourriture?</p> - -<p>—Oh! la nourriture… Je leur ai pêché un fameux -plat de grenouilles, va!… La nourriture? Tu sais, moi, -je n'ai pas trop fait attention… Par exemple, le vin est -meilleur qu'ici… Un vrai père Lajoie, mon cher, l'aubergiste -là -bas… pas de façons… les pieds nus dans -ses chaussons… Oh! une bonne tête!… Très-animé, le -pays… il tombe des convois du quartier Latin, des baladeuses -qui vous arrivent en cheveux, en pantoufles et -avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des -courants d'air de <i>Closerie des lilas</i> dans la forêt… Enfin -je te dis, c'est tout ce qu'il y a de plus gai.</p> - -<p>—Bon, je suis fixé,—dit Coriolis.</p> - -<p>—Pas moyen de s'embêter une minute—continua -sans l'entendre Anatole,—des histoires de femmes toute -la journée; la maîtresse de Chose qui a accusé la maîtresse -de Machin de lui avoir démarqué ses bas… ça a -fait une scène à table!… Les lits? je n'y ai rien senti… -Ma foi! nous n'y serions pas mal,—dit en finissant -Anatole tourmenté du besoin de mouvement qu'ont les -enfants, et toujours prêt à changer de place.</p> - -<p>—Merci,—fit Coriolis,—que j'emmène Manette -là ?</p> - -<p>—Ah! c'est vrai, oui, Manette… Je n'y pensais pas,—fit -Anatole en homme subitement éclairé par Coriolis, -et n'ayant guère des convenances de la vie une perception -nette, immédiate et personnelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXI</h2> - - -<p>Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le -professeur et sa famille s'étaient retirés de la salle à -manger. Et Anatole déployait ses talents de brûleur -d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine -de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu -par Coriolis.</p> - -<p>Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société -d'hommes, dans l'effusion bavarde de la digestion, se -lève de la mémoire de chacun et s'en répand, après -la première pipe, des histoires de tous les pays et de -toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de -punch.</p> - -<p>Un des Américains, dans un français impossible, racontait -que par amour pour une gitana, il s'était engagé -dans une troupe de bohémiens courant l'Amérique. Et -il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de -trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne -aventure, interrompue par un singulier incident. La -femme du chef vint à mourir: la religion de la bande -exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et il n'y -avait de sable qu'à quinze jours de marche de là , au -Potomac: dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant -à mesure que l'odeur de la morte augmentait, -il avait fini par se sauver à mi-chemin des bohémiens -et de son amante.</p> - -<p>Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, -un garçon connaissant les coins et recoins des capitales -de l'Europe, parlait de deux assassins de grand chemin -qu'il avait vu pendre à Florence. Ces industriels assassinaient, -sans se salir ni se compromettre. Ils avaient -chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient -de terre tassée, et avec lequel ils frappaient -à très-petits coups, tout doucement, sur l'épigastre de -leur victime, de manière à ne jamais déterminer d'ecchymose -ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en -moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après -quoi, ils rentraient chez eux, comme d'honnêtes paysans, -avec leurs gaines de parapluie vides. Puis venaient des -descriptions d'autres pendaisons, merveilleusement observées, -contées avec tout le détail impressionnant et -scientifique de la chose vue, finissant par un tableau -sinistre d'un lancement dans l'éternité à Londres, avec -le bourreau splénétique, le paletot de caoutchouc sur le -condamné, et l'éternelle petite pluie désolée des exécutions -de là -bas.</p> - -<p>Un autre exposait les origines de Barbison, remontait -au plus lointain des légendes du pays, attribuait -l'immigration des peintres à une espèce de précurseur -mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de -l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter -le pays, dans des époques anté-historiques, et demanda -un sabre à un certain père Ordet pour aller dans la forêt. -Il avait, d'après la tradition, un petit domestique -qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et -c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs -avaient été Jacob Petit, le porcelainier, puis un -M. Ledieu, puis un M. Dauvin. Puis venaient Rousseau, -Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, deux ans -après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son -rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait -par une échelle, et où l'on accrochait le soir son -étude du jour au-dessus de son lit. C'est à cette époque, -ajoutait l'historiographe, qu'on peut fixer le commencement -de sûreté du pays pour les artistes, non à cause des -brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là , arrêtaient -pour trop de pittoresque «les hommes à pique», -que le père de l'aubergiste actuel était obligé de réclamer.</p> - -<p>Anatole avait rempli les verres.</p> - -<p>—Tiens! sourd, voilà le tien,—dit-il au Batignollais.</p> - -<p>—Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée -ce matin… Tu vas payer quelque chose… Viens un -peu par ici que nous reprenions notre conversation…</p> - -<p>Le sourd des Batignolles avait une corde comique, -l'avarice, une avarice qu'on eût dite amassée par plusieurs -générations paysannes de la banlieue de Paris. Il -avait une défiance terrible de ce monde où il s'était aventuré, -et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu respectueux -et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute -comme une caverne. Rien n'était plus amusant que sa -grossière peur d'être carotté, et la continuelle préoccupation -avec laquelle il se défendait d'avoir de l'argent dans -sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des sept cents -pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de -ses créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des -contraintes, des en-têtes de contributions, grommelait, -mâchonnait des chiffres, des comptes de pauvre, demandait -le prix de tout. Quand on voulait le faire jouer, il -demandait à ne jouer que des centimes; et quand il -avait perdu cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage -sa redingote de velours.</p> - -<p>La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui -persuader qu'il voulait épouser sa tante, une charge qui, -malgré sa monstruosité, ne laissait pas que d'inquiéter -vaguement, par son retour quotidien et l'air sérieux d'Anatole, -les espérances du neveu.</p> - -<p>Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant -le cou à lui dévisser la tête, approcha sa bouche -de la meilleure de ses deux oreilles, et lui cria dedans de -toute sa force:</p> - -<p>—Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?…</p> - -<p>—Trente-cinq.</p> - -<p>—Mettons quarante… Est-elle ragoûtante?</p> - -<p>—Qui ça?</p> - -<p>—Ta tante.</p> - -<p>—Ma tante?… Elle est belle femme.</p> - -<p>—Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?</p> - -<p>—Hein?</p> - -<p>—Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? -Parce que moi, je ne veux me marier qu'avec -la certitude d'avoir des enfants…</p> - -<p>—Ah! dame… je ne sais pas, moi…</p> - -<p>—Ça me suffit… tu es mon ami… il faut que tu me -fasses épouser ta tante…</p> - -<p>Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:—Non,—à -demi formulé dans un sourire d'idiot.</p> - -<p>Anatole lui ressaisit la tête:</p> - -<p>—Tu ne me trouves pas bien?</p> - -<p>Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.</p> - -<p>—Où demeures-tu?</p> - -<p>—Rue Cardinet… 14.</p> - -<p>—Il y a des omnibus?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—J'irai te voir.</p> - -<p>Le sourd riait toujours.</p> - -<p>Anatole reprit:</p> - -<p>—Nous irons tous te voir… Ça fera plaisir à ta tante, -à ta brave femme de tante… un cœur d'or… je la vois -d'ici… Elle nous fera un petit dîner…</p> - -<p>—Plus la cuisine est grasse, plus le testament est -maigre…—murmura le sourd avec une espèce de finesse -malicieuse.</p> - -<p>—Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!… La -sagesse des nations!… Amour de sourd, va!… Quelle canaille, -hein!—ajouta Anatole en se tournant vers les -autres qui, arrivant l'un après l'autre, prenaient la tête -du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne oreille:</p> - -<p>—Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!</p> - -<p>—Tenez,—dit quelqu'un,—voulez-vous que je vous -dise? Il n'est pas sourd du tout… Il nous fait poser… -c'est un truc que lui a montré sa tante pour qu'on ne lui -emprunte pas cent sous.</p> - -<p>Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le -tympan avec une voix caverneuse, fatale et méphistophélique:</p> - -<p>—Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de -génie… Si, tu me l'as dit… C'est une ambition honnête… -Il n'y a qu'un moyen… c'est de commencer par -manger ta fortune…</p> - -<p>—Toucher à mon <i>tapital</i>!—s'écria, dans un premier -soubresaut d'effroi, le sourd avec une inarticulation -d'enfant. Puis, se remettant et reprenant sa sérénité à -la fois bête et sournoise, il se mit à dire, comme s'il -parlait avec lui-même à ses idées:—Moi… je ne veux -pas me marier… J'aime les gens connus, moi… Je les -inviterai… un jour… Et puis, je voudrais fonder quelque -chose après ma mort…</p> - -<p>—C'est cela!—lui beugla Anatole,—une fondation, -bravo! Tiens! la fondation d'un punch perpétuel à Barbison! -Trois cent soixante-cinq bols par an!… Superbe -idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos bras!</p> - -<p>Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du -sourd, ahuri et se débattant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXII</h2> - - -<p>Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à -patienter. Le trio restait à l'auberge, continuant sa vie -de promenade et de paresse, jouissant de l'air, de la -forêt, de la campagne, quand un soir il apparut à la table -deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de -large encolure, les mains énormes; et une petite femme, -sa femme, une petite brune, toute sèche et nerveuse, aux -grands yeux noirs, aux traits fins, découpés, presque -pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'œil dédaigneux, à la -parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du haut -commerce parisien; un type de cette femme légitime de -l'artiste chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, -une dignité hérissée, une susceptibilité agressive, toujours -en garde contre un manque de respect, une honnêteté -nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent -dans la petite bourgeoise une petite madame Roland -manquée.</p> - -<p>Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant -le dîner, elle laissa tomber sur elle deux ou trois de -ces regards avec lesquels les femmes honnêtes savent -jeter leur mépris et leur haine à la figure des autres.</p> - -<p>En sortant de table, Manette demanda à la femme de -l'aubergiste ce que c'était que ces gens-là , et s'ils resteraient -longtemps. Elle apprit qu'ils s'appelaient M. et madame -Riberolles; qu'ils venaient passer tous les ans une -partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un -contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure -de l'individu et le genre de son talent, avait la spécialité -de peindre des branches de groseillier et de cerisier sur -de petits panneaux, dont il laissait le fond et les veines -de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, ne -le quittait pas: elle en était très-jalouse.</p> - -<p>Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain -de madame Riberolles se reculant de son voisinage, se -garant d'elle, affectant de ne pas la voir, de ne pas l'entendre; -et elle remarqua la gêne, l'embarras, l'espèce -de honte troublée qu'avait vis-à -vis d'elle la femme du -professeur, évitant son regard et se levant, la première -au dessert, pour ne pas la rencontrer.</p> - -<p>A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver -chez Manette un écho, une voix qui se mêla peu à peu à -ses plaintes. Les choses en étaient là , quand un soir, un -des Américains se mit à dire que dans son pays, le métier -de modèle était considéré comme honteux; et, -comme exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il -avait dessiné un modèle de femme dans une académie -de New-York, pas une jeune personne, à un petit bal -où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. -L'honnête Américain avait raconté cela fort innocemment, -et en toute ignorance du passé de Manette. Son -histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle y -trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir -une intention d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce -que Coriolis put lui dire, elle resta attachée à cette idée, -avec l'entêtement bête et enragé, enfoncé pour toujours -dans la cervelle d'une femme du peuple, et que rien n'en -arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à -Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on -l'outrageait.</p> - -<p>Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop -fâché qu'on quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un -crime. En grisant d'eau-de-vie le corbeau favori de la -maison, il l'avait foudroyé. Le croyant échappé, on le -cherchait partout.</p> - -<p>Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la -table des peintres. Ils se feraient servir à part, tous les -trois. Il n'était guère plus content qu'elle de l'auberge; -mais, quoi qu'il fût tout prêt à s'en aller, il lui demandait -de rester encore quelques jours. On lui avait parlé de -Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas s'établir -un peu mieux.</p> - -<p>Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la -suite d'un pannotage pour la destruction des grands -animaux dont se plaignaient les paysans, un peintre de -l'endroit, une des popularités du pays, le fameux paysagiste -Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, -invita à venir le manger chez lui tous les artistes faisant -séjour à Barbison, Coriolis, «sa dame» et Anatole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXIII</h2> - - -<p>Crescent était un des grands représentants du paysage -moderne.</p> - -<p>Dans le grand mouvement du retour de l'art et de -l'homme du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle à la nature naturelle, dans cette -étude sympathique des choses à laquelle vont pour se -retremper et se rafraîchir les civilisations vieilles, dans -cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles, -ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de -notre école présente, Crescent s'était fait un nom et une -place à part. Un des premiers il avait bravement rompu -avec le paysage historique, le site composé et traditionnel, -le persil héroïque du feuillage, l'arbre monumental, -cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement -un crime ou un amour mythologique. Il avait été -au premier champ, à la première herbe, à la première -eau; et là , toute la nature lui était apparue et lui avait -parlé. En regardant naïvement et religieusement en l'air -et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une -barrière, il avait trouvé sa vocation et son talent. Dans -la campagne commune, vulgaire, méprisée du rayon de -la grande ville, il avait découvert la campagne. Le verger -mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume -dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de -vigne, les ondulations de collines basses, les légers -rideaux de peupliers, les minces bois clairs de la grande -banlieue lui avaient suffi pour trouver ces chefs-d'œuvre -«qu'on peut faire,—disait un de ses grands camarades,—sans -quitter les environs de Paris.»</p> - -<p>Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le -plus petit coin, le moindre sujet lui donnait l'inspiration. -Une ferme, un clos, un ruisseau sous bois clapotant -sous le sabot d'un cheval de charrette, une tranche -de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par -l'âne d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur -blancs et roses comme des arbres de paradis: c'étaient -ses tableaux. Une ligne d'horizon, une mare, une silhouette -de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour -faire voir et toucher à l'œil la plaine de Barbison.</p> - -<p>Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, -la terre des champs crevassée à grosses mottes, la chaleur -et, comme dit le paysan, le <i>touffe</i> d'une belle journée, -la fraîcheur d'une rivière, l'ombre d'un chemin -creux: elle avait des parfums, des <i>fragrances</i>, des haleines. -De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du -soir, Crescent donnait le sentiment, presque l'émotion, -en peintre admirable de la sensation. Ce qu'il cherchait, -ce qu'il rendait avant tout, c'était l'impression, vive et -profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure. -D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, -la gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le -soupir. Et de ses souvenirs, de ses études, il semblait -emporter dans ses toiles l'espèce d'âme variable, circulant -autour de la sèche immobilité du motif, animant -l'arbre et le terrain,—l'atmosphère.</p> - -<p>L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, -l'embrassement universel, la pénétration des choses par -le ciel, avaient été la grande étude de ces yeux et de -cet esprit, toujours occupés à contempler et à saisir les -féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume, -les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, -les vaporisations changeantes, le flottement des -rayons, les décompositions des nuages, l'admirable richesse -et le divin caprice des colorations prismatiques -de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il -jamais <i>un fait isolé</i>, le dessus et le plafond d'un tableau, -il était l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble -et aux détails tous les rapports de ton, le bain où tout -trempait, de la feuille à l'insecte, le milieu ambiant et -diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature et -toutes les transfigurations de la terre.</p> - -<p>Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique -des Heures retrouvé au bout de la brosse, il répandait le -matin, l'aube poudroyante, les dernières balayures de la -nuit, le jour timide dans un brouillard de rosée, la lumière -argentée, virginale, comme tramée de fils de la -Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le -village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette -de l'<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, -gris de chaleur orageuse, avec ses tons neutres et -brûlants, ses soleils sourds faisant peser la fadeur écœurante -de l'été sur la sieste des moissonneurs. Et toute -une série admirable de ses tableaux déroulait le soir, -ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un -horizon d'or, les lentes défaillances, les pâlissements de -jour, la descente de la mélancolie sereine des heures -noires dans la campagne éteinte et presque effacée.</p> - -<p>Là -dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque -scène champêtre, les semailles, la moisson, la récolte,—un -de ces travaux nourriciers de l'homme dont il -essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté avec -l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une -ligne rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité -primitive, faisant de la paysanne, de la femme de -labour, courbée sur la glèbe, de ce corps où le labeur -du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide -habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle -vit:—du brun de la terre, du bleu du ciel.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXIV</h2> - - -<p>Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, -l'heure du dîner de la campagne, sous une tente faite -avec des draps, dressée dans le jardin.</p> - -<p>On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les -sauces. Et bientôt, dans l'expansion de ce repas en plein -air, Crescent et Coriolis, qui avaient d'avance, sans se -connaître, une mutuelle estime de leurs talents, devinrent -presque des amis, se parlant dans l'intimité de -l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.</p> - -<p>Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité -bouffonne et de galanterie attentionnée, qui était -son charme auprès des femmes, Anatole avait fait tout -le suite la conquête de madame Crescent.</p> - -<p>Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner -d'hommes, où il n'y avait d'autre femme avec elle que -madame Crescent, laissait voir une espèce de gêne.</p> - -<p>La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le -dessert fut-il sur la table qu'elle lui dit:—Ma belle, -venez voir ma poulaille… ça vous amusera plus que de -rester avec toutes ces horreurs d'hommes… Et vous?—fit-elle -en se tournant vers Anatole, vous, le <i>bélier</i>…</p> - -<p>Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la -passion, répandus et vulgarisés dans tout Barbison par -la <i>poulomanie</i> de Jacques, le peintre graveur. Au bout -du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc -divisé en quatre compartiments, et dont un émondage -de peupliers relié par des perchettes nouées avec de -l'osier faisait le palis garni en bas de paille de seigle. -Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros loquet de la -porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de pierrailles, -traversés de lattes, couverts de chaume; les -petits hangars reliés aux poulaillers par une rallonge de -refuge contre la pluie; les juchoirs mobiles, les pondoirs -en osier attachés au mur par une tringle de bois, -les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela, -leur disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, -ne <i>gâchant</i> pas, que les poulaillers étaient exposés au -levant, parce que l'exposition au midi faisait de la vermine; -que l'hiver, il fallait mettre une bonne couche de -fumier sous les hangars, pour empêcher les poules -d'avoir froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu -du gazon, où elle déposait du sable fin qui servait aux -poules à se poudrer. Elle leur faisait remarquer une -augette recouverte qu'elle avait inventée pour mettre le -grain à l'abri de la pluie et des piétinements.</p> - -<p>Et toute contente des petits étonnements de Manette, -enchantée d'Anatole, de son air et de ses assentiments -de connaisseur, des cris imitatifs dont il inquiétait la -basse-cour, des <i>cocoricos</i> avec lesquels il faisait se piéter -et se créter batailleusement les coqs, elle montrait et -remontrait ses Houdan, ses Crèvecœur, ses Cochinchine, -ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes, -exotiques, ses petites poules naines: des boules de soie. -Elle appelait toutes ces bêtes, les petites, les grandes, -leur parlait, les caressait avec une sorte d'attendrissement -grisé mêlé à un sentiment de famille.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXV</h2> - - -<p>Madame Crescent était une petite femme grasse et -courte, avec une tournure boulotte où il y avait quelque -chose de fallot, de cocasse, de comique. Deux <i>couêttes</i> -de cheveux en désordre, couleur de chanvre, s'échappaient -sur son front de la ruche de son bonnet. Ses -yeux bleus tout clairs montraient un grand blanc -quand elle les levait. Elle avait un petit nez étonné, un -teint tout frais avec des pommettes du rose d'une -pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une -femme de quarante ans, où l'on croyait voir par moments -comme la figure et la peau d'une petite fille sous -un bonnet de grand'mère.</p> - -<p>Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, -d'habitude, de langue et d'âme. Ses robes, faites à -Paris, rappelaient, sur son dos, les paquets et les plis du -village. Elle portait des souliers qui faisaient le bruit -d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier chapeau -l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux -fois d'être écrasée dans la journée. Ses idées étaient les -idées têtues de l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques -sur la médecine, de républicaines sur le -gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de -françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher -les Anglais d'acheter ce qu'on mange en France. -Contre les Anglais particulièrement, elle nourrissait -toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on -faisait de Paris une pension de cent mille francs à la -fille de la reine d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle -pêle-mêle, avec des observations fines de paysan, en -saillies drôlatiques, dans une langue colorée des mots -de son pays et des expressions faubouriennes de Paris, -une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, -moitié estropiée, une langue de raccroc et de -chance brouillée avec la grammaire, et qui avait un fond -d'arrière-goût des champs, l'originalité native et brute -de cette nature restée champêtre.</p> - -<p>Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un -mélange de bonne humeur et d'impatience, de grogneries -sans amertume lui montant de la vivacité de son sang, -et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies cascades de -rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement -de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.</p> - -<p>Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle -ne pouvait rien retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la -garder, intime, secrète, enfermée, cachée, comme tout -le monde. Une sensation, une impression, était immédiatement -chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait -tout haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les -idées les plus baroques, les plus saugrenues, les plus -«endiablées», comme elle disait, lui venaient au même -moment au bout de la langue. Les mots de choses qui -lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un -phénomène étrange, dans l'espèce de bouillonnement -d'un pot sans couvercle. Et cela était chez elle aussi involontaire -qu'instantané. Souvent, aussitôt après un -mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, -elle devenait rouge comme une cerise, et malheureuse -comme les pierres.</p> - -<p>Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du -matin jusqu'au soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, -à la pièce où elle se trouvait. Dans un éternel monologue -de confession, elle disait innocemment toute seule ce -qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce qui l'occupait, ce -qu'elle regardait, tous les riens de son imagination, -l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en -faisant la cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait -avec tout ce que touchaient ses mains: elle prévenait -une pomme de terre qu'elle allait la faire cuire. -Elle interpellait le charbon, la cheminée, les casseroles, -grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère, -et qu'elle appelait sérieusement «<i>horreurs</i>», un mot -universel qu'elle appliquait à tout.</p> - -<p>Un amour, une passion remplissait la vie de madame -Crescent: l'adoration des animaux. Les bêtes faisaient -son bonheur et comme ses enfants. Il semblait qu'il y -eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse pour -eux.</p> - -<p>Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait -pas, qu'elle menait avec elle aux champs, dans les -bois. A douze ans, elle avait vu tuer et manger sa nourrice -par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, l'horreur -de son estomac pour la viande avait été telle -qu'elle avait passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher -à un <i>creton</i> de lard; et encore maintenant, elle ne -mangeait pas volontiers de ce qui était de la chair, refusant -de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau, -vivant de légumes et de verdure, comme de la seule -nourriture innocente et sans crime. Son instinct avait -naturellement de la religieuse répugnance du brahme -pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle, la -boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.</p> - -<p>Les animaux lui tenaient comme physiquement au -cœur. Il y avait d'elle à eux des liens secrets, une espèce -de chaîne, des rapports comme d'une autre vie commune. -Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que fait -une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles -qu'elle met dans un être humain, lui avaient presque -donné une solidarité de parenté, une communion de -souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs joies lui -remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa -vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se -levait de son petit corps, de sa timidité, des audaces, -des colères, des apostrophes en pleine rue à se faire assommer. -Contre les bouchers menant leurs bestiaux à -l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs -attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient -revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers, -avec des indignations terribles. Elle rêvait la nuit de -tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journée.</p> - -<p>Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa -grande joie était de voir un chien, un chat, n'importe -quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un -bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux -surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour -eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage -qui les éparpille piaillants.</p> - -<p>Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une -heure, à demi cachée derrière une persienne, distraite, -intéressée, absorbée, sans bouger, perdue dans une attention -amoureuse, charmée, avec une immobilité de -ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un -joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait -allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait -l'air de remercier le beau temps et les premières pousses -de verdure comme la charité du bon Dieu pour ces petits -pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, il y -a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites -panses.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXVI</h2> - - -<p>—Ah! on est dans la <i>boutique</i>,—dit madame Crescent -en se servant du mot dont son mari appelait son -atelier, et elle rentra du jardin avec Manette et Anatole.</p> - -<p>Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui -causaient familièrement: Coriolis enchanté de trouver -enfin un peintre qui parlât un peu de son art; Crescent, -le sauvage, vivant à l'écart des habitants du pays, tout -heureux de rencontrer un causeur intelligent qui l'entretenait -de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à -des vitrines de marchands, les analysait en homme qui -les avait étudiés, flairés, sentis. De la peinture, la conversation -alla au pays, au manque de confortable des -auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à côté -d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. -Coriolis expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa -connaissance juste au moment de s'en aller, de retourner -à Paris. Le pays lui plaisait; il aurait voulu y passer -encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait matériellement -trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être -mieux.</p> - -<p>—Un moyen?—dit vivement madame Crescent qui -trouvait Manette charmante.—Mais il y en a un… Il -faut devenir nos voisins, voilà tout… Si au lieu de rester -à l'auberge… La maison, tu sais Crescent, qui est là , de -l'autre côté de notre mur?</p> - -<p>—Tiens, c'est vrai,—dit Crescent.—Ils m'ont -écrit… la famille anglaise qui l'habite tous les ans. Ils -ne viennent pas cette année… Je suis chargé de la -louer… Ainsi, si ça vous va… Il y a un petit atelier où le -mari faisait de l'aquarelle d'amateur… Mais venez la voir, -ce sera plus simple.</p> - -<p>Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, -une petite maison gaie, construite avec de la pierraille -encastrée dans du ciment rouge, aux volets, aux persiennes, -peints en acajou, au toit de tuile caché dans -l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect -par la confortable rusticité d'une installation anglaise.</p> - -<p>—Signons le papier,—dit Coriolis au bout de la -visite.</p> - -<p>Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison, -où la cuisinière, rappelée de Paris, faisait le dîner.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXVII</h2> - - -<p>Le voisinage porte à porte, les instructions que madame -Crescent était obligée de donner pour l'approvisionnement -fait à Barbison par des fournisseurs en -voiture, les visites à toute minute pour se demander, -s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout -de quelques jours la plus grande intimité entre les deux -femmes.</p> - -<p>Manette était enchantée de la connaissance. Au fond, -elle éprouvait un certain soulagement à n'avoir plus besoin -de «se tenir» comme avec la femme du professeur, -à se sentir affranchie de la réserve, de la surveillance -sur elle-même, de toute cette manière d'être -cérémonieuse qu'elle avait eu tant de peine à soutenir. -Elle se trouvait à l'aise avec cette femme toute ronde, -ses manières à la bonne franquette, sa langue de peuple. -Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la campagnarde -la remettait dans son milieu, en lui laissant sa -supériorité de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne.</p> - -<p>Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette -relation l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée, -d'une femme honnête, estimée, aimée par tout le pays. -Car madame Crescent était sans préjugés: elle avait -cette singulière indulgence de la femme pour la maîtresse, -assez ordinaire dans le monde des arts, et -qu'apprend peut-être là aux femmes légitimes l'exemple -de toutes les maîtresses qui finissent par y être épousées.</p> - -<p>De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément -dans la société de Manette, dans une espèce d'autorité -d'expérience et d'âge sur cette jeune et jolie femme qui -aurait pu être sa fille. Son cœur chaud et aimant de -paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne -sympathique qui lui faisait une société, un auditoire, -prêtait ses deux oreilles au bavardage que n'entendait -même pas Crescent.</p> - -<p>Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand -Manette arrivait dans l'après-midi, une sorte de gros -bonheur fou la prenait, la mettait sens dessus dessous, -lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus belle -surprise:—Ma belle, nous allons nous faire une bonne -salade à la crème!</p> - -<p>Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre -chaude, les yeux heureux de regarder Manette, de sa -voix criarde qui se faisait toute douce, elle laissait échapper -cette phrase comme une musique.</p> - -<p>—Est-on bien ici!… c'est comme si l'on était sur de -la mousse en paradis…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXVIII</h2> - - -<p>Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.</p> - -<p>Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don -de cet homme né peintre, et qui semblait mis au monde -uniquement pour faire cela: de la peinture. Il admirait ce -tempérament d'artiste plongé si profondément dans son -art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour -de poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se -glissât dans le bonheur et l'application de son opération -matérielle, une idée de réputation, de gloire, d'argent, -une préoccupation du public, du succès, de l'opinion. -Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de -matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, -c'était tout ce que Crescent demandait. A le voir travailler -sans inquiétude, sans tâtonnement, sans fatigue, -sans effort de volonté, on eût dit que le tableau lui coulait -de la main. Sa production avait l'abondance et la -régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au -courant d'un travail ouvrier.</p> - -<p>Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, -l'homme et l'atelier à première vue montraient le caractère.</p> - -<p>L'atelier était une grange avec une planche portant à -sept ou huit pieds de haut des toiles retournées, trois -chevalets en bois blanc, et quelques faïences de village -écornées.</p> - -<p>L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée -dans une barbe rousse, avec de gros yeux bleus, -des yeux <i>voraces</i>, comme les avait appelés un de ses -amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du -paysan.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXIX</h2> - - -<p>Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait -dans l'homme inculte et rustique comme un Jean Journet -des bois et des champs. Il y avait encore en lui de -la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la Restauration, -qui avait entendu des voix et Dieu lui parler -dans un pré. Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce -de bouillonnement de son front, ses silences, les sourires -passant sur ses grosses lèvres, ses regards, dégageaient -le vague, le pénétrant, le troublant qu'on sentirait -auprès d'un paysan apôtre.</p> - -<p>Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas -même un journal, ignorant de tout et du gouvernement -qu'il faisait, replié sur lui, ne se mêlant point aux autres, -ne voyant personne, se dérobant aux visites, retiré, muré -dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant -pas mis le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, -ni dans les Expositions, sourd au bruit de sa -femme, Crescent était arrivé, par l'excès de la solitude -et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme auquel -l'art agreste élève les âmes simples.</p> - -<p>Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était -venue de ces études errantes qu'il faisait hors de son -atelier, sans peindre, sans dessiner, plongé dans l'infini -des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir dans -l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant -des yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, -aspirant les chaudes odeurs du blé mûr, l'acre -volupté des senteurs de forêt, les grands souffles qui -ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.</p> - -<p>Cette absorption, cette communion, cet embrassement -des visions, des couleurs, des fantasmagories de la campagne, -avaient à la longue développé dans Crescent l'espèce -d'illumination d'un voyant de la nature, la religiosité -inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le -ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des -perceptions d'un artiste, la ténacité paysanne de la méditation, -le travail surexcitant de l'isolement, l'immense -enivrement sacré de la création, tout cela, mêlé en lui, -lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires. -Comme chez quelques grands paysagistes à existence -sauvage, à idées congestionnées, on eût dit que la séve -des choses lui était montée au cerveau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XC</h2> - - -<p>Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se -réunir le soir, en passant alternativement la soirée les -uns chez les autres. Les hommes causaient, fumaient; -les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame -Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, -montrant des désespoirs d'enfant quand elle perdait, -prenant les cartes à partie, les injuriant, leur donnant -des coups de poing sur la figure en disant:—A-t-on -idée de ces pierrots-là , de ces Machabées! Voyez-vous -ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est -ce monstre-là qui m'a fait perdre! Ah! par exemple, la -première fois que j'attraperai un <i>moricaud</i>… Eh bien! -oui, un chat noir… ça porte chance…</p> - -<p>Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de -Crescent éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de -Luther qu'on entend dans les <i>Propos de table</i>.</p> - -<p>—Voyons, madame Crescent, calmez-vous,—disait -Anatole,—nous allons faire une partie ensemble, vous -serez plus heureuse.</p> - -<p>—Ne jouez pas avec ma femme,—criait Crescent en -continuant à rire,—elle triche!</p> - -<p>—Je triche. Ah! bon sang!—s'exclamait là -dessus -madame Crescent avec l'exclamation barbisonnaise dont -elle usait à tout propos:—Si l'on peut dire!—Elle -étouffait d'indignation et de colère.—Je triche, moi? -Dis donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, -un jour je te lâcherai de la ficelle, et tu courras après -la pelote, tu verras!</p> - -<p>Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne -pouvait se taire ni rester en place. Des trépidations de -nerfs la traversaient; elle était tourmentée par des influences -atmosphériques, prise et secouée d'inquiétudes -animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et regarder -avec peur.</p> - -<p>—Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est -jaune dans le ciel, je suis sûre, vous allez voir, il va encore -en avoir un… Ah! oui, riez! il va en faire un, je vous -dis… Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! Vous ne -me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.</p> - -<p>—Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y -aura pas d'orage… Tenez! la revanche…</p> - -<p>—Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent… -je suis comme un damné, ça me soulève sous la -plante des pieds… et puis dans les bras… J'ai, vous -savez… j'ai comme des fourmis dans les ongles… Ah! -tant pis! le roi, je le marque.</p> - -<p>Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la -monomanie de ses tendresses.—Figurez-vous, commençait-elle -à dire,—les gens d'ici, c'est si canaille, -c'est si… je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés! s'ils -avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les -pauvres bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu… Il sort -tous les soirs à la tombée de la nuit, je ne sais pas ce -qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, si j'étais le garde! -C'est mon choléra, cet homme-là … avec ça qu'il est -laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font -du mal aux animaux, je les sens… Dans le temps, à Paris, -dans une maison où nous habitions, j'ai dit un jour -en rentrant à mon mari: Il y a un garçon boucher emménagé -ici… Mais non… Mais si… Et c'était vrai: je le -savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un -homme que je saurais faire souffrir une bête, je ne suis -pas traître, n'est-ce pas?… eh bien! je lui ferais rouler -la tête avec mon pied! Ça ne me ferait pas plus que -ça!… Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des tout -petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils -ne savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours -après les fusils, les pistolets… de la mauvaise -herbe de braconnier. Et les petites filles, donc! C'est -encore plus enragé que les garçons… il y a des chasses… -ça les rend mauvaises… Voilà -t-il pas qu'aujourd'hui -la petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en -train de tirer avec du sable dans son petit fusil sur la -biche que nous avons! Vous ne l'avez pas vue, ma biche, -quand elle me suit si gentiment derrière la carriole? Ah! -je lui ai flanqué une <i>touille</i>, à cette petite coquine-là … -qu'elle n'aura pas <i>bouffeté</i> de la journée, je vous en -réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!…</p> - -<p>Crescent essayait de l'interrompre.—Allons, laisse-nous -un peu Anatole, tu es à l'ennuyer depuis une -heure…</p> - -<p>—Ah! monsieur Anatole, dites donc,—faisait encore -madame Crescent en le retenant par le bras,—je -suis sûre que pour cela vous serez de mon avis… Vous -savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant -chez nous?… Ça vous a-t-il rendu tout crin comme -moi?… Eh bien! n'est-ce pas que le gouvernement devrait -défendre les orgues?… parce que, voyez-vous, on -le voit bien par soi, ça doit avoir une influence sur les -chiens enragés, hein, n'est-ce pas?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCI</h2> - - -<p>—Oh! madame! madame! des peintres avec un -groom!—criait à madame Crescent la petite bonne qui -l'aidait dans son ménage.</p> - -<p>—Un groom, pour <i>groomer</i> quoi?—dit madame Crescent, -et elle passa par la fenêtre une tête tout ébouriffée: -elle vit devant la porte des Coriolis un breack -attelé en poste.</p> - -<p>C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de -ses jeunes élèves aux courses de Fontainebleau, et sachant -que Coriolis était à Barbison, venait lui dire un -petit bonjour.</p> - -<p>—Je tombe chez toi pour une heure,—lui dit-il.</p> - -<p>Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui -et son monde:—Impossible, nous dînons à …—Et -Garnotelle jeta le nom d'un des grands châteaux des environs.—Ah -çà ! fais-tu quelque chose ici?</p> - -<p>—Rien du tout… Je pense à faire quelque chose… -Et toi?</p> - -<p>—Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un -petit séjour à Rome pour la fin de l'automne, parce que -Rome, vois-tu… c'est le seul endroit au monde pour -vous donner le dégoût des choses trop vivantes… du -succès facile, du coin de bouche retroussé… Ici on y va, -on y glisse, on a beau se roidir… tandis que là -bas, le -style, le style… ça vous entre, ça vous pénètre… C'est -l'air!… Rien que cette grande ligne horizontale…—et -de la main il dessina la sévérité d'une campagne plane.—La -grande ligne horizontale!… Et puis ces fonds d'art, -le dessin haut et concis de Michel-Ange!… Raphaël!… -Mais, dis donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux -de voir les peintures de l'auberge d'ici…</p> - -<p>—Nous allons vous y mener avec Anatole…</p> - -<p>On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de -Garnotelle, qui étaient des Russes de grande famille -s'amusant à apprendre l'art; et arrivé dans la grande -pièce de l'auberge, il commença:</p> - -<p>—Il n'y a pas de catalogue, messieurs… je vais vous -en servir… Je vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée -du Luxembourg… tous les noms, toutes les tendances, -l'école moderne au complet… tous les genres… Ça, la -mort d'un hanneton sous Périclès… le néo-grec… Un -pifferare italien… la queue de Léopold Robert! une -femme Louis XV… chic Schlesinger et compagnie! le -Breton qui fume sa pipe… la Bretagne à Leleux!… un -café dans la Forêt Noire… école de la bière de Strasbourg!… -la Vérité sortant d'un moss… le grand mouvement -des brasseries!… Le temple du Réalisme, au fond -du jardin, avec une porte où il y a: «<i>C'est ici…</i>» l'école -de l'allégorie!… Et des noms! Tenez! celle vue de Venise, -peinte au <i>jaune de soleil</i>… Bonington! Ces moutons… -Brascassat! Un Tatar dans la neige… Horace -Vernet <i><span lang="la" xml:lang="la">fecit</span> en diligence</i>! Cette danse de nymphe au -clair de la lune… Gleyre! Ce duel au moyen âge… Delacroix! -Vous voyez qu'il se servait du <i>vert cadavre</i> pour -les sujets dramatiques… Ces deux gendarmes… Meissonnier! -Ce sabot et cette lanterne d'écurie… là … un Decamps!… -un pur Decamps!… Ce qu'il y a de plus curieux, -c'est que tous ces farceurs-là ont signé avec des -pseudonymes…</p> - -<p>Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le -mur:</p> - -<p>—Le portrait de notre hôte, par Flandrin, <i lang="la" xml:lang="la">ipse</i> Flandrin!</p> - -<p>Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers, -causaient presque toujours un insupportable agacement -de nerfs à Coriolis. Il trouvait cela, selon une expression -à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne s'était retenu, -il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant -Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler -son attention sur un panneau encadré dans le mur.</p> - -<p>Anatole continuait:—Ça?</p> - -<p>Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant -la fin d'un dîner à Barbison, où l'on voyait des -femmes fumant des cigarettes, des baisers de maîtresse, -des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs sanguins, -aux bras nus, au madras rouge.</p> - -<p>—C'est de M. Ingres!… Il a fait ça, quand il est -venu, huit jours ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a -épousé sa seconde femme, l'Idéal… pour remplacer sa -première, la Ligne, qui était morte… Une débauche dans -son œuvre… très-curieux… Un monsieur en a déjà offert -vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui -venait de sa mère…</p> - -<p>En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole, -et lui dit:—Mon cher… que tu me fasses des -charges à moi, c'est très-bien… mais que tu fasses poser -ces messieurs, je trouve ça bête…</p> - -<p>—Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine… les -gens du monde t'ont perdu… tu désertes les grands -principes de 89… l'Égalité devant la Blague!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCII</h2> - - -<p>Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, -Crescent et Coriolis étaient arrivés à se parler de -leur vie, à se raconter leur passé l'un à l'autre.</p> - -<p>—Moi,—disait Crescent,—je suis un paysan, fils -de paysan. Quand je suis arrivé dans le pays, un jour, -dans un champ, des faucheurs se fichaient de moi: ils -m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux qui m'appelaient -comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en -faisant la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, -si ça coupait… Et puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux -à la volée… Ah! il a vu que je connaissais son métier -mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux mains -pour cet ouvrage-là !… Depuis ça, ils me tirent tous des -coups de chapeau…</p> - -<p>Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la -conscription. Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait -dans son village les images qu'il avait vues aux boutiques -de Nancy. Au régiment, il avait continué à dessinailler, -et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu la -chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses -charges. Presque tous les jours, c'était la même scène:—Eh -bien! n… de D… f…! disait le capitaine, qui -l'avait fait appeler,—qu'est-ce que c'est, Crescent? Encore -un manque de service… Je devrais vous faire fusiller, -s… n… de D…! Est-ce que vous vous f… de moi! -f…! Tenez! fichez-vous là , et faites-moi la charge de la -femme de l'adjudant…—La charge faite:—Étonnant, -ce b…-là ! C'est n… de D… n… de D… bien l'adjudante…—Et -par la fenêtre:—Lieutenant! venez voir -la charge de ce b… de Crescent!</p> - -<p>En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa -femme, une <i>payse</i>, pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée -sur le pavé de Paris. Avec l'admirable instinct -d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait -laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne -comprenait rien, en apportant au ménage tous ses -pauvres gains d'ouvrière.</p> - -<p>—De la rude misère!—disait Crescent, en parlant -de ce temps-là ,—et des bricoles!… il n'y avait pas à -dire… Ah! je faisais de tout, des petites femmes nues -dans le genre Diaz qui me font sauter à présent quand je -les revois… une honte!—Et sa voix avait l'indignation -d'un rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste -austère et sévère.—De tout!—reprenait-il.—Et puis -de la gravure à l'eau-forte d'ornements… A-t-elle trotté, -ma pauvre bonne femme, par tous les temps, la pluie, -la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous les -portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton -et son bonnet de linge, pour attraper quelques sous -par-ci, par-là !… Non, ma femme, voyez-vous, il n'y a -que moi qui sache ce qu'elle vaut!… Enfin, un peu d'argent -nous tomba… Il me vint l'idée de devenir propriétaire… -oui, propriétaire…</p> - -<p>Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient -trembler la baie vitrée de son atelier.</p> - -<p>—J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise -mis à la réforme par le chemin de fer d'Orléans… -et avec ça, cinquante mètres de terrain à cinq francs au -petit Gentilly… Je mis mon wagon sur mon terrain, une -maison comme une autre, très-commode, je vous assure… -Quelquefois un gendarme qui voyait là -dedans de -la lumière la nuit me criait: Qui est là ? Je répondais: -Propriétaire!… Tenez! je la loue encore maintenant -soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les réparations -à sa charge… Eh bien! c'est cette maison-là -qui a fait de moi un paysagiste… Elle m'a fait découvrir -la Bièvre… Et je sors de là … Moi, un homme de la -campagne, je n'avais pas du tout vu la campagne… C'est -ma source, je vous dis… Oui, cette salope de petite rivière, -c'est elle qui m'a baptisé… J'ai commencé à -pêcher dedans ce que je suis, ce que je sens, ce que je -peins… Oui, la Bièvre, c'est ça qui m'a ouvert la grande -fenêtre…</p> - -<p>Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études -qu'il essuya avec sa manche:</p> - -<p>—Tenez! voilà …</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCIII</h2> - - -<p>Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans -lequel Crescent avait ouvert ses yeux et trouvé son génie, -se développa devant Coriolis.</p> - -<p>C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: -une eau brune, rousse, mousseuse, une eau de purin, -encaissée entre des revêtements de pierre, une espèce -de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de blancheurs -verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et -le noir de monceaux de toisons étaient triés par des -femmes en camisole lilas, coiffées de chapeaux de paille. -L'eau lourde et sale, trouble et sans reflet, coulait entre -de hautes masures d'industrie, des tanneries aux tons de -vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres -sans persiennes étaient percées comme des trous; les -couronnements surhaussés de séchoirs découpaient en -l'air, au-dessous du toit et des lucarnes, des silhouettes -de tonnelles; des peaux blanches pendaient recroquevillées -tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait -se perdant dans un fond coupé de barrières de vieux -bois noir, dans un encombrement de constructions rapiécées, -d'architectures grises, de cheminées droites et -noires d'usine, de grandes cages à jours barrant, dans -le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.</p> - -<p>De là , les études de Crescent avaient remonté la -Bièvre. Elles avaient été par les boues où marchent les -petits garçons pieds nus et les petites filles dans les -grandes savates de leur mère, par tout ce quartier Mouffetard, -par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la -baie des portes, que des montagnes de tan et des étages -de maisons blafardes à toits de tuile; et elles avaient -trouvé cette espèce de malheureuse nature, la nature de -Paris, la nature qui vient après les rues baptisées <i>Campagne-Première</i>. -Les esquisses de Crescent rendaient le -style de misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique -de ces prés râpés et jaunis par places, serrés dans de -grands murs, arrosés par la Bièvre étroite, sèchement -ombragée de peupliers et de petits bouquets de saules. -Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de -houille qui vont le long de ces carrés marécageux où -pâturent des rosses; ces lignes d'horizon et de collines -bossues où éclate un blanc brutal de maison neuve, -ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au -soleil, où finissent les réverbères à poteaux verts; ces -bouts de paysage plâtreux où le rouge d'une cerise -sur un cerisier étonne comme un fruit de corail inattendu; -ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu -d'un bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre -une sieste suspecte de pochard ou d'assassin.</p> - -<p>Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des -Nuages aux rondeurs solides et concrétionnées, des ciels -bas, pesant sur les coteaux, étaient coupés par des bâtons -de blanchisserie. Puis on retrouvait encore la -Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des -champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau -de mégisserie, une eau ouvrière et la salissure -d'une rivière qui travaille. Dans ces peintures de Crescent, -elle serpentait et courait, encaissée, sous les saules -à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants, -entre les usines, les blanchisseries, les cahutes -à contre-forts semblables à des bâtiments brûlés, dont -la flamme aurait noirci la porte et la fenêtre; contre les -tonneaux à laveuses, les grandes pierres plates à battre -le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et -moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des -peaux sur des morceaux de bois rond.</p> - -<p>De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, -de cette nature maigre, malsaine, Crescent avait -su dégager l'expression, le sentiment, presque la souffrance.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCIV</h2> - - -<p>Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux -où il se trouvait, sa facilité à entrer dans le moule de la -vie environnante et des habitudes d'une localité, Anatole, -un peu fatigué de la forêt, était en train de devenir un -vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des -passe-temps de petit bourgeois de village.</p> - -<p>Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte -basse dont l'avarice du paysan avait économisé la hauteur, -il entrait chez la rustique débitante de tabac de -l'endroit, et y achetait régulièrement ses cinq sous de -tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la -cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, -en fumant des cigarettes, de voir les consommateurs -qui venaient, causait champs, céréales, mercuriales de -Melun, attrapait au passage les nouvelles du pays, apprenait -par cœur l'ameublement de la pièce blanchie à la -chaux, le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la -vente des tabacs, la balance, les deux pots blancs à bordure -bleue, portant: <i>Tabac</i>, les verres où était coulée -la tête de Louis-Napoléon, président de la république, et -d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa gaîne -de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile -orné du cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine. -Et son regard trouvait toujours le même amusement sur -le mur du fond, à contempler l'image coloriée de la rue -Zacharie, représentant le <i>Catafalque de l'empereur Napoléon -aux Invalides</i>, un catafalque jaune à guirlandes -vertes, à renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums, -avec, au premier plan, une femme en chapeau -vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de ciel à franges -oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un -jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde.</p> - -<p>De temps en temps, il disait des paroles à la débitante, -et la vieille femme au madras, sortant alors d'entre -ses épaules sa tête enfoncée, lentement et de côté, avec -le mouvement pénible et soupçonneux d'une tortue, lui -répondait:—S'il vous plaît?</p> - -<p>Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait -assez du bureau et de la marchande, il raccrochait un -indigène ou un artiste, et l'emmenait près de l'auberge -à un petit billard où les coqs sautaient de la cour dans -la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons.</p> - -<p>Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il -existait dans l'endroit un charcutier retiré qui, pour se -créer des relations, une popularité, attirer chez lui le -monde de Barbison, et s'ouvrir, disait-on, le chemin de -la mairie, s'était avisé de donner des séances de lanterne -magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur -des verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le -délirant cicérone de lanterne magique, qu'il était fait -pour être.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCV</h2> - - -<p>La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse -de Coriolis recevait un coup soudain et mortel -d'une révélation du hasard: madame Crescent apprenait -que Manette était juive.</p> - -<p>Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions -du peuple, et d'un peuple de vieille province.</p> - -<p>Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les -crédulités du passé contre les juifs, la tradition de leur -hostilité contre les chrétiens, les fables populaires absurdement -dérivées de l'article du Talmud qui permet qu'on -vole les biens des étrangers, qu'on les regarde comme -des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination -le vague flottement des sacrifices d'enfants, des blessures -saignantes aux hosties, des cruautés impies, des histoires -de Croquemitaine enfoncées dans le <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> de barbarie -et d'ignorance des légendes de village.</p> - -<p>De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés, -la suspicion, la haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs -parasites, ne produisant rien, n'ensemençant -pas, ne cultivant pas, et surgissant toujours, sortant toujours -du sillon, partout où il y a une vache à vendre, la -part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait -ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France -de l'Est, des paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les -deux pays de sa mère et de son père, les deux provinces -où l'usure a livré une partie du sol aux juifs. Et de ces -souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il avait -fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que -tout ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais -et marqué du signe de nuire, apportait aux autres de la -fatalité, et faisait inévitablement le malheur et la ruine -de tous ceux qui s'en laissaient approcher.</p> - -<p>Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier -ses préventions, tout en cherchant à se raisonner, à revenir -de son injustice, à se faire entrer dans la tête, en -se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout, madame -Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les -antipathies de son vieux sang de Lorraine. Et son observation -s'éveillant, dans un sentiment soupçonneux, avec -ce sens pénétrant de jugement que donne aux natures -de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes -avec les autres, elle commença à découvrir chez Manette -une espèce d'arrière-âme, cachée, enveloppée, profonde, -suspecte, presque menaçante, pour l'avenir de Coriolis.</p> - -<p>Madame Crescent avait une nature trop en dehors, -elle était trop peu maîtresse de ses impressions et de sa -physionomie pour rester la même personne avec Manette, -Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa -réserve amenait la contrainte chez madame Crescent; -et, en quelques jours, il se faisait un grand refroidissement -instinctif entre les deux femmes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCVI</h2> - - -<p>Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, -sous les chaleurs de l'été, avait pris des rayonnements -plus doux. Des touches de jaune et de roux couraient -sur le bout des feuillages, rompant les crudités du vert. -Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus -légères. Autour des branches dégagées et d'un dessin -plus net, les feuilles plus rares ne mettaient plus que -des nuances. Au-dessus des houx métalliques, des -genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant -dans des harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient -les teintes du Midi aux brumes du Nord. On eût cru voir -les adieux de la forêt. L'arcade de ses grands chemins -baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait -dans des effacements de pastel et des limpidités de -brouillard éclairé. Un instant, cela tremblait comme un -décor qui va s'éteindre; et les chênes avec leurs grands -bras, la route avec son mystère, le bois avec sa mourante -lumière, sa transparence d'enchantement, semblait -montrer aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte -de fées, l'avenue d'une Belle au bois dormant. Par moments, -à ces heures, la forêt n'avait pour lui presque plus -rien de réel; elle enlevait son imagination de terre: un -chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde -eût débouché à un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait -pas été trop surpris.</p> - -<p>Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie -qui tombe des grands bois pénétrait Coriolis: il était -atteint par cette lente et sourde tristesse qui enlace les -habitués, les amoureux de Fontainebleau, et profile des -dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.</p> - -<p>Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, -la grandeur muette, l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil -maudit d'une forêt sans eau et sans oiseau, sans -joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt, n'ayant -que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement -du corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans -bonheur et sans cri, la terre lui semblait sans écho; et -son pas s'ennuyait de ce sol de sable qui efface le bruit -avec la trace du promeneur, et où toutes les sonorités -de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer -et se perdre.</p> - -<p>Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant -avec leur dureté rude et leur rigueur nue. Même les -magnificences de la végétation, les arbres énormes, les -chênes superbes ne lui donnaient point cette heureuse -impression du bonheur des choses qu'on ressent devant -l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, -et de ce qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion -de leurs branches noires sur le ciel, la convulsion de -leurs forces, le désespoir de leurs bras, le tourment qui -les sillonne du haut en bas, l'air de colère titanesque -qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le -nom qu'ils méritent tous: le <i>Rageur</i>, Coriolis éprouvait -comme un peu de la fatigue et de l'effort qui avait arraché -à la cendre ou à la maigre terre toutes ces douloureuses -grandeurs d'arbres. Et bientôt tout, jusqu'au bruit -de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui -parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, -à quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou -de la Reine-Blanche, il entendait un coup de pic régulier -et résigné sur la pierre, il pensait malgré lui à la courte -vie que fait aux carriers cette mortelle poussière de -grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant -dans leurs poumons.</p> - -<p>Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands -vents frissonnants jetant leurs gémissements qui se -lamentent dans le haut des arbres. Sur la lisière du Bornage, -déjà les petits peupliers faisaient trembler au bout -de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or -maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant -lentement, et voletaient un instant, balayées, -ainsi que des papillons desséchés; toutes rouillées, elles -laissaient à peine paraître le velours de la mousse au -pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées -en tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de -grève, pendant que le vent à l'horizon soulevait, dans -le creux de la forêt, le mugissement de la mer. Des -branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales, -le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.</p> - -<p>Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement -de l'automne, le commencement de la saison sombre et -du soir de l'année. Il ne faisait plus qu'un jour éteint, -comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait vouloir -finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule -enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, -assoupie et sans flamme. Au lieu d'une porte de soleil, -les avenues n'avaient plus à leur bout qu'une éclaircie -où défaillait le vert; et les grandes futaies hautes, maintenant -abandonnées de tous les rayons qui les éclaboussaient, -de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à -perte de vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie -monotonie de leurs grands arbres inexorablement droits, -n'ouvraient plus que des profondeurs d'ombre bâtonnées -éternellement par des lignes de troncs noirs. Un vague -petit brouillard poussiéreux, couleur de toile d'araignée, -s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs -moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, -leurs jaunissements d'immortelles, mettaient des deux -côtés du chemin l'apparence de jardins mortuaires -abandonnés.</p> - -<p>Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères -aux fleurs en poussière, dans les champs de fougères -brûlées et roussies, les routes serpentant à travers les -rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc du sable, -mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus -pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des -nuages arrêtés, plombés et lourds d'avance des neiges -de l'hiver; et sur les rochers, répétant avec leur solidité -de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé -du ciel, çà et là , le feuillage grêle et décoloré d'un -bouleau frissonnait avec la maigreur d'un arbre en -cheveux. Morne paysage de froideur sauvage, où l'âpre -intensité d'une désolation monochrome montrait tous -les deuils de nature du Nord!</p> - -<p>Mais la plus grande mort de tout était le silence, un -de ces silences que la terre fait pour dormir, un silence -plat qui avait enterré tous les bruits des silences -de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le voltigement, -le sifflement, le stridulant murmure d'atomes -ailés, la vie invisible et présente qui fait vivre la touffe -d'herbe, la feuille, le grain de sable: le froid et l'eau -avaient tué l'insecte. Le cœur de la forêt avait cessé de -battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol inanimé -et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.</p> - -<p>De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà -guettait et rampait, tapie au bord des chemins, sous les -arbres. Le soir s'amassait lentement dans le lointain -effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant -sourire, une dernière lueur de la maussade -journée passait dans le bas du ciel et semblait y mettre -la nacre d'une perle noire. Une faible sérénité d'argent -se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors -une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau -détachait sa tache de blancheur du sombre d'une allée, -un éclair mordoré courait sur le fouillis rouillé des -fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir dans un -petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt, -derrière les gros chênes, les rochers gris avaient -l'air de se répandre et de couler dans un brouillard -bleuâtre. Puis les ornières devant Coriolis se brouillaient -et s'emmêlaient en s'éloignant.</p> - -<p>A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne -se perdant dans la grandeur du noir, devenaient redoutables -et d'un mystère sinistre. Quand il avait marché -sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure -du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu -l'<i>Allée aux Vaches</i>, en enfonçant dans le sable, -dans le vague et l'inconnu du terrain mou, entre ces -murs d'obscurité, à travers ce sommeil de l'avenue, -réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait -avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, -rêvant, avec une certaine sensation troublée, à cette -solennité terrible de l'immense silence et de la vaste -immobilité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCVII</h2> - - -<p>Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser -dans l'atelier du paysagiste, regardant par-dessus -l'épaule du travailleur absorbé ce qui naissait -magiquement sur sa toile,—c'était souvent un effet -qu'ils avaient vu ensemble la veille,—Crescent, de -temps en temps, appuyant sa palette sur sa cuisse, se -retournait vers le regardeur, et, lentement, avec l'accent -traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les -brosses et la palette du tableau que je peins… Changer -de palette et de brosses c'est changer d'harmonie… Ma -palette, vous le voyez, c'est comme une montagne… J'ai -de la peine à la porter… La brosse sèche mord comme -un burin, cela devient un outil résistant.»</p> - -<p>Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au -bout d'une heure, il laissait tomber, mot par mot, -comme du fond de lui-même et du creux de ses réflexions: -«Il faut poser le ton sans le remuer, arriver -à modeler sans remuer la couleur… chercher à avoir les -veines de la palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après -d'autres heures, l'échauffement lui venant de son travail, -une espèce de luisant blanc montant à son front -il recommençait à parler comme s'il se parlait à lui-même. -Il disait alors: «La palette est la décomposition -à l'infini du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»</p> - -<p>Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de -l'exécution, des superstitions du procédé, il passait avec -un ton de révélation à des axiomes qui lui tombaient des -lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme des versets -d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la -variété dans l'infini.»</p> - -<p>De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases -énigmatiques, enveloppées, mystérieuses, sur le <i lang="la" xml:lang="la">summum</i> -et la conscience de l'art. Des fragments de théories -lui échappaient, qui montaient à une certaine philosophie -de la peinture, allaient à l'<i>au delà </i> du tableau, -au but moral de la conception, à la spiritualité supérieure -dominant l'habileté, le talent de la main. Il parlait -des vertus de caractère de la peinture, de la sincérité -qu'il disait la vraie vocation pour peindre. A des -bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire -du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes -de convictions ardemment personnelles, de croyances -couvées, fermentées dans le recueillement de son travail -et le croupissement de sa vie. Peu à peu, s'entraînant, -s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands -arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, -des espèces de longs ruminements muets, il dogmatisait -sans suite, s'élevait par de courts jaillissements de paroles -à une suspecte et nuageuse formulation d'idéalité -d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable -et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement -et de l'envolée d'une cervelle vers l'absurde, -l'irrationnel, le fou.</p> - -<p>Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui -aimait en toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, -éprouvait une sorte de malaise à côté de ces idées, -de ces paroles, de cette esthétique. Les fièvres d'imagination, -les griseries de cervelle, les théories qui perdent -terre lui avaient toujours inspiré une répulsion native et -insurmontable, presque un premier mouvement physique -d'horreur et de recul.</p> - -<p>Il avait peur instinctivement de leur contact comme -d'une approche dangereuse, de quelque chose de malsain -et de contagieux qu'il craignait de laisser toucher à la -santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et il arrivait -qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait -pour Manette, Coriolis sentait pour la société du -paysagiste, tout en restant l'ami de l'homme et de son -talent, une espèce d'involontaire éloignement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVCIII</h2> - - -<p>Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue -promenade par une de ces nuits humides qui font apparaître -dans un brouillard la lampe des petites salles à -manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du -coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole.</p> - -<p>—Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit! -Crois-tu qu'il a l'idée de passer l'hiver ici?</p> - -<p>—Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer -un peu?</p> - -<p>—Parfaitement,—dit Anatole surmontant l'espèce -de petite honte d'un enfant surpris dans ces tentations -chimériques auxquelles la lecture des voyages entraîne -les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à -raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme -s'il se moquait de lui-même, un de ces projets qui passaient -de temps en temps dans sa cervelle d'oiseau, et -lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de rêvasserie -dans son lit avant de s'endormir.—Tu connais bien la -cave des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle… -Il n'y a qu'à boucher quelques petites fissures, -l'affaire d'une poignée de bruyère… Avec ça une porte -d'occasion… je serai chez moi… Il y a bien un Américain -qui y a déjà demeuré… Je ferai ma cuisine… Qu'est-ce -que ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends… -L'hiver, on dit que c'est si beau… Il paraît -qu'il y a des jours de givre dans la forêt… un vrai décor -en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le printemps… -et c'est là que moi, malin, je me livre à ma -petite industrie… Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent -pas les champignons, ils les laissent perdre… J'aurai -une petite voiture à bras… Eh bien! quoi? Qu'est-ce -qu'il y a de drôle à ça?… C'est que je connais les espèces -à présent… et bien… Ce n'est pas à moi qu'on -repasserait une fausse oronge… Tu vois l'affaire, une -affaire énorme!… Je me mettrai en rapport avec un -grand marchand de la halle… je lui fournirai des <i>ceps</i>, -des <i>têtes de nègre</i>, des <i>ombelles</i>… je ne te parle pas des -girolles… Un vrai commerce… Car enfin à Paris, un -petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux -francs… et c'en est plein ici… Calcule… La forêt… ah! -on ne sait pas tout ce qu'elle peut rapporter!…</p> - -<p>Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses -projets comme pour n'en pas laisser la moquerie aux -autres:</p> - -<p>—Non, on ne le sait pas… La forêt de Fontainebleau! -Mais je parie qu'on peut s'en faire, comme des lapins, -cinq mille livres de rente, et plus!… Tiens! une idée… -une idée magnifique qui me vient à l'instant… Tu sais -bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits bras et -qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour -d'un arbre… Eh bien, mon cher, voilà un revenu… Je -mets sur un morceau de papier: le <i>Chêne de l'empereur</i>… -<i>Élévation: tant… Circonférence à hauteur -d'homme: tant…</i> Tous les chênes célèbres comme ça… -Je fais imprimer à Melun… format dune carte de -visite… et un sou! je leur vends un sou, pas plus… Des -gens qui sont avec des femmes, ils n'y regardent pas… -ils m'achètent… Il y a des milliards d'étrangers dans le -monde… Ce sont les patards qui font les millions… Je -gagne un argent à devenir fou… et je fais bâtir un château -où je t'inviterai à passer quinze jours: on dînera -en habit!</p> - -<p>—C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau -pour l'exposition, n'est-ce pas? Tu seras donc -toujours aussi bête, vieil imbécile?… Eh bien! est-ce -qu'on va dîner?… Moi, c'est bizarre, je ne suis pas -comme Anatole: à mesure que je me promène dans la -forêt, je trouve que ça manque de gaieté…</p> - -<p>—As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?—dit Manette.</p> - -<p>—C'est affreux d'humidité… Et puis, ces maisons en -grès, c'est comme une cave…</p> - -<p>—Allons!—fit Coriolis,—il me semble que voilà -un bien joli moment pour revenir à Paris?… Le temps -d'installer Anatole dans son terrier…—et Coriolis se -tourna vers lui en riant,—et nous partons, n'est-ce -pas, Manette?</p> - -<p>—Ah! flûte!—dit Anatole dégrisé de ses projets en -les parlant et tourné tout à coup au vent de Paris,—les -champignons n'auraient qu'à avoir la maladie l'année -prochaine!… Et puis, mon avenir!… La Postérité remarquerait -mon absence… Rentrons dans l'Art!</p> - -<p>—Alors, le départ pour après-demain, par la voiture -de Melun, à deux heures? Nous serons pour dîner à -Paris…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCIX</h2> - - -<p>Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la -joie de retrouver les meubles, les objets de souvenir, -les choses qui paraissent nouvelles quand on revient.</p> - -<p>En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder -de vieilles esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne -venait pas à lui, et qui, sommeillant dans un coin de -l'atelier, sous une couverture, s'était contenté, à l'entrée -de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les fixer -avec un regard de reconnaissance.</p> - -<p>—Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?—fit -Anatole.—Voilà tout? Pas plus de fête que ça? Voyons, -voyons…</p> - -<p>Et il se pencha sur la bête couchée.</p> - -<p>Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis -et pénibles, et lui passant les bras autour du cou, il -laissa paresseusement aller sa tête sur son épaule, dans -un mouvement incliné qui semblait chercher à y dormir.</p> - -<p>—Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?… -des chagrins? C'est vrai qu'il y a longtemps que tu n'as -eu un camarade… je t'ai joliment manqué, hein? mais -attends…</p> - -<p>Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa -couverture, Anatole commença à lui faire ses anciennes -grimaces. Tout à coup le singe se mit à tousser, et une -quinte, coupée de petits cris d'impatience et de colère, -secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au -bout de sa queue.</p> - -<p>—Ta rosse de portier!—lança Anatole à Coriolis.—Je -te l'avais bien dit, avant de partir… Il l'aura -laissé avoir froid… Pauvre chou! n'est-ce pas que tu as -eu froid?</p> - -<p>Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné -et ramassé sur sa souffrance, l'emmaillottant doucement -dans la couverture, il l'apporta devant la chaleur du -poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le câlinait, -lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, -et, de temps en temps, lui donnait à boire une cuillerée -de l'eau sucrée qu'il avait mise tiédir sur la plaque.</p> - -<p>Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. -Il eut des hauts, des bas, de bons moments, suivis de -mauvais, des réveils de vie, des heures de gaieté, puis -des tousseries, des quintes déchirées et entêtées lui -laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement -de distraire et d'égayer.</p> - -<p>Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait -un petit lit par terre à côté du sien. Quand il l'entendait -tousser la nuit, il sautait pieds nus par terre, et lui -donnait du lait qu'il tenait chaud sur une veilleuse.</p> - -<p>Le matin, lorsqu'il se levait, l'œil doux et clair de -l'animal suivait le moindre de ses mouvements. Sa tête -se soulevait peu à peu, et montait tout doucement pour -voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe était -presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux -attachés sur le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, -avec l'expression des yeux d'une personne qui regarde -la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et venir la solitude. -Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la -porte quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon -était toujours dans la même position, le regard d'une -pensée fixe tournée vers la porte, tétant mélancoliquement -un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: -on eût cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le -matin en pénitence.</p> - -<p>Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette -pauvre bête. Il descendit à l'atelier, établit un petit -plancher sur le poêle de fonte, organisa une espèce de -matelas avec des couvertures, remonta:</p> - -<p>—Viens, Vermillon,—fit-il.</p> - -<p>Vermillon le regarda.</p> - -<p>—Saute donc, vieux!—lui dit-il en baissant sa poitrine -vers lui.</p> - -<p>Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut -tout ce qu'il put faire: le bas de son corps ne se souleva -pas. Quelque chose semblait le clouer par les pattes au -lit. Il resta, jeté en avant, poussant des petits cris, -essayant vainement de bondir.</p> - -<p>—Ah! nom d'un chien!—dit Anatole en le découvrant,—il -a le train de derrière paralysé!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">C</h2> - - -<p>Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de -tableaux et de dessins modernes qui avait attiré aux -Commissaires-priseurs, dans une des grandes salles de -l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa vie, son -commerce, son goût ou son genre.</p> - -<p>Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, -Chassagnol absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux -et laissant échapper des gestes.</p> - -<p>Tout à coup Coriolis s'arrêta:</p> - -<p>—Oui, une feuille, une tuile sur un toit… deux choses -comme ça dans le ciel…—et il dessina du doigt l'accolade -d'un vol d'oiseau dans l'air,—c'est signé, c'est -de lui… Une personnalité du diable ce mâtin-là !</p> - -<p>Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui -paraissait ne pas l'avoir entendu.</p> - -<p>Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout -net, et faisant faire halte à Chassagnol:</p> - -<p>—As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le -camp à côté de lui? Tous les autres, ça paraît ce que -c'est: des modernes… Lui, ses tableaux… ça recule, ça -s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'œuvre…</p> - -<p>—Ah çà ! de qui parles-tu?</p> - -<p>—De Decamps, parbleu!—fit sourdement Coriolis.</p> - -<p>Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa -bouche ce nom que Coriolis n'aimait pas dans la bouche -des autres.</p> - -<p>—Eh bien, oui, de lui,—reprit Coriolis.—Je l'ai -assez discuté et chicané pour lui rendre justice.</p> - -<p>Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie -vaincue, il se mit à vanter ce grand talent avec cette -langue qu'ont les peintres, ces mots qui redoublent -l'expression, ces paroles qui ressemblent à une succession -de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels -ils semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les -choses dont ils parlent.</p> - -<p>Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance -pittoresque de ce dessinateur s'avouant incapable -de «flanquer sur ses pattes» une figure de prix de Rome, -et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche, cette griffe, -cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses -dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître -imprimées aux flancs brûlés d'une meute. Il parlait du -coloriste, qu'il avait nié lui-même autrefois, du coloriste -écrasant, tuant tout autour de lui. Il trouvait dans sa -peinture la vie, la vie intime et pénétrante des choses, -une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.</p> - -<p>—Des ficelles! allons donc!—s'écriait-il.—Est-ce -qu'on est Decamps avec des ficelles? Qu'est-ce que -ça fait le procédé? Pourquoi alors ne reproche-t-on pas -à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les -pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la -manière dont il a préparé son char du Soleil dans la -galerie d'Apollon? Et puis on vous dit: Verdier! qu'il -a volé, Verdier! un faux Lebrun!… Ils me font mal!</p> - -<p>Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage -vu à la vente, les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout -le désolé de la pluie, une trombe dans le buisson de -Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un champ, et -sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement -de main, sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, -d'un bourgeois presque effrayant, ayant l'air -de mener le diable chez un notaire de campagne.</p> - -<p>Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme -il fait frissonner la nature, comme il dramatise le bois -et l'horizon, quel grand décor mystérieux et sourd il -bâtit avec les bois de cyprès autour des lacs, quels arbres -sacrés il tire de terre pour y accrocher le carquois de -Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, cyclopéens, -roulant des colonnades, des architectures, des -bases de temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, -à des gradins de Cirque autour d'une arène d'Histoire, -tassés, plissés souvent sur l'horizon comme le bas -de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres d'or, -de sang et de feu comme une échelle de Jacob.</p> - -<p>Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces -sentiers perdus, ces routes abandonnées, suspectes, -aventureuses, où le peintre de la mélancolie du grand -chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le Pâtre, le -Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les -derniers sauvages, vus plus grands que nature, élevés -par le caractère, l'aspect, la sculpture du haillon à une -espèce de style héroïque moderne.</p> - -<p>Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de -force suprême que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et -toutes les pages de style de Decamps lui repassant dans -la tête, il citait, en s'animant, en devenant éloquent sous -une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses, fumantes -de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs -barbares où de petits chevaux blancs galopent entre des -peuples qui se broient. Il citait les dessins du Samson; -il les proclamait bibliques avec quelque chose de fauve -dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»</p> - -<p>En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était -empli les yeux à l'exposition pendant une demi-heure, -il rappela à Chassagnol cette bande de ciel ouaté de -blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un -tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des -massifs de rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès -noirs percés de jours, cette rondeur d'une coupole, la -ligne des terrasses, ce rayon vibrant sur des plâtres -tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons -de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, -ce craquelé de la muraille chatoyant sous les traînées -du pinceau, l'égrenage du ton, l'émail de la pâte, -les gouttelettes de couleur huileuse, les tons coulant en -larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, -où le coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait -le fourneau vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge -d'un turban, une veste couleur d'or vert, une fleur au -fond dans un jardin de fleurs. Il évoquait, ressuscitait, -semblait repeindre tout le tableau, sa lumière, son ombre, -la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas -des colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, -la mare sourde et fumante aux eaux de sombre transparence, -piquées çà et là d'un feu d'escarboucle, d'un -reflet de ces palets de pierre précieuse avec lesquels jouent -les gamins des <i>Mille et une Nuits</i>. Au bout de cela, Coriolis -dit rêveusement:</p> - -<p>—Ah! mon cher, l'Orient… l'Orient!… Moi je n'ai -fait que de la cochonnerie…</p> - -<p>—Laisse donc,—fit Chassagnol,—tu as tes qualités -à toi… de très-grandes…</p> - -<p>—De la cochonnerie, je te dis!… Une turquerie intelligente, -spirituelle, coloriée, avec des qualités comme -tu dis… oh! beaucoup de qualités! Mais jamais la note -extrême… Et sans cette note-là , vois-tu en art… Ce qu'il -fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi… Mais -c'est mieux, c'est… tiens, je ne sais pas quelque chose -au-dessus… Vois-tu, c'est un Orient… un Orient…</p> - -<p>—L'Orient de la poésie de <i>Child-Harold</i> et de <i>Don -Juan</i>, dans du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?… Du -Child-Harold rembranisé…—répéta deux ou trois fois -Chassagnol.</p> - -<p>Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, -et l'emmena, sans lui parler, dîner chez lui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CI</h2> - - -<p>—Eh bien! comment est-il aujourd'hui?—demanda -Coriolis à Anatole qui apportait Vermillon pour l'installer -sur le poêle.</p> - -<p>Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête. -Et il se mit à arranger la couverture, la bourrant en traversin -sous la tête du singe.</p> - -<p>—Oh! qu'il pue!—dit Manette en regardant Vermillon -par-dessus l'épaule de Coriolis qui était venu le -caresser, et elle alla se rasseoir, à distance, au fond de -l'atelier.</p> - -<p>Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse, -de l'élasticité animale, faisait peine à voir chez Vermillon. -La paresse dolente, la peine de ses mouvements, la -paralysie de ses gamineries et de sa diablerie, ce qu'il y -avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en faisaient -comme un petit malade approché tout près de l'homme -et de sa pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la -souffrance des animaux. A tout moment, le pauvre petit -malheureux soulevait sa tête, se retournait, changeait de -pose et de place, donnant le déchirant spectacle de l'agitation -continue dans l'incessant malaise et l'angoisse de -toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait -en grognant de petits: <i>hun, hun</i>. Une respiration visible -et pénible courait sous la maigreur de ses côtes. -Des frémissements nerveux lui fronçaient le front, relevant -au-dessus de ses sourcils sa houppe de poils, et des -crispations plissaient la chair de poule de son petit mufle -aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, -ses yeux fermés laissaient voir une tache rouge, une -meurtrissure de sang extravasé, qui faisait paraître plus -bleu le bleuissement de ses paupières. Il restait longtemps -avec un seul œil ouvert et veillant; puis, il s'enfonçait -dans ce sommeil des malades, accablé, assommé, -qui ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait -de côté ses yeux agrandis de souffrance, où passait du -désespoir et de la prière de bête. D'autres fois, il avait -des regards circulaires qui faisaient le tour de la pièce, -et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards -pleins de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme -la stupéfaction de sa souffrance, de son immobilité, de -la corde qui pendait du plafond sans qu'il s'y balançât. -On eût cru que par moments, dans la lente douceur -de ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y -avait l'étonnement de voir le soleil jouer sans lui à la -fenêtre.</p> - -<p>De petites secousses de douleur faisaient donner à ses -mains des coups nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient -qui remuaient ses poils et en ouvraient les épis -comme un souffle. Ses jambes avaient des allongements -de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à -branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts -pour se dresser et se soutenir sur son séant, à l'aide de -ses petites mains faibles qui se soulevaient de temps en -temps et mettaient leurs deux petits poings crispés contre -ses tempes,—un mouvement que les deux amis avaient -vu dire, dans des agonies d'hommes: <i>Mon Dieu! que je -souffre!</i></p> - -<p>Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en -retourna à son chevalet. Anatole resta près de Vermillon, -lui relevant de son mieux la tête sous des bourrelets de -couverture, le retenant doucement des deux mains dans -les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait -en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle. -Puis, il restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal -qui boit, avec son petit bras pendant; ou bien encore, -il se tenait, de grands moments, appuyé sur le dos -de ses mains rebroussées et montrant leur paume jaunâtre, -les coudes élevés de chaque côté de son dos -comme les pattes d'une sauterelle prête à sauter, la tête -toute en dehors de la plaque du poêle, immobile, en arrêt -sur une feuille de parquet.</p> - -<p>La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats, -vivaces et nerveux, se débattait cruellement dans ce -malheureux petit corps. C'étaient des secousses, des -tressautements, des étirements, des tortillements inapaisables, -des élancements, tout pareils à ces dernières -révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres -d'un malade, les pieds hors du lit, la tête dans le -mur. Il essayait de s'arc-bouter, de se cramponner tout -autour de lui; et sa main, sortie de sa couverture, se -nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec l'étreinte -d'une griffe d'oiseau serrant une branche.</p> - -<p>Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte -de vieillesse descendait dans le creux de l'amaigrissement -de ses petits traits. Des tons malsains de corruption se -mêlaient peu à peu sur sa face à un jaunissement de -vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de -nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements -d'immobilité et de refroidissement faisaient -déjà monter de la mort dans le petit corps où la vie -n'était plus guère que le mouvement du globe de l'œil -sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre -d'un regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa -tête eut un renversement suprême: elle bascula toute -en arrière, avec un subit renfoncement dans les épaules, -en découvrant le dessous blanc de son menton. Au bout -de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains serrèrent -leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses -coururent, en serpentant, tout le bas de son -corps. Un mouvement furieux, semblable à la détente -d'un ressort qui casse, agita une de ses jambes qui battit -désespérément dans le vide… Puis ce fut une immobilité -où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la -plante des pieds.</p> - -<p>—Tiens! il pleure!… Anatole qui pleure vraiment!—fit -Manette.</p> - -<p>Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur -le cadavre du singe, et le jour la faisait briller au bout -d'un poil.</p> - -<p>—Moi, je pleure?…—fit Anatole honteux, et se -dépêchant de sécher sa larme avec du cynisme:—Ah! -sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il voulait un -prêtre…</p> - -<p>—Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard -d'Anatole revenir au singe; et il jeta la couverture sur -le singe.</p> - -<p>—Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse -de ça?—fit Manette.</p> - -<p>—Pas la peine, ma petite,—lui dit Anatole en lui -arrêtant le bras d'un geste dramatique.—C'est papa que -ça regarde!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CII</h2> - - -<p>Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre -dans un coin de l'atelier. Il coucha dedans, avec des -mains presque pieuses, le cadavre de Vermillon, ramena -la serge, la noua aux quatre coins, passa un paletot sur -sa vareuse, mit son chapeau.</p> - -<p>—Où vas-tu?—lui demanda Coriolis.</p> - -<p>—Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne -coûtent rien.</p> - -<p>Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale -d'un de ces grands omnibus qui jettent les Parisiens -dans la campagne. Il tenait son paquet sur ses genoux, -et regardait dedans, de temps en temps, en écartant -un petit peu de la toile.</p> - -<p>A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de -Boulogne, prit une allée à droite, marcha, cherchant une -place, un petit morceau de solitude où l'on pût faire une -fosse en creusant un trou. Il y avait du monde partout, -et pas un bout de désert.</p> - -<p>Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans -l'avenue de Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit -à attendre l'heure du dîner en se faisant verser une absinthe.</p> - -<p>Après le premier verre, il en redemanda un; après le -second, un autre. Il suffisait d'un chagrin tombant dans -un verre de n'importe quoi pour griser Anatole: au troisième -verre d'absinthe, il était «raide comme la justice».</p> - -<p>Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans -le plâtre, de trous de queues de billard qui y avaient -fouillé du blanc. Il regarda le paquet de serge verte posé -sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et l'attendrissement -de ses pensées lui échappant dans un monologue -de pochard:—Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est -vilain?… Penser que tu es là ! ratatiné, tout froid… C'est -ça, toi! ça!… plus que ça, rien que ça!… On me prend, -vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte de l'ouvrage -en ville… Des imbéciles, laisse donc… Qu'est-ce que ça -me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, -dans cette grande canaille d'éternité!… Te laisser ramasser -par un chiffonnier, par exemple… comme elle -voulait, elle… pour que je te trouve empaillé sur le boulevard -Montmartre, chez le naturaliste, dans une scène à -personnages!… Ah! bien oui, plus souvent!… C'est moi -qui vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras -pas embêté… dans un joli endroit où tu n'auras pas des -bottes de sergent de ville sur la tête… As pas peur!… -Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois… C'est -vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?</p> - -<p>Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté -de la sienne. Il demanda à manger à la fille qui servait. -Mais quand il eut devant lui le rata du jour, il ne put y -goûter. Il avait comme un malheur qui lui barrait l'estomac -et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une impression -d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.</p> - -<p>Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en -buvant:—Hein? Vermillon,—fit-il en se penchant,—plus -de petits verres, c'est fini… Nous ne mettrons -plus notre petite langue rose là -dedans…</p> - -<p>Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:—Viens!—et -alla payer au comptoir.</p> - -<p>Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait -et moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, -une immense nuée flottante et transparente, traversée, -pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse de la lune qu'elle -voilait.</p> - -<p>Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, -quand un morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.</p> - -<p>—Bravo l'effet!—fit Anatole.—Le tableau de Girodet… -l'enterrement d'Atala, gravé par monsieur… monsieur… -Tiens, voilà que je ne sais plus le nom de la -gravure d'Atala… Mais, regarde donc, Vermillon, vois-tu? -Le soleil avec un crêpe… un enterrement nature, et -soigné! Tu as le ciel à ton convoi… la lune, rien que ça! -Première classe, franges d'argent, tenture et tout, les -nuages dans des voitures…</p> - -<p>La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à -fait levée dans le ciel irradié d'une lumière de nacre et -de neige, inondé d'une sérénité argentée, irisé, plein de -nuages d'écume qui faisaient comme une mer profonde -et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur laiteuse, -suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés -mettaient comme des arborisations d'agate sur un -fond d'opale.</p> - -<p>Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à -s'étendre. Le ruban blanchissant des allées s'enfonçait -très-loin dans des taches de noir. Une voiture qui riait -passa; puis un pas.</p> - -<p>Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha -cinq minutes, s'arrêta comme un homme qui a trouvé: -il était dans une petite clairière. L'éclaircie était mélancolique, -douce, hospitalière. La lune y tombait en plein. -Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, presque -angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient -çà et là , des clartés molles coulaient par terre; des cimes, -des couronnes de ramures fines et poussiéreuses, paraissaient -des bouquets de marabouts. Une légèreté vaporeuse, -le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres, -ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe -d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de -cette âme antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer -devant cela à des Champs-Élysées d'âmes d'enfants.</p> - -<p>Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de -loin en loin, et le bruissement de la nappe d'eau du lac, -frissonnante, à l'horizon.</p> - -<p>Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de -la clairière, se détachant du massif; la lune écaillait un -peu le bas de leur écorce. Anatole défit, tout auprès, le -nœud de son paquet: les paupières entr'ouvertes de Vermillon -laissaient voir ses yeux, ces yeux horriblement -doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses -dents blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau -contracté et retiré.</p> - -<p>Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à -creuser. Et tandis qu'il travaillait, un chantonnement -nègre lui vint aux lèvres, une espèce de bercement funèbre, -comme si, avec le gazouillis des chansons que -Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de -l'oreille de Vermillon.</p> - -<p>Il marmottait:—Dansez, Canada! fougoum, fougoum! -Vermillon mouru, moi lui faire petit trou, petit -nid, petit, petit… bien gentil! Paradis là -dessous… -Bienheureux, Vermillon… paradis! Dansez, Canada! -Plus souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler… -dans le bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! -Dansez, Canada! dansez, Cocoli, Bengali, Colibri! Des -Mississipi, des forêts vierges à Vermillon… boire aux -rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! -des noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où -il n'y a pas d'hommes… Le bon Dieu pour les singes, -tous les jours, toute la vie… Vermillon courir, Vermillon -avoir bien chaud dans le dos… Vermillon retrouver -ses amis… Vermillon là -haut! Vermillon, -amour! oiseau! étoile!… petite fleur bleue! pervenche! -Psitt!… plus rien! Dansez, Canada!</p> - -<p>Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa -main, Anatole tâta:</p> - -<p>—Ah! mon pauvre frileux,—dit-il sérieusement et -tristement, avec un son de voix dégrisé,—tu vas trouver -la terre bien froide…</p> - -<p>Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières -comme à une personne. Il lui déroidit les membres, -plia sa queue sous lui, le mit dans la petite fosse, ramena -avec les mains la terre sur le trou. Et, quand il eut -marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à -fumer une longue cigarette silencieuse.</p> - -<p>Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant -quelque chose de lui lui paraissait mort et fini: il -y avait de sa gaminerie sous terre.</p> - -<p>Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le cœur -ivre, étourdi et remué. Il tomba sur le premier banc -dans une grande allée, s'allongea tout de son long, un -bras, une jambe pendants, et là s'endormit.</p> - -<p>Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait -plus de lune, et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.</p> - -<p>Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à -une porte du bois, vit de la lumière à un poste de -douaniers, entra là , demanda à se chauffer, envoya -chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette bouteille-là -et une autre avec les douaniers; et quand il rentra -le matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, -ne put rien tirer de ses souvenirs abrutis que cette -phrase:—Les gabelous, très-gentils!… très-gentils, -les gabelous…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CIII</h2> - - -<p>Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le -voir commencer quelque grand morceau, une œuvre -importante à son retour de Fontainebleau, après un si -long repos. Des mois se passaient: Coriolis continuait à -ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et -s'en allait errer dans Paris.</p> - -<p>Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus -opposés; il coudoyait les populations les plus diverses. -Il allait, marchant devant lui, fouillant, d'un œil chercheur, -dans les multitudes grises, dans les mêlées des -foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé -d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, -l'apparition d'un dessin sortant d'un groupe. Puis, -accroché par un individu bizarre, il se mettait à suivre, -pendant des heures, l'originalité d'une silhouette excentrique. -Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque -de l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce -regard qui les gênait, se promenait sur eux, leur faisait -l'effet de les creuser et de les pénétrer à fond.</p> - -<p>Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand -comme la moitié de la main, il jetait dessus deux ou -trois de ces coups de crayon qui attrapent l'instantanéité -d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort d'une attelée -de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc -de jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des -démolitions, le hanchement d'une blanchisseuse au panier -lourd, le renversement d'un enfant qui boit au mufle de -bronze d'une fontaine, la caresse enveloppante avec laquelle -un ouvrier herculéen porte son enfant dans des -bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget -dans un fort de la Halle, un morceau quelconque du -sculptural naturel, superbe, ému, qu'indique et montre -le spectacle de la rue. Journées de fatigue, souvent stériles, -mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en -quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une -de ces rencontres soudaines de la réalité pareilles à une -illumination de son art.</p> - -<p>Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se -graver dans la mémoire une tête de mendiante aveugle, -le plus beau des visages douloureux que la peinture ait -jamais rêvés: un profil de vieille femme octogénaire, -dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, -une tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, -sculptée par toutes les misères, les joues remuées et -tremblantes du souffle d'une petite toux, le masque de -marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la -peau d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une -chose usée; une tête de Niobé aux Petits-Ménages et de -Reine en madras, dont les cheveux gris, le cou tendu et -plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie de -statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des -gens du peuple qui passaient.</p> - -<p>D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les -types saillants, essayant de saisir au passage, dans ce -monde d'allants et de venants, la physionomie moderne, -observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps, -d'une époque, d'une humanité:—le caractère, qui -passe comme un coup de pouce artiste sur ces figures -fiévreuses, agitées; le caractère qui marque et désigne -pour l'art la face des pensées, des passions, des intérêts, -des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa -curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent -le regard si loin du vague sourire dormant des Eginètes -et de la divine placidité grecque; ces visages travaillés -d'idées, de sensations, de toutes les acquisitions d'activité -morale de l'homme, éreintés par la complexité des -préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, -le labeur enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces -faces de gens qui courent dans les rues, comme la -fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous le bras, -ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui -traînent leur faim devant les changeurs, ces physiques -de voyou, cachant la méchanceté des instincts sous -la féminilité d'une tête de Faustine, ces tournures d'inventeurs, -portés par leurs jambes qui vont, monologuant -sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.</p> - -<p>Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable -beauté de la femme de Paris. Il suivait ces -apparitions imprévues, ces mines chiffonnées et rayonnantes, -ces petites personnes étranges, fleuries entre -deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière -d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir -d'un escalier à rampe de bois. Il essayait d'analyser le -charme de ces jeunes filles maigres ayant aux tempes -le reflet des lampes de l'atelier, pâles de veilles, et -comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse -et de luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait -une exquisité de grâce, une rareté d'expression, un -air de cette suavité souffrante, de cette mélancolie virginale -que la vie des grands centres, le raffinement des -civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire -tomber sur le visage des petites ouvrières. Un jour, il -emporta dans son souvenir, pour une étude qu'il commença -le lendemain, le visage de la fille d'une portière, -une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, -si blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande -ombre, qu'elle faisait rêver à un ange malade.</p> - -<p>Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, -il y avait un grand malaise, l'inquiétude qui prend un -homme quitté par une religion de jeunesse. Il était à ce -moment critique, à cette heure de la vie d'un artiste où -l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience -de son art: instant de doute, de tiraillement, -d'anxiété où, tâtonnant de son avenir, tiraillé entre les -habitudes de son talent et la vocation de sa personnalité, -il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment -d'autres formes, d'autres visions, le commencement de -nouvelles façons de voir, de sentir, de vouloir la peinture.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CIV</h2> - - -<p>—Vrai, la terre tourne?</p> - -<p>Manette posait pour une répétition du <i>Bain turc</i>, commandée -par un banquier de Rotterdam à Coriolis qui -faisait effort dans ce travail pour se rattacher à sa peinture -passée.</p> - -<p>Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse -que la terre tournait.</p> - -<p>—La terre tourne? Ça sur quoi je suis?—reprit -Manette en regardant en bas: elle avait l'air d'avoir -peur de tomber.—Ça tourne?</p> - -<p>Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander -s'il ne se moquait pas d'elle.</p> - -<p>Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne -savait pas, et comme il le lui expliquait aussi mal qu'il -le savait:</p> - -<p>—Ne continue pas,—lui dit-elle tout à coup,—il -me semble que j'ai mal au cœur, avec tout ce que tu -me dis qui tourne…</p> - -<p>Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette… Mais -il n'était pas en train. Il grondait, tout en brossant, -contre la hâte singulière que Manette avait de le voir -finir cette toile.</p> - -<p>—Ton corps,—finit-il par lui dire,—eh? mon -Dieu, ton corps, il ne va pas changer d'ici à huit jours…</p> - -<p>—Tu crois?—fit Manette. Et elle laissa tomber de -la pointe rose de sa gorge jusqu'au bout de ses pieds, -sur la virginité de ses formes, le dessin de sa jeunesse, -la pureté de son ventre, un regard où semblait se mêler -l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une -statue qui se pleure.</p> - -<p>—Ah!—fit Coriolis.</p> - -<p>Il avait compris.</p> - -<p>—Oui…—dit Manette en baissant la tête, avec le -ton d'une femme qui va pleurer.</p> - -<p>Coriolis se sentit une secousse au cœur. Mais aussitôt, -honteux de cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec -une ironie:</p> - -<p>—Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu -veux? nous sommes dans des siècles chipies et prudhommesques… -Autrefois, dans un pays d'antiques, un -pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un -modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je -me suis laissé dire… On l'appelait Laïs… Il lui arriva… -ce qui t'arrive… Cela fit une révolution dans le pays… -L'Institut de l'endroit où il y avait des peintres aussi coloristes -que M. Picot, et des marbriers un peu plus forts -que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de -désolation… Les dessinateurs en masse déclarèrent -qu'ils ne trouveraient jamais la correction de M. Ingres, -si on laissait la nature abîmer leur modèle… Il y eut -des rassemblements, des articles de petits journaux, des -commissions, des sous-commissions, tout ce qui constitue -un mouvement national… Et l'on finit par mener -Laïs à Cos, chez un fameux médecin que tu as peut-être -vu dans une gravure, le nommé Hippocrate…</p> - -<p>Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa -plaisanterie, devant l'expression de Manette, la fixité de -la pensée de ses yeux.</p> - -<p>Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses -genoux, et appuyant sur elle le sérieux de son regard, il -fouilla jusqu'au fond de sa tentation.</p> - -<p>Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît -pas rougir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CV</h2> - - -<p>L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole -continuait à y jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette -y mettait l'enchantement de sa personne.</p> - -<p>Quand elle était là , dans l'atelier, vêtue d'une robe -blanche, sur laquelle tranchait un petit châle d'enfant -d'un rouge sang de bœuf, la taille dénouée et toute -alanguie des paresses de la femme grosse, belle d'une -beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,—Coriolis -oubliait tout.</p> - -<p>Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée -dans son amour pour cette femme qui remplissait et -animait sa maison, lui faisait la vie coulante et facile, -lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez lui un -de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on -ne sent pas.</p> - -<p>Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements -qui font du modèle la maîtresse naturelle de -l'artiste. Au milieu de cette ignorance de peuple qui ne -lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de ces -connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. -Manette avait vu peindre et savait comment se fait -de la peinture. Les choses du métier de l'art lui étaient -familières: elle en connaissait le nom et l'usage. Elle -ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile. -Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet. -Elle s'entendait à laver des brosses, et elle reconnaissait -vaguement des tons distingués dans une toile. En un -mot, elle était «<i>du bâtiment</i>».</p> - -<p>Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle -lui plaisait en se suffisant à elle-même, en se tenant -compagnie, en se passant des sociétés de femmes, en -ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa froideur -au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans -cette existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble -de qualités soumises, une docilité gracieuse à ce -qu'il disait, à ce qu'il voulait, une obéissance à ses -idées, une sorte d'aimable effacement de caractère: elle -ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités -sur des mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et -qui, tout à coup lui mettant un coup de rouge aux pommettes, -la rendaient un moment boudeuse ou colère -avec de petits gestes de sauvagerie méchante.</p> - -<p>Aussi un attachement de gratitude et de confiance -venait-il à Coriolis pour cette maîtresse si peu absorbante, -d'apparence si détachée de tout désir de domination, -et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée -d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à -côté d'elle. Elle était pour lui dans sa vie du calme et -du repos, une compagnie bonne pour ses nerfs d'artiste. -Dans sa société tranquille, sa douce présence, les demi-paroles -de sa bouche, les demi-caresses de ses mains, -il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues -du peintre, endormait ses contrariétés, ses prévisions -mauvaises, ses tourments d'imagination…</p> - -<p>Et il lui semblait que cette jolie créature apathique -dégageait autour d'elle la paix, la santé, la matérialité -d'un bonheur hygiénique.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CVI</h2> - - -<p>Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait -l'horreur de s'habiller, refusait les invitations, n'allait -plus nulle part. L'homme de travail, d'incubation, ne se -plaisait plus que dans le recueillement de l'intérieur, la -tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse et -des pantoufles.</p> - -<p>Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de -longues pipes méditatives; puis, au milieu de la causerie -de deux ou trois amis qui étaient venus manger sa -soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait jusqu'à -minuit.</p> - -<p>Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et -Anatole:</p> - -<p>—Eh bien!—lui dit Chassagnol, en regardant ce -qu'il jetait sur le papier, un souvenir de la rue,—toi -qui me blaguais quand je te disais qu'il y avait quelque -chose là … Il me semble que tu y viens…</p> - -<p>—Eh bien! oui, j'y viens… Je me débattais contre -moi-même en te combattant… Je me gendarmais, je ne -voulais pas… J'étais dans une autre chose… C'est le -diable… On ne veut pas reconnaître qu'on se blouse… -Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie… La turquerie, -bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir… -Maintenant, c'est mort… Et tu me vois depuis ce temps-là … -désorienté… Tiens! c'est le mot… un homme qui -cherche… qui essaye de se raccrocher… Enfin, ce qu'il -y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres exercices… -Tu verras ce que je veux faire…</p> - -<p>—Bravo! Le moderne… vois-tu, le moderne, il n'y -a que cela… Une bonne idée que tu as là … Eh bien! -vrai, ça me fait plaisir, beaucoup de plaisir… parce -que… écoute… Je me disais: Coriolis qui a ça, un -tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un -nerveux, un sensitif… une machine à sensations… lui -qui a des yeux… Comment! il a son temps devant lui, -et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, cet animal-là … -Non, non, non…—répéta Chassagnol avec un -rire bête et fou qui ricanait.—Mais, est-ce que tous -les peintres, les grands peintres de tous les temps, ce -n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau? Est-ce -que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, -qu'à un peuple, le beau? Mais tous les temps portent en -eux un Beau, un Beau quelconque, plus ou moins à -fleur de terre, saisissable et exploitable… C'est une -question de creusage, ça… Il se peut que le Beau d'aujourd'hui -soit enveloppé, enterré, concentré… Il faut -peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des -yeux de myope, des procédés de physiologie nouveaux… -Voyons, tiens, Balzac? Est-ce que Balzac n'a pas -trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la saleté -des choses modernes? dans un tas de choses où les -siècles passés n'avaient pas vu pour deux liards d'art? -Et il n'y aurait plus rien pour l'artiste dans l'ordre des -choses plastiques, plus d'inspiration d'art dans le contemporain!… -Je sais bien, le costume, l'habit noir… On -vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y -avait un Bronzino dans notre école, je réponds qu'il -trouverait un fier style dans un Elbeuf. Et si Rembrandt -revenait… crois-tu qu'un habit noir peint par lui ne -serait pas une belle chose?… Il y a eu des peintres de -brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits -de nuage… Eh bien! il faut maintenant un peintre du -drap: il viendra… et il fera des choses superbes, toutes -neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires de notre vie -sociale… Ah! cette question-là , la question du moderne, -on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du -Vrai de notre temps, un épatement de bourgeois: le -<i>réalisme</i>!… parce qu'un monsieur a fait une religion en -chambre avec du laid bête, du vulgaire mal ramassé et -sans choix, du moderne… bas, ça me serait égal, mais -commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui -est la beauté et la vie du Laid dans la nature et dans -l'art: le <i>style</i>! dont tu faisais si justement l'autre jour le -génie, la griffe du lion, chez un peintre… Et puis quoi, -le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain -qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon… à côté de -l'homme, il y a la femme… la femme moderne… Je te -demande si une Parisienne, en toilette de bal, n'est pas -aussi belle pour les pinceaux que la femme de n'importe -quelle civilisation? Un chef-d'œuvre de Paris, la robe, -l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe -et de la mine!… et dire que cette femme-là , la femme -du dix-neuvième siècle, la poupée sublime, tu ne l'as -pas encore vue dans un tableau d'une valeur de deux -sous… Pourquoi? On n'a jamais pu savoir… Ah! les -lisières, les exemples, les traditions, les anciens, la -pierre du passé sur l'estomac!… Sais-tu sur quoi me -semblent donner les ateliers d'à présent? tiens! sur le -cimetière de l'Idéal… Mais vois donc David, David qui a -jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur, -David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau -qui vit: son Marat!… Le moderne, tout est là . La sensation, -l'intuition du contemporain, du spectacle qui -vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir -vos passions et quelque chose de vous… tout est là -pour l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut… -Ah! je sais, il y a des articles de rêveurs, des -enfileurs de phrases à sang blanc pour vous dire qu'il -faut s'abstraire de son époque, remonter au répertoire -du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme -alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!… ça -rentre dans les individus métempsycosistes et transposés -qui ont besoin que les choses où les gens aient cinq -cents ans sur le dos pour leur trouver de la noblesse, -de l'actualité ou du génie… Le dix-neuvième siècle -ne pas faire un peintre! mais c'est inconcevable… Je -n'y crois pas… Un siècle qui a tant souffert, le grand -siècle de l'inquiétude des sciences et de l'anxiété du -vrai… Un Prométhée raté, mais un Prométhée… un -Titan, si tu veux, avec une maladie de foie… un siècle -comme cela, ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté -de malade, ses visages de fièvre, comment veux-tu qu'il -ne trouve pas une forme pour s'exprimer, qu'il ne -jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et -qui se trouvera… Après ce grand grisailleur douloureux, -Géricault, il y a eu un homme, tiens! Delacroix… -c'était peut-être l'homme à cela… un tempérament tout -nerfs, un malade, un agité, le passionné des passionnés… -Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une bêtise, -un idéalisme de pittoresque… Et pourtant, que de -choses dans ce sacré dix-neuvième siècle!… C'est que, -sacristi! il y en a pour tous les goûts… Si c'est trop -petit pour vous, les mœurs du temps, les scènes, la rue -qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, de -l'épique dans ce temps-ci… Vous pouvez être un peintre -d'histoire du dix-neuvième siècle… et un fier! toucher à -des émotions humaines qui seront un jour aussi classiques, -aussi consacrées que les plus vieilles! L'Empire, -tenez! il y a de quoi se promener, même après Gros… -Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! -Mais nous avons eu, depuis Achille, un monsieur qui -faisait des épopées à la journée, un certain Napoléon -qui ramassait tous les jours de la gloire à peindre… L'incendie -de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de -l'embrasement de Troie… et la retraite des Dix Mille a -peut-être un peu pâli depuis la retraite de Russie… -Voilà des cadres! voilà des pages! Il y a tous les soleils -là -dedans, et de l'homérique tant qu'on en veut! Des -grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne -en a donné des programmes aussi magnifiques que -les plus beaux du monde… Depuis 1789, il en pleut des -scènes dans les révolutions de France, qui sont grandes… -comme nous!… La Terreur, ce sont nos Atrides!… -Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage -de la Loire à Saint-Florent-le-Vieux… Figure-toi -l'<i>Iliade</i> et le <i>Dernier des Mohicans</i>!… le demi-cercle -de la colline… la vaste plage… quatre-vingt mille personnes -entassées… l'eau où l'on entre… les chevaux -qu'on pousse… l'incendie, la fumée, les <i>bleus</i> par derrière… -La Loire jaune, plate et large avec une île au -milieu comme un radeau… et le bord, là -bas, noir -de gens passés et plein de leur murmure… Une vingtaine -de mauvaises barques pour passer tout cela… les -barques de Michel-Ange dans le <i>Jugement dernier</i>!… -Devant, pêle-mêle, les prisonniers républicains, les -chapeaux avec des sacrés-cœurs, Bonchamps qui agonise, -Lescure mourant sur un matelas porté par deux -piques, les pieds dans des serviettes… et des femmes, -des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration -d'une guerre civile en déroute!… Et là -dedans -des déguisements, comme ces cavaliers avec de vieux -jupons, ces officiers avec des turbans pris au théâtre de -la Flèche, la défroque du <i>Roman comique</i> tombée sur -l'épaule d'une légion thébaine… Quel tableau! hein! -quel tableau!… C'est grand comme le Passage du Nil!</p> - -<p>—Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant -pas entendre.—Oui, rendre cela avec un -dessin qui ne serait ni antique ni renaissance…</p> - -<p>—Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?—dit -Anatole en levant le nez, dans le fond de l'atelier, -d'un volume de l'<i>Illustration</i>.</p> - -<p>—La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, -de Michel-Ange… Et puis, non, ce n'est pas ça… Il -faudrait une ligne à trouver qui donnerait juste la vie, -serrerait de tout près l'individu, la particularité, une -ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait quelque -chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de -La Tour, d'un trait de Gavarni… Un dessin qui n'aurait -pas appris à dessiner, qui serait devant la nature comme -un enfant, un dessin… Je sais bien, c'est bête ce que -je dis… plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, un -dessin… oui, plus humain, ça me rend mon idée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CVII</h2> - - -<p>Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. -Elle s'y était peu à peu et de jour en jour installée, -établie. De cette pose dans la maison qu'a la -maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans la -commode, de la pose sur la branche où la femme, mal -à l'aise avec les gens, effarouchée de ce qui entre, -humble, inquiète, furtive, tremble au vent comme une -chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage -du lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, -à cet air de maîtresse de maison qui laisse voir dans toute -une femme, dans son geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement -de sa robe sur un divan, qu'elle est chez -elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les domestiques -s'adressent à l'homme, et consultent du regard -Monsieur avant de faire ce que dit Madame: ses -ordres commençaient à être pour le service la volonté -de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier ne la -traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait -chez eux comme un accord tacite pour reconnaître en -elle la maîtresse officielle, la femme à demeure, ancrée -dans le domicile, dans la vie de leur ami, montée à -l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant -elle, la conversation devenait moins libre, prenait un -ton qui la respectait à peu près comme une personne -mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un mot un -peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement, -que Manette elle-même ne put s'empêcher -d'en rire.</p> - -<p>Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce -changement. Il s'était fait presque tout seul, par le -courant naturel des choses, par la lente et progressive infiltration -de l'influence féminine, par l'habitude, par -l'oreiller, par la succession de ces accroissements, pareils -aux alluvions du concubinage, grandissant la position, -le pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout -ce qui se détache à la longue, dans l'amollissement du -ménage, de la force de l'homme pour aller à la faiblesse -de la femme.</p> - -<p>Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: -elle était une mère.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CVIII</h2> - - -<p>En devenant mère, Manette était devenue une autre -femme. Le modèle avait été tué soudainement, il était -mort en elle. La maternité, en touchant son corps, en -avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande révolution -intérieure s'était faite secrètement au fond -d'elle. Elle s'était renouvelée et avait changé de nature, -comme dans un dédoublement de son existence qui aurait -porté en avant d'elle et de son présent tout son cœur -et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature -paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite -d'une inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. -Des entrailles de la mère, la juive avait jailli. Et la -persévérance froide, l'entêtement résolu, la rapacité -originelle de sa race, s'étaient levés des semences de -son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de -femme rêvant de l'argent sur la tête de son enfant.</p> - -<p>Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé -et caché chez Manette. Elle ne montrait rien de -ces avidités ambitieuses qui s'agitaient en elle. Elle -n'avait point demandé au père de reconnaître son fils. -Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, -dans ces heures où la femme est comme une malade -douce et sacrée, elle n'avait pas laissé échapper un mot, -une allusion au sort de ce fils. Jamais il ne lui était -échappé une de ces paroles qui cherchent et tâtent, -dans la charité ou la générosité d'un homme, le père -d'un enfant naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au -contraire, écarter de Coriolis toute idée d'avenir, toute -préoccupation d'engagement et de lien. Ce qui couvait -en elle, les nouvelles et hardies convoitises éveillées par -ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors -que par de longues absorptions dans lesquelles brillait -son regard clair.</p> - -<p>Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. -Le temps était pour elle, le temps qu'elle voyait tous les -jours, autour d'elle, apporter à ses semblables, à d'anciennes -camarades, la fortune de leurs rêves, faire monter -des modèles à la société, au mariage, à la richesse, -donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de -châles, à celle-là , un château et une couronne de comtesse: -elle le laissait agir, patiente et ferme dans l'assurance -de ses espérances. Elle se confiait aux circonstances, -aux hasards favorables, à la Providence de -l'imprévu, à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, -aux héritiers du peuple d'Israël, chargés de mener -à bien leurs affaires; elle se confiait à l'avenir que fait -aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses pareilles, -elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans -sa chance, la certitude religieuse de son bonheur, de -l'arrivée de tout ce qu'elle désirait. «Moi, d'abord,—disait-elle -tranquillement,—je suis d'une religion où -tout réussit.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CIX</h2> - - -<p>A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait -dans l'atelier sa grande tirade sur le moderne, Coriolis -s'était mis à attaquer deux grandes toiles. Il y travaillait -quinze mois, soutenu dans la fatigue, le courage d'un -si long effort, par la perspective de l'Exposition universelle -de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les -peuples, allait donner le monde pour public à sa grande -et hardie tentative.</p> - -<p>A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient -en même temps que le dégagement complet du coloriste -annoncé par le <i>Bain turc</i>, un renouvellement du peintre, -de ses procédés, de ses aspirations, de son genre. -Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: <i>Un Conseil -de révision</i> et l'autre: <i>Un Mariage à l'église</i>, Coriolis -apportait une pâte de couleur se rapprochant de la -belle pâte espagnole, de larges harmonies solides et sévères, -où ne restait plus rien des tons claquants de sa -première manière, une étude rigoureuse de la nature, -une accusation caractéristique de la réalité.</p> - -<p>Le sujet de la première de ces toiles, la <i>Révision</i>, lui -avait permis ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent -si rarement les sujets modernes. Des parties de -corps superbes, un torse, un bras, une jambe, un fragment -d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se -détachaient çà et là . Au centre de la toile, sur l'estrade, -devant les personnages du bureau, les uniformes, les -habits noirs officiels, les têtes de fonctionnaires, l'académie -d'un jeune homme examiné par le chirurgien -dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième -siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle -Saint-Jean, s'agitaient avec les turbulences et les émotions -des loges du <i>Cirque</i> de Goya, dans ses lithographies -de Bordeaux.</p> - -<p>L'autre tableau de Coriolis, <i>Un Mariage à l'église</i>, -représentait une messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. -Le moment choisi par Coriolis était -celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le -poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques -ressemblant à des génies de l'hyménée en collégiens. -Derrière les mariés, se voyaient les deux familles -sur les fauteuils rouges de premier rang. Beaucoup de -femmes étaient complétement retournées ou de profil, -regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage -et de la messe sur la figure. Des jeunes filles maigres, -des virginités séchées, pointaient çà et là . Du milieu de -la légèreté des élégances, se levait, dans une couleur -puissante et magnifique, un suisse tenant de la main -gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre -un ruban de satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil -perdu, la bajoue et la barbe grise rebroussées par son -col de chemise, sa grosse oreille détachée et coupée par -le linge roide, son grand baudrier amarante et or traversant -son habit chamarré et lourd, ses basques se -perdant sur ses mollets bas et farnésiens, enfermés dans -un coton blanc dont ils faisaient crever les mailles. Au -delà de la balustrade, dans les stalles de bois, au-dessous -des peintures, se dessinaient deux spirituelles -silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait -les lèvres avec le pompon de sa barrette; l'autre -lisait l'office penché sur un livre dont la tranche dorée -avait une lueur de la flamme des cierges. Dans le -chœur, comme dans une rose de lumière, se perdaient -des enfants de chœur à ceintures bleues, à robes de -dentelles, l'officiant en chasuble d'or, l'autel d'or, avec -son petit temple, les chandeliers, les candélabres allumés -et dont les feux montaient dans le scintillement -criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes -ces splendeurs, un coin de bas côté près du chœur rassemblait, -au-dessous d'un tronc d'offrande, une vieille -femme à genoux par terre, un bonnet sale et troué laissant -voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune -mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée -sur un parapluie, avec un geste de Sainte d'ancien tableau -qui pose ses mains sur un instrument de supplice; -une mère du peuple portant un enfant qui dormait tout -roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste -et en pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, -les deux mains dans ses poches, et une miche de pain -sous le bras.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CX</h2> - - -<p>Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant -l'indifférence qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.</p> - -<p>Le public, cette année-là , allait aux grands noms -d'Ingres, de Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait -sur les écoles allemandes, anglaise, sur l'art -étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son attention avait -trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts -nouveaux de l'art français.</p> - -<p>Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion -faite que la question de la représentation du moderne -en peinture, soulevée par les essais, hardis jusqu'au -scandale, d'un autre artiste, était définitivement jugée. -La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit entre elle -et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas -tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait, -un réalisme cherché en dehors de la bêtise du -daguerréotype, de la charlatanerie du laid, et travaillant -à tirer de la forme typique, choisie, expressive des images -contemporaines, le style contemporain.</p> - -<p>Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne -parla de lui que pour le plaindre de cette singulière idée. -Et, au moment de clôturer son salon, dans un méprisant -post-scriptum, le patriarche de l'éreintement classique -l'accablait sous ce cliché de sa critique:</p> - -<p>«… Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, -de deux toiles sur lesquelles notre critique nous semble -appelée à dire un dernier mot. Quoique le public en ait -fait justice, il nous semble de notre devoir d'insister -sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives, -osées par un peintre qui avait donné quelques promesses, -et autour duquel la camaraderie avait essayé de faire -quelque bruit… Quand de tels symptômes se produisent, -quand le trouble de l'art se révèle par de tels signes, il -faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on -peut suivre les déviations et les défaillances de l'école -moderne… Comment l'auteur de ces deux pauvres et -regrettables toiles, un <i>Conseil de révision</i> et une <i>Messe -de mariage</i>, n'a-t-il pas compris que la grande peinture -était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune -du moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait -presque un blasphème à vouloir faire du nu, du nu divin, -du nu sacré, avec le nu d'un conscrit? Comment n'a-t-il -pas compris que la toilette a besoin de perdre son -actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse -éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer -les maîtres?… A Dieu ne plaise que nous voulions décourager -les jeunes talents! Mais il y a là , nous ne pouvons -le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand abaissement. -Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute -et primitive destination de la peinture, c'est descendre -l'art à la photographie de l'actualité. A quels abîmes de -ce qu'on appelle maintenant «le vrai contemporain» -veut-on donc nous entraîner? Supprimera-t-on dans la -peinture l'intérêt moral, la perspective du passé, tout ce -qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère -commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible -impression, en songeant que c'est devant l'étranger, -à l'Exposition des grandes œuvres de l'Europe -en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un -peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils -échantillons de la décadence de notre art… Sans -doute, il n'y a pas à craindre que de tels exemples prévalent -jamais: la France, si fidèle au sentiment et au -bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la -noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits -clairvoyants ne peuvent s'empêcher de voir l'art actuel -menacé, comme l'École grecque après la mort d'Alexandre, -d'une invasion de ces peintres de mœurs vulgaires -qu'on appelait alors des <i>rhyparographes</i>… Les -barbares sont toujours aux portes de l'art, ne l'oublions -pas; et il importe à tous ceux dont c'est la charge, à la -critique, dont c'est la mission, au gouvernement, dont -c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour les -talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la -peinture sévère, résistant aux basses sollicitations de la -mode, du succès et du public, défendant la tradition, -disons-le, la religion de cet art élevé dont l'École de -Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXI</h2> - - -<p>Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent -dîner chez Coriolis.</p> - -<p>Manette, qui commençait à donner sa petite opinion, -le soutenait dans la maison, disant à Coriolis qu'elle ne -comprenait pas comment il vivait entouré de gens qui -ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il repoussait les -avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position, -de relation honorable, et capable plus tard de lui -être utile dans le chemin de son avenir.</p> - -<p>Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre -un secret plaisir aux chamaillades, aux petites disputes -taquines, aux asticotages entre Anatole et Garnotelle, -chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble. Anatole -se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et -il était bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, -il n'<i>attrapât</i> pas son ancien camarade.</p> - -<p>Un soir, il ne lui avait encore rien dit.</p> - -<p>—Eh bien! mon vieux,—fit-il après dîner, en allant -s'asseoir auprès de lui, et en lui frappant amicalement -sur la cuisse,—on dit donc que tu te présentes -à l'Institut… Comment! nous allons avoir un ami qui -a encore des cheveux avec des palmes vertes?… Merci! -de la chance…</p> - -<p>—Oh! oh!—dit Garnotelle,—je me présente… -mais voilà tout… Je sais que je n'ai aucune chance… que -je suis tout à fait indigne… Mon Dieu! ce sont mes -camarades… On m'a un peu forcé la main… Oh! je -ne serai pas nommé… Mais enfin, je l'avoue, je serais -très-content, très-flatté, si tu veux, que mon nom -fût sur la liste des candidats…</p> - -<p>—Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras… -Farceur, va! laisse-moi donc tranquille… Tu as des -chances, des chances… Tu ne te figures pas toutes tes -chances, tiens!</p> - -<p>—Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les -dire? tu m'obligeras…</p> - -<p>—Voici… D'abord, mon cher, tu n'es pas savant… -Très-bon… excellent… L'Institut, ça lui va… Rien à -craindre… Pas d'articles dans la <i>Revue des Deux -Mondes</i>, pas même une brochure de cinquante centimes -sur la fabrication des couleurs… Tu sais cela -aussi bien que moi: un monsieur qui écrit… l'Institut, -jamais! Et d'une… Comme orateur, tu ne tires -pas des feux d'artifice… tu es tempéré comme métaphores… -tu causes même mal… Encore très-bon, -ça! Tu serais brillant dans les salons, tu ferais de -l'effet, de l'esprit, du bruit, des mots, pour défendre -l'Institut… Très-mauvais! Tu manquerais à la gravité -de sa cause, tu compromettrais la solennité du -corps… Du sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut… -et ce que tu as de naissance… Et de deux! Tu ne travailles -pas dans la solitude… Encore une très-bonne -note… Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre, -indépendant, pas soumis… Le monde où tu vas, parfait! -On n'y a jamais dit un mot contre l'Institut, c'est connu… -Et puis, encore une bonne chose, ce n'est pas du monde -qui tire trop l'œil… Tu l'as très-bien choisi… Voilà -quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne -parle pas trop de toi… une chance de plus… Ah ça! -qu'est-ce qui te manque, je te demande un peu? Tout, tu -as tout!… Voyons, tiens… tu ne montes pas à cheval… -Très-important… Si l'on te voyait cavalcader, tu comprends… -Tu n'es pas d'une élégance exagérée… Enfin, -tu n'as pas un chic de gentleman… tu n'es pas même… -je te dis cela entre nous… tu n'es pas même, Dieu -merci pour toi, d'une propreté à effrayer,—fit Anatole -en lui mettant le doigt sur des taches de son -collet d'habit.—Ah! si tu n'appelles pas tout cela des -chances!… Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, -rien dans toute ta personne qui soit voyant… tu -ressembles à tout le monde, des pieds à la tête… tu es -arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du -tout… et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra -pas de toi!… Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!</p> - -<p>—Tu es très-amusant,—dit Garnotelle d'un air -piqué.</p> - -<p>—Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection -d'un bonhomme de là , qui voit dans le charmant garçon -qui se présente le mari futur de mademoiselle sa fille…</p> - -<p>—Oh! il n'y a rien de fait,—dit vivement Garnotelle, -tout étonné de ce que savait Anatole,—et je te -prierai de ne pas parler d'une personne…</p> - -<p>—Charmante!… mais pas jolie, à ce qu'on dit… Oh! -je la laisse! oh! je la laisse!…—fit Anatole avec une -intonation de Sainville; et il se versa le second verre -d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, les -poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.</p> - -<p>—Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait -que la nièce d'un membre de l'Institut que tu serais -encore un veinard, et un joli! Il y a des camarades… et -qui étaient forts… qui n'ont jamais pu arriver à s'approcher -de l'Académie autrement que par des femmes qui -connaissaient du monde de la boutique, et qui assistaient -aux grandes séances… Mais toi…</p> - -<p>Garnotelle fit un geste d'impatience.</p> - -<p>—Ah çà ! mon cher, est-ce que tu me crois assez -bête pour que je ne trouve pas ça tout simple… qu'un -beau-père tâche de repasser sa contre-marque à son -gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de lui, -sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés… -C'est même dans les lois de la nature, tu ne -trouves pas? Autrefois, on avait des idées bêtes dans ce -corps de vieux immortels: ils se figuraient qu'un artiste -était fait pour vivre pour l'art… Un jeune artiste qui se -mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour -eux un <i>habile</i>, un <i>monsieur</i>… Mais aujourd'hui…</p> - -<p>—Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi…—fit -Garnotelle, avec une certaine animation, en lui coupant -la parole,—tu es un blagueur! La blague t'a -mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des -blagues!</p> - -<p>—Vous êtes assommant, Anatole,—dit Manette.—Vous -êtes toujours à tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, -Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se dispute… C'est si bon -d'être un peu tranquille, après son dîner… à causer -gentiment…</p> - -<p>—Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!—fit -Anatole.—Eh bien! quoi, parce qu'on bave un peu sur -ses contemporains?… Et puis ça l'amuse, Garnotelle… -N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux Garnotelle?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXII</h2> - - -<p>Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole -s'était effacé devant elle, et il avait mis la plus aimable -bonne grâce à lui céder la direction de l'intérieur, cette -espèce de rôle de gouvernante que peu à peu il s'était -laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en -avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir -d'elle par des soins, des attentions, une sorte de petite -cour.</p> - -<p>Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon -de tempérament amoureux et de nature insinuante. -Prompt à s'enflammer en dessous, habile à se glisser -sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les coins, -un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs -à petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un -jour devenir dangereux. Il se chauffait aux femmes -comme au feu des autres, et il s'acoquinait près des -maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans leur -atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple. -Dans la vie, il ne s'était guère connu la propriété de -rien, il avait toujours un peu vécu d'une existence à -côté, et l'amour auquel il assistait, et qui se passait près -de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien que -la soupe qu'on mange avec un camarade.</p> - -<p>Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes -les femmes rencontrées ainsi par lui en demi-ménage -avec un homme: un <i>désireur</i>. Et Manette ne manqua -pas d'être flattée de cette adoration humble, muette, -contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement -d'un domestique. Un jour, comme on revenait de la -campagne, où l'on avait été en bande, elle s'amusa -beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au beau -Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée -d'une façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis -s'en était indigné au nom de Coriolis qui n'avait rien vu; -et l'ivresse lui enlevant un instant sa peur naturelle et -foncière des coups, il était entré dans une frénésie -d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu -l'amant de la femme d'un ami. Au reste, cet accès de -jalousie et de courage dura peu: dégrisé le lendemain, -il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un mouvement -dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout -bas, en en riant tout haut.</p> - -<p>Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, -qu'Anatole d'ailleurs était le dernier homme avec -lequel elle l'eût trompé, un homme qu'elle mésestimait -pour son peu de talent, et surtout pour son peu de notoriété -artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce -pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait -eu pour lui des yeux indulgents, des pardons de camarade. -Maintenant elle voyait tous ses mauvais côtés. Elle -lui trouvait des expressions, des mots, des manières abjectes, -populacières, qui la dégoûtaient comme les taches -de sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la -femme de basse classe, ses dédains pour tout ce qui ne -joue pas le <i>distingué</i>, elle finit par le prendre en grippe -et en mépris. Elle ne lui pardonna plus rien, pas même -de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se soulevèrent -contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût -aspirer à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, -honteuse au fond, humiliée, enragée de la persistance de -cet amoureux patient qui continuait à faire le gentil et -l'aimable, avec l'air de ne rien demander et d'attendre.</p> - -<p>Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, -le besoin qu'il avait de sa bonne humeur, elle dissimulait -tous ses méchants sentiments. De temps en temps -seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et -sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait -et faisait redescendre Anatole à l'humble place qu'il -avait dans la maison, à l'infériorité et au parasitisme de -sa position.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXIII</h2> - - -<p>A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour -les bains de mer.</p> - -<p>Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée -d'un tableau.</p> - -<p>C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août, -vers les six heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant -sur la mer, fait remonter de chaque vague les feux -d'un miroir brisé, et jette dans l'air plein de reflets une -réverbération où les couleurs s'allument avec des vivacités -de fleurs.</p> - -<p>Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri -d'ombre de deux cabanes de bain posées à angle droit, -un baigneur aux formes athlétiques, en chemise de flanelle -rouge violacée par la mer et noircie de mouillure à la -ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés s'enfonçant -dans le sable, auprès de Normandes assises, en -jupons noirs et en tricots noirs, le bonnet de coton tout -blanc sur leurs figures au teint de pomme, aux yeux -d'avoués. De là partait le chemin de planches, menant -les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du -tableau comme des corbeilles d'enfants renversées: des -grappes, des tas de jolis bébés, à moitié enterrés dans -les trous que creusaient leurs petites bêches et leurs -grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures -blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, -de mollets nus, de jupons aux dents de dentelles, de -chapeaux de petit marin, de tabliers pleins de coquillages, -de petites mains faisant des gâteaux de sable dans -des bols russes, de robes blanches au gros chou de -rubans dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient -deux petits garçons voués au Sacré-Cœur, qui, tout en -rouge des bottines à la casquette, semblaient montrer là -de la pourpre d'église.</p> - -<p>Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se -levait un groupe de jeunes gens tout habillés de velours -noir, et dont les courtes braies laissaient à découvert -des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur des parasols -de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec -deux jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur -leurs burnous leurs cheveux encore un peu pleurants et -moites de la lame du matin; et l'une des deux, tenant -de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait -sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure -annelée, qu'elle frottait, la tête un peu renversée, -en se balançant doucement, contre le chanvre vibrant.</p> - -<p>Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de -chaises adossées contre le front des cabanes de bains, -et qui allongeaient presque jusqu'au fond de la toile la -perspective des toilettes.</p> - -<p>Là , sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant -sur les visages, les poitrines, les épaules, étaient -assises les baigneuses de Trouville. Le pinceau du peintre -y avait fait éclater, comme avec des touches de joie, -la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer, -la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces -dernières années, cette Mode, prise à toutes les modes, -qui semble mettre au bord de l'infini un air de bal -masqué dans un coin de Longchamp. Tout se mêlait, se -heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les saute-en-barque -aux caracos, les mantelets de dentelle noire -à des vestes de jockey, les transparents de mousseline -aux vareuses coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry -aux paletots de cachemire agrémentés de soies du Thibet. -Çà et là , s'apercevait quelque joli détail: un bout de -pied sur un barreau de chaise montrait un bas écossais, -un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des -lueurs d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs, -la plume ocellée d'un paon ou l'aile mordorée d'un faisan -courait sur un chapeau, un peigne d'or à lentilles de -corail mordait la tête d'une brune, de grands pendants d'or -remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée -le matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la -grosse et riche bijouterie des agrafes normandes, brillaient -sur de coquettes roulières rayées.</p> - -<p>En avant des chaises s'étendait la plage avec son -sable piétiné et plein d'enfoncements de pas, la plage -humide, brunissant vers la mer, et coupée de <i>naus</i> où -se noyaient des morceaux de ciel.</p> - -<p>Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui -se réchauffait du frisson du bain, des promeneuses caressées -de leur voile, la robe troussée sur la jupe rouge, -et découvrant leurs hautes bottines jaunes. D'autres -marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et -coquette sur une grande canne, enveloppées les unes et -les autres de ce flottement d'étoffes, de ce voltigement -de rubans par derrière que fait la brise de la mer. Et là -encore, des fillettes déchaussées, les jambes nues et -hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants -de la plage. Puis, sur des chaises groupées et semées, -de petites sociétés ramassées faisaient ces taches de -pourpre et de blanc, ces taches franches, brutales, -criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans l'aveuglante -et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du -ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, -un vieux cheval ramenait au galop une cabane à flot; -plus loin encore, au delà de la dernière <i>nau</i>, avec cette -touche nette et ce piquage de ton que l'horizon de la -mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent, -se détachait une folle cavalcade d'enfants sur -des ânes. Et tout au bout de la plage, au bord de l'écume -de la première vague, tout seul, un vieux petit curé -s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en longeant -l'immensité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXIV</h2> - - -<p>Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville, -Anatole avait eu l'étonnement de voir changer la -manière d'être de Manette avec lui. La femme désagréable, -froide et dédaigneuse, le tenant à distance, -était peu à peu devenue douce, prévenante, aimable. -Coriolis revenu, elle continua à parler à Anatole, à faire -attention à lui, à le traiter en ami de la maison. Et il -semblait à Anatole que chaque jour la bonne camaraderie -de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de -familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper -d'elle. Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes -dont elle le frôlait, dans les longs silences à l'atelier, -dans ces heures où elle l'enveloppait d'elle-même sans -lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette femme -lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de -ce vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait.</p> - -<p>Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à -l'atelier:—Tiens! Coriolis n'y est pas?—fit-il en -trouvant Manette seule.</p> - -<p>—Je ne l'ai pas entendu rentrer,—répondit Manette.</p> - -<p>Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail:</p> - -<p>—Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui… -Voyons, faites-moi une cigarette… et mettez-vous -là … là …</p> - -<p>Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée -dans une pose dénouée et vaincue par la paresse du -Midi, elle ne se retira pas assez pour qu'Anatole n'eût -pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la fois -renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec -un mouvement qui faisait bâiller un peu son peignoir -négligemment déboutonné d'en haut, elle passait, de -temps en temps, sur le commencement de rondeur et -l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du -bout de ses doigts.</p> - -<p>Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas, -elle n'avait pas l'air de penser qu'il fût là . Rien d'elle -ne s'occupait de lui. Et cependant, il paraissait à Anatole -que jamais il n'avait été si près de la minute d'un -caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix -avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès -d'elle, sa jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de -son corps, son abandon de rêve, le joli jeu animé des -muscles de ses bras à demi nus, sa main laissant pendre -sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente -de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre -tendre allongeant l'ombre de ses paupières sur le bleu -adouci de ses yeux, ces passes lentes, errantes, dont -elle promenait le chatouillement sur sa gorge, tout apportait -peu à peu à Anatole ces séductions de volupté -muette avec lesquelles la femme allume et sollicite, -sans un mot, sans un sourire, rien qu'avec la tentation -de sa mollesse et de son silence, l'audace des sens de -l'homme.</p> - -<p>Un moment, il voulut s'arracher de là . Mais son regard -rencontra le regard de Manette, un de ces regards -troublants qui laissent tout lire, une provocation, un -défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair…</p> - -<p>D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut -l'enlacer; mais Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta -net par un éclat de rire, au milieu duquel elle cria -deux ou trois fois:—Coriolis!</p> - -<p>Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au -visage l'insulte de ce rire forcé de comédienne qui la -secouait toute, et faisait onduler son peignoir autour -d'elle.</p> - -<p>—Eh bien! quoi?—fit en entrant Coriolis.</p> - -<p>—Elle le savait rentré,—se dit Anatole.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a?—reprit Coriolis intrigué de -l'air penaud de son ami, du rire interminable de Manette, -et ne sachant trop quelle figure faire entre eux -deux.</p> - -<p>—Ah! mon cher,—ricana Manette,—tu as un ami -qui est galant aujourd'hui… mais galant!…</p> - -<p>Elle s'interrompit pour pouffer encore.</p> - -<p>—Oh! une plaisanterie…—fit Anatole en cherchant -son air le plus naturel; et il rougit.</p> - -<p>—Certainement… certainement… une plaisanterie,—et -Manette tapota enfantinement les joues de Coriolis.</p> - -<p>Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait -empoisonner, une arme traîtresse en réserve pour -combattre et tuer quand elle voudrait l'amitié de cœur -de Coriolis pour Anatole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXV</h2> - - -<p>Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. -Le peintre n'avait pas voulu seulement y montrer des -costumes: il avait eu l'ambition d'y peindre la femme -du monde telle qu'elle s'exhibe au bord de la mer, avec -le piquant de sa tournure, la vive expression de sa coquetterie, -l'osé de son costume, le négligé de sa robe et -de sa grâce, l'espèce de déshabillé de toute sa personne. -Il avait voulu fixer là , dans ce cadre d'un pays de la -mode, la physionomie de la Parisienne, le type féminin -du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures évaporées, -frêles, légères, presque immatérielles de la vie -factice, ces petites créatures mondaines, pâles de nuits -blanches, surmenées, surexcitées, à demi mortes des -fatigues d'un hiver, enragées à vivre avec un rien de -sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame -qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, -les lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, -les raffinements de traits, ce qu'on pourrait -appeler l'exquis et le suprême de la femme délicate, il -avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans l'attitude, -la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice -de gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de -plaisir ou d'ennui de toutes ces femmes épanouies à -l'air salin, au vent de la côte, paresseuses et revivantes -comme des plantes au soleil. De jolies convalescentes -au milieu des énergies de la nature,—c'était le contraste -qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, -de toutes ces marques de petits talons de Cendrillon -semés sur la plage, les figures qu'elles font rêver.</p> - -<p>Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis -dans son tableau exposé chez un grand marchand de la -rue Laffite.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXVI</h2> - - -<p>Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et -de ses amertumes, l'espèce d'habitude sauvage qui lui -faisait dévorer, sans rien dire, le chagrin comme la maladie, -Coriolis resta, presque un mois, après l'humiliation -de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, -fumant, ne faisant rien.</p> - -<p>Au bout d'un mois de ce <i lang="it" xml:lang="it">far niente</i> rageur, il empoigna -une grande toile, et se mit à la brouiller impétueusement -d'un charbonnage rehaussé de coups de craie. -Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement et la -confusion des lignes, des contours, des accentuations, -des repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble -roulant des formes, il commença à sortir comme -l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, d'un -vieillard.</p> - -<p>Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta -quinze jours, enfermé, seul, n'y voulant personne. Le -matin, il allumait lui-même son poêle pour être prêt au -travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las, épuisé, avec -ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues -éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.</p> - -<p>—A demain,—dit-il un soir à Manette et à Anatole -en se levant de table pour aller dormir,—vous -verrez.</p> - -<p>—C'est cela,—leur dit-il brusquement le lendemain -devant sa toile; et il se jeta derrière eux, sur le -divan, dans l'ombre.</p> - -<p><i>Cela</i>, voici ce que c'était.</p> - -<p>Dans un arrangement qui rappelait un peu <i>le Pâris et -l'Hélène</i> de David, se voyait un couple de grandeur nature: -une jeune fille nue au bord d'un lit, sur laquelle -se penchait, avec des bras de désir, la passion d'un vieillard. -D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la -première innocence de sa forme, sa première splendeur -blanche, une gorge à demi fleurie, des genoux -roses comme s'ils venaient de s'agenouiller sur des -roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, -une de ces jeunesses divines de femmes que Dieu semble -faire avec toutes les beautés et toutes les puretés -comme pour les fiancer à l'amour d'une autre jeunesse; -de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la laideur -de l'argent, la laideur des cupidités basses et des -stigmates ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, -abjecte, de ce que la Banque met sur la face de la Vieillesse, -la voracité de l'Usure dans le Million, ce que la -caricature physiologique de notre temps a saisi au vif, -élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance -du dessin.</p> - -<p>Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand -désir triste, presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse -qu'on voit dans l'ombre des vieux tableaux soupirer -après la nudité d'une Suzanne. Il était l'amoureux -sinistre peint par le mot des femmes: «<i>un vieux</i>». On -voyait en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces -derniers appétits presque féroces de la fin des sens, -le goût des amours qui tournent en affaires de mœurs -et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation de -l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux -sans cils, le hiatus d'une bouche édentée et humide, des -morceaux de nudités effrayants et grotesques montraient -ce monstre: un minotaure dans un roquentin,—le satyre -bourgeois.</p> - -<p>Cependant la femme reposait tranquille, attendant, -passive, sans se détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait -pas; et elle paraissait livrer, avec l'habitude d'un -métier, avec une indifférence ingénue, le rayonnement -et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.</p> - -<p>Dans ce contraste de la femme et du monstre, du -vieillard et de la jeune fille, de la Belle et de la Bête, le -peintre avait mis l'espèce d'horreur de l'approche d'une -blanche par un gorille. L'opposition était sans pitié, sans -miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait -qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, -s'étaient tendus pour faire la plus épouvantable, la plus -révoltante, la plus sacrilége et la plus antinaturelle des -antithèses. L'exécution en était presque cruelle. D'un bout -à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée, avait -voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de -pinceau çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les -chairs étaient rayées comme avec des griffes. Il y avait du -rouge d'orage et de sang dans les rideaux de feu du lit, -dans les flambées de la soie autour du corps de la femme. -La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait -avec son étouffement dans la chambre. Et des morceaux -d'étoffes, rigides, tordus, serpentant, faisaient voir -comme les redressements de lanières et les envolées -sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements -d'anges vengeurs…</p> - -<p>Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.</p> - -<p>Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces -inspirations, des jours où il éprouve le besoin de répandre -et de communiquer ce qu'il a de désolé, d'ulcéré au -fond du cœur. Comme l'homme qui crie la souffrance -de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là -l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses -nerfs, de ses idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de -tout ce qu'il a senti, souffert, dévoré d'amertume au contact -des êtres et des choses. Ce qui l'a atteint, froissé, -blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la vie, il -ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page -émue, saignante, horrible. C'est le débridement d'une -plaie; c'est comme si dans un talent crevait le fiel, cette -poche, chez certains génies, de certains chefs-d'œuvre, -Il y a des jours où, sur son instrument, violon, ou tableau, -ou livre, dans une création où frémit son âme, -tout artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes, -coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et -du blasphème de crucifié; des jours où il s'enchante -dans une œuvre qui lui fait mal, mais qui rendra ce mal -qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son -art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, -une vengeance de sa sensibilité à lui sur -la sensibilité des autres… Coriolis était à un de ces -jours-là .</p> - -<p>Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, -plantés là devant.</p> - -<p>Anatole finit par dire:</p> - -<p>—Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire -cela?</p> - -<p>—Ça m'est venu,—dit simplement Coriolis.</p> - -<p>Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de -Coriolis était le bruit de Paris. La curiosité des gens -d'art et des badauds s'allumait sur cette toile étrange à -laquelle les commérages de la presse, les légendes du -public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier -fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs -fous, un grand marchand de blanc, offrit de la -toile l'argent que Coriolis en voudrait.</p> - -<p>Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie. -Il voulut reprendre son esquisse. Il essaya d'y mettre la -dernière main; mais sa fièvre était passée: il la laissa, -et, au bout de quelques jours, il la retourna dans un -coin contre le mur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXVII</h2> - - -<p>La vie militante de l'art avait développé à la longue -une singulière sensitivité maladive chez Coriolis. Pour -souffrir, pour se faire malheureux, pour s'empoisonner -les quelques bonnes heures de sa vie, il se découvrait -une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de -perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie -semblaient s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle -de l'existence. Les plus petits contre-temps, les riens -fâcheux, les ennuis insignifiants prenaient, dans le noir -et le mécontentement de ses idées, les proportions démesurées, -le grossissement que leur attribuent trop souvent -ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces -âmes inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies -en peine.</p> - -<p>Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. -Il avait des désirs d'enfant et de malade. Des -velléités soudaines, des appétits lui venaient pour des -choses dont la possession lui donnait le dégoût immédiat. -Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour -faire un repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait -pas. Il l'emmenait dans de petits voyages de banlieue, -dont il revenait furieux, exaspéré contre le pays, les -hôteliers, le temps.</p> - -<p>Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se -dissipaient qu'au milieu de la journée. Presque rien ne -l'intéressait plus, en dehors de lui-même. Le cercle de -son intérêt se rétrécissait chaque jour. Les autres, peu -à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il n'avait -plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient, -qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient -quelque chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans -l'étroite personnalité de son moi, avec cette absorption -entière, avec cet égoïsme profond et absolu, carré et -résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme -né sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive -affectuosité, et dont la surface d'insensibilité -avait été déjà remarquée à l'atelier, chez Langibout, la -dureté finissait par se montrer dans une rudesse âpre, -presque sauvage.</p> - -<p>Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à -peu l'amertume de sa carrière. Dans le découragement, -le mécontentement de ses œuvres, avec un regard aiguisé -par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux autres les -cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le -conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, -mettait le doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit -juste. «Un casseur de bras», disaient de lui les ateliers -qui l'avaient baptisé: <i>Découragateur</i> II, en lui donnant -la seconde place après Chenavard. Aussi, presque peureusement, -s'écartait-on de lui comme d'un confrère -dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, -glaçant l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, -capable de dégoûter de la peinture le peintre le -mieux doué.</p> - -<p>Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude -et ne voyait avec plaisir que deux ou trois intimes, -avait encore provoqué cet éloignement par son acuité -d'esprit, la teinte d'ironie mordante particulière aux -créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail et -d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses -lèvres, maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, -ses dégoûts, ses colères d'artiste s'exhalaient en -paroles fielleuses, en traits empoisonnés. Sur les camarades -qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il n'estimait -pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule -mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de -la langue du peintre à la barbarie fine d'une observation -de femme, avec des mots qui ne se pardonnaient pas, -comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés -au vif des vanités saignantes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXVIII</h2> - - -<p>Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.</p> - -<p>Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti -dans ses entrailles cette révolution qui fait les pères et -qui semble ouvrir un nouveau cœur dans le cœur de -l'homme. Devant l'enfant qui n'était qu'un «petit», une -forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à -demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir -et remuer en lui. Il était resté froid à cette vie qui semble -continuer la vie fœtale, à ces mouvements encore embryonnaires, -à ce regard à peine né des enfants dans -leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante -des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des -mères. Mais quand ce petit corps commença à se modeler -comme sous l'ébauchoir de François Flamand, quand -ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en -s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis -avait vues à des enfants maures, quand cette figure -prit, sous les frissons de ses petits cheveux, l'expression -d'un amour de tableau italien, quand la beauté, la beauté -du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque -déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste -s'éveilla en même temps chez le père.</p> - -<p>Son fils était véritablement un de ces enfants dont une -naïve expression populaire dit qu'ils sont beaux comme -le jour, un de ces enfants dont le teint, les mouvements, -les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de s'épanouir -dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait -cette douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau -appelant la caresse de la main comme une peau de petite -fille. Ses petits cheveux, frisés en toison, des cheveux -de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de poussière -au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont -l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses -yeux, sur ses tempes, jouaient des transparences de -nacre. Son grand petit front tout pur, sans nuage et sans -pensée, semblait plein du rien auquel rêvent délicieusement -les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et -de ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux -d'enfant d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés -vers les coins, des yeux qui, par instant, lui remplissaient -le visage. L'ébauche d'un nez arabe s'apercevait -dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en -avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della -Robia; elle était petite avec un rire large qui inondait -l'enfant de rire. Ses petits bras bien faits, ronds et -pleins, faisaient de jolis gestes. Il remuait de la grâce -dans ses petites mains.</p> - -<p>Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement -d'une chemise et d'un collier de corail; et quand, -habillé ainsi, par terre, sur un tapis, le petit garçon -se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses câlineries, -ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir -de sa mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits -pieds se cherchant pour s'embrasser, sa chair, sa peau -ferme et douce sortant de la blancheur écourtée de la -toile.</p> - -<p>Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux -venus, confiant, les bras tendus, avec l'avance d'un -baiser dans la bouche. Il donnait le plaisir d'un objet -d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du Corrége, -l'<i>Enfant à la Tortue</i> de Decamps, il évoquait à la -fois tous ces types charmants de l'enfance anglaise, de -l'enfance turque, de l'enfance divine.</p> - -<p>Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant -une minute sur ses genoux, et que, glissé sur les coussins -du divan, il dormait, les cheveux ébouriffés, la -mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où ses -petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on -fût à côté du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit -endormi qui avait la respiration du ciel dans la bouche -ouverte et le coup d'aile des songes de Paradis sur ses -paupières chatouillées.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXIX</h2> - - -<p>Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme -autrefois. Le froid de la gêne s'y glissait, le souvenir -des jours heureux, fous et jeunes, y semblait mort avec -l'écho des bonds de Vermillon, et le passé paraissait s'y -effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière -fait peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air -de la maison et des gens un commencement de détachement -et de séparation. La vie commune du trio avait -perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier -éloignement des personnes qui se fait tout doucement, -avant qu'elles ne se quittent. Manette avait des -mutismes guindés, du sérieux de projets de femme sur -la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait -pas dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise -pesait sur les réunions; Anatole n'avait plus le courage -d'être Anatole. Son esprit était contraint. Le blagueur -pesait ses mots, retenait ses gamineries et craignait -l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa -familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions -qui le renfonçaient, sous leur intimidation, dans -le faux de sa position. Chacun se tenait sur la réserve, -les paroles s'arrêtaient, des silences tombaient, de grands -silences froids qui mettaient au-dessus des têtes la menace -muette d'un grand changement.</p> - -<p>Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et -Coriolis repassaient les jours, tout pleins du présent -seul, où ils ne croyaient pas se quitter. Ils comprenaient -que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans qu'ils -sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain -qui ne les verrait plus ensemble; et lâches devant cette -idée, aucun des deux n'osait la dire à l'autre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXX</h2> - - -<p>Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement -de Coriolis.</p> - -<p>Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner -dans ce siècle la carrière et la vie des grands -peintres de la vie moderne. Il était dévoré de cette fièvre -de déception, de cette désolation intérieure que Gros -appelait «la rage au cœur». Il souffrait de la douleur -suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent -la fin de leur chemin en serrant dans leurs entrailles -les blessures reçues de leur temps. A côté des autres, -au milieu de tant de contemporains qu'il voyait comblés, -gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée, -courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés -sous le viager de la gloire, le laurier de la réclame, le -<i>Divo</i> qu'on ne donne qu'aux morts, il se sentait né sous -une de ces malheureuses étoiles qui prédestinent à la -lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent -à la contestation, ses œuvres et son nom à la dispute -d'une bataille. L'épreuve était faite, l'illusion n'était -plus possible: tant qu'il vivrait, il était destiné à n'être -pas reconnu; tant qu'il vivrait, il ne toucherait pas à -cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec tous ses -efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée -avec ses espérances.</p> - -<p>Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, -et dans de sombres tête-à -tête avec lui-même qui avaient -le découragement des mélancolies suprêmes que roulait -à la fin Géricault, il se laissait aller à un sentiment -affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire, lui -montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au -delà de sa vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée -et presque le souhait de mourir, comme sur la promesse -et la tentation des justices de la Mort, des réparations -de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art -attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,—qu'ils -hâtent quelquefois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXI</h2> - - -<p>Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à -l'enfoncer dans le travail, la lassitude, le brisement d'une -espèce d'art mécanique. Il lui venait comme une manie -de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant faire à -Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son -absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, -du repas, du cigare, l'espèce d'effacement du temps -qu'elle faisait dans sa vie. Penché sur sa planche, à gratter -le cuivre, à découvrir, sous les tailles et les égratignures, -l'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées. -Et c'était comme une suspension momentanée de -sa vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce -de congestion qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce -vide qu'il se sentait dans le cerveau à la place du chagrin.</p> - -<p>Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, -selon le degré, la température, des lois inconnues, une -chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche, -faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son -style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère -et de sa chimie magique. Il était enlevé à lui-même -quand, baissé sur les fumées rousses, les bulles d'air -crevant à la surface, il suivait dans l'eau mordante les -changements du cuivre, ses pâlissements, les bouillonnements -verts qui moussaient sur les traits de la pointe. -Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une -hâte à sortir, et d'un pas affairé qui coupait les queues -des petites filles à la porte des fritureries, il se dépêchait -d'arriver, sa planche sous le bras, tout en haut de la -rue Saint-Jacques.</p> - -<p>Là , au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine -d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des -ficelles des langes de laine pour l'impression, devant une -presse à grandes roues, dans le silence de l'atelier ayant -pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le -papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations -d'un coucou, les coups de la presse à satiner -qu'on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la -main noire du tireur encrant et chargeant sa planche -sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant -avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc -d'Espagne, la passant sous le rouleau, serrant la presse, -tournant la roue et la retournant. Il était tout entier à ce -qui allait se lever de là , à ce tour de roue, la fortune de -son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des -mains de l'ouvrier.</p> - -<p>Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec -une sorte de prostration, un épuisement physique et -moral comparable à celui d'un joueur sortant d'une -nuit de jeu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXII</h2> - - -<p>Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion -de poitrine, il retoussait un peu; l'été, les chaleurs de -juillet emportaient ce rhume. Mais cette année-là , sa -toux, irritée peut-être par les émanations de l'eau-forte -dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista -tout l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida -à prendre, sur les instances de Manette, ne l'en -débarrassa pas.</p> - -<p>Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir -aucun danger dans son état, son médecin, défiant, par -expérience, de la délicatesse des poitrines de créole, lui -conseilla de ne pas rester dans le froid et l'humidité de -Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque -bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année, -quelque pendant à son <i>Bain turc</i>. Coriolis s'emportait -à cette idée de voyage, y opposait une résistance presque -colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, que toutes -ses études étaient maintenant là , qu'il avait de grandes -choses en tête.</p> - -<p>Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il -continuait à souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent, -il était forcé de passer des journées au lit. Et dans les -soins qui penchaient Manette sur son amant couché, dans -l'intimité, ce tête-à -tête confidentiel, ce rapprochement -de petits secrets que fait la maladie entre le malade et -la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit -des paroles basses qui l'écartaient, l'éloignaient de son -ami, des conversations qui se taisaient à son approche, -des espèces de consultations mystérieuses, des signes -furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler -de lui, et qui s'en cachaient.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXIII</h2> - - -<p>Manette s'était levée de table pour aller coucher son -enfant. Coriolis touchait à des objets sur la nappe, les -reposait comme il les avait pris, sans y penser, regardait -de temps en temps Anatole, et ne disait rien.</p> - -<p>Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait -mal à l'aise sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de -vouloir lui parler et de ne pas oser. Il avait le pressentiment -d'une mauvaise nouvelle, dure à dire pour Coriolis, -cruelle à entendre pour lui-même.</p> - -<p>Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et -décidés avec lesquels on ramasse son courage, et d'une -voix qui se pressait pour en finir plus tôt:</p> - -<p>—Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me -pèse… Je me lève tous les matins en me disant: Je lui -dirai aujourd'hui… Et puis, c'est plus fort que moi… -Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste -là … c'est que ça me coûte, vrai… Enfin, je quitte Paris, -voilà …</p> - -<p>—Tu quittes Paris, toi?—fit Anatole tout abasourdi -sous le coup.</p> - -<p>—Ah! parbleu,—reprit Coriolis,—si nous n'étions -pas tant de monde… l'enfant, deux domestiques… je -t'aurais bien emmené, tu comprends…</p> - -<p>—Complet!… oui, je comprends… La plaque est -relevée comme dans les omnibus… C'est vrai qu'on ne -peut pas me prendre sur les genoux, j'ai passé l'âge…—répondit -Anatole sur un ton de bouffonnerie -presque amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié -dans sa voix:—Est-ce que tu te sens plus souffrant?</p> - -<p>—Oui et non… C'est-à -dire que certainement, depuis -quelque temps, ça ne va pas comme je veux… Mais -ce n'est pas ça… Au fond, vois-tu, il y a un grand embêtement -dans mon affaire… Je ne sais pas où j'en suis -de ma carrière, de mon talent, de ma peinture… Va, ça -vaut une maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on -souffre assez… Je croyais avoir trouvé le <i>moderne</i>… A -présent, je n'y vois plus ce que j'y voyais… et peut-être -que ça n'y est pas… J'ai besoin de repos, de recueillement… -Ça me tue, cette maudite température de fièvre -de Paris… Je resterai un an… Nous allons à Montpellier… -C'est Manette qui a eu cette idée-là … Je t'assure, -c'est une bonne idée… La pauvre fille! c'est du dévouement, -car la vie ne sera pas bien amusante pour elle… -Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins… Et -puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la -Camargue, où je veux faire des études… Oh! ça me fera -beaucoup de bien… Je voulais te prévenir plus tôt… -Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle avant… -parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la -peine de te faire cet ennui-là pour rien… Et puis, nous -n'avons été tout à fait décidés que ces jours-ci… C'est -égal, mon vieux, quand on a vécu ensemble comme -nous, on ne se quitte pas comme on plie ça!</p> - -<p>Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.</p> - -<p>—Enfin, je ne pars pas pour la Chine… Et quand je -reviendrai, rien ne nous empêchera de recommencer -ces si bonnes années-là , n'est-ce pas?</p> - -<p>Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux -était à jamais finie, et que c'était un dernier adieu qu'il -faisait ce soir-là à la grande amitié de sa vie.</p> - -<p>—Mais,—reprit-il,—je ne puis te laisser comme -ça sur le pavé… sans un sou…</p> - -<p>—Oh! j'ai ma chambre… j'ai le temps de me retourner…</p> - -<p>—C'est que je vais te dire…—fit Coriolis d'un ton -embarrassé,—nous avions, tu sais, encore une année -de bail… Eh bien! Manette a trouvé moyen de relouer… -Elle a tout arrangé… Il y a un marchand qui doit venir -prendre les meubles… Par exemple, tu sais, les tiens… -ceux de ta chambre… tu me feras plaisir de les garder… -Oui, je me remeublerai… Nous renvoyons aussi les -domestiques… Manette a trouvé des parentes qui ne sont -pas heureuses, des cousines à elle… Nous serons cent -fois mieux servis… Mais voyons, ce n'est pas tout cela, -qu'est-ce qu'il te faut?</p> - -<p>—Rien,—dit en relevant la tête Anatole, blessé -d'être ainsi chassé par la femme à peu près de la même -façon que les domestiques étaient renvoyés.—Merci… -J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait gagner, -le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile…</p> - -<p>Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs -avaient roulé dans ce grand trou de toutes les petites -dettes d'Anatole, qui semblait se creuser sous tous les -à comptes qu'il y jetait.</p> - -<p>—Bien vrai?—fit Coriolis soulagé, débarrassé de -l'idée d'une lutte à soutenir avec Manette.—Ah! dis -donc, tu sais, si tu avais des moments durs, si tu étais -brûlé au <i>Spectre solaire</i>, tu peux tout prendre chez -Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu… Voyons, -qu'est-ce que tu vas faire?</p> - -<p>—Je ne suis pas encore mort de faim… Je vais -tâcher que ça continue…</p> - -<p>—Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé -paresser… j'aurais dû te faire travailler… Mais tu me -faisais tant rire, que je n'ai jamais eu le courage…</p> - -<p>—Et quand partez-vous?—demanda Anatole en -l'interrompant.</p> - -<p>—Samedi… ou lundi… Et où en es-tu avec ta mère?</p> - -<p>—Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement… Voilà -que nous allons nous quitter, ça suffit… parlons d'autre -chose.</p> - -<p>Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait -tous deux. Anatole avait pris au hasard un album sur -une table et le feuilletait.</p> - -<p>—D'où est-ce, ça, dis donc?—demanda-t-il à -Coriolis pour rompre le silence en lui montrant un croquis.</p> - -<p>—Ça?… Ah! c'est de mon voyage à Bourbon… -quand j'y ai été, tu sais, avant mon retour d'Orient…</p> - -<p>Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie -brisée, il voulait ressaisir son cœur dans le -passé, Coriolis se mit à raconter à Anatole ce qui lui -était arrivé là -bas, aux colonies, avec des paroles qui -s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où -semblait tomber le souvenir un moment suspendu.</p> - -<p>Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune -fille.—Figure-toi… elle écrivait un journal sur les -bandes de papier de sa broderie… et elle attachait cela -à la patte des oiseaux fatigués qui venaient se reposer -sur le bateau… C'était si joli, cette idée-là , vois-tu… -ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau, -jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber -quelque part comme du ciel, comme une lettre d'ange!… -Tu sais, on ne sait pas comment on devient amoureux… -Je fus très-bien reçu dans la famille… Elle avait une -grande fortune… Mais il y avait une habitation… Il -fallait mettre sa vie là , tout laisser, renoncer à la peinture… -et je dis non.</p> - -<p>—Et ça finit ainsi?</p> - -<p>—A peu près… Seulement, en me reconduisant au -bateau, quand je partis, la nourrice de la jeune personne, -qui m'avait pris en adoration, me donna un petit -sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais beaucoup… -Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés… -un peu moins, heureusement, que je ne -devais l'être à moi tout seul… C'est égal,—reprit -Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié sérieux,—il -n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là -dans notre Europe…</p> - -<p>Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur -lui-même où Anatole crut apercevoir le premier regret -de l'amant de Manette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXIV</h2> - - -<p>—Mère Capitaine, auriez-vous un endroit à m'indiquer -pour coucher pendant quelques jours?</p> - -<p>Anatole disait cela à la maîtresse d'un petit <i>bistingo</i> -transféré de la rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle, -et qu'il avait décoré, dans le temps, de fresques -épisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits de -zouaves. Depuis ce travail, il ne passait guère devant le -cabaret sans y entrer, y prendre une consommation et -causer avec la mère Capitaine.</p> - -<p>—Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,—fit -madame Capitaine,—y a Champion, un honnête garçon -qui vient ici, que tu le connais bien, que tu as bu avec -lui, qu'il a une grande chambre, que ça lui ira comme -un gant de t'en céder la moitié… C'est son heure, il va -venir…</p> - -<p>Un sergent de ville parut, et après quelques mots de -madame Capitaine, il alla à Anatole, lui dit que c'était -une affaire faite, qu'il pouvait venir le soir même prendre -l'air du «bazar», qu'il emménagerait son <i>biblot</i> le lendemain. -Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit à -boire avec lui.</p> - -<p>C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le -locataire d'une moitié de chambre inconnue, dans une -maison dont il ignorait jusqu'au quartier, et le compagnon -de chambrée d'un individu dont il ne s'était -même plus rappelé au premier moment l'état de sergent -de ville.</p> - -<p>A minuit, les deux hommes passèrent les ponts, -allèrent vers l'Hôtel de ville, arrivèrent à une petite rue -derrière Saint-Gervais, où, dans le fond d'un marchand -de vin, résonnait la musique nasillarde d'une vielle, avec -l'accompagnement de la bourrée qu'elle jouait, scandé -par des sabots. Là , à une petite allée noire, n'ayant que -le filet blafard du gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait, -ils entrèrent. Le sergent de ville alluma une allumette -contre le mur; et ils se trouvèrent dans l'escalier, -un escalier de briques sur champ, aux arêtes de -bois.</p> - -<p>—Bigre!—fit Anatole,—ce n'est pas l'escalier du -Louvre…</p> - -<p>Et il monta.</p> - -<p>Couché, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de -dormir partout, et aux côtés de n'importe qui.</p> - -<p>—Hein? qu'est-ce qu'il y a?—fit-il à cinq heures du -matin, en s'éveillant au bruit de la maison.—Qu'est-ce -que c'est? Est ce qu'il y a des éléphants ici?</p> - -<p>—Ça?—fit Champion négligemment.—Ah! j'avais -oublié de vous dire… C'est une maison de maçons, ici. -Au jour, ils dégringolent… Il y a trois départs tous les -matins…</p> - -<p>Au bruit des souliers des maçons se mêlait le bruit -du bois qu'on sciait, des bûches qui tombaient, du feu -qu'on soufflait pour la soupe.</p> - -<p>—Oh! on s'y fait,—reprit Champion,—demain -tous n'entendrez plus rien. Moi, il faut que je file…</p> - -<p>Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa -chambre, et quelque habitué qu'il fût à tous les logis, -le lieu lui fit un petit froid. Du carrelage sur la terre -battue, il ne restait plus que trois carreaux. La fenêtre -était à guillotine et donnait sur un mur interminable -qui montait à dix pieds devant. Au mur, un papier dont -il était impossible de discerner la couleur, avait été arraché -contre le lit, à cause des punaises, et remplacé -par une grande tache blanche faite à la chaux. Là -dedans -tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce -qu'on appelle si bien «un jour de souffrance», une -lueur où il n'y avait que la pauvreté du jour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXV</h2> - - -<p>A dix heures, il descendit pour découvrir un gargot, et -tomba dans la rue, une rue étroite aux petits pavés, où -il trouva des bornillons resserrant des entrées d'allées, -le ruisseau libre lavant le pied des constructions en surplomb -sur des rez-de-chaussées noirs et pleins de trous -d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen âge s'écartant -en haut pour voir un peu de ciel, les bâtisses rapiécées -par trois ou quatre siècles et laissant, sous leur plâtre -d'hier, repercer les saletés de leur vieillesse, des croisillons -voilés d'un morceau de calicot, de grandes fenêtres -aux petits carreaux verdâtres faisant paraître tout hâves -les enfants collés derrière, des appuis de bois où séchaient -pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps, -de petites filles allaient avec le bruit de sabots de ce -quartier sans souliers. La cage d'un perruquier, qui fait -tous les dimanches la barbe aux maçons, était accrochée -en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec -ses deux serins, une vieille rue abandonnée de province -derrière un évêché. Au fond d'une petite cour, il vit -comme un reste des journées de Juin dans un enfant -qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille, coiffé -d'un shako de militaire ramassé dans du sang.</p> - -<p>Ce pittoresque intéressa Anatole, qui aimait le caractère -de la misère, les curiosités des recoins pauvres de -Paris, et dont la badauderie allait instinctivement aux -quartiers, aux habitudes, à la vie du peuple. Il s'amusa -à se reconnaître; il alla le long des rez-de-chaussée où -toutes sortes d'industries pour les pauvres étaient cachées -et enfouies: il y avait des teintureries pour deuil, -des boutiques de modes aux volets desquelles étaient -accrochés des gueux en terre, des revendeurs à l'enseigne -faite d'un sac d'où s'ébouriffait de la laine à matelas, -des étalages de fleurs sous globe, de vieilles cages, -de vieux lits de sangle, de vieilles lanternes de voiture, -toutes sortes de friperies flétries et pourries coulant au -ruisseau comme un fumier de brocantage. C'était des -boutiques de taillandiers, à la forge allumée, des fabricants -d'auges et d'outils de maçons, des boutiques de -confection pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles était -écrit en gros caractères: <i>Blouses, Sarreaux, Habillements -de fatigue</i>. A côté d'un bureau de garçons marchands -de vin, Anatole lut une annonce à moitié effacée de -«repassage de chapeaux à cinq sous»; et il s'arrêta au -coin de la rue à de vieilles affiches de quête à domicile -pour le bureau de bienfaisance de cet arrondissement -chargé de dix-huit mille indigents.</p> - -<p>Il trouva de grandes distractions dans cette exploration. -Ce qui eût rendu triste un autre, l'amusait presque, -Il était là en pleine misère, et se sentait à l'aise. Son -premier sentiment de découragement, de mélancolie du -matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dépaysé ni -désolé. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique. -Il se voyait, dans cette rue, libre, débarrassé de -tout respect humain, mêlé à des travailleurs n'ayant -guère plus d'argent devant eux qu'il n'en avait lui-même. -Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes, -et devint décidément enchanté du quartier.</p> - -<p>A côté de sa maison était une crémerie qui portail -écrit sur des pancartes: <i>Œufs sur le plat, Bœuf et -Bouilli à emporter</i>. Il entra, se mit à une table sans -nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à dix -centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à -une suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles, -satisfaites, heureuses, au milieu desquelles tombait, -sans les troubler, le bruit des morceaux de vitre jetés -dans une charrette devant un marchand de verre cassé -de la rue Jacques-de-Brosse.</p> - -<p>Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans -la chambre du sergent de ville.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXVI</h2> - - -<p>Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole -quinze jours, un mois au plus, se laissait bientôt couler, -sans compter le temps, dans cette singulière communauté -avec un sergent de ville.</p> - -<p>Champion était un ancien gendarme, revenu de -Cayenne, jaune comme un coing. Il avait des histoires -de patrouilles dans les forêts vierges, de phénomènes -météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris -vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes -sortes de récits embellis d'imaginations de chambrée et -de légendes de gendarmerie coloniale, qu'il contait le -soir de son lit, à Anatole, avec les <i>rra</i> et la vibration -tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de -causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré -détaillé des arrestations galantes qu'il opérait chaque -soir; car, en attendant son passage à la Surveillance, -Champion se trouvait être préposé aux mœurs. Une seule -chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, -les libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe -et le style d'un ami de la morale; et les rapports -d'Anatole eurent un tel succès à la Préfecture de police -que Champion fut sur le point de passer brigadier.</p> - -<p>Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates -et sévères fonctions, un vrai militaire français. -«L'honneur et les dames»,—il pratiquait la devise -nationale. Il respectait le sexe dans le malheur. Il avait -lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. -Aussi avait-il, avec ses subordonnées, des formes, -des manières, des indulgences même qui lui faisaient -parfois fermer l'œil sur une contravention. De là souvent -lui venaient des visites de remercîment, la reconnaissance -d'une femme qui lui apportait timidement un -bouquet et mettait le bruit des volants de sa robe de -soie dans la misérable pauvre petite chambre des deux -hommes.</p> - -<p>Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie -d'amabilité, de galanterie, d'ironie, une dépense de ses -bouffonneries économisées. Il faisait des ronds de bras -de maître de danse pour mener la visiteuse au divan—qui -était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, -un vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon -de la recevoir dans ce petit intérieur de garçon: on -était en train de le meubler, le tapissier n'en finissait -pas de poser ses glaces Louis XV… Il pirouettait, il était -Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un papier de sa -poche, disait:—Encore une invitation de la duchesse!… -Il époussetait ses souliers, criait:—Jean! -je vous chasse!… Madame, il n'y a plus de domestiques… -Voilà où mènent les révolutions!… Il madrigalisait -avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait -passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un -gentilhomme toqué dans la débine.</p> - -<p>Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on -terminait la petite fête en faisant monter du vin blanc -et des huîtres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXVII</h2> - - -<p>Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel -ami, des repas pris aux gargots où mangeait Champion, -les soirées passées dans les cafés où il allait, ne tardaient -pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa -vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le -camarade de tous les camarades du sergent de ville, -une connaissance de toutes ses connaissances, des gardes -de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes endroits -que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa -légèreté d'observation était toujours attirant, intéressant -pour Anatole. Entré dans celui-là , il le trouva tout à fait -cordial et charmant. Il fut séduit par la rondeur, la -bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la franchise de -l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux -d'où il tira une <i>militariana</i> avec laquelle il faisait rire -ses victimes jusqu'aux larmes. Car là , dans ce monde -fort, il désarmait par sa faiblesse. Ses auditeurs lui -pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues des récits de -bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à -un gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté -avec des charges à leur portée, faisait leurs caricatures, -des portraits poétiques et penchés de leurs épouses. -Pour les bals de corps donnés à la fête de l'empereur, il -fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on -l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un -grand enfant de troupe du régiment: il avait <i>l'œil</i> à la -cantine.</p> - -<p>Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et -que ses relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique -l'avait porté vers eux, il prenait part à leurs -exercices, et retrouvant son élasticité, sa souplesse de jeunesse, -il luttait avec eux, faisait le <i>cheval</i>, les <i>barres parallèles</i>, -la <i>poutre</i>, les <i>guirlandes</i>, la <i>corde à nœuds</i>, l'<i>échelle -vacillante</i>. Et il n'était pas le moins agile dans ces -courses au <i>chat coupé</i> de la caserne des Célestins, ou la -partie de jeu des pompiers, s'élançant de la cour, sautant -après les murs, bondissait de toit en toit sur les maisons -du voisinage, et finissait par mettre le lendemain deux ou -trois écloppés à l'infirmerie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXVIII</h2> - - -<p>Anatole présentait le curieux phénomène psychologique -d'un homme qui n'a pas la possession de son individualité, -d'un homme qui n'éprouve pas le besoin d'une vie à -part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et pour -instinct d'attacher son existence à l'existence des autres -par une sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement -de son tempérament, à tous les rassemblements, -à toutes les agrégations, à tous les enrégimentements, -qui mêlent et fondent dans le tout à tous l'initiative, -la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce qu'il -aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté -bon, offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur -de toute haine et de toute amertume, encore plein d'utopies, -quand il bâtissait du bonheur pour toute l'humanité, -c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il lui -voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table -d'hôte, le paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les -autres, les gens roulés dans la misère d'une grande ville -et se sentant à peine, comme dans une foule, une existence, -des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce -compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, -presque liée à leur règle, à leur ordre du jour, amusée -de leurs récréations, de leurs plaisirs, buvant à leur table, -emboîtant leur pas, il tirait une espèce de satisfaction, de -bien-être difficile à exprimer, une sorte d'allégement, de -libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié partie -de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne -à la <i>masse</i>.</p> - -<p>Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore -contribué à lui faire tolérer cette vie qu'un autre eût été -jeter à la Seine coulant si près de là . Il était soutenu par -la grâce que la Providence fait aux malheureux: il avait -au suprême point le sens de l'<i>invrai</i>. Une prodigieuse -imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait -l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions -entêtées que rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le -berçaient toujours, une confiance enragée qui lui ôtait la -prévision de tous les accidents de la vie, et ne faisait -tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il se -fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus -horribles figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, -lui apparaissaient comme des visages de braves -gens. Il voyait une affaire faite dans une parole en l'air. -Les chances les plus impossibles, des miracles de salut, -il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où des -restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, -c'étaient des échafaudages de fortune, des emmanchements -de hasards, des enfilades de travaux, des connaissances -de grands personnages, des rêves à la piste de -millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent -des pompiers, et dont il allait chercher le nom et -l'adresse dans des endroits incroyables, chez des <i>minzingues</i> -de la rue Saint-Hilaire, à la Bourse des marchands -d'habits! Et en tout, il poussait si loin le sens du faux, -l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre plusieurs -travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours -celui dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du -reste, ne le fâchait pas; il se mettait à la place de l'homme -qui lui devait, lui trouvait mille excuses, et en faisait son -ami.</p> - -<p>Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources -de caractère, par cette vie où le frottement continuel -des autres le soulageait de lui-même, Anatole trouvait -dans la misère les coudées franches de sa nature, la -libre expansion, l'occasion de développement de goûts -inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers -les inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement -sans gêne dans les fraternités à brûle-pourpoint, -les amitiés improvisées sur le comptoir, les tutoiements -au petit verre. Doucement, et sans y résister, dans ces -milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de -beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par -leurs préférences de sociétés, leurs relations, leurs lieux -de rendez-vous, descendent peu à peu au peuple, se trempent -à ses habitudes, s'y oublient et s'y perdent. Lui aussi -était de ceux qui semblent tirés en bas par des attaches -d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand -de vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche -et faisait des projets, il parlait de festins qu'il donnerait -dans de grands salons de Ménilmontant; et il esquissait -la fête avec son gros luxe de femmes à chaînes de montre, -ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers d'œufs -rouges, ses brocs de vin bleu,—une ripaille de barrière, -une apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un -idéal de canaillerie.</p> - -<p>A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence -présente, cette maison, cette chambrée, tous ces -compagnonnages donnaient une pleine satisfaction. Il -roulait de rencontres en rencontres, d'accrochages en accrochages, -dans des sociétés de n'importe qui. Il se laissait -emmener par des noces qui avaient pour demoiselles -d'honneur des femmes faisant tirer des loteries dans des -gargots, des noces qui allaient aux <i>Barreaux verts</i> en -arrêtant les «sapins» et la mariée pour une «tournée» -à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières -parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos -rond, les deux mains nouées autour de ses genoux relevés, -la bouche gouailleuse, il prenait des apparences de -contentement presque fantastique, l'air d'ironique bonheur -de Mayeux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXIX</h2> - - -<p>Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence, -Anatole perdait peu à peu les forces de sa volonté. -Il devenait paresseux à chercher du travail. Il n'osait -plus, dans sa timidité de pauvre honteux, aller au-devant -d'une affaire, voir les gens, emporter une commande.</p> - -<p>Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières -énergies et de ses derniers orgueils. Sa vocation -mourait. Ce que l'artiste, au plus profond de ses chutes -et de ses misères, garde du rêve et des illusions de sa -carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme -des travaux forcés du gagne-pain, la confiance, -la foi et le goût de revenir un jour à l'art, l'orgueil de -se sentir toujours un artiste,—cela même l'abandonnait. -La misère avait dévoré le peintre; et dans l'ancien -élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir -un nouvel être: le bohême pur, le <span lang="it" xml:lang="it">lazzarone</span> de Paris, -l'homme sans autre ambition que la nourriture et la -subsistance, l'homme de la vie au jour le jour, mendiante -du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la -main de la faim.</p> - -<p>Il vendait petit à petit de ses <i>frusques</i>, de ses meubles; -puis, talonné par le besoin, il descendait à ramasser -les plus bas deniers et la plus vile obole de son état. -Il faisait, pour un marchand d'estampes du quai de l'Horloge, -des portraits destinés à l'illustration des livres, les -uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures, -les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des -couleurs de confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze -centimes, les autres aux prix de deux francs -cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins qu'il mettait -en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux -quand le maître du café arrachait quelques pièces de -cinquante centimes à la goguette des gardes nationaux -venant là .</p> - -<p>Au milieu de cette <i>dèche</i>, il fut fort étonné un jour -de voir tomber dans sa chambre la visite de sa mère qui -n'avait jamais mis les pieds chez lui depuis leur séparation. -Elle avait fait des pertes d'argent. La mode et l'industrie -qui lui donnaient ses revenus étaient complétement -abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un -petit capital à peine suffisant pour la faire vivre dans -une petite localité des environs de Paris. Elle fit de cette -situation un exposé pathétique à Anatole, lui demanda -ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit -tout le temps, sortit comme une femme venue pour faire -une scène à effet, en se drapant dans du dramatique.</p> - -<p>Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son -fils:</p> - -<p>—Je ne conçois pas comment vous restez dans une -maison comme ça… Si du monde venait vous voir…</p> - -<p>—Du monde? ah! oui… Des pairs de France, n'est-ce -pas?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXX</h2> - - -<p>L'été vint, et, avec l'été, les nuits brûlantes, mangées -de punaises, lui firent découvrir un nouvel agrément de -son quartier, de son logement: le bain <i>gratis</i> à deux -pas, dans la Seine.</p> - -<p>Vers les onze heures, il descendait de chez lui en -chemise et en pantalon de toile, emportant sa carafe et -son pot à l'eau, allait à l'abreuvoir du quai, et, en quelques -brasses, il se trouvait dans la belle eau pleine et -profonde, coulant entre l'Hôtel de Ville, l'île Saint-Louis -et l'île Notre-Dame.</p> - -<p>Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres -seulement, ouvertes, respiraient. De loin en loin, -une lumière qui se noyait dans la rivière paraissait y -faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà et là -une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le -noir de la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La -lune, un milieu d'un courant ridé, se mirait et rayonnait. -Anatole nageait, se perdait dans l'ombre avec cette -espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et le -mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait -à couper les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu -blanc de la lune qui s'égouttait de ses doigts. Il faisait -de petites brasses, glissait, s'abandonnait à l'eau molle, -et, par moments, se laissant couler sur le dos, le front -à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un -puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de -Ville, le ciel, la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions -de paresse, de calme, le pénétraient de bien-être. -Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne sur un -pont, le mélancolique sifflement d'un <i>écopeur</i> de bateau, -des mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en -l'air, ce doux petit bruit d'une grande eau qui va dans -une grande ville qui dort. Des heures au timbre mourant -tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il -nageait toujours, se disait:—Je vais sortir,—et restait -encore, ne pouvant se lasser de boire de tout le corps -et de tout l'être ce bonheur des muets enchantements -nocturnes de la Seine, et cette délicieuse fraîcheur enveloppante -de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce -Paris aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du -jour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXI</h2> - - -<p>Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.</p> - -<p>Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère -qu'un ennui, une contrariété qui le taquinait.</p> - -<p>Tant que Champion avait été aux mœurs, Anatole n'avait -vu dans son compagnon de chambre qu'un soldat -civil de l'édilité, une espèce de douanier de la maraude -de l'amour. Mais Champion venait de passer à la Surveillance: -l'employé du gouvernement se transformait -alors aux yeux d'Anatole; il prenait une couleur politique, -il devenait l'homme au tricorne, à l'épée, l'homme -qui empoigne, l'homme de police contre lequel se soulevaient -toutes les instinctives répugnances du Parisien et -du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses -opinions libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil -homme établi aussi à fond dans son intimité,—et parfois -dans ses chemises.</p> - -<p>Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec -ses nouvelles fonctions, de la roideur, un air autoritaire, -un ton caporal qui avait brusquement arrêté ses -tentatives de propagande phalanstérienne, et coupé net -ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore -contre son compagnon un autre grief, une plus -sourde rancune. Champion qui se levait avec le jour, -qui souvent passait la nuit en essuyant le plus dur de -l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur -qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, -faisait semblant de chercher de l'ouvrage, en cherchait -pour ne pas en trouver, ne s'occupait, ne s'inquiétait de -rien, Champion avait à la longue fini par concevoir pour -l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa -vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond -et violent dédain du travailleur pour le <i>loupeur</i>, Champion, -avec sa grosse et lourde nature, le laissait échapper -à toute minute dans des paroles et des airs qui -étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. -Aussi Anatole eut-il la joie d'un grand débarras, quand -Champion, craignant peut-être pour son avancement le -compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses, vint -lui annoncer qu'il le quittait.</p> - -<p>Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier -réduit, par les <i>lavages</i> successifs, à un lit, à une -chaise et à son morceau de guipure historique, seul -débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans -savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par -mois une table pour quelques dessins qu'il faisait encore, -par hasard, de loin en loin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXII</h2> - - -<p>Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal, -un coin de pittoresque échappé au dessinateur -parisien Méryon, à son eau forte si amoureuse des ponts, -des berges, des quais.</p> - -<p>Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée -de morceaux de fer, à demi déboulonnée par les voleurs -de nuit, dresse là l'architecture à jour de son treillis de -poutres. Cette masse de pilotis arc-boutés et s'entremêlant, -ce fouillis d'échafaudages, ces énormes madriers -goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux, -glaiseux, tout gris en bas, les mille trous des niches de -l'armature, font songer à une jetée de port de mer, à -une machine de Marly détraquée, à une forêt dont l'incendie -aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la -Samaritaine suspecte et hantée par la maraude.</p> - -<p>Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides -qui font des barres dans toutes les traverses de -l'estacade, entrent dans ses creux, la battent, la -pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent -de violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture -de boue, et jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité -noire et chaude du reflet de la grande charpente.</p> - -<p>Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur -à la ligne, allait pêcher là .</p> - -<p>Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant -de la gymnastique périlleuse de la descente; et -arrivé à son endroit, juché, installé, perché, en équilibre -sur une solive, les jambes pendantes, il amorçait, -avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le -<i>gardon</i>, le <i>barbillon</i>, la <i>brème</i>, le <i>chevenne</i>. Il voisinait -avec les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces -individus que le goût commun de la pêche à la ligne -assemble et mêle dans une ville comme Paris, il trouvait -les relations imprévues dont la Providence semblait -s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres -de sa vie. Bientôt ses amis furent un facteur de -la Halle aux veaux; un grand jeune homme qui refaisait -les éducations incomplètes, donnait des leçons discrètes -aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes -d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière, -fort curieux à entendre sur les objets inimaginables qui -se perdent tous les jours sur le pavé de perdition de -Paris; un commis d'un magasin de la rue Coquillière, où -l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de -talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en -aunant, le sifflement de la soie neuve; et avec quelques -autres encore, un aide préparateur de M. Bernardin.</p> - -<p>Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les -hommes à professions funèbres. Il avait une pente vers -l'embaumeur, le croque-mort, le nécrophore. La Mort, -dont il avait très-peur, l'attirait. Il en était curieux, -presque friand. La Morgue, la salle Saint-Jean après une -révolution, les cimetières, les catacombes, les spectacles -de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui -une espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait -original d'être l'intime d'un homme apportant à la -société de gros asticots, sur lesquels personne n'osait -l'interroger, et qui faisaient faire des pêches miraculeuses.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXIII</h2> - - -<p>Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter -à la peinture qu'il voyait faire. Un jour, vaguant devant -lui, le long du faubourg Montmartre, il fit halle pour -regarder la boutique d'un pharmacien où un décorateur -était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec -l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.</p> - -<p>—Un serpent, ça?—fit-il,—mais c'est une anguille -de Melun!</p> - -<p>Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire -moqueur sa palette à Anatole.</p> - -<p>Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, -et en quelques coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale -qu'il avait vu au Jardin des Plantes.</p> - -<p>Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu -voir, et trouvait le serpent parlant.</p> - -<p>Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria -d'entrer et lui montra sa boutique. Il en voulait faire -décorer les six panneaux d'allégories représentant les -éléments de la chimie; malheureusement, il commençait -les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante -francs par panneau.</p> - -<p>Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait -les croquis de l'<i>Eau</i>, de la <i>Terre</i>, du <i>Feu</i>, de -l'<i>Air</i>, du <i>Mercure</i>, du <i>Soufre</i>. Le pharmacien était -charmé des dessins. On causait, des noms de connaissances -communes venaient dans la conversation. Le -pharmacien le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait -plus qu'Anatole: Anatole, lui, l'appelait déjà -Purgon.</p> - -<p>Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec -l'ardeur, la verve, le premier feu qu'il avait toujours au -commencement d'un travail. «Messieurs,—criait-il en -peignant la première figure qui était l'Eau,—voilà une -peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!» Pendant -ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des -remèdes, lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, -questionnait le garçon pharmacien, l'étonnait avec la -demi-science qu'il possédait de tout. Bientôt, son ardeur -à peindre baissant, il trôla dans le magasin, cacheta -quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un -paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un -pot, aida à recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la -facilité d'assimilation qui le faisait entrer, glisser dans -toutes les professions dont il approchait, à se mêler à -tout ce qu'il traversait, il devint là une sorte d'aide -amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier -lui allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, -une vocation à une carrière de paresse dont la -peine est d'ouvrir un tiroir, à une occupation légère, -distraite par le dérangement, le mouvement des acheteurs, -le bavardage avec les clients. Et du petit commerce -de Paris, il avait non-seulement le goût, mais encore -le génie naturel: il excellait à vendre, à «entortiller» -le consommateur.</p> - -<p>A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. -Anatole resta deux mois à les finir. Il ne faisait plus que -coucher rue des Barres. Au bout des deux mois, comme -l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la force -d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus -rien à faire décorer, lui proposait de lui prêter comme -atelier son «petit salon pour les accidents». Ils mangeraient -ensemble, et Anatole n'aurait qu'à répondre à -la boutique dans les moments pressés, à donner un -coup de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta -Anatole, qui s'oubliait volontiers partout où il était, -et qui se trouvait toujours lâche pour sortir d'une habitude.</p> - -<p>Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais -il n'avait rencontré de meilleur enfant que le pharmacien, -un grand, gras et paresseux garçon, avec des lunettes -lui coulant le long du nez, et qu'il remontait à -tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, -c'était son petit nom, passait sa vie à boire de la -bière qui lui avait donné, à force de le gonfler et de le -souffler, l'apparence comique et inquiétante d'une baudruche. -De là une plaisanterie journalière d'Anatole:—Fermez -les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à -côté du pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, -installée dans l'arrière-boutique: une petite femme -grasse, presque jolie, gracieuse à se cacher pour prendre -à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une -bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du -bagout, une espèce d'air comme il faut, et suffisamment -de coquetterie pour satisfaire au besoin qu'Anatole -avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à -demi amoureux.</p> - -<p>Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, -le bonheur du pot-au-feu, bien chauffé, bien -nourri, bien éclairé, doucement bercé dans la mollesse -d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable digestion. -Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité -sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage -et du petit commerce, dans des commérages, des -rabâchages, des conversations de vieux parents et des -provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. Sa -verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la -pharmacie l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque -à la distillerie de l'arrière-boutique; la cuisine -des remèdes l'occupait, ses curiosités touche-à -tout -s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux -filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait -à dire des mots de médecine à des gens du peuple, à -donner des consultations pour toutes les maladies, à -éblouir de vieilles femmes avec des bribes de Codex et -du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés -qu'on apportait dans la boutique étaient pour lui une -distraction, et jetaient dans ses journées l'aventure du -fait divers. Aussi, rien n'était-il plus beau que son zèle -à donner des secours: il était un père pour les écrasés; -il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais -où il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, -de sang-froid, c'était dans les crises de nerfs de -femmes foudroyées de la nouvelle du mariage d'un -amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en -perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.</p> - -<p>Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole -restait là , croyant y rester toujours, lavant de temps à -autre quelque aquarelle, genre <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dont le -pharmacien lui trouvait le placement chez des commerçants -de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin -qu'il apportait des dessins pour des bouchons de flacon -qui devaient gagner à la pharmacie l'estime des -gens de goût, le garçon lui apprit que son patron était -parti pour le Havre, avec une place de pharmacien -de troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.</p> - -<p>Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu -remonter avec de bons produits une pharmacie tombée, -il donnait ce qu'on lui demandait, il faisait des préparations -scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme fait -avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette -conscience l'avait perdu: les recettes baissant toujours, -il s'était vu obligé de vendre son fonds à vil prix et de -s'embarquer.</p> - -<p>Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, -prit la boîte d'aquarelle et le stirator dans le -salon aux accidents, serra la main du garçon, et rentra -rue des Barres avec le premier grand découragement de -sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:</p> - -<p>—Il y a un bon Dieu contre moi!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXIV</h2> - - -<p>Anatole passa alors des journées, des journées entières -au lit.</p> - -<p>Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, -il apercevait autour de lui ce matin terne, ce jour sans -rayon frissonnant à l'étroite fenêtre, ce pan de mur d'en -face reflétant la blancheur d'un ciel glacé, l'hiver sans -feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se -lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses -draps, pelotonné sous la tiédeur des couvertures et du -reste de ses vêtements jeté et bourré par-dessus, il cherchait -à perdre la conscience et le sentiment de sa vie, -la pensée d'exister réellement et présentement. Il s'abandonnait -à l'assoupissement, aux douceurs mortes -d'une langueur infinie, au lâche bonheur de s'oublier -et de se perdre. Ce qu'il goûtait, ce n'était pas le plein -sommeil, c'était une bienheureuse impression de gris, -un demi-balancement dans le vague et le vide, l'effacement -d'un commencement de somnolence qui fait reculer -les ennuis pressants de la vie, quelque chose -comme l'attouchement d'une main de plomb comprimant -les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.</p> - -<p>C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les -jours mornes, les jours couleur d'ennui où il faut avoir -un peu de bonheur pour vivre. Ce qui tombait sur lui -des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre, le froid -des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, -la vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, -dans un demi-rêve, les yeux ouverts.</p> - -<p>De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses -et pareilles, il sortait un peu le bras de dessous la -couverture, prenait une pincée de tabac, une feuille de -papier Job, et roulait, sous le drap, une cigarette qui -brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui semblait -que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait -avec la fumée, le bleu et les ronds de nuage du tabac. -Et il demeurait de longs quarts d'heure, laissant charbonner -le papier au bout de sa cigarette, poursuivant -à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement -envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait -plus, à la fin, de ses membres et de toute sa personne -qu'une sensation de moiteur.</p> - -<p>La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il -prît rien. Ce jeûne, cette débilitation diminuaient encore -en lui le sentiment qu'il avait de sa personnalité matérielle, -l'allégeaient un peu plus de son corps; et le vide -de son estomac faisant travailler son cerveau, surexcitant -chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à s'approcher -de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, -parfois, lui faisait croire une minute qu'il était -noyé dans l'eau jaune de la Seine, une eau qui le roulait, -et où il lui semblait qu'on ne souffrait pas du tout.</p> - -<p>Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet -état flottant de lui-même, trouver cette songerie et cet -assoupissement. La notion de son présent persistait en -lui et prenait une fixité insupportable. Alors il tirait de -sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées -entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient -tout son lit du pied à la tête. Plongé dans le papier gras -une heure ou deux, il lisait. C'était presque toujours -des voyages, des explorations lointaines, des courses au -bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures -terribles, des romans gros de catastrophes, toutes -sortes de récits qui emportent le liseur dans le péril, -l'horreur, la terreur. Là -dessus, il tâchait de dormir, -avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture dans -le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en -grisant jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de -ses peurs. Même à de certains jours, par raffinement, -après ces lectures, et pour s'y mieux enfoncer, il se -couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se mêler -ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son -corps au cauchemar de ses idées, il se donnait des -demi-journées anxieuses et troubles, auxquelles il trouvait -un charme étrange et une angoisse presque délicieuse: -le charme de l'émotion du danger.</p> - -<p>Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, -trompant la vie, le temps, ses misères, la faim, -avec de la fumée de cigarette, des ébauches de rêves, -des bribes de cauchemar, les étourdissements du besoin -et les paresses avachissantes du lit.</p> - -<p>Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle -allumée quelque part dans la maison lui disait -qu'il faisait nuit. Alors il s'habillait, entrait dans l'arière-boutique -de quelque marchand de vin, mangeait -un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait -comme une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. -Il se promenait une heure dans quelque rue éclairée, se -remplissait les yeux de tout ce feu flambant et vivant, -puis, quand il en avait assez de cet éblouissement, il -revenait se coucher.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXV</h2> - - -<p>Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole -était à se promener sur le quai de la Ferraille, longeant -le parapet, badaudant, le dos tendu à un de ces charitables -rayons de soleil d'hiver qui semblent avoir pitié -du froid des pauvres.</p> - -<p>Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller, -et, se retournant, il vit madame Crescent toute -chargée de paquets et d'ustensiles de jardinage.</p> - -<p>—Ah! mon pauvre enfant!—fit-elle avec un regard -qui alla de la tête aux pieds d'Anatole,—tu n'es pas -riche…</p> - -<p>La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement. -Elle avait la tristesse honteuse, sordide, la -mélancolie sale de la mise désespérée du Parisien; elle -montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble et -crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui -n'est plus sur un homme le vêtement, mais la «pelure». -Il portait un chapeau cabossé avec des cassures d'arêtes, -des luisants roux et mordorés où passait le carton; à -des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu -la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée -dormait entre ses bords gondolés. A son cou, une -loque sans couleur et cordée laissait voir la cotonnade -d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un bout de gilet -galonné du large galon des gilets remontés au Temple. -Son paletot, un paletot marron, était entièrement déteint; -une espèce de ton de vieille mousse se glissait -dans le brun effacé du drap aux omoplates, et de grandes -lignes blanches entouraient le tour des poches. Les lumières -du collet de velours semblaient nager dans la -graisse; et au-dessous du collet, le gras des cheveux -s'était dessiné en rond dans le dos. Des taches immémoriales -et des taches d'hier, tous les malheurs et toutes -les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le -drap flétri, sur ce paletot de chimiste dans la <i>panne</i>: -les manches cuirassées, encroûtées en dessous de tout -ce qu'elles avaient ramassé aux tables saucées ou poisseuses -des gargotes et des cafés, paraissaient avoir la -solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste -de pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux -de leur linge et de leurs dessous, lui faisait croiser avec -les deux mains ce paletot à demi boutonné par des capsules -de boutons tout effiloqués. Son pantalon chocolat -flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis, -spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée, -la semelle décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels -les connaisseurs reconnaissent la vraie misère.</p> - -<p>Et l'homme avait là -dedans comme le physique de -son costume. L'éreintement des traits, des poils blancs -dans sa barbe rare et noire, des plaques près des oreilles, -sur le cou, rouges et grenées comme du galuchat, un -teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et -le creusement de l'heure des repas sous la peau des -meurt-de-faim de grande ville, les privations, les stigmates -des excès et des jeûnes, je ne sais quoi de brûlé -et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la flétrissure -de ses habits.</p> - -<p>—Mais prends-moi donc ça…—reprit vivement madame -Crescent,—au lieu de rester là comme Saint Immobile… -Débarrasse-moi un peu… Qu'est-ce que tu -veux? Avec un paresseux comme j'en ai un… il faut la -croix et la bannière pour le faire sortir de sa <i>turne</i>… -C'est des affaires pour le faire venir deux ou trois fois -dans l'année… Alors, c'est moi le voyageur… Un enfant, -tu sais, mon homme… un vrai petit garçon… il lui -faudrait un panier avec un pot de confitures!… Hein! je -suis chargée?… Pas grand'chose de bon, va, dans tout -ça… Maintenant les marchands, ce qu'ils vendent?… de -la <i>masticaille</i>!… Oh! les gueux! si je les tenais! ces -muselés-là !… Ça ne fait rien, mon pauvre garçon… -as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une -ornière sans te crotter!… Tu ne viendrais donc jamais -chez nous quand ça ne va pas? Ce n'est pas si long par -le chemin de fer… Tu trouveras toujours ton lit et la -soupe… Nous savons ce que c'est, nous… nous avons -eu aussi nos jours!</p> - -<p>—Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire… -Je vous remercie bien… Mais, vous savez… je suis -comme les chiens qui se cachent quand ils sont galeux…</p> - -<p>—Galeux! galeux!… Tiens bon!—Et madame Crescent -éternua à se faire sauter la tête.—Ah! que c'est -bête d'être enrhumée comme ça… j'ai une visite dans -le nez à chaque instant… Dis donc, tu sais, nous allons -dîner ensemble…</p> - -<p>Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant -son costume.</p> - -<p>—Innocent!—fit madame Crescent,—Tiens, -prends-moi encore ce paquet-là … Et donne-moi le -bras… Nous allons aller comme ça tranquillement sur -nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me reconduiras -au chemin de fer…</p> - -<p>—Et les bêtes, madame Crescent?</p> - -<p>—Ah! ne m'en parle pas… Elles remplissent la maison… -Ah! j'ai une alouette… C'est-il gentil!… quelque -chose de si doux, que ça vous fait dormir de l'entendre -chanter…</p> - -<p>Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant -à quarante sous: pour madame Crescent, le dîner -à quarante sous était le premier des repas de luxe.</p> - -<p>—Eh bien!—dit-elle à Anatole tout en mangeant,—tu -es donc si bas que ça, mon pauvre garçon?</p> - -<p>—Mon Dieu! une déveine… rien en vue… Qu'est-ce -que vous voulez?… Pas moyen de décrocher seulement -un portrait de vingt-cinq francs!… une vraie crise cotonnière… -Mais j'ai bien assez de m'embêter tout seul… -ne parlons pas de ça, hein?… Il y avait quelque chose -qui aurait pu me remettre sur pattes… une copie d'un -portrait de l'empereur… ça se donne à tout le monde… -Je n'avais pas Coriolis… il n'est pas à Paris… Garnotelle -n'aurait eu à dire qu'un mot… Mais c'est un bon -petit camarade, Garnotelle!… Il m'a fait dire deux fois -qu'il n'y était pas… et la troisième, il m'a reçu comme -du haut de la colonne Vendôme!… Je lui ai dit: Fais-toi -faire une redingote grise, alors!</p> - -<p>—Et ta mère?… Elle a toujours quelque chose, ta -mère? fit madame Crescent, et remettant vite le pain -d'Anatole à plat:—Le bourreau aurait le droit de le -prendre…</p> - -<p>—Ah! ma mère… c'est comme mes affaires… ne -touchons pas à cette corde-là , madame Crescent… Tenez! -vrai, c'est pas pour moi, c'est pour elle que j'ai été -chez Garnotelle… Et ça me coûtait, je vous en réponds!… -Oui, pour elle… car je la vois qui aura besoin -de manger de mon pain d'ici à peu… Mais, je vous dis, -ne parlons pas de ça… Il arrivera ce qui arrivera… -Nous verrons bien… Qu'est-ce qu'il fait, dans ce moment-ci, -monsieur Crescent?</p> - -<p>—Toujours ses <i>sous-bois</i>… Nous, ça va… Il gagne -gros comme lui, à présent, l'homme… même que c'est -joliment payé, je trouve, de la couleur comme ça sur la -toile… Mais c'est pas à moi à leur dire, n'est-ce pas?…</p> - -<p>Et appelant le garçon:—Dites donc, garçon!… -Votre fromage <i>camousse</i>… Qu'est ce qu'il a donc, ce -grand imbécile, avec ses oreilles comme des chaussons -de lisière?… Tout le monde sait ce que ça veut dire, -que c'est du fromage qui a de la barbe.</p> - -<p>—Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour -le chemin de fer…—dit Anatole.</p> - -<p>—Non, j'ai changé d'idée… Je ne m'en irai que demain… -J'avais oublié… Il faut que j'aille au ministère -pour Crescent… C'est moi qui les amuse au ministère!… -Il y a un vieux <i>calibot</i> qui a l'air d'un Bacchus tout -farce… Ah! c'est que je ne me laisse pas entortiller! Sa -dernière affaire, sans moi… Il n'a pas de caboche, mon -homme, vois-tu… Je leur dis un tas de bêtises… Ah! si -tu crois qu'ils me font peur!… J'ai attrapé ce que je -voulais, et il faudra bien que ça continue… Nous allons -voir demain… Au fait, on est si chose… Les garçons -pourraient trouver étonnant de me voir payer… Tiens, -paye, toi…</p> - -<p>Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table.</p> - -<p>—Merci!—lui dit-elle comme ils allaient sortir du -restaurant,—tu oubliais un de mes paquets, toi!… Tu -vas me mener jusqu'à mon petit hôtel, où je couche -quand je couche ici… C'est tout près… rue Saint-Roch… -J'ai l'habitude… et puis, je n'y moisis pas… Allons! -rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une -chance pour les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne… -Et puis, viens donc un peu là -bas… Nous aurons -tant de plaisir… Il y a une bêtise que tu as dite -dans le temps à Crescent, je ne sais plus… il en rit encore -chaque fois qu'il y pense… Maintenant, tu peux te -donner de l'air… Bonsoir, mon garçon…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXVI</h2> - - -<p>A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des -charités du hasard et des aumônes de la chance, sur le -pavé de la grande ville où deux cent mille individus se -lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur dîner; -à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot -de l'un d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue -suite d'aujourd'hui», il arrive tout à coup, vers l'âge -de quarante ans, une sorte d'affaissement moral qui fait -baisser l'insolente confiance de leur misère.</p> - -<p>La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. -De là , ils aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la -perspective des réalités rigoureuses. De l'inconnu auquel -ils vont, commence à se lever devant eux la figure redoutable -et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été jusque-là -leur force, leur patience, leur santé d'esprit et -leur philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve, -l'ironie, la griserie de tête et de mots, tout ce qu'ils -avaient reçu, ces hommes, pour se faire de la résignation -et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement -défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette -élasticité, ce rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement -d'insouci, ce scepticisme et ce stoïcisme de farceurs -qui les faisaient rebondir si lestement et les relançaient -à l'illusion. Leur instinct de blagueur s'en va, et -ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il -faut à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut -qu'ils s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, -amertumes, inquiétudes, menaces d'échéances, -vides de la poche et du ventre, hier, il suffisait, pour les -empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire, d'un -rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à -être noyés dans de l'eau-de-vie!</p> - -<p>Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes -d'autrefois. Elles ne paraissent plus avoir l'amusement -d'une pantomime où l'on ferait le «combat à l'hache à -quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres monstres -en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier, -qui faisait dire tranquillement, en se retournant -dans le lit: «Mon Dieu! que ces gens-là se lèvent de -bonne heure! sonne à présent au creux de l'estomac; -et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant -qui rêve à des protêts. Le corps même n'est -plus aussi philosophe. Il perd l'assurance de sa santé. -Les excès, les privations, les malaises refoulés, tous les -reports des souffrances passées, commencent à y revenir -et à y mettre comme une vague menace de l'expiation -de la jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris -qu'on a fait d'elle. L'estomac ne s'accommode plus de -rester vingt-quatre heures sans manger, avec une tasse -de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se -coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque… -Sinistre retour d'âge de la bohême, où l'on croirait -voir une jeune Garde partie, misérable et gaie, pour -la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans le froid, -commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des -épreuves de ses premières campagnes!</p> - -<p>Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de -l'heure, quand le jour descend et que la demi-nuit d'une -salle encore sans gaz brouille sur le papier l'imprimé des -journaux, il y a de lugubres rêveries de ces hommes si -vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis -riches qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à -des maisons où il y a un piano, une femme, des enfants, -du feu, une lampe. Ils revoient les meubles en acajou -les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la commode, -le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel -ils vont donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les -autres: un intérieur, un ménage, une carrière…</p> - -<p>Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans -la vie d'autres horizons. Toutes sortes de choses méconnues -par eux leur apparaissent pour la première fois sérieuses, -solides et graves. Le propriétaire ne leur semble -plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient -leurs charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de -ses revenus, et le Pouvoir qui fait saisir. Et devant la -vision qui leur montre leurs anciennes risées, la Société, -la Famille, la Propriété, le Bourgeois; devant l'écrasante -image de toutes ces existences classées, rentées, confortables, -prospères, honorées,—il leur vient comme la -désolante idée, le regret et le remords de n'être que des -passants et des errants de la vie, campés à la belle -étoile, en dehors du droit de cité et de bonheur des autres -hommes…</p> - -<p>Anatole en était à cette quarantaine du bohême…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXVII</h2> - - -<p>Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril -où souffle dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis -que s'essayent sur les murs de Paris de pâles chaleurs -et les premières couleurs de l'été.</p> - -<p>Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers, -une redingote neuve, un air heureux, traversait en courant -le jardin du Luxembourg. Il se cogna presque -contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans -un paletot à collet de fourrure.</p> - -<p>—Toi?… comment, c'est toi?—fit-il,—à Paris!… -Et pas un mot? pas un bout de nouvelles?… Et comment -ça va-t-il, mon vieux?</p> - -<p>Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant -un peu, comme un homme brusquement accroché -par une rencontre imprévue:</p> - -<p>—J'arrive…—répondit-il,—Manette voulait me -faire rester jusqu'au mois de juillet, mais j'en avais -assez… Et me voilà … oui… tu sais, je ne suis pas écrivassier, -moi… Et toi, es-tu heureux?</p> - -<p>—Merci… pas mal… Cette brave femme de madame -Crescent a eu la bonne idée de m'obtenir une copie du -portrait de l'empereur… douze cents francs… Ce qu'il -y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me prévenir… -La lettre du ministère m'est tombée comme un -aérolithe… Ah çà ? et ta santé?</p> - -<p>—Oh! maintenant, je vais très-bien… je suis seulement -frileux comme tout…</p> - -<p>Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis -et par une froideur particulière de toute sa personne. -C'était le froid de glace que les femmes savent si bien -mettre dans tout un homme pour un autre homme, -l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté -qu'elles parviennent à obtenir des amitiés d'un amant. -On sentait le méchant travail sourd, continu et creusant, -d'une hostilité de maîtresse contre un camarade qu'elle -n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les attaques -qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir, -les coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le -cœur et la poignée de main de l'ami.</p> - -<p>—Si nous buvions quelque chose là pour causer?—fit -Anatole en montrant le café auprès duquel ils s'étaient -rencontrés, et qui se dressait, au milieu des grands arbres -à l'écorce verdie, entouré de son grillage de bois -pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été. -Et prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre -abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux -de quatre petits candélabres à gaz. Devant eux, -ils avaient un de ces effets de lumière qui transfigurent -souvent à Paris la grise platitude des maisons et la contrefaçon -de grandeur des architectures bêtes.</p> - -<p>Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. -Pour nuages, il avait comme des déchirures de gazes -blanches qui traînaient. Là -dedans montait la coupole -du Panthéon, baignée, chaude et violette, au milieu de -laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil couchant. -Puis, des fusées de folles branches et de cimes -emmêlées, des arbres de pourpre aux premiers bourgeons -verdissants, les deux côtés d'une longue et vieille -allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un grand -morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des -bâtisses et glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à -deux statues de marbre blanc luisantes, au premier -plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On eût cru voir, -par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de -Rome au Luxembourg.</p> - -<p>—Tiens!—dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre -le mur du café peint en rose,—nous aurons chaud là -comme si nous avions le dos au poêle… Garçon! deux -absinthes… Non? Veux-tu de la Chartreuse, hein?… -Ah! mon vieux! dire que te voilà !… Eh bien! cré nom, -vrai, ça me fait plaisir… Y a-t-il longtemps! C'est-il -vieux! Comme ça passe! Avons-nous bêtifié ensemble, -hein? Tiens, ici… voilà un café qui devrait nous connaître… -Là , par derrière, te rappelles-tu? quand nous -avons eu notre rage de billard chez Langibout… que -nous faisions des parties de cinq heures!… Et Zaza?… -Zaza, tu sais? qui était si drôle… qui m'appelait toujours -Georges, et qui m'écrivait <i>Gorge</i> avec une cédille -sous le <i>g</i> pour faire Georges!</p> - -<p>Et voyant que Coriolis ne riait pas:</p> - -<p>—Tu as dû travailler là -bas? As-tu fini une de tes -grandes machines modernes… tu sais… dont tu étais si -toqué?</p> - -<p>—Non… non…—répondit Coriolis avec un accent -de tristesse.—Oh! j'en ferai… tu verras… j'en vois… -Là -bas, ce que j'ai fait? Mon Dieu! j'ai fait une vingtaine -de petits tableaux du midi de la France… En y -joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient… -tout cela, je te dirai, ce n'est pas mon dernier mot… -mais enfin ça ferait une vente, tu comprends… il y aurait -de quoi faire un jour aux Commissaires-Priseurs… -C'est la mode à présent, les Commissaires-Priseurs… -Et je crois que ce serait une bonne chose pour moi… Ça -me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin… depuis trois -ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier… -Il y a un catalogue, les journaux parlent de vous, -on donne les prix… Je ferai une exposition particulière… -Oh! c'est très-bon… Ce qui ne montera pas à -des sommes considérables, je le retirerai… Il faut bien -faire comme tout le monde… Je n'y aurais pas pensé -sans Manette… Elle est très-intelligente pour tout ça, -Manette… Et puis ça me liquidera… Et maintenant que -me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce -bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande -un peu,—dit-il en s'animant et comme s'il se -roidissait dans une volonté d'avenir,—je te demande -un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de faire ce que -je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre… des -choses… tu verras!… Mais je t'ai assez embêté de moi… -Ah çà ! qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était -tombée sur le dos, mon pauvre garçon?</p> - -<p>—Parfaitement… J'ai cette croix-là , la croix de ma -mère… Enfin! on n'a qu'une maman, ce n'est pas pour -la laisser sur le pavé… Et puis, je ne peux pas lui en -vouloir de m'avoir donné le jour… Elle croyait bien -faire, cette femme…</p> - -<p>—Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, -ta mère?</p> - -<p>—Mais si… Il y a eu un temps où il y avait quatre -lampes Carcel à la maison… Mais maman avait une maladie, -vois-tu, qui l'a perdue… Il fallait qu'elle donnât -à jouer au whist… La rage de recevoir, quoi!… d'inviter -des chefs de bureau à dîner… Tout ce qu'elle gagnait y -a passé… A la fin de tout, elle avait quelque chose en -viager pour ses vieux jours chez une perle de banquier: -il a levé le pied, et un beau jour, plus un radis! voilà -l'histoire… Tu comprends que ce n'était pas le moment -de lui demander des comptes de la fortune de papa… -J'ai pris deux chambres… et, quand elle a l'air trop -ennuyé le soir, je lui dis: Maman, si tu veux, je vais dire -au portier de monter pour faire ton whist!</p> - -<p>—Allons! ne blague donc pas… il paraît que tu t'es -conduit admirablement, et toi qui es si <i>vache</i>, on m'a dit -que tu t'étais remué comme un enragé, que tu avais fait -des pieds et des mains pour vous sortir de misère…</p> - -<p>—Moi? laisse donc…—fit modestement Anatole à -demi humilié d'être complimenté de son dévouement -filial, et revenant à ses idées d'observation comique:—Le -plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas -changée, c'est toujours la même femme… Voilà donc -ses malheurs qui arrivent… plus le sou, plus rien que -les meubles de sa chambre… Moi, c'était roide… J'avais -six francs, six francs net pour le déménagement… Eh -bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était d'envoyer -des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!… -Maman, je te dis,—et sa voix prit la solennité caverneuse -du Prudhomme de Monnier,—c'est la victime des -convenances sociales!</p> - -<p>—Tais-toi, imbécile!—fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher -de rire.</p> - -<p>Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs -paroles retourner au passé et toucher çà et là à ce qui -réchauffe les années mortes. Les regards d'Anatole, -chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en parlant, -il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements -caressants, de gestes posés sur quelque endroit de -la personne de son interlocuteur. A ce contact, au frottement -de ces mains qui retâtaient une vieille amitié, au -souffle des jours passés, sous les mots, les questions, les -souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt -ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se -fondre sa froideur première. Et tu viens dîner à la maison, -n'est-ce pas?—dit-il à la fin.</p> - -<p>Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent -la rue Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers -et de chapelles, aux grandes maisons conventuelles, -aux étroites allées garnies de lierre, aux loges rustiques -de portiers, aux affiches de pommade de Sœurs, la -grande rue religieuse et provinciale où trébuchent de -vieux liseurs de livres à tranches rouges, et qui, avec -ses cloches, semble sonner l'heure du travail avec l'heure -du couvent.</p> - -<p>Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins -et se renfermait en lui-même avec un air de préoccupation, -à mesure qu'on approchait de la maison.</p> - -<p>—Et elle va bien, Manette?—demanda Anatole, -quand ils furent à deux ou trois portes de Coriolis.</p> - -<p>—Très-bien.</p> - -<p>—Et ton moutard?</p> - -<p>—Très-bien, très-bien, merci.</p> - -<p>Ils montèrent.</p> - -<p>—Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,—dit -Coriolis,—je vais prévenir Manette que tu dînes.</p> - -<p>Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur, -où se levait, d'une bouilloire sur le poêle, une forte -odeur de goudron. Il était à peine là que, par une petite -porte, un enfant se glissa comme un petit chat, et, ayant -attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains derrière -le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en -avant, avec cet air des enfants que leur mère envoie -surveiller au salon un monsieur qu'on ne connaît pas.</p> - -<p>—Tu ne me reconnais pas?—dit Anatole en s'avançant -vers lui.</p> - -<p>—Si… tu es le monsieur qui faisait les bêtes…—répondit -sans bouger le bel enfant de Coriolis; et il fit -le silence d'un petit bonhomme qui ne veut plus parler. -Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se renversa -en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de -là , se mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits -yeux ronds, tous ses mouvements.</p> - -<p>Un peu gêné du tête-à -tête avec ce gamin qui le tenait -à distance, Anatole se mit à regarder des panneaux posés -sur deux chevalets, des paysages aux ciels de lapis, -aux verts métalliques d'émail.</p> - -<p>Il avait fini son examen, et commençait à trouver le -temps long, quand Coriolis reparut avec un air singulier.</p> - -<p>—Nous dînerons nous deux,—fit-il,—Manette a la -migraine… Elle s'est couchée.</p> - -<p>—Tiens!… Ah! tant pis,—dit Anatole.—Moi qui -me faisais un plaisir de la voir… Il est très-gentil, ton -fils… Charmant enfant!</p> - -<p>—Ah! tu regardais?… C'est de là -bas, tout ça… Tu -sais, nous étions à Montpellier… On n'a qu'à descendre -le Lez, une jolie petite rivière avec des iris jaunes, pendant -une heure… Et puis, passé les saules d'un petit -hameau qu'on appelle <i>Lattes</i>, c'est ça, mon cher… Oh! -un bien drôle de pays… une vraie Égypte, figure-toi… -Tiens! voilà …—Et il touchait dans ses études les effets -et les couleurs dont il lui parlait.—Une terre… comme -ça… des grandes flaques d'eau… des marais avec de -l'herbe… et entre l'herbe, des grandes plaques d'azur, -des morceaux de ciel très-crus… aussi crus que ça… Et -puis à côté, tu vois… des langues de sable avec des -touffes de soude… un tas de canaux là -dedans, avec ces -bateaux-là , à drague, avec des roues à godets… des -petits îlots brûlés… de temps en temps un grand pré -vague… voilà … où il n'y a que deux ou trois juments -blanches qui filent, ou des troupes de taureaux qui -s'effarent quand vous passez… une fermentation du -diable dans toutes ces eaux-là … une végétation! des -joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!… Et des -ciels, mon cher! C'est plus bleu que ça encore… Enfin, -tout: des scorpions, du mirage… il y a du mirage… il -y a même des flamants… tiens, d'après nature, s'il vous -plaît, ces flamants-là … près de Maguelonne… et ils volaient, -je te réponds!… Ils avaient l'air heureux, comme -moi, de retrouver leur Orient…</p> - -<p>—Mais, dis donc,—fit Anatole en regardant les -murs du nouvel atelier de Coriolis à peine garnis de -quelques plâtres,—qu'est-ce que tu as fait de tes bibelots?</p> - -<p>—Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis… -C'était un nid à poussière… Viens-tu dans la salle à -manger?… ça les décidera peut-être à nous servir…</p> - -<p>Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait -l'ancienne largeur du ménage de garçon de Coriolis, fut -servi par deux filles qui répondaient aigrement aux observations -de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de chaise, -quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer.</p> - -<p>—Tiens!—dit Coriolis, quand on fut au café, avec -un ton d'impatience qu'Anatole ne comprit pas,—prends -ta tasse, le carafon d'eau-de-vie… Nous serons -mieux dans l'atelier…</p> - -<p>Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être -avec Coriolis, quelques petits verres qu'il se versa, le -firent bientôt s'épanouir; et ses vieilles gaietés lui revenant, -il recommença ses anciennes farces, bondissant, -criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour -de Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces -de tapes, se jetant sur lui en lui disant:—C'est -donc toi! la voilà , la grosse bête!—le chatouillant, le -pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour jeter sa joie dans -ce mot:—Tiens! je suis content comme si j'étais décoré!</p> - -<p>Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la -fin, il leva le carafon à la lumière de la lampe, et y -chercha du regard un dernier verre: le carafon était -vide. Coriolis sonna. Une bonne parut.</p> - -<p>—De l'eau-de-vie…</p> - -<p>—Il n'y en a plus,—dit la bonne avec une voix dont -Anatole lui-même perçut l'insolence.</p> - -<p>Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil -le chapeau qu'il y avait posé à plat soigneusement -sur les bords: c'était chez lui un principe absolu de -poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher, disait-il, les -bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât -à le retenir.</p> - -<p>Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, -le mot de la bonne lui retombant dans la pensée -avec le dîner, la journée, la première gêne, les singularités -de Coriolis, Anatole marcha en se parlant tout -haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:—«Il -n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une -bonne que je retiens! «Il n'y en a plus!» Et sa migraine, -à madame!… «Il n'y en a plus!»… Et toute -la maison… ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques! -ïoutre, la femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami! -ïoutre!… tous, ïoutres!… pas moi, ïoutre…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXVIII</h2> - - -<p>La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant -Coriolis de Paris, en brisant brusquement ses habitudes, -en l'arrachant aux milieux de sa vie, en l'isolant et en -le tenant près de deux années sous une influence que -rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne -lui parlaient pas de l'indépendance de son passé. Toutes -les facilités s'étaient rencontrées là pour l'asservissement -d'un homme malade, se croyant plus malade encore -qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être -qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, -par fatigue, par ennui de lutter, par ce renoncement à -vouloir que fait chez les plus forts la pensée de la mort. -Son autorité de garde-malade, la maîtresse l'avait peu -à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait -touché à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. -Coriolis s'était laissé lentement enlacer, envelopper, du -cœur à la cervelle, saisir tout entier, par ces mains de -caresse remontant son drap ou lui croisant son paletot -sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de -tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si -affectueusement grondeuses de Manette, la solitude, le -tête-à -tête, l'habitude que chaque jour ramène, ces deux -forces lentes et dissolvantes: le temps et la femme, -avaient longuement usé les résistances de son caractère, -ses instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. -Des soumissions que la femme légitime n'impose pas au -mari auquel elle est liée pour toujours, la maîtresse les -avait imposées à l'amant qu'elle était libre de quitter: -elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours -craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, -la plus petite menace de fâcherie. Un abandon, -une rupture, un départ, c'était ce que Coriolis voyait -aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la terreur le -prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être -aimé et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans -laquelle il n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là , -le tenant lié par cet immense besoin qu'il avait d'elle, -et qu'elle surexcitait, en l'inquiétant, avec l'habileté et -le génie de tact donnés aux plus médiocres intelligences -de son sexe, Manette avait fini par faire pencher Coriolis -vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger, -ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu -de lui, ce n'avait point été une entière et brusque abdication -de ses goûts, de ses instincts, de ses attaches de -cœur: ce qui s'était fait dans Coriolis était plutôt une -diminution dans l'absolue confiance de ses opinions. -Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique -qui veut que dans la communauté de deux intelligences, -l'intelligence inférieure prédomine, marche à -la longue fatalement sur l'autre, et donne ce spectacle -étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que -par le petit objectif de la femme qui les a.</p> - -<p>Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit -et de l'âme, des idées auxquelles il ne laissait pas -Manette toucher; mais c'était tout ce que Manette n'avait -pas encore atteint, abaissé et plié en lui. A mesure qu'il -vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de -ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au -premier jour contre l'impression de ce qu'elle lui disait. -Il avait commencé par ne pas l'entendre quand elle lui -parlait de choses qu'il ne voulait pas entendre; maintenant -il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.</p> - -<p>Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, -armé d'un peu plus d'énergie et de santé, renoué -à ses connaissances, retrempé dans le courant parisien, -fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit, dans -un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques insupportables, -tomber à cette vie que lui faisait Manette, -une vie antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses -amitiés, étroite, <i>retrillonnée</i> au-dessous de sa fortune, -indigne de ses habitudes, Coriolis ne put réprimer un -mouvement de révolte. Mais alors, il rencontra dans la -volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait pas -soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder -et qui ne cédait jamais, un entêtement sans violence, une -sorte d'opiniâtreté ingénue, caressante, presque angélique. -A tout, elle disait: Oui, et faisait comme si elle -avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait: elle -avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de -si peu d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, -ce qu'elle commandait contre les ordres de Coriolis, -contre son désir tacite ou formel, c'était le même jeu, -la même justification tranquille et de sang-froid. Il y -avait dans la forme de sa domination comme une douceur -passive, un air d'humilité désarmante, une sorte -d'indolence apathique, devant lesquelles les colères de -Coriolis étaient forcées de se dévorer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXIX</h2> - - -<p>La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là -de réunir deux ou trois amis à sa table. Il aimait ces -dîners familiers qu'égayaient des causeries et des visages -de vieux camarades; il avait pris une chère habitude de -ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et -la récompense de sa journée, la récréation du soir où il -oubliait la fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait -à la verve des autres.</p> - -<p>Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et -ne parurent plus que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. -Qui les éloignait? Il montrait toujours le même plaisir -à les voir. Et il ne pouvait accuser Manette de les -renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle -avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui -semblait-il, s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais -d'aigreur ni de mauvaise humeur. Et cependant presque -tous un à un désertaient. Ses plus vieux amis ne revenaient -pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils essayaient -de se dérober à la chaude insistance de son invitation, -en s'excusant sur des prétextes.</p> - -<p>Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un -intérieur, l'absence de cordialité qui se répand et s'étend -de la maîtresse de la maison à la maison même, l'accueil -maussade et rechigné des murs, une espèce de -mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, -la sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la -chaise boiteuse, le feu qui ne prend pas, la lampe qui -ne veut pas s'allumer, l'égarement des clefs de ménage -qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents conjurés -pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore -blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient -un ton d'effort et de commande, la grâce forcée -d'une maîtresse obligée de les subir, leur en voulant -comme d'une indiscrétion de s'être laissé inviter, et faisant, -à travers son sourire, courir sur la table des regards -qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses -attentions, l'occupation embarrassante qu'elle prenait -d'eux, les plaintes en leur présence sur les plats manqués, -les réprimandes sur le service, étaient chez elle -autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. -Et pour les natures moins fines, moins sensibles, que -ces façons de Manette ne blessaient point, il y avait autour -de la table, pour les renvoyer, l'insolence des deux -grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la fatigue -du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, -leur impatience à attendre la fin du dessert, leur mine -de domestiques à des gens qui ne viennent que pour -manger.</p> - -<p>Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où -vivent les hommes dont la tête travaille et que remplit -une œuvre, Coriolis, planant au-dessus de tous ces détails, -ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour qu'il invitait -Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers -fidèles:</p> - -<p>—Dîner?—lui répondit Massicot—je veux bien… -mais au restaurant.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Ah! pourquoi?… Eh bien, parce que chez toi… -chez toi, il me semble qu'il y a des cents d'épingles anglaises -dans le crin de ma chaise, et qu'on me met quelque -chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!… -Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant -un anneau de rideau dans une chambre où leurs parents -les ont embêtés… Moi, quand je regarde le papier de ta -salle à manger, il me prend des envies de casser mon -assiette sur le nez de tes bonnes… et de prier ta femme… -pas poliment… d'aller se coucher!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXL</h2> - - -<p>Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis.</p> - -<p>Son petit logement n'était plus son grand et large appartement -de la rue de Vaugirard. Son atelier, dépouillé -de ce clinquant d'art sur lequel l'œil du coloriste aime -à se promener, semblait vide et froid, presque pauvre.</p> - -<p>Là -dedans, à la place du domestique et de l'ancienne -cuisinière, étaient installées les deux cousines de Manette, -deux créatures à la désagréable tournure hommasse -de bonnes de province, l'une retirée d'un service -de ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville, -où elle soignait les fous.</p> - -<p>Manette avait encore établi dans la maison sa vieille -mère dont la colonne vertébrale était presque entièrement -ankylosée, et qui, clouée et roide, restait à l'angle -d'une cheminée, à un coin de feu, avec son serre-tête -noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement -sombre de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses -mouvements, le marmottage grommelant et redoutable -de prières incompréhensibles. Dans l'escalier, à la -porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes -jambes un jeune homme aux cheveux laineux, portant -toujours un petit paquet enveloppé dans un mouchoir de -couleur: c'était un frère de Manette. A de certains -jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes -pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de -ces <i>nixkandlers</i>, de ces industriels du trottoir et du -boulevard sortis du petit village de Bischeim, près de -Strasbourg.</p> - -<p>Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait, -montait à la dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus, -y mettait l'air de ses habitudes et la contagion -de ses superstitions. Les deux cousines, conservées par -la province plus près de leur culte et de leur origine, -défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et -les oublis de la Parisienne. Elles la renfonçaient aux -pratiques et aux idées du judaïsme, fouillant, retrouvant, -ranimant dans la juive vieillissante la persistance immortelle -de la race, ce qui reste toujours de juif dans -le sang qui ne paraît plus du tout l'être.</p> - -<p>Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien -vu en elle de sa religion ni de son peuple. Manette avait -pourtant toujours gardé de ce côté de secrètes attaches. -Il ne s'était guère passé de samedi sans qu'elle menât ce -jour-là sa promenade vers une petite place située à l'embranchement -de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, -de la rue Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement -au soleil de l'après-midi que font là les -juifs. C'était comme un besoin pour elle de passer et de -repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens -qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, -mais dont elle s'approchait, qu'elle touchait, et dont la -vue lui donnait pour toute la semaine comme une espèce -de communion avec les siens et avec une humanité -de sa famille.</p> - -<p>On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes -tuées selon le rite traditionnel du <i>schechita</i>; on allait -chercher de la choucroute rue des Rosiers. Maîtresses -de l'intérieur, les femmes de la maison ne se gênaient -plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages -pour lesquels il avait de la répugnance.</p> - -<p>Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant -que taquiner, irriter, impatienter Coriolis. De plus graves -ennuis, de poignants soucis de cœur lui venaient d'un -bien autre envahissement de sa vie: il sentait la domination -hostile de ces femmes toucher à l'affection du son -enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il -grandissait, lui semblait aller à ces étrangères, se complaire -dans leurs jupes, comme s'il était instinctivement -attiré par une sympathie mystérieuse de consanguinité. -Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le -prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille -mémoire chevrotante, versant à la jeune imagination de -l'enfant le merveilleux du <i>Zeanah Surenah</i>, lui rabâchant -des choses de vieux livres écrits en germanico-judaïque, -le tenait charmé, ébloui devant les contes de l'Orient -talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, -dont le poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup -un poisson de trois cents pieds, dont le rôti sera le taureau -Behemot mangeant tous les jours le foin de mille -montagnes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLI</h2> - - -<p>Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à -Paris pour faire provision de toiles, de couleurs, de -brosses, et toucher le prix d'un tableau. A chacun de ces -petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir Coriolis, -passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée.</p> - -<p>Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait -en lui un souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait -ce que le rustique artiste lui apportait de l'odeur et de -la sérénité des champs. Et il était heureux de voir un -brave homme heureux.</p> - -<p>A une de ces visites:—Et Anatole?—se mit à -dire Crescent…—J'ai été si habitué à le voir avec -vous…</p> - -<p>—Oh! il y a bien longtemps,—fit Coriolis, embarrassé.—Il -est venu dîner un soir… Et puis, nous ne -l'avons pas revu… je ne sais pas pourquoi…</p> - -<p>—Oh! il a assez mangé ici…—dit Manette.</p> - -<p>—Pauvre garçon…—reprit Crescent—on vient de -me faire des plaintes sur lui au ministère pour la commande -que je lui ai fait avoir… Il paraît qu'il ne finit -pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection.</p> - -<p>—Je crois bien,—dit Manette,—il est si paresseux!… -une vraie couleuvre…</p> - -<p>—Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute… -Dans sa position, il faut d'abord manger, il faut gagner -son pain de chaque jour… Gueuse de misère tout de -même dans nos états, quand on reste en route…</p> - -<p>Et changeant de ton:—Ah çà ! toi,—dit-il brusquement -à Coriolis,—tu m'as toujours promis un dessin… -Ce n'est pas tout ça… il me faut mon dessin… Où -est mon dessin?</p> - -<p>—Tiens! là , au fond de l'atelier… le carton rouge… -C'est ça…</p> - -<p>Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à -feuilleter: c'était un choix des plus beaux dessins de -Coriolis. Machinalement, il leva les yeux: il vit dans la -psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de Coriolis, -lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse -de voir emporter de la maison un objet de valeur, quelque -chose représentant de l'argent. Et presque aussitôt:—Non, -pas le rouge,—lui cria Coriolis,—l'autre, à -côté… le vert… tiens… là …</p> - -<p>Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis.</p> - -<p>Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, -le mit sur une table, le retravailla, le recala longuement, -puis le rendit à Crescent.</p> - -<p>Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement -la main et sortait sans saluer Manette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLII</h2> - - -<p>Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour -de Coriolis, le travail incessant de la maîtresse continua, -poursuivant plus hardiment la diminution, l'annihilation -du maître de la maison, avec cette espèce -d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans -la domination domestique. Manette eut, comme la femme -du peuple, ces tyrannies affichées, publiques, montrées -devant les domestiques, les fournisseurs, les gens qui -passent, et ôtant à un homme la dignité qu'une femme -de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari. -Coriolis perdait le gouvernement et le commandement -de son intérieur; on lui retirait des mains la direction de -la maison; on lui ôtait de la bouche les ordres à donner. -Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans les arrangements -qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout -ce que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, -chéri?» qu'elle lui jetait de confiance, sans écouter sa -réponse. Il n'eut bientôt plus d'argent: la femme le -prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le retint, -s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle -lui donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, -des retranchements furent imposés à ses goûts. -Coriolis avait un sentiment d'élégance de créole. Il s'était -toujours mis de façon distinguée et dépensait largement -pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son -linge». On le contraria là -dessus jusqu'à ce qu'il prît un -petit tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps -de là commença à se montrer dans sa toilette le coup de -ciseau d'ouvrières de la maison.</p> - -<p>Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes -ménagères, à la façon de vivre de ce trio de femmes qui, -tous les jours, le tiraient un peu plus à elles, approchaient -de lui leur familiarité, l'entraînaient dans quelque -place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le -poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses -affaires.</p> - -<p>Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, -à la fin de laquelle il ne s'appartint presque plus. De soumission -en soumission, Manette l'amenait à être dans la -maison un de ces grands enfants qu'on soigne comme -un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés, -dociles, qu'une femme mène, manœuvre, tapote, -habille, cravate, embrasse, et qui, jusqu'au dehors et -dans la rue, emportent la marque de leur humilité et de -leur sujétion au logis.</p> - -<p>Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, -des chatteries, des affectuosités, des douceurs: de temps -en temps, il sentait passer dans le toucher de sa main -les tendresses dont on flatte, pour le faire obéir, un animal -domestique. Mais à côté de Manette il y avait les -deux cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient -mépriser Coriolis en face, et rire ironiquement de sa -déchéance. Avec leur air de dédaigner ses ordres, l'aigreur -de leurs réponses, leur grossièreté amère, leur -entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences, -ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, -ces femmes entouraient Coriolis de son humiliation, et -la lui rapportaient à toute heure. Ce qu'elles lui faisaient -souffrir et dévorer, cette torture qui d'abord l'avait exaspéré, -maintenant lui causait comme une peur: il se retournait -vers Manette, implorait sa présence contre elles, -lui demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de -revenir de bonne heure, pour ne pas être livré aux bonnes, -leur appartenir toute la soirée.</p> - -<p>On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de -résistance de Coriolis, tous les appareils de la volonté, -tout ce qui tient debout le caractère d'un homme, cédaient -peu à peu ainsi que cède la solidité d'un corps à la -dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque -chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLIII</h2> - - -<p>Et cette domination domestique, cette volonté substituée -à la sienne dans le ménage, Coriolis commençait -à les voir se glisser peu à peu jusqu'aux choses de son -métier, de son art, essayer doucement de s'attaquer à -l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque -à son inspiration.</p> - -<p>Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait -un glacial encouragement; quand, à côté de lui, elle -lui semblait faire la mine à ce qu'il brossait, ou bien -seulement quand, avec l'admirable talent des femmes à -jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il peignait, -Coriolis était pris dans son travail d'une impatience -nerveuse qui lui faisait gâter son esquisse et son -tableau. De sa toile, il ne percevait plus que les faiblesses, -les difficultés, les côtés décourageants, ce qui arrête -la verve en tuant l'illusion; et il ne tardait pas à abandonner -son œuvre commencée.</p> - -<p>Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils -des autres, avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis -si dédaigneux de l'intelligence et des goûts d'art de la -femme, si jaloux de ses sensations propres, de son optique -personnelle, de l'indépendance et de l'ombrageuse -originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des -découragements lui venant de cette femme! L'habitude -de lui obéir, de la consulter, de lui soumettre et de lui -confier tout le reste de sa vie, l'avait mené lentement à -cet asservissement où les faiblesses de l'homme descendent -dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du -front de sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et -finissent par lui ôter le caractère jusque dans le talent.</p> - -<p>Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. -Il en repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il -se débattait sous elle. Et cependant, malgré lui, aux -heures de ses réflexions solitaires, il se rappelait son -exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait -entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en -convînt avec lui-même: ce n'étaient point la presse, les -criailleries des journaux, la morsure de la critique qui -l'avaient fait reculer devant le moderne et abandonner -le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses -«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle -lui avait dit ou laissé voir pour le détourner de l'art qui -ne se vend pas, et le pousser à des tableaux de vente. -Car Manette, comme une femme et comme une juive, -ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette -basse mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal -de ses œuvres. Pour elle, l'argent, en art, était tout et -prouvait tout. Il était la grande consécration apportée -par le public. Aussi travaillait-elle infatigablement à -mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de l'argent. -Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains -des autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix -de celui-ci, de celui-là , des revenus de chaque année -de la peinture de Garnotelle. Elle approchait encore de -lui des ambitions mesquines, des aspirations bourgeoises, -des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes -d'appétits tournés vers le succès.</p> - -<p>Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de -se fermer à ces excitations incessantes, à ces paroles qui -avaient le retour et la patience de la goutte d'eau qui -creuse; lui qui s'était jusque-là estimé si heureux d'avoir -son pain sur la planche, d'être au-dessus des exigences, -des concessions de misère qui déshonorent un -talent; lui, plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui -sentait le commerce chez les autres; lui, l'amoureux et -le religieux de son art, qui avait fait de la peinture sa -chose sainte et révérée, la religion désintéressée et le -vœu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa -vocation, avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, -un amour, les paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, -délicat, rare, qui s'était presque fait un point -d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode; lui, -dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté, -indépendance,—il commençait à éprouver auprès de -cette femme comme les premiers symptômes d'un ramollissement -de sa conscience d'artiste.</p> - -<p>Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une -sorte de dégradation morale qui s'accomplissait graduellement -en lui, la honte de quelqu'un qui va mettre une -mauvaise action, le reniement de toute sa vie dans une -vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par -horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, -dans quelque promenade de solitude, fouillant -ses lâchetés, se penchant dessus, en sondant le fond, il -se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce mot, -cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! -revenir toujours dans sa bouche, juger tout, excuser -tout, couronner tout pour elle, l'Argent ne lui parlait -pas déjà un peu aussi à lui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLIV</h2> - - -<p>Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait -vaincu, dompté par Manette, docile à ce qu'elle voulait -de lui. L'artiste semblait se résigner aux exigences de -la femme. De l'art, il se laissait glisser au métier. L'avenir -qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses ambitions, -la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée -de tenter, il les remettait, les repoussait à d'autres -temps, quand un hasard vint, qui le rattacha violemment -à ses œuvres passées, et, redressant l'homme dans le -peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.</p> - -<p>Dans le débarras de tout le cher bric-à -brac que Manette -avait su obtenir de son découragement, de son affaiblissement -maladif, lors de leur départ pour le midi -de la France, Manette avait encore voulu qu'il se dessaisît -de ces deux toiles, <i>la Révision</i> et <i>le Mariage</i>, qu'elle -disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel -ces deux tableaux rappelaient un insuccès et des attaques, -ennuyé et souffrant de les voir, n'avait pas fait -grande résistance; et les deux toiles avaient été vendues, -données à un marchand de tableaux. De là , l'une -de ces toiles, <i>la Révision</i>, passait chez un amateur, -homme du monde, élégant brocanteur en chambre, littérateur -de revue à ses heures, lequel ramassait depuis -dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid -calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un -agioteur joue sur des valeurs d'avenir, et résolu à faire -de sa vente un «grand coup».</p> - -<p>Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un -débutant littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant -faire son trou et du bruit, cherchant une personnalité -sur laquelle il pût accrocher des idées neuves et remuantes, -crut trouver son homme dans Coriolis. Trois -grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit -journal le plus lu attirèrent l'attention sur «le maître -de <i>la Révision</i>». Accouru à la vente, Paris, qui avait à -peine retenu le nom de Coriolis et ne savait plus sur -quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile -balayée par les regards indifférents du public à la grande -exposition de 1855. Des polémiques s'enflammèrent, -coururent de journaux en journaux. Coriolis prit les -proportions d'une curiosité et d'un grand homme méconnu.</p> - -<p>L'heure des enchères venue, deux concurrents se -trouvèrent en présence: un monsieur possédé de la rage -de se faire connaître, du désir furieux d'une publicité -quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour -rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de -faire une dépense folle bien visible et annoncée dans -les journaux. Entre cet intérêt et cette vanité, le tableau -monta à une quinzaine de mille francs.</p> - -<p>Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette -aperçut en lui comme un autre homme. Sa physionomie -avait une telle expression de dureté reconquise, -de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa pas -lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis -qui, le premier, rompit le silence, en allant à elle.</p> - -<p>—Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, -vous!—Et il laissa tomber avec un accent de mépris: -<i>les affaires</i>.</p> - -<p>—Ma <i>Révision</i> vient de se vendre… savez-vous combien? -Quinze mille francs!… Ah!… est-ce que vous -croyez que ça me fait quelque chose?… Mais quand j'ai -fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie… rien que la -femme qui vous sert de l'amour… comme elle vous -cirerait vos bottes!… Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, -j'étais un peintre… je trouvais… Ah! vous avez eu une -jolie idée de spéculation!… Savez-vous ce que vous -avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur de -peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des -marchands, du public!… un misérable!… Tenez! pendant -qu'on promenait ma <i>Révision</i> sur la table, dans les -enchères, je regardais… Il y a des choses là -dedans… -l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans -l'ombre… Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens -que c'est beau!… On se pressait, on se penchait… et je -voyais que c'était beau dans tous les yeux qui regardaient!… -A présent? Mais je ne saurais plus <i>fiche</i> -une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois -que je ne pourrais plus… Il faut pouvoir vouloir… Et -c'est vous!—dit-il en s'avançant, d'un air menaçant, -vers Manette,—vous, à force de tourments, en étant -toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles qui -me jetaient du froid dans le dos… Ah! ce que je serais -aujourd'hui avec les tableaux que vous m'avez empêché -de faire!… et l'argent que vous auriez gagné, vous!… -Vous ne savez pas tout l'argent… C'est que maintenant, -j'y pense aussi, moi, à ça… Vous m'avez passé de votre -sang, tenez! Dieu me pardonne!… Ah! vous avez bien -vidé l'artiste!… Je vous hais, voyez-vous, je vous hais… -Et voulez-vous que je vous dise! Il y a des jours…—et -sa voix lente prit une douceur homicide—des jours… -où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse de commencer -par vous, et de finir par moi, pour en finir de -cette vie-là !…</p> - -<p>Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, -revenant à Manette, et lui parlant avec le ton d'une -prière égarée:</p> - -<p>—Mais parle donc!… dis au moins quelque chose!… -Parle-moi!… ce que tu voudras!… mais parle-moi!… -Tiens! j'ai peur de moi… Manette! Manette!</p> - -<p>Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:</p> - -<p>—De l'argent? Ah! de l'argent!… Vrai, tu l'aimes? -tu l'aimes tant que ça?… Eh bien, attends.</p> - -<p>Il sonna.</p> - -<p>Une des bonnes parut à la porte.</p> - -<p>—Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont -dans la chambre en haut…</p> - -<p>La bonne ne bougea pas et regarda Manette.</p> - -<p>Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit -dire:—Oui, monsieur…</p> - -<p>Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis -s'assit devant le poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda -brûler. Il prit une autre toile, l'arracha de son -châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la lui retirer -des mains.</p> - -<p>—Allons, mon cher,—lui dit-elle avec son petit ton supérieur,—vous -avez assez fait l'enfant… En voilà assez…</p> - -<p>Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis -ne la lâcha pas, et la serrant toujours, il la mena -jusqu'au divan, et là , de force, il la fit tomber dessus, -assise, brusquement.</p> - -<p>Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les -jeta dans le feu. Il regardait le tableau plein d'huile et de -couleurs qui se tordait,—puis Manette.</p> - -<p>Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.</p> - -<p>—Restez là !—lui dit Coriolis, ou je vous attache -avec une corde…</p> - -<p>Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir -de ce sacrifice et de cette agonie de ses œuvres, il se -remit à brûler ses tableaux. Quand le dernier fut consumé, -il tracassa lentement ce qui restait du tout, une -espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent -de toutes les toiles brûlées; puis, prenant cela -entre les tiges de la pincette, il alla à Manette et le lui -jeta brutalement dans le creux de sa robe.</p> - -<p>—Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!—lui -dit-il.</p> - -<p>—Ah!—fit Manette avec un saut de terreur qui fit -glisser à terre le lingot au bas de sa robe brûlée,—me -brûler!… Il a voulu me brûler!</p> - -<p>—Maintenant,—lui dit Coriolis,—vous pouvez vous -en aller… Je n'ai plus besoin de vous.</p> - -<p>Et il retomba, brisé, sur le divan.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLV</h2> - - -<p>De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait -pas été écarté par Manette: c'était Garnotelle. Elle avait -pour lui l'estime, la considération, le respect que lui -inspirait le succès d'argent. Elle le recevait avec des -attentions complimenteuses, des coquetteries d'infériorité -et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans -l'orgueil de sa valeur méconnue.</p> - -<p>Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les -hostilités d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment -la maison. Il avait toujours eu pour Coriolis une -sorte de déférence; et l'homme arrivé semblait encore -goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se -frotter à l'amitié du gentilhomme.</p> - -<p>Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des -événements qui le portaient à ce rapprochement. Nommé -à l'Institut, il avait, avec une admirable adresse, dénoué -son mariage avec la fille du membre de l'Institut -qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il -eût mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons -procédés de son côté, ce mariage manqué avait fait un -assez mauvais effet, d'autant plus que la rupture concordait, -par une malheureuse coïncidence, avec un revers -de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps -où il venait d'entrer une froideur, une réserve presque -hostile. Il se retournait alors vers le ministère, les liaisons -gouvernementales; et avec les influences qu'il faisait -jouer là , la pesée de sa personnalité et de ses recommandations, -il essayait, par les récompenses, les commandes, -de gagner des reconnaissances, des sympathies, -une clientèle avec laquelle il pût faire contre-poids à -l'opinion publique et regagner de la considération.</p> - -<p>—Allons! mon cher,—disait-il un soir à Coriolis -dans l'atelier à demi sombre et qui attendait la lampe,—permets-moi -de te le dire, c'est de l'enfantillage…</p> - -<p>Coriolis se promenait à grands pas.</p> - -<p>Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener -Coriolis; et elle avait un sourire méprisant, presque -cruel.</p> - -<p>Il y eut un long silence.</p> - -<p>—Tiens!—fit à la fin Coriolis,—je me sens trop -vaniteux pour refuser…</p> - -<p>—Ah! c'est bien heureux,—dit Manette.</p> - -<p>—Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au -<i>Moniteur</i>… Manette peut acheter du ruban rouge… Dès -demain on aura ta réponse… J'irai moi-même…</p> - -<p>Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, -et dans la petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées -se laissèrent aller à une irritation d'amertume. Il pensait -à cette croix que l'opinion publique lui avait donnée -à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui accorder -après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit -de cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses -camarades qui l'avaient obtenue à côté de lui, derrière -lui; il se rappelait des nominations qui étaient presque -des ironies; il retrouvait les noms, revoyait les tableaux -des individus. Il lui montait au cœur un soulèvement, -la révolte légitime d'un homme de talent qui a la -conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et -qui trouve que quand le ruban attend pour lui venir ses -cheveux blancs, ce n'est plus qu'une banale récompense -à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce n'était pas une -lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de lui de -refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il -avait trop gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre -sa vanité: il était tenté par l'éclat de refuser la croix, -de se singulariser par le mépris de ce ruban si envié, si -quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y eut en -lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de -l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, -n'étant pas tout rempli et tout récompensé par l'art -seul, très-touché par toutes les faiblesses humaines de -l'homme de talent, très-sensible au désir des marques -et des distinctions officielles de la célébrité.</p> - -<p>A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait -voir cette chose odieuse, et affreusement humiliante: sa -croix au bout de la main de Garnotelle.</p> - -<p>Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se -mit à écrire une lettre où la dignité orgueilleuse de son -refus se cachait sous l'humilité d'une exagération de -modestie.</p> - -<p>Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans -en dire un mot à Manette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLVI</h2> - - -<p>En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise -d'un sentiment singulier. Il lui vint un profond mépris, -un mépris de femme d'affaires pour l'homme qui repoussait -la chance s'offrant à lui, et qui manquait tout ce que -la décoration donne à un artiste: la consécration officielle, -la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, -la part aux commandes ministérielles. Dans ce -refus que rien n'expliquait, n'excusait à ses yeux, et dont -elle était incapable de comprendre la hauteur et la dignité, -elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était désormais pour -elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce -qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était -un pur imbécile.</p> - -<p>De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination -n'eut plus de caresse. Elle mit dans ses rapports -avec Coriolis une sorte d'autorité, de sécheresse. Elle ne -sembla plus lui demander pardon de le faire obéir: ce -qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le -vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans -phrases, sans explication, sans réplique, comme avec -quelqu'un qui n'a pas le droit de demander plus. Elle -prit, d'un air dégagé, l'assurance et le commandement -d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea -un ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, -si décisif, que Coriolis en reçut comme le coup d'une -soudaine interdiction: il resta, bras cassés, accablé, -assommé.</p> - -<p>Quelques jours après, un marchand de tableaux belge -venait le voir le matin, et séance tenante, en présence -de Manette qui débattait toutes les conditions de l'acte, -Coriolis signait un traité par lequel il s'engageait à livrer -un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant -une rente annuelle.</p> - -<p>C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui -faire vendre. Il avait tout accepté sans faire une objection: -ses révoltes étaient à bout de forces, son énergie -d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière scène -avec Manette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLVII</h2> - - -<p>Alors commençait pour tous les deux le supplice du -concubinage.</p> - -<p>Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir -des haines amassées par tout ce qu'elle lui avait fait -souffrir, manger de hontes, dévorer d'avilissements, de -chagrins, de désespoirs. Elle discernait distinctement ce -qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de l'homme -pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations -d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire -à côté d'elle, les mauvaises pensées, les ressentiments -de son orgueil et de son cœur, les injures qu'il retenait, -les révoltes qu'il taisait, elle les sentait sortir de lui, -l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui semblaient -la maudire. Il la blessait avec ces regards qui -vont de la maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de -femme, à des ménages qui passent; il la blessait avec -ses rêveries qu'elle croyait voir aller vers quelque pur -amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée -ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une -félicité manquée.</p> - -<p>Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme -plus outrageusement que les brutalités d'un homme, les -derniers liens attachant Manette à Coriolis se rompaient. -Ce qui reste involontairement d'habitude aimante chez -une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et -qui demeure sa maîtresse, qui est la mère de son enfant, -qui a encore la chaleur de ses bras autour du cou, se -brisa chez elle: son âme se referma, avec l'amertume -de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui -reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces -pardons qui montent du côte-à -côte de la vie, à ce qui -se laisse attendrir, désarmer par l'existence à deux et le -contact du souvenir.</p> - -<p>Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres -éteintes de leurs années vécues, l'horrible détachement -de mort qui s'établit entre deux êtres vivant, mangeant, -dormant ensemble, unis à tous les instants de l'existence, -et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable -éloignement du père et de la mère, que rien ne -rapproche plus, pas même les jeux de leur enfant à leurs -pieds; ce fut cette vie double, ennemie, tiraillée et contrainte, -pareille à la chaîne qui rive la haine de deux -forçats, cette vie en commun où chaque frottement est -une irritation, où l'instinct même des corps s'évite et se -fuit, où l'homme et la femme mettent la séparation d'un -vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils avaient -peur de mêler leurs rêves!</p> - -<p>Heure épouvantable de ces amours, qui donne à -l'amant la terreur de cette moitié de lui-même, assise -dans son intérieur, entrée dans sa maison, et qui est là , -contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à peine -le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui -fait avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de -la chasser, et sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle -le tient par l'habitude, parce qu'elle le connaît lâche et -se manquant de parole à lui-même, parce qu'elle sait -que son cœur est à l'âge des bassesses de cœur d'homme -et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul!</p> - -<p>Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage -à leur accouplement, à l'indissolubilité d'un lien -intime intolérable et détesté, il semblait se dégager de -Manette contre Coriolis une espèce d'hostilité originelle. -L'éloignement de la femme paraissait se compliquer et -s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en -eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive, -en revenant aux préjugés des siens, revenait peu à peu -aux antipathies obscures et confuses de ses instincts. -Une sorte de sentiment nouveau et naissant, impersonnel, -irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la personne -de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans -le creux de toute âme juive, persiste la tradition des -haines, l'amertume de siècles d'humiliation, tout ce -qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu peut avoir de -fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent, naturel, -presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un -roi juif de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, -dans une de ces ivresses où l'on s'ouvre, il répondait -à des amis qui lui demandaient le plaisir qu'il pouvait -avoir à toujours travailler à être riche: «Ah! vous -ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes -un tas de chrétiens!»</p> - -<p>Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure -d'une femme, Manette les goûtait en sentant Coriolis -sous le talon de sa bottine.</p> - -<p>La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude -de cet homme d'une autre foi, d'un autre baptême, -d'un autre Dieu; en sorte qu'on aurait pu voir,—ironie -des choses qui finissent!—la bizarre survie des vieilles -vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes -de dix-huit siècles, mettre comme le reste des -entre-mangeries de races, de la race indo-germanique -et de la race sémitique, là , en plein Paris, dans un atelier -de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de -ce misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLVIII</h2> - - -<p>Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où -Anatole avait dîné pour la dernière fois chez Coriolis. Il -sortait du palais de l'Industrie, où il venait de commencer -un second portrait de l'empereur, dont Crescent -lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une -femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait -écouter religieusement ses paroles:</p> - -<p>—Oui, ma chère dame,—disait sentencieusement -Anatole,—voilà la recette pour faire un Empereur -dans les prix doux… La première fois, on fait des folies, -on se laisse aller, on s'enfonce… Mais la seconde, plus -de ça…, on devient sage… Et comme j'ai un véritable -intérêt pour vous—son sourire eut une nuance de galanterie,—je -vais vous donner mon expérience <i>à l'œil</i>… -La toile, vous savez, c'est cinquante-huit francs, plus le -calque, acheté à part cinq francs… Maintenant, attention! -<i>Gnien</i> a qui, pour le pantalon blanc et le manteau -d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc -d'argent à cinq sous, total quarante sous… Moi, malin, -avec quatre vessies de blanc de plomb à quatre sous, -quatre fois quatre font seize, je fais mon affaire… J'en -suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la -culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans -les demi-teintes de l'hermine, vous comprenez? Pour -les ors de l'épaulette, du collier, des parements, de la -ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des -crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation -d'ocre jaune pour les lumières et de bitume pour les -ombres… Toutes les ombres de la toile, bien entendu, -préparées au brun-rouge… Alors vous repiquez les lumières -avec du jaune de chrome foncé et du jaune de -Naples, et les brillants cassés avec du jaune de chrome -brillant, de bonnes vessies de chrome à quinze et vingt -centimes… Il existe des gens sans économie qui fourrent -là -dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le -tube, vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles… -Point de siccatif de Harlem, ni de siccatif de Courtray, -tout à l'huile grasse ordinaire… Inutile de vous recommander -cela… Ah! j'ai encore trouvé le moyen de remplacer -le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne -coûte qu'un sou de plus que le bleu de Prusse…</p> - -<p>En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé -dans les Champs-Elysées à la place d'un jeu de -boules. Tout à coup, il s'interrompit et s'arrêta, en -apercevant, dans le groupe des spectateurs, quelqu'un -qui suivait le roulement des boules, la tête en avant et, -découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière -son dos. Il regarda cette tête où des cheveux -presque blancs, coupés ras, contrastaient avec le noir -des sourcils, restés durement noirs. Il examina tout cet -homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de -vingt ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.</p> - -<p>—Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme -étonnée,—à demain…</p> - -<p>A quelques pas, il lui jeta:—Mais surtout, ne glacez -jamais avec de la capucine rose, de la laque Robert, -de la laque de Smyrne!… rien que de la bonne laque -fine à neuf sous!…</p> - -<p>Et il marcha vers Coriolis.</p> - -<p>—Tu n'en as pas un… un cigare?—Ce fut le premier -mot de Coriolis.—Non, c'est vrai, toi tu fumes -la cigarette… <i>Elle</i> ne me donne que de quoi m'en acheter -deux, figure-toi!…</p> - -<p>Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, -se cramponnant à lui, le touchant de son grand -corps penché, avec un air heureux de le tenir et qui ne -voulait pas le lâcher, il se mit à lui parler de «cette -femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne -lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir -ses amis, du malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce -qu'il souffrait dans cet intérieur, de sa vie, une vie -d'aplatissement, de solitude, de lâcheté…</p> - -<p>Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats -de voix tout à coup réprimés, des gestes violents qui -s'arrêtaient comme effrayés.</p> - -<p>—Tu ne l'as pas vue… tu ne l'as pas vue avec son -visage méchant, le visage qu'elle a pour moi… Ah! ce -qui vient dans une figure de juive avec l'âge… la Parque -qui se lève dans la femme… ce nez qui devient crochu… -et ses yeux aigus… ses yeux! Les as-tu jamais bien regardés?… -Ces yeux!…—murmura Coriolis en baissant -la voix.—Ah! les femmes!… Tu étais avec une femme -tout à l'heure, toi?</p> - -<p>—Oui, une pauvre diablesse… Ça a été riche, élevée -dans le luxe, au piano… Une canaille de mari qui a tout -mangé et l'a plantée là avec deux enfants… Et maintenant, -il faut vivre avec un talent d'agrément…</p> - -<p>Le triste roman de misère esquissé dans les quelques -mots d'Anatole ne parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. -Il en était venu à cette monstrueuse surdité des -grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à un -homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un -mot d'intérêt, sans lui parler de lui, de sa mère, sans -s'inquiéter de ce qu'il était devenu depuis deux ans, et -s'il avait de quoi manger, il se mit à lui repeindre l'enfer -de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les -arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant -à lui, il lui rabâcha ses plaintes, ses lamentations, -ses jérémiades.</p> - -<p>Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses -chagrins, Anatole ne put se défendre d'un triste étonnement, -en retrouvant cet homme si fort, si concentré, si -maître de lui-même, descendu à cela:—à dire peureusement -du mal de cette femme, à s'en venger comme -un enfant qui <i>cafarde</i> derrière le dos de son tyran!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLIX</h2> - - -<p>A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à -sa sortie, Anatole trouva Coriolis l'attendant.</p> - -<p>Coriolis était là , un quart d'heure avant, il se promenait -de long en large devant la porte, il guettait, et -aussitôt qu'Anatole paraissait, il s'emparait de lui, et -tout de suite, brusquement, du premier mot, il soulageait -sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations -où il essayait de vider et de dégorger ses -souffrances.</p> - -<p>—Une vraie juiverie, la maison, maintenant!—lui -disait-il un jour.—Non, tu n'as pas idée… C'est le sabbat -chez moi, le sabbat!… D'abord les deux cousines qui -sont à présent plus maîtresses qu'<i>elle</i>, et qui la tournent -et la retournent comme un gant… Il y a la vieille paralysée -qui fait tourner les sauces en marmottant de -l'hébreu dessus… Et puis, c'est le scrofuleux de frère… -Il vient une parente… qui travaille pour la synagogue, -qui est brodeuse en <i>sepharim</i>… Je sais de leurs mots, -tiens, à présent!… Horrible, celle-là !… Et puis, un tas -de revenants de l'Ancien Testament, des parents, des -juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des -paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons -avec une poignée entourée de laine rouge et de fils -de laiton… des coreligionnaires d'on ne sait où, qui -viennent manger, «s'asseoir sous la lampe», comme ils -disent… Et des têtes!… Ah! je suis puni d'avoir aimé -Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de -ses fonds d'eau-fortes… Et les cuisines qu'ils font, si tu -savais!… des cuisines à eux, comme en Alsace, pour -les noces, des panades où ils mettent des mèches de -bonnet de coton… Oui!… Ces jours-là , je me sauve de -chez moi… Non, c'est trop fort, que toute cette abomination -de marchands de lorgnettes descende chez moi -comme à l'auberge!… Tiens! tu sais, la cousine, la -grande, avec ses cheveux comme un incendie, son visage -terrible… celle qui ressemble à la prostituée de -l'Apocalypse… qui a été chez les fous… Ah! les -pauvres fous, ils ont dû souffrir!… est-ce qu'elle ne -connaît pas des infirmiers de Charenton?… Et elle les -amène à dîner!… Ils viennent avec les fous qu'ils sont -chargés de promener… Avant-hier, il y en a eu un qui -est redevenu fou à la cuisine… Il a fallu aller chercher -la garde… C'est amusant… Des fous, conçois-tu? On -m'amène des fous chez moi! Oui… et tu veux que je -continue à supporter cela?…</p> - -<p>Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de -se dégager:</p> - -<p>—Tu me quittes déjà ?… Encore un quart d'heure… -Tiens! dix minutes, rien que dix minutes…</p> - -<p>—Non, je t'assure… je vais te dire… Il y a une heure -que je devrais être parti… Tu vas comprendre… figure-toi -qu'il y a trois jours que maman a cassé ses lunettes… -Voilà trois jours qu'elle ne peut rien faire, ni travailler, -ni lire… J'ai eu seulement ce matin de quoi lui en commander… -je dois les prendre en route… Elle m'attend -comme ses yeux, tu penses…</p> - -<p>—Toi?—dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le -bras.—Et bien ça ne fait rien…</p> - -<p>Il s'arrêta et le regarda.</p> - -<p>—Tu es tout de même bien heureux!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CL</h2> - - -<p>Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux -mois se passèrent sans qu'il le trouvât à la porte du palais -de l'Industrie. Il ne savait ce qu'il était devenu, -lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné d'être accosté -par lui, à sa sortie.</p> - -<p>—Tiens! te voilà ?—fit-il.—Y a-t-il longtemps!…</p> - -<p>—Oui, il y a longtemps… très-longtemps…—dit -Coriolis lentement, comme si lui seul, dans sa vie, pouvait -mesurer la longueur douloureuse du temps.</p> - -<p>En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui -retenant amicalement la main dans la sienne:</p> - -<p>—Es-tu content? Ça va-t-il?</p> - -<p>—Oui… Et toi?—fit Anatole surpris de cette tendresse -inaccoutumée de Coriolis.</p> - -<p>—Moi? Ah! moi… je deviens raisonnable…—dit-il -d'une voix sourde.—Tu comprends bien, mon ami, -quand il y a un homme d'intelligence, il faut qu'il se -trouve une femelle pour lui mettre la patte dessus, le -déchirer, lui mordre le cœur, lui tuer ce qu'il y a dedans, -et puis encore ce qu'il y a là … et il se toucha le -front,—enfin le manger!…—On a toujours vu ça… -Ça arrive tous les jours… Et il faut vraiment être bien -enfant pour s'en plaindre… c'est ridicule…</p> - -<p>Il jeta cela avec une ironie presque sauvage.</p> - -<p>—Je sais bien… il y un moyen de casser ces machines-là …</p> - -<p>Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et -enragé de serrer, comme des mains qui étranglent.</p> - -<p>—Oui, il faudrait des choses… pas bien… Il faudrait… -des meurtres… Ah! dans le temps!…</p> - -<p>Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans -laquelle Anatole retrouva le feu fauve des colères de -jeune homme de son ami. Mais aussitôt cela tomba.</p> - -<p>—Maintenant, je suis une…</p> - -<p>Et il dit un mot ignoble.</p> - -<p>—Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas -la vie drôle…</p> - -<p>Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement -chinois d'un comique en vogue; mais de l'eau -monta à ses paupières, et sa blague finit dans l'horrible -étouffement brisé d'une voix d'homme qui se mouille -de larmes de femme.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un -homme, cette poupée-là !… Tiens! je ne sais plus si -j'ai du talent… Non, vrai, je ne sais plus!… Je n'y vois -plus… Je suis comme un homme que j'ai vu une fois, -assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait -devant lui, dans un sillon… Il ne savait plus, il allait… -stupide, comme moi… On entre dans mon atelier, on -me trouve à mon chevalet, n'est-ce pas? Si l'on regardait -mes brosses et ma palette, on verrait que c'est sec… -Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait… -je me suis levé pour faire croire que je peignais. -Je ne peins plus, je fais semblant!… comprends-tu?… -Et <i>elle</i> est toujours là , dans mon dos… Quand je n'en -peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient -voir… Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!… -Quand elle sort, j'ai les yeux des cousines -sur moi, je les sens… Oh! on me soigne… Pardieu! -c'est moi qui fais aller la maison… Je suis le bœuf, -moi!… Quand je sors… tiens! aujourd'hui… c'est -comme si je leur mangeais une bouchée dans la bouche…</p> - -<p>Il s'arrêta un moment; puis:</p> - -<p>—Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?… -Eh bien, il est affreux… il est devenu affreux!—dit-il -avec une espèce de rire amer qui fit mal à Anatole.—C'est -maintenant un vrai mérinos noir… Ah! je te réponds -qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique, -celui-là !… Mon fils, ça! mais il n'a rien de -moi, rien des miens… rien! Tiens, il y a des moments -où je crois que c'est l'âme de quelque grand-père qui -vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie… -Un affreux petit bonhomme, vois-tu!… Et si tu l'entendais -me dire ce qu'elles l'ont dressé à me dire toute la -journée: <i>Papa, tu ne fais rien</i>… si tu l'entendais!</p> - -<p>Et passant tout à coup à une autre idée:</p> - -<p>—Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais -te faire voir un tableau nouveau que je viens d'exposer…</p> - -<p>Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture -où était son tableau.</p> - -<p>Anatole regarda, et après quelques compliments -vagues, il se dépêcha de se sauver: il lui semblait qu'il -venait de voir la folie d'un talent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLI</h2> - - -<p>Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez -Coriolis. Avec l'énervement de l'homme, une surexcitation -était venue à l'organe artiste du peintre. Le sens -de la couleur, s'exaltant en lui, avait troublé, déréglé, -enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque -fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande -et pénible désillusion devant ses admirations anciennes. -Les toiles qui autrefois lui avaient paru les plus splendides -et les plus éclairées, ne lui donnaient plus de -sensation lumineuse: il les revoyait éteintes, passées.</p> - -<p>Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre -murs de chefs-d'œuvre ne lui semblaient plus rayonner. -Le Salon s'assombrissait, et arrivait à ne plus lui montrer -qu'une sorte de momification des couleurs sous la -patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il -ne retrouvait plus là que la mémoire pâlie. Il sentait -quelque chose manquer dans le rendez-vous de ces tableaux -immortels: le soleil. Une monotone impression -de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et -il cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie -dans les plus beaux tableaux.</p> - -<p>La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la -voir, que dans l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion, -l'aveuglement de rayonnement, les électricités -de l'orage, le flamboiement des apothéoses de théâtre, -le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du <i>magnesium</i>. -Du jour, il n'essayait plus de peindre que -l'éblouissement. A l'exemple de certains coloristes qui, -la maturité de leur talent franchie, perdent dans l'excès -la dominante de leur talent, Coriolis, un moment arrêté -à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces -derniers temps, à sa première manière, et peu à peu, -à force d'en exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence, -la limpidité, l'ensoleillement féerique, l'allumage -enragé, l'étincellement, il se laissait entraîner à une -peinture véritablement illuminée; et dans son regard, -il descendait un peu de cette hallucination du grand -Turner qui, sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des -tableaux, mécontent de la lumière peinte jusqu'à lui, -mécontent même du jour de son temps, essayait de -s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à -un jour vierge et primordial, à la <i>Lumière avant le -Déluge</i>.</p> - -<p>Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer -ses tons, les enflammer, les brillanter. Devant les -vitrines de minéralogie, essayant de voler la Nature, de -ravir et d'emporter les feux multicolores de ces pétrifications -et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à -ces bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces -bleus défaillants des cuivres oxydés, au bleu céleste de -la lazulite allant du bleu de roi au bleu de l'eau. Il suivait -toute la gamme du rouge, des mercures sulfurés, -carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, -et rêvait à l'<i>amatito</i>, la couleur perdue du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, -la couleur cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait -les ors et les verts queue de paon des poudingues -diluviens, les verts de velours, les verts changeants et -bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du -feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au -jaune miellé des orpiments cristallisés et des fluorines; -les couleurs embrasées des cuivres pyriteux, les couleurs -de pierres roses ou violettes, qui font penser à des fleurs -de cristal.</p> - -<p>Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations -mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à toutes -ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis -la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la -nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes -les irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes -sur le verre antique sorti de terre comme avec du ciel -enterré. Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le -sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. -Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin -de tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel, -dans la Terre, dans la Mer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLII</h2> - - -<p>—Comment! c'est vous, madame Crescent?—fit -Anatole qui était couché. La brusque entrée de madame -Crescent venait de le réveiller du délicieux sommeil de -dix heures du matin.—Vous, chez moi? chez un jeune -homme!</p> - -<p>—Bêta!—dit madame Crescent,—il est joli, le -jeune homme! Avec ça que les hommes m'ont jamais -fait peur… Ouf!—fit-elle en soufflant comme si elle -allait étouffer.—Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on -te déniche… En voilà une horreur, ta rue!</p> - -<p>—La rue du Gindre, madame!… La porte à côté du -bureau de Bienfaisance… l'appartement à côté de la -pompe… je trouve le matin des têtards dans ma cuvette!… -Quand j'éternue, ça fait lever le papier… un -détail!… Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait -pas… On me l'a laissée à dix francs par mois… les -champignons compris… Ça ne fait rien, ma brave madame -Crescent, vous voyez quelqu'un de crânement -heureux… Ah! j'en ai passé de dures avant ça!… Trois -jours, pas ce qui s'appelle ça sous la dent!… Zéro à -l'heure des repas… Je me couchais gris… Ah! dame, -gris, vous me comprenez… Mais, psit! un changement -à vue, une fortune! De la chance! Moi qui aurais dû -crever, finir par la Morgue… Car, voilà !… Eh bien! -pas du tout… Concevez-vous? M'amuser, bien dîner, être -heureux, me payer des dîners à vingt-cinq sous!… Cinq -jours de noce, là , à ne rien faire… Ah! rien… On aurait -pu venir m'offrir n'importe quoi pour faire quelque -chose… Le premier jour je me suis régalé du Jardin -d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu'à six heures… -Il y a un oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau… -je ne vous dis que ça… Par exemple, cette fois-ci, -mes créanciers… rien, pas un monaco. Trop bête, -de ne pas garder un sou… On ne m'y repincera plus… -Quand j'ai reçu mon argent, toc! j'ai acheté un parapluie -d'abord… C'est drôle, hein? moi, d'acheter un parapluie? -Comme il faut que j'ai mûri! Et puis, trois chemises -à quatre francs cinquante… Pas mal, hein? ce -petit paletot-là pour dix-huit francs?… le gilet, quatre -francs… Et deux paires de bottines… pas une… deux!… -Ah! voilà comme je m'y mets, moi, quand je m'y mets… -Ah! c'est toi…</p> - -<p>Un gamin venait d'entrer, apportant à Anatole une -tasse de café au lait.</p> - -<p>—Tu reviendras demain… Aujourd'hui congé, pas -de leçon… c'est saint Barnabé!</p> - -<p>Et, revenant à madame Crescent, quand l'enfant fut -parti:—Je suis très-bien ici… La portière me fait -mon ménage <i>à l'œil</i>, pour des leçons que je donne à -son moutard, à ce petit idiot-là … Il n'a pas la moindre -disposition… Ça ne fait rien… Cette vieille bête de -femme est si enchantée que, dans les premiers temps, -elle m'envoyait un verre de vin avec mon café… des -attentions à toucher un frotteur!… Ça s'arrange très-bien… -Pendant qu'elle est là qui brosse mes affaires, -qui cire mes souliers, je colle ma leçon au petit… Hein? -de beaux draps? Je m'en suis aussi payé deux paires -avec quatre taies d'oreiller… Oh! je suis requinqué… -Voyez-vous! maintenant, je mène une vie d'un rangé! je -rentre tous les soirs de bonne heure pour me sentir bien -chez moi, jouir de tout ça, de mon petit intérieur… Je -m'amollis dans le bien-être, quoi!… Quand je suis là -dedans, -dans mes draps, avec une bougie, je me sens -un bonheur!… Dire que j'ai encore soixante francs en -or, là -haut, sur ce cadre!… Moi qui depuis des temps -ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours… -Enfin, c'est un secours de deux cents francs qui m'est -joliment tombé…</p> - -<p>—Ah! tu es si heureux que ça?—fit madame Crescent -avec un air embarrassé.</p> - -<p>—On dirait que ça vous fait de la peine?</p> - -<p>—Non… mais c'est que…</p> - -<p>Elle s'arrêta.</p> - -<p>—C'est que… quoi?</p> - -<p>—Je t'apportais quelque chose.</p> - -<p>Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui -avait l'apparence d'une lettre ministérielle.</p> - -<p>—Une commande?—fit Anatole en la regardant.</p> - -<p>—Non, tu n'es pas assez gentil pour ça… Comment, -petite saleté, nous te faisons avoir une copie… tu ne -viens pas nous voir… On t'en a après ça une seconde: -tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de tes -nouvelles… Eh bien! moi, je pensais à toi, animal… Je -ne sais pas pourquoi… Vois-tu, au fond, il n'y a que -nous deux qui aimions vraiment les bêtes…</p> - -<p>—Voyons, ma bonne madame Crescent… cette -lettre!</p> - -<p>—Oh! c'est rien,—dit madame Crescent,—c'est -rien…—Et elle devint rouge.—On croit souvent, -comme ça, faire pour le bien… moi, je croyais… et puis, -pas du tout… tu es riche… te voilà avec soixante francs… -Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? où tu n'aurais -pas été si fier… Enfin, que veux-tu, une idée… Si ça -ne te va pas, il ne faut pas pour ça m'en vouloir… Parce -que, vrai, moi, c'était pour toi…—fit la grosse femme -avec une adorable humilité honteuse.—Moi, je suis -une bête… la langue me brouille… je ne sais pas tourner -les choses. Eh bien! voilà comme ça m'est venu… Nous -étions donc comme ça à avoir de tes nouvelles, de bric -et de broc, par les uns, par les autres… Moi j'ai bien vu -qu'au fond, les commandes, tout ça, ça ne te tirait pas -de peine… Ça te faisait manger deux ou trois mois, et -puis c'était toujours à recommencer… Eh bien! alors, -moi je me suis mise dans mes rêves… C'est devenu ma -colique de te savoir comme ça… je me suis dit: Voilà -un homme qui aime les bêtes… Si on voyait à lui trouver -une petite place, où il serait comme qui dirait dans ses -amours, avec la maman… Au fait, et la maman?</p> - -<p>—Je l'ai emballée pour la province, chez une amie, -en attendant une embellie… C'était trop lourd, à la fin -le ménage… je me suis chargé de la liquidation… C'est -elle qui m'a mis à sec.</p> - -<p>—Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme ça, -tous les deux, le pain et la caboulée… Tu sais, moi, -quand j'ai une idée dans la tête… ça me trottait… Voilà -la cour qui vient à Fontainebleau… Il nous tombe chez -nous quelqu'un de bien… Merci! ce n'était pas de la -chenille… un ministre, s'il vous plaît! de je ne sais plus -quoi… Oh! un homme avec un front comme une porte -de grange… Il voulait absolument avoir une décoration -de son salon par Crescent… Tu sais que c'est moi qui -fais les affaires… Lui, tu le connais, sorti de sa mécanique -de peinture, cet empoté-là ! le sabot d'un cochon -serait aussi malin que lui… Si je n'étais pas là , il laisserait -tout aller… Alors, quand nous avons été arrangés -à peu près sur le prix… Ma foi!… il avait l'air si bon -enfant, ce ministre… je lui ai dit que je voulais mes -épingles… Il m'a dit: Quoi?… Eh bien! que je lui ai -fait, je voudrais une petite place dans votre Jardin des -Plantes pour quelqu'un… Il a commencé à me dire que -ça ne se donnait pas comme ça… que c'était difficile, -qu'il ne savait pas… Un tas de raisons… Monseigneur, -que je lui ai dit… Ah! je n'ai pas bronché, je lui ai dit: -Monseigneur… rien de fait, Crescent ne vous fera pas -chez vous seulement grand comme la main, sans que -j'aie ça pour un pauvre garçon qui a sa mère sur les -bras… Et voilà ta lettre… je n'ai pu que ça… Oh! je -me mets bien dans ta peau, va… je comprends… je me -rends compte… un artiste, ce n'est pas tout le monde, -je sais ce que c'est… on a ses idées, on tient à son état… -Quand on a eu le courage jusqu'à quarante ans, qu'on -s'est fait toute la vie des imaginations à ça… Après ça, -tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque -chose… Et puis, quelquefois, on peint là -dedans, à ce -qu'il paraît… on peint quelque chose… un modèle de -poisson… C'est du pain, vois-tu… C'est pour manger -tous les jours… Tu n'es pas seul, songe donc! Et puis -les années commencent à te monter sur la tête, sais-tu?</p> - -<p>Et elle avança timidement la lettre sur le pied du lit.</p> - -<p>Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains, -avec une expression presque douloureuse, et la reposa -sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y avait là -dedans la -mort honteuse du rêve de toute sa vie. Madame Crescent -était allée prendre les trois pièces d'or posées sur le -rebord du cadre. Elle revint à Anatole en les tenant dans -sa main ouverte.</p> - -<p>—Sais-tu,—dit-elle doucement à Anatole,—ce -que c'est que cet argent-là , mon enfant? C'est de l'argent -qui n'est pas gagné… et de l'argent qui n'est pas -gagné, c'est de la charité… une vilaine monnaie, je te -dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes…</p> - -<p>Anatole baissa sur son drap un regard sérieux, reprit -la lettre, l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-préparateur -au Jardin des Plantes. Il la reposa sur son drap, la -regarda quelque temps de loin sans rien dire. Puis tout -à coup, criant:—Enfoncée la Gloire!—il se jeta au -bas de son lit pour embrasser madame Crescent, en -oubliant qu'il était en chemise.</p> - -<p>—Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain -singe!—fit madame Crescent qui reprit bientôt:—Et -Coriolis? C'est bien drôle chez lui, à ce qu'il paraît… -Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu?</p> - -<p>—Des temps infinis.</p> - -<p>—Eh bien! il y a des affaires… mais des affaires!… -C'est Garnotelle que j'ai rencontré qui m'a raconté ça… -Ah! mais, il faut te dire d'abord qu'il s'est marié, Garnotelle, -tu ne savais pas?… Oui, marié… Oh! un beau -mariage… Sa femme, c'est une princesse… Attends: -Moldave… Oui, c'est bien ça qu'il m'a dit… Le nom, par -exemple… tu sais, c'est des noms étrangers… cherche, -apporte… Voilà que pour se marier, il va demander à -Coriolis pour être son témoin… Un ancien camarade, -je trouve que c'était gentil comme idée, moi… Il paraît -que Coriolis l'a reçu! qu'il lui a dit des choses! qu'il -venait pour l'insulter… que c'était lui faire un affront -quand il savait que lui allait épouser une… Excusez du -mot!—dit madame Crescent en le disant.—Une -scène abominable!… Garnotelle a eu peur qu'il ne le -battît… Il le croit devenu fou enragé… Après ça, mon -Dieu! ça ne serait pas étonnant avec la femme qu'il a… -une croquette comme ça!… Allons! tu sais qu'il y a -encore quelques pièces de cent sous chez nous… Si tu -avais des créanciers qui t'ennuient trop… Mais viens -donc les chercher… Voilà ce qu'il faut faire… Nous -passerons quelques bons jours… Tu verras les poules…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLIII</h2> - - -<p>—Psit! psit! Chassagnol!</p> - -<p>Ainsi interpellé par Anatole, Chassagnol, qui allait -sortir de la mairie du Luxembourg, se retourna. Il avait -à côté de lui une bonne portant un petit enfant sous un -voile blanc.</p> - -<p>—A toi?—demanda Anatole à Chassagnol en regardant -l'enfant.</p> - -<p>—Ma septième fille…—dit le père avec un sourire -qui laissait échapper le secret si longtemps gardé de sa -nombreuse famille.—Ah çà ! comment es-tu ici?</p> - -<p>—Oh! moi, rien, rien… Une petite histoire de justice -de paix, un arrangement à trois mois… le dernier -de mes créanciers… C'est que maintenant, tu ne sais -pas, j'ai une place…</p> - -<p>—Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent… -Figure-toi que Cecchina… ah! pardon, c'est ma femme… -me voyant sans le sou, les enfants avaient faim, elle a -eu une idée, ma paysanne de femme… Elle a trouvé je -ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit -que c'est un secret qui lui vient de la Madone… Enfin, -les petites ont la becquée tous les jours, il y a toujours -quelques sous dans la poche de mon gilet, et je puis -flâner tranquillement… Ah çà ! je t'emmène, tu vas dîner -chez nous…</p> - -<p>Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de -la Justice de Paix:—Vois donc…—dit tout à coup -Anatole.</p> - -<p>A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, -qu'on apercevait par le cintre de la porte vitrée du péristyle, -sous le rayonnement diffus et blanc d'une large -fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire -s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du -mur, disparut dans le retour de l'escalier que les deux -amis ne pouvaient apercevoir. Puis il reparut, contre -le carreau de la porte, un chapeau et un profil se détachant -sur la carte en couleur du onzième arrondissement -peinte au fond dans la cage de l'escalier. La porte -battante s'ouvrit, et un homme se mit à descendre les -douze grandes marches de l'escalier de la mairie, avec -une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou, -et des pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le -vide. Les deux amis se rejetèrent un peu dans le vestibule -noir de la Justice de Paix. L'homme passa sans -les voir: c'était Coriolis.</p> - -<p>A quelques pas derrière lui venait Manette en grande -toilette, suivie d'un groupe de quatre individus, vulgaires, -effacés et vagues comme ces comparses des actes -de l'État civil, raccolés au plus près dans les fournisseurs -du voisinage.</p> - -<p>Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, -frôla, sans le sentir, des blouses qui lisaient le -<i>Moniteur</i> affiché au mur, traversa la rue Bonaparte, et, -comme s'il cherchait l'ombre, les pierres sans fenêtres -et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent -longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette -s'était arrêtée avec les témoins au coin de la rue -de Mézières et semblait les remercier.</p> - -<p>Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, -qu'elle saisit par le bras, et l'on vit les deux dos -de la femme et du marié aller jusqu'au bout de la rue -Bonaparte. Puis, le couple tourna à droite, disparut.</p> - -<p>—Rasé!—dit Anatole en faisant le geste énergique -du gamin qui peint, avec le coupant de la main, une vie -d'homme décapitée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLIV</h2> - - -<p>—Le Beau, ah! oui, le Beau!… s'y reconnaître dans -le Beau! Dire c'est cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, -l'analyser, le définir!… Le pourquoi du Beau? D'où il -vient? ce qui le fait être? son essence? Le Beau! la -splendeur du vrai… Platon, Plotin… la qualité de l'idée -se produisant sous une forme symbolique… un produit -de la faculté d'<i>idéer</i>… la perfection perçue d'une manière -confuse… la réunion aristotélique des idées d'ordre -et de grandeur… Est-ce que je sais!… Le Beau, est-ce -l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine, -<i>eido</i>, je <i>vois</i>, n'est que le Beau visible… Est-ce la réalité -retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? -Est-ce la fusion, l'harmonie des deux principes de l'existence, -de l'idée et de la forme, de l'essence de la réalité, -du visible et de l'invisible?… Est-il dans le Vrai?… -Mais dans quel Vrai?… dans l'imitation du beau des -êtres, des choses, des corps? Mais quelle imitation?… -l'imitation par élection ou par élévation? l'imitation sans -particularité, sous l'image iconique de la personnalité, -l'homme et pas un homme, l'imitation d'après un modèle -collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure -à la beauté vraie… «<i lang="la" xml:lang="la">pulchritudinem quæ est supra veram</i>…» -une seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? -L'objectivité ou l'infini de la subjectivité? l'<i>expressif</i> de -Gœthe? Le côté individuel, le naturel, le caractéristique -de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature, le -mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité -d'une sensation?… Ou le platonicisme de -Winckelmann et de saint Augustin?… Est-il un ou un -multiple? absolu ou divers?… Oh! le Beau!… le suprême -de l'illimité et de l'indéfinissable!… Une goutte de l'océan -de Dieu, pour Leibnitz… pour l'école de l'Ironie, une -création contre la Création, une reconstruction de l'univers -par l'homme, le remplacement de l'œuvre divine -par quelque chose de plus humain, de plus conforme -au <i>moi fini</i>, une bataille contre Dieu!… Le Beau!… -Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien… le Beau -rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, -une préparation à la morale, les idées de Fichte: le -Beau utile!… Ah! la philosophie du Beau! Et toutes les -esthétiques!… Le Beau, tiens! je le baptiserais comme -les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du Vrai! -Et puis après?… Des mots! des mots!… Le Beau! le -Beau! Mais d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les -objets ou dans notre esprit? L'idée du Beau, ce n'est -peut-être qu'un sentiment immédiat, irraisonné, personnel, -qui sait?… Est-ce que tu crois au principe réfléchi -du Beau, toi?</p> - -<p>C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des -heures indues de la nuit, dans une petite chambre, au-dessus -de l'atelier où séchaient les chapeaux de paille -de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu sur -la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte -aux lèvres, avec l'air d'écouter.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLV</h2> - - -<p>Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié -brique, moitié pierre, à l'air d'étable et de cottage, où -s'accrochent les bras grimpants d'une glycine, une -fenêtre s'ouvre toujours la première au bout du Jardin -des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue -sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre -à ce qui revit dans le jour qui ressuscite.</p> - -<p>Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu -dans le jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses -dans les allées, le long des grilles. Partout c'est -un épanouissement d'êtres; et de jardinet en jardinet, -court le frémissement du réveil animal, charmant de -souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit -de tous côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle -de leurs kiosques, de jeunes axis, penchés sur le côté, -s'inclinent en patinant sur le sol où ils tournent; les -lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux, -mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent -dans des essais de galop; des onagres en gaieté, -les quatre pattes en l'air, font de grandes roulées par -terre. Tout ce qui est là , dans le mouvement, la fièvre, -la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des -muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux, -dans leur volière, font trembler, sous leur voletage -incessant, l'arbre mort qu'ils fatiguent sans repos -du rapide effleurement d'une seconde de pose.</p> - -<p>A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons -et des plumes montre le blanc de la neige; le trottinement -des chèvres d'Angora balance comme des flocons -d'argent mat; des paons blancs traînent, étalées, les -lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la splendide -blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une -sorte de douceur frissonnante, avec des reflets dormants -de nuage et de nacre. Sur les petites pelouses, presque -entièrement couvertes de l'ombre allongée des arbres, -où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque brise -qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir -le passage des animaux au soleil, la promenade de leurs -couleurs dans des éclairs, la fuite, l'effacement instantané -des petites lignes fines et sèches qui se dessinent -en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde -les vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe -au bois râpeux de leur auge; le zèbre, avec son élégance -d'un âne de Phidias, ses formes pleines, pures et souples, -ses impatiences de ruade par tout le corps; les -bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide, -laissant tomber de leur masse le sombre d'un rocher, -laissant emporter à l'air des rouleaux de leur toison -brûlée. Des biches de l'Algérie, à la démarche lente, -élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se -dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en -levant leurs bois comme la majesté d'une couronne. Il -va à ces grands bœufs de Hongrie, aux cornes gigantesques, -qui semblent la paix dans la force et dans la -candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge -au bout de son cou de serpent, et dont l'œil nostalgique -a l'air de chercher devant lui la liberté, l'horizon, l'infini, -le désert. Et sur du gazon, il suit les tortues couleur -de bronze, allant, en ramant des pattes, à travers -des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur -marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil.</p> - -<p>Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle -et translucide, sur le décor mouillé des acacias, -des peupliers, des saules, les cigognes tout à coup rompant -leurs poses et leur immobilité empaillée, les cigognes -prennent des essors boiteux; et courant, trébuchant, -butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts -ridicules et de grotesques velléités de vol, elles illuminent -tout ce coin de jardin des couleurs vives qu'elles -y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes agitées, du -rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes, -voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y -attarde comme à une mare du paradis: rien que des -frissonnements, des frémissements, des ondulations, des -ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de l'oiseau, -la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les -ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements -en boule, les hérissements, les rengorgements -qui soulèvent la ouate floche de tous ces petits corps -avec le souffle d'une brise; et cela, dans du soleil et -dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui -nagent et des brillants de plume qui se noient, avec des -reflets qui voguent et des éclaboussements de poussière -humide qui semblent briser, tout autour de l'oiseau, en -gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine -joie est là , la joie gracieuse des animaux qui échappent -à la terre et ne se traînent pas sur le sol, la joie sans -fatigue de toutes ces existences flottantes, balancées, portées -sans fatigue par un soupir de l'air ou par une ride -du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage, bercées -dans de la transparence et de la limpidité, voyageant -dans du ciel qui les mouille.</p> - -<p>Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, -qui dort à fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à -une île de granit à demi submergée, et qui, de temps en -temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant son -œil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en -serpe, le rose énorme d'une immense fleur de monde -inconnu. Le pain de seigle qu'Anatole a l'habitude de -grignoter en marchant dans le jardin, fait venir tout de -suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec des -éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un -<i>pounka</i>: Anatole flatte de la main la bête vénérable, -aux cils de momie, et il caresse presque pieusement -cette peau de pierre qui a la couleur et le grain d'un -bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un -siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se -pressant et se nouant par la trompe, se poussent front -contre front, et jouent à se faire reculer avec des malices -d'enfants de géants qui luttent et de grosses douceurs de -frères qui s'amusent.</p> - -<p>Le soleil, en montant, resserre à chaque minute -l'ombre de tout, et mordant le coin de cage, l'angle de -nuit où sont réfugiés les nocturnes perchés, il allume -un feu d'ambre dans l'œil du Jean-le-Blanc. L'éblouissement -qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au -milieu des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets -éclatent. Les aras rouges font reluire sur leur -rouge l'écarlate d'un piment; les plumages des aras blancs -étincellent de la blancheur de stalactites de cire vierge et -de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit -toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un -feu d'artifice de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la -grue couronnée tremble dans l'herbe comme un bouquet -d'épis d'or.</p> - -<p>Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de -marronniers, la lumière jette de distance en distance des -palets de jour; et sur les troncs ensoleillés, la découpure -digitée des feuilles dessine en tremblant des fleurs de lis -d'ombre.</p> - -<p>Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la -respiration de l'air fait courir en passant comme des soulèvements -d'ailes qui s'envolent et des battements de -langues qui boivent, Anatole a devant lui la ménagerie -enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la ménagerie -où le roux des lions marche dans la flamme de -l'heure, où le tigre qui passe et repasse semble emporter -chaque fois sur les raies de sa robe les raies de ses barreaux, -où de jeunes panthères, couchées sur le dos, s'étirent -mollement avec des voluptés renversées de bacchantes. -Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux -attirés par le pain qu'on donne aux animaux et les miettes -des grosses bêtes. A l'étourdissant concert des moineaux -gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le chant de -fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle -infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement -sourd d'un grand bœuf, le rugissement d'un lion, le bramement -guttural d'un cerf, le barrit strident d'un -éléphant, le cor d'airain de l'hippopotame,—bâillements -de féroces ennuyés, soupirs de bêtes sauvages, fauves -haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime -à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion, -le tressaillement d'instruments de bronze et de -notes de tonnerre. Puis cela tombe, et bientôt s'éteint -dans le cri d'un petit animal, ainsi qu'un grand souffle -qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une flûte -de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à -goutte le filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours -blanc.</p> - -<p>En errant, ses regards rencontrent dans des trouées -de verdure des têtes aux yeux mourants, à la langue -rose qui passe sur des babines luisantes, des bouches -flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se cherchant, -dans un baiser qui mord, à travers les grillages! -Il y a dans l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias -en fleur qui couvrent des allées de leur effeuillement; -il y a des arômes fumants, des émanations musquées -et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums -des roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs -buissons l'entrée du jardin…</p> - -<p>Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il -s'oublie, il se perd à voir, à écouter, à aspirer. Ce qui -est autour de lui le pénètre par tous les pores, et la Nature -l'embrassant par tous les sens, il se laisse couler -en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse -lui vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses -antiques qui replantaient l'homme dans la Terre, -en lui faisant pousser des branches aux jambes. Il glisse -dans l'être des êtres qui sont là . Il lui semble qu'il est -un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît, -dans tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, -ce qui chante, chante en lui. Il croit sentir passer dans -ses entrailles l'allégresse de la vie des bêtes; et une espèce -de grand bonheur animal le remplit d'une de ces -béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la -créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant -de la création.</p> - -<p>Et parfois, dans ce jour du commencement de la -journée, dans ces heures légères, dans cette lumière -qui boit la rosée, dans cette fraîcheur innocente du matin, -dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la -terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans -ce bleu du ciel naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans -la tendresse verte de mai, dans la solitude des allées -sans public, au milieu de ces cabanes de bois qui font -songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu -de cet univers d'animaux familiers et confiants comme -sur une terre divine encore, l'ancien Bohême revit des -joies d'Éden, et il s'élève en lui, presque célestement, -comme un peu de la félicité du premier homme en face -de la Nature vierge.</p> - -<p class="date">Décembre 1864.—Août 1866.</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - - -<p class="c gap xsmall">Paris.—<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.—1215</p> - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63179 ***</div> -</body> -</html> diff --git a/old/63179-h/images/cover.jpg b/old/63179-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index fe732e5..0000000 --- a/old/63179-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/63179-8.txt b/old/old/63179-8.txt deleted file mode 100644 index 2d05a36..0000000 --- a/old/old/63179-8.txt +++ /dev/null @@ -1,15895 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by -Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Manette Salomon - -Author: Edmond de Goncourt - Jules de Goncourt - -Release Date: September 11, 2020 [EBook #63179] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANETTE SALOMON *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries.) - - - - - - - - - ROMANS - DE - EDMOND ET JULES DE GONCOURT - - MANETTE - SALOMON - - NOUVELLE ÉDITION - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1902 - - Tous droits réservés - - - - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - -OEUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT - -GONCOURT (Edmond de) - - La fille Élisa, 38e mille 1 vol. - Les frères Zemganno, 8e mille 1 vol. - La Faustin, 19e mille 1 vol. - Chérie, 18e mille 1 vol. - La Maison d'un artiste au XIXe siècle 2 vol. - Les actrices du XVIIIe siècle: Mme Saint-Huberty 1 vol. - -- Mlle Clairon (3e mille) 1 vol. - -- La Guimard 1 vol. - Les Peintres japonais: Outamaro.--Le Peintre des Maisons - vertes, 4e mille 1 vol. - --Hokousaï (peintre), (2e mille) 1 vol. - -GONCOURT (Jules de) - - Lettres, précédées d'une préface de H. Céard (3e mille) 1 vol. - -GONCOURT (Edmond et Jules de) - - En 18** 1 vol. - Germinie Lacerteux 1 vol. - Madame Gervaisais 1 vol. - Renée Mauperin 1 vol. - Manette Salomon 1 vol. - Charles Demailly 1 vol. - Soeur Philomène 1 vol. - Quelques créatures de ce temps 1 vol. - Pages retrouvées, avec une préface de G. Geffroy (3e mille) 1 vol. - Idées et sensations 1 vol. - Préfaces et manifestes littéraires (3e mille) 1 vol. - Théâtre (Henriette Maréchal.--La Patrie en danger) 1 vol. - Portraits intimes du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'après - les lettres autographes et les documents inédits 1 vol. - La Femme au XVIIIe siècle 1 vol. - La duchesse de Châteauroux et ses soeurs 1 vol. - Madame de Pompadour, nouvelle édition, revue et augmentée - de lettres et documents inédits 1 vol. - La Du Barry 1 vol. - Histoire de Marie-Antoinette 1 vol. - Sophie Arnould (Les actrices au XVIIIe siècle) 1 vol. - Histoire de la Société française pendant la Révolution 1 vol. - Histoire de la Société française pendant le Directoire 1 vol. - L'Art du XVIIIe siècle. - 1re série (Watteau.--Chardin.--Boucher.--Latour) 1 vol. - 2e série (Greuze.--Les Saint-Aubin.--Gravelot.--Cochin) 1 vol. - 3e série (Eisen.--Moreau-Debucourt.--Fragonard.--Prudhon) 1 vol. - Gavarni. L'Homme et l'OEuvre 1 vol. - Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire (9e mille) 9 vol. - - -Paris.--L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215. - - - - -MANETTE SALOMON - - - - -I - - -On était au commencement de novembre. La dernière sérénité de l'automne, -le rayonnement blanc et diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et -de neige, flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver. - -Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait au labyrinthe, un -monde particulier, mêlé, cosmopolite, composé de toutes les sortes de -gens de Paris, de la province et de l'étranger, que rassemble ce -rendez-vous populaire. - -C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises à voiles -bruns, à lunettes bleues. - -Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil. - -Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un voisin du jardin, de -quelque rue d'à côté, les pieds dans des pantoufles. - -Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, ses deux haches en -sautoir surmontées d'une grenade;--un prince jaune, tout frais habillé -de Dusautoy, accompagné d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à -dolman d'Albanais;--un apprenti maçon, un petit gâcheur débarqué du -Limousin, portant le feutre mou et la chemise bise. - -Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en casquette, avec un -livre et un cahier de notes sous le bras. Et presque à côté de lui, sur -la même ligne, un ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade -au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois fleurs -d'immortelle à la boutonnière. - -Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir devant lui un bel -enfant, en robe russe de velours bleu, à boutons d'argent, à manches de -toile blanche, au cou duquel battait un collier d'ambre. - -Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait voir sur sa figure la -joie promise du dîner du soir en cabinet, sur le quai, à la _Tour -d'argent_. - -Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait et traînait par la -main un petit négrillon, embarrassé dans sa culotte, et qui semblait -tout triste d'avoir vu des singes en cage. - -Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce à travers la -verdure des arbres verts, entre le bois froid d'ombre humide, aux troncs -végétants de moisissure, à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre -foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait, sans le -regarder, aux miss, dans le Guide; et la colonne, un moment arrêtée, -reprenait sa marche, gravissant le chemin ardu du labyrinthe d'où -roulaient des cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux, et -des descentes folles de petites filles faisant sauter à leur dos des -cornets à bouquin peints en bleu. - -Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique d'ouvrages en -perles sur le chemin, se frôlant et par moments s'appuyant à la rampe de -fer contre la charmille d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant, -des micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois pétrifiés -qui portent le belvédère, clignant des yeux pour lire le vers latin qui -tourne autour de son bandeau de bronze: - - Horas non numero nisi serenas. - -Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à jour. - -Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout. - -Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un peu le rideau des -pins, des morceaux de la grande ville s'étendaient à perte de vue. -Devant eux, c'étaient d'abord des toits pressés, aux tuiles brunes, -faisant des masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se -détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges teintes -étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient dans du -noir-roux en allant vers le quai. Sur le quai, les carrés de maisons -blanches, avec les petites raies noires de leurs milliers de fenêtres, -formaient et développaient comme un front de caserne d'une blancheur -effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin en loin, dans le -rouillé de la pierre, une construction plus vieille. Au delà de cette -ligne nette et claire, on ne voyait plus qu'une espèce de chaos perdu -dans une nuit d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits -d'où des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille une -mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées par l'obscurité grise -de l'éloignement, brouillées dans le fond du jour baissant; un -fourmillement de demeures, un gâchis de lignes et d'architectures, un -amas de pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une carrière, -sur lequel dominaient et planaient le chevet et le dôme d'une église, -dont la nuageuse solidité ressemblait à une vapeur condensée. Plus loin, -à la dernière ligne de l'horizon, une colline, où l'oeil devinait une -sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement les étages d'une -falaise dans un brouillard de mer. Là-dessus pesait un grand nuage, -amassé sur tout le bout de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un -violet sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration de -fournaise de la grande ville et la vaste bataille de la vie de millions -d'hommes semblaient mettre comme des poussières de combat et des fumées -d'incendie. Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës sur une -clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu de vert pâle. Puis revenait -un ciel dépoli et couleur d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages -gris. - -En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or sur une colonne, -entre la tête d'un arbre vert se colorant dans ce ciel d'hiver d'une -chaleur olive, et les plus hautes branches du cèdre, planes, étalées, -gazonnées, sur lesquels les oiseaux marchaient en sautillant comme sur -une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés, sous -lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie, presque carminée, la -grande allée du jardin, plus haut que les immenses toits de tuile -verdâtres de la Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc, -l'oeil embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière et la -masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan d'ombre ressemblant à un -lavi, d'encre de Chine sur un dessous de sanguine, une zone de tons -ardents et bitumineux, brûlés de ces roussissures de gelée et de ces -chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle des Anglais; -puis, dans la finesse infinie d'une teinte dégradée, il se levait un -rayon blanchâtre, une vapeur laiteuse et nacrée, trouée du clair des -bâtisses neuves, et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en -s'opalisant, une fin de capitale, des extrémités de faubourgs, des bouts -de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait sous cette lueur -suspendue qui faisait devenir noires, en les touchant, les fumées -blanches dans l'ombre. Tout au loin, l'Observatoire apparaissait, -vaguement noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique d'un -coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de droite, se dressait la -borne de l'horizon, le pâté du Panthéon, presque transparent dans le -ciel, et comme lavé d'un bleu limpide. - -Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là-haut de tous côtés; les -enfants étaient montés, pour mieux voir, sur le banc de bronze, quand -quatre jeunes gens entrèrent dans le belvédère. - ---Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,--fit l'un en s'approchant -de la lunette d'approche fixée par une ficelle à la balustrade. Il -chercha le point, braqua la lunette:--Ça y est! attention!--se retourna -vers le groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des -Anglaises:--Milady, voilà! confiez-moi votre oeil... Je n'en abuserai -pas! Approchez, mesdames et messieurs! Je vais vous faire voir ce que -vous allez voir! et un peu mieux que ce préposé aux horizons du Jardin -des Plantes qui a deux colonnes torses en guise de jambes... Silence! et -je commence!... - -L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur, avait mis l'oeil à -la lorgnette. - ---Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon les moyens des -personnes!... _Spoken here! Time is money! Rule Britannia! All right!_ -Je vous dis ça, parce qu'il est toujours doux de retrouver sa langue -dans la bouche d'un étranger... Paris! messieurs les Anglais, voilà -Paris! C'est ça!... c'est tout ça... une crâne ville!... j'en suis, et -je m'en flatte! Une ville qui fait du bruit, de la boue, du chiffon, de -la fumée, de la gloire... et de tout! du marbre en carton-papier, des -grains de café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière avec -de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité en pain d'épice, des -idées pour la province, et des femmes pour l'exportation! Une ville qui -remplit le monde... et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des -dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre, et des -professeurs de thibétain en liberté! La capitale du Chic, quoi! -Saluez!... Et maintenant ne bougeons plus! Ça? milady, c'est le cèdre, -le vrai du Liban, rapporté d'un choeur d'Athalie, par M. de Jussieu, -dans son chapeau!... Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, mes -gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint Louis rendait la -justice, pour en faire les bancs de la cour de Cassation... Le château a -été démoli, mais on l'a reconstruit en liége sous Charles X: c'est -parfaitement imité, comme vous voyez... On y voit les mânes de Mirabeau, -tous les jours de midi à deux heures, avec des protections et un -passe-port... Le Père-Lachaise! le faubourg Saint-Germain des morts: -c'est plein d'hôtels... Regardez à droite, à gauche... Vous avez devant -vous le monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de M. -Guizot... La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les prisonniers de la -Bastille pour en faire une surprise à leur gouverneur... On avait -d'abord mis dessus le portrait de Louis-Philippe, Henri IV avec un -parapluie; on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui -s'envole; c'est d'après nature... On a dit qu'on la muselait dans les -chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses: j'ai demandé au gardien, ce -n'est pas vrai... Regardez bien, mylady, il y a un militaire auprès de -la Liberté: c'est toujours comme ça en France... Ça? c'est rien, c'est -une église... Les buttes Chaumont... Distinguez le monde... On -reconnaîtrait ses enfants naturels!... Maintenant, mylady, je vais vous -la placer à Montmartre... La tour du télégraphe... Montmartre, _mons -martyrum_... d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle -est remplie de peintres qui s'exposent volontairement aux bêtes chaque -année, à l'époque de l'Exposition... Là-dessous, les toits rouges? ce -sont les Catacombes pour la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela, -mademoiselle!... Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement la -Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave l'Hôtel-Dieu, la Préfecture -de Police, et l'Institut!... On dit que dans le temps il baignait la -Tour de Nesle... Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement! -Voilà Sainte Geneviève... A côté, la tour Clovis... c'est fréquenté par -des revenants qui y jouent du cor de chasse chaque fois qu'il meurt un -professeur de Droit comparé... Ici, c'est le Panthéon... le Panthéon, -milady, bâti par Soufflot, pâtissier... C'est, de l'aveu de tous ceux -qui le voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde... Il y -avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans les cheveux de Marat -quand on l'y a enterré... L'arbre des Sourds-et-Muets... un arbre qui a -grandi dans le silence... le plus élevé de Paris... On dit que quand il -fait beau, on voit de tout en haut la solution de la question -d'Orient... Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères qui -ait le droit d'y monter!... Ce monument égyptien? Sainte-Pélagie, -milady... une maison de campagne, élevée par les créanciers en faveur de -leurs débiteurs... Le bâtiment n'a rien de remarquable que le cachot où -M. de Jouy, surnommé «l'Homme au masque de coton», apprivoisait des -hexamètres avec un flageolet... Il y a encore un mur teint de sa -prose!... La Pitié... un omnibus pour les pékins malades, avec -correspondance pour le Montparnasse, sans augmentation de prix, les -dimanches et fêtes... Le Val-de-Grâce, pour MM. les militaires... -Examinez le dôme, c'est d'un nommé Mansard, qui prenait des casques dans -les tableaux de Lebrun pour en coiffer ses monuments... Dans la cour, il -y a une statue élevée par Louis XIV au baron Larrey... L'Observatoire... -Vous voyez, c'est une lanterne magique... il y a des Savoyards attachés -à l'établissement pour vous montrer le Soleil et la Lune... C'est là -qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette... en long... Et -ça... la Salpêtrière, milady, où l'on enferme les femmes plus folles que -les autres! Voilà!... Et maintenant, à la générosité de la -société!--lança le démonstrateur de Paris. - -Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci à tout ce qui -tombait au fond de sa vieille coiffe, aux gros sous comme aux pièces -blanches, salua et se sauva à toutes jambes, suivi de ses trois -compagnons qui étouffaient de rire en disant:--Cet animal d'Anatole! - -Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire, assis sur le -banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce qu'il y avait dans son -chapeau sur les genoux du prêtre, lui jeta:--Monsieur le curé, pour vos -pauvres! - -Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore dans le creux -de sa pauvre soutane, que le donneur était déjà loin. - - - - -II - - -A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes gens s'arrêtèrent. - ---Où dine-t-on?--dit Anatole. - ---Où tu voudras,--répondirent en choeur les trois voix. - ---Qu'est-ce qui _en_ a?--reprit Anatole. - ---Moi, je n'ai pas grand'chose,--dit l'un. - ---Moi, rien,--dit l'autre. - ---Alors ce sera Coriolis...--fit Anatole en s'adressant au plus grand, -dont la mise élégante contrastait avec le débraillé des autres. - ---Ah! mon cher, c'est bête... mais j'ai déjà mangé mon mois... je suis à -sec... Il me reste à peine de quoi donner à la portière de Boissard pour -la cotisation du punch... - ---Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet argent à ce -curé!--dit à Anatole un garçon aux longs cheveux. - ---Garnotelle, mon ami,--répondit Anatole,--vous avez de l'élévation dans -le dessin... mais pas dans l'âme!... Messieurs, je vous offre à dîner -chez Gourganson... J'ai l'_oeil_... Par exemple, Coriolis, il ne faut -pas t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais truffés comme à -ta société du vendredi... - -Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien: - ---Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez l'honneur... - -On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol étaient en avant, -Coriolis dit à Anatole, en lui désignant le dos de Chassagnol: - ---Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là, hein? qui a l'air d'un vieux -foetus... - ---Connais pas... mais pas du tout... Je l'ai vu une fois avec des élèves -de Gleyre, une autre fois avec des élèves de Rude... Il dit des choses -sur l'art, au dessert, il m'a semblé... Très-collant... Il s'est -accroché à nous depuis deux ou trois jours... Il va où nous mangeons... -Très-fort pour reconduire, par exemple... Il vous lâche à votre porte à -des heures indues... Peut-être qu'il demeure quelque part, je ne sais -pas où... Voilà! - -Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent par une -petite allée dans une arrière-salle de crêmerie. Dans un coin, un gros -gaillard noir et barbu, coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une -petite table. - ---Ah! l'homme aux bouillons...--fit Anatole en l'apercevant. - ---Ceci, monsieur,--dit-il à Chassagnol,--vous représente... le dernier -des amoureux!... un homme dans la force de l'âge, qui a poussé la -timidité, l'intelligence, le dévouement et le manque d'argent jusqu'à -fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé... ce qui lui -permet de considérer une masse de fois dans la journée l'objet de son -culte, mademoiselle ici présente... - -Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson qui entrait, -apportant des serviettes. - ---Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie, toi! Laisse -donc, je connais les femmes... j'avance joliment tes affaires, va, -farceur!--et il donna un amical renfoncement au jeune homme barbu qui -voulut parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit. - -Le crêmier apparut sur le seuil: - ---Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!--cria Anatole,--votre vin le -plus extraordinaire... à 12 sous!... et des bifteacks... des vrais!... -pour monsieur...--il indiqua Coriolis--qui est le fils naturel de -Chevet... Allez! - - * * * * * - ---Dis donc, Coriolis,--fit Garnotelle,--ta dernière académie... j'ai -trouvé ça bien... mais très-bien... - ---Vrai?... vois-tu, je cherche... mais la nature!... faire de la lumière -avec des couleurs... - ---Qui ne la font jamais...--jeta Chassagnol.--C'est bien simple, faites -l'expérience... Sur un miroir posé horizontalement, entre la lumière qui -le frappe et l'oeil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le -pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le verrez? D'un gris -intense, presque noir, au milieu de la clarté lumineuse... - -Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase, l'homme qui -l'avait dite. - ---Qu'est-ce que c'est que ça?--Anatole, en cherchant dans sa poche du -papier à cigarette, venait de retrouver une lettre.--Ah! l'invitation -des élèves de Chose... une soirée où l'on doit brûler toutes les -critiques du Salon dans la chaudière des sorcières de Macbeth... Il est -bon, le post-scriptum: «Chaque invité est tenu d'apporter une bougie...» - -Et coupant une conversation sur l'École allemande qui s'engageait entre -Chassagnol et Garnotelle:--Est-ce que vous allez nous embêter avec -Cornélius?... Les Allemands! la peinture allemande!... Mais on sait -comment ils peignent les Allemands... Quand ils ont fini leur tableau, -ils réunissent toute leur famille, leurs enfants, leurs petits -enfants... ils lèvent religieusement la serge verte qui recouvre -toujours leur toile... Tout le monde s'agenouille... Prière sur toute la -ligne... et alors ils posent le point visuel... C'est comme ça! C'est -vrai comme... l'histoire! - ---Es-tu bête!--dit Coriolis à Anatole.--Ah ça! dis donc, tes bifteacks, -pour des bifteacks soignés... - ---Oui, ils sont immangeables... Attendez... Donnez-moi-les tous...--et -il les réunit dans une assiette qu'il cacha sous la table. Puis, -profitant d'une sortie de la fille de Gourganson, il disparut par une -petite porte vitrée au fond de la salle. - ---Ça y est,--dit-il en revenant au bout d'un instant.--Ah! tu ne connais -pas la tradition de la maison... Ici, quand les bifteacks ne sont pas -tendres, on va les fourrer dans le lit de Gourganson... C'est sa -punition... Après ça, c'est peut-être aussi sa santé... J'ai connu un -Russe qui en avait toujours un... cru... dans le dos. - ---Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?--demanda Garnotelle à -Coriolis. - ---Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord, Boissard est très-bon -garçon... Beaucoup de gens connus et amusants... Théophile Gautier... la -bande de Meissonier... On fait de la musique dans un salon... dans -l'autre, on cause peinture, littérature... de tout... Et une antichambre -avec des statues... grand genre et pas cher... Un dîner tous les mois... -nous avons déboursé chacun six francs pour un couvert en Ruolz... Ça se -termine généralement par un punch... Nous avons Monnier qui est superbe! -Il a eu la dernière fois une charge belge, les _prenkirs_... -étourdissante!... Et puis Feuchères, qui fait des imitations de soldat, -des histoires de Bridet à se tordre... Un monde bon enfant et pas trop -canaille... On bavarde, on rit, on se monte... Tout le monde dit des -mots drôles... L'autre jour, en sortant, je reconduisais Magimel le -lithographe... Il me dit: «Ah! comme j'ai vieilli!... Autrefois, les -rues étaient trop étroites... je battais les deux murs. Maintenant c'est -à peine si j'accroche un volet!...» - ---Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va chez Boissard, -excusez!--fit Anatole.--Mais tu t'es trompé d'atelier, mon vieux... tu -aurais dû entrer chez Ingres... Vous savez, ils sont bons, les Ingres! -ils se demandent de leurs nouvelles! Plus que ça de genre! - -Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte et nerveuse la -tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace de la lui coucher dans son -assiette. - ---Qui est-ce qui a vu le _Premier baiser de Chloé_, de Brinchard, qui -est exposé chez Durand Ruel?--demanda Garnotelle. - ---Moi... C'est d'un réussi...--dit Anatole...--Ça ma rappelé le baiser -d'Houdon... - ---Oh! un baiser!...--lança Chassagnol.--Ça, un baiser! cette machine en -bois! Un baiser, ça? Un baiser de ces poupées antiques qu'on voit dans -une armoire au Vatican, je ne dis pas... Mais un baiser vivant, cela? -Jamais! non, jamais! Rien de frémissant... rien qui montre ce courant -électrique sur les grands et les petits foyers sensibles... rien qui -annonce la répercussion de l'embrassement dans tout l'être... Non, il -faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce -que c'est que les lèvres... Mais les lèvres, c'est revêtu d'une cuticule -si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses -n'étaient pas recouvertes, mais seulement gazées, _gazées_, c'est son -mot, par cet épiderme... Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de -sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la -cinquième paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs -profonds et superficiels de la tête... Ils s'unissent, de proche en -proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf -intercostal ou le _grand sympathique_, le grand charrieur des émotions -humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme... le _grand -sympathique_ qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitième -paire, qui embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au -coeur, qui touche au coeur!... - ---Neuf heures et demie... Je me sauve,--dit Coriolis. - ---Je m'en vais avec toi,--fit Anatole; et, sur la porte, son geste -appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!... - -Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le -prenant par un bouton de sa redingote, et il continua à lui exposer la -circulation de la sensation du baiser d'une extrémité à l'autre du corps -humain. - - - - -III - - -En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient dans l'art, -vers l'année 1840, le grand mouvement révolutionnaire du Romantisme -qu'avaient vu se lever les dernières années de la Restauration, -finissait dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût cru voir -tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, le souffle d'avenir qui -avait remué l'art. De hautes espérances avaient sombré avec le peintre -de la _Naissance d'Henri IV_, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant -début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de promesses, -annonçant le dégagement futur d'une personnalité, allaient, comme -Chassériau, de l'ombre d'un maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous -les chefs d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un -éclectisme bâtard et un style inquiet. - -Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur jour -d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour devenir les -ouvriers de ce grand musée de Versailles, si fatal à la peinture par -l'officiel de ses sujets et de ses commandes, la hâte exigée de -l'exécution, tous ces travaux à la toise et à la tâche, qui devaient -faire de la Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la -pacotille. - -En dehors de ces causes extérieures, les faillites d'avenir, les -désertions, les séductions par les commandes et l'argent du budget, en -dehors même de l'action, appuyée par la grande critique, des oeuvres et -des hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour -l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures, -spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux fréquentations des -artistes de 1830. Il était arrivé peu à à peu que le Romantisme, cette -révolution de la peinture, bornée presque à ses débuts à un -affranchissement de palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une -intime mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le -faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire, un -abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement d'une atmosphère de -lyrisme. - -De là, de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il était sorti des -peintres de cerveau, des peintres poëtes. Quelques-uns ne concevaient un -tableau que dans le cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, -d'instinct germain, séduits par les _lieds_ d'outre-Rhin, se perdaient -dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil des mythologies dans la -mélancolie du fantastique, cherchaient les Muses au Walpurgis. Un homme -d'un talent distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit -groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses créées par -les poëmes. Il modelait les anges de l'imagination humaine. Les larmes -des chefs-d'oeuvre, le souffle de Goethe, la prière de saint Augustin, -le Cantique des souffrances morales, le chant de la Passion de la -chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, avec la -matérialité du dessin et des couleurs. Le _sentimentalisme_, c'était par -là que le larmoyeur des tendresses de la femme essayait de rajeunir, de -renouveler et de passionner le spiritualisme de l'art. - -La désastreuse influence de la littérature sur la peinture se retrouvait -à l'autre bout du monde artiste, dans un autre homme, un peintre de -prose, Paul Delaroche, l'habile arrangeur théâtral, le très-adroit -metteur en scène des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter -Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le trompe-l'oeil -d'une couleur locale à laquelle manquaient la vie, le mouvement, la -résurrection de l'émotion. - -De tels hommes, malgré la mode du moment et la gloire viagère du succès, -n'étaient, au fond, que des personnalités stériles. Ils pouvaient monter -un atelier, faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le -principe d'infécondité de leurs oeuvres, les condamnaient à ne pas créer -d'école. Leur action, restreinte fatalement à un petit cercle de -disciples, ne devait jamais s'élever à cette large influence des maîtres -qui décident les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une -génération, font lever le lendemain de l'art des talents d'une jeunesse. - -Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres créés ou renouvelés -par le mouvement romantique, le paysage se débattait, encore à demi -méconnu, presque suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés -du public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui -ne pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors -l'autorité, la considération, la place dans l'art qu'il devait finir par -conquérir à coups de chefs-d'oeuvre. Et ce genre, réputé inférieur et -bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les défiances du -présent, n'avait guère de tentation pour le jeune talent indécis dans sa -voie et cherchant sa carrière. L'orientalisme, né avec Decamps et -Marilhat, paraissait épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer -Géricault dans la peinture française semblait mort. On ne voyait nulle -tentative, nul effort, nulle audace qui tentât la vérité, s'attaquât à -la vie moderne, révélât aux jeunes ambitions en marche ce grand côté -dédaigné de l'art: la contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son -premier tableau, l'_Enfant prodigue_. Et depuis quelques années, il n'y -avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents nouveaux: un petit -peintre de génie naturel, de tempérament et de caprice, jouant avec les -féeries du soleil, doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il, -pour retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz avait apporté, -à l'art de 1830 à 1840, sa franche et éblouissante originalité. Mais sa -peinture était une peinture indifférente. Elle ne cherchait et ne -donnait rien que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une fleur. -Elle ne parlait à la passion de personne. Toute âme lui manquait pour -toucher et retenir à elle autre chose que les yeux. - -Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la grande peinture -par cette lassitude ou ce mépris des autres genres, la génération qui se -levait, l'armée des jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture -historique ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités -supérieures et dominantes, aux deux tempéraments extrêmes et absolus qui -commandaient dans l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci -demandaient l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, à son dernier -héros, au maître passionnant et aventureux, marchant dans le feu des -contestations et des colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839, -_Cléopâtre_, _Hamlet_ et les _Fossoyeurs_; en 1840, la _Justice de -Trajan_; en 1841, l'_Entrée des Croisés à Constantinople_, un -_Naufrage_, une _Noce juive_. Mais ce n'était qu'une minorité, cette -petite troupe de révolutionnaires qui s'attachaient et se vouaient à -Delacroix, attirés par la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le -Beau expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant la -religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la route de Rome, -fêtaient rue Montorgueil le retour de M. Ingres comme le retour du -sauveur du Beau de Raphaël. Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute -la jeune peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux hommes dont -les deux noms étaient les deux cris de guerre de l'art:--Ingres et -Delacroix. - - - - -IV - - -Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve sans fortune, qui -avait eu l'intelligence de se faire une position dans une spécialité de -la mode presque créée par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute -confection, elle avait eu l'imagination de ces nouveautés bizarres qui -charmèrent le goût de la Restauration et des premières années du règne -de Louis-Philippe: les ridicules à pendants d'acier, les manchons en -velours noir avec broderie en soie jaune représentant des kiosques, les -boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et recouverts de tulle -noir. Au milieu de cela, elle avait eu aussi l'invention des toilettes -de féerie: c'était elle qui avait introduit la _lame_ dans les robes de -bal, édité les premières robes à _étincelles_, étonné les bals citoyens -des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient des -élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de trouveuse d'idées et de -dessins, elle gagnait de huit à dix mille francs par an. - -Elle mit Anatole au collége Henri IV - -Au collége, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le -professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrêts pour -cela, lui prédit la potence,--une prédiction qui commença à mettre -autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands -criminels et les caractères extraordinaires. Puis, plus tard, en le -voyant exécuter à la plume, trait pour trait, taille pour taille, les -bois de Tony Johannot du _Paul et Virginie_ publié par Curmer, ses -camarades prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés sur son -épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de -l'attention religieuse des enfants devant ce mystère de l'art: le -miracle du trompe-oeil. Autour de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui, -il sera peintre!» Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié -fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné à une -carrière de génie. - -Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la menace de ses -professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du -collége qui dicte un peu l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une -certaine facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses -mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans -l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau -d'art ou d'une scène de nature. Au fond, Anatole était bien moins appelé -par l'art qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait -l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collége et les -appétits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons de la -Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misère, le débarras -du lien et de la règle, la liberté, l'indiscipline, le débraillé de la -vie, le hasard, l'aventure, l'imprévu de tous les jours, l'échappée de -la maison rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de -l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de -volupté du modèle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit -de se déguiser toute l'année, une sorte de carnaval éternel; voilà les -images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrière -rigoureuse et sévère de l'art. - -Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là, la mère d'Anatole -avait pour son fils un idéal d'avenir: l'École polytechnique. Le soir, -en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiffé d'un tricorne, -l'habit serré aux hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la -Révolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer -dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole -lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle -un officier qui déchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr -s'écroula. - -De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut à chaque sortie -à batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour -être le dernier en mathématiques, la mère, faible comme une veuve qui -n'a qu'un fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour -préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrière -qui la faisait trembler d'avance par ses périls de toutes sortes, elle -demanda à un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui -indiquer un atelier où les moeurs de son fils seraient respectées. - -A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune homme chez un élève -de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui -consentait à recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait. - -Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron était un atelier de -femmes, mais d'âge si vénérable, sans aucune exception, qu'Anatole put y -faire son entrée sans intimider personne. Il se trouva même, à la fin du -troisième jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se -sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara péremptoirement le -soir à sa mère qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension -de Parques. - -Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue -d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il montait d'abord chez un élève -nommé Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y -restait six mois à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le -grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle vivant. - -Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier depuis deux -ou trois ans. - - - - -V - - -L'atelier de Langibout était un immense atelier peint en vert olive. Sur -le mur d'un des côtés, sous le jour de la baie ouverte en face, se -dressait la table à modèle, avec la barre de fer où s'attache la corde -pour la pose des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le -talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le bras qui -repose. - -Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une hauteur de sept à -huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modèles, des -portraits-charges la couvraient presque entièrement. Un faux-col sur un -pantalon représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet -caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national sortant d'une -guérite par une neige qui lui argentait le nez et les épaulettes, -moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur -était représenté dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la -devise au-dessous: _Semper viret_. Et çà et là, à travers les -caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: _Sarah Levy, la tête, -rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul_; et plus loin: _Armand -David, fifre sous Louis XVI, modèle de torse, fait la canne_. - -Sur une des parois latérales se levait le Discobole, moulage de Jacquet. - -Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les -sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines à terre, les peintres, -juchés sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table à -modèle. - -On voyait là: - -Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle Gourganson, -le pâtira, le souffre-douleur de l'atelier, un méridional naïf, un -_gobeur_ avalant tout, et qu'on avait décidé à promener son chapeau gris -la nuit, en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur -blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu -sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine à persuader qu'il -grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance -à son âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui était -sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de piété; - -Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux yeux clignotants, -aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la -tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des -mythologies plafonnantes; - -Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait _Moins-Cinq_, à cause de sa -réponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier à -l'atelier, et lui disaient:--Tiens, il est l'heure?--Non, messieurs, il -est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin, -excellent et doux garçon, n'entrant en colère que lorsque le modèle -avait oublié de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi -quelques secondes à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont -l'application, la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient respectés -avec une sorte de commisération par la blague de ses camarades; - -Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout s'arrêtait, -étonné et souriant d'un détail exagéré ou forcé dans une académie bien -dessinée:--«C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est -bien, mon ami, vous voyez comique...» Lestringant, qui devait obéir à sa -vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire pour mettre l'esprit de -Paris dans la caricature; - -Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effrontée, arrivant -la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modèles, -faisant le crâne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége -et de sa province dans des habits de première communion rallongés, et -tombant dans l'atelier, au milieu d'une séance de modèle de femme, il -était resté pétrifié devant «la madame» toute nue, ses yeux de petit -garçon démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de -stupéfaction son carton par terre, au milieu du rire homérique des -élèves; - -Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir vingt francs, -donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on lui fît la conduite jusqu'à -la barrière Fontainebleau: de là, il s'en allait d'une trotte aux -Pyrénées, frappant à la porte du premier curé qu'il trouvait le premier -soir, lui faisant une tête de vierge ou une petite restauration, -emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de recommandations -en recommandations, de curé en curé, gagnant la frontière d'Espagne, -d'où il revenait à Paris par les mêmes étapes; - -Garbuliez, un Suisse, fils d'un _cabinotier_ de Genève; qui avait -rapporté de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la -charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc; - -Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par l'atelier, à cause de -ses interminables jambes, éternellement enfermées dans un pantalon noir, -et si justement comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers -donnent pour un sou; - -Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas avec les cheveux -frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs avec un sourire de -Méphistophélès; un garçon qui avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais -dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les -tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait l'orgueil du -développement de son corps; Massiquot, le massier des élèves; - -Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire entre le maître et -les élèves, l'homme de confiance du patron, qui reçoit la contribution -mensuelle, écrit aux modèles, surveille le mobilier, et fait payer les -tabourets et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de -Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans -l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les têtes bien -dessinées qu'il revendait à des pensionnats comme modèles; - -Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, grand -bredouilleur de français, qui brossait de temps en temps, entre deux -saoûleries de bière, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez; - -Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur -braque très-connu qui, de temps en temps croyait découvrir un Raphaël -dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les moeurs -avec une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait -recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! c'est un ange!...» - -Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait: -c'était le fils de ce Jacquillat qui avait donné des leçons de tour à M. -de Clarac et qui exécutait l'étoile à huit cercles; - -Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les crêmeries avec les -domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis à l'atelier; -mais ayant dans ses élégances des solutions de continuité et des -accrocs, et regardant l'heure à une montre dont le verre avait été -recollé avec de la cire à cacheter; - -Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'oeil bleu, au teint indien, -toujours serré dans un habit noir râpé; un liseur, un républicain, un -musicien, qui faisait de la peinture à idées; - -Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait -par cette tendance singulière et fatale qu'ont presque tous les artistes -à refléter dans leurs oeuvres l'infirmité marquante de leur personne. - -Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait de nom que ce -sobriquet; Système, peignant, à cloche-pied, la main gauche tenant la -palette, appuyée sur une tringle de fer; Système posant sur son bras, -dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et -l'approchant du modèle pour le comparer; Système qui partageait avec -Javelas le rôle de martyr de l'atelier. - -Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types du _cuveur_ et du -_rêveur_ dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais -était l'homme qui passait sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais -peindre; et c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte à -Anatole:--Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le -marbre...--Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre...--Non... je -n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait... Ça aurait été -toujours mou, veule... Il me fallait le marbre, absolument le -marbre...--Eh bien! laisse-moi le voir... Je t'assure, je n'en parlerai -pas...--Mon marbre? mon marbre? Il est là...--lui dit Romanet en se -touchant le front. - -Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures sérieuses et -grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers -aspirant à une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et -d'individus, promis à des avenirs si divers, à des fortunes si -contraires, destinés à finir aux quatre coins de la société et du monde, -là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les promesses d'un -atelier, dans un fauteuil à l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du -Nil, dans une gérance de photographie, ou dans une boutique de -chocolatier de passage! - - - - -VI - - -Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train de l'atelier, le -«branle-bas» des farces et des charges. - -Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on le ramenait au -collége, il prenait tout à coup sa course à toutes jambes, et se mettait -à crier de toutes les forces de sa voix de crapaud: «V'la la révolution -qui commence!» La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient sur -leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes bouleversées -apparaissaient, et dans le dos des vieilles gens qui se faisaient un -cornet de leur main pour entendre le tocsin de Saint-Merry, le frisson -du rentier passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut -dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus dessous par un -énorme coup de pied d'épicier philippiste de la rue Saint-Jacques. Au -collége, c'était les mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il -avait à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution de prix, -de commencer son discours par: «Jeunes athlètes qui allez entrer dans -l'arène...»--_Vive la reine!_ se mit à crier Anatole en se tournant vers -la reine Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour, -une acclamation trois fois répétée partit des bancs, et le malheureux -professeur fut obligé de remettre son éloquence dans sa poche. - -Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de drôlerie -n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens du grotesque l'avait mené -au génie de la parodie. Il caricaturait les gens avec un mot. Il -appliquait sur les figures une profession, un métier, un ridicule qui -leur restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait des -cinglements, des claquements de ripostes pareils à ces coups de fouet -avec lesquels les postillons enlèvent un attelage. Il jouait avec la -grammaire, le dictionnaire, la double entente des termes: la mémoire de -ses études lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux de -classiques, de remuer à travers ses bouffonneries de grands noms, des -vers dérangés, du sublime estropié; et sa verve était un pot-pourri, une -macédoine, un mélange de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus -folle et la plus cocasse. - -Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures des environs de -Paris, il faisait un personnage de province; il improvisait des récits -de petite ville, il racontait des intérieurs où il y a des oranges sur -des timbales, il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout -un monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann, au grand amusement -et dans le rire fou de ses compagnons de voyage. Il avait la vocation de -l'acteur et du mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une -mimique de méridional la succession et la vivacité des expressions, des -grimaces, dans un visage souple comme un masque chiffonné, se prêtant à -tout, et lui donnant l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce -tempérament de comique, à tous ces dons de nature, il joignait encore -une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation de tout ce qu'il -entendait, voyait au théâtre, et partout, depuis l'intonation de Numa -jusqu'au coup de jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha, -depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de _tortillons_ de -l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui cherche sa bourse en -omnibus. A lui tout seul, il jouait une scène, une pièce: c'était le -relai d'une diligence, le piétinement des garçons d'écurie, les -questions des voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu! du -postillon; ou bien une messe militaire, le _Dominus vobiscum_ chevrotant -du vieux prêtre, les répons criards de l'enfant de choeur, le ronflement -du serpent, les nazillements des chantres, le son voilé des tambours, la -toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait un grand air -d'opéra, un _ut_ de ténor. Il contrefaisait le réveil d'une basse-cour, -la fanfare fêlée du coq, les gloussements, les cacardements, les -roucoulements, tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient -s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait au Jardin des -Plantes à étudier les animaux, il rapportait leur voix, leur chant. -Quand il voulait, son larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir, -comme d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement si -vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré dessus au jugé. Pour les -bruits humains, il les possédait tous. Il imitait les accents, les -patois, les bruits de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux -chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte», le cri du -vendeur de _canards_ s'éteignant dans le lointain d'un faubourg, tous -les cris: il n'y avait que le cri de la conscience qu'il disait ne -pouvoir imiter. - -L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou dont il n'aurait -pu se passer. Au bout de ces grands silences de travail qui se font là, -après un long recueillement de tous ces jeunes gens pliés sur une étude, -quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va faire un _four_?» -Anatole lançait aussitôt quelque mot drôle, faisant courir le rire comme -une traînée de poudre, secouant la fatigue de tous, relevant toutes les -têtes de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la salle une -récréation d'un moment. - -Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance à exercer? -Anatole trouvait un tour de son invention, et le plus souvent, à la -prière de ses camarades et pour répondre à leur confiance, il -l'exécutait lui-même. Devait-on faire la réception d'un _nouveau_? Il -s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait en fantaisie, -en imagination de mise en scène. - -Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés d'un autre -temps, dans ces farces artistiques, l'attachement à l'échelle, -l'estrapade, la brutalité de ces exécutions qui parfois finissaient par -un membre brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers. A -peine si l'usage des férocités anciennes était encore conservé chez le -sculpteur David, dont les élèves promenaient, en ces années, par tout le -quartier, un nouveau lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur -l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu à peu -s'adoucissaient et se changeaient en innocentes épreuves de -franc-maçonnerie. Anatole les renouvela par le sérieux de la charge et -la comédie de la cruauté. - -Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par le faire déshabiller, -lui injuriait successivement tous les membres, lui reprochait ses -«abattis canaille», établissait, avec la voix de pituite de Quatremère -de Quincy, le peu de rapports existants entre une figure de Phidias et -cet «Apollon des chaudronniers». Puis, il le faisait chanter, en costume -de paradis, dans des poses d'un équilibre périlleux, des paroles -impossibles sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau était -enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les _supplices_. Soudain, il -changeait de voix, d'air, de visage: il avait des gestes d'ogre de -contes de fée, une intonation de roi de féerie qui donne des ordres pour -une exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie sinistre -l'animait: c'était Bobêche et Torquemada, l'Inquisition aux Funambules. -S'agissait-il de marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner -le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible quand avec les -fers, changés habilement dans sa main en chevilles de sculpteur peintes -en vermillon, il approchait; terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers, -derrière le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des planches, -pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable, lorsqu'il les -appliquait sur l'épaule du malheureux avec un _pschit!_ qui jouait -infernalement le cri de la peau grillée. On riait, et il faisait presque -peur.--Et puis, venaient des boniments, des discours de réception, des -morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le _Tintamarre_... Pour -chaque nouveau, il inventait un nouveau tour, des plaisanteries -inédites, un chef-d'oeuvre comme les sangsues, la farce des sangsues -qu'il montrait à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au creux -de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis ne plaisantait plus: -elle se figurait sentir piquer les sangsues, tant Anatole les avait bien -imitées avec des découpures d'oignon brûlé! - -A l'atelier, on l'appelait «la Blague». - - - - -VII - - -La Blague,--cette forme nouvelle de l'esprit français, née dans les -ateliers du passé, sortie de la parole imagée de l'artiste, de -l'indépendance de son caractère et de sa langue, de ce que mêle et -brouille en lui, pour la liberté des idées et la couleur des mots, une -nature de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là, montée -de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société; grandie dans la -ruine des religions, des politiques, des systèmes, et dans l'ébranlement -de la vieille société, dans l'indifférence des cervelles et des coeurs, -devenue le _Credo_ farce du scepticisme, la révolte parisienne de la -désillusion, la formule légère et gamine du blasphème, la grande forme -moderne, impie et charivarique, du doute universel et du pyrrhonisme -national; la Blague du XIXe siècle, cette grande démolisseuse, cette -grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, la tueuse de respect; la -Blague, avec son souffle canaille et sa risée salissante, jetée à tout -ce qui est honneur, amour, famille, le drapeau ou la religion du coeur -de l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire de chaque -jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la Courtille; la Blague, qui -met les gémonies à Pantin; la Blague, le _vis comica_ de nos décadences -et de nos cynismes, cette ironie où il y a du _rictus_ de Stellion et de -la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet, ce que le voyou -vole à Voltaire, ce qui va de _Candide_ à Jean Hiroux; la Blague, qui -est l'effrayant mot pour rire des révolutions; la Blague, qui allume le -lampion d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande en riant au -24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen, votre billet!» la -Blague, cette terrible marraine qui baptise tout ce qu'elle touche avec -des expressions qui font peur et qui font froid; la Blague, qui -assaisonne le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la Blague, -qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à une femme enceinte: -«Elle a un polichinelle dans le tiroir!» la Blague, où il y a le _nil -admirari_ qui est le sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé, -le sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la revanche des -petits contre les grands, pareille au trognon de pomme du titi dans la -fronde de David; la Blague, cette charge parlée et courante, cette -caricature volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; la -Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme et Robert Macaire; la -Blague, cette populaire philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme -avec lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le ciel, la -Providence, la fin du monde, en leur disant tout haut: «Zut!» la Blague, -cette railleuse effrontée du sérieux et du triste de la vie avec la -grimace et le geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme -qui a fait trouver un calembour à un Parisien sur le radeau de _la -Méduse_; la Blague, qui défie la mort; la Blague, qui la profane; la -Blague, qui fait mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant, -devant Charlet, son dernier soupir dans le _couic_ de Guignol; la -Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, presque diabolique, -d'enfants gâtés, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation; -ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la -sainteté, de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire qu'on -dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui, au Jardin des -Plantes, s'amusent à cracher sur la beauté des bêtes et la royauté des -lions;--la Blague, c'était bien le nom de ce garçon. - - - - -VIII - - -L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures en été, de huit -heures à une heure en hiver. Le mercredi, il y avait une prolongation de -travail d'une heure «l'heure du torse», pour finir le torse commencé la -veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des élèves. Trois -semaines de modèle d'homme, une semaine de modèle de femme, faisaient le -mois. - -Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant ce travail d'après -nature se continuant des mois, des années, Anatole vit défiler les plus -beaux corps du temps, l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste, -les statues vivantes qui conservent les lois de proportion, le _canon_ -de l'homme et de la femme, les types qui dessinent le nu viril ou -féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse ou la puissance, les -lignes avec leurs oppositions, les contours avec leur sexe, les formes -avec leur style. - -Anatole dessina: il fit la longue éducation de son oeil et de son -fusain; il apprit à bâtir une académie d'après tous ces corps fameux qui -ont laissé leur mémoire dans les tableaux de l'époque:--le corps de -Dubosc, ce corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé -la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;--le corps de -Gilbert, ce corps tout plein des trous d'une sculpture à la Puget, de -Gilbert, le modèle pour les satyres, les convulsionnaires, les -_ardents_. Il dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe -florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence de -la poitrine, les jambes fines et montrant la souple élégance, la -longueur filante d'un dessin italien du seizième siècle, des formes de -cire sur des muscles d'acier;--le corps de Thomas l'Ours, cet ancien -lutteur de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son appétit, le -vorace qui prenait son café au lait dans une terrine de sculpteur avec -un pain de six livres, et que nourrissaient par commisération les -domestiques de Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les épaules -d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal dévorateur où les -mouvements faisaient courir des houles sous la peau. Anatole eut encore -les corps de grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre -Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la taille de femme, -aux bras ronds, qui charmait les fatigues de sa pose par des monologues -à demi-voix, gazouillés dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces -modèles héroïques, à constitution homérique, formés dans l'atelier de -David, la poitrine élargie comme à l'air de ces grandes toiles antiques; -vieux débris d'un Empire de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais -de faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce qu'on appelle -«un cornet», une feuille de papier tournée par un des nouveaux, qui -circule, et où chacun met le fond de sa poche. - -La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa -beauté, Anatole les apprit sur ces corps:--les corps des trois Marix, le -trio de Juives dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée de -l'Hémicycle de Delaroche;--le corps de Julie Waill, aux formes pleines, -à la tête de Junon, à la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux -énormes de la Tegée de Pompéi;--le corps de madame Legois, le type du -modèle pour le dessin classique du ventre et des jambes;--le corps -mince, nerveux, distingué dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature -de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline -l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres, -ennemi des modèles d'hommes, et disant «qu'ils puaient»;--le corps de -Georgette, à la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un -type égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;--le corps à -la Rubens, la poitrine exubérante, les jambes magnifiques de -Juliette;--le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du -Primatice, allongé, effilé, avec des extrémités si souples qu'elle -faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un -sous l'autre;--le corps fluet, maigriot, élancé et charmant de Coelina -Cerf, avec ses formes hésitantes de petite fille et de femme, ses lignes -d'une ingénue de roman grec,--le plus jeune des modèles, si jeune que -les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge. - - - - -IX - - -De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enragée rompait -cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de -soleil, et promettant l'été, quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la -masse; et quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève et -exigés rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces -entrées, appelées les _bienvenues_, montaient à une somme de quelques -centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne. -Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la semaine, et se -lançait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les -vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus révolutionnaires, des -oripeaux hurlants et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait -sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une -gaieté violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout -les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en -casseurs, animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie -qui démange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les -coups. - -A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dînait. Et -c'était une ripaille, des poulets déchirés, des bouteilles entonnées par -le goulot, des paris de goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité -et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs -de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers. - -Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que les plus doux -avaient bu un vin de colère, la troupe, chantant à tue-tête et armée -d'échalas pris dans les vignes, se répandait au hasard sur une route où -elle espérait trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de Paris -pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels lourds et fumeux, -zébrés de noir par des nuages d'orage, les artistes se découpaient en -silhouettes agitées et fiévreuses; et la nuit donnant sa terreur à la -fantaisie de leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs ombres, -au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait -vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits -légendaires: on eût cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de -Salvator Rosa. - -L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. L'on -revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des -blanchisseuses. Aussitôt, l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en -plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un -épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le -modèle avait apporté un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du -quadrille, les garçons du village se ruaient sur les messieurs qui -dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de -laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, couchait avec son -échalas deux des paysans par terre. A la fin, les garçons battus se -sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus -qu'à partir. - -Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades de lâches. Il -ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir. -Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entraînassent de -force. Tous étaient étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des -coups. - ---Comment! tu n'es pas content?--lui dit Anatole,--tu n'as rien reçu et -tu en as descendu deux!... Ah! tu y allais bien... Moi, j'ai donné un -joli coup de pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui -m'ennuyait... Mais deux, c'est très-gentil... - ---Non, non,--répéta Coriolis,--des lâches, les amis! Nous aurions dû -leur donner une tripotée à ne pas leur donner envie de revenir... Des -lâches, je te dis, les amis! - -Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps donna tous les -signes d'une colère de créole qui ne veut rien entendre. - -Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille de Provence, -originaire d'Italie, qui, à la Révolution de 89, s'était réfugiée à -l'île Bourbon. Un oncle, qui était son tuteur, lui faisait une pension -de six mille francs, et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de -mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet -avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de ses camarades, -l'élégance de tenue de Coriolis, le monde où l'on se disait qu'il -allait, les maîtresses avec lesquelles il avait été rencontré, les -restaurants où on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le -froid d'une certaine réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte de -gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; et il y avait un peu de -brusquerie amère dans la façon dont il laissait tomber sur ses esquisses -si vives et si colorées:--«C'est très-bien, très-bien... mais c'est -fermé pour moi... vous savez, je ne comprends pas...» On plaisantait un -peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne -s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne -réussiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de -son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de liége, -traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-là devenir -tragique: Coriolis, frappant sur la main du témoin qui allait charger -les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et, -tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau -et sérieux chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout. -Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses -manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, qu'il jouât sa partie dans -toutes les gamineries, qu'il fût des jeux, des griseries et des -batailles de l'atelier, c'était un camarade avec lequel les autres -élèves ne se sentaient pas à l'aise et n'avaient que les rapports de -l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, un -ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. Amusé par sa -gaieté, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espèce -d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet. - ---Reconduis-moi,--lui dit-il, quand ils furent sur le pavé de Paris. - -Arrivé chez lui:--Tu déménages?--fit Anatole en regardant le sens dessus -dessous de l'appartement et des commencements d'emballage. - ---Non, je pars,--dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé. - ---Tu t'en retournes à Bourbon? - ---Non, je vais me promener en Orient. - ---Bah! - ---Oui, j'ai besoin de changer d'air... Ici, je sens que je ne peux rien -faire... J'aime trop Paris, vois-tu... Ce gueux de Paris, c'est si -charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur: -Paris finirait par me manger... Il me faut quelque chose qui me -change... du mouvement... Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, de -l'atelier, de ce qu'on nous serine ici... Il me semble que je suis fait -pour autre chose... Après ça, on croit toujours ça... Enfin, là-bas, je -me figure... je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont -rien laissé aux autres. Il y a peut-être encore à voir après eux... Et -puis, je serai seul... c'est bon pour se reconnaître et se trouver... -Les distractions, absence totale... Plus de dîners de Boissard, plus de -soupers, plus de nuits au champagne... Rien! je serai bien forcé de -travailler... Mon brave homme d'oncle fait les choses très proprement... -Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard... Et -dire que toutes ces idées raisonnables-là, c'est une femme qui me les a -données!... mon Dieu, oui... en me flanquant à la porte! Ah ça! tu -m'écriras, hein? parce qu'une fois là... j'y resterai quelque temps... -Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un quand je -remettrai les pieds à Paris... Tu sais, quand on voit son talent quelque -part... On m'a dit souvent que j'avais un tempérament de coloriste... -Nous verrons bien! - -Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant au passé, se -mirent à causer de leur liaison, du collége, retrouvant dans leurs -souvenirs l'enfance de leur amitié. Il était trois heures du matin quand -Coriolis dit à Anatole: - ---Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi... - ---Oui, je viendrai avec Garnotelle. - - - - -X - - -On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis à Anatole et à -Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, cordial et ému. On y avait -bu ce coup de l'étrier qui remue le coeur de celui qui part et de ceux -qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles -aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de -nuit, des couvertures serrées dans des courroies, même une petite tente -de campagne, dont la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au -repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de -voyage attendaient, prêtes à être chargées sur le fiacre avancé et -arrêté déjà devant la porte de la maison. - -A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme -poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas -entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonçait dans la -robe de sa mère, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de -sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une sauvagerie -d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait de croiser. - ---Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jésus?--demanda -la femme avec un sourire humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle -montra une petite fille aux yeux bleus. - ---Oh! charmante...--dit Coriolis; et faisant signe à l'enfant: - ---Viens un peu, petite... - -Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le monsieur, et marchant -vers son regard, moitié peureuse et moitié confiante, elle arriva à lui. -Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans -des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits -cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les -doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant à regarder ce -grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux. - ---Ah ça! la mère je ne sais plus qui...--fit Anatole,--vous prendrez -bien une tasse de café avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus -poser, pourquoi donc ça? Vous n'êtes pas trop vieille... - ---Ah! monsieur, j'ai un malheur... Les médecins disent comme ça que j'ai -un commencement d'ankylose de la colonne vertébrale... Ce n'est pas que -ça me gêne autrement pour n'importe quoi... Mais voilà deux ans au moins -que je ne puis plus hancher... - ---Une petite tête qui m'aurait été...,--fit Coriolis qui continuait à -examiner la petite fille.--C'est dommage... Mais vous voyez, la mère, je -pars... A propos, quelle heure est-il? - -Il regarda sa montre. - ---Diable! nous n'avons que le temps... - -Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa -tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant -glissant contre lui, accrocha la chaîne de sa montre, et en fit sauter -les breloques qui roulèrent en sonnant, sur le parquet. - ---Ne la grondez pas, la mère... Ce n'est pas sa faute à cette -enfant,--fit Coriolis en ramassant les breloques:--C'est bête, ces -petites bêtises-là, on s'accroche toujours avec... Mais, au fait, j'y -pense... Quand on va là-bas, on ne sait trop si on en reviendra... -Tiens! Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien -vingt francs au Mont-de-Piété... Et toi,--dit-il à Garnotelle,--qui vas -attraper le prix de Rome un de ces jours, voilà une paire de cornes en -corail pour te défendre du mauvais oeil en Italie... Ah! et ma -roupie?... - -Il regarda par terre. - ---Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan... Oh! ne -cherchez pas, la mère... Si elle était tombée on la verrait... Je -l'aurai sans doute perdue. - -Le portier entra:--Allons, monsieur Antoine, chargeons tout ça un peu -vite... Et en route! - - - - -XI - - ---Petit cochon, vous ne travaillez pas,--répétait Langibout à Anatole -quand il passait derrière lui dans sa visite à l'atelier. - -On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains. - -Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. Il finissait -la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du XVIIIe siècle se -mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait -dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne -l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa -dignité, affectait une certaine austérité républicaine, comme une -sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du -vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme -bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse -voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras. -Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se -faisaient devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes grises -sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés, -taillés largement dans des traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air -grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur -toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur -d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait, -et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait -une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait -point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de -ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans -les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de -ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses -confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de -sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la -Révolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout était indulgent -pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait -que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant que les -hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que de son temps, c'était bien -autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait -se faire un peu la peau et le coeur à tout. Et il rappelait la sauvage -école des artistes sous la république une et indivisible, les misères -mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait, -prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie, -et mangeait la fièvre que cela lui donnait. - -Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de -sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise, -quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un -_regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de -famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait -les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche. - -Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction -qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et -arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des -autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec -une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par -l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent -que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et -peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait -l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours -d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de -Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du -Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint -presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de -la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de -lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution -archaïque, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux -hiératiques et désignateurs, le hibou de la Minerve athénienne, -l'épervier d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les -livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de moeurs, un de -ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin -de toile. Il connaissait le _modius_, emblême d'abondance, et le -_strophium_, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il -savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et -ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des -arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. «Il -cherche celui-là»,--disait naïvement aux autres élèves Langibout, -confondu dans sa courte science d'érudition. - -Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement, -l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le -programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement -littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses, -plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté: -ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de -couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout -jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était -capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans -l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se -plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos:--«Le -garçon voit bien... Il interprète bien, très-bien... Ça va bien... Bonne -couleur... fin, solide, lumineux... La tête... la tête y est... le -torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voilà... quelque chose -manque... Oui, la volonté... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse, -paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!... -En bas, rien... Des jambes? ça, des jambes! Rien... Est-ce que ça porte, -ces jambes-là, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir...» - -Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit cochon, vous ne -travaillez pas», qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant -assez rudement les cheveux. - - - - -XII - - - _Monsieur, - Monsieur ANATOLE BAZOCHE, - peintre, - 31, rue du Faubourg-Poissonnière. - Paris - France_ - - Adramiti, près et par Troie (_Iliade_). - Affranchir. - -«Mon vieux, - -«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est rose, bleu clair, -cendre verte, lilas tendre... Rien que des couleurs gaies qui font: pif! -paf! dans les yeux dès qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme -chez nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il y en a -tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me fais l'effet d'être -logé dans la vitrine des pierres précieuses au musée de minéralogie. Il -faut te dire par là-dessus que les rues, dans ce pays-ci, servent de -lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a -toujours de l'eau,--quand ce n'est pas une boue infecte,--et que les -femmes sont obligées de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses -pierres jetées pour traverser... Tu permets? je lâche ma phrase: elle -s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans -cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et toutes les -couleurs tremblent, dansent: c'est absolument comme un feu d'artifice -tiré sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivière... Et -des baraques! des auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope, -sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du pays, des gens -qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantômes -avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons, -des chemises flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié de la -figure, des mendiants... ah! mon cher, des mendiants à leur donner tout -ce qu'on a pour les regarder!... et puis des bonshommes farces, bardés, -bossués, chargés, hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec -des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait penser à la -ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, écoute l'inventaire: deux -cartouchières, une machine à enfoncer les balles, un couteau, plus une -blague et un mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac! ils prennent -feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent, avec leur batterie de -cuisine, comme un feu de Bengale! - -»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en -voyant la _Patrouille turque_ de Decamps. Diable de patrouille! elle -m'avait tapé au coeur... Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette -couleur-là... Seulement, il y a un embêtement,--ne le dis pas à ces -animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si éclatant, -si au-dessus de ce que nous avons dans nos boîtes à couleur, qu'il vous -prend par moments un découragement qui coupe le travail en deux. On se -demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être heureux, -sans peindre, avec un goût de confiture de roses dans la bouche, au pied -d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le -lointain, un narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil, -de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus qu'à moitié des -idées, une toute douce évaporation de son être dans un bonheur de -nuage... Et puis cet imbécile d'Européen revient dans la grande bête que -tu as connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié de -moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui éprouve le -besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer... - -»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage de faire des -tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci. -Tu vas voir. - -»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais devant moi un -auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche -d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient. -Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores; -à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres, -une douzaine de chèvres et de moutons pressés et se serrant dans une -vague peur commune; une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant, -des traces que les chiens léchaient en grognant. Je regardais cela et un -petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait -presque collé sous une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, -aller au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa deux ou -trois petits cris malheureux, étouffés par les chants et la guitare des -musiciens de mon café. Le boucher avait couché le chevreau sur la -pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: -un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de -grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui -était là, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la -bête par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps -en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait -dans une main avec la corne du petit chevreau... Non, je n'ai jamais -rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son -amour de tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces, -mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette -agonie d'un autre petit... - -»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque dans la -campagne, sur une route conduisant à la plaine et descendant à la mer -que domine le mont Ida avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds -dehors, et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met les -choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près de l'âme, j'assiste -à la rentrée des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,--tu connais -cela,--qu'on prend chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à -la porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heureux de -la journée, un moment de solennité pénétrante. Je me crois au soir d'un -des premiers jours du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours -précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file des chameaux qui -avancent lentement, le dernier portant la clochette, les petits courant -en liberté et cherchant à téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis -les innombrables troupeaux de vaches; puis les buffles conduits par des -bergers au chantonnement mélancolique, à la petite flûte aigrelette; -enfin vient l'armée des chèvres et des moutons. Et à mesure que tout -cela passe, les chants, les clochettes, les piétinements, les marches -traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes qui vont -s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien! que veux-tu que je te -dise? il me vient une émotion si bonne, si bonne... que c'est stupide de -t'en parler. - -»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici le coeur un peu -ouvert à tout: avant de partir, il y avait une dame qui m'y avait fait -un petit trou pour voir ce qu'il y avait dedans... Ah! en fait d'amour, -veux-tu mes impressions _femmes_ ici? Voici. En allant en caïque à -Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem. C'était éclairé à -_gigorno_, comme nous disions pour les vins chauds de Langibout; et, sur -les raies de lumière des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, -des ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien que cela! qui -dansaient et sautaient sur de la musique qu'elles se faisaient avec une -épinette et un trombone... Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, -j'ai cru voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image. - -»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous ceux qui ne m'auront -pas oublié. Écris-moi n'importe quoi de Paris, de toi, des amis,--des -bêtises, surtout: ça sent si bon à l'étranger! - -»A toi, - -»N. DE CORIOLIS.» - - - - -XIII - - -Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il -n'avait pas cette persistance, cette volonté et ce long courage du -travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement -laborieux. Il n'avait que l'entrain de la première heure et le premier -feu de la chose commencée. Sa nature se refusait à une application -soutenue et prolongée. - -En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même par l'à peu près, -l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement -de son sujet. Pousser l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une -étude, une composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle -légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination enfantine -et rieuse, une pensée grotesque qui le traversait, toutes sortes de -riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme -occupé, une perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans -cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à tout moment -l'atelier le voyait quitter son académie pour aller crayonner quelque -charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade -allongeant le Panthéon drolatique qui couvrait le mur. - -Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère plus. Son esprit, -ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des -vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientôt les -tableaux pour aller au monde baroque des copistes mâles et femelles qui -peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes ces ironies -vivantes jetées au bas des chefs-d'oeuvre par la faim, la misère, le -besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un -comique à pleurer, qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses -Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur des -copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant -Anacréon, les dames au teint orange, à la robe sans manchettes, au -bavolet gris sur la poitrine, perchées, les lunettes en arrêt, au haut -de l'échelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres -jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, grimaçantes de -copier à la loupe la _Mise au tombeau_ du Titien, les petits vieillards -qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs séparés au milieu -de la tête, ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés -dans de l'esprit-de-vin,--tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie, -amusait Anatole et le faisait délicieusement rire en dedans. Au fond de -lui passaient des crayonnages en idée, des méditations de caricatures, -des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus impossibles sur le -passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions de ces êtres déclassés -qu'il étudiait avec sa pénétrante curiosité du comique humain, avec son -oeil toujours occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la barre -avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations d'amour de l'endroit: -deux pêches posées par une main inconnue sur une boîte à couleurs. -Avait-il tout observé et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à -peu près une petite heure, puis il allait causer avec une vieille -copiste portant en toute saison la même robe de barège noire, tachée de -couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille -sentimentale, adorant les discussions métaphysiques, et qui, tout en -parlant de son coeur, parlait toujours du nez. - -Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser par des paradoxes -terribles, des professions de foi d'insensibilité, toutes sortes de -paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'écriait -avec un accent de désespoir presque maternel: - ---Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinité, sceptique -en amour!--Et elle se mettait à pleurer, à pleurer sérieusement de -vraies larmes sur le manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les -illusions qu'il avait déjà perdues. - -Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pensée, -une obsession de la farce, le travail de tête de l'observation comique, -un perpétuel rêve de rapin qui cherche et pioche une invention de -charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles -comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du -quartier. - -C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la figure le matin -chez Langibout, et travaillait dans la journée chez l'architecte -Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une -actrice qui leur avait fait donner un «suif général» par Lemeubre pour -avoir manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle femme de -chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer les tapis au-dessus des -fenêtres ouvertes où séchaient les lavis et les épures des élèves; et -Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, -les dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; puis il -lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait pas le soir et où le -cocher serait absent. Ce soir-là venu, il se glissa avec Mongin dans -l'écurie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de -l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en -tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, jusqu'à -l'appartement. Là-dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de -chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupèdes -plantés sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là: un -cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut monter un escalier, -mais quant à le faire redescendre, il n'y a pas même à essayer. On fut -obligé de passer la nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un -vrai praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice eut -si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de -chambre ne secoua plus jamais de tapis. - - - - -XIV - - -Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité de mystificateur, -Anatole imaginait, à peu de temps de là, une autre vengeance contre une -autre femme qui avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une -terrible semonce de Langibout. - -Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans le fond de la cour -où était l'atelier de Langibout, il y avait un établissement de bains. -Cela obligeait les malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient -au bain le matin, à traverser une haie de grands diables garnissant, à -l'heure du déjeûner, les deux côtés de la cour, campés contre le mur, en -vareuses rouges et la pipe à la bouche. Quand elles sortaient de -l'établissement, charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes -du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur, elles avaient à -déranger des lazzarones couchés en travers de leur chemin. Elles -passaient vite, en se serrant; mais elles sentaient tous ces regards -d'hommes les fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles -accrochaient au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des -mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient peur. Les -jours de gaieté de l'atelier, on les faisait s'arrêter dans l'angoisse -d'une détonation imminente devant un petit canon vide de poudre auquel -un élève menaçait de mettre le feu avec une grande feuille de papier -allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner, les femmes enceintes, les jeunes -filles avec leurs mères, et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir, -la maîtresse des bains avait été faire ses plaintes à Langibout, qui, -prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations, s'était -livré contre tout l'atelier à un éclat de colère. - -Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice en frappant son -commerce au coeur. Un matin, huit bains, qu'il avait été retenir dans un -grand établissement de la rue Taranne, stationnaient devant la maison, -avec leur adresse sur les planchettes de derrière des huit tonneaux, -étonnant, occupant les voisins, la maison, la rue, le quartier, tout un -monde qui se demandait s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans -l'établissement de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait avec -délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à côté, quand la porte -s'entr'ouvrit. - ---Salut, messieurs...--fit une voix d'homme, une voix qui nazillait et -bredouillait. - ---Salut, messieurs...--répétèrent aussitôt, aux quatre coins de -l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes gens répercutant l'accent de -l'homme avec une fidélité d'écho. - -L'homme se décida à entrer, en souriant humblement. C'était un grand -homme gauche, aux traits purs, réguliers, à la lèvre un peu tombante, à -l'air ingénu et naturellement ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de -théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et le ridicule, -appelait, comme certaines bonnes natures grotesques, la sympathie et le -rire. - ---Salut, messieurs...--reprit-il avec sa même voix -embrouillée.--Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des boîtes de fusain que -je vends cinquante centimes... j'ai des tortillons... j'ai des -estompes... de très-belles estompes en peau... j'en ai aussi en -linge...--Et se baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le -bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.--C'est-il des -canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant, messieurs, j'ai de -petites maquettes en fil de fer... messieurs, que j'ai inventées... -Messieurs, c'est exact... C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures -avec M. Gigoux... Ils ont compté... tenez, messieurs, regardez... depuis -la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance que de la rotule -au bassin... Vous mettez un peu de cire là-dessus... Voyez-vous: ça -hanche... Vous avez votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez -tout... C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur Anatole? - ---Oui, père Mijonnet... Mettez-m'en là pour deux sous... Mais, dites-moi -donc, qu'est-ce que c'est que cette perruque que vous avez là? - ---Je vais vous dire, monsieur Anatole... Je vais vous dire... - -Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand de tortillons. - ---Ce n'est pas pour faire le jeune... Oh! non, vous me connaissez... On -me disait toujours que j'avais une tête de bénédictin... Alors, je m'ai -fait couper tous les cheveux, là-dessus, sur la tête... et je m'ai fait -mouler presque jusque-là... - -Et il montra le milieu de sa poitrine. - ---Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas... je ne désenrhumais pas, -figurez-vous... Alors, ce bon monsieur Barnet, de chez M. Delaroche, a -eu pitié de moi: il m'a donné cette perruque-là... Je ne m'enrhume -plus... Elle est bien un peu blonde, c'est vrai... dans le jour -surtout... mais comme on sait bien que ce n'est pas pour faire des -femmes que je la mets... - ---Satané farceur de Mijonnet!--fit Anatole--Et le Théâtre-Français, -qu'est-ce que nous en faisons? - ---Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien! voilà... On avait été -gentil pour moi... M. Barnet m'avait fait mon costume... Il m'avait -prêté une toge, il m'avait appris à me draper. Il m'avait même fait des -sandales, vous savez, avec des lanières rouges... Voilà ces messieurs du -théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés... Ils m'ont mis tout -de suite au premier rang des comparses, sur le devant... même que je -disais: «Mort à César!...» Tenez! messieurs, je me posais comme ça,--il -se drapa dans son paletot,--et je criais... - ---Des tortillons!...--cria Anatole avec la voix même de Mijonnet.--Oui, -je sais, on m'a dit cela, mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer -du théâtre. - ---Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même. Il faut que vous -vous moquiez... Vous êtes toujours à taquiner le pauvre -monde,--bredouilla doucement et plaintivement le père Mijonnet.--Mais -c'est des histoires... J'ai toujours été très-convenable aux Français... -Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»--Et il s'arracha -une note prodigieuse: le cri de Jocrisse dans une conspiration de -Brutus! - ---Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là... Vous aurez eu des -jaloux, voyez-vous... Vous étiez né pour la déclamation... Non, vrai, je -ne vous fais pas de blague... Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre -vous, messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter la _Chute -des feuilles_, de Millevoye... Priez M. Mijonnet. - ---Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie que vous me faites -là,--dit sans se fâcher le bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole. - ---La _Chute des feuilles_! la _Chute des feuilles_, Mijonnet!... ou pas -de tortillons!--cria l'atelier. - ---Vous le voulez, messieurs? - - De la dépouille de nos bois, - L'automne avait jonché la terre... - . . . . . . . . . . . . . . . . . - --De la dépouille de nos bois, - L'automne avait jonché la terre. - -Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers; c'était Anatole. - ---Taisez-vous donc, monsieur Anatole... C'est bête: je ne sais plus si -c'est moi ou vous qui parlez... - -Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet: - - Le rossignol était en bois, - Bocage était au ministère... - ---Oh! vous changez,--dit Mijonnet.--Ce n'est pas comme ça dans le -livre... Je ne dis plus rien... Ah! merci, mon Dieu, comme voilà des -bains!--fit-il en se retournant et en apercevant dans l'atelier les huit -bains apportés de la rue Taranne. - ---C'est pour vous, monsieur Mijonnet,--se hâta de répondre Anatole, -éclairé et traversé par une inspiration subite,--un bain d'honneur qu'on -vous offre... une gracieuseté de l'atelier... Vous avez le choix des -baignoires... - ---Tout de même, je veux bien... si ça vous fait plaisir, messieurs,--dit -Mijonnet, charmé de l'idée de prendre un bain gratis. - -Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques minutes, il -fut pris dans la baignoire de l'ennui des personnes qui n'ont pas -l'habitude du bain. Il se remua, agita les mains, chercha une position, -regarda timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder à -dire timidement: - ---Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans une autre, n'est -ce pas? - ---C'est pour vous les huit!--hurla l'atelier à l'ensemble et le sérieux -d'un choeur antique. - -Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait d'un bain à l'autre, -cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât pas, Langibout entra brusquement et -violemment dans l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches -hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision à cheval -entre deux baignoires, et l'attrapant par le bras: - ---Comment, grand imbécile! un vieillard comme vous!... vous prêter à des -farces d'enfant!... Habillez-vous de suite... et si jamais vous remettez -les pieds ici... - -Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à les passer -vivement, sans s'essuyer. - -Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était silencieux, -consterné, écrasé sous la colère muette du maître. Anatole, enfoncé dans -le collet de sa redingote, ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son -esquisse, n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage -tomberait sur Mijonnet. - -Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en fermant la porte -sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus son épaule: - ---Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir me trouver... - - - - -XV - - -Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours pour venir -désarmer Langibout et le décider à reprendre son garçon. Le «poil» qu'il -eut à subir à sa rentrée, la menace d'une expulsion à la première -peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et -ses facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit à -piocher. On le vit arriver à six heures et travailler consciencieusement -ses cinq heures de séance presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit -plus de journées à courir à la recherche des modèles dans ces excursions -en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue -Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses études, soignait ses -esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignées, ne bougeant plus de -son tabouret, toujours présent quand venait la leçon de Langibout, sur -la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, avec un regard craintif -et un sourire humble, s'il était tout à fait pardonné. Les progrès qu'il -se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui -dans le contentement mal dissimulé de Langibout et les regards curieux -et étonnés de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant -plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffée de -vanité, une petite espérance, un grand désir, une ambition. - -Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse -contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des -artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur -enragé du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les idées les plus -bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne -voyait qu'une peinture digne de ce nom, sérieuse et honorable: la -peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et -romaine de l'Institut. Il avait le tempérament non point classique, mais -académique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M. -Drolling. Le collége, l'écho imposant des langues mortes et des noms -sombres de l'histoire ancienne, l'écrasement des _pensums_ et de la -grandeur des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte -instinctif, plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère de -Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu du respect qu'imprime -au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennité de la -représentation d'un temps enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche -toutes les admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels pour -les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se -l'avouer, il sentait plus et goûtait mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces -dispositions faisaient qu'il méprisait à peu près toute la peinture des -talents vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou des -compliments de protection, et ne regardait guère, avec des yeux furieux -d'attention et lui sortant de la tête, que les petites toiles -néo-grecques menant Aristophane à Guignol. - -Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, il y avait un grand -rêve: le prix de Rome. Et c'est là qu'allaient bientôt toutes les -aspirations de ses heures de travail. Ce que représentait le prix de -Rome dans la pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans dans -un musée de chefs-d'oeuvre; ce n'était pas l'éducation supérieure de son -métier et la fécondation de sa tête; ce n'était pas Rome elle-même: -c'était l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux -auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme pour le jugement -bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement -d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette -consécration officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance, -les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les -autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considération de l'Art, -un lieu ennoblissant et supérieurement distingué, qui était un peu pour -lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou. - -Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des beaux-arts. Il -attrapait même une seconde médaille, en ajoutant, avec une touche -spirituelle, à sa figure terminée, les habits, la pipe et le cornet de -tabac du modèle jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une -résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de chance, au hasard -qui aime les hasardeux, il alla, sans prévenir Langibout, se présenter -au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'était au mois -d'avril 1844. - -Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet à la -main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement à l'École, sur les -cinq heures et demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures, -l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, usant du droit -de leur médaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se -partageaient à deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois -apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en -appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment de la scène, et que -ramassaient en sourdine, avec des _queues de mots_, les élèves sur le -pas de leurs cellules. Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules -à deux, les défiants se dépêchaient de clouer une couverture entre leur -toile et le camarade pour n'être pas _chipés_. Anatole, lui, ne cloua -rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lâcher son esquisse, -travailla jusqu'à la dernière minute de la dernière heure. Au dernier -quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore des points -lumineux dans sa toile à la lueur du jour des lieux. - - - - -XVI - - ---Ah! mon cher, quelle chance!--s'écria Anatole en rencontrant, à un -coin de rue, Chassagnol qu'il n'avait pas vu depuis le jour du Jardin -des Plantes. - -Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui le tutoya. - ---Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt d'esquisse pour le -prix de Rome! - ---Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et lui prenant le bras, il -l'emmena du côté d'un café qui répandait sur le pavé le feu de son gaz. -Arrivé à la porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste -d'invitation qui offre la consommation, et se jetant sur la première -banquette sans rien voir, sans s'occuper des garçons plantés devant lui, -des bourgeois qui regardaient, de l'argent qui pouvait bien n'être pas -dans la poche d'Anatole, il partit:--Le prix de Rome... ah! ah! ah! le -prix de Rome! Voilà! C'est bien cela! Le prix de Rome, n'est-ce pas, -hein? Le rêve de six cents niais... tous les ans, six cents niais! - -Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, des -monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles, douloureux. Sa voix se -pressait, ses mots s'étranglaient. Ce qu'il voulait dire grimaçait sur -ses traits crispés. De ses mains tressaillantes de violoniste, agitées -au-dessus de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes -de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se tourmentaient, -faisaient le geste d'accrocher et de saisir, battaient l'air devant ses -idées, remuaient autour de son front le magnétisme de leurs nerfs. Coup -sur coup, il renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné. -Un rire mécanique et fou mettait une espèce de hoquet dans sa parole -coupée, hachée; et l'on eût cru voir de l'eau qui remplissait d'une -lueur trouble ces yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un -estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches de l'opium. - -La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement d'une source qui -a rejeté ce qui l'étouffe et lui pèse, vomi son sable et ses pierres, il -jaillit de Chassagnol un flot libre et courant d'idées et de mots, qui -roula autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière. - ---Insensée!... là! insensée!... l'idée d'une fournée d'avenirs!... -d'avenirs! Ah! ah!... Comment!... ce qu'il y a de plus divers et de plus -opposé, natures, tempéraments, aptitudes, vocations, toutes les manières -personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les -contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans l'artiste pour -sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus -qui doivent faire la contrariété des admirations, ces germes ennemis et -disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir... tout cela! vous -enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la férule -d'un pion du Beau! Et de quel Beau! du Beau patenté par l'Institut! -Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir -pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas... Car le talent, -enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? C'est tout -bêtement, et ça dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans -autre chose..., c'est la faculté petite ou grande de nouveauté, tu -entends? de nouveauté, qu'un individu porte en lui... Tiens! par -exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de Rembrandt, ou, si -tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordaëns, là, hein?... eh bien, cette -faculté, cette tendance de la personnalité à ne pas toujours recommencer -un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec une sorte de piété -chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui... cette faculté de mettre -dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perçois -toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la vie, la force et -je dirai le courage d'oser un peu la couleur que tu vois avec ta vision -d'occidental, de Parisien du XIXe siècle, avec tes yeux... je ne sais -pas, moi... de presbyte ou de myope, bruns ou bleus... un problème, -cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui -donnerait peut-être une loi des coloristes... Bref, ce que tu peux avoir -de dispositions à être toi, c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent -des autres... Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec -les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! Mais on te -montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les -étrangers, l'air de la Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les -vieux calques de vingt ans que les générations se repassent à l'École, -le Vatican, les pierres du passé, la conspiration des individus, des -choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui réprimande, de -ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vénération, les -préjugés... tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'oeuvre! -Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par quelque chose de mou, de -décoloré et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe... le pastiche -te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne -sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus -que cela... pastiches! pastiches! pastiches! Et puis la vie, là!... -Gardez donc de la flamme dans la tête, de l'énergie, du ressort, les -muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, -dans cette existence qui tient de la communauté, du collége et du -bureau, dans cette claustration et cette régularité monacales, dans -cette pension! «Une cuisine bourgeoise», comme l'a appelée Géricault... -Rudement juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le _sursum corda_ -de l'ambition poignante... Toi? mais dans ce douceâtre et endormant -bien-être, dans la fadeur des routines, devant la platitude des -perspectives tranquilles, l'avenir assuré, le droit aux commandes, les -travaux qui vous attendent... toi? Mais la bourgeoisie la plus basse -finira par te couler dans les moelles!... Tu n'oseras plus rien trouver, -rien risquer... Tu marcheras dans les souliers éculés de quelque vieille -gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne -sais pas ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à deux -ou trois qui ont passé par là... quatre, si tu veux, mais pas plus... -pour résister au casernement, à l'énervement de ces cinq ans, à -l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon -cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est pas -là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est l'étude en pleine -liberté, selon son goût et son choix. Il faut que la jeunesse tente, -cherche, lutte, qu'elle se débatte avec tout, avec la vie, la misère -même, avec un idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux -à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme d'école, et qui -se laisse attraper par les forts en thème... Et pourquoi une école de -Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas -laisser le peintre qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des -aïeux, des pères de son talent, des espèces d'inspirations de famille -qui l'appellent... Pourquoi pas une école à Amsterdam pour ceux qui -sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas -une école de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les -veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? Et puis, au -fond, pourquoi des écoles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a à faire, -et ce qu'on fera peut-être un jour? Plus de concours, d'émulation -d'école, de vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à -l'oeuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une pensée et -d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, inconnu, qui aura exposé -une toile remarquable, que l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet -argent l'artiste aille ou il voudra, en Grèce... c'est aussi classique -que Rome, à ce que je crois... en Égypte, en Orient, en Amérique, en -Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe où, au diable s'il -veut! partout où le poussera son instinct de voir et de trouver... Qu'il -voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son goût; qu'il -regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille à Paris et sur Paris... -Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si -c'est là qu'il croit trouver son talent, le caractère caché dans toute -chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir... Eh bien! celui -qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout à lui-même, en lui jetant -la bride de son originalité sur le cou, s'il est le moins du monde doué, -je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel, -ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau -Drolling... pas du beau si noble, mais quelque chose qui aura des -entrailles, du tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la -vie!... ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de -mythologies-là!... Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout -avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être pas vu se produire les -excessifs, les déréglés, les géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous -arrête le soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!... Tu verras ce que je -te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce qu'il fera de toi... -comme des autres. Pardieu! tu arriveras à sacrifier «aux doctrines -saines et élevées de l'art»... Doctrines saines et élevées! C'est -amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait -ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome qui a fait Géricault? Est-ce -ton école de Rome qui a fait ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école -de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche? -qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton école de Rome -qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi -je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du _poncif_!... oui, la -Mecque du _poncif_... Et voilà! Hein? n'est-ce pas? ça va, le baptême y -est... - -Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée, morbide, qui -grandissait en s'exaltant, se levait l'orateur nocturne, le parleur dont -les théories, les paradoxes, l'esthétique semblent se griser à la nuit -de l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type de ce -génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à l'heure du sommeil des -autres, sur un bout de table de café, les coudes sur les journaux salis -et les mensonges fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des -bougies éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas roulés sur -les billards par les garçons en manches de chemise. - -A une heure, le maître du café fut obligé de mettre à la porte les deux -amis. Chassagnol s'égosillait toujours. - -Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta derrière lui, en -homme accoutumé à monter l'escalier de tout ami avec lequel il avait -dîné une fois, ôta son habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas -sonner l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une pipe sans -cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller, et resta, toujours -parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût offert la moitié de son lit pour -obtenir le silence. Encore Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol -dans un de ses rêves. - -Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas Anatole, emboîtant -son pas, l'accompagnant au restaurant, au café, vivant sur ce qu'il -mangeait, partageant ses nuits et son lit, continuant à parler, à -théoriser, à paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot -lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il pouvait avoir, -ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt jamais à la bouche le nom -d'un père, d'une mère, d'une maîtresse, de n'importe quel être à qui il -tînt, d'un pays même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet -homme bizarre et secret, dont la science même venait on ne savait d'où. - -La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole pour s'en aller avec un -autre ami quelconque, qui était venu s'asseoir à leur table de café. -C'était son habitude, une habitude qu'on lui avait toujours connue de -passer ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un café à un -autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher aux gens, quand il -les retrouvait, comme s'il les avait quittés la veille, les quitter de -nouveau quelques jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu -une nouvelle intimité d'une moitié de semaine. - - - - -XVII - - -Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait dans l'atelier à -l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il avait le petit air modestement -fier qui s'attend à des félicitations. - ---Vous voilà, petit misérable!--lui cria Langibout d'une voix terrible -dès qu'il l'aperçut.--Comment! avec ce que vous savez, vous avez eu le -front de concourir? Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant... -Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que vous seriez capable de -peindre une académie, petit animal? Vous serez refusé au second -concours, et vous aurez pris pour rien du tout la place d'un autre qui -avait la chance d'avoir le prix... Quand je pense que vous auriez pu le -faire manquer à Garnotelle! un garçon qui sait, lui, et qui est à sa -dernière année... Ah! si c'était arrivé par exemple, je vous aurais -flanqué à la porte! Je vous aurais flanqué à la porte!...--répéta plus -vivement Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la tête sur -son carton, comme devant la menace d'une calotte. Ce furent là toutes -les félicitations de Langibout. Du reste, il ne s'était pas trompé: la -semaine suivante, au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé. -Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer en loge. - -Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volonté sans le -don, l'effort ingrat, ce courage de la médiocrité: la patience. A force -d'application, de persévérance, il était devenu un dessinateur presque -savant, le meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin -exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné et servile, où -rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité des grands traducteurs -de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par -l'attribution du caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans -la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans -largeur, sans audace, sans émotion, était pour ainsi dire impersonnel. -Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur était -médiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées à -une douzaine de tableaux connus. Garnotelle était, en un mot, l'homme -des qualités négatives, l'élève sans vice d'originalité, auquel une -sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'école, un -précoce archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient assurer -et promettre le prix de Rome. - -Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance opiniâtre -du succès pour cet élève persistant et méritant, auquel un double lien -l'attachait: une similitude et une parité d'origine, une ressemblance de -son vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui semblait -ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans ce compatriote de -Flandrin à son caractère, à cette ténacité que Garnotelle mettait en -tout, apportant à la plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut. - -Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance de ne pas naître à -Paris, et de trouver, autour de sa misérable vocation, toutes les -protections qui soutiennent et caressent en province une future gloire -de clocher. - -Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze cents francs de -pension, et, dans sa sollicitude maternelle, l'avait logé dans un hôtel -vertueux, où les moeurs des pensionnaires étaient surveillées par un -hôtelier tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté de -deux cents francs, lors de sa réception à l'École des Beaux-Arts. Au -bout de deux médailles, il avait été porté à dix-neuf cent francs. Une -pension de deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait -envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût produit, des -commandes, des restaurations de chapelle, des portraits de gens de son -endroit. Il sentait derrière lui tous ces bras d'une province qui -poussent un fils dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces -mains qui jettent au commencement de la carrière de quelqu'un du pays, -les recommandations de l'évêque, l'influence toute-puissante du député, -le tapage d'éloges de la presse locale. - -Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève n'étaient pas -rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de Garnotelle, sa dernière -année de concours; et Langibout avait beau se répéter toutes les chances -de ce talent honnête et courageux, ses titres à la justice charitable du -jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il lui semblait qu'il -y avait de mauvais courants et des menaces dans l'air. Des bruits -d'ateliers, un commencement de bourdonnement d'opinion, jetaient en -avant les noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau, -hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury et triompher de ses -répugnances. - -Le programme du concours de cette année-là était un de ces sujets tirés -du _Selectæ_, que semblent régulièrement tous les ans dicter à -l'Institut, dans un songe, les ombres de Caylus et d'André Bardon: -«Brennus assiégeant Rome, les vieillards, les femmes et les enfants -assistent au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole pour le -défendre. _Les Flamines descendent du temple de Janus, portant les vases -et les statues sacrés, et distribuent des armes aux guerriers qu'ils -bénissent._» - -Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son tableau, -travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une heure, avec l'acharnement -de toute sa volonté, une rage d'application, le suprême effort de toutes -les ambitions et de toutes les espérances de sa médiocrité. - -Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car à ce concours, -les élèves ne s'étaient pas contentés, selon l'habitude ordinaire, de -_saloper_, c'est-à-dire de faire des trous dans la cloison pour regarder -l'esquisse du voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau -qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules, sous -prétexte de faire son portrait, les concurrents s'étaient rendus visite -les uns aux autres, et avec la justice loyale et spontanée des jugements -de rivaux, le prix avait été décerné d'un commun accord à un tout jeune -homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce jugement était confirmé par le -public et la critique, qui restaient froids devant la sage ordonnance -des Flamines de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la banale -rouerie des draperies, le mouvement mort et mannequiné de la scène, la -déclamation des gestes. Deux toiles de ses concurrents lui étaient -opposées comme supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la -grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées de verve. Et -pour la première place, elle était donnée sans conteste à la toile de -Lamblin, à laquelle les plus sévères accordaient une rare solidité de -couleur, et le plus grand goût d'austérité tragique. - -Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau -dont on avait parlé, et autour duquel s'était fait un de ces bruits que -les professeurs n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis, -il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, il pouvait -attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever à un honnête -travailleur, consciencieux, régulier, modeste, à un concurrent de la -dernière année, auquel les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de -Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel pour un pauvre -diable méritant, et venu de bas, qui s'était élevé par l'étude. Des -recommandations puissantes de Lyonnais haut placés firent encore pencher -la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin, -pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'écrasât -pas trop le couronné: il n'eut pas même une mention; et pour sauver le -jugement, des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on -appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de sentiment du -tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'était un fait trop -flagrant que le prix de Rome venait d'être encore une fois donné, non au -talent et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à -l'assiduité, aux bonnes moeurs du travail, au bon élève rangé et borné. -Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mépris de l'École, dans le -soulèvement qu'inspire à la jeunesse une iniquité de juges et de -maîtres. - -Anatole était une de ces heureuses natures trop légères pour nourrir la -moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait -tant rêvée. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et -lors de la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, à cette -fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq logistes de l'année mêlés à -des anciens, à des amis, courent la forêt, sur des rosses louées, avec -des pantalons de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air d'un -état-major de bizets dans une révolution, Anatole fut toujours en tête -de la grotesque cavalcade. Au dîner traditionnel du pavillon Henri IV, -dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apportés par -les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos. -Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la nuit et le sommeil de -la banlieue avec la chanson nouvelle, improvisée par un architecte, ce -soir-là, au dessert du dîner, et populaire le lendemain: - - «Gn'y en a, - Gn'y en a, - Que c'est de la fameuse canaille!...» - - - - -XVIII - - -Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. Il se tourna vers -d'autres idées, vers un désir plus modeste et de réalisation plus -facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de -l'artiste, la possibilité de faire des portraits, de gagner de l'argent; -en un mot, _s'établir_ peintre. - -Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui payer le luxe d'un -atelier. A la fin, elle se décida à aller consulter Langibout, qui -l'assura «que les belles choses pouvaient se faire dans une cave». Armée -de cette réponse, elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole. -Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole remonta -fièrement dans sa chambre au sixième, en déclarant qu'il ne prendrait -plus ses repas à la maison, et qu'il allait vivre de son talent. - -Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles pastellées, -les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait à un petit -marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et -repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant l'écriteau d'un -petit atelier à louer, le seul atelier du quartier où Hillemacher -n'avait pas encore fait bâtir ces huit grands ateliers qui firent plus -tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite. - -L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer -là-dedans; et Anatole gagnait à peine de quoi dîner tous les jours. Le -plus souvent, il était nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel -il compagnonnait; un brave garçon pris par la conscription, et qu'une -recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la réserve, et -placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, «les canonniers de la -seringue.» De la caserne, il apportait à Anatole la moitié de sa ration -dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution -d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par l'escalier de -service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mère, sans y -entrer, avec l'air de mépriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du -déjeuner. - -Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait -quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il -demanda l'adresse, et courut à un petit hôtel de la rue du Helder. - ---Entrez!--lui cria une voix formidable quand il eut frappé à la porte -indiquée. Il se trouva en face d'un Hercule, énormément nu, et tout -occupé à faire des ablutions froides. - -L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer ses membres de -lutteur, des muscles féroces, en roulant de gros yeux dans sa grosse -tête à barbe dure. - ---Proférez des sons,--dit-il à Anatole interdit. Et quand Anatole eut -expliqué le motif de sa visite:--Ah! vous savez faire la lithographie, -vous? - ---Parfaitement,--dit intrépidement Anatole, qui n'avait jamais touché de -sa vie un crayon lithograhique. - ---Où demeurez-vous? - ---Rue du Faubourg-Poissonnière, nº 31. - ---Garçon!--cria l'homme en se rhabillant à un domestique de l'hôtel, -qu'on entendait remuer dans la chambre à côté,--fermez ma malle, et un -commissionnaire... - -Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouillée -lui monter dans les idées, devant cet homme inquiétant par sa force et -ses espèces de manières de fou. - ---Partons!--dit brusquement l'homme tout à fait rhabillé. - -Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, par la -malle, et par l'homme portant sous le bras une immense pierre, -concentré, sinistre, muet et caverneux, avec l'air de rouler sous ses -épais sourcils froncés des méditations farouches. Il avait l'impression -d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus tout, un -poignant sentiment de honte. L'idée était horrible pour lui d'introduire -cet étranger dans son taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse, -il se serait sauvé à un tournant de rue. - -Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine la grande malle dans la -petite chambre, et que la pierre fut posée sur la table qu'elle couvrit, -l'homme, après avoir mesuré de l'oeil la hauteur et la largeur de la -mansarde, posa sa large main sur la couverture, et dit ces simples -mots:--C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je vais me coucher. - -Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait à préparer -dans sa tête une timide demande d'explication, quand l'homme tira de sa -poche quatre ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit. - -Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur atelier! Il ne dit -pas un mot. - -L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié du lit, et se -dressant sur son séant:--Au fait, vous ne mangeriez pas quelque chose, -vous n'avez pas faim? - ---Si,--dit Anatole,--j'ai oublié de déjeuner ce matin. - ---Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant. - -Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole, et où Anatole -n'osa pas lui parler: - ---Vous me réveillerez à dix heures,--dit l'homme en se recouchant.--Vous -entendez, à dix heures! - -Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes sortes -d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. Des histoires de fous -dangereux qu'il avait lues lui revenaient. Il ne savait que penser, que -croire de ce prodigieux garnisaire installé chez lui, tombé de la lune -dans ses draps. - -A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et se mit à -découvrir, avec toutes sortes de précautions, la pierre sur laquelle on -ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractère -alhambresque qui est le style spécial de la pâtisserie: là-dessous -devait être représentée la réception du duc d'Orléans par la garde -nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes -nationaux, exécutés d'après de mauvais daguerréotypes contenus dans la -malle de leur compatriote. - ---Hein? nous allons nous y mettre?--fit l'homme après avoir donné à -Anatole toutes les explications du sujet. - ---Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit. - ---Tiens?... Ah! bien, très-bien... Vous coucherez dans le lit, la -nuit... moi le jour... Nous nous relayerons. - -Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre était finie. -L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant à -Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et réélargi, et le -souvenir d'un original très brave homme qui n'avait trouvé que ce -bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait, -comme il le voulait. - -La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la rue, qu'Anatole -sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De là il courait -chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un -chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, -Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi -répondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait -dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre -tout un mois, trente jours à n'avoir pas besoin de la Providence. - - - - -XIX - - -Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, que cet -atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne -odeur de tabac et de paresse! La clef était sur la porte, entrait qui -voulait. Un éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de Rouen, -accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les -visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque, -un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit -transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une demi-douzaine. -Là venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'hôtes d'une heure ou -d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens -qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul -mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et -cynique: c'étaient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-là, -avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans -atelier venant exécuter chez Anatole un _esgargot_ pour un marchand de -vin, un camarade de collége chatouillé par l'idée de voir un modèle de -femme, un garçon plongé dans une étude d'avoué et en course dans le -quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de -Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de son ministère sur -le coup de deux heures avec l'envie de flâner. On y voyait encore de -jeunes architectes, des élèves de l'École centrale, des débutants de -tout métier, des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par -Anatole ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où: Anatole n'y -regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et -rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moitié de son domicile -à un monsieur qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la -sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait pas à lui -amener un camarade de lit permanent, sans qu'il sût trop d'où lui venait -ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il était engagé au Cirque. -Son emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général Mélas. C'eût -été, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par là, il -sortait de la ligne: on avait retourné tous les magasins du Cirque, sans -pouvoir trouver de chaussure où il pût entrer. - -Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore visité, -généralement sur le tard et vers les heures où commencent les exigences -de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour -des hommes qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de -ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se rabattaient -sur une cotisation qui permettait de faire remonter du café d'à côté des -absinthes et des anisettes panachées. - -Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pièce. Il s'en -échappait des gaîtés, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux -d'opéra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnête maison -croyait avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient des -jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tête des locataires du -dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens -qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour trouver des -situations. L'atelier piétinait, se poussait, dansait, se battait, -faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enragées, des chocs, des -chutes, des tombées de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des -luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A -tout moment éclatait cet athlétisme auquel invite la vue des statues et -l'étude du nu, cette gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier -continue les récréations du collége, prolonge les batailles, les jeux, -les activités et les élasticités de l'enfance chez les artistes à barbe. - -Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, semés dans l'atelier, -apportèrent bientôt à cette furie d'exercices une terrible -surexcitation. Anatole et ses amis conçurent une grande idée qui, à -peine réalisée amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à -répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du Cirque. A -douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs. Chacun représentait à son -tour une puissance coalisée, et quelquefois deux. La table à modèle -était la capitale où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la -table figurait le praticable imité du fameux tableau des neiges du -Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor était simple: on ouvrait la -fenêtre. Une femme de la société, qui raffolait du talent de Léontine, -fut chargée du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le -costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de bottes, une -blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus d'une boîte de sardines -appliqué sur le chapeau de cuir d'un capitaine au long cours, naufragé à -Terre-Neuve, et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues -de la grande armée admirablement passées par Anatole à cheval sur une -chaise. Il excellait à dire, d'après les plus pures traditions de -Gobert: «Toi? je t'ai vu à Austerlitz... A cheval, messieurs, à cheval!» -On vit aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où le roulement -des tambours était fait avec un bruit de lèvres, et la sonnerie des -clairons imitée dans le creux du bras replié. Mais ce qu'il y eut de -plus beau, ce furent les batailles acharnées, héroïques, traversées de -furieuses charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur, -couronnées de la lutte suprême: le combat du drapeau! Triomphe -d'Anatole, où serrant contre son coeur la flèche de son lit, il luttait, -se tordait, se disloquait, et finissait par faire passer au-dessus du -manche à balai vainqueur tous les ennemis de la France! - - - - -XX - - -Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier et cette vie -d'Anatole: - -«Punaisiana, route de Magnésie - -Septembre 1845 - -«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, sans un bout de -lettre, sans un mot! et je suis sûr que tu n'es pas même mort, ce qui -serait au moins une excuse. Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je -te pardonne, au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas dormir. -Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec Dosiclès, lequel, pour -m'honorer, m'a mis dans un lit où les draps sont brodés de fleurs en or -d'un relief désespérant. J'étais si éreinté ce soir, que je commençais à -dormir là-dessus, je me gauffrais, je me modelais en creux, mais je -dormais... quand tout à coup, je me suis aperçu que chacune de ces -fleurs d'or était un calice... un vrai calice de punaises! Et voilà -pourquoi je t'honore de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci -des journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que je fasse -avaler à quelqu'un. - -»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin, une escorte d'une -douzaine d'Albanais et de Turcs, et bien entendu mon fidèle Omar. -D'abord des sentiers, des chemins bordés de lauriers-roses et de -grenadiers sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout jeune -museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros comme une chèvre, qui -venait nous dire bonjour. A huit heures, nous commencions à monter la -montagne: alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter, des -pins gigantesques, admirables de formes, des arbres du temps de la -création, des arbres pleins de vie et pleins de siècles, de vrais -morceaux d'immortalité de la terre, qui font le respect avec l'ombre -autour d'eux. Je ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans -les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils, qui se -sauvaient et se retournaient pour nous voir, comme s'ils n'avaient -jamais vu de bêtes d'une espèce comme nous. En haut, malgré un froid de -chien qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, nous -restons une heure à regarder ce qu'on voit de là: le Bosphore, les îles, -la côte de Troie, blanche, avec des éclats de carrière de marbre, -étincelante dans ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu -pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait une -turquoise translucide, vois-tu cela? - -»De là, dégringolade dans la plaine. Des villages dominés par de grands -cyprès, de la bonne bête de grosse verdure, comme en Normandie; des -vergers avec de l'eau sourcillante sous le pied de nos chevaux, des -arbres qui s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches jaunes, -des prunes, des grenades, des raisins de toute couleur glissant des -vignes emmêlées aux arbres; partout sur le chemin, des fruits suspendus, -tentants, tombant à la portée de la main; entre les éclaircies des -arbres, des champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre à -grands coups de yatagan et dont elle m'offre le coeur. Enfin, il me -semblait être sur la grande route du paradis, animé par un peuple de -paradis qui semblait enchanté de nous voir manger ce qui lui -appartenait. Nous croisons des zebecks aux étendards rouges. Nous -passons de petites rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de -croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout, et jusqu'à un -déménagement du pays: cela se compose d'un petit âne blanc sur lequel -est un grand diable de nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un -coq; puis un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la femme nº 1, -montée à califourchon, et flanquée devant et derrière d'un enfant; puis -la femme nº 2; puis un ânon et un mouton en liberté, qui suivent la -famille à peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser: nous -tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande immobilité découpée sur -le ciel, au chant grave, les yeux tournés vers une mosquée: je t'assure -qu'ils dessinaient une crâne silhouette de la _Prière orientale_. C'est -seulement à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons Ailvatissa, -où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu absolument nous héberger, nous -fourre dans la bouche, avec toutes sortes de politesses, les boulettes -qu'il se donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était comme -mon lit de fleurs! - -»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas? Eh bien! elle ne -vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. Imagine-toi une immense -oasis, un bois d'arbres énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre -d'une forêt, des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur -tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et rejaillissants -du sol; imagine là-dessous de l'eau, un bruit de sources chantantes, un -serpentement de jolis ruisseaux clairs, et là-dedans, dans cette ombre, -cette fraîcheur, ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens -ayant accroché aux branches leur vie errante, campant là avec leurs -tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse nu, fabriquant des armes, -forgeant des instruments de jardinage sur une petite enclume enfoncée en -terre, et charmant le battement du fer avec le rhythme d'une chanson -étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant en brandissant sur -leur tête des tambours de basque qui leur font de l'ombre sur la figure, -des femmes près de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux -entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes odoriférantes, -d'autres occupées à donner à de petites bouches leurs seins bronzés, des -petits enfants tout nus avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie, -ou bien n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le mauvais -oeil: une gousse d'ail dans un petit morceau d'étoffe dorée; tous, -barbotant, s'éclaboussant, dans le bois d'eau et de soleil, courant -après des oies effarouchées... Et aux arbres, des berceaux d'enfants, -nids de loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les -trouvailles des routes... - -»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir! - -»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne. - -»A toi, vieux. - -»N. DE CORIOLIS.» - - - - -XXI - - -«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin. - -«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!... Ah! mon ami, si je -l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. Tu vas voir ce que c'est! - -»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû t'écrire cela, nous -avions pris, il y a près de trois mois, un voiturin à Marseille. Nous -étions les cinq prix: Jouvency, Salaville, Froment, Gouverneur et -Charmond, le musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal flâné -en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui, c'était le grand jour. -A trois heures, nous étions dans un endroit appelé Ponte Molle. Nous -savions que les camarades viendraient à notre rencontre: il y en avait -quatre. Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui nous étions -à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines pas! un froid... et -pas seulement du froid, un air tout gêné, tout inquiet, tout absorbé. -Avec ça, ils étaient mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai -demandé à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac qui a été chez -nous, n'était pas venu. Il m'a répondu, comme mystérieusement, qu'il -n'avait pas pu venir; que j'allais le trouver bien changé, qu'il avait -une espèce de maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et -qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées. Et comme ça -toute la route, ç'a été un tas de mauvaises nouvelles des uns et des -autres, et des histoires qui nous ont mis tout sens dessus dessous. -J'oublie de te dire qu'à Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de -Michel-Ange: je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons rien -compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait de plus beau. Il -faut que je te dise quelque chose, mais cela tout à fait entre nous, je -te demande le secret: ils sont ici très-malheureux d'une aventure -arrivée à Filassier, le prix du _Joseph_, tu te rappelles. A ce qu'il -paraît, il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement. -Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu comprends la -déconsidération que cela jette sur l'Académie, et la position fausse où -cela nous met tous à Rome. - -»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a des obélisques de -chaque côté, et ils nous ont de suite conduit dans le Corso voir -Saint-Pierre. Mon Dieu! que cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait! -Je me figurais une place circulaire avec des colonnes devant: il paraît -que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire des rues. Et puis, -nous avons monté, et nous sommes arrivés, comme la nuit venait à la -villa Médici. On nous a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des -chambres comme ça: j'en ai une... ignoble! Et nous en avons pour un an, -à ce qu'il paraît, à être là! Là-dessus l'_Ave Maria_ a sonné: cela -sonne le dîner ici, l'_Ave Maria_. Nous sommes descendus à la salle à -manger. C'était lugubre; rien que de mauvaises chandelles, pas de -nappes; au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain. Il y -avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, qu'ils vous ôtaient -d'avance l'appétit. J'ai aperçu que c'était peint en rouge, et qu'il y -avait au fond le Faune appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut -les portraits des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui -étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés! On était -séparé: chaque année avait sa petite table. Les vieux prix, les restants -à l'école, les _professeurs_, comme on les appelle ici, en avaient une -un peu exhaussée. Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru -terriblement vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. Tu -as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs, à présent. On a -passé la soupe, et comme les nouveaux sont ici les derniers servis, la -soupière nous est arrivée à peu près vide. Personne ne se parlait. Il y -avait toujours un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous. -Les vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus comme s'ils -avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient de petits manteaux de -laine, et paraissaient avoir froid dessous comme des pauvres. Enfin, il -y eut une voix à la table des professeurs: «--Ah! voilà les -nouveaux...--Il est bien laid, celui-là...--Lequel?--On dit que le -concours était bien faible...» Nous avions le nez dans notre assiette. -Il nous arriva une boîte de sardines où il n'y avait plus rien au fond -que des arêtes et de l'huile qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans -la salle un grand brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux -qui grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois du -brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en vint un autre, -puis un autre. Alors il partit des tables: «Sont-ils embêtants, avec -leur fièvre, ceux-là! C'est agréable pendant qu'on mange, d'avoir -l'hôpital à côté de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent -qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé quelques tirans du -bouilli, de l'_alesso_, comme ils disent, quand Filassier a fait son -entrée, en bottes, en culotte blanche, en veste de velours, des éperons, -une cravache, et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce -qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il mange mieux ailleurs... -C'est révoltant! Je ne comprends pas qu'il en soit arrivé à cette -impudeur-là. Là-dessus, j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!... -Je n'ai entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait pour -en manger une autre... Il y avait même Châtelain qui avait son -couteau... Et personne n'essayait de les séparer! On devient de vraies -bêtes féroces ici. Notre graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il -s'est sauvé dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du vin -cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais que l'ordinaire, et -Grimel a proposé gentiment de boire à la santé des nouveaux, en nous -disant qu'il «espérait que nous ferions honneur à l'Académie, et que -nous reconnaîtrions la généreuse hospitalité que nous y recevions.» -Aucun de nous n'a eu le courage de répondre. On est passé au salon. -Qu'est-ce qui m'avait donc dit qu'il y avait des aquarelles de carnaval -au salon? C'est une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été -obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond jouait son prix, -et on m'a conduit à ma chambre: les quatre murs, mon ami. Mon lit et ma -malle, rien de plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore -que...» - - -«Du même endroit. Octobre 1845. - -«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre oublié dans un -coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord que je te finisse ma nuit. - -»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma bougie s'éteint. Je -la tâte: froide comme un mort! Je cherche des allumettes: pas une. -J'ouvre ma porte: pas de lumière. Je me risque dans de grands diables -d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La peur me prend de -me casser le cou, je retrouve ma chambre et mon lit à tâtons. Je prends -mon meuble de nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche, -je vais fermer l'oeil... voilà de la lumière qui se met à serpenter par -terre entre les jointures des carreaux, et il part sous mon lit quelque -chose comme une mine qui saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on -me jette dans ma chambre une avalanche de meubles. - -»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce depuis le commencement -jusqu'à la fin! Les soi-disant statues de Michel-Ange, à Ponte Molle, -sont de n'importe qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est l'église -San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi à aller à Charenton. Il y -a deux bonnes lampes dans la salle à manger, et des nappes. Les cheveux -blancs de Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête -garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les fiévreux étaient de -faux fiévreux. Le vrai salon a bien des aquarelles de carnaval. La -dispute à table était en imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre. -Le meuble de dessous mon lit était percé, et ma bougie était un bout de -bougie sur un navet ratissé! Voilà! Ah! les scélérats! les ai-je assez -amusés! Car on vous donne, pour ces occasions, une chambre sans volets, -sans rideaux, et où on peut vous voir du balcon de la Loggia. Et ils -m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme qui rentre désespéré -dans sa chambre, ferme la porte, regarde, fait deux ou trois tours, met -la main dans son gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur, -tire lentement une manche de sa redingote, cherche un meuble où la -poser, et finit par s'asseoir sur sa malle comme un condamné à cinq ans -de Rome! Ils m'ont vu ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me -frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement dans -le voyage, avec le geste imbécile qu'on a à se frotter le nez quand on -n'a pas de glace! Ils m'ont vu, me graissant bêtement d'une main, tenir -et retourner de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas -osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en chemin d'une -Italienne très-gentille que j'avais rencontrée dans le nord de l'Italie, -et qui m'avait dit qu'elle allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant -à l'Académie une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre -sentant la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de poulet était en -italien, en un polisson d'italien de cuisine qui me faisait venir l'eau -à la bouche, et où j'accrochais un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir -une phrase... Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de mon -ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant toujours plus près de -la bougie, et en m'enduisant plus fiévreusement le nez... ça devait être -trop drôle! - -»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter à la dame de la -garde-robe de l'École, comme à la femme de M. Schnetz, et j'ai été -très-flatté qu'elle me parlât de mon concours! - -»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme ça! Ça doit te -donner une assez jolie idée de la manière dont on vous met dedans. Vrai, -c'est très-bien fait, cette scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça -vous pince tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis, tu -comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a remué, la fatigue, -l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée, de tout ce qu'on va voir, de -Rome. On ne sait pas, on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, -un tas de choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts: en -est prêt à tout avaler. - -»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on ne peut -atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est l'impression générale, -à ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. Il me semble que je n'ai -pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première -année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un beau jour on -voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive un moment ou tout d'un coup ce -qu'on a partout sous les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du -balcon de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome, la -colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de Rome, la campagne, les -monts de la Sabine, le bord de la mer à l'horizon, il a vu, il a -compris, il a senti: tout s'est éclairé pour lui. - -»En attendant, je travaille dur. - -»Qu'est-ce qu'on devient à Paris? - -»Ton bon camarade, - -»GARNOTELLE.» - - - - -XXII - - -Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette existence au jour -le jour, nourrie des gains du hasard, riche une semaine, sans le sou -l'autre, lorsqu'il lui arrivait une fortune. Un éditeur belge qui avait -entrepris une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage des -pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle décalqué sur la -pierre, la pierre passée au gras, Anatole n'avait guère qu'à repiquer -les valeurs qui n'étaient pas venues. Il en expédia près d'une centaine -dans son hiver. Chacune de ces reproductions lui étant payée -quatre-vingts francs, il se fit ainsi près de huit mille francs. C'était -pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de la prospérité: il avait -l'impression d'un homme sans souliers qui marcherait dans l'or. Tout -coula, tout roula dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge -ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie, où les -cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour des quatre murs, et -sortaient sur le palier. - -Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des acquisitions de -luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement diverses choses -étranges. - -Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua, sur un -bouchon, un papillon. - -Il acheta un _Traité des vertus et des vices_, de l'abbé de Marolles, -dont il fit le signet avec une chaussette. - -Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle, peinte un jour de -misère avec l'huile d'une boîte à sardines. - -Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement de -s'apprendre à jouer: _J'ai du bon tabac_... Après le clavecin, il acheta -un grand morceau de guipure historique; après la guipure un canot qu'on -vendait pour rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever, -sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs. - -Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un abonnement à une -édition par livraisons des oeuvres de Fourier, et se commanda un habit -noir doublé en satin blanc,--un habit qui devait, dans l'atelier, -remplacer la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière, Anatole -finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva l'intérieur. - - - - -XXIII - - ---Garçon!... des huîtres... des grandes... comme votre berceau! Allez! - -C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans la grande salle -du restaurant Philippe, à une table en face la porte d'entrée. - -Ce jour-là--le jour de la mi-carême,--l'idée d'aller au bal de l'Opéra -s'était emparée de lui. Il avait réuni un gilet de flanelle, une paire -d'ailes, un maillot, un carquois, et avec cela il s'était déguisé en -Amour. Une seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant pas la -couper, il se résolut à lui donner un accompagnement qui ôtât le manque -d'harmonie à son costume: il attacha sur son gilet de flanelle, au creux -de l'estomac, un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé, -des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban bleu de ciel dans -les cheveux, des pantoufles de broderie aux pieds, il était parti, -allant devant lui, flânant. Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait -froid qu'au bout des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne -pouvoir mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait devant -les costumiers, regardait les oripeaux de carnaval dans le flamboiement -du gaz, marchait tranquillement dans l'escorte d'honneur des gamins: il -n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra un -divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, un plaisir d'homme -du monde; et il se demandait s'il ne devait pas aller dans un bal moins -bon genre, comme Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant -pas encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage, et -trouva, dans ce qui se passait là, dans le caractère des habitués, dans -les allées et venues des dominos qui leur apportaient des sucres de -pomme et des oranges, assez d'intérêt pour y rester près d'une heure. -Arrivé à l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des cireurs de -bottes que les nuits de bal improvisent, il fit l'honneur à deux ou -trois de ces peintres en vernis, auxquels il reconnut une jolie -_platine_, de leur répondre, aux applaudissements des groupes du -passage. D'un de ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait -l'air de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener faire une -partie de billard au Grand-Balcon. A peine si le monsieur joua: Anatole -avait ce soir-là un jeu étourdissant; il fit des séries de carambolages -interminables, en ne se lassant pas d'admirer combien le costume -d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable aux effets -de recul. Il joua ainsi pendant deux grandes heures, dans le café -troublé de voir, à travers son demi-sommeil, les fantastiques académies -dessinées par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des derniers -consommateurs enfilait si étrangement, lors des raccourcis du jeu, -depuis le talon jusqu'à la nuque. - -Il sortit de là, avec la ferme intention d'aller décidément au bal de -l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité se laissait accrocher, arrêter -au spectacle du mouvement entourant le bal, à ces figures qui sortent de -ces nuits du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent -des gros sous et des bouts de cigare derrière le Carnaval. - -Et il était en train de suivre et d'escorter une femme qui portait dans -un seau du bouillon à la file des cochers de fiacre, quand il vit au -cadran de la station: quatre heures moins cinq...--Tiens! dit-il, c'est -l'heure d'avoir faim,--et renonçant au bal, il s'était dirigé vers -Philippe. - -Les masques arrivaient. Anatole criait: - ---Oh! c'te tête!... Bonjour, Chose!... Et tu fais toujours des affaires -avec le clergé? «A la renommée pour l'encens des rois mages!...» T'es -l'épicier du bon Dieu! Tais-toi donc!... Et tu te costumes en Turc! -c'est indécent!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un signalement -grotesque en pleine figure. La salle jubilait. Les soupeurs se -poussaient pour entendre de plus près cette pluie de bêtises, -apostrophes cocasses, baptêmes saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du -Catéchisme poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les tables -peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une à l'autre; et tous les -soupers, en se pressant, ne faisaient plus qu'un souper où les folies, -débitées par Anatole, couraient à la ronde avec les bouteilles de -Champagne passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. On -mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la mousse, des hommes -pleuraient de rire, des femmes se tenaient le ventre, des pierrots se -tordaient. - -Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là, dominant son public, il -se mit à danser la danse des oeufs entre les plats, essaya des poses -d'équilibre sur des goulots de bouteille, toujours parlant, débagoulant, -levant pour des toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un -morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une épaule de femme un -baiser au hasard, criant:--Ah! ça me donne vingt ans de moins... et -trois cheveux de plus! - -Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme la pâleur d'une -orgie sur les nuits blanches de Paris. Le noir s'en allait des carreaux -de la salle. Dans la rue s'éveillaient les premiers bruits de la grande -ville. Le travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient. Anatole -sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait dessous des ombres de -misère et de sommeil, des gens des halles, des ouvriers de cinq heures, -des silhouettes sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui -passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de ce qui se boit, -la faim de ce qui se mange, l'envie de ce qui flambe là-haut! - ---Une... deux... trois... ouvrez le bec, mes enfants!--cria Anatole; et -saisissant deux bouteilles de champagne, il les vida sans voir dans des -gosiers vagues qui buvaient comme des trous. Chaque table se mit à -l'imiter, et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela -quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau d'orage perdu, à -mesure, dans une bouche d'égout. La foule s'amassait, se bousculait, il -en sortait des hourras, des cris, des têtes qui se disputaient une -gorgée. La rue ivre se ruait à boire; le jour montait. - ---Gare là-dessous!--fit Anatole; et tout à coup, lâchant ses bouteilles, -il parut avec deux têtes encadrées dans l'anse de ses deux bras: l'une -de ces têtes était la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête -d'une débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la fenêtre, -se penchant en dehors avec les élasticités d'un pitre sur un balcon de -parade, il se mit à débiter, de la voix exclamatrice des _boniments_: - ---Le Parisien, messieurs!--et il désignait le monsieur en habit se -débattant sous son bras, en étouffant de rire.--Vivant, messieurs! En -personne naturelle!!... Grand comme un homme! surnommé _le Roi des -Français_!!! Cet animal!... vient de province! son pelage! est un habit -noir! Il n'a qu'un oeil! comme vous pouvez voir! son autre oeil!... est -un lorgnon! Cet animal, messieurs, habite un pays! borné par -l'Académie!... Sauf l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de -maladies particulières!... C'est l'animal du monde! du monde! le plus -facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait filtré! du vin -colorié! du bouillon économique! du chevreuil de restaurant!!! Il y en a -même des espèces! qui digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal! -messieurs! est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à la campagne! -D'humeur douce! il est facile à élever. On peut le dresser, quand on le -prend jeune, à retenir un air d'orgue et à comprendre un vaudeville!... -Inutile, messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: il a -inventé la _savate_ et les faux-cols!!! Sa cervelle! messieurs! la -dissection nous l'a fait connaître! On y trouve! on y trouve! messieurs! -le gaz d'une demi-bouteille de Champagne! un morceau de journal! le -refrain de la _Marseillaise_!!! et la nicotine de trois mille paquets de -cigares!!!... Pour les moeurs, il tient du coucou! il aime à faire ses -petits dans le nid des autres!!!... Et v'la cet animal!!!... A sa dame, -à présent! - -Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en la faisant tourner -comme une poupée. - ---... La Madame à ce monsieur-là! saluez!... Une bête! inconnue! une -bête!!! qui enfonce les naturalistes!... La Parisienne! mesdames! sauf -le respect que je vous dois!... Des pieds et des mains d'enfant! des -dents de souris! une patte de velours! et des ongles de chat!!! Elle a -été rapportée du Paradis terrestre! à ce qu'on dit! Quoique -très-délicate! elle résiste aux plus gros ouvrages! Elle peut frotter -dix heures de suite! quand c'est pour danser!!!... Cette petite bête! -messieurs! se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible à sa -santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!... Sensible aux bons -traitements! messieurs! et surtout aux mauvais!!!... Beaucoup de -personnes! un grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées à la -domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! le chauffage! -l'éclairage! le blanchissage! leur confiance! et quelques diamants!!!... -Très-facile à apprivoiser! Généralement caressante! susceptible de -jalousie! et même de fidélité!... Enfin! messieurs! cette charmante -petite bête! qui marche sans se crotter! est vivipare! pare!!! -pare!!!... Et v'la ce que c'est! Allez! la musique!!! - - - - -XXIV - - ---Hein? quoi?--fit Anatole, le dimanche qui suivit ce jeudi-là, en se -sentant rudement secoué dans son lit. Il ouvrit la moitié d'un oeil, et -aperçut Alexandre, dit Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer. - ---Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour? - -Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable, qui -ressemblait à un masque déteint du carnaval. La sueur avait pleuré sur -ses grandes lunettes noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau, -lui donnait des luisants de poisson raclé. - ---D'abord, lave-toi,--lui dit Alexandre,--ça te débarbouillera les -idées. Tu as l'air d'un spectre qui s'est promené sans parapluie... -Sais-tu que tu as fait venir des cheveux blancs à ton portier? - ---Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout... - ---Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin... - ---Tiens! - ---Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on te laisse -dormir... - ---Ah ça! quel jour sommes-nous? - ---Dimanche. - ---Dimanche? Mais alors... sapristi! C'est bien vendredi matin que -j'étais raide... - -Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions. - ---Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a des fuites... Ah! -bien, voilà deux jours dans ma vie qu'on m'a joliment volés... Le bon -Dieu me les doit, oh! il me les doit... - ---Mais qu'est-ce que tu as pu faire?... Car tu n'es rentré que dans la -nuit du vendredi, à je ne sais quelle heure... Le portier ne t'a pas -vu... - ---Je crois bien... moi non plus... Si tu crois que je me voyais! - ---Voyons! tu dois te rappeler quelque chose? - ---Rien... non, là, vrai, rien... Je me rappelle Philippe, le balcon... -des messieurs qui m'ont mené au café... et puis, à partir de là, psit! -plus rien... - ---Mais, où as-tu été? - ---Pas devant moi, bien sûr. Attends... Il me semble qu'on m'a fait -galoper sur un cheval, dans une allée où il y avait de grands arbres... -comme une allée de parc. Et puis, voilà... là, là. - -Et il voulut se remettre du côté du mur. - ---Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc? - ---Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen... Ah! attends, ça -me revient... Oui, une chambre... très-grande... où il y avait des -portraits de famille... des portraits de famille d'un effrayant! Il y en -avait en noir... des magistrats, avec des sourcils et des nez!... Et -puis, il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez, en robe -jaune, et les joues d'un rouge!... Et c'était peint, mon cher! Imagine -la famille de Barbe-Bleue, sous Louis XV, peinte par un vitrier de -village... des Chardin byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur, -d'autant plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une grande -cheminée... Si j'avais des parents comme ça, par exemple, c'est moi qui -les enverrais à une loterie de bienfaisance! Et puis je crois que j'ai -rêvé que le portrait de la dame en jaune avait la colique, et que ça me -la donnait... Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on roulait la -chambre dans une voiture... - ---C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château près de Paris. Et -puis, tu étais trop saoûl, on t'aura couché et on t'aura ramené... - ---Possible... Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas savoir tout de -même... Il m'est peut-être arrivé des choses très-amusantes... Il y -avait peut-être des grandes dames!... Et puis, dis donc... Ah ça! -j'espère que ce n'était pas des filous, ces gens-là... Pourvu qu'ils ne -m'aient pas fait signer des billets, les imbéciles!... Avec tout ça, je -vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur envoyer de cartes -au jour de l'an... Heureusement qu'il y a le dernier jugement pour se -retrouver! Bonsoir! Oh! laisse-moi dormir encore un peu... Je dors en -gros, moi... Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de suite -sans me coucher? - - - - -XXV - - -Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de son existence, Anatole -eut une velléité de travail; l'idée de faire un tableau, d'exposer, lui -vint comme il sortait du Louvre, le dernier jour de l'exposition, -échauffé et monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les -tableaux, l'admiration et la presse devant deux ou trois toiles de ses -camarades d'atelier. - -Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des Julien. -L'occasion était bonne pour se payer une oeuvre. En revenant il entra -chez Desforges, commanda une toile de 100, choisit des brosses, se -remonta de couleurs. Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit -à chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure d'un trait au -fusain. Le lendemain, un peu mordu de fièvre, du matin, du commencement -du jour à sa tombée, il couvrit des feuilles de papier de crayonnages -d'esquisse. On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas. - -Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite promenade sur -la place de la Bastille, et, rentré chez lui, il donna vivement quelques -indications dernières à un grand dessin choisi parmi les autres, et -qu'il avait fixé au mur avec un clou. - -Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta dessus sa -composition à la craie. Les amis qu'il laissa entrer ce jour-là riaient, -assez étonnés de le voir piocher, et l'appelaient «l'homme qui a un -chef-d'oeuvre dans le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté -de quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et il passa -quelques jours à assurer consciencieusement toutes ses places. - -Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes devant sa -toile, avec une sorte de recueillement, tourna autour de sa boîte à -couleurs, l'ouvrit, la ferma, et à la fin se mit à jeter précipitamment -les premiers dessous sur la toile. - ---Ça me démange, vois-tu,--dit-il au camarade qui était là,--je -reprendrai cela avec le modèle. - -Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte, et le sujet du -tableau d'Anatole apparaissait clairement. - -Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute son inspiration, -n'était pas précisément une peinture: il était avant tout une pensée. Il -sortait bien plus des entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était -pas le peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le dessin -y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau était en un mot la -lanterne magique des opinions d'Anatole, la traduction figurative et -colorée de ses tendances, de ses aspirations, de ses illusions; le -portrait allégorique et la transfiguration de toutes les généreuses -bêtises de son coeur. Cette sorte de _veulerie_ tendre, qui faisait sa -bienveillance universelle, le vague embrassement dont il serrait toute -l'humanité dans ses bras, sa mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le -socialisme brouillé qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier -décomplété et dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses -idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire, des -apitoiements de seconde main sur les peuples, les opprimés, les -déshérités, un certain catholicisme libéral et révolutionnaire, le «Rêve -de bonheur» de Papety entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui -avait fait le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au -Salon prochain de ce grand titre: _le Christ humanitaire_. - -Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux des principes -d'Anatole! Imaginez une Salente du progrès, une Thélème de la solidarité -dans une Icarie de feux de Bengale. La composition semblait commencer -par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout en haut du -tableau, les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance, la Charité, -devenaient dans le ciel, où l'écharpe d'Iris se plissait en façon de -drapeau tricolore, les trois vertus républicaines: la Liberté, -l'Égalité, la Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de -temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot: _Harmonia_, qui -abritait les poëtes et des écoles mutuelles, la Pensée et l'Éducation. -Au-dessous de ce nuage, qui planait à la façon du nuage de la Dispute du -Saint-Sacrement, on apercevait à gauche un forgeron avec les instruments -de la forge passés autour de sa ceinture de cuir, et dans le fond la -Maturité, l'Abondance, la Moisson: de ce côté, un soleil se levant -derrière une ruche éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une -soeur de Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient des -hospices, des crèches, des enfants, des vieillards. Au bas, sur le -premier plan, des hommes arrachaient d'une colonne des mandements -d'évêque, un frère ignorantin montrait son dos fuyant; un cardinal se -sauvait, tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un tombeau -qui portait sur son marbre les armes papales, un grand Christ se -dressait, dont la main droite était transpercée d'un triangle de feu où -se lisait en lettres d'or: _Pax!_ - -Ce Christ était naturellement la lumière et la grande figure du tableau. -Anatole l'avait fait beau de toute la beauté qu'il imaginait. Il l'avait -flatté de toutes ses forces. Il avait essayé d'y incarner son type de -Dieu dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune premier du -Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de ressouvenirs de lithographies -d'après Raphaël, et un reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée; -et battant le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme un air de -cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois à un Arthur du paradis et -à un Mélingue du ciel. - -La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il «tenait» son -tableau. Puis il arrêta un modèle. Le modèle vint: Anatole travailla -mal; la séance terminée il ne lui dit pas de revenir. - -Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après nature. Il ne -connaissait pas ce ravissement d'attention par la vie qui pose là devant -le regard, l'effort presque enivrant de la serrer de près, la lutte -acharnée, passionnée, de la main de l'artiste contre la réalité visible. -Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent un peu le -dessinateur en arrière, et lui font contempler un instant, dans un -mouvement de recul, ce qu'il croit avoir senti, rendu, conquis, de son -modèle. - -D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger, de vérifier la -nature: il avait ce déplorable aplomb de la main qui sait de routine la -superficie de l'anatomie humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et -depuis longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler que de -_chic_, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs d'école, une -habitude de certaines couleurs, un flux courant de figures, la tradition -de vieux croquis. Malheureusement il était adroit, doué de cette -élégance banale qui empêche le progrès, la transformation, et noue -l'homme à un semblant de talent, à un à peu près de style canaille. -Anatole, pas plus qu'un autre, ne devait guérir de cette triste -facilité, de cette menteuse et décevante vocation qui met au bout des -doigts d'un artiste la production d'une mécanique. - -Il remplaçait le modèle par une maquette en terre sur laquelle il -ajustait, pour les plis, son mouchoir mouillé, et, se trouvant plus à -l'aise d'après cela, il se mettait à économiser les extrémités de ses -personnages: il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades -qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le génie de ne faire -qu'une paire de mains pour les douze apôtres. - -Pourtant sa première fougue était un peu passée, et il commençait à -trouver que la tentative était pénible, de vouloir faire tenir le monde -de l'avenir et la religion du vingtième siècle dans une toile de 100. Il -commença un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande toile, y -fit toutes sortes de changements au gré de son caprice du moment. Puis -il la laissa des jours, des semaines, n'y touchant plus que de loin en -loin, et s'en dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait. - -L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs depuis quelque -temps dans son imagination et faisait place au souvenir, à l'image -présente de Debureau qu'il allait voir presque tous les soirs aux -Funambules. Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait sa -spirituelle tête, ses grimaces blanches sous le serre-tête noir, son -costume de clair de lune, ses bras flottants dans ses manches; et il -songeait qu'il y avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait -exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de cinq Pierrots à -l'aquarelle, dont la chromolithographie s'était assez bien vendue chez -un marchand d'imagerie de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé -dans cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins, à de -petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait l'idée de se -tailler une spécialité, de s'y faire un nom, d'être un jour le Maître -aux Pierrots. Et chez lui ce n'était pas seulement le peintre, c'était -l'homme aussi qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers le -personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau: entre Pierrot et -lui, il reconnaissait des liens, une parenté, une communauté, une -ressemblance de famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son -agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec son pied. Il -l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises de brioches et de -femmes, les traverses de sa vie, ses aventures, sa philosophie dans le -malheur et ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un qui -lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup comme son portrait. - -Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce nouvel ami, le -Pierrot qu'il tourna et retourna dans toutes sortes de scènes et de -situations comiques fort drôlement imaginées. Et il avait presque oublié -son tableau sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui demander, -de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle de couvent «dans les -prix doux». Anatole reprit aussitôt sa grande toile, enleva tous les -accessoires humanitaires, troua la tunique de son Christ pour lui mettre -un coeur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva jamais son Bon -Pasteur assez évangélique pour le prix qu'il voulait y mettre. - -Quand le malheureux tableau lui revint:--Seigneur,--fit Anatole en -allant à la toile,--on dit que Judas vous a vendu: ce n'est pas comme -moi. Et maintenant, excusez la lessive! - -Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement, -jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin un grand Pierrot, -l'échine pliée, l'oeil émérillonné. - -Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, le public -faisait foule à la porte d'un nouveau spectacle de pantomime devant ce -Pierrot signé: _A. B._,--et qui avait un Christ comme dessous! - - - - -XXVI - - -Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, aux joies de -l'eau, à la passion parisienne du canotage. - -Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans sa veine de richesse -s'emplit, tous les jeudis et tous les dimanches, de cette société d'amis -et d'inconnus familiers qui se groupent autour du bateau d'un bon -enfant, et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait dedans -des passants, des passantes, des camarades des deux sexes, des à peu -près de peintres, des espèces d'artistes, des femmes vagues dont on ne -savait que le petit nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes -sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de campagne et du -petit _bleu_ du cabaret. Cela sautait d'une troisième classe de chemin -de fer, surprenait Anatole et son équipe dans leur café d'habitude; et -s'ils étaient partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le -canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les manches se -retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis bras remuants, maladroits -à ce travail d'homme, brillaient de rose entre les éclairs de feu des -avirons relevés. - -On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein air libre et -vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil dardant sur la tête, la -flamme miroitante de tout ce qui étourdit et éblouit dans ces promenades -coulantes, cette ivresse presque animale de vivre que fait un grand -fleuve fumant, aveuglé de lumière et de beau temps. - -Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait au fil -du courant. Et lentement, ainsi que ces écrans où tournent les tableaux -sous les doigts d'enfants, se déroulaient les deux rives, les verdures -trouées d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée par la -marche des dimanches; les barques aux couleurs vives noyées dans l'eau -tremblante, les moires remuées par les yoles attachées, les berges -étincelantes, les bords animés de bateaux de laveuses, de chargements de -sable, de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le jour -splendide laissait tomber des douceurs de bleu velouté dans le creux des -ombres et le vert des arbres; une brume de soleil effaçait le -Mont-Valérien; un rayonnement de midi semblait mettre un peu de Sorrente -au Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets verts, -allongeaient leurs vergers pleins de linges étincelants. Le blanc des -villas brillait sur les hauteurs penchées et le long jardin montant de -Bellevue. - -Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, le jour jouait -sur les nappes, sur les verres, sur la gaieté des robes d'été. Des -poteaux peints, indiquant l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté -sur de petites langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, de -petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants et frissonnants, -penchant devant eux un reflet de chair sur les rides du courant. - -Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur sous les -saules, dans le pré dru d'un bord de l'eau, l'équipage se débandait; la -troupe s'éparpillait et laissait passer la lourdeur du chaud dans une de -ces siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées sous des -ombres de branches, et ne montrant d'une société qu'un morceau de -chapeau de paille, un bout de vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui -flotte et surnage d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure -où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des maisons de -Paris faisait monter une lumière d'éclairage. Et puis c'était le dîner, -les grands dîners du canot, les barbillons au beurre et les matelotes -dans les chambres de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les -faims dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures de -nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses, de cris, des -fraternités, des expansions, des chansons et des bonheurs du mauvais -vin... - - - - -XXVII - - ---Hé! là-bas, mon petit ange, toi...--dit un soir, à un de ces dîners, -Anatole à une femme,--tu vas bien sur la matelote. Un peu de discrétion, -mon enfant... Je te ferai observer que nous sommes encore trois à -servir, et qu'il doit venir un quatrième... Hé! Malambic?... tu l'as -connu, toi, Chassagnol? - ---Parbleu! Chassagnol... Tu connais ses histoires, dis donc? - ---Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois ans que je ne -l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait quitté la veille. Il me demande: -Qu'est-ce que tu fais demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai -vous retrouver; et il file... Avec Chassagnol, on ne sait jamais... Il -ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là... - ---Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord un héritage de -trente mille francs qui lui est tombé. - ---Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,--fit Anatole, et se -tournant vers une voisine:--Julie, vous allez avoir à côté de vous un -monsieur qui a trente mille francs... ne le tutoyez pas la première... - ---Mais il ne les a plus... Voilà l'histoire,--reprit Malambic.--Il palpe -l'argent d'un oncle, un curé, je ne sais plus... Il le met dans sa -malle, ce n'est pas une blague, et il part voir du Rembrandt dans le -pays, du vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du Rembrandt -dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il fait l'Allemagne. Il -flâne des mois dans des villes à tableaux... Il se paye des rafles de -bric-à-brac chez les juifs... Des musées d'Allemagne, il tombe sur les -musées d'Italie, et là, une flâne, tu penses!... dans les ghettos, les -tableaux, la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes de six -heures devant une toile! Avec ça, tu sais qu'il a l'habitude d'aider ses -admirations en se donnant une petite touche d'opium; il prétend qu'il -est comme les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris du -hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux qu'il faut qu'il -se grise... La fin de tout cela, c'est qu'après s'être flanqué une bosse -d'objets d'art, tout battu les palais, les collections, les -chefs-d'oeuvre, les villes, les villages, tous les trous de l'Italie, -éreinté, rafalé, à sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce -qu'il traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de -Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? qui était là-bas -pour une copie du Giotto, que sa ville lui avait commandée. C'est lui, -Rouvillain, qui m'a raconté ça... Mais c'est la fin qui est superbe, tu -vas voir... Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme des -musées, qui avait des oeillères dans la rue, qui n'aurait pas pu dire si -les femmes portaient des chapeaux de paille ou des bonnets de coton... -enfin Chassagnol, en traversant le marché, voit une jeune fille qui -vendait des volailles, mais une jeune fille... tu ne connais pas ça, -toi... la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive... une vierge -de primitif, enfin merveilleuse! J'ai vu l'esquisse que Rouvillain en a -faite, comme cela, avec ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges... -ça a un caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa main. -La vendeuse de poulets, qui était l'_innamorata_ d'un très-beau garçon -beaucoup mieux que Chassagnol le refuse net. Alors, devine ce que fait -Chassagnol! Il y avait dans la maison une soeur très-laide, une vraie -caricature de la beauté de l'autre... De désespoir, mon cher, et pour se -rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a épousée! Et, là-dessus, -il est revenu sans un sou, avec une paysanne et des chambranles de -cheminée en marbre provenant de la démolition d'un palais de Gênes, -marié, pas changé, et... parbleu comme le voilà!--fit Malambic en -coupant sa phrase. - -Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit noir que ses plus -vieux amis lui avaient toujours vu, et qui semblait sa seconde peau. - ---Ma foi,--lui dit Anatole en lui serrant la main,--on n'était pas sûr -que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a pas attendu. - ---Oui, oui... je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre heures... Je sais, je -suis en retard,--fit Chassagnol, et il s'assit. - -Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir qui ne parlait pas, -tombait sur sa gaieté. - ---Ah çà! dis donc,--fit Anatole,--tu as donc été en Italie? - ---Moi?... oui, oui, en Italie... En Italie certainement... - -Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces silences qui -repoussent les questions. Penché sur son assiette, il avait l'air d'être -à cent lieues des gens et des paroles de là, d'être ramassé en lui-même -et tout seul, absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses -sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur, sans -contact avec un voisinage humain de semblables et de vivants. - -La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant par-dessus la tête -de ce convive qui faisait le mort, et que les femmes ne regardaient même -plus. Le café venait d'être apporté sur la table, quand Chassagnol -appelant à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole: - ---Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce que tu me disais? -L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs... vois-tu, les primitifs! les -_Uffizi_! Florence! Ah! les primitifs! - ---Malambic! Malambic!--cria une voix de femme interrompant -la tirade,--la ronde du Bas-Meudon!... Et tout le monde à -l'accompagnement!... Le monsieur qui parle, là-bas... de la musique! -Voyons! un peu de couteau sur votre verre! - -Quand la ronde fut finie:--Tiens! les voilà qui vont être embêtants, à -parler de leurs machines,--fit une femme qui se leva, et entraîna les -autres femmes au dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de -bancs, devant le cabaret. - -Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une phrase commencée, -arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans le silence fait par la fuite des -femmes et le recueillement des hommes fumant leurs pipes: - ---Ah! les primitifs!... Cimabué! Des tableaux comme des prières... La -peinture avant la science, avant tout, avant l'art! Ricco de Candie... -Les Byzantins... les mains de Vierge comme des eustaches... l'Ingénu -barbare... - -Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en manches de chemise, -il ôta son habit, et s'asseyant sur la table, ne s'adressant plus trop à -Anatole, mais parlant à tous ceux qui étaient là, à un vague public, aux -murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés de travers sur la -chaux vive de la pièce, il continua:--Oui, la mosaïque byzantine, la -cathèdre, la Mère de Dieu en impératrice, le petit Jésus -porphyrophore... adorable! Des ciels d'or, des nimbes... _Ave gratia_! -une parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi... des anges -d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de rubis, Memmi!... des -rêves... des rêves qu'on dirait faits sous le grand rosier de Damas du -couvent florentin de Saint-Marc... Et Gaddi! magnifique... des casques -de rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes... Gaddi! la -terreur du décor de la Bible, l'Orient de la Bible... un dessinateur de -Babylones... des femmes aux mentonnières de gaze près de grands fleuves -verts, des paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments où il -y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!... Et Gentile de Fabriano! La -chevalerie... des lances, des chameaux, des singes, tout le moyen âge de -Delacroix... Fiesole, la _transfiguration_ prêchée par Savonarole, -l'ange de la peinture à l'oeuf... le miniaturiste du paradis... Des -saintes comme des hosties... des hosties, des pains à cacheter célestes, -hein, c'est ça?... Botticelli... il vous prend comme Alfred Durer, -celui-là... des plis cassés d'un style! des chairs souffrantes... des -lumières boréales... Et Lippi, l'amoureux des blondes... Masaccio... un -grand bonhomme! le trait d'union entre Giotto et Raphaël... C'est la Foi -qui va à l'Académie... l'Art s'incarnant dans l'humanité... _Et homo -factus est_... voilà, hein?... Et ses fonds! des rangées de crânes de -sénats marchands... des profils vulturins penchés sur la délibération -des intérêts... Et une variété dans tous ces gens-là! Il y a les -virgiliens... Cosimo Roselli... Des tableaux qui vous font chanter: _En -nova progenies_!... Baldovinetti... la Fête-Dieu dans une toile... Et -puis, des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse les reins -d'Antée dans le cadre d'une carte de visite... toute la gestation de la -Renaissance, ces hommes-là!... Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste, -le Précurseur... Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon, il -met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité... Il pose le toit -de la crèche sur les colonnes d'un temple, il berce le petit Jésus dans -le sarcophage d'un augure... Ghirlandaio... positivement, n'est-ce pas, -hein? - -A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. On entendit -les femmes crier: «En barque! en barque!» Et presque aussitôt une -irruption folle, prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs -tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot. - ---La Grande! au gouvernail!--commanda Anatole à une femme; et il passa -un aviron à Chassagnol pour qu'il ne parlât plus. - -Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café et des glorias, -dans le tralala d'un refrain déchirant un couplet populaire. - -Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant d'un côté, -s'éclairait de l'autre du rose du soleil couché. Il ne semblait plus -passer que des voix sur les rives; et sous les arbres du bord -murmuraient des causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait -pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le doute de -l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient des profils bizarres, -menaçants; de grands noirs d'huile s'étendaient sur l'eau dormante; les -peupliers se massaient avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la -cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une lanterne jaune -accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement le repos de la nuit -descendit en s'épandant sur le sommeil du paysage où les sonorités -s'éteignaient. L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques. -Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. Rien ne s'entendit -plus qu'un frissonnement de courant, un tintement, l'heure qui tombe -d'un clocher de banlieue, l'agaçante crécelle d'une grenouille, le -roulement lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un pont. -La lune montait, marchait avec le canot, comme si elle le suivait, -jouait à cache-cache derrière les arbres, surgissant à leur bord et -découpant leurs feuilles, puis passant derrière leur masse, et brillant -à travers en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle -éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le fer de lance -d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière, une petite anse -mystérieuse, une racine, un tronc mort; et souvent les rames, en entrant -dans l'eau, frappaient dans sa lumière tombée et coupaient sa face en -deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de bal voilée de -dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient comme un fourmillement -de fleurs de feu. La terre et sa rumeur finissante mouraient dans le -dernier écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé, -bercé par le clapotement continu de l'eau et par l'égouttement scandé de -chaque coup d'aviron, comme par une mélancolique musique de plainte où -tomberaient des larmes une à une. Une fraîcheur se levait dans le soir -comme un souffle venant d'un autre monde et caressait les visages -chauffés de soleil sous la peau. Des branches pendantes et balayantes de -saules mettaient parfois contre les joues des chatouillements de -chevelure... - -Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur dans laquelle les -canotiers glissaient, la douceur solennelle de l'heure, la majesté de -sommeil de ce beau silence, glaçaient sur les lèvres la chanson, le -rire, la parole. La Nuit, au fond de cette barque de Bohême, embrassait -au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu. Les yeux, involontairement, -se levaient vers cette attirante sérénité d'en haut, regardaient au -ciel... Et la bêtise même des femmes rêvait. - - - - -XXVIII - - -L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut -obligé de descendre aux bas métiers qui nourrissent l'homme d'un pain -qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de -peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute -aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa les affaires -d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont -on déjeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de -souliers. Il fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait -son état: des portraits de morts, d'après des photographies; des dessins -décolletés, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour -Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais, -qu'il peignait à la diable, aidé de deux ou trois camarades de -l'atelier, avec le procédé des tableaux de nature morte exposés sur le -boulevard: chacun était chargé d'une couleur, préposé au rouge, au bleu -ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on -enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies -effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche -de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle! - -Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous manquait. Mais il -finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion; -et, dans les moments les plus désespérés, un petit manteau-bleu -apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulièrement -informé des _noces_ et des _dèches_ d'artistes, surgissant le matin -devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins d'argent -possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par -derrière d'une pointe à son nom. L'homme _à la fabrique_, c'est ainsi -qu'on l'appelait, était un petit homme, habillé de couleurs sobres, -portant des guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur -d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du -militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux, -les yeux bridés, le nez d'un garçon de place napolitain, une bouche sans -dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de -l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du -champagne confectionné à Montmorency. Ses plus gros prix étaient -soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient -sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il -descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu -qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes -de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y -mît du piquant, qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il -faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait -encore souvent avec des panneaux sur lesquels étaient lithographiés des -sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la -peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions, -s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: «C'est -creux... ça fait lanterne...,» demandait plus de plis aux robes de -vierges, des lumières dans les yeux, du modelé partout, un tas de -petites touches «tic comme ça» au bout des doigts et de la conscience, -et de l'outremer dans les ciels. - -Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole, à la -fin, préféra travailler pour M. Bernardin. - - - - -XXIX - - -M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se trouvait occupé à -faire des préparations anatomiques pour le musée Orfila. C'était un -préparateur d'un grand mérite, auquel n'avait guère manqué jusque-là, -pour devenir célèbre, que la chance d'embaumer des hommes connus. Il -était parvenu à conserver le poids et le volume de la nature à ses -préparations; seulement il ne pouvait les empêcher de prendre, avec le -temps, une couleur de momification qui détruisait toute illusion. Il -proposa à Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui -fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à une belle -et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il montait au -cinquième, à une petite chambre de domestique, trouvait là le membre -préparé, et, à côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui -devait lui servir de modèle pour les tons. - -Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans la cour; et il -n'était pas trop rassuré en voyant toutes les têtes des locataires et -l'horreur de tous les étages tournées vers sa mansarde. - -Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en changeant de place son -modèle, il voulut se laver dans une grande terrine, dont il n'avait pas -vu dans l'ombre la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains, -lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui ne finissait pas. - ---Ah! celle-là, c'est d'une jeune fille...--dit négligemment M. -Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage pour le lendemain.--Oui, -c'est le moment... après le carnaval... le passage des femmes dans les -hôpitaux... - -Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus. Cela étonna M. -Bernardin qui le payait bien. - -A quelques semaines de là, il n'était bruit à Paris que d'un meurtre -mystérieux, d'une femme coupée en morceaux, dont on avait trouvé la tête -dans la fontaine du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était M. -Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette femme, que la police -voulait faire exposer et reconnaître. Mais comme elle avait séjourné -sous l'eau et qu'elle avait des taches, M. Bernardin, qui voulait faire -un chef-d'oeuvre, frapper un coup de maître, avait pensé à faire -_raccorder_ la malheureuse; il venait demander à Anatole de passer des -glacis dessus. - ---Mon cher, c'est mon avenir,--dit-il à Anatole. Et il lui offrit un -gros prix. - -Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui était naturellement -curieux des grands crimes, se laissa décider. Et une demi-heure après, -derrière le rideau tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en -couleur chair, les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue -de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, tandis que M. -Bernardin, retirant l'un après l'autre de la tête ses yeux en émail, -essuyait dessus, soigneusement, la buée avec son foulard! - - - - -XXX - - -Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans l'atelier la misère -que l'artiste appelle de son petit nom la _panne_. - -L'hiver revint cette année-là au commencement du printemps. Tous les -fournisseurs du quartier étaient usés, «brûlés». Anatole condamna au feu -un vieux fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du -chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que les deux côtés -qui ne touchaient pas au mur. Les amis avaient fui devant le froid et -l'absence de tabac. Alexandre était parti pour Lille, où l'appelait un -engagement. Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait -pris dans son existence la place d'Alexandre. - -Il est en Russie un plat national et religieux, l'_Agneau de beurre_, un -agneau à la toison faite avec du beurre pressé dans un torchon, aux yeux -piqués de petits points de truffe, à la bouche portant un rameau vert. -Les Russes attachent une grande importance à la confection artistique de -cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques. Un cuisinier français, -maître de cuisine chez le prince Pojarski, pendant un séjour du prince à -Paris, s'était mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire -un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et en suif. Au -milieu de ses études, saisi par l'amour de l'art, il avait donné sa -démission de cuisinier pour se faire artiste. Et ses économies mangées, -par ce hasard des rencontres qui accroche les malheureux, par cet -instinct du ménage à deux qui associe presque toujours par paires les -pauvres diables pour faire front aux duretés de la vie, il était devenu -le compagnon de lit d'Anatole. - -La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout manquait, jusqu'à -l'homme à la fabrique. Bardoulat--c'était le nom du camarade -d'Anatole--commençait à donner des signes de démoralisation. - ---C'est drôle! décidément, c'est drôle!--répétait-il--nous voilà à -ramasser des bouts de cigarettes pour fumer, à présent. Ah! c'est drôle, -l'art! très-drôle! maintenant, quand je sors dehors, je marche au milieu -de la rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un carreau!... -Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle! - ---Mon cher--lui disait Anatole pour le remonter--tu cultives un genre -qui a eu du succès à Jérusalem, mais qui est mort avec Jérémie... Que -diable! nous n'en sommes pas encore à la misère de Ducharmel... -Ducharmel, tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est mort, un si -beau tombeau par souscription... Lui, la Providence l'avait affligé d'un -enfant... Sais-tu ce qu'un jour, que son moutard avait faim, il a trouvé -à lui donner à manger?... Une boîte de pains à cacheter blancs! - - - - -XXXI - - -Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au _Désespoir_, -chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour neuf sous. Et l'estomac à -demi rempli, sans un liard pour une consommation, regardant à travers -les rideaux les gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient -tristement. - -Alors commençait la veillée, la causerie, et presque toujours l'ironie -d'une conversation succulente. Curieux de tout ce qui avait un caractère -étranger, enclin d'ailleurs à cette gourmandise d'imagination qui lui -faisait demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus et de -noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien chef du prince Pojarski sur -son passé; et le cuisinier, s'animant au souvenir du feu de ses -fourneaux, et comme repris par sa première profession, lui parlait -cuisine, et cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les cailles -des gouvernements de Toul et de Koursk, les gélinottes de Wologda, -Arkhangel, Kazan; les coqs de bruyères, les bécasses de bois, les -sangliers des gouvernements de Grodno et de Minsk; les jambons, les -pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année dans les -glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la délicatesse des poissons -vivant dans ces fleuves de glace: les sterlets du Volga, l'esturgeon du -lac Ladoga, les saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le -meilleur apprêt est celui dit du _Cabaret rouge_; et les truites de -Gatschina, les _carassins_ des environs de Saint-Pétersbourg, les -éperlans de Ladoga, les goujons perchés, les goujons délicieux de -Moscou, les riapouschka, les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le -carême pour le _stschi_ maigre, et dans la semaine du carnaval pour les -_blinis_. Et de l'énumération, Bardoulat passait impitoyablement aux -détails de son ancien art, avec des termes techniques, des explications, -des gestes qui semblaient remuer les choses dans la casserole, des mots -qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick, le -potage aux concombres liés, au moment de servir, avec de la crème double -et des jaunes d'oeuf, dans lequel on met les membres de deux jeunes -poulets cuits dans le velouté du potage. - ---Le velouté du potage!--répétait Anatole, comme pour se faire passer -sur la langue la friandise de l'expression. - -Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans l'extravagance des -soupes: le potage de sterlet aux foies de lotte, mouillé de vin de -Champagne, les bortsch, les stschi à la paresseuse, le bouillon de -gribouis, fait de ces exquis champignons qui ne viennent que sous les -sapins, les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux -morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises, pour les -grandes chaleurs... - -Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des plats que l'autre -évoquait toujours, les petits pâtés de vesiga, les coulibiac de -feuilletage aux choux, les varenikis lithuaniens, les vatrouschkis au -fromage blanc, les sausselis farcis des pellmènes sibériens, les -ciernikis et nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail -d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il lui entrait des -rêves dans l'estomac. - ---Mais vois-tu ce qu'il faut manger,--lui dit une fois l'ancien -chef,--au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un -faisan à la Géorgienne!... C'est qu'il faut du raisin. - ---Oh!--dit négligemment Anatole,--j'en ai vu chez Chevet... vingt francs -la boîte, mon Dieu... - ---Écoute!--fit le chef, et se mettant à parler comme un livre de -cuisine,--tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan... tu le bardes, -tu le mets dans une casserole... ovale, la casserole... tu enlèves avec -précaution les pellicules d'une trentaine de noix fraîches, et tu les -mets dans la casserole. - ---Bon! - ---Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre -oranges... tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de -Malvoisie, autant d'infusion de thé vert... Tout cela sur le feu, une -heure avant de servir, et lorsque c'est cuit... tu as ajouté, bien -entendu, gros comme un oeuf de beurre fin... Tu passes les trois quarts -de la cuisson à la serviette pour la réduire avec une bonne espagnole... -Tu sers... Et ce que c'est bon! Ah! mon ami! - ---Assez!--dit d'un ton impératif Anatole. - ---Oui, assez,--dit mélancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince -Pojarski. - -Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice abominablement -irritant, torture de tentation pareille à celle qu'auraient des -naufragés si, dans le ciel au-dessus d'eux, le _Parfait Cuisinier_ -s'ouvrait avec des recettes écrites en lettres de feu. - - - - -XXXII - - -Par une journée de froid noir, en décembre, où ils étaient restés au -lit, couchés avec leurs vareuses, à jouer au piquet, il leur prit l'idée -d'aller se chauffer gratis dans un endroit public. - -Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils entreraient, -hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, lorsque Anatole dit: - ---Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? Il y a longtemps que -j'ai envie d'acheter un mobilier en bois de rose... - -Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long corridor de la -rue des Jeûneurs, entrèrent dans une première salle et s'assirent sur -deux chaises, les pieds posés sur la bouche d'un calorifère, le corps -ramassé dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants -seulement ils regardèrent. - ---Ah!--fit Anatole,--une esquisse de Lestonnat... Tiens!... une autre... -C'est encore de lui, ça... Et ça aussi... Une crânement bonne chose, -cette esquisse-là... Langibout, je me rappelle, quand il la lui a -montrée, était joliment content... Que c'est drôle, qu'il _lave_ tout -ça!... Il est donc connu à présent, qu'il se paye une vente... Ah! voilà -Grandvoinet... là-bas, dans le coin, ce grand... C'était son intime... -Il va nous dire... Eh! Grandvoinet... - -Grandvoinet arriva à Anatole. - ---Tiens! c'est toi? Bonjour... - ---Ça se vend-il? - -Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête triste. - ---Ah ça! pourquoi vend-il? - ---Pourquoi?... Tu n'as donc pas lu l'affiche? - ---Non. - ---Eh bien! il est mort... simplement... - ---Mort! bah?... Comment, lui!... Sapristi! Lestonnat... un garçon -auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout le monde croyaient tant -d'avenir... - ---Tiens! le voilà, à présent, son avenir! - -Et Grandvoinet montra de l'oeil à Anatole, au bas du bureau du -commissaire-priseur, une pauvre maigre jeune femme, vêtue du deuil -propre et pauvre de la misère, en chapeau, les épaules serrées dans un -châle reteint. Elle était là, droite, ne bougeant pas, les mains dans le -creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur jaune, et son chagrin à -peine séché dans les yeux. A côté d'elle, et de fatigue se penchant par -moments contre son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la -chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux jambes qu'il -remuait, et dont les pieds, en se tortillant, se tournaient l'un sur -l'autre; et puis il regardait vaguement, d'un air étonné et distrait, de -l'air des enfants trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés -d'être en noir. - ---De quoi est-il mort?--demanda Anatole. - ---De quoi?... De la peinture, mon cher... de ce joli métier de -galère-là!--fit Grandvoinet d'un ton d'amertume sourde.--Les bourgeois -croient que c'est tout rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien -de travail-là! Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six heures -jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de -terre frites; après ça, le Louvre, où l'on peint toute la journée... Et -puis, le soir, encore l'école, le modèle de six à huit heures, et ce -qu'on fait en rentrant chez soi... Trouvez le temps de dîner seulement -là-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la gargotte, les -embêtements, les échignements pour les concours, les éreintements -d'estomac, de tête, de piochade, de volonté et de tout... Va, il faut en -avoir une santé et un coffre pour y résister!... Soixante-quinze francs! -Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, qu'on vend... -Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?... Quatre-vingt-cinq! Je suis -capable de ne rien avoir... Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée -de mettre au clou ma montre et ma chaîne... Si je n'avais pas poussé, ce -gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien... Quatre-vingt-quinze!... On -n'a pas idée de ça: il n'y a que lui de marchand ici... - -La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui d'une vacation -qui ne va pas. Les enchères misérables languissaient. Rien n'avait amené -le public à cette dernière exposition d'un peintre à peu près inconnu -des amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, et dont les -autres peintres achetaient les esquisses pour «se monter le coup». -D'ailleurs, la mode n'existait pas encore des ventes d'artistes; et il -pesait sur le marché de l'art les préoccupations politiques de la fin de -cette année 1847. - -Des gens qui étaient là, des vingt personnes espacées autour des tables, -la moitié était venue, comme Anatole et son ami, pour se chauffer. A -peine si trois ou quatre faisaient un petit mouvement d'avance, quand -une toile passait devant eux; et, dans un coin, un homme au chapeau roux -dormait tout haut. De temps en temps, un passant regardait, de la porte -de la salle, les cadres, les panneaux, le chevalet Bonhomme, les -cartons, le mannequin; et voyant si peu de monde, il n'avait pas le -courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé sur son fauteuil -et se grattant le dessous du menton avec son marteau d'ivoire, se -laissait aller à bâiller; le crieur ne donnait plus que la moitié de sa -voix; et jusqu'au dos des lourds Auvergnats emportant les numéros -adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture qui se vendait -si mal, ce talent que la réclame de la mort n'avait pas fait monter. - -Enfin, on arrivait à la fin de la vente. - -La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse, plus humiliée à -chaque nouvelle adjudication, comme si, devant les morceaux de la vie de -son mari vendus si bon marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle -avait placé sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et, -paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir du soir, il -regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux -sensuels de célibataire sceptique. Il criait, pressait les enchères, -disait: - ---Messieurs, il y a un cadre!--ou bien:--Une belle femme nue, -messieurs!... Pas d'erreur?... Vu?... On y renonce?--Il jetait sur les -toiles, à mesure qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques -plaisanteries de son métier, qui enterrent l'oeuvre d'un mort dans une -profanation de risée. - ---Le misérable!--fit Grandvoinet indigné,--il _égaye_ la vente!... Ah! -si sa femme, avec les frais, a seulement de quoi payer les dettes! - -Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de cette triste scène. -Dans la rue: - ---Merci!--dit Bardoulat,--ayez donc du talent! - -Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat, sa vareuse -ôtée, allait se coucher, il le vit prendre la redingote commune. - ---Tu prends notre redingote?--lui dit-il. - ---Oui, je sors un moment... - ---A cette heure-ci?... Coquin! - -Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole que le thermomètre -baissait: le lendemain, il fut étonné de se trouver seul dans son lit. -La journée se passa sans nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint -pas. Le matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander s'il -ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue, quand il reçut un petit -billet de Bardoulat. Bardoulat s'avouait dégoûté de l'art, et il -demandait pardon à Anatole de l'avoir quitté si brusquement, mais il -n'osait plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé -comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en courrier pour la -Russie. - ---Cet animal-là!--fit Anatole,--il aurait bien dû mettre la redingote -dans sa lettre, d'autant plus qu'il est parti avec les derniers quarante -sous de la maison!... Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses -histoires de cuisine, c'était le _supplice de Cancale!_... - - - - -XXXIII - - -Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la Révolution, la -crise de l'argent. - -Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à s'employer dans -une série de portraits des députés de la Constituante. Mais après cela, -des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvât autre chose à -faire que l'en-tête d'une romance légitimiste: _Où est-il?_ qu'il -exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. Puis, la gêne -des temps croissant, il arriva à se laisser embaucher par un individu -qui avait eu l'idée de placer en province des livres invendables, des -_rossignols_ de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait -au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait être payé 20 -francs à Anatole, et l'on commençait la tournée par Poissy. Anatole et -son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire -du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la porte; et tout à -coup, Anatole ouvrant une boîte qui contenait son portrait, se mettait à -côté dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir -démasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succès -auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne réussit guère mieux dans les -autres villes du département. Et, peu de jours avant les journées de -Juin, Anatole retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant de -partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de faire d'imagination -un faux croquis d'après nature de l'épisode de la barrière de -Fontainebleau: l'assassinat du général Bréa. Un journal illustré lui -payait assez bien ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde -mouture en lilhographiant un portrait du général, dont il vendait pour -une trentaine de francs. - -Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il eut beau -chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim à -l'horizon désespéré de son lendemain. - -Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même avait presque -toute déménagé au mont-de-piété. Il fouilla machinalement la poche de -son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé -un peu d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas -revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le vide de ses -meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou eût voulu. - -Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le luxe de leurs -toiles; il se mit à les découdre, trouva dessous la laine assez tassée -en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier -bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à -manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre pour son dîner. En -se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine -de jours. Et il dormit sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas. - -Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. C'était simplement -une situation tendue, une faillite momentanée de chance. Puis, il y -avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractère, un côté -pittoresque, comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son -imagination. Cette misère absolue lui paraissait une extrémité -extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait toujours adoré le pain -de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner -aux animaux, il le mangeait. - -Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux -d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé par «une ancienne» après -l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte où ils allaient entrer. -Les lendemains se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de -seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui le menaient -jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta cet allongement de déveine et -cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se -roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est éternel, -trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas même la -pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il espérait -toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du -système des compensations d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un -étalage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa -porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans une petite poche -de cuir, le nom d'amis aisés venus pour le voir: il n'alla point chez -eux, par une pudeur de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait -toujours empêché d'emprunter. - -Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui dans les entrailles, -il songea à aller chez sa mère, avec laquelle il était complètement -brouillé, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais -pensant au sermon que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit -le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de -seigle; mais, à une dernière digestion, des crampes si atroces le -prirent qu'il fut forcé de se coucher. - -La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant -pas, ses réflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans -la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'était une -vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander -dix sous pour aller manger une portion à un bouillon. Mais quand elle -eut vu l'atelier, elle s'arrêta comme honteuse de demander à plus pauvre -qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de -la limonade, et s'en alla. - -Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses idées à -des lâchetés, à des tentations de s'adresser à sa mère. - -Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, ôta ses gants, -fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapporté du -restaurant où quelqu'un l'avait emmenée: le citron des huîtres et le -sucre du café. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda -où était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un instant, puis -tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les -paillassons de la maison qu'elle était allée ramasser sur les paliers. -Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre à -Anatole, lui dit:--_Il_ m'attend en bas,--et se sauva. - -Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang était passée. -Anatole se sentait soulagé, et il se laissait aller à la somnolence de -bien-être qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez -lui. - ---Tiens! tu es malade? - ---Oui, j'ai la jaunisse. - ---Ah! la jaunisse,--reprit Chassagnol en répétant machinalement le mot -d'Anatole, sans paraître y attacher la moindre idée d'importance ou -d'intérêt. - -C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et sourd au dedans à -ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs -affaires, de leurs maux. Généralement, il paraissait ne pas écouter, -être loin de ce qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non -qu'il eût mauvais coeur, mais il était de ces individus qui ont tous -leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand affolé d'art, était -toujours parti, envolé, perdu dans les espaces et les rêves de -l'esthétique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la -vie comme dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on rencontre -des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignées de -main. D'ailleurs la réalité des choses passait à côté de lui sans le -pénétrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misère au monde capable de -le toucher autant qu'une _Famille malheureuse_ bien peinte. - ---La jaunisse, ce n'est rien,--reprit-il tranquillement.--Seulement, il -ne faut pas te faire d'embêtement... Je voulais toujours venir te -voir... mais j'ai été pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu -salonnier dans un journal sérieux... Et comme il ne sait pas un mot de -peinture... Si on publiait dans le _Charivari_ un Albert Durer, sans -prévenir, il croirait que c'est de Daumier... Enfin, il fait un salon, -le voilà maintenant critique artistique... C'est absolument comme un -homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire... Alors -il prend séance avec moi... Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes -expressions, il me suce tout mon technique... C'est si drôle, un homme -d'esprit! c'est si bête en art!... Enfin, je lui ai enfoncé un tas de -mots: frottis, glacis, clair-obscur... Il commence à s'en servir pas -trop mal... Il est capable de finir par les comprendre!... Eh bien, -vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai seriné à la sévérité, raide... -Ça sera une cascade d'éreintements... Je lui ai dit qu'il s'agissait de -nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, à ces -milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh! la -fausse peinture!... Du talent ou la mort! il n'y a que cela... Il faut -décourager trois mille peintres par an... sans cela, dans dix ans, tout -le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute -ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait y avoir un -barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes mal venues, pas viables, -pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien! l'art, ça doit être comme le -saut périlleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les -reins!... On me dira: Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez -de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les -récompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique, -c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits -officiels, les achats de l'État, des ministères, du souverain quand il y -en a un, des villes, des _Sociétés des amis des arts_... plus d'un -million au budget!... Et vous vous plaignez! Tenez! vous êtes des -enfants gâtés... Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni -secours... voilà le vrai régime de l'art... On ne cultive pas plus les -talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance... -Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim en art, ça ne me touche -pas... Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de bêtises, de -platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive... -Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! Pas de -larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbéciles! Qu'est-ce -qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de -vous faire manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je vous -demande un peu les secours qu'on donne à un épicier lorsqu'il a fait -faillite!... Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que -vous ayiez à donner... Ça servira au moins d'avertissement aux -autres!... Comment! vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme, -vous le serez toujours!... Vous n'avez rien trouvé, rien inventé, rien -créé... et parce que vous êtes un artiste, tout le monde s'intéressera à -vous, et la société sera déshonorée si elle ne vous met, tous les -matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop -fort!... - -Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient -une à une comme des coups de poing sur la tête d'Anatole. Il lui -semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que -Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne. -Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères méritées; il -vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience lui montra tout à -coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre. - ---Si tu me laissais un peu dormir, hein?--fit-il en coupant brusquement -la tirade de Chassagnol. - ---Ah!--fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant son idée et -en monologuant avec lui-même. - -A quelques jours de là, Anatole était sur pied. Il devait la vie à sa -jeunesse et à une vieille bonne de la maison, sa voisine sur le carré; -brave femme, adorant les deux petits enfants de maître qu'elle élevait, -et dont Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux -de sainteté. La brave femme avait cru voir ses deux petits chéris dans -le ciel; et elle fut trop heureuse d'apporter au malade ses soins et le -bouillon qui lui rendirent les forces. - -Comme il était convalescent, une rentrée inespérée, le payement d'un -transparent qu'il avait fait pour un bal Willis des environs de Paris, -quatre-vingts francs arriérés le sortaient de la faim. - - - - -XXXIV - - -Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la petite bonne de sa -mère lui apportant une lettre. Sa mère le priait de venir passer la -soirée chez elle avec un de ses oncles, un frère de son père, qu'il -n'avait jamais vu, et qui désirait le connaître. - -Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé, les deux lampes -Carcel allumées, et un monsieur à collier de barbe noire qui l'invita à -déjeuner avec lui le lendemain. - -Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet du Petit-Véfour, au -Palais-Royal, les deux coudes sur une table où trois bouteilles de -Pomard étaient vides, l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec -l'expansion du Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait -à Marseille dans une fabrique de produits chimiques pour la savonnerie, -ses déplacements pour la commission, le charmant voyage fait par lui, -l'année précédente, en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son -plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, qu'il -semblait revoir, de gros sourires scélérats. Maintenant, il avait envie -d'aller à Constantinople. Il aimait le mouvement, et cela lui ferait -voir du pays. Puis un homme comme lui devait toujours trouver à brasser -quelque chose là-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des paquebots, il -comptait bien avoir le passage gratuit pour lui, et peut-être pour un -compagnon, s'il en trouvait un. - -Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse d'Anatole, -soudainement réconcilié avec les idées de famille, et qui sentait toutes -sortes de tendresses fumeuses aller à son oncle. Il fit:--A -Constantinople!--Et il regarda devant lui, fasciné. - -Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison, une -espèce d'envie de bureaucrate d'aller à du merveilleux lointain. Il -caressait depuis longtemps la pensée vague, confuse, la tentation -instinctive de faire quelque grand voyage, de partir flâner quelque -part, dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à travers -des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans des récits et des -dessins de voyageurs. Ce qui aspirait en lui à l'exotique, à ces -horizons attirants déroulés dans les descriptions qu'il avait lues, -c'était le Parisien musard et curieux, le badaud avec ses imaginations -d'enfant bercées par _Robinson_ et les _Mille et une Nuits_. -Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de poésie et de -parfumerie où se mêlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses -idées d'Eau des Sultanes, de pastilles du sérail, et de soleil dans le -dos des Turcs. - ---Eh bien! si tu m'emmenais, moi?--fit-il à brûle-pourpoint. - -L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café. - ---Mon Dieu, tout de même,--répondit l'oncle en homme désarçonné par la -brusquerie de la demande.--Mais tu ne seras jamais prêt,--reprit-il. - ---Quand pars-tu? - ---Mais... demain, à cinq heures. - ---Oh! j'ai un jour de trop. - -Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché trois cents francs -à sa mère, dont la vanité de bourgeoise était humiliée des costumes dans -lesquels on rencontrait son fils à Paris. Il paya sa place, et partit -avec son oncle pour Marseille. - -A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les deux voyageurs: -l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement les malheurs de -leurs bonnes fortunes. - -Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à l'hôtel des -Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole but un peu trop de vin de -Lamalgue, un vin généralement fatal aux nouveaux venus, et monta se -coucher. Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole! -Anatole!--lui criait son oncle de la rue--nous sommes chez Conception! -le pisteur de l'hôtel t'y mènera... - -Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur le mena au -troisième étage d'une maison de la rue de Suffren, où se trouvaient, -autour d'un bol de punch, son oncle, quatre amis de son oncle et la -maîtresse de son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise, -brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre. - -Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux à Anatole. -Des promenades sur le Prado, aux Peupliers, des déjeuners à la Réserve, -des dîners avec Conception et les amis de son oncle, des soirées au -spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle se montrait -charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait assez singulier qu'il ne -parût point s'occuper du tout de la façon dont il allait vivre: il ne -parlait pas de l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de -Constantinople. - -Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter assez -sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel vint lui dire qu'une dame, -qui venait de descendre chez lui, demandait un peintre. Cette brave dame -avait pour fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès de -fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la gorge et le ventre. -La gangrène étant venue, les médecins désespérant du malade, elle avait -fait un voeu à Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle -venait à Marseille faire faire l'_ex-voto_. Anatole se hâta de brosser -l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère près de son fils couché. -Il eut pour cela une centaine de francs. - -Cet _ex-voto_ lui amena la commande d'un épisode d'émeute dans les rues -de Marseille, commande faite par un monsieur qui s'y fit représenter en -Horatius Coclès de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau, où -il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien payé. Un portrait -qu'il fit d'un agent maritime lui amena toute la série des agents -maritimes. Des figures d'odalisques avec des sequins, qu'il exposa à la -devanture de Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage -lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena large et joyeuse -vie pendant plusieurs mois. - -Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. Mais -l'oncle paraissait fort refroidi à son égard. Il était intérieurement -offusqué des succès de son neveu, de la façon dont, avec sa gaieté, son -esprit, sa familiarité, Anatole avait réussi dans sa société, au cercle, -au café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé, relégué, -au second plan, par cette place faite au Parisien, à l'artiste; les -histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, après les histoires -d'Anatole, ne faisaient plus rire: il ne brillait plus. Outre cela, il -était blessé d'une certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec -lui, le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries d'égalité -et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à cause d'un vert caisse -d'oranger usuel dans son commerce, «mon oncle _Schwanfurt_». Il trouvait -enfin que mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là», -qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle avait l'air de le -regarder comme le plaisir de la maison. Tout cela fit qu'il commença par -ne plus inviter Anatole, et qu'il finit par lui remettre un beau jour la -note de tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer -qu'il avait la discrétion de ne les lui compter que trois francs pièce. -Celte réclamation arrivait au moment où la vogue de l'artiste de Paris -commençait à baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre; -et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en avaient acheté -une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était alors que se déclarait à -Marseille le choléra qui faisait fuir à Lyon la moitié des habitants, et -l'oncle d'Anatole un des premiers. - -Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de quoi se sauver. -Il se trouva heureusement avoir affaire à un hôtelier qui avait encore -plus peur que lui. Cet homme avait voulu lui donner son compte quelques -jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec une contrition -piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré le pisteur de l'hôtel. Il -y avait déjà plusieurs mois que, forcé de faire des économies, Anatole -allait dîner à l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec -l'état-major des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner -chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même de payer ce qu'il -devait à la Poste. Anatole accepta, et pour ses vingt-cinq sous, il eut -un dîner à trois services, dans la grande salle à manger de cent -couverts, désolée et désertée, au bout de la grande table, où ne -s'asseyaient plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui, et trois -autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur Mondeux, dont -les représentations étaient arrêtées net, et qui ne faisait plus -d'argent, même dans les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé -Regnault, et madame Regnault. - -On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait les uns les -autres: tout ce petit monde était fort épouvanté, à l'exception du petit -pâtre, qui n'avait pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième -ciel des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les autres. - -Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier: l'hôte était si -bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin, Anatole eut un héroïsme à -la Gribouille: pour échapper à ces terreurs, il résolut de plonger -dedans à fond; et il alla tout droit se faire inscrire au bureau des -cholériques, pour visiter les malades et porter des secours. - -Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait, chez des -pauvres diables, enragés de quitter leur vie de misère, chez des -poissonniers et des poissonnières qui s'éteignaient le visage éclairé -par les bougies d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit, -enguirlandée de chapelets de coquillages. Il les touchait, les -frictionnait, leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait: -souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à peu, -s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs, il finit par lui -trouver comme un sinistre côté comique; et avec sa nature comédienne, sa -pente à l'imitation, son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il -lui revenait un moment de courage, des simulations caricaturales et -terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait soignées, -des morts auxquels il avait fermé les yeux: cela ressemblait à l'agonie -se regardant dans une cuiller à potage, et au choléra se tirant la -langue dans une glace! - -L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople, qui ne -l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois chez son oncle avec un -écuyer de Paris, le fameux Lalanne, qui dirigeait un cirque à Marseille. -Toutes les affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté vers -l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, l'inventeur du -célèbre exercice de la boule; Emilie Bach, qui faisait valser son -cheval, en le forçant à poser de deux tours en deux tours les pieds de -devant sur la barrière des premières; Solié, qui courait debout, dans -l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux. Toute cette -troupe était engagée pour aller donner des représentations à -Constantinople, dans le cirque où madame Bach avait gagné presque une -fortune, en laissant le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en -faisant la recette à la porte dans un turban. - -Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter en croupe derrière -le cirque pour aller là-bas. L'affaire s'arrangeait: il était convenu -qu'on le prenait pour contrôleur; mais le contrôleur dans la troupe -devait, en cas de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le -fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à reculer pour si -peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait rentrait dans sa vocation. Il -était naturellement un peu acrobate. Chez Langibout, il aimait à se -pendre par les pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était -d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait très-bien le -saut périlleux du haut de son poêle d'atelier. Il avait à la fois le -tempérament et l'enthousiasme des tours de force. Avec ces dispositions, -il parvint en quelques semaines à faire le manége debout et à se tenir -sur un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le cheval des -deux pieds, sauter les banderoles; mais au bout de six mois, il n'en -avait pas encore trouvé le courage, lorsqu'on apprit la mort de madame -Bach. Constantinople lui échappait encore une fois! - -Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai du port,--quand -tout à coup un homme lui tomba dans les bras en même temps qu'un singe -sur la tête. - -L'homme était Coriolis. - - - - -XXXV - - -C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de large. - -Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un pandémonium. L'étalage -et le fouillis d'un luxe baroque, un entassement d'objets bizarres, -exotiques, hétéroclites, des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le -contraste de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes les -couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste, un voyageur, un -collectionneur, y mettaient le désordre et le sabbat du bric-à-brac. -Partout d'étonnants voisinages, la promiscuité confuse des curiosités et -des reliques: un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une lampe -de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait sur la lame: -_Penetrabit_, et un bouclier d'hippopotame pour la chasse au tigre, on -pouvait voir un chapeau de cardinal à la pourpre historique tout usée; -et un personnage d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir était -accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la cuisson des -hosties. - -Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des arabesques -d'Alhambra, une tête de mort couronnait une panoplie qui dessinait -vaguement, dessous, l'ostéologie d'un corps. Des sabres à pommeaux, -arrangés en fémurs, des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des -poignards courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des khandjars -albanais, des flissats kabyles, des cimeterres japonais, des cama -circassiens, des khoussar indous, des kris malais, se levait une espèce -de squelette sinistre de la guerre, le spectre de l'arme blanche. -Au-dessus de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient, -comme à califourchon, des deux côtés d'un grand masque de sarcophage, la -face noire et les yeux blancs: posés sur le front du large et effrayant -visage, des gants persans en laine frisée lui faisaient une sorte -d'étrange perruque de cheveux blancs. - -A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII à cadran de cuivre -et à poids, une crédence moyen âge portait un moulage d'Hygie: devant -elle, un ânon de plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc -plein de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait comme -un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant et un lutteur antique -lancé en avant. La Léda de Feuchères, les jambes furieusement croisées -autour du cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le -Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une nymphe de -Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette en ébène enrichie -d'incrustations de nacre, représentant des fleurs de lys et des -dauphins, masquait à demi un albâtre de Lagny, du XVIe siècle, ou était -figuré le songe de Jacob. - -De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence, des toiles sur -châssis empilées et retournées portaient en lettres noires: _1, rue -Childebert, Paris, Hardy Alan, fabricant de couleurs fines_. - -Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un faisceau d'oriflammes -et de drapeaux d'or, rouges et bleus, ayant servi à quelque -représentation de théâtre, et qui, avec la fulgurance de leurs plis, -avec leurs éclairs de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des -Invalides et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide et -triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, de boucliers, de -rondaches. Là-dessus, une tête de lion empaillée, la gueule ouverte, les -crocs blancs, sortait du mur. Elle dominait et semblait garder un fauve -chef-d'oeuvre, une petite copie du temps du _Martyre de Saint-Marc_, de -Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait d'une boiserie noire -reliée à un coffre en bois de chêne sculpté, orné de petites armoiries -peintes et dorées. Sur un coin du coffre qui portait cela, une boîte à -couleurs ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de -petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur, au milieu -desquels de vieux tubes vides et dégorgés avaient le chiffonnage d'un -papier d'argent. Il y avait encore sur le coffre, un grand plat -hispano-arabe, à reflets mordorés, où s'éparpillait un paquet de -gravures, un serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze -florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès à dessins -bleus, et une grande statue en bois de sainte Barbe, à la main de -laquelle était suspendu, par un cordonnet, un petit médaillon en cire, -le portrait d'une vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93. - -Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de plâtres peints, de -grands écussons bariolés et coloriés. Un profil de Diane de Poitiers, la -chair rosée, les cheveux blondissants, sous un clocheton gothique et -flamboyant, à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur un socle à -pivot, des pipes accrochées et serrées à la gorge par deux clous, un -fragment du Parthénon, un relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère -folle de Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une étagère -chargée de bouteilles turques zébrées d'or et d'azur, un houka, enlacé -du serpent poussiéreux de son tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une -planche de coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante, -traversée d'éclairs d'irisations. - -Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés les uns devant les -autres, le premier sur un chevalet Bonhomme, le second sur la peluche -rouge de deux chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'oeil allait, -sur le panneau de droite, à un masque de Géricault, sur lequel était -jeté de travers un feutre de pitre à plumes de coq. Après le masque, -c'était une petite Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos, -une branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par un modèle -de femme, un dimanche des Rameaux. A côté de la Vierge, une mince -colonnette, à enroulements or, argent, bleu et rouge, semée de -croissants de lune argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut -une boule couverte de dessins astrologiques. - -Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale abandonnée, -sur le bas de laquelle étaient écrits, à la craie, des adresses d'amis, -des noms de modèles, des dates de rendez-vous, des mémentos de la vie -parisienne, qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la toile -était pendue l'ossature d'une tête de chameau, avec tout son -harnachement de brides mosaïquées de pierres bleues, tout un entourage -de sellerie orientale, d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait -un manteau de peau d'un grand chef des _Pieds noirs_, troué d'un trou de -balle, et qui avait été échangé, dans le pays, contre vingt-deux poneys. - -En bas, une petite armoire vitrée laissait voir, pressées et mêlées, des -étoffes d'où s'échappaient des fils d'or, des soieries à couleurs de -fleurs, des vestes turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle -fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques d'un monceau -de charbon de terre étincelaient contre le poêle qui allait enfoncer le -coude de son tuyau dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint -Michel terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique, -gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur de Coriolis: - - Quare - Nec time - Hic aut illic mors - Veniet. - -Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères et un -médaillon bronzé d'une tournure furieuse à la Préault, pendaient une -paire de castagnettes et deux souliers de danseuse espagnole, qui -avaient comme une ombre de chair au talon. La décoration continuait par -un bas-relief de camarade, un sujet de prix de Rome, portant le cachet -en creux, au haut, à gauche: _École royale des Beaux-Arts_. Et le mur -finissait par un moulage de la Vénus de Milo. - -Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin loué, était debout -devant la déesse, et il en écornait un grand morceau avec sa pose de -bois qui faisait la cour à Colombine. - -Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un grand divan-lit qui -ne laissait de place, dans un coin, qu'à une psyché en acajou, à pieds à -griffes. Sous le jour de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là -entre deux grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un large -_tendo_ de toile grise, qui rappelait le ton et le grand pli lâche d'une -voile sur une dunette de navire. Ce _tendo_ pendait à des cordes que -paraissaient tenir, de chaque côté de la baie, deux grands anges de -style byzantin, peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux -de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux deux encoignures du -fond, deux moulages de femme de grandeur naturelle, les deux moulages -admirables du corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière -et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était la vie, -c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes, celle -surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de jour, ce dos que fouettait, -sur tous ses reliefs et sur le plein de ses orbes, une lumière -chatouillante allant se perdre le long de la jambe sur le bout du talon. -Une ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de mystère et de -paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, qui, avec ses odeurs de -dépouilles sauvages et sa couleur de désert, semblait abriter le -recueillement et la rêverie de la tente. - -Là-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis qui peignait -debout;--Anatole, qui faisait sur un album, en fumant une cigarette, un -croquis d'après un corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;--et le -singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la chaise -d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant de regarder quand -il regardait, crayonnant quand il crayonnait, appuyant avec rage son -porte-crayon sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, il -avait des étonnements, des désespoirs; il jetait de petits cris de -colère, il tapait sur le papier: son crayon était rentré et ne marquait -plus. Il voulait le faire ressortir, s'acharnait, flairait le -porte-crayon avec précaution, comme un instrument de magie, et finissait -par le tendre à Anatole. - -Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir commençait à se -mêler à la fumée des cigarettes. Une vapeur vague où les objets se -perdaient et se noyaient tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les -murs salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet, dans les -angles, aux quatre coins, il s'amassait un voile de brouillard. La -gaieté de la lumière mourante allait en s'éteignant. De l'ombre tombait -avec du silence: on eût dit qu'un recueillement venait aux choses. - -Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se perdit dans les -rêveries que l'heure douteuse fait passer dans les yeux d'un peintre -devant son oeuvre. Anatole alla s'étendre à la place que les pieds du -dormeur laissaient libre sur le divan. Le singe disparut quelque part. - -Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de ce sommeil du -crépuscule qui paraît faire descendre dans les ciels peints le ciel du -dehors, et retirer lentement des couleurs le soleil qui s'en va de la -journée. La mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur les -toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées du soir; la -nuit s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientôt les tableaux, vus -sur le côté, firent les taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou -d'un tapis de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes des -compositions qui prirent, dans la masse de leurs ombres un caractère -confus, étrange, presque fantastique. Les petites colonnes encastrées -dans le mur, les consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient -encore un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours plus -mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du Saint-Marc, du noir -était entré dans la gueule ouverte du lion qui paraissait bâiller à la -nuit. - -Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. Les plâtres -devenaient frustes à l'oeil, et des apparences de formes à demi perdues -ne laissaient plus voir que des mouvements de corps lignés par un -dernier trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de -bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait à pleuvoir -ce gris de la nuit qui ressemble à une poussière. La fin de la lumière -agonisait dans les tableaux: ils s'évanouissaient sur place, -décroissaient sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail -de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse décomposition -du jour. Comme lassée et retombant sur l'épaule, la tête de mort sembla -se pencher davantage et se baisser sur un manche de yatagan. - -Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne se voit plus que ce -qui est de l'or: l'ombre avait mangé tout le bas de l'atelier. Il n'y -restait plus de lumière qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, -posée sur une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient -plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des yeux. Puis des taches -noires couvrirent les tableaux. L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux -murs. Une paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa, -disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans l'atelier qu'une -lueur d'un blanc vague sur un oeuf d'autruche pendu au plafond, et dont -on ne voyait déjà plus ni la corde ni la houppe de soie rouge. - -A ce moment, le domestique apporta la lampe. - -Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira, se leva: c'était -Chassagnol. - -Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les mouvements, -l'espèce de frisson d'un homme agitant et secouant la dernière lâcheté -de sa somnolence. Et tout à coup: Ingres! Delacroix!--il jeta ces deux -grands noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie sur -laquelle il s'était endormi. - ---Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons donc! Ingres!... -Il y a trois dessins: d'abord l'absolu du beau: le Phidias; puis le -dessin italien de la Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci; -puis le dessin _rengaine_... encore beau, mais avec des indications, des -appuiements, des soulignements de choses qui doivent être perdues dans -la ligne, fondues dans la coulée, le jet de tout le dessin... Tenez! par -exemple, un modèle, mettez-le là: Léonard de Vinci le dessinera avec -ingénuité... tout auprès... poil par poil, comme un enfant... Raphaël y -mettra, dans l'après-nature de son dessin, le ressouvenir de formes, -l'instinct d'un noble à lui... Eh bien! dans le Vinci comme dans le -Raphaël, dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui a -interprété, il y aura plus que le modèle, quelque chose qu'ils seront -seuls à y voir... Tenez! voilà une tête de cheval de Phidias... Eh bien! -ça a l'air de n'être que la nature: moulez une tête de cheval et -voyez-la à côté!... C'est le mystère de toutes les belles choses de -l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai et la réalité -même, mais c'est de la réalité vue par de la personnalité de génie... -Chez Ingres? Rien de cela... Ce qu'il est, je vais vous le dire: -l'inventeur au dix-neuvième siècle de la photographie en couleur pour la -reproduction des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!... Delacroix, lui, -c'est l'autre pôle... Un autre homme!... L'image de la décadence de ce -temps-ci, le gâchis, la confusion, la littérature dans la peinture, la -peinture dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans la -prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le -tourment moderne... Des éclairs de sublime dans tout cela... Au fond, le -plus grand des ratés... Un homme de génie venu avant terme... Il a tout -promis, tout annoncé... L'ébauche d'un maître... Ses tableaux? des -foetus de chefs-d'oeuvre!... l'homme qui, après tout, fera le plus de -passionnés comme tout grand incomplet... Du mouvement, une vie de fièvre -dans ce qu'il fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en -avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se perdant à chercher -la boulette du sculpteur, le modelage de triangles et de losanges, qui -n'est plus le contour de la ligne d'un corps, mais l'expression, -l'épaisseur du relief de sa forme... Le coloriste? Un harmoniste -désaccordé... pas de généralité d'harmonie... des colorations dures, -impitoyables, cruelles à l'oeil, qui ont besoin de s'enlever sur des -tonalités tragiques, des fonds tempétueux de crucifiement, des vapeurs -d'enfer comme dans son Dante... Une bonne toile, ça!... Pas de chaleur, -avec toute cette violence de tons, cette rage de palette... Il n'a pas -le soleil... La chair, il n'exprime pas la chair... Point de -transparence... des crépis rosâtres, des rouges d'onglée, il fait de -cela la vie, l'animation de la peau... Toujours vineux... des -demi-teintes boueuses... Jamais la belle pâte coulante, la grande -traînée délavée des maîtres de la chair... Avec cela un insupportable -procédé d'éclairage des corps et des objets, des lumières faites avec -des hachures ou des traînées de pur blanc, des lumières qui ne sont -jamais prises dans le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent -comme des repeints... Regardez dans le _Dante_ ce brillant de bord -d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant du pied le ventre de -la femme... Delacroix! Delacroix! Un grand maître? oui, pour notre -temps... Mais au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!... - ---Merci!--fit Anatole.--Eh bien? alors, qu'est-ce qui nous restera comme -grands peintres? - ---Les paysagistes,--répondit Chassagnol,--les paysagistes... - -Une brusque détonation lui coupa la parole. - ---Hé! là-bas?--fit Anatole en regardant le coin de l'atelier d'où le -bruit était parti; et s'approchant de la petite table sous laquelle on -mettait les bouteilles de bière, il aperçut le singe blotti qui, les -yeux fermés, faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant -encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière qu'il avait -débouché. - ---Farceur!--dit Anatole; et il le saisit par la patte. Le singe se fit -tirer comme quelqu'un qu'on va battre; et au moment où Anatole allait -lui donner une correction, il fut sauvé par l'annonce du dîner. - - - - -XXXVI - - -Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui avait voulu -absolument lui payer ses dettes à Marseille et son voyage. Aux -résistances, aux susceptibilités, aux délicatesses fières d'Anatole, -Coriolis avait répondu par des mots d'une brutalité cordiale, lui disant -que «c'était trop bête» et qu'il l'emmenait. - -Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était mort; et il -revenait, après avoir été à Bourbon prendre possession de la succession. -Il était riche, il avait maintenant une quinzaine de mille livres de -rentes. Il comptait prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui; -et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait bien, -jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une embellie. La chaleur -des offres de Coriolis, leur simple et rude amitié avaient triomphé des -scrupules d'Anatole, qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de -Coriolis, dans son grand atelier de la rue de Vaugirard. - -Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui ne se suffisent pas -et qui ont besoin de la présence, de l'habitude de quelqu'un à côté -d'eux. Il avait peine à passer une heure dans une chambre où n'était pas -un être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver la vie -enfermée de l'Occident dans un grand appartement où il serait tout seul, -seul à vivre, seul à travailler, seul à dîner, toujours en tête-à-tête -avec lui-même. Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la -solitude, il avait toujours mis une femme dans son intérieur et fini ses -liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage d'Anatole, il voyait -une gaie et amusante société de tous les instants, qui le sauverait de -l'enlacement d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin qu'il -s'était défendue: le mariage. - -Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il eût de la -répugnance contre le mariage; mais le mariage lui semblait un bonheur -refusé à l'artiste. Le travail de l'art, la poursuite de l'invention, -l'incubation silencieuse de l'oeuvre, la concentration de l'effort lui -paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune -femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la jalousie d'une -chose plus aimée qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un -enfant, brisant ses idées, lui prenant son temps, le rappelant au -_fonctionarisme_ du mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la -famille, au monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et -l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social qu'est un vrai -artiste. - -Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste sa -liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience. Il avait encore sur la -femme, l'épouse, l'idée que c'était par elle que se glissaient, chez -tant d'artistes, les faiblesses, les complaisances pour la mode, les -accommodements avec le gain et le commerce, les reniements -d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement de leur -vocation pour descendre à la production industrielle hâtée et bâclée, à -l'argent que tant de mères de famille font gagner à la honte et à la -sueur d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la paternité -qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait de la production -spirituelle, l'attachait à une création d'ordre inférieur, l'abaissait à -l'orgueil bourgeois d'une propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes -sortes de servitudes, d'abdications et de ramollissements pour -l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état doux, -lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend la fibre nerveuse et -où s'éteint la fièvre qui fait créer. Au mariage, il eût presque -préféré, pour un tempérament d'artiste, une de ces passions violentes, -tourmentées, qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner des -chefs-d'oeuvre. - -En somme, il estimait que la sagesse et la raison étaient de ne demander -que des satisfactions sensuelles à la femme, dans des liaisons sans -attachement, à part du sérieux de la vie, des affections et des pensées -profondes, pour garder, réserver, et donner tout le dévouement intime de -sa tête, toute l'immatérialité de son coeur, le fond d'idéal de tout son -être, à l'Art, à l'Art seul. - - - - -XXXVII - - -Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole passait des -journées à observer le singe qu'on appelait Vermillon, à cause du goût -qu'il avait pour les vessies de _minium_. Le singe s'épouillait -attentivement, allongeant une de ses jambes, tenant dans une de ses -mains son pied tordu comme une racine; ayant fini de se gratter, il se -recueillait sur son séant, dans des immobilités de vieux bonze: le nez -dans le mur, il semblait méditer une philosophie religieuse, rêver au -Nirvanâ des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse et -soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée, creusée, comme un plan de -filou, qui lui plissait le front, lui joignait les mains, le pouce de -l'une sur le pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa -physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant ces petits -animaux, l'air inquiétant de pensée qu'ils ont, ce ténébreux travail de -malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre -de l'homme, leur manière grave de regarder avec une main posée sur la -tête, tout l'indéchiffrable des choses prêtes à parler qui passent dans -leur grimace et leur mâchonnement continuel. Ces petites volontés -courtes et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses d'un -objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent, pour se gratter -le dos, ces tremblements tout palpitants de désir et d'avidité -empoignante, ces appétences d'une petite langue qui bat, puis tout à -coup ces oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les yeux dans -le vide, les mains entre les deux cuisses; le caprice des sensations, la -mobilité de l'humeur, les prurigos subits, les passages de la gravité à -la folie, les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes, -semblent mettre en une heure le caractère de tous les âges, mêler des -dégoûts de vieillard à des envies d'enfant, la convoitise enragée à la -suprême indifférence,--tout cela faisait la joie, l'amusement, l'étude -et l'occupation d'Anatole. - -Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva à singer le -singe, à lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lèvres, ses -petits cris, sa façon de cligner des yeux et de battre des paupières. Il -s'épouillait comme lui, avec des grattements sur les pectoraux ou sous -le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe, d'abord étonné, avait -fini par voir un camarade dans Anatole. Et ils faisaient tous deux des -parties de jeu de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des -élancements, une espèce de course volante entre l'homme et la bête, un -bousculement, un culbutis, un tapage, des cris, des rires, des sauts, -une lutte furieuse d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le -bruit, le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de deux -singes qui se donnent la chasse. Les meubles, les plâtres, les murs en -tremblaient. Et tous deux, au bout de la course, se trouvant nez à nez, -il arrivait presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de -l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, Vermillon, -piété sur ses quatre pattes, la queue roide, sa raie de vieille femme -dessinée sur son front qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau -tendu et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort à crans, -et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à ce moment, il trouvait en -face de lui une tête qui ressemblait tellement à la sienne, une -répétition si parfaite de sa colère de singe, que tout décontenancé, -comme s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde et s'en -allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier animal qui lui -ressemblait tant. - -C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de -l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas là, Vermillon restait à -bouder solitairement dans un coin, refusait de jouer avec des mouvements -grognons qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes -insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur la peau, sans -mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement. Quoiqu'il eût la -longue mémoire rancunière de sa race, des patiences de vengeance qui -attendaient des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces, ses -cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque chose, c'était à -lui qu'il faisait son petit cri de demande. C'était à lui qu'il se -plaignait quand il était un peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait -pour demander une intercession, quand il avait fait quelque mauvais coup -et qu'il sentait une correction dans l'air. Quelquefois, au soleil -couchant, il lui venait de petits gestes de câlinerie qui demandaient -pour s'endormir les bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête. - -Il semblait que le singe se sentait comme rapproché par un voisinage de -nature de ce garçon si souple, si élastique, à la physionomie si mobile; -il retrouvait en lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais -presque un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux que de le -voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer avec ses petites mains -de lui toucher la langue, comme s'il avait eu l'idée de chercher à se -rendre compte de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et que -lui n'avait pas. - -A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur l'autre. Si -Vermillon avait donné du singe à Anatole, Anatole avait donné de -l'artiste à Vermillon. Vermillon avait contracté, à côté de lui, le goût -de la peinture, un goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de -couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'était -mis à arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, à les -tremper dans le ruisseau, et à les promener sur ce qu'il trouvait d'à -peu près blanc. Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces -évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à peu près là. -Il n'avait pu encore tracer, en dessinant d'après nature, que des ronds, -toujours des ronds, et il était à craindre que ce genre de dessin -monotone ne fût le dernier mot de son talent. - - - - -XXXVIII - - -Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue -de Vaugirard, excellent ménage de deux hommes et d'un singe, de ces -trois inséparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois êtres que -voici. - -Vermillon était un macaque _Rhésus_, le macaque appelé _Memnon_ par -Buffon. Sur sa fourrure brune, aux épaules, à la poitrine, il avait des -bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache -blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tête -des espèces de cheveux plantés très-bas avec une raie qui s'allongeait -sur le front. Dans ses grands yeux bruns, à prunelles noires, brillait -une transparence d'un ton marron doré. La pinçure de son petit nez -aplati montrait comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une cire. -Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. Des tons fins de -teint de vieillard jouaient sur le rose jaunâtre et bleuâtre de sa peau -de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de -papier, traversées de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses -miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux -d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris -d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant. - -Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, les privations, -les excès, commençaient à dessiner le masque et la calvitie d'une tête -de philosophe cynique. - -Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, la tête -petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garçon se cognant -aux linteaux des portes basses, au plafond des coupés, aux lustres des -appartements de Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne -pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes -d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tête sur les tablettes des -cheminées et les rebords des poêles, à moins qu'il ne les nouât, en -sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son -pantalon remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqué -d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vêtements -amples, donnaient à sa personne, à sa tournure, un dégingandement qui -n'était pas sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, qui -ressemblait à une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de -petits yeux noirs brillants, pétillants, qui éclairaient à la moindre -impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom -patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lèvres pleines, un -peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement boucanée de son -visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacité, une énergie -sympathiques, une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur -amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième -siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant de ce joli accent -mouillé de son pays, qui lui revenait quand il parlait à une femme. - -Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament féminin, une -nature de paresse, de volupté, portée à une vie sans travail et de -jouissances sensuelles, une vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été -contrariée par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler à -une de ces carrières d'observation, de mondanité, de plaisir, à un de -ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres -savaient créer, sous Louis-Philippe, pour tel séduisant créole. Même à -l'heure présente, engagé comme il l'était dans la lutte de ses -ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout -soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui -fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuité lui -manquait dans le courage et le labeur de la production. Il éprouvait à -tout moment des défaillances, des fatigues, des découragements. Des -journées venaient où l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur -parisien, des journées qu'il usait, étourdissait, perdait à faire de la -fumée et à boire des douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue -violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il avait eu, pour -se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et -aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupée encore -à regarder des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, son -tempérament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par -fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraîner, de se lier au -travail par la force maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela, -tombant, de l'oeuvre désertée, dans des inactions désespérées d'un mois. - - - - -XXXIX - - -Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalité, -alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui -fréquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard. - -Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré -aux yeux de Paris, un Orient de lumière aux ombres blondes, tout -pétillant de couleurs tendres. Aux objections de première surprise et -d'étonnement, il se contentait de répondre:--Si, c'est bien cela; et -souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait -rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se -mettait-il à dire--cela, je le sais... et je suis sûr que je le sais... -Je suis une mémoire... Je ne suis peut-être pas autre chose, mais j'ai -cela du peintre: la mémoire... Je puis poser sur la toile le ton juste, -rigoureux, qu'a tel mur là-bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui -est là dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est -précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au mois de -juillet... C'est mathématique, voyez-vous... absolu comme deux et deux -font quatre...--Une seule fois, un jour où la discussion s'était animée, -et où, dans l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps -avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de -l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la turque sur le divan, le doigt, -dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à -une ses idées sur un grand rival, ainsi: - ---Decamps!... Decamps n'est pas un naïf... Il n'est pas arrivé tout neuf -devant la lumière orientale... Il n'a pas appris le soleil, là... Il -n'est pas tombé en Orient avec son éducation de peintre à faire, avec -des yeux tout à fait à lui... Il était formé, il savait... Il a vu avec -un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des -procédés... Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres -font la lumière dans les tableaux... Il avait trop vécu avec les -Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le -coup de soleil du Rembrandt du Salon carré... Enfin, pour moi, quand il -a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié, abandonné... Il n'a pas -assez voulu voir comment la lumière qu'il avait devant les yeux se -faisait, et alors, pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré -ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincérité: -il n'a pas eu l'émotion de la nature... Toujours trop de lui dans ce -qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, être un -refléteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait très-peu de -chose en pleine lumière... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumière -diffuse... Il ne connaît pas ça, les bains de jour, les pleins soleils -aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues, -des culs-de-sac, des compartiments de lumière dans des corridors -d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses -gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire à cacheter... -Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez, -non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du -blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de -là... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des -couleurs est d'un coloriste, paraît d'un coloriste dans une reproduction -gravée ou lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose, -absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: le rapport des -valeurs... Par exemple, voici un Velasquez... - -Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille -d'album. - ---Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumière, de noir et de -blanc... Il les combinera dans une tête, un pourpoint, une écharpe, une -culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de -quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, orangé, ou jaune, -ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr qu'il s'arrangera toujours pour -garder les valeurs d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc... -Decamps ne s'est jamais douté de ça... Ce qui l'a sauvé, c'est que -presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des -réveillons, des espèces de crayons noirs relevés de touches de pastel... -Ça peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne sais -pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie -Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines -inondées une partie de l'année... C'est une vaporisation continuelle... -Tenez! une évaporation d'eau de perles... tout brille et tout est -doux... la lumière, c'est un brouillard opalisé... avec des couleurs... -comme un scintillement de morceaux de verre coloré... - - - - -XL - - -Lors de son retour en France, vers la fin de l'année 1850, Coriolis -s'était trouvé à court de temps pour exposer au Salon qui ouvrait, cette -année-là, le 30 décembre. Anatole avait vainement essayé de le décider à -envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles esquisses. -Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais étalé, il lui fallait un -début qui fût un coup d'éclat. Il ne voulait arriver devant le public -qu'avec des morceaux faits, où il aurait mis tout son effort, -l'achèvement du temps. - -L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le loisir de -travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa, les retoucha, -les retournant pour les laisser dormir, y revenant avec des yeux plus -froids et détachés de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous -les coins cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même. - -Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses souvenirs et ses -croquis, était le campement de Bohémiens dont il avait envoyé à Anatole -l'ébauche écrite. Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait, -errante et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil dans les -bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de sorcière et de fée, un -mélange de basse-cour, de dortoir et de forge, des berceaux -multicolores, comme de petits lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un -troupeau d'enfants, de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et -d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et son fouillis, -revivait dans la peinture claire, cristallisée, pétillante de Coriolis, -pleine de retroussis de pinceau, d'accentuations qui, dans les masses, -relevaient un détail, jetaient de l'esprit sur une figure, sur une -silhouette. - -Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. D'une touche fraîche -et légère, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet, -Coriolis avait jeté sur la toile le riant éblouissement de ce morceau de -ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries -vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques d'eau où -semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un rayonnement d'un bout à -l'autre, sans ombre, sans noir, un décor de chaleur, de soleil, de -vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de -pierres précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et -comme l'aimait Coriolis. - -Le troisième de ses tableaux représentait une caravane sur la route de -Troie. C'était l'heure frémissante et douce où le soleil va se lever; -les premiers feux, blancs et roses, répandant le matin dans le ciel, -semblaient jeter les changeantes couleurs tendres de la nacre sur le -lever du jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient. - -La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier coup de -pinceau que les peintres donnent à leurs tableaux dans leur cadre de -l'Exposition. - - - - -XLI - - -Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se -sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de -toute lettre de refus, les promesses de réception faites à ses tableaux -par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait -vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami était refusé, au -moins pour une de ses toiles. La tête de Coriolis se mit à travailler -là-dessus. Il était embarrassé pour sortir de cette incertitude qui lui -taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir -leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son -retour de Rome, et qui était devenu un artiste posé, lancé, «pourri de -relations». Coriolis se décidait à aller voir Garnotelle. - -Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture posé -sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers -riches, de l'art heureux, du succès, dont le petit trottoir montant -n'est guère foulé que par des artistes décorés. Vers le milieu de la -cité, à une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un -domestique à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un -atelier à la claire peinture lilas. - -Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des gravures de -Marc-Antoine, des dessins à la mine de plomb grise, portant sur leur -bordure le nom de M. Ingres. Les meubles étaient couverts d'un reps gris -qui s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture de -l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à anses de serpents -tordus, posaient sur un grand meuble à glaces de vitrine, laissant voir -la collection, reliée en volume dorés sur tranche, des études et des -croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes -feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espèce de -grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano droit ouvert. Tout était -net, rangé, essuyé, jusqu'aux plantes qui paraissaient brossées. Rien ne -traînait, ni une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse. -C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement classique -et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre -spécialement aux portraits de dames du monde. - -Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou à -col de cygne, reposait un portrait de femme entièrement terminé et -verni. Devant ce portrait était un tapis, et devant le tapis, trois -fauteuils en place, fatigués d'un passage de personnes, formaient un -hémicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là un air -d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis -reconnut le portrait: c'était le portrait de la femme d'un riche -financier, un portrait que les journaux avaient annoncé comme devant -être le seul envoi de Garnotelle au Salon. - -Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra. - ---Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'équilibre -d'un homme qui retrouve un ami oublié.--Tu as été longtemps là-bas, -sais-tu? Je suis enchanté... Ah! tu regardes mon exposition... - ---Comment, ton exposition? - ---Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces -choses-là... Eh bien! j'ai tout bonnement écrit à la Direction que -j'avais besoin d'un délai pour finir... et voilà... Je n'envoie pas -comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulière, -comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun -des martyrs... Vous êtes distingué par l'administration... cela fait -très-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas -le plus mal placé... Ah çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu -avais quelque chose? - ---Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement pour ça... Je ne -sais pas si je suis refusé... Et je voudrais être fixé, savoir -décidément... - ---Oh! très-bien... C'est très-facile... Je te saurai cela ce soir... Où -demeures-tu? - ---Rue de Vaugirard, 23. - ---Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu -dans le monde... les ponts à traverser... Et ça te va-t-il, mon -portrait? - ---Très-bien... très-bien... Le collier de perles... Oh! il est -étonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme. - ---Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage... Si j'avais voulu, -ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il était deux, trois -heures... enfin une heure honnête pour se présenter chez une femme qui -ne l'est pas... Elle était au lit... Une chambre de satin, feu et or... -éblouissante... Elle s'amusait à faire ruisseler dans une grande -cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des -diamants, de l'or... Elle était à demi sortie du lit, les épaules nues, -des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles -ont!... elle m'a demandé son portrait comme une chatte... J'ai été -héroïque, j'ai refusé... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-là, -quand on voit du monde, quand on connaît des femmes bien, c'est toujours -une mauvaise affaire... ça jette de la déconsidération sur un talent... -il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse? - ---23, rue de Vaugirard. - ---Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté... parce que j'ai tant de -choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que -tu as rapporté... Je serais très-curieux... Veux-tu que nous descendions -ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin... - -Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent -dehors:--Pourquoi,--dit-il à Coriolis,--n'habites-tu pas par ici? - ---Pourquoi?--répondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il désigna une -croisée.--Vois-tu ces bougies roses à cette toilette, des bougies -couleur de chair qui font penser à la jambe d'une danseuse dans un bas -de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit chien -de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge... -Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort -par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voilà -ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour -moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me -connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier -d'étudiants qui ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée... Ici, -je redeviendrais un créole... et je veux faire quelque chose... - ---Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand -avec l'école nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro -Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les -thermes de Caracalla... - -Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poignée de main, sur -la porte du café Anglais. - -Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, qui portait -écrit au crayon: «Les trois _reçus_.» - - - - -XLII - - -Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon! - -Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu -sans dormir, dans l'anxiété de savoir où l'on a placé leurs oeuvres, et -l'impatience d'écouter ce que ce public de première représentation va en -dire. Médailles, décorations, succès, commandes, achats du gouvernement, -gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est là, derrière ces -portes encore fermées de l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes, -tous se précipitent. - -C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en bande, en famille, -en tribu; des artistes gradés donnant le bras à des épouses qui ont des -cheveux en coques, des artistes avec des maîtresses à mitaines noires; -des chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un feutre pointu; -puis des hommes du monde qui veulent «se tenir au courant»; des femmes -de la société frottées à des connaissances artistiques, et qui ont un -peu dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois -venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants -jettent à leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudités avec -une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, -à la robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas de -mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au nez, à passer la -revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie. -Du monde de tous les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le -tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices -fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refusés -hérissés, allumés, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et -des jugements féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus pour -admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris à lire; et çà et -là, au milieu de tous, coupant le flot, la marche familière et l'air -d'être chez elles, des modèles allant aux tableaux, aux statues où elles -retrouvent leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me voilà!» à -l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende... On ne voit que -des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les façons -ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations -stupéfiées, religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il y a des -coups d'oeil de joie que jette un concurrent à un tableau raté de -camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre, -d'autres qui restent en arrêt, les bras croisés et le livret sous un -bras, serré sous l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en -_o_, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement -désolé, et le navrement éreinté qui vient aux visages des malheureux -obligés par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il -y a les silencieux qui se promènent avec les mains à la Napoléon -derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les noteurs qui -écrivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui -expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis à peine -séché, les agités qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un -paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui -parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des mots comme _smorfia_. -Il y a des hommes qui traînent des troupeaux de femmes aux sujets -historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se -tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à cravates -de foulard, les longs cheveux rejetés derrière les oreilles, qui -serpentent à travers les foules et crachent, en courant, à chaque toile, -un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux -convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de -petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes en redingotes, -chacun le bras sur l'épaule d'un frère, immobiles; changeant seulement -de pied de cinq en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et -tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres crétins... - -Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, les -émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces -murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une année! - -Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il n'avança pas l'heure -du déjeuner, par une espèce de déférence pour la blague d'Anatole. Mais -au dessert l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole -mettait des éternités à prendre son café. Et le voyant siroter son -gloria en disant tranquillement:--Nous avons bien le temps!--il l'enleva -brusquement de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui dans -les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, l'appelait, le -retenait: Coriolis s'échappait, allait devant lui; il voulait se voir. - -Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna dans la poitrine -ce coup de poing que vous envoie votre oeuvre exposée, accrochée, -publique. Tout disparut; il eut ce premier grand éblouissement de sa -chose où chacun voit en grosses lettres: MOI! - -Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au bout d'un moment, il -trouva que sa place, si bonne qu'elle fût, avait des inconvénients, des -voisinages qui lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la -Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. Sa Vue d'Adramiti -avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement -sobre de Garnotelle, placé à côté, le faisait paraître un peu trop -«bouchon de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la -cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis -était peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estimé tout à -fait bien placé que s'il avait été exposé absolument seul dans le Salon -d'honneur. Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se -plaindre; et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché par -d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener dans le voisinage de -ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui étaient à côté, -l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de -lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui -stationnaient devant sa signature. - -Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct, tout vif et -présent, la joie chaude de l'homme qui se voit et se sent applaudi par -un public qu'il touche des yeux et du coude. Il lui passa un -chatouillement d'orgueil au bruit de son nom qui marchait dans la foule. -Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations, des chaleurs -de sympathie, des riens, des gestes, des approbations de tête, qui -saluaient et félicitaient ses toiles. Une bande de rapins en passant -lança des hourras. Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de -penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure s'avançant, les -passants s'amassèrent; aux regardeurs isolés, aux petits groupes succéda -un rassemblement grossissant, trois rangées de spectateurs tassés, -serrés, emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos, -froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de femmes, et -renversant une soixantaine de fonds ronds de chapeaux noirs où le jour -tombé d'en haut lustrait la soie. - -Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu le prendre par -le bras en lui disant: - ---Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose? - -Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis, en fumant son -cigare et en regardant devant lui, revoyait tous ces dos devant ses -tableaux. - - - - -XLIII - - -A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une réaction. - -On ne trouble point impunément les habitudes du public, ses idées -reçues, les préjugés avec lesquels il juge les choses de l'art. On ne -contrarie pas sans le blesser le rêve que ses yeux se sont faits d'une -forme, d'une couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté -l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, nuancé, -vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait, le déconcertait. -Cette interprétation imprévue dérangeait la manière de voir de tout le -monde, elle embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites -de couleur orientale. - -Puis cette peinture avait contre elle le nom de son auteur, ce qu'un nom -noble ou d'apparence nobiliaire inspire contre une oeuvre de préventions -trop souvent justifiées. La signature _Naz de Coriolis_, mise au bas de -ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un homme du monde et de -salon, occupant ses loisirs et ses lendemains de bal avec le passe-temps -d'un art. A beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer -sûrement le talent là où ils croient être assurés de rencontrer le -travail, l'application, la peine de tout un homme et l'ambition de toute -une carrière d'artiste, ce nom donnait toutes sortes d'idées de -méfiance, une prédisposition instinctive à ne voir là qu'une oeuvre -d'amateur, d'homme riche qui fait cela pour s'amuser. - -Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, qui a ses -embranchements sur les brasseries de la peinture, les ramassa et les -envenima. Elle fut impitoyable, féroce pour Coriolis, pour cet homme -ayant des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et qui, inconnu -hier, accaparait, à la première tentative, l'intérêt d'une exposition. -Le petit peuple du bas des arts ne pouvait pardonner à une pareille -chance. Aussi pendant deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces -arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires et les -grands hommes sans nom, où chauffent ces succès de la Bohême, auxquels -chacun apporte l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait -lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On le déchira spécialement -à l'estaminet du _Vert-de-gris_, le rendez-vous des _amers_. Les -_amers_, les amers spéciaux que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et -qu'exaspère cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère -anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une fortune soudaine, -énorme, tous les bonheurs de gloire de celui qui arrive, les amers, tout -ce monde d'avenirs aigris, de jeunes talents grisés de compliments -d'amis et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, exaspéré -contre la société, la veine et le succès des autres, haineux, ulcérés, -misanthropes qui s'humaniseront à leur première paire de gants -gris-perle,--les amers se mirent à _exécuter_ tous les soirs la personne -et le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz, soufflant -la technique de l'éreintement à deux ou trois criticules qui venaient -prendre là le mauvais air de l'art. - -Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la réaction -commençant à se faire contre l'Orient, dans le retour des amateurs -sévères, posés, au style du grand paysage encanaillé à leurs yeux par un -trop long carnaval de turquerie. - -En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis était à peu -près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les camaraderies, ce qu'une -chaîne de relations organise pour la défense d'un talent discuté. Les -huit ans passés par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en -avait rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait -l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive presque toujours, -des sympathies sortirent des haines. Ce qui se lève sous le contre-coup -de l'injustice et de l'unanimité des hostilités, le sens de combativité -et de générosité qui se révolte dans un public, mettaient la dispute et -la violence d'une bataille dans la discussion du nouvel Orient de -Coriolis. Devant la partialité de la négation, les éloges s'emportaient -jusqu'à l'hyperbole; et Coriolis sortait des jalousies, des passions et -de la critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une notoriété -arrachée à une sorte de scandale. - -Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des journaux, de la -dureté des feuilletons, Coriolis tombait presque journellement sur -l'éloge de Garnotelle. Il y avait pour son ancien camarade un concert de -louanges, un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance, -d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes, de restrictions -respectueuses, d'observations enveloppées. Presque toute la critique, -avec un ensemble qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de -Garnotelle. Ou le louait avec des mots qui rendent justice à un -caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa façon de peindre la -beauté de son âme. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait -étaient le blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la -flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on disait qu'elle -était «loyale et véridique», qu'elle avait la «sérénité des intentions -et du faire». Son gris devenait la sobriété. La misère de coloris du -pénible peintre, du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer -qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait, à propos de -cette belle sagesse, l'austérité du pinceau bolonais; un critique même, -entraîné par l'enthousiasme, alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la -couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du regard; et -faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il désignait comme attirant -la foule par le sensualisme, il déclarait ne plus voir de salut pour -l'Art contemporain que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de -l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux esprits et aux -intelligences d'élite». - - - - -XLIV - - -L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et presque unanime -sympathie de la critique pour Garnotelle s'expliquait naturellement. - -Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la critique de ces -critiques qui ne sont que des littérateurs pouvait satisfaire sa haine -d'instinct contre le _morceau peint_, contre le bout de toile ou le -panneau de couleur éclatante, contre la page de soleil et de vie -rappelant quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de la -signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé, acclamé par tout -ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité inavouée, dans les purs -phraseurs d'esthétique, pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant -de pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche carrée d'un -Velasquez, le tripotage de génie de la couleur, le travail de la main -des chefs-d'oeuvre. Le peintre satisfaisait le goût de ces doctrines, -aimées de la France, sympathiques à son tempérament, qui mènent -l'admiration de l'estime publique et des gens distingués à une certaine -manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée, sans pâte, sans -touche, à une peinture impersonnelle et inanimée, terne et polie, -reflétant la vie dans un miroir dont le tain serait malade, fixant et -desséchant le trait qui joue et trempe dans la lumière de la nature, -arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques rigides comme le -tracé d'une épure, réduisant le coloris de la chair aux teintes mortes -d'un vieux daguerréotype colorié, dans le temps, pour dix francs. - -Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la critique purement -lettrée, et au public qui juge un peintre avec des théories, des idées, -des systèmes, un certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs -de quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté délicate, -une compétence bornée à un mépris acquis et convenu pour les tons roses -de Dubuffe. L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des -professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école doctrinaire et -philosophique du Beau, l'armée d'écrivains penseurs qui n'ont jamais vu -un tableau même en le regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton -cette jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul dit -aussi forte pour l'oeil que les sensations des saveurs agréables pour le -palais; ces juges d'art qui n'apprécient jamais l'art par cette -impression spontanée, la sensation, mais par la réflexion, par une -opération de cerveau, par une application et un jugement d'idées; tous -ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune, affectant pour elle -le mépris, répétant que cela, cette chose divine que rien n'apprend, la -couleur, peut s'apprendre en huit jours, que la peinture doit être -simplement en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation de -l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique et d'une chimie -si matérielle: la Peinture,--tels étaient les gens, les théories, les -sympathies, les courants d'opinion qui constituaient le grand parti de -Garnotelle. - -De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence de vie, leur -décoration passait pour du style; leur platitude était saluée comme une -idéalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint je ne -sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une -peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël. Il y avait une entente -pour ne pas voir toute la misère de ce dessin mesquin, tiraillé entre la -nature et l'exemple, timide et appliqué, cherchant aux personnages de -basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas même tirer de ses -modèles la forte matérialité trapue, l'épaisse grandeur de la -Bourgeoisie: il arrangeait les bourgeois qu'il peignait en portiers -songeurs, travaillait à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de -rêverie dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un ventru -avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et jetait ainsi sur la -grosse race positive, dont il était le peintre presque mystique, le plus -divertissant des ridicules. - -Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle étaient ses -portraits de femmes: minutieuses et laborieuses copies de traits et de -plis de robes, images patientes de dames sérieuses et roides, dans des -intérieurs maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de -l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe -siècle. C'étaient des mains étalées gauchement sur les genoux avec les -doigts forcés comme des pincettes, des physionomies ayant un air de -calme dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte de -mortification morne, provenant des longues et nombreuses séances exigées -par le consciencieux portraitiste. Il semblait y avoir un travail -pénible, très-mal éclairé, un travail de prison, dans ce douloureux -dessin, dans ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces -femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre sous un jour de -souffrance. Vaguement, devant ces portraits, l'idée vous venait de -bourgeoises en pénitence dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait -pour pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation -de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de ces réflexions de femme -qui marchande une chose trop chère. Malgré tout, c'étaient les portraits -à la mode. Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles ont -d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté, les femmes -s'étaient laissé persuader que cette façon rigoureuse de les peindre -avait de la sévérité et de la noblesse. Ce qu'elles perdaient avec -Garnotelle en jeunesse et en piquant, elles pensaient qu'il le leur -rendait en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et parmi -les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies, les portraits de -ce peintre, à propos duquel elles avaient entendu nommer si souvent -Raphaël, devenaient un objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée -à la bourse du mari. - - - - -XLV - - -Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres raisons. - -Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide, marchant dans les -pas d'Anatole, attaché et collé à lui, vivant de sa société et à son -ombre. Il n'était plus ce pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris, -honteux de lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château pour une -décoration, avait passé quinze jours sans se laisser arracher une -parole, avec des larmes d'embarras lui venant presque aux yeux, quand -l'attention des femmes s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un -petit paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de Rome a un -mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait rien pour le talent des -gens, elle fait beaucoup pour leur éducation; si elle n'inspire pas le -peintre, elle forme et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce -de frottement d'un club académique, le façonnement des natures abruptes -au contact des natures civilisées, ce que les gens bien nés enseignent -et font gagner aux autres, ce que les lettrés donnent et communiquent -d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions, la villa -Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple, des espèces de gens du -monde que cinq ans élèvent, en apparence de manières, en superficie de -savoir, en politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et des -exigences de la société actuelle. Là avait commencé la métamorphose de -Garnotelle, encouragée par la bienveillance de deux ou trois salons -français et étrangers, où les gâteries des femmes l'enhardissaient à -prendre peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait à ses -succès: il plaisait par une beauté brune, un peu commune et marquée, -mais de ce genre qu'aiment les femmes, une beauté vulgairement -souffrante, où de la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux -malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal, mettaient ce -caractère, qui l'avait fait surnommer par ses camarades «l'ouvrier -malsain». Dans ce physique, le monde ne voulait voir que le tourment de -la pensée, les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité. Et -pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure rêvée, une poétique -incarnation du pittoresque et romanesque personnage qui peint avec son -coeur et sa santé; il était ce malheureux céleste:--l'_artiste_! - -A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une famille française, il -était entré dans un monde de femmes du haut commerce et de la haute -banque, un monde orléaniste de femmes sérieuses, intelligentes, -cultivées, mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion -publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. Il trouva là de -puissantes protectrices, supérieures à la banalité, ardentes et -remuantes dans l'amitié, mettant leur activité et leur dévouement -d'esprit au service des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux, -de leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt, -l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite gloire de leur -cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes et tout le profit de ces -liaisons pures, de ces attachements, de ces adoptions qui finissent par -laisser tomber sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une -bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses prières, ses -intrigues, tout ce que peut une femme à l'époque du Salon pour le -lancement d'un succès. - -En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans quelques salons de -la haute aristocratie étrangère, où il rencontrait de grands noms avec -lesquels il pouvait peser sur le ministère, des femmes au désir -despotique, habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient -perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était pour Garnotelle une -récréation et un délassement, que ce monde aimant le plaisir, la -liberté, les artistes. Il s'y sentait entouré de la naïve admiration des -étrangers pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français, -l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient avec la -vivacité de l'ingénuité ravissante des coquetteries russes. On le -choyait, on l'enguirlandait. Il était le cornac des plaisirs, la fête -des soirées, l'invité annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient, -se l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles -gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa vanité jusqu'au fond. -Il était là comme dans une délicieuse atmosphère d'enchantement -amoureux. On ne le voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la -tête à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux robes, -toujours dans une intimité d'aparté, dans une pose d'enfant gâté, -discret, étouffant de petits rires, des demi-paroles, des chuchotements, -ce qui bruit tout bas autour d'un secret, d'une confidence, avec de -petites mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration, -tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un bras, d'un pied, qui touchait -les femmes comme le platonisme et le soupir d'un amour qui leur aurait -fait la cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de plaire et -de paraître amusant avec un rien de cet esprit que tout peintre ramasse -dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il de l'achat d'un de ses tableaux -par quelques gros banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait -dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais les experts, les -familiers, le médecin même pour lui, travaillant à forcer la main au -Million. - -Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé que tout ce qu'il -pouvait avoir à demander au gouvernement serait emporté par des -exigences de jolies femmes, ou des transactions de femmes influentes, -Garnotelle qui, sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de -la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque dangereux, de -passer pour un ami du gouvernement. Il ne se montrait pas aux soirées -officielles, boudait les avances, jouant la réserve et la froideur d'un -homme appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines. - -Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite. Avec son nom -et sa position, il sollicitait de l'aider dans ses travaux; il s'offrait -à lui peindre des fonds, des _à-plats_, à lui couvrir des ciels, des -terrains, à lui poncer des draperies «pour se dévouer et apprendre», -disait-il. Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour où il y -avait exposition chez lui. Et devant le tableau, dont il semblait ne pas -oser s'approcher de trop près, il restait à distance respectueuse, -plongé dans une muette contemplation. Dans ce genre d'admiration -accablée, écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité -du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les spasmes, les -lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes entrecoupés, il avait -imaginé une invention sublime, et qui avait attaché à son avenir la -protection du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé -devant «l'oeuvre» un silence morne; puis, rentré chez lui, il avait -écrit au maître une lettre où il laissait naïvement échapper son -découragement, se disait désespéré par cette perfection, cette grandeur, -cette pureté, qui lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque -la force de travailler encore; et faisant répandre par ses amis le bruit -de son découragement, il avait attendu, cloîtré dans son atelier, -jusqu'à ce qu'une lettre du maître relevât son courage avec des éloges, -l'encourageât à vivre et à peindre. - -De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus de cette -société de l'_Oignon_, réunissant et reliant les anciens prix de Rome -avec deux grands dîners annuels et quelques petits dîners subsidiaires, -dans cette espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on se -passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut, entre la -poire et le fromage, entre les pièces de vers en l'honneur des gloires -académiques et des satires contre les autres gloires. - -Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas les critiques -de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait pas et tenait à distance -ceux qu'il rencontrait dans les salons avec une poignée de main qui leur -tendait seulement le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de -réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart des feuilletons -parlaient de son talent. - -Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent de ses -portraits, renté par l'argent de son atelier, un atelier aristocratique -de jeunes et riches étrangers payant cent francs par mois, et -s'engageant pour six mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé -dans ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le Garnotelle -des chemises brodées et des parfums à base de musc, n'ayant plus rien de -son passé que ses longs cheveux, qu'il gardait comme une auréole -d'artiste, Garnotelle se montrait parfois enveloppé d'une vague -tristesse. Il paraissait avoir le noble et solennel fond de souffrance -d'un homme éloigné «de l'objet de son culte». Il se plaignait à demi-mot -de n'être plus là où étaient ses regrets et son amour; et de temps en -temps, il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard -d'aspiration religieuse, une:--«Chère Rome, où es-tu?»--qui apitoyait -autour de lui un public d'imbéciles sur cette pauvre âme sombre d'exilé. - - - - -XLVI - - -Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de ces -contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés. La -bataille autour de ses tableaux, de son nom, de son Orient, ce -soulèvement de colères soudaines et d'ennemis inconnus lui donnaient la -surexcitation de la lutte, le poussaient à la volonté d'une grande -chose, d'une de ces oeuvres qui arrachent au public la pleine -reconnaissance d'un homme. - -On ne le connaissait que par les côtés de coloriste pittoresque. Il -voulait se révéler avec les puissantes qualités du peintre; montrer la -force et la science du dessinateur, amassées en lui par des études -patientes et acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis -l'accent et la signature de sa personnalité. - -Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre où -il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le décor de sa -scène était un _Bain turc_. Sur la pierre moite de l'étuve, sur le -granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un -nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par une négresse -presque nue, les reins sanglés d'une _foutah_ à couleurs vives. La -baigneuse, sur son séant, se présentait de face. Elle était -gracieusement ramassée et rondissante dans la ligne d'un disque: on -l'eût dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se -croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés qui dessinaient -une anse et une couronne. Sa tête, penchée, se baissait mollement, avec -un chatouillement d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les -deux contours charmants et contraires de cette attitude penchée: pressé -d'un côté, serré entre le sein et la hanche, il se tendait de l'autre, -déroulait le dessin de son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de -la baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement allongée, -l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation d'un -balancement. Derrière ce corps ébauché, sorti de la toile avec du -pastel, Coriolis avait massé au fond des groupes de femmes qu'on -entrevoyait dans une buée de vapeur, dans une aérienne perspective -d'étuve rayée de traits de soleil qui faisaient des barres. - -Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce tableau. Anatole, qui -n'était pas complimenteur et qui n'avait guère de sympathie pour les -sujets orientaux, ne put retenir, devant la toile achevée: - ---Très-bien, ton corps de femme... c'est ça! - -Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le compliment qui -porte à faux, qui loue une qualité qu'ils n'ont pas, ou un coin d'une -oeuvre qu'ils sentent n'être pas le bon de cette oeuvre. Un éloge à côté -avait beau être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des -colères d'enfant. - ---«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste violent.--Ah! tu -trouves que c'est ça, toi?... Ça! mais c'est d'un commun!... ce n'est -pas plus le corps que je veux... Voilà six semaines que je m'échine -dessus... Tu as bien fait de me dire que c'était bien... Allons! je te -dis, c'est bête... bête comme une académie de parisienne... et -tortillé... Tiens! Il traîne sur les quais une Vénus de Goltzius... qui -a des perles aux oreilles, avec des colombes qui volent autour... -voilà!... Je sentais bien que c'était mauvais. Mais, attends! - -Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole essaya de l'arrêter, -l'injuria, l'appela «imbécile et chercheur de petite bête». Coriolis -continuait à démolir sa baigneuse en disant: - ---Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne la note... C'est -dégoûtant maintenant... Il n'y a plus un corps à Paris... Voyons! voilà -six mois que nous n'avons pu avoir un modèle propre... Une femme qui ait -pour un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop canaille... -où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles? une espèce finie... -Rachel a commencé à les perdre avec le Conservatoire... Il n'y a plus de -modèles! Ça vous donne deux séances... et puis, à la troisième, vous -rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée en chien, qui vous -dit: «Bonjour!...» Une femme lancée, plus de pose! Et celles qu'on a -encore la chance d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la -pose... ça n'a pas de tendons... ça ne _crispe_ pas!... ça ne _crispe_ -pas!... - - - - -XLVII - - -L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, désespéré. -Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans une lueur, sans une trouée de -bleu. Une tristesse grise flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est -comme le cadavre du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à -travers de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur les -choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment comme dans -l'ombre du passé et le voile du fané. Dans l'atelier, un mélancolique -effacement ôte le rayon à la toile, promène entre les grands murs, une -sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses lignes à la -palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, dans la main du -peintre, les pinceaux par la pipe. - -Ces jours-là, on voyait à Vermillon des attitudes paresseuses, -engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé par le malaise de ce -vilain temps, ayant comme le froid de la neige au fond de lui, il se -postait près du poêle, et passait des demi-heures, immobile, en -équilibre sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes dans ses -deux mains. Toute son attention paraissait concentrée sur le rouge du -poêle. La demi-heure passée, il tournait sa tête sur son épaule, -regardait de côté, avec méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant -dans le cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, poussait -un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et ne le reconnaissant -pas, il paraissait y chercher une seconde le souvenir de quelque chose -de disparu. Puis il revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans -une espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée, avec un -air confondu, cette espèce de peur de voir le soleil mort, qu'ont -observée les naturalistes chez les singes en hiver. - -Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait les pieds, en -se pelotonnant près du poêle, se regardait fumer, entre deux cigarettes -essayait de taquiner la plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon, -grave et préoccupé, repoussait ses agaceries. - -Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche, quelque coups de -brosse, il prenait dans une crédence une poignée d'albums aux -couvertures bariolées, gaufrées, pointillées ou piquées d'or, brochées -d'un fil de soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché -sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains dans les -cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages pareilles à des -palettes d'ivoire chargées des couleurs de l'Orient, tachées et -diaprées, étincelantes de pourpre, d'outremer, de vert d'émeraude. Et un -jour de pays féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière, se -levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son regard entrait -dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or -la silhouette des êtres et des campagnes; il se perdait dans cet azur où -se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail bleu -sertissant les fleurs de neige des pêchers et des amandiers, dans ces -grands couchers de soleil cramoisis et d'où partent les rayons d'une -roue de sang, dans la splendeur de ces astres écornés par le vol des -grues voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant -de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord de ces mers limpides -comme le ciel, balançant des danses sur des radeaux de buveurs de thé; -il les oubliait dans ces champs aux rochers de lapis, dans ce -verdoiement de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de ces -haies efflorescentes qui font un mur avec de grands bouquets. Devant -lui, se déroulait ce pays des maisons rouges, aux murs de paravent, aux -chambres peintes, à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs -miroitants, éclaboussés, amusés de tous les reflets que font les vernis -des bois, l'émail des porcelaines, les ors des laques, le fauve luisant -des bronzes tonkin. Et tout à coup, dans ce qu'il regardait, une page -fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poignée du -printemps, toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et -la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient des zigzags de branches, ou -bien des gouttes de couleur pleurant en larmes sur le papier, ou des -pluies de caractères jouant et descendant comme des essaims d'insectes -dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là, des rivages montraient des -plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes de crabes; une porte -jaune, un treillage de bambou, des palissades de clochettes bleues -laissaient deviner le jardin d'une maison de thé; des caprices de -paysages jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un volcan -sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation, de -l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon de leur pittoresque. -Du fond des bonzeries partaient et s'évasaient des rayons, des éclairs, -des gloires jaunes palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités -apparaissaient, la tête nimbée de la branche d'un saule, et le corps -évanoui dans la tombée des rameaux. - -Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient des femmes, les -unes dévidant de la soie cerise, les autres peignant des éventails; des -femmes buvant à petites gorgées dans des tasses de laque rouge; des -femmes interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant en barques -sur des fleuves, nonchalamment penchées sur la poésie et la fugitivité -de l'eau. Elles avaient des robes éblouissantes et douces, dont les -couleurs semblaient mourir en bas, des robes glauques à écailles, où -flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes brodées de pivoines -et de griffons, des robes de plumes, de soie, de fleurs et d'oiseaux, -des robes étranges, qui s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de -papillon, tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient -au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant de la chimérique -fantaisie d'un dessin héraldique. Des antennes d'écaille piquées dans -les cheveux, ces femmes montraient leur visage pâle aux paupières -fardées, leurs yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées sur -des balcons, le menton sur le revers de la main, muettes, rêveuses, de -la rêverie sournoise d'un Debureau dans une pantomime, elles semblaient -ronger leur vie, en mordillant un bout de leur vêtement. - -Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière pleine de -bouquets, des oiseaux d'or becquetant des fruits de carmin,--quand -tombait, dans ces visions du Japon, la lumière de la réalité, le soleil -des hivers de Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier. - - - - -XLVIII - - ---La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent! les -correspondances!... Personne n'a de correspondance? - ---Tiens! tu fais très-bien la charge,--dit Anatole, étonné d'entendre -faire une imitation au grave Coriolis. - ---... Et l'omnibus repart... Une suite de malechances ce soir-là... Un -mauvais dîner chez Garnotelle... de la pluie, pas de voitures, et -l'omnibus!... C'est peut-être l'habitude qui me manque... mais je trouve -ça mortel, l'omnibus... cette mécanique qui fait semblant d'aller et qui -s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui vont plus vite -que la voiture... Et puis rien que l'odeur!... Ça sent toujours le chat -mouillé, un omnibus!... Enfin, je m'embêtais... J'avais fini d'épeler -les annonces qu'on a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine -Collas... Je regardais stupidement des maisons, des rues, de grandes -machines d'ombre, des choses éclairées, des becs de gaz, des vitrines, -un petit soulier rose de femme dans une montre, sur une étagère de -glace, des bêtises, rien du tout, ce qui passait... J'en étais arrivé à -suivre mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées, l'ombre des -gens de l'omnibus qui recommence éternellement... une série de -silhouettes... Pas un bonhomme curieux... tous, des têtes de gens qui -vont en omnibus... Des femmes... des femmes sans sexe, des femmes à -paquet... Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il n'y avait plus -qu'une place au fond... Zing! une voyageuse... complet! J'avais en face -de moi un monsieur avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un -journal... Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes... Ça me -fit tourner les yeux sur la femme qui venait de monter... Elle regardait -les chevaux par-dessous la lanterne, le front presque contre la glace de -la voiture... une pose de petite fille... l'air d'une femme un peu gênée -dans un endroit rempli d'hommes... Voilà tout... Je regardai autre -chose... As-tu remarqué, toi, comme les femmes paraissent -mystérieusement jolies en voiture, le soir?... De l'ombre, du fantôme, -du domino, je ne sais pas quoi, elles ont de tout cela... un air voilé, -un empaquetage voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et qu'on ne -voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, avec ces lumières qui leur -battent sur les traits, tous ces demi-reflets qui leur flottent sous le -chapeau, ces grandes touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur -jupe même remuante d'ombres...--La Madeleine! le boulevard! la Bastille! -Pas de correspondance!...--Tiens! elle était comme ça... tournée, -regardant, un peu baissée... La lueur de la lanterne lui donnait sur le -front... c'était comme un brillant d'ivoire... et mettait une vraie -poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des cheveux floches -comme dans du soleil... trois touches de clarté sur la ligne du nez, sur -un bout de la pommette, sur la pointe du menton, et tout le reste, de -l'ombre... Tu vois cela?... Très-charmante cette femme... et c'est -drôle, pas Parisienne... Des manches courtes, pas de gants, pas de -manchettes, la peau des bras... une toilette, on n'y voyait rien dans sa -toilette... et je m'y connais... une tenue de grisette et de bourgeoise, -avec quelque chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était pas -de l'une et qui n'était pas de l'autre...--Auteuil! Bercy! Charenton! le -Trône! Palais-Royal! Vaugirard! nº 17! nº 18! nº 19!...--Ici, une -éclipse... elle a tourné le dos à la lanterne... sa figure en face de -moi est une ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité... plus rien, -qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et sur un bout de son -oreille où pend un petit bouton de diamant qui jette un feu de diable... -L'omnibus va toujours son train... Le Carrousel, le quai, la Seine, un -pont où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard... puis des rues -noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui repassent à la -chandelle... Je ne la vois plus que par éclairs... toujours sa pose... -son oreille et le petit diamant... Et puis tout à coup, au bout de cette -vilaine rue du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur... Mon -cher, elle a passé devant moi avec une marche, des gestes de statue, -paroles d'honneur... Et ce n'est pas facile d'avoir du style, une femme, -en omnibus... Je ne l'ai un peu vue qu'à ce moment-là... elle m'a paru -avoir un type, un type... Elle est entrée dans un sale magasin où il y a -en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué. - ---Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors? - ---Ah! le numéro, je n'en sais rien. - ---Un magasin de vieux neuf, enfin!... Brune et des yeux bleus bizarres, -ta femme, n'est-ce pas?... - ---Je crois... - ---Oh! elle est bonne! C'est la Salomon... - ---Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me semble, je me -souviens, dans le temps, qui nous apportait de la parfumerie... - ---Ça, c'est la mère... qui a fait des enfants, des bottes... tous qui -posent... la mère au magasin, à la brocante... Elle, c'est la fille, -c'est sa dernière... une dix-huitaine d'années... Ton affaire, au -fait... Serin que je suis! je n'y avais pas pensé... Manette... Manette -Salomon... - ---Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de venir lundi, -tiens... Je verrai si elle me va... - ---Parfaitement... Ah! plus de papier... Voilà la lettre de mort de -Paillardin... Je prends la page blanche... Oui c'est au 27 ou au 29... -La mère lui remettra... Je crois qu'elle ne demeure plus avec elle... - - - - -XLIX - - -Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit le lendemain -et les autres jours de la semaine: elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne -fit rien dire. Coriolis se décida à chercher un autre modèle. - -Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce qui se -présentait à son atelier, les poseuses d'occasion et de misère, jusqu'à -une pauvre femme qui monta sur la table en costume d'Ève, avec son -chapeau, son voile et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces -galbes de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait; et, -découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse rencontre pour -trouver l'inspiration de nature qu'il voulait, il lâcha sa figure -principale et se mit à retravailler le reste de son tableau. - -Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, avec une soirée vide -devant eux, Anatole tomba en arrêt devant l'affiche d'un grand bal à la -salle Barthélemy. - ---Tiens!--dit-il,--c'est le Carnaval des juifs... si nous y allions? - -Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la fête de la -_Pourime_,--le vieil anniversaire de la chute d'Aman et de la délivrance -des Juifs par Esther,--était célébrée par un bal public. - -Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi ça», de -vieilles vestes de débardeur couleur de raisin de Corinthe usé, -sautaient au milieu des paletots et des redingotes. La famille et -l'honnêteté apparaissaient çà et là par places, sur les côtés de la -danse, dans des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de mauvais -allemand, un patois demi-français sonnant de consonnes tudesques, dans -les files de vieilles femmes branlant de la tête à la mesure de la -musique, les mains posées à plat sur les genoux avec la rigidité de -statues d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le gradin de -la banquette, souriant et dansant des yeux, en remuant à demi les bras. -C'était un bal qui ressemblait, au premier aspect, à tous les autres -bals parisiens, où le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux -ou trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère. Cette foule, -pareille de surface et d'ensemble à toutes les foules, ces hommes, ces -femmes sans particularité frappante, habillés des costumes, des airs de -Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son oeil -de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore visible, les -traits d'origine, la fatalité de signes où survit la race. Il remarqua -des visages brouillés, sur lesquels se mêlait la coupe fière de profil -des peuples de désert à des humilités louches de commerces douteux de -grande ville, des teints plombés tout à la fois par un ancien soleil et -par une réverbération de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux -laineux, à la tête de bélier, des figures à cheveux papillotés, à gros -diamant faux sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment -les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés de la fièvre -du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin. Il reconnut, -sous les capuchons et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au -plein air du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars. -C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur dorée du blé mûr, des -chevelures noires et crêpées, des nez busqués, des ovales fuyant dans -des pâleurs ambrées de joue et de cou où se détachait la coquille rose -de l'oreille, des coins de lèvres ombrées de poil follet, des bouches -poussées en avant comme par un souffle: des épaules décolletées avaient -une ombre de duvet dans le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux -tout rapprochés du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés comme -de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête aux cils sans douceur, -laissant à nu le noir d'un regard étonné, parfois vague. - ---Tiens! la Manette...--fit tout à coup Anatole, et il montra à Coriolis -une femme qui regardait de la galerie d'en haut danser dans la salle. -Coriolis aperçut un bras enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé -sur la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de profil, un -ruban feu nouant des cheveux pris dans une résille à perles d'acier. -Immobile, Manette laissait le bal venir à ses yeux, avec un air de -contentement paresseux et de distraction indifférente. - ---Eh bien!--dit Coriolis à Anatole--monte lui demander pourquoi elle -n'est pas venue. - -Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques instants. - ---Mon cher, elle est furieuse... Il paraît que notre lettre n'était pas -signée... Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux chiens qu'on écrit sans mettre -son nom... Et puis, elle s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas -fait l'honneur d'une feuille de papier à lettre toute neuve... Je lui ai -tout dit pour la radoucir... Enfin, si tu y tiens, montons là-haut... Tu -n'as qu'à lui faire des excuses... Mets ça sur moi, dis que c'est moi, -appelle-moi pignouf... tout ce que tu voudras!... Au fond, je crois -qu'elle a envie de venir... Il n'y a que sa dignité... tu comprends? La -dignité de mademoiselle!... A la fin, elle m'a demandé si c'était bien -de toi que les journaux avaient parlé...--Et comme ils montaient le -petit escalier qui allait à la galerie:--Ah! tu vas en voir, par -exemple, deux sibylles avec elle... de vrais enfants de Moïse et de -Polichinelle! - -Manette était assise à une table où posaient trois verres de bière à -moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes. L'une, les yeux troubles -et louches, le visage rempli et gêné par un nez énorme et crochu, avait -l'air d'une terrible caricature encadrée dans la ruche noire d'un -immense bonnet noué sous son menton de galoche; un fichu de soie, aux -ramages de madras, d'un jaune d'oeillet d'Inde, croisait sur son cou -décharné. Les yeux, la bouche, les narines remplis du noir qu'ont les -têtes desséchées, la figure charbonnée comme par le poilu horrible d'une -singesse, l'autre portait, rejeté en arrière sur des cheveux de -négresse, un chapeau blanc de marchande à la toilette, orné d'une rose -blanche; et des effilés de poils de chèvre pendaient des épaulettes de -sa robe. - -Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à la table des -trois femmes qui se serrèrent pour leur faire place. Coriolis parla à -Manette, s'excusa. Manette le laissa parler sans l'interrompre, sans -paraître l'entendre; puis quand il eut fini, tournant vers lui un de ces -regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de femme quand ils le -veulent, elle le toisa du bout des bottes jusqu'à la racine des cheveux, -détourna la tête, et, après un silence, elle se décida à lui dire -qu'elle voulait bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le lundi -suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture sa petite montre -pendue à la chaîne d'or qui battait sur sa robe de soie noire, elle se -leva, salua Coriolis, et disparut suivie de ses deux monstres gardiens. - - - - -L - - -Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots, elle commença à se -déshabiller lentement, rangeant avec ordre sur le divan les vêtements -qu'elle quittait. Puis elle monta sur la table à modèle avec sa chemise -remontée contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses dents le -festonnage d'en haut, dans le mouvement ramassé, pudique, d'une femme -honnête qui change de linge. - -Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes ont de ces hontes. -La créature bientôt publique qui va se livrer toute aux regards des -hommes, a les rougeurs de l'instinct, tant que son talon ne mord pas le -piédestal de bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une -statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien -qu'une forme. Jusque-là, jusqu'à ce moment où la chemise tombée fait -lever de la nudité absolue de la femme la pureté rigide d'un marbre, il -reste toujours un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le -glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux de sa peau -devenant nus un à un, la curiosité de ces yeux d'hommes qui l'attendent, -l'atelier où n'est pas encore descendue la sévérité de l'étude, tout -donne à la poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui la -fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses poses. Puis, la -séance finie, la femme revient encore, et se retrouve à mesure qu'elle -se rhabille. On dirait qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise. -Et celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la vue de -sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie pas attacher sa -jarretière. - -C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus femme, et que pour -elle les hommes ne sont plus des hommes. La représentation de sa -personne la laisse sans gêne et sans honte. Elle se voit regardée par -des yeux d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette, -l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée qui fait -taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus intimes secrets de -sa chair, c'est la contemplation sereine et désintéressée, c'est -l'attention passionnée et absorbée du peintre, du dessinateur, du -sculpteur, devant ce morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être -pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en elle, la vie de -la ligne qui fait rêver le dessin. - -De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette défense contre la -curiosité des amis, des connaissances venant visiter un peintre, ces -peurs, ces alarmes devant tous les gens qui ne sont pas du métier, ce -trouble sous ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour -regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une séance, un corps -de femme s'aperçoit qu'il est nu et se trouve tout déshabillé.--Un jour, -dans l'atelier de M. Ingres, une femme posait devant trente élèves, -trente paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la table à -modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute la peau, et courant à -ses vêtements se couvrir bien vite tant bien que mal du premier qu'elle -trouva: qu'avait-elle vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin, -par la baie au-dessus de sa tête. - -Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. Soudain, elle laissa -tomber de ses dents desserrées la fine toile qui glissa le long de son -corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba -sur ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un petit coup de -pied, le chassa par derrière ainsi qu'une queue de robe; puis, après -avoir abaissé sur elle-même un regard d'un moment, un regard où il y -avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras -au-dessus de sa tête, portant son corps sur une hanche, elle apparut à -Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le _Génie du -repos éternel_. - -La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des milliers, des -millions de corps qu'elle semble à peine dégrossir, qu'elle jette à la -vie à demi façonnés, et qui paraissent porter la marque de la vulgarité, -de la hâte, de la négligence d'une création productive et d'une -fabrication banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle tire, comme un -ouvrier écrasé de travail, des peuples de laideur, des multitudes de -vivants ébauchés, manqués, des espèces d'images à la grosse de l'homme -et de la femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute cette -pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard, comme pour -empêcher de mourir l'exemple du Beau. Elle prend un corps qu'elle polit -et finit avec amour, avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin -être d'art qui sort des mains artistes de la Nature. - -Le corps de Manette était un de ces corps-là: dans l'atelier, sa nudité -avait mis tout à coup le rayonnement d'un chef-d'oeuvre. - -Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et un peu penchée, -retombait en grappe sur ses cheveux; sa main gauche, repliée sur son -bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui -trois de ses doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, ne -posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon en l'air; l'autre -jambe, droite et le pied à plat, portait l'équilibre de toute -l'attitude. Ainsi dressée et appuyée sur elle-même, elle montrait ces -belles lignes étirées et remontantes de la femme qui se couronne de ses -bras. Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête aux -pieds: l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire -frémir tout le dessin de la femme, répandre, tout autour d'elle, un peu -du bord et du jour de son corps. - -Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et si pleines, une -pareille élégance élancée et serpentine, une si fine délicatesse de race -gardant aux attaches de la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la -fragilité et la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il s'oublia -à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une chair de brune, mate et -absorbant la clarté, blanche de cette chaude blancheur du Midi qui -efface les blancheurs nacrées de l'Occident, une de ces chairs de -soleil, dont la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des -ombres d'ambre. - -Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et si fine, ces -passages de ton si doux, si variés, si nuancés, que tant de peintres -expriment et croient idéaliser avec un rose banal et plat; ils -embrassaient ces fugitives transparences, ces tendresses et ces tiédeurs -de couleurs qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles -apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, ombrant d'une -adorable pâleur les diaphanéités laiteuses de la chair, tout ce -délicieux je ne sais quoi de l'épiderme de la femme, qu'on dirait fait -avec le dessous de l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches, -la glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, l'artiste -étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, qui, levés, -blanchissaient sur ces cheveux bruns, ces bras au bas desquels la -lumière, entrant dans l'ombre de l'aisselle, montrait des fils d'or -frisant dans du jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et -azurée de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge des -blondes, et où le bout du sein était de la nuance naissante de -l'hortensia. - -Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la ligne à peine -éclose d'un torse de jeune fille, encore contenu et comprimé dans sa -grâce, à demi mûr, serré dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un -bouton. Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse, comme la -taille des femmes qui n'ont jamais porté de corset, lui montrait cette -jolie indication molle et sans coupure, la ceinture naturelle marquée -d'un sinus d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. De -cette taille, son regard allait au douillet modelage, aux inflexions, -aux méplats, à la rondeur enveloppée, à la douce et voluptueuse -ondulation d'un ventre de vierge, d'un ventre innocent, presque -enfantin, sculpté dans sa mollesse et délicatement dessiné dans le -_flou_ de sa chair: une petite lumière, à demi coulée au bord du -nombril, semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et le coeur -d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y avait de la convexité -d'une coquille et du rentrant d'une vague, à l'arc des hanches, à ces -cuisses charnues, caressées, sur le doux grain de leur peau, de -blancheurs tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux, -délicats et noyés, cachant si coquettement sous leurs demi-fossettes -l'agrafe des muscles et le noeud des os, à ces jambes polies et -lustrées, qui semblaient garder chez Manette, comme chez certaines -femmes, le luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces -malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit pied, maigre et -long, l'orteil en avant, les doigts un peu rosés au bout... - -Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, Manette à la fin -éprouva une sorte d'embarras. Laissant retomber ses bras et décroisant -ses jambes, elle parut demander à Coriolis de lui indiquer la pose. - ---Nom d'un petit bonhomme!--s'écria Anatole dans un élan d'admiration, -et mettant sur ses genoux un carton, il commença à tailler un fusain. - ---Tu vas faire une étude, _toi?_--lui dit Coriolis avec un «toi» assez -durement accentué. - ---Un peu... Je ne t'ai pas dit... un fabricant de papier à cigarettes... -Il m'a demandé une Renommée grandeur nature... Quatre cents balles! s'il -vous plaît. - -Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans la pose de sa -baigneuse, revint à sa place et se mit à travailler. De temps en temps, -il s'arrêtait, tirait et froissait sa moustache, regardait de côté -Anatole, auquel il finit par dire: - ---Tu es assommant avec ton tic!... Tu ne sais pas comme c'est nerveux... - -Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois qu'il peignait -ou dessinait, de se mordiller perpétuellement un bout de la langue qu'il -avançait à un coin de la bouche, comme la langue d'un chien de chasse. - ---Je vais te tourner le dos, voilà tout... - ---Non, tiens, laisse-moi... va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui... je ne sais -ce que j'ai... j'ai besoin d'être seul pour faire quelque chose... - -Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se promener pendant -la séance de Manette: il avait pris son parti de faire sa Renommée «de -chic». - - - - -LI - - ---Qu'est-ce que tu as fait hier?--disait un matin à la fin du déjeuner -Coriolis à Anatole. - ---Hier, j'ai été au Père-Lachaise. - ---Et aujourd'hui? - ---Ma foi, je pourrais bien y retourner... je trouve ça très-amusant -comme promenade... - ---Ça ne te fait pas penser à la mort? - ---Oh! à celle des autres... pas à la mienne...--fit Anatole avec un mot -dans lequel il était tout entier. - -Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent se perdre dans la -fumée de sa pipe; puis il lui échappa, comme s'il pensait tout haut: - ---Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois... Je n'en ai pas encore -vu une comme ça... - -Et se tournant vers Anatole: - ---Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à ce qu'elle soit -tombée dans votre pose... Et une fois qu'elle y est, c'est superbe!... -on bûcherait deux heures, qu'elle ne bougerait pas... C'est qu'elle a -l'air de porter un intérêt à ce que vous faites... Oh! mon cher, c'est -étonnant... Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas... Il y a des -riens... un mouvement de lèvres, un geste... On est nerveux... il vous -passe des inquiétudes dans le corps... Enfin, ça se voit... Eh bien! -cette mâtine-là, quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait -l'air aussi ennuyé que ma peinture... Et puis quand j'ai commencé à -m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà qu'elle a eu un air -content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait... Tiens! je vais te dire -quelque chose de stupide: on aurait dit que sa peau était heureuse!... -Vrai! je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me semblait -qu'elle était chatouillée là où je donnais un coup de pinceau... Une -bêtise, je te dis... quelque chose de bizarre comme le magnétisme, le -courant de caresse d'un portrait à une figure... Et puis, à chaque -repos, si tu avais vu sa comédie!... Tiens, comme ça... son jupon à demi -passé, la chemise serrée à deux mains sur sa poitrine, en tas, comme un -mouchoir de poche... elle venait regarder avec une petite moue, en se -penchant... Elle ne disait rien... elle se regardait... une femme qui se -voit dans une glace, absolument... Et quand c'était fini, elle s'en -allait avec un mouvement d'épaules content... Elle venait toujours les -pieds dans ses petits souliers, sans mettre les quartiers... C'est -très-gentil les femmes qui boitent, qui clochent, comme ça... Une drôle -de femme tout de même!... Quand je la fais déjeuner, elle me parle tout -le temps des tableaux où elle est, de ce qu'elle a posé... Oh! d'abord, -elle n'aurait donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes -après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres... Là-dessus, -il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! Elle est d'une -jalousie sur ces questions-là... et éreinteuse! Je t'assure que c'est -amusant de l'entendre abîmer ses petites camarades... Elle en fait des -portraits! Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les -échigner!... c'est très-malin ça... Oh! une vraie vanité... C'en est -comique... D'abord, c'est toujours elle qui a trouvé le mouvement... -Elle est persuadée que c'est son corps qui fait les tableaux... Il y a -des femmes qui se voient une immortalité n'importe où, dans le ciel, -dans le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un... -elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça... L'autre jour, -sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un dessin de draperie... Je -l'arrange sur elle... je la vois qui fait une tête... une tête! -Figure-toi une reine qu'on insulte!... Moi, je ne comprenais pas -d'abord... Et puis c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de -me dire: Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, moi? -Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos cinq francs... Et avec cela -elle posait si mal, et une figure si maussade... j'ai été obligé d'y -renoncer... Il faudra que j'en prenne une autre pour les draperies... -Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça, qu'elle n'avait -pas osé me le dire... Et si tu savais de quel ton elle m'a dit: _pour -ça_!... Elle trouvait que je lui avais manqué, positivement... J'étais -pour elle un homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de Milo! - - - - -LII - - -Ce jour-là, Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre. Il devait -dîner dehors et ne rentrer que fort tard, s'il rentrait. - -Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café de Fleurus. - -Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin du jardin du -Luxembourg, était alors une espèce de cercle artistique fondé par -Français, Achard, Nazon, Schulzenberger, Lambert, et quelques autres -paysagistes, auxquels s'étaient joints des peintres de genre et -d'histoire, Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée de -peintures par les habitués et ornée d'une figure de la grande Victoire -entourée de l'allégorie de ses amours, un dîner des vendredis s'était -organisé sous le nom de _Dîner des grands hommes_. Le dîner, restreint -d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des médecins, à des -internes d'hôpitaux, avait bientôt été égayé par la surprise d'une -loterie, tirée à chaque dessert, et imposant au gagnant l'obligation de -fournir un lot pour le dîner suivant. De là, une succession de lots -d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins et de pots -de chambre à oeil, de bronzes et de clysopompes, de tableaux et de -bonnets grecs, une tombola de souvenirs et mystifications qui faisaient -éclater chaque fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait: -elle arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du retour de -la colonie pompéienne, après la fermeture de la _Boîte à thé_, cet essai -de phalanstère d'art, sur les terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs, -licencié, dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres. Ce -dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une sorte de club -gai, spirituel, où la cordialité se respirait dans une réunion de -camarades et de gens de talent. Anatole y venait souvent; Coriolis y -apparaissait quelquefois. - ---Imaginez-vous--disait un des habitués--imaginez-vous!... il m'est -tombé une fois un bourgeois qui m'a dit: «Monsieur, je voudrais être -peint sous l'inspiration du Dieu...--Comment, sous l'inspiration du -Dieu?--Oui... après avoir entendu Rubini... J'aime beaucoup la -musique... Pourriez-vous rendre cela?...» Vous croyez que c'est tout? -Quand je l'ai eu peint, sous l'inspiration du Dieu, il m'a amené son -tailleur... Oui, il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la -piqûre de son gilet!... Non, on ne saura jamais combien ils sont bêtes -les bourgeois! - -Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait son anecdote, son -mot, son trait; et chaque nouveau récit était salué par des hourras, des -risées, des grognements, des rires enragés, une sauvagerie de joie qui -avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru entendre -toutes les haines instinctives de l'art, tous les mépris, toutes les -rancunes, toutes les révoltes de sang et de race du peuple des ateliers, -toutes ses antipathies foncières et nationales se lever dans un _tolle_ -furieux contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans cette Fosse -aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!--Et toujours revenait le -refrain:--Non, non, ils sont trop bêtes, les bourgeois! - ---Tiens!--fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui laissait voir un air -mal dissimulé de mauvaise humeur. - ---C'est toi?--lui dit-il.--Qu'est-ce que tu prends? - ---Rien... - -Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une mesure de colère -sur le marbre de la table, à côté d'Anatole. - ---Qu'est-ce que tu as?--lui demanda Anatole au bout de quelques -instants. - ---Ce que j'ai?... J'étais avec une femme à la porte Saint-Martin... Elle -m'a quitté à dix heures... pour être rentrée à dix heures et demie... -parce qu'elle tient à la considération de son portier! Comprends-tu? -Voilà! - ---Elle est drôle!... Qui ça donc?--fit Anatole. - -Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion engagée à la -table à côté, il étonna le café par une défense passionnée de la -_momie_, des éclats de voix terribles, une argumentation agressive et -violente, un accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il -abîma le _bitume_ comme un ennemi personnel, comme quelqu'un sur lequel -il aurait voulu se venger; et il laissa son défenseur, l'inoffensif et -placide Buchelet, étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à -Coriolis, d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse, -montée tout à coup dans la parole de son contradicteur. - - - - -LIII - - -Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole, revenant de -chez le marchand de couleurs Desforges, et surpris, dans le -Palais-Royal, par une ondée de printemps, se promenaient sous les -galeries, en attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux -tours; puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se mit à -regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé. - -La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, pénétrante, -fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure de ce bleu violet avec -lequel la peinture imite la transparence du gros verre. Dans ce jour de -neutre alteinte liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de lumière -blanche, et le blanc qui habillait des enfants avait la douceur diffuse -d'un rayonnement. La soie des parapluies tournant dans les mains jetait -çà et là un éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les -branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme des coups de -pinceau, des touches printanières semant des frottis légers de cendre -verte. Et dans le fond, le jardin, les passants, le bronze rouillé de la -Chasseresse, la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient, -s'estompant dans un lointain mouillé, trempant dans un brouillard de -cristal, avec des apparences molles d'images noyées. - -Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son compagnon planté là et -ne bougeant pas, essaya de jeter quelques mots dans sa contemplation: -Coriolis ne parut pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le -bras, l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde, à un passage -de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, et laissa encore -tomber dans le silence les paroles d'Anatole. - ---Ah çà! mon cher,--lui dit au bout de quelque temps Anatole -impatienté,--sais-tu que tu me fais l'effet d'un homme qu'on met dedans? - ---Moi?--dit Coriolis. - ---Toi-même... avec cette petite... Mais Buchelet lui a plu à la -quatrième séance! Buchelet! juge! - ---Il n'y a pas que Buchelet,--fit Coriolis. - ---Ah!--fit Anatole en le regardant. Alors quoi? - ---Alors... alors...--dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant avec -l'effort d'un homme habitué à garder ses pensées, à refouler ses -émotions, à se renfoncer le coeur dans la poitrine,--alors... tiens, -laisse-moi tranquille, hein, veux-tu? et parlons d'autre chose. - -Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait été aussi vite -et aussi facilement heureux que le petit Buchelet. Mais ce caprice, -qu'il croyait user en le satisfaisant, s'était enflammé, une fois -satisfait. Il s'était changé en une sorte d'appétit ardent, irrité, -passionné, de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait -devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de ce corps public -qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait en ne voulant pas les -voir, les yeux des autres. Des colères auxquelles ses amis ne -comprenaient rien, l'animaient contre ceux qui avaient fait poser cette -femme avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux avec -une injustice rancunière, comme des gens qui, en lui prenant d'avance -pour leurs figures un peu de la beauté de cette femme, l'avaient trompé -dans leurs tableaux. - -Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre tous les jours, à -la tenir dans son atelier, sans en avoir besoin, et, en travaillant à -peine d'après elle: il lui payait des séances où il ne donnait que -quelques coups de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite -aperçue de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation; elle avait -inventé des prétextes, manqué des rendez-vous de Coriolis, pour aller -chez d'autres artistes qu'elle voyait travailler vraiment et s'inspirer -d'après elle. Et c'est alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice -dont le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le tourment, ce -supplice d'un homme tenant à une femme possédée par les regards du -premier venu. - ---Oui, voilà,--fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans le roulement de -la voiture, au bout de toutes ses pensées, et comme s'il les avait -confiées à Anatole,--voilà...--et il se retourna nerveusement vers lui -sur le coussin du fiacre.--Un mari qui voudrait empêcher sa femme de se -décolleter pour aller dans le monde, eh bien! ça lui serait encore plus -facile qu'à moi d'empêcher Manette d'ôter sa chemise pour se faire -voir... - - - - -LIV - - -Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire habiter avec -lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses promesses. Devant les -propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait -offert, un large entretien, une vie choyée, la haute main sur -l'intérieur, le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été -étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse tant -qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter son «petit chez elle», -le petit chez elle qu'elle s'était arrangé avec l'argent de son travail. -En tout, elle avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de -liberté. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le droit de -pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission même des choses dont on -n'a pas envie. C'était une de ces petites natures ombrageuses qui -gardent un caractère de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de -main qui se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer -devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres -et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage. - -Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, Coriolis ne voyait -aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce -singulier caractère de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à -lui, il n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche auprès -de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout -ce qui asservit à un homme les coquetteries et les sensualités d'une -maîtresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De -sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, une -espèce d'indifférence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle -ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait -absolument. Par une étrange exception, elle était insensible aux bijoux, -à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur la femme. Maîtresse de -Coriolis, elle avait gardé sa mise modeste de petite ouvrière honnête, -de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits châles -malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes -aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la -maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait -mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un -marbre. Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une robe -de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la -serrait en pièce dans une armoire. - -Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement défaut. -Elle était paresseuse à désirer les distractions. Elle n'aimait ni le -plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'étourdissement, le mouvement, la -vie fouettée dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui -paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne -l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle était -toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions pas?» Sa nature -apathique et sans fantaisie se contentait de goûter une espèce de -tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y eût en elle un peu de -l'humeur casanière et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent -et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans -remuer, dans une sérénité de bien-être physique, dans l'harmonieux -équilibre d'une pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur -la peau, c'était toute sa félicité,--une félicité qu'elle pouvait se -payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis. - - - - -LV - - -Créole, Coriolis avait le coeur et les sens du créole. - -Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, délicate, raffinée, -mettant dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs -cheveux, leur toilette, une recherche qui dépasse les coquetteries -viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits -de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se nourrissant -d'excitants et de choses sucrées, il y a, en dehors des mâles énergies -et des colères un peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, de -si intimes affinités avec le tempérament féminin, que l'amour chez eux -ressemble presque à de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les -autres hommes, avec des instincts d'attachement et d'habitude tendre, -avec le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une espèce de -besoin d'être caressés, enveloppés continûment par l'amour, de -s'enrouler autour de lui, de se tremper dans ses lâches douceurs, de s'y -perdre, de s'y fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle -servitude heureuse. - -De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole à la vie qui -mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du concubinage. Coriolis n'y avait -pas échappé. Presque toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues -des chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant cette -vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce qu'il connaissait -tant: un modèle! - -Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle, et qu'il -n'avait point connue avec ses autres maîtresses. A son amour se mêlait -l'amour de sa vie, l'amour de son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il -aimait cette femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, pour -un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait comme s'il -entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses du dessin et de la -couleur d'un peintre dont la rencontre providentielle met dans les -tableaux des maîtres un type nouveau de l'_éternel féminin_. Il l'aimait -pour sentir devant elle une inspiration et une révélation de son talent. -Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet Idéal de nature, cette -matière à chefs-d'oeuvre, cette présence réelle et toute vive du Beau -que lui montrait sa beauté. - - - - -LVI - - -A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, Coriolis -finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter avec lui. Il fut -heureux de cette victoire comme d'une conquête de sa maîtresse. Il -tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, -sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à toute -heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage avec le domicile -l'existence de son amant. - -Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne -voulut pas donner congé de son petit logement de la rue du -Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait là, de sa part, une idée de -méfiance, une réserve de sa liberté, la garde d'un pied-à-terre, la -menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore -pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte de le -nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle allait y passer une -journée chaque semaine. Mais quoi qu'il fît, il ne put la décider à -l'abandon de ce caprice. - -Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait détachée de ses -habitudes, de son intérieur. Il l'avait rapprochée de lui par une intime -communauté de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il -serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son -corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait -essayé d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le -renoncement à l'orgueil d'être nue et belle devant des hommes qui -peignent, elle lui avait simplement dit que cela était impossible; et -son regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain d'un -artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il avait voulu -exiger, menacer: elle s'était redressée comme une femme prête à un coup -de tête; et devant le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en -ébouriffant méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide -des mains, Coriolis avait reculé. Alors l'hypocrisie de sa jalousie -s'était rejetée sur de misérables petits moyens de mauvaise foi, des -exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et -chez lesquels il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses en -défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus -lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces -ruses indignes de lui, il éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses -fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son coeur -saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brûlantes, de -baisers où passait la rage de ses colères et de ses souffrances, il lui -demandait que ce fût fini. - -Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. Tout en -continuant obstinément à poser, et à poser où il lui plaisait, elle -montrait une espèce d'apparente condescendance pour ses exigences, -paraissait leur céder, lui faisant des promesses, comme à ce que demande -un enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait les -jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser. - -Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait une obsession le -prenait tout à coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une -connaissance où il supposait qu'elle était, et refermant sur son dos la -porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette, -il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait, -cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait, -pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie était connue, -et l'on n'en riait même plus. De basses envies de savoir le prenaient: -il pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on lui avait parlé, -qui suivent une femme pour cinq francs donnés par un mari qui soupçonne. -Dans des ateliers de camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des -esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu -du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse. -L'un d'eux avait eu la délicate pitié de le comprendre; et il avait -retiré une étude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait -douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres murs -d'autres études que cette étude, pour tourmenter le regard de Coriolis -et lui jeter à la face la publicité de sa maîtresse. Il la retrouvait -partout, toujours, et même où elle n'était pas; car peu à peu c'était -devenu chez lui une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir -la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait -pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, finissaient par ne -lui montrer que ce corps, et toutes les nudités peintes des autres -femmes le blessaient, comme si elles étaient la nudité de cette seule -femme. - -Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. Il ne -l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis, -autour de lui, gardaient le secret de sa maîtresse. Mais quand il lui -disait à elle: «Tu as posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui -lui donnait envie de la tuer,--et qu'il aimait encore mieux qu'un oui. - - - - -LVII - - -Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait de dîner. -Aussitôt le dessert servi, elle se leva de table, alla dans sa chambre, -revint avec son châle et son chapeau. Coriolis crut voir je ne sais -quelle recherche dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était -neuf. - -Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se dit: «Elle va me -le dire». - -Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau, chiffonnait -son noeud de rubans, lissait d'un coup de doigt ses cheveux sur une -tempe, faisait ce joli mouvement de corps des femmes qui regardent, en -se retournant, si leur châle, dont elles rebroussent la pointe du talon -de leurs bottines, tombe bien. - -Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle, et toutes sortes -de pensées lui traversaient la cervelle. - -Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette idée: «Où -va-t-elle?» - -Il attendait que Manette eût fini.--Où vas-tu?--il avait sa phrase toute -prête sur les lèvres. - -Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:--Je sors,--fit-elle -simplement. - -Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il l'écouta faire dans -l'antichambre le bruit de la femme qui s'en va, parler aux domestiques, -tourner une dernière fois, fermer la porte... Elle était partie. - -Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait étonné, la -reprit, tira deux bouffées, la reposa sur une assiette, et brusquement -saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier. - -Manette était à une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un -petit pas pressé, d'un air à la fois distrait et recueilli, ne regardant -rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa -mère. Elle passa devant une station de voitures sur la place -Saint-André-des-Arts: elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont -Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne -se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui -se mit à marcher derrière elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut -pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir -plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de -violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait cela à un amant; il vit -le bouquet chez un homme, sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette -prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la -rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis -reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit -salut. Tout à coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue -en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un -drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se -lança derrière elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un -petit préau bizarre, un _patio_ de maison d'Orient, une espèce de -cloître alhambresque: Manette n'était plus là. - -Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris, -à quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des -points de lumière dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une -salle d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel des têtes -d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de -grands livres, avec des voix de nuit, des chants de ténèbres. - -Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth. - -Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première femme qu'il aperçut -là fut Manette. - -Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, le coeur -léger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont -une mauvaise pensée s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu -et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce -bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystère voltigeant et -caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumières qui, s'accordant, -se mariant, se pénétrant, semblaient chanter à voix basse dans la -synagogue comme une soupirante et religieuse mélodie de clair-obscur. - -Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire venant d'en -haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient -devant eux aux lueurs de la mourante polychromie effacée des murs -assombris et noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies -scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites touches de -blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur la laine d'un _taleth_. Et -son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil à la vision d'un -tableau de Rembrandt qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit -dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de femmes, à -ces têtes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient -plus l'air de têtes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans -l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prières, -il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui -rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains... - -Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en lui par ce culte, -cette langue, qui n'étaient ni son culte ni sa langue, ces prières, ces -chants, ces visages, ce milieu d'un peuple étranger et si loin de Paris -dans Paris même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord -indéterminé et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion ne s'était -jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours été jusque-là pour lui -comme si elle n'était pas, et comme s'il ignorait qu'elle fût. C'était -la première fois que cette perception lui venait de voir une juive dans -Manette, qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. Et -avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont il n'avait pas -conscience, à des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frappé -dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un -petit pain sans levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un -soir, où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu de -l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, sans vouloir, -jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher à rien qui fût du feu. - -Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se -dégageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du -créole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression -indéfinissable. - - - - -LVIII - - ---Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,--dit Anatole à Coriolis.--Je -crois qu'il avait à te parler... Il devient puant, sais-tu? -Garnotelle... Nous avons eu un petit empoignement... oh! à la douceur... -C'est que c'est si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!... Quand on a -été comme nous... Tu te rappelles, à l'atelier?... C'est trop fort!... -Il me dit, en s'asseyant, d'un air... tu sais, d'un air perdu dans des -chefs-d'oeuvre, avec sa voix languissante: Est-ce que tu fais toujours -de la peinture? Moi je lui dis: Et toi?... Et puis, je l'attrape, dame! -Tu vas toujours dans le monde?... le Raphaël de la cravate blanche!... -Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme... Eh bien! vrai, ça y était... -une portière séraphique tirant le cordon du Paradis!...--Tu seras donc -toujours blagueur?--Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi... il faut -bien que je me console...--Et les travaux, mon pauvre Bazoche?--_Son -pauvre!_... Ah! les travaux...--je lui dis--par-dessus la tête, mon -cher! je vais prendre des ouvriers... J'ai tous les portraits du -Tribunal de Commerce à faire... des belles têtes!... Et puis, j'ai une -idée de tableau... Si je ne sors pas avec ce tableau-là! si je ne tape -pas en plein dans le public, dans le vrai, dans le tien!... On est -spiritualiste, n'est-ce pas? ou on ne l'est pas... Et bien! voilà mon -tableau: c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va se -brûler avec des allumettes chimiques... Il y a son ange gardien qui est -là, qui lui prend les allumettes chimiques et qui lui donne des -allumettes amorphes... Sauvé, mon Dieu!... Et je peindrai ça avec le -coeur, comme ce que tu peins...--Ah! je l'ai un peu abîmé, ce poulet -sacré de l'Institut! Il était vert... ce qui ne l'a pas empêché de me -dire en s'en allant qu'il était content de me trouver toujours le même, -aussi jeune, le Bazoche du bon temps... - ---Oh! tu sais, moi, Garnotelle... je n'ai jamais eu une sympathie bien -vive... C'était plutôt à cause de toi, qui étais lié avec lui... Après -ça, il a été très-gentil pour moi, à l'Exposition... et je ne voudrais -pas me fâcher... - ---N'aie pas peur... tu es un homme bien, toi; tu as une position... -Garnotelle ne se fâchera jamais avec toi... - -Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la rentrée de Coriolis: -il se remit à lancer avec une sarbacane des pois secs à Vermillon, qui, -tout en haut de l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à -descendre. Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un homme -qui se vengerait d'une humiliation sur un ami intime. Le singe -grimaçait, menaçait, se secouait sous les cinglements ainsi qu'une bête -mouillée, poussait de petits cris agacés en montrant les dents,--et sa -colère finissait par avoir la colique. - -Là-dessus, on apporta une lettre à Coriolis. - ---Attention, Manette!... Je parie que c'est d'une femme,--dit Anatole à -Manette qui, pour réponse, fit un petit haussement d'épaules. - ---Tiens, c'est de lui...--fit Coriolis--de Garnotelle... Il m'invite à -venir voir sa chapelle à l'Église Saint-Mathurin, qu'on découvre -demain... - ---Tu iras? - ---Oui... sa lettre est très-chaude... Je ne peux pas ne pas y aller... -Ça aurait l'air... - ---Très-malin, sa chapelle... Il a senti, à son dernier envoi de Rome, -qu'il n'avait pas assez de reins pour la grande peinture... celle qu'on -risque en pleine exposition à côté des petits camarades... Comme ça, il -a son petit salon... Et puis, c'est commode... on dit que le jour est -mauvais, que la disposition architectonique vous a empêché d'être -sublime, qu'on a fait plat pour l'édification des fidèles, et gris pour -ne pas faire de tapage dans le monument. Et puis, pas de public... des -amis, rien que des invités, c'est superbe!... Très-malin, Garnotelle! - -Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte de la petite -église, dans le vieux quartier pauvre étonné, ébranlé par les voitures -bourgeoises et les fiacres versant près de la grille, au bas des -marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'église, -sur un des bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. On y -voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des personnages de la -Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrêt -sur les pendentifs, des femmes académiques à cheveux gris, à physique -professoral, et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, qui -semblaient n'être qu'une âme et des cheveux. - -Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le -bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda -son avis, sollicita sa sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même -d'incomplet dans son oeuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques: -Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de -l'attendre, cicérona les dames, revint à Coriolis. Ils sortirent -ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque -affectueux. Il se plaignit de l'éloignement que fait la vie, du -refroidissement de leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs -rencontres. Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu -brutaux, et comme involontaires, qui entrent au coeur d'un talent. Il -lui indiqua un article élogieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua -l'homme simple, ouvert, abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis -d'avoir à demeure, auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon -d'Anatole, rappela les légendes de chez Langibout, les farces, les -rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il -avait été, il le redevint tout à coup. - -Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand de tabac, et -allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la boîte en lui disant: - ---Tu sais, moi, je suis un cochon. - -Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait -l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en -plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des -autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu -riche et gagneur d'argent, disait toujours:--«Moi, tu sais, je suis un -cochon»,--et continuait, en se proclamant un pingre, à faire bravement -dans la vie toutes les petites économies de la pingrerie. - - - - -LIX - - -Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive était -presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, perdue, usée au -frottement de la vie d'Occident, des milieux européens, au contact de -tout ce qui fusionne une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant -de toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette race. - -Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De -ses langueurs indolentes, elle se réveillait quelquefois avec des -gamineries. Sa belle tête brune, par instants, s'animait de l'ironie -d'un enfant du faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il -passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure, -des airs de crânerie et de petite résolution rageuse, le mauvais sourire -des méchantes petites têtes dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de -certaines minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage. - -C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans un portrait -qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, où, dans -un caprice d'artiste, son premier amant l'avait représentée en gamin, -une petite casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt sur -la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade, -avec un regard effronté et homicide, le regard d'un moutard de quinze -ans, enragé et froid, qui cherche un officier pour le _descendre_. La -peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tête, -cette femme en blouse, jetée sur les pavés, et qui semblait le Génie de -l'émeute en Titi. - -Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le -souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgré lui, et -tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de -quelque chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre entre -lui et Manette, quand il regardait Manette après avoir regardé la toile. -Il avait essayé vainement de décider Manette à s'en séparer, à le -renvoyer chez sa mère. Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de -faire un portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant -tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il lui arrivait de -temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrêtait dans l'entrain et -la chaleur d'un travail, allait à une des ébauches, la posait sur la -traverse du chevalet, et la palette à la main, la tête un peu penchée de -côté sur son appui-main, il regardait Manette. - -Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un -petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils très-arqués, -dessinés avec la netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait -les yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin desquels -coulait le regard, des yeux bleus mystérieux qui, dans la fixité, -dardaient, de leur pupille contractée et rapetissée comme la tête d'une -épingle noire, on ne savait quoi de profond, de transperçant, de clair -et d'aigu. Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce rose -du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la joue des juives, -cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuyé de -fard qu'une actrice s'est posé sous l'oeil. Tout ce visage, le front -creusant à la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines -découpées et un peu remontantes, montrait un modelage ciselé de traits. -La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement retombante aux coins et -dédaigneuse, à demi détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse, -presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux portraits -italiens. - -Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie, avec ce qu'il y -voyait d'un autre pays, d'une autre nature, le charme paresseux, bizarre -et fascinant, de cette sensualité animale que le baptême semble tuer -chez la femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes à -elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa main posée sur le dos -d'une chaise, le cou allongé et tout tendu, le regard vague devant elle, -elle montrait des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les autres -femmes montrent des coquetteries de chatte et de colombe. - ---Ah! toi,--finissait-il par lui dire en reposant sa palette,--tu es -comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles appellent le «désespoir des -peintres!» - -Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé. - - - - -LX - - -Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée. Elle ne dormait pas -encore, mais elle était dans ce premier engourdissement où la pensée -commence à rêver. Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le -regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas un mot; et -lui tournant le dos, il se mit au coin de la cheminée à fumer avec cet -air qu'a par derrière la mauvaise humeur d'un homme en colère contre une -femme. - -Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant son cigare au feu, il -se leva, s'approcha du lit, empoigna le bâton d'une petite chaise dorée -sur laquelle avaient coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne -remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui regardait et rêvait, -ces yeux tranquilles et fixes, nageant à demi dans le bonheur et la paix -du sommeil. Sa tête, un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne -de son visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée sur la -cheminée se mourait sur la douceur de son profil perdu; ses traits -expiraient sous une caresse d'ombre où rien ne se dessinait que deux -petites touches de lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le -dessous de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle, le -dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant les dents d'un reflet de -perles; et sous les draps, son corps se devinait, obscur et charmant -ainsi que son visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné -dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour dormir... - -Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; puis sa main -lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu tomba cassé sur le tapis. - -Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis qui n'était pas -encore levé, Manette y trouva une photographie de femme nue--qui était -elle,--une carte qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en -saurait jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la carte, -et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour être toute prête à -partir, à ranger en cachette son linge, ses affaires. - -Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là, et ne plus la -voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la parole. Au dîner, il mit le -journal devant son verre et lut en mangeant. Manette attendait, muette, -impatiente, froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements -de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la moindre contrariété, se -chargeait d'implacabilité, avec tout ce mauvais d'une femme dont elle -savait s'envelopper et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire -jaillir le choc et l'étincelle d'une explication. - ---Qu'est-ce qui t'a donné cela?--lui dit tout à coup Coriolis: il -rentrait de sa chambre où il avait été chercher quelque chose, et il lui -montrait une petite pièce d'or qu'il avait ramassée dans le désordre de -ses affaires tirées hors des tiroirs. - ---Je ne sais plus...--répondit Manette.--J'étais toute petite... Maman -me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jésus... J'étais -blonde, à ce qu'il paraît, dans ce temps-là... Ah! oui... j'ai accroché -la chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre... Alors... - ---C'était moi, ce monsieur-là,--dit Coriolis. - ---Toi? vrai, toi? - -Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta un instant -sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. On eût dit qu'elle -voyait, avec ses idées d'Orientale, comme la volonté divine d'une -fatalité dans ce lien de leur passé et ces fiançailles si lointaines de -leur liaison. - -Elle se répéta à elle-même: Lui... Et ses yeux allaient presque -religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de Coriolis à la pièce -d'or, grands ouverts, étonnés et vaincus. - -Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espèce de -solennité vers Coriolis, elle lui passa par derrière les deux bras -autour du cou, et lui soulevant un peu la tête, tout doucement, elle lui -mit le baiser de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire: - ---Plus jamais!... C'est promis... plus jamais! pour personne... - - - - -LXI - - -Le tableau du _Bain turc_ était complétement terminé. Les amis, les -connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient, -s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de -feuilleton aux autres.--«C'était réussi, c'était superbe!... Il faisait -chaud dans le tableau... De la vraie chair... admirable! C'était dessiné -avec du jour... Le fameux coloriste un tel était enfoncé...»--on -n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure, -et allaient serrer les mains à Coriolis avec une force enragée qui lui -faisait mal aux os des doigts. - -A tous les compliments, Coriolis répondait:--Vous trouvez?--et ne disait -que cela. - -Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il -restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un -bout de bras de Manette, une place de sa chair où tombait un rayon. Il -étudiait de la peau,--les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et -miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide de la lumière, -cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de -blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprès de laquelle pâlit -ce triomphe de chair, l'_Antiope_ du Corrége elle-même. - ---Dis donc, Chassagnol,--dit-il un jour en se tournant vers le divan où -le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait, à de petites -siestes,--qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la -peinture? - ---Hein? hé! quoi?... jour du Nord!... peinture... hein?--grogna en se -réveillant Chassagnol... Tu dis!... Qu'est-ce que tu demandes?... Le -jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien... Ah! le jour du Nord?... Eh -bien, le jour du Nord... Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les -artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!... Mes -opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits... Eh bien, -après? Les idées reçues, mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà -peintres... c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui -avez toutes les peines du monde à attraper la nature dans sa puissance -éclairante... Il n'y a pas à dire, vous êtes toujours au-dessous du -ton... Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup... -Comment! pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des -étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre... pour -peindre!... vous allez prendre une lumière... ce cadavre de -lumière-là!... Un jour purifié, clarifié, distillé, où il ne reste plus -rien, rien de l'orangé de la lumière du soleil, rien de son or... -quelque chose de filtré... C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est -mort!... Et par là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un -crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de murs sales... De -la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance est du vin... Allons donc! les -théories, les rengaines, la nécessité d'un jour neutre, d'un jour -«abstrait...» Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose le dessin... -chimiquement, c'est prouvé... Et puis... et puis... Ils disent encore -que ça laisse la liberté aux coloristes, qu'un coloriste est toujours -coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la -couleur est une impression retrouvée... est-ce que je sais! un tas de -raisons... Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas ça dans le -sang, vous lui mettrez devant le nez le Régent dans un feu de Bengale, -ça ne lui fera pas trouver des éclairs sur sa palette... Mais je réponds -qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui -peindra dans du vrai soleil, dans un jour coloré par du soleil, dans la -lumière normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait -dans ce joli petit froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne... -C'est peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes... Eux ils -peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature... Ah! -mon cher, peut-être, si on savait la disposition des ateliers du temps -de la Renaissance!... Tiens, les artistes italiens... Malheureusement, -il n'y a pas un document là-dessus... Voyons, t'imagines-tu... prenons -les grands bonshommes... Véronèse, si tu veux, et le Titien... qu'ils -peignissent dans des conditions de gris bête comme ça, et si contre -nature?... Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai découverte... Un -autre aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!... C'est -que Rembrandt... mon maître et le bon dieu de la couleur,--fit -Chassagnol en saluant,--c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un -atelier en plein midi... Ça, c'est comme si je l'avais vu... et avec des -jeux de rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait... Mais regarde -tous ses tableaux... Il faisait poser le Soleil, cet homme-là, c'est -évident! - ---Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi? - -Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer le peu -d'importance qu'il attachait à ce détail. - -Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une grande chambre au -midi qu'il avait au haut de la maison. Les maçons changeaient la fenêtre -en une baie d'atelier. - -Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa baigneuse, -d'après le corps de Manette, dans le jour du soleil. - - - - -LXII - - -Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette ne posait -plus pour d'autres. - -Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour plusieurs -heures, elle restait immobile à regarder la pendule, attendant pendant -un certain temps qu'elle comptait. Puis, se levant, elle allait à la -porte de l'atelier dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des -petits fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du poêle, -en regardant autour d'elle comme une petite fille qui est seule et qui -fait une chose défendue. - -Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement, peu à peu, avec -une lenteur où elle mettait comme une paresseuse et longue coquetterie, -écoutant complaisamment le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait -mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à tour dans ses -mains chacun de ses pieds, des pieds d'Orientale, qui semblaient -d'autres mains entre ses mains; puis les reposant à terre, elle les -enfonçait, en se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses ongles -rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait par dessus. Relevant -alors sa jupe des deux mains, Manette se penchait, et restait quelque -temps à regarder au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté -comme le pouce d'un pied de marbre. - -Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son peigne, qui -laissait à demi descendre sur son cou le flot de ses cheveux. Elle -défaisait son peignoir, elle laissait tomber sa chemise de fine batiste: -ce luxe sur la peau, la batiste de sa chemise et la soie de ses bas, -était son seul et nouveau luxe. - -Elle était nue, n'était plus qu'elle. - -Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant le divan, -s'étendait en se frottant sur leur rudesse un peu râpeuse, et là -couchée, elle se caressait d'un regard jusqu'à l'extrémité des pieds, et -se poursuivait encore au delà, dans la psyché au bout du divan, qui lui -renvoyait en plein la répétition de son allongement radieux. Et quand -sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses bagues, elle les ôtait d'une -main avec le geste de se déganter, et les semait, sans regarder, sur le -tapis. - -Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés, la grâce nue -de la femme. C'était, sur les zébrures des peaux, un remuement presque -invisible, un travail sur place et qui semblait immobile, des -avancements et des retraites de muscles à peine perceptibles, -d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements, des coulées -de membres, des glissements serpentins, des mouvements qu'on eût dit -arrondis par du sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage d'une -volonté artiste, se levait de la forme ondulante et assouplie, une -admirable statue d'un moment... - -Une minute, Manette se contemplait et se possédait dans cette victoire -de sa pose: elle s'aimait. La tête un peu penchée en avant, la poitrine -à peine soulevée par sa respiration, elle restait dans une immobilité -d'extase qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de divin. Et -sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe, les compliments qu'une -femme murmure tout bas à sa beauté, paraissaient monter et mourir, -expirer sans voix dans le dessin parlant de sa bouche. - -Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice d'un enfant qui -déchire une image. - -Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait son amoureux -travail. L'odeur doucement entêtante du bois de genévrier qui brûlait -montait dans la chaleur de l'atelier: Manette recommençait cette -patiente création d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation -des lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait avec le -tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, l'accord et l'eurythmie -d'une figure. L'heure qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait -l'arracher à cet enchantement de faire des transformations de son corps -comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait l'arracher à l'adoration de -ce spectacle d'elle-même, auquel allaient toujours plus fixement ses -deux pupilles pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de -ses yeux. - -Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa clef, la surprenait. -Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait de lui dire: - ---Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit! - - - - -LXIII - - -Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le _Bain Turc_ de Coriolis y -obtenait un grand et franc succès. - -Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur de taches» -étaient forcés de reconnaître le peintre, le dessinateur, le coloriste -puissant, s'affirmant dans une toile dont les dimensions n'avaient guère -été abordées, pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau. -Tout le public était frappé de l'ensoleillement de ce corps de femme, -d'un certain lumineux que Coriolis avait tiré de son dernier travail -dans l'éclat du jour. Les premiers admirateurs du peintre, tout fiers de -l'avoir pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme. Et la -persistance de quelques injustices rancunières passionnait les éloges. - -Il fut le nom nouveau, le _lion_ du Salon. Le gouvernement lui acheta -son tableau pour le Musée du Luxembourg, et les journaux donnèrent la -nouvelle presque officielle de sa décoration. - - - - -LXIV - - -Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans les idées et les -sentiments de Manette. - -Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer. Elle l'avait -rencontré dans un moment où elle n'avait personne. Abandonnée par -Buchelet, elle l'avait pris comme une femme qui a l'habitude de l'homme -prend celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse pas. -Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait vu en lui qu'une -chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à-dire un homme de son monde, et -qu'il était naturel de connaître. Elle pensait là-dessus ainsi que -beaucoup de femmes de sa profession, qui se regardent comme -exclusivement vouées à la corporation, et qui n'imaginent pas l'amour -hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se divisait en deux classes -d'hommes: les artistes,--et les autres. Et les autres, à quelque classe -qu'ils appartinssent, qu'ils fussent n'importe quoi de grand et -d'officiel dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal de France, -n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas. La femme chez elle -n'était sensible qu'à un nom d'art, à un talent, à une réputation -d'artiste. - -Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence lui avaient un -peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée de la vertu ni l'instinct de ses -remords; la conscience qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle -faisait lui manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût -peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et aussi honnête que -d'être mariée. Et pour elle, il faut le dire, la liaison était une sorte -d'engagement et de contrat. Manette était de l'espèce de ces maîtresses -qui mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage. Elle était de -ces femmes qui se font un honneur d'être, fidèles jusqu'au jour où elles -en aiment un autre. Ce jour-là, elles ne trompent point l'homme avec -lequel elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel -amour. Cette loyauté était un principe chez elle. - -Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative, de certaines -élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul, sans arrière-pensée. Elle -ne regardait point à l'argent chez un homme. - -Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée assez froide. -Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses qu'il mettait dans sa vie de -tous les jours, l'agrément des choses autour d'elle ne l'avaient point -touchée d'attendrissement et de reconnaissance. Elle se sentait bien lui -venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais rien que de -l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon garçon, à un camarade, à -quelqu'un de très-gentil. Ce qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y -croire, d'avoir foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes -brusques, des messieurs assez peu commodes, presque brutaux, elle voyait -à Coriolis des habitudes, un ton, des paroles d'homme du monde: elle se -demandait s'il était de la même race, et elle se laissait aller à croire -qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre comme les gens -célèbres qu'elle avait connus. Le succès de Coriolis tomba sur elle -comme un coup de lumière. - -Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux, des feuilletons, -lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée du présent, de l'avenir, de ce -bruit de popularité qui commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un -artiste connu fit tout à coup lever de son coeur une chaleur, une -flamme, presque de l'amour. - - - - -LXV - - -Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme -de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une -maîtresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne -froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et -passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui -inspirer un de ces retours, un de ces regrets où l'amour humilié se sent -rougir de ce qu'il aime. - -Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, les artisans -d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de -livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents à de -pareilles créatures. Il ne leur déplaît pas de vivre avec des -intelligences de femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à -ce qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir compagnie. -Une maîtresse qui ne répond à rien de ce qu'ils ont dans la tête, une -maîtresse qui est uniquement une société pour les repos de la journée et -les trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce qu'ils font -et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension soumise et -instinctivement respectueuse, cette maîtresse leur suffit. La femme, en -général, ne leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur -semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le mot expressif -et vulgaire, la _moitié_ d'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux, -il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever -dans l'effort et le mal de créer; et aux maladresses dont ne manquerait -pas de les blesser une femme élevée, ils préfèrent le silence de bêtise -d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus là, il est vrai, -qu'après des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils -ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à leurs -chefs-d'oeuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, ou bien seulement -une madame d'Albany. Et tombés meurtris, blessés, de quelque haute -déception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore -jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait -que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils sont mes -inférieurs»,--répondit-elle d'un mot profond. - -L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où l'homme met un peu -de l'autorité du supérieur, et trouve dans la femme la légère et -agréable odeur de servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à -sa table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et de la parole, -qui dispense des exigences et des dérangements du monde, et ne touche ni -au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier, -domestique et sous la main,--c'est l'explication, le secret de ces -liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces ménages de tant d'hommes -distingués avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour -eux ce charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, de les -laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nuées où l'Art -plane sur le Pot-au-feu. - -Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt francs pour faire -apprendre l'orthographe à Manette. Il prenait sa maîtresse comme elle -était, et pour ce qu'elle était, une bête charmante, dont le parlage ne -le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine. -Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, lui plaisait par -certains côtés de spontanéité drôle et de naïveté personnelle: il -trouvait dans sa fraîche niaiserie une originalité d'enfance, une jeune -grâce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout -haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laissé -tomber dans la journée, et qu'il se rappelait. - -Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance -spirituelle par une qualité qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout -chez une femme, et sans laquelle il n'eût pas pu vivre trois jours avec -une maîtresse. Elle offrait une séduction qui, après sa beauté, avait -attaché Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve -les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle était née avec ce -signe de race, le caractère de rareté et d'élégance, la marque -d'élection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destinée -des fortunes, la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie -de nature, dans la première venue du peuple:--la distinction. - - - - -LXVI - - -Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut bientôt l'occasion de -se montrer et de se consacrer, comme les passions de femmes, dans le -dévouement. - -La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant son dernier mois de -travail, son effort énorme et inquiet pour arriver à temps, avaient -amené chez lui un abattement, un vague malaise. Un refroidissement qu'il -prenait le rendait tout à fait malade. - -Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être souffrant. Il se -couchait, ne parlait plus, regardait les gens sans leur répondre, et -quand les gens restaient là, il tournait le dos et se collait le nez -dans la ruelle. C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois, -quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une parole ni un verre -de tisane, il se levait comme à l'ordinaire et se remettait à travailler -sans parler de rien, ni vouloir qu'on lui parlât de rien. - -Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second jour, Anatole -le vit si malade qu'il alla chercher un médecin, le médecin ordinaire du -monde de l'art, et que la moitié des hommes de lettres et des artistes -traitaient en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante et -souriante de bossu, son oeil clignotant, ses paupières plissées de -lézard: quand il était là, assis au pied du lit d'un malade, il prenait -un inquiétant aspect de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait -l'air d'être content de tenir un homme de talent, un homme connu, de -l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le moral, tâter ses -peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur sa mine paterne et mielleuse -passaient de petits éclairs froids où s'apercevaient ensemble la rancune -implacable d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la fortune -des autres, et la curiosité d'une étude impie et féroce aux prises avec -l'instinct de guérir d'une grande science médicale. - ---Ah! sapristi, mon pauvre enfant,--dit-il à Coriolis,--pas de chance! -Dire que ta réputation allait si bien!... Tu marchais, tu marchais... Tu -commençais à embêter pas mal de gens... Ah! tu étais lancé... - -Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis. - ---Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?--dit Coriolis en relevant sur lui -des yeux braves. - -Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait tout occupé à -écouter le pouls de Coriolis, à en compter les battements. Et tous deux -se regardant face à face, il y eut un instant de silence et de lutte au -bout duquel le médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé -sur le sien. - ---Qu'est-ce qui te parle de ça?--reprit-il d'un air bonhomme.--Mais il -était temps, là, vrai... Tu as ce qu'on fait de mieux en fait de fausse -fluxion de poitrine. - -Et il se mit à écrire une terrible ordonnance. - -Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui dire: Eh bien?--Ah! -le gaillard!--fit-il en prenant sur un tabouret son chapeau de -philanthrope à larges bords, et jetant un regard sur les murs de -l'atelier garnis d'esquisses:--On ferait une jolie vente, ici... oui... -oui... - -Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée à laisser tomber -dans les désespoirs de la femme les cupidités de la maîtresse. - -Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances aiguës de la -maladie et l'affaiblissement des saignées, Coriolis se crut perdu. Il se -prépara à mourir, et il trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une -douceur étrange. - -Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu le sentiment, la -passion de l'exotique, la nostalgie, le mal du pays des pays chauds. Il -s'était toujours senti l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une -autre terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des fruits -étrangers; ses mains allaient aux objets peints et teints par le Midi, -ses yeux se plaisaient à des feuilles d'Asie. L'Orient l'avait toujours -appelé, tenté. Il aimait à le respirer dans les choses venues -d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son -rêve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la -naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait trouvé tout -cela là-bas. Mourant, il voulut charmer son agonie avec ce qui avait -charmé son existence, et il n'eut plus que cette pensée d'aspiration -suprême: l'Orient! On eût dit que, comme dans les religions de ses -peuples de lumière, il tournait sa mort vers le soleil. - -Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de tissus qu'il -avait rapportés, des étoffes lamées d'argent, des soieries safranées où -couraient des fils d'or; et, la tête un peu affaissée dans les -oreillers, avec les regards longs des mourants, il regardait ces choses -aimées. De temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir en -lui-même comme un buveur qui savoure les délices d'un vin; puis il les -rouvrait, et ne pouvant les rassasier, il suivait ainsi jusqu'au jour -baissant les pas du jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait, -ces étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant, l'enlevaient -à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa vie, il ne la sentait -plus battre qu'au coeur de ses souvenirs. Les couleurs qu'il avait -devant lui devenaient ses idées, et l'emportaient à leur pays. Il était -là-bas: il revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces -caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; et des -caquetages de femmes assises dans un caïack qu'il avait entendus à -Tichim-Brahé, lui revenaient dans un bourdonnement de faiblesse. - -Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des petits flacons -d'essence, des bourses, des bijoux, des grains de collier; et de ses -doigts détendus, errant dessus et qui avaient peine à prendre, il les -palpait, les retournait, les touchait pendant des heures, lentement, -avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient égrener un -chapelet et caresser des reliques. Ses yeux se fermaient presque; les -lèvres chatouillées d'un demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours -vaguement. Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre, -il les serrait de ses faibles mains avec une force d'enfant. - -Quelquefois encore il approchait de ses narines le parfum évaporé qui -reste à ces objets, et en les sentant, il les effleurait de ses lèvres -pâlies comme pour mettre dans une dernière communion le baiser de son -agonie sur l'adoration de sa vie! - -Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait plus, ne se -couchait pas. Elle le soignait comme une femme qui ne veut pas qu'on -meure. Anatole l'aidait admirablement et de tout coeur: il avait, lui -aussi, des soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade d'un -homme à tout faire. - -Coriolis fut sauvé. - - - - -LXVII - - -Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, allongé sur -le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait -dans la petite armoire les étoffes turques éparpillées sur des meubles; -et de temps en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient deux -bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume -d'Orient,--quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc à quatre -pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie. - ---Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?--fit Manette en poussant un -petit cri de peur. - ---Oh! mon Dieu!--dit Anatole,--rien... un cochon... - -Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec -de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et -de tous les dessous de meubles de la grande pièce. - ---Tu es fou!--fit Coriolis. - ---Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a -des rubans comme une boîte de baptême?... Tu ne méritais pas de le -gagner, par exemple... Merci, le gros lot, plains-toi!... Oui, mon -cher... On a été si content au café de Fleurus de te savoir remonté sur -ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette au dîner et qu'on a tiré pour -toi à la loterie... Tu as eu la chance... et tu as la bête... C'est -doux, c'est gentil, ça aime l'homme... et ça sauve de la tentation: vois -saint Antoine!... Et puis ce sera une société pour Vermillon... Il faut -que je le lui présente... Hop! Vermillon! - -Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé un bout de son -museau hors de sa cage à l'entrée du goret dans l'atelier, le rentra en -se renfonçant précipitamment. - ---Vermillon!--cria impérieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta -la tête, se lança après sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et -s'arrêta là, en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre. -Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'épaule, et de là, -sautant à terre, il se mit de loin, baissé et appuyé sur le dos de ses -deux mains, à regarder cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il -en fit le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit avec de -petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le -considérant avec une attention profonde, méditative, presque -scientifique. - ---Nous étions une flotte,--reprit Anatole,--au grand complet... Je t'ai -excusé... J'ai dit que tu étais encore un peu patraque... Oh! ça été -d'un chaud! On a crié à faire venir les sergents de ville! - -Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se familiarisait avec -lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et goûta -le doigt avec lequel il l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il -lui prit délicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son -instinct de la ligne droite était blessé par cette queue en vrille, il -la tira pour la redresser, la lâcha pour voir s'il avait réussi; et -voyant qu'elle restait tirebouchonnée, la retira encore. Le cochon -restait immobile, cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération, -plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant d'autre signe -d'impatience qu'un émoustillement d'oreille. - ---Vermillon! à ta niche!--cria Coriolis; et se retournant vers -Anatole:--Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine -fois... quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout -à fait bien... Ça serait bête de leur donner quelque chose de moi... - ---Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?--lança Manette. - ---Mon fils adoptif!--dit Anatole.--Ah! bien!... - ---Un bronze de Barbedienne?...--reprit Coriolis,--ce n'est pas bien -neuf, un bronze de Barbedienne... Ma foi! si je leur rendais, comme lot, -un dîner à tous ici... pour la fin de ma convalescence? - ---Hum! un dîner...--fit Anatole,--ça sent la fête de famille, un -dîner... Donne donc plutôt un souper... c'est toujours plus drôle. - ---Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux... Mais qu'est-ce qu'on fera avant -souper? - ---Tout ce qu'on voudra... de la musique religieuse... Une idée!... si on -se livrait à un petit tremblement de jambes? - ---Moi, d'abord, je mets ça, si on danse...--dit Manette qui venait de -passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote. - ---Mais, ma chère, tu n'y penses pas... ce n'est plus l'époque des bals -masqués... - ---Bah! si ça l'amuse?--fit Anatole.--Donne-lui cette petite fête-là... -Elle ne l'a pas volée... Elle n'a pas eu trop d'agrément ces temps-ci... -Garnotelle connaît le préfet de police, il vient de faire son -portrait... Il nous aura une permission... Nous aurons un municipal à la -porte... C'est ça qui aura de l'oeil!... Enfoncés les bourgeois! - -Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée devant Coriolis. - ---Accordé!--dit Coriolis,--bal et souper! Voilà le programme... Par -exemple, c'est toi que ça regarde Anatole... tu te charges de tout... -Ah! canaille de Vermillon! - -Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire. - -Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du cochon, après avoir -essayé inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lâcher -sa victime. Grimpé Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en -ayant l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret rassuré -passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous de lui. Il avait -saisi le moment, calculé son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, -de terreur, faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un -cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponné, -par la peur de tomber, à la peau du coureur. Le petit cochon, les -oreilles rabattues sur les yeux, lancé et détalant comme s'il avait un -diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, avec -sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de cette bête de -graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'équilibre -continuelles,--c'était un spectacle du plus prodigieux comique, où un -philosophe aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté -par elle. - - - - -LXVIII - - -A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de Coriolis ce bal qui -devait devenir historique et laisser dans les légendes de l'art une -mémoire encore vivante. - -Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût cru voir se presser -un peu de toutes les nations et de tous les siècles. L'histoire et -l'espace semblaient ramassés là. L'univers s'y coudoyait. C'était comme -une évocation où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se -cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins, les lignes, -les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le tohubohu étourdissant -des couleurs. Il y avait des échantillons de toutes les civilisations, -des morceaux de toute la terre, et des robes volées à des statues. Les -costumes allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national -de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là avaient été détachés -d'une page de Cesare Vecellio. Il passait des cardinaux et des Mohicans. -Des couples se parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à -Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé dans un -chef-d'oeuvre, prenait la taille de la dernière des débardeuses. Des -bouts de chlamyde flottaient sur des pointes de mules. Yeddo était dans -cette jupe, un barbare de la colonne Trajane dans cette braie. La -fustanelle plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme la porte -la statue de Tibère, voisinait avec la _tébuta_ d'Océanie. Une déesse de -la Raison, une Diane de Poitiers et une belle écaillère faisaient un -groupe des trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique avec -un masque de plâtre et du madapolam amidonné. On voyait un galérien en -vareuse rouge, en bonnet vert, avec la chaîne et un boulet fait d'un -ballon d'enfant peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un -Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de Rhamsès II, détachés -d'une graphie égyptienne, fraternisaient avec un Mezzetin. De la toile à -matelas par instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui -coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un Chicard. Un premier -communiant à barbe, dans un habit et un pantalon de collégien trop -courts, avec le brassard blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui -s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une femme, en -Moluquoise, avait un chapeau de six pieds de large, tout garni de nacre -et de coquillages. Une autre était la sainte Cécile, en rouge, du -Dominiquin. - -Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient ajouté, avec la -conscience d'artistes qui se déguisent, la tournure, l'air, le teint, la -physionomie, la couleur locale du maquillage, la grimace même de chaque -latitude. Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges, avait -passé la journée à se peindre religieusement, d'après les planches de -Catlin, tous les tatouages rouges, verts et jaunes des Indiens: on les -aurait reçus à la danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise -s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux aux tempes -pour se remonter le coin des yeux. - -Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin d'Olympe: la beauté -d'un modèle de femme en Amphitrite, vêtue d'une écume de mousseline à -travers laquelle paraissaient, à ses chevilles, des _péricelidès_ d'or -copiés sur la _Venus physica_ du Musée de Naples; la beauté d'un homme -dont les muscles jouaient dans un maillot; la beauté de Massicot, le -sculpteur, dans le costume des fromagiers de Parmesan, la chemise -bouillonnée, coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le ventre, -le caleçon arrêté au genou, les jambes nues, basanées, nerveuses et -parfaites, dignes de son costume et de ce type de race qui montre le -Bacchus indien dans les fermes milanaises. - -Puis çà et là, c'étaient des apparitions, des fantaisies de Mardi gras, -comme en trouve l'atelier, des caricatures taillées de main d'artiste, -des parodies cocasses, un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la -chevalerie du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux de -cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros qui avaient ramassé -un casque dans un Daumier, des vengeances de pensum sur le dos -d'Achille, une cour de Cucurbitus Ier, des imaginations de -travestissements volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui -avaient l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première, et -d'en avoir été retirés avec une couronne de lauriers et de carottes. - -Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine, à ramages jaunes et -verts, du seigneur qui lève une coupe dans les _Noces de Cana_. - -Manette portait un des costumes rapportés d'Orient par Coriolis: les -jambes dans un large pantalon de soie flottant, de la délicieuse nuance -fausse du rose turc, elle avait la taille dessinée par une petite veste -de soie marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus par -les grandes manches d'une chemise de tulle sans agrafes qui laissait -voir en jouant la moitié de sa gorge. Sur sa tête, elle avait le -charmant _tatikos_ de Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert -d'agréments et de broderies, dans lesquels elle avait passé, noué, -enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la coquetterie d'une -femme de là-bas. Et ravissante ainsi, elle semblait la vraie femme -d'Ionie,--la femme de la séduction. - -Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était très-bien arrangé -dans le pourpoint de brocard noir, aux manches violettes, du beau -portrait de Calcar du Louvre. - -Chassagnol était superbe dans son costume de comique florentin, en -Stenterello du théâtre Borgognisanti, avec sa perruque rousse, sa petite -queue remontante, ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils -terribles, sa veste courte à carreaux. - -Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en saltimbanque -classique de baraque. Il avait des chaussettes de laine noire, sur -lesquelles il avait fait coudre un lacet d'or en triangle et de la -fourrure, un maillot blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de -velours noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette en -velours noir et or, un diadème en or sur une grande perruque, et une -trompette dans le dos. - - - - -LXIX - - -Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de la danse d'Anatole, -une danse folle, éblouissante, étourdissante, où le danseur, avec une -fièvre de vif argent et des élasticités de clown, bondissait, tombait, -se ramassait, faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un coup de -pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo de la pastourelle, se -relevait sur un saut périlleux. On riait, on applaudissait. La danse -autour de lui s'arrêtait pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le -diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une -joie de vertige dans le bal. - -Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient -et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se -demandait ce qu'il était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit -noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, il recommença -à danser. - -Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse de tours de force -et de gymnastique: c'était maintenant une danse qui ressemblait à la -pantomime sérieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui -blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tête, tout -son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie -cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de -l'échine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles -d'infirmités: il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la -figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au -milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frappé -d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui -murmuraient: «_Mon ange!_» qui disaient: «_Et ta soeur!_» qui semblaient -secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! Il tombait dans des -béatitudes hébétées, des extases idiotes, des ahurissements abrutis, -coupés de subites démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le -haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il -levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des -regards qui semblaient tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur -le front de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert Macaire. -Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis-à-vis, il -se gracieusait, se déformait, faisait le geste de cueillir de l'idéal au -vol, piétinait comme sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se -bossuait les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un -mouvement de rotation mécanique à une de ses mains, et tournant dans le -vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de -Juliette sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait -l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrés par -les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles -et divines de caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la femme -et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue à son -coeur, la prière, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il -caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de -dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes dérisoires -d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de -Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalité de -l'homme... Danse impie, où l'on aurait cru voir Satan-Chicard et -Méphistophélès-Arsouille! C'était le cancan infernal de Paris, non le -cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le -cancan ricaneur et ironique, le cancan épileptique qui crache comme le -blasphème du plaisir et de la danse dans tous les blasphèmes du temps! - -A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille où il dansait; et -les femmes qui avaient le bonheur d'être costumées en Turcs et de porter -des pantalons, montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de -sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à force de rire. - - - - -LXX - - -Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie. Il ne reprenait -ses forces que lentement, travaillant mal, manquant de l'entrain de la -santé, souffrant de la chaleur de l'été, intolérable cette année-là. - ---C'est une drôle de chose,--dit-il un jour à Anatole,--quand on a -dix-huit ans on ne s'aperçoit pas du mois de juillet à Paris... On ne -sent pas qu'on étouffe et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a -l'idée de penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre -d'arbres... - ---Ah ça!...--fit Anatole,--est-ce que tu aurais le projet d'acheter une -maison de campagne avec un jet d'eau? - ---Non,--répondit Coriolis,--ça ne va pas jusque-là... mais, mon Dieu, si -ça vous convenait à Manette et à toi... - ---Quoi?--fit Manette. - ---D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des boutiquiers de -passage, respirer... - ---A la campagne? oh! oui...--dit nonchalamment Manette, à laquelle ce -mot faisait voir quelque chose au-delà de Saint-Cloud, de vert, -d'inconnu, d'attirant, avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir. - -Elle reprit aussitôt: - ---Où ça? - ---Ma foi,--reprit Coriolis,--je ne connais pas Fontainebleau... Il -paraît, à ce qu'ils disent tous, que c'est une vraie forêt... Nous -irions dans un trou... à Barbison, à l'auberge... Une installation, ce -serait le diable... nous laisserons nos domestiques ici. - ---Oh! c'est ça, en garçons!--fit Manette, à laquelle l'idée d'aller à -l'auberge plaisait comme sourit à un enfant l'idée de dîner au -restaurant. - -Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de l'atelier à -l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court: - ---Et Vermillon. - ---Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens, au fait,--dit -Coriolis,--on ne le voit plus. - ---Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel... Il y -a l'honneur d'une femme, et tu comprends... Vermillon a une passion, -parole d'honneur! malheureuse, je l'espère... Il brûle pour la forte -épouse de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur... Il -passe maintenant tout son temps à lui savonner son linge dans le -ruisseau pour lui prouver son dévouement... C'est touchant!... Et il lui -fait une cour dans sa loge, des yeux au ciel, des airs d'adoration... un -homme ne serait pas plus bête, quoi! - ---Très-bien... Tu le laisseras en pension chez son adorée. - ---C'est peut-être très-grave... Je te dirai que je crois qu'ils sont -jaloux l'un de l'autre: le mari et lui... Le mari est sombre, de plus, -il est tailleur, et les hommes qui travaillent toute la journée les -jambes croisées sur une table sont rangés par les criminalistes dans la -classe des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations... - ---Imbécile! - ---Aux paquets!--cria Anatole. - - - - -LXXI - - -Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait prise à -Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure et demie de voyage à -travers la forêt, d'une route de sable sur le pavé. - -Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa lisière. De -petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, élevées d'un étage, -avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient à l'ombre des femmes sur -des siéges rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, d'où -sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes -avec leurs grandes portes charretières, commençaient la longue rue. Tout -à l'entrée, un tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des -maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis par terre et la -curiosité de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait -quoi d'après nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montées -et plaquées hors de la portée de la main, les murailles de moellon des -granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait mal des -fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres -à moulure étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à -demi barrée d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier. -Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un -buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des -cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux -fortes lui avaient déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue -bâtisse où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé, -c'était l'auberge. - -Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs -à un petit pavillon où ils trouvèrent trois chambres assez proprettes, -dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en -noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient -des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre -cuite. - -Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés de la bonne -odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit; et -il s'endormit au bruit d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant -de caille. - -Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai -vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mangé de lierre, -de jasmin, de chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes -feuilles vertes! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de -roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux -carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font -des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les -tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les -petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des -vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs -vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse. -Une découpure de treille encadre dans des feuilles, une tête de cerf aux -os blancs. - -Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des verres tachés -de vin et de vieux livres usés où se déchire le papier qui fait un -manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis -de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des _moss_, des -canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et -pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans -les branches d'un abricotier. Des poules montent aux échelles pour aller -pondre au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent çà et là; -de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la -traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri. - -Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des -poussins qui courent. Il y a des tonneaux coulés dans des mares; et çà -et là des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, -des cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits sacs de -graines renflés; des palissades où sont fichés, dans chaque pieu, des -goulots de bouteille; une herse démanchée à côté d'un débris de berceau -en osier; un moulin à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore -odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant à côté de -brosses à peindre et de torchons bis sur des bourrées sèches; des cordes -de balançoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des -amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des -poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des hangars où -s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; des portes battantes, -dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des -sentiers où traînent des morceaux et des restes de tout; des resserres -encombrées de vieilles choses hors de service... Bric-à-brac hybride de -café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, de marchand de vin et -d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, remué par -l'air ventilant du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie bâtie -par les pinceaux d'Isabey. - - - - -LXXII - - -Les premières journées passées à Barbison parurent à Coriolis douces et -reposantes. Il avait quitté Paris encore convalescent, dans un état de -fatigue de corps et de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent -le travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air sain et -calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, avait besoin de se -mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à se sentir dans cet endroit si -bien mort à tous les bruits d'une capitale, et où la publicité n'était -que le _Moniteur des communes_. Sa vue était heureuse de cette grande -rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences dételées -sur le bord de la chaussée. Il goûtait des jouissances d'oubli à voir le -peu qui passe là, le lent travail des bêtes et des gens, cet apaisement -particulier que les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme -les grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons et les -existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succèdent, sans -être plutôt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse -aller, ces heures inoccupées qui le menaient au soir, un soir sans gaz -où ne restait de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet du -billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du matin, il éprouvait une -certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun -criait à l'aubergiste:--Rien de nouveau?--et que l'aubergiste -répondait:--Rien--ce _rien_ qui disait que rien là n'arrivait. - -Pour Manette, la campagne était comme le déballage de la première boîte -de joujoux d'où sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et -des arbres frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions -d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que ça? de petite -fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres -partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs -remplis de choses qui poussent, c'était pour elle comme un monde nouveau -d'étonnements et d'amusements. - -Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions, l'allégresse un -peu oisonne de la Parisienne à la campagne. Il lui paraissait charmant -de manger à genoux des fraises dans le plant. A tout moment elle se -penchait dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à bon -Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant dans son cou. -Elle attrapait une branche sur un chemin en passant, volait ce qui -pendait, ramassait la Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans -un coquillage. - -On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de son apathie, de -sa nonchalance sérieuse. Elle devenait, dans cet air, d'humeur alerte, -dansante, sautante, presque grimpante. Il lui passait des envies de -monter à des cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla -faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse de soleil, les -reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans la chambre à four -regarder couler la lessive dans le grand cuveau. Elle portait de l'herbe -à la vache: elle voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle -n'osa pas. - -Mais le plus souverainement heureux des trois était Anatole. Il éclatait -en gestes, en bouts de chansons, en paroles folles, en apostrophes qui -ressemblaient à de la griserie, à cette ivresse que verse à certains -hommes de bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des -demi-journées en tête-à-tête avec les bêtes de la basse-cour, les -étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs voix dans la bouche, -faisant l'écho au chant du fumier, et laissant les chiens lui -débarbouiller, comme à un ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue. - -Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu, étalé, aplati tout -de son long, les yeux demi-clos sous son chapeau de paille qui lui -rabattait de l'ombre sur la figure, la tête sur ses bras en manches de -chemise. Il restait là, bien heureusement immobile, le bouton de sa -ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise qui lui couraient -tout le corps. Et tout enfoncé dans ce lazzaronisme en plein air, à demi -extasié dans l'épanouissement d'une jubilation infinie, il cuvait le -paysage. Il «vachait»,--comme il disait avec l'expression crapuleuse qui -peint ces félicités retournant à la brute. - -Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles Coriolis ne -se serait pas aperçu des dimanches, sans les boules étamées qu'exposait, -ce jour-là, dans un jardin, un employé qui les apportait le samedi soir -et les remportait le lundi matin. - - - - -LXXIII - - -Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce qui le sonnait, -c'était le coucher du soleil, faisant apparaître tout noir, sur son -rayonnement de feu rouge, le genévrier mort servant d'enseigne à -l'auberge. - -Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement qui pavait de -lumière la rue du village. Les premiers arrivés se mettaient à l'ombre -sur le banc de pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient -dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant de leurs -bâtons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant -sur le pavé, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitôt -qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs -parasols dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait -fumante dans la salle à manger. - -A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses -chapeaux, on démêlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes -de toile de ménage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds -des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les -assiettes creuses. Le grand pain posé sur le dessus du piano passait, et -chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les -fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient à la ronde, les -couteaux frappant sur la table demandaient des suppléments, la porte -battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les -convives, les bouteilles vides faisaient la chaîne avec les bouteilles -pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient -effrontément la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires tombaient -dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de réfectoire de -grands enfants, partait de tous ces appétits d'hommes avivés par l'air -creusant de toute une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait -qu'à la solennelle confection de la salade à la moutarde, pour laquelle, -à la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru. - -Et autour de la table égayée, tout riait: le grand buffet avec ses -soupières à coq et sa grande tête de dix-cors; la salle à manger avec -toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré -l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit -musée, barbouillé par tous les hôtes de Barbison, et qui met à ces murs, -derrière les chaises de ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom -de ceux qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de pluie, -avec un reste d'étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces -tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies -gris dans la forêt, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures -mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de -canotage sur la Seine, amours boiteux frappant à la porte de Mercure. Et -de derniers rayons allaient à ces panneaux de buffet qui montrent la -pochade d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de pommes sur -des échelles; ils allaient à ces guirlandes où le pinceau de Brendel a -noué aux pipes du Rhin les verres de Bohême; ils quittaient, comme à -regret, des esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à -cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces bouquets de -fleurs et de femmes écloses sous la brosse de Nanteuil et la baguette -magique de Diaz, ces grappes de fées montrant leurs bas de femmes sur -des balançoires de roses... - -Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage -de gruyère dévoré, le café versé dans les demi-tasses opaques, les pipes -s'allumaient. Des apartés se faisaient dans des coins où des camarades -se parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient des vers faux -sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les -charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de -la campagne tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans leurs -yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, leur motif, leur -journée, et souriaient vaguement à leurs couleurs du lendemain, avec les -rêves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se -berçait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le -piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons -sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_ -de Macherin, et qu'éveillait, avec ses bruits du matin le réveil de la -basse-cour. - - - - -LXXIV - - -Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, sans -dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espèces -d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mémoire et la palette du -peintre. - -Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait chaque fois, -quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait à l'avenue du Bas-Bréau: -il se sentait devant une des grandes majestés de la Nature. Et il -demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement -respectueux et de silence ému de l'âme, en face de cette entrée d'allée, -de cette porte triomphale, où les arbres portaient sur l'arc de leurs -colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout -de l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et sévères, -ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, beaux de la beauté -sacrée des siècles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de -fougère écrasées de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce, -leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs -polies de la pierre. Coriolis se mettait à marcher sous ces voûtes qui -éclataient au-dessus de lui, à des élévations de cent pieds, en fusées -de branches, en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, ayant -l'air de couronnes de colère sur des têtes de géant. Il marchait sur les -ombres couchées barrant le chemin, qui tombaient du fût énorme des -troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres -du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par de petits -morceaux de beau temps que la verdeur de la feuillée faisait fuir et -presque pâlir dans un infini d'altitude. Des deux côtés du chemin, il -avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a -l'ombre des forêts dans la transparence pénétrante du midi, et que -déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon courant, frémissant -jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air -d'y allumer une rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits -genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; et les houx -rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumière -métallique et liquide, l'éblouissement blanc d'un diamant dans une -goutte d'eau. - -Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur les feuilles, cette -gloire de l'été dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes, -les senteurs cordiales, l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois, -ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude, -enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse -d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres -d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les -lignes penchées des grands pins italiens dans les villas, ceux-là qui -montaient droits dans un jet de rigide élancement. Il y en avait de -solitaires comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, mêlant et -nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient dessiner un rond de -danse pour des hamadryades. Le sable, derrière Coriolis, enterrait son -pas; et il avançait dans ce silence de la forêt muette et murmurante, où -tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, où bourdonnent -incessamment, pour le bercement de la rêverie, tous les infiniment -petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien -qui marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, le coude sur -la terre, les yeux à l'éternel balancement des branches auprès du ciel, -de petits souffles accouraient à lui, sur l'herbe et les feuilles -tombées, avec le pas d'une bête. - -L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune -clarté d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chênes succédaient -les futaies, aux futaies les petits bois, où tout à coup, en passant, il -faisait sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait de -là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait lever, un grand -remuement de branches d'où s'échappait au galop comme un grand cheval -rouge, qui était un cerf. - -Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, devant lui, dans le -paysage découvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous -le bleu africain du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se -dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. Alors, quittant -le grand chemin, il grimpait à l'aventure au hasard de la route -serpentante. Il se glissait entre les pierres d'où se dressait l'arbre -sans terre et sans ombre, le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les -fougères, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la -mousse grillée et grésillante, se glissait entre des écartements de roc, -marchait sous des tortils d'arbres étouffés, étranglés entre deux blocs -et poussant de côté une branche sans feuille qui courait en l'air comme -une mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au passage, -l'inconnu de ces arbustes pareils à des noeuds de serpents lapidés, et -dont la végétation se tord avec des airs d'animalité blessée, ces -genévriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables -à des foetus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure noueuse et -fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à travers lesquels se -convulsionne le tronc vert-de-grisé avec ces arrachis d'où l'on dirait -qu'il s'égoutte du sang. - -Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements -furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chèvre, par des -lits de torrents séchés, par des montées où les marches étaient faites -de réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, par des -escaliers où de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles -mal enterrés; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au -bout de ses courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui va à -Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calciné, tout -miroitant de micas, dont l'éclatante blancheur n'était rompue, çà et là, -que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de -bruyère qui avait le noir de la traînée d'un charroi de charbon. Et -alors, à sa gauche et à sa droite ce n'était plus que des roches. De la -crête des deux collines, découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs -arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement, -l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lâchés par une défaite -de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croulé et s'être arrêté là; il -y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempête de -la nature soudainement pétrifiée. Toutes les formes, tous les aspects, -toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du -rocher, étaient rassemblés dans ce cirque où les grès énormes prenaient -des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions assyriens, des -allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entassées -figuraient un soulèvement, un écrasement de tortues monstrueuses, de -carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx camus serraient la -route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une première -mer du monde, des crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses, -le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient sur ce -chemin bordé de roches creusées par des remous de siècles, fouillés et -battus peut-être par une vague antédiluvienne. - -Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte de Franchart, -qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement de siéges de granit -renversés par un festin de Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le -fruste de murs anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées -par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de l'éternité a -creusé l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait -devant ces grottes béantes où le Désert semble rentrer chez lui, devant -ces antres de bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu -de pas de lion, des traces de breacks... - -De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait -involontairement à des oiseaux qui porteraient à manger à un Saint dans -une grotte de la Thébaïde. - -Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une eau fauve dans sa -cuvette de pierre blanche, à la marge mamelonnée, ondulante et rongée. -Il s'asseyait quelques minutes au petit café de Franchart, repartait, -retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau. - -Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. Des brumes de -verdure se levaient doucement des massifs où s'éteignait la molle clarté -des écorces, où les formes à demi flottantes des arbres paraissaient se -déraidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation. -Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant -de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries -d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux -du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds; -des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une légèreté de -rayons de lune, jouaient entre les fourrés. Des allées, du sable envolé -sous les voitures, il se levait peu à peu un petit brouillard aérien, -une fumée de rêve suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond, -tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un -écrin céleste... La fenêtre de Rembrandt, où il y a un prisme, et où -jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araignée -d'argent--c'était ce paysage du soir. - - - - -LXXV - - -Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes de l'art ont changé -d'aspect, de physionomie, de caractère. Elles ne sont plus hantées -seulement par le peintre; elles sont visitées et habitées par le -bourgeois, le demi-homme du monde, les affamés de villégiature à bon -marché, les curieux désireux d'approcher cette bête curieuse: l'artiste, -de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses moeurs, -ses habitudes, son débraillé intime et familier, ses charges, un peu de -cette vie de déclassés amusants, que les légendes entourent d'une -auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu à peu, on a vu venir -loger dans ces chambrettes, manger à cette gamelle de la jeunesse, de la -bonne enfance et de l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des -professeurs, des officiers en congé, des magistrats, des mères de -famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde -composite d'une table d'hôte. - -Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, à -côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant là leurs -quartiers d'été et d'automne, à côté de deux paysagistes américains, -amenés à Barbison par la réputation de cette forêt de Fontainebleau -populaire jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait s'asseoir -une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un écureuil, et qu'on -ne connaissait que sous le nom de «la demoiselle de Versailles»; un -professeur de septième d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et -de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie à -rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd, à sourde vocation de -peinture, sorti de la grande école des Batignolles. - -Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain de la -société: devant l'inconnu des convives, l'imposante présence de la -famille et de la virginité bourgeoise, les jeunes peintres avec la -timidité de gens sans éducation, craignant de laisser échapper une -inconvenance, et se mettant à viser à une sorte de comme il faut, -s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui -glacent dans l'artiste _poseur_ le rire naturel de l'art. Ils -respectaient le comique du professeur, une espèce de M. Pet-de-Loup, -homme sévère, mais juste, qui passait la moitié de son temps à morigéner -ses deux fils, et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils -n'abusaient pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de -Versailles. Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du jeune sourd -qui les _sciait_ avec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets -dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'écriteau de leur -infirmité pendu sur leur poitrine. - -Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il criait dans -l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait à tout -moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de -quelqu'un dans sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses -notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il abondait avec -des intonations de Prudhomme dans les anathèmes du professeur contre les -débordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour -leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la -vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il -commença par lui persuader très-sérieusement, avec des textes de livres -de médecine à l'appui, que la cohabitation avec un écureuil donnait à la -longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes -contre la morsure des vipères pour aller se promener dans la forêt. Il -lui fit croire qu'un des deux Américains de la table était un sauvage -défroqué qui avait été élevé à manger de la chair humaine.--N'est-ce -pas?--disait-il; et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des -sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela avait un goût -entre le boeuf et le turbot. Un soir, après une répétition secrète dans -la journée, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable -d'anthropophagie: les gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez -crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle -vampire, la «figure» où il faisait sauter comme un morceau délicat -l'oeil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits -de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole -fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa -chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'était échappée -d'une ménagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'était sauvée dans -la forêt, qu'elle avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour -la bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait son entrée -dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait -s'aventurer dehors qu'avec une arme. - - - - -LXXVI - - -Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces deux vieilles -femmes, au milieu de cette réunion d'hommes. Les attentions, les -prévenances, les égards allaient à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se -sentait trôner à cette table: elle y était comme une petite reine. - -Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction nouvelle pour -elle, et qui la flattait dans la fausse position où elle était. L'épouse -du professeur, bonne créature ingénue, s'était laissé prendre à son -excellente tenue, au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis» -qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que le couple était -un ménage, que Manette était la femme du peintre. Aussi avait-elle -répondu à ses amabilités. - -Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements du -voisinage, les menues relations de la communauté des repas, elle avait -mis ce liant qui établit comme une politesse de plain-pied entre femmes -du même monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, sur -le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle honorait Manette de -petits bouts de conversation familière. - -Manette était excessivement touchée d'être ainsi traitée; et elle -s'appliquait à se maintenir dans cette estime, en continuant à la -tromper, en jouant avec un art admirable cette comédie de la femme -honnête qu'aime tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte -souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir ce qu'elle -essaye de paraître. - -Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété, de peur d'une -découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant la figure de l'épouse -légitime. Elle se surveillait elle-même dans ses gestes, ses paroles, -ses expressions, s'enveloppait de robes simples, de petits fichus -modestes, faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec tous -les airs de sa personne, au mensonge qui devait entretenir l'illusion et -continuer la méprise de la respectable femme du professeur. Et une joie -intérieure la remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce -de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté qu'elle -rencontrait pour la première fois lui procurait l'enivrement, -l'étourdissement qu'elle donne aux créatures qui n'y sont pas nées, et -qui n'ont pas toujours respiré, naturellement, comme l'air autour -d'elle, l'atmosphère de l'estime. - -Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de rires et de -plaisanteries pour moquer, comme elle disait, ce «_geignard_» de -Coriolis qui commençait à se plaindre du séjour. - - - - -LXXVII - - -L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, s'était réveillé -chez Coriolis. Il était blessé physiquement de riens qui ne semblaient -atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La -rusticité de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il -souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites -insuffisances de l'installation, de cette misère d'eau et de linge faite -à sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'égueulement du pot à -l'eau, de la cuvette de faïence si vilainement rosée sur le bord. - -La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de -la nappe, la fourchette d'étain qui salit les doigts, les assiettes de -Creil avec les mêmes rébus. Le petit _jinglet_ du cru lui irritait -l'estomac. Il se faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé -à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait -découvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fané des -siéges, la pauvreté sale du papier, le rapiéçage du couvre-pied, la -couleur mangée des rideaux, la corde de la descente de lit, le -déplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait là les -instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les souffreteux, -jetés hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvreté, entre -ces quatre murs où gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres -de bois noir. - -Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a le Parisien à sortir -de chez lui, à changer ses aises contre l'imprévu et les privations de -l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous -les bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, mais qu'il -trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues de Paris: sa patience -d'un mauvais lit, d'un dîner sans lampe, du carreau sans tapis, avait -fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait -s'empêcher, par instant, de s'indigner intérieurement de l'_arriéré_ du -pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de paysannerie inculte qui -reste aux bords des forêts, s'y défend si longtemps contre la -civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de -cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les -caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'oeufs. - -Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme toute dépaysée -par le service de l'endroit, une sorte de service bénévole dont on -semblait faire la gracieuseté aux gens, et où se trahissait -l'indépendance du forestier, mêlée à la supériorité du paysan qui a du -bien. On sentait une auberge habituée à des gens de vie presque -ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de ménage, tout prêts, -au besoin, à remplir l'ordre qu'ils donnaient, à aller chercher une -assiette au buffet et l'eau de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, -hébergés par la maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels -on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait -les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et -continuer à mériter le surnom de «_Bienfaiteur des artistes_», inscrit -en grandes lettres sur la tombe de son prédécesseur. - - - - -LXXVIII - - -Coriolis en était à ce moment de désenchantement, quand un soir à -l'heure du dîner, il aperçut au bout de la rue de Barbison une -silhouette de sa connaissance, la silhouette de Chassagnol ayant pour -tout bagage une canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt. - ---Bah! c'est toi?... Ah! c'est gentil... - ---Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice... voilà. Je suis -parti pour Fontainebleau... deux jours que j'y suis... On m'a dit que -vous étiez ici... Et je viens casser une croûte... - ---Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous... Nous te ferons voir -la forêt. - ---Moi... Oh! tu sais la forêt... j'ai horreur de ça, moi... A -Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais pas étudier mon -bonhomme... j'ai été dans un cabinet de lecture pas mal monté pour la -province... Ils ont une collection de romantiques de 1830... C'est bête, -mais ça exalte... Je n'ai pas même été voir les carpes... Tu sais, moi, -je suis un vrai pourri... je n'aime que ce qu'a fait l'homme... Il n'y a -que cela qui m'intéresse... les villes, les bibliothèques, les musées... -et puis après, le reste... cette grande étendue jaune et verte, cette -machine qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un grand rien du -tout pour moi... du vide mal colorié qui me rend les yeux tristes... -Sais-tu le grand charme de Venise? C'est que c'est le coin du monde où -il y a le moins de terre végétale... Ah çà! Manette va bien? Et Anatole? - ---Oui, oui, tu vas la voir... Anatole est encore en forêt, il va -revenir. - -Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la table, ceux-ci pour -aller faire un piquet chez des amis, ceux-là pour se promener, d'autres -pour se coucher: - ---Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,--fit Chassagnol qui -venait de dire, sans se déranger: C'est bon! à l'aubergiste qui voulait -lui montrer sa chambre. - ---Pas mal!... Heu! heu! - -Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires de -confortable. - ---Ah! ah!--jeta tout à coup au milieu de ces doléances Chassagnol, avec -l'explosion de son éloquence du soir allumée par l'imprudence des -confidences de Coriolis.--Ah! ah!... bien fait!... Grand seigneur! toi, -grand seigneur! gentilhomme!... toi seul, par exemple! Et tu viens ici -pour être bien? Dans un endroit où il vient des peintres! Les peintres! -un tas de rats, vivant mal... Tous des pingres!... Tous, laisse donc! - ---Allons, mon cher,--essaya de dire Coriolis,--parce qu'il y a quelques -crasseux parmi nous, ce n'est pas une raison pour envelopper toute notre -classe... - ---Moi, les peintres, je les adore... j'ai passé toute ma vie avec eux... -Mais, précisément parce que je les adore, je les vois et je les juge... -tous des pingres... sauf toi, avec une douzaine d'autres...--reprit -Chassagnol se lançant à fond dans son paradoxe.--Oh! les préjugés! les -préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous ces braves gens de -bourgeois qui ont, sous la calotte du crâne, l'idée, l'idée enfoncée, -solide, indéracinable, chevillée, qu'un artiste est un homme rempli de -vices coûteux, un mangeur, un dépensier, un luxueux!... un bourreau -d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se paye tout ce qu'il y a -de meilleur et de plus cher à boire, à manger, à aimer! Mais ils sont -ordonnés, rangés, serrés... ce sont des papiers de musique, que les -artistes!... Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!... Ils dépensent... -ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire comme les camarades; ils -gaspillent un peu d'argent envoyé par la famille, carotté aux parents, -prêté par leur bottier, de l'argent aux autres... Mais quand c'est de -l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel, de l'argent -gagné, de l'argent de leur talent et de leur travail; quand il leur -descend dans la case du cerveau où se font les comptes que des pièces -mises sur des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose sur -des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables: des rentes, des -maisons, des propriétés, des propriétés!... Oh! alors, il entre dans -l'artiste une économie... mais une économie!... la magnifique avarice -bourgeoise de l'art!... Enfin, dans toutes les autres professions, il y -a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune, de bénéfices, -d'enrichissement, qui pousse l'homme à la largeur, le parvenu à la -dépense, le joueur heureux à la profusion... Un boursier, je prends un -boursier, un boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer -deux douzaines de chemises garnies de Malines à sa maîtresse... Mais -dans l'art? Cherche! On dirait une industrie de luxe où les riches -restent pauvres diables... L'argent qui leur pleut dessus avec le -succès, ça garde dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents -de peine qu'on gagne avec de la sueur... Il y en a beaucoup qui font des -années de chirurgiens, des recettes de cent mille francs; il y a donc -dans ce monde-là des signatures de cinquante mille francs le mètre -carré... Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la folie de -la dépense, et le mépris d'un homme né riche pour une pièce de cent -sous... Une race plate... avec des goûts plats, des sens plats, des -appétits plats... Oui, des gens capables de faire des fortunes de -ténors, sans avoir un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente -sous ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit francs... Au -fond, des natures _peuple_, presque tous... Une pauvreté de goûts -d'origine, de première éducation qui va très-bien avec leur vie, qui -simplifie tout dans leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage, -la famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement qui -permet le bon marché des deux choses les plus chères de la vie: le -Plaisir et le Bonheur... La femme, je prends la femme, parce que c'est -l'étiage de la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme, est-ce -qu'elle est, dans ce monde-là, la grande dépense qu'elle est ailleurs -dans d'autres couches sociales? Un peintre, quand il gagne quarante, -cinquante mille francs par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de -paresse, broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune homme -de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, la maîtresse, -presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? qu'est-ce que c'est? Une -utilité, une raccommodeuse, une personne de compagnie, une femme entre -la gouvernante et la femme de ménage, bonne fille qui porte des bijoux -d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant sur ses vertus -domestiques... de domestique, son ordre, sa couture, son économie... La -femme légitime? mon Dieu, c'est ça... avec un vernis... Le ménage? un -ménage d'ouvrier... Des enfants habillés de mises bas, qu'on endimanché -aux fêtes... morveux, avec des chandelles sous le nez... voilà! -Connais-tu un peintre qui ait eu seulement voiture, toi?... Pas un, -n'est-ce pas?... Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers, dans -les corporations de tanneurs comme dans les confréries d'huissiers, -jusque dans le monde des lettres où l'on gagne moins d'argent qu'à -élever des couchers de soleil, et où l'on paye trois sous, une fois -payée, une idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les -ans... dans les lettres même, on entend dire quelquefois à des gens: -J'ai dîné hier chez Chose... Et il y a eu chez Chose un dîner qui avait -tout ce qui constitue un dîner... Chez les peintres, jamais! Je demande -quelqu'un qui ait fait un vrai dîner chez un peintre... Qu'il le dise et -qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre, c'est mythique, -c'est une abstraction... Depuis le commencement du monde, on n'a jamais -parlé de la cuisinière d'un peintre!... Les peintres, on sait comment ça -reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements, c'est -Gozlan qui a dénoncé celle-là, on passe des eaux-fortes et des -dessins!... Et quand il y a des circonstances impossibles qui les -forcent à vous offrir le pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur -le «pas de cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit -fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour la santé! le -petit vin simple et naturel, qui se boit dans de petits verres -ordinaires, sans prétention!... Je les connais, leurs pipes en terre! Je -les connais, leurs collections de deux sous, leur bric-à-brac de faïence -de Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons rustiques, les -gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement où ils vous mènent -dans les campagnes, et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont -jamais assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et des -trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?... Les -peintres! Ah! oui, les peintres!... Mais si Solimène... Oui, si Solimène -revenait... - -Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de Coriolis qui -s'inclinait: - ---Tu dors? - ---Pardon, mon cher... il est deux heures du matin... Et ici, on prend un -peu les habitudes des poules... A neuf heures, tout le monde est _en -paille_ comme on dit dans le pays... - ---Deux heures?...--répéta tranquillement Chassagnol,--deux heures... La -voiture part à six heures... Ça ne vaut guère la peine de se coucher... -Je vais un peu flâner dehors jusque-là... Tiens! au fait, si je -réveillais Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole... Nous -ferons un tour ensemble. - - - - -LXXIX - - -Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de son art, avait -commencé une étude dans la forêt. Il était parti dans une de ces grandes -tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuillée, l'air -terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de -chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de -cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait été ainsi -bravement _piger le motif_. - -Cependant, au bout de deux jours, il commença à trouver que ce qu'il -faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonçait, et que le bon Dieu -était décidément plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher, -regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les -huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son regard tomba et -s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les petites mousses -vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes de pluie, les suintements -luisants, les éclaboussures de blanc, les petits creux mouillés où -pourrit le roux tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha -de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec du soleil sous -les paupières. - -Les autres jours, il recommença. Il appelait cela «dormir d'après -nature». - -Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque -à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les -plantations déshonorant la forêt, et piétinait pendant deux heures les -petites pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec l'homme -des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux deux boîtes de reptiles. Il -allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il -était familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux -boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques qui -connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui -mettaient le soir au bout de Barbison l'écho des entre-sols de marchands -de vin au Mardi-gras. - -La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des futaies, et restait -sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, espérant -voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la légende du -pays. - -Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine existence. La -forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, de distractions. Il se -fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve là, ce que la main -ramasse par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la chasse aux -vipères, il passa à la récolte des champignons. - -Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'énormes aux -pieds des chênes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse nouée aux -quatre coins, toute pesante et bourrée de ces _girolles_ d'or que le pas -écrase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à l'huile, -à la provençale: car il était assez cuisinier de goût et de vocation, et -il n'y avait pas besoin que la table le priât beaucoup pour qu'il se fît -un tablier d'une serviette et remuât dans une casserole son fameux gigot -à la juive. - -Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint à son -étude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout à coup, en plein -Bas-Bréau, les chênes qui le regardaient virent l'incorrigible maître -aux Pierrots accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu. - -Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau -resserra l'intimité qui le mêlait à toute la famille; car il était pour -la maison un camarade. Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part, -le dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances en blouse de la -ferme, aux parties de cartes à la chandelle des petites bonnes en -madras, avec des cartes grasses et des châtaignes sèches pour enjeu. - -Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, le samedi, à -Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans -un cabinet cet extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un -homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu gais, -fraternellement liés par le bras de l'un passé sur l'épaule de l'autre. - - - - -LXXX - - ---Dis donc,--fit un matin Anatole, en frappant à la porte de -Coriolis,--tu ne viens pas à Mariette?... une partie que nous venons -d'arrêter devant le beau temps qu'il fait... On va à pied, nous allons -nous payer la _Mare aux Fées_, le _Long Rocher_, les _Ventes à la -Reine_, l'affaire de deux jours: viens donc, hein? - ---Non... Ce serait trop dur pour Manette... Mais vois un peu ça, si l'on -est mieux là-bas qu'ici. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Anatole revenu: - ---Eh bien?--lui dit Coriolis. - ---Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher... nous avons été voir ça -la nuit, une lune magnifique! Ah! voilà un décor pour la -Porte-Saint-Martin, avec un beau crime là-dedans... - ---Et les auberges? - ---Les auberges, délicieux! un monde!... Pas des bonnets de nuit comme -ici... d'un jeune!... et un train! Ah! des vrais, ceux-là... On les -entend à une demi-lieue sur la route, jusqu'à deux heures du matin. - ---Et la nourriture? - ---Oh! la nourriture... Je leur ai pêché un fameux plat de grenouilles, -va!... La nourriture? Tu sais, moi, je n'ai pas trop fait attention... -Par exemple, le vin est meilleur qu'ici... Un vrai père Lajoie, mon -cher, l'aubergiste là-bas... pas de façons... les pieds nus dans ses -chaussons... Oh! une bonne tête!... Très-animé, le pays... il tombe des -convois du quartier Latin, des baladeuses qui vous arrivent en cheveux, -en pantoufles et avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des -courants d'air de _Closerie des lilas_ dans la forêt... Enfin je te dis, -c'est tout ce qu'il y a de plus gai. - ---Bon, je suis fixé,--dit Coriolis. - ---Pas moyen de s'embêter une minute--continua sans l'entendre -Anatole,--des histoires de femmes toute la journée; la maîtresse de -Chose qui a accusé la maîtresse de Machin de lui avoir démarqué ses -bas... ça a fait une scène à table!... Les lits? je n'y ai rien senti... -Ma foi! nous n'y serions pas mal,--dit en finissant Anatole tourmenté du -besoin de mouvement qu'ont les enfants, et toujours prêt à changer de -place. - ---Merci,--fit Coriolis,--que j'emmène Manette là? - ---Ah! c'est vrai, oui, Manette... Je n'y pensais pas,--fit Anatole en -homme subitement éclairé par Coriolis, et n'ayant guère des convenances -de la vie une perception nette, immédiate et personnelle. - - - - -LXXXI - - -Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa -famille s'étaient retirés de la salle à manger. Et Anatole déployait ses -talents de brûleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine -de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu par Coriolis. - -Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société d'hommes, dans -l'effusion bavarde de la digestion, se lève de la mémoire de chacun et -s'en répand, après la première pipe, des histoires de tous les pays et -de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch. - -Un des Américains, dans un français impossible, racontait que par amour -pour une gitana, il s'était engagé dans une troupe de bohémiens courant -l'Amérique. Et il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de -trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne aventure, -interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint à mourir: -la religion de la bande exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et -il n'y avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au Potomac: -dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant à mesure que l'odeur -de la morte augmentait, il avait fini par se sauver à mi-chemin des -bohémiens et de son amante. - -Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garçon -connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de -deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre à Florence. Ces -industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient -chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre -tassée, et avec lequel ils frappaient à très-petits coups, tout -doucement, sur l'épigastre de leur victime, de manière à ne jamais -déterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en -moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après quoi, ils rentraient -chez eux, comme d'honnêtes paysans, avec leurs gaines de parapluie -vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons, -merveilleusement observées, contées avec tout le détail impressionnant -et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un -lancement dans l'éternité à Londres, avec le bourreau splénétique, le -paletot de caoutchouc sur le condamné, et l'éternelle petite pluie -désolée des exécutions de là-bas. - -Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain -des légendes du pays, attribuait l'immigration des peintres à une espèce -de précurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de -l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des -époques anté-historiques, et demanda un sabre à un certain père Ordet -pour aller dans la forêt. Il avait, d'après la tradition, un petit -domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et -c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient -été Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin. -Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, -deux ans après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son -rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait par une -échelle, et où l'on accrochait le soir son étude du jour au-dessus de -son lit. C'est à cette époque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut -fixer le commencement de sûreté du pays pour les artistes, non à cause -des brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient pour -trop de pittoresque «les hommes à pique», que le père de l'aubergiste -actuel était obligé de réclamer. - -Anatole avait rempli les verres. - ---Tiens! sourd, voilà le tien,--dit-il au Batignollais. - ---Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée ce matin... Tu -vas payer quelque chose... Viens un peu par ici que nous reprenions -notre conversation... - -Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice -qu'on eût dite amassée par plusieurs générations paysannes de la -banlieue de Paris. Il avait une défiance terrible de ce monde où il -s'était aventuré, et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu -respectueux et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute comme -une caverne. Rien n'était plus amusant que sa grossière peur d'être -carotté, et la continuelle préoccupation avec laquelle il se défendait -d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des -sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses -créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des -en-têtes de contributions, grommelait, mâchonnait des chiffres, des -comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire -jouer, il demandait à ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu -cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de -velours. - -La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui persuader qu'il -voulait épouser sa tante, une charge qui, malgré sa monstruosité, ne -laissait pas que d'inquiéter vaguement, par son retour quotidien et -l'air sérieux d'Anatole, les espérances du neveu. - -Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant le cou à -lui dévisser la tête, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux -oreilles, et lui cria dedans de toute sa force: - ---Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?... - ---Trente-cinq. - ---Mettons quarante... Est-elle ragoûtante? - ---Qui ça? - ---Ta tante. - ---Ma tante?... Elle est belle femme. - ---Aurait-elle des enfants, si je l'épousais? - ---Hein? - ---Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? Parce que -moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants... - ---Ah! dame... je ne sais pas, moi... - ---Ça me suffit... tu es mon ami... il faut que tu me fasses épouser ta -tante... - -Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:--Non,--à demi -formulé dans un sourire d'idiot. - -Anatole lui ressaisit la tête: - ---Tu ne me trouves pas bien? - -Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable. - ---Où demeures-tu? - ---Rue Cardinet... 14. - ---Il y a des omnibus? - ---Oui. - ---J'irai te voir. - -Le sourd riait toujours. - -Anatole reprit: - ---Nous irons tous te voir... Ça fera plaisir à ta tante, à ta brave -femme de tante... un coeur d'or... je la vois d'ici... Elle nous fera un -petit dîner... - ---Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre...--murmura -le sourd avec une espèce de finesse malicieuse. - ---Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!... La sagesse des -nations!... Amour de sourd, va!... Quelle canaille, hein!--ajouta -Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un après l'autre, -prenaient la tête du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne -oreille: - ---Nous irons tous chez votre bonne tante, tous! - ---Tenez,--dit quelqu'un,--voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas -sourd du tout... Il nous fait poser... c'est un truc que lui a montré sa -tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous. - -Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une -voix caverneuse, fatale et méphistophélique: - ---Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de génie... Si, tu me l'as -dit... C'est une ambition honnête... Il n'y a qu'un moyen... c'est de -commencer par manger ta fortune... - ---Toucher à mon _tapital_!--s'écria, dans un premier soubresaut -d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant -et reprenant sa sérénité à la fois bête et sournoise, il se mit à dire, -comme s'il parlait avec lui-même à ses idées:--Moi... je ne veux pas me -marier... J'aime les gens connus, moi... Je les inviterai... un jour... -Et puis, je voudrais fonder quelque chose après ma mort... - ---C'est cela!--lui beugla Anatole,--une fondation, bravo! Tiens! la -fondation d'un punch perpétuel à Barbison! Trois cent soixante-cinq bols -par an!... Superbe idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos -bras! - -Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du sourd, ahuri et -se débattant. - - - - -LXXXII - - -Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à patienter. Le trio -restait à l'auberge, continuant sa vie de promenade et de paresse, -jouissant de l'air, de la forêt, de la campagne, quand un soir il -apparut à la table deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de -large encolure, les mains énormes; et une petite femme, sa femme, une -petite brune, toute sèche et nerveuse, aux grands yeux noirs, aux traits -fins, découpés, presque pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'oeil -dédaigneux, à la parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du -haut commerce parisien; un type de cette femme légitime de l'artiste -chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, une dignité hérissée, -une susceptibilité agressive, toujours en garde contre un manque de -respect, une honnêteté nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent -dans la petite bourgeoise une petite madame Roland manquée. - -Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant le dîner, -elle laissa tomber sur elle deux ou trois de ces regards avec lesquels -les femmes honnêtes savent jeter leur mépris et leur haine à la figure -des autres. - -En sortant de table, Manette demanda à la femme de l'aubergiste ce que -c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit -qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous -les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un -contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et -le genre de son talent, avait la spécialité de peindre des branches de -groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le -fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, -ne le quittait pas: elle en était très-jalouse. - -Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain de madame -Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de -ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gêne, -l'embarras, l'espèce de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la -femme du professeur, évitant son regard et se levant, la première au -dessert, pour ne pas la rencontrer. - -A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver chez Manette un -écho, une voix qui se mêla peu à peu à ses plaintes. Les choses en -étaient là, quand un soir, un des Américains se mit à dire que dans son -pays, le métier de modèle était considéré comme honteux; et, comme -exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il avait dessiné un modèle de -femme dans une académie de New-York, pas une jeune personne, à un petit -bal où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnête -Américain avait raconté cela fort innocemment, et en toute ignorance du -passé de Manette. Son histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle -y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention -d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce que Coriolis put lui dire, -elle resta attachée à cette idée, avec l'entêtement bête et enragé, -enfoncé pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que -rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à -Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on l'outrageait. - -Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop fâché qu'on -quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant -d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroyé. Le -croyant échappé, on le cherchait partout. - -Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la table des -peintres. Ils se feraient servir à part, tous les trois. Il n'était -guère plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il fût tout prêt -à s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui -avait parlé de Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas -s'établir un peu mieux. - -Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la suite d'un -pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les -paysans, un peintre de l'endroit, une des popularités du pays, le fameux -paysagiste Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, invita à -venir le manger chez lui tous les artistes faisant séjour à Barbison, -Coriolis, «sa dame» et Anatole. - - - - -LXXXIII - - -Crescent était un des grands représentants du paysage moderne. - -Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe siècle -à la nature naturelle, dans cette étude sympathique des choses à -laquelle vont pour se retremper et se rafraîchir les civilisations -vieilles, dans cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles, -ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre école -présente, Crescent s'était fait un nom et une place à part. Un des -premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site -composé et traditionnel, le persil héroïque du feuillage, l'arbre -monumental, cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement -un crime ou un amour mythologique. Il avait été au premier champ, à la -première herbe, à la première eau; et là, toute la nature lui était -apparue et lui avait parlé. En regardant naïvement et religieusement en -l'air et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une barrière, il -avait trouvé sa vocation et son talent. Dans la campagne commune, -vulgaire, méprisée du rayon de la grande ville, il avait découvert la -campagne. Le verger mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume -dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les -ondulations de collines basses, les légers rideaux de peupliers, les -minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver -ces chefs-d'oeuvre «qu'on peut faire,--disait un de ses grands -camarades,--sans quitter les environs de Paris.» - -Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin, -le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un -ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une -tranche de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par l'âne -d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur blancs et roses comme -des arbres de paradis: c'étaient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une -mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour -faire voir et toucher à l'oeil la plaine de Barbison. - -Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, la terre des -champs crevassée à grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan, -le _touffe_ d'une belle journée, la fraîcheur d'une rivière, l'ombre -d'un chemin creux: elle avait des parfums, des _fragrances_, des -haleines. De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent -donnait le sentiment, presque l'émotion, en peintre admirable de la -sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'était -l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de -l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, la -gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le soupir. Et de -ses souvenirs, de ses études, il semblait emporter dans ses toiles -l'espèce d'âme variable, circulant autour de la sèche immobilité du -motif, animant l'arbre et le terrain,--l'atmosphère. - -L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, l'embrassement -universel, la pénétration des choses par le ciel, avaient été la grande -étude de ces yeux et de cet esprit, toujours occupés à contempler et à -saisir les féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume, -les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, les -vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les décompositions -des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations -prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il -jamais _un fait isolé_, le dessus et le plafond d'un tableau, il était -l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble et aux détails tous les -rapports de ton, le bain où tout trempait, de la feuille à l'insecte, le -milieu ambiant et diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature -et toutes les transfigurations de la terre. - -Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique des Heures -retrouvé au bout de la brosse, il répandait le matin, l'aube -poudroyante, les dernières balayures de la nuit, le jour timide dans un -brouillard de rosée, la lumière argentée, virginale, comme tramée de -fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le -village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette de -l'_Angelus_. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, gris de -chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brûlants, ses soleils sourds -faisant peser la fadeur écoeurante de l'été sur la sieste des -moissonneurs. Et toute une série admirable de ses tableaux déroulait le -soir, ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un horizon d'or, -les lentes défaillances, les pâlissements de jour, la descente de la -mélancolie sereine des heures noires dans la campagne éteinte et presque -effacée. - -Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque scène champêtre, -les semailles, la moisson, la récolte,--un de ces travaux nourriciers de -l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté -avec l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une ligne -rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant -de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps -où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide -habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit:--du brun de -la terre, du bleu du ciel. - - - - -LXXXIV - - -Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, l'heure du dîner de la -campagne, sous une tente faite avec des draps, dressée dans le jardin. - -On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les sauces. Et bientôt, -dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui -avaient d'avance, sans se connaître, une mutuelle estime de leurs -talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimité de -l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux. - -Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité bouffonne et -de galanterie attentionnée, qui était son charme auprès des femmes, -Anatole avait fait tout le suite la conquête de madame Crescent. - -Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner d'hommes, où il n'y avait -d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espèce de -gêne. - -La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le dessert fut-il sur la -table qu'elle lui dit:--Ma belle, venez voir ma poulaille... ça vous -amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes... Et -vous?--fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le _bélier_... - -Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la passion, répandus et -vulgarisés dans tout Barbison par la _poulomanie_ de Jacques, le peintre -graveur. Au bout du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc -divisé en quatre compartiments, et dont un émondage de peupliers relié -par des perchettes nouées avec de l'osier faisait le palis garni en bas -de paille de seigle. Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros -loquet de la porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de -pierrailles, traversés de lattes, couverts de chaume; les petits hangars -reliés aux poulaillers par une rallonge de refuge contre la pluie; les -juchoirs mobiles, les pondoirs en osier attachés au mur par une tringle -de bois, les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela, leur -disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, ne _gâchant_ pas, -que les poulaillers étaient exposés au levant, parce que l'exposition au -midi faisait de la vermine; que l'hiver, il fallait mettre une bonne -couche de fumier sous les hangars, pour empêcher les poules d'avoir -froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu du gazon, où elle -déposait du sable fin qui servait aux poules à se poudrer. Elle leur -faisait remarquer une augette recouverte qu'elle avait inventée pour -mettre le grain à l'abri de la pluie et des piétinements. - -Et toute contente des petits étonnements de Manette, enchantée -d'Anatole, de son air et de ses assentiments de connaisseur, des cris -imitatifs dont il inquiétait la basse-cour, des _cocoricos_ avec -lesquels il faisait se piéter et se créter batailleusement les coqs, -elle montrait et remontrait ses Houdan, ses Crèvecoeur, ses Cochinchine, -ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes, exotiques, ses petites -poules naines: des boules de soie. Elle appelait toutes ces bêtes, les -petites, les grandes, leur parlait, les caressait avec une sorte -d'attendrissement grisé mêlé à un sentiment de famille. - - - - -LXXXV - - -Madame Crescent était une petite femme grasse et courte, avec une -tournure boulotte où il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de -comique. Deux _couêttes_ de cheveux en désordre, couleur de chanvre, -s'échappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus -tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait -un petit nez étonné, un teint tout frais avec des pommettes du rose -d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de -quarante ans, où l'on croyait voir par moments comme la figure et la -peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mère. - -Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, d'habitude, de -langue et d'âme. Ses robes, faites à Paris, rappelaient, sur son dos, -les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui -faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier -chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux fois d'être -écrasée dans la journée. Ses idées étaient les idées têtues de -l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la médecine, de -républicaines sur le gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de -françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher les Anglais -d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulièrement, -elle nourrissait toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on -faisait de Paris une pension de cent mille francs à la fille de la reine -d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle pêle-mêle, avec des -observations fines de paysan, en saillies drôlatiques, dans une langue -colorée des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris, -une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, moitié -estropiée, une langue de raccroc et de chance brouillée avec la -grammaire, et qui avait un fond d'arrière-goût des champs, l'originalité -native et brute de cette nature restée champêtre. - -Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un mélange de bonne -humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la -vivacité de son sang, et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies -cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement -de piles de cent sous, et l'étranglaient presque. - -Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle ne pouvait rien -retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la garder, intime, secrète, -enfermée, cachée, comme tout le monde. Une sensation, une impression, -était immédiatement chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait tout -haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les idées les plus -baroques, les plus saugrenues, les plus «endiablées», comme elle disait, -lui venaient au même moment au bout de la langue. Les mots de choses qui -lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un phénomène -étrange, dans l'espèce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et -cela était chez elle aussi involontaire qu'instantané. Souvent, aussitôt -après un mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, elle -devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres. - -Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au -soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, à la pièce où elle se -trouvait. Dans un éternel monologue de confession, elle disait -innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce -qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination, -l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la -cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que -touchaient ses mains: elle prévenait une pomme de terre qu'elle allait -la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la cheminée, les -casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère, -et qu'elle appelait sérieusement «_horreurs_», un mot universel qu'elle -appliquait à tout. - -Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration -des animaux. Les bêtes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il -semblait qu'il y eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse -pour eux. - -Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait pas, qu'elle -menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu -tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, -l'horreur de son estomac pour la viande avait été telle qu'elle avait -passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher à un _creton_ de lard; et -encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui était de la -chair, refusant de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau, -vivant de légumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente -et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse -répugnance du brahme pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle, -la boucherie ressemblait à de l'anthropophagie. - -Les animaux lui tenaient comme physiquement au coeur. Il y avait d'elle -à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une -autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que -fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle -met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de -parenté, une communion de souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs -joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie -en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit -corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en -pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs -bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs -attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au -logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations -terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait -vus dans la journée. - -Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa grande joie était de -voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant, -d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux -surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de -l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille -piaillants. - -Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi -cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans -bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une -immobilité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un -joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait -allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier -le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du -bon Dieu pour ces petits pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, -il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.» - - - - -LXXXVI - - ---Ah! on est dans la _boutique_,--dit madame Crescent en se servant du -mot dont son mari appelait son atelier, et elle rentra du jardin avec -Manette et Anatole. - -Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui causaient -familièrement: Coriolis enchanté de trouver enfin un peintre qui parlât -un peu de son art; Crescent, le sauvage, vivant à l'écart des habitants -du pays, tout heureux de rencontrer un causeur intelligent qui -l'entretenait de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à des -vitrines de marchands, les analysait en homme qui les avait étudiés, -flairés, sentis. De la peinture, la conversation alla au pays, au manque -de confortable des auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à -côté d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. Coriolis -expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa connaissance juste au -moment de s'en aller, de retourner à Paris. Le pays lui plaisait; il -aurait voulu y passer encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait -matériellement trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être mieux. - ---Un moyen?--dit vivement madame Crescent qui trouvait Manette -charmante.--Mais il y en a un... Il faut devenir nos voisins, voilà -tout... Si au lieu de rester à l'auberge... La maison, tu sais Crescent, -qui est là, de l'autre côté de notre mur? - ---Tiens, c'est vrai,--dit Crescent.--Ils m'ont écrit... la famille -anglaise qui l'habite tous les ans. Ils ne viennent pas cette année... -Je suis chargé de la louer... Ainsi, si ça vous va... Il y a un petit -atelier où le mari faisait de l'aquarelle d'amateur... Mais venez la -voir, ce sera plus simple. - -Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, une petite maison -gaie, construite avec de la pierraille encastrée dans du ciment rouge, -aux volets, aux persiennes, peints en acajou, au toit de tuile caché -dans l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect par la -confortable rusticité d'une installation anglaise. - ---Signons le papier,--dit Coriolis au bout de la visite. - -Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison, où la cuisinière, -rappelée de Paris, faisait le dîner. - - - - -LXXXVII - - -Le voisinage porte à porte, les instructions que madame Crescent était -obligée de donner pour l'approvisionnement fait à Barbison par des -fournisseurs en voiture, les visites à toute minute pour se demander, -s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout de quelques -jours la plus grande intimité entre les deux femmes. - -Manette était enchantée de la connaissance. Au fond, elle éprouvait un -certain soulagement à n'avoir plus besoin de «se tenir» comme avec la -femme du professeur, à se sentir affranchie de la réserve, de la -surveillance sur elle-même, de toute cette manière d'être cérémonieuse -qu'elle avait eu tant de peine à soutenir. Elle se trouvait à l'aise -avec cette femme toute ronde, ses manières à la bonne franquette, sa -langue de peuple. Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la -campagnarde la remettait dans son milieu, en lui laissant sa supériorité -de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne. - -Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette relation -l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée, d'une femme honnête, -estimée, aimée par tout le pays. Car madame Crescent était sans -préjugés: elle avait cette singulière indulgence de la femme pour la -maîtresse, assez ordinaire dans le monde des arts, et qu'apprend -peut-être là aux femmes légitimes l'exemple de toutes les maîtresses qui -finissent par y être épousées. - -De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément dans la société de -Manette, dans une espèce d'autorité d'expérience et d'âge sur cette -jeune et jolie femme qui aurait pu être sa fille. Son coeur chaud et -aimant de paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne -sympathique qui lui faisait une société, un auditoire, prêtait ses deux -oreilles au bavardage que n'entendait même pas Crescent. - -Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand Manette arrivait -dans l'après-midi, une sorte de gros bonheur fou la prenait, la mettait -sens dessus dessous, lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus -belle surprise:--Ma belle, nous allons nous faire une bonne salade à la -crème! - -Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre chaude, les yeux -heureux de regarder Manette, de sa voix criarde qui se faisait toute -douce, elle laissait échapper cette phrase comme une musique. - ---Est-on bien ici!... c'est comme si l'on était sur de la mousse en -paradis... - - - - -LXXXVIII - - -Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent. - -Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don de cet homme né -peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la -peinture. Il admirait ce tempérament d'artiste plongé si profondément -dans son art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour de -poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glissât dans le -bonheur et l'application de son opération matérielle, une idée de -réputation, de gloire, d'argent, une préoccupation du public, du succès, -de l'opinion. Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de -matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'était tout ce -que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquiétude, sans -tâtonnement, sans fatigue, sans effort de volonté, on eût dit que le -tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la -régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au courant d'un -travail ouvrier. - -Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier -à première vue montraient le caractère. - -L'atelier était une grange avec une planche portant à sept ou huit pieds -de haut des toiles retournées, trois chevalets en bois blanc, et -quelques faïences de village écornées. - -L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée dans une barbe -rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux _voraces_, comme les avait -appelés un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du -paysan. - - - - -LXXXIX - - -Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte -et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait -encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la -Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pré. -Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce de bouillonnement de son -front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lèvres, ses -regards, dégageaient le vague, le pénétrant, le troublant qu'on -sentirait auprès d'un paysan apôtre. - -Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas même un journal, -ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, replié sur lui, ne se -mêlant point aux autres, ne voyant personne, se dérobant aux visites, -retiré, muré dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant pas mis -le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, ni dans les -Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent était arrivé, par -l'excès de la solitude et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme -auquel l'art agreste élève les âmes simples. - -Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était venue de ces études -errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner, -plongé dans l'infini des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir -dans l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant des -yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, aspirant les chaudes -odeurs du blé mûr, l'acre volupté des senteurs de forêt, les grands -souffles qui ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage. - -Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des -couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient à la longue -développé dans Crescent l'espèce d'illumination d'un voyant de la -nature, la religiosité inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le -ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un -artiste, la ténacité paysanne de la méditation, le travail surexcitant -de l'isolement, l'immense enivrement sacré de la création, tout cela, -mêlé en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires. -Comme chez quelques grands paysagistes à existence sauvage, à idées -congestionnées, on eût dit que la séve des choses lui était montée au -cerveau. - - - - -XC - - -Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se réunir le soir, -en passant alternativement la soirée les uns chez les autres. Les hommes -causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame -Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, montrant -des désespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes à partie, -les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en -disant:--A-t-on idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous -ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-là qui m'a -fait perdre! Ah! par exemple, la première fois que j'attraperai un -_moricaud_... Eh bien! oui, un chat noir... ça porte chance... - -Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de Crescent -éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de Luther qu'on entend dans -les _Propos de table_. - ---Voyons, madame Crescent, calmez-vous,--disait Anatole,--nous allons -faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse. - ---Ne jouez pas avec ma femme,--criait Crescent en continuant à -rire,--elle triche! - ---Je triche. Ah! bon sang!--s'exclamait là-dessus madame Crescent avec -l'exclamation barbisonnaise dont elle usait à tout propos:--Si l'on peut -dire!--Elle étouffait d'indignation et de colère.--Je triche, moi? Dis -donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te -lâcherai de la ficelle, et tu courras après la pelote, tu verras! - -Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se -taire ni rester en place. Des trépidations de nerfs la traversaient; -elle était tourmentée par des influences atmosphériques, prise et -secouée d'inquiétudes animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et -regarder avec peur. - ---Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je -suis sûre, vous allez voir, il va encore en avoir un... Ah! oui, riez! -il va en faire un, je vous dis... Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! -Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir. - ---Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage... -Tenez! la revanche... - ---Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent... je suis comme -un damné, ça me soulève sous la plante des pieds... et puis dans les -bras... J'ai, vous savez... j'ai comme des fourmis dans les ongles... -Ah! tant pis! le roi, je le marque. - -Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la monomanie de -ses tendresses.--Figurez-vous, commençait-elle à dire,--les gens d'ici, -c'est si canaille, c'est si... je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés! -s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres -bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu... Il sort tous les soirs à la -tombée de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, -si j'étais le garde! C'est mon choléra, cet homme-là... avec ça qu'il -est laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux -animaux, je les sens... Dans le temps, à Paris, dans une maison où nous -habitions, j'ai dit un jour en rentrant à mon mari: Il y a un garçon -boucher emménagé ici... Mais non... Mais si... Et c'était vrai: je le -savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je -saurais faire souffrir une bête, je ne suis pas traître, n'est-ce -pas?... eh bien! je lui ferais rouler la tête avec mon pied! Ça ne me -ferait pas plus que ça!... Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des -tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne -savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours après les -fusils, les pistolets... de la mauvaise herbe de braconnier. Et les -petites filles, donc! C'est encore plus enragé que les garçons... il y a -des chasses... ça les rend mauvaises... Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui la -petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en train de tirer avec -du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne -l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrière la -carriole? Ah! je lui ai flanqué une _touille_, à cette petite -coquine-là... qu'elle n'aura pas _bouffeté_ de la journée, je vous en -réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!... - -Crescent essayait de l'interrompre.--Allons, laisse-nous un peu Anatole, -tu es à l'ennuyer depuis une heure... - ---Ah! monsieur Anatole, dites donc,--faisait encore madame Crescent en -le retenant par le bras,--je suis sûre que pour cela vous serez de mon -avis... Vous savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant -chez nous?... Ça vous a-t-il rendu tout crin comme moi?... Eh bien! -n'est-ce pas que le gouvernement devrait défendre les orgues?... parce -que, voyez-vous, on le voit bien par soi, ça doit avoir une influence -sur les chiens enragés, hein, n'est-ce pas? - - - - -XCI - - ---Oh! madame! madame! des peintres avec un groom!--criait à madame -Crescent la petite bonne qui l'aidait dans son ménage. - ---Un groom, pour _groomer_ quoi?--dit madame Crescent, et elle passa par -la fenêtre une tête tout ébouriffée: elle vit devant la porte des -Coriolis un breack attelé en poste. - -C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de ses jeunes élèves aux -courses de Fontainebleau, et sachant que Coriolis était à Barbison, -venait lui dire un petit bonjour. - ---Je tombe chez toi pour une heure,--lui dit-il. - -Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui et son -monde:--Impossible, nous dînons à...--Et Garnotelle jeta le nom d'un des -grands châteaux des environs.--Ah çà! fais-tu quelque chose ici? - ---Rien du tout... Je pense à faire quelque chose... Et toi? - ---Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un petit séjour à Rome -pour la fin de l'automne, parce que Rome, vois-tu... c'est le seul -endroit au monde pour vous donner le dégoût des choses trop vivantes... -du succès facile, du coin de bouche retroussé... Ici on y va, on y -glisse, on a beau se roidir... tandis que là-bas, le style, le style... -ça vous entre, ça vous pénètre... C'est l'air!... Rien que cette grande -ligne horizontale...--et de la main il dessina la sévérité d'une -campagne plane.--La grande ligne horizontale!... Et puis ces fonds -d'art, le dessin haut et concis de Michel-Ange!... Raphaël!... Mais, dis -donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux de voir les peintures -de l'auberge d'ici... - ---Nous allons vous y mener avec Anatole... - -On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de Garnotelle, qui -étaient des Russes de grande famille s'amusant à apprendre l'art; et -arrivé dans la grande pièce de l'auberge, il commença: - ---Il n'y a pas de catalogue, messieurs... je vais vous en servir... Je -vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée du Luxembourg... tous les -noms, toutes les tendances, l'école moderne au complet... tous les -genres... Ça, la mort d'un hanneton sous Périclès... le néo-grec... Un -pifferare italien... la queue de Léopold Robert! une femme Louis XV... -chic Schlesinger et compagnie! le Breton qui fume sa pipe... la Bretagne -à Leleux!... un café dans la Forêt Noire... école de la bière de -Strasbourg!... la Vérité sortant d'un moss... le grand mouvement des -brasseries!... Le temple du Réalisme, au fond du jardin, avec une porte -où il y a: «_C'est ici..._» l'école de l'allégorie!... Et des noms! -Tenez! celle vue de Venise, peinte au _jaune de soleil_... Bonington! -Ces moutons... Brascassat! Un Tatar dans la neige... Horace Vernet -_fecit en diligence_! Cette danse de nymphe au clair de la lune... -Gleyre! Ce duel au moyen âge... Delacroix! Vous voyez qu'il se servait -du _vert cadavre_ pour les sujets dramatiques... Ces deux gendarmes... -Meissonnier! Ce sabot et cette lanterne d'écurie... là... un Decamps!... -un pur Decamps!... Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tous ces -farceurs-là ont signé avec des pseudonymes... - -Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le mur: - ---Le portrait de notre hôte, par Flandrin, _ipse_ Flandrin! - -Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers, causaient presque -toujours un insupportable agacement de nerfs à Coriolis. Il trouvait -cela, selon une expression à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne -s'était retenu, il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant -Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler son attention sur -un panneau encadré dans le mur. - -Anatole continuait:--Ça? - -Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant la fin d'un -dîner à Barbison, où l'on voyait des femmes fumant des cigarettes, des -baisers de maîtresse, des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs -sanguins, aux bras nus, au madras rouge. - ---C'est de M. Ingres!... Il a fait ça, quand il est venu, huit jours -ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a épousé sa seconde femme, -l'Idéal... pour remplacer sa première, la Ligne, qui était morte... Une -débauche dans son oeuvre... très-curieux... Un monsieur en a déjà offert -vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui venait de sa -mère... - -En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole, et lui -dit:--Mon cher... que tu me fasses des charges à moi, c'est très-bien... -mais que tu fasses poser ces messieurs, je trouve ça bête... - ---Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine... les gens du monde t'ont -perdu... tu désertes les grands principes de 89... l'Égalité devant la -Blague! - - - - -XCII - - -Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, Crescent et -Coriolis étaient arrivés à se parler de leur vie, à se raconter leur -passé l'un à l'autre. - ---Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je -suis arrivé dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se -fichaient de moi: ils m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux -qui m'appelaient comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant -la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, si ça coupait... Et -puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux à la volée... Ah! il a vu que je -connaissais son métier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux -mains pour cet ouvrage-là!... Depuis ça, ils me tirent tous des coups de -chapeau... - -Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la conscription. -Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les -images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au régiment, il avait -continué à dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu -la chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses charges. -Presque tous les jours, c'était la même scène:--Eh bien! n... de D... -f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que -c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire -fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...! -Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la femme de -l'adjudant...--La charge faite:--Étonnant, ce b...-là! C'est n... de -D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fenêtre:--Lieutenant! -venez voir la charge de ce b... de Crescent! - -En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa femme, une _payse_, -pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée sur le pavé de Paris. Avec -l'admirable instinct d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait -laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne comprenait rien, -en apportant au ménage tous ses pauvres gains d'ouvrière. - ---De la rude misère!--disait Crescent, en parlant de ce temps-là,--et -des bricoles!... il n'y avait pas à dire... Ah! je faisais de tout, des -petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter à présent -quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un -rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste austère et -sévère.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure à l'eau-forte -d'ornements... A-t-elle trotté, ma pauvre bonne femme, par tous les -temps, la pluie, la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous -les portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton et son -bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-là!... Non, ma -femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin, -un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'idée de devenir -propriétaire... oui, propriétaire... - -Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient trembler la -baie vitrée de son atelier. - ---J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis à la réforme -par le chemin de fer d'Orléans... et avec ça, cinquante mètres de -terrain à cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon -terrain, une maison comme une autre, très-commode, je vous assure... -Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de la lumière la nuit me -criait: Qui est là? Je répondais: Propriétaire!... Tenez! je la loue -encore maintenant soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les -réparations à sa charge... Eh bien! c'est cette maison-là qui a fait de -moi un paysagiste... Elle m'a fait découvrir la Bièvre... Et je sors de -là... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la -campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite -rivière, c'est elle qui m'a baptisé... J'ai commencé à pêcher dedans ce -que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bièvre, c'est ça -qui m'a ouvert la grande fenêtre... - -Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études qu'il essuya -avec sa manche: - ---Tenez! voilà... - - - - -XCIII - - -Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait -ouvert ses yeux et trouvé son génie, se développa devant Coriolis. - -C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: une eau brune, -rousse, mousseuse, une eau de purin, encaissée entre des revêtements de -pierre, une espèce de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de -blancheurs verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et le noir de -monceaux de toisons étaient triés par des femmes en camisole lilas, -coiffées de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans -reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux -tons de vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres -sans persiennes étaient percées comme des trous; les couronnements -surhaussés de séchoirs découpaient en l'air, au-dessous du toit et des -lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient -recroquevillées tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait se -perdant dans un fond coupé de barrières de vieux bois noir, dans un -encombrement de constructions rapiécées, d'architectures grises, de -cheminées droites et noires d'usine, de grandes cages à jours barrant, -dans le ciel, le dôme du Val-de-Grâce. - -De là, les études de Crescent avaient remonté la Bièvre. Elles avaient -été par les boues où marchent les petits garçons pieds nus et les -petites filles dans les grandes savates de leur mère, par tout ce -quartier Mouffetard, par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la baie -des portes, que des montagnes de tan et des étages de maisons blafardes -à toits de tuile; et elles avaient trouvé cette espèce de malheureuse -nature, la nature de Paris, la nature qui vient après les rues baptisées -_Campagne-Première_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de -misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique de ces prés râpés et -jaunis par places, serrés dans de grands murs, arrosés par la Bièvre -étroite, sèchement ombragée de peupliers et de petits bouquets de -saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui -vont le long de ces carrés marécageux où pâturent des rosses; ces lignes -d'horizon et de collines bossues où éclate un blanc brutal de maison -neuve, ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au soleil, où -finissent les réverbères à poteaux verts; ces bouts de paysage plâtreux -où le rouge d'une cerise sur un cerisier étonne comme un fruit de corail -inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu d'un -bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de -pochard ou d'assassin. - -Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs -solides et concrétionnées, des ciels bas, pesant sur les coteaux, -étaient coupés par des bâtons de blanchisserie. Puis on retrouvait -encore la Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des -champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau de mégisserie, -une eau ouvrière et la salissure d'une rivière qui travaille. Dans ces -peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaissée, sous les -saules à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants, -entre les usines, les blanchisseries, les cahutes à contre-forts -semblables à des bâtiments brûlés, dont la flamme aurait noirci la porte -et la fenêtre; contre les tonneaux à laveuses, les grandes pierres -plates à battre le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et -moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des -morceaux de bois rond. - -De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, de cette nature -maigre, malsaine, Crescent avait su dégager l'expression, le sentiment, -presque la souffrance. - - - - -XCIV - - -Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux où il se trouvait, sa -facilité à entrer dans le moule de la vie environnante et des habitudes -d'une localité, Anatole, un peu fatigué de la forêt, était en train de -devenir un vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des -passe-temps de petit bourgeois de village. - -Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte basse dont -l'avarice du paysan avait économisé la hauteur, il entrait chez la -rustique débitante de tabac de l'endroit, et y achetait régulièrement -ses cinq sous de tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la -cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, en fumant des -cigarettes, de voir les consommateurs qui venaient, causait champs, -céréales, mercuriales de Melun, attrapait au passage les nouvelles du -pays, apprenait par coeur l'ameublement de la pièce blanchie à la chaux, -le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la vente des tabacs, la -balance, les deux pots blancs à bordure bleue, portant: _Tabac_, les -verres où était coulée la tête de Louis-Napoléon, président de la -république, et d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa -gaîne de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile orné du -cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine. Et son regard trouvait -toujours le même amusement sur le mur du fond, à contempler l'image -coloriée de la rue Zacharie, représentant le _Catafalque de l'empereur -Napoléon aux Invalides_, un catafalque jaune à guirlandes vertes, à -renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums, avec, au premier -plan, une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de -ciel à franges oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un -jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde. - -De temps en temps, il disait des paroles à la débitante, et la vieille -femme au madras, sortant alors d'entre ses épaules sa tête enfoncée, -lentement et de côté, avec le mouvement pénible et soupçonneux d'une -tortue, lui répondait:--S'il vous plaît? - -Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait assez du bureau et -de la marchande, il raccrochait un indigène ou un artiste, et l'emmenait -près de l'auberge à un petit billard où les coqs sautaient de la cour -dans la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons. - -Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il existait dans -l'endroit un charcutier retiré qui, pour se créer des relations, une -popularité, attirer chez lui le monde de Barbison, et s'ouvrir, -disait-on, le chemin de la mairie, s'était avisé de donner des séances -de lanterne magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur des -verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le délirant cicérone de -lanterne magique, qu'il était fait pour être. - - - - -XCV - - -La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse de Coriolis -recevait un coup soudain et mortel d'une révélation du hasard: madame -Crescent apprenait que Manette était juive. - -Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions du peuple, et -d'un peuple de vieille province. - -Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les crédulités du -passé contre les juifs, la tradition de leur hostilité contre les -chrétiens, les fables populaires absurdement dérivées de l'article du -Talmud qui permet qu'on vole les biens des étrangers, qu'on les regarde -comme des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination le vague -flottement des sacrifices d'enfants, des blessures saignantes aux -hosties, des cruautés impies, des histoires de Croquemitaine enfoncées -dans le _credo_ de barbarie et d'ignorance des légendes de village. - -De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés, la suspicion, la -haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs parasites, ne -produisant rien, n'ensemençant pas, ne cultivant pas, et surgissant -toujours, sortant toujours du sillon, partout où il y a une vache à -vendre, la part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait -ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France de l'Est, des -paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les deux pays de sa mère et de -son père, les deux provinces où l'usure a livré une partie du sol aux -juifs. Et de ces souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il -avait fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que tout -ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais et marqué du signe de -nuire, apportait aux autres de la fatalité, et faisait inévitablement le -malheur et la ruine de tous ceux qui s'en laissaient approcher. - -Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier ses préventions, -tout en cherchant à se raisonner, à revenir de son injustice, à se faire -entrer dans la tête, en se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout, -madame Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les antipathies -de son vieux sang de Lorraine. Et son observation s'éveillant, dans un -sentiment soupçonneux, avec ce sens pénétrant de jugement que donne aux -natures de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes avec les -autres, elle commença à découvrir chez Manette une espèce d'arrière-âme, -cachée, enveloppée, profonde, suspecte, presque menaçante, pour l'avenir -de Coriolis. - -Madame Crescent avait une nature trop en dehors, elle était trop peu -maîtresse de ses impressions et de sa physionomie pour rester la même -personne avec Manette, Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa -réserve amenait la contrainte chez madame Crescent; et, en quelques -jours, il se faisait un grand refroidissement instinctif entre les deux -femmes. - - - - -XCVI - - -Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, sous les chaleurs -de l'été, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et -de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudités du -vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus légères. -Autour des branches dégagées et d'un dessin plus net, les feuilles plus -rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx métalliques, -des genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant dans des -harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient les teintes du Midi aux -brumes du Nord. On eût cru voir les adieux de la forêt. L'arcade de ses -grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait -dans des effacements de pastel et des limpidités de brouillard éclairé. -Un instant, cela tremblait comme un décor qui va s'éteindre; et les -chênes avec leurs grands bras, la route avec son mystère, le bois avec -sa mourante lumière, sa transparence d'enchantement, semblait montrer -aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte de fées, l'avenue d'une -Belle au bois dormant. Par moments, à ces heures, la forêt n'avait pour -lui presque plus rien de réel; elle enlevait son imagination de terre: -un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde eût débouché à -un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait pas été trop surpris. - -Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie qui tombe des grands -bois pénétrait Coriolis: il était atteint par cette lente et sourde -tristesse qui enlace les habitués, les amoureux de Fontainebleau, et -profile des dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin. - -Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, la grandeur muette, -l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil maudit d'une forêt sans eau et -sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt, -n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du -corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la -terre lui semblait sans écho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable -qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et où toutes les -sonorités de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer -et se perdre. - -Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur dureté -rude et leur rigueur nue. Même les magnificences de la végétation, les -arbres énormes, les chênes superbes ne lui donnaient point cette -heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant -l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, et de ce -qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches -noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le désespoir de leurs -bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colère -titanesque qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le nom -qu'ils méritent tous: le _Rageur_, Coriolis éprouvait comme un peu de la -fatigue et de l'effort qui avait arraché à la cendre ou à la maigre -terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientôt tout, -jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui -parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, à -quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il -entendait un coup de pic régulier et résigné sur la pierre, il pensait -malgré lui à la courte vie que fait aux carriers cette mortelle -poussière de grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant -dans leurs poumons. - -Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents -frissonnants jetant leurs gémissements qui se lamentent dans le haut des -arbres. Sur la lisière du Bornage, déjà les petits peupliers faisaient -trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or -maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement, -et voletaient un instant, balayées, ainsi que des papillons desséchés; -toutes rouillées, elles laissaient à peine paraître le velours de la -mousse au pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées en -tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grève, pendant que -le vent à l'horizon soulevait, dans le creux de la forêt, le mugissement -de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales, -le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête. - -Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement de l'automne, le -commencement de la saison sombre et du soir de l'année. Il ne faisait -plus qu'un jour éteint, comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait -vouloir finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule -enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, assoupie et sans -flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus à leur -bout qu'une éclaircie où défaillait le vert; et les grandes futaies -hautes, maintenant abandonnées de tous les rayons qui les -éclaboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à perte de -vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs -grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des -profondeurs d'ombre bâtonnées éternellement par des lignes de troncs -noirs. Un vague petit brouillard poussiéreux, couleur de toile -d'araignée, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs -moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, leurs -jaunissements d'immortelles, mettaient des deux côtés du chemin -l'apparence de jardins mortuaires abandonnés. - -Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères aux fleurs en -poussière, dans les champs de fougères brûlées et roussies, les routes -serpentant à travers les rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc -du sable, mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus -pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des nuages arrêtés, plombés -et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, répétant -avec leur solidité de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé -du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un bouleau -frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de -froideur sauvage, où l'âpre intensité d'une désolation monochrome -montrait tous les deuils de nature du Nord! - -Mais la plus grande mort de tout était le silence, un de ces silences -que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterré tous -les bruits des silences de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le -voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ailés, la vie -invisible et présente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le -grain de sable: le froid et l'eau avaient tué l'insecte. Le coeur de la -forêt avait cessé de battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol -inanimé et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement. - -De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà guettait et rampait, -tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement -dans le lointain effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant -sourire, une dernière lueur de la maussade journée passait dans le bas -du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible -sérénité d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors -une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau détachait sa -tache de blancheur du sombre d'une allée, un éclair mordoré courait sur -le fouillis rouillé des fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir -dans un petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt, -derrière les gros chênes, les rochers gris avaient l'air de se répandre -et de couler dans un brouillard bleuâtre. Puis les ornières devant -Coriolis se brouillaient et s'emmêlaient en s'éloignant. - -A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne se perdant dans la -grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystère sinistre. Quand -il avait marché sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure -du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu l'_Allée aux -Vaches_, en enfonçant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du -terrain mou, entre ces murs d'obscurité, à travers ce sommeil de -l'avenue, réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait -avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, rêvant, avec une -certaine sensation troublée, à cette solennité terrible de l'immense -silence et de la vaste immobilité. - - - - -XCVII - - -Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser dans l'atelier du -paysagiste, regardant par-dessus l'épaule du travailleur absorbé ce qui -naissait magiquement sur sa toile,--c'était souvent un effet qu'ils -avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa -palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement, -avec l'accent traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les brosses -et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de -brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est -comme une montagne... J'ai de la peine à la porter... La brosse sèche -mord comme un burin, cela devient un outil résistant.» - -Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une -heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-même et du -creux de ses réflexions: «Il faut poser le ton sans le remuer, arriver à -modeler sans remuer la couleur... chercher à avoir les veines de la -palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après d'autres heures, -l'échauffement lui venant de son travail, une espèce de luisant blanc -montant à son front il recommençait à parler comme s'il se parlait à -lui-même. Il disait alors: «La palette est la décomposition à l'infini -du rayon solaire, l'art est sa recomposition.» - -Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de l'exécution, des -superstitions du procédé, il passait avec un ton de révélation à des -axiomes qui lui tombaient des lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme -des versets d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la -variété dans l'infini.» - -De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases énigmatiques, -enveloppées, mystérieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art. -Des fragments de théories lui échappaient, qui montaient à une certaine -philosophie de la peinture, allaient à l'_au delà_ du tableau, au but -moral de la conception, à la spiritualité supérieure dominant -l'habileté, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractère de -la peinture, de la sincérité qu'il disait la vraie vocation pour -peindre. A des bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire -du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes de -convictions ardemment personnelles, de croyances couvées, fermentées -dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu -à peu, s'entraînant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands -arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, des espèces de -longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'élevait par de -courts jaillissements de paroles à une suspecte et nuageuse formulation -d'idéalité d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable -et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement et de l'envolée -d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou. - -Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui aimait en -toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, éprouvait une -sorte de malaise à côté de ces idées, de ces paroles, de cette -esthétique. Les fièvres d'imagination, les griseries de cervelle, les -théories qui perdent terre lui avaient toujours inspiré une répulsion -native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur -et de recul. - -Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche -dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait -de laisser toucher à la santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et -il arrivait qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait pour -Manette, Coriolis sentait pour la société du paysagiste, tout en restant -l'ami de l'homme et de son talent, une espèce d'involontaire -éloignement. - - - - -XVCIII - - -Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue promenade par une de -ces nuits humides qui font apparaître dans un brouillard la lampe des -petites salles à manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du -coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole. - ---Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit! Crois-tu qu'il a -l'idée de passer l'hiver ici? - ---Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer un peu? - ---Parfaitement,--dit Anatole surmontant l'espèce de petite honte d'un -enfant surpris dans ces tentations chimériques auxquelles la lecture des -voyages entraîne les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à -raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme s'il se moquait -de lui-même, un de ces projets qui passaient de temps en temps dans sa -cervelle d'oiseau, et lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de -rêvasserie dans son lit avant de s'endormir.--Tu connais bien la cave -des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle... Il n'y a qu'à -boucher quelques petites fissures, l'affaire d'une poignée de bruyère... -Avec ça une porte d'occasion... je serai chez moi... Il y a bien un -Américain qui y a déjà demeuré... Je ferai ma cuisine... Qu'est-ce que -ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends... L'hiver, on dit -que c'est si beau... Il paraît qu'il y a des jours de givre dans la -forêt... un vrai décor en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le -printemps... et c'est là que moi, malin, je me livre à ma petite -industrie... Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent pas les -champignons, ils les laissent perdre... J'aurai une petite voiture à -bras... Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drôle à ça?... C'est que -je connais les espèces à présent... et bien... Ce n'est pas à moi qu'on -repasserait une fausse oronge... Tu vois l'affaire, une affaire -énorme!... Je me mettrai en rapport avec un grand marchand de la -halle... je lui fournirai des _ceps_, des _têtes de nègre_, des -_ombelles_... je ne te parle pas des girolles... Un vrai commerce... Car -enfin à Paris, un petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux -francs... et c'en est plein ici... Calcule... La forêt... ah! on ne sait -pas tout ce qu'elle peut rapporter!... - -Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses projets comme pour -n'en pas laisser la moquerie aux autres: - ---Non, on ne le sait pas... La forêt de Fontainebleau! Mais je parie -qu'on peut s'en faire, comme des lapins, cinq mille livres de rente, et -plus!... Tiens! une idée... une idée magnifique qui me vient à -l'instant... Tu sais bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits -bras et qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour d'un -arbre... Eh bien, mon cher, voilà un revenu... Je mets sur un morceau de -papier: le _Chêne de l'empereur_... _Élévation: tant... Circonférence à -hauteur d'homme: tant..._ Tous les chênes célèbres comme ça... Je fais -imprimer à Melun... format dune carte de visite... et un sou! je leur -vends un sou, pas plus... Des gens qui sont avec des femmes, ils n'y -regardent pas... ils m'achètent... Il y a des milliards d'étrangers dans -le monde... Ce sont les patards qui font les millions... Je gagne un -argent à devenir fou... et je fais bâtir un château où je t'inviterai à -passer quinze jours: on dînera en habit! - ---C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau pour l'exposition, -n'est-ce pas? Tu seras donc toujours aussi bête, vieil imbécile?... Eh -bien! est-ce qu'on va dîner?... Moi, c'est bizarre, je ne suis pas comme -Anatole: à mesure que je me promène dans la forêt, je trouve que ça -manque de gaieté... - ---As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?--dit Manette. - ---C'est affreux d'humidité... Et puis, ces maisons en grès, c'est comme -une cave... - ---Allons!--fit Coriolis,--il me semble que voilà un bien joli moment -pour revenir à Paris?... Le temps d'installer Anatole dans son -terrier...--et Coriolis se tourna vers lui en riant,--et nous partons, -n'est-ce pas, Manette? - ---Ah! flûte!--dit Anatole dégrisé de ses projets en les parlant et -tourné tout à coup au vent de Paris,--les champignons n'auraient qu'à -avoir la maladie l'année prochaine!... Et puis, mon avenir!... La -Postérité remarquerait mon absence... Rentrons dans l'Art! - ---Alors, le départ pour après-demain, par la voiture de Melun, à deux -heures? Nous serons pour dîner à Paris... - - - - -XCIX - - -Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver -les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles -quand on revient. - -En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder de vieilles -esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne venait pas à lui, et qui, -sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'était -contenté, à l'entrée de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les -fixer avec un regard de reconnaissance. - ---Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?--fit Anatole.--Voilà tout? -Pas plus de fête que ça? Voyons, voyons... - -Et il se pencha sur la bête couchée. - -Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis et pénibles, et lui -passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tête -sur son épaule, dans un mouvement incliné qui semblait chercher à y -dormir. - ---Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?... des chagrins? C'est -vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade... je t'ai joliment -manqué, hein? mais attends... - -Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole -commença à lui faire ses anciennes grimaces. Tout à coup le singe se mit -à tousser, et une quinte, coupée de petits cris d'impatience et de -colère, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout -de sa queue. - ---Ta rosse de portier!--lança Anatole à Coriolis.--Je te l'avais bien -dit, avant de partir... Il l'aura laissé avoir froid... Pauvre chou! -n'est-ce pas que tu as eu froid? - -Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné et ramassé sur sa -souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta -devant la chaleur du poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le -câlinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps -en temps, lui donnait à boire une cuillerée de l'eau sucrée qu'il avait -mise tiédir sur la plaque. - -Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. Il eut des hauts, -des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des réveils de vie, des -heures de gaieté, puis des tousseries, des quintes déchirées et entêtées -lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire -et d'égayer. - -Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par -terre à côté du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait -pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une -veilleuse. - -Le matin, lorsqu'il se levait, l'oeil doux et clair de l'animal suivait -le moindre de ses mouvements. Sa tête se soulevait peu à peu, et montait -tout doucement pour voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe -était presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux attachés sur -le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux -d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et -venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la porte -quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon était toujours dans la -même position, le regard d'une pensée fixe tournée vers la porte, tétant -mélancoliquement un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: on eût -cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le matin en pénitence. - -Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bête. Il -descendit à l'atelier, établit un petit plancher sur le poêle de fonte, -organisa une espèce de matelas avec des couvertures, remonta: - ---Viens, Vermillon,--fit-il. - -Vermillon le regarda. - ---Saute donc, vieux!--lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui. - -Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put -faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le -clouer par les pattes au lit. Il resta, jeté en avant, poussant des -petits cris, essayant vainement de bondir. - ---Ah! nom d'un chien!--dit Anatole en le découvrant,--il a le train de -derrière paralysé! - - - - -C - - -Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de -dessins modernes qui avait attiré aux Commissaires-priseurs, dans une -des grandes salles de l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa -vie, son commerce, son goût ou son genre. - -Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, Chassagnol -absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux et laissant -échapper des gestes. - -Tout à coup Coriolis s'arrêta: - ---Oui, une feuille, une tuile sur un toit... deux choses comme ça dans -le ciel...--et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans -l'air,--c'est signé, c'est de lui... Une personnalité du diable ce -mâtin-là! - -Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui paraissait ne pas -l'avoir entendu. - -Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout net, et faisant -faire halte à Chassagnol: - ---As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le camp à côté de lui? Tous -les autres, ça paraît ce que c'est: des modernes... Lui, ses tableaux... -ça recule, ça s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'oeuvre... - ---Ah çà! de qui parles-tu? - ---De Decamps, parbleu!--fit sourdement Coriolis. - -Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa bouche ce nom que -Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres. - ---Eh bien, oui, de lui,--reprit Coriolis.--Je l'ai assez discuté et -chicané pour lui rendre justice. - -Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie vaincue, il -se mit à vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres, -ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent à une -succession de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels ils -semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les choses dont ils parlent. - -Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance pittoresque -de ce dessinateur s'avouant incapable de «flanquer sur ses pattes» une -figure de prix de Rome, et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche, -cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses -dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître imprimées aux -flancs brûlés d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait nié -lui-même autrefois, du coloriste écrasant, tuant tout autour de lui. Il -trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pénétrante des -choses, une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment. - ---Des ficelles! allons donc!--s'écriait-il.--Est-ce qu'on est Decamps -avec des ficelles? Qu'est-ce que ça fait le procédé? Pourquoi alors ne -reproche-t-on pas à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les -pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la manière dont -il a préparé son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on -vous dit: Verdier! qu'il a volé, Verdier! un faux Lebrun!... Ils me font -mal! - -Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu à la vente, -les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le désolé de la pluie, une -trombe dans le buisson de Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un -champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main, -sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois -presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de -campagne. - -Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait -frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel -grand décor mystérieux et sourd il bâtit avec les bois de cyprès autour -des lacs, quels arbres sacrés il tire de terre pour y accrocher le -carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, -cyclopéens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de -temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, à des gradins de -Cirque autour d'une arène d'Histoire, tassés, plissés souvent sur -l'horizon comme le bas de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres -d'or, de sang et de feu comme une échelle de Jacob. - -Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces sentiers -perdus, ces routes abandonnées, suspectes, aventureuses, où le peintre -de la mélancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le -Pâtre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers -sauvages, vus plus grands que nature, élevés par le caractère, l'aspect, -la sculpture du haillon à une espèce de style héroïque moderne. - -Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de force suprême -que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et toutes les pages de style de -Decamps lui repassant dans la tête, il citait, en s'animant, en devenant -éloquent sous une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses, -fumantes de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs barbares où de -petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il -citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque -chose de fauve dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!» - -En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était empli les yeux à -l'exposition pendant une demi-heure, il rappela à Chassagnol cette bande -de ciel ouaté de blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un -tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des massifs de -rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès noirs percés de jours, -cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant -sur des plâtres tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons -de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, ce craquelé -de la muraille chatoyant sous les traînées du pinceau, l'égrenage du -ton, l'émail de la pâte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons -coulant en larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, où le -coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau -vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste -couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il -évoquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumière, -son ombre, la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas des -colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, la mare sourde et -fumante aux eaux de sombre transparence, piquées çà et là d'un feu -d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre précieuse avec -lesquels jouent les gamins des _Mille et une Nuits_. Au bout de cela, -Coriolis dit rêveusement: - ---Ah! mon cher, l'Orient... l'Orient!... Moi je n'ai fait que de la -cochonnerie... - ---Laisse donc,--fit Chassagnol,--tu as tes qualités à toi... de -très-grandes... - ---De la cochonnerie, je te dis!... Une turquerie intelligente, -spirituelle, coloriée, avec des qualités comme tu dis... oh! beaucoup de -qualités! Mais jamais la note extrême... Et sans cette note-là, vois-tu -en art... Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi... -Mais c'est mieux, c'est... tiens, je ne sais pas quelque chose -au-dessus... Vois-tu, c'est un Orient... un Orient... - ---L'Orient de la poésie de _Child-Harold_ et de _Don Juan_, dans -du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?... Du Child-Harold -rembranisé...--répéta deux ou trois fois Chassagnol. - -Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans -lui parler, dîner chez lui. - - - - -CI - - ---Eh bien! comment est-il aujourd'hui?--demanda Coriolis à Anatole qui -apportait Vermillon pour l'installer sur le poêle. - -Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête. Et il se mit à -arranger la couverture, la bourrant en traversin sous la tête du singe. - ---Oh! qu'il pue!--dit Manette en regardant Vermillon par-dessus l'épaule -de Coriolis qui était venu le caresser, et elle alla se rasseoir, à -distance, au fond de l'atelier. - -Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse, de l'élasticité -animale, faisait peine à voir chez Vermillon. La paresse dolente, la -peine de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa -diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en -faisaient comme un petit malade approché tout près de l'homme et de sa -pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la souffrance des animaux. -A tout moment, le pauvre petit malheureux soulevait sa tête, se -retournait, changeait de pose et de place, donnant le déchirant -spectacle de l'agitation continue dans l'incessant malaise et l'angoisse -de toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait en -grognant de petits: _hun, hun_. Une respiration visible et pénible -courait sous la maigreur de ses côtes. Des frémissements nerveux lui -fronçaient le front, relevant au-dessus de ses sourcils sa houppe de -poils, et des crispations plissaient la chair de poule de son petit -mufle aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, ses yeux -fermés laissaient voir une tache rouge, une meurtrissure de sang -extravasé, qui faisait paraître plus bleu le bleuissement de ses -paupières. Il restait longtemps avec un seul oeil ouvert et veillant; -puis, il s'enfonçait dans ce sommeil des malades, accablé, assommé, qui -ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait de côté ses yeux -agrandis de souffrance, où passait du désespoir et de la prière de bête. -D'autres fois, il avait des regards circulaires qui faisaient le tour de -la pièce, et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards pleins -de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme la stupéfaction de sa -souffrance, de son immobilité, de la corde qui pendait du plafond sans -qu'il s'y balançât. On eût cru que par moments, dans la lente douceur de -ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y avait l'étonnement de -voir le soleil jouer sans lui à la fenêtre. - -De petites secousses de douleur faisaient donner à ses mains des coups -nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient qui remuaient ses poils -et en ouvraient les épis comme un souffle. Ses jambes avaient des -allongements de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à -branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts pour se dresser -et se soutenir sur son séant, à l'aide de ses petites mains faibles qui -se soulevaient de temps en temps et mettaient leurs deux petits poings -crispés contre ses tempes,--un mouvement que les deux amis avaient vu -dire, dans des agonies d'hommes: _Mon Dieu! que je souffre!_ - -Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en retourna à son -chevalet. Anatole resta près de Vermillon, lui relevant de son mieux la -tête sous des bourrelets de couverture, le retenant doucement des deux -mains dans les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait -en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle. Puis, il -restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal qui boit, avec son -petit bras pendant; ou bien encore, il se tenait, de grands moments, -appuyé sur le dos de ses mains rebroussées et montrant leur paume -jaunâtre, les coudes élevés de chaque côté de son dos comme les pattes -d'une sauterelle prête à sauter, la tête toute en dehors de la plaque du -poêle, immobile, en arrêt sur une feuille de parquet. - -La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats, vivaces et -nerveux, se débattait cruellement dans ce malheureux petit corps. -C'étaient des secousses, des tressautements, des étirements, des -tortillements inapaisables, des élancements, tout pareils à ces -dernières révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres d'un -malade, les pieds hors du lit, la tête dans le mur. Il essayait de -s'arc-bouter, de se cramponner tout autour de lui; et sa main, sortie de -sa couverture, se nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec -l'étreinte d'une griffe d'oiseau serrant une branche. - -Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte de vieillesse -descendait dans le creux de l'amaigrissement de ses petits traits. Des -tons malsains de corruption se mêlaient peu à peu sur sa face à un -jaunissement de vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de -nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements -d'immobilité et de refroidissement faisaient déjà monter de la mort dans -le petit corps où la vie n'était plus guère que le mouvement du globe de -l'oeil sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre d'un -regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa tête eut un -renversement suprême: elle bascula toute en arrière, avec un subit -renfoncement dans les épaules, en découvrant le dessous blanc de son -menton. Au bout de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains -serrèrent leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses -coururent, en serpentant, tout le bas de son corps. Un mouvement -furieux, semblable à la détente d'un ressort qui casse, agita une de ses -jambes qui battit désespérément dans le vide... Puis ce fut une -immobilité où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la plante -des pieds. - ---Tiens! il pleure!... Anatole qui pleure vraiment!--fit Manette. - -Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur le cadavre du singe, -et le jour la faisait briller au bout d'un poil. - ---Moi, je pleure?...--fit Anatole honteux, et se dépêchant de sécher sa -larme avec du cynisme:--Ah! sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il -voulait un prêtre... - ---Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard d'Anatole -revenir au singe; et il jeta la couverture sur le singe. - ---Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse de ça?--fit Manette. - ---Pas la peine, ma petite,--lui dit Anatole en lui arrêtant le bras d'un -geste dramatique.--C'est papa que ça regarde! - - - - -CII - - -Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre dans un coin de -l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre -de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un -paletot sur sa vareuse, mit son chapeau. - ---Où vas-tu?--lui demanda Coriolis. - ---Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne coûtent rien. - -Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale d'un de ces -grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son -paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en -écartant un petit peu de la toile. - -A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit -une allée à droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de -solitude où l'on pût faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du -monde partout, et pas un bout de désert. - -Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de -Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit à attendre l'heure du -dîner en se faisant verser une absinthe. - -Après le premier verre, il en redemanda un; après le second, un autre. -Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour -griser Anatole: au troisième verre d'absinthe, il était «raide comme la -justice». - -Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans le plâtre, de -trous de queues de billard qui y avaient fouillé du blanc. Il regarda le -paquet de serge verte posé sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et -l'attendrissement de ses pensées lui échappant dans un monologue de -pochard:--Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser -que tu es là! ratatiné, tout froid... C'est ça, toi! ça!... plus que ça, -rien que ça!... On me prend, vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte -de l'ouvrage en ville... Des imbéciles, laisse donc... Qu'est-ce que ça -me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, dans cette -grande canaille d'éternité!... Te laisser ramasser par un chiffonnier, -par exemple... comme elle voulait, elle... pour que je te trouve -empaillé sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une -scène à personnages!... Ah! bien oui, plus souvent!... C'est moi qui -vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras pas embêté... dans -un joli endroit où tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la -tête... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois... -C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu? - -Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté de la sienne. Il -demanda à manger à la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le -rata du jour, il ne put y goûter. Il avait comme un malheur qui lui -barrait l'estomac et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une -impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue. - -Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en -buvant:--Hein? Vermillon,--fit-il en se penchant,--plus de petits -verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose -là-dedans... - -Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:--Viens!--et alla payer -au comptoir. - -Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et -moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nuée flottante -et transparente, traversée, pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse -de la lune qu'elle voilait. - -Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, quand un -morceau de la lune jaillit du nuage déchiré. - ---Bravo l'effet!--fit Anatole.--Le tableau de Girodet... l'enterrement -d'Atala, gravé par monsieur... monsieur... Tiens, voilà que je ne sais -plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon, -vois-tu? Le soleil avec un crêpe... un enterrement nature, et soigné! Tu -as le ciel à ton convoi... la lune, rien que ça! Première classe, -franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures... - -La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à fait levée dans -le ciel irradié d'une lumière de nacre et de neige, inondé d'une -sérénité argentée, irisé, plein de nuages d'écume qui faisaient comme -une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur -laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés -mettaient comme des arborisations d'agate sur un fond d'opale. - -Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à s'étendre. Le ruban -blanchissant des allées s'enfonçait très-loin dans des taches de noir. -Une voiture qui riait passa; puis un pas. - -Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha cinq minutes, -s'arrêta comme un homme qui a trouvé: il était dans une petite -clairière. L'éclaircie était mélancolique, douce, hospitalière. La lune -y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, -presque angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient çà et -là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de -ramures fines et poussiéreuses, paraissaient des bouquets de marabouts. -Une légèreté vaporeuse, le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres, -ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous -la lune, entre les branches, un peu de cette âme antique qu'a un bois de -Corot, faisaient songer devant cela à des Champs-Élysées d'âmes -d'enfants. - -Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de loin en loin, et -le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante, à l'horizon. - -Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de la clairière, se -détachant du massif; la lune écaillait un peu le bas de leur écorce. -Anatole défit, tout auprès, le noeud de son paquet: les paupières -entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux -horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents -blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau contracté et retiré. - -Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à creuser. Et tandis -qu'il travaillait, un chantonnement nègre lui vint aux lèvres, une -espèce de bercement funèbre, comme si, avec le gazouillis des chansons -que Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de l'oreille de -Vermillon. - -Il marmottait:--Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi -lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis -là-dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus -souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le -bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli, -Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forêts vierges à Vermillon... -boire aux rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des -noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où il n'y a pas -d'hommes... Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie... -Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon -retrouver ses amis... Vermillon là-haut! Vermillon, amour! oiseau! -étoile!... petite fleur bleue! pervenche! Psitt!... plus rien! Dansez, -Canada! - -Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa main, Anatole tâta: - ---Ah! mon pauvre frileux,--dit-il sérieusement et tristement, avec un -son de voix dégrisé,--tu vas trouver la terre bien froide... - -Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières comme à une -personne. Il lui déroidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit -dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et, -quand il eut marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à -fumer une longue cigarette silencieuse. - -Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant quelque chose -de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous -terre. - -Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le coeur ivre, étourdi -et remué. Il tomba sur le premier banc dans une grande allée, s'allongea -tout de son long, un bras, une jambe pendants, et là s'endormit. - -Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait plus de lune, -et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé. - -Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à une porte du bois, -vit de la lumière à un poste de douaniers, entra là, demanda à se -chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette -bouteille-là et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le -matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, ne put rien tirer -de ses souvenirs abrutis que cette phrase:--Les gabelous, -très-gentils!... très-gentils, les gabelous... - - - - -CIII - - -Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le voir commencer -quelque grand morceau, une oeuvre importante à son retour de -Fontainebleau, après un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis -continuait à ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et -s'en allait errer dans Paris. - -Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus opposés; il -coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant -lui, fouillant, d'un oeil chercheur, dans les multitudes grises, dans -les mêlées des foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé -d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un -dessin sortant d'un groupe. Puis, accroché par un individu bizarre, il -se mettait à suivre, pendant des heures, l'originalité d'une silhouette -excentrique. Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque de -l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce regard qui les -gênait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de -les pénétrer à fond. - -Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moitié de -la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui -attrapent l'instantanéité d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort -d'une attelée de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc de -jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des démolitions, le -hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un -enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse -enveloppante avec laquelle un ouvrier herculéen porte son enfant dans -des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort -de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, ému, -qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journées de fatigue, -souvent stériles, mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en -quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une de ces rencontres -soudaines de la réalité pareilles à une illumination de son art. - -Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se graver dans la -mémoire une tête de mendiante aveugle, le plus beau des visages -douloureux que la peinture ait jamais rêvés: un profil de vieille femme -octogénaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une -tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, sculptée par toutes les -misères, les joues remuées et tremblantes du souffle d'une petite toux, -le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau -d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une chose usée; une tête de -Niobé aux Petits-Ménages et de Reine en madras, dont les cheveux gris, -le cou tendu et plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie -de statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des gens du peuple -qui passaient. - -D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les types saillants, -essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la -physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps, -d'une époque, d'une humanité:--le caractère, qui passe comme un coup de -pouce artiste sur ces figures fiévreuses, agitées; le caractère qui -marque et désigne pour l'art la face des pensées, des passions, des -intérêts, des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa -curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent le regard si -loin du vague sourire dormant des Eginètes et de la divine placidité -grecque; ces visages travaillés d'idées, de sensations, de toutes les -acquisitions d'activité morale de l'homme, éreintés par la complexité -des préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, le labeur -enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent -dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous -le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui traînent -leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la -méchanceté des instincts sous la féminilité d'une tête de Faustine, ces -tournures d'inventeurs, portés par leurs jambes qui vont, monologuant -sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur. - -Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable -beauté de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprévues, ces -mines chiffonnées et rayonnantes, ces petites personnes étranges, -fleuries entre deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière -d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier à -rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles -maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, pâles de -veilles, et comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse et de -luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisité de -grâce, une rareté d'expression, un air de cette suavité souffrante, de -cette mélancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement -des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur -le visage des petites ouvrières. Un jour, il emporta dans son souvenir, -pour une étude qu'il commença le lendemain, le visage de la fille d'une -portière, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si -blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle -faisait rêver à un ange malade. - -Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un -grand malaise, l'inquiétude qui prend un homme quitté par une religion -de jeunesse. Il était à ce moment critique, à cette heure de la vie d'un -artiste où l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience de -son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxiété où, tâtonnant de -son avenir, tiraillé entre les habitudes de son talent et la vocation de -sa personnalité, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment -d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles façons -de voir, de sentir, de vouloir la peinture. - - - - -CIV - - ---Vrai, la terre tourne? - -Manette posait pour une répétition du _Bain turc_, commandée par un -banquier de Rotterdam à Coriolis qui faisait effort dans ce travail pour -se rattacher à sa peinture passée. - -Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse que la terre -tournait. - ---La terre tourne? Ça sur quoi je suis?--reprit Manette en regardant en -bas: elle avait l'air d'avoir peur de tomber.--Ça tourne? - -Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander s'il ne se -moquait pas d'elle. - -Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne savait pas, et -comme il le lui expliquait aussi mal qu'il le savait: - ---Ne continue pas,--lui dit-elle tout à coup,--il me semble que j'ai mal -au coeur, avec tout ce que tu me dis qui tourne... - -Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette... Mais il n'était pas en -train. Il grondait, tout en brossant, contre la hâte singulière que -Manette avait de le voir finir cette toile. - ---Ton corps,--finit-il par lui dire,--eh? mon Dieu, ton corps, il ne va -pas changer d'ici à huit jours... - ---Tu crois?--fit Manette. Et elle laissa tomber de la pointe rose de sa -gorge jusqu'au bout de ses pieds, sur la virginité de ses formes, le -dessin de sa jeunesse, la pureté de son ventre, un regard où semblait se -mêler l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une statue qui -se pleure. - ---Ah!--fit Coriolis. - -Il avait compris. - ---Oui...--dit Manette en baissant la tête, avec le ton d'une femme qui -va pleurer. - -Coriolis se sentit une secousse au coeur. Mais aussitôt, honteux de -cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec une ironie: - ---Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu veux? nous sommes dans -des siècles chipies et prudhommesques... Autrefois, dans un pays -d'antiques, un pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un -modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je me suis laissé -dire... On l'appelait Laïs... Il lui arriva... ce qui t'arrive... Cela -fit une révolution dans le pays... L'Institut de l'endroit où il y avait -des peintres aussi coloristes que M. Picot, et des marbriers un peu plus -forts que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de -désolation... Les dessinateurs en masse déclarèrent qu'ils ne -trouveraient jamais la correction de M. Ingres, si on laissait la nature -abîmer leur modèle... Il y eut des rassemblements, des articles de -petits journaux, des commissions, des sous-commissions, tout ce qui -constitue un mouvement national... Et l'on finit par mener Laïs à Cos, -chez un fameux médecin que tu as peut-être vu dans une gravure, le nommé -Hippocrate... - -Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa plaisanterie, -devant l'expression de Manette, la fixité de la pensée de ses yeux. - -Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses genoux, et -appuyant sur elle le sérieux de son regard, il fouilla jusqu'au fond de -sa tentation. - -Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît pas rougir. - - - - -CV - - -L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole continuait à y -jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette y mettait l'enchantement de -sa personne. - -Quand elle était là, dans l'atelier, vêtue d'une robe blanche, sur -laquelle tranchait un petit châle d'enfant d'un rouge sang de boeuf, la -taille dénouée et toute alanguie des paresses de la femme grosse, belle -d'une beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,--Coriolis oubliait tout. - -Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée dans son amour -pour cette femme qui remplissait et animait sa maison, lui faisait la -vie coulante et facile, lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez -lui un de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on ne sent -pas. - -Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements qui font du -modèle la maîtresse naturelle de l'artiste. Au milieu de cette ignorance -de peuple qui ne lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de -ces connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. Manette -avait vu peindre et savait comment se fait de la peinture. Les choses du -métier de l'art lui étaient familières: elle en connaissait le nom et -l'usage. Elle ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile. -Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet. Elle s'entendait à -laver des brosses, et elle reconnaissait vaguement des tons distingués -dans une toile. En un mot, elle était «_du bâtiment_». - -Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle lui plaisait en -se suffisant à elle-même, en se tenant compagnie, en se passant des -sociétés de femmes, en ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa -froideur au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans cette -existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble de qualités -soumises, une docilité gracieuse à ce qu'il disait, à ce qu'il voulait, -une obéissance à ses idées, une sorte d'aimable effacement de caractère: -elle ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités sur des -mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et qui, tout à coup lui -mettant un coup de rouge aux pommettes, la rendaient un moment boudeuse -ou colère avec de petits gestes de sauvagerie méchante. - -Aussi un attachement de gratitude et de confiance venait-il à Coriolis -pour cette maîtresse si peu absorbante, d'apparence si détachée de tout -désir de domination, et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée -d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à côté d'elle. -Elle était pour lui dans sa vie du calme et du repos, une compagnie -bonne pour ses nerfs d'artiste. Dans sa société tranquille, sa douce -présence, les demi-paroles de sa bouche, les demi-caresses de ses mains, -il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues du peintre, -endormait ses contrariétés, ses prévisions mauvaises, ses tourments -d'imagination... - -Et il lui semblait que cette jolie créature apathique dégageait autour -d'elle la paix, la santé, la matérialité d'un bonheur hygiénique. - - - - -CVI - - -Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de -s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme -de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement -de l'intérieur, la tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse -et des pantoufles. - -Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de longues pipes -méditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui -étaient venus manger sa soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait -jusqu'à minuit. - -Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole: - ---Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le -papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais -qu'il y avait quelque chose là... Il me semble que tu y viens... - ---Eh bien! oui, j'y viens... Je me débattais contre moi-même en te -combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'étais dans une -autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnaître qu'on se -blouse... Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie... La turquerie, -bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant, -c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-là... désorienté... Tiens! -c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher... -Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres -exercices... Tu verras ce que je veux faire... - ---Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une -bonne idée que tu as là... Eh bien! vrai, ça me fait plaisir, beaucoup -de plaisir... parce que... écoute... Je me disais: Coriolis qui a ça, un -tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un -sensitif... une machine à sensations... lui qui a des yeux... Comment! -il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, -cet animal-là... Non, non, non...--répéta Chassagnol avec un rire bête -et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands -peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé -le Beau? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, qu'à un -peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau -quelconque, plus ou moins à fleur de terre, saisissable et -exploitable... C'est une question de creusage, ça... Il se peut que le -Beau d'aujourd'hui soit enveloppé, enterré, concentré... Il faut -peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope, -des procédés de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce -que Balzac n'a pas trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la -saleté des choses modernes? dans un tas de choses où les siècles passés -n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour -l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art -dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On -vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un -Bronzino dans notre école, je réponds qu'il trouverait un fier style -dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir -peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres -de brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits de nuage... -Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera -des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires -de notre vie sociale... Ah! cette question-là, la question du moderne, -on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre -temps, un épatement de bourgeois: le _réalisme_!... parce qu'un monsieur -a fait une religion en chambre avec du laid bête, du vulgaire mal -ramassé et sans choix, du moderne... bas, ça me serait égal, mais -commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la -vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si -justement l'autre jour le génie, la griffe du lion, chez un peintre... -Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain -qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon... à côté de l'homme, il y -a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en -toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de -n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe, -l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la -mine!... et dire que cette femme-là, la femme du dix-neuvième siècle, la -poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur -de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisières, -les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du passé sur -l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à -présent? tiens! sur le cimetière de l'Idéal... Mais vois donc David, -David qui a jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur, -David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son -Marat!... Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du -contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous -sentez frémir vos passions et quelque chose de vous... tout est là pour -l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut... Ah! je -sais, il y a des articles de rêveurs, des enfileurs de phrases à sang -blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son époque, remonter au -répertoire du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme -alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!... ça rentre dans les -individus métempsycosistes et transposés qui ont besoin que les choses -où les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la -noblesse, de l'actualité ou du génie... Le dix-neuvième siècle ne pas -faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un -siècle qui a tant souffert, le grand siècle de l'inquiétude des sciences -et de l'anxiété du vrai... Un Prométhée raté, mais un Prométhée... un -Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un siècle comme cela, -ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de malade, ses visages de -fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer, -qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et qui se -trouvera... Après ce grand grisailleur douloureux, Géricault, il y a eu -un homme, tiens! Delacroix... c'était peut-être l'homme à cela... un -tempérament tout nerfs, un malade, un agité, le passionné des -passionnés... Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une -bêtise, un idéalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans -ce sacré dix-neuvième siècle!... C'est que, sacristi! il y en a pour -tous les goûts... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps, -les scènes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, -de l'épique dans ce temps-ci... Vous pouvez être un peintre d'histoire -du dix-neuvième siècle... et un fier! toucher à des émotions humaines -qui seront un jour aussi classiques, aussi consacrées que les plus -vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, même après -Gros... Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! Mais nous -avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des épopées à la -journée, un certain Napoléon qui ramassait tous les jours de la gloire à -peindre... L'incendie de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de -l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-être un -peu pâli depuis la retraite de Russie... Voilà des cadres! voilà des -pages! Il y a tous les soleils là-dedans, et de l'homérique tant qu'on -en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne -en a donné des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du -monde... Depuis 1789, il en pleut des scènes dans les révolutions de -France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos -Atrides!... Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage de la -Loire à Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier -des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage... -quatre-vingt mille personnes entassées... l'eau où l'on entre... les -chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fumée, les _bleus_ par -derrière... La Loire jaune, plate et large avec une île au milieu comme -un radeau... et le bord, là-bas, noir de gens passés et plein de leur -murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela... -les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant, -pêle-mêle, les prisonniers républicains, les chapeaux avec des -sacrés-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas -porté par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes, -des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration d'une -guerre civile en déroute!... Et là-dedans des déguisements, comme ces -cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au -théâtre de la Flèche, la défroque du _Roman comique_ tombée sur l'épaule -d'une légion thébaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est -grand comme le Passage du Nil! - ---Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant pas -entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni -renaissance... - ---Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant -le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_. - ---La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et -puis, non, ce n'est pas ça... Il faudrait une ligne à trouver qui -donnerait juste la vie, serrerait de tout près l'individu, la -particularité, une ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait -quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de La Tour, -d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris à dessiner, -qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien, -c'est bête ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, -un dessin... oui, plus humain, ça me rend mon idée. - - - - -CVII - - -Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. Elle s'y était -peu à peu et de jour en jour installée, établie. De cette pose dans la -maison qu'a la maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans -la commode, de la pose sur la branche où la femme, mal à l'aise avec les -gens, effarouchée de ce qui entre, humble, inquiète, furtive, tremble au -vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage du -lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, à cet air de -maîtresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son -geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement de sa robe sur un divan, -qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les -domestiques s'adressent à l'homme, et consultent du regard Monsieur -avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commençaient à être pour le -service la volonté de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier -ne la traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait chez eux -comme un accord tacite pour reconnaître en elle la maîtresse officielle, -la femme à demeure, ancrée dans le domicile, dans la vie de leur ami, -montée à l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle, -la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait à -peu près comme une personne mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un -mot un peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement, -que Manette elle-même ne put s'empêcher d'en rire. - -Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce changement. Il -s'était fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par -la lente et progressive infiltration de l'influence féminine, par -l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements, -pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le -pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout ce qui se détache à la -longue, dans l'amollissement du ménage, de la force de l'homme pour -aller à la faiblesse de la femme. - -Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: elle était -une mère. - - - - -CVIII - - -En devenant mère, Manette était devenue une autre femme. Le modèle avait -été tué soudainement, il était mort en elle. La maternité, en touchant -son corps, en avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande -révolution intérieure s'était faite secrètement au fond d'elle. Elle -s'était renouvelée et avait changé de nature, comme dans un dédoublement -de son existence qui aurait porté en avant d'elle et de son présent tout -son coeur et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature -paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite d'une -inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la -mère, la juive avait jailli. Et la persévérance froide, l'entêtement -résolu, la rapacité originelle de sa race, s'étaient levés des semences -de son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de femme rêvant de -l'argent sur la tête de son enfant. - -Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé et caché chez -Manette. Elle ne montrait rien de ces avidités ambitieuses qui -s'agitaient en elle. Elle n'avait point demandé au père de reconnaître -son fils. Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans -ces heures où la femme est comme une malade douce et sacrée, elle -n'avait pas laissé échapper un mot, une allusion au sort de ce fils. -Jamais il ne lui était échappé une de ces paroles qui cherchent et -tâtent, dans la charité ou la générosité d'un homme, le père d'un enfant -naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, écarter de -Coriolis toute idée d'avenir, toute préoccupation d'engagement et de -lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises -éveillées par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que -par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair. - -Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. Le temps était -pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle, -apporter à ses semblables, à d'anciennes camarades, la fortune de leurs -rêves, faire monter des modèles à la société, au mariage, à la richesse, -donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de châles, à -celle-là, un château et une couronne de comtesse: elle le laissait agir, -patiente et ferme dans l'assurance de ses espérances. Elle se confiait -aux circonstances, aux hasards favorables, à la Providence de l'imprévu, -à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, aux héritiers du peuple -d'Israël, chargés de mener à bien leurs affaires; elle se confiait à -l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses -pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa -chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrivée de tout ce -qu'elle désirait. «Moi, d'abord,--disait-elle tranquillement,--je suis -d'une religion où tout réussit.» - - - - -CIX - - -A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait dans l'atelier sa -grande tirade sur le moderne, Coriolis s'était mis à attaquer deux -grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue, -le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition -universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples, -allait donner le monde pour public à sa grande et hardie tentative. - -A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en même temps que -le dégagement complet du coloriste annoncé par le _Bain turc_, un -renouvellement du peintre, de ses procédés, de ses aspirations, de son -genre. Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: _Un Conseil de -révision_ et l'autre: _Un Mariage à l'église_, Coriolis apportait une -pâte de couleur se rapprochant de la belle pâte espagnole, de larges -harmonies solides et sévères, où ne restait plus rien des tons claquants -de sa première manière, une étude rigoureuse de la nature, une -accusation caractéristique de la réalité. - -Le sujet de la première de ces toiles, la _Révision_, lui avait permis -ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent si rarement les sujets -modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe, -un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se -détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les -personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les -têtes de fonctionnaires, l'académie d'un jeune homme examiné par le -chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième -siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean, -s'agitaient avec les turbulences et les émotions des loges du _Cirque_ -de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux. - -L'autre tableau de Coriolis, _Un Mariage à l'église_, représentait une -messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. Le moment choisi par -Coriolis était celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le -poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques ressemblant -à des génies de l'hyménée en collégiens. Derrière les mariés, se -voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang. -Beaucoup de femmes étaient complétement retournées ou de profil, -regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage et de la messe -sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginités séchées, -pointaient çà et là. Du milieu de la légèreté des élégances, se levait, -dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main -gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de -satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la -barbe grise rebroussées par son col de chemise, sa grosse oreille -détachée et coupée par le linge roide, son grand baudrier amarante et or -traversant son habit chamarré et lourd, ses basques se perdant sur ses -mollets bas et farnésiens, enfermés dans un coton blanc dont ils -faisaient crever les mailles. Au delà de la balustrade, dans les stalles -de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles -silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lèvres -avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office penché sur un -livre dont la tranche dorée avait une lueur de la flamme des cierges. -Dans le choeur, comme dans une rose de lumière, se perdaient des enfants -de choeur à ceintures bleues, à robes de dentelles, l'officiant en -chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les -candélabres allumés et dont les feux montaient dans le scintillement -criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes ces splendeurs, -un coin de bas côté près du choeur rassemblait, au-dessous d'un tronc -d'offrande, une vieille femme à genoux par terre, un bonnet sale et -troué laissant voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune -mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée sur un parapluie, -avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un -instrument de supplice; une mère du peuple portant un enfant qui dormait -tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en -pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses -poches, et une miche de pain sous le bras. - - - - -CX - - -Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant l'indifférence -qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition. - -Le public, cette année-là, allait aux grands noms d'Ingres, de -Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait sur les écoles -allemandes, anglaise, sur l'art étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son -attention avait trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts -nouveaux de l'art français. - -Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion faite que -la question de la représentation du moderne en peinture, soulevée par -les essais, hardis jusqu'au scandale, d'un autre artiste, était -définitivement jugée. La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit -entre elle et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas -tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait, un réalisme -cherché en dehors de la bêtise du daguerréotype, de la charlatanerie du -laid, et travaillant à tirer de la forme typique, choisie, expressive -des images contemporaines, le style contemporain. - -Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne parla de lui que pour -le plaindre de cette singulière idée. Et, au moment de clôturer son -salon, dans un méprisant post-scriptum, le patriarche de l'éreintement -classique l'accablait sous ce cliché de sa critique: - -«... Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, de deux toiles -sur lesquelles notre critique nous semble appelée à dire un dernier mot. -Quoique le public en ait fait justice, il nous semble de notre devoir -d'insister sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives, osées -par un peintre qui avait donné quelques promesses, et autour duquel la -camaraderie avait essayé de faire quelque bruit... Quand de tels -symptômes se produisent, quand le trouble de l'art se révèle par de tels -signes, il faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on peut -suivre les déviations et les défaillances de l'école moderne... Comment -l'auteur de ces deux pauvres et regrettables toiles, un _Conseil de -révision_ et une _Messe de mariage_, n'a-t-il pas compris que la grande -peinture était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune du -moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait presque un blasphème -à vouloir faire du nu, du nu divin, du nu sacré, avec le nu d'un -conscrit? Comment n'a-t-il pas compris que la toilette a besoin de -perdre son actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse -éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer les maîtres?... A -Dieu ne plaise que nous voulions décourager les jeunes talents! Mais il -y a là, nous ne pouvons le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand -abaissement. Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute et -primitive destination de la peinture, c'est descendre l'art à la -photographie de l'actualité. A quels abîmes de ce qu'on appelle -maintenant «le vrai contemporain» veut-on donc nous entraîner? -Supprimera-t-on dans la peinture l'intérêt moral, la perspective du -passé, tout ce qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère -commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible impression, en -songeant que c'est devant l'étranger, à l'Exposition des grandes oeuvres -de l'Europe en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un -peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils -échantillons de la décadence de notre art... Sans doute, il n'y a pas à -craindre que de tels exemples prévalent jamais: la France, si fidèle au -sentiment et au bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la -noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits clairvoyants ne -peuvent s'empêcher de voir l'art actuel menacé, comme l'École grecque -après la mort d'Alexandre, d'une invasion de ces peintres de moeurs -vulgaires qu'on appelait alors des _rhyparographes_... Les barbares sont -toujours aux portes de l'art, ne l'oublions pas; et il importe à tous -ceux dont c'est la charge, à la critique, dont c'est la mission, au -gouvernement, dont c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour -les talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la peinture sévère, -résistant aux basses sollicitations de la mode, du succès et du public, -défendant la tradition, disons-le, la religion de cet art élevé dont -l'École de Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.» - - - - -CXI - - -Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent dîner chez -Coriolis. - -Manette, qui commençait à donner sa petite opinion, le soutenait dans la -maison, disant à Coriolis qu'elle ne comprenait pas comment il vivait -entouré de gens qui ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il -repoussait les avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position, -de relation honorable, et capable plus tard de lui être utile dans le -chemin de son avenir. - -Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre un secret plaisir -aux chamaillades, aux petites disputes taquines, aux asticotages entre -Anatole et Garnotelle, chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble. -Anatole se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et il était -bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, il n'_attrapât_ -pas son ancien camarade. - -Un soir, il ne lui avait encore rien dit. - ---Eh bien! mon vieux,--fit-il après dîner, en allant s'asseoir auprès de -lui, et en lui frappant amicalement sur la cuisse,--on dit donc que tu -te présentes à l'Institut... Comment! nous allons avoir un ami qui a -encore des cheveux avec des palmes vertes?... Merci! de la chance... - ---Oh! oh!--dit Garnotelle,--je me présente... mais voilà tout... Je sais -que je n'ai aucune chance... que je suis tout à fait indigne... Mon -Dieu! ce sont mes camarades... On m'a un peu forcé la main... Oh! je ne -serai pas nommé... Mais enfin, je l'avoue, je serais très-content, -très-flatté, si tu veux, que mon nom fût sur la liste des candidats... - ---Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras... Farceur, va! -laisse-moi donc tranquille... Tu as des chances, des chances... Tu ne te -figures pas toutes tes chances, tiens! - ---Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les dire? tu -m'obligeras... - ---Voici... D'abord, mon cher, tu n'es pas savant... Très-bon... -excellent... L'Institut, ça lui va... Rien à craindre... Pas d'articles -dans la _Revue des Deux Mondes_, pas même une brochure de cinquante -centimes sur la fabrication des couleurs... Tu sais cela aussi bien que -moi: un monsieur qui écrit... l'Institut, jamais! Et d'une... Comme -orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice... tu es tempéré comme -métaphores... tu causes même mal... Encore très-bon, ça! Tu serais -brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit, -des mots, pour défendre l'Institut... Très-mauvais! Tu manquerais à la -gravité de sa cause, tu compromettrais la solennité du corps... Du -sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut... et ce que tu as de -naissance... Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude... Encore -une très-bonne note... Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre, -indépendant, pas soumis... Le monde où tu vas, parfait! On n'y a jamais -dit un mot contre l'Institut, c'est connu... Et puis, encore une bonne -chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'oeil... Tu l'as très-bien -choisi... Voilà quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne -parle pas trop de toi... une chance de plus... Ah ça! qu'est-ce qui te -manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!... Voyons, tiens... tu -ne montes pas à cheval... Très-important... Si l'on te voyait -cavalcader, tu comprends... Tu n'es pas d'une élégance exagérée... -Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman... tu n'es pas même... je te dis -cela entre nous... tu n'es pas même, Dieu merci pour toi, d'une propreté -à effrayer,--fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son -collet d'habit.--Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!... -Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta -personne qui soit voyant... tu ressembles à tout le monde, des pieds à -la tête... tu es arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du -tout... et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!... -Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent! - ---Tu es très-amusant,--dit Garnotelle d'un air piqué. - ---Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme -de là, qui voit dans le charmant garçon qui se présente le mari futur de -mademoiselle sa fille... - ---Oh! il n'y a rien de fait,--dit vivement Garnotelle, tout étonné de ce -que savait Anatole,--et je te prierai de ne pas parler d'une personne... - ---Charmante!... mais pas jolie, à ce qu'on dit... Oh! je la laisse! oh! -je la laisse!...--fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se -versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, -les poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée. - ---Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nièce d'un -membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a -des camarades... et qui étaient forts... qui n'ont jamais pu arriver à -s'approcher de l'Académie autrement que par des femmes qui connaissaient -du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes séances... Mais -toi... - -Garnotelle fit un geste d'impatience. - ---Ah çà! mon cher, est-ce que tu me crois assez bête pour que je ne -trouve pas ça tout simple... qu'un beau-père tâche de repasser sa -contre-marque à son gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de -lui, sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés... -C'est même dans les lois de la nature, tu ne trouves pas? Autrefois, on -avait des idées bêtes dans ce corps de vieux immortels: ils se -figuraient qu'un artiste était fait pour vivre pour l'art... Un jeune -artiste qui se mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour -eux un _habile_, un _monsieur_... Mais aujourd'hui... - ---Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi...--fit Garnotelle, avec -une certaine animation, en lui coupant la parole,--tu es un blagueur! La -blague t'a mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des blagues! - ---Vous êtes assommant, Anatole,--dit Manette.--Vous êtes toujours à -tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se -dispute... C'est si bon d'être un peu tranquille, après son dîner... à -causer gentiment... - ---Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!--fit Anatole.--Eh bien! -quoi, parce qu'on bave un peu sur ses contemporains?... Et puis ça -l'amuse, Garnotelle... N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux -Garnotelle? - - - - -CXII - - -Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole s'était effacé -devant elle, et il avait mis la plus aimable bonne grâce à lui céder la -direction de l'intérieur, cette espèce de rôle de gouvernante que peu à -peu il s'était laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en -avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir d'elle par des -soins, des attentions, une sorte de petite cour. - -Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon de tempérament -amoureux et de nature insinuante. Prompt à s'enflammer en dessous, -habile à se glisser sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les -coins, un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs à -petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un jour devenir -dangereux. Il se chauffait aux femmes comme au feu des autres, et il -s'acoquinait près des maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans -leur atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple. Dans la -vie, il ne s'était guère connu la propriété de rien, il avait toujours -un peu vécu d'une existence à côté, et l'amour auquel il assistait, et -qui se passait près de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien -que la soupe qu'on mange avec un camarade. - -Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes les femmes -rencontrées ainsi par lui en demi-ménage avec un homme: un _désireur_. -Et Manette ne manqua pas d'être flattée de cette adoration humble, -muette, contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement d'un -domestique. Un jour, comme on revenait de la campagne, où l'on avait été -en bande, elle s'amusa beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au -beau Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée d'une -façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis s'en était indigné au nom -de Coriolis qui n'avait rien vu; et l'ivresse lui enlevant un instant sa -peur naturelle et foncière des coups, il était entré dans une frénésie -d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu l'amant de la femme -d'un ami. Au reste, cet accès de jalousie et de courage dura peu: -dégrisé le lendemain, il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un -mouvement dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout bas, en en -riant tout haut. - -Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, qu'Anatole -d'ailleurs était le dernier homme avec lequel elle l'eût trompé, un -homme qu'elle mésestimait pour son peu de talent, et surtout pour son -peu de notoriété artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce -pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait eu pour lui des -yeux indulgents, des pardons de camarade. Maintenant elle voyait tous -ses mauvais côtés. Elle lui trouvait des expressions, des mots, des -manières abjectes, populacières, qui la dégoûtaient comme les taches de -sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la femme de basse -classe, ses dédains pour tout ce qui ne joue pas le _distingué_, elle -finit par le prendre en grippe et en mépris. Elle ne lui pardonna plus -rien, pas même de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se -soulevèrent contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût aspirer -à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, honteuse au fond, -humiliée, enragée de la persistance de cet amoureux patient qui -continuait à faire le gentil et l'aimable, avec l'air de ne rien -demander et d'attendre. - -Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, le besoin qu'il -avait de sa bonne humeur, elle dissimulait tous ses méchants sentiments. -De temps en temps seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et -sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait et faisait -redescendre Anatole à l'humble place qu'il avait dans la maison, à -l'infériorité et au parasitisme de sa position. - - - - -CXIII - - -A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour les bains de -mer. - -Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée d'un -tableau. - -C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août, vers les six -heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant sur la mer, fait -remonter de chaque vague les feux d'un miroir brisé, et jette dans l'air -plein de reflets une réverbération où les couleurs s'allument avec des -vivacités de fleurs. - -Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri d'ombre de deux -cabanes de bain posées à angle droit, un baigneur aux formes -athlétiques, en chemise de flanelle rouge violacée par la mer et noircie -de mouillure à la ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés -s'enfonçant dans le sable, auprès de Normandes assises, en jupons noirs -et en tricots noirs, le bonnet de coton tout blanc sur leurs figures au -teint de pomme, aux yeux d'avoués. De là partait le chemin de planches, -menant les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du tableau comme -des corbeilles d'enfants renversées: des grappes, des tas de jolis -bébés, à moitié enterrés dans les trous que creusaient leurs petites -bêches et leurs grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures -blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, de mollets nus, -de jupons aux dents de dentelles, de chapeaux de petit marin, de -tabliers pleins de coquillages, de petites mains faisant des gâteaux de -sable dans des bols russes, de robes blanches au gros chou de rubans -dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient deux petits garçons voués -au Sacré-Coeur, qui, tout en rouge des bottines à la casquette, -semblaient montrer là de la pourpre d'église. - -Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se levait un groupe de -jeunes gens tout habillés de velours noir, et dont les courtes braies -laissaient à découvert des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur -des parasols de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec deux -jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur leurs burnous leurs -cheveux encore un peu pleurants et moites de la lame du matin; et l'une -des deux, tenant de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait -sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure annelée, -qu'elle frottait, la tête un peu renversée, en se balançant doucement, -contre le chanvre vibrant. - -Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de chaises adossées -contre le front des cabanes de bains, et qui allongeaient presque -jusqu'au fond de la toile la perspective des toilettes. - -Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les -visages, les poitrines, les épaules, étaient assises les baigneuses de -Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait éclater, comme avec des -touches de joie, la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer, -la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces dernières -années, cette Mode, prise à toutes les modes, qui semble mettre au bord -de l'infini un air de bal masqué dans un coin de Longchamp. Tout se -mêlait, se heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les -saute-en-barque aux caracos, les mantelets de dentelle noire à des -vestes de jockey, les transparents de mousseline aux vareuses -coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry aux paletots de cachemire -agrémentés de soies du Thibet. Çà et là, s'apercevait quelque joli -détail: un bout de pied sur un barreau de chaise montrait un bas -écossais, un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des lueurs -d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs, la plume ocellée d'un -paon ou l'aile mordorée d'un faisan courait sur un chapeau, un peigne -d'or à lentilles de corail mordait la tête d'une brune, de grands -pendants d'or remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée le -matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la grosse et riche -bijouterie des agrafes normandes, brillaient sur de coquettes roulières -rayées. - -En avant des chaises s'étendait la plage avec son sable piétiné et plein -d'enfoncements de pas, la plage humide, brunissant vers la mer, et -coupée de _naus_ où se noyaient des morceaux de ciel. - -Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui se réchauffait du -frisson du bain, des promeneuses caressées de leur voile, la robe -troussée sur la jupe rouge, et découvrant leurs hautes bottines jaunes. -D'autres marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et coquette -sur une grande canne, enveloppées les unes et les autres de ce -flottement d'étoffes, de ce voltigement de rubans par derrière que fait -la brise de la mer. Et là encore, des fillettes déchaussées, les jambes -nues et hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants de la -plage. Puis, sur des chaises groupées et semées, de petites sociétés -ramassées faisaient ces taches de pourpre et de blanc, ces taches -franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans -l'aveuglante et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du -ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux -cheval ramenait au galop une cabane à flot; plus loin encore, au delà de -la dernière _nau_, avec cette touche nette et ce piquage de ton que -l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent, -se détachait une folle cavalcade d'enfants sur des ânes. Et tout au bout -de la plage, au bord de l'écume de la première vague, tout seul, un -vieux petit curé s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en -longeant l'immensité. - - - - -CXIV - - -Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville, Anatole avait -eu l'étonnement de voir changer la manière d'être de Manette avec lui. -La femme désagréable, froide et dédaigneuse, le tenant à distance, était -peu à peu devenue douce, prévenante, aimable. Coriolis revenu, elle -continua à parler à Anatole, à faire attention à lui, à le traiter en -ami de la maison. Et il semblait à Anatole que chaque jour la bonne -camaraderie de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de -familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper d'elle. -Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes dont elle le frôlait, dans -les longs silences à l'atelier, dans ces heures où elle l'enveloppait -d'elle-même sans lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette -femme lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de ce -vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait. - -Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à l'atelier:--Tiens! -Coriolis n'y est pas?--fit-il en trouvant Manette seule. - ---Je ne l'ai pas entendu rentrer,--répondit Manette. - -Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail: - ---Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui... Voyons, -faites-moi une cigarette... et mettez-vous là... là... - -Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée dans une pose -dénouée et vaincue par la paresse du Midi, elle ne se retira pas assez -pour qu'Anatole n'eût pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la -fois renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec un mouvement -qui faisait bâiller un peu son peignoir négligemment déboutonné d'en -haut, elle passait, de temps en temps, sur le commencement de rondeur et -l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du bout de ses -doigts. - -Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas, elle n'avait -pas l'air de penser qu'il fût là. Rien d'elle ne s'occupait de lui. Et -cependant, il paraissait à Anatole que jamais il n'avait été si près de -la minute d'un caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix -avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès d'elle, sa -jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de son corps, son abandon -de rêve, le joli jeu animé des muscles de ses bras à demi nus, sa main -laissant pendre sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente -de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre tendre allongeant -l'ombre de ses paupières sur le bleu adouci de ses yeux, ces passes -lentes, errantes, dont elle promenait le chatouillement sur sa gorge, -tout apportait peu à peu à Anatole ces séductions de volupté muette avec -lesquelles la femme allume et sollicite, sans un mot, sans un sourire, -rien qu'avec la tentation de sa mollesse et de son silence, l'audace des -sens de l'homme. - -Un moment, il voulut s'arracher de là. Mais son regard rencontra le -regard de Manette, un de ces regards troublants qui laissent tout lire, -une provocation, un défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair... - -D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut l'enlacer; mais -Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta net par un éclat de rire, au -milieu duquel elle cria deux ou trois fois:--Coriolis! - -Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au visage l'insulte de -ce rire forcé de comédienne qui la secouait toute, et faisait onduler -son peignoir autour d'elle. - ---Eh bien! quoi?--fit en entrant Coriolis. - ---Elle le savait rentré,--se dit Anatole. - ---Qu'est-ce qu'il y a?--reprit Coriolis intrigué de l'air penaud de son -ami, du rire interminable de Manette, et ne sachant trop quelle figure -faire entre eux deux. - ---Ah! mon cher,--ricana Manette,--tu as un ami qui est galant -aujourd'hui... mais galant!... - -Elle s'interrompit pour pouffer encore. - ---Oh! une plaisanterie...--fit Anatole en cherchant son air le plus -naturel; et il rougit. - ---Certainement... certainement... une plaisanterie,--et Manette tapota -enfantinement les joues de Coriolis. - -Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait empoisonner, -une arme traîtresse en réserve pour combattre et tuer quand elle -voudrait l'amitié de coeur de Coriolis pour Anatole. - - - - -CXV - - -Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre -n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu -l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord -de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa -coquetterie, l'osé de son costume, le négligé de sa robe et de sa grâce, -l'espèce de déshabillé de toute sa personne. Il avait voulu fixer là, -dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le -type féminin du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures -évaporées, frêles, légères, presque immatérielles de la vie factice, ces -petites créatures mondaines, pâles de nuits blanches, surmenées, -surexcitées, à demi mortes des fatigues d'un hiver, enragées à vivre -avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame -qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les -lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, les -raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprême -de la femme délicate, il avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans -l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de -gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de plaisir ou -d'ennui de toutes ces femmes épanouies à l'air salin, au vent de la -côte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies -convalescentes au milieu des énergies de la nature,--c'était le -contraste qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, de -toutes ces marques de petits talons de Cendrillon semés sur la plage, -les figures qu'elles font rêver. - -Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau -exposé chez un grand marchand de la rue Laffite. - - - - -CXVI - - -Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et de ses amertumes, -l'espèce d'habitude sauvage qui lui faisait dévorer, sans rien dire, le -chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, après -l'humiliation de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, fumant, -ne faisant rien. - -Au bout d'un mois de ce _far niente_ rageur, il empoigna une grande -toile, et se mit à la brouiller impétueusement d'un charbonnage rehaussé -de coups de craie. Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement -et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des -repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes, -il commença à sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, -d'un vieillard. - -Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours, -enfermé, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-même son -poêle pour être prêt au travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las, -épuisé, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues -éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles. - ---A demain,--dit-il un soir à Manette et à Anatole en se levant de table -pour aller dormir,--vous verrez. - ---C'est cela,--leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et -il se jeta derrière eux, sur le divan, dans l'ombre. - -_Cela_, voici ce que c'était. - -Dans un arrangement qui rappelait un peu _le Pâris et l'Hélène_ de -David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au -bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de désir, la -passion d'un vieillard. D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la -première innocence de sa forme, sa première splendeur blanche, une gorge -à demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller -sur des roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces -jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les -beautés et toutes les puretés comme pour les fiancer à l'amour d'une -autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la -laideur de l'argent, la laideur des cupidités basses et des stigmates -ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, abjecte, de ce que la -Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracité de l'Usure dans le -Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au -vif, élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance du -dessin. - -Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand désir triste, -presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre -des vieux tableaux soupirer après la nudité d'une Suzanne. Il était -l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: «_un vieux_». On voyait -en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces derniers appétits -presque féroces de la fin des sens, le goût des amours qui tournent en -affaires de moeurs et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation -de l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le -hiatus d'une bouche édentée et humide, des morceaux de nudités -effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un -roquentin,--le satyre bourgeois. - -Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se -détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait pas; et elle paraissait -livrer, avec l'habitude d'un métier, avec une indifférence ingénue, le -rayonnement et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol. - -Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune -fille, de la Belle et de la Bête, le peintre avait mis l'espèce -d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition était -sans pitié, sans miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait -qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, s'étaient tendus -pour faire la plus épouvantable, la plus révoltante, la plus sacrilége -et la plus antinaturelle des antithèses. L'exécution en était presque -cruelle. D'un bout à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée, -avait voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de pinceau -çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les chairs étaient rayées -comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les -rideaux de feu du lit, dans les flambées de la soie autour du corps de -la femme. La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait avec son -étouffement dans la chambre. Et des morceaux d'étoffes, rigides, tordus, -serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanières et les -envolées sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements d'anges -vengeurs... - -Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire. - -Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations, -des jours où il éprouve le besoin de répandre et de communiquer ce qu'il -a de désolé, d'ulcéré au fond du coeur. Comme l'homme qui crie la -souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là -l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses -idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti, -souffert, dévoré d'amertume au contact des êtres et des choses. Ce qui -l'a atteint, froissé, blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la -vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page émue, -saignante, horrible. C'est le débridement d'une plaie; c'est comme si -dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains génies, de -certains chefs-d'oeuvre, Il y a des jours où, sur son instrument, -violon, ou tableau, ou livre, dans une création où frémit son âme, tout -artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes, -coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et du blasphème de crucifié; -des jours où il s'enchante dans une oeuvre qui lui fait mal, mais qui -rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son -art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, une -vengeance de sa sensibilité à lui sur la sensibilité des autres... -Coriolis était à un de ces jours-là. - -Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, plantés là -devant. - -Anatole finit par dire: - ---Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire cela? - ---Ça m'est venu,--dit simplement Coriolis. - -Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis était le -bruit de Paris. La curiosité des gens d'art et des badauds s'allumait -sur cette toile étrange à laquelle les commérages de la presse, les -légendes du public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier -fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand -marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait. - -Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie. Il voulut reprendre -son esquisse. Il essaya d'y mettre la dernière main; mais sa fièvre -était passée: il la laissa, et, au bout de quelques jours, il la -retourna dans un coin contre le mur. - - - - -CXVII - - -La vie militante de l'art avait développé à la longue une singulière -sensitivité maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire -malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il -se découvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de -perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie semblaient -s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle de l'existence. Les -plus petits contre-temps, les riens fâcheux, les ennuis insignifiants -prenaient, dans le noir et le mécontentement de ses idées, les -proportions démesurées, le grossissement que leur attribuent trop -souvent ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces âmes -inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies en peine. - -Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. Il avait des -désirs d'enfant et de malade. Des velléités soudaines, des appétits lui -venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dégoût -immédiat. Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un -repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans -de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspéré contre -le pays, les hôteliers, le temps. - -Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se dissipaient -qu'au milieu de la journée. Presque rien ne l'intéressait plus, en -dehors de lui-même. Le cercle de son intérêt se rétrécissait chaque -jour. Les autres, peu à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il -n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient, -qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque -chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans l'étroite personnalité de son -moi, avec cette absorption entière, avec cet égoïsme profond et absolu, -carré et résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme né -sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosité, et -dont la surface d'insensibilité avait été déjà remarquée à l'atelier, -chez Langibout, la dureté finissait par se montrer dans une rudesse -âpre, presque sauvage. - -Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à peu l'amertume de -sa carrière. Dans le découragement, le mécontentement de ses oeuvres, -avec un regard aiguisé par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux -autres les cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le -conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le -doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit juste. «Un casseur de -bras», disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptisé: -_Découragateur_ II, en lui donnant la seconde place après Chenavard. -Aussi, presque peureusement, s'écartait-on de lui comme d'un confrère -dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, glaçant -l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, capable de -dégoûter de la peinture le peintre le mieux doué. - -Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait -avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqué cet -éloignement par son acuité d'esprit, la teinte d'ironie mordante -particulière aux créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail -et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses lèvres, -maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, ses dégoûts, ses -colères d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits -empoisonnés. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il -n'estimait pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule -mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de la langue du peintre -à la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se -pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés -au vif des vanités saignantes. - - - - -CXVIII - - -Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils. - -Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti dans ses -entrailles cette révolution qui fait les pères et qui semble ouvrir un -nouveau coeur dans le coeur de l'homme. Devant l'enfant qui n'était -qu'un «petit», une forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à -demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir et remuer en -lui. Il était resté froid à cette vie qui semble continuer la vie -foetale, à ces mouvements encore embryonnaires, à ce regard à peine né -des enfants dans leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante -des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des mères. Mais quand -ce petit corps commença à se modeler comme sous l'ébauchoir de François -Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en -s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues -à des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses -petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la -beauté, la beauté du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque -déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste s'éveilla en même -temps chez le père. - -Son fils était véritablement un de ces enfants dont une naïve expression -populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le -teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de -s'épanouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait cette -douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau appelant la caresse -de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, frisés en -toison, des cheveux de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de -poussière au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont -l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses -tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout -pur, sans nuage et sans pensée, semblait plein du rien auquel rêvent -délicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de -ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant -d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés vers les coins, des yeux -qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'ébauche d'un nez arabe -s'apercevait dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en -avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della Robia; elle -était petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses -petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il -remuait de la grâce dans ses petites mains. - -Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement d'une chemise et -d'un collier de corail; et quand, habillé ainsi, par terre, sur un -tapis, le petit garçon se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses -câlineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa -mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits pieds se cherchant -pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la -blancheur écourtée de la toile. - -Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant, -les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le -plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du -Corrége, l'_Enfant à la Tortue_ de Decamps, il évoquait à la fois tous -ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de -l'enfance divine. - -Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant une minute sur -ses genoux, et que, glissé sur les coussins du divan, il dormait, les -cheveux ébouriffés, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où -ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on fût à côté -du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit endormi qui avait la -respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes -de Paradis sur ses paupières chatouillées. - - - - -CXIX - - -Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le -froid de la gêne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et -jeunes, y semblait mort avec l'écho des bonds de Vermillon, et le passé -paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière fait -peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des -gens un commencement de détachement et de séparation. La vie commune du -trio avait perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier -éloignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne -se quittent. Manette avait des mutismes guindés, du sérieux de projets -de femme sur la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait pas -dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les -réunions; Anatole n'avait plus le courage d'être Anatole. Son esprit -était contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et -craignait l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa -familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions qui le -renfonçaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position. -Chacun se tenait sur la réserve, les paroles s'arrêtaient, des silences -tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des têtes -la menace muette d'un grand changement. - -Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les -jours, tout pleins du présent seul, où ils ne croyaient pas se quitter. -Ils comprenaient que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans -qu'ils sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain qui ne les -verrait plus ensemble; et lâches devant cette idée, aucun des deux -n'osait la dire à l'autre. - - - - -CXX - - -Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement de Coriolis. - -Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce -siècle la carrière et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il -était dévoré de cette fièvre de déception, de cette désolation -intérieure que Gros appelait «la rage au coeur». Il souffrait de la -douleur suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent la fin de -leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reçues de -leur temps. A côté des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il -voyait comblés, gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée, -courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés sous le viager de -la gloire, le laurier de la réclame, le _Divo_ qu'on ne donne qu'aux -morts, il se sentait né sous une de ces malheureuses étoiles qui -prédestinent à la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent -à la contestation, ses oeuvres et son nom à la dispute d'une bataille. -L'épreuve était faite, l'illusion n'était plus possible: tant qu'il -vivrait, il était destiné à n'être pas reconnu; tant qu'il vivrait, il -ne toucherait pas à cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec -tous ses efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée avec -ses espérances. - -Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de -sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient le découragement des -mélancolies suprêmes que roulait à la fin Géricault, il se laissait -aller à un sentiment affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire, -lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au delà de sa -vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée et presque le souhait de -mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort, -des réparations de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art -attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,--qu'ils hâtent -quelquefois. - - - - -CXXI - - -Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à l'enfoncer dans le -travail, la lassitude, le brisement d'une espèce d'art mécanique. Il lui -venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant -faire à Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son -absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du -cigare, l'espèce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie. -Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sous les -tailles et les égratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il -passait des journées. Et c'était comme une suspension momentanée de sa -vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce de congestion -qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le -cerveau à la place du chagrin. - -Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degré, -la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou -manquer la planche, faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser -son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa -chimie magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées -rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait dans l'eau -mordante les changements du cuivre, ses pâlissements, les -bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et -aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et -d'un pas affairé qui coupait les queues des petites filles à la porte -des fritureries, il se dépêchait d'arriver, sa planche sous le bras, -tout en haut de la rue Saint-Jacques. - -Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine d'un jour blanc, dont -le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour -l'impression, devant une presse à grandes roues, dans le silence de -l'atelier ayant pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le -papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un -coucou, les coups de la presse à satiner qu'on tourne, il avait une -véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant -sa planche sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de -la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant -sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant. -Il était tout entier à ce qui allait se lever de là, à ce tour de roue, -la fortune de son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des -mains de l'ouvrier. - -Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de -prostration, un épuisement physique et moral comparable à celui d'un -joueur sortant d'une nuit de jeu. - - - - -CXXII - - -Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion de poitrine, il -retoussait un peu; l'été, les chaleurs de juillet emportaient ce rhume. -Mais cette année-là, sa toux, irritée peut-être par les émanations de -l'eau-forte dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista tout -l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida à prendre, -sur les instances de Manette, ne l'en débarrassa pas. - -Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir aucun danger dans -son état, son médecin, défiant, par expérience, de la délicatesse des -poitrines de créole, lui conseilla de ne pas rester dans le froid et -l'humidité de Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque -bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année, quelque pendant à -son _Bain turc_. Coriolis s'emportait à cette idée de voyage, y opposait -une résistance presque colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, -que toutes ses études étaient maintenant là, qu'il avait de grandes -choses en tête. - -Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il continuait à -souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent, il était forcé de passer -des journées au lit. Et dans les soins qui penchaient Manette sur son -amant couché, dans l'intimité, ce tête-à-tête confidentiel, ce -rapprochement de petits secrets que fait la maladie entre le malade et -la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit des paroles basses -qui l'écartaient, l'éloignaient de son ami, des conversations qui se -taisaient à son approche, des espèces de consultations mystérieuses, des -signes furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler de -lui, et qui s'en cachaient. - - - - -CXXIII - - -Manette s'était levée de table pour aller coucher son enfant. Coriolis -touchait à des objets sur la nappe, les reposait comme il les avait -pris, sans y penser, regardait de temps en temps Anatole, et ne disait -rien. - -Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait mal à l'aise -sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de vouloir lui parler et de -ne pas oser. Il avait le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, dure à -dire pour Coriolis, cruelle à entendre pour lui-même. - -Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et décidés avec -lesquels on ramasse son courage, et d'une voix qui se pressait pour en -finir plus tôt: - ---Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me pèse... Je me lève tous -les matins en me disant: Je lui dirai aujourd'hui... Et puis, c'est plus -fort que moi... Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste -là... c'est que ça me coûte, vrai... Enfin, je quitte Paris, voilà... - ---Tu quittes Paris, toi?--fit Anatole tout abasourdi sous le coup. - ---Ah! parbleu,--reprit Coriolis,--si nous n'étions pas tant de monde... -l'enfant, deux domestiques... je t'aurais bien emmené, tu comprends... - ---Complet!... oui, je comprends... La plaque est relevée comme dans les -omnibus... C'est vrai qu'on ne peut pas me prendre sur les genoux, j'ai -passé l'âge...--répondit Anatole sur un ton de bouffonnerie presque -amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié dans sa voix:--Est-ce que -tu te sens plus souffrant? - ---Oui et non... C'est-à-dire que certainement, depuis quelque temps, ça -ne va pas comme je veux... Mais ce n'est pas ça... Au fond, vois-tu, il -y a un grand embêtement dans mon affaire... Je ne sais pas où j'en suis -de ma carrière, de mon talent, de ma peinture... Va, ça vaut une -maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on souffre assez... Je -croyais avoir trouvé le _moderne_... A présent, je n'y vois plus ce que -j'y voyais... et peut-être que ça n'y est pas... J'ai besoin de repos, -de recueillement... Ça me tue, cette maudite température de fièvre de -Paris... Je resterai un an... Nous allons à Montpellier... C'est Manette -qui a eu cette idée-là... Je t'assure, c'est une bonne idée... La pauvre -fille! c'est du dévouement, car la vie ne sera pas bien amusante pour -elle... Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins... Et -puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la Camargue, où je -veux faire des études... Oh! ça me fera beaucoup de bien... Je voulais -te prévenir plus tôt... Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle -avant... parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la peine -de te faire cet ennui-là pour rien... Et puis, nous n'avons été tout à -fait décidés que ces jours-ci... C'est égal, mon vieux, quand on a vécu -ensemble comme nous, on ne se quitte pas comme on plie ça! - -Et Coriolis jeta sa serviette sur la table. - ---Enfin, je ne pars pas pour la Chine... Et quand je reviendrai, rien ne -nous empêchera de recommencer ces si bonnes années-là, n'est-ce pas? - -Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux était à jamais -finie, et que c'était un dernier adieu qu'il faisait ce soir-là à la -grande amitié de sa vie. - ---Mais,--reprit-il,--je ne puis te laisser comme ça sur le pavé... sans -un sou... - ---Oh! j'ai ma chambre... j'ai le temps de me retourner... - ---C'est que je vais te dire...--fit Coriolis d'un ton embarrassé,--nous -avions, tu sais, encore une année de bail... Eh bien! Manette a trouvé -moyen de relouer... Elle a tout arrangé... Il y a un marchand qui doit -venir prendre les meubles... Par exemple, tu sais, les tiens... ceux de -ta chambre... tu me feras plaisir de les garder... Oui, je me -remeublerai... Nous renvoyons aussi les domestiques... Manette a trouvé -des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines à elle... Nous -serons cent fois mieux servis... Mais voyons, ce n'est pas tout cela, -qu'est-ce qu'il te faut? - ---Rien,--dit en relevant la tête Anatole, blessé d'être ainsi chassé par -la femme à peu près de la même façon que les domestiques étaient -renvoyés.--Merci... J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait -gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile... - -Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs avaient roulé dans ce -grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se -creuser sous tous les à comptes qu'il y jetait. - ---Bien vrai?--fit Coriolis soulagé, débarrassé de l'idée d'une lutte à -soutenir avec Manette.--Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments -durs, si tu étais brûlé au _Spectre solaire_, tu peux tout prendre chez -Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu... Voyons, qu'est-ce que tu -vas faire? - ---Je ne suis pas encore mort de faim... Je vais tâcher que ça -continue... - ---Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé paresser... j'aurais -dû te faire travailler... Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai -jamais eu le courage... - ---Et quand partez-vous?--demanda Anatole en l'interrompant. - ---Samedi... ou lundi... Et où en es-tu avec ta mère? - ---Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement... Voilà que nous allons nous -quitter, ça suffit... parlons d'autre chose. - -Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait tous deux. Anatole -avait pris au hasard un album sur une table et le feuilletait. - ---D'où est-ce, ça, dis donc?--demanda-t-il à Coriolis pour rompre le -silence en lui montrant un croquis. - ---Ça?... Ah! c'est de mon voyage à Bourbon... quand j'y ai été, tu sais, -avant mon retour d'Orient... - -Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie brisée, il -voulait ressaisir son coeur dans le passé, Coriolis se mit à raconter à -Anatole ce qui lui était arrivé là-bas, aux colonies, avec des paroles -qui s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où semblait -tomber le souvenir un moment suspendu. - -Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune -fille.--Figure-toi... elle écrivait un journal sur les bandes de papier -de sa broderie... et elle attachait cela à la patte des oiseaux fatigués -qui venaient se reposer sur le bateau... C'était si joli, cette idée-là, -vois-tu... ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau, -jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber quelque part comme -du ciel, comme une lettre d'ange!... Tu sais, on ne sait pas comment on -devient amoureux... Je fus très-bien reçu dans la famille... Elle avait -une grande fortune... Mais il y avait une habitation... Il fallait -mettre sa vie là, tout laisser, renoncer à la peinture... et je dis non. - ---Et ça finit ainsi? - ---A peu près... Seulement, en me reconduisant au bateau, quand je -partis, la nourrice de la jeune personne, qui m'avait pris en adoration, -me donna un petit sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais -beaucoup... Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés... -un peu moins, heureusement, que je ne devais l'être à moi tout seul... -C'est égal,--reprit Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié -sérieux,--il n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là dans -notre Europe... - -Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur lui-même où -Anatole crut apercevoir le premier regret de l'amant de Manette. - - - - -CXXIV - - ---Mère Capitaine, auriez-vous un endroit à m'indiquer pour coucher -pendant quelques jours? - -Anatole disait cela à la maîtresse d'un petit _bistingo_ transféré de la -rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle, et qu'il avait décoré, dans -le temps, de fresques épisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits -de zouaves. Depuis ce travail, il ne passait guère devant le cabaret -sans y entrer, y prendre une consommation et causer avec la mère -Capitaine. - ---Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,--fit madame Capitaine,--y -a Champion, un honnête garçon qui vient ici, que tu le connais bien, que -tu as bu avec lui, qu'il a une grande chambre, que ça lui ira comme un -gant de t'en céder la moitié... C'est son heure, il va venir... - -Un sergent de ville parut, et après quelques mots de madame Capitaine, -il alla à Anatole, lui dit que c'était une affaire faite, qu'il pouvait -venir le soir même prendre l'air du «bazar», qu'il emménagerait son -_biblot_ le lendemain. Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit à -boire avec lui. - -C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le locataire d'une -moitié de chambre inconnue, dans une maison dont il ignorait jusqu'au -quartier, et le compagnon de chambrée d'un individu dont il ne s'était -même plus rappelé au premier moment l'état de sergent de ville. - -A minuit, les deux hommes passèrent les ponts, allèrent vers l'Hôtel de -ville, arrivèrent à une petite rue derrière Saint-Gervais, où, dans le -fond d'un marchand de vin, résonnait la musique nasillarde d'une vielle, -avec l'accompagnement de la bourrée qu'elle jouait, scandé par des -sabots. Là, à une petite allée noire, n'ayant que le filet blafard du -gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait, ils entrèrent. Le sergent de -ville alluma une allumette contre le mur; et ils se trouvèrent dans -l'escalier, un escalier de briques sur champ, aux arêtes de bois. - ---Bigre!--fit Anatole,--ce n'est pas l'escalier du Louvre... - -Et il monta. - -Couché, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de dormir partout, et -aux côtés de n'importe qui. - ---Hein? qu'est-ce qu'il y a?--fit-il à cinq heures du matin, en -s'éveillant au bruit de la maison.--Qu'est-ce que c'est? Est ce qu'il y -a des éléphants ici? - ---Ça?--fit Champion négligemment.--Ah! j'avais oublié de vous dire... -C'est une maison de maçons, ici. Au jour, ils dégringolent... Il y a -trois départs tous les matins... - -Au bruit des souliers des maçons se mêlait le bruit du bois qu'on -sciait, des bûches qui tombaient, du feu qu'on soufflait pour la soupe. - ---Oh! on s'y fait,--reprit Champion,--demain tous n'entendrez plus rien. -Moi, il faut que je file... - -Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa chambre, et quelque -habitué qu'il fût à tous les logis, le lieu lui fit un petit froid. Du -carrelage sur la terre battue, il ne restait plus que trois carreaux. La -fenêtre était à guillotine et donnait sur un mur interminable qui -montait à dix pieds devant. Au mur, un papier dont il était impossible -de discerner la couleur, avait été arraché contre le lit, à cause des -punaises, et remplacé par une grande tache blanche faite à la chaux. -Là-dedans tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce qu'on -appelle si bien «un jour de souffrance», une lueur où il n'y avait que -la pauvreté du jour. - - - - -CXXV - - -A dix heures, il descendit pour découvrir un gargot, et tomba dans la -rue, une rue étroite aux petits pavés, où il trouva des bornillons -resserrant des entrées d'allées, le ruisseau libre lavant le pied des -constructions en surplomb sur des rez-de-chaussées noirs et pleins de -trous d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen âge s'écartant en haut -pour voir un peu de ciel, les bâtisses rapiécées par trois ou quatre -siècles et laissant, sous leur plâtre d'hier, repercer les saletés de -leur vieillesse, des croisillons voilés d'un morceau de calicot, de -grandes fenêtres aux petits carreaux verdâtres faisant paraître tout -hâves les enfants collés derrière, des appuis de bois où séchaient -pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps, de petites -filles allaient avec le bruit de sabots de ce quartier sans souliers. La -cage d'un perruquier, qui fait tous les dimanches la barbe aux maçons, -était accrochée en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec -ses deux serins, une vieille rue abandonnée de province derrière un -évêché. Au fond d'une petite cour, il vit comme un reste des journées de -Juin dans un enfant qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille, -coiffé d'un shako de militaire ramassé dans du sang. - -Ce pittoresque intéressa Anatole, qui aimait le caractère de la misère, -les curiosités des recoins pauvres de Paris, et dont la badauderie -allait instinctivement aux quartiers, aux habitudes, à la vie du peuple. -Il s'amusa à se reconnaître; il alla le long des rez-de-chaussée où -toutes sortes d'industries pour les pauvres étaient cachées et enfouies: -il y avait des teintureries pour deuil, des boutiques de modes aux -volets desquelles étaient accrochés des gueux en terre, des revendeurs à -l'enseigne faite d'un sac d'où s'ébouriffait de la laine à matelas, des -étalages de fleurs sous globe, de vieilles cages, de vieux lits de -sangle, de vieilles lanternes de voiture, toutes sortes de friperies -flétries et pourries coulant au ruisseau comme un fumier de brocantage. -C'était des boutiques de taillandiers, à la forge allumée, des -fabricants d'auges et d'outils de maçons, des boutiques de confection -pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles était écrit en gros -caractères: _Blouses, Sarreaux, Habillements de fatigue_. A côté d'un -bureau de garçons marchands de vin, Anatole lut une annonce à moitié -effacée de «repassage de chapeaux à cinq sous»; et il s'arrêta au coin -de la rue à de vieilles affiches de quête à domicile pour le bureau de -bienfaisance de cet arrondissement chargé de dix-huit mille indigents. - -Il trouva de grandes distractions dans cette exploration. Ce qui eût -rendu triste un autre, l'amusait presque, Il était là en pleine misère, -et se sentait à l'aise. Son premier sentiment de découragement, de -mélancolie du matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dépaysé ni -désolé. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique. Il se -voyait, dans cette rue, libre, débarrassé de tout respect humain, mêlé à -des travailleurs n'ayant guère plus d'argent devant eux qu'il n'en avait -lui-même. Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes, -et devint décidément enchanté du quartier. - -A côté de sa maison était une crémerie qui portail écrit sur des -pancartes: _OEufs sur le plat, Boeuf et Bouilli à emporter_. Il entra, -se mit à une table sans nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à -dix centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à une -suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles, satisfaites, -heureuses, au milieu desquelles tombait, sans les troubler, le bruit des -morceaux de vitre jetés dans une charrette devant un marchand de verre -cassé de la rue Jacques-de-Brosse. - -Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans la chambre du -sergent de ville. - - - - -CXXVI - - -Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole quinze jours, un -mois au plus, se laissait bientôt couler, sans compter le temps, dans -cette singulière communauté avec un sergent de ville. - -Champion était un ancien gendarme, revenu de Cayenne, jaune comme un -coing. Il avait des histoires de patrouilles dans les forêts vierges, de -phénomènes météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris -vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes sortes de récits -embellis d'imaginations de chambrée et de légendes de gendarmerie -coloniale, qu'il contait le soir de son lit, à Anatole, avec les _rra_ -et la vibration tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de -causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré détaillé des -arrestations galantes qu'il opérait chaque soir; car, en attendant son -passage à la Surveillance, Champion se trouvait être préposé aux moeurs. -Une seule chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, les -libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe et le style -d'un ami de la morale; et les rapports d'Anatole eurent un tel succès à -la Préfecture de police que Champion fut sur le point de passer -brigadier. - -Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates et sévères -fonctions, un vrai militaire français. «L'honneur et les dames»,--il -pratiquait la devise nationale. Il respectait le sexe dans le malheur. -Il avait lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. Aussi -avait-il, avec ses subordonnées, des formes, des manières, des -indulgences même qui lui faisaient parfois fermer l'oeil sur une -contravention. De là souvent lui venaient des visites de remercîment, la -reconnaissance d'une femme qui lui apportait timidement un bouquet et -mettait le bruit des volants de sa robe de soie dans la misérable pauvre -petite chambre des deux hommes. - -Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie d'amabilité, de -galanterie, d'ironie, une dépense de ses bouffonneries économisées. Il -faisait des ronds de bras de maître de danse pour mener la visiteuse au -divan--qui était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, un -vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon de la recevoir -dans ce petit intérieur de garçon: on était en train de le meubler, le -tapissier n'en finissait pas de poser ses glaces Louis XV... Il -pirouettait, il était Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un -papier de sa poche, disait:--Encore une invitation de la duchesse!... Il -époussetait ses souliers, criait:--Jean! je vous chasse!... Madame, il -n'y a plus de domestiques... Voilà où mènent les révolutions!... Il -madrigalisait avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait -passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un gentilhomme -toqué dans la débine. - -Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on terminait la -petite fête en faisant monter du vin blanc et des huîtres. - - - - -CXXVII - - -Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel ami, des repas pris -aux gargots où mangeait Champion, les soirées passées dans les cafés où -il allait, ne tardaient pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa -vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le camarade de -tous les camarades du sergent de ville, une connaissance de toutes ses -connaissances, des gardes de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes -endroits que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa légèreté -d'observation était toujours attirant, intéressant pour Anatole. Entré -dans celui-là, il le trouva tout à fait cordial et charmant. Il fut -séduit par la rondeur, la bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la -franchise de l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux -d'où il tira une _militariana_ avec laquelle il faisait rire ses -victimes jusqu'aux larmes. Car là, dans ce monde fort, il désarmait par -sa faiblesse. Ses auditeurs lui pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues -des récits de bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à un -gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté avec des charges à -leur portée, faisait leurs caricatures, des portraits poétiques et -penchés de leurs épouses. Pour les bals de corps donnés à la fête de -l'empereur, il fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on -l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un grand enfant de -troupe du régiment: il avait _l'oeil_ à la cantine. - -Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et que ses -relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique l'avait porté vers -eux, il prenait part à leurs exercices, et retrouvant son élasticité, sa -souplesse de jeunesse, il luttait avec eux, faisait le _cheval_, les -_barres parallèles_, la _poutre_, les _guirlandes_, la _corde à noeuds_, -l'_échelle vacillante_. Et il n'était pas le moins agile dans ces -courses au _chat coupé_ de la caserne des Célestins, ou la partie de jeu -des pompiers, s'élançant de la cour, sautant après les murs, bondissait -de toit en toit sur les maisons du voisinage, et finissait par mettre le -lendemain deux ou trois écloppés à l'infirmerie. - - - - -CXXVIII - - -Anatole présentait le curieux phénomène psychologique d'un homme qui n'a -pas la possession de son individualité, d'un homme qui n'éprouve pas le -besoin d'une vie à part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et -pour instinct d'attacher son existence à l'existence des autres par une -sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement de son -tempérament, à tous les rassemblements, à toutes les agrégations, à tous -les enrégimentements, qui mêlent et fondent dans le tout à tous -l'initiative, la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce -qu'il aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté bon, -offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur de toute haine et de -toute amertume, encore plein d'utopies, quand il bâtissait du bonheur -pour toute l'humanité, c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il -lui voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table d'hôte, le -paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les autres, les gens roulés -dans la misère d'une grande ville et se sentant à peine, comme dans une -foule, une existence, des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce -compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, presque liée à leur -règle, à leur ordre du jour, amusée de leurs récréations, de leurs -plaisirs, buvant à leur table, emboîtant leur pas, il tirait une espèce -de satisfaction, de bien-être difficile à exprimer, une sorte -d'allégement, de libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié -partie de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne à la -_masse_. - -Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore contribué à lui -faire tolérer cette vie qu'un autre eût été jeter à la Seine coulant si -près de là. Il était soutenu par la grâce que la Providence fait aux -malheureux: il avait au suprême point le sens de l'_invrai_. Une -prodigieuse imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait -l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions entêtées que -rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le berçaient toujours, une -confiance enragée qui lui ôtait la prévision de tous les accidents de la -vie, et ne faisait tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il -se fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus horribles -figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, lui -apparaissaient comme des visages de braves gens. Il voyait une affaire -faite dans une parole en l'air. Les chances les plus impossibles, des -miracles de salut, il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où -des restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, c'étaient -des échafaudages de fortune, des emmanchements de hasards, des enfilades -de travaux, des connaissances de grands personnages, des rêves à la -piste de millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent -des pompiers, et dont il allait chercher le nom et l'adresse dans des -endroits incroyables, chez des _minzingues_ de la rue Saint-Hilaire, à -la Bourse des marchands d'habits! Et en tout, il poussait si loin le -sens du faux, l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre -plusieurs travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours celui -dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du reste, ne le fâchait -pas; il se mettait à la place de l'homme qui lui devait, lui trouvait -mille excuses, et en faisait son ami. - -Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources de -caractère, par cette vie où le frottement continuel des autres le -soulageait de lui-même, Anatole trouvait dans la misère les coudées -franches de sa nature, la libre expansion, l'occasion de développement -de goûts inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers les -inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement sans gêne -dans les fraternités à brûle-pourpoint, les amitiés improvisées sur le -comptoir, les tutoiements au petit verre. Doucement, et sans y résister, -dans ces milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de -beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par leurs préférences -de sociétés, leurs relations, leurs lieux de rendez-vous, descendent peu -à peu au peuple, se trempent à ses habitudes, s'y oublient et s'y -perdent. Lui aussi était de ceux qui semblent tirés en bas par des -attaches d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand de -vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche et faisait des -projets, il parlait de festins qu'il donnerait dans de grands salons de -Ménilmontant; et il esquissait la fête avec son gros luxe de femmes à -chaînes de montre, ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers -d'oeufs rouges, ses brocs de vin bleu,--une ripaille de barrière, une -apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un idéal de canaillerie. - -A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence présente, -cette maison, cette chambrée, tous ces compagnonnages donnaient une -pleine satisfaction. Il roulait de rencontres en rencontres, -d'accrochages en accrochages, dans des sociétés de n'importe qui. Il se -laissait emmener par des noces qui avaient pour demoiselles d'honneur -des femmes faisant tirer des loteries dans des gargots, des noces qui -allaient aux _Barreaux verts_ en arrêtant les «sapins» et la mariée pour -une «tournée» à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières -parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos rond, les deux -mains nouées autour de ses genoux relevés, la bouche gouailleuse, il -prenait des apparences de contentement presque fantastique, l'air -d'ironique bonheur de Mayeux. - - - - -CXXIX - - -Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence, Anatole -perdait peu à peu les forces de sa volonté. Il devenait paresseux à -chercher du travail. Il n'osait plus, dans sa timidité de pauvre -honteux, aller au-devant d'une affaire, voir les gens, emporter une -commande. - -Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières énergies et -de ses derniers orgueils. Sa vocation mourait. Ce que l'artiste, au plus -profond de ses chutes et de ses misères, garde du rêve et des illusions -de sa carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme -des travaux forcés du gagne-pain, la confiance, la foi et le goût de -revenir un jour à l'art, l'orgueil de se sentir toujours un -artiste,--cela même l'abandonnait. La misère avait dévoré le peintre; et -dans l'ancien élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir -un nouvel être: le bohême pur, le lazzarone de Paris, l'homme sans autre -ambition que la nourriture et la subsistance, l'homme de la vie au jour -le jour, mendiante du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la main -de la faim. - -Il vendait petit à petit de ses _frusques_, de ses meubles; puis, -talonné par le besoin, il descendait à ramasser les plus bas deniers et -la plus vile obole de son état. Il faisait, pour un marchand d'estampes -du quai de l'Horloge, des portraits destinés à l'illustration des -livres, les uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures, -les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des couleurs de -confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze centimes, les -autres aux prix de deux francs cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins -qu'il mettait en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux -quand le maître du café arrachait quelques pièces de cinquante centimes -à la goguette des gardes nationaux venant là. - -Au milieu de cette _dèche_, il fut fort étonné un jour de voir tomber -dans sa chambre la visite de sa mère qui n'avait jamais mis les pieds -chez lui depuis leur séparation. Elle avait fait des pertes d'argent. La -mode et l'industrie qui lui donnaient ses revenus étaient complétement -abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un petit capital à peine -suffisant pour la faire vivre dans une petite localité des environs de -Paris. Elle fit de cette situation un exposé pathétique à Anatole, lui -demanda ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit tout -le temps, sortit comme une femme venue pour faire une scène à effet, en -se drapant dans du dramatique. - -Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son fils: - ---Je ne conçois pas comment vous restez dans une maison comme ça... Si -du monde venait vous voir... - ---Du monde? ah! oui... Des pairs de France, n'est-ce pas? - - - - -CXXX - - -L'été vint, et, avec l'été, les nuits brûlantes, mangées de punaises, -lui firent découvrir un nouvel agrément de son quartier, de son -logement: le bain _gratis_ à deux pas, dans la Seine. - -Vers les onze heures, il descendait de chez lui en chemise et en -pantalon de toile, emportant sa carafe et son pot à l'eau, allait à -l'abreuvoir du quai, et, en quelques brasses, il se trouvait dans la -belle eau pleine et profonde, coulant entre l'Hôtel de Ville, l'île -Saint-Louis et l'île Notre-Dame. - -Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres seulement, -ouvertes, respiraient. De loin en loin, une lumière qui se noyait dans -la rivière paraissait y faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà -et là une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le noir de -la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La lune, un milieu d'un -courant ridé, se mirait et rayonnait. Anatole nageait, se perdait dans -l'ombre avec cette espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et -le mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait à couper -les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu blanc de la lune qui -s'égouttait de ses doigts. Il faisait de petites brasses, glissait, -s'abandonnait à l'eau molle, et, par moments, se laissant couler sur le -dos, le front à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un -puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de Ville, le ciel, -la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions de paresse, de calme, le -pénétraient de bien-être. Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne -sur un pont, le mélancolique sifflement d'un _écopeur_ de bateau, des -mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en l'air, ce doux petit -bruit d'une grande eau qui va dans une grande ville qui dort. Des heures -au timbre mourant tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il -nageait toujours, se disait:--Je vais sortir,--et restait encore, ne -pouvant se lasser de boire de tout le corps et de tout l'être ce bonheur -des muets enchantements nocturnes de la Seine, et cette délicieuse -fraîcheur enveloppante de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce Paris -aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du jour. - - - - -CXXXI - - -Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux. - -Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère qu'un ennui, une -contrariété qui le taquinait. - -Tant que Champion avait été aux moeurs, Anatole n'avait vu dans son -compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'édilité, une espèce de -douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer à la -Surveillance: l'employé du gouvernement se transformait alors aux yeux -d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au -tricorne, à l'épée, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre -lequel se soulevaient toutes les instinctives répugnances du Parisien et -du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses opinions -libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil homme établi aussi à -fond dans son intimité,--et parfois dans ses chemises. - -Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec ses nouvelles -fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait -brusquement arrêté ses tentatives de propagande phalanstérienne, et -coupé net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore -contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion -qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le -plus dur de l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur -qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, faisait semblant -de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne -s'occupait, ne s'inquiétait de rien, Champion avait à la longue fini par -concevoir pour l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa -vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent dédain -du travailleur pour le _loupeur_, Champion, avec sa grosse et lourde -nature, le laissait échapper à toute minute dans des paroles et des airs -qui étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole -eut-il la joie d'un grand débarras, quand Champion, craignant peut-être -pour son avancement le compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses, -vint lui annoncer qu'il le quittait. - -Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier réduit, par les -_lavages_ successifs, à un lit, à une chaise et à son morceau de guipure -historique, seul débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans -savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par mois une table -pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin. - - - - -CXXXII - - -Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal, un coin de -pittoresque échappé au dessinateur parisien Méryon, à son eau forte si -amoureuse des ponts, des berges, des quais. - -Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée de morceaux de -fer, à demi déboulonnée par les voleurs de nuit, dresse là -l'architecture à jour de son treillis de poutres. Cette masse de pilotis -arc-boutés et s'entremêlant, ce fouillis d'échafaudages, ces énormes -madriers goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux, glaiseux, -tout gris en bas, les mille trous des niches de l'armature, font songer -à une jetée de port de mer, à une machine de Marly détraquée, à une -forêt dont l'incendie aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la -Samaritaine suspecte et hantée par la maraude. - -Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides qui font des -barres dans toutes les traverses de l'estacade, entrent dans ses creux, -la battent, la pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent de -violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture de boue, et -jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité noire et chaude du reflet -de la grande charpente. - -Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur à la ligne, allait -pêcher là. - -Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant de la -gymnastique périlleuse de la descente; et arrivé à son endroit, juché, -installé, perché, en équilibre sur une solive, les jambes pendantes, il -amorçait, avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le -_gardon_, le _barbillon_, la _brème_, le _chevenne_. Il voisinait avec -les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces individus que le goût -commun de la pêche à la ligne assemble et mêle dans une ville comme -Paris, il trouvait les relations imprévues dont la Providence semblait -s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres de sa vie. -Bientôt ses amis furent un facteur de la Halle aux veaux; un grand jeune -homme qui refaisait les éducations incomplètes, donnait des leçons -discrètes aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes -d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière, fort curieux -à entendre sur les objets inimaginables qui se perdent tous les jours -sur le pavé de perdition de Paris; un commis d'un magasin de la rue -Coquillière, où l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de -talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en aunant, le -sifflement de la soie neuve; et avec quelques autres encore, un aide -préparateur de M. Bernardin. - -Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les hommes à -professions funèbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le -croque-mort, le nécrophore. La Mort, dont il avait très-peur, -l'attirait. Il en était curieux, presque friand. La Morgue, la salle -Saint-Jean après une révolution, les cimetières, les catacombes, les -spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une -espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'être -l'intime d'un homme apportant à la société de gros asticots, sur -lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des -pêches miraculeuses. - - - - -CXXXIII - - -Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter à la peinture qu'il -voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg -Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien où un -décorateur était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec -l'attribut sacramentel de son serpent enroulé. - ---Un serpent, ça?--fit-il,--mais c'est une anguille de Melun! - -Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette -à Anatole. - -Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques -coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale qu'il avait vu au -Jardin des Plantes. - -Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu voir, et trouvait le -serpent parlant. - -Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra -sa boutique. Il en voulait faire décorer les six panneaux d'allégories -représentant les éléments de la chimie; malheureusement, il commençait -les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par -panneau. - -Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis -de l'_Eau_, de la _Terre_, du _Feu_, de l'_Air_, du _Mercure_, du -_Soufre_. Le pharmacien était charmé des dessins. On causait, des noms -de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien -le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole: -Anatole, lui, l'appelait déjà Purgon. - -Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le -premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail. -«Messieurs,--criait-il en peignant la première figure qui était -l'Eau,--voilà une peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!» -Pendant ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des remèdes, -lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, questionnait le -garçon pharmacien, l'étonnait avec la demi-science qu'il possédait de -tout. Bientôt, son ardeur à peindre baissant, il trôla dans le magasin, -cacheta quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un -paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un pot, aida à -recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la facilité d'assimilation -qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il -approchait, à se mêler à tout ce qu'il traversait, il devint là une -sorte d'aide amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier lui -allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une -vocation à une carrière de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir, -à une occupation légère, distraite par le dérangement, le mouvement des -acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris, -il avait non-seulement le goût, mais encore le génie naturel: il -excellait à vendre, à «entortiller» le consommateur. - -A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. Anatole resta deux -mois à les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout -des deux mois, comme l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la -force d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus rien à -faire décorer, lui proposait de lui prêter comme atelier son «petit -salon pour les accidents». Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait -qu'à répondre à la boutique dans les moments pressés, à donner un coup -de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait -volontiers partout où il était, et qui se trouvait toujours lâche pour -sortir d'une habitude. - -Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontré -de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux -garçon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait -à tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, c'était son -petit nom, passait sa vie à boire de la bière qui lui avait donné, à -force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et -inquiétante d'une baudruche. De là une plaisanterie journalière -d'Anatole:--Fermez les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à côté du -pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, installée dans -l'arrière-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse à -se cacher pour prendre à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une -bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espèce -d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au -besoin qu'Anatole avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à -demi amoureux. - -Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, le bonheur du -pot-au-feu, bien chauffé, bien nourri, bien éclairé, doucement bercé -dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable -digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité -sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage et du petit -commerce, dans des commérages, des rabâchages, des conversations de -vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. -Sa verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie -l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque à la distillerie -de l'arrière-boutique; la cuisine des remèdes l'occupait, ses curiosités -touche-à-tout s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux -filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait à dire des -mots de médecine à des gens du peuple, à donner des consultations pour -toutes les maladies, à éblouir de vieilles femmes avec des bribes de -Codex et du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés qu'on -apportait dans la boutique étaient pour lui une distraction, et jetaient -dans ses journées l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'était-il plus -beau que son zèle à donner des secours: il était un père pour les -écrasés; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais où -il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, de sang-froid, -c'était dans les crises de nerfs de femmes foudroyées de la nouvelle du -mariage d'un amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en -perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie. - -Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole restait là, croyant -y rester toujours, lavant de temps à autre quelque aquarelle, genre -XVIIIe siècle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des -commerçants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il -apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner à -la pharmacie l'estime des gens de goût, le garçon lui apprit que son -patron était parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de -troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine. - -Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de -bons produits une pharmacie tombée, il donnait ce qu'on lui demandait, -il faisait des préparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme -fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience -l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'était vu obligé de -vendre son fonds à vil prix et de s'embarquer. - -Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, prit la boîte -d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du -garçon, et rentra rue des Barres avec le premier grand découragement de -sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut: - ---Il y a un bon Dieu contre moi! - - - - -CXXXIV - - -Anatole passa alors des journées, des journées entières au lit. - -Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, il apercevait -autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant à l'étroite -fenêtre, ce pan de mur d'en face reflétant la blancheur d'un ciel glacé, -l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se -lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonné -sous la tiédeur des couvertures et du reste de ses vêtements jeté et -bourré par-dessus, il cherchait à perdre la conscience et le sentiment -de sa vie, la pensée d'exister réellement et présentement. Il -s'abandonnait à l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur -infinie, au lâche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il -goûtait, ce n'était pas le plein sommeil, c'était une bienheureuse -impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide, -l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis -pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de -plomb comprimant les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté. - -C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes, -les jours couleur d'ennui où il faut avoir un peu de bonheur pour vivre. -Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre, -le froid des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, la -vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, dans un demi-rêve, -les yeux ouverts. - -De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses et pareilles, il -sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pincée de -tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une -cigarette qui brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui -semblait que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait avec la fumée, -le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts -d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette, -poursuivant à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement -envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait plus, à la fin, de ses -membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur. - -La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il prît rien. Ce -jeûne, cette débilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il -avait de sa personnalité matérielle, l'allégeaient un peu plus de son -corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau, -surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à -s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois, -lui faisait croire une minute qu'il était noyé dans l'eau jaune de la -Seine, une eau qui le roulait, et où il lui semblait qu'on ne souffrait -pas du tout. - -Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet état flottant de -lui-même, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son -présent persistait en lui et prenait une fixité insupportable. Alors il -tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées -entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du -pied à la tête. Plongé dans le papier gras une heure ou deux, il lisait. -C'était presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des -courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures -terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de récits qui -emportent le liseur dans le péril, l'horreur, la terreur. Là-dessus, il -tâchait de dormir, avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture -dans le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en grisant -jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de ses peurs. Même à de -certains jours, par raffinement, après ces lectures, et pour s'y mieux -enfoncer, il se couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se -mêler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au -cauchemar de ses idées, il se donnait des demi-journées anxieuses et -troubles, auxquelles il trouvait un charme étrange et une angoisse -presque délicieuse: le charme de l'émotion du danger. - -Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, trompant la -vie, le temps, ses misères, la faim, avec de la fumée de cigarette, des -ébauches de rêves, des bribes de cauchemar, les étourdissements du -besoin et les paresses avachissantes du lit. - -Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle allumée -quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il -s'habillait, entrait dans l'arière-boutique de quelque marchand de vin, -mangeait un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait comme -une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. Il se promenait une -heure dans quelque rue éclairée, se remplissait les yeux de tout ce feu -flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet éblouissement, -il revenait se coucher. - - - - -CXXXV - - -Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole était à se promener -sur le quai de la Ferraille, longeant le parapet, badaudant, le dos -tendu à un de ces charitables rayons de soleil d'hiver qui semblent -avoir pitié du froid des pauvres. - -Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller, et, se -retournant, il vit madame Crescent toute chargée de paquets et -d'ustensiles de jardinage. - ---Ah! mon pauvre enfant!--fit-elle avec un regard qui alla de la tête -aux pieds d'Anatole,--tu n'es pas riche... - -La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement. Elle avait -la tristesse honteuse, sordide, la mélancolie sale de la mise désespérée -du Parisien; elle montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble -et crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui n'est plus sur -un homme le vêtement, mais la «pelure». Il portait un chapeau cabossé -avec des cassures d'arêtes, des luisants roux et mordorés où passait le -carton; à des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu -la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée dormait -entre ses bords gondolés. A son cou, une loque sans couleur et cordée -laissait voir la cotonnade d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un -bout de gilet galonné du large galon des gilets remontés au Temple. Son -paletot, un paletot marron, était entièrement déteint; une espèce de ton -de vieille mousse se glissait dans le brun effacé du drap aux omoplates, -et de grandes lignes blanches entouraient le tour des poches. Les -lumières du collet de velours semblaient nager dans la graisse; et -au-dessous du collet, le gras des cheveux s'était dessiné en rond dans -le dos. Des taches immémoriales et des taches d'hier, tous les malheurs -et toutes les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le drap -flétri, sur ce paletot de chimiste dans la _panne_: les manches -cuirassées, encroûtées en dessous de tout ce qu'elles avaient ramassé -aux tables saucées ou poisseuses des gargotes et des cafés, paraissaient -avoir la solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste de -pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux de leur linge et de -leurs dessous, lui faisait croiser avec les deux mains ce paletot à demi -boutonné par des capsules de boutons tout effiloqués. Son pantalon -chocolat flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis, -spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée, la semelle -décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels les connaisseurs -reconnaissent la vraie misère. - -Et l'homme avait là-dedans comme le physique de son costume. -L'éreintement des traits, des poils blancs dans sa barbe rare et noire, -des plaques près des oreilles, sur le cou, rouges et grenées comme du -galuchat, un teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et le -creusement de l'heure des repas sous la peau des meurt-de-faim de grande -ville, les privations, les stigmates des excès et des jeûnes, je ne sais -quoi de brûlé et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la -flétrissure de ses habits. - ---Mais prends-moi donc ça...--reprit vivement madame Crescent,--au lieu -de rester là comme Saint Immobile... Débarrasse-moi un peu... Qu'est-ce -que tu veux? Avec un paresseux comme j'en ai un... il faut la croix et -la bannière pour le faire sortir de sa _turne_... C'est des affaires -pour le faire venir deux ou trois fois dans l'année... Alors, c'est moi -le voyageur... Un enfant, tu sais, mon homme... un vrai petit garçon... -il lui faudrait un panier avec un pot de confitures!... Hein! je suis -chargée?... Pas grand'chose de bon, va, dans tout ça... Maintenant les -marchands, ce qu'ils vendent?... de la _masticaille_!... Oh! les gueux! -si je les tenais! ces muselés-là!... Ça ne fait rien, mon pauvre -garçon... as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une ornière -sans te crotter!... Tu ne viendrais donc jamais chez nous quand ça ne va -pas? Ce n'est pas si long par le chemin de fer... Tu trouveras toujours -ton lit et la soupe... Nous savons ce que c'est, nous... nous avons eu -aussi nos jours! - ---Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire... Je vous remercie -bien... Mais, vous savez... je suis comme les chiens qui se cachent -quand ils sont galeux... - ---Galeux! galeux!... Tiens bon!--Et madame Crescent éternua à se faire -sauter la tête.--Ah! que c'est bête d'être enrhumée comme ça... j'ai une -visite dans le nez à chaque instant... Dis donc, tu sais, nous allons -dîner ensemble... - -Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant son costume. - ---Innocent!--fit madame Crescent,--Tiens, prends-moi encore ce -paquet-là... Et donne-moi le bras... Nous allons aller comme ça -tranquillement sur nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me -reconduiras au chemin de fer... - ---Et les bêtes, madame Crescent? - ---Ah! ne m'en parle pas... Elles remplissent la maison... Ah! j'ai une -alouette... C'est-il gentil!... quelque chose de si doux, que ça vous -fait dormir de l'entendre chanter... - -Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant à quarante -sous: pour madame Crescent, le dîner à quarante sous était le premier -des repas de luxe. - ---Eh bien!--dit-elle à Anatole tout en mangeant,--tu es donc si bas que -ça, mon pauvre garçon? - ---Mon Dieu! une déveine... rien en vue... Qu'est-ce que vous voulez?... -Pas moyen de décrocher seulement un portrait de vingt-cinq francs!... -une vraie crise cotonnière... Mais j'ai bien assez de m'embêter tout -seul... ne parlons pas de ça, hein?... Il y avait quelque chose qui -aurait pu me remettre sur pattes... une copie d'un portrait de -l'empereur... ça se donne à tout le monde... Je n'avais pas Coriolis... -il n'est pas à Paris... Garnotelle n'aurait eu à dire qu'un mot... Mais -c'est un bon petit camarade, Garnotelle!... Il m'a fait dire deux fois -qu'il n'y était pas... et la troisième, il m'a reçu comme du haut de la -colonne Vendôme!... Je lui ai dit: Fais-toi faire une redingote grise, -alors! - ---Et ta mère?... Elle a toujours quelque chose, ta mère? fit madame -Crescent, et remettant vite le pain d'Anatole à plat:--Le bourreau -aurait le droit de le prendre... - ---Ah! ma mère... c'est comme mes affaires... ne touchons pas à cette -corde-là, madame Crescent... Tenez! vrai, c'est pas pour moi, c'est pour -elle que j'ai été chez Garnotelle... Et ça me coûtait, je vous en -réponds!... Oui, pour elle... car je la vois qui aura besoin de manger -de mon pain d'ici à peu... Mais, je vous dis, ne parlons pas de ça... Il -arrivera ce qui arrivera... Nous verrons bien... Qu'est-ce qu'il fait, -dans ce moment-ci, monsieur Crescent? - ---Toujours ses _sous-bois_... Nous, ça va... Il gagne gros comme lui, à -présent, l'homme... même que c'est joliment payé, je trouve, de la -couleur comme ça sur la toile... Mais c'est pas à moi à leur dire, -n'est-ce pas?... - -Et appelant le garçon:--Dites donc, garçon!... Votre fromage -_camousse_... Qu'est ce qu'il a donc, ce grand imbécile, avec ses -oreilles comme des chaussons de lisière?... Tout le monde sait ce que ça -veut dire, que c'est du fromage qui a de la barbe. - ---Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour le chemin de -fer...--dit Anatole. - ---Non, j'ai changé d'idée... Je ne m'en irai que demain... J'avais -oublié... Il faut que j'aille au ministère pour Crescent... C'est moi -qui les amuse au ministère!... Il y a un vieux _calibot_ qui a l'air -d'un Bacchus tout farce... Ah! c'est que je ne me laisse pas -entortiller! Sa dernière affaire, sans moi... Il n'a pas de caboche, mon -homme, vois-tu... Je leur dis un tas de bêtises... Ah! si tu crois -qu'ils me font peur!... J'ai attrapé ce que je voulais, et il faudra -bien que ça continue... Nous allons voir demain... Au fait, on est si -chose... Les garçons pourraient trouver étonnant de me voir payer... -Tiens, paye, toi... - -Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table. - ---Merci!--lui dit-elle comme ils allaient sortir du restaurant,--tu -oubliais un de mes paquets, toi!... Tu vas me mener jusqu'à mon petit -hôtel, où je couche quand je couche ici... C'est tout près... rue -Saint-Roch... J'ai l'habitude... et puis, je n'y moisis pas... Allons! -rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une chance pour -les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne... Et puis, viens donc -un peu là-bas... Nous aurons tant de plaisir... Il y a une bêtise que tu -as dite dans le temps à Crescent, je ne sais plus... il en rit encore -chaque fois qu'il y pense... Maintenant, tu peux te donner de l'air... -Bonsoir, mon garçon... - - - - -CXXXVI - - -A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des charités du hasard et -des aumônes de la chance, sur le pavé de la grande ville où deux cent -mille individus se lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur -dîner; à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot de l'un -d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue suite d'aujourd'hui», il -arrive tout à coup, vers l'âge de quarante ans, une sorte d'affaissement -moral qui fait baisser l'insolente confiance de leur misère. - -La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. De là, ils -aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la perspective des réalités -rigoureuses. De l'inconnu auquel ils vont, commence à se lever devant -eux la figure redoutable et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été -jusque-là leur force, leur patience, leur santé d'esprit et leur -philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve, l'ironie, la griserie de -tête et de mots, tout ce qu'ils avaient reçu, ces hommes, pour se faire -de la résignation et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement -défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette élasticité, ce -rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement d'insouci, ce -scepticisme et ce stoïcisme de farceurs qui les faisaient rebondir si -lestement et les relançaient à l'illusion. Leur instinct de blagueur -s'en va, et ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il faut -à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut qu'ils -s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, amertumes, -inquiétudes, menaces d'échéances, vides de la poche et du ventre, hier, -il suffisait, pour les empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire, -d'un rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à être noyés -dans de l'eau-de-vie! - -Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes d'autrefois. Elles -ne paraissent plus avoir l'amusement d'une pantomime où l'on ferait le -«combat à l'hache à quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres -monstres en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier, qui -faisait dire tranquillement, en se retournant dans le lit: «Mon Dieu! -que ces gens-là se lèvent de bonne heure! sonne à présent au creux de -l'estomac; et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant -qui rêve à des protêts. Le corps même n'est plus aussi philosophe. Il -perd l'assurance de sa santé. Les excès, les privations, les malaises -refoulés, tous les reports des souffrances passées, commencent à y -revenir et à y mettre comme une vague menace de l'expiation de la -jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris qu'on a fait d'elle. -L'estomac ne s'accommode plus de rester vingt-quatre heures sans manger, -avec une tasse de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se -coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque... Sinistre -retour d'âge de la bohême, où l'on croirait voir une jeune Garde partie, -misérable et gaie, pour la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans -le froid, commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des épreuves de -ses premières campagnes! - -Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de l'heure, quand le -jour descend et que la demi-nuit d'une salle encore sans gaz brouille -sur le papier l'imprimé des journaux, il y a de lugubres rêveries de ces -hommes si vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis riches -qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à des maisons où il y a -un piano, une femme, des enfants, du feu, une lampe. Ils revoient les -meubles en acajou les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la -commode, le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel ils vont -donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les autres: un intérieur, un -ménage, une carrière... - -Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans la vie d'autres -horizons. Toutes sortes de choses méconnues par eux leur apparaissent -pour la première fois sérieuses, solides et graves. Le propriétaire ne -leur semble plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient leurs -charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de ses revenus, et le -Pouvoir qui fait saisir. Et devant la vision qui leur montre leurs -anciennes risées, la Société, la Famille, la Propriété, le Bourgeois; -devant l'écrasante image de toutes ces existences classées, rentées, -confortables, prospères, honorées,--il leur vient comme la désolante -idée, le regret et le remords de n'être que des passants et des errants -de la vie, campés à la belle étoile, en dehors du droit de cité et de -bonheur des autres hommes... - -Anatole en était à cette quarantaine du bohême... - - - - -CXXXVII - - -Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril où souffle -dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis que s'essayent sur les -murs de Paris de pâles chaleurs et les premières couleurs de l'été. - -Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers, une redingote neuve, -un air heureux, traversait en courant le jardin du Luxembourg. Il se -cogna presque contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans un -paletot à collet de fourrure. - ---Toi?... comment, c'est toi?--fit-il,--à Paris!... Et pas un mot? pas -un bout de nouvelles?... Et comment ça va-t-il, mon vieux? - -Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant un peu, comme -un homme brusquement accroché par une rencontre imprévue: - ---J'arrive...--répondit-il,--Manette voulait me faire rester jusqu'au -mois de juillet, mais j'en avais assez... Et me voilà... oui... tu sais, -je ne suis pas écrivassier, moi... Et toi, es-tu heureux? - ---Merci... pas mal... Cette brave femme de madame Crescent a eu la bonne -idée de m'obtenir une copie du portrait de l'empereur... douze cents -francs... Ce qu'il y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me -prévenir... La lettre du ministère m'est tombée comme un aérolithe... Ah -çà? et ta santé? - ---Oh! maintenant, je vais très-bien... je suis seulement frileux comme -tout... - -Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis et par une -froideur particulière de toute sa personne. C'était le froid de glace -que les femmes savent si bien mettre dans tout un homme pour un autre -homme, l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté qu'elles -parviennent à obtenir des amitiés d'un amant. On sentait le méchant -travail sourd, continu et creusant, d'une hostilité de maîtresse contre -un camarade qu'elle n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les -attaques qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir, les -coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le coeur et la poignée de main -de l'ami. - ---Si nous buvions quelque chose là pour causer?--fit Anatole en montrant -le café auprès duquel ils s'étaient rencontrés, et qui se dressait, au -milieu des grands arbres à l'écorce verdie, entouré de son grillage de -bois pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été. Et -prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre -abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux de quatre petits -candélabres à gaz. Devant eux, ils avaient un de ces effets de lumière -qui transfigurent souvent à Paris la grise platitude des maisons et la -contrefaçon de grandeur des architectures bêtes. - -Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. Pour nuages, -il avait comme des déchirures de gazes blanches qui traînaient. -Là-dedans montait la coupole du Panthéon, baignée, chaude et violette, -au milieu de laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil -couchant. Puis, des fusées de folles branches et de cimes emmêlées, des -arbres de pourpre aux premiers bourgeons verdissants, les deux côtés -d'une longue et vieille allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un -grand morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des bâtisses et -glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à deux statues de marbre -blanc luisantes, au premier plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On -eût cru voir, par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de -Rome au Luxembourg. - ---Tiens!--dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre le mur du café -peint en rose,--nous aurons chaud là comme si nous avions le dos au -poêle... Garçon! deux absinthes... Non? Veux-tu de la Chartreuse, -hein?... Ah! mon vieux! dire que te voilà!... Eh bien! cré nom, vrai, ça -me fait plaisir... Y a-t-il longtemps! C'est-il vieux! Comme ça passe! -Avons-nous bêtifié ensemble, hein? Tiens, ici... voilà un café qui -devrait nous connaître... Là, par derrière, te rappelles-tu? quand nous -avons eu notre rage de billard chez Langibout... que nous faisions des -parties de cinq heures!... Et Zaza?... Zaza, tu sais? qui était si -drôle... qui m'appelait toujours Georges, et qui m'écrivait _Gorge_ avec -une cédille sous le _g_ pour faire Georges! - -Et voyant que Coriolis ne riait pas: - ---Tu as dû travailler là-bas? As-tu fini une de tes grandes machines -modernes... tu sais... dont tu étais si toqué? - ---Non... non...--répondit Coriolis avec un accent de tristesse.--Oh! -j'en ferai... tu verras... j'en vois... Là-bas, ce que j'ai fait? Mon -Dieu! j'ai fait une vingtaine de petits tableaux du midi de la France... -En y joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient... tout cela, je -te dirai, ce n'est pas mon dernier mot... mais enfin ça ferait une -vente, tu comprends... il y aurait de quoi faire un jour -aux Commissaires-Priseurs... C'est la mode à présent, les -Commissaires-Priseurs... Et je crois que ce serait une bonne chose pour -moi... Ça me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin... depuis trois -ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier... Il y a un -catalogue, les journaux parlent de vous, on donne les prix... Je ferai -une exposition particulière... Oh! c'est très-bon... Ce qui ne montera -pas à des sommes considérables, je le retirerai... Il faut bien faire -comme tout le monde... Je n'y aurais pas pensé sans Manette... Elle est -très-intelligente pour tout ça, Manette... Et puis ça me liquidera... Et -maintenant que me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce -bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande un -peu,--dit-il en s'animant et comme s'il se roidissait dans une volonté -d'avenir,--je te demande un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de -faire ce que je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre... des -choses... tu verras!... Mais je t'ai assez embêté de moi... Ah çà! -qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était tombée sur le dos, mon -pauvre garçon? - ---Parfaitement... J'ai cette croix-là, la croix de ma mère... Enfin! on -n'a qu'une maman, ce n'est pas pour la laisser sur le pavé... Et puis, -je ne peux pas lui en vouloir de m'avoir donné le jour... Elle croyait -bien faire, cette femme... - ---Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, ta mère? - ---Mais si... Il y a eu un temps où il y avait quatre lampes Carcel à la -maison... Mais maman avait une maladie, vois-tu, qui l'a perdue... Il -fallait qu'elle donnât à jouer au whist... La rage de recevoir, quoi!... -d'inviter des chefs de bureau à dîner... Tout ce qu'elle gagnait y a -passé... A la fin de tout, elle avait quelque chose en viager pour ses -vieux jours chez une perle de banquier: il a levé le pied, et un beau -jour, plus un radis! voilà l'histoire... Tu comprends que ce n'était pas -le moment de lui demander des comptes de la fortune de papa... J'ai pris -deux chambres... et, quand elle a l'air trop ennuyé le soir, je lui dis: -Maman, si tu veux, je vais dire au portier de monter pour faire ton -whist! - ---Allons! ne blague donc pas... il paraît que tu t'es conduit -admirablement, et toi qui es si _vache_, on m'a dit que tu t'étais remué -comme un enragé, que tu avais fait des pieds et des mains pour vous -sortir de misère... - ---Moi? laisse donc...--fit modestement Anatole à demi humilié d'être -complimenté de son dévouement filial, et revenant à ses idées -d'observation comique:--Le plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas -changée, c'est toujours la même femme... Voilà donc ses malheurs qui -arrivent... plus le sou, plus rien que les meubles de sa chambre... Moi, -c'était roide... J'avais six francs, six francs net pour le -déménagement... Eh bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était -d'envoyer des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!... -Maman, je te dis,--et sa voix prit la solennité caverneuse du Prudhomme -de Monnier,--c'est la victime des convenances sociales! - ---Tais-toi, imbécile!--fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher de rire. - -Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs paroles retourner -au passé et toucher çà et là à ce qui réchauffe les années mortes. Les -regards d'Anatole, chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en -parlant, il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements -caressants, de gestes posés sur quelque endroit de la personne de son -interlocuteur. A ce contact, au frottement de ces mains qui retâtaient -une vieille amitié, au souffle des jours passés, sous les mots, les -questions, les souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt -ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se fondre sa -froideur première. Et tu viens dîner à la maison, n'est-ce pas?--dit-il -à la fin. - -Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent la rue -Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers et de chapelles, aux grandes -maisons conventuelles, aux étroites allées garnies de lierre, aux loges -rustiques de portiers, aux affiches de pommade de Soeurs, la grande rue -religieuse et provinciale où trébuchent de vieux liseurs de livres à -tranches rouges, et qui, avec ses cloches, semble sonner l'heure du -travail avec l'heure du couvent. - -Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins et se renfermait en -lui-même avec un air de préoccupation, à mesure qu'on approchait de la -maison. - ---Et elle va bien, Manette?--demanda Anatole, quand ils furent à deux ou -trois portes de Coriolis. - ---Très-bien. - ---Et ton moutard? - ---Très-bien, très-bien, merci. - -Ils montèrent. - ---Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,--dit Coriolis,--je -vais prévenir Manette que tu dînes. - -Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur, où se levait, -d'une bouilloire sur le poêle, une forte odeur de goudron. Il était à -peine là que, par une petite porte, un enfant se glissa comme un petit -chat, et, ayant attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains -derrière le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en avant, -avec cet air des enfants que leur mère envoie surveiller au salon un -monsieur qu'on ne connaît pas. - ---Tu ne me reconnais pas?--dit Anatole en s'avançant vers lui. - ---Si... tu es le monsieur qui faisait les bêtes...--répondit sans bouger -le bel enfant de Coriolis; et il fit le silence d'un petit bonhomme qui -ne veut plus parler. Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se -renversa en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de là, se -mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits yeux ronds, tous ses -mouvements. - -Un peu gêné du tête-à-tête avec ce gamin qui le tenait à distance, -Anatole se mit à regarder des panneaux posés sur deux chevalets, des -paysages aux ciels de lapis, aux verts métalliques d'émail. - -Il avait fini son examen, et commençait à trouver le temps long, quand -Coriolis reparut avec un air singulier. - ---Nous dînerons nous deux,--fit-il,--Manette a la migraine... Elle s'est -couchée. - ---Tiens!... Ah! tant pis,--dit Anatole.--Moi qui me faisais un plaisir -de la voir... Il est très-gentil, ton fils... Charmant enfant! - ---Ah! tu regardais?... C'est de là-bas, tout ça... Tu sais, nous étions -à Montpellier... On n'a qu'à descendre le Lez, une jolie petite rivière -avec des iris jaunes, pendant une heure... Et puis, passé les saules -d'un petit hameau qu'on appelle _Lattes_, c'est ça, mon cher... Oh! un -bien drôle de pays... une vraie Égypte, figure-toi... Tiens! -voilà...--Et il touchait dans ses études les effets et les couleurs dont -il lui parlait.--Une terre... comme ça... des grandes flaques d'eau... -des marais avec de l'herbe... et entre l'herbe, des grandes plaques -d'azur, des morceaux de ciel très-crus... aussi crus que ça... Et puis à -côté, tu vois... des langues de sable avec des touffes de soude... un -tas de canaux là-dedans, avec ces bateaux-là, à drague, avec des roues à -godets... des petits îlots brûlés... de temps en temps un grand pré -vague... voilà... où il n'y a que deux ou trois juments blanches qui -filent, ou des troupes de taureaux qui s'effarent quand vous passez... -une fermentation du diable dans toutes ces eaux-là... une végétation! -des joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!... Et des ciels, mon -cher! C'est plus bleu que ça encore... Enfin, tout: des scorpions, du -mirage... il y a du mirage... il y a même des flamants... tiens, d'après -nature, s'il vous plaît, ces flamants-là... près de Maguelonne... et ils -volaient, je te réponds!... Ils avaient l'air heureux, comme moi, de -retrouver leur Orient... - ---Mais, dis donc,--fit Anatole en regardant les murs du nouvel atelier -de Coriolis à peine garnis de quelques plâtres,--qu'est-ce que tu as -fait de tes bibelots? - ---Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis... C'était un nid à -poussière... Viens-tu dans la salle à manger?... ça les décidera -peut-être à nous servir... - -Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait l'ancienne largeur du -ménage de garçon de Coriolis, fut servi par deux filles qui répondaient -aigrement aux observations de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de -chaise, quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer. - ---Tiens!--dit Coriolis, quand on fut au café, avec un ton d'impatience -qu'Anatole ne comprit pas,--prends ta tasse, le carafon d'eau-de-vie... -Nous serons mieux dans l'atelier... - -Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être avec Coriolis, -quelques petits verres qu'il se versa, le firent bientôt s'épanouir; et -ses vieilles gaietés lui revenant, il recommença ses anciennes farces, -bondissant, criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour de -Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces de tapes, se -jetant sur lui en lui disant:--C'est donc toi! la voilà, la grosse -bête!--le chatouillant, le pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour -jeter sa joie dans ce mot:--Tiens! je suis content comme si j'étais -décoré! - -Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la fin, il leva le -carafon à la lumière de la lampe, et y chercha du regard un dernier -verre: le carafon était vide. Coriolis sonna. Une bonne parut. - ---De l'eau-de-vie... - ---Il n'y en a plus,--dit la bonne avec une voix dont Anatole lui-même -perçut l'insolence. - -Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil le chapeau -qu'il y avait posé à plat soigneusement sur les bords: c'était chez lui -un principe absolu de poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher, -disait-il, les bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât -à le retenir. - -Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, le mot de -la bonne lui retombant dans la pensée avec le dîner, la journée, la -première gêne, les singularités de Coriolis, Anatole marcha en se -parlant tout haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:--«Il -n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une bonne que je retiens! «Il -n'y en a plus!» Et sa migraine, à madame!... «Il n'y en a plus!»... Et -toute la maison... ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques! ïoutre, la -femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami! ïoutre!... tous, ïoutres!... -pas moi, ïoutre... - - - - -CXXXVIII - - -La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant Coriolis de Paris, -en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa -vie, en l'isolant et en le tenant près de deux années sous une influence -que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient -pas de l'indépendance de son passé. Toutes les facilités s'étaient -rencontrées là pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus -malade encore qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être -qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par -ennui de lutter, par ce renoncement à vouloir que fait chez les plus -forts la pensée de la mort. Son autorité de garde-malade, la maîtresse -l'avait peu à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait touché -à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. Coriolis s'était -laissé lentement enlacer, envelopper, du coeur à la cervelle, saisir -tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant -son paletot sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de -tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement -grondeuses de Manette, la solitude, le tête-à-tête, l'habitude que -chaque jour ramène, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et -la femme, avaient longuement usé les résistances de son caractère, ses -instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. Des soumissions que -la femme légitime n'impose pas au mari auquel elle est liée pour -toujours, la maîtresse les avait imposées à l'amant qu'elle était libre -de quitter: elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours -craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, la plus -petite menace de fâcherie. Un abandon, une rupture, un départ, c'était -ce que Coriolis voyait aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la -terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être aimé -et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans laquelle il -n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là, le tenant lié par cet -immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en -l'inquiétant, avec l'habileté et le génie de tact donnés aux plus -médiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire -pencher Coriolis vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger, -ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce -n'avait point été une entière et brusque abdication de ses goûts, de ses -instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'était fait dans Coriolis -était plutôt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions. -Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique qui -veut que dans la communauté de deux intelligences, l'intelligence -inférieure prédomine, marche à la longue fatalement sur l'autre, et -donne ce spectacle étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que -par le petit objectif de la femme qui les a. - -Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit et de l'âme, -des idées auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'était -tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaissé et plié en lui. -A mesure qu'il vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de -ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au premier jour -contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commencé par ne -pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas -entendre; maintenant il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait. - -Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, armé d'un peu -plus d'énergie et de santé, renoué à ses connaissances, retrempé dans le -courant parisien, fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit, -dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques -insupportables, tomber à cette vie que lui faisait Manette, une vie -antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses amitiés, étroite, -_retrillonnée_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes, -Coriolis ne put réprimer un mouvement de révolte. Mais alors, il -rencontra dans la volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait -pas soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder et qui ne -cédait jamais, un entêtement sans violence, une sorte d'opiniâtreté -ingénue, caressante, presque angélique. A tout, elle disait: Oui, et -faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait: -elle avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de si peu -d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, ce qu'elle commandait -contre les ordres de Coriolis, contre son désir tacite ou formel, -c'était le même jeu, la même justification tranquille et de sang-froid. -Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un -air d'humilité désarmante, une sorte d'indolence apathique, devant -lesquelles les colères de Coriolis étaient forcées de se dévorer. - - - - -CXXXIX - - -La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là de réunir deux ou -trois amis à sa table. Il aimait ces dîners familiers qu'égayaient des -causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chère -habitude de ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et -la récompense de sa journée, la récréation du soir où il oubliait la -fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait à la verve des -autres. - -Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus -que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. Qui les éloignait? Il -montrait toujours le même plaisir à les voir. Et il ne pouvait accuser -Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle -avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il, -s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise -humeur. Et cependant presque tous un à un désertaient. Ses plus vieux -amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils -essayaient de se dérober à la chaude insistance de son invitation, en -s'excusant sur des prétextes. - -Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un intérieur, -l'absence de cordialité qui se répand et s'étend de la maîtresse de la -maison à la maison même, l'accueil maussade et rechigné des murs, une -espèce de mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, la -sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la chaise boiteuse, le -feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'égarement -des clefs de ménage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents -conjurés pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore -blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient un ton -d'effort et de commande, la grâce forcée d'une maîtresse obligée de les -subir, leur en voulant comme d'une indiscrétion de s'être laissé -inviter, et faisant, à travers son sourire, courir sur la table des -regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions, -l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur -présence sur les plats manqués, les réprimandes sur le service, étaient -chez elle autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. Et -pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces façons de Manette -ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer, -l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la -fatigue du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, leur -impatience à attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques à des -gens qui ne viennent que pour manger. - -Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où vivent les hommes -dont la tête travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant -au-dessus de tous ces détails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour -qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers -fidèles: - ---Dîner?--lui répondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant. - ---Pourquoi? - ---Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble -qu'il y a des cents d'épingles anglaises dans le crin de ma chaise, et -qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!... -Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de -rideau dans une chambre où leurs parents les ont embêtés... Moi, quand -je regarde le papier de ta salle à manger, il me prend des envies de -casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme... -pas poliment... d'aller se coucher! - - - - -CXL - - -Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis. - -Son petit logement n'était plus son grand et large appartement de la rue -de Vaugirard. Son atelier, dépouillé de ce clinquant d'art sur lequel -l'oeil du coloriste aime à se promener, semblait vide et froid, presque -pauvre. - -Là-dedans, à la place du domestique et de l'ancienne cuisinière, étaient -installées les deux cousines de Manette, deux créatures à la désagréable -tournure hommasse de bonnes de province, l'une retirée d'un service de -ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville, où elle soignait -les fous. - -Manette avait encore établi dans la maison sa vieille mère dont la -colonne vertébrale était presque entièrement ankylosée, et qui, clouée -et roide, restait à l'angle d'une cheminée, à un coin de feu, avec son -serre-tête noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement sombre -de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses mouvements, le marmottage -grommelant et redoutable de prières incompréhensibles. Dans l'escalier, -à la porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes jambes un -jeune homme aux cheveux laineux, portant toujours un petit paquet -enveloppé dans un mouchoir de couleur: c'était un frère de Manette. A de -certains jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes -pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de ces -_nixkandlers_, de ces industriels du trottoir et du boulevard sortis du -petit village de Bischeim, près de Strasbourg. - -Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait, montait à la -dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus, y mettait l'air de ses -habitudes et la contagion de ses superstitions. Les deux cousines, -conservées par la province plus près de leur culte et de leur origine, -défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et les oublis de la -Parisienne. Elles la renfonçaient aux pratiques et aux idées du -judaïsme, fouillant, retrouvant, ranimant dans la juive vieillissante la -persistance immortelle de la race, ce qui reste toujours de juif dans le -sang qui ne paraît plus du tout l'être. - -Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien vu en elle de sa -religion ni de son peuple. Manette avait pourtant toujours gardé de ce -côté de secrètes attaches. Il ne s'était guère passé de samedi sans -qu'elle menât ce jour-là sa promenade vers une petite place située à -l'embranchement de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, de la rue -Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement au soleil de -l'après-midi que font là les juifs. C'était comme un besoin pour elle de -passer et de repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens -qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, mais dont elle -s'approchait, qu'elle touchait, et dont la vue lui donnait pour toute la -semaine comme une espèce de communion avec les siens et avec une -humanité de sa famille. - -On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes tuées selon le -rite traditionnel du _schechita_; on allait chercher de la choucroute -rue des Rosiers. Maîtresses de l'intérieur, les femmes de la maison ne -se gênaient plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages pour -lesquels il avait de la répugnance. - -Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant que taquiner, -irriter, impatienter Coriolis. De plus graves ennuis, de poignants -soucis de coeur lui venaient d'un bien autre envahissement de sa vie: il -sentait la domination hostile de ces femmes toucher à l'affection du son -enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il grandissait, -lui semblait aller à ces étrangères, se complaire dans leurs jupes, -comme s'il était instinctivement attiré par une sympathie mystérieuse de -consanguinité. Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le -prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille mémoire -chevrotante, versant à la jeune imagination de l'enfant le merveilleux -du _Zeanah Surenah_, lui rabâchant des choses de vieux livres écrits en -germanico-judaïque, le tenait charmé, ébloui devant les contes de -l'Orient talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, dont le -poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup un poisson de trois -cents pieds, dont le rôti sera le taureau Behemot mangeant tous les -jours le foin de mille montagnes. - - - - -CXLI - - -Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à Paris pour faire -provision de toiles, de couleurs, de brosses, et toucher le prix d'un -tableau. A chacun de ces petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir -Coriolis, passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée. - -Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait en lui un -souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait ce que le rustique artiste -lui apportait de l'odeur et de la sérénité des champs. Et il était -heureux de voir un brave homme heureux. - -A une de ces visites:--Et Anatole?--se mit à dire Crescent...--J'ai été -si habitué à le voir avec vous... - ---Oh! il y a bien longtemps,--fit Coriolis, embarrassé.--Il est venu -dîner un soir... Et puis, nous ne l'avons pas revu... je ne sais pas -pourquoi... - ---Oh! il a assez mangé ici...--dit Manette. - ---Pauvre garçon...--reprit Crescent--on vient de me faire des plaintes -sur lui au ministère pour la commande que je lui ai fait avoir... Il -paraît qu'il ne finit pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection. - ---Je crois bien,--dit Manette,--il est si paresseux!... une vraie -couleuvre... - ---Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute... Dans sa position, -il faut d'abord manger, il faut gagner son pain de chaque jour... Gueuse -de misère tout de même dans nos états, quand on reste en route... - -Et changeant de ton:--Ah çà! toi,--dit-il brusquement à Coriolis,--tu -m'as toujours promis un dessin... Ce n'est pas tout ça... il me faut mon -dessin... Où est mon dessin? - ---Tiens! là, au fond de l'atelier... le carton rouge... C'est ça... - -Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à feuilleter: c'était un -choix des plus beaux dessins de Coriolis. Machinalement, il leva les -yeux: il vit dans la psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de -Coriolis, lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse de voir -emporter de la maison un objet de valeur, quelque chose représentant de -l'argent. Et presque aussitôt:--Non, pas le rouge,--lui cria -Coriolis,--l'autre, à côté... le vert... tiens... là... - -Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis. - -Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, le mit sur une -table, le retravailla, le recala longuement, puis le rendit à Crescent. - -Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement la main et -sortait sans saluer Manette. - - - - -CXLII - - -Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour de Coriolis, -le travail incessant de la maîtresse continua, poursuivant plus -hardiment la diminution, l'annihilation du maître de la maison, avec -cette espèce d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans la -domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces -tyrannies affichées, publiques, montrées devant les domestiques, les -fournisseurs, les gens qui passent, et ôtant à un homme la dignité -qu'une femme de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari. -Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intérieur; on -lui retirait des mains la direction de la maison; on lui ôtait de la -bouche les ordres à donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans -les arrangements qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout ce -que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, chéri?» qu'elle lui -jetait de confiance, sans écouter sa réponse. Il n'eut bientôt plus -d'argent: la femme le prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le -retint, s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle lui -donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des -retranchements furent imposés à ses goûts. Coriolis avait un sentiment -d'élégance de créole. Il s'était toujours mis de façon distinguée et -dépensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son -linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un petit -tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps de là commença à se -montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrières de la maison. - -Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes ménagères, à la -façon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un -peu plus à elles, approchaient de lui leur familiarité, l'entraînaient -dans quelque place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le -poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses affaires. - -Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, à la fin de laquelle -il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette -l'amenait à être dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne -comme un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés, -dociles, qu'une femme mène, manoeuvre, tapote, habille, cravate, -embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de -leur humilité et de leur sujétion au logis. - -Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, des chatteries, -des affectuosités, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer -dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire -obéir, un animal domestique. Mais à côté de Manette il y avait les deux -cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mépriser Coriolis -en face, et rire ironiquement de sa déchéance. Avec leur air de -dédaigner ses ordres, l'aigreur de leurs réponses, leur grossièreté -amère, leur entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences, -ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, ces femmes -entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient à toute -heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dévorer, cette torture qui -d'abord l'avait exaspéré, maintenant lui causait comme une peur: il se -retournait vers Manette, implorait sa présence contre elles, lui -demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne -heure, pour ne pas être livré aux bonnes, leur appartenir toute la -soirée. - -On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de résistance de -Coriolis, tous les appareils de la volonté, tout ce qui tient debout le -caractère d'un homme, cédaient peu à peu ainsi que cède la solidité d'un -corps à la dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque -chose de mou qu'on peut nouer comme une corde. - - - - -CXLIII - - -Et cette domination domestique, cette volonté substituée à la sienne -dans le ménage, Coriolis commençait à les voir se glisser peu à peu -jusqu'aux choses de son métier, de son art, essayer doucement de -s'attaquer à l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque à -son inspiration. - -Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait un glacial -encouragement; quand, à côté de lui, elle lui semblait faire la mine à -ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des -femmes à jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il -peignait, Coriolis était pris dans son travail d'une impatience nerveuse -qui lui faisait gâter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne -percevait plus que les faiblesses, les difficultés, les côtés -décourageants, ce qui arrête la verve en tuant l'illusion; et il ne -tardait pas à abandonner son oeuvre commencée. - -Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils des autres, -avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si dédaigneux de -l'intelligence et des goûts d'art de la femme, si jaloux de ses -sensations propres, de son optique personnelle, de l'indépendance et de -l'ombrageuse originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des -découragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obéir, de la -consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie, -l'avait mené lentement à cet asservissement où les faiblesses de l'homme -descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de -sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et finissent par lui ôter le -caractère jusque dans le talent. - -Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. Il en -repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il se débattait sous elle. -Et cependant, malgré lui, aux heures de ses réflexions solitaires, il se -rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait -entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convînt avec -lui-même: ce n'étaient point la presse, les criailleries des journaux, -la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne -et abandonner le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses -«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou -laissé voir pour le détourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser -à des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une -juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette basse -mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal de ses oeuvres. Pour -elle, l'argent, en art, était tout et prouvait tout. Il était la grande -consécration apportée par le public. Aussi travaillait-elle -infatigablement à mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de -l'argent. Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains des -autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de -celui-là, des revenus de chaque année de la peinture de Garnotelle. Elle -approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations -bourgeoises, des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes -d'appétits tournés vers le succès. - -Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer à ces -excitations incessantes, à ces paroles qui avaient le retour et la -patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'était jusque-là estimé -si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'être au-dessus des -exigences, des concessions de misère qui déshonorent un talent; lui, -plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui sentait le commerce chez -les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait -de la peinture sa chose sainte et révérée, la religion désintéressée et -le voeu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa vocation, -avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les -paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, délicat, rare, qui s'était -presque fait un point d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode; -lui, dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté, -indépendance,--il commençait à éprouver auprès de cette femme comme les -premiers symptômes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste. - -Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une sorte de -dégradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de -quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa -vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par -horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, dans quelque -promenade de solitude, fouillant ses lâchetés, se penchant dessus, en -sondant le fond, il se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce -mot, cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir -toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour -elle, l'Argent ne lui parlait pas déjà un peu aussi à lui. - - - - -CXLIV - - -Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompté -par Manette, docile à ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se -résigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au -métier. L'avenir qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses -ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée de tenter, -il les remettait, les repoussait à d'autres temps, quand un hasard vint, -qui le rattacha violemment à ses oeuvres passées, et, redressant l'homme -dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude. - -Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette avait su -obtenir de son découragement, de son affaiblissement maladif, lors de -leur départ pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il -se dessaisît de ces deux toiles, _la Révision_ et _le Mariage_, qu'elle -disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux -rappelaient un insuccès et des attaques, ennuyé et souffrant de les -voir, n'avait pas fait grande résistance; et les deux toiles avaient été -vendues, données à un marchand de tableaux. De là, l'une de ces toiles, -_la Révision_, passait chez un amateur, homme du monde, élégant -brocanteur en chambre, littérateur de revue à ses heures, lequel -ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid -calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des -valeurs d'avenir, et résolu à faire de sa vente un «grand coup». - -Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un débutant -littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant faire son trou et du -bruit, cherchant une personnalité sur laquelle il pût accrocher des -idées neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois -grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu -attirèrent l'attention sur «le maître de _la Révision_». Accouru à la -vente, Paris, qui avait à peine retenu le nom de Coriolis et ne savait -plus sur quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile balayée -par les regards indifférents du public à la grande exposition de 1855. -Des polémiques s'enflammèrent, coururent de journaux en journaux. -Coriolis prit les proportions d'une curiosité et d'un grand homme -méconnu. - -L'heure des enchères venue, deux concurrents se trouvèrent en présence: -un monsieur possédé de la rage de se faire connaître, du désir furieux -d'une publicité quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour -rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de faire une -dépense folle bien visible et annoncée dans les journaux. Entre cet -intérêt et cette vanité, le tableau monta à une quinzaine de mille -francs. - -Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperçut en -lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de -dureté reconquise, de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa -pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le -premier, rompit le silence, en allant à elle. - ---Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, vous!--Et il laissa -tomber avec un accent de mépris: _les affaires_. - ---Ma _Révision_ vient de se vendre... savez-vous combien? Quinze mille -francs!... Ah!... est-ce que vous croyez que ça me fait quelque -chose?... Mais quand j'ai fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie... -rien que la femme qui vous sert de l'amour... comme elle vous cirerait -vos bottes!... Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, j'étais un peintre... -je trouvais... Ah! vous avez eu une jolie idée de spéculation!... -Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur -de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du -public!... un misérable!... Tenez! pendant qu'on promenait ma _Révision_ -sur la table, dans les enchères, je regardais... Il y a des choses -là-dedans... l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans -l'ombre... Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens que c'est beau!... -On se pressait, on se penchait... et je voyais que c'était beau dans -tous les yeux qui regardaient!... A présent? Mais je ne saurais plus -_fiche_ une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois que je ne -pourrais plus... Il faut pouvoir vouloir... Et c'est vous!--dit-il en -s'avançant, d'un air menaçant, vers Manette,--vous, à force de -tourments, en étant toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles -qui me jetaient du froid dans le dos... Ah! ce que je serais aujourd'hui -avec les tableaux que vous m'avez empêché de faire!... et l'argent que -vous auriez gagné, vous!... Vous ne savez pas tout l'argent... C'est que -maintenant, j'y pense aussi, moi, à ça... Vous m'avez passé de votre -sang, tenez! Dieu me pardonne!... Ah! vous avez bien vidé l'artiste!... -Je vous hais, voyez-vous, je vous hais... Et voulez-vous que je vous -dise! Il y a des jours...--et sa voix lente prit une douceur -homicide--des jours... où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse -de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette -vie-là!... - -Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, revenant à -Manette, et lui parlant avec le ton d'une prière égarée: - ---Mais parle donc!... dis au moins quelque chose!... Parle-moi!... ce -que tu voudras!... mais parle-moi!... Tiens! j'ai peur de moi... -Manette! Manette! - -Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou: - ---De l'argent? Ah! de l'argent!... Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que -ça?... Eh bien, attends. - -Il sonna. - -Une des bonnes parut à la porte. - ---Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en -haut... - -La bonne ne bougea pas et regarda Manette. - -Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:--Oui, -monsieur... - -Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le -poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brûler. Il prit une autre -toile, l'arracha de son châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la -lui retirer des mains. - ---Allons, mon cher,--lui dit-elle avec son petit ton supérieur,--vous -avez assez fait l'enfant... En voilà assez... - -Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lâcha -pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et là, de force, -il la fit tomber dessus, assise, brusquement. - -Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu. -Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se -tordait,--puis Manette. - -Un moment Manette fit un mouvement pour sortir. - ---Restez là!--lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde... - -Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et -de cette agonie de ses oeuvres, il se remit à brûler ses tableaux. Quand -le dernier fut consumé, il tracassa lentement ce qui restait du tout, -une espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent de toutes -les toiles brûlées; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette, -il alla à Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe. - ---Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!--lui dit-il. - ---Ah!--fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser à terre le -lingot au bas de sa robe brûlée,--me brûler!... Il a voulu me brûler! - ---Maintenant,--lui dit Coriolis,--vous pouvez vous en aller... Je n'ai -plus besoin de vous. - -Et il retomba, brisé, sur le divan. - - - - -CXLV - - -De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait pas été écarté par -Manette: c'était Garnotelle. Elle avait pour lui l'estime, la -considération, le respect que lui inspirait le succès d'argent. Elle le -recevait avec des attentions complimenteuses, des coquetteries -d'infériorité et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans -l'orgueil de sa valeur méconnue. - -Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les hostilités -d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment la maison. Il avait -toujours eu pour Coriolis une sorte de déférence; et l'homme arrivé -semblait encore goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se -frotter à l'amitié du gentilhomme. - -Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des événements qui le -portaient à ce rapprochement. Nommé à l'Institut, il avait, avec une -admirable adresse, dénoué son mariage avec la fille du membre de -l'Institut qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il eût -mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons procédés de son -côté, ce mariage manqué avait fait un assez mauvais effet, d'autant plus -que la rupture concordait, par une malheureuse coïncidence, avec un -revers de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps où il -venait d'entrer une froideur, une réserve presque hostile. Il se -retournait alors vers le ministère, les liaisons gouvernementales; et -avec les influences qu'il faisait jouer là, la pesée de sa personnalité -et de ses recommandations, il essayait, par les récompenses, les -commandes, de gagner des reconnaissances, des sympathies, une clientèle -avec laquelle il pût faire contre-poids à l'opinion publique et regagner -de la considération. - ---Allons! mon cher,--disait-il un soir à Coriolis dans l'atelier à demi -sombre et qui attendait la lampe,--permets-moi de te le dire, c'est de -l'enfantillage... - -Coriolis se promenait à grands pas. - -Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener Coriolis; et elle -avait un sourire méprisant, presque cruel. - -Il y eut un long silence. - ---Tiens!--fit à la fin Coriolis,--je me sens trop vaniteux pour -refuser... - ---Ah! c'est bien heureux,--dit Manette. - ---Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au _Moniteur_... -Manette peut acheter du ruban rouge... Dès demain on aura ta réponse... -J'irai moi-même... - -Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, et dans la -petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées se laissèrent aller à -une irritation d'amertume. Il pensait à cette croix que l'opinion -publique lui avait donnée à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui -accorder après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit de -cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses camarades qui -l'avaient obtenue à côté de lui, derrière lui; il se rappelait des -nominations qui étaient presque des ironies; il retrouvait les noms, -revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au coeur un -soulèvement, la révolte légitime d'un homme de talent qui a la -conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et qui trouve que -quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus -qu'une banale récompense à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce -n'était pas une lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de -lui de refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop -gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre sa vanité: il était -tenté par l'éclat de refuser la croix, de se singulariser par le mépris -de ce ruban si envié, si quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y -eut en lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de -l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'étant -pas tout rempli et tout récompensé par l'art seul, très-touché par -toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, très-sensible au -désir des marques et des distinctions officielles de la célébrité. - -A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette -chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main -de Garnotelle. - -Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit à écrire une -lettre où la dignité orgueilleuse de son refus se cachait sous -l'humilité d'une exagération de modestie. - -Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot -à Manette. - - - - -CXLVI - - -En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment -singulier. Il lui vint un profond mépris, un mépris de femme d'affaires -pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant à lui, et qui manquait -tout ce que la décoration donne à un artiste: la consécration -officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la -part aux commandes ministérielles. Dans ce refus que rien n'expliquait, -n'excusait à ses yeux, et dont elle était incapable de comprendre la -hauteur et la dignité, elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était -désormais pour elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce -qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était un pur -imbécile. - -De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de -caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorité, -de sécheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire -obéir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le -vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases, -sans explication, sans réplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le -droit de demander plus. Elle prit, d'un air dégagé, l'assurance et le -commandement d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea un -ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, si décisif, que -Coriolis en reçut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta, -bras cassés, accablé, assommé. - -Quelques jours après, un marchand de tableaux belge venait le voir le -matin, et séance tenante, en présence de Manette qui débattait toutes -les conditions de l'acte, Coriolis signait un traité par lequel il -s'engageait à livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant -une rente annuelle. - -C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il -avait tout accepté sans faire une objection: ses révoltes étaient à bout -de forces, son énergie d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière -scène avec Manette. - - - - -CXLVII - - -Alors commençait pour tous les deux le supplice du concubinage. - -Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir des haines amassées -par tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, manger de hontes, dévorer -d'avilissements, de chagrins, de désespoirs. Elle discernait -distinctement ce qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de -l'homme pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations -d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire à côté d'elle, les -mauvaises pensées, les ressentiments de son orgueil et de son coeur, les -injures qu'il retenait, les révoltes qu'il taisait, elle les sentait -sortir de lui, l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui -semblaient la maudire. Il la blessait avec ces regards qui vont de la -maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de femme, à des ménages qui -passent; il la blessait avec ses rêveries qu'elle croyait voir aller -vers quelque pur amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée -ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une félicité manquée. - -Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme plus outrageusement -que les brutalités d'un homme, les derniers liens attachant Manette à -Coriolis se rompaient. Ce qui reste involontairement d'habitude aimante -chez une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et qui demeure -sa maîtresse, qui est la mère de son enfant, qui a encore la chaleur de -ses bras autour du cou, se brisa chez elle: son âme se referma, avec -l'amertume de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui -reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces pardons qui montent -du côte-à-côte de la vie, à ce qui se laisse attendrir, désarmer par -l'existence à deux et le contact du souvenir. - -Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres éteintes de -leurs années vécues, l'horrible détachement de mort qui s'établit entre -deux êtres vivant, mangeant, dormant ensemble, unis à tous les instants -de l'existence, et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable -éloignement du père et de la mère, que rien ne rapproche plus, pas même -les jeux de leur enfant à leurs pieds; ce fut cette vie double, ennemie, -tiraillée et contrainte, pareille à la chaîne qui rive la haine de deux -forçats, cette vie en commun où chaque frottement est une irritation, où -l'instinct même des corps s'évite et se fuit, où l'homme et la femme -mettent la séparation d'un vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils -avaient peur de mêler leurs rêves! - -Heure épouvantable de ces amours, qui donne à l'amant la terreur de -cette moitié de lui-même, assise dans son intérieur, entrée dans sa -maison, et qui est là, contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à -peine le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui fait -avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de la chasser, et -sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle le tient par l'habitude, -parce qu'elle le connaît lâche et se manquant de parole à lui-même, -parce qu'elle sait que son coeur est à l'âge des bassesses de coeur -d'homme et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul! - -Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage à leur -accouplement, à l'indissolubilité d'un lien intime intolérable et -détesté, il semblait se dégager de Manette contre Coriolis une espèce -d'hostilité originelle. L'éloignement de la femme paraissait se -compliquer et s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en -eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive, en revenant -aux préjugés des siens, revenait peu à peu aux antipathies obscures et -confuses de ses instincts. Une sorte de sentiment nouveau et naissant, -impersonnel, irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la -personne de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans le creux -de toute âme juive, persiste la tradition des haines, l'amertume de -siècles d'humiliation, tout ce qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu -peut avoir de fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent, -naturel, presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un roi juif -de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, dans une de ces -ivresses où l'on s'ouvre, il répondait à des amis qui lui demandaient le -plaisir qu'il pouvait avoir à toujours travailler à être riche: «Ah! -vous ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes un tas de -chrétiens!» - -Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure d'une femme, -Manette les goûtait en sentant Coriolis sous le talon de sa bottine. - -La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude de cet homme -d'une autre foi, d'un autre baptême, d'un autre Dieu; en sorte qu'on -aurait pu voir,--ironie des choses qui finissent!--la bizarre survie des -vieilles vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes de -dix-huit siècles, mettre comme le reste des entre-mangeries de races, de -la race indo-germanique et de la race sémitique, là, en plein Paris, -dans un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de ce -misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle. - - - - -CXLVIII - - -Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où Anatole avait dîné -pour la dernière fois chez Coriolis. Il sortait du palais de -l'Industrie, où il venait de commencer un second portrait de l'empereur, -dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une -femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait écouter -religieusement ses paroles: - ---Oui, ma chère dame,--disait sentencieusement Anatole,--voilà la -recette pour faire un Empereur dans les prix doux... La première fois, -on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce... Mais la seconde, -plus de ça..., on devient sage... Et comme j'ai un véritable intérêt -pour vous--son sourire eut une nuance de galanterie,--je vais vous -donner mon expérience _à l'oeil_... La toile, vous savez, c'est -cinquante-huit francs, plus le calque, acheté à part cinq francs... -Maintenant, attention! _Gnien_ a qui, pour le pantalon blanc et le -manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent à cinq -sous, total quarante sous... Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de -plomb à quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon -affaire... J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la -culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de -l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'épaulette, du collier, des -parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des -crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation d'ocre jaune -pour les lumières et de bitume pour les ombres... Toutes les ombres de -la toile, bien entendu, préparées au brun-rouge... Alors vous repiquez -les lumières avec du jaune de chrome foncé et du jaune de Naples, et les -brillants cassés avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de -chrome à quinze et vingt centimes... Il existe des gens sans économie -qui fourrent là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le tube, -vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles... Point de siccatif -de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout à l'huile grasse -ordinaire... Inutile de vous recommander cela... Ah! j'ai encore trouvé -le moyen de remplacer le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne coûte -qu'un sou de plus que le bleu de Prusse... - -En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé dans les -Champs-Elysées à la place d'un jeu de boules. Tout à coup, il -s'interrompit et s'arrêta, en apercevant, dans le groupe des -spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tête en -avant et, découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière -son dos. Il regarda cette tête où des cheveux presque blancs, coupés -ras, contrastaient avec le noir des sourcils, restés durement noirs. Il -examina tout cet homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de vingt -ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis. - ---Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme étonnée,--à demain... - -A quelques pas, il lui jeta:--Mais surtout, ne glacez jamais avec de la -capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!... rien que de -la bonne laque fine à neuf sous!... - -Et il marcha vers Coriolis. - ---Tu n'en as pas un... un cigare?--Ce fut le premier mot de -Coriolis.--Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette... _Elle_ ne me -donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!... - -Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se -cramponnant à lui, le touchant de son grand corps penché, avec un air -heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lâcher, il se mit à lui -parler de «cette femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne -lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du -malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce qu'il souffrait dans cet -intérieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de -lâcheté... - -Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats de voix tout à -coup réprimés, des gestes violents qui s'arrêtaient comme effrayés. - ---Tu ne l'as pas vue... tu ne l'as pas vue avec son visage méchant, le -visage qu'elle a pour moi... Ah! ce qui vient dans une figure de juive -avec l'âge... la Parque qui se lève dans la femme... ce nez qui devient -crochu... et ses yeux aigus... ses yeux! Les as-tu jamais bien -regardés?... Ces yeux!...--murmura Coriolis en baissant la voix.--Ah! -les femmes!... Tu étais avec une femme tout à l'heure, toi? - ---Oui, une pauvre diablesse... Ça a été riche, élevée dans le luxe, au -piano... Une canaille de mari qui a tout mangé et l'a plantée là avec -deux enfants... Et maintenant, il faut vivre avec un talent -d'agrément... - -Le triste roman de misère esquissé dans les quelques mots d'Anatole ne -parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en était venu à cette -monstrueuse surdité des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à -un homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un mot d'intérêt, -sans lui parler de lui, de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'il était -devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit à lui -repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les -arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant à lui, il lui -rabâcha ses plaintes, ses lamentations, ses jérémiades. - -Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne -put se défendre d'un triste étonnement, en retrouvant cet homme si fort, -si concentré, si maître de lui-même, descendu à cela:--à dire -peureusement du mal de cette femme, à s'en venger comme un enfant qui -_cafarde_ derrière le dos de son tyran! - - - - -CXLIX - - -A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à sa sortie, -Anatole trouva Coriolis l'attendant. - -Coriolis était là, un quart d'heure avant, il se promenait de long en -large devant la porte, il guettait, et aussitôt qu'Anatole paraissait, -il s'emparait de lui, et tout de suite, brusquement, du premier mot, il -soulageait sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations où -il essayait de vider et de dégorger ses souffrances. - ---Une vraie juiverie, la maison, maintenant!--lui disait-il un -jour.--Non, tu n'as pas idée... C'est le sabbat chez moi, le sabbat!... -D'abord les deux cousines qui sont à présent plus maîtresses qu'_elle_, -et qui la tournent et la retournent comme un gant... Il y a la vieille -paralysée qui fait tourner les sauces en marmottant de l'hébreu -dessus... Et puis, c'est le scrofuleux de frère... Il vient une -parente... qui travaille pour la synagogue, qui est brodeuse en -_sepharim_... Je sais de leurs mots, tiens, à présent!... Horrible, -celle-là!... Et puis, un tas de revenants de l'Ancien Testament, des -parents, des juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des -paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons avec une -poignée entourée de laine rouge et de fils de laiton... des -coreligionnaires d'on ne sait où, qui viennent manger, «s'asseoir sous -la lampe», comme ils disent... Et des têtes!... Ah! je suis puni d'avoir -aimé Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de ses fonds -d'eau-fortes... Et les cuisines qu'ils font, si tu savais!... des -cuisines à eux, comme en Alsace, pour les noces, des panades où ils -mettent des mèches de bonnet de coton... Oui!... Ces jours-là, je me -sauve de chez moi... Non, c'est trop fort, que toute cette abomination -de marchands de lorgnettes descende chez moi comme à l'auberge!... -Tiens! tu sais, la cousine, la grande, avec ses cheveux comme un -incendie, son visage terrible... celle qui ressemble à la prostituée de -l'Apocalypse... qui a été chez les fous... Ah! les pauvres fous, ils ont -dû souffrir!... est-ce qu'elle ne connaît pas des infirmiers de -Charenton?... Et elle les amène à dîner!... Ils viennent avec les fous -qu'ils sont chargés de promener... Avant-hier, il y en a eu un qui est -redevenu fou à la cuisine... Il a fallu aller chercher la garde... C'est -amusant... Des fous, conçois-tu? On m'amène des fous chez moi! Oui... et -tu veux que je continue à supporter cela?... - -Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de se dégager: - ---Tu me quittes déjà?... Encore un quart d'heure... Tiens! dix minutes, -rien que dix minutes... - ---Non, je t'assure... je vais te dire... Il y a une heure que je devrais -être parti... Tu vas comprendre... figure-toi qu'il y a trois jours que -maman a cassé ses lunettes... Voilà trois jours qu'elle ne peut rien -faire, ni travailler, ni lire... J'ai eu seulement ce matin de quoi lui -en commander... je dois les prendre en route... Elle m'attend comme ses -yeux, tu penses... - ---Toi?--dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le bras.--Et bien ça ne -fait rien... - -Il s'arrêta et le regarda. - ---Tu es tout de même bien heureux!... - - - - -CL - - -Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux mois se passèrent -sans qu'il le trouvât à la porte du palais de l'Industrie. Il ne savait -ce qu'il était devenu, lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné -d'être accosté par lui, à sa sortie. - ---Tiens! te voilà?--fit-il.--Y a-t-il longtemps!... - ---Oui, il y a longtemps... très-longtemps...--dit Coriolis lentement, -comme si lui seul, dans sa vie, pouvait mesurer la longueur douloureuse -du temps. - -En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui retenant amicalement -la main dans la sienne: - ---Es-tu content? Ça va-t-il? - ---Oui... Et toi?--fit Anatole surpris de cette tendresse inaccoutumée de -Coriolis. - ---Moi? Ah! moi... je deviens raisonnable...--dit-il d'une voix -sourde.--Tu comprends bien, mon ami, quand il y a un homme -d'intelligence, il faut qu'il se trouve une femelle pour lui mettre la -patte dessus, le déchirer, lui mordre le coeur, lui tuer ce qu'il y a -dedans, et puis encore ce qu'il y a là... et il se toucha le -front,--enfin le manger!...--On a toujours vu ça... Ça arrive tous les -jours... Et il faut vraiment être bien enfant pour s'en plaindre... -c'est ridicule... - -Il jeta cela avec une ironie presque sauvage. - ---Je sais bien... il y un moyen de casser ces machines-là... - -Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et enragé de serrer, -comme des mains qui étranglent. - ---Oui, il faudrait des choses... pas bien... Il faudrait... des -meurtres... Ah! dans le temps!... - -Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans laquelle Anatole -retrouva le feu fauve des colères de jeune homme de son ami. Mais -aussitôt cela tomba. - ---Maintenant, je suis une... - -Et il dit un mot ignoble. - ---Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas la vie drôle... - -Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement chinois d'un -comique en vogue; mais de l'eau monta à ses paupières, et sa blague -finit dans l'horrible étouffement brisé d'une voix d'homme qui se -mouille de larmes de femme. - -Il reprit: - ---Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un homme, cette -poupée-là!... Tiens! je ne sais plus si j'ai du talent... Non, vrai, je -ne sais plus!... Je n'y vois plus... Je suis comme un homme que j'ai vu -une fois, assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait devant -lui, dans un sillon... Il ne savait plus, il allait... stupide, comme -moi... On entre dans mon atelier, on me trouve à mon chevalet, n'est-ce -pas? Si l'on regardait mes brosses et ma palette, on verrait que c'est -sec... Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait... je me -suis levé pour faire croire que je peignais. Je ne peins plus, je fais -semblant!... comprends-tu?... Et _elle_ est toujours là, dans mon dos... -Quand je n'en peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient -voir... Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!... Quand -elle sort, j'ai les yeux des cousines sur moi, je les sens... Oh! on me -soigne... Pardieu! c'est moi qui fais aller la maison... Je suis le -boeuf, moi!... Quand je sors... tiens! aujourd'hui... c'est comme si je -leur mangeais une bouchée dans la bouche... - -Il s'arrêta un moment; puis: - ---Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?... Eh bien, il est -affreux... il est devenu affreux!--dit-il avec une espèce de rire amer -qui fit mal à Anatole.--C'est maintenant un vrai mérinos noir... Ah! je -te réponds qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique, -celui-là!... Mon fils, ça! mais il n'a rien de moi, rien des miens... -rien! Tiens, il y a des moments où je crois que c'est l'âme de quelque -grand-père qui vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie... -Un affreux petit bonhomme, vois-tu!... Et si tu l'entendais me dire ce -qu'elles l'ont dressé à me dire toute la journée: _Papa, tu ne fais -rien_... si tu l'entendais! - -Et passant tout à coup à une autre idée: - ---Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais te faire voir un -tableau nouveau que je viens d'exposer... - -Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture où était son -tableau. - -Anatole regarda, et après quelques compliments vagues, il se dépêcha de -se sauver: il lui semblait qu'il venait de voir la folie d'un talent. - - - - -CLI - - -Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez Coriolis. Avec -l'énervement de l'homme, une surexcitation était venue à l'organe -artiste du peintre. Le sens de la couleur, s'exaltant en lui, avait -troublé, déréglé, enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque -fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande et pénible -désillusion devant ses admirations anciennes. Les toiles qui autrefois -lui avaient paru les plus splendides et les plus éclairées, ne lui -donnaient plus de sensation lumineuse: il les revoyait éteintes, -passées. - -Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre murs de chefs-d'oeuvre -ne lui semblaient plus rayonner. Le Salon s'assombrissait, et arrivait à -ne plus lui montrer qu'une sorte de momification des couleurs sous la -patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il ne retrouvait plus -là que la mémoire pâlie. Il sentait quelque chose manquer dans le -rendez-vous de ces tableaux immortels: le soleil. Une monotone -impression de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et il -cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie dans les plus beaux -tableaux. - -La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la voir, que dans -l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion, l'aveuglement de -rayonnement, les électricités de l'orage, le flamboiement des apothéoses -de théâtre, le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du -_magnesium_. Du jour, il n'essayait plus de peindre que l'éblouissement. -A l'exemple de certains coloristes qui, la maturité de leur talent -franchie, perdent dans l'excès la dominante de leur talent, Coriolis, un -moment arrêté à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces -derniers temps, à sa première manière, et peu à peu, à force d'en -exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence, la limpidité, -l'ensoleillement féerique, l'allumage enragé, l'étincellement, il se -laissait entraîner à une peinture véritablement illuminée; et dans son -regard, il descendait un peu de cette hallucination du grand Turner qui, -sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des tableaux, mécontent de la -lumière peinte jusqu'à lui, mécontent même du jour de son temps, -essayait de s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à un -jour vierge et primordial, à la _Lumière avant le Déluge_. - -Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les -enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant -de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces -pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces -bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des -cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au -bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures -sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et -rêvait à l'_amatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur -cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait les ors et les verts -queue de paon des poudingues diluviens, les verts de velours, les verts -changeants et bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du -feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au jaune miellé -des orpiments cristallisés et des fluorines; les couleurs embrasées des -cuivres pyriteux, les couleurs de pierres roses ou violettes, qui font -penser à des fleurs de cristal. - -Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations mères de la -tendresse et de l'idéal du ton, à toutes ces variations du rose dans une -fonte de porcelaine, depuis la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, -à la nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes les -irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes sur le verre -antique sorti de terre comme avec du ciel enterré. Il se mettait dans -les yeux l'azur du saphir, le sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau -du diamant. Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin de -tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, -dans la Mer. - - - - -CLII - - ---Comment! c'est vous, madame Crescent?--fit Anatole qui était couché. -La brusque entrée de madame Crescent venait de le réveiller du délicieux -sommeil de dix heures du matin.--Vous, chez moi? chez un jeune homme! - ---Bêta!--dit madame Crescent,--il est joli, le jeune homme! Avec ça que -les hommes m'ont jamais fait peur... Ouf!--fit-elle en soufflant comme -si elle allait étouffer.--Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on te -déniche... En voilà une horreur, ta rue! - ---La rue du Gindre, madame!... La porte à côté du bureau de -Bienfaisance... l'appartement à côté de la pompe... je trouve le matin -des têtards dans ma cuvette!... Quand j'éternue, ça fait lever le -papier... un détail!... Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait -pas... On me l'a laissée à dix francs par mois... les champignons -compris... Ça ne fait rien, ma brave madame Crescent, vous voyez -quelqu'un de crânement heureux... Ah! j'en ai passé de dures avant -ça!... Trois jours, pas ce qui s'appelle ça sous la dent!... Zéro à -l'heure des repas... Je me couchais gris... Ah! dame, gris, vous me -comprenez... Mais, psit! un changement à vue, une fortune! De la chance! -Moi qui aurais dû crever, finir par la Morgue... Car, voilà!... Eh bien! -pas du tout... Concevez-vous? M'amuser, bien dîner, être heureux, me -payer des dîners à vingt-cinq sous!... Cinq jours de noce, là, à ne rien -faire... Ah! rien... On aurait pu venir m'offrir n'importe quoi pour -faire quelque chose... Le premier jour je me suis régalé du Jardin -d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu'à six heures... Il y a un -oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau... je ne vous dis que -ça... Par exemple, cette fois-ci, mes créanciers... rien, pas un monaco. -Trop bête, de ne pas garder un sou... On ne m'y repincera plus... Quand -j'ai reçu mon argent, toc! j'ai acheté un parapluie d'abord... C'est -drôle, hein? moi, d'acheter un parapluie? Comme il faut que j'ai mûri! -Et puis, trois chemises à quatre francs cinquante... Pas mal, hein? ce -petit paletot-là pour dix-huit francs?... le gilet, quatre francs... Et -deux paires de bottines... pas une... deux!... Ah! voilà comme je m'y -mets, moi, quand je m'y mets... Ah! c'est toi... - -Un gamin venait d'entrer, apportant à Anatole une tasse de café au lait. - ---Tu reviendras demain... Aujourd'hui congé, pas de leçon... c'est saint -Barnabé! - -Et, revenant à madame Crescent, quand l'enfant fut parti:--Je suis -très-bien ici... La portière me fait mon ménage _à l'oeil_, pour des -leçons que je donne à son moutard, à ce petit idiot-là... Il n'a pas la -moindre disposition... Ça ne fait rien... Cette vieille bête de femme -est si enchantée que, dans les premiers temps, elle m'envoyait un verre -de vin avec mon café... des attentions à toucher un frotteur!... Ça -s'arrange très-bien... Pendant qu'elle est là qui brosse mes affaires, -qui cire mes souliers, je colle ma leçon au petit... Hein? de beaux -draps? Je m'en suis aussi payé deux paires avec quatre taies -d'oreiller... Oh! je suis requinqué... Voyez-vous! maintenant, je mène -une vie d'un rangé! je rentre tous les soirs de bonne heure pour me -sentir bien chez moi, jouir de tout ça, de mon petit intérieur... Je -m'amollis dans le bien-être, quoi!... Quand je suis là-dedans, dans mes -draps, avec une bougie, je me sens un bonheur!... Dire que j'ai encore -soixante francs en or, là-haut, sur ce cadre!... Moi qui depuis des -temps ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours... Enfin, -c'est un secours de deux cents francs qui m'est joliment tombé... - ---Ah! tu es si heureux que ça?--fit madame Crescent avec un air -embarrassé. - ---On dirait que ça vous fait de la peine? - ---Non... mais c'est que... - -Elle s'arrêta. - ---C'est que... quoi? - ---Je t'apportais quelque chose. - -Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui avait l'apparence -d'une lettre ministérielle. - ---Une commande?--fit Anatole en la regardant. - ---Non, tu n'es pas assez gentil pour ça... Comment, petite saleté, nous -te faisons avoir une copie... tu ne viens pas nous voir... On t'en a -après ça une seconde: tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de -tes nouvelles... Eh bien! moi, je pensais à toi, animal... Je ne sais -pas pourquoi... Vois-tu, au fond, il n'y a que nous deux qui aimions -vraiment les bêtes... - ---Voyons, ma bonne madame Crescent... cette lettre! - ---Oh! c'est rien,--dit madame Crescent,--c'est rien...--Et elle devint -rouge.--On croit souvent, comme ça, faire pour le bien... moi, je -croyais... et puis, pas du tout... tu es riche... te voilà avec soixante -francs... Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? où tu n'aurais pas -été si fier... Enfin, que veux-tu, une idée... Si ça ne te va pas, il ne -faut pas pour ça m'en vouloir... Parce que, vrai, moi, c'était pour -toi...--fit la grosse femme avec une adorable humilité honteuse.--Moi, -je suis une bête... la langue me brouille... je ne sais pas tourner les -choses. Eh bien! voilà comme ça m'est venu... Nous étions donc comme ça -à avoir de tes nouvelles, de bric et de broc, par les uns, par les -autres... Moi j'ai bien vu qu'au fond, les commandes, tout ça, ça ne te -tirait pas de peine... Ça te faisait manger deux ou trois mois, et puis -c'était toujours à recommencer... Eh bien! alors, moi je me suis mise -dans mes rêves... C'est devenu ma colique de te savoir comme ça... je me -suis dit: Voilà un homme qui aime les bêtes... Si on voyait à lui -trouver une petite place, où il serait comme qui dirait dans ses amours, -avec la maman... Au fait, et la maman? - ---Je l'ai emballée pour la province, chez une amie, en attendant une -embellie... C'était trop lourd, à la fin le ménage... je me suis chargé -de la liquidation... C'est elle qui m'a mis à sec. - ---Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme ça, tous les deux, le pain -et la caboulée... Tu sais, moi, quand j'ai une idée dans la tête... ça -me trottait... Voilà la cour qui vient à Fontainebleau... Il nous tombe -chez nous quelqu'un de bien... Merci! ce n'était pas de la chenille... -un ministre, s'il vous plaît! de je ne sais plus quoi... Oh! un homme -avec un front comme une porte de grange... Il voulait absolument avoir -une décoration de son salon par Crescent... Tu sais que c'est moi qui -fais les affaires... Lui, tu le connais, sorti de sa mécanique de -peinture, cet empoté-là! le sabot d'un cochon serait aussi malin que -lui... Si je n'étais pas là, il laisserait tout aller... Alors, quand -nous avons été arrangés à peu près sur le prix... Ma foi!... il avait -l'air si bon enfant, ce ministre... je lui ai dit que je voulais mes -épingles... Il m'a dit: Quoi?... Eh bien! que je lui ai fait, je -voudrais une petite place dans votre Jardin des Plantes pour -quelqu'un... Il a commencé à me dire que ça ne se donnait pas comme -ça... que c'était difficile, qu'il ne savait pas... Un tas de raisons... -Monseigneur, que je lui ai dit... Ah! je n'ai pas bronché, je lui ai -dit: Monseigneur... rien de fait, Crescent ne vous fera pas chez vous -seulement grand comme la main, sans que j'aie ça pour un pauvre garçon -qui a sa mère sur les bras... Et voilà ta lettre... je n'ai pu que ça... -Oh! je me mets bien dans ta peau, va... je comprends... je me rends -compte... un artiste, ce n'est pas tout le monde, je sais ce que -c'est... on a ses idées, on tient à son état... Quand on a eu le courage -jusqu'à quarante ans, qu'on s'est fait toute la vie des imaginations à -ça... Après ça, tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque -chose... Et puis, quelquefois, on peint là-dedans, à ce qu'il paraît... -on peint quelque chose... un modèle de poisson... C'est du pain, -vois-tu... C'est pour manger tous les jours... Tu n'es pas seul, songe -donc! Et puis les années commencent à te monter sur la tête, sais-tu? - -Et elle avança timidement la lettre sur le pied du lit. - -Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains, avec une expression -presque douloureuse, et la reposa sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y -avait là-dedans la mort honteuse du rêve de toute sa vie. Madame -Crescent était allée prendre les trois pièces d'or posées sur le rebord -du cadre. Elle revint à Anatole en les tenant dans sa main ouverte. - ---Sais-tu,--dit-elle doucement à Anatole,--ce que c'est que cet -argent-là, mon enfant? C'est de l'argent qui n'est pas gagné... et de -l'argent qui n'est pas gagné, c'est de la charité... une vilaine -monnaie, je te dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes... - -Anatole baissa sur son drap un regard sérieux, reprit la lettre, -l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-préparateur au Jardin des Plantes. -Il la reposa sur son drap, la regarda quelque temps de loin sans rien -dire. Puis tout à coup, criant:--Enfoncée la Gloire!--il se jeta au bas -de son lit pour embrasser madame Crescent, en oubliant qu'il était en -chemise. - ---Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain singe!--fit madame -Crescent qui reprit bientôt:--Et Coriolis? C'est bien drôle chez lui, à -ce qu'il paraît... Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu? - ---Des temps infinis. - ---Eh bien! il y a des affaires... mais des affaires!... C'est Garnotelle -que j'ai rencontré qui m'a raconté ça... Ah! mais, il faut te dire -d'abord qu'il s'est marié, Garnotelle, tu ne savais pas?... Oui, -marié... Oh! un beau mariage... Sa femme, c'est une princesse... -Attends: Moldave... Oui, c'est bien ça qu'il m'a dit... Le nom, par -exemple... tu sais, c'est des noms étrangers... cherche, apporte... -Voilà que pour se marier, il va demander à Coriolis pour être son -témoin... Un ancien camarade, je trouve que c'était gentil comme idée, -moi... Il paraît que Coriolis l'a reçu! qu'il lui a dit des choses! -qu'il venait pour l'insulter... que c'était lui faire un affront quand -il savait que lui allait épouser une... Excusez du mot!--dit madame -Crescent en le disant.--Une scène abominable!... Garnotelle a eu peur -qu'il ne le battît... Il le croit devenu fou enragé... Après ça, mon -Dieu! ça ne serait pas étonnant avec la femme qu'il a... une croquette -comme ça!... Allons! tu sais qu'il y a encore quelques pièces de cent -sous chez nous... Si tu avais des créanciers qui t'ennuient trop... Mais -viens donc les chercher... Voilà ce qu'il faut faire... Nous passerons -quelques bons jours... Tu verras les poules... - - - - -CLIII - - ---Psit! psit! Chassagnol! - -Ainsi interpellé par Anatole, Chassagnol, qui allait sortir de la mairie -du Luxembourg, se retourna. Il avait à côté de lui une bonne portant un -petit enfant sous un voile blanc. - ---A toi?--demanda Anatole à Chassagnol en regardant l'enfant. - ---Ma septième fille...--dit le père avec un sourire qui laissait -échapper le secret si longtemps gardé de sa nombreuse famille.--Ah çà! -comment es-tu ici? - ---Oh! moi, rien, rien... Une petite histoire de justice de paix, un -arrangement à trois mois... le dernier de mes créanciers... C'est que -maintenant, tu ne sais pas, j'ai une place... - ---Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent... Figure-toi que -Cecchina... ah! pardon, c'est ma femme... me voyant sans le sou, les -enfants avaient faim, elle a eu une idée, ma paysanne de femme... Elle a -trouvé je ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit -que c'est un secret qui lui vient de la Madone... Enfin, les petites ont -la becquée tous les jours, il y a toujours quelques sous dans la poche -de mon gilet, et je puis flâner tranquillement... Ah çà! je t'emmène, tu -vas dîner chez nous... - -Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de la Justice de -Paix:--Vois donc...--dit tout à coup Anatole. - -A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, qu'on apercevait par -le cintre de la porte vitrée du péristyle, sous le rayonnement diffus et -blanc d'une large fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire -s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du mur, disparut -dans le retour de l'escalier que les deux amis ne pouvaient apercevoir. -Puis il reparut, contre le carreau de la porte, un chapeau et un profil -se détachant sur la carte en couleur du onzième arrondissement peinte au -fond dans la cage de l'escalier. La porte battante s'ouvrit, et un homme -se mit à descendre les douze grandes marches de l'escalier de la mairie, -avec une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou, et des -pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le vide. Les deux amis se -rejetèrent un peu dans le vestibule noir de la Justice de Paix. L'homme -passa sans les voir: c'était Coriolis. - -A quelques pas derrière lui venait Manette en grande toilette, suivie -d'un groupe de quatre individus, vulgaires, effacés et vagues comme ces -comparses des actes de l'État civil, raccolés au plus près dans les -fournisseurs du voisinage. - -Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, frôla, sans -le sentir, des blouses qui lisaient le _Moniteur_ affiché au mur, -traversa la rue Bonaparte, et, comme s'il cherchait l'ombre, les pierres -sans fenêtres et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent -longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette s'était -arrêtée avec les témoins au coin de la rue de Mézières et semblait les -remercier. - -Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, qu'elle -saisit par le bras, et l'on vit les deux dos de la femme et du marié -aller jusqu'au bout de la rue Bonaparte. Puis, le couple tourna à -droite, disparut. - ---Rasé!--dit Anatole en faisant le geste énergique du gamin qui peint, -avec le coupant de la main, une vie d'homme décapitée. - - - - -CLIV - - ---Le Beau, ah! oui, le Beau!... s'y reconnaître dans le Beau! Dire c'est -cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le définir!... Le -pourquoi du Beau? D'où il vient? ce qui le fait être? son essence? Le -Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin... la qualité de l'idée se -produisant sous une forme symbolique... un produit de la faculté -d'_idéer_... la perfection perçue d'une manière confuse... la réunion -aristotélique des idées d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais!... -Le Beau, est-ce l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine, -_eido_, je _vois_, n'est que le Beau visible... Est-ce la réalité -retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion, -l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'idée et de la forme, -de l'essence de la réalité, du visible et de l'invisible?... Est-il dans -le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... dans l'imitation du beau des êtres, -des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par -élection ou par élévation? l'imitation sans particularité, sous l'image -iconique de la personnalité, l'homme et pas un homme, l'imitation -d'après un modèle collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure -à la beauté vraie... «_pulchritudinem quæ est supra veram_...» une -seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? L'objectivité ou l'infini de la -subjectivité? l'_expressif_ de Goethe? Le côté individuel, le naturel, -le caractéristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature, -le mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité -d'une sensation?... Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint -Augustin?... Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?... Oh! le -Beau!... le suprême de l'illimité et de l'indéfinissable!... Une goutte -de l'océan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'école de l'Ironie, une -création contre la Création, une reconstruction de l'univers par -l'homme, le remplacement de l'oeuvre divine par quelque chose de plus -humain, de plus conforme au _moi fini_, une bataille contre Dieu!... Le -Beau!... Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien... le Beau -rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une -préparation à la morale, les idées de Fichte: le Beau utile!... Ah! la -philosophie du Beau! Et toutes les esthétiques!... Le Beau, tiens! je le -baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du -Vrai! Et puis après?... Des mots! des mots!... Le Beau! le Beau! Mais -d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre -esprit? L'idée du Beau, ce n'est peut-être qu'un sentiment immédiat, -irraisonné, personnel, qui sait?... Est-ce que tu crois au principe -réfléchi du Beau, toi? - -C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des heures indues de -la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier où séchaient -les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu -sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte aux -lèvres, avec l'air d'écouter. - - - - -CLV - - -Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié brique, moitié -pierre, à l'air d'étable et de cottage, où s'accrochent les bras -grimpants d'une glycine, une fenêtre s'ouvre toujours la première au -bout du Jardin des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue -sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre à ce qui revit -dans le jour qui ressuscite. - -Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu dans le -jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses dans les allées, le -long des grilles. Partout c'est un épanouissement d'êtres; et de -jardinet en jardinet, court le frémissement du réveil animal, charmant -de souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit de tous -côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle de leurs kiosques, de jeunes -axis, penchés sur le côté, s'inclinent en patinant sur le sol où ils -tournent; les lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux, -mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent dans des essais de -galop; des onagres en gaieté, les quatre pattes en l'air, font de -grandes roulées par terre. Tout ce qui est là, dans le mouvement, la -fièvre, la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des -muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux, dans leur -volière, font trembler, sous leur voletage incessant, l'arbre mort -qu'ils fatiguent sans repos du rapide effleurement d'une seconde de -pose. - -A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons et des plumes -montre le blanc de la neige; le trottinement des chèvres d'Angora -balance comme des flocons d'argent mat; des paons blancs traînent, -étalées, les lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la -splendide blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une sorte de -douceur frissonnante, avec des reflets dormants de nuage et de nacre. -Sur les petites pelouses, presque entièrement couvertes de l'ombre -allongée des arbres, où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque -brise qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir le passage -des animaux au soleil, la promenade de leurs couleurs dans des éclairs, -la fuite, l'effacement instantané des petites lignes fines et sèches qui -se dessinent en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde les -vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe au bois râpeux de -leur auge; le zèbre, avec son élégance d'un âne de Phidias, ses formes -pleines, pures et souples, ses impatiences de ruade par tout le corps; -les bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide, laissant -tomber de leur masse le sombre d'un rocher, laissant emporter à l'air -des rouleaux de leur toison brûlée. Des biches de l'Algérie, à la -démarche lente, élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se -dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en levant leurs -bois comme la majesté d'une couronne. Il va à ces grands boeufs de -Hongrie, aux cornes gigantesques, qui semblent la paix dans la force et -dans la candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge au bout -de son cou de serpent, et dont l'oeil nostalgique a l'air de chercher -devant lui la liberté, l'horizon, l'infini, le désert. Et sur du gazon, -il suit les tortues couleur de bronze, allant, en ramant des pattes, à -travers des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur -marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil. - -Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle et -translucide, sur le décor mouillé des acacias, des peupliers, des -saules, les cigognes tout à coup rompant leurs poses et leur immobilité -empaillée, les cigognes prennent des essors boiteux; et courant, -trébuchant, butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts ridicules et -de grotesques velléités de vol, elles illuminent tout ce coin de jardin -des couleurs vives qu'elles y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes -agitées, du rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes, -voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y attarde comme à -une mare du paradis: rien que des frissonnements, des frémissements, des -ondulations, des ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de -l'oiseau, la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les -ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements en -boule, les hérissements, les rengorgements qui soulèvent la ouate floche -de tous ces petits corps avec le souffle d'une brise; et cela, dans du -soleil et dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui nagent -et des brillants de plume qui se noient, avec des reflets qui voguent et -des éclaboussements de poussière humide qui semblent briser, tout autour -de l'oiseau, en gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine -joie est là, la joie gracieuse des animaux qui échappent à la terre et -ne se traînent pas sur le sol, la joie sans fatigue de toutes ces -existences flottantes, balancées, portées sans fatigue par un soupir de -l'air ou par une ride du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage, -bercées dans de la transparence et de la limpidité, voyageant dans du -ciel qui les mouille. - -Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, qui dort à -fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à une île de granit à demi submergée, -et qui, de temps en temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant -son oeil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en serpe, le rose -énorme d'une immense fleur de monde inconnu. Le pain de seigle -qu'Anatole a l'habitude de grignoter en marchant dans le jardin, fait -venir tout de suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec -des éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un _pounka_: -Anatole flatte de la main la bête vénérable, aux cils de momie, et il -caresse presque pieusement cette peau de pierre qui a la couleur et le -grain d'un bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un -siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se pressant et se -nouant par la trompe, se poussent front contre front, et jouent à se -faire reculer avec des malices d'enfants de géants qui luttent et de -grosses douceurs de frères qui s'amusent. - -Le soleil, en montant, resserre à chaque minute l'ombre de tout, et -mordant le coin de cage, l'angle de nuit où sont réfugiés les nocturnes -perchés, il allume un feu d'ambre dans l'oeil du Jean-le-Blanc. -L'éblouissement qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au milieu -des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets éclatent. Les -aras rouges font reluire sur leur rouge l'écarlate d'un piment; les -plumages des aras blancs étincellent de la blancheur de stalactites de -cire vierge et de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit -toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un feu d'artifice -de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la grue couronnée tremble dans -l'herbe comme un bouquet d'épis d'or. - -Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de marronniers, la -lumière jette de distance en distance des palets de jour; et sur les -troncs ensoleillés, la découpure digitée des feuilles dessine en -tremblant des fleurs de lis d'ombre. - -Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la respiration de -l'air fait courir en passant comme des soulèvements d'ailes qui -s'envolent et des battements de langues qui boivent, Anatole a devant -lui la ménagerie enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la -ménagerie où le roux des lions marche dans la flamme de l'heure, où le -tigre qui passe et repasse semble emporter chaque fois sur les raies de -sa robe les raies de ses barreaux, où de jeunes panthères, couchées sur -le dos, s'étirent mollement avec des voluptés renversées de bacchantes. -Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux attirés par le pain qu'on -donne aux animaux et les miettes des grosses bêtes. A l'étourdissant -concert des moineaux gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le -chant de fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle -infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement sourd d'un grand -boeuf, le rugissement d'un lion, le bramement guttural d'un -cerf, le barrit strident d'un éléphant, le cor d'airain de -l'hippopotame,--bâillements de féroces ennuyés, soupirs de bêtes -sauvages, fauves haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime -à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion, le -tressaillement d'instruments de bronze et de notes de tonnerre. Puis -cela tombe, et bientôt s'éteint dans le cri d'un petit animal, ainsi -qu'un grand souffle qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une -flûte de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à goutte le -filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours blanc. - -En errant, ses regards rencontrent dans des trouées de verdure des têtes -aux yeux mourants, à la langue rose qui passe sur des babines luisantes, -des bouches flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se -cherchant, dans un baiser qui mord, à travers les grillages! Il y a dans -l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias en fleur qui couvrent -des allées de leur effeuillement; il y a des arômes fumants, des -émanations musquées et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums des -roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs buissons l'entrée du -jardin... - -Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il s'oublie, il se perd à -voir, à écouter, à aspirer. Ce qui est autour de lui le pénètre par tous -les pores, et la Nature l'embrassant par tous les sens, il se laisse -couler en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse lui -vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses antiques qui -replantaient l'homme dans la Terre, en lui faisant pousser des branches -aux jambes. Il glisse dans l'être des êtres qui sont là. Il lui semble -qu'il est un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît, dans -tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, ce qui chante, -chante en lui. Il croit sentir passer dans ses entrailles l'allégresse -de la vie des bêtes; et une espèce de grand bonheur animal le remplit -d'une de ces béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la -créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant de la création. - -Et parfois, dans ce jour du commencement de la journée, dans ces heures -légères, dans cette lumière qui boit la rosée, dans cette fraîcheur -innocente du matin, dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la -terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans ce bleu du ciel -naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans la tendresse verte de mai, -dans la solitude des allées sans public, au milieu de ces cabanes de -bois qui font songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu de -cet univers d'animaux familiers et confiants comme sur une terre divine -encore, l'ancien Bohême revit des joies d'Éden, et il s'élève en lui, -presque célestement, comme un peu de la félicité du premier homme en -face de la Nature vierge. - -Décembre 1864.--Août 1866. - - -FIN. - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215 - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by -Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANETTE SALOMON *** - -***** This file should be named 63179-8.txt or 63179-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/7/63179/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/old/63179-8.zip b/old/old/63179-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 6923b1b..0000000 --- a/old/old/63179-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/old/63179-h.zip b/old/old/63179-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 5100166..0000000 --- a/old/old/63179-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/old/63179-h/63179-h.htm b/old/old/63179-h/63179-h.htm deleted file mode 100644 index e68a0fe..0000000 --- a/old/old/63179-h/63179-h.htm +++ /dev/null @@ -1,19001 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Manette Salomon, by Edmond and Jules de Goncourt. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small, small { font-size: 90%; } -.xsmall { font-size: 80%; } - -.sans-serif { font-family: sans-serif; } - -i em { font-style: normal; } -i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } -.i2 { margin-left: 10% } - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 15%; text-align: right; } -.sign2 { margin: 1em 10% 1em 15%; text-align: right; } - -.date { margin: 1em 5% 1em 15%; text-align: right; font-size: 90%; } -.date2 { margin: 1em 10% 1em 15%; text-align: right; font-size: 90%; } - -p.cc { text-align: center; text-indent: 0; } -p.mright40 { margin-right: 40%; } -p.mleft40 { margin-left: 40%; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -div.dots { margin: .8em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - -a { text-decoration: none; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.c { text-align: center; } -td.top1em { padding: 1em 0 .5em 0; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.drap2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 3.5em; text-align: left; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; - width: 3em; } - - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by -Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. 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(This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries.) - - - - - - -</pre> - -<p class="c"><span class="large">ROMANS</span><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<span class="large">EDMOND ET JULES DE GONCOURT</span></p> - -<h1>MANETTE<br /> -<span class="xlarge">SALOMON</span></h1> - -<p class="c gap sans-serif">NOUVELLE ÉDITION</p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS<br /> -BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</span><br /> -<span class="sans-serif small">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br /> -11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p> - - -<p class="c">1902</p> - -<p class="c small">Tous droits réservés</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c sans-serif sc top4em">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</p> - -<p class="c large">ŒUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT</p> - -<table summary=""> -<tr> -<td class="large sc c top1em" colspan="3">GONCOURT (Edmond de)</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La fille Élisa</b>, 38<sup>e</sup> mille</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Les frères Zemganno</b>, 8<sup>e</sup> mille</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La Faustin</b>, 19<sup>e</sup> mille</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Chérie</b>, 18<sup>e</sup> mille</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La Maison d'un artiste au XIX<sup>e</sup> siècle</b></td> -<td class="num">2 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><b>Les actrices du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>:</td> -<td>M<sup>me</sup> <span class="sc">Saint-Huberty</span></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>M<sup>lle</sup> <span class="sc">Clairon</span> (3<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td><span class="sc">La Guimard</span></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Les Peintres japonais</b>: -<span class="sc">Outamaro</span>.—Le Peintre des Maisons vertes, 4<sup>e</sup> mille</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap2" colspan="2">—<span class="sc">Hokousaï</span> (peintre), (2<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="3" class="large sc c top1em">GONCOURT (Jules de)</td></tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Lettres</b>, précédées d'une préface de <span class="sc">H. Céard</span> (3<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="3" class="large sc c top1em">GONCOURT (Edmond et Jules de)</td></tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>En 18**</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Germinie Lacerteux</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Madame Gervaisais</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Renée Mauperin</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Manette Salomon</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Charles Demailly</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Sœur Philomène</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Quelques créatures de ce temps</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Pages retrouvées</b>, avec une préface de <span class="sc">G. Geffroy</span> (3<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Idées et sensations</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Préfaces et manifestes littéraires</b> (3<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Théâtre</b> (<span class="sc">Henriette Maréchal.—La Patrie en danger</span>)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Portraits intimes du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>. Études nouvelles d'après -les lettres autographes et les documents inédits</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La Femme au XVIII<sup>e</sup> siècle</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La duchesse de Châteauroux et ses sœurs</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Madame de Pompadour</b>, nouvelle édition, revue et augmentée -de lettres et documents inédits</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>La Du Barry</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de Marie-Antoinette</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Sophie Arnould</b> (Les actrices au XVIII<sup>e</sup> siècle)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de la Société française pendant la Révolution</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de la Société française pendant le Directoire</b></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="3"><b>L'Art du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap2" colspan="2">1<sup>re</sup> série (Watteau.—Chardin.—Boucher.—Latour)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap2" colspan="2">2<sup>e</sup> série (Greuze.—Les Saint-Aubin.—Gravelot.—Cochin)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap2" colspan="2">3<sup>e</sup> série (Eisen.—Moreau-Debucourt.—Fragonard.—Prudhon)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Gavarni</b>. <span class="sc">L'Homme et l'Œuvre</span></td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><b>Journal des Goncourt</b>. Mémoires de la vie littéraire (9<sup>e</sup> mille).</td> -<td class="num">9 vol.</td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap small">Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—1215.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">MANETTE SALOMON</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>On était au commencement de novembre. La dernière -sérénité de l'automne, le rayonnement blanc et -diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et de neige, -flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver.</p> - -<p>Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait -au labyrinthe, un monde particulier, mêlé, cosmopolite, -composé de toutes les sortes de gens de Paris, de la -province et de l'étranger, que rassemble ce rendez-vous -populaire.</p> - -<p>C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises -à voiles bruns, à lunettes bleues.</p> - -<p>Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil.</p> - -<p>Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un -voisin du jardin, de quelque rue d'à côté, les pieds dans -des pantoufles.</p> - -<p>Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, -ses deux haches en sautoir surmontées d'une grenade;—un -prince jaune, tout frais habillé de Dusautoy, accompagné -d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à dolman -d'Albanais;—un apprenti maçon, un petit gâcheur -débarqué du Limousin, portant le feutre mou et la chemise -bise.</p> - -<p>Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en -casquette, avec un livre et un cahier de notes sous le -bras. Et presque à côté de lui, sur la même ligne, un -ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade -au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois -fleurs d'immortelle à la boutonnière.</p> - -<p>Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir -devant lui un bel enfant, en robe russe de velours bleu, -à boutons d'argent, à manches de toile blanche, au cou -duquel battait un collier d'ambre.</p> - -<p>Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait -voir sur sa figure la joie promise du dîner du soir en -cabinet, sur le quai, à la <i>Tour d'argent</i>.</p> - -<p>Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait -et traînait par la main un petit négrillon, embarrassé -dans sa culotte, et qui semblait tout triste d'avoir vu -des singes en cage.</p> - -<p>Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce -à travers la verdure des arbres verts, entre le bois -froid d'ombre humide, aux troncs végétants de moisissure, -à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre -foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait, -sans le regarder, aux miss, dans le Guide; et la -colonne, un moment arrêtée, reprenait sa marche, gravissant -le chemin ardu du labyrinthe d'où roulaient des -cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux, -et des descentes folles de petites filles faisant sauter à -leur dos des cornets à bouquin peints en bleu.</p> - -<p>Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique -d'ouvrages en perles sur le chemin, se frôlant et par -moments s'appuyant à la rampe de fer contre la charmille -d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant, des -micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois -pétrifiés qui portent le belvédère, clignant des yeux pour -lire le vers latin qui tourne autour de son bandeau de -bronze:</p> - -<blockquote> -<p class="c">Horas non numero nisi serenas.</p> -</blockquote> - -<p>Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à -jour.</p> - -<p>Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout.</p> - -<p>Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un -peu le rideau des pins, des morceaux de la grande ville -s'étendaient à perte de vue. Devant eux, c'étaient d'abord -des toits pressés, aux tuiles brunes, faisant des -masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se -détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges -teintes étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient -dans du noir-roux en allant vers le quai. Sur -le quai, les carrés de maisons blanches, avec les petites -raies noires de leurs milliers de fenêtres, formaient et -développaient comme un front de caserne d'une blancheur -effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin -en loin, dans le rouillé de la pierre, une construction -plus vieille. Au delà de cette ligne nette et claire, on ne -voyait plus qu'une espèce de chaos perdu dans une nuit -d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits d'où -des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille -une mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées -par l'obscurité grise de l'éloignement, brouillées dans -le fond du jour baissant; un fourmillement de demeures, -un gâchis de lignes et d'architectures, un amas de -pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une -carrière, sur lequel dominaient et planaient le chevet et -le dôme d'une église, dont la nuageuse solidité ressemblait -à une vapeur condensée. Plus loin, à la dernière -ligne de l'horizon, une colline, où l'œil devinait une -sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement -les étages d'une falaise dans un brouillard de mer. Là-dessus -pesait un grand nuage, amassé sur tout le bout -de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un violet -sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration -de fournaise de la grande ville et la vaste bataille -de la vie de millions d'hommes semblaient mettre -comme des poussières de combat et des fumées d'incendie. -Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës -sur une clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu -de vert pâle. Puis revenait un ciel dépoli et couleur -d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages gris.</p> - -<p>En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or -sur une colonne, entre la tête d'un arbre vert se colorant -dans ce ciel d'hiver d'une chaleur olive, et les plus hautes -branches du cèdre, planes, étalées, gazonnées, sur lesquels -les oiseaux marchaient en sautillant comme sur -une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés, -sous lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie, -presque carminée, la grande allée du jardin, plus -haut que les immenses toits de tuile verdâtres de la -Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc, l'œil -embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière -et la masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan -d'ombre ressemblant à un lavi, d'encre de Chine sur un -dessous de sanguine, une zone de tons ardents et bitumineux, -brûlés de ces roussissures de gelée et de ces -chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle -des Anglais; puis, dans la finesse infinie d'une teinte -dégradée, il se levait un rayon blanchâtre, une vapeur -laiteuse et nacrée, trouée du clair des bâtisses neuves, -et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en s'opalisant, -une fin de capitale, des extrémités de faubourgs, -des bouts de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait -sous cette lueur suspendue qui faisait devenir noires, -en les touchant, les fumées blanches dans l'ombre. -Tout au loin, l'Observatoire apparaissait, vaguement -noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique -d'un coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de -droite, se dressait la borne de l'horizon, le pâté du Panthéon, -presque transparent dans le ciel, et comme lavé -d'un bleu limpide.</p> - -<p>Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là-haut -de tous côtés; les enfants étaient montés, pour mieux -voir, sur le banc de bronze, quand quatre jeunes gens -entrèrent dans le belvédère.</p> - -<p>—Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,—fit -l'un en s'approchant de la lunette d'approche fixée par -une ficelle à la balustrade. Il chercha le point, braqua -la lunette:—Ça y est! attention!—se retourna vers le -groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des -Anglaises:—Milady, voilà! confiez-moi votre œil… Je -n'en abuserai pas! Approchez, mesdames et messieurs! -Je vais vous faire voir ce que vous allez voir! et un peu -mieux que ce préposé aux horizons du Jardin des Plantes -qui a deux colonnes torses en guise de jambes… Silence! -et je commence!…</p> - -<p>L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur, -avait mis l'œil à la lorgnette.</p> - -<p>—Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon -les moyens des personnes!… <i lang="en" xml:lang="en">Spoken here! Time is money! -Rule Britannia! All right!</i> Je vous dis ça, parce qu'il -est toujours doux de retrouver sa langue dans la -bouche d'un étranger… Paris! messieurs les Anglais, -voilà Paris! C'est ça!… c'est tout ça… une crâne -ville!… j'en suis, et je m'en flatte! Une ville qui fait du -bruit, de la boue, du chiffon, de la fumée, de la gloire… -et de tout! du marbre en carton-papier, des grains de -café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière -avec de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité -en pain d'épice, des idées pour la province, et des -femmes pour l'exportation! Une ville qui remplit le -monde… et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des -dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre, -et des professeurs de thibétain en liberté! La capitale -du Chic, quoi! Saluez!… Et maintenant ne bougeons -plus! Ça? milady, c'est le cèdre, le vrai du Liban, rapporté -d'un chœur d'Athalie, par M. de Jussieu, dans son -chapeau!… Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, -mes gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint -Louis rendait la justice, pour en faire les bancs de la -cour de Cassation… Le château a été démoli, mais on l'a -reconstruit en liége sous Charles X: c'est parfaitement -imité, comme vous voyez… On y voit les mânes de Mirabeau, -tous les jours de midi à deux heures, avec des -protections et un passe-port… Le Père-Lachaise! le -faubourg Saint-Germain des morts: c'est plein d'hôtels… -Regardez à droite, à gauche… Vous avez devant vous le -monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de -M. Guizot… La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les -prisonniers de la Bastille pour en faire une surprise à -leur gouverneur… On avait d'abord mis dessus le portrait -de Louis-Philippe, Henri IV avec un parapluie; -on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui -s'envole; c'est d'après nature… On a dit qu'on la muselait -dans les chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses: -j'ai demandé au gardien, ce n'est pas vrai… Regardez -bien, mylady, il y a un militaire auprès de la Liberté: -c'est toujours comme ça en France… Ça? c'est rien, c'est -une église… Les buttes Chaumont… Distinguez le -monde… On reconnaîtrait ses enfants naturels!… Maintenant, -mylady, je vais vous la placer à Montmartre… -La tour du télégraphe… Montmartre, <i lang="la" xml:lang="la">mons martyrum</i>… -d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle -est remplie de peintres qui s'exposent volontairement -aux bêtes chaque année, à l'époque de l'Exposition… -Là-dessous, les toits rouges? ce sont les Catacombes pour -la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela, mademoiselle!… -Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement -la Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave -l'Hôtel-Dieu, la Préfecture de Police, et l'Institut!… On -dit que dans le temps il baignait la Tour de Nesle… -Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement! Voilà -Sainte Geneviève… A côté, la tour Clovis… c'est fréquenté -par des revenants qui y jouent du cor de chasse -chaque fois qu'il meurt un professeur de Droit comparé… -Ici, c'est le Panthéon… le Panthéon, milady, bâti par -Soufflot, pâtissier… C'est, de l'aveu de tous ceux qui le -voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde… -Il y avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans -les cheveux de Marat quand on l'y a enterré… L'arbre -des Sourds-et-Muets… un arbre qui a grandi dans le silence… -le plus élevé de Paris… On dit que quand il fait -beau, on voit de tout en haut la solution de la question -d'Orient… Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères -qui ait le droit d'y monter!… Ce monument égyptien? -Sainte-Pélagie, milady… une maison de campagne, -élevée par les créanciers en faveur de leurs -débiteurs… Le bâtiment n'a rien de remarquable que -le cachot où M. de Jouy, surnommé «l'Homme au -masque de coton», apprivoisait des hexamètres avec un -flageolet… Il y a encore un mur teint de sa prose!… La -Pitié… un omnibus pour les pékins malades, avec correspondance -pour le Montparnasse, sans augmentation -de prix, les dimanches et fêtes… Le Val-de-Grâce, pour -MM. les militaires… Examinez le dôme, c'est d'un -nommé Mansard, qui prenait des casques dans les tableaux -de Lebrun pour en coiffer ses monuments… -Dans la cour, il y a une statue élevée par Louis XIV au -baron Larrey… L'Observatoire… Vous voyez, c'est une -lanterne magique… il y a des Savoyards attachés à l'établissement -pour vous montrer le Soleil et la Lune… -C'est là qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette… -en long… Et ça… la Salpêtrière, milady, où -l'on enferme les femmes plus folles que les autres! Voilà!… -Et maintenant, à la générosité de la société!—lança le -démonstrateur de Paris.</p> - -<p>Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci -à tout ce qui tombait au fond de sa vieille coiffe, aux -gros sous comme aux pièces blanches, salua et se sauva -à toutes jambes, suivi de ses trois compagnons qui étouffaient -de rire en disant:—Cet animal d'Anatole!</p> - -<p>Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire, -assis sur le banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce -qu'il y avait dans son chapeau sur les genoux du prêtre, -lui jeta:—Monsieur le curé, pour vos pauvres!</p> - -<p>Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore -dans le creux de sa pauvre soutane, que le donneur -était déjà loin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes -gens s'arrêtèrent.</p> - -<p>—Où dine-t-on?—dit Anatole.</p> - -<p>—Où tu voudras,—répondirent en chœur les trois -voix.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui <i>en</i> a?—reprit Anatole.</p> - -<p>—Moi, je n'ai pas grand'chose,—dit l'un.</p> - -<p>—Moi, rien,—dit l'autre.</p> - -<p>—Alors ce sera Coriolis…—fit Anatole en s'adressant -au plus grand, dont la mise élégante contrastait -avec le débraillé des autres.</p> - -<p>—Ah! mon cher, c'est bête… mais j'ai déjà mangé -mon mois… je suis à sec… Il me reste à peine de quoi -donner à la portière de Boissard pour la cotisation du -punch…</p> - -<p>—Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet -argent à ce curé!—dit à Anatole un garçon aux longs -cheveux.</p> - -<p>—Garnotelle, mon ami,—répondit Anatole,—vous -avez de l'élévation dans le dessin… mais pas dans -l'âme!… Messieurs, je vous offre à dîner chez Gourganson… -J'ai l'<i>œil</i>… Par exemple, Coriolis, il ne faut pas -t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais -truffés comme à ta société du vendredi…</p> - -<p>Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien:</p> - -<p>—Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez -l'honneur…</p> - -<p>On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol -étaient en avant, Coriolis dit à Anatole, en lui désignant -le dos de Chassagnol:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là, hein? qui a -l'air d'un vieux fœtus…</p> - -<p>—Connais pas… mais pas du tout… Je l'ai vu une -fois avec des élèves de Gleyre, une autre fois avec des -élèves de Rude… Il dit des choses sur l'art, au dessert, -il m'a semblé… Très-collant… Il s'est accroché à nous -depuis deux ou trois jours… Il va où nous mangeons… -Très-fort pour reconduire, par exemple… Il vous lâche -à votre porte à des heures indues… Peut-être qu'il demeure -quelque part, je ne sais pas où… Voilà!</p> - -<p>Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent -par une petite allée dans une arrière-salle de -crêmerie. Dans un coin, un gros gaillard noir et barbu, -coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une petite -table.</p> - -<p>—Ah! l'homme aux bouillons…—fit Anatole en -l'apercevant.</p> - -<p>—Ceci, monsieur,—dit-il à Chassagnol,—vous -représente… le dernier des amoureux!… un homme -dans la force de l'âge, qui a poussé la timidité, l'intelligence, -le dévouement et le manque d'argent jusqu'à -fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé… -ce qui lui permet de considérer une masse de -fois dans la journée l'objet de son culte, mademoiselle -ici présente…</p> - -<p>Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson -qui entrait, apportant des serviettes.</p> - -<p>—Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie, -toi! Laisse donc, je connais les femmes… j'avance -joliment tes affaires, va, farceur!—et il donna un amical -renfoncement au jeune homme barbu qui voulut -parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit.</p> - -<p>Le crêmier apparut sur le seuil:</p> - -<p>—Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!—cria -Anatole,—votre vin le plus extraordinaire… à -12 sous!… et des bifteacks… des vrais!… pour monsieur…—il -indiqua Coriolis—qui est le fils naturel -de Chevet… Allez!</p> - -<hr /> - - -<p>—Dis donc, Coriolis,—fit Garnotelle,—ta dernière -académie… j'ai trouvé ça bien… mais très-bien…</p> - -<p>—Vrai?… vois-tu, je cherche… mais la nature!… -faire de la lumière avec des couleurs…</p> - -<p>—Qui ne la font jamais…—jeta Chassagnol.—C'est -bien simple, faites l'expérience… Sur un miroir -posé horizontalement, entre la lumière qui le frappe et -l'œil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le -pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le -verrez? D'un gris intense, presque noir, au milieu de -la clarté lumineuse…</p> - -<p>Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase, -l'homme qui l'avait dite.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que ça?—Anatole, en cherchant -dans sa poche du papier à cigarette, venait de retrouver -une lettre.—Ah! l'invitation des élèves de -Chose… une soirée où l'on doit brûler toutes les critiques -du Salon dans la chaudière des sorcières de -Macbeth… Il est bon, le post-scriptum: «Chaque invité -est tenu d'apporter une bougie…»</p> - -<p>Et coupant une conversation sur l'École allemande -qui s'engageait entre Chassagnol et Garnotelle:—Est-ce -que vous allez nous embêter avec Cornélius?… Les -Allemands! la peinture allemande!… Mais on sait comment -ils peignent les Allemands… Quand ils ont fini -leur tableau, ils réunissent toute leur famille, leurs enfants, -leurs petits enfants… ils lèvent religieusement la -serge verte qui recouvre toujours leur toile… Tout le -monde s'agenouille… Prière sur toute la ligne… et alors -ils posent le point visuel… C'est comme ça! C'est vrai -comme… l'histoire!</p> - -<p>—Es-tu bête!—dit Coriolis à Anatole.—Ah ça! dis -donc, tes bifteacks, pour des bifteacks soignés…</p> - -<p>—Oui, ils sont immangeables… Attendez… Donnez-moi-les -tous…—et il les réunit dans une assiette qu'il -cacha sous la table. Puis, profitant d'une sortie de la -fille de Gourganson, il disparut par une petite porte -vitrée au fond de la salle.</p> - -<p>—Ça y est,—dit-il en revenant au bout d'un instant.—Ah! -tu ne connais pas la tradition de la maison… -Ici, quand les bifteacks ne sont pas tendres, on va les -fourrer dans le lit de Gourganson… C'est sa punition… -Après ça, c'est peut-être aussi sa santé… J'ai connu un -Russe qui en avait toujours un… cru… dans le dos.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?—demanda -Garnotelle à Coriolis.</p> - -<p>—Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord, -Boissard est très-bon garçon… Beaucoup de gens connus -et amusants… Théophile Gautier… la bande de -Meissonier… On fait de la musique dans un salon… -dans l'autre, on cause peinture, littérature… de tout… -Et une antichambre avec des statues… grand genre et -pas cher… Un dîner tous les mois… nous avons déboursé -chacun six francs pour un couvert en Ruolz… -Ça se termine généralement par un punch… Nous avons -Monnier qui est superbe! Il a eu la dernière fois une -charge belge, les <i>prenkirs</i>… étourdissante!… Et puis -Feuchères, qui fait des imitations de soldat, des histoires -de Bridet à se tordre… Un monde bon enfant et pas trop -canaille… On bavarde, on rit, on se monte… Tout le -monde dit des mots drôles… L'autre jour, en sortant, -je reconduisais Magimel le lithographe… Il me dit: -«Ah! comme j'ai vieilli!… Autrefois, les rues étaient -trop étroites… je battais les deux murs. Maintenant -c'est à peine si j'accroche un volet!…»</p> - -<p>—Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va -chez Boissard, excusez!—fit Anatole.—Mais tu t'es -trompé d'atelier, mon vieux… tu aurais dû entrer chez -Ingres… Vous savez, ils sont bons, les Ingres! ils se demandent -de leurs nouvelles! Plus que ça de genre!</p> - -<p>Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte -et nerveuse la tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace -de la lui coucher dans son assiette.</p> - -<p>—Qui est-ce qui a vu le <i>Premier baiser de Chloé</i>, de -Brinchard, qui est exposé chez Durand Ruel?—demanda -Garnotelle.</p> - -<p>—Moi… C'est d'un réussi…—dit Anatole…—Ça -ma rappelé le baiser d'Houdon…</p> - -<p>—Oh! un baiser!…—lança Chassagnol.—Ça, un -baiser! cette machine en bois! Un baiser, ça? Un baiser -de ces poupées antiques qu'on voit dans une armoire au -Vatican, je ne dis pas… Mais un baiser vivant, cela? -Jamais! non, jamais! Rien de frémissant… rien qui -montre ce courant électrique sur les grands et les petits -foyers sensibles… rien qui annonce la répercussion de -l'embrassement dans tout l'être… Non, il faut que le -malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement -de ce que c'est que les lèvres… Mais les lèvres, c'est revêtu -d'une cuticule si fine qu'un anatomiste a pu dire -que leurs papilles nerveuses n'étaient pas recouvertes, -mais seulement gazées, <i>gazées</i>, c'est son mot, par cet -épiderme… Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres -de sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux -ou de la cinquième paire, communiquent par des -anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels -de la tête… Ils s'unissent, de proche en proche, aux -paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf intercostal -ou le <i>grand sympathique</i>, le grand charrieur des -émotions humaines au plus profond, au plus intime de -l'organisme… le <i>grand sympathique</i> qui communique -avec la paire vague ou nerfs de la huitième paire, qui -embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au -cœur, qui touche au cœur!…</p> - -<p>—Neuf heures et demie… Je me sauve,—dit Coriolis.</p> - -<p>—Je m'en vais avec toi,—fit Anatole; et, sur la -porte, son geste appela Garnotelle, comme s'il lui disait: -Viens donc!…</p> - -<p>Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit -rasseoir, en le prenant par un bouton de sa redingote, -et il continua à lui exposer la circulation de la sensation -du baiser d'une extrémité à l'autre du corps humain.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient -dans l'art, vers l'année 1840, le grand mouvement -révolutionnaire du Romantisme qu'avaient vu se -lever les dernières années de la Restauration, finissait -dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût -cru voir tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, -le souffle d'avenir qui avait remué l'art. De hautes espérances -avaient sombré avec le peintre de la <i>Naissance -d'Henri IV</i>, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant -début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de -promesses, annonçant le dégagement futur d'une personnalité, -allaient, comme Chassériau, de l'ombre d'un -maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous les chefs -d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un -éclectisme bâtard et un style inquiet.</p> - -<p>Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur -jour d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour -devenir les ouvriers de ce grand musée de Versailles, si -fatal à la peinture par l'officiel de ses sujets et de ses -commandes, la hâte exigée de l'exécution, tous ces travaux -à la toise et à la tâche, qui devaient faire de la -Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la pacotille.</p> - -<p>En dehors de ces causes extérieures, les faillites -d'avenir, les désertions, les séductions par les commandes -et l'argent du budget, en dehors même de l'action, -appuyée par la grande critique, des œuvres et des -hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour -l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures, -spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux -fréquentations des artistes de 1830. Il était arrivé peu à -à peu que le Romantisme, cette révolution de la peinture, -bornée presque à ses débuts à un affranchissement de -palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une intime -mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le -faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire, -un abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement -d'une atmosphère de lyrisme.</p> - -<p>De là, de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il -était sorti des peintres de cerveau, des peintres poëtes. -Quelques-uns ne concevaient un tableau que dans le -cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, d'instinct -germain, séduits par les <i>lieds</i> d'outre-Rhin, se -perdaient dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil -des mythologies dans la mélancolie du fantastique, cherchaient -les Muses au Walpurgis. Un homme d'un talent -distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit -groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses -créées par les poëmes. Il modelait les anges de -l'imagination humaine. Les larmes des chefs-d'œuvre, le -souffle de Gœthe, la prière de saint Augustin, le Cantique -des souffrances morales, le chant de la Passion de la -chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, -avec la matérialité du dessin et des couleurs. Le <i>sentimentalisme</i>, -c'était par là que le larmoyeur des tendresses -de la femme essayait de rajeunir, de renouveler -et de passionner le spiritualisme de l'art.</p> - -<p>La désastreuse influence de la littérature sur la peinture -se retrouvait à l'autre bout du monde artiste, dans un -autre homme, un peintre de prose, Paul Delaroche, l'habile -arrangeur théâtral, le très-adroit metteur en scène -des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter -Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le -trompe-l'œil d'une couleur locale à laquelle manquaient -la vie, le mouvement, la résurrection de l'émotion.</p> - -<p>De tels hommes, malgré la mode du moment et la -gloire viagère du succès, n'étaient, au fond, que des -personnalités stériles. Ils pouvaient monter un atelier, -faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le -principe d'infécondité de leurs œuvres, les condamnaient -à ne pas créer d'école. Leur action, restreinte fatalement -à un petit cercle de disciples, ne devait jamais -s'élever à cette large influence des maîtres qui décident -les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une génération, -font lever le lendemain de l'art des talents -d'une jeunesse.</p> - -<p>Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres -créés ou renouvelés par le mouvement romantique, le -paysage se débattait, encore à demi méconnu, presque -suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés du -public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, -de Rousseau qui ne pouvaient forcer les portes du Salon, -le paysage n'avait point alors l'autorité, la considération, -la place dans l'art qu'il devait finir par conquérir -à coups de chefs-d'œuvre. Et ce genre, réputé inférieur -et bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les -défiances du présent, n'avait guère de tentation pour le -jeune talent indécis dans sa voie et cherchant sa carrière. -L'orientalisme, né avec Decamps et Marilhat, paraissait -épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer Géricault -dans la peinture française semblait mort. On ne -voyait nulle tentative, nul effort, nulle audace qui tentât -la vérité, s'attaquât à la vie moderne, révélât aux jeunes -ambitions en marche ce grand côté dédaigné de l'art: la -contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son premier -tableau, l'<i>Enfant prodigue</i>. Et depuis quelques -années, il n'y avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents -nouveaux: un petit peintre de génie naturel, de tempérament -et de caprice, jouant avec les féeries du soleil, -doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il, pour -retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz -avait apporté, à l'art de 1830 à 1840, sa franche et -éblouissante originalité. Mais sa peinture était une peinture -indifférente. Elle ne cherchait et ne donnait rien -que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une -fleur. Elle ne parlait à la passion de personne. Toute -âme lui manquait pour toucher et retenir à elle autre -chose que les yeux.</p> - -<p>Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la -grande peinture par cette lassitude ou ce mépris des -autres genres, la génération qui se levait, l'armée des -jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture historique -ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités -supérieures et dominantes, aux deux tempéraments -extrêmes et absolus qui commandaient dans -l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci demandaient -l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, -à son dernier héros, au maître passionnant et aventureux, -marchant dans le feu des contestations et des -colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839, -<i>Cléopâtre</i>, <i>Hamlet</i> et les <i>Fossoyeurs</i>; en 1840, la <i>Justice -de Trajan</i>; en 1841, l'<i>Entrée des Croisés à Constantinople</i>, -un <i>Naufrage</i>, une <i>Noce juive</i>. Mais ce n'était -qu'une minorité, cette petite troupe de révolutionnaires -qui s'attachaient et se vouaient à Delacroix, attirés par -la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le Beau -expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant -la religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la -route de Rome, fêtaient rue Montorgueil le retour de -M. Ingres comme le retour du sauveur du Beau de Raphaël. -Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute la jeune -peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux -hommes dont les deux noms étaient les deux cris de -guerre de l'art:—Ingres et Delacroix.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve -sans fortune, qui avait eu l'intelligence de se faire une -position dans une spécialité de la mode presque créée -par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute confection, -elle avait eu l'imagination de ces nouveautés -bizarres qui charmèrent le goût de la Restauration et des -premières années du règne de Louis-Philippe: les ridicules -à pendants d'acier, les manchons en velours noir -avec broderie en soie jaune représentant des kiosques, -les boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et -recouverts de tulle noir. Au milieu de cela, elle avait -eu aussi l'invention des toilettes de féerie: c'était elle -qui avait introduit la <i>lame</i> dans les robes de bal, édité -les premières robes à <i>étincelles</i>, étonné les bals citoyens -des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient -des élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de -trouveuse d'idées et de dessins, elle gagnait de huit à dix -mille francs par an.</p> - -<p>Elle mit Anatole au collége Henri IV</p> - -<p>Au collége, Anatole dessina des bonshommes en -marge de ses cahiers. Le professeur Villemereux qui s'y -reconnut, en le mettant aux arrêts pour cela, lui prédit -la potence,—une prédiction qui commença à mettre -autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules -pour les grands criminels et les caractères extraordinaires. -Puis, plus tard, en le voyant exécuter à la plume, -trait pour trait, taille pour taille, les bois de Tony Johannot -du <i>Paul et Virginie</i> publié par Curmer, ses camarades -prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés -sur son épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur -souffle, pleins de l'attention religieuse des enfants devant -ce mystère de l'art: le miracle du trompe-œil. Autour -de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui, il sera peintre!» -Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié -fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné -à une carrière de génie.</p> - -<p>Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la -menace de ses professeurs, de l'encouragement de ses -camarades, de ce murmure du collége qui dicte un peu -l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une certaine -facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses -mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de -foudre, sans l'illumination soudaine qui fait jaillir un -talent du choc d'un morceau d'art ou d'une scène de nature. -Au fond, Anatole était bien moins appelé par l'art -qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait l'atelier. -Il y aspirait avec les imaginations du collége et les appétits -de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons -de la Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de -la Misère, le débarras du lien et de la règle, la liberté, -l'indiscipline, le débraillé de la vie, le hasard, l'aventure, -l'imprévu de tous les jours, l'échappée de la maison -rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de -l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout -l'inconnu de volupté du modèle de femme, le travail qui -ne donne pas de mal, le droit de se déguiser toute l'année, -une sorte de carnaval éternel; voilà les images et -les tentations qui se levaient pour lui de la carrière rigoureuse -et sévère de l'art.</p> - -<p>Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là, -la mère d'Anatole avait pour son fils un idéal d'avenir: -l'École polytechnique. Le soir, en tisonnant son feu, elle -voyait son Anatole coiffé d'un tricorne, l'habit serré aux -hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la Révolution -de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance -passer dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand -coup quand Anatole lui parla de se faire artiste: il lui -sembla qu'elle avait devant elle un officier qui déchirait -son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr s'écroula.</p> - -<p>De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut -à chaque sortie à batailler avec elle. A la fin, comme il -s'arrangeait toujours pour être le dernier en mathématiques, -la mère, faible comme une veuve qui n'a qu'un -fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour -préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans -une carrière qui la faisait trembler d'avance par ses -périls de toutes sortes, elle demanda à un vieil ami de -chercher dans ses connaissances et de lui indiquer un -atelier où les mœurs de son fils seraient respectées.</p> - -<p>A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune -homme chez un élève de David qui s'appelait d'un nom -fameux en l'an IX, Peyron, et qui consentait à recevoir -Anatole sur le bien qu'on lui en disait.</p> - -<p>Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron -était un atelier de femmes, mais d'âge si vénérable, sans -aucune exception, qu'Anatole put y faire son entrée sans -intimider personne. Il se trouva même, à la fin du troisième -jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, -qu'il se sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara -péremptoirement le soir à sa mère qu'il ne voulait -plus retourner dans une pareille pension de Parques.</p> - -<p>Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, -qui avait rue d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il -montait d'abord chez un élève nommé Corsenaire, qui -travaillait dans le haut de la maison. Il y restait six mois -à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le -grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle -vivant.</p> - -<p>Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier -depuis deux ou trois ans.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>L'atelier de Langibout était un immense atelier peint -en vert olive. Sur le mur d'un des côtés, sous le jour de -la baie ouverte en face, se dressait la table à modèle, -avec la barre de fer où s'attache la corde pour la pose -des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le -talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le -bras qui repose.</p> - -<p>Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une -hauteur de sept à huit pieds. Des grattages de palette, -des adresses de modèles, des portraits-charges la couvraient -presque entièrement. Un faux-col sur un pantalon -représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet -caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national -sortant d'une guérite par une neige qui lui argentait le -nez et les épaulettes, moquait les ambitions miliciennes -de celui-ci. Un gentilhomme amateur était représenté -dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la -devise au-dessous: <i lang="la" xml:lang="la">Semper viret</i>. Et çà et là, à travers -les caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: <i>Sarah -Levy, la tête, rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul</i>; -et plus loin: <i>Armand David, fifre sous Louis XVI, -modèle de torse, fait la canne</i>.</p> - -<p>Sur une des parois latérales se levait le Discobole, -moulage de Jacquet.</p> - -<p>Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ -soixante, les sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines -à terre, les peintres, juchés sur de hauts tabourets, -formaient trois rangs devant la table à modèle.</p> - -<p>On voyait là:</p> - -<p>Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle -Gourganson, le pâtira, le souffre-douleur de -l'atelier, un méridional naïf, un <i>gobeur</i> avalant tout, et -qu'on avait décidé à promener son chapeau gris la nuit, -en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur -blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui -rognant un peu sa canne tous les jours, arriva au bout -d'une semaine à persuader qu'il grandissait, et qu'il -n'avait que le temps de se soigner, la croissance à son -âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui -était sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de -piété;</p> - -<p>Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux -yeux clignotants, aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant -des couleurs, que le blond et la tendresse, faisant des -esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des mythologies -plafonnantes;</p> - -<p>Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait <i>Moins-Cinq</i>, -à cause de sa réponse aux arrivants, qui le trouvaient -toujours le premier à l'atelier, et lui disaient:—Tiens, -il est l'heure?—Non, messieurs, il est l'heure -moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du -Poussin, excellent et doux garçon, n'entrant en colère -que lorsque le modèle avait oublié de poser son mouchoir -sur le tabouret, et volait ainsi quelques secondes -à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont l'application, -la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient -respectés avec une sorte de commisération par la blague -de ses camarades;</p> - -<p>Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout -s'arrêtait, étonné et souriant d'un détail exagéré -ou forcé dans une académie bien dessinée:—«C'est -bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est bien, -mon ami, vous voyez comique…» Lestringant, qui devait -obéir à sa vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire -pour mettre l'esprit de Paris dans la caricature;</p> - -<p>Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et -effrontée, arrivant la casquette en casseur, la blouse -tapageuse, engueulant les modèles, faisant le crâne: il -n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége et de -sa province dans des habits de première communion -rallongés, et tombant dans l'atelier, au milieu d'une -séance de modèle de femme, il était resté pétrifié devant -«la madame» toute nue, ses yeux de petit garçon -démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant -glisser de stupéfaction son carton par terre, au milieu -du rire homérique des élèves;</p> - -<p>Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir -vingt francs, donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on -lui fît la conduite jusqu'à la barrière Fontainebleau: de -là, il s'en allait d'une trotte aux Pyrénées, frappant à la -porte du premier curé qu'il trouvait le premier soir, lui -faisant une tête de vierge ou une petite restauration, -emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de -recommandations en recommandations, de curé en curé, -gagnant la frontière d'Espagne, d'où il revenait à Paris -par les mêmes étapes;</p> - -<p>Garbuliez, un Suisse, fils d'un <i>cabinotier</i> de Genève; -qui avait rapporté de son pays le culte de son compatriote -Grosclaude, et la charge du peintre Jean Belin -chez le Grand-Turc;</p> - -<p>Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par -l'atelier, à cause de ses interminables jambes, éternellement -enfermées dans un pantalon noir, et si justement -comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers -donnent pour un sou;</p> - -<p>Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas -avec les cheveux frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs -avec un sourire de Méphistophélès; un garçon qui -avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais dont le temps -et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les -tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait -l'orgueil du développement de son corps; Massiquot, le -massier des élèves;</p> - -<p>Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire -entre le maître et les élèves, l'homme de confiance du -patron, qui reçoit la contribution mensuelle, écrit aux -modèles, surveille le mobilier, et fait payer les tabourets -et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de -Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui -faisait, dans l'atelier, un petit commerce, en achetant -dix francs les têtes bien dessinées qu'il revendait à des -pensionnats comme modèles;</p> - -<p>Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, -grand bredouilleur de français, qui brossait -de temps en temps, entre deux saoûleries de bière, -une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;</p> - -<p>Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage -par un amateur braque très-connu qui, de temps en -temps croyait découvrir un Raphaël dans quelque peintriot -comme Blondulot, dont il surveillait les mœurs avec -une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait -recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! -c'est un ange!…»</p> - -<p>Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout -soignait: c'était le fils de ce Jacquillat qui avait -donné des leçons de tour à M. de Clarac et qui exécutait -l'étoile à huit cercles;</p> - -<p>Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les -crêmeries avec les domestiques des bals dont il sortait, -le monsieur bien mis à l'atelier; mais ayant dans ses -élégances des solutions de continuité et des accrocs, et -regardant l'heure à une montre dont le verre avait été -recollé avec de la cire à cacheter;</p> - -<p>Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'œil bleu, au -teint indien, toujours serré dans un habit noir râpé; un -liseur, un républicain, un musicien, qui faisait de la -peinture à idées;</p> - -<p>Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux -qu'il peignait par cette tendance singulière et fatale -qu'ont presque tous les artistes à refléter dans leurs -œuvres l'infirmité marquante de leur personne.</p> - -<p>Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait -de nom que ce sobriquet; Système, peignant, à -cloche-pied, la main gauche tenant la palette, appuyée -sur une tringle de fer; Système posant sur son bras, -dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa -palette, et l'approchant du modèle pour le comparer; -Système qui partageait avec Javelas le rôle de martyr de -l'atelier.</p> - -<p>Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types -du <i>cuveur</i> et du <i>rêveur</i> dans le peintre Vivarais et le -sculpteur Romanet. Vivarais était l'homme qui passait -sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais peindre; et -c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa -porte à Anatole:—Vois-tu, mon cher, pour mon buste, -il fallait le marbre…—Pourquoi pas en terre? c'est si -long, le marbre…—Non… je n'aurais pas eu la ligne -rigide, le cassant du trait… Ça aurait été toujours mou, -veule… Il me fallait le marbre, absolument le marbre…—Eh -bien! laisse-moi le voir… Je t'assure, je n'en -parlerai pas…—Mon marbre? mon marbre? Il est là…—lui -dit Romanet en se touchant le front.</p> - -<p>Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures -sérieuses et grotesques, de vocations vraies et d'ambitions -de fils de boutiquiers aspirant à une industrie de -luxe; de toutes sortes de natures et d'individus, promis -à des avenirs si divers, à des fortunes si contraires, destinés -à finir aux quatre coins de la société et du monde, -là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les -promesses d'un atelier, dans un fauteuil à l'Institut, -dans la gueule d'un crocodile du Nil, dans une gérance -de photographie, ou dans une boutique de chocolatier -de passage!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train -de l'atelier, le «branle-bas» des farces et des charges.</p> - -<p>Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on -le ramenait au collége, il prenait tout à coup sa course -à toutes jambes, et se mettait à crier de toutes les forces -de sa voix de crapaud: «V'la la révolution qui commence!» -La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient -sur leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes -bouleversées apparaissaient, et dans le dos des vieilles -gens qui se faisaient un cornet de leur main pour entendre -le tocsin de Saint-Merry, le frisson du rentier -passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut -dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus -dessous par un énorme coup de pied d'épicier philippiste -de la rue Saint-Jacques. Au collége, c'était les -mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il avait -à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution -de prix, de commencer son discours par: «Jeunes -athlètes qui allez entrer dans l'arène…»—<i>Vive la -reine!</i> se mit à crier Anatole en se tournant vers la reine -Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour, -une acclamation trois fois répétée partit des -bancs, et le malheureux professeur fut obligé de remettre -son éloquence dans sa poche.</p> - -<p>Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de -drôlerie n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens -du grotesque l'avait mené au génie de la parodie. Il caricaturait -les gens avec un mot. Il appliquait sur les figures -une profession, un métier, un ridicule qui leur -restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait -des cinglements, des claquements de ripostes pareils à -ces coups de fouet avec lesquels les postillons enlèvent un -attelage. Il jouait avec la grammaire, le dictionnaire, -la double entente des termes: la mémoire de ses études -lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux -de classiques, de remuer à travers ses bouffonneries -de grands noms, des vers dérangés, du sublime estropié; -et sa verve était un pot-pourri, une macédoine, un mélange -de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus -folle et la plus cocasse.</p> - -<p>Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures -des environs de Paris, il faisait un personnage de province; -il improvisait des récits de petite ville, il racontait -des intérieurs où il y a des oranges sur des timbales, -il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout un -monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann, -au grand amusement et dans le rire fou de ses compagnons -de voyage. Il avait la vocation de l'acteur et du -mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une -mimique de méridional la succession et la vivacité des -expressions, des grimaces, dans un visage souple comme -un masque chiffonné, se prêtant à tout, et lui donnant -l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce tempérament -de comique, à tous ces dons de nature, il joignait -encore une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation -de tout ce qu'il entendait, voyait au théâtre, et -partout, depuis l'intonation de Numa jusqu'au coup de -jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha, -depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de <i>tortillons</i> -de l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui -cherche sa bourse en omnibus. A lui tout seul, il jouait -une scène, une pièce: c'était le relai d'une diligence, -le piétinement des garçons d'écurie, les questions des -voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu! -du postillon; ou bien une messe militaire, le <i lang="la" xml:lang="la">Dominus -vobiscum</i> chevrotant du vieux prêtre, les répons criards -de l'enfant de chœur, le ronflement du serpent, les nazillements -des chantres, le son voilé des tambours, la -toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait -un grand air d'opéra, un <i>ut</i> de ténor. Il contrefaisait le -réveil d'une basse-cour, la fanfare fêlée du coq, les -gloussements, les cacardements, les roucoulements, -tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient -s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait -au Jardin des Plantes à étudier les animaux, il rapportait -leur voix, leur chant. Quand il voulait, son -larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir, comme -d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement -si vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré -dessus au jugé. Pour les bruits humains, il les possédait -tous. Il imitait les accents, les patois, les bruits -de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux -chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte», -le cri du vendeur de <i>canards</i> s'éteignant dans le -lointain d'un faubourg, tous les cris: il n'y avait que le -cri de la conscience qu'il disait ne pouvoir imiter.</p> - -<p>L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou -dont il n'aurait pu se passer. Au bout de ces grands -silences de travail qui se font là, après un long recueillement -de tous ces jeunes gens pliés sur une étude, -quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va -faire un <i>four</i>?» Anatole lançait aussitôt quelque mot -drôle, faisant courir le rire comme une traînée de poudre, -secouant la fatigue de tous, relevant toutes les têtes -de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la -salle une récréation d'un moment.</p> - -<p>Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance -à exercer? Anatole trouvait un tour de son invention, -et le plus souvent, à la prière de ses camarades -et pour répondre à leur confiance, il l'exécutait lui-même. -Devait-on faire la réception d'un <i>nouveau</i>? Il -s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait -en fantaisie, en imagination de mise en scène.</p> - -<p>Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés -d'un autre temps, dans ces farces artistiques, -l'attachement à l'échelle, l'estrapade, la brutalité de -ces exécutions qui parfois finissaient par un membre -brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers. -A peine si l'usage des férocités anciennes était encore -conservé chez le sculpteur David, dont les élèves promenaient, -en ces années, par tout le quartier, un nouveau -lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur -l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu -à peu s'adoucissaient et se changeaient en innocentes -épreuves de franc-maçonnerie. Anatole les renouvela -par le sérieux de la charge et la comédie de la cruauté.</p> - -<p>Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par -le faire déshabiller, lui injuriait successivement tous -les membres, lui reprochait ses «abattis canaille», -établissait, avec la voix de pituite de Quatremère de -Quincy, le peu de rapports existants entre une figure -de Phidias et cet «Apollon des chaudronniers». Puis, -il le faisait chanter, en costume de paradis, dans des -poses d'un équilibre périlleux, des paroles impossibles -sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau -était enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les <i>supplices</i>. -Soudain, il changeait de voix, d'air, de visage: -il avait des gestes d'ogre de contes de fée, une intonation -de roi de féerie qui donne des ordres pour une -exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie -sinistre l'animait: c'était Bobêche et Torquemada, -l'Inquisition aux Funambules. S'agissait-il de -marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner -le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible -quand avec les fers, changés habilement dans sa main -en chevilles de sculpteur peintes en vermillon, il approchait; -terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers, derrière -le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des -planches, pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable, -lorsqu'il les appliquait sur l'épaule du malheureux -avec un <i>pschit!</i> qui jouait infernalement le cri de la -peau grillée. On riait, et il faisait presque peur.—Et -puis, venaient des boniments, des discours de réception, -des morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le -<i>Tintamarre</i>… Pour chaque nouveau, il inventait un -nouveau tour, des plaisanteries inédites, un chef-d'œuvre -comme les sangsues, la farce des sangsues qu'il montrait -à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au -creux de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis -ne plaisantait plus: elle se figurait sentir piquer les -sangsues, tant Anatole les avait bien imitées avec des -découpures d'oignon brûlé!</p> - -<p>A l'atelier, on l'appelait «la Blague».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>La Blague,—cette forme nouvelle de l'esprit français, -née dans les ateliers du passé, sortie de la parole -imagée de l'artiste, de l'indépendance de son caractère -et de sa langue, de ce que mêle et brouille en lui, pour -la liberté des idées et la couleur des mots, une nature -de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là, -montée de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société; -grandie dans la ruine des religions, des politiques, des -systèmes, et dans l'ébranlement de la vieille société, -dans l'indifférence des cervelles et des cœurs, devenue -le <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> farce du scepticisme, la révolte parisienne de -la désillusion, la formule légère et gamine du blasphème, -la grande forme moderne, impie et charivarique, -du doute universel et du pyrrhonisme national; -la Blague du <span class="small">XIX</span><sup>e</sup> siècle, cette grande démolisseuse, -cette grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, -la tueuse de respect; la Blague, avec son souffle canaille -et sa risée salissante, jetée à tout ce qui est honneur, -amour, famille, le drapeau ou la religion du cœur de -l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire -de chaque jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la -Courtille; la Blague, qui met les gémonies à Pantin; la -Blague, le <i lang="la" xml:lang="la">vis comica</i> de nos décadences et de nos cynismes, -cette ironie où il y a du <i>rictus</i> de Stellion et de -la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet, -ce que le voyou vole à Voltaire, ce qui va de <i>Candide</i> -à Jean Hiroux; la Blague, qui est l'effrayant mot pour -rire des révolutions; la Blague, qui allume le lampion -d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande -en riant au 24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen, -votre billet!» la Blague, cette terrible marraine -qui baptise tout ce qu'elle touche avec des expressions -qui font peur et qui font froid; la Blague, qui assaisonne -le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la -Blague, qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à -une femme enceinte: «Elle a un polichinelle dans le -tiroir!» la Blague, où il y a le <i lang="la" xml:lang="la">nil admirari</i> qui est le -sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé, le -sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la -revanche des petits contre les grands, pareille au trognon -de pomme du titi dans la fronde de David; la -Blague, cette charge parlée et courante, cette caricature -volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; -la Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme -et Robert Macaire; la Blague, cette populaire -philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme avec -lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le -ciel, la Providence, la fin du monde, en leur disant -tout haut: «Zut!» la Blague, cette railleuse effrontée -du sérieux et du triste de la vie avec la grimace et le -geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme -qui a fait trouver un calembour à un Parisien -sur le radeau de <i>la Méduse</i>; la Blague, qui défie la -mort; la Blague, qui la profane; la Blague, qui fait -mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant, devant -Charlet, son dernier soupir dans le <i>couic</i> de Guignol; -la Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, -presque diabolique, d'enfants gâtés, d'enfants -pourris de la vieillesse d'une civilisation; ce rire riant -de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la sainteté, -de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire -qu'on dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en -blouse, qui, au Jardin des Plantes, s'amusent à cracher -sur la beauté des bêtes et la royauté des lions;—la -Blague, c'était bien le nom de ce garçon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures -en été, de huit heures à une heure en hiver. Le mercredi, -il y avait une prolongation de travail d'une heure -«l'heure du torse», pour finir le torse commencé la -veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des -élèves. Trois semaines de modèle d'homme, une semaine -de modèle de femme, faisaient le mois.</p> - -<p>Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant -ce travail d'après nature se continuant des mois, des -années, Anatole vit défiler les plus beaux corps du temps, -l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste, les statues -vivantes qui conservent les lois de proportion, le -<i>canon</i> de l'homme et de la femme, les types qui dessinent -le nu viril ou féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse -ou la puissance, les lignes avec leurs oppositions, -les contours avec leur sexe, les formes avec leur -style.</p> - -<p>Anatole dessina: il fit la longue éducation de son œil -et de son fusain; il apprit à bâtir une académie d'après -tous ces corps fameux qui ont laissé leur mémoire dans -les tableaux de l'époque:—le corps de Dubosc, ce -corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé -la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;—le -corps de Gilbert, ce corps tout plein des -trous d'une sculpture à la Puget, de Gilbert, le modèle -pour les satyres, les convulsionnaires, les <i>ardents</i>. Il -dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe -florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence -de la poitrine, les jambes fines et montrant la -souple élégance, la longueur filante d'un dessin italien -du seizième siècle, des formes de cire sur des muscles -d'acier;—le corps de Thomas l'Ours, cet ancien lutteur -de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son -appétit, le vorace qui prenait son café au lait dans une -terrine de sculpteur avec un pain de six livres, et que -nourrissaient par commisération les domestiques de -Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les -épaules d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal -dévorateur où les mouvements faisaient courir des -houles sous la peau. Anatole eut encore les corps de -grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre -Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la -taille de femme, aux bras ronds, qui charmait les fatigues -de sa pose par des monologues à demi-voix, gazouillés -dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces -modèles héroïques, à constitution homérique, formés -dans l'atelier de David, la poitrine élargie comme à l'air -de ces grandes toiles antiques; vieux débris d'un Empire -de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais de -faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce -qu'on appelle «un cornet», une feuille de papier tournée -par un des nouveaux, qui circule, et où chacun met -le fond de sa poche.</p> - -<p>La femme, le corps de la femme, les modes diverses -et contraires de sa beauté, Anatole les apprit sur ces -corps:—les corps des trois Marix, le trio de Juives -dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée -de l'Hémicycle de Delaroche;—le corps de Julie Waill, -aux formes pleines, à la tête de Junon, à la grande -bouche romaine, aux grands beaux yeux énormes de la -Tegée de Pompéi;—le corps de madame Legois, le -type du modèle pour le dessin classique du ventre et des -jambes;—le corps mince, nerveux, distingué dans la -maigreur, de Marie Poitou, une nature de sainte, de -martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline -l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de -M. Ingres, ennemi des modèles d'hommes, et disant -«qu'ils puaient»;—le corps de Georgette, à la taille -d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un type -égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;—le -corps à la Rubens, la poitrine exubérante, les -jambes magnifiques de Juliette;—le corps de Caroline -Alibert, le corps d'une Ourania du Primatice, allongé, -effilé, avec des extrémités si souples qu'elle faisait, d'un -mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains -l'un sous l'autre;—le corps fluet, maigriot, élancé et -charmant de Cœlina Cerf, avec ses formes hésitantes de -petite fille et de femme, ses lignes d'une ingénue de -roman grec,—le plus jeune des modèles, si jeune que -les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de -sucre d'orge.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>De loin en loin, une distraction furieuse, une noce -enragée rompait cette monotonie de la vie d'atelier. Par -un beau jour tout plein de soleil, et promettant l'été, -quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la masse; et -quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève -et exigés rigoureusement de tous, sans exception, par -Langibout, quand ces entrées, appelées les <i>bienvenues</i>, -montaient à une somme de quelques centaines de -francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne. -Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la -semaine, et se lançait aux champs dans les costumes les -plus farouches, avec les vareuses les plus rouges, les -chapeaux les plus révolutionnaires, des oripeaux hurlants -et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait -sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, -des chansons, une gaieté violente qui effarouchait la -banlieue et violait la verdure. Tout les grisait, leur nombre, -leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en casseurs, -animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence -de joie qui démange les mains, et cette envie de -vaillance qui appelle les coups.</p> - -<p>A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la -bande dînait. Et c'était une ripaille, des poulets déchirés, -des bouteilles entonnées par le goulot, des paris de -goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité et d'ostentation -d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des -environs de Paris, des licences de kermesse et des fonds -de tableaux de Teniers.</p> - -<p>Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que -les plus doux avaient bu un vin de colère, la troupe, -chantant à tue-tête et armée d'échalas pris dans les vignes, -se répandait au hasard sur une route où elle espérait -trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de -Paris pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels -lourds et fumeux, zébrés de noir par des nuages d'orage, -les artistes se découpaient en silhouettes agitées et fiévreuses; -et la nuit donnant sa terreur à la fantaisie de -leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs -ombres, au point de feu de leurs pipes, il se levait de -ce qu'on voyait vaguement d'eux comme une sinistre -apparence fantastique de bandits légendaires: on eût -cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de Salvator -Rosa.</p> - -<p>L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. -L'on revenait. Sur la route on trouva une cour -ouverte, et dans la cour, des blanchisseuses. Aussitôt, -l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en plein vent, -la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un -épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne -dansaient pas. Le modèle avait apporté un violon: ce -fut la musique. Mais, au milieu du quadrille, les garçons -du village se ruaient sur les messieurs qui dansaient. -La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au -milieu de laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, -couchait avec son échalas deux des paysans -par terre. A la fin, les garçons battus se sauvaient pour -aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus -qu'à partir.</p> - -<p>Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades -de lâches. Il ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret -dont il venait de sortir. Il voulait se battre. Il fallut -que ses camarades l'entraînassent de force. Tous étaient -étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des -coups.</p> - -<p>—Comment! tu n'es pas content?—lui dit Anatole,—tu -n'as rien reçu et tu en as descendu deux!… -Ah! tu y allais bien… Moi, j'ai donné un joli coup de -pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui m'ennuyait… -Mais deux, c'est très-gentil…</p> - -<p>—Non, non,—répéta Coriolis,—des lâches, les -amis! Nous aurions dû leur donner une tripotée à ne -pas leur donner envie de revenir… Des lâches, je te dis, -les amis!</p> - -<p>Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps -donna tous les signes d'une colère de créole qui ne veut -rien entendre.</p> - -<p>Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille -de Provence, originaire d'Italie, qui, à la Révolution de -89, s'était réfugiée à l'île Bourbon. Un oncle, qui était -son tuteur, lui faisait une pension de six mille francs, -et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de mille -livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, -cet avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de -ses camarades, l'élégance de tenue de Coriolis, le monde -où l'on se disait qu'il allait, les maîtresses avec lesquelles -il avait été rencontré, les restaurants où on l'avait entrevu, -mettaient entre lui et l'atelier le froid d'une certaine -réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte -de gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; -et il y avait un peu de brusquerie amère dans la façon -dont il laissait tomber sur ses esquisses si vives et si -colorées:—«C'est très-bien, très-bien… mais c'est -fermé pour moi… vous savez, je ne comprends pas…» -On plaisantait un peu Coriolis, mais doucement, prudemment, -avec des malices qui ne s'aventuraient pas -trop. On savait que les charges trop fortes ne réussiraient -pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors -de son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles -de liége, traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce -jour-là devenir tragique: Coriolis, frappant sur la main -du témoin qui allait charger les pistolets, avait fait tomber -les deux balles inoffensives, et, tirant de sa poche deux -vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau et sérieux -chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout. -Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, -ni dans ses manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, -qu'il jouât sa partie dans toutes les gamineries, qu'il fût -des jeux, des griseries et des batailles de l'atelier, c'était -un camarade avec lequel les autres élèves ne se sentaient -pas à l'aise et n'avaient que les rapports de l'atelier. Et -dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, -un ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. -Amusé par sa gaieté, il lui permettait, lui pardonnait -tout, avec cette espèce d'indulgence qu'a un gros chien -pour un roquet.</p> - -<p>—Reconduis-moi,—lui dit-il, quand ils furent sur -le pavé de Paris.</p> - -<p>Arrivé chez lui:—Tu déménages?—fit Anatole en -regardant le sens dessus dessous de l'appartement et des -commencements d'emballage.</p> - -<p>—Non, je pars,—dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.</p> - -<p>—Tu t'en retournes à Bourbon?</p> - -<p>—Non, je vais me promener en Orient.</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—Oui, j'ai besoin de changer d'air… Ici, je sens que -je ne peux rien faire… J'aime trop Paris, vois-tu… Ce -gueux de Paris, c'est si charmant, si prenant, si tentant! -Je me connais et je me fais peur: Paris finirait par me -manger… Il me faut quelque chose qui me change… du -mouvement… Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, -de l'atelier, de ce qu'on nous serine ici… Il me semble -que je suis fait pour autre chose… Après ça, on croit -toujours ça… Enfin, là-bas, je me figure… je verrai bien -si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont rien laissé aux -autres. Il y a peut-être encore à voir après eux… Et -puis, je serai seul… c'est bon pour se reconnaître et se -trouver… Les distractions, absence totale… Plus de dîners -de Boissard, plus de soupers, plus de nuits au champagne… -Rien! je serai bien forcé de travailler… Mon -brave homme d'oncle fait les choses très proprement… -Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard… -Et dire que toutes ces idées raisonnables-là, -c'est une femme qui me les a données!… mon Dieu, -oui… en me flanquant à la porte! Ah ça! tu m'écriras, -hein? parce qu'une fois là… j'y resterai quelque temps… -Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un -quand je remettrai les pieds à Paris… Tu sais, quand on -voit son talent quelque part… On m'a dit souvent que -j'avais un tempérament de coloriste… Nous verrons bien!</p> - -<p>Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant -au passé, se mirent à causer de leur liaison, du -collége, retrouvant dans leurs souvenirs l'enfance de leur -amitié. Il était trois heures du matin quand Coriolis dit -à Anatole:</p> - -<p>—Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi…</p> - -<p>—Oui, je viendrai avec Garnotelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis -à Anatole et à Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, -cordial et ému. On y avait bu ce coup de l'étrier qui -remue le cœur de celui qui part et de ceux qui restent. -Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles -aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des -caisses, des sacs de nuit, des couvertures serrées dans -des courroies, même une petite tente de campagne, dont -la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au repos, -de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de -choses de voyage attendaient, prêtes à être chargées sur -le fiacre avancé et arrêté déjà devant la porte de la maison.</p> - -<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil -une femme poussant devant elle une petite fille: l'enfant, -timide, ne voulait pas entrer; n'osant regarder ni -se laisser voir, elle s'enfonçait dans la robe de sa mère, -et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de -sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une -sauvagerie d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait -de croiser.</p> - -<p>—Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un -petit Jésus?—demanda la femme avec un sourire -humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle montra -une petite fille aux yeux bleus.</p> - -<p>—Oh! charmante…—dit Coriolis; et faisant signe -à l'enfant:</p> - -<p>—Viens un peu, petite…</p> - -<p>Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le -monsieur, et marchant vers son regard, moitié peureuse -et moitié confiante, elle arriva à lui. Coriolis, la -mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans -des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans -ses petits cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera -brune, et s'amusant les doigts de ce chatouillement de -soie, il resta un instant à regarder ce grand et profond -bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.</p> - -<p>—Ah ça! la mère je ne sais plus qui…—fit Anatole,—vous -prendrez bien une tasse de café avec nous? -Dites donc, on ne vous voit plus poser, pourquoi donc -ça? Vous n'êtes pas trop vieille…</p> - -<p>—Ah! monsieur, j'ai un malheur… Les médecins -disent comme ça que j'ai un commencement d'ankylose -de la colonne vertébrale… Ce n'est pas que ça me gêne -autrement pour n'importe quoi… Mais voilà deux ans -au moins que je ne puis plus hancher…</p> - -<p>—Une petite tête qui m'aurait été…,—fit Coriolis -qui continuait à examiner la petite fille.—C'est dommage… -Mais vous voyez, la mère, je pars… A propos, -quelle heure est-il?</p> - -<p>Il regarda sa montre.</p> - -<p>—Diable! nous n'avons que le temps…</p> - -<p>Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant -au-dessus de sa tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais -dans ce mouvement, l'enfant glissant contre lui, accrocha -la chaîne de sa montre, et en fit sauter les breloques -qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.</p> - -<p>—Ne la grondez pas, la mère… Ce n'est pas sa faute -à cette enfant,—fit Coriolis en ramassant les breloques:—C'est -bête, ces petites bêtises-là, on s'accroche -toujours avec… Mais, au fait, j'y pense… Quand on va -là-bas, on ne sait trop si on en reviendra… Tiens! -Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours -bien vingt francs au Mont-de-Piété… Et toi,—dit-il -à Garnotelle,—qui vas attraper le prix de Rome -un de ces jours, voilà une paire de cornes en corail -pour te défendre du mauvais œil en Italie… Ah! et ma -roupie?…</p> - -<p>Il regarda par terre.</p> - -<p>—Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan… -Oh! ne cherchez pas, la mère… Si elle était tombée -on la verrait… Je l'aurai sans doute perdue.</p> - -<p>Le portier entra:—Allons, monsieur Antoine, chargeons -tout ça un peu vite… Et en route!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>—Petit cochon, vous ne travaillez pas,—répétait -Langibout à Anatole quand il passait derrière lui dans -sa visite à l'atelier.</p> - -<p>On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.</p> - -<p>Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. -Il finissait la race où l'indépendance bourgeoise des artistes -du <span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle se mêlait au culte de 89 et des -idées de liberté. Élève de David, il vivait dans la religion -de son souvenir. Les antichambres ministérielles -ne l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie -roide dans sa dignité, affectait une certaine austérité -républicaine, comme une sainteté rude, aujourd'hui -perdue dans le monde des arts. Il tenait du vieux grognard -et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme -bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son -air, sa grosse voix mâchonnant les mots, sa dure et -forte moustache, ses cheveux ras. Quand il entrait dans -l'atelier, le respect et le salut du silence se faisaient -devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes -grises sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières -lourdes, ses traits carrés, taillés largement dans des -traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air grognon, une -bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur -toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une -petite peur d'émotion quand le maître leur parlait. On -l'estimait, on le craignait, et on le vénérait. Dans la -gronderie de ses avertissements, il y avait une chaleur -de cœur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait -point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères -impuissantes, de ces rages qu'il répandait en gros mots, -quand son peu d'influence dans les jugements des concours -de prix de Rome avait fait manquer à un de ses -élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses -confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore -reconnaissant de sa tolérance pour les vieux usages -transmis par les ateliers de la Révolution aux ateliers de -Louis-Philippe. Langibout était indulgent pour les farces, -et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait -que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant -que les hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que -de son temps, c'était bien autre chose, et que personne -n'en mourait; que, dans l'art, il fallait se faire un peu -la peau et le cœur à tout. Et il rappelait la sauvage école -des artistes sous la république une et indivisible, les misères -mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, -il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait -dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fièvre -que cela lui donnait.</p> - -<p>Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour -la simplicité de sa vie, une vie de petit bourgeois, en -manches de chemise, quotidiennement promenée sur ce -trottoir de la rue d'Enfer, entre un <i>regard</i> des eaux -d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de -famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de -Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dîners d'amis -du dimanche.</p> - -<p>Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, -à la séduction qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui -semblait né pour plaire et arriver, ce jeune homme si -brillant, si sympathique, dont les mères des autres élèves -se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, -avec une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient -été gagnés par l'entrain de ce farceur, et aussi par de -certaines promesses de talent que ses études semblaient -montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et peint d'après -l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait l'attention -de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours -d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait -en prix de Langibout un exemplaire des Loges de -Raphaël ou des Sacrements du Poussin, il se dégagea, -montra des aptitudes personnelles, obtint presque toutes -les fois la première place. Il avait un certain sens de la -composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup -de lectures, il avait retenu comme des morceaux -de reconstitution archaïque, des signes symboliques, -des emblèmes, la mémoire d'animaux hiératiques et désignateurs, -le hibou de la Minerve athénienne, l'épervier -d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les livres -feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de mœurs, -un de ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence -du passé dans un coin de toile. Il connaissait le <i>modius</i>, -emblême d'abondance, et le <i>strophium</i>, couronne des -dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il savait de -raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, -et ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations -imaginées, des arguments tirés d'un Homère inédit -ou d'une Bible invraisemblable. «Il cherche celui-là»,—disait -naïvement aux autres élèves Langibout, -confondu dans sa courte science d'érudition.</p> - -<p>Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du -groupement, l'intelligence du moment précis de la scène -indiqué et souligné sur le programme du concours, une -entente un peu banale, mais agréablement littéraire, du -drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses, -plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait -la clarté: ses bonshommes étaient en situation, son décor -montrait une espèce de couleur locale, son ébauche -de tableau faisait tableau. Et Langibout jugeait que, si -jamais il pouvait parvenir à travailler, il était capable de -faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans -l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, -se plantant derrière lui et restant là à lui grommeler -dans le dos:—«Le garçon voit bien… Il interprète -bien, très-bien… Ça va bien… Bonne couleur… fin, -solide, lumineux… La tête… la tête y est… le torse, -bien construit, le torse… Et puis… Ah! voilà… quelque -chose manque… Oui, la volonté… ne jamais aller jusqu'au -bout… Faiblesse, paresse… plus de jambes… Tout -qui fiche le camp… Plus personne!… En bas, rien… -Des jambes? ça, des jambes! Rien… Est-ce que ça porte, -ces jambes-là, voyons?… Non, plus rien… Le bas, bonsoir…»</p> - -<p>Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit -cochon, vous ne travaillez pas», qu'il jetait dans -l'oreille d'Anatole en lui tirant assez rudement les cheveux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<blockquote> -<p class="cc mleft40"><i>Monsieur,<br /> -Monsieur <span class="sc">Anatole Bazoche</span>,<br /> -peintre,<br /> -31, rue du Faubourg-Poissonnière.<br /> -Paris<br /> -France</i></p> - -<p class="small mright40">Adramiti, près et par Troie (<i>Iliade</i>).<br /> -Affranchir.</p> - -</blockquote> -<p class="ind">«Mon vieux,</p> - -<p>«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est -rose, bleu clair, cendre verte, lilas tendre… Rien que -des couleurs gaies qui font: pif! paf! dans les yeux dès -qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme chez -nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il -y en a tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me -fais l'effet d'être logé dans la vitrine des pierres précieuses -au musée de minéralogie. Il faut te dire par là-dessus -que les rues, dans ce pays-ci, servent de lits aux torrents -qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a toujours -de l'eau,—quand ce n'est pas une boue infecte,—et -que les femmes sont obligées de marcher sur des -patins, et qu'il y a de grosses pierres jetées pour traverser… -Tu permets? je lâche ma phrase: elle s'embourbe -dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans -cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et -toutes les couleurs tremblent, dansent: c'est absolument -comme un feu d'artifice tiré sur la Seine que tu verrais -dans le ciel et dans la rivière… Et des baraques! des -auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope, -sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du -pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des -femmes turques, de vrais fantômes avec des bottes jaunes, -des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises -flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié -de la figure, des mendiants… ah! mon cher, des mendiants -à leur donner tout ce qu'on a pour les regarder!… -et puis des bonshommes farces, bardés, bossués, chargés, -hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec -des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait -penser à la ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, -écoute l'inventaire: deux cartouchières, une machine à -enfoncer les balles, un couteau, plus une blague et un -mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac! ils prennent -feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent, -avec leur batterie de cuisine, comme un feu de Bengale!</p> - -<p>»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie -m'en avait mordu en voyant la <i>Patrouille turque</i> de Decamps. -Diable de patrouille! elle m'avait tapé au cœur… -Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette couleur-là… -Seulement, il y a un embêtement,—ne le dis pas à ces -animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, -si éclatant, si au-dessus de ce que nous avons dans nos -boîtes à couleur, qu'il vous prend par moments un découragement -qui coupe le travail en deux. On se demande -si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être -heureux, sans peindre, avec un goût de confiture de -roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et -groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un -narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil, -de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus -qu'à moitié des idées, une toute douce évaporation de -son être dans un bonheur de nuage… Et puis cet imbécile -d'Européen revient dans la grande bête que tu as -connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié -de moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme -qui éprouve le besoin de mettre son nom sur de petites -ordures qui l'ont fait suer…</p> - -<p>»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage -de faire des tableaux quand on en voit continuellement -de tout faits comme celui-ci. Tu vas voir.</p> - -<p>»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais -devant moi un auvent de boucher. Le boucher, gravement, -chassait avec une branche d'arbre les mouches -des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour -de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores; -à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, -des chiens maigres, une douzaine de chèvres et de moutons -pressés et se serrant dans une vague peur commune; -une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant, -des traces que les chiens léchaient en grognant. -Je regardais cela et un petit chevreau noir et blanc, -avec ses grosses pattes, qui se tenait presque collé sous -une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller -au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa -deux ou trois petits cris malheureux, étouffés par les -chants et la guitare des musiciens de mon café. Le boucher -avait couché le chevreau sur la pierre; il tira un -petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: un -flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire -de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. -Alors un enfant qui était là, un bel enfant, au teint de -fleur, aux yeux de velours, prit la bête par les cornes, -attendant son dernier tressaillement; et de temps en -temps il se penchait un peu pour mordre dans une -pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit -chevreau… Non, je n'ai jamais rien vu de plus affreusement -joli que ce petit sacrificateur avec son amour de -tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs -forces, mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine -de sang, sur cette agonie d'un autre petit…</p> - -<p>»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque -dans la campagne, sur une route conduisant à la -plaine et descendant à la mer que domine le mont Ida -avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds dehors, -et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met -les choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près -de l'âme, j'assiste à la rentrée des troupeaux. C'est le -plaisir doux et triste,—tu connais cela,—qu'on prend -chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à la -porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le -plus heureux de la journée, un moment de solennité -pénétrante. Je me crois au soir d'un des premiers jours -du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours -précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file -des chameaux qui avancent lentement, le dernier portant -la clochette, les petits courant en liberté et cherchant à -téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis les innombrables -troupeaux de vaches; puis les buffles conduits -par des bergers au chantonnement mélancolique, à la -petite flûte aigrelette; enfin vient l'armée des chèvres et -des moutons. Et à mesure que tout cela passe, les -chants, les clochettes, les piétinements, les marches -traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes -qui vont s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien! -que veux-tu que je te dise? il me vient une émotion si -bonne, si bonne… que c'est stupide de t'en parler.</p> - -<p>»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici -le cœur un peu ouvert à tout: avant de partir, il y avait -une dame qui m'y avait fait un petit trou pour voir ce -qu'il y avait dedans… Ah! en fait d'amour, veux-tu mes -impressions <i>femmes</i> ici? Voici. En allant en caïque à -Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem. -C'était éclairé à <i>gigorno</i>, comme nous disions pour les -vins chauds de Langibout; et, sur les raies de lumière -des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, des -ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien -que cela! qui dansaient et sautaient sur de la musique -qu'elles se faisaient avec une épinette et un trombone… -Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, j'ai cru -voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.</p> - -<p>»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous -ceux qui ne m'auront pas oublié. Écris-moi n'importe -quoi de Paris, de toi, des amis,—des bêtises, surtout: -ça sent si bon à l'étranger!</p> - -<p class="sign2">»A toi,</p> - -<p class="sign">»N. <span class="sc">de Coriolis</span>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou -du moins il n'avait pas cette persistance, cette volonté et -ce long courage du travail qui tire le talent de l'effort -continu d'un accouchement laborieux. Il n'avait que -l'entrain de la première heure et le premier feu de la -chose commencée. Sa nature se refusait à une application -soutenue et prolongée.</p> - -<p>En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même -par l'à peu près, l'escamotage spirituel, une sorte de -rendu superficiel, l'effleurement de son sujet. Pousser -l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une étude, une -composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle -légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination -enfantine et rieuse, une pensée grotesque qui le -traversait, toutes sortes de riens pareils au chatouillement -d'une mouche sur le front d'un homme occupé, une -perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans -cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à -tout moment l'atelier le voyait quitter son académie pour -aller crayonner quelque charge lui jaillissant des doigts, -la silhouette d'un camarade allongeant le Panthéon drolatique -qui couvrait le mur.</p> - -<p>Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère -plus. Son esprit, ses yeux se lassaient vite d'interroger -la couleur, le dessin des vieilles toiles qu'il copiait; et -son observation quittait bientôt les tableaux pour aller -au monde baroque des copistes mâles et femelles qui -peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes -ces ironies vivantes jetées au bas des chefs-d'œuvre par -la faim, la misère, le besoin, l'acharnement de la fausse -vocation; peuple de pauvres, d'un comique à pleurer, -qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses Dieux! -Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur -des copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto -enluminant Anacréon, les dames au teint orange, à la -robe sans manchettes, au bavolet gris sur la poitrine, -perchées, les lunettes en arrêt, au haut de l'échelle garnie -de serge verte pour la pudeur de leurs maigres -jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, -grimaçantes de copier à la loupe la <i>Mise au tombeau</i> du -Titien, les petits vieillards qui, dans leur petite blouse -noire, les cheveux longs séparés au milieu de la tête, -ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés -dans de l'esprit-de-vin,—tout ce monde, avec -sa lamentable cocasserie, amusait Anatole et le faisait -délicieusement rire en dedans. Au fond de lui passaient -des crayonnages en idée, des méditations de caricatures, -des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus -impossibles sur le passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions -de ces êtres déclassés qu'il étudiait avec sa pénétrante -curiosité du comique humain, avec son œil toujours -occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la -barre avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations -d'amour de l'endroit: deux pêches posées par une main -inconnue sur une boîte à couleurs. Avait-il tout observé -et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à peu près -une petite heure, puis il allait causer avec une vieille -copiste portant en toute saison la même robe de barège -noire, tachée de couleurs, et une palatine en plumes -d'oiseaux; bonne vieille sentimentale, adorant les discussions -métaphysiques, et qui, tout en parlant de son -cœur, parlait toujours du nez.</p> - -<p>Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser -par des paradoxes terribles, des professions de foi d'insensibilité, -toutes sortes de paroles troublantes, au bout -desquels la pauvre vieille femme s'écriait avec un accent -de désespoir presque maternel:</p> - -<p>—Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en -divinité, sceptique en amour!—Et elle se mettait à -pleurer, à pleurer sérieusement de vraies larmes sur le -manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les illusions -qu'il avait déjà perdues.</p> - -<p>Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute -sa pensée, une obsession de la farce, le travail de tête de -l'observation comique, un perpétuel rêve de rapin qui -cherche et pioche une invention de charges. Et parfois il -en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles -comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le -bruit du quartier.</p> - -<p>C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la -figure le matin chez Langibout, et travaillait dans la journée -chez l'architecte Lemeubre. Mongin, un matin, arriva -chez Langibout furieux contre une actrice qui leur avait -fait donner un «suif général» par Lemeubre pour avoir -manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle -femme de chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer -les tapis au-dessus des fenêtres ouvertes où séchaient -les lavis et les épures des élèves; et Mongin parlait de -se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, les -dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; -puis il lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait -pas le soir et où le cocher serait absent. Ce soir-là venu, -il se glissa avec Mongin dans l'écurie, emmaillotta avec -du linge les sabots des deux chevaux de l'actrice, puis, -marche par marche, ils les firent monter, chacun en -tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, -jusqu'à l'appartement. Là-dessus, un grand coup -de sonnette, et la femme de chambre, accourant ouvrir, -se trouva devant ces deux grands quadrupèdes plantés -sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là: -un cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut -monter un escalier, mais quant à le faire redescendre, -il n'y a pas même à essayer. On fut obligé de passer la -nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un vrai -praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice -eut si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit -pas, et la femme de chambre ne secoua plus jamais de -tapis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité -de mystificateur, Anatole imaginait, à peu de temps de -là, une autre vengeance contre une autre femme qui -avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une terrible -semonce de Langibout.</p> - -<p>Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans -le fond de la cour où était l'atelier de Langibout, il y -avait un établissement de bains. Cela obligeait les -malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient au -bain le matin, à traverser une haie de grands diables -garnissant, à l'heure du déjeûner, les deux côtés de la -cour, campés contre le mur, en vareuses rouges et la pipe -à la bouche. Quand elles sortaient de l'établissement, -charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes -du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur, -elles avaient à déranger des lazzarones couchés en travers -de leur chemin. Elles passaient vite, en se serrant; -mais elles sentaient tous ces regards d'hommes les -fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles accrochaient -au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des -mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient -peur. Les jours de gaieté de l'atelier, on les -faisait s'arrêter dans l'angoisse d'une détonation imminente -devant un petit canon vide de poudre auquel un -élève menaçait de mettre le feu avec une grande -feuille de papier allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner, -les femmes enceintes, les jeunes filles avec leurs mères, -et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir, la maîtresse -des bains avait été faire ses plaintes à Langibout, -qui, prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations, -s'était livré contre tout l'atelier à un éclat -de colère.</p> - -<p>Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice -en frappant son commerce au cœur. Un matin, huit -bains, qu'il avait été retenir dans un grand établissement -de la rue Taranne, stationnaient devant la maison, -avec leur adresse sur les planchettes de derrière des -huit tonneaux, étonnant, occupant les voisins, la maison, -la rue, le quartier, tout un monde qui se demandait -s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans l'établissement -de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait -avec délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à -côté, quand la porte s'entr'ouvrit.</p> - -<p>—Salut, messieurs…—fit une voix d'homme, une -voix qui nazillait et bredouillait.</p> - -<p>—Salut, messieurs…—répétèrent aussitôt, aux -quatre coins de l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes -gens répercutant l'accent de l'homme avec une fidélité -d'écho.</p> - -<p>L'homme se décida à entrer, en souriant humblement. -C'était un grand homme gauche, aux traits purs, réguliers, -à la lèvre un peu tombante, à l'air ingénu et naturellement -ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de -théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et -le ridicule, appelait, comme certaines bonnes natures -grotesques, la sympathie et le rire.</p> - -<p>—Salut, messieurs…—reprit-il avec sa même voix -embrouillée.—Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des -boîtes de fusain que je vends cinquante centimes… j'ai -des tortillons… j'ai des estompes… de très-belles -estompes en peau… j'en ai aussi en linge…—Et se -baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le -bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.—C'est-il -des canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant, -messieurs, j'ai de petites maquettes en fil de fer… -messieurs, que j'ai inventées… Messieurs, c'est exact… -C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures avec M. Gigoux… -Ils ont compté… tenez, messieurs, regardez… -depuis la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance -que de la rotule au bassin… Vous mettez un peu -de cire là-dessus… Voyez-vous: ça hanche… Vous avez -votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez -tout… C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur -Anatole?</p> - -<p>—Oui, père Mijonnet… Mettez-m'en là pour deux -sous… Mais, dites-moi donc, qu'est-ce que c'est que -cette perruque que vous avez là?</p> - -<p>—Je vais vous dire, monsieur Anatole… Je vais vous -dire…</p> - -<p>Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand -de tortillons.</p> - -<p>—Ce n'est pas pour faire le jeune… Oh! non, vous -me connaissez… On me disait toujours que j'avais une -tête de bénédictin… Alors, je m'ai fait couper tous les -cheveux, là-dessus, sur la tête… et je m'ai fait mouler -presque jusque-là…</p> - -<p>Et il montra le milieu de sa poitrine.</p> - -<p>—Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas… je ne -désenrhumais pas, figurez-vous… Alors, ce bon monsieur -Barnet, de chez M. Delaroche, a eu pitié de moi: -il m'a donné cette perruque-là… Je ne m'enrhume plus… -Elle est bien un peu blonde, c'est vrai… dans le jour -surtout… mais comme on sait bien que ce n'est pas -pour faire des femmes que je la mets…</p> - -<p>—Satané farceur de Mijonnet!—fit Anatole—Et -le Théâtre-Français, qu'est-ce que nous en faisons?</p> - -<p>—Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien! -voilà… On avait été gentil pour moi… M. Barnet m'avait -fait mon costume… Il m'avait prêté une toge, il m'avait -appris à me draper. Il m'avait même fait des sandales, -vous savez, avec des lanières rouges… Voilà ces messieurs -du théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés… -Ils m'ont mis tout de suite au premier rang -des comparses, sur le devant… même que je disais: «Mort -à César!…» Tenez! messieurs, je me posais comme -ça,—il se drapa dans son paletot,—et je criais…</p> - -<p>—Des tortillons!…—cria Anatole avec la voix -même de Mijonnet.—Oui, je sais, on m'a dit cela, -mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer du théâtre.</p> - -<p>—Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même. -Il faut que vous vous moquiez… Vous êtes toujours à -taquiner le pauvre monde,—bredouilla doucement et -plaintivement le père Mijonnet.—Mais c'est des histoires… -J'ai toujours été très-convenable aux Français… -Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»—Et -il s'arracha une note prodigieuse: le cri de -Jocrisse dans une conspiration de Brutus!</p> - -<p>—Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là… -Vous aurez eu des jaloux, voyez-vous… Vous étiez né -pour la déclamation… Non, vrai, je ne vous fais pas de -blague… Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre vous, -messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter -la <i>Chute des feuilles</i>, de Millevoye… Priez M. Mijonnet.</p> - -<p>—Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie -que vous me faites là,—dit sans se fâcher le -bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole.</p> - -<p>—La <i>Chute des feuilles</i>! la <i>Chute des feuilles</i>, Mijonnet!… -ou pas de tortillons!—cria l'atelier.</p> - -<p>—Vous le voulez, messieurs?</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De la dépouille de nos bois,</div> -<div class="verse">L'automne avait jonché la terre…</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> -<div class="verse">—De la dépouille de nos bois,</div> -<div class="verse">L'automne avait jonché la terre.</div> -</div> - -<p>Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers; -c'était Anatole.</p> - -<p>—Taisez-vous donc, monsieur Anatole… C'est bête: -je ne sais plus si c'est moi ou vous qui parlez…</p> - -<p>Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le rossignol était en bois,</div> -<div class="verse">Bocage était au ministère…</div> -</div> - -<p>—Oh! vous changez,—dit Mijonnet.—Ce n'est -pas comme ça dans le livre… Je ne dis plus rien… Ah! -merci, mon Dieu, comme voilà des bains!—fit-il en se -retournant et en apercevant dans l'atelier les huit bains -apportés de la rue Taranne.</p> - -<p>—C'est pour vous, monsieur Mijonnet,—se hâta de -répondre Anatole, éclairé et traversé par une inspiration -subite,—un bain d'honneur qu'on vous offre… -une gracieuseté de l'atelier… Vous avez le choix des -baignoires…</p> - -<p>—Tout de même, je veux bien… si ça vous fait plaisir, -messieurs,—dit Mijonnet, charmé de l'idée de -prendre un bain gratis.</p> - -<p>Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques -minutes, il fut pris dans la baignoire de l'ennui -des personnes qui n'ont pas l'habitude du bain. Il se -remua, agita les mains, chercha une position, regarda -timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder -à dire timidement:</p> - -<p>—Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans -une autre, n'est ce pas?</p> - -<p>—C'est pour vous les huit!—hurla l'atelier à -l'ensemble et le sérieux d'un chœur antique.</p> - -<p>Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait -d'un bain à l'autre, cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât -pas, Langibout entra brusquement et violemment dans -l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches -hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision -à cheval entre deux baignoires, et l'attrapant -par le bras:</p> - -<p>—Comment, grand imbécile! un vieillard comme -vous!… vous prêter à des farces d'enfant!… Habillez-vous -de suite… et si jamais vous remettez les pieds ici…</p> - -<p>Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à -les passer vivement, sans s'essuyer.</p> - -<p>Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était -silencieux, consterné, écrasé sous la colère muette du -maître. Anatole, enfoncé dans le collet de sa redingote, -ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son esquisse, -n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage -tomberait sur Mijonnet.</p> - -<p>Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en -fermant la porte sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus -son épaule:</p> - -<p>—Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir -me trouver…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours -pour venir désarmer Langibout et le décider à reprendre -son garçon. Le «poil» qu'il eut à subir à sa rentrée, la -menace d'une expulsion à la première peccadille refroidirent -pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et ses -facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable -et se mit à piocher. On le vit arriver à six heures et travailler -consciencieusement ses cinq heures de séance -presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit plus de -journées à courir à la recherche des modèles dans -ces excursions en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient -toute la rue Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, -poussait ses études, soignait ses esquisses plus qu'il ne -les avait jamais soignées, ne bougeant plus de son tabouret, -toujours présent quand venait la leçon de Langibout, -sur la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, -avec un regard craintif et un sourire humble, s'il était -tout à fait pardonné. Les progrès qu'il se sentait faire, -et dont il percevait la reconnaissance autour de lui dans -le contentement mal dissimulé de Langibout et les -regards curieux et étonnés de ses camarades, soutinrent -l'effort de son travail pendant plusieurs mois, au bout -desquels il se leva en lui, d'une bouffée de vanité, une -petite espérance, un grand désir, une ambition.</p> - -<p>Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, -de la curieuse contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer -dans le monde des artistes. Il se trouvait que ce -farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enragé du bourgeois, -avait, pour les choses de l'art, les idées les plus -bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En -peinture, il ne voyait qu'une peinture digne de ce nom, -sérieuse et honorable: la peinture continuant les sujets -de concours, la peinture grecque et romaine de l'Institut. -Il avait le tempérament non point classique, mais -académique, comme la France. Le Beau, il le voyait -entre David et M. Drolling. Le collége, l'écho imposant -des langues mortes et des noms sombres de l'histoire -ancienne, l'écrasement des <i>pensums</i> et de la grandeur -des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte instinctif, -plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère -de Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu -du respect qu'imprime au peuple, dans un parterre, la -noblesse et la solennité de la représentation d'un temps -enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche toutes les -admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels -pour les grands stylistes, les grands coloristes; mais, -au fond, sans oser se l'avouer, il sentait plus et goûtait -mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces dispositions faisaient -qu'il méprisait à peu près toute la peinture des talents -vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou -des compliments de protection, et ne regardait guère, -avec des yeux furieux d'attention et lui sortant de la -tête, que les petites toiles néo-grecques menant Aristophane -à Guignol.</p> - -<p>Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, -il y avait un grand rêve: le prix de Rome. Et c'est là -qu'allaient bientôt toutes les aspirations de ses heures -de travail. Ce que représentait le prix de Rome dans la -pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans -dans un musée de chefs-d'œuvre; ce n'était pas l'éducation -supérieure de son métier et la fécondation de sa -tête; ce n'était pas Rome elle-même: c'était l'honneur -d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux -auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme -pour le jugement bourgeois et l'opinion des familles, la -reconnaissance, le couronnement d'une vocation d'artiste. -Dans le prix de Rome, il voyait cette consécration -officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance, -les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides -que toutes les autres. Dans Rome, il voyait la capitale -de la considération de l'Art, un lieu ennoblissant et -supérieurement distingué, qui était un peu pour lui -comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.</p> - -<p>Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des -beaux-arts. Il attrapait même une seconde médaille, -en ajoutant, avec une touche spirituelle, à sa figure terminée, -les habits, la pipe et le cornet de tabac du modèle -jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une -résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de -chance, au hasard qui aime les hasardeux, il alla, sans -prévenir Langibout, se présenter au premier des trois -concours pour le prix de Rome. C'était au mois d'avril -1844.</p> - -<p>Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, -son chevalet à la main, un cervelas dans une poche, -arrivait bravement à l'École, sur les cinq heures et -demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures, -l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, -usant du droit de leur médaille, prenaient possession des -vingt cellules; les autres se partageaient à deux les cellules -qui restaient. Le professeur du mois apparaissait -au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en -appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment -de la scène, et que ramassaient en sourdine, avec des -<i>queues de mots</i>, les élèves sur le pas de leurs cellules. -Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules à deux, -les défiants se dépêchaient de clouer une couverture -entre leur toile et le camarade pour n'être pas <i>chipés</i>. -Anatole, lui, ne cloua rien, se jeta au travail, mangea -son cervelas sans lâcher son esquisse, travailla jusqu'à -la dernière minute de la dernière heure. Au dernier -quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore -des points lumineux dans sa toile à la lueur du -jour des lieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>—Ah! mon cher, quelle chance!—s'écria Anatole -en rencontrant, à un coin de rue, Chassagnol qu'il -n'avait pas vu depuis le jour du Jardin des Plantes.</p> - -<p>Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui -le tutoya.</p> - -<p>—Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt -d'esquisse pour le prix de Rome!</p> - -<p>—Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et -lui prenant le bras, il l'emmena du côté d'un café qui -répandait sur le pavé le feu de son gaz. Arrivé à la -porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste d'invitation -qui offre la consommation, et se jetant sur la -première banquette sans rien voir, sans s'occuper des -garçons plantés devant lui, des bourgeois qui regardaient, -de l'argent qui pouvait bien n'être pas dans la -poche d'Anatole, il partit:—Le prix de Rome… ah! -ah! ah! le prix de Rome! Voilà! C'est bien cela! Le -prix de Rome, n'est-ce pas, hein? Le rêve de six cents -niais… tous les ans, six cents niais!</p> - -<p>Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, -des monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles, -douloureux. Sa voix se pressait, ses mots s'étranglaient. -Ce qu'il voulait dire grimaçait sur ses traits crispés. De -ses mains tressaillantes de violoniste, agitées au-dessus -de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes -de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se -tourmentaient, faisaient le geste d'accrocher et de saisir, -battaient l'air devant ses idées, remuaient autour de son -front le magnétisme de leurs nerfs. Coup sur coup, il -renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné. -Un rire mécanique et fou mettait une espèce de -hoquet dans sa parole coupée, hachée; et l'on eût cru -voir de l'eau qui remplissait d'une lueur trouble ces -yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un -estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches -de l'opium.</p> - -<p>La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement -d'une source qui a rejeté ce qui l'étouffe et lui -pèse, vomi son sable et ses pierres, il jaillit de Chassagnol -un flot libre et courant d'idées et de mots, qui roula -autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière.</p> - -<p>—Insensée!… là! insensée!… l'idée d'une fournée -d'avenirs!… d'avenirs! Ah! ah!… Comment!… ce qu'il -y a de plus divers et de plus opposé, natures, tempéraments, -aptitudes, vocations, toutes les manières personnelles -de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les -contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans -l'artiste pour sauver l'art humain de la monotonie, de -l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrariété -des admirations, ces germes ennemis et disparates -d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir… tout cela! -vous enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la -discipline et la férule d'un pion du Beau! Et de quel -Beau! du Beau patenté par l'Institut! Hein! comprends-tu? -Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir pour -deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas… Car le -talent, enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? -C'est tout bêtement, et ça dans tous les arts, pas -plus dans la peinture que dans autre chose…, c'est la -faculté petite ou grande de nouveauté, tu entends? de -nouveauté, qu'un individu porte en lui… Tiens! par -exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de -Rembrandt, ou, si tu veux, de haut en bas, Rubens de -Jordaëns, là, hein?… eh bien, cette faculté, cette tendance -de la personnalité à ne pas toujours recommencer -un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec -une sorte de piété chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui… -cette faculté de mettre dans ce que tu fais -quelque chose du dessin que tu surprends et perçois -toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la -vie, la force et je dirai le courage d'oser un peu la couleur -que tu vois avec ta vision d'occidental, de Parisien -du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, avec tes yeux… je ne sais pas, moi… de -presbyte ou de myope, bruns ou bleus… un problème, -cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper, -et qui donnerait peut-être une loi des coloristes… -Bref, ce que tu peux avoir de dispositions à être toi, -c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent des autres… -Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, -avec les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! -Mais on te montrera au doigt! Tu auras contre toi -le directeur, tes camarades, les étrangers, l'air de la -Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les vieux calques -de vingt ans que les générations se repassent à -l'École, le Vatican, les pierres du passé, la conspiration -des individus, des choses, de ce qui parle, de ce qui -conseille, de ce qui réprimande, de ce qui opprime avec -le souvenir, la tradition, la vénération, les préjugés… -tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'œuvre! -Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par -quelque chose de mou, de décoloré et d'envahissant, -comme un nageur par un poulpe… le pastiche te mettra -la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, -tu ne sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, -tu ne feras plus que cela… pastiches! pastiches! -pastiches! Et puis la vie, là!… Gardez donc de la flamme -dans la tête, de l'énergie, du ressort, les muscles et les -nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, dans -cette existence qui tient de la communauté, du collége -et du bureau, dans cette claustration et cette régularité -monacales, dans cette pension! «Une cuisine bourgeoise», -comme l'a appelée Géricault… Rudement -juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le <i lang="la" xml:lang="la">sursum -corda</i> de l'ambition poignante… Toi? mais dans ce douceâtre -et endormant bien-être, dans la fadeur des routines, -devant la platitude des perspectives tranquilles, -l'avenir assuré, le droit aux commandes, les travaux -qui vous attendent… toi? Mais la bourgeoisie la plus basse -finira par te couler dans les moelles!… Tu n'oseras plus -rien trouver, rien risquer… Tu marcheras dans les souliers -éculés de quelque vieille gloire bien sage, et tu -feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne sais pas -ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à -deux ou trois qui ont passé par là… quatre, si tu veux, -mais pas plus… pour résister au casernement, à l'énervement -de ces cinq ans, à l'embourgeoisement et l'aplatissement -de ce milieu! Non, vois-tu, mon cher, qu'on -fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est -pas là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est -l'étude en pleine liberté, selon son goût et son choix. Il -faut que la jeunesse tente, cherche, lutte, qu'elle se débatte -avec tout, avec la vie, la misère même, avec un -idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux -à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme -d'école, et qui se laisse attraper par les forts en thème… -Et pourquoi une école de Rome, hein? Dis-moi un peu -pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas laisser le peintre -qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des aïeux, -des pères de son talent, des espèces d'inspirations de -famille qui l'appellent… Pourquoi pas une école à Amsterdam -pour ceux qui sentent des liens de race, une filiation -avec Rembrandt? Pourquoi pas une école de Madrid -pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les -veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? -Et puis, au fond, pourquoi des écoles? Veux-tu -que je te dise ce qu'il y a à faire, et ce qu'on fera peut-être -un jour? Plus de concours, d'émulation d'école, de -vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à -l'œuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une -pensée et d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, -inconnu, qui aura exposé une toile remarquable, que -l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet argent -l'artiste aille ou il voudra, en Grèce… c'est aussi classique -que Rome, à ce que je crois… en Égypte, en -Orient, en Amérique, en Russie, dans du soleil, dans du -brouillard, n'importe où, au diable s'il veut! partout où -le poussera son instinct de voir et de trouver… Qu'il -voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son -goût; qu'il regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille -à Paris et sur Paris… Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, -quand il prendrait Montmartre? Si c'est là qu'il -croit trouver son talent, le caractère caché dans toute -chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir… -Eh bien! celui qu'on encouragera ainsi, en le laissant -tout à lui-même, en lui jetant la bride de son originalité -sur le cou, s'il est le moins du monde doué, je puis -bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau -Blondel, ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni -du beau Hesse, ni du beau Drolling… pas du beau si -noble, mais quelque chose qui aura des entrailles, du -tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la vie!… -ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de mythologies-là!… -Allons donc! Il y aurait eu des Instituts -partout avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être -pas vu se produire les excessifs, les déréglés, les -géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous arrête le -soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!… Tu verras ce -que je te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce -qu'il fera de toi… comme des autres. Pardieu! tu arriveras -à sacrifier «aux doctrines saines et élevées de -l'art»… Doctrines saines et élevées! C'est amusant! -Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a -donc fait ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome -qui a fait Géricault? Est-ce ton école de Rome qui a fait -ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école de Rome -qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche? -qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? -Est-ce ton école de Rome qui a fait Decamps? Rome! -Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi je le -dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du <i>poncif</i>!… -oui, la Mecque du <i>poncif</i>… Et voilà! Hein? n'est-ce pas? -ça va, le baptême y est…</p> - -<p>Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée, -morbide, qui grandissait en s'exaltant, se levait -l'orateur nocturne, le parleur dont les théories, les paradoxes, -l'esthétique semblent se griser à la nuit de -l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type -de ce génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à -l'heure du sommeil des autres, sur un bout de table de -café, les coudes sur les journaux salis et les mensonges -fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des bougies -éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas -roulés sur les billards par les garçons en manches de -chemise.</p> - -<p>A une heure, le maître du café fut obligé de mettre -à la porte les deux amis. Chassagnol s'égosillait toujours.</p> - -<p>Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta -derrière lui, en homme accoutumé à monter l'escalier -de tout ami avec lequel il avait dîné une fois, ôta son -habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas sonner -l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une -pipe sans cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller, -et resta, toujours parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût -offert la moitié de son lit pour obtenir le silence. Encore -Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol dans un de -ses rêves.</p> - -<p>Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas -Anatole, emboîtant son pas, l'accompagnant au restaurant, -au café, vivant sur ce qu'il mangeait, partageant -ses nuits et son lit, continuant à parler, à théoriser, à -paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot -lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il -pouvait avoir, ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt -jamais à la bouche le nom d'un père, d'une mère, d'une -maîtresse, de n'importe quel être à qui il tînt, d'un pays -même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet -homme bizarre et secret, dont la science même venait -on ne savait d'où.</p> - -<p>La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole -pour s'en aller avec un autre ami quelconque, qui était -venu s'asseoir à leur table de café. C'était son habitude, -une habitude qu'on lui avait toujours connue de passer -ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un -café à un autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher -aux gens, quand il les retrouvait, comme s'il les -avait quittés la veille, les quitter de nouveau quelques -jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu une -nouvelle intimité d'une moitié de semaine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait -dans l'atelier à l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il -avait le petit air modestement fier qui s'attend à des félicitations.</p> - -<p>—Vous voilà, petit misérable!—lui cria Langibout -d'une voix terrible dès qu'il l'aperçut.—Comment! -avec ce que vous savez, vous avez eu le front de concourir? -Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant… -Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que -vous seriez capable de peindre une académie, petit animal? -Vous serez refusé au second concours, et vous aurez -pris pour rien du tout la place d'un autre qui avait -la chance d'avoir le prix… Quand je pense que vous -auriez pu le faire manquer à Garnotelle! un garçon qui -sait, lui, et qui est à sa dernière année… Ah! si c'était -arrivé par exemple, je vous aurais flanqué à la porte! -Je vous aurais flanqué à la porte!…—répéta plus vivement -Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la -tête sur son carton, comme devant la menace d'une calotte. -Ce furent là toutes les félicitations de Langibout. -Du reste, il ne s'était pas trompé: la semaine suivante, -au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé. -Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer -en loge.</p> - -<p>Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, -la volonté sans le don, l'effort ingrat, ce courage de la -médiocrité: la patience. A force d'application, de persévérance, -il était devenu un dessinateur presque savant, le -meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin -exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné -et servile, où rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité -des grands traducteurs de la forme, de ce qui, -dans un beau dessin d'Italie, ravit par l'attribution du -caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans -la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans -grandeur, sans largeur, sans audace, sans émotion, était -pour ainsi dire impersonnel. Dans ce dessinateur, le -coloriste n'existait pas, l'arrangeur était médiocre, et -n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées -à une douzaine de tableaux connus. Garnotelle -était, en un mot, l'homme des qualités négatives, l'élève -sans vice d'originalité, auquel une sagesse native de -coloris, le respect de la tradition de l'école, un précoce -archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient -assurer et promettre le prix de Rome.</p> - -<p>Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance -opiniâtre du succès pour cet élève persistant et -méritant, auquel un double lien l'attachait: une similitude -et une parité d'origine, une ressemblance de son -vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui -semblait ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans -ce compatriote de Flandrin à son caractère, à cette -ténacité que Garnotelle mettait en tout, apportant à la -plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut.</p> - -<p>Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance -de ne pas naître à Paris, et de trouver, autour de sa -misérable vocation, toutes les protections qui soutiennent -et caressent en province une future gloire de clocher.</p> - -<p>Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze -cents francs de pension, et, dans sa sollicitude maternelle, -l'avait logé dans un hôtel vertueux, où les mœurs -des pensionnaires étaient surveillées par un hôtelier -tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté -de deux cents francs, lors de sa réception à -l'École des Beaux-Arts. Au bout de deux médailles, il -avait été porté à dix-neuf cent francs. Une pension de -deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait -envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût -produit, des commandes, des restaurations de chapelle, -des portraits de gens de son endroit. Il sentait derrière -lui tous ces bras d'une province qui poussent un fils -dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces -mains qui jettent au commencement de la carrière de -quelqu'un du pays, les recommandations de l'évêque, -l'influence toute-puissante du député, le tapage d'éloges -de la presse locale.</p> - -<p>Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève -n'étaient pas rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de -Garnotelle, sa dernière année de concours; et Langibout -avait beau se répéter toutes les chances de ce talent -honnête et courageux, ses titres à la justice charitable -du jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il -lui semblait qu'il y avait de mauvais courants et des menaces -dans l'air. Des bruits d'ateliers, un commencement -de bourdonnement d'opinion, jetaient en avant les -noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau, -hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury -et triompher de ses répugnances.</p> - -<p>Le programme du concours de cette année-là était un -de ces sujets tirés du <i lang="la" xml:lang="la">Selectæ</i>, que semblent régulièrement -tous les ans dicter à l'Institut, dans un songe, les -ombres de Caylus et d'André Bardon: «Brennus assiégeant -Rome, les vieillards, les femmes et les enfants assistent -au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole -pour le défendre. <i>Les Flamines descendent du -temple de Janus, portant les vases et les statues sacrés, -et distribuent des armes aux guerriers qu'ils bénissent.</i>»</p> - -<p>Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son -tableau, travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une -heure, avec l'acharnement de toute sa volonté, une rage -d'application, le suprême effort de toutes les ambitions -et de toutes les espérances de sa médiocrité.</p> - -<p>Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car -à ce concours, les élèves ne s'étaient pas contentés, selon -l'habitude ordinaire, de <i>saloper</i>, c'est-à-dire de faire -des trous dans la cloison pour regarder l'esquisse du -voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau -qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules, -sous prétexte de faire son portrait, les concurrents -s'étaient rendus visite les uns aux autres, et avec -la justice loyale et spontanée des jugements de rivaux, -le prix avait été décerné d'un commun accord à un -tout jeune homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce -jugement était confirmé par le public et la critique, -qui restaient froids devant la sage ordonnance des Flamines -de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la -banale rouerie des draperies, le mouvement mort et -mannequiné de la scène, la déclamation des gestes. Deux -toiles de ses concurrents lui étaient opposées comme -supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la -grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées -de verve. Et pour la première place, elle était donnée -sans conteste à la toile de Lamblin, à laquelle les plus sévères -accordaient une rare solidité de couleur, et le plus -grand goût d'austérité tragique.</p> - -<p>Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier -Salon un tableau dont on avait parlé, et autour duquel -s'était fait un de ces bruits que les professeurs -n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis, -il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, -il pouvait attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever -à un honnête travailleur, consciencieux, régulier, modeste, -à un concurrent de la dernière année, auquel -les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de -Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel -pour un pauvre diable méritant, et venu de bas, qui -s'était élevé par l'étude. Des recommandations puissantes -de Lyonnais haut placés firent encore pencher la balance -du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin, -pour que le rapprochement de son nom, le souvenir -de sa toile n'écrasât pas trop le couronné: il n'eut -pas même une mention; et pour sauver le jugement, -des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on -appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de -sentiment du tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa -personne: c'était un fait trop flagrant que le prix de -Rome venait d'être encore une fois donné, non au talent -et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à l'assiduité, -aux bonnes mœurs du travail, au bon élève -rangé et borné. Et la victoire de Garnotelle tomba dans -le mépris de l'École, dans le soulèvement qu'inspire à -la jeunesse une iniquité de juges et de maîtres.</p> - -<p>Anatole était une de ces heureuses natures trop légères -pour nourrir la moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie -de cette victoire qu'il avait tant rêvée. Il trouva -que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et lors de -la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, -à cette fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq -logistes de l'année mêlés à des anciens, à des amis, -courent la forêt, sur des rosses louées, avec des pantalons -de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air -d'un état-major de bizets dans une révolution, Anatole -fut toujours en tête de la grotesque cavalcade. Au dîner -traditionnel du pavillon Henri IV, dans la casse de toute -la table et le bruit de deux pianos apportés par les prix -de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux -pianos. Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la -nuit et le sommeil de la banlieue avec la chanson nouvelle, -improvisée par un architecte, ce soir-là, au dessert -du dîner, et populaire le lendemain:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">«Gn'y en a,</div> -<div class="verse i2">Gn'y en a,</div> -<div class="verse">Que c'est de la fameuse canaille!…»</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. -Il se tourna vers d'autres idées, vers un désir plus modeste -et de réalisation plus facile: il voulut avoir un -atelier qui lui donnerait le chez lui de l'artiste, la possibilité -de faire des portraits, de gagner de l'argent; en -un mot, <i>s'établir</i> peintre.</p> - -<p>Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui -payer le luxe d'un atelier. A la fin, elle se décida à aller -consulter Langibout, qui l'assura «que les belles choses -pouvaient se faire dans une cave». Armée de cette réponse, -elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole. -Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole -remonta fièrement dans sa chambre au sixième, en -déclarant qu'il ne prendrait plus ses repas à la maison, -et qu'il allait vivre de son talent.</p> - -<p>Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles -pastellées, les cheveux fleuris de fleurs de -grenadier, qu'il vendait à un petit marchand de la rue -Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et -repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant -l'écriteau d'un petit atelier à louer, le seul atelier -du quartier où Hillemacher n'avait pas encore fait bâtir -ces huit grands ateliers qui firent plus tard de la rue un -des camps de la peinture de la rive droite.</p> - -<p>L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles -pour entrer là-dedans; et Anatole gagnait à peine de -quoi dîner tous les jours. Le plus souvent, il était nourri -par un camarade de l'atelier, avec lequel il compagnonnait; -un brave garçon pris par la conscription, et qu'une -recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans -la réserve, et placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, -«les canonniers de la seringue.» De la caserne, -il apportait à Anatole la moitié de sa ration dans son -shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution -d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par -l'escalier de service devant la porte de la cuisine entr'ouverte -de sa mère, sans y entrer, avec l'air de mépriser, -du haut d'un estomac plein, l'odeur du déjeuner.</p> - -<p>Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province -qui cherchait quelqu'un pour lui faire des personnages -dans une lithographie. Il demanda l'adresse, et -courut à un petit hôtel de la rue du Helder.</p> - -<p>—Entrez!—lui cria une voix formidable quand il -eut frappé à la porte indiquée. Il se trouva en face d'un -Hercule, énormément nu, et tout occupé à faire des -ablutions froides.</p> - -<p>L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer -ses membres de lutteur, des muscles féroces, en roulant -de gros yeux dans sa grosse tête à barbe dure.</p> - -<p>—Proférez des sons,—dit-il à Anatole interdit. Et -quand Anatole eut expliqué le motif de sa visite:—Ah! -vous savez faire la lithographie, vous?</p> - -<p>—Parfaitement,—dit intrépidement Anatole, qui -n'avait jamais touché de sa vie un crayon lithograhique.</p> - -<p>—Où demeurez-vous?</p> - -<p>—Rue du Faubourg-Poissonnière, n<sup>o</sup> 31.</p> - -<p>—Garçon!—cria l'homme en se rhabillant à un -domestique de l'hôtel, qu'on entendait remuer dans la -chambre à côté,—fermez ma malle, et un commissionnaire…</p> - -<p>Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague -terreur brouillée lui monter dans les idées, devant cet -homme inquiétant par sa force et ses espèces de manières -de fou.</p> - -<p>—Partons!—dit brusquement l'homme tout à fait -rhabillé.</p> - -<p>Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, -par la malle, et par l'homme portant sous le -bras une immense pierre, concentré, sinistre, muet et -caverneux, avec l'air de rouler sous ses épais sourcils -froncés des méditations farouches. Il avait l'impression -d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus -tout, un poignant sentiment de honte. L'idée -était horrible pour lui d'introduire cet étranger dans son -taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse, il se -serait sauvé à un tournant de rue.</p> - -<p>Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine -la grande malle dans la petite chambre, et que la pierre -fut posée sur la table qu'elle couvrit, l'homme, après -avoir mesuré de l'œil la hauteur et la largeur de la mansarde, -posa sa large main sur la couverture, et dit ces -simples mots:—C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je -vais me coucher.</p> - -<p>Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait -à préparer dans sa tête une timide demande -d'explication, quand l'homme tira de sa poche quatre -ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.</p> - -<p>Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur -atelier! Il ne dit pas un mot.</p> - -<p>L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié -du lit, et se dressant sur son séant:—Au fait, vous ne -mangeriez pas quelque chose, vous n'avez pas faim?</p> - -<p>—Si,—dit Anatole,—j'ai oublié de déjeuner ce -matin.</p> - -<p>—Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.</p> - -<p>Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole, -et où Anatole n'osa pas lui parler:</p> - -<p>—Vous me réveillerez à dix heures,—dit l'homme -en se recouchant.—Vous entendez, à dix heures!</p> - -<p>Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes -sortes d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. -Des histoires de fous dangereux qu'il avait lues lui revenaient. -Il ne savait que penser, que croire de ce prodigieux -garnisaire installé chez lui, tombé de la lune -dans ses draps.</p> - -<p>A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et -se mit à découvrir, avec toutes sortes de précautions, la -pierre sur laquelle on ne voyait que l'indication d'un arc -de triomphe, de ce caractère alhambresque qui est le -style spécial de la pâtisserie: là-dessous devait être -représentée la réception du duc d'Orléans par la garde -nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de -tous les gardes nationaux, exécutés d'après de mauvais -daguerréotypes contenus dans la malle de leur compatriote.</p> - -<p>—Hein? nous allons nous y mettre?—fit l'homme -après avoir donné à Anatole toutes les explications du -sujet.</p> - -<p>—Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler -la nuit.</p> - -<p>—Tiens?… Ah! bien, très-bien… Vous coucherez -dans le lit, la nuit… moi le jour… Nous nous relayerons.</p> - -<p>Au bout de douze jours de ce singulier travail, la -pierre était finie. L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit -pour son pays, laissant à Anatole cent vingt-cinq -francs, l'estomac refait et réélargi, et le souvenir d'un -original très brave homme qui n'avait trouvé que ce -bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce -qu'il voulait, comme il le voulait.</p> - -<p>La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la -rue, qu'Anatole sautait rue Lafayette; il retenait le petit -atelier. De là il courait chez un brocanteur qui, pour -soixante-dix francs, lui vendait un chiffonnier et quatre -fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, Anatole -ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi répondre -d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. -Et il entrait dans son premier atelier avec cinquante -francs d'avance, de quoi vivre tout un mois, trente jours -à n'avoir pas besoin de la Providence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, -que cet atelier de la rue Lafayette, cette mansarde -de travail avec sa bonne odeur de tabac et de paresse! -La clef était sur la porte, entrait qui voulait. Un -éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de -Rouen, accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de -caporal, attendait les visiteurs, qui trouvaient toujours -pour s'asseoir une place quelconque, un bras de fauteuil, -une couverture par terre, un coin sur le lit -transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une -demi-douzaine. Là venaient et revenaient toutes sortes -d'amis, d'hôtes d'une heure ou d'une nuit, les vagues -connaissances intimes de l'artiste, des gens qu'Anatole -tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce -seul mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, -comique et cynique: c'étaient des camarades -de chez Langibout qui, ce jour-là, avaient pris la -rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans -atelier venant exécuter chez Anatole un <i>esgargot</i> pour -un marchand de vin, un camarade de collége chatouillé -par l'idée de voir un modèle de femme, un garçon plongé -dans une étude d'avoué et en course dans le quartier, -montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de -Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de -son ministère sur le coup de deux heures avec l'envie -de flâner. On y voyait encore de jeunes architectes, des -élèves de l'École centrale, des débutants de tout métier, -des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par Anatole -ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où: -Anatole n'y regardait pas. Il prenait toutes les connaissances -qui lui venaient, et rien ne lui semblait plus naturel -que d'offrir la moitié de son domicile à un monsieur -qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la -sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait -pas à lui amener un camarade de lit permanent, -sans qu'il sût trop d'où lui venait ce camarade. Il s'appelait -M. Alexandre, et il était engagé au Cirque. Son -emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général -Mélas. C'eût été, du reste, un acteur assez ordinaire -sans ses pieds; mais par là, il sortait de la ligne: on -avait retourné tous les magasins du Cirque, sans pouvoir -trouver de chaussure où il pût entrer.</p> - -<p>Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore -visité, généralement sur le tard et vers les heures où -commencent les exigences de l'estomac, par quelques -femmes sans profession, qui faisaient le tour des hommes -qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de -ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se -rabattaient sur une cotisation qui permettait de faire -remonter du café d'à côté des absinthes et des anisettes -panachées.</p> - -<p>Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la -petite pièce. Il s'en échappait des gaîtés, des rires, des -refrains de chansons, des lambeaux d'opéra, des hurlements -de doctrines artistiques. L'honnête maison croyait -avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient -des jeux qui faisaient trembler le parquet sur -la tête des locataires du dessous: deux pauvres -diables de dramaturges, malheureux comme des gens -qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour -trouver des situations. L'atelier piétinait, se poussait, -dansait, se battait, faisait la roue. Il y avait des pantalonnades -enragées, des chocs, des chutes, des tombées -de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des -luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des -tours de force. A tout moment éclatait cet athlétisme -auquel invite la vue des statues et l'étude du nu, cette -gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier continue -les récréations du collége, prolonge les batailles, -les jeux, les activités et les élasticités de l'enfance chez -les artistes à barbe.</p> - -<p>Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, -semés dans l'atelier, apportèrent bientôt à cette furie -d'exercices une terrible surexcitation. Anatole et ses -amis conçurent une grande idée qui, à peine réalisée -amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à -répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du -Cirque. A douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs. -Chacun représentait à son tour une puissance coalisée, -et quelquefois deux. La table à modèle était la capitale -où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la -table figurait le praticable imité du fameux tableau des -neiges du Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor -était simple: on ouvrait la fenêtre. Une femme de la -société, qui raffolait du talent de Léontine, fut chargée -du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le -costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de -bottes, une blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus -d'une boîte de sardines appliqué sur le chapeau de cuir -d'un capitaine au long cours, naufragé à Terre-Neuve, -et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues -de la grande armée admirablement passées par Anatole -à cheval sur une chaise. Il excellait à dire, d'après les -plus pures traditions de Gobert: «Toi? je t'ai vu à -Austerlitz… A cheval, messieurs, à cheval!» On vit -aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où -le roulement des tambours était fait avec un bruit de -lèvres, et la sonnerie des clairons imitée dans le creux -du bras replié. Mais ce qu'il y eut de plus beau, ce furent -les batailles acharnées, héroïques, traversées de furieuses -charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur, couronnées -de la lutte suprême: le combat du drapeau! -Triomphe d'Anatole, où serrant contre son cœur la -flèche de son lit, il luttait, se tordait, se disloquait, et -finissait par faire passer au-dessus du manche à balai -vainqueur tous les ennemis de la France!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier -et cette vie d'Anatole:</p> - -<p class="date">«Punaisiana, route de Magnésie</p> - -<p class="date2">Septembre 1845</p> - -<p>«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, -sans un bout de lettre, sans un mot! et je suis sûr que -tu n'es pas même mort, ce qui serait au moins une excuse. -Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je te pardonne, -au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas -dormir. Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec -Dosiclès, lequel, pour m'honorer, m'a mis dans un lit -où les draps sont brodés de fleurs en or d'un relief désespérant. -J'étais si éreinté ce soir, que je commençais -à dormir là-dessus, je me gauffrais, je me modelais en -creux, mais je dormais… quand tout à coup, je me suis -aperçu que chacune de ces fleurs d'or était un calice… -un vrai calice de punaises! Et voilà pourquoi je t'honore -de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci des -journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que -je fasse avaler à quelqu'un.</p> - -<p>»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin, -une escorte d'une douzaine d'Albanais et de Turcs, et -bien entendu mon fidèle Omar. D'abord des sentiers, -des chemins bordés de lauriers-roses et de grenadiers -sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout -jeune museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros -comme une chèvre, qui venait nous dire bonjour. A -huit heures, nous commencions à monter la montagne: -alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter, -des pins gigantesques, admirables de formes, des arbres -du temps de la création, des arbres pleins de vie et -pleins de siècles, de vrais morceaux d'immortalité de la -terre, qui font le respect avec l'ombre autour d'eux. Je -ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans -les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils, -qui se sauvaient et se retournaient pour nous -voir, comme s'ils n'avaient jamais vu de bêtes d'une espèce -comme nous. En haut, malgré un froid de chien -qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, -nous restons une heure à regarder ce qu'on voit -de là: le Bosphore, les îles, la côte de Troie, blanche, -avec des éclats de carrière de marbre, étincelante dans -ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu -pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait -une turquoise translucide, vois-tu cela?</p> - -<p>»De là, dégringolade dans la plaine. Des villages dominés -par de grands cyprès, de la bonne bête de grosse -verdure, comme en Normandie; des vergers avec de l'eau -sourcillante sous le pied de nos chevaux, des arbres qui -s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches -jaunes, des prunes, des grenades, des raisins de toute -couleur glissant des vignes emmêlées aux arbres; partout -sur le chemin, des fruits suspendus, tentants, tombant à -la portée de la main; entre les éclaircies des arbres, des -champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre -à grands coups de yatagan et dont elle m'offre le cœur. -Enfin, il me semblait être sur la grande route du paradis, -animé par un peuple de paradis qui semblait enchanté -de nous voir manger ce qui lui appartenait. Nous croisons -des zebecks aux étendards rouges. Nous passons de petites -rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de -croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout, -et jusqu'à un déménagement du pays: cela se compose -d'un petit âne blanc sur lequel est un grand diable de -nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un coq; puis -un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la -femme n<sup>o</sup> 1, montée à califourchon, et flanquée devant -et derrière d'un enfant; puis la femme n<sup>o</sup> 2; puis un -ânon et un mouton en liberté, qui suivent la famille à -peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser: -nous tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande -immobilité découpée sur le ciel, au chant grave, les yeux -tournés vers une mosquée: je t'assure qu'ils dessinaient -une crâne silhouette de la <i>Prière orientale</i>. C'est seulement -à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons -Ailvatissa, où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu -absolument nous héberger, nous fourre dans la bouche, -avec toutes sortes de politesses, les boulettes qu'il se -donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était -comme mon lit de fleurs!</p> - -<p>»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas? -Eh bien! elle ne vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. -Imagine-toi une immense oasis, un bois d'arbres -énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre d'une forêt, -des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur -tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et -rejaillissants du sol; imagine là-dessous de l'eau, un bruit -de sources chantantes, un serpentement de jolis ruisseaux -clairs, et là-dedans, dans cette ombre, cette fraîcheur, -ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens -ayant accroché aux branches leur vie errante, campant -là avec leurs tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse -nu, fabriquant des armes, forgeant des instruments de -jardinage sur une petite enclume enfoncée en terre, et -charmant le battement du fer avec le rhythme d'une -chanson étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant -en brandissant sur leur tête des tambours de basque -qui leur font de l'ombre sur la figure, des femmes près -de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux -entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes -odoriférantes, d'autres occupées à donner à de petites -bouches leurs seins bronzés, des petits enfants tout nus -avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie, ou bien -n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le -mauvais œil: une gousse d'ail dans un petit morceau -d'étoffe dorée; tous, barbotant, s'éclaboussant, dans le -bois d'eau et de soleil, courant après des oies effarouchées… -Et aux arbres, des berceaux d'enfants, nids de -loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les -trouvailles des routes…</p> - -<p>»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir!</p> - -<p>»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne.</p> - -<p class="ind">»A toi, vieux.</p> - -<p class="sign">»N. <span class="sc">de Coriolis</span>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p class="date">«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin.</p> - -<p>«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!… Ah! -mon ami, si je l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. -Tu vas voir ce que c'est!</p> - -<p>»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû -t'écrire cela, nous avions pris, il y a près de trois mois, -un voiturin à Marseille. Nous étions les cinq prix: Jouvency, -Salaville, Froment, Gouverneur et Charmond, le -musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal -flâné en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui, -c'était le grand jour. A trois heures, nous étions dans un -endroit appelé Ponte Molle. Nous savions que les camarades -viendraient à notre rencontre: il y en avait quatre. -Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui -nous étions à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines -pas! un froid… et pas seulement du froid, un air -tout gêné, tout inquiet, tout absorbé. Avec ça, ils étaient -mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai demandé -à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac -qui a été chez nous, n'était pas venu. Il m'a répondu, -comme mystérieusement, qu'il n'avait pas pu venir; que -j'allais le trouver bien changé, qu'il avait une espèce de -maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et -qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées. -Et comme ça toute la route, ç'a été un tas de mauvaises -nouvelles des uns et des autres, et des histoires qui nous -ont mis tout sens dessus dessous. J'oublie de te dire qu'à -Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de Michel-Ange: -je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons -rien compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait -de plus beau. Il faut que je te dise quelque chose, mais -cela tout à fait entre nous, je te demande le secret: ils -sont ici très-malheureux d'une aventure arrivée à Filassier, -le prix du <i>Joseph</i>, tu te rappelles. A ce qu'il paraît, -il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement. -Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu -comprends la déconsidération que cela jette sur l'Académie, -et la position fausse où cela nous met tous à -Rome.</p> - -<p>»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a -des obélisques de chaque côté, et ils nous ont de suite -conduit dans le Corso voir Saint-Pierre. Mon Dieu! que -cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait! Je me figurais -une place circulaire avec des colonnes devant: il -paraît que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire -des rues. Et puis, nous avons monté, et nous sommes -arrivés, comme la nuit venait à la villa Médici. On nous -a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des chambres -comme ça: j'en ai une… ignoble! Et nous en avons -pour un an, à ce qu'il paraît, à être là! Là-dessus l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave -Maria</i> a sonné: cela sonne le dîner ici, l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>. -Nous sommes descendus à la salle à manger. C'était lugubre; -rien que de mauvaises chandelles, pas de nappes; -au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain. -Il y avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, -qu'ils vous ôtaient d'avance l'appétit. J'ai aperçu que -c'était peint en rouge, et qu'il y avait au fond le Faune -appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut les portraits -des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui -étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés! -On était séparé: chaque année avait sa petite table. Les -vieux prix, les restants à l'école, les <i>professeurs</i>, comme -on les appelle ici, en avaient une un peu exhaussée. -Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru terriblement -vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. -Tu as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs, -à présent. On a passé la soupe, et comme les nouveaux -sont ici les derniers servis, la soupière nous est arrivée à -peu près vide. Personne ne se parlait. Il y avait toujours -un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous. Les -vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus -comme s'ils avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient -de petits manteaux de laine, et paraissaient avoir froid -dessous comme des pauvres. Enfin, il y eut une voix à -la table des professeurs: «—Ah! voilà les nouveaux…—Il -est bien laid, celui-là…—Lequel?—On dit que -le concours était bien faible…» Nous avions le nez dans -notre assiette. Il nous arriva une boîte de sardines où il -n'y avait plus rien au fond que des arêtes et de l'huile -qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans la salle un grand -brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux qui -grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois -du brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en -vint un autre, puis un autre. Alors il partit des tables: -«Sont-ils embêtants, avec leur fièvre, ceux-là! C'est -agréable pendant qu'on mange, d'avoir l'hôpital à côté -de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent -qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé -quelques tirans du bouilli, de l'<i>alesso</i>, comme ils disent, -quand Filassier a fait son entrée, en bottes, en culotte -blanche, en veste de velours, des éperons, une cravache, -et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce -qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il -mange mieux ailleurs… C'est révoltant! Je ne comprends -pas qu'il en soit arrivé à cette impudeur-là. Là-dessus, -j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!… Je n'ai -entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait -pour en manger une autre… Il y avait même Châtelain -qui avait son couteau… Et personne n'essayait de les -séparer! On devient de vraies bêtes féroces ici. Notre -graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il s'est sauvé -dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du -vin cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais -que l'ordinaire, et Grimel a proposé gentiment de boire -à la santé des nouveaux, en nous disant qu'il «espérait -que nous ferions honneur à l'Académie, et que nous reconnaîtrions -la généreuse hospitalité que nous y recevions.» -Aucun de nous n'a eu le courage de répondre. -On est passé au salon. Qu'est-ce qui m'avait donc dit -qu'il y avait des aquarelles de carnaval au salon? C'est -une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été -obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond -jouait son prix, et on m'a conduit à ma chambre: les -quatre murs, mon ami. Mon lit et ma malle, rien de -plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore -que…»</p> - - -<p class="date">«Du même endroit. Octobre 1845.</p> - -<p>«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre -oublié dans un coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord -que je te finisse ma nuit.</p> - -<p>»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma -bougie s'éteint. Je la tâte: froide comme un mort! Je -cherche des allumettes: pas une. J'ouvre ma porte: -pas de lumière. Je me risque dans de grands diables -d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La -peur me prend de me casser le cou, je retrouve ma -chambre et mon lit à tâtons. Je prends mon meuble de -nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche, -je vais fermer l'œil… voilà de la lumière qui se met à -serpenter par terre entre les jointures des carreaux, et -il part sous mon lit quelque chose comme une mine qui -saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on me jette -dans ma chambre une avalanche de meubles.</p> - -<p>»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce -depuis le commencement jusqu'à la fin! Les soi-disant -statues de Michel-Ange, à Ponte Molle, sont de n'importe -qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est -l'église San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi -à aller à Charenton. Il y a deux bonnes lampes dans la -salle à manger, et des nappes. Les cheveux blancs de -Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête -garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les -fiévreux étaient de faux fiévreux. Le vrai salon a bien -des aquarelles de carnaval. La dispute à table était en -imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre. Le meuble -de dessous mon lit était percé, et ma bougie était -un bout de bougie sur un navet ratissé! Voilà! Ah! les -scélérats! les ai-je assez amusés! Car on vous donne, -pour ces occasions, une chambre sans volets, sans rideaux, -et où on peut vous voir du balcon de la Loggia. -Et ils m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme -qui rentre désespéré dans sa chambre, ferme la porte, -regarde, fait deux ou trois tours, met la main dans son -gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur, -tire lentement une manche de sa redingote, cherche un -meuble où la poser, et finit par s'asseoir sur sa malle -comme un condamné à cinq ans de Rome! Ils m'ont vu -ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me -frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement -dans le voyage, avec le geste imbécile qu'on -a à se frotter le nez quand on n'a pas de glace! Ils m'ont -vu, me graissant bêtement d'une main, tenir et retourner -de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas -osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en -chemin d'une Italienne très-gentille que j'avais rencontrée -dans le nord de l'Italie, et qui m'avait dit qu'elle -allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant à l'Académie -une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre sentant -la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de -poulet était en italien, en un polisson d'italien de cuisine -qui me faisait venir l'eau à la bouche, et où j'accrochais -un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir une phrase… -Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de -mon ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant -toujours plus près de la bougie, et en m'enduisant -plus fiévreusement le nez… ça devait être trop -drôle!</p> - -<p>»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter -à la dame de la garde-robe de l'École, comme à la femme -de M. Schnetz, et j'ai été très-flatté qu'elle me parlât de -mon concours!</p> - -<p>»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme -ça! Ça doit te donner une assez jolie idée de la manière -dont on vous met dedans. Vrai, c'est très-bien fait, cette -scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça vous pince -tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis, -tu comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a -remué, la fatigue, l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée, -de tout ce qu'on va voir, de Rome. On ne sait pas, -on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, un tas de -choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts: -en est prêt à tout avaler.</p> - -<p>»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on -ne peut atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est -l'impression générale, à ce qu'on me dit, ce qui me console -un peu. Il me semble que je n'ai pas encore les -yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première -année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un -beau jour on voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive -un moment ou tout d'un coup ce qu'on a partout sous -les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du balcon -de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome, -la colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de -Rome, la campagne, les monts de la Sabine, le bord de -la mer à l'horizon, il a vu, il a compris, il a senti: tout -s'est éclairé pour lui.</p> - -<p>»En attendant, je travaille dur.</p> - -<p>»Qu'est-ce qu'on devient à Paris?</p> - -<p class="ind">»Ton bon camarade,</p> - -<p class="sign">»<span class="sc">Garnotelle</span>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette -existence au jour le jour, nourrie des gains du hasard, -riche une semaine, sans le sou l'autre, lorsqu'il lui arrivait -une fortune. Un éditeur belge qui avait entrepris -une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage -des pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle -décalqué sur la pierre, la pierre passée au gras, Anatole -n'avait guère qu'à repiquer les valeurs qui n'étaient pas -venues. Il en expédia près d'une centaine dans son hiver. -Chacune de ces reproductions lui étant payée quatre-vingts -francs, il se fit ainsi près de huit mille francs. -C'était pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de -la prospérité: il avait l'impression d'un homme sans -souliers qui marcherait dans l'or. Tout coula, tout roula -dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge -ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie, -où les cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour -des quatre murs, et sortaient sur le palier.</p> - -<p>Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des -acquisitions de luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement -diverses choses étranges.</p> - -<p>Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua, -sur un bouchon, un papillon.</p> - -<p>Il acheta un <i>Traité des vertus et des vices</i>, de l'abbé -de Marolles, dont il fit le signet avec une chaussette.</p> - -<p>Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle, -peinte un jour de misère avec l'huile d'une boîte à sardines.</p> - -<p>Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement -de s'apprendre à jouer: <i>J'ai du bon tabac</i>… Après -le clavecin, il acheta un grand morceau de guipure historique; -après la guipure un canot qu'on vendait pour -rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever, -sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.</p> - -<p>Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un -abonnement à une édition par livraisons des œuvres de -Fourier, et se commanda un habit noir doublé en satin -blanc,—un habit qui devait, dans l'atelier, remplacer -la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière, -Anatole finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva -l'intérieur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>—Garçon!… des huîtres… des grandes… comme -votre berceau! Allez!</p> - -<p>C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans -la grande salle du restaurant Philippe, à une table en -face la porte d'entrée.</p> - -<p>Ce jour-là—le jour de la mi-carême,—l'idée d'aller -au bal de l'Opéra s'était emparée de lui. Il avait réuni -un gilet de flanelle, une paire d'ailes, un maillot, un -carquois, et avec cela il s'était déguisé en Amour. Une -seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant -pas la couper, il se résolut à lui donner un accompagnement -qui ôtât le manque d'harmonie à son costume: il -attacha sur son gilet de flanelle, au creux de l'estomac, -un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé, -des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban -bleu de ciel dans les cheveux, des pantoufles de broderie -aux pieds, il était parti, allant devant lui, flânant. -Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait froid qu'au bout -des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne pouvoir -mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait -devant les costumiers, regardait les oripeaux de -carnaval dans le flamboiement du gaz, marchait tranquillement -dans l'escorte d'honneur des gamins: il -n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra -un divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, -un plaisir d'homme du monde; et il se demandait s'il ne -devait pas aller dans un bal moins bon genre, comme -Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant pas -encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage, -et trouva, dans ce qui se passait là, dans le caractère -des habitués, dans les allées et venues des dominos -qui leur apportaient des sucres de pomme et des oranges, -assez d'intérêt pour y rester près d'une heure. Arrivé à -l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des -cireurs de bottes que les nuits de bal improvisent, il fit -l'honneur à deux ou trois de ces peintres en vernis, -auxquels il reconnut une jolie <i>platine</i>, de leur répondre, -aux applaudissements des groupes du passage. D'un de -ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait l'air -de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener -faire une partie de billard au Grand-Balcon. A peine si -le monsieur joua: Anatole avait ce soir-là un jeu étourdissant; -il fit des séries de carambolages interminables, -en ne se lassant pas d'admirer combien le costume -d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable -aux effets de recul. Il joua ainsi pendant deux -grandes heures, dans le café troublé de voir, à travers -son demi-sommeil, les fantastiques académies dessinées -par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des -derniers consommateurs enfilait si étrangement, lors -des raccourcis du jeu, depuis le talon jusqu'à la nuque.</p> - -<p>Il sortit de là, avec la ferme intention d'aller décidément -au bal de l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité -se laissait accrocher, arrêter au spectacle du mouvement -entourant le bal, à ces figures qui sortent de ces nuits -du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent -des gros sous et des bouts de cigare derrière le -Carnaval.</p> - -<p>Et il était en train de suivre et d'escorter une femme -qui portait dans un seau du bouillon à la file des cochers -de fiacre, quand il vit au cadran de la station: quatre -heures moins cinq…—Tiens! dit-il, c'est l'heure -d'avoir faim,—et renonçant au bal, il s'était dirigé -vers Philippe.</p> - -<p>Les masques arrivaient. Anatole criait:</p> - -<p>—Oh! c'te tête!… Bonjour, Chose!… Et tu fais toujours -des affaires avec le clergé? «A la renommée pour -l'encens des rois mages!…» T'es l'épicier du bon Dieu! -Tais-toi donc!… Et tu te costumes en Turc! c'est indécent!…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un -signalement grotesque en pleine figure. La salle jubilait. -Les soupeurs se poussaient pour entendre de plus près -cette pluie de bêtises, apostrophes cocasses, baptêmes -saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du Catéchisme -poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les -tables peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une -à l'autre; et tous les soupers, en se pressant, ne faisaient -plus qu'un souper où les folies, débitées par Anatole, -couraient à la ronde avec les bouteilles de Champagne -passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. -On mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la -mousse, des hommes pleuraient de rire, des femmes se -tenaient le ventre, des pierrots se tordaient.</p> - -<p>Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là, dominant -son public, il se mit à danser la danse des œufs entre -les plats, essaya des poses d'équilibre sur des goulots de -bouteille, toujours parlant, débagoulant, levant pour des -toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un -morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une -épaule de femme un baiser au hasard, criant:—Ah! -ça me donne vingt ans de moins… et trois cheveux de -plus!</p> - -<p>Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme -la pâleur d'une orgie sur les nuits blanches de Paris. Le -noir s'en allait des carreaux de la salle. Dans la rue -s'éveillaient les premiers bruits de la grande ville. Le -travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient. -Anatole sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait -dessous des ombres de misère et de sommeil, des gens -des halles, des ouvriers de cinq heures, des silhouettes -sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui -passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de -ce qui se boit, la faim de ce qui se mange, l'envie de ce -qui flambe là-haut!</p> - -<p>—Une… deux… trois… ouvrez le bec, mes enfants!—cria -Anatole; et saisissant deux bouteilles de champagne, -il les vida sans voir dans des gosiers vagues qui -buvaient comme des trous. Chaque table se mit à l'imiter, -et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela -quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau -d'orage perdu, à mesure, dans une bouche d'égout. La -foule s'amassait, se bousculait, il en sortait des hourras, -des cris, des têtes qui se disputaient une gorgée. La -rue ivre se ruait à boire; le jour montait.</p> - -<p>—Gare là-dessous!—fit Anatole; et tout à coup, -lâchant ses bouteilles, il parut avec deux têtes encadrées -dans l'anse de ses deux bras: l'une de ces têtes était -la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête d'une -débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la -fenêtre, se penchant en dehors avec les élasticités d'un -pitre sur un balcon de parade, il se mit à débiter, de la -voix exclamatrice des <i>boniments</i>:</p> - -<p>—Le Parisien, messieurs!—et il désignait le monsieur -en habit se débattant sous son bras, en étouffant -de rire.—Vivant, messieurs! En personne naturelle!!… -Grand comme un homme! surnommé <i>le Roi des Français</i>!!! -Cet animal!… vient de province! son pelage! -est un habit noir! Il n'a qu'un œil! comme vous pouvez -voir! son autre œil!… est un lorgnon! Cet animal, messieurs, -habite un pays! borné par l'Académie!… Sauf -l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de maladies -particulières!… C'est l'animal du monde! du monde! le -plus facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait -filtré! du vin colorié! du bouillon économique! du chevreuil -de restaurant!!! Il y en a même des espèces! qui -digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal! messieurs! -est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à -la campagne! D'humeur douce! il est facile à élever. On -peut le dresser, quand on le prend jeune, à retenir un -air d'orgue et à comprendre un vaudeville!… Inutile, -messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: -il a inventé la <i>savate</i> et les faux-cols!!! Sa cervelle! -messieurs! la dissection nous l'a fait connaître! On y -trouve! on y trouve! messieurs! le gaz d'une demi-bouteille -de Champagne! un morceau de journal! le refrain -de la <i>Marseillaise</i>!!! et la nicotine de trois mille paquets -de cigares!!!… Pour les mœurs, il tient du coucou! il -aime à faire ses petits dans le nid des autres!!!… Et -v'la cet animal!!!… A sa dame, à présent!</p> - -<p>Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en -la faisant tourner comme une poupée.</p> - -<p>—… La Madame à ce monsieur-là! saluez!… Une -bête! inconnue! une bête!!! qui enfonce les naturalistes!… -La Parisienne! mesdames! sauf le respect que -je vous dois!… Des pieds et des mains d'enfant! des -dents de souris! une patte de velours! et des ongles de -chat!!! Elle a été rapportée du Paradis terrestre! à ce -qu'on dit! Quoique très-délicate! elle résiste aux plus -gros ouvrages! Elle peut frotter dix heures de suite! -quand c'est pour danser!!!… Cette petite bête! messieurs! -se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible -à sa santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!… -Sensible aux bons traitements! messieurs! -et surtout aux mauvais!!!… Beaucoup de personnes! un -grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées -à la domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! -le chauffage! l'éclairage! le blanchissage! leur -confiance! et quelques diamants!!!… Très-facile à apprivoiser! -Généralement caressante! susceptible de jalousie! -et même de fidélité!… Enfin! messieurs! cette -charmante petite bête! qui marche sans se crotter! est -vivipare! pare!!! pare!!!… Et v'la ce que c'est! Allez! -la musique!!!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>—Hein? quoi?—fit Anatole, le dimanche qui suivit -ce jeudi-là, en se sentant rudement secoué dans son lit. -Il ouvrit la moitié d'un œil, et aperçut Alexandre, dit -Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer.</p> - -<p>—Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour?</p> - -<p>Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable, -qui ressemblait à un masque déteint du carnaval. -La sueur avait pleuré sur ses grandes lunettes -noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau, lui donnait -des luisants de poisson raclé.</p> - -<p>—D'abord, lave-toi,—lui dit Alexandre,—ça te -débarbouillera les idées. Tu as l'air d'un spectre qui -s'est promené sans parapluie… Sais-tu que tu as fait -venir des cheveux blancs à ton portier?</p> - -<p>—Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout…</p> - -<p>—Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin…</p> - -<p>—Tiens!</p> - -<p>—Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on -te laisse dormir…</p> - -<p>—Ah ça! quel jour sommes-nous?</p> - -<p>—Dimanche.</p> - -<p>—Dimanche? Mais alors… sapristi! C'est bien vendredi -matin que j'étais raide…</p> - -<p>Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions.</p> - -<p>—Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a -des fuites… Ah! bien, voilà deux jours dans ma vie -qu'on m'a joliment volés… Le bon Dieu me les doit, oh! -il me les doit…</p> - -<p>—Mais qu'est-ce que tu as pu faire?… Car tu n'es -rentré que dans la nuit du vendredi, à je ne sais quelle -heure… Le portier ne t'a pas vu…</p> - -<p>—Je crois bien… moi non plus… Si tu crois que je -me voyais!</p> - -<p>—Voyons! tu dois te rappeler quelque chose?</p> - -<p>—Rien… non, là, vrai, rien… Je me rappelle Philippe, -le balcon… des messieurs qui m'ont mené au -café… et puis, à partir de là, psit! plus rien…</p> - -<p>—Mais, où as-tu été?</p> - -<p>—Pas devant moi, bien sûr. Attends… Il me semble -qu'on m'a fait galoper sur un cheval, dans une allée où -il y avait de grands arbres… comme une allée de parc. -Et puis, voilà… là, là.</p> - -<p>Et il voulut se remettre du côté du mur.</p> - -<p>—Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc?</p> - -<p>—Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen… -Ah! attends, ça me revient… Oui, une chambre… très-grande… -où il y avait des portraits de famille… des -portraits de famille d'un effrayant! Il y en avait en noir… -des magistrats, avec des sourcils et des nez!… Et puis, -il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez, -en robe jaune, et les joues d'un rouge!… Et c'était peint, -mon cher! Imagine la famille de Barbe-Bleue, sous -Louis XV, peinte par un vitrier de village… des Chardin -byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur, d'autant -plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une -grande cheminée… Si j'avais des parents comme ça, par -exemple, c'est moi qui les enverrais à une loterie de bienfaisance! -Et puis je crois que j'ai rêvé que le portrait -de la dame en jaune avait la colique, et que ça me la -donnait… Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on -roulait la chambre dans une voiture…</p> - -<p>—C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château -près de Paris. Et puis, tu étais trop saoûl, on t'aura -couché et on t'aura ramené…</p> - -<p>—Possible… Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas -savoir tout de même… Il m'est peut-être arrivé des choses -très-amusantes… Il y avait peut-être des grandes dames!… -Et puis, dis donc… Ah ça! j'espère que ce n'était -pas des filous, ces gens-là… Pourvu qu'ils ne m'aient -pas fait signer des billets, les imbéciles!… Avec tout ça, -je vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur -envoyer de cartes au jour de l'an… Heureusement qu'il -y a le dernier jugement pour se retrouver! Bonsoir! Oh! -laisse-moi dormir encore un peu… Je dors en gros, -moi… Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de -suite sans me coucher?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de -son existence, Anatole eut une velléité de travail; l'idée -de faire un tableau, d'exposer, lui vint comme il sortait -du Louvre, le dernier jour de l'exposition, échauffé et -monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les tableaux, -l'admiration et la presse devant deux ou trois -toiles de ses camarades d'atelier.</p> - -<p>Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des -Julien. L'occasion était bonne pour se payer une œuvre. -En revenant il entra chez Desforges, commanda une -toile de 100, choisit des brosses, se remonta de couleurs. -Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit à -chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure -d'un trait au fusain. Le lendemain, un peu mordu de -fièvre, du matin, du commencement du jour à sa tombée, -il couvrit des feuilles de papier de crayonnages d'esquisse. -On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas.</p> - -<p>Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite -promenade sur la place de la Bastille, et, rentré chez -lui, il donna vivement quelques indications dernières à -un grand dessin choisi parmi les autres, et qu'il avait -fixé au mur avec un clou.</p> - -<p>Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta -dessus sa composition à la craie. Les amis qu'il laissa -entrer ce jour-là riaient, assez étonnés de le voir piocher, -et l'appelaient «l'homme qui a un chef-d'œuvre dans -le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté de -quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et -il passa quelques jours à assurer consciencieusement -toutes ses places.</p> - -<p>Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes -devant sa toile, avec une sorte de recueillement, -tourna autour de sa boîte à couleurs, l'ouvrit, la ferma, -et à la fin se mit à jeter précipitamment les premiers -dessous sur la toile.</p> - -<p>—Ça me démange, vois-tu,—dit-il au camarade -qui était là,—je reprendrai cela avec le modèle.</p> - -<p>Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte, -et le sujet du tableau d'Anatole apparaissait clairement.</p> - -<p>Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute -son inspiration, n'était pas précisément une peinture: -il était avant tout une pensée. Il sortait bien plus des -entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était pas le -peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le -dessin y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau -était en un mot la lanterne magique des opinions d'Anatole, -la traduction figurative et colorée de ses tendances, -de ses aspirations, de ses illusions; le portrait allégorique -et la transfiguration de toutes les généreuses bêtises -de son cœur. Cette sorte de <i>veulerie</i> tendre, qui -faisait sa bienveillance universelle, le vague embrassement -dont il serrait toute l'humanité dans ses bras, sa -mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le socialisme brouillé -qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier décomplété et -dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses -idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire, -des apitoiements de seconde main sur les peuples, les -opprimés, les déshérités, un certain catholicisme libéral -et révolutionnaire, le «Rêve de bonheur» de Papety -entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui avait fait -le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au -Salon prochain de ce grand titre: <i>le Christ humanitaire</i>.</p> - -<p>Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux -des principes d'Anatole! Imaginez une Salente du -progrès, une Thélème de la solidarité dans une Icarie -de feux de Bengale. La composition semblait commencer -par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout -en haut du tableau, les trois vertus théologales, la Foi, -l'Espérance, la Charité, devenaient dans le ciel, où l'écharpe -d'Iris se plissait en façon de drapeau tricolore, -les trois vertus républicaines: la Liberté, l'Égalité, la -Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de -temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot: -<i lang="la" xml:lang="la">Harmonia</i>, qui abritait les poëtes et des écoles mutuelles, -la Pensée et l'Éducation. Au-dessous de ce nuage, qui -planait à la façon du nuage de la Dispute du Saint-Sacrement, -on apercevait à gauche un forgeron avec les -instruments de la forge passés autour de sa ceinture de -cuir, et dans le fond la Maturité, l'Abondance, la Moisson: -de ce côté, un soleil se levant derrière une ruche -éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une sœur de -Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient -des hospices, des crèches, des enfants, des vieillards. -Au bas, sur le premier plan, des hommes arrachaient -d'une colonne des mandements d'évêque, un frère ignorantin -montrait son dos fuyant; un cardinal se sauvait, -tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un -tombeau qui portait sur son marbre les armes papales, -un grand Christ se dressait, dont la main droite était -transpercée d'un triangle de feu où se lisait en lettres -d'or: <i lang="la" xml:lang="la">Pax!</i></p> - -<p>Ce Christ était naturellement la lumière et la grande -figure du tableau. Anatole l'avait fait beau de toute la -beauté qu'il imaginait. Il l'avait flatté de toutes ses -forces. Il avait essayé d'y incarner son type de Dieu -dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune -premier du Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de -ressouvenirs de lithographies d'après Raphaël, et un -reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée; et battant -le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme -un air de cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois -à un Arthur du paradis et à un Mélingue du ciel.</p> - -<p>La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il -«tenait» son tableau. Puis il arrêta un modèle. Le -modèle vint: Anatole travailla mal; la séance terminée -il ne lui dit pas de revenir.</p> - -<p>Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après -nature. Il ne connaissait pas ce ravissement d'attention -par la vie qui pose là devant le regard, l'effort presque -enivrant de la serrer de près, la lutte acharnée, passionnée, -de la main de l'artiste contre la réalité visible. -Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent -un peu le dessinateur en arrière, et lui font contempler -un instant, dans un mouvement de recul, ce qu'il -croit avoir senti, rendu, conquis, de son modèle.</p> - -<p>D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger, -de vérifier la nature: il avait ce déplorable aplomb de -la main qui sait de routine la superficie de l'anatomie -humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et depuis -longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler -que de <i>chic</i>, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs -d'école, une habitude de certaines couleurs, un -flux courant de figures, la tradition de vieux croquis. -Malheureusement il était adroit, doué de cette élégance -banale qui empêche le progrès, la transformation, et -noue l'homme à un semblant de talent, à un à peu près -de style canaille. Anatole, pas plus qu'un autre, ne -devait guérir de cette triste facilité, de cette menteuse -et décevante vocation qui met au bout des doigts d'un -artiste la production d'une mécanique.</p> - -<p>Il remplaçait le modèle par une maquette en terre -sur laquelle il ajustait, pour les plis, son mouchoir -mouillé, et, se trouvant plus à l'aise d'après cela, il se -mettait à économiser les extrémités de ses personnages: -il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades -qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le -génie de ne faire qu'une paire de mains pour les douze -apôtres.</p> - -<p>Pourtant sa première fougue était un peu passée, et -il commençait à trouver que la tentative était pénible, -de vouloir faire tenir le monde de l'avenir et la religion -du vingtième siècle dans une toile de 100. Il commença -un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande -toile, y fit toutes sortes de changements au gré de son -caprice du moment. Puis il la laissa des jours, des semaines, -n'y touchant plus que de loin en loin, et s'en -dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait.</p> - -<p>L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs -depuis quelque temps dans son imagination et -faisait place au souvenir, à l'image présente de Debureau -qu'il allait voir presque tous les soirs aux Funambules. -Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait -sa spirituelle tête, ses grimaces blanches sous -le serre-tête noir, son costume de clair de lune, ses -bras flottants dans ses manches; et il songeait qu'il y -avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait -exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de -cinq Pierrots à l'aquarelle, dont la chromolithographie -s'était assez bien vendue chez un marchand d'imagerie -de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé dans -cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins, -à de petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait -l'idée de se tailler une spécialité, de s'y faire un nom, -d'être un jour le Maître aux Pierrots. Et chez lui ce -n'était pas seulement le peintre, c'était l'homme aussi -qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers -le personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau: -entre Pierrot et lui, il reconnaissait des liens, -une parenté, une communauté, une ressemblance de -famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son -agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec -son pied. Il l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises -de brioches et de femmes, les traverses de sa -vie, ses aventures, sa philosophie dans le malheur et -ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un -qui lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup -comme son portrait.</p> - -<p>Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce -nouvel ami, le Pierrot qu'il tourna et retourna dans -toutes sortes de scènes et de situations comiques fort -drôlement imaginées. Et il avait presque oublié son tableau -sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui -demander, de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle -de couvent «dans les prix doux». Anatole reprit -aussitôt sa grande toile, enleva tous les accessoires humanitaires, -troua la tunique de son Christ pour lui mettre -un cœur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva -jamais son Bon Pasteur assez évangélique pour le prix -qu'il voulait y mettre.</p> - -<p>Quand le malheureux tableau lui revint:—Seigneur,—fit -Anatole en allant à la toile,—on dit que Judas -vous a vendu: ce n'est pas comme moi. Et maintenant, -excusez la lessive!</p> - -<p>Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement, -jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin -un grand Pierrot, l'échine pliée, l'œil émérillonné.</p> - -<p>Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, -le public faisait foule à la porte d'un nouveau -spectacle de pantomime devant ce Pierrot signé: <i>A. B.</i>,—et -qui avait un Christ comme dessous!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, -aux joies de l'eau, à la passion parisienne du canotage.</p> - -<p>Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans -sa veine de richesse s'emplit, tous les jeudis et tous les -dimanches, de cette société d'amis et d'inconnus familiers -qui se groupent autour du bateau d'un bon enfant, -et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait -dedans des passants, des passantes, des camarades des -deux sexes, des à peu près de peintres, des espèces d'artistes, -des femmes vagues dont on ne savait que le petit -nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes -sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de -campagne et du petit <i>bleu</i> du cabaret. Cela sautait d'une -troisième classe de chemin de fer, surprenait Anatole -et son équipe dans leur café d'habitude; et s'ils étaient -partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le -canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les -manches se retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis -bras remuants, maladroits à ce travail d'homme, brillaient -de rose entre les éclairs de feu des avirons relevés.</p> - -<p>On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein -air libre et vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil -dardant sur la tête, la flamme miroitante de tout ce qui -étourdit et éblouit dans ces promenades coulantes, cette -ivresse presque animale de vivre que fait un grand fleuve -fumant, aveuglé de lumière et de beau temps.</p> - -<p>Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait -au fil du courant. Et lentement, ainsi que -ces écrans où tournent les tableaux sous les doigts d'enfants, -se déroulaient les deux rives, les verdures trouées -d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée -par la marche des dimanches; les barques aux couleurs -vives noyées dans l'eau tremblante, les moires remuées -par les yoles attachées, les berges étincelantes, les bords -animés de bateaux de laveuses, de chargements de sable, -de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le -jour splendide laissait tomber des douceurs de bleu -velouté dans le creux des ombres et le vert des arbres; -une brume de soleil effaçait le Mont-Valérien; un rayonnement -de midi semblait mettre un peu de Sorrente au -Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets -verts, allongeaient leurs vergers pleins de linges -étincelants. Le blanc des villas brillait sur les hauteurs -penchées et le long jardin montant de Bellevue.</p> - -<p>Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, -le jour jouait sur les nappes, sur les verres, sur la -gaieté des robes d'été. Des poteaux peints, indiquant -l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté sur de petites -langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, -de petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants -et frissonnants, penchant devant eux un reflet de chair -sur les rides du courant.</p> - -<p>Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur -sous les saules, dans le pré dru d'un bord de -l'eau, l'équipage se débandait; la troupe s'éparpillait et -laissait passer la lourdeur du chaud dans une de ces -siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées -sous des ombres de branches, et ne montrant d'une société -qu'un morceau de chapeau de paille, un bout de -vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui flotte et surnage -d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure -où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des -maisons de Paris faisait monter une lumière d'éclairage. -Et puis c'était le dîner, les grands dîners du canot, les -barbillons au beurre et les matelotes dans les chambres -de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les faims -dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures -de nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses, -de cris, des fraternités, des expansions, des -chansons et des bonheurs du mauvais vin…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>—Hé! là-bas, mon petit ange, toi…—dit un soir, -à un de ces dîners, Anatole à une femme,—tu vas bien -sur la matelote. Un peu de discrétion, mon enfant… Je -te ferai observer que nous sommes encore trois à servir, -et qu'il doit venir un quatrième… Hé! Malambic?… tu -l'as connu, toi, Chassagnol?</p> - -<p>—Parbleu! Chassagnol… Tu connais ses histoires, -dis donc?</p> - -<p>—Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois -ans que je ne l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait -quitté la veille. Il me demande: Qu'est-ce que tu fais -demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai vous retrouver; -et il file… Avec Chassagnol, on ne sait jamais… -Il ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là…</p> - -<p>—Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord -un héritage de trente mille francs qui lui est tombé.</p> - -<p>—Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,—fit -Anatole, et se tournant vers une voisine:—Julie, vous -allez avoir à côté de vous un monsieur qui a trente mille -francs… ne le tutoyez pas la première…</p> - -<p>—Mais il ne les a plus… Voilà l'histoire,—reprit -Malambic.—Il palpe l'argent d'un oncle, un curé, je -ne sais plus… Il le met dans sa malle, ce n'est pas une -blague, et il part voir du Rembrandt dans le pays, du -vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du -Rembrandt dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il -fait l'Allemagne. Il flâne des mois dans des villes à tableaux… -Il se paye des rafles de bric-à-brac chez les juifs… -Des musées d'Allemagne, il tombe sur les musées d'Italie, -et là, une flâne, tu penses!… dans les ghettos, les tableaux, -la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes -de six heures devant une toile! Avec ça, tu sais -qu'il a l'habitude d'aider ses admirations en se donnant -une petite touche d'opium; il prétend qu'il est comme -les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris -du hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux -qu'il faut qu'il se grise… La fin de tout cela, c'est qu'après -s'être flanqué une bosse d'objets d'art, tout battu -les palais, les collections, les chefs-d'œuvre, les villes, -les villages, tous les trous de l'Italie, éreinté, rafalé, à -sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce qu'il -traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de -Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? -qui était là-bas pour une copie du Giotto, que sa ville -lui avait commandée. C'est lui, Rouvillain, qui m'a raconté -ça… Mais c'est la fin qui est superbe, tu vas voir… -Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme -des musées, qui avait des œillères dans la rue, qui n'aurait -pas pu dire si les femmes portaient des chapeaux -de paille ou des bonnets de coton… enfin Chassagnol, -en traversant le marché, voit une jeune fille qui vendait -des volailles, mais une jeune fille… tu ne connais pas -ça, toi… la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive… -une vierge de primitif, enfin merveilleuse! J'ai -vu l'esquisse que Rouvillain en a faite, comme cela, avec -ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges… ça a un -caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa -main. La vendeuse de poulets, qui était l'<i lang="it" xml:lang="it">innamorata</i> -d'un très-beau garçon beaucoup mieux que Chassagnol -le refuse net. Alors, devine ce que fait Chassagnol! Il y -avait dans la maison une sœur très-laide, une vraie caricature -de la beauté de l'autre… De désespoir, mon cher, -et pour se rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a -épousée! Et, là-dessus, il est revenu sans un sou, avec -une paysanne et des chambranles de cheminée en marbre -provenant de la démolition d'un palais de Gênes, -marié, pas changé, et… parbleu comme le voilà!—fit -Malambic en coupant sa phrase.</p> - -<p>Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit -noir que ses plus vieux amis lui avaient toujours vu, et -qui semblait sa seconde peau.</p> - -<p>—Ma foi,—lui dit Anatole en lui serrant la main,—on -n'était pas sûr que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a -pas attendu.</p> - -<p>—Oui, oui… je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre -heures… Je sais, je suis en retard,—fit Chassagnol, et -il s'assit.</p> - -<p>Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir -qui ne parlait pas, tombait sur sa gaieté.</p> - -<p>—Ah çà! dis donc,—fit Anatole,—tu as donc été -en Italie?</p> - -<p>—Moi?… oui, oui, en Italie… En Italie certainement…</p> - -<p>Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces -silences qui repoussent les questions. Penché sur son -assiette, il avait l'air d'être à cent lieues des gens et des -paroles de là, d'être ramassé en lui-même et tout seul, -absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses -sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur, -sans contact avec un voisinage humain de semblables -et de vivants.</p> - -<p>La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant -par-dessus la tête de ce convive qui faisait le mort, et -que les femmes ne regardaient même plus. Le café venait -d'être apporté sur la table, quand Chassagnol appelant -à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole:</p> - -<p>—Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce -que tu me disais? L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs… -vois-tu, les primitifs! les <i>Uffizi</i>! Florence! Ah! les -primitifs!</p> - -<p>—Malambic! Malambic!—cria une voix de femme -interrompant la tirade,—la ronde du Bas-Meudon!… -Et tout le monde à l'accompagnement!… Le monsieur -qui parle, là-bas… de la musique! Voyons! un peu de -couteau sur votre verre!</p> - -<p>Quand la ronde fut finie:—Tiens! les voilà qui vont -être embêtants, à parler de leurs machines,—fit une -femme qui se leva, et entraîna les autres femmes au -dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de -bancs, devant le cabaret.</p> - -<p>Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une -phrase commencée, arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans -le silence fait par la fuite des femmes et le recueillement -des hommes fumant leurs pipes:</p> - -<p>—Ah! les primitifs!… Cimabué! Des tableaux -comme des prières… La peinture avant la science, avant -tout, avant l'art! Ricco de Candie… Les Byzantins… -les mains de Vierge comme des eustaches… l'Ingénu -barbare…</p> - -<p>Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en -manches de chemise, il ôta son habit, et s'asseyant sur -la table, ne s'adressant plus trop à Anatole, mais parlant -à tous ceux qui étaient là, à un vague public, aux -murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés -de travers sur la chaux vive de la pièce, il continua:—Oui, -la mosaïque byzantine, la cathèdre, la Mère de -Dieu en impératrice, le petit Jésus porphyrophore… adorable! -Des ciels d'or, des nimbes… <i lang="la" xml:lang="la">Ave gratia</i>! une -parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi… des -anges d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de -rubis, Memmi!… des rêves… des rêves qu'on dirait faits -sous le grand rosier de Damas du couvent florentin de -Saint-Marc… Et Gaddi! magnifique… des casques de -rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes… -Gaddi! la terreur du décor de la Bible, l'Orient de la -Bible… un dessinateur de Babylones… des femmes aux -mentonnières de gaze près de grands fleuves verts, des -paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments -où il y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!… -Et Gentile de Fabriano! La chevalerie… des lances, des -chameaux, des singes, tout le moyen âge de Delacroix… -Fiesole, la <i>transfiguration</i> prêchée par Savonarole, -l'ange de la peinture à l'œuf… le miniaturiste du paradis… -Des saintes comme des hosties… des hosties, des -pains à cacheter célestes, hein, c'est ça?… Botticelli… -il vous prend comme Alfred Durer, celui-là… des plis -cassés d'un style! des chairs souffrantes… des lumières -boréales… Et Lippi, l'amoureux des blondes… Masaccio… -un grand bonhomme! le trait d'union entre -Giotto et Raphaël… C'est la Foi qui va à l'Académie… -l'Art s'incarnant dans l'humanité… <i lang="la" xml:lang="la">Et homo factus -est</i>… voilà, hein?… Et ses fonds! des rangées de crânes -de sénats marchands… des profils vulturins penchés sur -la délibération des intérêts… Et une variété dans tous -ces gens-là! Il y a les virgiliens… Cosimo Roselli… Des -tableaux qui vous font chanter: <i lang="la" xml:lang="la">En nova progenies</i>!… -Baldovinetti… la Fête-Dieu dans une toile… Et puis, -des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse -les reins d'Antée dans le cadre d'une carte de visite… -toute la gestation de la Renaissance, ces hommes-là!… -Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste, le Précurseur… -Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon, -il met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité… -Il pose le toit de la crèche sur les colonnes d'un -temple, il berce le petit Jésus dans le sarcophage d'un -augure… Ghirlandaio… positivement, n'est-ce pas, -hein?</p> - -<p>A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. -On entendit les femmes crier: «En barque! -en barque!» Et presque aussitôt une irruption folle, -prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs -tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot.</p> - -<p>—La Grande! au gouvernail!—commanda Anatole -à une femme; et il passa un aviron à Chassagnol pour -qu'il ne parlât plus.</p> - -<p>Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café -et des glorias, dans le tralala d'un refrain déchirant un -couplet populaire.</p> - -<p>Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant -d'un côté, s'éclairait de l'autre du rose du soleil -couché. Il ne semblait plus passer que des voix sur les -rives; et sous les arbres du bord murmuraient des -causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait -pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le -doute de l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient -des profils bizarres, menaçants; de grands noirs d'huile -s'étendaient sur l'eau dormante; les peupliers se massaient -avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la -cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une -lanterne jaune accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement -le repos de la nuit descendit en s'épandant sur -le sommeil du paysage où les sonorités s'éteignaient. -L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques. -Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. -Rien ne s'entendit plus qu'un frissonnement de courant, -un tintement, l'heure qui tombe d'un clocher de banlieue, -l'agaçante crécelle d'une grenouille, le roulement -lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un -pont. La lune montait, marchait avec le canot, comme -si elle le suivait, jouait à cache-cache derrière les -arbres, surgissant à leur bord et découpant leurs feuilles, -puis passant derrière leur masse, et brillant à travers -en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle -éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le -fer de lance d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière, -une petite anse mystérieuse, une racine, un tronc -mort; et souvent les rames, en entrant dans l'eau, frappaient -dans sa lumière tombée et coupaient sa face en -deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de -bal voilée de dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient -comme un fourmillement de fleurs de feu. La -terre et sa rumeur finissante mouraient dans le dernier -écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé, -bercé par le clapotement continu de l'eau et par -l'égouttement scandé de chaque coup d'aviron, comme -par une mélancolique musique de plainte où tomberaient -des larmes une à une. Une fraîcheur se levait -dans le soir comme un souffle venant d'un autre monde -et caressait les visages chauffés de soleil sous la peau. -Des branches pendantes et balayantes de saules mettaient -parfois contre les joues des chatouillements de -chevelure…</p> - -<p>Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur -dans laquelle les canotiers glissaient, la douceur solennelle -de l'heure, la majesté de sommeil de ce beau silence, -glaçaient sur les lèvres la chanson, le rire, la parole. -La Nuit, au fond de cette barque de Bohême, -embrassait au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu. -Les yeux, involontairement, se levaient vers cette attirante -sérénité d'en haut, regardaient au ciel… Et la -bêtise même des femmes rêvait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, -Anatole fut obligé de descendre aux bas métiers -qui nourrissent l'homme d'un pain qui fait d'abord rougir -l'artiste, et finissent par tuer chez tant de peintres, -sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute -aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa -les affaires d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: -les panneaux, dont on déjeune, les paysages de -Suisse qui donnent l'argent d'une paire de souliers. Il -fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait son -état: des portraits de morts, d'après des photographies; -des dessins décolletés, pour la Russie; des dessus de -cartons de modes pour Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises -de Chemins-de-Croix au rabais, qu'il peignait -à la diable, aidé de deux ou trois camarades de l'atelier, -avec le procédé des tableaux de nature morte exposés -sur le boulevard: chacun était chargé d'une couleur, -préposé au rouge, au bleu ou au vert. La Passion marchait -ainsi d'un train de poste, et l'on enlevait les <i>stations</i> -pour la province au milieu de parodies effroyables -et de charges du crucifiement qui mettaient dans la -bouche de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!</p> - -<p>Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous -manquait. Mais il finissait toujours par venir un hasard, -une chance, quelque occasion; et, dans les moments les -plus désespérés, un petit manteau-bleu apparaissait dans -l'atelier, un homme providentiel, singulièrement informé -des <i>noces</i> et des <i>dèches</i> d'artistes, surgissant le matin -devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins -d'argent possible, leur achetant deux ou trois esquisses -qu'il marquait par derrière d'une pointe à son nom. -L'homme <i>à la fabrique</i>, c'est ainsi qu'on l'appelait, était -un petit homme, habillé de couleurs sobres, portant des -guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur d'affaires -qui a toujours une voiture pour ses courses. Il -avait du militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, -le teint bilieux, les yeux bridés, le nez d'un garçon -de place napolitain, une bouche sans dessin dans -une barbe noire. Il faisait son principal commerce de -l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau -monde qui boivent du champagne confectionné à Montmorency. -Ses plus gros prix étaient soixante francs; -mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient sympathiques -et aux peintres de style; et de soixante francs -il descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. -Pour peu qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il -lui faisait faire toutes sortes de choses; il apportait des -esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y mît du piquant, -qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il -faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de -six. Il venait encore souvent avec des panneaux sur lesquels -étaient lithographiés des sujets de bergerie, des -Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la peine de -couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions, -s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots -d'art: «C'est creux… ça fait lanterne…,» demandait -plus de plis aux robes de vierges, des lumières dans les -yeux, du modelé partout, un tas de petites touches «tic -comme ça» au bout des doigts et de la conscience, et de -l'outremer dans les ciels.</p> - -<p>Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, -qu'Anatole, à la fin, préféra travailler pour M. Bernardin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se -trouvait occupé à faire des préparations anatomiques pour -le musée Orfila. C'était un préparateur d'un grand mérite, -auquel n'avait guère manqué jusque-là, pour devenir -célèbre, que la chance d'embaumer des hommes -connus. Il était parvenu à conserver le poids et le volume -de la nature à ses préparations; seulement il ne pouvait -les empêcher de prendre, avec le temps, une couleur de -momification qui détruisait toute illusion. Il proposa à -Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui -fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à -une belle et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. -Il montait au cinquième, à une petite chambre -de domestique, trouvait là le membre préparé, et, à -côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui devait -lui servir de modèle pour les tons.</p> - -<p>Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans -la cour; et il n'était pas trop rassuré en voyant toutes -les têtes des locataires et l'horreur de tous les étages -tournées vers sa mansarde.</p> - -<p>Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en -changeant de place son modèle, il voulut se laver dans -une grande terrine, dont il n'avait pas vu dans l'ombre -la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains, -lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui -ne finissait pas.</p> - -<p>—Ah! celle-là, c'est d'une jeune fille…—dit négligemment -M. Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage -pour le lendemain.—Oui, c'est le moment… -après le carnaval… le passage des femmes dans les hôpitaux…</p> - -<p>Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus. -Cela étonna M. Bernardin qui le payait bien.</p> - -<p>A quelques semaines de là, il n'était bruit à Paris -que d'un meurtre mystérieux, d'une femme coupée en -morceaux, dont on avait trouvé la tête dans la fontaine -du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était -M. Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette -femme, que la police voulait faire exposer et reconnaître. -Mais comme elle avait séjourné sous l'eau et qu'elle avait -des taches, M. Bernardin, qui voulait faire un chef-d'œuvre, -frapper un coup de maître, avait pensé à faire -<i>raccorder</i> la malheureuse; il venait demander à Anatole -de passer des glacis dessus.</p> - -<p>—Mon cher, c'est mon avenir,—dit-il à Anatole. -Et il lui offrit un gros prix.</p> - -<p>Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui -était naturellement curieux des grands crimes, se laissa -décider. Et une demi-heure après, derrière le rideau -tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en couleur chair, -les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue -de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, -tandis que M. Bernardin, retirant l'un après l'autre de -la tête ses yeux en émail, essuyait dessus, soigneusement, -la buée avec son foulard!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - - -<p>Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans -l'atelier la misère que l'artiste appelle de son petit nom -la <i>panne</i>.</p> - -<p>L'hiver revint cette année-là au commencement du -printemps. Tous les fournisseurs du quartier étaient -usés, «brûlés». Anatole condamna au feu un vieux -fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du -chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que -les deux côtés qui ne touchaient pas au mur. Les amis -avaient fui devant le froid et l'absence de tabac. Alexandre -était parti pour Lille, où l'appelait un engagement. -Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait -pris dans son existence la place d'Alexandre.</p> - -<p>Il est en Russie un plat national et religieux, l'<i>Agneau -de beurre</i>, un agneau à la toison faite avec du beurre -pressé dans un torchon, aux yeux piqués de petits points -de truffe, à la bouche portant un rameau vert. Les -Russes attachent une grande importance à la confection -artistique de cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques. -Un cuisinier français, maître de cuisine chez le prince -Pojarski, pendant un séjour du prince à Paris, s'était -mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire -un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et -en suif. Au milieu de ses études, saisi par l'amour de -l'art, il avait donné sa démission de cuisinier pour se -faire artiste. Et ses économies mangées, par ce hasard -des rencontres qui accroche les malheureux, par cet -instinct du ménage à deux qui associe presque toujours -par paires les pauvres diables pour faire front aux duretés -de la vie, il était devenu le compagnon de lit d'Anatole.</p> - -<p>La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout -manquait, jusqu'à l'homme à la fabrique. Bardoulat—c'était -le nom du camarade d'Anatole—commençait à -donner des signes de démoralisation.</p> - -<p>—C'est drôle! décidément, c'est drôle!—répétait-il—nous -voilà à ramasser des bouts de cigarettes pour -fumer, à présent. Ah! c'est drôle, l'art! très-drôle! maintenant, -quand je sors dehors, je marche au milieu de la -rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un -carreau!… Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle!</p> - -<p>—Mon cher—lui disait Anatole pour le remonter—tu -cultives un genre qui a eu du succès à Jérusalem, -mais qui est mort avec Jérémie… Que diable! nous n'en -sommes pas encore à la misère de Ducharmel… Ducharmel, -tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est -mort, un si beau tombeau par souscription… Lui, la -Providence l'avait affligé d'un enfant… Sais-tu ce qu'un -jour, que son moutard avait faim, il a trouvé à lui donner -à manger?… Une boîte de pains à cacheter blancs!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI</h2> - - -<p>Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au -<i>Désespoir</i>, chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour -neuf sous. Et l'estomac à demi rempli, sans un liard pour -une consommation, regardant à travers les rideaux les -gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient tristement.</p> - -<p>Alors commençait la veillée, la causerie, et presque -toujours l'ironie d'une conversation succulente. Curieux -de tout ce qui avait un caractère étranger, enclin d'ailleurs -à cette gourmandise d'imagination qui lui faisait -demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus -et de noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien -chef du prince Pojarski sur son passé; et le cuisinier, -s'animant au souvenir du feu de ses fourneaux, et comme -repris par sa première profession, lui parlait cuisine, et -cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les -cailles des gouvernements de Toul et de Koursk, les -gélinottes de Wologda, Arkhangel, Kazan; les coqs de -bruyères, les bécasses de bois, les sangliers des gouvernements -de Grodno et de Minsk; les jambons, les -pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année -dans les glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la -délicatesse des poissons vivant dans ces fleuves de glace: -les sterlets du Volga, l'esturgeon du lac Ladoga, les -saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le -meilleur apprêt est celui dit du <i>Cabaret rouge</i>; et les -truites de Gatschina, les <i>carassins</i> des environs de Saint-Pétersbourg, -les éperlans de Ladoga, les goujons perchés, -les goujons délicieux de Moscou, les riapouschka, -les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le carême -pour le <i>stschi</i> maigre, et dans la semaine du carnaval -pour les <i>blinis</i>. Et de l'énumération, Bardoulat passait -impitoyablement aux détails de son ancien art, avec des -termes techniques, des explications, des gestes qui semblaient -remuer les choses dans la casserole, des mots -qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick, -le potage aux concombres liés, au moment de -servir, avec de la crème double et des jaunes d'œuf, -dans lequel on met les membres de deux jeunes poulets -cuits dans le velouté du potage.</p> - -<p>—Le velouté du potage!—répétait Anatole, comme -pour se faire passer sur la langue la friandise de l'expression.</p> - -<p>Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans -l'extravagance des soupes: le potage de sterlet aux foies -de lotte, mouillé de vin de Champagne, les bortsch, les -stschi à la paresseuse, le bouillon de gribouis, fait de ces -exquis champignons qui ne viennent que sous les sapins, -les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux -morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises, -pour les grandes chaleurs…</p> - -<p>Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des -plats que l'autre évoquait toujours, les petits pâtés de -vesiga, les coulibiac de feuilletage aux choux, les varenikis -lithuaniens, les vatrouschkis au fromage blanc, les -sausselis farcis des pellmènes sibériens, les ciernikis et -nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail -d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il -lui entrait des rêves dans l'estomac.</p> - -<p>—Mais vois-tu ce qu'il faut manger,—lui dit une -fois l'ancien chef,—au premier argent que nous aurons, -j'en fais un, tu verras! Un faisan à la Géorgienne!… -C'est qu'il faut du raisin.</p> - -<p>—Oh!—dit négligemment Anatole,—j'en ai vu -chez Chevet… vingt francs la boîte, mon Dieu…</p> - -<p>—Écoute!—fit le chef, et se mettant à parler comme -un livre de cuisine,—tu vides, tu flambes, tu trousses -ton faisan… tu le bardes, tu le mets dans une casserole… -ovale, la casserole… tu enlèves avec précaution les pellicules -d'une trentaine de noix fraîches, et tu les mets -dans la casserole.</p> - -<p>—Bon!</p> - -<p>—Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et -la chair de quatre oranges… tu verses cela sur ton faisan, -tu ajoutes un verre de Malvoisie, autant d'infusion -de thé vert… Tout cela sur le feu, une heure avant de -servir, et lorsque c'est cuit… tu as ajouté, bien entendu, -gros comme un œuf de beurre fin… Tu passes les trois -quarts de la cuisson à la serviette pour la réduire avec -une bonne espagnole… Tu sers… Et ce que c'est bon! -Ah! mon ami!</p> - -<p>—Assez!—dit d'un ton impératif Anatole.</p> - -<p>—Oui, assez,—dit mélancoliquement l'ancien chef -de cuisine du prince Pojarski.</p> - -<p>Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice -abominablement irritant, torture de tentation pareille -à celle qu'auraient des naufragés si, dans le ciel -au-dessus d'eux, le <i>Parfait Cuisinier</i> s'ouvrait avec des -recettes écrites en lettres de feu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXII</h2> - - -<p>Par une journée de froid noir, en décembre, où ils -étaient restés au lit, couchés avec leurs vareuses, à -jouer au piquet, il leur prit l'idée d'aller se chauffer -gratis dans un endroit public.</p> - -<p>Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils -entreraient, hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, -lorsque Anatole dit:</p> - -<p>—Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? -Il y a longtemps que j'ai envie d'acheter un mobilier en -bois de rose…</p> - -<p>Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long -corridor de la rue des Jeûneurs, entrèrent dans une -première salle et s'assirent sur deux chaises, les pieds -posés sur la bouche d'un calorifère, le corps ramassé -dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants -seulement ils regardèrent.</p> - -<p>—Ah!—fit Anatole,—une esquisse de Lestonnat… -Tiens!… une autre… C'est encore de lui, ça… Et ça -aussi… Une crânement bonne chose, cette esquisse-là… -Langibout, je me rappelle, quand il la lui a montrée, -était joliment content… Que c'est drôle, qu'il <i>lave</i> tout -ça!… Il est donc connu à présent, qu'il se paye une -vente… Ah! voilà Grandvoinet… là-bas, dans le coin, -ce grand… C'était son intime… Il va nous dire… Eh! -Grandvoinet…</p> - -<p>Grandvoinet arriva à Anatole.</p> - -<p>—Tiens! c'est toi? Bonjour…</p> - -<p>—Ça se vend-il?</p> - -<p>Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête -triste.</p> - -<p>—Ah ça! pourquoi vend-il?</p> - -<p>—Pourquoi?… Tu n'as donc pas lu l'affiche?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Eh bien! il est mort… simplement…</p> - -<p>—Mort! bah?… Comment, lui!… Sapristi! Lestonnat… -un garçon auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout -le monde croyaient tant d'avenir…</p> - -<p>—Tiens! le voilà, à présent, son avenir!</p> - -<p>Et Grandvoinet montra de l'œil à Anatole, au bas du -bureau du commissaire-priseur, une pauvre maigre -jeune femme, vêtue du deuil propre et pauvre de la misère, -en chapeau, les épaules serrées dans un châle reteint. -Elle était là, droite, ne bougeant pas, les mains -dans le creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur -jaune, et son chagrin à peine séché dans les yeux. A -côté d'elle, et de fatigue se penchant par moments contre -son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la -chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux -jambes qu'il remuait, et dont les pieds, en se tortillant, -se tournaient l'un sur l'autre; et puis il regardait vaguement, -d'un air étonné et distrait, de l'air des enfants -trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés d'être -en noir.</p> - -<p>—De quoi est-il mort?—demanda Anatole.</p> - -<p>—De quoi?… De la peinture, mon cher… de ce joli -métier de galère-là!—fit Grandvoinet d'un ton d'amertume -sourde.—Les bourgeois croient que c'est tout -rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien de travail-là! -Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six -heures jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et -deux sous de pommes de terre frites; après ça, le Louvre, -où l'on peint toute la journée… Et puis, le soir, encore -l'école, le modèle de six à huit heures, et ce qu'on fait -en rentrant chez soi… Trouvez le temps de dîner seulement -là-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la -gargotte, les embêtements, les échignements pour les -concours, les éreintements d'estomac, de tête, de piochade, -de volonté et de tout… Va, il faut en avoir une -santé et un coffre pour y résister!… Soixante-quinze -francs! Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, -qu'on vend… Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?… -Quatre-vingt-cinq! Je suis capable de ne rien avoir… -Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée de mettre -au clou ma montre et ma chaîne… Si je n'avais pas -poussé, ce gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien… -Quatre-vingt-quinze!… On n'a pas idée de ça: il n'y a -que lui de marchand ici…</p> - -<p>La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui -d'une vacation qui ne va pas. Les enchères misérables -languissaient. Rien n'avait amené le public à cette dernière -exposition d'un peintre à peu près inconnu des -amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, -et dont les autres peintres achetaient les esquisses pour -«se monter le coup». D'ailleurs, la mode n'existait pas -encore des ventes d'artistes; et il pesait sur le marché -de l'art les préoccupations politiques de la fin de cette -année 1847.</p> - -<p>Des gens qui étaient là, des vingt personnes espacées -autour des tables, la moitié était venue, comme Anatole -et son ami, pour se chauffer. A peine si trois ou quatre -faisaient un petit mouvement d'avance, quand une toile -passait devant eux; et, dans un coin, un homme au -chapeau roux dormait tout haut. De temps en temps, un -passant regardait, de la porte de la salle, les cadres, les -panneaux, le chevalet Bonhomme, les cartons, le mannequin; -et voyant si peu de monde, il n'avait pas le -courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé -sur son fauteuil et se grattant le dessous du menton -avec son marteau d'ivoire, se laissait aller à bâiller; le -crieur ne donnait plus que la moitié de sa voix; et jusqu'au -dos des lourds Auvergnats emportant les numéros -adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture -qui se vendait si mal, ce talent que la réclame de la -mort n'avait pas fait monter.</p> - -<p>Enfin, on arrivait à la fin de la vente.</p> - -<p>La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse, -plus humiliée à chaque nouvelle adjudication, comme si, -devant les morceaux de la vie de son mari vendus si bon -marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle avait placé -sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et, -paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir -du soir, il regardait en dessous cette douleur de jeune -veuve avec de gros yeux sensuels de célibataire sceptique. -Il criait, pressait les enchères, disait:</p> - -<p>—Messieurs, il y a un cadre!—ou bien:—Une -belle femme nue, messieurs!… Pas d'erreur?… Vu?… -On y renonce?—Il jetait sur les toiles, à mesure -qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques plaisanteries -de son métier, qui enterrent l'œuvre d'un mort dans une -profanation de risée.</p> - -<p>—Le misérable!—fit Grandvoinet indigné,—il -<i>égaye</i> la vente!… Ah! si sa femme, avec les frais, a seulement -de quoi payer les dettes!</p> - -<p>Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de -cette triste scène. Dans la rue:</p> - -<p>—Merci!—dit Bardoulat,—ayez donc du talent!</p> - -<p>Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat, -sa vareuse ôtée, allait se coucher, il le vit prendre -la redingote commune.</p> - -<p>—Tu prends notre redingote?—lui dit-il.</p> - -<p>—Oui, je sors un moment…</p> - -<p>—A cette heure-ci?… Coquin!</p> - -<p>Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole -que le thermomètre baissait: le lendemain, il fut étonné -de se trouver seul dans son lit. La journée se passa sans -nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint pas. Le -matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander -s'il ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue, -quand il reçut un petit billet de Bardoulat. Bardoulat -s'avouait dégoûté de l'art, et il demandait pardon à Anatole -de l'avoir quitté si brusquement, mais il n'osait -plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé -comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en -courrier pour la Russie.</p> - -<p>—Cet animal-là!—fit Anatole,—il aurait bien dû -mettre la redingote dans sa lettre, d'autant plus qu'il est -parti avec les derniers quarante sous de la maison!… -Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses histoires de -cuisine, c'était le <i>supplice de Cancale!</i>…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIII</h2> - - -<p>Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la -Révolution, la crise de l'argent.</p> - -<p>Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à -s'employer dans une série de portraits des députés de la -Constituante. Mais après cela, des semaines, des mois -se passaient sans qu'il trouvât autre chose à faire que -l'en-tête d'une romance légitimiste: <i>Où est-il?</i> qu'il -exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. -Puis, la gêne des temps croissant, il arriva à -se laisser embaucher par un individu qui avait eu l'idée -de placer en province des livres invendables, des <i>rossignols</i> -de librairie, avec la prime d'une pendule ou -d'un portrait au choix. Chaque portrait, y compris les -mains, devait être payé 20 francs à Anatole, et l'on commençait -la tournée par Poissy. Anatole et son meneur -se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien -dire du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la -porte; et tout à coup, Anatole ouvrant une boîte qui -contenait son portrait, se mettait à côté dans la pose, -tandis que son compagnon, levant un mouchoir démasquait -la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut -aucun succès auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne -réussit guère mieux dans les autres villes du département. -Et, peu de jours avant les journées de Juin, Anatole -retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant -de partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de -faire d'imagination un faux croquis d'après nature de -l'épisode de la barrière de Fontainebleau: l'assassinat -du général Bréa. Un journal illustré lui payait assez bien -ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde -mouture en lilhographiant un portrait du général, dont -il vendait pour une trentaine de francs.</p> - -<p>Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il -eut beau chercher, courir, solliciter: un moment, il -n'y eut plus que la faim à l'horizon désespéré de son -lendemain.</p> - -<p>Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même -avait presque toute déménagé au mont-de-piété. -Il fouilla machinalement la poche de son gilet: le poisson -d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé un peu -d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas -revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le -vide de ses meubles: rien, il ne restait plus rien dont -le clou eût voulu.</p> - -<p>Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le -luxe de leurs toiles; il se mit à les découdre, trouva -dessous la laine assez tassée en galette pour y pouvoir -coucher, et courant les engager au premier bureau de -commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à -manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre -pour son dîner. En se rationnant ainsi, il calculait qu'il -avait de quoi vivre une huitaine de jours. Et il dormit -sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.</p> - -<p>Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. -C'était simplement une situation tendue, une faillite -momentanée de chance. Puis, il y avait, dans ce qui lui -arrivait, une sorte de caractère, un côté pittoresque, -comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son imagination. -Cette misère absolue lui paraissait une extrémité -extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait -toujours adoré le pain de seigle: quand il en achetait un -au Jardin des Plantes pour le donner aux animaux, il -le mangeait.</p> - -<p>Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut -tout heureux d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé -par «une ancienne» après l'absinthe, et presque sur le -pas de la gargotte où ils allaient entrer. Les lendemains -se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de -seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui -le menaient jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta -cet allongement de déveine et cette conjuration de -contre-temps sans se laisser abattre. Il se roidissait dans -sa philosophie, se disait que rien n'est éternel, trouvait -en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas -même la pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux -hommes. Il espérait toujours avec une confiance vague, -avec un ressouvenir instinctif du système des compensations -d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un étalage -sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur -sa porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans -une petite poche de cuir, le nom d'amis aisés venus -pour le voir: il n'alla point chez eux, par une pudeur -de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait toujours -empêché d'emprunter.</p> - -<p>Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui -dans les entrailles, il songea à aller chez sa mère, avec -laquelle il était complètement brouillé, et qu'il ne voyait -plus que le premier jour de l'an. Mais pensant au sermon -que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit le -parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses -pains de seigle; mais, à une dernière digestion, des -crampes si atroces le prirent qu'il fut forcé de se coucher.</p> - -<p>La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur -ne s'apaisant pas, ses réflexions s'assombrissaient -un peu, quand la clef tourna dans la porte. Il entendit -un frou-frou de soie et de femme: c'était une vieille -connaissance de ses parties de canot, qui venait lui -demander dix sous pour aller manger une portion à un -bouillon. Mais quand elle eut vu l'atelier, elle s'arrêta -comme honteuse de demander à plus pauvre qu'elle, le -regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire -de la limonade, et s'en alla.</p> - -<p>Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant -aller ses idées à des lâchetés, à des tentations de s'adresser -à sa mère.</p> - -<p>Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, -ôta ses gants, fouilla dans ses poches, et en retira ce -qu'elle avait rapporté du restaurant où quelqu'un l'avait -emmenée: le citron des huîtres et le sucre du café. La -limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda où -était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un -instant, puis tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant -avec tous les paillassons de la maison qu'elle était -allée ramasser sur les paliers. Elle alluma cela, mit la -limonade sur le feu, en apporta un verre à Anatole, lui -dit:—<i>Il</i> m'attend en bas,—et se sauva.</p> - -<p>Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang -était passée. Anatole se sentait soulagé, et il se laissait -aller à la somnolence de bien-être qui suit les grandes -souffrances, quand Chassagnol entra chez lui.</p> - -<p>—Tiens! tu es malade?</p> - -<p>—Oui, j'ai la jaunisse.</p> - -<p>—Ah! la jaunisse,—reprit Chassagnol en répétant -machinalement le mot d'Anatole, sans paraître y attacher -la moindre idée d'importance ou d'intérêt.</p> - -<p>C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et -sourd au dedans à ce que ses amis lui apprenaient d'eux, -de leurs ennuis, de leurs affaires, de leurs maux. Généralement, -il paraissait ne pas écouter, être loin de ce -qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non qu'il -eût mauvais cœur, mais il était de ces individus qui ont -tous leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand -affolé d'art, était toujours parti, envolé, perdu dans les -espaces et les rêves de l'esthétique, planant dans des -tableaux. Cet homme se promenait dans la vie comme -dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on -rencontre des gens auxquels on donne, avant d'entrer, -de distraites poignées de main. D'ailleurs la réalité des -choses passait à côté de lui sans le pénétrer ni l'atteindre. -Il n'y avait pas de misère au monde capable de -le toucher autant qu'une <i>Famille malheureuse</i> bien -peinte.</p> - -<p>—La jaunisse, ce n'est rien,—reprit-il tranquillement.—Seulement, -il ne faut pas te faire d'embêtement… -Je voulais toujours venir te voir… mais j'ai été -pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu salonnier -dans un journal sérieux… Et comme il ne sait pas -un mot de peinture… Si on publiait dans le <i>Charivari</i> -un Albert Durer, sans prévenir, il croirait que c'est de -Daumier… Enfin, il fait un salon, le voilà maintenant -critique artistique… C'est absolument comme un homme -qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire… -Alors il prend séance avec moi… Il me fait causer, il -m'extirpe mes bonnes expressions, il me suce tout mon -technique… C'est si drôle, un homme d'esprit! c'est si -bête en art!… Enfin, je lui ai enfoncé un tas de mots: -frottis, glacis, clair-obscur… Il commence à s'en servir -pas trop mal… Il est capable de finir par les comprendre!… -Eh bien, vrai, c'est amusant! Par exemple, je -l'ai seriné à la sévérité, raide… Ça sera une cascade -d'éreintements… Je lui ai dit qu'il s'agissait de nettoyer -le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, -à ces milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent… -Oh! la fausse peinture!… Du talent ou la -mort! il n'y a que cela… Il faut décourager trois mille -peintres par an… sans cela, dans dix ans, tout le monde -sera peintre, et il n'y aura plus de peinture… Dans toute -ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait -y avoir un barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes -mal venues, pas viables, pour l'exemple!… Mais, nom -d'un chien! l'art, ça doit être comme le saut périlleux: -quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse -les reins!… On me dira: Ils mourront de faim… Ils ne -meurent pas assez de faim! Comment! vous avez tous -les encouragements, toutes les récompenses, tous les -secours… j'en ai lu l'autre jour la statistique, c'est effrayant… -les croix, les commandes, les copies, les portraits -officiels, les achats de l'État, des ministères, du -souverain quand il y en a un, des villes, des <i>Sociétés des -amis des arts</i>… plus d'un million au budget!… Et vous -vous plaignez! Tenez! vous êtes des enfants gâtés… Ni -tutelle, ni protection, ni encouragements, ni secours… -voilà le vrai régime de l'art… On ne cultive pas plus les -talents que les truffes… L'art n'est pas un bureau de -bienfaisance… Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim -en art, ça ne me touche pas… Tous ces gens -qui font un tas de saloperies, de bêtises, de platitudes, -et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive… -Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! -Pas de larmes pour les martyrs ridicules et les -vaincus imbéciles! Qu'est-ce qui resterait aux autres, -alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de vous faire -manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je -vous demande un peu les secours qu'on donne à un épicier -lorsqu'il a fait faillite!… Mourez de faim, sapristi! -c'est le seul bon exemple que vous ayiez à donner… -Ça servira au moins d'avertissement aux autres!… Comment! -vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme, -vous le serez toujours!… Vous n'avez rien trouvé, rien -inventé, rien créé… et parce que vous êtes un artiste, -tout le monde s'intéressera à vous, et la société sera -déshonorée si elle ne vous met, tous les matins, un pain -de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop -fort!…</p> - -<p>Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le -savoir, tombaient une à une comme des coups de poing -sur la tête d'Anatole. Il lui semblait entendre le jugement -de sa vie. Cette condamnation, que Chassagnol jetait -en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne. -Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères -méritées; il vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience -lui montra tout à coup, pendant un instant, son parasitisme -sur la terre.</p> - -<p>—Si tu me laissais un peu dormir, hein?—fit-il en -coupant brusquement la tirade de Chassagnol.</p> - -<p>—Ah!—fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant -son idée et en monologuant avec lui-même.</p> - -<p>A quelques jours de là, Anatole était sur pied. Il devait -la vie à sa jeunesse et à une vieille bonne de la -maison, sa voisine sur le carré; brave femme, adorant -les deux petits enfants de maître qu'elle élevait, et dont -Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux -de sainteté. La brave femme avait cru voir ses -deux petits chéris dans le ciel; et elle fut trop heureuse -d'apporter au malade ses soins et le bouillon qui lui rendirent -les forces.</p> - -<p>Comme il était convalescent, une rentrée inespérée, -le payement d'un transparent qu'il avait fait pour un -bal Willis des environs de Paris, quatre-vingts francs -arriérés le sortaient de la faim.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIV</h2> - - -<p>Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la -petite bonne de sa mère lui apportant une lettre. Sa mère -le priait de venir passer la soirée chez elle avec un de -ses oncles, un frère de son père, qu'il n'avait jamais vu, -et qui désirait le connaître.</p> - -<p>Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé, -les deux lampes Carcel allumées, et un monsieur à collier -de barbe noire qui l'invita à déjeuner avec lui le -lendemain.</p> - -<p>Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet -du Petit-Véfour, au Palais-Royal, les deux coudes sur -une table où trois bouteilles de Pomard étaient vides, -l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec l'expansion du -Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait -à Marseille dans une fabrique de produits chimiques -pour la savonnerie, ses déplacements pour la commission, -le charmant voyage fait par lui, l'année précédente, -en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son -plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, -qu'il semblait revoir, de gros sourires scélérats. -Maintenant, il avait envie d'aller à Constantinople. Il aimait -le mouvement, et cela lui ferait voir du pays. Puis -un homme comme lui devait toujours trouver à brasser -quelque chose là-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des -paquebots, il comptait bien avoir le passage gratuit pour -lui, et peut-être pour un compagnon, s'il en trouvait un.</p> - -<p>Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse -d'Anatole, soudainement réconcilié avec les idées -de famille, et qui sentait toutes sortes de tendresses fumeuses -aller à son oncle. Il fit:—A Constantinople!—Et -il regarda devant lui, fasciné.</p> - -<p>Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison, -une espèce d'envie de bureaucrate d'aller -à du merveilleux lointain. Il caressait depuis longtemps -la pensée vague, confuse, la tentation instinctive de faire -quelque grand voyage, de partir flâner quelque part, -dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à -travers des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans -des récits et des dessins de voyageurs. Ce qui aspirait -en lui à l'exotique, à ces horizons attirants déroulés dans -les descriptions qu'il avait lues, c'était le Parisien musard -et curieux, le badaud avec ses imaginations d'enfant -bercées par <i>Robinson</i> et les <i>Mille et une Nuits</i>. -Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de -poésie et de parfumerie où se mêlaient, avec les lettres -de Coriolis, toutes ses idées d'Eau des Sultanes, de -pastilles du sérail, et de soleil dans le dos des Turcs.</p> - -<p>—Eh bien! si tu m'emmenais, moi?—fit-il à brûle-pourpoint.</p> - -<p>L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café.</p> - -<p>—Mon Dieu, tout de même,—répondit l'oncle en -homme désarçonné par la brusquerie de la demande.—Mais -tu ne seras jamais prêt,—reprit-il.</p> - -<p>—Quand pars-tu?</p> - -<p>—Mais… demain, à cinq heures.</p> - -<p>—Oh! j'ai un jour de trop.</p> - -<p>Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché -trois cents francs à sa mère, dont la vanité de bourgeoise -était humiliée des costumes dans lesquels on rencontrait -son fils à Paris. Il paya sa place, et partit avec -son oncle pour Marseille.</p> - -<p>A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les -deux voyageurs: l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement -les malheurs de leurs bonnes fortunes.</p> - -<p>Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à -l'hôtel des Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole -but un peu trop de vin de Lamalgue, un vin généralement -fatal aux nouveaux venus, et monta se coucher. -Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole! -Anatole!—lui criait son oncle de la rue—nous sommes -chez Conception! le pisteur de l'hôtel t'y mènera…</p> - -<p>Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur -le mena au troisième étage d'une maison de la rue de -Suffren, où se trouvaient, autour d'un bol de punch, -son oncle, quatre amis de son oncle et la maîtresse de -son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise, -brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre.</p> - -<p>Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux -à Anatole. Des promenades sur le Prado, aux -Peupliers, des déjeuners à la Réserve, des dîners avec -Conception et les amis de son oncle, des soirées au -spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle -se montrait charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait -assez singulier qu'il ne parût point s'occuper du -tout de la façon dont il allait vivre: il ne parlait pas de -l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de -Constantinople.</p> - -<p>Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter -assez sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel -vint lui dire qu'une dame, qui venait de descendre chez -lui, demandait un peintre. Cette brave dame avait pour -fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès -de fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la -gorge et le ventre. La gangrène étant venue, les médecins -désespérant du malade, elle avait fait un vœu à -Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle -venait à Marseille faire faire l'<i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i>. Anatole se hâta de -brosser l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère -près de son fils couché. Il eut pour cela une centaine de -francs.</p> - -<p>Cet <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i> lui amena la commande d'un épisode -d'émeute dans les rues de Marseille, commande faite -par un monsieur qui s'y fit représenter en Horatius Coclès -de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau, -où il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien -payé. Un portrait qu'il fit d'un agent maritime lui amena -toute la série des agents maritimes. Des figures d'odalisques -avec des sequins, qu'il exposa à la devanture de -Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage -lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena -large et joyeuse vie pendant plusieurs mois.</p> - -<p>Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. -Mais l'oncle paraissait fort refroidi à son égard. -Il était intérieurement offusqué des succès de son neveu, -de la façon dont, avec sa gaieté, son esprit, sa familiarité, -Anatole avait réussi dans sa société, au cercle, au -café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé, -relégué, au second plan, par cette place faite au Parisien, -à l'artiste; les histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, -après les histoires d'Anatole, ne faisaient plus -rire: il ne brillait plus. Outre cela, il était blessé d'une -certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec lui, -le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries -d'égalité et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à -cause d'un vert caisse d'oranger usuel dans son commerce, -«mon oncle <i>Schwanfurt</i>». Il trouvait enfin que -mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là», -qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle -avait l'air de le regarder comme le plaisir de la maison. -Tout cela fit qu'il commença par ne plus inviter Anatole, -et qu'il finit par lui remettre un beau jour la note de -tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer -qu'il avait la discrétion de ne les lui compter -que trois francs pièce. Celte réclamation arrivait au moment -où la vogue de l'artiste de Paris commençait à -baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre; -et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en -avaient acheté une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était -alors que se déclarait à Marseille le choléra qui faisait -fuir à Lyon la moitié des habitants, et l'oncle d'Anatole -un des premiers.</p> - -<p>Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de -quoi se sauver. Il se trouva heureusement avoir affaire -à un hôtelier qui avait encore plus peur que lui. Cet -homme avait voulu lui donner son compte quelques -jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec -une contrition piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré -le pisteur de l'hôtel. Il y avait déjà plusieurs mois -que, forcé de faire des économies, Anatole allait dîner à -l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec l'état-major -des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner -chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même -de payer ce qu'il devait à la Poste. Anatole accepta, et -pour ses vingt-cinq sous, il eut un dîner à trois services, -dans la grande salle à manger de cent couverts, désolée -et désertée, au bout de la grande table, où ne s'asseyaient -plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui, -et trois autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur -Mondeux, dont les représentations étaient arrêtées -net, et qui ne faisait plus d'argent, même dans -les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé -Regnault, et madame Regnault.</p> - -<p>On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait -les uns les autres: tout ce petit monde était -fort épouvanté, à l'exception du petit pâtre, qui n'avait -pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième ciel -des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les -autres.</p> - -<p>Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier: -l'hôte était si bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin, -Anatole eut un héroïsme à la Gribouille: pour échapper -à ces terreurs, il résolut de plonger dedans à fond; et -il alla tout droit se faire inscrire au bureau des cholériques, -pour visiter les malades et porter des secours.</p> - -<p>Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait, -chez des pauvres diables, enragés de quitter leur -vie de misère, chez des poissonniers et des poissonnières -qui s'éteignaient le visage éclairé par les bougies -d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit, enguirlandée -de chapelets de coquillages. Il les touchait, les frictionnait, -leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait: -souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à -peu, s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs, -il finit par lui trouver comme un sinistre côté comique; -et avec sa nature comédienne, sa pente à l'imitation, -son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il lui revenait -un moment de courage, des simulations caricaturales et -terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait -soignées, des morts auxquels il avait fermé les yeux: -cela ressemblait à l'agonie se regardant dans une cuiller -à potage, et au choléra se tirant la langue dans une -glace!</p> - -<p>L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople, -qui ne l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois -chez son oncle avec un écuyer de Paris, le fameux Lalanne, -qui dirigeait un cirque à Marseille. Toutes les -affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté -vers l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, -l'inventeur du célèbre exercice de la boule; Emilie Bach, -qui faisait valser son cheval, en le forçant à poser de -deux tours en deux tours les pieds de devant sur la barrière -des premières; Solié, qui courait debout, dans -l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux. -Toute cette troupe était engagée pour aller donner -des représentations à Constantinople, dans le cirque où -madame Bach avait gagné presque une fortune, en laissant -le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en -faisant la recette à la porte dans un turban.</p> - -<p>Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter -en croupe derrière le cirque pour aller là-bas. L'affaire -s'arrangeait: il était convenu qu'on le prenait pour contrôleur; -mais le contrôleur dans la troupe devait, en cas -de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le -fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à -reculer pour si peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait -rentrait dans sa vocation. Il était naturellement un peu -acrobate. Chez Langibout, il aimait à se pendre par les -pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était -d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait -très-bien le saut périlleux du haut de son poêle d'atelier. -Il avait à la fois le tempérament et l'enthousiasme des -tours de force. Avec ces dispositions, il parvint en quelques -semaines à faire le manége debout et à se tenir sur -un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le -cheval des deux pieds, sauter les banderoles; mais au -bout de six mois, il n'en avait pas encore trouvé le courage, -lorsqu'on apprit la mort de madame Bach. Constantinople -lui échappait encore une fois!</p> - -<p>Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai -du port,—quand tout à coup un homme lui tomba dans -les bras en même temps qu'un singe sur la tête.</p> - -<p>L'homme était Coriolis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXV</h2> - - -<p>C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de -large.</p> - -<p>Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un -pandémonium. L'étalage et le fouillis d'un luxe baroque, -un entassement d'objets bizarres, exotiques, hétéroclites, -des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le contraste -de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes -les couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste, -un voyageur, un collectionneur, y mettaient le désordre -et le sabbat du bric-à-brac. Partout d'étonnants voisinages, -la promiscuité confuse des curiosités et des reliques: -un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une -lampe de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait -sur la lame: <i lang="la" xml:lang="la">Penetrabit</i>, et un bouclier d'hippopotame -pour la chasse au tigre, on pouvait voir un chapeau -de cardinal à la pourpre historique tout usée; et un personnage -d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir -était accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la -cuisson des hosties.</p> - -<p>Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des -arabesques d'Alhambra, une tête de mort couronnait une -panoplie qui dessinait vaguement, dessous, l'ostéologie -d'un corps. Des sabres à pommeaux, arrangés en fémurs, -des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des poignards -courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des -khandjars albanais, des flissats kabyles, des cimeterres -japonais, des cama circassiens, des khoussar indous, des -kris malais, se levait une espèce de squelette sinistre -de la guerre, le spectre de l'arme blanche. Au-dessus -de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient, -comme à califourchon, des deux côtés d'un grand -masque de sarcophage, la face noire et les yeux blancs: -posés sur le front du large et effrayant visage, des gants -persans en laine frisée lui faisaient une sorte d'étrange -perruque de cheveux blancs.</p> - -<p>A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII -à cadran de cuivre et à poids, une crédence moyen âge -portait un moulage d'Hygie: devant elle, un ânon de -plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc plein -de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait -comme un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant -et un lutteur antique lancé en avant. La Léda de -Feuchères, les jambes furieusement croisées autour du -cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le -Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une -nymphe de Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette -en ébène enrichie d'incrustations de nacre, représentant -des fleurs de lys et des dauphins, masquait -à demi un albâtre de Lagny, du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, ou était figuré -le songe de Jacob.</p> - -<p>De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence, -des toiles sur châssis empilées et retournées portaient -en lettres noires: <i>1, rue Childebert, Paris, Hardy Alan, -fabricant de couleurs fines</i>.</p> - -<p>Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un -faisceau d'oriflammes et de drapeaux d'or, rouges et -bleus, ayant servi à quelque représentation de théâtre, -et qui, avec la fulgurance de leurs plis, avec leurs éclairs -de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des Invalides -et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide -et triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, -de boucliers, de rondaches. Là-dessus, une tête de lion -empaillée, la gueule ouverte, les crocs blancs, sortait du -mur. Elle dominait et semblait garder un fauve chef-d'œuvre, -une petite copie du temps du <i>Martyre de Saint-Marc</i>, -de Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait -d'une boiserie noire reliée à un coffre en bois de chêne -sculpté, orné de petites armoiries peintes et dorées. Sur -un coin du coffre qui portait cela, une boîte à couleurs -ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de -petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur, -au milieu desquels de vieux tubes vides et dégorgés -avaient le chiffonnage d'un papier d'argent. Il y avait encore -sur le coffre, un grand plat hispano-arabe, à reflets -mordorés, où s'éparpillait un paquet de gravures, un -serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze -florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès -à dessins bleus, et une grande statue en bois de sainte -Barbe, à la main de laquelle était suspendu, par un cordonnet, -un petit médaillon en cire, le portrait d'une -vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93.</p> - -<p>Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de -plâtres peints, de grands écussons bariolés et coloriés. -Un profil de Diane de Poitiers, la chair rosée, les cheveux -blondissants, sous un clocheton gothique et flamboyant, -à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur -un socle à pivot, des pipes accrochées et serrées à la -gorge par deux clous, un fragment du Parthénon, un -relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère folle de -Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une -étagère chargée de bouteilles turques zébrées d'or et -d'azur, un houka, enlacé du serpent poussiéreux de son -tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une planche de -coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante, -traversée d'éclairs d'irisations.</p> - -<p>Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés -les uns devant les autres, le premier sur un chevalet -Bonhomme, le second sur la peluche rouge de deux -chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'œil allait, -sur le panneau de droite, à un masque de Géricault, -sur lequel était jeté de travers un feutre de pitre à -plumes de coq. Après le masque, c'était une petite -Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos, une -branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par -un modèle de femme, un dimanche des Rameaux. A -côté de la Vierge, une mince colonnette, à enroulements -or, argent, bleu et rouge, semée de croissants de lune -argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut une -boule couverte de dessins astrologiques.</p> - -<p>Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale -abandonnée, sur le bas de laquelle étaient écrits, à -la craie, des adresses d'amis, des noms de modèles, des -dates de rendez-vous, des mémentos de la vie parisienne, -qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la -toile était pendue l'ossature d'une tête de chameau, -avec tout son harnachement de brides mosaïquées de -pierres bleues, tout un entourage de sellerie orientale, -d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait un -manteau de peau d'un grand chef des <i>Pieds noirs</i>, -troué d'un trou de balle, et qui avait été échangé, dans le -pays, contre vingt-deux poneys.</p> - -<p>En bas, une petite armoire vitrée laissait voir, -pressées et mêlées, des étoffes d'où s'échappaient des -fils d'or, des soieries à couleurs de fleurs, des vestes -turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle -fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques -d'un monceau de charbon de terre étincelaient -contre le poêle qui allait enfoncer le coude de son tuyau -dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint Michel -terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique, -gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur -de Coriolis:</p> - -<blockquote> -<p class="c">Quare<br /> -Nec time<br /> -Hic aut illic mors<br /> -Veniet.</p> -</blockquote> - -<p>Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères -et un médaillon bronzé d'une tournure furieuse -à la Préault, pendaient une paire de castagnettes et -deux souliers de danseuse espagnole, qui avaient comme -une ombre de chair au talon. La décoration continuait -par un bas-relief de camarade, un sujet de prix de -Rome, portant le cachet en creux, au haut, à gauche: -<i>École royale des Beaux-Arts</i>. Et le mur finissait par un -moulage de la Vénus de Milo.</p> - -<p>Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin -loué, était debout devant la déesse, et il en écornait un -grand morceau avec sa pose de bois qui faisait la cour à -Colombine.</p> - -<p>Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un -grand divan-lit qui ne laissait de place, dans un coin, -qu'à une psyché en acajou, à pieds à griffes. Sous le jour -de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là entre deux -grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un -large <i>tendo</i> de toile grise, qui rappelait le ton et le grand -pli lâche d'une voile sur une dunette de navire. Ce <i>tendo</i> -pendait à des cordes que paraissaient tenir, de chaque -côté de la baie, deux grands anges de style byzantin, -peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux -de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux -deux encoignures du fond, deux moulages de femme de -grandeur naturelle, les deux moulages admirables du -corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière -et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était -la vie, c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes, -celle surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de -jour, ce dos que fouettait, sur tous ses reliefs et sur le -plein de ses orbes, une lumière chatouillante allant se -perdre le long de la jambe sur le bout du talon. Une -ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de -mystère et de paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, -qui, avec ses odeurs de dépouilles sauvages et sa -couleur de désert, semblait abriter le recueillement et la -rêverie de la tente.</p> - -<p>Là-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis -qui peignait debout;—Anatole, qui faisait sur un album, -en fumant une cigarette, un croquis d'après un -corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;—et le -singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la -chaise d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant -de regarder quand il regardait, crayonnant -quand il crayonnait, appuyant avec rage son porte-crayon -sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, -il avait des étonnements, des désespoirs; il jetait -de petits cris de colère, il tapait sur le papier: son -crayon était rentré et ne marquait plus. Il voulait le -faire ressortir, s'acharnait, flairait le porte-crayon avec -précaution, comme un instrument de magie, et finissait -par le tendre à Anatole.</p> - -<p>Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir -commençait à se mêler à la fumée des cigarettes. Une -vapeur vague où les objets se perdaient et se noyaient -tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les murs -salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet, -dans les angles, aux quatre coins, il s'amassait -un voile de brouillard. La gaieté de la lumière mourante -allait en s'éteignant. De l'ombre tombait avec du silence: -on eût dit qu'un recueillement venait aux choses.</p> - -<p>Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se -perdit dans les rêveries que l'heure douteuse fait passer -dans les yeux d'un peintre devant son œuvre. Anatole -alla s'étendre à la place que les pieds du dormeur laissaient -libre sur le divan. Le singe disparut quelque -part.</p> - -<p>Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de -ce sommeil du crépuscule qui paraît faire descendre -dans les ciels peints le ciel du dehors, et retirer lentement -des couleurs le soleil qui s'en va de la journée. La -mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur -les toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées -du soir; la nuit s'abaissait visiblement dans les -cadres. Bientôt les tableaux, vus sur le côté, firent les -taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou d'un tapis -de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes -des compositions qui prirent, dans la masse de leurs -ombres un caractère confus, étrange, presque fantastique. -Les petites colonnes encastrées dans le mur, les -consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient encore -un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours -plus mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du -Saint-Marc, du noir était entré dans la gueule ouverte -du lion qui paraissait bâiller à la nuit.</p> - -<p>Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. -Les plâtres devenaient frustes à l'œil, et des apparences -de formes à demi perdues ne laissaient plus voir -que des mouvements de corps lignés par un dernier -trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de -bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait -à pleuvoir ce gris de la nuit qui ressemble à une -poussière. La fin de la lumière agonisait dans les tableaux: -ils s'évanouissaient sur place, décroissaient -sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail -de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse -décomposition du jour. Comme lassée et retombant -sur l'épaule, la tête de mort sembla se pencher -davantage et se baisser sur un manche de yatagan.</p> - -<p>Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne -se voit plus que ce qui est de l'or: l'ombre avait mangé -tout le bas de l'atelier. Il n'y restait plus de lumière -qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, posée sur -une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient -plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des -yeux. Puis des taches noires couvrirent les tableaux. -L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux murs. Une -paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa, -disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans -l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un œuf d'autruche -pendu au plafond, et dont on ne voyait déjà plus -ni la corde ni la houppe de soie rouge.</p> - -<p>A ce moment, le domestique apporta la lampe.</p> - -<p>Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira, -se leva: c'était Chassagnol.</p> - -<p>Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les -mouvements, l'espèce de frisson d'un homme agitant et -secouant la dernière lâcheté de sa somnolence. Et tout à -coup: Ingres! Delacroix!—il jeta ces deux grands -noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie -sur laquelle il s'était endormi.</p> - -<p>—Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons -donc! Ingres!… Il y a trois dessins: d'abord l'absolu -du beau: le Phidias; puis le dessin italien de la -Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci; puis -le dessin <i>rengaine</i>… encore beau, mais avec des indications, -des appuiements, des soulignements de choses -qui doivent être perdues dans la ligne, fondues dans la -coulée, le jet de tout le dessin… Tenez! par exemple, -un modèle, mettez-le là: Léonard de Vinci le dessinera -avec ingénuité… tout auprès… poil par poil, comme un -enfant… Raphaël y mettra, dans l'après-nature de son -dessin, le ressouvenir de formes, l'instinct d'un noble à -lui… Eh bien! dans le Vinci comme dans le Raphaël, -dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui -a interprété, il y aura plus que le modèle, quelque -chose qu'ils seront seuls à y voir… Tenez! voilà une -tête de cheval de Phidias… Eh bien! ça a l'air de n'être -que la nature: moulez une tête de cheval et voyez-la à -côté!… C'est le mystère de toutes les belles choses de -l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai -et la réalité même, mais c'est de la réalité vue par de la -personnalité de génie… Chez Ingres? Rien de cela… Ce -qu'il est, je vais vous le dire: l'inventeur au dix-neuvième -siècle de la photographie en couleur pour la reproduction -des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!… -Delacroix, lui, c'est l'autre pôle… Un autre homme!… -L'image de la décadence de ce temps-ci, le gâchis, la -confusion, la littérature dans la peinture, la peinture -dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans -la prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre -temps, le tourment moderne… Des éclairs de sublime -dans tout cela… Au fond, le plus grand des ratés… Un -homme de génie venu avant terme… Il a tout promis, -tout annoncé… L'ébauche d'un maître… Ses tableaux? -des fœtus de chefs-d'œuvre!… l'homme qui, après tout, -fera le plus de passionnés comme tout grand incomplet… -Du mouvement, une vie de fièvre dans ce qu'il -fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en -avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se -perdant à chercher la boulette du sculpteur, le modelage -de triangles et de losanges, qui n'est plus le contour -de la ligne d'un corps, mais l'expression, l'épaisseur du -relief de sa forme… Le coloriste? Un harmoniste désaccordé… -pas de généralité d'harmonie… des colorations -dures, impitoyables, cruelles à l'œil, qui ont besoin -de s'enlever sur des tonalités tragiques, des fonds tempétueux -de crucifiement, des vapeurs d'enfer comme -dans son Dante… Une bonne toile, ça!… Pas de chaleur, -avec toute cette violence de tons, cette rage de -palette… Il n'a pas le soleil… La chair, il n'exprime -pas la chair… Point de transparence… des crépis rosâtres, -des rouges d'onglée, il fait de cela la vie, l'animation -de la peau… Toujours vineux… des demi-teintes -boueuses… Jamais la belle pâte coulante, la grande -traînée délavée des maîtres de la chair… Avec cela un -insupportable procédé d'éclairage des corps et des objets, -des lumières faites avec des hachures ou des traînées de -pur blanc, des lumières qui ne sont jamais prises dans -le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent -comme des repeints… Regardez dans le <i>Dante</i> ce brillant -de bord d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant -du pied le ventre de la femme… Delacroix! Delacroix! -Un grand maître? oui, pour notre temps… Mais -au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!…</p> - -<p>—Merci!—fit Anatole.—Eh bien? alors, qu'est-ce -qui nous restera comme grands peintres?</p> - -<p>—Les paysagistes,—répondit Chassagnol,—les -paysagistes…</p> - -<p>Une brusque détonation lui coupa la parole.</p> - -<p>—Hé! là-bas?—fit Anatole en regardant le coin de -l'atelier d'où le bruit était parti; et s'approchant de la -petite table sous laquelle on mettait les bouteilles de -bière, il aperçut le singe blotti qui, les yeux fermés, -faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant -encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière -qu'il avait débouché.</p> - -<p>—Farceur!—dit Anatole; et il le saisit par la patte. -Le singe se fit tirer comme quelqu'un qu'on va battre; -et au moment où Anatole allait lui donner une correction, -il fut sauvé par l'annonce du dîner.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVI</h2> - - -<p>Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui -avait voulu absolument lui payer ses dettes à Marseille et -son voyage. Aux résistances, aux susceptibilités, aux -délicatesses fières d'Anatole, Coriolis avait répondu par -des mots d'une brutalité cordiale, lui disant que «c'était -trop bête» et qu'il l'emmenait.</p> - -<p>Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était -mort; et il revenait, après avoir été à Bourbon prendre -possession de la succession. Il était riche, il avait maintenant -une quinzaine de mille livres de rentes. Il comptait -prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui; -et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait -bien, jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une -embellie. La chaleur des offres de Coriolis, leur simple -et rude amitié avaient triomphé des scrupules d'Anatole, -qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de Coriolis, -dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.</p> - -<p>Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui -ne se suffisent pas et qui ont besoin de la présence, de -l'habitude de quelqu'un à côté d'eux. Il avait peine à -passer une heure dans une chambre où n'était pas un -être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver -la vie enfermée de l'Occident dans un grand appartement -où il serait tout seul, seul à vivre, seul à travailler, -seul à dîner, toujours en tête-à-tête avec lui-même. -Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la solitude, -il avait toujours mis une femme dans son intérieur -et fini ses liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage -d'Anatole, il voyait une gaie et amusante société -de tous les instants, qui le sauverait de l'enlacement -d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin -qu'il s'était défendue: le mariage.</p> - -<p>Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il -eût de la répugnance contre le mariage; mais le mariage -lui semblait un bonheur refusé à l'artiste. Le travail de -l'art, la poursuite de l'invention, l'incubation silencieuse -de l'œuvre, la concentration de l'effort lui paraissaient -impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune -femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la -jalousie d'une chose plus aimée qu'elle, faisant autour -du travailleur le bruit d'un enfant, brisant ses idées, lui -prenant son temps, le rappelant au <i>fonctionarisme</i> du -mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la famille, au -monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et -l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social -qu'est un vrai artiste.</p> - -<p>Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste -sa liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience. -Il avait encore sur la femme, l'épouse, l'idée que c'était -par elle que se glissaient, chez tant d'artistes, les faiblesses, -les complaisances pour la mode, les accommodements -avec le gain et le commerce, les reniements -d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement -de leur vocation pour descendre à la production -industrielle hâtée et bâclée, à l'argent que tant -de mères de famille font gagner à la honte et à la sueur -d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la -paternité qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait -de la production spirituelle, l'attachait à une création -d'ordre inférieur, l'abaissait à l'orgueil bourgeois d'une -propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes sortes de -servitudes, d'abdications et de ramollissements pour -l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état -doux, lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend -la fibre nerveuse et où s'éteint la fièvre qui fait créer. -Au mariage, il eût presque préféré, pour un tempérament -d'artiste, une de ces passions violentes, tourmentées, -qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner -des chefs-d'œuvre.</p> - -<p>En somme, il estimait que la sagesse et la raison -étaient de ne demander que des satisfactions sensuelles -à la femme, dans des liaisons sans attachement, à part -du sérieux de la vie, des affections et des pensées profondes, -pour garder, réserver, et donner tout le dévouement -intime de sa tête, toute l'immatérialité de son -cœur, le fond d'idéal de tout son être, à l'Art, à l'Art -seul.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVII</h2> - - -<p>Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole -passait des journées à observer le singe qu'on appelait -Vermillon, à cause du goût qu'il avait pour les vessies -de <i>minium</i>. Le singe s'épouillait attentivement, allongeant -une de ses jambes, tenant dans une de ses mains -son pied tordu comme une racine; ayant fini de se -gratter, il se recueillait sur son séant, dans des immobilités -de vieux bonze: le nez dans le mur, il semblait -méditer une philosophie religieuse, rêver au Nirvanâ -des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse -et soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée, -creusée, comme un plan de filou, qui lui plissait le -front, lui joignait les mains, le pouce de l'une sur le -pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa -physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant -ces petits animaux, l'air inquiétant de pensée -qu'ils ont, ce ténébreux travail de malice qu'ils semblent -faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre de -l'homme, leur manière grave de regarder avec une -main posée sur la tête, tout l'indéchiffrable des choses -prêtes à parler qui passent dans leur grimace et leur -mâchonnement continuel. Ces petites volontés courtes -et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses -d'un objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent, -pour se gratter le dos, ces tremblements tout -palpitants de désir et d'avidité empoignante, ces appétences -d'une petite langue qui bat, puis tout à coup ces -oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les -yeux dans le vide, les mains entre les deux cuisses; le -caprice des sensations, la mobilité de l'humeur, les -prurigos subits, les passages de la gravité à la folie, -les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes, -semblent mettre en une heure le caractère de tous les -âges, mêler des dégoûts de vieillard à des envies d'enfant, -la convoitise enragée à la suprême indifférence,—tout -cela faisait la joie, l'amusement, l'étude et l'occupation -d'Anatole.</p> - -<p>Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva -à singer le singe, à lui prendre toutes ses grimaces, -son claquement de lèvres, ses petits cris, sa façon de -cligner des yeux et de battre des paupières. Il s'épouillait -comme lui, avec des grattements sur les pectoraux -ou sous le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe, -d'abord étonné, avait fini par voir un camarade dans -Anatole. Et ils faisaient tous deux des parties de jeu -de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des -élancements, une espèce de course volante entre -l'homme et la bête, un bousculement, un culbutis, un -tapage, des cris, des rires, des sauts, une lutte furieuse -d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le bruit, -le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de -deux singes qui se donnent la chasse. Les meubles, -les plâtres, les murs en tremblaient. Et tous deux, au -bout de la course, se trouvant nez à nez, il arrivait -presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de -l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, -Vermillon, piété sur ses quatre pattes, la queue -roide, sa raie de vieille femme dessinée sur son front -qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau tendu -et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort -à crans, et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à -ce moment, il trouvait en face de lui une tête qui ressemblait -tellement à la sienne, une répétition si parfaite -de sa colère de singe, que tout décontenancé, comme -s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde -et s'en allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier -animal qui lui ressemblait tant.</p> - -<p>C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer -l'un de l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas -là, Vermillon restait à bouder solitairement dans un -coin, refusait de jouer avec des mouvements grognons -qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes -insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur -la peau, sans mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement. -Quoiqu'il eût la longue mémoire rancunière -de sa race, des patiences de vengeance qui attendaient -des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces, -ses cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque -chose, c'était à lui qu'il faisait son petit cri de -demande. C'était à lui qu'il se plaignait quand il était un -peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait pour demander -une intercession, quand il avait fait quelque -mauvais coup et qu'il sentait une correction dans l'air. -Quelquefois, au soleil couchant, il lui venait de petits -gestes de câlinerie qui demandaient pour s'endormir les -bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête.</p> - -<p>Il semblait que le singe se sentait comme rapproché -par un voisinage de nature de ce garçon si souple, si -élastique, à la physionomie si mobile; il retrouvait en -lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais presque -un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux -que de le voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer -avec ses petites mains de lui toucher la langue, -comme s'il avait eu l'idée de chercher à se rendre compte -de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et -que lui n'avait pas.</p> - -<p>A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur -l'autre. Si Vermillon avait donné du singe à Anatole, -Anatole avait donné de l'artiste à Vermillon. Vermillon -avait contracté, à côté de lui, le goût de la peinture, un -goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de -couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, -il s'était mis à arracher des plumes aux malheureuses -poules du portier, à les tremper dans le ruisseau, et à -les promener sur ce qu'il trouvait d'à peu près blanc. -Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces -évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à -peu près là. Il n'avait pu encore tracer, en dessinant -d'après nature, que des ronds, toujours des ronds, et il -était à craindre que ce genre de dessin monotone ne fût -le dernier mot de son talent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2> - - -<p>Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet -atelier de la rue de Vaugirard, excellent ménage de deux -hommes et d'un singe, de ces trois inséparables: Vermillon, -Anatole, Coriolis,—les trois êtres que voici.</p> - -<p>Vermillon était un macaque <i>Rhésus</i>, le macaque appelé -<i>Memnon</i> par Buffon. Sur sa fourrure brune, aux -épaules, à la poitrine, il avait des bleuissements de poils -rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache blanche -lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la -tête des espèces de cheveux plantés très-bas avec une -raie qui s'allongeait sur le front. Dans ses grands yeux -bruns, à prunelles noires, brillait une transparence d'un -ton marron doré. La pinçure de son petit nez aplati montrait -comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une -cire. Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. -Des tons fins de teint de vieillard jouaient sur le rose -jaunâtre et bleuâtre de sa peau de visage. A travers ses -oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de papier, traversées -de fibrilles, le jour en passant devenait orange. -Ses miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, -avaient des bijoux d'ongles. Et quand il voulait parler, -il poussait de petits cris d'oiseau ou de petites plaintes -d'enfant.</p> - -<p>Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, -les privations, les excès, commençaient à dessiner -le masque et la calvitie d'une tête de philosophe cynique.</p> - -<p>Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, -la tête petite, les jointures noueuses, les mains longues, -un garçon se cognant aux linteaux des portes basses, au -plafond des coupés, aux lustres des appartements de -Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne pouvaient -tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans -ses siestes d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa -tête sur les tablettes des cheminées et les rebords des -poêles, à moins qu'il ne les nouât, en sarments de vigne, -l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son pantalon -remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied -busqué d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur -flottant dans des vêtements amples, donnaient à sa personne, -à sa tournure, un dégingandement qui n'était pas -sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, -qui ressemblait à une distinction de nonchalance. Des -cheveux bruns, de petits yeux noirs brillants, pétillants, -qui éclairaient à la moindre impression; un grand nez, -le signe de race de sa famille et de son nom patronymique, -Naz, <i>naso</i>; une moustache dure, des lèvres -pleines, un peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement -boucanée de son visage, mettaient dans sa figure -une chaleur, une vivacité, une énergie sympathiques, -une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur amoureuse -qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième -siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant -de ce joli accent mouillé de son pays, qui lui revenait -quand il parlait à une femme.</p> - -<p>Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament -féminin, une nature de paresse, de volupté, portée -à une vie sans travail et de jouissances sensuelles, une -vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été contrariée -par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler -à une de ces carrières d'observation, de mondanité, de -plaisir, à un de ces postes de salon et de diplomatie parisienne -que les ministres savaient créer, sous Louis-Philippe, -pour tel séduisant créole. Même à l'heure présente, -engagé comme il l'était dans la lutte de ses -ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa -vie, tout soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un -vrai talent, il lui fallait de grands efforts pour toujours -vouloir. La continuité lui manquait dans le courage et le -labeur de la production. Il éprouvait à tout moment des -défaillances, des fatigues, des découragements. Des -journées venaient où l'homme des colonies reparaissait -dans le piocheur parisien, des journées qu'il usait, -étourdissait, perdait à faire de la fumée et à boire des -douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue -violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il -avait eu, pour se soutenir, l'enchantement du pays, le -bonheur enivrant du climat, et aussi le far-niente bienheureux -d'une contemplation plus occupée encore à regarder -des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, -son tempérament faisait de lui un travailleur sans -suite, par boutades, par fougues, ayant besoin de se -monter, de s'entraîner, de se lier au travail par la force -maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela, tombant, -de l'œuvre désertée, dans des inactions désespérées -d'un mois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIX</h2> - - -<p>Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent -dont l'originalité, alors toute neuve, faisait sensation -parmi le petit cercle d'amis qui fréquentaient l'atelier -de la rue de Vaugirard.</p> - -<p>Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps -avait montré aux yeux de Paris, un Orient de -lumière aux ombres blondes, tout pétillant de couleurs -tendres. Aux objections de première surprise et d'étonnement, -il se contentait de répondre:—Si, c'est bien -cela; et souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait -revoir. Il n'ajoutait rien de plus. Parfois pourtant, quand -on le poussait:—Voyez-vous—se mettait-il à dire—cela, -je le sais… et je suis sûr que je le sais… Je suis -une mémoire… Je ne suis peut-être pas autre chose, -mais j'ai cela du peintre: la mémoire… Je puis poser -sur la toile le ton juste, rigoureux, qu'a tel mur là-bas -dans telle saison… Tenez! ce blanc qui est là dans ce -coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est -précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au -mois de juillet… C'est mathématique, voyez-vous… -absolu comme deux et deux font quatre…—Une seule -fois, un jour où la discussion s'était animée, et où, dans -l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps -avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la -condamnation de l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la -turque sur le divan, le doigt, dans un quartier de sa -pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à une ses -idées sur un grand rival, ainsi:</p> - -<p>—Decamps!… Decamps n'est pas un naïf… Il n'est -pas arrivé tout neuf devant la lumière orientale… Il n'a -pas appris le soleil, là… Il n'est pas tombé en Orient -avec son éducation de peintre à faire, avec des yeux -tout à fait à lui… Il était formé, il savait… Il a vu avec -un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des -habitudes, des procédés… Il s'était trop rendu compte -comment les anciens peintres font la lumière dans les -tableaux… Il avait trop vécu avec les Vénitiens, l'école -anglaise, Rembrandt… Il a toujours voulu faire le coup -de soleil du Rembrandt du Salon carré… Enfin, pour -moi, quand il a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié, -abandonné… Il n'a pas assez voulu voir comment la -lumière qu'il avait devant les yeux se faisait, et alors, -pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré ses -ombres… Des coups de pistolet, ses tableaux… Pas de -sincérité: il n'a pas eu l'émotion de la nature… Toujours -trop de lui dans ce qu'il faisait… Il n'a jamais su, -tenez, comme Rousseau, être un refléteur en restant -personnel… Puis, Decamps, il a fait très-peu de chose -en pleine lumière… Dans ses tableaux, il n'y a jamais -de lumière diffuse… Il ne connaît pas ça, les bains -de jour, les pleins soleils aveuglant, mangeant tout… Ce -qu'il fait toujours, ce sont des rues, des culs-de-sac, -des compartiments de lumière dans des corridors -d'ombre… Decamps? Jamais une finesse de ton… Des -gris? cherchez ses gris!… Ses rouges? c'est toujours un -rouge de cire à cacheter… Coloriste? non, il n'est pas -coloriste… Criez tant que vous voudrez, non, pas coloriste… -On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et -du blanc?… Gavarni est un coloriste dans une lithographie… -Partons de là… Qu'est-ce qui fait maintenant -qu'une chose peinte avec des couleurs est d'un coloriste, -paraît d'un coloriste dans une reproduction gravée ou -lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose, -absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: -le rapport des valeurs… Par exemple, voici un Velasquez…</p> - -<p>Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra -une feuille d'album.</p> - -<p>—Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de -lumière, de noir et de blanc… Il les combinera dans une -tête, un pourpoint, une écharpe, une culotte, un cheval,—et -le fusain marchait avec sa parole.—Puis, de -quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, -orangé, ou jaune, ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr -qu'il s'arrangera toujours pour garder les valeurs -d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc… -Decamps ne s'est jamais douté de ça… Ce qui l'a sauvé, -c'est que presque tous ses tableaux sont des monochromies -bitumineuses avec des réveillons, des espèces -de crayons noirs relevés de touches de pastel… Ça peut -rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne -sais pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie -Mineure… l'Asie Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! -Un pays de montagnes et de plaines inondées une partie -de l'année… C'est une vaporisation continuelle… Tenez! -une évaporation d'eau de perles… tout brille et tout est -doux… la lumière, c'est un brouillard opalisé… avec -des couleurs… comme un scintillement de morceaux de -verre coloré…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XL</h2> - - -<p>Lors de son retour en France, vers la fin de l'année -1850, Coriolis s'était trouvé à court de temps pour -exposer au Salon qui ouvrait, cette année-là, le 30 décembre. -Anatole avait vainement essayé de le décider à -envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles -esquisses. Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais -étalé, il lui fallait un début qui fût un coup d'éclat. Il -ne voulait arriver devant le public qu'avec des morceaux -faits, où il aurait mis tout son effort, l'achèvement -du temps.</p> - -<p>L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le -loisir de travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa, -les retoucha, les retournant pour les laisser -dormir, y revenant avec des yeux plus froids et détachés -de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous les coins -cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même.</p> - -<p>Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses -souvenirs et ses croquis, était le campement de Bohémiens -dont il avait envoyé à Anatole l'ébauche écrite. -Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait, errante -et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil -dans les bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de -sorcière et de fée, un mélange de basse-cour, de dortoir -et de forge, des berceaux multicolores, comme de petits -lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un troupeau d'enfants, -de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et -d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et -son fouillis, revivait dans la peinture claire, cristallisée, -pétillante de Coriolis, pleine de retroussis de pinceau, -d'accentuations qui, dans les masses, relevaient un détail, -jetaient de l'esprit sur une figure, sur une silhouette.</p> - -<p>Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. -D'une touche fraîche et légère, avec des tons de fleurs, -la palette d'un vrai bouquet, Coriolis avait jeté sur la -toile le riant éblouissement de ce morceau de ciel tout -bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries -vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques -d'eau où semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un -rayonnement d'un bout à l'autre, sans ombre, sans noir, -un décor de chaleur, de soleil, de vapeur, l'Orient fin, -tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de pierres -précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu -et comme l'aimait Coriolis.</p> - -<p>Le troisième de ses tableaux représentait une caravane -sur la route de Troie. C'était l'heure frémissante et douce -où le soleil va se lever; les premiers feux, blancs et roses, -répandant le matin dans le ciel, semblaient jeter les -changeantes couleurs tendres de la nacre sur le lever du -jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient.</p> - -<p>La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier -coup de pinceau que les peintres donnent à leurs -tableaux dans leur cadre de l'Exposition.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLI</h2> - - -<p>Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, -quand Coriolis se sentit inquiet, pris de l'impatience de -savoir son sort. L'absence de toute lettre de refus, les -promesses de réception faites à ses tableaux par ceux -qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait -vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami -était refusé, au moins pour une de ses toiles. La tête de -Coriolis se mit à travailler là-dessus. Il était embarrassé -pour sortir de cette incertitude qui lui taquinait l'imagination -et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir leur -ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis -son retour de Rome, et qui était devenu un artiste -posé, lancé, «pourri de relations». Coriolis se décidait -à aller voir Garnotelle.</p> - -<p>Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture -posé sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; -gaie villa d'ateliers riches, de l'art heureux, du succès, -dont le petit trottoir montant n'est guère foulé que par -des artistes décorés. Vers le milieu de la cité, à une -porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un domestique -à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans -un atelier à la claire peinture lilas.</p> - -<p>Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des -gravures de Marc-Antoine, des dessins à la mine de -plomb grise, portant sur leur bordure le nom de M. Ingres. -Les meubles étaient couverts d'un reps gris qui -s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture -de l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à -anses de serpents tordus, posaient sur un grand meuble -à glaces de vitrine, laissant voir la collection, reliée en -volume dorés sur tranche, des études et des croquis de -Garnotelle. Dans un coin, un <i>ficus</i> montrait ses grandes -feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une -espèce de grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano -droit ouvert. Tout était net, rangé, essuyé, jusqu'aux -plantes qui paraissaient brossées. Rien ne traînait, ni -une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse. -C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement -classique et artistiquement bourgeois d'un prix de -Rome, qui se consacre spécialement aux portraits de -dames du monde.</p> - -<p>Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet -d'acajou à col de cygne, reposait un portrait de -femme entièrement terminé et verni. Devant ce portrait -était un tapis, et devant le tapis, trois fauteuils en place, -fatigués d'un passage de personnes, formaient un hémicycle. -Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là -un air d'exhibition religieuse, et comme un petit coin -de chapelle. Coriolis reconnut le portrait: c'était le portrait -de la femme d'un riche financier, un portrait que -les journaux avaient annoncé comme devant être le -seul envoi de Garnotelle au Salon.</p> - -<p>Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.</p> - -<p>—Comment! c'est toi?—dit-il en laissant voir le -malaise d'équilibre d'un homme qui retrouve un ami -oublié.—Tu as été longtemps là-bas, sais-tu? Je suis -enchanté… Ah! tu regardes mon exposition…</p> - -<p>—Comment, ton exposition?</p> - -<p>—Ah! c'est vrai… tu reviens de si loin! tu as l'innocence -de ces choses-là… Eh bien! j'ai tout bonnement -écrit à la Direction que j'avais besoin d'un délai -pour finir… et voilà… Je n'envoie pas comme les autres… -et je fais ici ma petite exposition particulière, comme tu -vois… Votre tableau ne passe pas comme cela avec le -commun des martyrs… Vous êtes distingué par l'administration… -cela fait très-bien… Je l'enverrai au dernier -jour, et tu verras, il ne sera pas le plus mal placé… Ah -çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu avais -quelque chose?</p> - -<p>—Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement -pour ça… Je ne sais pas si je suis refusé… Et je voudrais -être fixé, savoir décidément…</p> - -<p>—Oh! très-bien… C'est très-facile… Je te saurai -cela ce soir… Où demeures-tu?</p> - -<p>—Rue de Vaugirard, 23.</p> - -<p>—Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour -peu qu'on aille un peu dans le monde… les ponts à traverser… -Et ça te va-t-il, mon portrait?</p> - -<p>—Très-bien… très-bien… Le collier de perles… -Oh! il est étonnant…—dit Coriolis sans enthousiasme.</p> - -<p>—Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage… -Si j'avais voulu, ces temps-ci… La Tanucci m'a fait demander… -Il était deux, trois heures… enfin une heure -honnête pour se présenter chez une femme qui ne l'est -pas… Elle était au lit… Une chambre de satin, feu et -or… éblouissante… Elle s'amusait à faire ruisseler dans -une grande cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre -aux angles, des bijoux, des diamants, de l'or… Elle était -à demi sortie du lit, les épaules nues, des cheveux superbes, -une chemise… tu sais de ces chemises qu'elles -ont!… elle m'a demandé son portrait comme une -chatte… J'ai été héroïque, j'ai refusé… Vois-tu, mon -cher, au fond, ces portraits-là, quand on voit du monde, -quand on connaît des femmes bien, c'est toujours une -mauvaise affaire… ça jette de la déconsidération sur un -talent… il faut laisser cela aux autres… Tu dis… ton -adresse?</p> - -<p>—23, rue de Vaugirard.</p> - -<p>—Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté… parce que -j'ai tant de choses… Et puis, je veux aller te voir… Tu -me montreras tout ce que tu as rapporté… Je serais très-curieux… -Veux-tu que nous descendions ensemble -jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin…</p> - -<p>Il sonna son domestique, passa un habit, et quand -ils furent dehors:—Pourquoi,—dit-il à Coriolis,—n'habites-tu -pas par ici?</p> - -<p>—Pourquoi?—répondit Coriolis.—Tiens, regarde…—et -il désigna une croisée.—Vois-tu ces bougies roses -à cette toilette, des bougies couleur de chair qui font -penser à la jambe d'une danseuse dans un bas de soie? -Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit -chien de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit -chien a du rouge… Sens-tu cette odeur de poudre de -riz qui descend les escaliers et sort par la porte comme -l'haleine de la maison?… Eh bien! mon cher, voilà ce -qui me fait sauver… J'en ai peur… Il flotte trop de plaisir -pour moi par ici… La femme est dans l'air… on ne -respire que cela! Je me connais, il me faut ma rue de -Vaugirard, mon quartier, un quartier d'étudiants qui -ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée… Ici, -je redeviendrais un créole… et je veux faire quelque -chose…</p> - -<p>—Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome… ma -belle Rome! Quand avec l'école nous allions acheter, je -me rappelle, aux <i lang="it" xml:lang="it">Quattro Fontane</i>, des oranges et des -pommes de pin pour les manger dans les thermes de -Caracalla…</p> - -<p>Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une -poignée de main, sur la porte du café Anglais.</p> - -<p>Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, -qui portait écrit au crayon: «Les trois <i>reçus</i>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLII</h2> - - -<p>Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!</p> - -<p>Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes -l'ont attendu sans dormir, dans l'anxiété de savoir où -l'on a placé leurs œuvres, et l'impatience d'écouter ce -que ce public de première représentation va en dire. -Médailles, décorations, succès, commandes, achats du -gouvernement, gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, -tout est là, derrière ces portes encore fermées de -l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes, tous se précipitent.</p> - -<p>C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en -bande, en famille, en tribu; des artistes gradés donnant -le bras à des épouses qui ont des cheveux en coques, -des artistes avec des maîtresses à mitaines noires; des -chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un -feutre pointu; puis des hommes du monde qui veulent -«se tenir au courant»; des femmes de la société frottées -à des connaissances artistiques, et qui ont un peu -dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois -venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce -que les passants jettent à leur figure; de vieux messieurs -qui regardent les nudités avec une lorgnette de -spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, à la -robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas -de mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au -nez, à passer la revue des torses d'hommes qu'elles -critiquent avec des mots d'anatomie. Du monde de tous -les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le -tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices -fringantes, curieuses de voir des marquises en -peintures; des refusés hérissés, allumés, sabrant tout -ce qu'ils voient avec le verbe bref et des jugements -féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus -pour admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont -appris à lire; et çà et là, au milieu de tous, coupant le -flot, la marche familière et l'air d'être chez elles, des -modèles allant aux tableaux, aux statues où elles retrouvent -leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me -voilà!» à l'oreille d'une amie, pour que tout le monde -entende… On ne voit que des nez en l'air, des gens qui -regardent avec toutes les façons ordinaires et extraordinaires -de regarder l'art. Il y a des admirations stupéfiées, -religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il -y a des coups d'œil de joie que jette un concurrent à un -tableau raté de camarade. Il y a des attentions qui ont -les mains sur le ventre, d'autres qui restent en arrêt, -les bras croisés et le livret sous un bras, serré sous -l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en <i>o</i>, -devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement -désolé, et le navrement éreinté qui vient aux -visages des malheureux obligés par les convenances -sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il y a les silencieux -qui se promènent avec les mains à la Napoléon -derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les -noteurs qui écrivent au crayon sur les marges du livret, -les toucheurs qui expliquent un tableau en passant leur -gant sale sur le vernis à peine séché, les agités qui -dessinent dans le vide toutes les lignes d'un paysage, et -reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui -parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des -mots comme <i>smorfia</i>. Il y a des hommes qui traînent -des troupeaux de femmes aux sujets historiques. Il y a -des ateliers en peloton, compactes et paraissant se tenir -par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à -cravates de foulard, les longs cheveux rejetés derrière -les oreilles, qui serpentent à travers les foules et crachent, -en courant, à chaque toile, un lazzi qui la baptise. -Il y a, devant d'affreux vilains tableaux convaincus -et de grandes choses insolemment mal peintes, comme -de petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes -en redingotes, chacun le bras sur l'épaule d'un -frère, immobiles; changeant seulement de pied de cinq -en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et -tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres -crétins…</p> - -<p>Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, -les émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, -tout le long de ces murs qui portent le travail, -l'effort et la fortune d'une année!</p> - -<p>Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il -n'avança pas l'heure du déjeuner, par une espèce de -déférence pour la blague d'Anatole. Mais au dessert -l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole -mettait des éternités à prendre son café. Et le -voyant siroter son gloria en disant tranquillement:—Nous -avons bien le temps!—il l'enleva brusquement -de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui -dans les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, -l'appelait, le retenait: Coriolis s'échappait, allait devant -lui; il voulait se voir.</p> - -<p>Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna -dans la poitrine ce coup de poing que vous envoie votre -œuvre exposée, accrochée, publique. Tout disparut; -il eut ce premier grand éblouissement de sa chose où -chacun voit en grosses lettres: <span class="small">MOI</span>!</p> - -<p>Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au -bout d'un moment, il trouva que sa place, si bonne -qu'elle fût, avait des inconvénients, des voisinages qui -lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la -Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. -Sa Vue d'Adramiti avait l'honneur du grand Salon; -mais le portrait gris et terriblement sobre de Garnotelle, -placé à côté, le faisait paraître un peu trop «bouchon -de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la -cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait -voulu: Coriolis était peintre, et, comme tout peintre, -il ne se serait estimé tout à fait bien placé que s'il avait -été exposé absolument seul dans le Salon d'honneur. -Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se plaindre; -et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché -par d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener -dans le voisinage de ses tableaux en faisant semblant -de regarder ceux qui étaient à côté, l'oreille aux aguets, -essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de lui, -et laissant tomber des regards d'affection sur les gens -qui stationnaient devant sa signature.</p> - -<p>Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct, -tout vif et présent, la joie chaude de l'homme qui se -voit et se sent applaudi par un public qu'il touche des -yeux et du coude. Il lui passa un chatouillement d'orgueil -au bruit de son nom qui marchait dans la foule. -Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations, -des chaleurs de sympathie, des riens, des gestes, -des approbations de tête, qui saluaient et félicitaient ses -toiles. Une bande de rapins en passant lança des hourras. -Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de -penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure -s'avançant, les passants s'amassèrent; aux regardeurs -isolés, aux petits groupes succéda un rassemblement -grossissant, trois rangées de spectateurs tassés, serrés, -emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos, -froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de -femmes, et renversant une soixantaine de fonds ronds -de chapeaux noirs où le jour tombé d'en haut lustrait la -soie.</p> - -<p>Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu -le prendre par le bras en lui disant:</p> - -<p>—Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?</p> - -<p>Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis, -en fumant son cigare et en regardant devant lui, -revoyait tous ces dos devant ses tableaux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIII</h2> - - -<p>A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une -réaction.</p> - -<p>On ne trouble point impunément les habitudes du -public, ses idées reçues, les préjugés avec lesquels il -juge les choses de l'art. On ne contrarie pas sans le blesser -le rêve que ses yeux se sont faits d'une forme, d'une -couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté -l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, -nuancé, vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait, -le déconcertait. Cette interprétation imprévue -dérangeait la manière de voir de tout le monde, elle -embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites -de couleur orientale.</p> - -<p>Puis cette peinture avait contre elle le nom de son -auteur, ce qu'un nom noble ou d'apparence nobiliaire -inspire contre une œuvre de préventions trop souvent -justifiées. La signature <i>Naz de Coriolis</i>, mise au bas de -ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un -homme du monde et de salon, occupant ses loisirs et -ses lendemains de bal avec le passe-temps d'un art. A -beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer -sûrement le talent là où ils croient être assurés de -rencontrer le travail, l'application, la peine de tout un -homme et l'ambition de toute une carrière d'artiste, ce -nom donnait toutes sortes d'idées de méfiance, une prédisposition -instinctive à ne voir là qu'une œuvre d'amateur, -d'homme riche qui fait cela pour s'amuser.</p> - -<p>Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, -qui a ses embranchements sur les brasseries de la -peinture, les ramassa et les envenima. Elle fut impitoyable, -féroce pour Coriolis, pour cet homme ayant -des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et -qui, inconnu hier, accaparait, à la première tentative, -l'intérêt d'une exposition. Le petit peuple du bas des arts -ne pouvait pardonner à une pareille chance. Aussi pendant -deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces -arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires -et les grands hommes sans nom, où chauffent -ces succès de la Bohême, auxquels chacun apporte -l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait -lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On -le déchira spécialement à l'estaminet du <i>Vert-de-gris</i>, le -rendez-vous des <i>amers</i>. Les <i>amers</i>, les amers spéciaux -que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et qu'exaspère -cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère -anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une -fortune soudaine, énorme, tous les bonheurs de gloire de -celui qui arrive, les amers, tout ce monde d'avenirs -aigris, de jeunes talents grisés de compliments d'amis -et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, -exaspéré contre la société, la veine et le succès des -autres, haineux, ulcérés, misanthropes qui s'humaniseront -à leur première paire de gants gris-perle,—les -amers se mirent à <i>exécuter</i> tous les soirs la personne et -le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz, -soufflant la technique de l'éreintement à deux ou trois -criticules qui venaient prendre là le mauvais air de l'art.</p> - -<p>Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la -réaction commençant à se faire contre l'Orient, dans le -retour des amateurs sévères, posés, au style du grand -paysage encanaillé à leurs yeux par un trop long carnaval -de turquerie.</p> - -<p>En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis -était à peu près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les -camaraderies, ce qu'une chaîne de relations organise -pour la défense d'un talent discuté. Les huit ans passés -par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en avait -rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait -l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive -presque toujours, des sympathies sortirent des haines. -Ce qui se lève sous le contre-coup de l'injustice et de -l'unanimité des hostilités, le sens de combativité et de -générosité qui se révolte dans un public, mettaient la -dispute et la violence d'une bataille dans la discussion -du nouvel Orient de Coriolis. Devant la partialité de la -négation, les éloges s'emportaient jusqu'à l'hyperbole; -et Coriolis sortait des jalousies, des passions et de la -critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une -notoriété arrachée à une sorte de scandale.</p> - -<p>Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des -journaux, de la dureté des feuilletons, Coriolis tombait -presque journellement sur l'éloge de Garnotelle. Il y -avait pour son ancien camarade un concert de louanges, -un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance, -d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes, -de restrictions respectueuses, d'observations enveloppées. -Presque toute la critique, avec un ensemble -qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de Garnotelle. -Ou le louait avec des mots qui rendent justice à -un caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa -façon de peindre la beauté de son âme. Le blanc d'argent -et le bitume dont il se servait étaient le blanc -d'argent et le bitume d'un noble cœur. On inventait la -flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on -disait qu'elle était «loyale et véridique», qu'elle avait -la «sérénité des intentions et du faire». Son gris devenait -la sobriété. La misère de coloris du pénible peintre, -du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer -qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait, -à propos de cette belle sagesse, l'austérité du -pinceau bolonais; un critique même, entraîné par l'enthousiasme, -alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la -couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du -regard; et faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il -désignait comme attirant la foule par le sensualisme, il -déclarait ne plus voir de salut pour l'Art contemporain -que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de -l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux -esprits et aux intelligences d'élite».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIV</h2> - - -<p>L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et -presque unanime sympathie de la critique pour Garnotelle -s'expliquait naturellement.</p> - -<p>Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la -critique de ces critiques qui ne sont que des littérateurs -pouvait satisfaire sa haine d'instinct contre le <i>morceau -peint</i>, contre le bout de toile ou le panneau de couleur -éclatante, contre la page de soleil et de vie rappelant -quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de -la signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé, -acclamé par tout ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité -inavouée, dans les purs phraseurs d'esthétique, -pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant de -pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche -carrée d'un Velasquez, le tripotage de génie de la couleur, -le travail de la main des chefs-d'œuvre. Le peintre -satisfaisait le goût de ces doctrines, aimées de la France, -sympathiques à son tempérament, qui mènent l'admiration -de l'estime publique et des gens distingués à une -certaine manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée, -sans pâte, sans touche, à une peinture impersonnelle -et inanimée, terne et polie, reflétant la vie dans -un miroir dont le tain serait malade, fixant et desséchant -le trait qui joue et trempe dans la lumière de la -nature, arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques -rigides comme le tracé d'une épure, réduisant -le coloris de la chair aux teintes mortes d'un vieux daguerréotype -colorié, dans le temps, pour dix francs.</p> - -<p>Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la -critique purement lettrée, et au public qui juge un -peintre avec des théories, des idées, des systèmes, un -certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs de -quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté -délicate, une compétence bornée à un mépris -acquis et convenu pour les tons roses de Dubuffe. -L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des -professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école -doctrinaire et philosophique du Beau, l'armée d'écrivains -penseurs qui n'ont jamais vu un tableau même en le -regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton cette -jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul -dit aussi forte pour l'œil que les sensations des -saveurs agréables pour le palais; ces juges d'art qui -n'apprécient jamais l'art par cette impression spontanée, -la sensation, mais par la réflexion, par une opération -de cerveau, par une application et un jugement d'idées; -tous ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune, -affectant pour elle le mépris, répétant que cela, cette -chose divine que rien n'apprend, la couleur, peut s'apprendre -en huit jours, que la peinture doit être simplement -en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation -de l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique -et d'une chimie si matérielle: la Peinture,—tels -étaient les gens, les théories, les sympathies, les courants -d'opinion qui constituaient le grand parti de Garnotelle.</p> - -<p>De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence -de vie, leur décoration passait pour du style; leur -platitude était saluée comme une idéalisation. On voulait -trouver dans leur air de papier peint je ne sais quoi -d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement -d'une peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël. -Il y avait une entente pour ne pas voir toute la misère -de ce dessin mesquin, tiraillé entre la nature et l'exemple, -timide et appliqué, cherchant aux personnages de -basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas -même tirer de ses modèles la forte matérialité trapue, -l'épaisse grandeur de la Bourgeoisie: il arrangeait les -bourgeois qu'il peignait en portiers songeurs, travaillait -à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de rêverie -dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un -ventru avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et -jetait ainsi sur la grosse race positive, dont il était le -peintre presque mystique, le plus divertissant des ridicules.</p> - -<p>Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle -étaient ses portraits de femmes: minutieuses et laborieuses -copies de traits et de plis de robes, images patientes -de dames sérieuses et roides, dans des intérieurs -maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de -l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la -Parisienne du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. C'étaient des mains étalées -gauchement sur les genoux avec les doigts forcés comme -des pincettes, des physionomies ayant un air de calme -dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte -de mortification morne, provenant des longues et nombreuses -séances exigées par le consciencieux portraitiste. -Il semblait y avoir un travail pénible, très-mal éclairé, -un travail de prison, dans ce douloureux dessin, dans -ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces -femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre -sous un jour de souffrance. Vaguement, devant ces portraits, -l'idée vous venait de bourgeoises en pénitence -dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait pour -pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation -de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de -ces réflexions de femme qui marchande une chose trop -chère. Malgré tout, c'étaient les portraits à la mode. -Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles -ont d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté, -les femmes s'étaient laissé persuader que cette façon -rigoureuse de les peindre avait de la sévérité et de la -noblesse. Ce qu'elles perdaient avec Garnotelle en jeunesse -et en piquant, elles pensaient qu'il le leur rendait -en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et -parmi les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies, -les portraits de ce peintre, à propos duquel elles avaient -entendu nommer si souvent Raphaël, devenaient un -objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée à la -bourse du mari.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLV</h2> - - -<p>Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres -raisons.</p> - -<p>Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide, -marchant dans les pas d'Anatole, attaché et collé à lui, -vivant de sa société et à son ombre. Il n'était plus ce -pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris, honteux de -lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château -pour une décoration, avait passé quinze jours sans se -laisser arracher une parole, avec des larmes d'embarras -lui venant presque aux yeux, quand l'attention des femmes -s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un petit -paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de -Rome a un mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait -rien pour le talent des gens, elle fait beaucoup pour -leur éducation; si elle n'inspire pas le peintre, elle forme -et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce -de frottement d'un club académique, le façonnement -des natures abruptes au contact des natures civilisées, -ce que les gens bien nés enseignent et font gagner aux -autres, ce que les lettrés donnent et communiquent -d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions, -la villa Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple, -des espèces de gens du monde que cinq ans élèvent, -en apparence de manières, en superficie de savoir, en -politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et -des exigences de la société actuelle. Là avait commencé -la métamorphose de Garnotelle, encouragée par la bienveillance -de deux ou trois salons français et étrangers, -où les gâteries des femmes l'enhardissaient à prendre -peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait -à ses succès: il plaisait par une beauté brune, un -peu commune et marquée, mais de ce genre qu'aiment -les femmes, une beauté vulgairement souffrante, où de -la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux -malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal, -mettaient ce caractère, qui l'avait fait surnommer par -ses camarades «l'ouvrier malsain». Dans ce physique, -le monde ne voulait voir que le tourment de la pensée, -les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité. -Et pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure -rêvée, une poétique incarnation du pittoresque et romanesque -personnage qui peint avec son cœur et sa santé; -il était ce malheureux céleste:—l'<i>artiste</i>!</p> - -<p>A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une -famille française, il était entré dans un monde de femmes -du haut commerce et de la haute banque, un monde orléaniste -de femmes sérieuses, intelligentes, cultivées, -mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion -publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. -Il trouva là de puissantes protectrices, supérieures -à la banalité, ardentes et remuantes dans l'amitié, mettant -leur activité et leur dévouement d'esprit au service -des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux, de -leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt, -l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite -gloire de leur cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes -et tout le profit de ces liaisons pures, de ces attachements, -de ces adoptions qui finissent par laisser tomber -sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une -bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses -prières, ses intrigues, tout ce que peut une femme à -l'époque du Salon pour le lancement d'un succès.</p> - -<p>En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans -quelques salons de la haute aristocratie étrangère, où -il rencontrait de grands noms avec lesquels il pouvait -peser sur le ministère, des femmes au désir despotique, -habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient -perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était -pour Garnotelle une récréation et un délassement, que -ce monde aimant le plaisir, la liberté, les artistes. Il s'y -sentait entouré de la naïve admiration des étrangers -pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français, -l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient -avec la vivacité de l'ingénuité ravissante des -coquetteries russes. On le choyait, on l'enguirlandait. -Il était le cornac des plaisirs, la fête des soirées, l'invité -annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient, se -l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles -gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa -vanité jusqu'au fond. Il était là comme dans une délicieuse -atmosphère d'enchantement amoureux. On ne le -voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la tête -à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux -robes, toujours dans une intimité d'aparté, dans une -pose d'enfant gâté, discret, étouffant de petits rires, des -demi-paroles, des chuchotements, ce qui bruit tout bas -autour d'un secret, d'une confidence, avec de petites -mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration, -tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un -bras, d'un pied, qui touchait les femmes comme le platonisme -et le soupir d'un amour qui leur aurait fait la -cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de -plaire et de paraître amusant avec un rien de cet esprit -que tout peintre ramasse dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il -de l'achat d'un de ses tableaux par quelques gros -banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait -dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais -les experts, les familiers, le médecin même pour lui, -travaillant à forcer la main au Million.</p> - -<p>Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé -que tout ce qu'il pouvait avoir à demander au gouvernement -serait emporté par des exigences de jolies femmes, -ou des transactions de femmes influentes, Garnotelle qui, -sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de -la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque -dangereux, de passer pour un ami du gouvernement. Il -ne se montrait pas aux soirées officielles, boudait les -avances, jouant la réserve et la froideur d'un homme -appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines.</p> - -<p>Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite. -Avec son nom et sa position, il sollicitait de l'aider -dans ses travaux; il s'offrait à lui peindre des fonds, des -<i>à-plats</i>, à lui couvrir des ciels, des terrains, à lui poncer -des draperies «pour se dévouer et apprendre», disait-il. -Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour -où il y avait exposition chez lui. Et devant le tableau, -dont il semblait ne pas oser s'approcher de trop près, il -restait à distance respectueuse, plongé dans une muette -contemplation. Dans ce genre d'admiration accablée, -écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité -du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les -spasmes, les lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes -entrecoupés, il avait imaginé une invention sublime, -et qui avait attaché à son avenir la protection -du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé -devant «l'œuvre» un silence morne; puis, rentré chez -lui, il avait écrit au maître une lettre où il laissait naïvement -échapper son découragement, se disait désespéré -par cette perfection, cette grandeur, cette pureté, qui -lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque la -force de travailler encore; et faisant répandre par ses -amis le bruit de son découragement, il avait attendu, -cloîtré dans son atelier, jusqu'à ce qu'une lettre du maître -relevât son courage avec des éloges, l'encourageât à vivre -et à peindre.</p> - -<p>De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus -de cette société de l'<i>Oignon</i>, réunissant et reliant -les anciens prix de Rome avec deux grands dîners annuels -et quelques petits dîners subsidiaires, dans cette -espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on -se passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut, -entre la poire et le fromage, entre les pièces de vers en -l'honneur des gloires académiques et des satires contre -les autres gloires.</p> - -<p>Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas -les critiques de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait -pas et tenait à distance ceux qu'il rencontrait dans les -salons avec une poignée de main qui leur tendait seulement -le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de -réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart -des feuilletons parlaient de son talent.</p> - -<p>Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent -de ses portraits, renté par l'argent de son atelier, -un atelier aristocratique de jeunes et riches étrangers -payant cent francs par mois, et s'engageant pour six -mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé dans -ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le -Garnotelle des chemises brodées et des parfums à base -de musc, n'ayant plus rien de son passé que ses longs -cheveux, qu'il gardait comme une auréole d'artiste, Garnotelle -se montrait parfois enveloppé d'une vague tristesse. -Il paraissait avoir le noble et solennel fond de -souffrance d'un homme éloigné «de l'objet de son -culte». Il se plaignait à demi-mot de n'être plus là où -étaient ses regrets et son amour; et de temps en temps, -il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard -d'aspiration religieuse, une:—«Chère Rome, où -es-tu?»—qui apitoyait autour de lui un public d'imbéciles -sur cette pauvre âme sombre d'exilé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVI</h2> - - -<p>Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de -ces contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés. -La bataille autour de ses tableaux, de son nom, -de son Orient, ce soulèvement de colères soudaines et -d'ennemis inconnus lui donnaient la surexcitation de la -lutte, le poussaient à la volonté d'une grande chose, -d'une de ces œuvres qui arrachent au public la pleine -reconnaissance d'un homme.</p> - -<p>On ne le connaissait que par les côtés de coloriste -pittoresque. Il voulait se révéler avec les puissantes qualités -du peintre; montrer la force et la science du dessinateur, -amassées en lui par des études patientes et -acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis -l'accent et la signature de sa personnalité.</p> - -<p>Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu -dans un cadre où il pouvait faire mouvoir la grandeur du -corps humain. Le décor de sa scène était un <i>Bain turc</i>. -Sur la pierre moite de l'étuve, sur le granit suant, il -plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un -nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par -une négresse presque nue, les reins sanglés d'une <i>foutah</i> -à couleurs vives. La baigneuse, sur son séant, se -présentait de face. Elle était gracieusement ramassée et -rondissante dans la ligne d'un disque: on l'eût dite -assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains -se croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés -qui dessinaient une anse et une couronne. Sa tête, -penchée, se baissait mollement, avec un chatouillement -d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les -deux contours charmants et contraires de cette attitude -penchée: pressé d'un côté, serré entre le sein et la -hanche, il se tendait de l'autre, déroulait le dessin de -son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de la -baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement -allongée, l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation -d'un balancement. Derrière ce corps ébauché, -sorti de la toile avec du pastel, Coriolis avait massé au -fond des groupes de femmes qu'on entrevoyait dans une -buée de vapeur, dans une aérienne perspective d'étuve -rayée de traits de soleil qui faisaient des barres.</p> - -<p>Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce -tableau. Anatole, qui n'était pas complimenteur et qui -n'avait guère de sympathie pour les sujets orientaux, ne -put retenir, devant la toile achevée:</p> - -<p>—Très-bien, ton corps de femme… c'est ça!</p> - -<p>Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le -compliment qui porte à faux, qui loue une qualité qu'ils -n'ont pas, ou un coin d'une œuvre qu'ils sentent n'être -pas le bon de cette œuvre. Un éloge à côté avait beau -être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des -colères d'enfant.</p> - -<p>—«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste -violent.—Ah! tu trouves que c'est ça, toi?… Ça! mais -c'est d'un commun!… ce n'est pas plus le corps que je -veux… Voilà six semaines que je m'échine dessus… Tu -as bien fait de me dire que c'était bien… Allons! je te -dis, c'est bête… bête comme une académie de parisienne… -et tortillé… Tiens! Il traîne sur les quais une -Vénus de Goltzius… qui a des perles aux oreilles, avec -des colombes qui volent autour… voilà!… Je sentais -bien que c'était mauvais. Mais, attends!</p> - -<p>Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole -essaya de l'arrêter, l'injuria, l'appela «imbécile et -chercheur de petite bête». Coriolis continuait à démolir -sa baigneuse en disant:</p> - -<p>—Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne -la note… C'est dégoûtant maintenant… Il n'y a plus un -corps à Paris… Voyons! voilà six mois que nous n'avons -pu avoir un modèle propre… Une femme qui ait pour -un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop -canaille… où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles? -une espèce finie… Rachel a commencé à les -perdre avec le Conservatoire… Il n'y a plus de modèles! -Ça vous donne deux séances… et puis, à la troisième, -vous rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée -en chien, qui vous dit: «Bonjour!…» Une femme -lancée, plus de pose! Et celles qu'on a encore la chance -d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la pose… -ça n'a pas de tendons… ça ne <i>crispe</i> pas!… ça ne <i>crispe</i> -pas!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVII</h2> - - -<p>L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, -désespéré. Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans -une lueur, sans une trouée de bleu. Une tristesse grise -flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est comme le cadavre -du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à travers -de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur -les choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment -comme dans l'ombre du passé et le voile du -fané. Dans l'atelier, un mélancolique effacement ôte le -rayon à la toile, promène entre les grands murs, une -sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses -lignes à la palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, -dans la main du peintre, les pinceaux par la -pipe.</p> - -<p>Ces jours-là, on voyait à Vermillon des attitudes -paresseuses, engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé -par le malaise de ce vilain temps, ayant comme le -froid de la neige au fond de lui, il se postait près du -poêle, et passait des demi-heures, immobile, en équilibre -sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes -dans ses deux mains. Toute son attention paraissait concentrée -sur le rouge du poêle. La demi-heure passée, il -tournait sa tête sur son épaule, regardait de côté, avec -méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant dans le -cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, -poussait un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et -ne le reconnaissant pas, il paraissait y chercher une seconde -le souvenir de quelque chose de disparu. Puis il -revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans une -espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée, -avec un air confondu, cette espèce de peur de voir le -soleil mort, qu'ont observée les naturalistes chez les -singes en hiver.</p> - -<p>Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait -les pieds, en se pelotonnant près du poêle, se regardait -fumer, entre deux cigarettes essayait de taquiner la -plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon, grave et -préoccupé, repoussait ses agaceries.</p> - -<p>Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche, -quelque coups de brosse, il prenait dans une crédence -une poignée d'albums aux couvertures bariolées, gaufrées, -pointillées ou piquées d'or, brochées d'un fil de -soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché -sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains -dans les cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages -pareilles à des palettes d'ivoire chargées des couleurs de -l'Orient, tachées et diaprées, étincelantes de pourpre, -d'outremer, de vert d'émeraude. Et un jour de pays -féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière, -se levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son -regard entrait dans la profondeur de ces firmaments -paille, baignant d'un fluide d'or la silhouette des êtres -et des campagnes; il se perdait dans cet azur où se -noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail -bleu sertissant les fleurs de neige des pêchers et des -amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis -et d'où partent les rayons d'une roue de sang, dans la -splendeur de ces astres écornés par le vol des grues -voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant -de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord -de ces mers limpides comme le ciel, balançant des danses -sur des radeaux de buveurs de thé; il les oubliait dans -ces champs aux rochers de lapis, dans ce verdoiement -de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de -ces haies efflorescentes qui font un mur avec de grands -bouquets. Devant lui, se déroulait ce pays des maisons -rouges, aux murs de paravent, aux chambres peintes, -à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs miroitants, -éclaboussés, amusés de tous les reflets que font -les vernis des bois, l'émail des porcelaines, les ors des -laques, le fauve luisant des bronzes tonkin. Et tout à -coup, dans ce qu'il regardait, une page fleurissante semblait -un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, -toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement -et la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient -des zigzags de branches, ou bien des gouttes de couleur -pleurant en larmes sur le papier, ou des pluies de caractères -jouant et descendant comme des essaims d'insectes -dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là, des rivages montraient -des plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes -de crabes; une porte jaune, un treillage de bambou, -des palissades de clochettes bleues laissaient deviner -le jardin d'une maison de thé; des caprices de paysages -jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un -volcan sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation, -de l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon -de leur pittoresque. Du fond des bonzeries partaient et -s'évasaient des rayons, des éclairs, des gloires jaunes -palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités apparaissaient, -la tête nimbée de la branche d'un saule, et le -corps évanoui dans la tombée des rameaux.</p> - -<p>Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient -des femmes, les unes dévidant de la soie cerise, les -autres peignant des éventails; des femmes buvant à petites -gorgées dans des tasses de laque rouge; des femmes -interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant -en barques sur des fleuves, nonchalamment penchées -sur la poésie et la fugitivité de l'eau. Elles avaient des -robes éblouissantes et douces, dont les couleurs semblaient -mourir en bas, des robes glauques à écailles, où -flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes -brodées de pivoines et de griffons, des robes de plumes, -de soie, de fleurs et d'oiseaux, des robes étranges, qui -s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de papillon, -tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient -au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant -de la chimérique fantaisie d'un dessin héraldique. Des -antennes d'écaille piquées dans les cheveux, ces femmes -montraient leur visage pâle aux paupières fardées, leurs -yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées -sur des balcons, le menton sur le revers de la main, -muettes, rêveuses, de la rêverie sournoise d'un Debureau -dans une pantomime, elles semblaient ronger leur vie, -en mordillant un bout de leur vêtement.</p> - -<p>Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière -pleine de bouquets, des oiseaux d'or becquetant des -fruits de carmin,—quand tombait, dans ces visions du -Japon, la lumière de la réalité, le soleil des hivers de -Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVIII</h2> - - -<p>—La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent! -les correspondances!… Personne n'a de correspondance?</p> - -<p>—Tiens! tu fais très-bien la charge,—dit Anatole, -étonné d'entendre faire une imitation au grave Coriolis.</p> - -<p>—… Et l'omnibus repart… Une suite de malechances -ce soir-là… Un mauvais dîner chez Garnotelle… de la -pluie, pas de voitures, et l'omnibus!… C'est peut-être -l'habitude qui me manque… mais je trouve ça mortel, -l'omnibus… cette mécanique qui fait semblant d'aller et -qui s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui -vont plus vite que la voiture… Et puis rien que l'odeur!… -Ça sent toujours le chat mouillé, un omnibus!… Enfin, -je m'embêtais… J'avais fini d'épeler les annonces qu'on -a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine Collas… -Je regardais stupidement des maisons, des rues, de -grandes machines d'ombre, des choses éclairées, des -becs de gaz, des vitrines, un petit soulier rose de femme -dans une montre, sur une étagère de glace, des bêtises, -rien du tout, ce qui passait… J'en étais arrivé à suivre -mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées, -l'ombre des gens de l'omnibus qui recommence éternellement… -une série de silhouettes… Pas un bonhomme -curieux… tous, des têtes de gens qui vont en omnibus… -Des femmes… des femmes sans sexe, des femmes à paquet… -Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il -n'y avait plus qu'une place au fond… Zing! une voyageuse… -complet! J'avais en face de moi un monsieur -avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un journal… -Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes… -Ça me fit tourner les yeux sur la femme qui venait de -monter… Elle regardait les chevaux par-dessous la lanterne, -le front presque contre la glace de la voiture… -une pose de petite fille… l'air d'une femme un peu gênée -dans un endroit rempli d'hommes… Voilà tout… Je regardai -autre chose… As-tu remarqué, toi, comme les -femmes paraissent mystérieusement jolies en voiture, le -soir?… De l'ombre, du fantôme, du domino, je ne sais -pas quoi, elles ont de tout cela… un air voilé, un empaquetage -voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et -qu'on ne voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, -avec ces lumières qui leur battent sur les traits, tous ces -demi-reflets qui leur flottent sous le chapeau, ces grandes -touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur jupe -même remuante d'ombres…—La Madeleine! le boulevard! -la Bastille! Pas de correspondance!…—Tiens! -elle était comme ça… tournée, regardant, un peu baissée… -La lueur de la lanterne lui donnait sur le front… -c'était comme un brillant d'ivoire… et mettait une vraie -poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des -cheveux floches comme dans du soleil… trois touches de -clarté sur la ligne du nez, sur un bout de la pommette, -sur la pointe du menton, et tout le reste, de l'ombre… -Tu vois cela?… Très-charmante cette femme… et c'est -drôle, pas Parisienne… Des manches courtes, pas de -gants, pas de manchettes, la peau des bras… une toilette, -on n'y voyait rien dans sa toilette… et je m'y connais… -une tenue de grisette et de bourgeoise, avec quelque -chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était -pas de l'une et qui n'était pas de l'autre…—Auteuil! -Bercy! Charenton! le Trône! Palais-Royal! Vaugirard! -n<sup>o</sup> 17! n<sup>o</sup> 18! n<sup>o</sup> 19!…—Ici, une éclipse… elle a tourné -le dos à la lanterne… sa figure en face de moi est une -ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité… plus -rien, qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et -sur un bout de son oreille où pend un petit bouton de -diamant qui jette un feu de diable… L'omnibus va toujours -son train… Le Carrousel, le quai, la Seine, un pont -où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard… puis -des rues noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui -repassent à la chandelle… Je ne la vois plus que par -éclairs… toujours sa pose… son oreille et le petit diamant… -Et puis tout à coup, au bout de cette vilaine rue -du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur… -Mon cher, elle a passé devant moi avec une marche, des -gestes de statue, paroles d'honneur… Et ce n'est pas -facile d'avoir du style, une femme, en omnibus… Je ne -l'ai un peu vue qu'à ce moment-là… elle m'a paru avoir -un type, un type… Elle est entrée dans un sale magasin -où il y a en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué.</p> - -<p>—Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors?</p> - -<p>—Ah! le numéro, je n'en sais rien.</p> - -<p>—Un magasin de vieux neuf, enfin!… Brune et des -yeux bleus bizarres, ta femme, n'est-ce pas?…</p> - -<p>—Je crois…</p> - -<p>—Oh! elle est bonne! C'est la Salomon…</p> - -<p>—Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me -semble, je me souviens, dans le temps, qui nous apportait -de la parfumerie…</p> - -<p>—Ça, c'est la mère… qui a fait des enfants, des bottes… -tous qui posent… la mère au magasin, à la brocante… -Elle, c'est la fille, c'est sa dernière… une dix-huitaine -d'années… Ton affaire, au fait… Serin que je -suis! je n'y avais pas pensé… Manette… Manette Salomon…</p> - -<p>—Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de -venir lundi, tiens… Je verrai si elle me va…</p> - -<p>—Parfaitement… Ah! plus de papier… Voilà la lettre -de mort de Paillardin… Je prends la page blanche… Oui -c'est au 27 ou au 29… La mère lui remettra… Je crois -qu'elle ne demeure plus avec elle…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIX</h2> - - -<p>Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit -le lendemain et les autres jours de la semaine: -elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne fit rien dire. Coriolis -se décida à chercher un autre modèle.</p> - -<p>Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce -qui se présentait à son atelier, les poseuses d'occasion -et de misère, jusqu'à une pauvre femme qui monta sur -la table en costume d'Ève, avec son chapeau, son voile -et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces galbes -de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait; -et, découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse -rencontre pour trouver l'inspiration de nature qu'il -voulait, il lâcha sa figure principale et se mit à retravailler -le reste de son tableau.</p> - -<p>Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, -avec une soirée vide devant eux, Anatole tomba en arrêt -devant l'affiche d'un grand bal à la salle Barthélemy.</p> - -<p>—Tiens!—dit-il,—c'est le Carnaval des juifs… si -nous y allions?</p> - -<p>Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la -fête de la <i>Pourime</i>,—le vieil anniversaire de la chute -d'Aman et de la délivrance des Juifs par Esther,—était -célébrée par un bal public.</p> - -<p>Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi -ça», de vieilles vestes de débardeur couleur -de raisin de Corinthe usé, sautaient au milieu des paletots -et des redingotes. La famille et l'honnêteté apparaissaient -çà et là par places, sur les côtés de la danse, dans -des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de -mauvais allemand, un patois demi-français sonnant de -consonnes tudesques, dans les files de vieilles femmes -branlant de la tête à la mesure de la musique, les mains -posées à plat sur les genoux avec la rigidité de statues -d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le -gradin de la banquette, souriant et dansant des yeux, en -remuant à demi les bras. C'était un bal qui ressemblait, -au premier aspect, à tous les autres bals parisiens, où -le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux ou -trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère. -Cette foule, pareille de surface et d'ensemble à toutes -les foules, ces hommes, ces femmes sans particularité -frappante, habillés des costumes, des airs de Paris, et -tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son -œil de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore -visible, les traits d'origine, la fatalité de signes où -survit la race. Il remarqua des visages brouillés, sur lesquels -se mêlait la coupe fière de profil des peuples de -désert à des humilités louches de commerces douteux -de grande ville, des teints plombés tout à la fois par un -ancien soleil et par une réverbération de vieil argent, -des jeunes gens aux cheveux laineux, à la tête de bélier, -des figures à cheveux papillotés, à gros diamant faux -sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment -les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés -de la fièvre du lucre, et des sourires d'Arabes -dans des barbes de crin. Il reconnut, sous les capuchons -et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au plein air -du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars. -C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur -dorée du blé mûr, des chevelures noires et crêpées, des -nez busqués, des ovales fuyant dans des pâleurs ambrées -de joue et de cou où se détachait la coquille rose de l'oreille, -des coins de lèvres ombrées de poil follet, des -bouches poussées en avant comme par un souffle: des -épaules décolletées avaient une ombre de duvet dans -le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux tout rapprochés -du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés -comme de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête -aux cils sans douceur, laissant à nu le noir d'un regard -étonné, parfois vague.</p> - -<p>—Tiens! la Manette…—fit tout à coup Anatole, et -il montra à Coriolis une femme qui regardait de la galerie -d'en haut danser dans la salle. Coriolis aperçut un bras -enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé sur -la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de -profil, un ruban feu nouant des cheveux pris dans une -résille à perles d'acier. Immobile, Manette laissait le bal -venir à ses yeux, avec un air de contentement paresseux -et de distraction indifférente.</p> - -<p>—Eh bien!—dit Coriolis à Anatole—monte lui -demander pourquoi elle n'est pas venue.</p> - -<p>Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques -instants.</p> - -<p>—Mon cher, elle est furieuse… Il paraît que notre -lettre n'était pas signée… Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux -chiens qu'on écrit sans mettre son nom… Et puis, elle -s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas fait l'honneur -d'une feuille de papier à lettre toute neuve… Je -lui ai tout dit pour la radoucir… Enfin, si tu y tiens, -montons là-haut… Tu n'as qu'à lui faire des excuses… -Mets ça sur moi, dis que c'est moi, appelle-moi pignouf… -tout ce que tu voudras!… Au fond, je crois qu'elle a -envie de venir… Il n'y a que sa dignité… tu comprends? -La dignité de mademoiselle!… A la fin, elle m'a demandé -si c'était bien de toi que les journaux avaient parlé…—Et -comme ils montaient le petit escalier qui allait à la -galerie:—Ah! tu vas en voir, par exemple, deux sibylles -avec elle… de vrais enfants de Moïse et de Polichinelle!</p> - -<p>Manette était assise à une table où posaient trois verres -de bière à moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes. -L'une, les yeux troubles et louches, le visage rempli et -gêné par un nez énorme et crochu, avait l'air d'une terrible -caricature encadrée dans la ruche noire d'un immense -bonnet noué sous son menton de galoche; un -fichu de soie, aux ramages de madras, d'un jaune d'œillet -d'Inde, croisait sur son cou décharné. Les yeux, la -bouche, les narines remplis du noir qu'ont les têtes desséchées, -la figure charbonnée comme par le poilu horrible -d'une singesse, l'autre portait, rejeté en arrière -sur des cheveux de négresse, un chapeau blanc de marchande -à la toilette, orné d'une rose blanche; et des effilés -de poils de chèvre pendaient des épaulettes de sa robe.</p> - -<p>Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à -la table des trois femmes qui se serrèrent pour leur -faire place. Coriolis parla à Manette, s'excusa. Manette -le laissa parler sans l'interrompre, sans paraître l'entendre; -puis quand il eut fini, tournant vers lui un de -ces regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de -femme quand ils le veulent, elle le toisa du bout des -bottes jusqu'à la racine des cheveux, détourna la tête, -et, après un silence, elle se décida à lui dire qu'elle voulait -bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le -lundi suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture -sa petite montre pendue à la chaîne d'or qui battait sur -sa robe de soie noire, elle se leva, salua Coriolis, et disparut -suivie de ses deux monstres gardiens.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">L</h2> - - -<p>Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots, -elle commença à se déshabiller lentement, rangeant avec -ordre sur le divan les vêtements qu'elle quittait. Puis -elle monta sur la table à modèle avec sa chemise remontée -contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses -dents le festonnage d'en haut, dans le mouvement -ramassé, pudique, d'une femme honnête qui change de -linge.</p> - -<p>Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes -ont de ces hontes. La créature bientôt publique qui va -se livrer toute aux regards des hommes, a les rougeurs de -l'instinct, tant que son talon ne mord pas le piédestal de -bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une -statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est -plus rien qu'une forme. Jusque-là, jusqu'à ce moment -où la chemise tombée fait lever de la nudité absolue de -la femme la pureté rigide d'un marbre, il reste toujours -un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le -glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux -de sa peau devenant nus un à un, la curiosité de -ces yeux d'hommes qui l'attendent, l'atelier où n'est pas -encore descendue la sévérité de l'étude, tout donne à la -poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui -la fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses -poses. Puis, la séance finie, la femme revient encore, et -se retrouve à mesure qu'elle se rhabille. On dirait -qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise. Et -celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la -vue de sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie -pas attacher sa jarretière.</p> - -<p>C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus -femme, et que pour elle les hommes ne sont plus des -hommes. La représentation de sa personne la laisse sans -gêne et sans honte. Elle se voit regardée par des yeux -d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette, -l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée -qui fait taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus -intimes secrets de sa chair, c'est la contemplation sereine -et désintéressée, c'est l'attention passionnée et absorbée -du peintre, du dessinateur, du sculpteur, devant ce -morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être -pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en -elle, la vie de la ligne qui fait rêver le dessin.</p> - -<p>De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette -défense contre la curiosité des amis, des connaissances -venant visiter un peintre, ces peurs, ces alarmes devant -tous les gens qui ne sont pas du métier, ce trouble sous -ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour -regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une -séance, un corps de femme s'aperçoit qu'il est nu et se -trouve tout déshabillé.—Un jour, dans l'atelier de -M. Ingres, une femme posait devant trente élèves, trente -paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la -table à modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute -la peau, et courant à ses vêtements se couvrir bien vite -tant bien que mal du premier qu'elle trouva: qu'avait-elle -vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin, -par la baie au-dessus de sa tête.</p> - -<p>Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. -Soudain, elle laissa tomber de ses dents desserrées la -fine toile qui glissa le long de son corps, fila de ses -reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba sur -ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un -petit coup de pied, le chassa par derrière ainsi qu'une -queue de robe; puis, après avoir abaissé sur elle-même -un regard d'un moment, un regard où il y avait de -l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux -bras au-dessus de sa tête, portant son corps sur une -hanche, elle apparut à Coriolis dans la pose de ce marbre -du Louvre qu'on appelle le <i>Génie du repos éternel</i>.</p> - -<p>La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des -milliers, des millions de corps qu'elle semble à peine -dégrossir, qu'elle jette à la vie à demi façonnés, et qui -paraissent porter la marque de la vulgarité, de la hâte, -de la négligence d'une création productive et d'une fabrication -banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle -tire, comme un ouvrier écrasé de travail, des peuples de -laideur, des multitudes de vivants ébauchés, manqués, -des espèces d'images à la grosse de l'homme et de la -femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute -cette pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard, -comme pour empêcher de mourir l'exemple du Beau. -Elle prend un corps qu'elle polit et finit avec amour, -avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin être d'art -qui sort des mains artistes de la Nature.</p> - -<p>Le corps de Manette était un de ces corps-là: dans -l'atelier, sa nudité avait mis tout à coup le rayonnement -d'un chef-d'œuvre.</p> - -<p>Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et -un peu penchée, retombait en grappe sur ses cheveux; -sa main gauche, repliée sur son bras droit, un peu au-dessus -du poignet, laissait glisser contre lui trois de ses -doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, -ne posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon -en l'air; l'autre jambe, droite et le pied à plat, portait -l'équilibre de toute l'attitude. Ainsi dressée et appuyée -sur elle-même, elle montrait ces belles lignes étirées et -remontantes de la femme qui se couronne de ses bras. -Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête -aux pieds: l'invisible vibration de la vie des contours -semblait faire frémir tout le dessin de la femme, répandre, -tout autour d'elle, un peu du bord et du jour de son -corps.</p> - -<p>Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et -si pleines, une pareille élégance élancée et serpentine, -une si fine délicatesse de race gardant aux attaches de -la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la fragilité et -la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il -s'oublia à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une -chair de brune, mate et absorbant la clarté, blanche de -cette chaude blancheur du Midi qui efface les blancheurs -nacrées de l'Occident, une de ces chairs de soleil, dont -la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des -ombres d'ambre.</p> - -<p>Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et -si fine, ces passages de ton si doux, si variés, si nuancés, -que tant de peintres expriment et croient idéaliser avec -un rose banal et plat; ils embrassaient ces fugitives -transparences, ces tendresses et ces tiédeurs de couleurs -qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles -apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, -ombrant d'une adorable pâleur les diaphanéités laiteuses -de la chair, tout ce délicieux je ne sais quoi de l'épiderme -de la femme, qu'on dirait fait avec le dessous de -l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches, la -glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, -l'artiste étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, -qui, levés, blanchissaient sur ces cheveux bruns, -ces bras au bas desquels la lumière, entrant dans l'ombre -de l'aisselle, montrait des fils d'or frisant dans du -jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et azurée -de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge -des blondes, et où le bout du sein était de la nuance -naissante de l'hortensia.</p> - -<p>Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la -ligne à peine éclose d'un torse de jeune fille, encore -contenu et comprimé dans sa grâce, à demi mûr, serré -dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un bouton. -Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse, -comme la taille des femmes qui n'ont jamais porté de -corset, lui montrait cette jolie indication molle et sans -coupure, la ceinture naturelle marquée d'un sinus -d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. -De cette taille, son regard allait au douillet modelage, -aux inflexions, aux méplats, à la rondeur enveloppée, à -la douce et voluptueuse ondulation d'un ventre de vierge, -d'un ventre innocent, presque enfantin, sculpté dans sa -mollesse et délicatement dessiné dans le <i>flou</i> de sa chair: -une petite lumière, à demi coulée au bord du nombril, -semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et -le cœur d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y -avait de la convexité d'une coquille et du rentrant d'une -vague, à l'arc des hanches, à ces cuisses charnues, caressées, -sur le doux grain de leur peau, de blancheurs -tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux, -délicats et noyés, cachant si coquettement sous -leurs demi-fossettes l'agrafe des muscles et le nœud des -os, à ces jambes polies et lustrées, qui semblaient garder -chez Manette, comme chez certaines femmes, le -luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces -malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit -pied, maigre et long, l'orteil en avant, les doigts un peu -rosés au bout…</p> - -<p>Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, -Manette à la fin éprouva une sorte d'embarras. Laissant -retomber ses bras et décroisant ses jambes, elle parut -demander à Coriolis de lui indiquer la pose.</p> - -<p>—Nom d'un petit bonhomme!—s'écria Anatole -dans un élan d'admiration, et mettant sur ses genoux -un carton, il commença à tailler un fusain.</p> - -<p>—Tu vas faire une étude, <i>toi?</i>—lui dit Coriolis avec -un «toi» assez durement accentué.</p> - -<p>—Un peu… Je ne t'ai pas dit… un fabricant de papier -à cigarettes… Il m'a demandé une Renommée grandeur -nature… Quatre cents balles! s'il vous plaît.</p> - -<p>Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans -la pose de sa baigneuse, revint à sa place et se mit à -travailler. De temps en temps, il s'arrêtait, tirait et -froissait sa moustache, regardait de côté Anatole, auquel -il finit par dire:</p> - -<p>—Tu es assommant avec ton tic!… Tu ne sais pas -comme c'est nerveux…</p> - -<p>Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois -qu'il peignait ou dessinait, de se mordiller perpétuellement -un bout de la langue qu'il avançait à un coin de -la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.</p> - -<p>—Je vais te tourner le dos, voilà tout…</p> - -<p>—Non, tiens, laisse-moi… va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui… -je ne sais ce que j'ai… j'ai besoin d'être -seul pour faire quelque chose…</p> - -<p>Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se -promener pendant la séance de Manette: il avait pris -son parti de faire sa Renommée «de chic».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LI</h2> - - -<p>—Qu'est-ce que tu as fait hier?—disait un matin à -la fin du déjeuner Coriolis à Anatole.</p> - -<p>—Hier, j'ai été au Père-Lachaise.</p> - -<p>—Et aujourd'hui?</p> - -<p>—Ma foi, je pourrais bien y retourner… je trouve ça -très-amusant comme promenade…</p> - -<p>—Ça ne te fait pas penser à la mort?</p> - -<p>—Oh! à celle des autres… pas à la mienne…—fit -Anatole avec un mot dans lequel il était tout entier.</p> - -<p>Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent -se perdre dans la fumée de sa pipe; puis il lui échappa, -comme s'il pensait tout haut:</p> - -<p>—Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois… Je -n'en ai pas encore vu une comme ça…</p> - -<p>Et se tournant vers Anatole:</p> - -<p>—Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à -ce qu'elle soit tombée dans votre pose… Et une fois -qu'elle y est, c'est superbe!… on bûcherait deux heures, -qu'elle ne bougerait pas… C'est qu'elle a l'air de porter -un intérêt à ce que vous faites… Oh! mon cher, c'est -étonnant… Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas… Il y -a des riens… un mouvement de lèvres, un geste… On -est nerveux… il vous passe des inquiétudes dans le -corps… Enfin, ça se voit… Eh bien! cette mâtine-là, -quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait l'air -aussi ennuyé que ma peinture… Et puis quand j'ai commencé -à m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà -qu'elle a eu un air content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait… -Tiens! je vais te dire quelque chose de stupide: -on aurait dit que sa peau était heureuse!… Vrai! -je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me -semblait qu'elle était chatouillée là où je donnais un -coup de pinceau… Une bêtise, je te dis… quelque chose -de bizarre comme le magnétisme, le courant de caresse -d'un portrait à une figure… Et puis, à chaque repos, si -tu avais vu sa comédie!… Tiens, comme ça… son jupon -à demi passé, la chemise serrée à deux mains sur sa -poitrine, en tas, comme un mouchoir de poche… elle -venait regarder avec une petite moue, en se penchant… -Elle ne disait rien… elle se regardait… une femme qui -se voit dans une glace, absolument… Et quand c'était -fini, elle s'en allait avec un mouvement d'épaules content… -Elle venait toujours les pieds dans ses petits souliers, -sans mettre les quartiers… C'est très-gentil les -femmes qui boitent, qui clochent, comme ça… Une -drôle de femme tout de même!… Quand je la fais déjeuner, -elle me parle tout le temps des tableaux où elle -est, de ce qu'elle a posé… Oh! d'abord, elle n'aurait -donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes -après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres… -Là-dessus, il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! -Elle est d'une jalousie sur ces questions-là… et -éreinteuse! Je t'assure que c'est amusant de l'entendre -abîmer ses petites camarades… Elle en fait des portraits! -Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les -échigner!… c'est très-malin ça… Oh! une vraie vanité… -C'en est comique… D'abord, c'est toujours elle qui a -trouvé le mouvement… Elle est persuadée que c'est son -corps qui fait les tableaux… Il y a des femmes qui se -voient une immortalité n'importe où, dans le ciel, dans -le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un… -elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça… -L'autre jour, sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un -dessin de draperie… Je l'arrange sur elle… je la vois -qui fait une tête… une tête! Figure-toi une reine qu'on -insulte!… Moi, je ne comprenais pas d'abord… Et puis -c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de me dire: -Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, -moi? Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos -cinq francs… Et avec cela elle posait si mal, et une figure -si maussade… j'ai été obligé d'y renoncer… Il -faudra que j'en prenne une autre pour les draperies… -Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça, -qu'elle n'avait pas osé me le dire… Et si tu savais de -quel ton elle m'a dit: <i>pour ça</i>!… Elle trouvait que je -lui avais manqué, positivement… J'étais pour elle un -homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de -Milo!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LII</h2> - - -<p>Ce jour-là, Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre. -Il devait dîner dehors et ne rentrer que fort -tard, s'il rentrait.</p> - -<p>Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café -de Fleurus.</p> - -<p>Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin -du jardin du Luxembourg, était alors une espèce de -cercle artistique fondé par Français, Achard, Nazon, -Schulzenberger, Lambert, et quelques autres paysagistes, -auxquels s'étaient joints des peintres de genre et d'histoire, -Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée -de peintures par les habitués et ornée d'une figure -de la grande Victoire entourée de l'allégorie de ses -amours, un dîner des vendredis s'était organisé sous le -nom de <i>Dîner des grands hommes</i>. Le dîner, restreint -d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des -médecins, à des internes d'hôpitaux, avait bientôt été -égayé par la surprise d'une loterie, tirée à chaque dessert, -et imposant au gagnant l'obligation de fournir un -lot pour le dîner suivant. De là, une succession de lots -d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins -et de pots de chambre à œil, de bronzes et de clysopompes, -de tableaux et de bonnets grecs, une tombola -de souvenirs et mystifications qui faisaient éclater chaque -fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait: elle -arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du -retour de la colonie pompéienne, après la fermeture de -la <i>Boîte à thé</i>, cet essai de phalanstère d'art, sur les -terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs, licencié, -dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres. -Ce dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une -sorte de club gai, spirituel, où la cordialité se respirait -dans une réunion de camarades et de gens de talent. -Anatole y venait souvent; Coriolis y apparaissait quelquefois.</p> - -<p>—Imaginez-vous—disait un des habitués—imaginez-vous!… -il m'est tombé une fois un bourgeois qui -m'a dit: «Monsieur, je voudrais être peint sous l'inspiration -du Dieu…—Comment, sous l'inspiration du -Dieu?—Oui… après avoir entendu Rubini… J'aime -beaucoup la musique… Pourriez-vous rendre cela?…» -Vous croyez que c'est tout? Quand je l'ai eu peint, sous -l'inspiration du Dieu, il m'a amené son tailleur… Oui, -il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la piqûre -de son gilet!… Non, on ne saura jamais combien -ils sont bêtes les bourgeois!</p> - -<p>Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait -son anecdote, son mot, son trait; et chaque nouveau -récit était salué par des hourras, des risées, des grognements, -des rires enragés, une sauvagerie de joie qui -avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru -entendre toutes les haines instinctives de l'art, tous les -mépris, toutes les rancunes, toutes les révoltes de sang -et de race du peuple des ateliers, toutes ses antipathies -foncières et nationales se lever dans un <i lang="la" xml:lang="la">tolle</i> furieux -contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans -cette Fosse aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!—Et -toujours revenait le refrain:—Non, non, ils sont -trop bêtes, les bourgeois!</p> - -<p>—Tiens!—fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui -laissait voir un air mal dissimulé de mauvaise humeur.</p> - -<p>—C'est toi?—lui dit-il.—Qu'est-ce que tu prends?</p> - -<p>—Rien…</p> - -<p>Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une -mesure de colère sur le marbre de la table, à côté -d'Anatole.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as?—lui demanda Anatole au -bout de quelques instants.</p> - -<p>—Ce que j'ai?… J'étais avec une femme à la porte -Saint-Martin… Elle m'a quitté à dix heures… pour être -rentrée à dix heures et demie… parce qu'elle tient à la -considération de son portier! Comprends-tu? Voilà!</p> - -<p>—Elle est drôle!… Qui ça donc?—fit Anatole.</p> - -<p>Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion -engagée à la table à côté, il étonna le café par -une défense passionnée de la <i>momie</i>, des éclats de voix -terribles, une argumentation agressive et violente, un -accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il -abîma le <i>bitume</i> comme un ennemi personnel, comme -quelqu'un sur lequel il aurait voulu se venger; et il -laissa son défenseur, l'inoffensif et placide Buchelet, -étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à Coriolis, -d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse, -montée tout à coup dans la parole de son contradicteur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIII</h2> - - -<p>Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole, -revenant de chez le marchand de couleurs Desforges, -et surpris, dans le Palais-Royal, par une ondée -de printemps, se promenaient sous les galeries, en -attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux tours; -puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se -mit à regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé.</p> - -<p>La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, -pénétrante, fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure -de ce bleu violet avec lequel la peinture imite la -transparence du gros verre. Dans ce jour de neutre alteinte -liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de -lumière blanche, et le blanc qui habillait des enfants -avait la douceur diffuse d'un rayonnement. La soie des -parapluies tournant dans les mains jetait çà et là un -éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les -branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme -des coups de pinceau, des touches printanières semant -des frottis légers de cendre verte. Et dans le fond, le -jardin, les passants, le bronze rouillé de la Chasseresse, -la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient, s'estompant -dans un lointain mouillé, trempant dans un -brouillard de cristal, avec des apparences molles d'images -noyées.</p> - -<p>Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son -compagnon planté là et ne bougeant pas, essaya de jeter -quelques mots dans sa contemplation: Coriolis ne parut -pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le bras, -l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde, -à un passage de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, -et laissa encore tomber dans le silence les -paroles d'Anatole.</p> - -<p>—Ah çà! mon cher,—lui dit au bout de quelque -temps Anatole impatienté,—sais-tu que tu me fais -l'effet d'un homme qu'on met dedans?</p> - -<p>—Moi?—dit Coriolis.</p> - -<p>—Toi-même… avec cette petite… Mais Buchelet lui -a plu à la quatrième séance! Buchelet! juge!</p> - -<p>—Il n'y a pas que Buchelet,—fit Coriolis.</p> - -<p>—Ah!—fit Anatole en le regardant. Alors quoi?</p> - -<p>—Alors… alors…—dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant -avec l'effort d'un homme habitué à garder ses -pensées, à refouler ses émotions, à se renfoncer le cœur -dans la poitrine,—alors… tiens, laisse-moi tranquille, -hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.</p> - -<p>Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait -été aussi vite et aussi facilement heureux que le petit -Buchelet. Mais ce caprice, qu'il croyait user en le satisfaisant, -s'était enflammé, une fois satisfait. Il s'était -changé en une sorte d'appétit ardent, irrité, passionné, -de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait -devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de -ce corps public qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait -en ne voulant pas les voir, les yeux des autres. Des colères -auxquelles ses amis ne comprenaient rien, l'animaient -contre ceux qui avaient fait poser cette femme -avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux -avec une injustice rancunière, comme des gens qui, en -lui prenant d'avance pour leurs figures un peu de la -beauté de cette femme, l'avaient trompé dans leurs tableaux.</p> - -<p>Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre -tous les jours, à la tenir dans son atelier, sans en avoir -besoin, et, en travaillant à peine d'après elle: il lui -payait des séances où il ne donnait que quelques coups -de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite aperçue -de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation; -elle avait inventé des prétextes, manqué des rendez-vous -de Coriolis, pour aller chez d'autres artistes qu'elle voyait -travailler vraiment et s'inspirer d'après elle. Et c'est -alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice dont -le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le -tourment, ce supplice d'un homme tenant à une femme -possédée par les regards du premier venu.</p> - -<p>—Oui, voilà,—fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans -le roulement de la voiture, au bout de toutes ses pensées, -et comme s'il les avait confiées à Anatole,—voilà…—et -il se retourna nerveusement vers lui sur le coussin -du fiacre.—Un mari qui voudrait empêcher sa -femme de se décolleter pour aller dans le monde, eh -bien! ça lui serait encore plus facile qu'à moi d'empêcher -Manette d'ôter sa chemise pour se faire voir…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIV</h2> - - -<p>Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire -habiter avec lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses -promesses. Devant les propositions qu'il lui avait faites, -le bonheur de femme qu'il lui avait offert, un large -entretien, une vie choyée, la haute main sur l'intérieur, -le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été -étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse -tant qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter -son «petit chez elle», le petit chez elle qu'elle -s'était arrangé avec l'argent de son travail. En tout, elle -avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de liberté. -Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le -droit de pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission -même des choses dont on n'a pas envie. C'était une de -ces petites natures ombrageuses qui gardent un caractère -de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de main qui -se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer -devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, -d'instincts libres et courants, qui ne voudrait pas entrer -dans une belle cage.</p> - -<p>Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, -Coriolis ne voyait aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait -n'avoir aucune prise sur ce singulier caractère de -femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à lui, il -n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche -auprès de la fille, la ressource de la griser de luxe, de -plaisir, et de tout ce qui asservit à un homme les coquetteries -et les sensualités d'une maîtresse. Manette -n'avait point les petits sens friands de la femme. De sa -race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, -une espèce d'indifférence pour le boire et le -manger. De coquetterie, elle ne connaissait que la coquetterie -de son corps. L'autre lui manquait absolument. -Par une étrange exception, elle était insensible aux -bijoux, à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur -la femme. Maîtresse de Coriolis, elle avait gardé sa mise -modeste de petite ouvrière honnête, de grisette. Elle -portait des robes de laine, de petits châles malheureux -en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes -aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent -d'ordinaire la maigreur des trotteuses de magasin. -La toilette d'ailleurs lui allait mal: la mode faisait sur -son admirable corps de faux plis comme sur un marbre. -Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une -robe de soie: Manette le remerciait, emportait la robe -chez elle, et la serrait en pièce dans une armoire.</p> - -<p>Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement -défaut. Elle était paresseuse à désirer les distractions. -Elle n'aimait ni le plaisir, ni le spectacle, ni le -bal. L'étourdissement, le mouvement, la vie fouettée -dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui paraissaient -une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne -l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle -était toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions -pas?» Sa nature apathique et sans fantaisie se contentait -de goûter une espèce de tranquille bonheur stagnant. -Il semblait qu'il y eût en elle un peu de l'humeur casanière -et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent -et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. -Vivre sur place, sans remuer, dans une sérénité de -bien-être physique, dans l'harmonieux équilibre d'une -pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur -la peau, c'était toute sa félicité,—une félicité qu'elle -pouvait se payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir -besoin de Coriolis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LV</h2> - - -<p>Créole, Coriolis avait le cœur et les sens du créole.</p> - -<p>Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, -délicate, raffinée, mettant dans les soins de leur corps, -leurs parfums, l'huile de leurs cheveux, leur toilette, -une recherche qui dépasse les coquetteries viriles et les -sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits -de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se -nourrissant d'excitants et de choses sucrées, il y a, en -dehors des mâles énergies et des colères un peu sauvages, -une si grande analogie avec la femme, de si intimes -affinités avec le tempérament féminin, que l'amour -chez eux ressemble presque à de l'amour de femme. -Ces hommes aiment, plus que les autres hommes, avec -des instincts d'attachement et d'habitude tendre, avec -le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une -espèce de besoin d'être caressés, enveloppés continûment -par l'amour, de s'enrouler autour de lui, de se -tremper dans ses lâches douceurs, de s'y perdre, de s'y -fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle -servitude heureuse.</p> - -<p>De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole -à la vie qui mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du -concubinage. Coriolis n'y avait pas échappé. Presque -toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues des -chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant -cette vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce -qu'il connaissait tant: un modèle!</p> - -<p>Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle, -et qu'il n'avait point connue avec ses autres maîtresses. -A son amour se mêlait l'amour de sa vie, l'amour de -son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il aimait cette -femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, -pour un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait -comme s'il entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses -du dessin et de la couleur d'un peintre dont la -rencontre providentielle met dans les tableaux des maîtres -un type nouveau de l'<i>éternel féminin</i>. Il l'aimait pour -sentir devant elle une inspiration et une révélation de -son talent. Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet -Idéal de nature, cette matière à chefs-d'œuvre, cette -présence réelle et toute vive du Beau que lui montrait sa -beauté.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVI</h2> - - -<p>A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, -Coriolis finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter -avec lui. Il fut heureux de cette victoire comme d'une -conquête de sa maîtresse. Il tenait maintenant sa vie. -Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, sous ses -yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à -toute heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage -avec le domicile l'existence de son amant.</p> - -<p>Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant -chez lui, ne voulut pas donner congé de son petit logement -de la rue du Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait -là, de sa part, une idée de méfiance, une réserve de sa -liberté, la garde d'un pied-à-terre, la menace de ne pas -rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore -pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte -de le nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle -allait y passer une journée chaque semaine. Mais quoi -qu'il fît, il ne put la décider à l'abandon de ce caprice.</p> - -<p>Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait -détachée de ses habitudes, de son intérieur. Il l'avait -rapprochée de lui par une intime communauté de vie; -mais toujours quelque chose de cette femme qu'il serrait -contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. -Son corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de -l'art. Quand il avait essayé d'obtenir d'elle le sacrifice -de ne plus se montrer, le renoncement à l'orgueil d'être -nue et belle devant des hommes qui peignent, elle lui -avait simplement dit que cela était impossible; et son -regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain -d'un artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il -avait voulu exiger, menacer: elle s'était redressée -comme une femme prête à un coup de tête; et devant -le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en ébouriffant -méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une -passe rapide des mains, Coriolis avait reculé. Alors -l'hypocrisie de sa jalousie s'était rejetée sur de misérables -petits moyens de mauvaise foi, des exclusions de tel ou -tel peintre, des camarades qu'il connaissait et chez lesquels -il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses -en défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au -ridicule de ne plus lui permettre que quelques vieillards -de l'Institut. Puis, las de ces ruses indignes de lui, il -éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses fausses -hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son -cœur saignait; et l'enveloppant de supplications, de -paroles brûlantes, de baisers où passait la rage de ses -colères et de ses souffrances, il lui demandait que ce fût -fini.</p> - -<p>Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. -Tout en continuant obstinément à poser, et à poser où -il lui plaisait, elle montrait une espèce d'apparente condescendance -pour ses exigences, paraissait leur céder, -lui faisant des promesses, comme à ce que demande un -enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait -les jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.</p> - -<p>Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait -une obsession le prenait tout à coup. Il arrivait tout -courant dans l'atelier d'une connaissance où il supposait -qu'elle était, et refermant sur son dos la porte comme -un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette, -il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, -furetait, cherchait, et quand il avait tout vu sans rien -trouver, il se sauvait, pour aller faire sa visite chez un -autre peintre. Sa manie était connue, et l'on n'en riait -même plus. De basses envies de savoir le prenaient: il -pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on -lui avait parlé, qui suivent une femme pour cinq francs -donnés par un mari qui soupçonne. Dans des ateliers de -camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des esquisses -qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au -milieu du front, et devant lesquels il restait dans une -absorption rageuse. L'un d'eux avait eu la délicate pitié -de le comprendre; et il avait retiré une étude que -Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait douloureusement, -avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres -murs d'autres études que cette étude, pour tourmenter -le regard de Coriolis et lui jeter à la face la publicité de -sa maîtresse. Il la retrouvait partout, toujours, et même -où elle n'était pas; car peu à peu c'était devenu chez lui -une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir la -voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle -n'avait pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, -finissaient par ne lui montrer que ce corps, et -toutes les nudités peintes des autres femmes le blessaient, -comme si elles étaient la nudité de cette seule -femme.</p> - -<p>Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. -Il ne l'avait pas surprise, personne ne le lui avait -dit. Tous ses amis, autour de lui, gardaient le secret de -sa maîtresse. Mais quand il lui disait à elle: «Tu as -posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui lui -donnait envie de la tuer,—et qu'il aimait encore mieux -qu'un oui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVII</h2> - - -<p>Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait -de dîner. Aussitôt le dessert servi, elle se leva de -table, alla dans sa chambre, revint avec son châle et son -chapeau. Coriolis crut voir je ne sais quelle recherche -dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était neuf.</p> - -<p>Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se -dit: «Elle va me le dire».</p> - -<p>Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau, -chiffonnait son nœud de rubans, lissait d'un coup -de doigt ses cheveux sur une tempe, faisait ce joli mouvement -de corps des femmes qui regardent, en se retournant, -si leur châle, dont elles rebroussent la pointe -du talon de leurs bottines, tombe bien.</p> - -<p>Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle, -et toutes sortes de pensées lui traversaient la cervelle.</p> - -<p>Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette -idée: «Où va-t-elle?»</p> - -<p>Il attendait que Manette eût fini.—Où vas-tu?—il -avait sa phrase toute prête sur les lèvres.</p> - -<p>Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:—Je -sors,—fit-elle simplement.</p> - -<p>Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il -l'écouta faire dans l'antichambre le bruit de la femme -qui s'en va, parler aux domestiques, tourner une dernière -fois, fermer la porte… Elle était partie.</p> - -<p>Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait -étonné, la reprit, tira deux bouffées, la reposa -sur une assiette, et brusquement saisissant un chapeau, -il se jeta dans l'escalier.</p> - -<p>Manette était à une quinzaine de pas de la maison. -Elle marchait d'un petit pas pressé, d'un air à la fois -distrait et recueilli, ne regardant rien. Elle prit la rue -Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa mère. Elle passa -devant une station de voitures sur la place Saint-André-des-Arts: -elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont Saint-Michel, -le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. -Elle ne se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut -un moment un homme qui se mit à marcher derrière -elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut pas l'air de -l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir -plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta -un bouquet de violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait -cela à un amant; il vit le bouquet chez un homme, -sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette prit la -rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, -la rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes -passaient que Coriolis reconnut pour des juifs, et auxquels -Manette faisait en passant un petit salut. Tout à -coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande -rue en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de -laquelle il y avait un drapeau tricolore, que Coriolis ne -vit pas, elle disparut. Coriolis se lança derrière elle, et, -au bout de quelques pas, il se trouva dans un petit préau -bizarre, un <i>patio</i> de maison d'Orient, une espèce de -cloître alhambresque: Manette n'était plus là.</p> - -<p>Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination -en plein Paris, à quelques pas du boulevard. Il lui -sembla apercevoir une porte avec des points de lumière -dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une salle -d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel -des têtes d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, -psalmodiaient sur de grands livres, avec des voix -de nuit, des chants de ténèbres.</p> - -<p>Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de -Nazareth.</p> - -<p>Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première -femme qu'il aperçut là fut Manette.</p> - -<p>Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, -le cœur léger dans la poitrine, soudainement heureux -du bonheur d'un homme dont une mauvaise pensée -s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu -et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette -demi-nuit, ce bourdonnement murmurant d'un peuple -qui prie, le mystère voltigeant et caressant de ces demi-bruits -et de ces demi-lumières qui, s'accordant, se mariant, -se pénétrant, semblaient chanter à voix basse -dans la synagogue comme une soupirante et religieuse -mélodie de clair-obscur.</p> - -<p>Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire -venant d'en haut, et teinte du bleu des vitraux que -le soir traversait; ils allaient devant eux aux lueurs de -la mourante polychromie effacée des murs assombris et -noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies -scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites -touches de blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur -la laine d'un <i>taleth</i>. Et son regard s'oubliait dans quelque -chose de pareil à la vision d'un tableau de Rembrandt -qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit -dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de -femmes, à ces têtes qui, sous les grands noirs que leur -jetait l'ombre, n'avaient plus l'air de têtes de Parisiennes, -et paraissaient reculer dans l'Ancien Testament. Et par -instants, dans le marmottement des prières, il entendait -se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui -rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains…</p> - -<p>Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en -lui par ce culte, cette langue, qui n'étaient ni son culte -ni sa langue, ces prières, ces chants, ces visages, ce milieu -d'un peuple étranger et si loin de Paris dans Paris -même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord indéterminé -et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion -ne s'était jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours -été jusque-là pour lui comme si elle n'était pas, et comme -s'il ignorait qu'elle fût. C'était la première fois que cette -perception lui venait de voir une juive dans Manette, -qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. -Et avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont -il n'avait pas conscience, à des petits riens de Manette -qui ne l'avaient pas frappé dans le moment, et qui lui -revenaient maintenant. Il se rappelait un petit pain sans -levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un soir, -où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu -de l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, -sans vouloir, jusqu'au coucher du soleil du lendemain, -toucher à rien qui fût du feu.</p> - -<p>Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la -juive, il se dégageait en lui, du fond de l'homme et du -catholique, des instincts du créole, de ce sang orgueilleux -que font les colonies, une impression indéfinissable.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVIII</h2> - - -<p>—Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,—dit Anatole -à Coriolis.—Je crois qu'il avait à te parler… Il -devient puant, sais-tu? Garnotelle… Nous avons eu un -petit empoignement… oh! à la douceur… C'est que c'est -si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!… Quand on -a été comme nous… Tu te rappelles, à l'atelier?… C'est -trop fort!… Il me dit, en s'asseyant, d'un air… tu sais, -d'un air perdu dans des chefs-d'œuvre, avec sa voix languissante: -Est-ce que tu fais toujours de la peinture? -Moi je lui dis: Et toi?… Et puis, je l'attrape, dame! Tu -vas toujours dans le monde?… le Raphaël de la cravate -blanche!… Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme… -Eh bien! vrai, ça y était… une portière séraphique tirant -le cordon du Paradis!…—Tu seras donc toujours -blagueur?—Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi… -il faut bien que je me console…—Et les travaux, -mon pauvre Bazoche?—<i>Son pauvre!</i>… Ah! les travaux…—je -lui dis—par-dessus la tête, mon cher! je -vais prendre des ouvriers… J'ai tous les portraits du Tribunal -de Commerce à faire… des belles têtes!… Et -puis, j'ai une idée de tableau… Si je ne sors pas avec ce -tableau-là! si je ne tape pas en plein dans le public, -dans le vrai, dans le tien!… On est spiritualiste, n'est-ce -pas? ou on ne l'est pas… Et bien! voilà mon tableau: -c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va -se brûler avec des allumettes chimiques… Il y a son -ange gardien qui est là, qui lui prend les allumettes chimiques -et qui lui donne des allumettes amorphes… -Sauvé, mon Dieu!… Et je peindrai ça avec le cœur, -comme ce que tu peins…—Ah! je l'ai un peu abîmé, -ce poulet sacré de l'Institut! Il était vert… ce qui ne l'a -pas empêché de me dire en s'en allant qu'il était content -de me trouver toujours le même, aussi jeune, le -Bazoche du bon temps…</p> - -<p>—Oh! tu sais, moi, Garnotelle… je n'ai jamais eu -une sympathie bien vive… C'était plutôt à cause de toi, -qui étais lié avec lui… Après ça, il a été très-gentil -pour moi, à l'Exposition… et je ne voudrais pas me -fâcher…</p> - -<p>—N'aie pas peur… tu es un homme bien, toi; tu as -une position… Garnotelle ne se fâchera jamais avec -toi…</p> - -<p>Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la -rentrée de Coriolis: il se remit à lancer avec une sarbacane -des pois secs à Vermillon, qui, tout en haut de -l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à descendre. -Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un -homme qui se vengerait d'une humiliation sur un ami -intime. Le singe grimaçait, menaçait, se secouait sous -les cinglements ainsi qu'une bête mouillée, poussait de -petits cris agacés en montrant les dents,—et sa colère -finissait par avoir la colique.</p> - -<p>Là-dessus, on apporta une lettre à Coriolis.</p> - -<p>—Attention, Manette!… Je parie que c'est d'une -femme,—dit Anatole à Manette qui, pour réponse, fit -un petit haussement d'épaules.</p> - -<p>—Tiens, c'est de lui…—fit Coriolis—de Garnotelle… -Il m'invite à venir voir sa chapelle à l'Église -Saint-Mathurin, qu'on découvre demain…</p> - -<p>—Tu iras?</p> - -<p>—Oui… sa lettre est très-chaude… Je ne peux pas -ne pas y aller… Ça aurait l'air…</p> - -<p>—Très-malin, sa chapelle… Il a senti, à son dernier -envoi de Rome, qu'il n'avait pas assez de reins pour la -grande peinture… celle qu'on risque en pleine exposition -à côté des petits camarades… Comme ça, il a son -petit salon… Et puis, c'est commode… on dit que le -jour est mauvais, que la disposition architectonique vous -a empêché d'être sublime, qu'on a fait plat pour l'édification -des fidèles, et gris pour ne pas faire de tapage -dans le monument. Et puis, pas de public… des amis, -rien que des invités, c'est superbe!… Très-malin, Garnotelle!</p> - -<p>Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte -de la petite église, dans le vieux quartier pauvre étonné, -ébranlé par les voitures bourgeoises et les fiacres versant -près de la grille, au bas des marches, des hommes bien -mis et des femmes en toilette. Dans l'église, sur un des -bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. -On y voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des -personnages de la Fabrique, des vieillards en cravate -blanche, leurs lorgnettes en arrêt sur les pendentifs, des -femmes académiques à cheveux gris, à physique professoral, -et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, -qui semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.</p> - -<p>Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, -lui prit le bras, lui fit voir tous les compartiments -de sa composition, lui demanda son avis, sollicita sa -sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même d'incomplet -dans son œuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques: -Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria -Coriolis de l'attendre, cicérona les dames, revint à -Coriolis. Ils sortirent ensemble. Et, en marchant, Garnotelle -devint cordial, presque affectueux. Il se plaignit -de l'éloignement que fait la vie, du refroidissement de -leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs rencontres. -Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, -un peu brutaux, et comme involontaires, qui entrent au -cœur d'un talent. Il lui indiqua un article élogieux que -Coriolis n'avait pas lu. Il joua l'homme simple, ouvert, -abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis d'avoir à demeure, -auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon d'Anatole, -rappela les légendes de chez Langibout, les farces, -les rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle -qu'il avait été, il le redevint tout à coup.</p> - -<p>Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand -de tabac, et allait les payer. Garnotelle en saisit -un dans la boîte en lui disant:</p> - -<p>—Tu sais, moi, je suis un cochon.</p> - -<p>Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait -l'homme qui avait l'habitude de sauver ses petites avarices -en les tournant en plaisanterie, de devancer et de -parer par une blague la blague des autres, de sauver sa -ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu riche -et gagneur d'argent, disait toujours:—«Moi, tu sais, je -suis un cochon»,—et continuait, en se proclamant un -pingre, à faire bravement dans la vie toutes les petites -économies de la pingrerie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIX</h2> - - -<p>Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la -juive était presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, -perdue, usée au frottement de la vie d'Occident, -des milieux européens, au contact de tout ce qui fusionne -une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant de -toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette -race.</p> - -<p>Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, -une Parisienne. De ses langueurs indolentes, elle se -réveillait quelquefois avec des gamineries. Sa belle tête -brune, par instants, s'animait de l'ironie d'un enfant du -faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il -passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture -de sa figure, des airs de crânerie et de petite résolution -rageuse, le mauvais sourire des méchantes petites têtes -dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de certaines -minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.</p> - -<p>C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans -un portrait qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; -singulier portrait, où, dans un caprice d'artiste, son -premier amant l'avait représentée en gamin, une petite -casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt -sur la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus -une barricade, avec un regard effronté et homicide, -le regard d'un moutard de quinze ans, enragé et -froid, qui cherche un officier pour le <i>descendre</i>. La -peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, -dans la tête, cette femme en blouse, jetée sur les pavés, -et qui semblait le Génie de l'émeute en Titi.</p> - -<p>Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement -le souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait -encore malgré lui, et tout en voulant se le nier, une -ressemblance mauvaise, une expression de quelque -chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre -entre lui et Manette, quand il regardait Manette après -avoir regardé la toile. Il avait essayé vainement de décider -Manette à s'en séparer, à le renvoyer chez sa mère. -Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de faire un -portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant -tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il -lui arrivait de temps en temps encore de les reprendre. Il -s'arrêtait dans l'entrain et la chaleur d'un travail, allait -à une des ébauches, la posait sur la traverse du chevalet, -et la palette à la main, la tête un peu penchée de côté -sur son appui-main, il regardait Manette.</p> - -<p>Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le -front de Manette, un petit front qui fuyait un peu en -haut. Sous des sourcils très-arqués, dessinés avec la -netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les -yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin -desquels coulait le regard, des yeux bleus mystérieux -qui, dans la fixité, dardaient, de leur pupille contractée -et rapetissée comme la tête d'une épingle noire, on ne -savait quoi de profond, de transperçant, de clair et d'aigu. -Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce -rose du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la -joue des juives, cette lueur de rouge en haut des pommettes -pareil au reste essuyé de fard qu'une actrice -s'est posé sous l'œil. Tout ce visage, le front creusant à -la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines -découpées et un peu remontantes, montrait un modelage -ciselé de traits. La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement -retombante aux coins et dédaigneuse, à demi -détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse, -presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux -portraits italiens.</p> - -<p>Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie, -avec ce qu'il y voyait d'un autre pays, d'une autre nature, -le charme paresseux, bizarre et fascinant, de cette sensualité -animale que le baptême semble tuer chez la -femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes -à elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa -main posée sur le dos d'une chaise, le cou allongé et -tout tendu, le regard vague devant elle, elle montrait -des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les -autres femmes montrent des coquetteries de chatte et de -colombe.</p> - -<p>—Ah! toi,—finissait-il par lui dire en reposant sa -palette,—tu es comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles -appellent le «désespoir des peintres!»</p> - -<p>Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LX</h2> - - -<p>Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée. -Elle ne dormait pas encore, mais elle était dans ce premier -engourdissement où la pensée commence à rêver. -Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le -regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas -un mot; et lui tournant le dos, il se mit au coin de la -cheminée à fumer avec cet air qu'a par derrière la mauvaise -humeur d'un homme en colère contre une femme.</p> - -<p>Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant -son cigare au feu, il se leva, s'approcha du lit, empoigna -le bâton d'une petite chaise dorée sur laquelle avaient -coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne -remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui -regardait et rêvait, ces yeux tranquilles et fixes, nageant -à demi dans le bonheur et la paix du sommeil. Sa tête, -un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne de son -visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée -sur la cheminée se mourait sur la douceur de son profil -perdu; ses traits expiraient sous une caresse d'ombre -où rien ne se dessinait que deux petites touches de -lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le dessous -de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle, -le dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant -les dents d'un reflet de perles; et sous les draps, son -corps se devinait, obscur et charmant ainsi que son -visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné -dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour -dormir…</p> - -<p>Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; -puis sa main lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu -tomba cassé sur le tapis.</p> - -<p>Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis -qui n'était pas encore levé, Manette y trouva une photographie -de femme nue—qui était elle,—une carte -qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en saurait -jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la -carte, et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour -être toute prête à partir, à ranger en cachette son linge, -ses affaires.</p> - -<p>Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là, et -ne plus la voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la -parole. Au dîner, il mit le journal devant son verre et -lut en mangeant. Manette attendait, muette, impatiente, -froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements -de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la -moindre contrariété, se chargeait d'implacabilité, avec -tout ce mauvais d'une femme dont elle savait s'envelopper -et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire jaillir -le choc et l'étincelle d'une explication.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui t'a donné cela?—lui dit tout à coup -Coriolis: il rentrait de sa chambre où il avait été chercher -quelque chose, et il lui montrait une petite pièce d'or -qu'il avait ramassée dans le désordre de ses affaires -tirées hors des tiroirs.</p> - -<p>—Je ne sais plus…—répondit Manette.—J'étais -toute petite… Maman me menait dans les ateliers pour -poser les Enfants Jésus… J'étais blonde, à ce qu'il -paraît, dans ce temps-là… Ah! oui… j'ai accroché la -chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre… Alors…</p> - -<p>—C'était moi, ce monsieur-là,—dit Coriolis.</p> - -<p>—Toi? vrai, toi?</p> - -<p>Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta -un instant sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. -On eût dit qu'elle voyait, avec ses idées d'Orientale, -comme la volonté divine d'une fatalité dans ce lien -de leur passé et ces fiançailles si lointaines de leur -liaison.</p> - -<p>Elle se répéta à elle-même: Lui… Et ses yeux allaient -presque religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de -Coriolis à la pièce d'or, grands ouverts, étonnés et -vaincus.</p> - -<p>Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant -avec une espèce de solennité vers Coriolis, elle lui passa -par derrière les deux bras autour du cou, et lui soulevant -un peu la tête, tout doucement, elle lui mit le baiser -de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:</p> - -<p>—Plus jamais!… C'est promis… plus jamais! pour -personne…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXI</h2> - - -<p>Le tableau du <i>Bain turc</i> était complétement terminé. -Les amis, les connaissances, des critiques vinrent le -voir, et tous admiraient, s'exclamaient. La toile arrachait -des cris aux uns, des lambeaux de feuilleton aux -autres.—«C'était réussi, c'était superbe!… Il faisait -chaud dans le tableau… De la vraie chair… admirable! -C'était dessiné avec du jour… Le fameux coloriste un -tel était enfoncé…»—on n'entendait que cela. Quelques-uns -regardaient pendant un quart d'heure, et allaient -serrer les mains à Coriolis avec une force enragée -qui lui faisait mal aux os des doigts.</p> - -<p>A tous les compliments, Coriolis répondait:—Vous -trouvez?—et ne disait que cela.</p> - -<p>Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de -soleil, il restait pendant des quarts d'heure les yeux sur -un morceau de cou, un bout de bras de Manette, une -place de sa chair où tombait un rayon. Il étudiait de la -peau,—les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et -miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide -de la lumière, cette joie qui court sur tout le corps qui -la boit, cette flamme de blancheur, cette merveilleuse -couleur de vie, auprès de laquelle pâlit ce triomphe de -chair, l'<i>Antiope</i> du Corrége elle-même.</p> - -<p>—Dis donc, Chassagnol,—dit-il un jour en se tournant -vers le divan où le noctambule Chassagnol se -livrait, quand il venait, à de petites siestes,—qu'est-ce -que tu penses, toi, du jour du Nord pour la peinture?</p> - -<p>—Hein? hé! quoi?… jour du Nord!… peinture… -hein?—grogna en se réveillant Chassagnol… Tu dis!… -Qu'est-ce que tu demandes?… Le jour du Nord, qu'est-ce -que je pense? Rien… Ah! le jour du Nord?… Eh -bien, le jour du Nord… Tous les ateliers, jour du Nord! -Tous les artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour -du Nord!… Mes opinions? Mes opinions! quand je les -crierais sur les toits… Eh bien, après? Les idées reçues, -mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà peintres… -c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, -qui avez toutes les peines du monde à attraper la -nature dans sa puissance éclairante… Il n'y a pas à dire, -vous êtes toujours au-dessous du ton… Eh bien, quand -vous avez si besoin de vous monter le coup… Comment! -pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des -étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre… -pour peindre!… vous allez prendre une lumière… ce -cadavre de lumière-là!… Un jour purifié, clarifié, distillé, -où il ne reste plus rien, rien de l'orangé de la lumière -du soleil, rien de son or… quelque chose de filtré… -C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est mort!… Et par -là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un -crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de -murs sales… De la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance -est du vin… Allons donc! les théories, les rengaines, -la nécessité d'un jour neutre, d'un jour «abstrait…» -Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose -le dessin… chimiquement, c'est prouvé… Et puis… et -puis… Ils disent encore que ça laisse la liberté aux coloristes, -qu'un coloriste est toujours coloriste, qu'on -peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la couleur -est une impression retrouvée… est-ce que je sais! -un tas de raisons… Parbleu! il est clair qu'un monsieur -qui n'a pas ça dans le sang, vous lui mettrez devant le -nez le Régent dans un feu de Bengale, ça ne lui fera -pas trouver des éclairs sur sa palette… Mais je réponds -qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un -peintre qui peindra dans du vrai soleil, dans un jour -coloré par du soleil, dans la lumière normale enfin, verra -et peindra autre chose que s'il peignait dans ce joli petit -froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne… C'est -peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes… Eux -ils peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de -la nature… Ah! mon cher, peut-être, si on savait la disposition -des ateliers du temps de la Renaissance!… -Tiens, les artistes italiens… Malheureusement, il n'y a -pas un document là-dessus… Voyons, t'imagines-tu… -prenons les grands bonshommes… Véronèse, si tu veux, -et le Titien… qu'ils peignissent dans des conditions de -gris bête comme ça, et si contre nature?… Sais-tu une -chose, toi? une chose que j'ai découverte… Un autre -aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!… -C'est que Rembrandt… mon maître et le bon dieu -de la couleur,—fit Chassagnol en saluant,—c'est que -Rembrandt, eh bien, il avait un atelier en plein midi… -Ça, c'est comme si je l'avais vu… et avec des jeux de -rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait… Mais regarde -tous ses tableaux… Il faisait poser le Soleil, cet homme-là, -c'est évident!</p> - -<p>—Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, -n'est pas au Midi?</p> - -<p>Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer -le peu d'importance qu'il attachait à ce détail.</p> - -<p>Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une -grande chambre au midi qu'il avait au haut de la maison. -Les maçons changeaient la fenêtre en une baie -d'atelier.</p> - -<p>Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa -baigneuse, d'après le corps de Manette, dans le jour du -soleil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXII</h2> - - -<p>Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette -ne posait plus pour d'autres.</p> - -<p>Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour -plusieurs heures, elle restait immobile à regarder la -pendule, attendant pendant un certain temps qu'elle -comptait. Puis, se levant, elle allait à la porte de l'atelier -dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des petits -fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du -poêle, en regardant autour d'elle comme une petite fille -qui est seule et qui fait une chose défendue.</p> - -<p>Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement, -peu à peu, avec une lenteur où elle mettait comme -une paresseuse et longue coquetterie, écoutant complaisamment -le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait -mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à -tour dans ses mains chacun de ses pieds, des pieds -d'Orientale, qui semblaient d'autres mains entre ses -mains; puis les reposant à terre, elle les enfonçait, en -se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses -ongles rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait -par dessus. Relevant alors sa jupe des deux mains, Manette -se penchait, et restait quelque temps à regarder -au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté -comme le pouce d'un pied de marbre.</p> - -<p>Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son -peigne, qui laissait à demi descendre sur son cou le flot -de ses cheveux. Elle défaisait son peignoir, elle laissait -tomber sa chemise de fine batiste: ce luxe sur la peau, -la batiste de sa chemise et la soie de ses bas, était son -seul et nouveau luxe.</p> - -<p>Elle était nue, n'était plus qu'elle.</p> - -<p>Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant -le divan, s'étendait en se frottant sur leur rudesse un -peu râpeuse, et là couchée, elle se caressait d'un regard -jusqu'à l'extrémité des pieds, et se poursuivait encore -au delà, dans la psyché au bout du divan, qui lui renvoyait -en plein la répétition de son allongement radieux. -Et quand sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses -bagues, elle les ôtait d'une main avec le geste de se déganter, -et les semait, sans regarder, sur le tapis.</p> - -<p>Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés, -la grâce nue de la femme. C'était, sur les zébrures -des peaux, un remuement presque invisible, un -travail sur place et qui semblait immobile, des avancements -et des retraites de muscles à peine perceptibles, -d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements, -des coulées de membres, des glissements serpentins, -des mouvements qu'on eût dit arrondis par du -sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage -d'une volonté artiste, se levait de la forme ondulante et -assouplie, une admirable statue d'un moment…</p> - -<p>Une minute, Manette se contemplait et se possédait -dans cette victoire de sa pose: elle s'aimait. La tête un -peu penchée en avant, la poitrine à peine soulevée par -sa respiration, elle restait dans une immobilité d'extase -qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de -divin. Et sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe, -les compliments qu'une femme murmure tout bas à sa -beauté, paraissaient monter et mourir, expirer sans voix -dans le dessin parlant de sa bouche.</p> - -<p>Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice -d'un enfant qui déchire une image.</p> - -<p>Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait -son amoureux travail. L'odeur doucement entêtante du -bois de genévrier qui brûlait montait dans la chaleur de -l'atelier: Manette recommençait cette patiente création -d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation des -lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait -avec le tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, -l'accord et l'eurythmie d'une figure. L'heure -qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait l'arracher -à cet enchantement de faire des transformations de son -corps comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait -l'arracher à l'adoration de ce spectacle d'elle-même, -auquel allaient toujours plus fixement ses deux pupilles -pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de -ses yeux.</p> - -<p>Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa -clef, la surprenait. Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait -de lui dire:</p> - -<p>—Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXIII</h2> - - -<p>Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le <i>Bain -Turc</i> de Coriolis y obtenait un grand et franc succès.</p> - -<p>Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur -de taches» étaient forcés de reconnaître le peintre, -le dessinateur, le coloriste puissant, s'affirmant dans -une toile dont les dimensions n'avaient guère été abordées, -pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau. -Tout le public était frappé de l'ensoleillement de -ce corps de femme, d'un certain lumineux que Coriolis -avait tiré de son dernier travail dans l'éclat du jour. Les -premiers admirateurs du peintre, tout fiers de l'avoir -pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme. -Et la persistance de quelques injustices rancunières passionnait -les éloges.</p> - -<p>Il fut le nom nouveau, le <i>lion</i> du Salon. Le gouvernement -lui acheta son tableau pour le Musée du Luxembourg, -et les journaux donnèrent la nouvelle presque -officielle de sa décoration.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXIV</h2> - - -<p>Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans -les idées et les sentiments de Manette.</p> - -<p>Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer. -Elle l'avait rencontré dans un moment où elle n'avait -personne. Abandonnée par Buchelet, elle l'avait pris -comme une femme qui a l'habitude de l'homme prend -celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse -pas. Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait -vu en lui qu'une chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à-dire -un homme de son monde, et qu'il était naturel de -connaître. Elle pensait là-dessus ainsi que beaucoup de -femmes de sa profession, qui se regardent comme exclusivement -vouées à la corporation, et qui n'imaginent -pas l'amour hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se -divisait en deux classes d'hommes: les artistes,—et -les autres. Et les autres, à quelque classe qu'ils appartinssent, -qu'ils fussent n'importe quoi de grand et d'officiel -dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal -de France, n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas. -La femme chez elle n'était sensible qu'à un nom d'art, -à un talent, à une réputation d'artiste.</p> - -<p>Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence -lui avaient un peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée -de la vertu ni l'instinct de ses remords; la conscience -qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle faisait lui -manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût -peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et -aussi honnête que d'être mariée. Et pour elle, il faut le -dire, la liaison était une sorte d'engagement et de contrat. -Manette était de l'espèce de ces maîtresses qui -mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage. -Elle était de ces femmes qui se font un honneur d'être, -fidèles jusqu'au jour où elles en aiment un autre. Ce -jour-là, elles ne trompent point l'homme avec lequel -elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel -amour. Cette loyauté était un principe chez elle.</p> - -<p>Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative, -de certaines élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul, -sans arrière-pensée. Elle ne regardait point à l'argent -chez un homme.</p> - -<p>Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée -assez froide. Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses -qu'il mettait dans sa vie de tous les jours, l'agrément -des choses autour d'elle ne l'avaient point touchée d'attendrissement -et de reconnaissance. Elle se sentait bien -lui venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais -rien que de l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon -garçon, à un camarade, à quelqu'un de très-gentil. Ce -qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y croire, d'avoir -foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes -brusques, des messieurs assez peu commodes, presque -brutaux, elle voyait à Coriolis des habitudes, un ton, -des paroles d'homme du monde: elle se demandait s'il -était de la même race, et elle se laissait aller à croire -qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre -comme les gens célèbres qu'elle avait connus. Le succès -de Coriolis tomba sur elle comme un coup de lumière.</p> - -<p>Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux, -des feuilletons, lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée -du présent, de l'avenir, de ce bruit de popularité qui -commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un artiste -connu fit tout à coup lever de son cœur une chaleur, -une flamme, presque de l'amour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXV</h2> - - -<p>Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, -de la femme de la rue et du peuple. Mais cette ignorance -originelle et vierge d'une maîtresse, si blessante -d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne froissait -pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et -passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, -sans lui inspirer un de ces retours, un de ces -regrets où l'amour humilié se sent rougir de ce qu'il -aime.</p> - -<p>Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, -les artisans d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, -les enfanteurs de livres, de tableaux, de statues, -sont faciles et indulgents à de pareilles créatures. -Il ne leur déplaît pas de vivre avec des intelligences de -femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à ce -qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir -compagnie. Une maîtresse qui ne répond à rien de ce -qu'ils ont dans la tête, une maîtresse qui est uniquement -une société pour les repos de la journée et les -trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce -qu'ils font et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension -soumise et instinctivement respectueuse, -cette maîtresse leur suffit. La femme, en général, ne -leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur -semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le -mot expressif et vulgaire, la <i>moitié</i> d'un bourgeois: -mais ils jugent que, pour eux, il n'y a pas de compagne -qui puisse les soutenir, les aider, les relever dans l'effort -et le mal de créer; et aux maladresses dont ne -manquerait pas de les blesser une femme élevée, ils -préfèrent le silence de bêtise d'une femme inculte. Presque -tous n'en sont venus là, il est vrai, qu'après des -illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils -ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à -leurs chefs-d'œuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, -ou bien seulement une madame d'Albany. Et tombés -meurtris, blessés, de quelque haute déception, ils -sont devenus comme cette actrice encore belle, encore -jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui -voyait que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils -sont mes inférieurs»,—répondit-elle d'un mot profond.</p> - -<p>L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où -l'homme met un peu de l'autorité du supérieur, et -trouve dans la femme la légère et agréable odeur de -servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à sa -table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et -de la parole, qui dispense des exigences et des dérangements -du monde, et ne touche ni au temps, ni aux -aises du travailleur, l'amour commode, familier, domestique -et sous la main,—c'est l'explication, le secret -de ces liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces -ménages de tant d'hommes distingués avec des femmes -si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour eux ce -charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, -de les laisser tranquilles et solitaires dans le panier des -Nuées où l'Art plane sur le Pot-au-feu.</p> - -<p>Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt -francs pour faire apprendre l'orthographe à Manette. Il -prenait sa maîtresse comme elle était, et pour ce qu'elle -était, une bête charmante, dont le parlage ne le choquait -pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas -serine. Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, -lui plaisait par certains côtés de spontanéité -drôle et de naïveté personnelle: il trouvait dans sa fraîche -niaiserie une originalité d'enfance, une jeune grâce. Et -souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout -haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette -avait laissé tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.</p> - -<p>Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance -spirituelle par une qualité qui, aux yeux de -Coriolis, excusait tout chez une femme, et sans laquelle -il n'eût pas pu vivre trois jours avec une maîtresse. Elle -offrait une séduction qui, après sa beauté, avait attaché -Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve -les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle -était née avec ce signe de race, le caractère de rareté -et d'élégance, la marque d'élection qui met souvent, -contre les hasards du rang et de la destinée des fortunes, -la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie -de nature, dans la première venue du peuple:—la -distinction.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXVI</h2> - - -<p>Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut -bientôt l'occasion de se montrer et de se consacrer, -comme les passions de femmes, dans le dévouement.</p> - -<p>La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant -son dernier mois de travail, son effort énorme et inquiet -pour arriver à temps, avaient amené chez lui un abattement, -un vague malaise. Un refroidissement qu'il prenait -le rendait tout à fait malade.</p> - -<p>Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être -souffrant. Il se couchait, ne parlait plus, regardait les -gens sans leur répondre, et quand les gens restaient là, -il tournait le dos et se collait le nez dans la ruelle. -C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois, -quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une -parole ni un verre de tisane, il se levait comme à l'ordinaire -et se remettait à travailler sans parler de rien, -ni vouloir qu'on lui parlât de rien.</p> - -<p>Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second -jour, Anatole le vit si malade qu'il alla chercher -un médecin, le médecin ordinaire du monde de l'art, et -que la moitié des hommes de lettres et des artistes traitaient -en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante -et souriante de bossu, son œil clignotant, ses -paupières plissées de lézard: quand il était là, assis au -pied du lit d'un malade, il prenait un inquiétant aspect -de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait l'air d'être -content de tenir un homme de talent, un homme connu, -de l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le -moral, tâter ses peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur -sa mine paterne et mielleuse passaient de petits éclairs -froids où s'apercevaient ensemble la rancune implacable -d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la -fortune des autres, et la curiosité d'une étude impie et -féroce aux prises avec l'instinct de guérir d'une grande -science médicale.</p> - -<p>—Ah! sapristi, mon pauvre enfant,—dit-il à Coriolis,—pas -de chance! Dire que ta réputation allait si -bien!… Tu marchais, tu marchais… Tu commençais à -embêter pas mal de gens… Ah! tu étais lancé…</p> - -<p>Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.</p> - -<p>—Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?—dit Coriolis -en relevant sur lui des yeux braves.</p> - -<p>Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait -tout occupé à écouter le pouls de Coriolis, à en compter -les battements. Et tous deux se regardant face à face, il -y eut un instant de silence et de lutte au bout duquel le -médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé -sur le sien.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui te parle de ça?—reprit-il d'un air -bonhomme.—Mais il était temps, là, vrai… Tu as ce -qu'on fait de mieux en fait de fausse fluxion de poitrine.</p> - -<p>Et il se mit à écrire une terrible ordonnance.</p> - -<p>Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui -dire: Eh bien?—Ah! le gaillard!—fit-il en prenant -sur un tabouret son chapeau de philanthrope à larges -bords, et jetant un regard sur les murs de l'atelier garnis -d'esquisses:—On ferait une jolie vente, ici… oui… oui…</p> - -<p>Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée -à laisser tomber dans les désespoirs de la femme les -cupidités de la maîtresse.</p> - -<p>Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances -aiguës de la maladie et l'affaiblissement des saignées, -Coriolis se crut perdu. Il se prépara à mourir, et il -trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une douceur -étrange.</p> - -<p>Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu -le sentiment, la passion de l'exotique, la nostalgie, le -mal du pays des pays chauds. Il s'était toujours senti -l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une autre -terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des -fruits étrangers; ses mains allaient aux objets peints et -teints par le Midi, ses yeux se plaisaient à des feuilles -d'Asie. L'Orient l'avait toujours appelé, tenté. Il aimait -à le respirer dans les choses venues d'outre-mer, qui en -rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son rêve, son -bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la -naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait -trouvé tout cela là-bas. Mourant, il voulut charmer son -agonie avec ce qui avait charmé son existence, et il n'eut -plus que cette pensée d'aspiration suprême: l'Orient! -On eût dit que, comme dans les religions de ses peuples -de lumière, il tournait sa mort vers le soleil.</p> - -<p>Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de -tissus qu'il avait rapportés, des étoffes lamées d'argent, -des soieries safranées où couraient des fils d'or; et, la -tête un peu affaissée dans les oreillers, avec les regards -longs des mourants, il regardait ces choses aimées. De -temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir -en lui-même comme un buveur qui savoure les délices -d'un vin; puis il les rouvrait, et ne pouvant les rassasier, -il suivait ainsi jusqu'au jour baissant les pas du -jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait, ces -étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant, -l'enlevaient à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa -vie, il ne la sentait plus battre qu'au cœur de ses souvenirs. -Les couleurs qu'il avait devant lui devenaient ses -idées, et l'emportaient à leur pays. Il était là-bas: il -revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces -caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; -et des caquetages de femmes assises dans un -caïack qu'il avait entendus à Tichim-Brahé, lui revenaient -dans un bourdonnement de faiblesse.</p> - -<p>Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des -petits flacons d'essence, des bourses, des bijoux, des -grains de collier; et de ses doigts détendus, errant -dessus et qui avaient peine à prendre, il les palpait, les -retournait, les touchait pendant des heures, lentement, -avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient -égrener un chapelet et caresser des reliques. Ses -yeux se fermaient presque; les lèvres chatouillées d'un -demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours vaguement. -Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre, -il les serrait de ses faibles mains avec une force -d'enfant.</p> - -<p>Quelquefois encore il approchait de ses narines le -parfum évaporé qui reste à ces objets, et en les sentant, -il les effleurait de ses lèvres pâlies comme pour mettre -dans une dernière communion le baiser de son agonie -sur l'adoration de sa vie!</p> - -<p>Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait -plus, ne se couchait pas. Elle le soignait comme une -femme qui ne veut pas qu'on meure. Anatole l'aidait -admirablement et de tout cœur: il avait, lui aussi, des -soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade -d'un homme à tout faire.</p> - -<p>Coriolis fut sauvé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXVII</h2> - - -<p>Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, -allongé sur le divan. Manette allant et venant, rangeait -dans l'atelier, repliait dans la petite armoire les -étoffes turques éparpillées sur des meubles; et de temps -en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient -deux bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des -morceaux de costume d'Orient,—quand Anatole rentra -suivi de quelque chose de blanc à quatre pattes, -qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.</p> - -<p>—Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?—fit Manette -en poussant un petit cri de peur.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu!—dit Anatole,—rien… un cochon…</p> - -<p>Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez -en terre, avec de petits grognements, faisant la reconnaissance -de tous les recoins et de tous les dessous de -meubles de la grande pièce.</p> - -<p>—Tu es fou!—fit Coriolis.</p> - -<p>—Parce que je rapporte un cochon, un amour de -cochon, un cochon qui a des rubans comme une boîte -de baptême?… Tu ne méritais pas de le gagner, par -exemple… Merci, le gros lot, plains-toi!… Oui, mon -cher… On a été si content au café de Fleurus de te savoir -remonté sur ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette -au dîner et qu'on a tiré pour toi à la loterie… Tu as eu -la chance… et tu as la bête… C'est doux, c'est gentil, -ça aime l'homme… et ça sauve de la tentation: vois -saint Antoine!… Et puis ce sera une société pour Vermillon… -Il faut que je le lui présente… Hop! Vermillon!</p> - -<p>Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé -un bout de son museau hors de sa cage à l'entrée du -goret dans l'atelier, le rentra en se renfonçant précipitamment.</p> - -<p>—Vermillon!—cria impérieusement Anatole -Vermillon se pencha, se gratta la tête, se lança après -sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et s'arrêta là, -en liant, comme un clown, son jarret autour du -chanvre. Anatole secoua la corde: le singe lui tomba -sur l'épaule, et de là, sautant à terre, il se mit de loin, -baissé et appuyé sur le dos de ses deux mains, à regarder -cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il en fit -le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit -avec de petits sauts, se penchant de temps en temps, le -regardant en dessous, le considérant avec une attention -profonde, méditative, presque scientifique.</p> - -<p>—Nous étions une flotte,—reprit Anatole,—au -grand complet… Je t'ai excusé… J'ai dit que tu étais -encore un peu patraque… Oh! ça été d'un chaud! On a -crié à faire venir les sergents de ville!</p> - -<p>Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se -familiarisait avec lui. Il le flaira, le toucha un peu, -aventura sa patte dessus, et goûta le doigt avec lequel il -l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il lui prit délicatement -la queue, la releva, regarda, et, comme si -son instinct de la ligne droite était blessé par cette -queue en vrille, il la tira pour la redresser, la lâcha -pour voir s'il avait réussi; et voyant qu'elle restait tirebouchonnée, -la retira encore. Le cochon restait immobile, -cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération, -plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant -d'autre signe d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.</p> - -<p>—Vermillon! à ta niche!—cria Coriolis; et se retournant -vers Anatole:—Dis donc, qu'est-ce qu'il faut -que je leur donne la prochaine fois… quel lot? Je voudrais -faire les choses bien, tu comprends, tout à fait -bien… Ça serait bête de leur donner quelque chose de -moi…</p> - -<p>—Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?—lança -Manette.</p> - -<p>—Mon fils adoptif!—dit Anatole.—Ah! bien!…</p> - -<p>—Un bronze de Barbedienne?…—reprit Coriolis,—ce -n'est pas bien neuf, un bronze de Barbedienne… -Ma foi! si je leur rendais, comme lot, un dîner à tous -ici… pour la fin de ma convalescence?</p> - -<p>—Hum! un dîner…—fit Anatole,—ça sent la fête -de famille, un dîner… Donne donc plutôt un souper… -c'est toujours plus drôle.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux… Mais -qu'est-ce qu'on fera avant souper?</p> - -<p>—Tout ce qu'on voudra… de la musique religieuse… -Une idée!… si on se livrait à un petit tremblement de -jambes?</p> - -<p>—Moi, d'abord, je mets ça, si on danse…—dit Manette -qui venait de passer sur elle une magnifique robe -de Smyrniote.</p> - -<p>—Mais, ma chère, tu n'y penses pas… ce n'est plus -l'époque des bals masqués…</p> - -<p>—Bah! si ça l'amuse?—fit Anatole.—Donne-lui -cette petite fête-là… Elle ne l'a pas volée… Elle n'a pas -eu trop d'agrément ces temps-ci… Garnotelle connaît le -préfet de police, il vient de faire son portrait… Il nous -aura une permission… Nous aurons un municipal à la -porte… C'est ça qui aura de l'œil!… Enfoncés les bourgeois!</p> - -<p>Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée -devant Coriolis.</p> - -<p>—Accordé!—dit Coriolis,—bal et souper! Voilà -le programme… Par exemple, c'est toi que ça regarde -Anatole… tu te charges de tout… Ah! canaille de Vermillon!</p> - -<p>Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.</p> - -<p>Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du -cochon, après avoir essayé inutilement de grimper sur -son dos, Vermillon avait paru lâcher sa victime. Grimpé -Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en ayant -l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret -rassuré passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous -de lui. Il avait saisi le moment, calculé son -saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, de terreur, -faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un -cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon -cramponné, par la peur de tomber, à la peau du -coureur. Le petit cochon, les oreilles rabattues sur les -yeux, lancé et détalant comme s'il avait un diablotin en -croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, -avec sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de -cette bête de graisse, se rattrapant et se raccrochant -dans des pertes d'équilibre continuelles,—c'était un -spectacle du plus prodigieux comique, où un philosophe -aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté -par elle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXVIII</h2> - - -<p>A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de -Coriolis ce bal qui devait devenir historique et laisser -dans les légendes de l'art une mémoire encore vivante.</p> - -<p>Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût -cru voir se presser un peu de toutes les nations et de tous -les siècles. L'histoire et l'espace semblaient ramassés -là. L'univers s'y coudoyait. C'était comme une évocation -où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se -cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins, -les lignes, les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le -tohubohu étourdissant des couleurs. Il y avait des échantillons -de toutes les civilisations, des morceaux de toute -la terre, et des robes volées à des statues. Les costumes -allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national -de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là -avaient été détachés d'une page de Cesare Vecellio. Il -passait des cardinaux et des Mohicans. Des couples se -parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à -Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé -dans un chef-d'œuvre, prenait la taille de la dernière des -débardeuses. Des bouts de chlamyde flottaient sur des -pointes de mules. Yeddo était dans cette jupe, un barbare -de la colonne Trajane dans cette braie. La fustanelle -plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme -la porte la statue de Tibère, voisinait avec la <i>tébuta</i> -d'Océanie. Une déesse de la Raison, une Diane de -Poitiers et une belle écaillère faisaient un groupe des -trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique -avec un masque de plâtre et du madapolam amidonné. -On voyait un galérien en vareuse rouge, en bonnet vert, -avec la chaîne et un boulet fait d'un ballon d'enfant -peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un -Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de -Rhamsès II, détachés d'une graphie égyptienne, fraternisaient -avec un Mezzetin. De la toile à matelas par -instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui -coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un -Chicard. Un premier communiant à barbe, dans un habit -et un pantalon de collégien trop courts, avec le brassard -blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui -s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une -femme, en Moluquoise, avait un chapeau de six pieds -de large, tout garni de nacre et de coquillages. Une autre -était la sainte Cécile, en rouge, du Dominiquin.</p> - -<p>Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient -ajouté, avec la conscience d'artistes qui se déguisent, la -tournure, l'air, le teint, la physionomie, la couleur locale -du maquillage, la grimace même de chaque latitude. -Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges, -avait passé la journée à se peindre religieusement, -d'après les planches de Catlin, tous les tatouages rouges, -verts et jaunes des Indiens: on les aurait reçus à la -danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise -s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux -aux tempes pour se remonter le coin des yeux.</p> - -<p>Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin -d'Olympe: la beauté d'un modèle de femme en Amphitrite, -vêtue d'une écume de mousseline à travers -laquelle paraissaient, à ses chevilles, des <i>péricelidès</i> d'or -copiés sur la <i lang="la" xml:lang="la">Venus physica</i> du Musée de Naples; la -beauté d'un homme dont les muscles jouaient dans un -maillot; la beauté de Massicot, le sculpteur, dans le -costume des fromagiers de Parmesan, la chemise bouillonnée, -coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le -ventre, le caleçon arrêté au genou, les jambes nues, -basanées, nerveuses et parfaites, dignes de son costume -et de ce type de race qui montre le Bacchus indien dans -les fermes milanaises.</p> - -<p>Puis çà et là, c'étaient des apparitions, des fantaisies -de Mardi gras, comme en trouve l'atelier, des caricatures -taillées de main d'artiste, des parodies cocasses, -un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la chevalerie -du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux -de cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros -qui avaient ramassé un casque dans un Daumier, des -vengeances de pensum sur le dos d'Achille, une cour -de Cucurbitus I<sup>er</sup>, des imaginations de travestissements -volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui avaient -l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première, -et d'en avoir été retirés avec une couronne de -lauriers et de carottes.</p> - -<p>Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine, -à ramages jaunes et verts, du seigneur qui lève une -coupe dans les <i>Noces de Cana</i>.</p> - -<p>Manette portait un des costumes rapportés d'Orient -par Coriolis: les jambes dans un large pantalon de soie -flottant, de la délicieuse nuance fausse du rose turc, elle -avait la taille dessinée par une petite veste de soie -marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus -par les grandes manches d'une chemise de tulle -sans agrafes qui laissait voir en jouant la moitié de sa -gorge. Sur sa tête, elle avait le charmant <i>tatikos</i> de -Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert d'agréments -et de broderies, dans lesquels elle avait passé, -noué, enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la -coquetterie d'une femme de là-bas. Et ravissante ainsi, -elle semblait la vraie femme d'Ionie,—la femme de la -séduction.</p> - -<p>Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était -très-bien arrangé dans le pourpoint de brocard noir, aux -manches violettes, du beau portrait de Calcar du Louvre.</p> - -<p>Chassagnol était superbe dans son costume de comique -florentin, en Stenterello du théâtre Borgognisanti, -avec sa perruque rousse, sa petite queue remontante, -ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils terribles, -sa veste courte à carreaux.</p> - -<p>Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en -saltimbanque classique de baraque. Il avait des chaussettes -de laine noire, sur lesquelles il avait fait coudre -un lacet d'or en triangle et de la fourrure, un maillot -blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de velours -noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette -en velours noir et or, un diadème en or sur une grande -perruque, et une trompette dans le dos.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXIX</h2> - - -<p>Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de -la danse d'Anatole, une danse folle, éblouissante, étourdissante, -où le danseur, avec une fièvre de vif argent et -des élasticités de clown, bondissait, tombait, se ramassait, -faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un -coup de pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo -de la pastourelle, se relevait sur un saut périlleux. On -riait, on applaudissait. La danse autour de lui s'arrêtait -pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le diable au corps -qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une -joie de vertige dans le bal.</p> - -<p>Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes -qui se bousculaient et se marchaient sur les pieds, Anatole -disparut. On le cherchait, on se demandait ce qu'il -était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit -noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, -il recommença à danser.</p> - -<p>Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse -de tours de force et de gymnastique: c'était maintenant -une danse qui ressemblait à la pantomime sérieuse et -sinistre de sa blague,—une danse qui blaguait!—Mouvements, -physionomie, les jambes, les bras, la tête, -tout son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible -gouaillerie cynique. On ne savait quoi de sardonique -lui courait le long de l'échine. De toute sa -personne, jaillissaient des charges cruelles d'infirmités: -il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la -figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de -bois, simulait, au milieu d'un pas, le gigottement de -pied d'un vieillard frappé d'apoplexie sur un trottoir. -Il avait des gestes qui parlaient, qui murmuraient: -«<i>Mon ange!</i>» qui disaient: «<i>Et ta sœur!</i>» qui semblaient -secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! -Il tombait dans des béatitudes hébétées, des extases -idiotes, des ahurissements abrutis, coupés de subites -démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le -haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la -Terre-de-Feu. Il levait les yeux au plafond comme s'il -crachait au ciel. Il avait des regards qui semblaient -tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur le front -de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert -Macaire. Il embrassait la place des pas de la femme qui -lui faisait vis-à-vis, il se gracieusait, se déformait, faisait -le geste de cueillir de l'idéal au vol, piétinait comme -sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se bossuait -les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait -un mouvement de rotation mécanique à une de -ses mains, et tournant dans le vide, il paraissait moudre -un air qui semblait le chant de l'alouette de Juliette -sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait -l'amour. Les poses, les balancements de couples -amoureux, consacrés par les chefs-d'œuvre, les statues -et les tableaux, les lignes immortelles et divines de -caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la -femme et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la -taille et se noue à son cœur, la prière, l'agenouillement, -le baiser,—le baiser!—il caricaturait tout cela -dans des charges d'artiste, dans des poses de dessus -de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes -dérisoires d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, -avec un doigt de Cupidon sur la bouche, toute -la tendre sentimentalité de l'homme… Danse impie, où -l'on aurait cru voir Satan-Chicard et Méphistophélès-Arsouille! -C'était le cancan infernal de Paris, non le -cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan -corrompu, le cancan ricaneur et ironique, le cancan -épileptique qui crache comme le blasphème du plaisir -et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!</p> - -<p>A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille -où il dansait; et les femmes qui avaient le bonheur -d'être costumées en Turcs et de porter des pantalons, -montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de -sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à -force de rire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXX</h2> - - -<p>Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie. -Il ne reprenait ses forces que lentement, travaillant -mal, manquant de l'entrain de la santé, souffrant de -la chaleur de l'été, intolérable cette année-là.</p> - -<p>—C'est une drôle de chose,—dit-il un jour à Anatole,—quand -on a dix-huit ans on ne s'aperçoit pas -du mois de juillet à Paris… On ne sent pas qu'on étouffe -et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a l'idée de -penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre -d'arbres…</p> - -<p>—Ah ça!…—fit Anatole,—est-ce que tu aurais -le projet d'acheter une maison de campagne avec un -jet d'eau?</p> - -<p>—Non,—répondit Coriolis,—ça ne va pas jusque-là… -mais, mon Dieu, si ça vous convenait à Manette et à toi…</p> - -<p>—Quoi?—fit Manette.</p> - -<p>—D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des -boutiquiers de passage, respirer…</p> - -<p>—A la campagne? oh! oui…—dit nonchalamment -Manette, à laquelle ce mot faisait voir quelque chose -au-delà de Saint-Cloud, de vert, d'inconnu, d'attirant, -avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir.</p> - -<p>Elle reprit aussitôt:</p> - -<p>—Où ça?</p> - -<p>—Ma foi,—reprit Coriolis,—je ne connais pas -Fontainebleau… Il paraît, à ce qu'ils disent tous, que -c'est une vraie forêt… Nous irions dans un trou… à -Barbison, à l'auberge… Une installation, ce serait le -diable… nous laisserons nos domestiques ici.</p> - -<p>—Oh! c'est ça, en garçons!—fit Manette, à laquelle -l'idée d'aller à l'auberge plaisait comme sourit à un -enfant l'idée de dîner au restaurant.</p> - -<p>Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de -l'atelier à l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court:</p> - -<p>—Et Vermillon.</p> - -<p>—Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens, -au fait,—dit Coriolis,—on ne le voit plus.</p> - -<p>—Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel… -Il y a l'honneur d'une femme, et tu comprends… -Vermillon a une passion, parole d'honneur! -malheureuse, je l'espère… Il brûle pour la forte épouse -de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur… -Il passe maintenant tout son temps à lui savonner son -linge dans le ruisseau pour lui prouver son dévouement… -C'est touchant!… Et il lui fait une cour dans sa loge, -des yeux au ciel, des airs d'adoration… un homme ne -serait pas plus bête, quoi!</p> - -<p>—Très-bien… Tu le laisseras en pension chez son -adorée.</p> - -<p>—C'est peut-être très-grave… Je te dirai que je crois -qu'ils sont jaloux l'un de l'autre: le mari et lui… Le -mari est sombre, de plus, il est tailleur, et les hommes -qui travaillent toute la journée les jambes croisées sur -une table sont rangés par les criminalistes dans la classe -des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations…</p> - -<p>—Imbécile!</p> - -<p>—Aux paquets!—cria Anatole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXI</h2> - - -<p>Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait -prise à Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure -et demie de voyage à travers la forêt, d'une route de -sable sur le pavé.</p> - -<p>Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa -lisière. De petites maisons aux volets gris, aux toits de -tuile, élevées d'un étage, avec l'avance d'un auvent sous -lequel causaient à l'ombre des femmes sur des siéges -rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, -d'où sortaient et se penchaient des verdures de jardin, -des façades de fermes avec leurs grandes portes charretières, -commençaient la longue rue. Tout à l'entrée, un -tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des -maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis -par terre et la curiosité de deux petites filles dans le dos, -crayonnait on ne savait quoi d'après nature. Les maisons -garnies de vignes, prudemment montées et plaquées hors -de la portée de la main, les murailles de moellon des -granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait -mal des fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; -des fenêtres à moulure étaient encastrées -dans une construction paysanne. Une baie, à demi barrée -d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier. -Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec -une étude sur un buffet. Coriolis reconnaissait des toits -de bois sur des portes, des cours, des ruelles de masures -donnant sur la campagne, que des eaux fortes lui avaient -déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue bâtisse -où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé, -c'était l'auberge.</p> - -<p>Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, -mena les voyageurs à un petit pavillon où ils trouvèrent -trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvrait sur -un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en noyer, -recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs -avaient des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds -des griffes en terre cuite.</p> - -<p>Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés -de la bonne odeur du linge qui a séché sur des -haies et sur des arbres à fruit; et il s'endormit au bruit -d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant de -caille.</p> - -<p>Pittoresque et riante auberge que cette auberge de -Barbison, vrai vide-bouteille de l'Art! une maison dans -un treillage mangé de lierre, de jasmin, de chèvrefeuille, -de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes! -Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de -roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent -aux carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des -torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure -de la maison saute par-dessus les tonnelles, monte les -escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts -tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des -vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles -et leurs vrilles sur le trou noir de la cuisine et les -bras bruns d'une laveuse. Une découpure de treille encadre -dans des feuilles, une tête de cerf aux os blancs.</p> - -<p>Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des -verres tachés de vin et de vieux livres usés où se déchire -le papier qui fait un manche au gigot, des buffets, des -fontaines, des garde-mangers remplis de viandes saignantes -sous l'abri d'une feuille de zinc; des <i>moss</i>, des -canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la -cave ouverte et pleine. La poulie, la corde et le grincement -d'un puits se perdent dans les branches d'un abricotier. -Des poules montent aux échelles pour aller pondre -au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent -çà et là; de tout petits chats jouent entre des barreaux -de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cassé, un coq -jette son cri.</p> - -<p>Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens -qui dorment, des poussins qui courent. Il y a des tonneaux -coulés dans des mares; et çà et là des chaudrons -noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, des -cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits -sacs de graines renflés; des palissades où sont fichés, -dans chaque pieu, des goulots de bouteille; une herse démanchée -à côté d'un débris de berceau en osier; un moulin -à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore -odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant -à côté de brosses à peindre et de torchons bis sur des -bourrées sèches; des cordes de balançoire pourries pendant -d'un sureau; des piles de bois, des amoncellements -de solives, des appentis, des toits de branchages, des -poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des -hangars où s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; -des portes battantes, dont le poids est une pierre dans -un morceau de mouchoir bleu; des sentiers où traînent -des morceaux et des restes de tout; des resserres encombrées -de vieilles choses hors de service… Bric-à-brac -hybride de café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, -de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son -fouillis fourmillant, animé, battu, remué par l'air ventilant -du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie -bâtie par les pinceaux d'Isabey.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXII</h2> - - -<p>Les premières journées passées à Barbison parurent -à Coriolis douces et reposantes. Il avait quitté Paris encore -convalescent, dans un état de fatigue de corps et -de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent le -travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air -sain et calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, -avait besoin de se mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à -se sentir dans cet endroit si bien mort à tous les bruits -d'une capitale, et où la publicité n'était que le <i>Moniteur -des communes</i>. Sa vue était heureuse de cette grande -rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences -dételées sur le bord de la chaussée. Il goûtait des -jouissances d'oubli à voir le peu qui passe là, le lent travail -des bêtes et des gens, cet apaisement particulier que -les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme les -grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons -et les existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se -succèdent, sans être plutôt un jour qu'un autre, ce temps -du village auquel on se laisse aller, ces heures inoccupées -qui le menaient au soir, un soir sans gaz où ne restait -de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet -du billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du -matin, il éprouvait une certaine satisfaction, lorsque le -conducteur de la voiture de Melun criait à l'aubergiste:—Rien -de nouveau?—et que l'aubergiste répondait:—Rien—ce -<i>rien</i> qui disait que rien là n'arrivait.</p> - -<p>Pour Manette, la campagne était comme le déballage -de la première boîte de joujoux d'où sortent des moutons, -une maison qui serait une ferme, et des arbres -frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions -d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que -ça? de petite fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de -la terre, des arbres partout, un jardin qui n'en finissait -pas, des oiseaux, des champs remplis de choses qui poussent, -c'était pour elle comme un monde nouveau d'étonnements -et d'amusements.</p> - -<p>Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions, -l'allégresse un peu oisonne de la Parisienne à la campagne. -Il lui paraissait charmant de manger à genoux -des fraises dans le plant. A tout moment elle se penchait -dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à -bon Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant -dans son cou. Elle attrapait une branche sur un -chemin en passant, volait ce qui pendait, ramassait la -Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans un -coquillage.</p> - -<p>On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de -son apathie, de sa nonchalance sérieuse. Elle devenait, -dans cet air, d'humeur alerte, dansante, sautante, presque -grimpante. Il lui passait des envies de monter à des -cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla -faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse -de soleil, les reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans -la chambre à four regarder couler la lessive dans le -grand cuveau. Elle portait de l'herbe à la vache: elle -voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle -n'osa pas.</p> - -<p>Mais le plus souverainement heureux des trois était -Anatole. Il éclatait en gestes, en bouts de chansons, en -paroles folles, en apostrophes qui ressemblaient à de la -griserie, à cette ivresse que verse à certains hommes de -bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des -demi-journées en tête-à-tête avec les bêtes de la basse-cour, -les étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs -voix dans la bouche, faisant l'écho au chant du fumier, -et laissant les chiens lui débarbouiller, comme à un -ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue.</p> - -<p>Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu, -étalé, aplati tout de son long, les yeux demi-clos sous -son chapeau de paille qui lui rabattait de l'ombre sur -la figure, la tête sur ses bras en manches de chemise. -Il restait là, bien heureusement immobile, le bouton de -sa ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise -qui lui couraient tout le corps. Et tout enfoncé dans ce -lazzaronisme en plein air, à demi extasié dans l'épanouissement -d'une jubilation infinie, il cuvait le paysage. -Il «vachait»,—comme il disait avec l'expression crapuleuse -qui peint ces félicités retournant à la brute.</p> - -<p>Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles -Coriolis ne se serait pas aperçu des dimanches, -sans les boules étamées qu'exposait, ce jour-là, dans un -jardin, un employé qui les apportait le samedi soir et -les remportait le lundi matin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXIII</h2> - - -<p>Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce -qui le sonnait, c'était le coucher du soleil, faisant apparaître -tout noir, sur son rayonnement de feu rouge, le -genévrier mort servant d'enseigne à l'auberge.</p> - -<p>Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement -qui pavait de lumière la rue du village. Les premiers -arrivés se mettaient à l'ombre sur le banc de -pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient -dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant -de leurs bâtons leurs semelles pleines de sable. La -fille de la maison, sortant sur le pavé, la main devant -les yeux, regardait au loin, et, sitôt qu'elle voyait arriver -les derniers attendus, avec le bout de leurs parasols -dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait -fumante dans la salle à manger.</p> - -<p>A peine si l'on se donnait le temps de laver les -brosses. On jetait ses chapeaux, on démêlait, au petit -bonheur, les grandes serviettes jaunes de toile de ménage, -on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds -des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait -dans les assiettes creuses. Le grand pain posé sur le -dessus du piano passait, et chacun s'y coupait un michon. -Le petit vin moussait dans les verres, les fourchettes -piquaient les plats, les assiettes couraient à la -ronde, les couteaux frappant sur la table demandaient -des suppléments, la porte battait sans cesse, le tablier -de la fille qui servait volait sur les convives, les bouteilles -vides faisaient la chaîne avec les bouteilles pleines, -les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient effrontément -la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires -tombaient dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, -une joie de réfectoire de grands enfants, partait de tous -ces appétits d'hommes avivés par l'air creusant de toute -une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait qu'à -la solennelle confection de la salade à la moutarde, -pour laquelle, à la fin, la table suppliante obtenait un -jaune d'œuf cru.</p> - -<p>Et autour de la table égayée, tout riait: le grand -buffet avec ses soupières à coq et sa grande tête de -dix-cors; la salle à manger avec toutes ses peintures -dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré -l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait -sur tout ce petit musée, barbouillé par tous les hôtes de -Barbison, et qui met à ces murs, derrière les chaises de -ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom de ceux -qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de -pluie, avec un reste d'étude et la verve de leur premier -talent, dans tous ces tableaux qui se cognent: paysages, -moutons, dessous de bois, parapluies gris dans la forêt, -chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures -mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, -partie de canotage sur la Seine, amours boiteux frappant -à la porte de Mercure. Et de derniers rayons allaient -à ces panneaux de buffet qui montrent la pochade -d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de -pommes sur des échelles; ils allaient à ces guirlandes -où le pinceau de Brendel a noué aux pipes du Rhin les -verres de Bohême; ils quittaient, comme à regret, des -esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à -cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces -bouquets de fleurs et de femmes écloses sous la brosse -de Nanteuil et la baguette magique de Diaz, ces grappes -de fées montrant leurs bas de femmes sur des balançoires -de roses…</p> - -<p>Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre -jaune, le fromage de gruyère dévoré, le café versé dans -les demi-tasses opaques, les pipes s'allumaient. Des -apartés se faisaient dans des coins où des camarades se -parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient -des vers faux sur le livre de souvenir de la maison. La -nuit endormait la rue, les charrettes, le village; les paroles -devenaient plus rares; le sommeil de la campagne -tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans -leurs yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, -leur motif, leur journée, et souriaient vaguement à leurs -couleurs du lendemain, avec les rêves de leurs chiens -grognants entre leurs jambes. La fatigue se berçait dans -une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le -piano ouvert… Et tous allaient se coucher, dormir un -de ces bons sommeils dans lesquels tombait le son lointain -de la trompe du <i>corneur</i> de Macherin, et qu'éveillait, -avec ses bruits du matin le réveil de la basse-cour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXIV</h2> - - -<p>Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, -sans dessiner, laissant se faire en lui ces croquis -inconscients, ces espèces d'esquisses flottantes que fixent -plus tard la mémoire et la palette du peintre.</p> - -<p>Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait -chaque fois, quand, au bout d'un quart d'heure, il -arrivait à l'avenue du Bas-Bréau: il se sentait devant -une des grandes majestés de la Nature. Et il demeurait -toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement -respectueux et de silence ému de l'âme, en face -de cette entrée d'allée, de cette porte triomphale, où -les arbres portaient sur l'arc de leurs colonnes superbes -l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout de -l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et -sévères, ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, -beaux de la beauté sacrée des siècles, sortant, -comme d'une herbe naine, des forets de fougère écrasées -de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce, -leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois -les blancheurs polies de la pierre. Coriolis se mettait à -marcher sous ces voûtes qui éclataient au-dessus de lui, -à des élévations de cent pieds, en fusées de branches, -en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, -ayant l'air de couronnes de colère sur des têtes de -géant. Il marchait sur les ombres couchées barrant le -chemin, qui tombaient du fût énorme des troncs; et en -haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres -du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par -de petits morceaux de beau temps que la verdeur de la -feuillée faisait fuir et presque pâlir dans un infini d'altitude. -Des deux côtés du chemin, il avait des dessous -de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a l'ombre -des forêts dans la transparence pénétrante du midi, -et que déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon -courant, frémissant jusqu'au bout d'une branche, voletant -sur les feuilles, en ayant l'air d'y allumer une -rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits -genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; -et les houx rampants remuaient sur le vernis de leurs -feuilles une lumière métallique et liquide, l'éblouissement -blanc d'un diamant dans une goutte d'eau.</p> - -<p>Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur -les feuilles, cette gloire de l'été dans les arbres, cet air -vif qui passe sur les tempes, les senteurs cordiales, -l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois, ce qui -passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude, -enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse -d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres -aux membres d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci -qui s'inclinaient avec les lignes penchées des grands pins -italiens dans les villas, ceux-là qui montaient droits dans -un jet de rigide élancement. Il y en avait de solitaires -comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, -mêlant et nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient -dessiner un rond de danse pour des hamadryades. -Le sable, derrière Coriolis, enterrait son pas; et il avançait -dans ce silence de la forêt muette et murmurante, -où tombe des arbres comme une pluie de petits bruits -secs, où bourdonnent incessamment, pour le bercement -de la rêverie, tous les infiniment petits de la vie, le battement -du rien qui vole, le bruissement du rien qui -marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, -le coude sur la terre, les yeux à l'éternel balancement -des branches auprès du ciel, de petits souffles accouraient -à lui, sur l'herbe et les feuilles tombées, avec le -pas d'une bête.</p> - -<p>L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du -jour, la jeune clarté d'un bourgeonnement de printemps. -Aux grands chênes succédaient les futaies, aux futaies -les petits bois, où tout à coup, en passant, il faisait -sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait -de là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait -lever, un grand remuement de branches d'où s'échappait -au galop comme un grand cheval rouge, qui était -un cerf.</p> - -<p>Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, -devant lui, dans le paysage découvert, les gorges sauvages -d'Apremont, les rochers qui, sous le bleu africain -du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se -dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. -Alors, quittant le grand chemin, il grimpait à l'aventure -au hasard de la route serpentante. Il se glissait entre les -pierres d'où se dressait l'arbre sans terre et sans ombre, -le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les fougères, presque -aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied -la mousse grillée et grésillante, se glissait entre des -écartements de roc, marchait sous des tortils d'arbres -étouffés, étranglés entre deux blocs et poussant de côté -une branche sans feuille qui courait en l'air comme une -mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au -passage, l'inconnu de ces arbustes pareils à des nœuds -de serpents lapidés, et dont la végétation se tord avec -des airs d'animalité blessée, ces genévriers aux brindilles -mortes, aux cassures de branchettes semblables à -des fœtus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure -noueuse et fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à -travers lesquels se convulsionne le tronc vert-de-grisé -avec ces arrachis d'où l'on dirait qu'il s'égoutte du -sang.</p> - -<p>Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes -de glissements furtifs et de rampements suspects, -par des sentiers de chèvre, par des lits de torrents séchés, -par des montées où les marches étaient faites de -réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, -par des escaliers où de grandes dalles figuraient des -affleurements de fossiles mal enterrés; et l'instinct de -ses pas le portait presque toujours, au bout de ses -courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui -va à Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc -de chaux calciné, tout miroitant de micas, dont l'éclatante -blancheur n'était rompue, çà et là, que par un -morceau de mousse d'un vert humide et une tache de -terre de bruyère qui avait le noir de la traînée d'un -charroi de charbon. Et alors, à sa gauche et à sa droite -ce n'était plus que des roches. De la crête des deux collines, -découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs -arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement, -l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes -lâchés par une défaite de Titans. Un pan du Chaos semblait -avoir croulé et s'être arrêté là; il y avait dans -le tumulte immobile du paysage comme une grande -tempête de la nature soudainement pétrifiée. Toutes les -formes, tous les aspects, toutes les formidables fantaisies -et toutes les terribles apparences du rocher, étaient rassemblés -dans ce cirque où les grès énormes prenaient -des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions -assyriens, des allongements de lamentins sur un promontoire. -Ici, les pierres entassées figuraient un soulèvement, -un écrasement de tortues monstrueuses, de -carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx -camus serraient la route et barraient presque le passage. -Les vastes galets d'une première mer du monde, des -crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses, -le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient -sur ce chemin bordé de roches creusées par des -remous de siècles, fouillés et battus peut-être par une -vague antédiluvienne.</p> - -<p>Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte -de Franchart, qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement -de siéges de granit renversés par un festin de -Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le fruste de murs -anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées -par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de -l'éternité a creusé l'apparence de sculpture d'une cave -d'Elephanta. Il restait devant ces grottes béantes où le -Désert semble rentrer chez lui, devant ces antres de -bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu -de pas de lion, des traces de breacks…</p> - -<p>De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait -involontairement à des oiseaux qui porteraient -à manger à un Saint dans une grotte de la Thébaïde.</p> - -<p>Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une -eau fauve dans sa cuvette de pierre blanche, à la marge -mamelonnée, ondulante et rongée. Il s'asseyait quelques -minutes au petit café de Franchart, repartait, retrouvait -les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.</p> - -<p>Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. -Des brumes de verdure se levaient doucement des massifs -où s'éteignait la molle clarté des écorces, où les formes -à demi flottantes des arbres paraissaient se déraidir et -se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation. -Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, -le couchant de soleil en fusion remuait et faisait scintiller -les feux de pierreries d'un lustre de cristal de roche. -Le bleuissement, l'estompage vaporeux du soir montait -insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds; -des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une -légèreté de rayons de lune, jouaient entre les fourrés. -Des allées, du sable envolé sous les voitures, il se levait -peu à peu un petit brouillard aérien, une fumée de rêve -suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond, tout -blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les -flammes d'un écrin céleste… La fenêtre de Rembrandt, -où il y a un prisme, et où jouerait la Titania de Shakespeare -dans une toile d'araignée d'argent—c'était ce -paysage du soir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXV</h2> - - -<p>Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes -de l'art ont changé d'aspect, de physionomie, de caractère. -Elles ne sont plus hantées seulement par le peintre; -elles sont visitées et habitées par le bourgeois, le demi-homme -du monde, les affamés de villégiature à bon -marché, les curieux désireux d'approcher cette bête -curieuse: l'artiste, de le voir prendre sa nourriture, de -surprendre sur place ses mœurs, ses habitudes, son -débraillé intime et familier, ses charges, un peu de cette -vie de déclassés amusants, que les légendes entourent -d'une auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu -à peu, on a vu venir loger dans ces chambrettes, manger -à cette gamelle de la jeunesse, de la bonne enfance et de -l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des professeurs, -des officiers en congé, des magistrats, des mères -de famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des -passants, le monde composite d'une table d'hôte.</p> - -<p>Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour -de la table, à côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant -et prenant là leurs quartiers d'été et d'automne, -à côté de deux paysagistes américains, amenés à Barbison -par la réputation de cette forêt de Fontainebleau populaire -jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait -s'asseoir une vieille demoiselle tenant toujours en laisse -un écureuil, et qu'on ne connaissait que sous le nom de -«la demoiselle de Versailles»; un professeur de septième -d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et de deux -grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant -sa vie à rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune -sourd, à sourde vocation de peinture, sorti de la grande -école des Batignolles.</p> - -<p>Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain -de la société: devant l'inconnu des convives, l'imposante -présence de la famille et de la virginité bourgeoise, -les jeunes peintres avec la timidité de gens sans -éducation, craignant de laisser échapper une inconvenance, -et se mettant à viser à une sorte de comme il faut, -s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et -de bon ton qui glacent dans l'artiste <i>poseur</i> le rire naturel -de l'art. Ils respectaient le comique du professeur, une -espèce de M. Pet-de-Loup, homme sévère, mais juste, qui -passait la moitié de son temps à morigéner ses deux fils, -et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils n'abusaient -pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de Versailles. -Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du -jeune sourd qui les <i>sciait</i> avec ces petits gloussements -qu'ont les sourds-muets dans les cours, essayant d'attirer -l'attention sur l'écriteau de leur infirmité pendu sur leur -poitrine.</p> - -<p>Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il -criait dans l'oreille du sourd des choses qui le faisaient -rougir. Il rendait à tout moment des visites au vieux -monsieur si peureux de l'invasion de quelqu'un dans -sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses -notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il -abondait avec des intonations de Prudhomme dans les -anathèmes du professeur contre les débordements de la -jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour leur -inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. -Quanta la vieille fille de Versailles, il en fit sa victime -d'adoption. Il commença par lui persuader très-sérieusement, -avec des textes de livres de médecine à l'appui, que -la cohabitation avec un écureuil donnait à la longue la danse -de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes contre -la morsure des vipères pour aller se promener dans -la forêt. Il lui fit croire qu'un des deux Américains de la -table était un sauvage défroqué qui avait été élevé à -manger de la chair humaine.—N'est-ce pas?—disait-il; -et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des -sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela -avait un goût entre le bœuf et le turbot. Un soir, après -une répétition secrète dans la journée, Anatole fit danser -au Yankee une danse effroyable d'anthropophagie: les -gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez crochu, -ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle -vampire, la «figure» où il faisait sauter comme -un morceau délicat l'œil de sa victime, mirent l'horreur -de leur cauchemar dans les nuits de la pauvre demoiselle. -Mais la plus belle charge que lui monta Anatole fut -la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez -elle dans sa chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une -lionne s'était échappée d'une ménagerie de Melun: on -lui dit que la lionne s'était sauvée dans la forêt, qu'elle -avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour la -bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait -son entrée dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, -comme s'il n'osait s'aventurer dehors qu'avec -une arme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXVI</h2> - - -<p>Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces -deux vieilles femmes, au milieu de cette réunion d'hommes. -Les attentions, les prévenances, les égards allaient -à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se sentait trôner à cette -table: elle y était comme une petite reine.</p> - -<p>Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction -nouvelle pour elle, et qui la flattait dans la fausse position -où elle était. L'épouse du professeur, bonne créature -ingénue, s'était laissé prendre à son excellente tenue, -au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis» -qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que -le couple était un ménage, que Manette était la femme -du peintre. Aussi avait-elle répondu à ses amabilités.</p> - -<p>Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements -du voisinage, les menues relations de la communauté -des repas, elle avait mis ce liant qui établit -comme une politesse de plain-pied entre femmes du même -monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, -sur le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle -honorait Manette de petits bouts de conversation familière.</p> - -<p>Manette était excessivement touchée d'être ainsi -traitée; et elle s'appliquait à se maintenir dans cette -estime, en continuant à la tromper, en jouant avec un -art admirable cette comédie de la femme honnête qu'aime -tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte -souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir -ce qu'elle essaye de paraître.</p> - -<p>Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété, -de peur d'une découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant -la figure de l'épouse légitime. Elle se surveillait -elle-même dans ses gestes, ses paroles, ses expressions, -s'enveloppait de robes simples, de petits fichus modestes, -faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec -tous les airs de sa personne, au mensonge qui devait -entretenir l'illusion et continuer la méprise de la respectable -femme du professeur. Et une joie intérieure la -remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce -de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté -qu'elle rencontrait pour la première fois lui procurait -l'enivrement, l'étourdissement qu'elle donne aux -créatures qui n'y sont pas nées, et qui n'ont pas toujours -respiré, naturellement, comme l'air autour d'elle, l'atmosphère -de l'estime.</p> - -<p>Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de -rires et de plaisanteries pour moquer, comme elle disait, -ce «<i>geignard</i>» de Coriolis qui commençait à se plaindre -du séjour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXVII</h2> - - -<p>L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, -s'était réveillé chez Coriolis. Il était blessé physiquement -de riens qui ne semblaient atteindre personne -autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La rusticité -de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il -souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les -petites insuffisances de l'installation, de cette misère -d'eau et de linge faite à sa toilette, des serviettes de -huit jours, de l'égueulement du pot à l'eau, de la cuvette -de faïence si vilainement rosée sur le bord.</p> - -<p>La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, -les taches de la nappe, la fourchette d'étain qui -salit les doigts, les assiettes de Creil avec les mêmes -rébus. Le petit <i>jinglet</i> du cru lui irritait l'estomac. Il se -faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé -à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, -il y avait découvert tous les dessous de la chambre -garnie des champs: le fané des siéges, la pauvreté sale du -papier, le rapiéçage du couvre-pied, la couleur mangée -des rideaux, la corde de la descente de lit, le déplaquage -de la commode d'occasion. Et il lui venait là les -instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les -souffreteux, jetés hors de chez eux dans ces logis de -hasard et de pauvreté, entre ces quatre murs où gondolent -de mauvaises lithographies dans des cadres de bois -noir.</p> - -<p>Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a -le Parisien à sortir de chez lui, à changer ses aises contre -l'imprévu et les privations de l'auberge. Il ne se -trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous les -bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, -mais qu'il trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues -de Paris: sa patience d'un mauvais lit, d'un dîner sans -lampe, du carreau sans tapis, avait fini avec sa distraction, -avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait s'empêcher, -par instant, de s'indigner intérieurement de -l'<i>arriéré</i> du pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de -paysannerie inculte qui reste aux bords des forêts, s'y -défend si longtemps contre la civilisation et le confortable -moderne, et garde toujours un peu de cette France -d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les caravanes -d'artistes sur des oreillers de coquilles d'œufs.</p> - -<p>Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme -toute dépaysée par le service de l'endroit, une sorte de -service bénévole dont on semblait faire la gracieuseté -aux gens, et où se trahissait l'indépendance du forestier, -mêlée à la supériorité du paysan qui a du bien. On sentait -une auberge habituée à des gens de vie presque -ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de -ménage, tout prêts, au besoin, à remplir l'ordre qu'ils -donnaient, à aller chercher une assiette au buffet et l'eau -de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, hébergés par la -maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels -on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait -la main, paraissait les traiter, quoiqu'ils payassent, -uniquement pour les obliger, et continuer à mériter le -surnom de «<i>Bienfaiteur des artistes</i>», inscrit en grandes -lettres sur la tombe de son prédécesseur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXVIII</h2> - - -<p>Coriolis en était à ce moment de désenchantement, -quand un soir à l'heure du dîner, il aperçut au bout de -la rue de Barbison une silhouette de sa connaissance, la -silhouette de Chassagnol ayant pour tout bagage une -canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt.</p> - -<p>—Bah! c'est toi?… Ah! c'est gentil…</p> - -<p>—Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice… -voilà. Je suis parti pour Fontainebleau… deux -jours que j'y suis… On m'a dit que vous étiez ici… Et -je viens casser une croûte…</p> - -<p>—Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous… -Nous te ferons voir la forêt.</p> - -<p>—Moi… Oh! tu sais la forêt… j'ai horreur de ça, -moi… A Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais -pas étudier mon bonhomme… j'ai été dans un cabinet -de lecture pas mal monté pour la province… Ils ont une -collection de romantiques de 1830… C'est bête, mais ça -exalte… Je n'ai pas même été voir les carpes… Tu -sais, moi, je suis un vrai pourri… je n'aime que ce qu'a -fait l'homme… Il n'y a que cela qui m'intéresse… les -villes, les bibliothèques, les musées… et puis après, le -reste… cette grande étendue jaune et verte, cette machine -qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un -grand rien du tout pour moi… du vide mal colorié qui -me rend les yeux tristes… Sais-tu le grand charme de -Venise? C'est que c'est le coin du monde où il y a le -moins de terre végétale… Ah çà! Manette va bien? Et -Anatole?</p> - -<p>—Oui, oui, tu vas la voir… Anatole est encore en forêt, -il va revenir.</p> - -<p>Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la -table, ceux-ci pour aller faire un piquet chez des amis, -ceux-là pour se promener, d'autres pour se coucher:</p> - -<p>—Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,—fit -Chassagnol qui venait de dire, sans se déranger: -C'est bon! à l'aubergiste qui voulait lui montrer sa -chambre.</p> - -<p>—Pas mal!… Heu! heu!</p> - -<p>Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires -de confortable.</p> - -<p>—Ah! ah!—jeta tout à coup au milieu de ces doléances -Chassagnol, avec l'explosion de son éloquence du -soir allumée par l'imprudence des confidences de Coriolis.—Ah! -ah!… bien fait!… Grand seigneur! toi, -grand seigneur! gentilhomme!… toi seul, par exemple! -Et tu viens ici pour être bien? Dans un endroit où il -vient des peintres! Les peintres! un tas de rats, vivant -mal… Tous des pingres!… Tous, laisse donc!</p> - -<p>—Allons, mon cher,—essaya de dire Coriolis,—parce -qu'il y a quelques crasseux parmi nous, ce n'est -pas une raison pour envelopper toute notre classe…</p> - -<p>—Moi, les peintres, je les adore… j'ai passé toute -ma vie avec eux… Mais, précisément parce que je les -adore, je les vois et je les juge… tous des pingres… sauf -toi, avec une douzaine d'autres…—reprit Chassagnol -se lançant à fond dans son paradoxe.—Oh! les préjugés! -les préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous -ces braves gens de bourgeois qui ont, sous la calotte du -crâne, l'idée, l'idée enfoncée, solide, indéracinable, chevillée, -qu'un artiste est un homme rempli de vices coûteux, -un mangeur, un dépensier, un luxueux!… un -bourreau d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se -paye tout ce qu'il y a de meilleur et de plus cher à boire, -à manger, à aimer! Mais ils sont ordonnés, rangés, serrés… -ce sont des papiers de musique, que les artistes!… -Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!… Ils dépensent… -ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire -comme les camarades; ils gaspillent un peu d'argent -envoyé par la famille, carotté aux parents, prêté par -leur bottier, de l'argent aux autres… Mais quand c'est -de l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel, -de l'argent gagné, de l'argent de leur talent et de -leur travail; quand il leur descend dans la case du cerveau -où se font les comptes que des pièces mises sur -des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose -sur des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables: -des rentes, des maisons, des propriétés, des -propriétés!… Oh! alors, il entre dans l'artiste une économie… -mais une économie!… la magnifique avarice -bourgeoise de l'art!… Enfin, dans toutes les autres professions, -il y a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune, -de bénéfices, d'enrichissement, qui pousse l'homme à la -largeur, le parvenu à la dépense, le joueur heureux à la -profusion… Un boursier, je prends un boursier, un -boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer -deux douzaines de chemises garnies de Malines à -sa maîtresse… Mais dans l'art? Cherche! On dirait une -industrie de luxe où les riches restent pauvres diables… -L'argent qui leur pleut dessus avec le succès, ça garde -dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents de -peine qu'on gagne avec de la sueur… Il y en a beaucoup -qui font des années de chirurgiens, des recettes -de cent mille francs; il y a donc dans ce monde-là des -signatures de cinquante mille francs le mètre carré… -Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la -folie de la dépense, et le mépris d'un homme né riche -pour une pièce de cent sous… Une race plate… avec des -goûts plats, des sens plats, des appétits plats… Oui, des -gens capables de faire des fortunes de ténors, sans avoir -un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente sous -ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit -francs… Au fond, des natures <i>peuple</i>, presque tous… -Une pauvreté de goûts d'origine, de première éducation -qui va très-bien avec leur vie, qui simplifie tout dans -leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage, la -famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement -qui permet le bon marché des deux choses les -plus chères de la vie: le Plaisir et le Bonheur… La -femme, je prends la femme, parce que c'est l'étiage de -la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme, -est-ce qu'elle est, dans ce monde-là, la grande dépense -qu'elle est ailleurs dans d'autres couches sociales? Un -peintre, quand il gagne quarante, cinquante mille francs -par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de paresse, -broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune -homme de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, -la maîtresse, presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? -qu'est-ce que c'est? Une utilité, une raccommodeuse, -une personne de compagnie, une femme entre la gouvernante -et la femme de ménage, bonne fille qui porte -des bijoux d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant -sur ses vertus domestiques… de domestique, -son ordre, sa couture, son économie… La femme légitime? -mon Dieu, c'est ça… avec un vernis… Le ménage? -un ménage d'ouvrier… Des enfants habillés de -mises bas, qu'on endimanché aux fêtes… morveux, avec -des chandelles sous le nez… voilà! Connais-tu un peintre -qui ait eu seulement voiture, toi?… Pas un, n'est-ce -pas?… Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers, -dans les corporations de tanneurs comme dans les confréries -d'huissiers, jusque dans le monde des lettres où -l'on gagne moins d'argent qu'à élever des couchers de -soleil, et où l'on paye trois sous, une fois payée, une -idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les -ans… dans les lettres même, on entend dire quelquefois -à des gens: J'ai dîné hier chez Chose… Et il y a eu chez -Chose un dîner qui avait tout ce qui constitue un dîner… -Chez les peintres, jamais! Je demande quelqu'un qui -ait fait un vrai dîner chez un peintre… Qu'il le dise et -qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre, -c'est mythique, c'est une abstraction… Depuis le commencement -du monde, on n'a jamais parlé de la cuisinière -d'un peintre!… Les peintres, on sait comment ça -reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements, -c'est Gozlan qui a dénoncé celle-là, on passe -des eaux-fortes et des dessins!… Et quand il y a des -circonstances impossibles qui les forcent à vous offrir le -pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur le «pas de -cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit -fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour -la santé! le petit vin simple et naturel, qui se boit dans -de petits verres ordinaires, sans prétention!… Je les -connais, leurs pipes en terre! Je les connais, leurs collections -de deux sous, leur bric-à-brac de faïence de -Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons -rustiques, les gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement -où ils vous mènent dans les campagnes, -et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont jamais -assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et -des trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?… -Les peintres! Ah! oui, les peintres!… Mais si -Solimène… Oui, si Solimène revenait…</p> - -<p>Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de -Coriolis qui s'inclinait:</p> - -<p>—Tu dors?</p> - -<p>—Pardon, mon cher… il est deux heures du matin… -Et ici, on prend un peu les habitudes des poules… A -neuf heures, tout le monde est <i>en paille</i> comme on dit -dans le pays…</p> - -<p>—Deux heures?…—répéta tranquillement Chassagnol,—deux -heures… La voiture part à six heures… -Ça ne vaut guère la peine de se coucher… Je vais un -peu flâner dehors jusque-là… Tiens! au fait, si je réveillais -Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole… -Nous ferons un tour ensemble.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXIX</h2> - - -<p>Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de -son art, avait commencé une étude dans la forêt. Il était -parti dans une de ces grandes tenues d'artiste qui donnent -aux peintres, sous la feuillée, l'air terrible de bandits -du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de -chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des -jambards de cuir, son parapluie gris en sautoir sur son -sac. Et il avait été ainsi bravement <i>piger le motif</i>.</p> - -<p>Cependant, au bout de deux jours, il commença à -trouver que ce qu'il faisait ne marchait pas, que la nature -l'enfonçait, et que le bon Dieu était décidément plus -fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher, regarda -le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, -les huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son -regard tomba et s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les -petites mousses vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes -de pluie, les suintements luisants, les éclaboussures de -blanc, les petits creux mouillés où pourrit le roux -tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha -de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec -du soleil sous les paupières.</p> - -<p>Les autres jours, il recommença. Il appelait cela -«dormir d'après nature».</p> - -<p>Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur -du pittoresque à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait -de gros souliers contre les plantations déshonorant -la forêt, et piétinait pendant deux heures les petites -pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec -l'homme des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux -deux boîtes de reptiles. Il allait causer avec le vendeur -d'orangine de la Cave aux Brigands. Il était familier -dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux -boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques -qui connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec -des messieurs qui mettaient le soir au bout de Barbison -l'écho des entre-sols de marchands de vin au Mardi-gras.</p> - -<p>La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des -futaies, et restait sans bouger, sans fumer, sans souffler, -attendant un bramement, espérant voir un de ces fantastiques -combats de cerfs qui sont la légende du pays.</p> - -<p>Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine -existence. La forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, -de distractions. Il se fit un grand plaisir de chercher -tout ce qu'on trouve là, ce que la main ramasse -par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la -chasse aux vipères, il passa à la récolte des champignons.</p> - -<p>Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait -d'énormes aux pieds des chênes: Anatole ne revenait -plus qu'avec sa vareuse nouée aux quatre coins, toute -pesante et bourrée de ces <i>girolles</i> d'or que le pas écrase, -tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à -l'huile, à la provençale: car il était assez cuisinier de -goût et de vocation, et il n'y avait pas besoin que la table le -priât beaucoup pour qu'il se fît un tablier d'une serviette -et remuât dans une casserole son fameux gigot à la juive.</p> - -<p>Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole -revint à son étude, travailla encore un jour ou deux. -Puis tout à coup, en plein Bas-Bréau, les chênes qui le -regardaient virent l'incorrigible maître aux Pierrots -accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.</p> - -<p>Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. -Et ce cadeau resserra l'intimité qui le mêlait à -toute la famille; car il était pour la maison un camarade. -Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part, le -dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances -en blouse de la ferme, aux parties de cartes à la chandelle -des petites bonnes en madras, avec des cartes -grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.</p> - -<p>Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, -le samedi, à Melun, il emmenait Anatole dans -sa carriole, et lui faisait manger dans un cabinet cet -extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un -homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu -gais, fraternellement liés par le bras de l'un passé sur -l'épaule de l'autre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXX</h2> - - -<p>—Dis donc,—fit un matin Anatole, en frappant à -la porte de Coriolis,—tu ne viens pas à Mariette?… -une partie que nous venons d'arrêter devant le beau -temps qu'il fait… On va à pied, nous allons nous payer -la <i>Mare aux Fées</i>, le <i>Long Rocher</i>, les <i>Ventes à la Reine</i>, -l'affaire de deux jours: viens donc, hein?</p> - -<p>—Non… Ce serait trop dur pour Manette… Mais -vois un peu ça, si l'on est mieux là-bas qu'ici.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Anatole revenu:</p> - -<p>—Eh bien?—lui dit Coriolis.</p> - -<p>—Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher… nous -avons été voir ça la nuit, une lune magnifique! Ah! -voilà un décor pour la Porte-Saint-Martin, avec un beau -crime là-dedans…</p> - -<p>—Et les auberges?</p> - -<p>—Les auberges, délicieux! un monde!… Pas des -bonnets de nuit comme ici… d'un jeune!… et un train! -Ah! des vrais, ceux-là… On les entend à une demi-lieue -sur la route, jusqu'à deux heures du matin.</p> - -<p>—Et la nourriture?</p> - -<p>—Oh! la nourriture… Je leur ai pêché un fameux -plat de grenouilles, va!… La nourriture? Tu sais, moi, -je n'ai pas trop fait attention… Par exemple, le vin est -meilleur qu'ici… Un vrai père Lajoie, mon cher, l'aubergiste -là-bas… pas de façons… les pieds nus dans -ses chaussons… Oh! une bonne tête!… Très-animé, le -pays… il tombe des convois du quartier Latin, des baladeuses -qui vous arrivent en cheveux, en pantoufles et -avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des -courants d'air de <i>Closerie des lilas</i> dans la forêt… Enfin -je te dis, c'est tout ce qu'il y a de plus gai.</p> - -<p>—Bon, je suis fixé,—dit Coriolis.</p> - -<p>—Pas moyen de s'embêter une minute—continua -sans l'entendre Anatole,—des histoires de femmes toute -la journée; la maîtresse de Chose qui a accusé la maîtresse -de Machin de lui avoir démarqué ses bas… ça a -fait une scène à table!… Les lits? je n'y ai rien senti… -Ma foi! nous n'y serions pas mal,—dit en finissant -Anatole tourmenté du besoin de mouvement qu'ont les -enfants, et toujours prêt à changer de place.</p> - -<p>—Merci,—fit Coriolis,—que j'emmène Manette -là?</p> - -<p>—Ah! c'est vrai, oui, Manette… Je n'y pensais pas,—fit -Anatole en homme subitement éclairé par Coriolis, -et n'ayant guère des convenances de la vie une perception -nette, immédiate et personnelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXI</h2> - - -<p>Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le -professeur et sa famille s'étaient retirés de la salle à -manger. Et Anatole déployait ses talents de brûleur -d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine -de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu -par Coriolis.</p> - -<p>Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société -d'hommes, dans l'effusion bavarde de la digestion, se -lève de la mémoire de chacun et s'en répand, après -la première pipe, des histoires de tous les pays et de -toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de -punch.</p> - -<p>Un des Américains, dans un français impossible, racontait -que par amour pour une gitana, il s'était engagé -dans une troupe de bohémiens courant l'Amérique. Et -il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de -trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne -aventure, interrompue par un singulier incident. La -femme du chef vint à mourir: la religion de la bande -exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et il n'y -avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au -Potomac: dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant -à mesure que l'odeur de la morte augmentait, -il avait fini par se sauver à mi-chemin des bohémiens -et de son amante.</p> - -<p>Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, -un garçon connaissant les coins et recoins des capitales -de l'Europe, parlait de deux assassins de grand chemin -qu'il avait vu pendre à Florence. Ces industriels assassinaient, -sans se salir ni se compromettre. Ils avaient -chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient -de terre tassée, et avec lequel ils frappaient -à très-petits coups, tout doucement, sur l'épigastre de -leur victime, de manière à ne jamais déterminer d'ecchymose -ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en -moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après -quoi, ils rentraient chez eux, comme d'honnêtes paysans, -avec leurs gaines de parapluie vides. Puis venaient des -descriptions d'autres pendaisons, merveilleusement observées, -contées avec tout le détail impressionnant et -scientifique de la chose vue, finissant par un tableau -sinistre d'un lancement dans l'éternité à Londres, avec -le bourreau splénétique, le paletot de caoutchouc sur le -condamné, et l'éternelle petite pluie désolée des exécutions -de là-bas.</p> - -<p>Un autre exposait les origines de Barbison, remontait -au plus lointain des légendes du pays, attribuait -l'immigration des peintres à une espèce de précurseur -mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de -l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter -le pays, dans des époques anté-historiques, et demanda -un sabre à un certain père Ordet pour aller dans la forêt. -Il avait, d'après la tradition, un petit domestique -qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et -c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs -avaient été Jacob Petit, le porcelainier, puis un -M. Ledieu, puis un M. Dauvin. Puis venaient Rousseau, -Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, deux ans -après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son -rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait -par une échelle, et où l'on accrochait le soir son -étude du jour au-dessus de son lit. C'est à cette époque, -ajoutait l'historiographe, qu'on peut fixer le commencement -de sûreté du pays pour les artistes, non à cause des -brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient -pour trop de pittoresque «les hommes à pique», -que le père de l'aubergiste actuel était obligé de réclamer.</p> - -<p>Anatole avait rempli les verres.</p> - -<p>—Tiens! sourd, voilà le tien,—dit-il au Batignollais.</p> - -<p>—Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée -ce matin… Tu vas payer quelque chose… Viens un -peu par ici que nous reprenions notre conversation…</p> - -<p>Le sourd des Batignolles avait une corde comique, -l'avarice, une avarice qu'on eût dite amassée par plusieurs -générations paysannes de la banlieue de Paris. Il -avait une défiance terrible de ce monde où il s'était aventuré, -et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu respectueux -et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute -comme une caverne. Rien n'était plus amusant que sa -grossière peur d'être carotté, et la continuelle préoccupation -avec laquelle il se défendait d'avoir de l'argent dans -sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des sept cents -pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de -ses créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des -contraintes, des en-têtes de contributions, grommelait, -mâchonnait des chiffres, des comptes de pauvre, demandait -le prix de tout. Quand on voulait le faire jouer, il -demandait à ne jouer que des centimes; et quand il -avait perdu cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage -sa redingote de velours.</p> - -<p>La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui -persuader qu'il voulait épouser sa tante, une charge qui, -malgré sa monstruosité, ne laissait pas que d'inquiéter -vaguement, par son retour quotidien et l'air sérieux d'Anatole, -les espérances du neveu.</p> - -<p>Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant -le cou à lui dévisser la tête, approcha sa bouche -de la meilleure de ses deux oreilles, et lui cria dedans de -toute sa force:</p> - -<p>—Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?…</p> - -<p>—Trente-cinq.</p> - -<p>—Mettons quarante… Est-elle ragoûtante?</p> - -<p>—Qui ça?</p> - -<p>—Ta tante.</p> - -<p>—Ma tante?… Elle est belle femme.</p> - -<p>—Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?</p> - -<p>—Hein?</p> - -<p>—Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? -Parce que moi, je ne veux me marier qu'avec -la certitude d'avoir des enfants…</p> - -<p>—Ah! dame… je ne sais pas, moi…</p> - -<p>—Ça me suffit… tu es mon ami… il faut que tu me -fasses épouser ta tante…</p> - -<p>Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:—Non,—à -demi formulé dans un sourire d'idiot.</p> - -<p>Anatole lui ressaisit la tête:</p> - -<p>—Tu ne me trouves pas bien?</p> - -<p>Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.</p> - -<p>—Où demeures-tu?</p> - -<p>—Rue Cardinet… 14.</p> - -<p>—Il y a des omnibus?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—J'irai te voir.</p> - -<p>Le sourd riait toujours.</p> - -<p>Anatole reprit:</p> - -<p>—Nous irons tous te voir… Ça fera plaisir à ta tante, -à ta brave femme de tante… un cœur d'or… je la vois -d'ici… Elle nous fera un petit dîner…</p> - -<p>—Plus la cuisine est grasse, plus le testament est -maigre…—murmura le sourd avec une espèce de finesse -malicieuse.</p> - -<p>—Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!… La -sagesse des nations!… Amour de sourd, va!… Quelle canaille, -hein!—ajouta Anatole en se tournant vers les -autres qui, arrivant l'un après l'autre, prenaient la tête -du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne oreille:</p> - -<p>—Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!</p> - -<p>—Tenez,—dit quelqu'un,—voulez-vous que je vous -dise? Il n'est pas sourd du tout… Il nous fait poser… -c'est un truc que lui a montré sa tante pour qu'on ne lui -emprunte pas cent sous.</p> - -<p>Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le -tympan avec une voix caverneuse, fatale et méphistophélique:</p> - -<p>—Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de -génie… Si, tu me l'as dit… C'est une ambition honnête… -Il n'y a qu'un moyen… c'est de commencer par -manger ta fortune…</p> - -<p>—Toucher à mon <i>tapital</i>!—s'écria, dans un premier -soubresaut d'effroi, le sourd avec une inarticulation -d'enfant. Puis, se remettant et reprenant sa sérénité à -la fois bête et sournoise, il se mit à dire, comme s'il -parlait avec lui-même à ses idées:—Moi… je ne veux -pas me marier… J'aime les gens connus, moi… Je les -inviterai… un jour… Et puis, je voudrais fonder quelque -chose après ma mort…</p> - -<p>—C'est cela!—lui beugla Anatole,—une fondation, -bravo! Tiens! la fondation d'un punch perpétuel à Barbison! -Trois cent soixante-cinq bols par an!… Superbe -idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos bras!</p> - -<p>Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du -sourd, ahuri et se débattant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXII</h2> - - -<p>Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à -patienter. Le trio restait à l'auberge, continuant sa vie -de promenade et de paresse, jouissant de l'air, de la -forêt, de la campagne, quand un soir il apparut à la table -deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de -large encolure, les mains énormes; et une petite femme, -sa femme, une petite brune, toute sèche et nerveuse, aux -grands yeux noirs, aux traits fins, découpés, presque -pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'œil dédaigneux, à la -parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du haut -commerce parisien; un type de cette femme légitime de -l'artiste chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, -une dignité hérissée, une susceptibilité agressive, toujours -en garde contre un manque de respect, une honnêteté -nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent -dans la petite bourgeoise une petite madame Roland -manquée.</p> - -<p>Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant -le dîner, elle laissa tomber sur elle deux ou trois de -ces regards avec lesquels les femmes honnêtes savent -jeter leur mépris et leur haine à la figure des autres.</p> - -<p>En sortant de table, Manette demanda à la femme de -l'aubergiste ce que c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient -longtemps. Elle apprit qu'ils s'appelaient M. et madame -Riberolles; qu'ils venaient passer tous les ans une -partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un -contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure -de l'individu et le genre de son talent, avait la spécialité -de peindre des branches de groseillier et de cerisier sur -de petits panneaux, dont il laissait le fond et les veines -de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, ne -le quittait pas: elle en était très-jalouse.</p> - -<p>Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain -de madame Riberolles se reculant de son voisinage, se -garant d'elle, affectant de ne pas la voir, de ne pas l'entendre; -et elle remarqua la gêne, l'embarras, l'espèce -de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la femme du -professeur, évitant son regard et se levant, la première -au dessert, pour ne pas la rencontrer.</p> - -<p>A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver -chez Manette un écho, une voix qui se mêla peu à peu à -ses plaintes. Les choses en étaient là, quand un soir, un -des Américains se mit à dire que dans son pays, le métier -de modèle était considéré comme honteux; et, -comme exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il -avait dessiné un modèle de femme dans une académie -de New-York, pas une jeune personne, à un petit bal -où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. -L'honnête Américain avait raconté cela fort innocemment, -et en toute ignorance du passé de Manette. Son -histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle y -trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir -une intention d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce -que Coriolis put lui dire, elle resta attachée à cette idée, -avec l'entêtement bête et enragé, enfoncé pour toujours -dans la cervelle d'une femme du peuple, et que rien n'en -arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à -Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on -l'outrageait.</p> - -<p>Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop -fâché qu'on quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un -crime. En grisant d'eau-de-vie le corbeau favori de la -maison, il l'avait foudroyé. Le croyant échappé, on le -cherchait partout.</p> - -<p>Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la -table des peintres. Ils se feraient servir à part, tous les -trois. Il n'était guère plus content qu'elle de l'auberge; -mais, quoi qu'il fût tout prêt à s'en aller, il lui demandait -de rester encore quelques jours. On lui avait parlé de -Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas s'établir -un peu mieux.</p> - -<p>Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la -suite d'un pannotage pour la destruction des grands -animaux dont se plaignaient les paysans, un peintre de -l'endroit, une des popularités du pays, le fameux paysagiste -Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, -invita à venir le manger chez lui tous les artistes faisant -séjour à Barbison, Coriolis, «sa dame» et Anatole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXIII</h2> - - -<p>Crescent était un des grands représentants du paysage -moderne.</p> - -<p>Dans le grand mouvement du retour de l'art et de -l'homme du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle à la nature naturelle, dans cette -étude sympathique des choses à laquelle vont pour se -retremper et se rafraîchir les civilisations vieilles, dans -cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles, -ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de -notre école présente, Crescent s'était fait un nom et une -place à part. Un des premiers il avait bravement rompu -avec le paysage historique, le site composé et traditionnel, -le persil héroïque du feuillage, l'arbre monumental, -cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement -un crime ou un amour mythologique. Il avait été -au premier champ, à la première herbe, à la première -eau; et là, toute la nature lui était apparue et lui avait -parlé. En regardant naïvement et religieusement en l'air -et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une -barrière, il avait trouvé sa vocation et son talent. Dans -la campagne commune, vulgaire, méprisée du rayon de -la grande ville, il avait découvert la campagne. Le verger -mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume -dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de -vigne, les ondulations de collines basses, les légers -rideaux de peupliers, les minces bois clairs de la grande -banlieue lui avaient suffi pour trouver ces chefs-d'œuvre -«qu'on peut faire,—disait un de ses grands camarades,—sans -quitter les environs de Paris.»</p> - -<p>Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le -plus petit coin, le moindre sujet lui donnait l'inspiration. -Une ferme, un clos, un ruisseau sous bois clapotant -sous le sabot d'un cheval de charrette, une tranche -de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par -l'âne d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur -blancs et roses comme des arbres de paradis: c'étaient -ses tableaux. Une ligne d'horizon, une mare, une silhouette -de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour -faire voir et toucher à l'œil la plaine de Barbison.</p> - -<p>Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, -la terre des champs crevassée à grosses mottes, la chaleur -et, comme dit le paysan, le <i>touffe</i> d'une belle journée, -la fraîcheur d'une rivière, l'ombre d'un chemin -creux: elle avait des parfums, des <i>fragrances</i>, des haleines. -De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du -soir, Crescent donnait le sentiment, presque l'émotion, -en peintre admirable de la sensation. Ce qu'il cherchait, -ce qu'il rendait avant tout, c'était l'impression, vive et -profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure. -D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, -la gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le -soupir. Et de ses souvenirs, de ses études, il semblait -emporter dans ses toiles l'espèce d'âme variable, circulant -autour de la sèche immobilité du motif, animant -l'arbre et le terrain,—l'atmosphère.</p> - -<p>L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, -l'embrassement universel, la pénétration des choses par -le ciel, avaient été la grande étude de ces yeux et de -cet esprit, toujours occupés à contempler et à saisir les -féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume, -les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, -les vaporisations changeantes, le flottement des -rayons, les décompositions des nuages, l'admirable richesse -et le divin caprice des colorations prismatiques -de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il -jamais <i>un fait isolé</i>, le dessus et le plafond d'un tableau, -il était l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble -et aux détails tous les rapports de ton, le bain où tout -trempait, de la feuille à l'insecte, le milieu ambiant et -diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature et -toutes les transfigurations de la terre.</p> - -<p>Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique -des Heures retrouvé au bout de la brosse, il répandait le -matin, l'aube poudroyante, les dernières balayures de la -nuit, le jour timide dans un brouillard de rosée, la lumière -argentée, virginale, comme tramée de fils de la -Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le -village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette -de l'<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, -gris de chaleur orageuse, avec ses tons neutres et -brûlants, ses soleils sourds faisant peser la fadeur écœurante -de l'été sur la sieste des moissonneurs. Et toute -une série admirable de ses tableaux déroulait le soir, -ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un -horizon d'or, les lentes défaillances, les pâlissements de -jour, la descente de la mélancolie sereine des heures -noires dans la campagne éteinte et presque effacée.</p> - -<p>Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque -scène champêtre, les semailles, la moisson, la récolte,—un -de ces travaux nourriciers de l'homme dont il -essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté avec -l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une -ligne rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité -primitive, faisant de la paysanne, de la femme de -labour, courbée sur la glèbe, de ce corps où le labeur -du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide -habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle -vit:—du brun de la terre, du bleu du ciel.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXIV</h2> - - -<p>Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, -l'heure du dîner de la campagne, sous une tente faite -avec des draps, dressée dans le jardin.</p> - -<p>On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les -sauces. Et bientôt, dans l'expansion de ce repas en plein -air, Crescent et Coriolis, qui avaient d'avance, sans se -connaître, une mutuelle estime de leurs talents, devinrent -presque des amis, se parlant dans l'intimité de -l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.</p> - -<p>Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité -bouffonne et de galanterie attentionnée, qui était -son charme auprès des femmes, Anatole avait fait tout -le suite la conquête de madame Crescent.</p> - -<p>Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner -d'hommes, où il n'y avait d'autre femme avec elle que -madame Crescent, laissait voir une espèce de gêne.</p> - -<p>La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le -dessert fut-il sur la table qu'elle lui dit:—Ma belle, -venez voir ma poulaille… ça vous amusera plus que de -rester avec toutes ces horreurs d'hommes… Et vous?—fit-elle -en se tournant vers Anatole, vous, le <i>bélier</i>…</p> - -<p>Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la -passion, répandus et vulgarisés dans tout Barbison par -la <i>poulomanie</i> de Jacques, le peintre graveur. Au bout -du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc -divisé en quatre compartiments, et dont un émondage -de peupliers relié par des perchettes nouées avec de -l'osier faisait le palis garni en bas de paille de seigle. -Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros loquet de la -porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de pierrailles, -traversés de lattes, couverts de chaume; les -petits hangars reliés aux poulaillers par une rallonge de -refuge contre la pluie; les juchoirs mobiles, les pondoirs -en osier attachés au mur par une tringle de bois, -les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela, -leur disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, -ne <i>gâchant</i> pas, que les poulaillers étaient exposés au -levant, parce que l'exposition au midi faisait de la vermine; -que l'hiver, il fallait mettre une bonne couche de -fumier sous les hangars, pour empêcher les poules -d'avoir froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu -du gazon, où elle déposait du sable fin qui servait aux -poules à se poudrer. Elle leur faisait remarquer une -augette recouverte qu'elle avait inventée pour mettre le -grain à l'abri de la pluie et des piétinements.</p> - -<p>Et toute contente des petits étonnements de Manette, -enchantée d'Anatole, de son air et de ses assentiments -de connaisseur, des cris imitatifs dont il inquiétait la -basse-cour, des <i>cocoricos</i> avec lesquels il faisait se piéter -et se créter batailleusement les coqs, elle montrait et -remontrait ses Houdan, ses Crèvecœur, ses Cochinchine, -ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes, -exotiques, ses petites poules naines: des boules de soie. -Elle appelait toutes ces bêtes, les petites, les grandes, -leur parlait, les caressait avec une sorte d'attendrissement -grisé mêlé à un sentiment de famille.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXV</h2> - - -<p>Madame Crescent était une petite femme grasse et -courte, avec une tournure boulotte où il y avait quelque -chose de fallot, de cocasse, de comique. Deux <i>couêttes</i> -de cheveux en désordre, couleur de chanvre, s'échappaient -sur son front de la ruche de son bonnet. Ses -yeux bleus tout clairs montraient un grand blanc -quand elle les levait. Elle avait un petit nez étonné, un -teint tout frais avec des pommettes du rose d'une -pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une -femme de quarante ans, où l'on croyait voir par moments -comme la figure et la peau d'une petite fille sous -un bonnet de grand'mère.</p> - -<p>Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, -d'habitude, de langue et d'âme. Ses robes, faites à -Paris, rappelaient, sur son dos, les paquets et les plis du -village. Elle portait des souliers qui faisaient le bruit -d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier chapeau -l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux -fois d'être écrasée dans la journée. Ses idées étaient les -idées têtues de l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques -sur la médecine, de républicaines sur le -gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de -françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher -les Anglais d'acheter ce qu'on mange en France. -Contre les Anglais particulièrement, elle nourrissait -toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on -faisait de Paris une pension de cent mille francs à la -fille de la reine d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle -pêle-mêle, avec des observations fines de paysan, en -saillies drôlatiques, dans une langue colorée des mots -de son pays et des expressions faubouriennes de Paris, -une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, -moitié estropiée, une langue de raccroc et de -chance brouillée avec la grammaire, et qui avait un fond -d'arrière-goût des champs, l'originalité native et brute -de cette nature restée champêtre.</p> - -<p>Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un -mélange de bonne humeur et d'impatience, de grogneries -sans amertume lui montant de la vivacité de son sang, -et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies cascades de -rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement -de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.</p> - -<p>Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle -ne pouvait rien retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la -garder, intime, secrète, enfermée, cachée, comme tout -le monde. Une sensation, une impression, était immédiatement -chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait -tout haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les -idées les plus baroques, les plus saugrenues, les plus -«endiablées», comme elle disait, lui venaient au même -moment au bout de la langue. Les mots de choses qui -lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un -phénomène étrange, dans l'espèce de bouillonnement -d'un pot sans couvercle. Et cela était chez elle aussi involontaire -qu'instantané. Souvent, aussitôt après un -mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, -elle devenait rouge comme une cerise, et malheureuse -comme les pierres.</p> - -<p>Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du -matin jusqu'au soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, -à la pièce où elle se trouvait. Dans un éternel monologue -de confession, elle disait innocemment toute seule ce -qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce qui l'occupait, ce -qu'elle regardait, tous les riens de son imagination, -l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en -faisant la cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait -avec tout ce que touchaient ses mains: elle prévenait -une pomme de terre qu'elle allait la faire cuire. -Elle interpellait le charbon, la cheminée, les casseroles, -grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère, -et qu'elle appelait sérieusement «<i>horreurs</i>», un mot -universel qu'elle appliquait à tout.</p> - -<p>Un amour, une passion remplissait la vie de madame -Crescent: l'adoration des animaux. Les bêtes faisaient -son bonheur et comme ses enfants. Il semblait qu'il y -eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse pour -eux.</p> - -<p>Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait -pas, qu'elle menait avec elle aux champs, dans les -bois. A douze ans, elle avait vu tuer et manger sa nourrice -par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, l'horreur -de son estomac pour la viande avait été telle -qu'elle avait passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher -à un <i>creton</i> de lard; et encore maintenant, elle ne -mangeait pas volontiers de ce qui était de la chair, refusant -de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau, -vivant de légumes et de verdure, comme de la seule -nourriture innocente et sans crime. Son instinct avait -naturellement de la religieuse répugnance du brahme -pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle, la -boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.</p> - -<p>Les animaux lui tenaient comme physiquement au -cœur. Il y avait d'elle à eux des liens secrets, une espèce -de chaîne, des rapports comme d'une autre vie commune. -Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que fait -une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles -qu'elle met dans un être humain, lui avaient presque -donné une solidarité de parenté, une communion de -souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs joies lui -remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa -vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se -levait de son petit corps, de sa timidité, des audaces, -des colères, des apostrophes en pleine rue à se faire assommer. -Contre les bouchers menant leurs bestiaux à -l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs -attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient -revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers, -avec des indignations terribles. Elle rêvait la nuit de -tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journée.</p> - -<p>Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa -grande joie était de voir un chien, un chat, n'importe -quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un -bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux -surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour -eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage -qui les éparpille piaillants.</p> - -<p>Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une -heure, à demi cachée derrière une persienne, distraite, -intéressée, absorbée, sans bouger, perdue dans une attention -amoureuse, charmée, avec une immobilité de -ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un -joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait -allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait -l'air de remercier le beau temps et les premières pousses -de verdure comme la charité du bon Dieu pour ces petits -pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, il y -a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites -panses.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXVI</h2> - - -<p>—Ah! on est dans la <i>boutique</i>,—dit madame Crescent -en se servant du mot dont son mari appelait son -atelier, et elle rentra du jardin avec Manette et Anatole.</p> - -<p>Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui -causaient familièrement: Coriolis enchanté de trouver -enfin un peintre qui parlât un peu de son art; Crescent, -le sauvage, vivant à l'écart des habitants du pays, tout -heureux de rencontrer un causeur intelligent qui l'entretenait -de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à -des vitrines de marchands, les analysait en homme qui -les avait étudiés, flairés, sentis. De la peinture, la conversation -alla au pays, au manque de confortable des -auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à côté -d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. -Coriolis expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa -connaissance juste au moment de s'en aller, de retourner -à Paris. Le pays lui plaisait; il aurait voulu y passer -encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait matériellement -trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être -mieux.</p> - -<p>—Un moyen?—dit vivement madame Crescent qui -trouvait Manette charmante.—Mais il y en a un… Il -faut devenir nos voisins, voilà tout… Si au lieu de rester -à l'auberge… La maison, tu sais Crescent, qui est là, de -l'autre côté de notre mur?</p> - -<p>—Tiens, c'est vrai,—dit Crescent.—Ils m'ont -écrit… la famille anglaise qui l'habite tous les ans. Ils -ne viennent pas cette année… Je suis chargé de la -louer… Ainsi, si ça vous va… Il y a un petit atelier où le -mari faisait de l'aquarelle d'amateur… Mais venez la voir, -ce sera plus simple.</p> - -<p>Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, -une petite maison gaie, construite avec de la pierraille -encastrée dans du ciment rouge, aux volets, aux persiennes, -peints en acajou, au toit de tuile caché dans -l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect -par la confortable rusticité d'une installation anglaise.</p> - -<p>—Signons le papier,—dit Coriolis au bout de la -visite.</p> - -<p>Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison, -où la cuisinière, rappelée de Paris, faisait le dîner.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXVII</h2> - - -<p>Le voisinage porte à porte, les instructions que madame -Crescent était obligée de donner pour l'approvisionnement -fait à Barbison par des fournisseurs en -voiture, les visites à toute minute pour se demander, -s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout -de quelques jours la plus grande intimité entre les deux -femmes.</p> - -<p>Manette était enchantée de la connaissance. Au fond, -elle éprouvait un certain soulagement à n'avoir plus besoin -de «se tenir» comme avec la femme du professeur, -à se sentir affranchie de la réserve, de la surveillance -sur elle-même, de toute cette manière d'être -cérémonieuse qu'elle avait eu tant de peine à soutenir. -Elle se trouvait à l'aise avec cette femme toute ronde, -ses manières à la bonne franquette, sa langue de peuple. -Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la campagnarde -la remettait dans son milieu, en lui laissant sa -supériorité de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne.</p> - -<p>Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette -relation l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée, -d'une femme honnête, estimée, aimée par tout le pays. -Car madame Crescent était sans préjugés: elle avait -cette singulière indulgence de la femme pour la maîtresse, -assez ordinaire dans le monde des arts, et -qu'apprend peut-être là aux femmes légitimes l'exemple -de toutes les maîtresses qui finissent par y être épousées.</p> - -<p>De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément -dans la société de Manette, dans une espèce d'autorité -d'expérience et d'âge sur cette jeune et jolie femme qui -aurait pu être sa fille. Son cœur chaud et aimant de -paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne -sympathique qui lui faisait une société, un auditoire, -prêtait ses deux oreilles au bavardage que n'entendait -même pas Crescent.</p> - -<p>Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand -Manette arrivait dans l'après-midi, une sorte de gros -bonheur fou la prenait, la mettait sens dessus dessous, -lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus belle -surprise:—Ma belle, nous allons nous faire une bonne -salade à la crème!</p> - -<p>Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre -chaude, les yeux heureux de regarder Manette, de sa -voix criarde qui se faisait toute douce, elle laissait échapper -cette phrase comme une musique.</p> - -<p>—Est-on bien ici!… c'est comme si l'on était sur de -la mousse en paradis…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXVIII</h2> - - -<p>Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.</p> - -<p>Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don -de cet homme né peintre, et qui semblait mis au monde -uniquement pour faire cela: de la peinture. Il admirait ce -tempérament d'artiste plongé si profondément dans son -art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour -de poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se -glissât dans le bonheur et l'application de son opération -matérielle, une idée de réputation, de gloire, d'argent, -une préoccupation du public, du succès, de l'opinion. -Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de -matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, -c'était tout ce que Crescent demandait. A le voir travailler -sans inquiétude, sans tâtonnement, sans fatigue, -sans effort de volonté, on eût dit que le tableau lui coulait -de la main. Sa production avait l'abondance et la -régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au -courant d'un travail ouvrier.</p> - -<p>Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, -l'homme et l'atelier à première vue montraient le caractère.</p> - -<p>L'atelier était une grange avec une planche portant à -sept ou huit pieds de haut des toiles retournées, trois -chevalets en bois blanc, et quelques faïences de village -écornées.</p> - -<p>L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée -dans une barbe rousse, avec de gros yeux bleus, -des yeux <i>voraces</i>, comme les avait appelés un de ses -amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du -paysan.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LXXXIX</h2> - - -<p>Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait -dans l'homme inculte et rustique comme un Jean Journet -des bois et des champs. Il y avait encore en lui de -la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la Restauration, -qui avait entendu des voix et Dieu lui parler -dans un pré. Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce -de bouillonnement de son front, ses silences, les sourires -passant sur ses grosses lèvres, ses regards, dégageaient -le vague, le pénétrant, le troublant qu'on sentirait -auprès d'un paysan apôtre.</p> - -<p>Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas -même un journal, ignorant de tout et du gouvernement -qu'il faisait, replié sur lui, ne se mêlant point aux autres, -ne voyant personne, se dérobant aux visites, retiré, muré -dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant -pas mis le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, -ni dans les Expositions, sourd au bruit de sa -femme, Crescent était arrivé, par l'excès de la solitude -et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme auquel -l'art agreste élève les âmes simples.</p> - -<p>Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était -venue de ces études errantes qu'il faisait hors de son -atelier, sans peindre, sans dessiner, plongé dans l'infini -des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir dans -l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant -des yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, -aspirant les chaudes odeurs du blé mûr, l'acre -volupté des senteurs de forêt, les grands souffles qui -ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.</p> - -<p>Cette absorption, cette communion, cet embrassement -des visions, des couleurs, des fantasmagories de la campagne, -avaient à la longue développé dans Crescent l'espèce -d'illumination d'un voyant de la nature, la religiosité -inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le -ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des -perceptions d'un artiste, la ténacité paysanne de la méditation, -le travail surexcitant de l'isolement, l'immense -enivrement sacré de la création, tout cela, mêlé en lui, -lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires. -Comme chez quelques grands paysagistes à existence -sauvage, à idées congestionnées, on eût dit que la séve -des choses lui était montée au cerveau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XC</h2> - - -<p>Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se -réunir le soir, en passant alternativement la soirée les -uns chez les autres. Les hommes causaient, fumaient; -les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame -Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, -montrant des désespoirs d'enfant quand elle perdait, -prenant les cartes à partie, les injuriant, leur donnant -des coups de poing sur la figure en disant:—A-t-on -idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous -ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est -ce monstre-là qui m'a fait perdre! Ah! par exemple, la -première fois que j'attraperai un <i>moricaud</i>… Eh bien! -oui, un chat noir… ça porte chance…</p> - -<p>Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de -Crescent éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de -Luther qu'on entend dans les <i>Propos de table</i>.</p> - -<p>—Voyons, madame Crescent, calmez-vous,—disait -Anatole,—nous allons faire une partie ensemble, vous -serez plus heureuse.</p> - -<p>—Ne jouez pas avec ma femme,—criait Crescent en -continuant à rire,—elle triche!</p> - -<p>—Je triche. Ah! bon sang!—s'exclamait là-dessus -madame Crescent avec l'exclamation barbisonnaise dont -elle usait à tout propos:—Si l'on peut dire!—Elle -étouffait d'indignation et de colère.—Je triche, moi? -Dis donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, -un jour je te lâcherai de la ficelle, et tu courras après -la pelote, tu verras!</p> - -<p>Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne -pouvait se taire ni rester en place. Des trépidations de -nerfs la traversaient; elle était tourmentée par des influences -atmosphériques, prise et secouée d'inquiétudes -animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et regarder -avec peur.</p> - -<p>—Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est -jaune dans le ciel, je suis sûre, vous allez voir, il va encore -en avoir un… Ah! oui, riez! il va en faire un, je vous -dis… Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! Vous ne -me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.</p> - -<p>—Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y -aura pas d'orage… Tenez! la revanche…</p> - -<p>—Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent… -je suis comme un damné, ça me soulève sous la -plante des pieds… et puis dans les bras… J'ai, vous -savez… j'ai comme des fourmis dans les ongles… Ah! -tant pis! le roi, je le marque.</p> - -<p>Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la -monomanie de ses tendresses.—Figurez-vous, commençait-elle -à dire,—les gens d'ici, c'est si canaille, -c'est si… je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés! s'ils -avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les -pauvres bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu… Il sort -tous les soirs à la tombée de la nuit, je ne sais pas ce -qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, si j'étais le garde! -C'est mon choléra, cet homme-là… avec ça qu'il est -laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font -du mal aux animaux, je les sens… Dans le temps, à Paris, -dans une maison où nous habitions, j'ai dit un jour -en rentrant à mon mari: Il y a un garçon boucher emménagé -ici… Mais non… Mais si… Et c'était vrai: je le -savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un -homme que je saurais faire souffrir une bête, je ne suis -pas traître, n'est-ce pas?… eh bien! je lui ferais rouler -la tête avec mon pied! Ça ne me ferait pas plus que -ça!… Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des tout -petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils -ne savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours -après les fusils, les pistolets… de la mauvaise -herbe de braconnier. Et les petites filles, donc! C'est -encore plus enragé que les garçons… il y a des chasses… -ça les rend mauvaises… Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui -la petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en -train de tirer avec du sable dans son petit fusil sur la -biche que nous avons! Vous ne l'avez pas vue, ma biche, -quand elle me suit si gentiment derrière la carriole? Ah! -je lui ai flanqué une <i>touille</i>, à cette petite coquine-là… -qu'elle n'aura pas <i>bouffeté</i> de la journée, je vous en -réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!…</p> - -<p>Crescent essayait de l'interrompre.—Allons, laisse-nous -un peu Anatole, tu es à l'ennuyer depuis une -heure…</p> - -<p>—Ah! monsieur Anatole, dites donc,—faisait encore -madame Crescent en le retenant par le bras,—je -suis sûre que pour cela vous serez de mon avis… Vous -savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant -chez nous?… Ça vous a-t-il rendu tout crin comme -moi?… Eh bien! n'est-ce pas que le gouvernement devrait -défendre les orgues?… parce que, voyez-vous, on -le voit bien par soi, ça doit avoir une influence sur les -chiens enragés, hein, n'est-ce pas?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCI</h2> - - -<p>—Oh! madame! madame! des peintres avec un -groom!—criait à madame Crescent la petite bonne qui -l'aidait dans son ménage.</p> - -<p>—Un groom, pour <i>groomer</i> quoi?—dit madame Crescent, -et elle passa par la fenêtre une tête tout ébouriffée: -elle vit devant la porte des Coriolis un breack -attelé en poste.</p> - -<p>C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de -ses jeunes élèves aux courses de Fontainebleau, et sachant -que Coriolis était à Barbison, venait lui dire un -petit bonjour.</p> - -<p>—Je tombe chez toi pour une heure,—lui dit-il.</p> - -<p>Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui -et son monde:—Impossible, nous dînons à…—Et -Garnotelle jeta le nom d'un des grands châteaux des environs.—Ah -çà! fais-tu quelque chose ici?</p> - -<p>—Rien du tout… Je pense à faire quelque chose… -Et toi?</p> - -<p>—Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un -petit séjour à Rome pour la fin de l'automne, parce que -Rome, vois-tu… c'est le seul endroit au monde pour -vous donner le dégoût des choses trop vivantes… du -succès facile, du coin de bouche retroussé… Ici on y va, -on y glisse, on a beau se roidir… tandis que là-bas, le -style, le style… ça vous entre, ça vous pénètre… C'est -l'air!… Rien que cette grande ligne horizontale…—et -de la main il dessina la sévérité d'une campagne plane.—La -grande ligne horizontale!… Et puis ces fonds d'art, -le dessin haut et concis de Michel-Ange!… Raphaël!… -Mais, dis donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux -de voir les peintures de l'auberge d'ici…</p> - -<p>—Nous allons vous y mener avec Anatole…</p> - -<p>On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de -Garnotelle, qui étaient des Russes de grande famille -s'amusant à apprendre l'art; et arrivé dans la grande -pièce de l'auberge, il commença:</p> - -<p>—Il n'y a pas de catalogue, messieurs… je vais vous -en servir… Je vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée -du Luxembourg… tous les noms, toutes les tendances, -l'école moderne au complet… tous les genres… Ça, la -mort d'un hanneton sous Périclès… le néo-grec… Un -pifferare italien… la queue de Léopold Robert! une -femme Louis XV… chic Schlesinger et compagnie! le -Breton qui fume sa pipe… la Bretagne à Leleux!… un -café dans la Forêt Noire… école de la bière de Strasbourg!… -la Vérité sortant d'un moss… le grand mouvement -des brasseries!… Le temple du Réalisme, au fond -du jardin, avec une porte où il y a: «<i>C'est ici…</i>» l'école -de l'allégorie!… Et des noms! Tenez! celle vue de Venise, -peinte au <i>jaune de soleil</i>… Bonington! Ces moutons… -Brascassat! Un Tatar dans la neige… Horace -Vernet <i><span lang="la" xml:lang="la">fecit</span> en diligence</i>! Cette danse de nymphe au -clair de la lune… Gleyre! Ce duel au moyen âge… Delacroix! -Vous voyez qu'il se servait du <i>vert cadavre</i> pour -les sujets dramatiques… Ces deux gendarmes… Meissonnier! -Ce sabot et cette lanterne d'écurie… là… un Decamps!… -un pur Decamps!… Ce qu'il y a de plus curieux, -c'est que tous ces farceurs-là ont signé avec des -pseudonymes…</p> - -<p>Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le -mur:</p> - -<p>—Le portrait de notre hôte, par Flandrin, <i lang="la" xml:lang="la">ipse</i> Flandrin!</p> - -<p>Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers, -causaient presque toujours un insupportable agacement -de nerfs à Coriolis. Il trouvait cela, selon une expression -à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne s'était retenu, -il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant -Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler -son attention sur un panneau encadré dans le mur.</p> - -<p>Anatole continuait:—Ça?</p> - -<p>Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant -la fin d'un dîner à Barbison, où l'on voyait des -femmes fumant des cigarettes, des baisers de maîtresse, -des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs sanguins, -aux bras nus, au madras rouge.</p> - -<p>—C'est de M. Ingres!… Il a fait ça, quand il est -venu, huit jours ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a -épousé sa seconde femme, l'Idéal… pour remplacer sa -première, la Ligne, qui était morte… Une débauche dans -son œuvre… très-curieux… Un monsieur en a déjà offert -vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui -venait de sa mère…</p> - -<p>En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole, -et lui dit:—Mon cher… que tu me fasses des -charges à moi, c'est très-bien… mais que tu fasses poser -ces messieurs, je trouve ça bête…</p> - -<p>—Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine… les -gens du monde t'ont perdu… tu désertes les grands -principes de 89… l'Égalité devant la Blague!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCII</h2> - - -<p>Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, -Crescent et Coriolis étaient arrivés à se parler de -leur vie, à se raconter leur passé l'un à l'autre.</p> - -<p>—Moi,—disait Crescent,—je suis un paysan, fils -de paysan. Quand je suis arrivé dans le pays, un jour, -dans un champ, des faucheurs se fichaient de moi: ils -m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux qui m'appelaient -comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en -faisant la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, -si ça coupait… Et puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux -à la volée… Ah! il a vu que je connaissais son métier -mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux mains -pour cet ouvrage-là!… Depuis ça, ils me tirent tous des -coups de chapeau…</p> - -<p>Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la -conscription. Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait -dans son village les images qu'il avait vues aux boutiques -de Nancy. Au régiment, il avait continué à dessinailler, -et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu la -chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses -charges. Presque tous les jours, c'était la même scène:—Eh -bien! n… de D… f…! disait le capitaine, qui -l'avait fait appeler,—qu'est-ce que c'est, Crescent? Encore -un manque de service… Je devrais vous faire fusiller, -s… n… de D…! Est-ce que vous vous f… de moi! -f…! Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la -femme de l'adjudant…—La charge faite:—Étonnant, -ce b…-là! C'est n… de D… n… de D… bien l'adjudante…—Et -par la fenêtre:—Lieutenant! venez voir -la charge de ce b… de Crescent!</p> - -<p>En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa -femme, une <i>payse</i>, pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée -sur le pavé de Paris. Avec l'admirable instinct -d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait -laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne -comprenait rien, en apportant au ménage tous ses -pauvres gains d'ouvrière.</p> - -<p>—De la rude misère!—disait Crescent, en parlant -de ce temps-là,—et des bricoles!… il n'y avait pas à -dire… Ah! je faisais de tout, des petites femmes nues -dans le genre Diaz qui me font sauter à présent quand je -les revois… une honte!—Et sa voix avait l'indignation -d'un rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste -austère et sévère.—De tout!—reprenait-il.—Et puis -de la gravure à l'eau-forte d'ornements… A-t-elle trotté, -ma pauvre bonne femme, par tous les temps, la pluie, -la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous les -portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton -et son bonnet de linge, pour attraper quelques sous -par-ci, par-là!… Non, ma femme, voyez-vous, il n'y a -que moi qui sache ce qu'elle vaut!… Enfin, un peu d'argent -nous tomba… Il me vint l'idée de devenir propriétaire… -oui, propriétaire…</p> - -<p>Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient -trembler la baie vitrée de son atelier.</p> - -<p>—J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise -mis à la réforme par le chemin de fer d'Orléans… -et avec ça, cinquante mètres de terrain à cinq francs au -petit Gentilly… Je mis mon wagon sur mon terrain, une -maison comme une autre, très-commode, je vous assure… -Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de -la lumière la nuit me criait: Qui est là? Je répondais: -Propriétaire!… Tenez! je la loue encore maintenant -soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les réparations -à sa charge… Eh bien! c'est cette maison-là -qui a fait de moi un paysagiste… Elle m'a fait découvrir -la Bièvre… Et je sors de là… Moi, un homme de la -campagne, je n'avais pas du tout vu la campagne… C'est -ma source, je vous dis… Oui, cette salope de petite rivière, -c'est elle qui m'a baptisé… J'ai commencé à -pêcher dedans ce que je suis, ce que je sens, ce que je -peins… Oui, la Bièvre, c'est ça qui m'a ouvert la grande -fenêtre…</p> - -<p>Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études -qu'il essuya avec sa manche:</p> - -<p>—Tenez! voilà…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCIII</h2> - - -<p>Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans -lequel Crescent avait ouvert ses yeux et trouvé son génie, -se développa devant Coriolis.</p> - -<p>C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: -une eau brune, rousse, mousseuse, une eau de purin, -encaissée entre des revêtements de pierre, une espèce -de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de blancheurs -verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et -le noir de monceaux de toisons étaient triés par des -femmes en camisole lilas, coiffées de chapeaux de paille. -L'eau lourde et sale, trouble et sans reflet, coulait entre -de hautes masures d'industrie, des tanneries aux tons de -vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres -sans persiennes étaient percées comme des trous; les -couronnements surhaussés de séchoirs découpaient en -l'air, au-dessous du toit et des lucarnes, des silhouettes -de tonnelles; des peaux blanches pendaient recroquevillées -tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait -se perdant dans un fond coupé de barrières de vieux -bois noir, dans un encombrement de constructions rapiécées, -d'architectures grises, de cheminées droites et -noires d'usine, de grandes cages à jours barrant, dans -le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.</p> - -<p>De là, les études de Crescent avaient remonté la -Bièvre. Elles avaient été par les boues où marchent les -petits garçons pieds nus et les petites filles dans les -grandes savates de leur mère, par tout ce quartier Mouffetard, -par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la -baie des portes, que des montagnes de tan et des étages -de maisons blafardes à toits de tuile; et elles avaient -trouvé cette espèce de malheureuse nature, la nature de -Paris, la nature qui vient après les rues baptisées <i>Campagne-Première</i>. -Les esquisses de Crescent rendaient le -style de misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique -de ces prés râpés et jaunis par places, serrés dans de -grands murs, arrosés par la Bièvre étroite, sèchement -ombragée de peupliers et de petits bouquets de saules. -Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de -houille qui vont le long de ces carrés marécageux où -pâturent des rosses; ces lignes d'horizon et de collines -bossues où éclate un blanc brutal de maison neuve, -ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au -soleil, où finissent les réverbères à poteaux verts; ces -bouts de paysage plâtreux où le rouge d'une cerise -sur un cerisier étonne comme un fruit de corail inattendu; -ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu -d'un bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre -une sieste suspecte de pochard ou d'assassin.</p> - -<p>Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des -Nuages aux rondeurs solides et concrétionnées, des ciels -bas, pesant sur les coteaux, étaient coupés par des bâtons -de blanchisserie. Puis on retrouvait encore la -Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des -champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau -de mégisserie, une eau ouvrière et la salissure -d'une rivière qui travaille. Dans ces peintures de Crescent, -elle serpentait et courait, encaissée, sous les saules -à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants, -entre les usines, les blanchisseries, les cahutes -à contre-forts semblables à des bâtiments brûlés, dont -la flamme aurait noirci la porte et la fenêtre; contre les -tonneaux à laveuses, les grandes pierres plates à battre -le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et -moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des -peaux sur des morceaux de bois rond.</p> - -<p>De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, -de cette nature maigre, malsaine, Crescent avait -su dégager l'expression, le sentiment, presque la souffrance.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCIV</h2> - - -<p>Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux -où il se trouvait, sa facilité à entrer dans le moule de la -vie environnante et des habitudes d'une localité, Anatole, -un peu fatigué de la forêt, était en train de devenir un -vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des -passe-temps de petit bourgeois de village.</p> - -<p>Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte -basse dont l'avarice du paysan avait économisé la hauteur, -il entrait chez la rustique débitante de tabac de -l'endroit, et y achetait régulièrement ses cinq sous de -tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la -cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, -en fumant des cigarettes, de voir les consommateurs -qui venaient, causait champs, céréales, mercuriales de -Melun, attrapait au passage les nouvelles du pays, apprenait -par cœur l'ameublement de la pièce blanchie à la -chaux, le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la -vente des tabacs, la balance, les deux pots blancs à bordure -bleue, portant: <i>Tabac</i>, les verres où était coulée -la tête de Louis-Napoléon, président de la république, et -d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa gaîne -de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile -orné du cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine. -Et son regard trouvait toujours le même amusement sur -le mur du fond, à contempler l'image coloriée de la rue -Zacharie, représentant le <i>Catafalque de l'empereur Napoléon -aux Invalides</i>, un catafalque jaune à guirlandes -vertes, à renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums, -avec, au premier plan, une femme en chapeau -vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de ciel à franges -oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un -jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde.</p> - -<p>De temps en temps, il disait des paroles à la débitante, -et la vieille femme au madras, sortant alors d'entre -ses épaules sa tête enfoncée, lentement et de côté, avec -le mouvement pénible et soupçonneux d'une tortue, lui -répondait:—S'il vous plaît?</p> - -<p>Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait -assez du bureau et de la marchande, il raccrochait un -indigène ou un artiste, et l'emmenait près de l'auberge -à un petit billard où les coqs sautaient de la cour dans -la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons.</p> - -<p>Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il -existait dans l'endroit un charcutier retiré qui, pour se -créer des relations, une popularité, attirer chez lui le -monde de Barbison, et s'ouvrir, disait-on, le chemin de -la mairie, s'était avisé de donner des séances de lanterne -magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur -des verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le -délirant cicérone de lanterne magique, qu'il était fait -pour être.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCV</h2> - - -<p>La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse -de Coriolis recevait un coup soudain et mortel -d'une révélation du hasard: madame Crescent apprenait -que Manette était juive.</p> - -<p>Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions -du peuple, et d'un peuple de vieille province.</p> - -<p>Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les -crédulités du passé contre les juifs, la tradition de leur -hostilité contre les chrétiens, les fables populaires absurdement -dérivées de l'article du Talmud qui permet qu'on -vole les biens des étrangers, qu'on les regarde comme -des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination -le vague flottement des sacrifices d'enfants, des blessures -saignantes aux hosties, des cruautés impies, des histoires -de Croquemitaine enfoncées dans le <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> de barbarie -et d'ignorance des légendes de village.</p> - -<p>De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés, -la suspicion, la haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs -parasites, ne produisant rien, n'ensemençant -pas, ne cultivant pas, et surgissant toujours, sortant toujours -du sillon, partout où il y a une vache à vendre, la -part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait -ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France -de l'Est, des paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les -deux pays de sa mère et de son père, les deux provinces -où l'usure a livré une partie du sol aux juifs. Et de ces -souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il avait -fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que -tout ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais -et marqué du signe de nuire, apportait aux autres de la -fatalité, et faisait inévitablement le malheur et la ruine -de tous ceux qui s'en laissaient approcher.</p> - -<p>Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier -ses préventions, tout en cherchant à se raisonner, à revenir -de son injustice, à se faire entrer dans la tête, en -se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout, madame -Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les -antipathies de son vieux sang de Lorraine. Et son observation -s'éveillant, dans un sentiment soupçonneux, avec -ce sens pénétrant de jugement que donne aux natures -de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes -avec les autres, elle commença à découvrir chez Manette -une espèce d'arrière-âme, cachée, enveloppée, profonde, -suspecte, presque menaçante, pour l'avenir de Coriolis.</p> - -<p>Madame Crescent avait une nature trop en dehors, -elle était trop peu maîtresse de ses impressions et de sa -physionomie pour rester la même personne avec Manette, -Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa -réserve amenait la contrainte chez madame Crescent; -et, en quelques jours, il se faisait un grand refroidissement -instinctif entre les deux femmes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCVI</h2> - - -<p>Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, -sous les chaleurs de l'été, avait pris des rayonnements -plus doux. Des touches de jaune et de roux couraient -sur le bout des feuillages, rompant les crudités du vert. -Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus -légères. Autour des branches dégagées et d'un dessin -plus net, les feuilles plus rares ne mettaient plus que -des nuances. Au-dessus des houx métalliques, des -genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant -dans des harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient -les teintes du Midi aux brumes du Nord. On eût cru voir -les adieux de la forêt. L'arcade de ses grands chemins -baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait -dans des effacements de pastel et des limpidités de -brouillard éclairé. Un instant, cela tremblait comme un -décor qui va s'éteindre; et les chênes avec leurs grands -bras, la route avec son mystère, le bois avec sa mourante -lumière, sa transparence d'enchantement, semblait -montrer aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte -de fées, l'avenue d'une Belle au bois dormant. Par moments, -à ces heures, la forêt n'avait pour lui presque plus -rien de réel; elle enlevait son imagination de terre: un -chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde -eût débouché à un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait -pas été trop surpris.</p> - -<p>Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie -qui tombe des grands bois pénétrait Coriolis: il était -atteint par cette lente et sourde tristesse qui enlace les -habitués, les amoureux de Fontainebleau, et profile des -dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.</p> - -<p>Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, -la grandeur muette, l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil -maudit d'une forêt sans eau et sans oiseau, sans -joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt, n'ayant -que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement -du corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans -bonheur et sans cri, la terre lui semblait sans écho; et -son pas s'ennuyait de ce sol de sable qui efface le bruit -avec la trace du promeneur, et où toutes les sonorités -de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer -et se perdre.</p> - -<p>Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant -avec leur dureté rude et leur rigueur nue. Même les -magnificences de la végétation, les arbres énormes, les -chênes superbes ne lui donnaient point cette heureuse -impression du bonheur des choses qu'on ressent devant -l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, -et de ce qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion -de leurs branches noires sur le ciel, la convulsion de -leurs forces, le désespoir de leurs bras, le tourment qui -les sillonne du haut en bas, l'air de colère titanesque -qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le -nom qu'ils méritent tous: le <i>Rageur</i>, Coriolis éprouvait -comme un peu de la fatigue et de l'effort qui avait arraché -à la cendre ou à la maigre terre toutes ces douloureuses -grandeurs d'arbres. Et bientôt tout, jusqu'au bruit -de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui -parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, -à quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou -de la Reine-Blanche, il entendait un coup de pic régulier -et résigné sur la pierre, il pensait malgré lui à la courte -vie que fait aux carriers cette mortelle poussière de -grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant -dans leurs poumons.</p> - -<p>Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands -vents frissonnants jetant leurs gémissements qui se -lamentent dans le haut des arbres. Sur la lisière du Bornage, -déjà les petits peupliers faisaient trembler au bout -de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or -maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant -lentement, et voletaient un instant, balayées, -ainsi que des papillons desséchés; toutes rouillées, elles -laissaient à peine paraître le velours de la mousse au -pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées -en tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de -grève, pendant que le vent à l'horizon soulevait, dans -le creux de la forêt, le mugissement de la mer. Des -branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales, -le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.</p> - -<p>Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement -de l'automne, le commencement de la saison sombre et -du soir de l'année. Il ne faisait plus qu'un jour éteint, -comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait vouloir -finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule -enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, -assoupie et sans flamme. Au lieu d'une porte de soleil, -les avenues n'avaient plus à leur bout qu'une éclaircie -où défaillait le vert; et les grandes futaies hautes, maintenant -abandonnées de tous les rayons qui les éclaboussaient, -de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à -perte de vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie -monotonie de leurs grands arbres inexorablement droits, -n'ouvraient plus que des profondeurs d'ombre bâtonnées -éternellement par des lignes de troncs noirs. Un vague -petit brouillard poussiéreux, couleur de toile d'araignée, -s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs -moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, -leurs jaunissements d'immortelles, mettaient des deux -côtés du chemin l'apparence de jardins mortuaires -abandonnés.</p> - -<p>Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères -aux fleurs en poussière, dans les champs de fougères -brûlées et roussies, les routes serpentant à travers les -rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc du sable, -mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus -pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des -nuages arrêtés, plombés et lourds d'avance des neiges -de l'hiver; et sur les rochers, répétant avec leur solidité -de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé -du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un -bouleau frissonnait avec la maigreur d'un arbre en -cheveux. Morne paysage de froideur sauvage, où l'âpre -intensité d'une désolation monochrome montrait tous -les deuils de nature du Nord!</p> - -<p>Mais la plus grande mort de tout était le silence, un -de ces silences que la terre fait pour dormir, un silence -plat qui avait enterré tous les bruits des silences -de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le voltigement, -le sifflement, le stridulant murmure d'atomes -ailés, la vie invisible et présente qui fait vivre la touffe -d'herbe, la feuille, le grain de sable: le froid et l'eau -avaient tué l'insecte. Le cœur de la forêt avait cessé de -battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol inanimé -et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.</p> - -<p>De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà -guettait et rampait, tapie au bord des chemins, sous les -arbres. Le soir s'amassait lentement dans le lointain -effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant -sourire, une dernière lueur de la maussade -journée passait dans le bas du ciel et semblait y mettre -la nacre d'une perle noire. Une faible sérénité d'argent -se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors -une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau -détachait sa tache de blancheur du sombre d'une allée, -un éclair mordoré courait sur le fouillis rouillé des -fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir dans un -petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt, -derrière les gros chênes, les rochers gris avaient -l'air de se répandre et de couler dans un brouillard -bleuâtre. Puis les ornières devant Coriolis se brouillaient -et s'emmêlaient en s'éloignant.</p> - -<p>A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne -se perdant dans la grandeur du noir, devenaient redoutables -et d'un mystère sinistre. Quand il avait marché -sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure -du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu -l'<i>Allée aux Vaches</i>, en enfonçant dans le sable, -dans le vague et l'inconnu du terrain mou, entre ces -murs d'obscurité, à travers ce sommeil de l'avenue, -réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait -avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, -rêvant, avec une certaine sensation troublée, à cette -solennité terrible de l'immense silence et de la vaste -immobilité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCVII</h2> - - -<p>Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser -dans l'atelier du paysagiste, regardant par-dessus -l'épaule du travailleur absorbé ce qui naissait -magiquement sur sa toile,—c'était souvent un effet -qu'ils avaient vu ensemble la veille,—Crescent, de -temps en temps, appuyant sa palette sur sa cuisse, se -retournait vers le regardeur, et, lentement, avec l'accent -traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les -brosses et la palette du tableau que je peins… Changer -de palette et de brosses c'est changer d'harmonie… Ma -palette, vous le voyez, c'est comme une montagne… J'ai -de la peine à la porter… La brosse sèche mord comme -un burin, cela devient un outil résistant.»</p> - -<p>Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au -bout d'une heure, il laissait tomber, mot par mot, -comme du fond de lui-même et du creux de ses réflexions: -«Il faut poser le ton sans le remuer, arriver -à modeler sans remuer la couleur… chercher à avoir les -veines de la palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après -d'autres heures, l'échauffement lui venant de son travail, -une espèce de luisant blanc montant à son front -il recommençait à parler comme s'il se parlait à lui-même. -Il disait alors: «La palette est la décomposition -à l'infini du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»</p> - -<p>Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de -l'exécution, des superstitions du procédé, il passait avec -un ton de révélation à des axiomes qui lui tombaient des -lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme des versets -d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la -variété dans l'infini.»</p> - -<p>De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases -énigmatiques, enveloppées, mystérieuses, sur le <i lang="la" xml:lang="la">summum</i> -et la conscience de l'art. Des fragments de théories -lui échappaient, qui montaient à une certaine philosophie -de la peinture, allaient à l'<i>au delà</i> du tableau, -au but moral de la conception, à la spiritualité supérieure -dominant l'habileté, le talent de la main. Il parlait -des vertus de caractère de la peinture, de la sincérité -qu'il disait la vraie vocation pour peindre. A des -bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire -du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes -de convictions ardemment personnelles, de croyances -couvées, fermentées dans le recueillement de son travail -et le croupissement de sa vie. Peu à peu, s'entraînant, -s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands -arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, -des espèces de longs ruminements muets, il dogmatisait -sans suite, s'élevait par de courts jaillissements de paroles -à une suspecte et nuageuse formulation d'idéalité -d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable -et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement -et de l'envolée d'une cervelle vers l'absurde, -l'irrationnel, le fou.</p> - -<p>Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui -aimait en toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, -éprouvait une sorte de malaise à côté de ces idées, -de ces paroles, de cette esthétique. Les fièvres d'imagination, -les griseries de cervelle, les théories qui perdent -terre lui avaient toujours inspiré une répulsion native et -insurmontable, presque un premier mouvement physique -d'horreur et de recul.</p> - -<p>Il avait peur instinctivement de leur contact comme -d'une approche dangereuse, de quelque chose de malsain -et de contagieux qu'il craignait de laisser toucher à la -santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et il arrivait -qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait -pour Manette, Coriolis sentait pour la société du -paysagiste, tout en restant l'ami de l'homme et de son -talent, une espèce d'involontaire éloignement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVCIII</h2> - - -<p>Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue -promenade par une de ces nuits humides qui font apparaître -dans un brouillard la lampe des petites salles à -manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du -coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole.</p> - -<p>—Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit! -Crois-tu qu'il a l'idée de passer l'hiver ici?</p> - -<p>—Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer -un peu?</p> - -<p>—Parfaitement,—dit Anatole surmontant l'espèce -de petite honte d'un enfant surpris dans ces tentations -chimériques auxquelles la lecture des voyages entraîne -les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à -raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme -s'il se moquait de lui-même, un de ces projets qui passaient -de temps en temps dans sa cervelle d'oiseau, et -lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de rêvasserie -dans son lit avant de s'endormir.—Tu connais bien la -cave des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle… -Il n'y a qu'à boucher quelques petites fissures, -l'affaire d'une poignée de bruyère… Avec ça une porte -d'occasion… je serai chez moi… Il y a bien un Américain -qui y a déjà demeuré… Je ferai ma cuisine… Qu'est-ce -que ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends… -L'hiver, on dit que c'est si beau… Il paraît -qu'il y a des jours de givre dans la forêt… un vrai décor -en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le printemps… -et c'est là que moi, malin, je me livre à ma -petite industrie… Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent -pas les champignons, ils les laissent perdre… J'aurai -une petite voiture à bras… Eh bien! quoi? Qu'est-ce -qu'il y a de drôle à ça?… C'est que je connais les espèces -à présent… et bien… Ce n'est pas à moi qu'on -repasserait une fausse oronge… Tu vois l'affaire, une -affaire énorme!… Je me mettrai en rapport avec un -grand marchand de la halle… je lui fournirai des <i>ceps</i>, -des <i>têtes de nègre</i>, des <i>ombelles</i>… je ne te parle pas des -girolles… Un vrai commerce… Car enfin à Paris, un -petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux -francs… et c'en est plein ici… Calcule… La forêt… ah! -on ne sait pas tout ce qu'elle peut rapporter!…</p> - -<p>Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses -projets comme pour n'en pas laisser la moquerie aux -autres:</p> - -<p>—Non, on ne le sait pas… La forêt de Fontainebleau! -Mais je parie qu'on peut s'en faire, comme des lapins, -cinq mille livres de rente, et plus!… Tiens! une idée… -une idée magnifique qui me vient à l'instant… Tu sais -bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits bras et -qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour -d'un arbre… Eh bien, mon cher, voilà un revenu… Je -mets sur un morceau de papier: le <i>Chêne de l'empereur</i>… -<i>Élévation: tant… Circonférence à hauteur -d'homme: tant…</i> Tous les chênes célèbres comme ça… -Je fais imprimer à Melun… format dune carte de -visite… et un sou! je leur vends un sou, pas plus… Des -gens qui sont avec des femmes, ils n'y regardent pas… -ils m'achètent… Il y a des milliards d'étrangers dans le -monde… Ce sont les patards qui font les millions… Je -gagne un argent à devenir fou… et je fais bâtir un château -où je t'inviterai à passer quinze jours: on dînera -en habit!</p> - -<p>—C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau -pour l'exposition, n'est-ce pas? Tu seras donc -toujours aussi bête, vieil imbécile?… Eh bien! est-ce -qu'on va dîner?… Moi, c'est bizarre, je ne suis pas -comme Anatole: à mesure que je me promène dans la -forêt, je trouve que ça manque de gaieté…</p> - -<p>—As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?—dit Manette.</p> - -<p>—C'est affreux d'humidité… Et puis, ces maisons en -grès, c'est comme une cave…</p> - -<p>—Allons!—fit Coriolis,—il me semble que voilà -un bien joli moment pour revenir à Paris?… Le temps -d'installer Anatole dans son terrier…—et Coriolis se -tourna vers lui en riant,—et nous partons, n'est-ce -pas, Manette?</p> - -<p>—Ah! flûte!—dit Anatole dégrisé de ses projets en -les parlant et tourné tout à coup au vent de Paris,—les -champignons n'auraient qu'à avoir la maladie l'année -prochaine!… Et puis, mon avenir!… La Postérité remarquerait -mon absence… Rentrons dans l'Art!</p> - -<p>—Alors, le départ pour après-demain, par la voiture -de Melun, à deux heures? Nous serons pour dîner à -Paris…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XCIX</h2> - - -<p>Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la -joie de retrouver les meubles, les objets de souvenir, -les choses qui paraissent nouvelles quand on revient.</p> - -<p>En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder -de vieilles esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne -venait pas à lui, et qui, sommeillant dans un coin de -l'atelier, sous une couverture, s'était contenté, à l'entrée -de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les fixer -avec un regard de reconnaissance.</p> - -<p>—Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?—fit -Anatole.—Voilà tout? Pas plus de fête que ça? Voyons, -voyons…</p> - -<p>Et il se pencha sur la bête couchée.</p> - -<p>Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis -et pénibles, et lui passant les bras autour du cou, il -laissa paresseusement aller sa tête sur son épaule, dans -un mouvement incliné qui semblait chercher à y dormir.</p> - -<p>—Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?… -des chagrins? C'est vrai qu'il y a longtemps que tu n'as -eu un camarade… je t'ai joliment manqué, hein? mais -attends…</p> - -<p>Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa -couverture, Anatole commença à lui faire ses anciennes -grimaces. Tout à coup le singe se mit à tousser, et une -quinte, coupée de petits cris d'impatience et de colère, -secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au -bout de sa queue.</p> - -<p>—Ta rosse de portier!—lança Anatole à Coriolis.—Je -te l'avais bien dit, avant de partir… Il l'aura -laissé avoir froid… Pauvre chou! n'est-ce pas que tu as -eu froid?</p> - -<p>Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné -et ramassé sur sa souffrance, l'emmaillottant doucement -dans la couverture, il l'apporta devant la chaleur du -poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le câlinait, -lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, -et, de temps en temps, lui donnait à boire une cuillerée -de l'eau sucrée qu'il avait mise tiédir sur la plaque.</p> - -<p>Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. -Il eut des hauts, des bas, de bons moments, suivis de -mauvais, des réveils de vie, des heures de gaieté, puis -des tousseries, des quintes déchirées et entêtées lui -laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement -de distraire et d'égayer.</p> - -<p>Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait -un petit lit par terre à côté du sien. Quand il l'entendait -tousser la nuit, il sautait pieds nus par terre, et lui -donnait du lait qu'il tenait chaud sur une veilleuse.</p> - -<p>Le matin, lorsqu'il se levait, l'œil doux et clair de -l'animal suivait le moindre de ses mouvements. Sa tête -se soulevait peu à peu, et montait tout doucement pour -voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe était -presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux -attachés sur le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, -avec l'expression des yeux d'une personne qui regarde -la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et venir la solitude. -Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la -porte quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon -était toujours dans la même position, le regard d'une -pensée fixe tournée vers la porte, tétant mélancoliquement -un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: -on eût cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le -matin en pénitence.</p> - -<p>Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette -pauvre bête. Il descendit à l'atelier, établit un petit -plancher sur le poêle de fonte, organisa une espèce de -matelas avec des couvertures, remonta:</p> - -<p>—Viens, Vermillon,—fit-il.</p> - -<p>Vermillon le regarda.</p> - -<p>—Saute donc, vieux!—lui dit-il en baissant sa poitrine -vers lui.</p> - -<p>Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut -tout ce qu'il put faire: le bas de son corps ne se souleva -pas. Quelque chose semblait le clouer par les pattes au -lit. Il resta, jeté en avant, poussant des petits cris, -essayant vainement de bondir.</p> - -<p>—Ah! nom d'un chien!—dit Anatole en le découvrant,—il -a le train de derrière paralysé!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">C</h2> - - -<p>Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de -tableaux et de dessins modernes qui avait attiré aux -Commissaires-priseurs, dans une des grandes salles de -l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa vie, son -commerce, son goût ou son genre.</p> - -<p>Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, -Chassagnol absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux -et laissant échapper des gestes.</p> - -<p>Tout à coup Coriolis s'arrêta:</p> - -<p>—Oui, une feuille, une tuile sur un toit… deux choses -comme ça dans le ciel…—et il dessina du doigt l'accolade -d'un vol d'oiseau dans l'air,—c'est signé, c'est -de lui… Une personnalité du diable ce mâtin-là!</p> - -<p>Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui -paraissait ne pas l'avoir entendu.</p> - -<p>Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout -net, et faisant faire halte à Chassagnol:</p> - -<p>—As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le -camp à côté de lui? Tous les autres, ça paraît ce que -c'est: des modernes… Lui, ses tableaux… ça recule, ça -s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'œuvre…</p> - -<p>—Ah çà! de qui parles-tu?</p> - -<p>—De Decamps, parbleu!—fit sourdement Coriolis.</p> - -<p>Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa -bouche ce nom que Coriolis n'aimait pas dans la bouche -des autres.</p> - -<p>—Eh bien, oui, de lui,—reprit Coriolis.—Je l'ai -assez discuté et chicané pour lui rendre justice.</p> - -<p>Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie -vaincue, il se mit à vanter ce grand talent avec cette -langue qu'ont les peintres, ces mots qui redoublent -l'expression, ces paroles qui ressemblent à une succession -de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels -ils semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les -choses dont ils parlent.</p> - -<p>Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance -pittoresque de ce dessinateur s'avouant incapable -de «flanquer sur ses pattes» une figure de prix de Rome, -et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche, cette griffe, -cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses -dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître -imprimées aux flancs brûlés d'une meute. Il parlait du -coloriste, qu'il avait nié lui-même autrefois, du coloriste -écrasant, tuant tout autour de lui. Il trouvait dans sa -peinture la vie, la vie intime et pénétrante des choses, -une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.</p> - -<p>—Des ficelles! allons donc!—s'écriait-il.—Est-ce -qu'on est Decamps avec des ficelles? Qu'est-ce que -ça fait le procédé? Pourquoi alors ne reproche-t-on pas -à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les -pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la -manière dont il a préparé son char du Soleil dans la -galerie d'Apollon? Et puis on vous dit: Verdier! qu'il -a volé, Verdier! un faux Lebrun!… Ils me font mal!</p> - -<p>Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage -vu à la vente, les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout -le désolé de la pluie, une trombe dans le buisson de -Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un champ, et -sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement -de main, sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, -d'un bourgeois presque effrayant, ayant l'air -de mener le diable chez un notaire de campagne.</p> - -<p>Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme -il fait frissonner la nature, comme il dramatise le bois -et l'horizon, quel grand décor mystérieux et sourd il -bâtit avec les bois de cyprès autour des lacs, quels arbres -sacrés il tire de terre pour y accrocher le carquois de -Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, cyclopéens, -roulant des colonnades, des architectures, des -bases de temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, -à des gradins de Cirque autour d'une arène d'Histoire, -tassés, plissés souvent sur l'horizon comme le bas -de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres d'or, -de sang et de feu comme une échelle de Jacob.</p> - -<p>Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces -sentiers perdus, ces routes abandonnées, suspectes, -aventureuses, où le peintre de la mélancolie du grand -chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le Pâtre, le -Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les -derniers sauvages, vus plus grands que nature, élevés -par le caractère, l'aspect, la sculpture du haillon à une -espèce de style héroïque moderne.</p> - -<p>Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de -force suprême que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et -toutes les pages de style de Decamps lui repassant dans -la tête, il citait, en s'animant, en devenant éloquent sous -une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses, fumantes -de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs -barbares où de petits chevaux blancs galopent entre des -peuples qui se broient. Il citait les dessins du Samson; -il les proclamait bibliques avec quelque chose de fauve -dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»</p> - -<p>En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était -empli les yeux à l'exposition pendant une demi-heure, -il rappela à Chassagnol cette bande de ciel ouaté de -blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un -tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des -massifs de rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès -noirs percés de jours, cette rondeur d'une coupole, la -ligne des terrasses, ce rayon vibrant sur des plâtres -tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons -de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, -ce craquelé de la muraille chatoyant sous les traînées -du pinceau, l'égrenage du ton, l'émail de la pâte, -les gouttelettes de couleur huileuse, les tons coulant en -larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, -où le coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait -le fourneau vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge -d'un turban, une veste couleur d'or vert, une fleur au -fond dans un jardin de fleurs. Il évoquait, ressuscitait, -semblait repeindre tout le tableau, sa lumière, son ombre, -la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas -des colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, -la mare sourde et fumante aux eaux de sombre transparence, -piquées çà et là d'un feu d'escarboucle, d'un -reflet de ces palets de pierre précieuse avec lesquels jouent -les gamins des <i>Mille et une Nuits</i>. Au bout de cela, Coriolis -dit rêveusement:</p> - -<p>—Ah! mon cher, l'Orient… l'Orient!… Moi je n'ai -fait que de la cochonnerie…</p> - -<p>—Laisse donc,—fit Chassagnol,—tu as tes qualités -à toi… de très-grandes…</p> - -<p>—De la cochonnerie, je te dis!… Une turquerie intelligente, -spirituelle, coloriée, avec des qualités comme -tu dis… oh! beaucoup de qualités! Mais jamais la note -extrême… Et sans cette note-là, vois-tu en art… Ce qu'il -fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi… Mais -c'est mieux, c'est… tiens, je ne sais pas quelque chose -au-dessus… Vois-tu, c'est un Orient… un Orient…</p> - -<p>—L'Orient de la poésie de <i>Child-Harold</i> et de <i>Don -Juan</i>, dans du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?… Du -Child-Harold rembranisé…—répéta deux ou trois fois -Chassagnol.</p> - -<p>Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, -et l'emmena, sans lui parler, dîner chez lui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CI</h2> - - -<p>—Eh bien! comment est-il aujourd'hui?—demanda -Coriolis à Anatole qui apportait Vermillon pour l'installer -sur le poêle.</p> - -<p>Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête. -Et il se mit à arranger la couverture, la bourrant en traversin -sous la tête du singe.</p> - -<p>—Oh! qu'il pue!—dit Manette en regardant Vermillon -par-dessus l'épaule de Coriolis qui était venu le -caresser, et elle alla se rasseoir, à distance, au fond de -l'atelier.</p> - -<p>Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse, -de l'élasticité animale, faisait peine à voir chez Vermillon. -La paresse dolente, la peine de ses mouvements, la -paralysie de ses gamineries et de sa diablerie, ce qu'il y -avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en faisaient -comme un petit malade approché tout près de l'homme -et de sa pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la -souffrance des animaux. A tout moment, le pauvre petit -malheureux soulevait sa tête, se retournait, changeait de -pose et de place, donnant le déchirant spectacle de l'agitation -continue dans l'incessant malaise et l'angoisse de -toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait -en grognant de petits: <i>hun, hun</i>. Une respiration visible -et pénible courait sous la maigreur de ses côtes. -Des frémissements nerveux lui fronçaient le front, relevant -au-dessus de ses sourcils sa houppe de poils, et des -crispations plissaient la chair de poule de son petit mufle -aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, -ses yeux fermés laissaient voir une tache rouge, une -meurtrissure de sang extravasé, qui faisait paraître plus -bleu le bleuissement de ses paupières. Il restait longtemps -avec un seul œil ouvert et veillant; puis, il s'enfonçait -dans ce sommeil des malades, accablé, assommé, -qui ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait -de côté ses yeux agrandis de souffrance, où passait du -désespoir et de la prière de bête. D'autres fois, il avait -des regards circulaires qui faisaient le tour de la pièce, -et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards -pleins de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme -la stupéfaction de sa souffrance, de son immobilité, de -la corde qui pendait du plafond sans qu'il s'y balançât. -On eût cru que par moments, dans la lente douceur -de ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y -avait l'étonnement de voir le soleil jouer sans lui à la -fenêtre.</p> - -<p>De petites secousses de douleur faisaient donner à ses -mains des coups nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient -qui remuaient ses poils et en ouvraient les épis -comme un souffle. Ses jambes avaient des allongements -de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à -branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts -pour se dresser et se soutenir sur son séant, à l'aide de -ses petites mains faibles qui se soulevaient de temps en -temps et mettaient leurs deux petits poings crispés contre -ses tempes,—un mouvement que les deux amis avaient -vu dire, dans des agonies d'hommes: <i>Mon Dieu! que je -souffre!</i></p> - -<p>Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en -retourna à son chevalet. Anatole resta près de Vermillon, -lui relevant de son mieux la tête sous des bourrelets de -couverture, le retenant doucement des deux mains dans -les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait -en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle. -Puis, il restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal -qui boit, avec son petit bras pendant; ou bien encore, -il se tenait, de grands moments, appuyé sur le dos -de ses mains rebroussées et montrant leur paume jaunâtre, -les coudes élevés de chaque côté de son dos -comme les pattes d'une sauterelle prête à sauter, la tête -toute en dehors de la plaque du poêle, immobile, en arrêt -sur une feuille de parquet.</p> - -<p>La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats, -vivaces et nerveux, se débattait cruellement dans ce -malheureux petit corps. C'étaient des secousses, des -tressautements, des étirements, des tortillements inapaisables, -des élancements, tout pareils à ces dernières -révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres -d'un malade, les pieds hors du lit, la tête dans le -mur. Il essayait de s'arc-bouter, de se cramponner tout -autour de lui; et sa main, sortie de sa couverture, se -nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec l'étreinte -d'une griffe d'oiseau serrant une branche.</p> - -<p>Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte -de vieillesse descendait dans le creux de l'amaigrissement -de ses petits traits. Des tons malsains de corruption se -mêlaient peu à peu sur sa face à un jaunissement de -vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de -nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements -d'immobilité et de refroidissement faisaient -déjà monter de la mort dans le petit corps où la vie -n'était plus guère que le mouvement du globe de l'œil -sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre -d'un regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa -tête eut un renversement suprême: elle bascula toute -en arrière, avec un subit renfoncement dans les épaules, -en découvrant le dessous blanc de son menton. Au bout -de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains serrèrent -leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses -coururent, en serpentant, tout le bas de son -corps. Un mouvement furieux, semblable à la détente -d'un ressort qui casse, agita une de ses jambes qui battit -désespérément dans le vide… Puis ce fut une immobilité -où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la -plante des pieds.</p> - -<p>—Tiens! il pleure!… Anatole qui pleure vraiment!—fit -Manette.</p> - -<p>Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur -le cadavre du singe, et le jour la faisait briller au bout -d'un poil.</p> - -<p>—Moi, je pleure?…—fit Anatole honteux, et se -dépêchant de sécher sa larme avec du cynisme:—Ah! -sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il voulait un -prêtre…</p> - -<p>—Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard -d'Anatole revenir au singe; et il jeta la couverture sur -le singe.</p> - -<p>—Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse -de ça?—fit Manette.</p> - -<p>—Pas la peine, ma petite,—lui dit Anatole en lui -arrêtant le bras d'un geste dramatique.—C'est papa que -ça regarde!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CII</h2> - - -<p>Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre -dans un coin de l'atelier. Il coucha dedans, avec des -mains presque pieuses, le cadavre de Vermillon, ramena -la serge, la noua aux quatre coins, passa un paletot sur -sa vareuse, mit son chapeau.</p> - -<p>—Où vas-tu?—lui demanda Coriolis.</p> - -<p>—Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne -coûtent rien.</p> - -<p>Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale -d'un de ces grands omnibus qui jettent les Parisiens -dans la campagne. Il tenait son paquet sur ses genoux, -et regardait dedans, de temps en temps, en écartant -un petit peu de la toile.</p> - -<p>A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de -Boulogne, prit une allée à droite, marcha, cherchant une -place, un petit morceau de solitude où l'on pût faire une -fosse en creusant un trou. Il y avait du monde partout, -et pas un bout de désert.</p> - -<p>Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans -l'avenue de Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit -à attendre l'heure du dîner en se faisant verser une absinthe.</p> - -<p>Après le premier verre, il en redemanda un; après le -second, un autre. Il suffisait d'un chagrin tombant dans -un verre de n'importe quoi pour griser Anatole: au troisième -verre d'absinthe, il était «raide comme la justice».</p> - -<p>Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans -le plâtre, de trous de queues de billard qui y avaient -fouillé du blanc. Il regarda le paquet de serge verte posé -sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et l'attendrissement -de ses pensées lui échappant dans un monologue -de pochard:—Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est -vilain?… Penser que tu es là! ratatiné, tout froid… C'est -ça, toi! ça!… plus que ça, rien que ça!… On me prend, -vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte de l'ouvrage -en ville… Des imbéciles, laisse donc… Qu'est-ce que ça -me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, -dans cette grande canaille d'éternité!… Te laisser ramasser -par un chiffonnier, par exemple… comme elle -voulait, elle… pour que je te trouve empaillé sur le boulevard -Montmartre, chez le naturaliste, dans une scène à -personnages!… Ah! bien oui, plus souvent!… C'est moi -qui vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras -pas embêté… dans un joli endroit où tu n'auras pas des -bottes de sergent de ville sur la tête… As pas peur!… -Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois… C'est -vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?</p> - -<p>Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté -de la sienne. Il demanda à manger à la fille qui servait. -Mais quand il eut devant lui le rata du jour, il ne put y -goûter. Il avait comme un malheur qui lui barrait l'estomac -et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une impression -d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.</p> - -<p>Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en -buvant:—Hein? Vermillon,—fit-il en se penchant,—plus -de petits verres, c'est fini… Nous ne mettrons -plus notre petite langue rose là-dedans…</p> - -<p>Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:—Viens!—et -alla payer au comptoir.</p> - -<p>Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait -et moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, -une immense nuée flottante et transparente, traversée, -pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse de la lune qu'elle -voilait.</p> - -<p>Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, -quand un morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.</p> - -<p>—Bravo l'effet!—fit Anatole.—Le tableau de Girodet… -l'enterrement d'Atala, gravé par monsieur… monsieur… -Tiens, voilà que je ne sais plus le nom de la -gravure d'Atala… Mais, regarde donc, Vermillon, vois-tu? -Le soleil avec un crêpe… un enterrement nature, et -soigné! Tu as le ciel à ton convoi… la lune, rien que ça! -Première classe, franges d'argent, tenture et tout, les -nuages dans des voitures…</p> - -<p>La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à -fait levée dans le ciel irradié d'une lumière de nacre et -de neige, inondé d'une sérénité argentée, irisé, plein de -nuages d'écume qui faisaient comme une mer profonde -et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur laiteuse, -suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés -mettaient comme des arborisations d'agate sur un -fond d'opale.</p> - -<p>Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à -s'étendre. Le ruban blanchissant des allées s'enfonçait -très-loin dans des taches de noir. Une voiture qui riait -passa; puis un pas.</p> - -<p>Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha -cinq minutes, s'arrêta comme un homme qui a trouvé: -il était dans une petite clairière. L'éclaircie était mélancolique, -douce, hospitalière. La lune y tombait en plein. -Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, presque -angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient -çà et là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes, -des couronnes de ramures fines et poussiéreuses, paraissaient -des bouquets de marabouts. Une légèreté vaporeuse, -le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres, -ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe -d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de -cette âme antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer -devant cela à des Champs-Élysées d'âmes d'enfants.</p> - -<p>Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de -loin en loin, et le bruissement de la nappe d'eau du lac, -frissonnante, à l'horizon.</p> - -<p>Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de -la clairière, se détachant du massif; la lune écaillait un -peu le bas de leur écorce. Anatole défit, tout auprès, le -nœud de son paquet: les paupières entr'ouvertes de Vermillon -laissaient voir ses yeux, ces yeux horriblement -doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses -dents blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau -contracté et retiré.</p> - -<p>Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à -creuser. Et tandis qu'il travaillait, un chantonnement -nègre lui vint aux lèvres, une espèce de bercement funèbre, -comme si, avec le gazouillis des chansons que -Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de -l'oreille de Vermillon.</p> - -<p>Il marmottait:—Dansez, Canada! fougoum, fougoum! -Vermillon mouru, moi lui faire petit trou, petit -nid, petit, petit… bien gentil! Paradis là-dessous… -Bienheureux, Vermillon… paradis! Dansez, Canada! -Plus souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler… -dans le bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! -Dansez, Canada! dansez, Cocoli, Bengali, Colibri! Des -Mississipi, des forêts vierges à Vermillon… boire aux -rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! -des noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où -il n'y a pas d'hommes… Le bon Dieu pour les singes, -tous les jours, toute la vie… Vermillon courir, Vermillon -avoir bien chaud dans le dos… Vermillon retrouver -ses amis… Vermillon là-haut! Vermillon, -amour! oiseau! étoile!… petite fleur bleue! pervenche! -Psitt!… plus rien! Dansez, Canada!</p> - -<p>Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa -main, Anatole tâta:</p> - -<p>—Ah! mon pauvre frileux,—dit-il sérieusement et -tristement, avec un son de voix dégrisé,—tu vas trouver -la terre bien froide…</p> - -<p>Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières -comme à une personne. Il lui déroidit les membres, -plia sa queue sous lui, le mit dans la petite fosse, ramena -avec les mains la terre sur le trou. Et, quand il eut -marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à -fumer une longue cigarette silencieuse.</p> - -<p>Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant -quelque chose de lui lui paraissait mort et fini: il -y avait de sa gaminerie sous terre.</p> - -<p>Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le cœur -ivre, étourdi et remué. Il tomba sur le premier banc -dans une grande allée, s'allongea tout de son long, un -bras, une jambe pendants, et là s'endormit.</p> - -<p>Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait -plus de lune, et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.</p> - -<p>Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à -une porte du bois, vit de la lumière à un poste de -douaniers, entra là, demanda à se chauffer, envoya -chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette bouteille-là -et une autre avec les douaniers; et quand il rentra -le matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, -ne put rien tirer de ses souvenirs abrutis que cette -phrase:—Les gabelous, très-gentils!… très-gentils, -les gabelous…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CIII</h2> - - -<p>Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le -voir commencer quelque grand morceau, une œuvre -importante à son retour de Fontainebleau, après un si -long repos. Des mois se passaient: Coriolis continuait à -ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et -s'en allait errer dans Paris.</p> - -<p>Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus -opposés; il coudoyait les populations les plus diverses. -Il allait, marchant devant lui, fouillant, d'un œil chercheur, -dans les multitudes grises, dans les mêlées des -foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé -d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, -l'apparition d'un dessin sortant d'un groupe. Puis, -accroché par un individu bizarre, il se mettait à suivre, -pendant des heures, l'originalité d'une silhouette excentrique. -Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque -de l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce -regard qui les gênait, se promenait sur eux, leur faisait -l'effet de les creuser et de les pénétrer à fond.</p> - -<p>Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand -comme la moitié de la main, il jetait dessus deux ou -trois de ces coups de crayon qui attrapent l'instantanéité -d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort d'une attelée -de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc -de jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des -démolitions, le hanchement d'une blanchisseuse au panier -lourd, le renversement d'un enfant qui boit au mufle de -bronze d'une fontaine, la caresse enveloppante avec laquelle -un ouvrier herculéen porte son enfant dans des -bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget -dans un fort de la Halle, un morceau quelconque du -sculptural naturel, superbe, ému, qu'indique et montre -le spectacle de la rue. Journées de fatigue, souvent stériles, -mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en -quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une -de ces rencontres soudaines de la réalité pareilles à une -illumination de son art.</p> - -<p>Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se -graver dans la mémoire une tête de mendiante aveugle, -le plus beau des visages douloureux que la peinture ait -jamais rêvés: un profil de vieille femme octogénaire, -dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, -une tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, -sculptée par toutes les misères, les joues remuées et -tremblantes du souffle d'une petite toux, le masque de -marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la -peau d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une -chose usée; une tête de Niobé aux Petits-Ménages et de -Reine en madras, dont les cheveux gris, le cou tendu et -plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie de -statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des -gens du peuple qui passaient.</p> - -<p>D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les -types saillants, essayant de saisir au passage, dans ce -monde d'allants et de venants, la physionomie moderne, -observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps, -d'une époque, d'une humanité:—le caractère, qui -passe comme un coup de pouce artiste sur ces figures -fiévreuses, agitées; le caractère qui marque et désigne -pour l'art la face des pensées, des passions, des intérêts, -des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa -curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent -le regard si loin du vague sourire dormant des Eginètes -et de la divine placidité grecque; ces visages travaillés -d'idées, de sensations, de toutes les acquisitions d'activité -morale de l'homme, éreintés par la complexité des -préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, -le labeur enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces -faces de gens qui courent dans les rues, comme la -fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous le bras, -ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui -traînent leur faim devant les changeurs, ces physiques -de voyou, cachant la méchanceté des instincts sous -la féminilité d'une tête de Faustine, ces tournures d'inventeurs, -portés par leurs jambes qui vont, monologuant -sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.</p> - -<p>Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable -beauté de la femme de Paris. Il suivait ces -apparitions imprévues, ces mines chiffonnées et rayonnantes, -ces petites personnes étranges, fleuries entre -deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière -d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir -d'un escalier à rampe de bois. Il essayait d'analyser le -charme de ces jeunes filles maigres ayant aux tempes -le reflet des lampes de l'atelier, pâles de veilles, et -comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse -et de luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait -une exquisité de grâce, une rareté d'expression, un -air de cette suavité souffrante, de cette mélancolie virginale -que la vie des grands centres, le raffinement des -civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire -tomber sur le visage des petites ouvrières. Un jour, il -emporta dans son souvenir, pour une étude qu'il commença -le lendemain, le visage de la fille d'une portière, -une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, -si blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande -ombre, qu'elle faisait rêver à un ange malade.</p> - -<p>Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, -il y avait un grand malaise, l'inquiétude qui prend un -homme quitté par une religion de jeunesse. Il était à ce -moment critique, à cette heure de la vie d'un artiste où -l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience -de son art: instant de doute, de tiraillement, -d'anxiété où, tâtonnant de son avenir, tiraillé entre les -habitudes de son talent et la vocation de sa personnalité, -il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment -d'autres formes, d'autres visions, le commencement de -nouvelles façons de voir, de sentir, de vouloir la peinture.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CIV</h2> - - -<p>—Vrai, la terre tourne?</p> - -<p>Manette posait pour une répétition du <i>Bain turc</i>, commandée -par un banquier de Rotterdam à Coriolis qui -faisait effort dans ce travail pour se rattacher à sa peinture -passée.</p> - -<p>Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse -que la terre tournait.</p> - -<p>—La terre tourne? Ça sur quoi je suis?—reprit -Manette en regardant en bas: elle avait l'air d'avoir -peur de tomber.—Ça tourne?</p> - -<p>Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander -s'il ne se moquait pas d'elle.</p> - -<p>Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne -savait pas, et comme il le lui expliquait aussi mal qu'il -le savait:</p> - -<p>—Ne continue pas,—lui dit-elle tout à coup,—il -me semble que j'ai mal au cœur, avec tout ce que tu -me dis qui tourne…</p> - -<p>Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette… Mais -il n'était pas en train. Il grondait, tout en brossant, -contre la hâte singulière que Manette avait de le voir -finir cette toile.</p> - -<p>—Ton corps,—finit-il par lui dire,—eh? mon -Dieu, ton corps, il ne va pas changer d'ici à huit jours…</p> - -<p>—Tu crois?—fit Manette. Et elle laissa tomber de -la pointe rose de sa gorge jusqu'au bout de ses pieds, -sur la virginité de ses formes, le dessin de sa jeunesse, -la pureté de son ventre, un regard où semblait se mêler -l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une -statue qui se pleure.</p> - -<p>—Ah!—fit Coriolis.</p> - -<p>Il avait compris.</p> - -<p>—Oui…—dit Manette en baissant la tête, avec le -ton d'une femme qui va pleurer.</p> - -<p>Coriolis se sentit une secousse au cœur. Mais aussitôt, -honteux de cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec -une ironie:</p> - -<p>—Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu -veux? nous sommes dans des siècles chipies et prudhommesques… -Autrefois, dans un pays d'antiques, un -pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un -modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je -me suis laissé dire… On l'appelait Laïs… Il lui arriva… -ce qui t'arrive… Cela fit une révolution dans le pays… -L'Institut de l'endroit où il y avait des peintres aussi coloristes -que M. Picot, et des marbriers un peu plus forts -que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de -désolation… Les dessinateurs en masse déclarèrent -qu'ils ne trouveraient jamais la correction de M. Ingres, -si on laissait la nature abîmer leur modèle… Il y eut -des rassemblements, des articles de petits journaux, des -commissions, des sous-commissions, tout ce qui constitue -un mouvement national… Et l'on finit par mener -Laïs à Cos, chez un fameux médecin que tu as peut-être -vu dans une gravure, le nommé Hippocrate…</p> - -<p>Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa -plaisanterie, devant l'expression de Manette, la fixité de -la pensée de ses yeux.</p> - -<p>Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses -genoux, et appuyant sur elle le sérieux de son regard, il -fouilla jusqu'au fond de sa tentation.</p> - -<p>Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît -pas rougir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CV</h2> - - -<p>L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole -continuait à y jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette -y mettait l'enchantement de sa personne.</p> - -<p>Quand elle était là, dans l'atelier, vêtue d'une robe -blanche, sur laquelle tranchait un petit châle d'enfant -d'un rouge sang de bœuf, la taille dénouée et toute -alanguie des paresses de la femme grosse, belle d'une -beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,—Coriolis -oubliait tout.</p> - -<p>Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée -dans son amour pour cette femme qui remplissait et -animait sa maison, lui faisait la vie coulante et facile, -lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez lui un -de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on -ne sent pas.</p> - -<p>Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements -qui font du modèle la maîtresse naturelle de -l'artiste. Au milieu de cette ignorance de peuple qui ne -lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de ces -connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. -Manette avait vu peindre et savait comment se fait -de la peinture. Les choses du métier de l'art lui étaient -familières: elle en connaissait le nom et l'usage. Elle -ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile. -Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet. -Elle s'entendait à laver des brosses, et elle reconnaissait -vaguement des tons distingués dans une toile. En un -mot, elle était «<i>du bâtiment</i>».</p> - -<p>Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle -lui plaisait en se suffisant à elle-même, en se tenant -compagnie, en se passant des sociétés de femmes, en -ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa froideur -au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans -cette existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble -de qualités soumises, une docilité gracieuse à ce -qu'il disait, à ce qu'il voulait, une obéissance à ses -idées, une sorte d'aimable effacement de caractère: elle -ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités -sur des mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et -qui, tout à coup lui mettant un coup de rouge aux pommettes, -la rendaient un moment boudeuse ou colère -avec de petits gestes de sauvagerie méchante.</p> - -<p>Aussi un attachement de gratitude et de confiance -venait-il à Coriolis pour cette maîtresse si peu absorbante, -d'apparence si détachée de tout désir de domination, -et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée -d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à -côté d'elle. Elle était pour lui dans sa vie du calme et -du repos, une compagnie bonne pour ses nerfs d'artiste. -Dans sa société tranquille, sa douce présence, les demi-paroles -de sa bouche, les demi-caresses de ses mains, -il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues -du peintre, endormait ses contrariétés, ses prévisions -mauvaises, ses tourments d'imagination…</p> - -<p>Et il lui semblait que cette jolie créature apathique -dégageait autour d'elle la paix, la santé, la matérialité -d'un bonheur hygiénique.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CVI</h2> - - -<p>Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait -l'horreur de s'habiller, refusait les invitations, n'allait -plus nulle part. L'homme de travail, d'incubation, ne se -plaisait plus que dans le recueillement de l'intérieur, la -tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse et -des pantoufles.</p> - -<p>Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de -longues pipes méditatives; puis, au milieu de la causerie -de deux ou trois amis qui étaient venus manger sa -soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait jusqu'à -minuit.</p> - -<p>Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et -Anatole:</p> - -<p>—Eh bien!—lui dit Chassagnol, en regardant ce -qu'il jetait sur le papier, un souvenir de la rue,—toi -qui me blaguais quand je te disais qu'il y avait quelque -chose là… Il me semble que tu y viens…</p> - -<p>—Eh bien! oui, j'y viens… Je me débattais contre -moi-même en te combattant… Je me gendarmais, je ne -voulais pas… J'étais dans une autre chose… C'est le -diable… On ne veut pas reconnaître qu'on se blouse… -Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie… La turquerie, -bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir… -Maintenant, c'est mort… Et tu me vois depuis ce temps-là… -désorienté… Tiens! c'est le mot… un homme qui -cherche… qui essaye de se raccrocher… Enfin, ce qu'il -y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres exercices… -Tu verras ce que je veux faire…</p> - -<p>—Bravo! Le moderne… vois-tu, le moderne, il n'y -a que cela… Une bonne idée que tu as là… Eh bien! -vrai, ça me fait plaisir, beaucoup de plaisir… parce -que… écoute… Je me disais: Coriolis qui a ça, un -tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un -nerveux, un sensitif… une machine à sensations… lui -qui a des yeux… Comment! il a son temps devant lui, -et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, cet animal-là… -Non, non, non…—répéta Chassagnol avec un -rire bête et fou qui ricanait.—Mais, est-ce que tous -les peintres, les grands peintres de tous les temps, ce -n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau? Est-ce -que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, -qu'à un peuple, le beau? Mais tous les temps portent en -eux un Beau, un Beau quelconque, plus ou moins à -fleur de terre, saisissable et exploitable… C'est une -question de creusage, ça… Il se peut que le Beau d'aujourd'hui -soit enveloppé, enterré, concentré… Il faut -peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des -yeux de myope, des procédés de physiologie nouveaux… -Voyons, tiens, Balzac? Est-ce que Balzac n'a pas -trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la saleté -des choses modernes? dans un tas de choses où les -siècles passés n'avaient pas vu pour deux liards d'art? -Et il n'y aurait plus rien pour l'artiste dans l'ordre des -choses plastiques, plus d'inspiration d'art dans le contemporain!… -Je sais bien, le costume, l'habit noir… On -vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y -avait un Bronzino dans notre école, je réponds qu'il -trouverait un fier style dans un Elbeuf. Et si Rembrandt -revenait… crois-tu qu'un habit noir peint par lui ne -serait pas une belle chose?… Il y a eu des peintres de -brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits -de nuage… Eh bien! il faut maintenant un peintre du -drap: il viendra… et il fera des choses superbes, toutes -neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires de notre vie -sociale… Ah! cette question-là, la question du moderne, -on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du -Vrai de notre temps, un épatement de bourgeois: le -<i>réalisme</i>!… parce qu'un monsieur a fait une religion en -chambre avec du laid bête, du vulgaire mal ramassé et -sans choix, du moderne… bas, ça me serait égal, mais -commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui -est la beauté et la vie du Laid dans la nature et dans -l'art: le <i>style</i>! dont tu faisais si justement l'autre jour le -génie, la griffe du lion, chez un peintre… Et puis quoi, -le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain -qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon… à côté de -l'homme, il y a la femme… la femme moderne… Je te -demande si une Parisienne, en toilette de bal, n'est pas -aussi belle pour les pinceaux que la femme de n'importe -quelle civilisation? Un chef-d'œuvre de Paris, la robe, -l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe -et de la mine!… et dire que cette femme-là, la femme -du dix-neuvième siècle, la poupée sublime, tu ne l'as -pas encore vue dans un tableau d'une valeur de deux -sous… Pourquoi? On n'a jamais pu savoir… Ah! les -lisières, les exemples, les traditions, les anciens, la -pierre du passé sur l'estomac!… Sais-tu sur quoi me -semblent donner les ateliers d'à présent? tiens! sur le -cimetière de l'Idéal… Mais vois donc David, David qui a -jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur, -David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau -qui vit: son Marat!… Le moderne, tout est là. La sensation, -l'intuition du contemporain, du spectacle qui -vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir -vos passions et quelque chose de vous… tout est là -pour l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut… -Ah! je sais, il y a des articles de rêveurs, des -enfileurs de phrases à sang blanc pour vous dire qu'il -faut s'abstraire de son époque, remonter au répertoire -du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme -alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!… ça -rentre dans les individus métempsycosistes et transposés -qui ont besoin que les choses où les gens aient cinq -cents ans sur le dos pour leur trouver de la noblesse, -de l'actualité ou du génie… Le dix-neuvième siècle -ne pas faire un peintre! mais c'est inconcevable… Je -n'y crois pas… Un siècle qui a tant souffert, le grand -siècle de l'inquiétude des sciences et de l'anxiété du -vrai… Un Prométhée raté, mais un Prométhée… un -Titan, si tu veux, avec une maladie de foie… un siècle -comme cela, ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté -de malade, ses visages de fièvre, comment veux-tu qu'il -ne trouve pas une forme pour s'exprimer, qu'il ne -jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et -qui se trouvera… Après ce grand grisailleur douloureux, -Géricault, il y a eu un homme, tiens! Delacroix… -c'était peut-être l'homme à cela… un tempérament tout -nerfs, un malade, un agité, le passionné des passionnés… -Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une bêtise, -un idéalisme de pittoresque… Et pourtant, que de -choses dans ce sacré dix-neuvième siècle!… C'est que, -sacristi! il y en a pour tous les goûts… Si c'est trop -petit pour vous, les mœurs du temps, les scènes, la rue -qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, de -l'épique dans ce temps-ci… Vous pouvez être un peintre -d'histoire du dix-neuvième siècle… et un fier! toucher à -des émotions humaines qui seront un jour aussi classiques, -aussi consacrées que les plus vieilles! L'Empire, -tenez! il y a de quoi se promener, même après Gros… -Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! -Mais nous avons eu, depuis Achille, un monsieur qui -faisait des épopées à la journée, un certain Napoléon -qui ramassait tous les jours de la gloire à peindre… L'incendie -de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de -l'embrasement de Troie… et la retraite des Dix Mille a -peut-être un peu pâli depuis la retraite de Russie… -Voilà des cadres! voilà des pages! Il y a tous les soleils -là-dedans, et de l'homérique tant qu'on en veut! Des -grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne -en a donné des programmes aussi magnifiques que -les plus beaux du monde… Depuis 1789, il en pleut des -scènes dans les révolutions de France, qui sont grandes… -comme nous!… La Terreur, ce sont nos Atrides!… -Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage -de la Loire à Saint-Florent-le-Vieux… Figure-toi -l'<i>Iliade</i> et le <i>Dernier des Mohicans</i>!… le demi-cercle -de la colline… la vaste plage… quatre-vingt mille personnes -entassées… l'eau où l'on entre… les chevaux -qu'on pousse… l'incendie, la fumée, les <i>bleus</i> par derrière… -La Loire jaune, plate et large avec une île au -milieu comme un radeau… et le bord, là-bas, noir -de gens passés et plein de leur murmure… Une vingtaine -de mauvaises barques pour passer tout cela… les -barques de Michel-Ange dans le <i>Jugement dernier</i>!… -Devant, pêle-mêle, les prisonniers républicains, les -chapeaux avec des sacrés-cœurs, Bonchamps qui agonise, -Lescure mourant sur un matelas porté par deux -piques, les pieds dans des serviettes… et des femmes, -des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration -d'une guerre civile en déroute!… Et là-dedans -des déguisements, comme ces cavaliers avec de vieux -jupons, ces officiers avec des turbans pris au théâtre de -la Flèche, la défroque du <i>Roman comique</i> tombée sur -l'épaule d'une légion thébaine… Quel tableau! hein! -quel tableau!… C'est grand comme le Passage du Nil!</p> - -<p>—Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant -pas entendre.—Oui, rendre cela avec un -dessin qui ne serait ni antique ni renaissance…</p> - -<p>—Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?—dit -Anatole en levant le nez, dans le fond de l'atelier, -d'un volume de l'<i>Illustration</i>.</p> - -<p>—La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, -de Michel-Ange… Et puis, non, ce n'est pas ça… Il -faudrait une ligne à trouver qui donnerait juste la vie, -serrerait de tout près l'individu, la particularité, une -ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait quelque -chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de -La Tour, d'un trait de Gavarni… Un dessin qui n'aurait -pas appris à dessiner, qui serait devant la nature comme -un enfant, un dessin… Je sais bien, c'est bête ce que -je dis… plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, un -dessin… oui, plus humain, ça me rend mon idée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CVII</h2> - - -<p>Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. -Elle s'y était peu à peu et de jour en jour installée, -établie. De cette pose dans la maison qu'a la -maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans la -commode, de la pose sur la branche où la femme, mal -à l'aise avec les gens, effarouchée de ce qui entre, -humble, inquiète, furtive, tremble au vent comme une -chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage -du lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, -à cet air de maîtresse de maison qui laisse voir dans toute -une femme, dans son geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement -de sa robe sur un divan, qu'elle est chez -elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les domestiques -s'adressent à l'homme, et consultent du regard -Monsieur avant de faire ce que dit Madame: ses -ordres commençaient à être pour le service la volonté -de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier ne la -traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait -chez eux comme un accord tacite pour reconnaître en -elle la maîtresse officielle, la femme à demeure, ancrée -dans le domicile, dans la vie de leur ami, montée à -l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant -elle, la conversation devenait moins libre, prenait un -ton qui la respectait à peu près comme une personne -mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un mot un -peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement, -que Manette elle-même ne put s'empêcher -d'en rire.</p> - -<p>Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce -changement. Il s'était fait presque tout seul, par le -courant naturel des choses, par la lente et progressive infiltration -de l'influence féminine, par l'habitude, par -l'oreiller, par la succession de ces accroissements, pareils -aux alluvions du concubinage, grandissant la position, -le pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout -ce qui se détache à la longue, dans l'amollissement du -ménage, de la force de l'homme pour aller à la faiblesse -de la femme.</p> - -<p>Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: -elle était une mère.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CVIII</h2> - - -<p>En devenant mère, Manette était devenue une autre -femme. Le modèle avait été tué soudainement, il était -mort en elle. La maternité, en touchant son corps, en -avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande révolution -intérieure s'était faite secrètement au fond -d'elle. Elle s'était renouvelée et avait changé de nature, -comme dans un dédoublement de son existence qui aurait -porté en avant d'elle et de son présent tout son cœur -et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature -paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite -d'une inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. -Des entrailles de la mère, la juive avait jailli. Et la -persévérance froide, l'entêtement résolu, la rapacité -originelle de sa race, s'étaient levés des semences de -son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de -femme rêvant de l'argent sur la tête de son enfant.</p> - -<p>Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé -et caché chez Manette. Elle ne montrait rien de -ces avidités ambitieuses qui s'agitaient en elle. Elle -n'avait point demandé au père de reconnaître son fils. -Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, -dans ces heures où la femme est comme une malade -douce et sacrée, elle n'avait pas laissé échapper un mot, -une allusion au sort de ce fils. Jamais il ne lui était -échappé une de ces paroles qui cherchent et tâtent, -dans la charité ou la générosité d'un homme, le père -d'un enfant naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au -contraire, écarter de Coriolis toute idée d'avenir, toute -préoccupation d'engagement et de lien. Ce qui couvait -en elle, les nouvelles et hardies convoitises éveillées par -ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors -que par de longues absorptions dans lesquelles brillait -son regard clair.</p> - -<p>Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. -Le temps était pour elle, le temps qu'elle voyait tous les -jours, autour d'elle, apporter à ses semblables, à d'anciennes -camarades, la fortune de leurs rêves, faire monter -des modèles à la société, au mariage, à la richesse, -donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de -châles, à celle-là, un château et une couronne de comtesse: -elle le laissait agir, patiente et ferme dans l'assurance -de ses espérances. Elle se confiait aux circonstances, -aux hasards favorables, à la Providence de -l'imprévu, à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, -aux héritiers du peuple d'Israël, chargés de mener -à bien leurs affaires; elle se confiait à l'avenir que fait -aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses pareilles, -elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans -sa chance, la certitude religieuse de son bonheur, de -l'arrivée de tout ce qu'elle désirait. «Moi, d'abord,—disait-elle -tranquillement,—je suis d'une religion où -tout réussit.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CIX</h2> - - -<p>A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait -dans l'atelier sa grande tirade sur le moderne, Coriolis -s'était mis à attaquer deux grandes toiles. Il y travaillait -quinze mois, soutenu dans la fatigue, le courage d'un -si long effort, par la perspective de l'Exposition universelle -de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les -peuples, allait donner le monde pour public à sa grande -et hardie tentative.</p> - -<p>A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient -en même temps que le dégagement complet du coloriste -annoncé par le <i>Bain turc</i>, un renouvellement du peintre, -de ses procédés, de ses aspirations, de son genre. -Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: <i>Un Conseil -de révision</i> et l'autre: <i>Un Mariage à l'église</i>, Coriolis -apportait une pâte de couleur se rapprochant de la -belle pâte espagnole, de larges harmonies solides et sévères, -où ne restait plus rien des tons claquants de sa -première manière, une étude rigoureuse de la nature, -une accusation caractéristique de la réalité.</p> - -<p>Le sujet de la première de ces toiles, la <i>Révision</i>, lui -avait permis ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent -si rarement les sujets modernes. Des parties de -corps superbes, un torse, un bras, une jambe, un fragment -d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se -détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade, -devant les personnages du bureau, les uniformes, les -habits noirs officiels, les têtes de fonctionnaires, l'académie -d'un jeune homme examiné par le chirurgien -dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième -siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle -Saint-Jean, s'agitaient avec les turbulences et les émotions -des loges du <i>Cirque</i> de Goya, dans ses lithographies -de Bordeaux.</p> - -<p>L'autre tableau de Coriolis, <i>Un Mariage à l'église</i>, -représentait une messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. -Le moment choisi par Coriolis était -celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le -poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques -ressemblant à des génies de l'hyménée en collégiens. -Derrière les mariés, se voyaient les deux familles -sur les fauteuils rouges de premier rang. Beaucoup de -femmes étaient complétement retournées ou de profil, -regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage -et de la messe sur la figure. Des jeunes filles maigres, -des virginités séchées, pointaient çà et là. Du milieu de -la légèreté des élégances, se levait, dans une couleur -puissante et magnifique, un suisse tenant de la main -gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre -un ruban de satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil -perdu, la bajoue et la barbe grise rebroussées par son -col de chemise, sa grosse oreille détachée et coupée par -le linge roide, son grand baudrier amarante et or traversant -son habit chamarré et lourd, ses basques se -perdant sur ses mollets bas et farnésiens, enfermés dans -un coton blanc dont ils faisaient crever les mailles. Au -delà de la balustrade, dans les stalles de bois, au-dessous -des peintures, se dessinaient deux spirituelles -silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait -les lèvres avec le pompon de sa barrette; l'autre -lisait l'office penché sur un livre dont la tranche dorée -avait une lueur de la flamme des cierges. Dans le -chœur, comme dans une rose de lumière, se perdaient -des enfants de chœur à ceintures bleues, à robes de -dentelles, l'officiant en chasuble d'or, l'autel d'or, avec -son petit temple, les chandeliers, les candélabres allumés -et dont les feux montaient dans le scintillement -criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes -ces splendeurs, un coin de bas côté près du chœur rassemblait, -au-dessous d'un tronc d'offrande, une vieille -femme à genoux par terre, un bonnet sale et troué laissant -voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune -mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée -sur un parapluie, avec un geste de Sainte d'ancien tableau -qui pose ses mains sur un instrument de supplice; -une mère du peuple portant un enfant qui dormait tout -roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste -et en pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, -les deux mains dans ses poches, et une miche de pain -sous le bras.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CX</h2> - - -<p>Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant -l'indifférence qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.</p> - -<p>Le public, cette année-là, allait aux grands noms -d'Ingres, de Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait -sur les écoles allemandes, anglaise, sur l'art -étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son attention avait -trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts -nouveaux de l'art français.</p> - -<p>Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion -faite que la question de la représentation du moderne -en peinture, soulevée par les essais, hardis jusqu'au -scandale, d'un autre artiste, était définitivement jugée. -La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit entre elle -et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas -tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait, -un réalisme cherché en dehors de la bêtise du -daguerréotype, de la charlatanerie du laid, et travaillant -à tirer de la forme typique, choisie, expressive des images -contemporaines, le style contemporain.</p> - -<p>Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne -parla de lui que pour le plaindre de cette singulière idée. -Et, au moment de clôturer son salon, dans un méprisant -post-scriptum, le patriarche de l'éreintement classique -l'accablait sous ce cliché de sa critique:</p> - -<p>«… Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, -de deux toiles sur lesquelles notre critique nous semble -appelée à dire un dernier mot. Quoique le public en ait -fait justice, il nous semble de notre devoir d'insister -sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives, -osées par un peintre qui avait donné quelques promesses, -et autour duquel la camaraderie avait essayé de faire -quelque bruit… Quand de tels symptômes se produisent, -quand le trouble de l'art se révèle par de tels signes, il -faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on -peut suivre les déviations et les défaillances de l'école -moderne… Comment l'auteur de ces deux pauvres et -regrettables toiles, un <i>Conseil de révision</i> et une <i>Messe -de mariage</i>, n'a-t-il pas compris que la grande peinture -était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune -du moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait -presque un blasphème à vouloir faire du nu, du nu divin, -du nu sacré, avec le nu d'un conscrit? Comment n'a-t-il -pas compris que la toilette a besoin de perdre son -actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse -éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer -les maîtres?… A Dieu ne plaise que nous voulions décourager -les jeunes talents! Mais il y a là, nous ne pouvons -le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand abaissement. -Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute -et primitive destination de la peinture, c'est descendre -l'art à la photographie de l'actualité. A quels abîmes de -ce qu'on appelle maintenant «le vrai contemporain» -veut-on donc nous entraîner? Supprimera-t-on dans la -peinture l'intérêt moral, la perspective du passé, tout ce -qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère -commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible -impression, en songeant que c'est devant l'étranger, -à l'Exposition des grandes œuvres de l'Europe -en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un -peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils -échantillons de la décadence de notre art… Sans -doute, il n'y a pas à craindre que de tels exemples prévalent -jamais: la France, si fidèle au sentiment et au -bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la -noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits -clairvoyants ne peuvent s'empêcher de voir l'art actuel -menacé, comme l'École grecque après la mort d'Alexandre, -d'une invasion de ces peintres de mœurs vulgaires -qu'on appelait alors des <i>rhyparographes</i>… Les -barbares sont toujours aux portes de l'art, ne l'oublions -pas; et il importe à tous ceux dont c'est la charge, à la -critique, dont c'est la mission, au gouvernement, dont -c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour les -talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la -peinture sévère, résistant aux basses sollicitations de la -mode, du succès et du public, défendant la tradition, -disons-le, la religion de cet art élevé dont l'École de -Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXI</h2> - - -<p>Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent -dîner chez Coriolis.</p> - -<p>Manette, qui commençait à donner sa petite opinion, -le soutenait dans la maison, disant à Coriolis qu'elle ne -comprenait pas comment il vivait entouré de gens qui -ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il repoussait les -avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position, -de relation honorable, et capable plus tard de lui -être utile dans le chemin de son avenir.</p> - -<p>Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre -un secret plaisir aux chamaillades, aux petites disputes -taquines, aux asticotages entre Anatole et Garnotelle, -chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble. Anatole -se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et -il était bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, -il n'<i>attrapât</i> pas son ancien camarade.</p> - -<p>Un soir, il ne lui avait encore rien dit.</p> - -<p>—Eh bien! mon vieux,—fit-il après dîner, en allant -s'asseoir auprès de lui, et en lui frappant amicalement -sur la cuisse,—on dit donc que tu te présentes -à l'Institut… Comment! nous allons avoir un ami qui -a encore des cheveux avec des palmes vertes?… Merci! -de la chance…</p> - -<p>—Oh! oh!—dit Garnotelle,—je me présente… -mais voilà tout… Je sais que je n'ai aucune chance… que -je suis tout à fait indigne… Mon Dieu! ce sont mes -camarades… On m'a un peu forcé la main… Oh! je -ne serai pas nommé… Mais enfin, je l'avoue, je serais -très-content, très-flatté, si tu veux, que mon nom -fût sur la liste des candidats…</p> - -<p>—Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras… -Farceur, va! laisse-moi donc tranquille… Tu as des -chances, des chances… Tu ne te figures pas toutes tes -chances, tiens!</p> - -<p>—Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les -dire? tu m'obligeras…</p> - -<p>—Voici… D'abord, mon cher, tu n'es pas savant… -Très-bon… excellent… L'Institut, ça lui va… Rien à -craindre… Pas d'articles dans la <i>Revue des Deux -Mondes</i>, pas même une brochure de cinquante centimes -sur la fabrication des couleurs… Tu sais cela -aussi bien que moi: un monsieur qui écrit… l'Institut, -jamais! Et d'une… Comme orateur, tu ne tires -pas des feux d'artifice… tu es tempéré comme métaphores… -tu causes même mal… Encore très-bon, -ça! Tu serais brillant dans les salons, tu ferais de -l'effet, de l'esprit, du bruit, des mots, pour défendre -l'Institut… Très-mauvais! Tu manquerais à la gravité -de sa cause, tu compromettrais la solennité du -corps… Du sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut… -et ce que tu as de naissance… Et de deux! Tu ne travailles -pas dans la solitude… Encore une très-bonne -note… Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre, -indépendant, pas soumis… Le monde où tu vas, parfait! -On n'y a jamais dit un mot contre l'Institut, c'est connu… -Et puis, encore une bonne chose, ce n'est pas du monde -qui tire trop l'œil… Tu l'as très-bien choisi… Voilà -quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne -parle pas trop de toi… une chance de plus… Ah ça! -qu'est-ce qui te manque, je te demande un peu? Tout, tu -as tout!… Voyons, tiens… tu ne montes pas à cheval… -Très-important… Si l'on te voyait cavalcader, tu comprends… -Tu n'es pas d'une élégance exagérée… Enfin, -tu n'as pas un chic de gentleman… tu n'es pas même… -je te dis cela entre nous… tu n'es pas même, Dieu -merci pour toi, d'une propreté à effrayer,—fit Anatole -en lui mettant le doigt sur des taches de son -collet d'habit.—Ah! si tu n'appelles pas tout cela des -chances!… Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, -rien dans toute ta personne qui soit voyant… tu -ressembles à tout le monde, des pieds à la tête… tu es -arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du -tout… et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra -pas de toi!… Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!</p> - -<p>—Tu es très-amusant,—dit Garnotelle d'un air -piqué.</p> - -<p>—Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection -d'un bonhomme de là, qui voit dans le charmant garçon -qui se présente le mari futur de mademoiselle sa fille…</p> - -<p>—Oh! il n'y a rien de fait,—dit vivement Garnotelle, -tout étonné de ce que savait Anatole,—et je te -prierai de ne pas parler d'une personne…</p> - -<p>—Charmante!… mais pas jolie, à ce qu'on dit… Oh! -je la laisse! oh! je la laisse!…—fit Anatole avec une -intonation de Sainville; et il se versa le second verre -d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, les -poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.</p> - -<p>—Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait -que la nièce d'un membre de l'Institut que tu serais -encore un veinard, et un joli! Il y a des camarades… et -qui étaient forts… qui n'ont jamais pu arriver à s'approcher -de l'Académie autrement que par des femmes qui -connaissaient du monde de la boutique, et qui assistaient -aux grandes séances… Mais toi…</p> - -<p>Garnotelle fit un geste d'impatience.</p> - -<p>—Ah çà! mon cher, est-ce que tu me crois assez -bête pour que je ne trouve pas ça tout simple… qu'un -beau-père tâche de repasser sa contre-marque à son -gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de lui, -sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés… -C'est même dans les lois de la nature, tu ne -trouves pas? Autrefois, on avait des idées bêtes dans ce -corps de vieux immortels: ils se figuraient qu'un artiste -était fait pour vivre pour l'art… Un jeune artiste qui se -mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour -eux un <i>habile</i>, un <i>monsieur</i>… Mais aujourd'hui…</p> - -<p>—Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi…—fit -Garnotelle, avec une certaine animation, en lui coupant -la parole,—tu es un blagueur! La blague t'a -mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des -blagues!</p> - -<p>—Vous êtes assommant, Anatole,—dit Manette.—Vous -êtes toujours à tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, -Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se dispute… C'est si bon -d'être un peu tranquille, après son dîner… à causer -gentiment…</p> - -<p>—Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!—fit -Anatole.—Eh bien! quoi, parce qu'on bave un peu sur -ses contemporains?… Et puis ça l'amuse, Garnotelle… -N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux Garnotelle?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXII</h2> - - -<p>Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole -s'était effacé devant elle, et il avait mis la plus aimable -bonne grâce à lui céder la direction de l'intérieur, cette -espèce de rôle de gouvernante que peu à peu il s'était -laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en -avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir -d'elle par des soins, des attentions, une sorte de petite -cour.</p> - -<p>Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon -de tempérament amoureux et de nature insinuante. -Prompt à s'enflammer en dessous, habile à se glisser -sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les coins, -un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs -à petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un -jour devenir dangereux. Il se chauffait aux femmes -comme au feu des autres, et il s'acoquinait près des -maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans leur -atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple. -Dans la vie, il ne s'était guère connu la propriété de -rien, il avait toujours un peu vécu d'une existence à -côté, et l'amour auquel il assistait, et qui se passait près -de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien que -la soupe qu'on mange avec un camarade.</p> - -<p>Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes -les femmes rencontrées ainsi par lui en demi-ménage -avec un homme: un <i>désireur</i>. Et Manette ne manqua -pas d'être flattée de cette adoration humble, muette, -contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement -d'un domestique. Un jour, comme on revenait de la -campagne, où l'on avait été en bande, elle s'amusa -beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au beau -Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée -d'une façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis -s'en était indigné au nom de Coriolis qui n'avait rien vu; -et l'ivresse lui enlevant un instant sa peur naturelle et -foncière des coups, il était entré dans une frénésie -d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu -l'amant de la femme d'un ami. Au reste, cet accès de -jalousie et de courage dura peu: dégrisé le lendemain, -il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un mouvement -dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout -bas, en en riant tout haut.</p> - -<p>Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, -qu'Anatole d'ailleurs était le dernier homme avec -lequel elle l'eût trompé, un homme qu'elle mésestimait -pour son peu de talent, et surtout pour son peu de notoriété -artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce -pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait -eu pour lui des yeux indulgents, des pardons de camarade. -Maintenant elle voyait tous ses mauvais côtés. Elle -lui trouvait des expressions, des mots, des manières abjectes, -populacières, qui la dégoûtaient comme les taches -de sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la -femme de basse classe, ses dédains pour tout ce qui ne -joue pas le <i>distingué</i>, elle finit par le prendre en grippe -et en mépris. Elle ne lui pardonna plus rien, pas même -de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se soulevèrent -contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût -aspirer à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, -honteuse au fond, humiliée, enragée de la persistance de -cet amoureux patient qui continuait à faire le gentil et -l'aimable, avec l'air de ne rien demander et d'attendre.</p> - -<p>Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, -le besoin qu'il avait de sa bonne humeur, elle dissimulait -tous ses méchants sentiments. De temps en temps -seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et -sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait -et faisait redescendre Anatole à l'humble place qu'il -avait dans la maison, à l'infériorité et au parasitisme de -sa position.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXIII</h2> - - -<p>A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour -les bains de mer.</p> - -<p>Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée -d'un tableau.</p> - -<p>C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août, -vers les six heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant -sur la mer, fait remonter de chaque vague les feux -d'un miroir brisé, et jette dans l'air plein de reflets une -réverbération où les couleurs s'allument avec des vivacités -de fleurs.</p> - -<p>Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri -d'ombre de deux cabanes de bain posées à angle droit, -un baigneur aux formes athlétiques, en chemise de flanelle -rouge violacée par la mer et noircie de mouillure à la -ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés s'enfonçant -dans le sable, auprès de Normandes assises, en -jupons noirs et en tricots noirs, le bonnet de coton tout -blanc sur leurs figures au teint de pomme, aux yeux -d'avoués. De là partait le chemin de planches, menant -les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du -tableau comme des corbeilles d'enfants renversées: des -grappes, des tas de jolis bébés, à moitié enterrés dans -les trous que creusaient leurs petites bêches et leurs -grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures -blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, -de mollets nus, de jupons aux dents de dentelles, de -chapeaux de petit marin, de tabliers pleins de coquillages, -de petites mains faisant des gâteaux de sable dans -des bols russes, de robes blanches au gros chou de -rubans dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient -deux petits garçons voués au Sacré-Cœur, qui, tout en -rouge des bottines à la casquette, semblaient montrer là -de la pourpre d'église.</p> - -<p>Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se -levait un groupe de jeunes gens tout habillés de velours -noir, et dont les courtes braies laissaient à découvert -des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur des parasols -de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec -deux jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur -leurs burnous leurs cheveux encore un peu pleurants et -moites de la lame du matin; et l'une des deux, tenant -de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait -sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure -annelée, qu'elle frottait, la tête un peu renversée, -en se balançant doucement, contre le chanvre vibrant.</p> - -<p>Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de -chaises adossées contre le front des cabanes de bains, -et qui allongeaient presque jusqu'au fond de la toile la -perspective des toilettes.</p> - -<p>Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant -sur les visages, les poitrines, les épaules, étaient -assises les baigneuses de Trouville. Le pinceau du peintre -y avait fait éclater, comme avec des touches de joie, -la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer, -la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces -dernières années, cette Mode, prise à toutes les modes, -qui semble mettre au bord de l'infini un air de bal -masqué dans un coin de Longchamp. Tout se mêlait, se -heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les saute-en-barque -aux caracos, les mantelets de dentelle noire -à des vestes de jockey, les transparents de mousseline -aux vareuses coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry -aux paletots de cachemire agrémentés de soies du Thibet. -Çà et là, s'apercevait quelque joli détail: un bout de -pied sur un barreau de chaise montrait un bas écossais, -un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des -lueurs d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs, -la plume ocellée d'un paon ou l'aile mordorée d'un faisan -courait sur un chapeau, un peigne d'or à lentilles de -corail mordait la tête d'une brune, de grands pendants d'or -remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée -le matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la -grosse et riche bijouterie des agrafes normandes, brillaient -sur de coquettes roulières rayées.</p> - -<p>En avant des chaises s'étendait la plage avec son -sable piétiné et plein d'enfoncements de pas, la plage -humide, brunissant vers la mer, et coupée de <i>naus</i> où -se noyaient des morceaux de ciel.</p> - -<p>Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui -se réchauffait du frisson du bain, des promeneuses caressées -de leur voile, la robe troussée sur la jupe rouge, -et découvrant leurs hautes bottines jaunes. D'autres -marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et -coquette sur une grande canne, enveloppées les unes et -les autres de ce flottement d'étoffes, de ce voltigement -de rubans par derrière que fait la brise de la mer. Et là -encore, des fillettes déchaussées, les jambes nues et -hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants -de la plage. Puis, sur des chaises groupées et semées, -de petites sociétés ramassées faisaient ces taches de -pourpre et de blanc, ces taches franches, brutales, -criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans l'aveuglante -et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du -ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, -un vieux cheval ramenait au galop une cabane à flot; -plus loin encore, au delà de la dernière <i>nau</i>, avec cette -touche nette et ce piquage de ton que l'horizon de la -mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent, -se détachait une folle cavalcade d'enfants sur -des ânes. Et tout au bout de la plage, au bord de l'écume -de la première vague, tout seul, un vieux petit curé -s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en longeant -l'immensité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXIV</h2> - - -<p>Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville, -Anatole avait eu l'étonnement de voir changer la -manière d'être de Manette avec lui. La femme désagréable, -froide et dédaigneuse, le tenant à distance, -était peu à peu devenue douce, prévenante, aimable. -Coriolis revenu, elle continua à parler à Anatole, à faire -attention à lui, à le traiter en ami de la maison. Et il -semblait à Anatole que chaque jour la bonne camaraderie -de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de -familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper -d'elle. Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes -dont elle le frôlait, dans les longs silences à l'atelier, -dans ces heures où elle l'enveloppait d'elle-même sans -lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette femme -lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de -ce vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait.</p> - -<p>Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à -l'atelier:—Tiens! Coriolis n'y est pas?—fit-il en -trouvant Manette seule.</p> - -<p>—Je ne l'ai pas entendu rentrer,—répondit Manette.</p> - -<p>Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail:</p> - -<p>—Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui… -Voyons, faites-moi une cigarette… et mettez-vous -là… là…</p> - -<p>Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée -dans une pose dénouée et vaincue par la paresse du -Midi, elle ne se retira pas assez pour qu'Anatole n'eût -pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la fois -renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec -un mouvement qui faisait bâiller un peu son peignoir -négligemment déboutonné d'en haut, elle passait, de -temps en temps, sur le commencement de rondeur et -l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du -bout de ses doigts.</p> - -<p>Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas, -elle n'avait pas l'air de penser qu'il fût là. Rien d'elle -ne s'occupait de lui. Et cependant, il paraissait à Anatole -que jamais il n'avait été si près de la minute d'un -caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix -avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès -d'elle, sa jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de -son corps, son abandon de rêve, le joli jeu animé des -muscles de ses bras à demi nus, sa main laissant pendre -sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente -de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre -tendre allongeant l'ombre de ses paupières sur le bleu -adouci de ses yeux, ces passes lentes, errantes, dont -elle promenait le chatouillement sur sa gorge, tout apportait -peu à peu à Anatole ces séductions de volupté -muette avec lesquelles la femme allume et sollicite, -sans un mot, sans un sourire, rien qu'avec la tentation -de sa mollesse et de son silence, l'audace des sens de -l'homme.</p> - -<p>Un moment, il voulut s'arracher de là. Mais son regard -rencontra le regard de Manette, un de ces regards -troublants qui laissent tout lire, une provocation, un -défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair…</p> - -<p>D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut -l'enlacer; mais Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta -net par un éclat de rire, au milieu duquel elle cria -deux ou trois fois:—Coriolis!</p> - -<p>Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au -visage l'insulte de ce rire forcé de comédienne qui la -secouait toute, et faisait onduler son peignoir autour -d'elle.</p> - -<p>—Eh bien! quoi?—fit en entrant Coriolis.</p> - -<p>—Elle le savait rentré,—se dit Anatole.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a?—reprit Coriolis intrigué de -l'air penaud de son ami, du rire interminable de Manette, -et ne sachant trop quelle figure faire entre eux -deux.</p> - -<p>—Ah! mon cher,—ricana Manette,—tu as un ami -qui est galant aujourd'hui… mais galant!…</p> - -<p>Elle s'interrompit pour pouffer encore.</p> - -<p>—Oh! une plaisanterie…—fit Anatole en cherchant -son air le plus naturel; et il rougit.</p> - -<p>—Certainement… certainement… une plaisanterie,—et -Manette tapota enfantinement les joues de Coriolis.</p> - -<p>Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait -empoisonner, une arme traîtresse en réserve pour -combattre et tuer quand elle voudrait l'amitié de cœur -de Coriolis pour Anatole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXV</h2> - - -<p>Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. -Le peintre n'avait pas voulu seulement y montrer des -costumes: il avait eu l'ambition d'y peindre la femme -du monde telle qu'elle s'exhibe au bord de la mer, avec -le piquant de sa tournure, la vive expression de sa coquetterie, -l'osé de son costume, le négligé de sa robe et -de sa grâce, l'espèce de déshabillé de toute sa personne. -Il avait voulu fixer là, dans ce cadre d'un pays de la -mode, la physionomie de la Parisienne, le type féminin -du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures évaporées, -frêles, légères, presque immatérielles de la vie -factice, ces petites créatures mondaines, pâles de nuits -blanches, surmenées, surexcitées, à demi mortes des -fatigues d'un hiver, enragées à vivre avec un rien de -sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame -qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, -les lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, -les raffinements de traits, ce qu'on pourrait -appeler l'exquis et le suprême de la femme délicate, il -avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans l'attitude, -la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice -de gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de -plaisir ou d'ennui de toutes ces femmes épanouies à -l'air salin, au vent de la côte, paresseuses et revivantes -comme des plantes au soleil. De jolies convalescentes -au milieu des énergies de la nature,—c'était le contraste -qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, -de toutes ces marques de petits talons de Cendrillon -semés sur la plage, les figures qu'elles font rêver.</p> - -<p>Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis -dans son tableau exposé chez un grand marchand de la -rue Laffite.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXVI</h2> - - -<p>Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et -de ses amertumes, l'espèce d'habitude sauvage qui lui -faisait dévorer, sans rien dire, le chagrin comme la maladie, -Coriolis resta, presque un mois, après l'humiliation -de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, -fumant, ne faisant rien.</p> - -<p>Au bout d'un mois de ce <i lang="it" xml:lang="it">far niente</i> rageur, il empoigna -une grande toile, et se mit à la brouiller impétueusement -d'un charbonnage rehaussé de coups de craie. -Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement et la -confusion des lignes, des contours, des accentuations, -des repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble -roulant des formes, il commença à sortir comme -l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, d'un -vieillard.</p> - -<p>Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta -quinze jours, enfermé, seul, n'y voulant personne. Le -matin, il allumait lui-même son poêle pour être prêt au -travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las, épuisé, avec -ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues -éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.</p> - -<p>—A demain,—dit-il un soir à Manette et à Anatole -en se levant de table pour aller dormir,—vous -verrez.</p> - -<p>—C'est cela,—leur dit-il brusquement le lendemain -devant sa toile; et il se jeta derrière eux, sur le -divan, dans l'ombre.</p> - -<p><i>Cela</i>, voici ce que c'était.</p> - -<p>Dans un arrangement qui rappelait un peu <i>le Pâris et -l'Hélène</i> de David, se voyait un couple de grandeur nature: -une jeune fille nue au bord d'un lit, sur laquelle -se penchait, avec des bras de désir, la passion d'un vieillard. -D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la -première innocence de sa forme, sa première splendeur -blanche, une gorge à demi fleurie, des genoux -roses comme s'ils venaient de s'agenouiller sur des -roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, -une de ces jeunesses divines de femmes que Dieu semble -faire avec toutes les beautés et toutes les puretés -comme pour les fiancer à l'amour d'une autre jeunesse; -de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la laideur -de l'argent, la laideur des cupidités basses et des -stigmates ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, -abjecte, de ce que la Banque met sur la face de la Vieillesse, -la voracité de l'Usure dans le Million, ce que la -caricature physiologique de notre temps a saisi au vif, -élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance -du dessin.</p> - -<p>Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand -désir triste, presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse -qu'on voit dans l'ombre des vieux tableaux soupirer -après la nudité d'une Suzanne. Il était l'amoureux -sinistre peint par le mot des femmes: «<i>un vieux</i>». On -voyait en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces -derniers appétits presque féroces de la fin des sens, -le goût des amours qui tournent en affaires de mœurs -et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation de -l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux -sans cils, le hiatus d'une bouche édentée et humide, des -morceaux de nudités effrayants et grotesques montraient -ce monstre: un minotaure dans un roquentin,—le satyre -bourgeois.</p> - -<p>Cependant la femme reposait tranquille, attendant, -passive, sans se détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait -pas; et elle paraissait livrer, avec l'habitude d'un -métier, avec une indifférence ingénue, le rayonnement -et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.</p> - -<p>Dans ce contraste de la femme et du monstre, du -vieillard et de la jeune fille, de la Belle et de la Bête, le -peintre avait mis l'espèce d'horreur de l'approche d'une -blanche par un gorille. L'opposition était sans pitié, sans -miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait -qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, -s'étaient tendus pour faire la plus épouvantable, la plus -révoltante, la plus sacrilége et la plus antinaturelle des -antithèses. L'exécution en était presque cruelle. D'un bout -à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée, avait -voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de -pinceau çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les -chairs étaient rayées comme avec des griffes. Il y avait du -rouge d'orage et de sang dans les rideaux de feu du lit, -dans les flambées de la soie autour du corps de la femme. -La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait -avec son étouffement dans la chambre. Et des morceaux -d'étoffes, rigides, tordus, serpentant, faisaient voir -comme les redressements de lanières et les envolées -sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements -d'anges vengeurs…</p> - -<p>Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.</p> - -<p>Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces -inspirations, des jours où il éprouve le besoin de répandre -et de communiquer ce qu'il a de désolé, d'ulcéré au -fond du cœur. Comme l'homme qui crie la souffrance -de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là -l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses -nerfs, de ses idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de -tout ce qu'il a senti, souffert, dévoré d'amertume au contact -des êtres et des choses. Ce qui l'a atteint, froissé, -blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la vie, il -ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page -émue, saignante, horrible. C'est le débridement d'une -plaie; c'est comme si dans un talent crevait le fiel, cette -poche, chez certains génies, de certains chefs-d'œuvre, -Il y a des jours où, sur son instrument, violon, ou tableau, -ou livre, dans une création où frémit son âme, -tout artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes, -coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et -du blasphème de crucifié; des jours où il s'enchante -dans une œuvre qui lui fait mal, mais qui rendra ce mal -qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son -art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, -une vengeance de sa sensibilité à lui sur -la sensibilité des autres… Coriolis était à un de ces -jours-là.</p> - -<p>Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, -plantés là devant.</p> - -<p>Anatole finit par dire:</p> - -<p>—Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire -cela?</p> - -<p>—Ça m'est venu,—dit simplement Coriolis.</p> - -<p>Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de -Coriolis était le bruit de Paris. La curiosité des gens -d'art et des badauds s'allumait sur cette toile étrange à -laquelle les commérages de la presse, les légendes du -public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier -fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs -fous, un grand marchand de blanc, offrit de la -toile l'argent que Coriolis en voudrait.</p> - -<p>Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie. -Il voulut reprendre son esquisse. Il essaya d'y mettre la -dernière main; mais sa fièvre était passée: il la laissa, -et, au bout de quelques jours, il la retourna dans un -coin contre le mur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXVII</h2> - - -<p>La vie militante de l'art avait développé à la longue -une singulière sensitivité maladive chez Coriolis. Pour -souffrir, pour se faire malheureux, pour s'empoisonner -les quelques bonnes heures de sa vie, il se découvrait -une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de -perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie -semblaient s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle -de l'existence. Les plus petits contre-temps, les riens -fâcheux, les ennuis insignifiants prenaient, dans le noir -et le mécontentement de ses idées, les proportions démesurées, -le grossissement que leur attribuent trop souvent -ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces -âmes inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies -en peine.</p> - -<p>Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. -Il avait des désirs d'enfant et de malade. Des -velléités soudaines, des appétits lui venaient pour des -choses dont la possession lui donnait le dégoût immédiat. -Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour -faire un repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait -pas. Il l'emmenait dans de petits voyages de banlieue, -dont il revenait furieux, exaspéré contre le pays, les -hôteliers, le temps.</p> - -<p>Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se -dissipaient qu'au milieu de la journée. Presque rien ne -l'intéressait plus, en dehors de lui-même. Le cercle de -son intérêt se rétrécissait chaque jour. Les autres, peu -à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il n'avait -plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient, -qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient -quelque chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans -l'étroite personnalité de son moi, avec cette absorption -entière, avec cet égoïsme profond et absolu, carré et -résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme -né sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive -affectuosité, et dont la surface d'insensibilité -avait été déjà remarquée à l'atelier, chez Langibout, la -dureté finissait par se montrer dans une rudesse âpre, -presque sauvage.</p> - -<p>Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à -peu l'amertume de sa carrière. Dans le découragement, -le mécontentement de ses œuvres, avec un regard aiguisé -par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux autres les -cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le -conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, -mettait le doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit -juste. «Un casseur de bras», disaient de lui les ateliers -qui l'avaient baptisé: <i>Découragateur</i> II, en lui donnant -la seconde place après Chenavard. Aussi, presque peureusement, -s'écartait-on de lui comme d'un confrère -dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, -glaçant l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, -capable de dégoûter de la peinture le peintre le -mieux doué.</p> - -<p>Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude -et ne voyait avec plaisir que deux ou trois intimes, -avait encore provoqué cet éloignement par son acuité -d'esprit, la teinte d'ironie mordante particulière aux -créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail et -d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses -lèvres, maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, -ses dégoûts, ses colères d'artiste s'exhalaient en -paroles fielleuses, en traits empoisonnés. Sur les camarades -qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il n'estimait -pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule -mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de -la langue du peintre à la barbarie fine d'une observation -de femme, avec des mots qui ne se pardonnaient pas, -comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés -au vif des vanités saignantes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXVIII</h2> - - -<p>Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.</p> - -<p>Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti -dans ses entrailles cette révolution qui fait les pères et -qui semble ouvrir un nouveau cœur dans le cœur de -l'homme. Devant l'enfant qui n'était qu'un «petit», une -forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à -demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir -et remuer en lui. Il était resté froid à cette vie qui semble -continuer la vie fœtale, à ces mouvements encore embryonnaires, -à ce regard à peine né des enfants dans -leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante -des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des -mères. Mais quand ce petit corps commença à se modeler -comme sous l'ébauchoir de François Flamand, quand -ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en -s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis -avait vues à des enfants maures, quand cette figure -prit, sous les frissons de ses petits cheveux, l'expression -d'un amour de tableau italien, quand la beauté, la beauté -du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque -déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste -s'éveilla en même temps chez le père.</p> - -<p>Son fils était véritablement un de ces enfants dont une -naïve expression populaire dit qu'ils sont beaux comme -le jour, un de ces enfants dont le teint, les mouvements, -les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de s'épanouir -dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait -cette douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau -appelant la caresse de la main comme une peau de petite -fille. Ses petits cheveux, frisés en toison, des cheveux -de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de poussière -au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont -l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses -yeux, sur ses tempes, jouaient des transparences de -nacre. Son grand petit front tout pur, sans nuage et sans -pensée, semblait plein du rien auquel rêvent délicieusement -les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et -de ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux -d'enfant d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés -vers les coins, des yeux qui, par instant, lui remplissaient -le visage. L'ébauche d'un nez arabe s'apercevait -dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en -avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della -Robia; elle était petite avec un rire large qui inondait -l'enfant de rire. Ses petits bras bien faits, ronds et -pleins, faisaient de jolis gestes. Il remuait de la grâce -dans ses petites mains.</p> - -<p>Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement -d'une chemise et d'un collier de corail; et quand, -habillé ainsi, par terre, sur un tapis, le petit garçon -se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses câlineries, -ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir -de sa mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits -pieds se cherchant pour s'embrasser, sa chair, sa peau -ferme et douce sortant de la blancheur écourtée de la -toile.</p> - -<p>Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux -venus, confiant, les bras tendus, avec l'avance d'un -baiser dans la bouche. Il donnait le plaisir d'un objet -d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du Corrége, -l'<i>Enfant à la Tortue</i> de Decamps, il évoquait à la -fois tous ces types charmants de l'enfance anglaise, de -l'enfance turque, de l'enfance divine.</p> - -<p>Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant -une minute sur ses genoux, et que, glissé sur les coussins -du divan, il dormait, les cheveux ébouriffés, la -mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où ses -petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on -fût à côté du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit -endormi qui avait la respiration du ciel dans la bouche -ouverte et le coup d'aile des songes de Paradis sur ses -paupières chatouillées.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXIX</h2> - - -<p>Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme -autrefois. Le froid de la gêne s'y glissait, le souvenir -des jours heureux, fous et jeunes, y semblait mort avec -l'écho des bonds de Vermillon, et le passé paraissait s'y -effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière -fait peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air -de la maison et des gens un commencement de détachement -et de séparation. La vie commune du trio avait -perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier -éloignement des personnes qui se fait tout doucement, -avant qu'elles ne se quittent. Manette avait des -mutismes guindés, du sérieux de projets de femme sur -la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait -pas dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise -pesait sur les réunions; Anatole n'avait plus le courage -d'être Anatole. Son esprit était contraint. Le blagueur -pesait ses mots, retenait ses gamineries et craignait -l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa -familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions -qui le renfonçaient, sous leur intimidation, dans -le faux de sa position. Chacun se tenait sur la réserve, -les paroles s'arrêtaient, des silences tombaient, de grands -silences froids qui mettaient au-dessus des têtes la menace -muette d'un grand changement.</p> - -<p>Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et -Coriolis repassaient les jours, tout pleins du présent -seul, où ils ne croyaient pas se quitter. Ils comprenaient -que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans qu'ils -sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain -qui ne les verrait plus ensemble; et lâches devant cette -idée, aucun des deux n'osait la dire à l'autre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXX</h2> - - -<p>Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement -de Coriolis.</p> - -<p>Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner -dans ce siècle la carrière et la vie des grands -peintres de la vie moderne. Il était dévoré de cette fièvre -de déception, de cette désolation intérieure que Gros -appelait «la rage au cœur». Il souffrait de la douleur -suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent -la fin de leur chemin en serrant dans leurs entrailles -les blessures reçues de leur temps. A côté des autres, -au milieu de tant de contemporains qu'il voyait comblés, -gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée, -courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés -sous le viager de la gloire, le laurier de la réclame, le -<i>Divo</i> qu'on ne donne qu'aux morts, il se sentait né sous -une de ces malheureuses étoiles qui prédestinent à la -lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent -à la contestation, ses œuvres et son nom à la dispute -d'une bataille. L'épreuve était faite, l'illusion n'était -plus possible: tant qu'il vivrait, il était destiné à n'être -pas reconnu; tant qu'il vivrait, il ne toucherait pas à -cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec tous ses -efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée -avec ses espérances.</p> - -<p>Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, -et dans de sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient -le découragement des mélancolies suprêmes que roulait -à la fin Géricault, il se laissait aller à un sentiment -affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire, lui -montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au -delà de sa vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée -et presque le souhait de mourir, comme sur la promesse -et la tentation des justices de la Mort, des réparations -de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art -attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,—qu'ils -hâtent quelquefois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXI</h2> - - -<p>Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à -l'enfoncer dans le travail, la lassitude, le brisement d'une -espèce d'art mécanique. Il lui venait comme une manie -de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant faire à -Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son -absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, -du repas, du cigare, l'espèce d'effacement du temps -qu'elle faisait dans sa vie. Penché sur sa planche, à gratter -le cuivre, à découvrir, sous les tailles et les égratignures, -l'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées. -Et c'était comme une suspension momentanée de -sa vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce -de congestion qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce -vide qu'il se sentait dans le cerveau à la place du chagrin.</p> - -<p>Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, -selon le degré, la température, des lois inconnues, une -chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche, -faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son -style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère -et de sa chimie magique. Il était enlevé à lui-même -quand, baissé sur les fumées rousses, les bulles d'air -crevant à la surface, il suivait dans l'eau mordante les -changements du cuivre, ses pâlissements, les bouillonnements -verts qui moussaient sur les traits de la pointe. -Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une -hâte à sortir, et d'un pas affairé qui coupait les queues -des petites filles à la porte des fritureries, il se dépêchait -d'arriver, sa planche sous le bras, tout en haut de la -rue Saint-Jacques.</p> - -<p>Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine -d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des -ficelles des langes de laine pour l'impression, devant une -presse à grandes roues, dans le silence de l'atelier ayant -pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le -papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations -d'un coucou, les coups de la presse à satiner -qu'on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la -main noire du tireur encrant et chargeant sa planche -sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant -avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc -d'Espagne, la passant sous le rouleau, serrant la presse, -tournant la roue et la retournant. Il était tout entier à ce -qui allait se lever de là, à ce tour de roue, la fortune de -son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des -mains de l'ouvrier.</p> - -<p>Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec -une sorte de prostration, un épuisement physique et -moral comparable à celui d'un joueur sortant d'une -nuit de jeu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXII</h2> - - -<p>Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion -de poitrine, il retoussait un peu; l'été, les chaleurs de -juillet emportaient ce rhume. Mais cette année-là, sa -toux, irritée peut-être par les émanations de l'eau-forte -dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista -tout l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida -à prendre, sur les instances de Manette, ne l'en -débarrassa pas.</p> - -<p>Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir -aucun danger dans son état, son médecin, défiant, par -expérience, de la délicatesse des poitrines de créole, lui -conseilla de ne pas rester dans le froid et l'humidité de -Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque -bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année, -quelque pendant à son <i>Bain turc</i>. Coriolis s'emportait -à cette idée de voyage, y opposait une résistance presque -colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, que toutes -ses études étaient maintenant là, qu'il avait de grandes -choses en tête.</p> - -<p>Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il -continuait à souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent, -il était forcé de passer des journées au lit. Et dans les -soins qui penchaient Manette sur son amant couché, dans -l'intimité, ce tête-à-tête confidentiel, ce rapprochement -de petits secrets que fait la maladie entre le malade et -la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit -des paroles basses qui l'écartaient, l'éloignaient de son -ami, des conversations qui se taisaient à son approche, -des espèces de consultations mystérieuses, des signes -furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler -de lui, et qui s'en cachaient.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXIII</h2> - - -<p>Manette s'était levée de table pour aller coucher son -enfant. Coriolis touchait à des objets sur la nappe, les -reposait comme il les avait pris, sans y penser, regardait -de temps en temps Anatole, et ne disait rien.</p> - -<p>Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait -mal à l'aise sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de -vouloir lui parler et de ne pas oser. Il avait le pressentiment -d'une mauvaise nouvelle, dure à dire pour Coriolis, -cruelle à entendre pour lui-même.</p> - -<p>Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et -décidés avec lesquels on ramasse son courage, et d'une -voix qui se pressait pour en finir plus tôt:</p> - -<p>—Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me -pèse… Je me lève tous les matins en me disant: Je lui -dirai aujourd'hui… Et puis, c'est plus fort que moi… -Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste -là… c'est que ça me coûte, vrai… Enfin, je quitte Paris, -voilà…</p> - -<p>—Tu quittes Paris, toi?—fit Anatole tout abasourdi -sous le coup.</p> - -<p>—Ah! parbleu,—reprit Coriolis,—si nous n'étions -pas tant de monde… l'enfant, deux domestiques… je -t'aurais bien emmené, tu comprends…</p> - -<p>—Complet!… oui, je comprends… La plaque est -relevée comme dans les omnibus… C'est vrai qu'on ne -peut pas me prendre sur les genoux, j'ai passé l'âge…—répondit -Anatole sur un ton de bouffonnerie -presque amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié -dans sa voix:—Est-ce que tu te sens plus souffrant?</p> - -<p>—Oui et non… C'est-à-dire que certainement, depuis -quelque temps, ça ne va pas comme je veux… Mais -ce n'est pas ça… Au fond, vois-tu, il y a un grand embêtement -dans mon affaire… Je ne sais pas où j'en suis -de ma carrière, de mon talent, de ma peinture… Va, ça -vaut une maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on -souffre assez… Je croyais avoir trouvé le <i>moderne</i>… A -présent, je n'y vois plus ce que j'y voyais… et peut-être -que ça n'y est pas… J'ai besoin de repos, de recueillement… -Ça me tue, cette maudite température de fièvre -de Paris… Je resterai un an… Nous allons à Montpellier… -C'est Manette qui a eu cette idée-là… Je t'assure, -c'est une bonne idée… La pauvre fille! c'est du dévouement, -car la vie ne sera pas bien amusante pour elle… -Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins… Et -puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la -Camargue, où je veux faire des études… Oh! ça me fera -beaucoup de bien… Je voulais te prévenir plus tôt… -Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle avant… -parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la -peine de te faire cet ennui-là pour rien… Et puis, nous -n'avons été tout à fait décidés que ces jours-ci… C'est -égal, mon vieux, quand on a vécu ensemble comme -nous, on ne se quitte pas comme on plie ça!</p> - -<p>Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.</p> - -<p>—Enfin, je ne pars pas pour la Chine… Et quand je -reviendrai, rien ne nous empêchera de recommencer -ces si bonnes années-là, n'est-ce pas?</p> - -<p>Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux -était à jamais finie, et que c'était un dernier adieu qu'il -faisait ce soir-là à la grande amitié de sa vie.</p> - -<p>—Mais,—reprit-il,—je ne puis te laisser comme -ça sur le pavé… sans un sou…</p> - -<p>—Oh! j'ai ma chambre… j'ai le temps de me retourner…</p> - -<p>—C'est que je vais te dire…—fit Coriolis d'un ton -embarrassé,—nous avions, tu sais, encore une année -de bail… Eh bien! Manette a trouvé moyen de relouer… -Elle a tout arrangé… Il y a un marchand qui doit venir -prendre les meubles… Par exemple, tu sais, les tiens… -ceux de ta chambre… tu me feras plaisir de les garder… -Oui, je me remeublerai… Nous renvoyons aussi les -domestiques… Manette a trouvé des parentes qui ne sont -pas heureuses, des cousines à elle… Nous serons cent -fois mieux servis… Mais voyons, ce n'est pas tout cela, -qu'est-ce qu'il te faut?</p> - -<p>—Rien,—dit en relevant la tête Anatole, blessé -d'être ainsi chassé par la femme à peu près de la même -façon que les domestiques étaient renvoyés.—Merci… -J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait gagner, -le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile…</p> - -<p>Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs -avaient roulé dans ce grand trou de toutes les petites -dettes d'Anatole, qui semblait se creuser sous tous les -à comptes qu'il y jetait.</p> - -<p>—Bien vrai?—fit Coriolis soulagé, débarrassé de -l'idée d'une lutte à soutenir avec Manette.—Ah! dis -donc, tu sais, si tu avais des moments durs, si tu étais -brûlé au <i>Spectre solaire</i>, tu peux tout prendre chez -Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu… Voyons, -qu'est-ce que tu vas faire?</p> - -<p>—Je ne suis pas encore mort de faim… Je vais -tâcher que ça continue…</p> - -<p>—Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé -paresser… j'aurais dû te faire travailler… Mais tu me -faisais tant rire, que je n'ai jamais eu le courage…</p> - -<p>—Et quand partez-vous?—demanda Anatole en -l'interrompant.</p> - -<p>—Samedi… ou lundi… Et où en es-tu avec ta mère?</p> - -<p>—Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement… Voilà -que nous allons nous quitter, ça suffit… parlons d'autre -chose.</p> - -<p>Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait -tous deux. Anatole avait pris au hasard un album sur -une table et le feuilletait.</p> - -<p>—D'où est-ce, ça, dis donc?—demanda-t-il à -Coriolis pour rompre le silence en lui montrant un croquis.</p> - -<p>—Ça?… Ah! c'est de mon voyage à Bourbon… -quand j'y ai été, tu sais, avant mon retour d'Orient…</p> - -<p>Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie -brisée, il voulait ressaisir son cœur dans le -passé, Coriolis se mit à raconter à Anatole ce qui lui -était arrivé là-bas, aux colonies, avec des paroles qui -s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où -semblait tomber le souvenir un moment suspendu.</p> - -<p>Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune -fille.—Figure-toi… elle écrivait un journal sur les -bandes de papier de sa broderie… et elle attachait cela -à la patte des oiseaux fatigués qui venaient se reposer -sur le bateau… C'était si joli, cette idée-là, vois-tu… -ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau, -jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber -quelque part comme du ciel, comme une lettre d'ange!… -Tu sais, on ne sait pas comment on devient amoureux… -Je fus très-bien reçu dans la famille… Elle avait une -grande fortune… Mais il y avait une habitation… Il -fallait mettre sa vie là, tout laisser, renoncer à la peinture… -et je dis non.</p> - -<p>—Et ça finit ainsi?</p> - -<p>—A peu près… Seulement, en me reconduisant au -bateau, quand je partis, la nourrice de la jeune personne, -qui m'avait pris en adoration, me donna un petit -sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais beaucoup… -Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés… -un peu moins, heureusement, que je ne -devais l'être à moi tout seul… C'est égal,—reprit -Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié sérieux,—il -n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là -dans notre Europe…</p> - -<p>Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur -lui-même où Anatole crut apercevoir le premier regret -de l'amant de Manette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXIV</h2> - - -<p>—Mère Capitaine, auriez-vous un endroit à m'indiquer -pour coucher pendant quelques jours?</p> - -<p>Anatole disait cela à la maîtresse d'un petit <i>bistingo</i> -transféré de la rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle, -et qu'il avait décoré, dans le temps, de fresques -épisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits de -zouaves. Depuis ce travail, il ne passait guère devant le -cabaret sans y entrer, y prendre une consommation et -causer avec la mère Capitaine.</p> - -<p>—Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,—fit -madame Capitaine,—y a Champion, un honnête garçon -qui vient ici, que tu le connais bien, que tu as bu avec -lui, qu'il a une grande chambre, que ça lui ira comme -un gant de t'en céder la moitié… C'est son heure, il va -venir…</p> - -<p>Un sergent de ville parut, et après quelques mots de -madame Capitaine, il alla à Anatole, lui dit que c'était -une affaire faite, qu'il pouvait venir le soir même prendre -l'air du «bazar», qu'il emménagerait son <i>biblot</i> le lendemain. -Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit à -boire avec lui.</p> - -<p>C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le -locataire d'une moitié de chambre inconnue, dans une -maison dont il ignorait jusqu'au quartier, et le compagnon -de chambrée d'un individu dont il ne s'était -même plus rappelé au premier moment l'état de sergent -de ville.</p> - -<p>A minuit, les deux hommes passèrent les ponts, -allèrent vers l'Hôtel de ville, arrivèrent à une petite rue -derrière Saint-Gervais, où, dans le fond d'un marchand -de vin, résonnait la musique nasillarde d'une vielle, avec -l'accompagnement de la bourrée qu'elle jouait, scandé -par des sabots. Là, à une petite allée noire, n'ayant que -le filet blafard du gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait, -ils entrèrent. Le sergent de ville alluma une allumette -contre le mur; et ils se trouvèrent dans l'escalier, -un escalier de briques sur champ, aux arêtes de -bois.</p> - -<p>—Bigre!—fit Anatole,—ce n'est pas l'escalier du -Louvre…</p> - -<p>Et il monta.</p> - -<p>Couché, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de -dormir partout, et aux côtés de n'importe qui.</p> - -<p>—Hein? qu'est-ce qu'il y a?—fit-il à cinq heures du -matin, en s'éveillant au bruit de la maison.—Qu'est-ce -que c'est? Est ce qu'il y a des éléphants ici?</p> - -<p>—Ça?—fit Champion négligemment.—Ah! j'avais -oublié de vous dire… C'est une maison de maçons, ici. -Au jour, ils dégringolent… Il y a trois départs tous les -matins…</p> - -<p>Au bruit des souliers des maçons se mêlait le bruit -du bois qu'on sciait, des bûches qui tombaient, du feu -qu'on soufflait pour la soupe.</p> - -<p>—Oh! on s'y fait,—reprit Champion,—demain -tous n'entendrez plus rien. Moi, il faut que je file…</p> - -<p>Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa -chambre, et quelque habitué qu'il fût à tous les logis, -le lieu lui fit un petit froid. Du carrelage sur la terre -battue, il ne restait plus que trois carreaux. La fenêtre -était à guillotine et donnait sur un mur interminable -qui montait à dix pieds devant. Au mur, un papier dont -il était impossible de discerner la couleur, avait été arraché -contre le lit, à cause des punaises, et remplacé -par une grande tache blanche faite à la chaux. Là-dedans -tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce -qu'on appelle si bien «un jour de souffrance», une -lueur où il n'y avait que la pauvreté du jour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXV</h2> - - -<p>A dix heures, il descendit pour découvrir un gargot, et -tomba dans la rue, une rue étroite aux petits pavés, où -il trouva des bornillons resserrant des entrées d'allées, -le ruisseau libre lavant le pied des constructions en surplomb -sur des rez-de-chaussées noirs et pleins de trous -d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen âge s'écartant -en haut pour voir un peu de ciel, les bâtisses rapiécées -par trois ou quatre siècles et laissant, sous leur plâtre -d'hier, repercer les saletés de leur vieillesse, des croisillons -voilés d'un morceau de calicot, de grandes fenêtres -aux petits carreaux verdâtres faisant paraître tout hâves -les enfants collés derrière, des appuis de bois où séchaient -pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps, -de petites filles allaient avec le bruit de sabots de ce -quartier sans souliers. La cage d'un perruquier, qui fait -tous les dimanches la barbe aux maçons, était accrochée -en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec -ses deux serins, une vieille rue abandonnée de province -derrière un évêché. Au fond d'une petite cour, il vit -comme un reste des journées de Juin dans un enfant -qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille, coiffé -d'un shako de militaire ramassé dans du sang.</p> - -<p>Ce pittoresque intéressa Anatole, qui aimait le caractère -de la misère, les curiosités des recoins pauvres de -Paris, et dont la badauderie allait instinctivement aux -quartiers, aux habitudes, à la vie du peuple. Il s'amusa -à se reconnaître; il alla le long des rez-de-chaussée où -toutes sortes d'industries pour les pauvres étaient cachées -et enfouies: il y avait des teintureries pour deuil, -des boutiques de modes aux volets desquelles étaient -accrochés des gueux en terre, des revendeurs à l'enseigne -faite d'un sac d'où s'ébouriffait de la laine à matelas, -des étalages de fleurs sous globe, de vieilles cages, -de vieux lits de sangle, de vieilles lanternes de voiture, -toutes sortes de friperies flétries et pourries coulant au -ruisseau comme un fumier de brocantage. C'était des -boutiques de taillandiers, à la forge allumée, des fabricants -d'auges et d'outils de maçons, des boutiques de -confection pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles était -écrit en gros caractères: <i>Blouses, Sarreaux, Habillements -de fatigue</i>. A côté d'un bureau de garçons marchands -de vin, Anatole lut une annonce à moitié effacée de -«repassage de chapeaux à cinq sous»; et il s'arrêta au -coin de la rue à de vieilles affiches de quête à domicile -pour le bureau de bienfaisance de cet arrondissement -chargé de dix-huit mille indigents.</p> - -<p>Il trouva de grandes distractions dans cette exploration. -Ce qui eût rendu triste un autre, l'amusait presque, -Il était là en pleine misère, et se sentait à l'aise. Son -premier sentiment de découragement, de mélancolie du -matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dépaysé ni -désolé. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique. -Il se voyait, dans cette rue, libre, débarrassé de -tout respect humain, mêlé à des travailleurs n'ayant -guère plus d'argent devant eux qu'il n'en avait lui-même. -Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes, -et devint décidément enchanté du quartier.</p> - -<p>A côté de sa maison était une crémerie qui portail -écrit sur des pancartes: <i>Œufs sur le plat, Bœuf et -Bouilli à emporter</i>. Il entra, se mit à une table sans -nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à dix -centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à -une suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles, -satisfaites, heureuses, au milieu desquelles tombait, -sans les troubler, le bruit des morceaux de vitre jetés -dans une charrette devant un marchand de verre cassé -de la rue Jacques-de-Brosse.</p> - -<p>Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans -la chambre du sergent de ville.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXVI</h2> - - -<p>Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole -quinze jours, un mois au plus, se laissait bientôt couler, -sans compter le temps, dans cette singulière communauté -avec un sergent de ville.</p> - -<p>Champion était un ancien gendarme, revenu de -Cayenne, jaune comme un coing. Il avait des histoires -de patrouilles dans les forêts vierges, de phénomènes -météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris -vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes -sortes de récits embellis d'imaginations de chambrée et -de légendes de gendarmerie coloniale, qu'il contait le -soir de son lit, à Anatole, avec les <i>rra</i> et la vibration -tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de -causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré -détaillé des arrestations galantes qu'il opérait chaque -soir; car, en attendant son passage à la Surveillance, -Champion se trouvait être préposé aux mœurs. Une seule -chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, -les libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe -et le style d'un ami de la morale; et les rapports -d'Anatole eurent un tel succès à la Préfecture de police -que Champion fut sur le point de passer brigadier.</p> - -<p>Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates -et sévères fonctions, un vrai militaire français. -«L'honneur et les dames»,—il pratiquait la devise -nationale. Il respectait le sexe dans le malheur. Il avait -lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. -Aussi avait-il, avec ses subordonnées, des formes, -des manières, des indulgences même qui lui faisaient -parfois fermer l'œil sur une contravention. De là souvent -lui venaient des visites de remercîment, la reconnaissance -d'une femme qui lui apportait timidement un -bouquet et mettait le bruit des volants de sa robe de -soie dans la misérable pauvre petite chambre des deux -hommes.</p> - -<p>Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie -d'amabilité, de galanterie, d'ironie, une dépense de ses -bouffonneries économisées. Il faisait des ronds de bras -de maître de danse pour mener la visiteuse au divan—qui -était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, -un vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon -de la recevoir dans ce petit intérieur de garçon: on -était en train de le meubler, le tapissier n'en finissait -pas de poser ses glaces Louis XV… Il pirouettait, il était -Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un papier de sa -poche, disait:—Encore une invitation de la duchesse!… -Il époussetait ses souliers, criait:—Jean! -je vous chasse!… Madame, il n'y a plus de domestiques… -Voilà où mènent les révolutions!… Il madrigalisait -avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait -passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un -gentilhomme toqué dans la débine.</p> - -<p>Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on -terminait la petite fête en faisant monter du vin blanc -et des huîtres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXVII</h2> - - -<p>Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel -ami, des repas pris aux gargots où mangeait Champion, -les soirées passées dans les cafés où il allait, ne tardaient -pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa -vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le -camarade de tous les camarades du sergent de ville, -une connaissance de toutes ses connaissances, des gardes -de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes endroits -que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa -légèreté d'observation était toujours attirant, intéressant -pour Anatole. Entré dans celui-là, il le trouva tout à fait -cordial et charmant. Il fut séduit par la rondeur, la -bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la franchise de -l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux -d'où il tira une <i>militariana</i> avec laquelle il faisait rire -ses victimes jusqu'aux larmes. Car là, dans ce monde -fort, il désarmait par sa faiblesse. Ses auditeurs lui -pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues des récits de -bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à -un gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté -avec des charges à leur portée, faisait leurs caricatures, -des portraits poétiques et penchés de leurs épouses. -Pour les bals de corps donnés à la fête de l'empereur, il -fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on -l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un -grand enfant de troupe du régiment: il avait <i>l'œil</i> à la -cantine.</p> - -<p>Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et -que ses relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique -l'avait porté vers eux, il prenait part à leurs -exercices, et retrouvant son élasticité, sa souplesse de jeunesse, -il luttait avec eux, faisait le <i>cheval</i>, les <i>barres parallèles</i>, -la <i>poutre</i>, les <i>guirlandes</i>, la <i>corde à nœuds</i>, l'<i>échelle -vacillante</i>. Et il n'était pas le moins agile dans ces -courses au <i>chat coupé</i> de la caserne des Célestins, ou la -partie de jeu des pompiers, s'élançant de la cour, sautant -après les murs, bondissait de toit en toit sur les maisons -du voisinage, et finissait par mettre le lendemain deux ou -trois écloppés à l'infirmerie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXVIII</h2> - - -<p>Anatole présentait le curieux phénomène psychologique -d'un homme qui n'a pas la possession de son individualité, -d'un homme qui n'éprouve pas le besoin d'une vie à -part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et pour -instinct d'attacher son existence à l'existence des autres -par une sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement -de son tempérament, à tous les rassemblements, -à toutes les agrégations, à tous les enrégimentements, -qui mêlent et fondent dans le tout à tous l'initiative, -la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce qu'il -aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté -bon, offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur -de toute haine et de toute amertume, encore plein d'utopies, -quand il bâtissait du bonheur pour toute l'humanité, -c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il lui -voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table -d'hôte, le paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les -autres, les gens roulés dans la misère d'une grande ville -et se sentant à peine, comme dans une foule, une existence, -des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce -compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, -presque liée à leur règle, à leur ordre du jour, amusée -de leurs récréations, de leurs plaisirs, buvant à leur table, -emboîtant leur pas, il tirait une espèce de satisfaction, de -bien-être difficile à exprimer, une sorte d'allégement, de -libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié partie -de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne -à la <i>masse</i>.</p> - -<p>Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore -contribué à lui faire tolérer cette vie qu'un autre eût été -jeter à la Seine coulant si près de là. Il était soutenu par -la grâce que la Providence fait aux malheureux: il avait -au suprême point le sens de l'<i>invrai</i>. Une prodigieuse -imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait -l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions -entêtées que rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le -berçaient toujours, une confiance enragée qui lui ôtait la -prévision de tous les accidents de la vie, et ne faisait -tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il se -fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus -horribles figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, -lui apparaissaient comme des visages de braves -gens. Il voyait une affaire faite dans une parole en l'air. -Les chances les plus impossibles, des miracles de salut, -il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où des -restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, -c'étaient des échafaudages de fortune, des emmanchements -de hasards, des enfilades de travaux, des connaissances -de grands personnages, des rêves à la piste de -millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent -des pompiers, et dont il allait chercher le nom et -l'adresse dans des endroits incroyables, chez des <i>minzingues</i> -de la rue Saint-Hilaire, à la Bourse des marchands -d'habits! Et en tout, il poussait si loin le sens du faux, -l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre plusieurs -travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours -celui dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du -reste, ne le fâchait pas; il se mettait à la place de l'homme -qui lui devait, lui trouvait mille excuses, et en faisait son -ami.</p> - -<p>Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources -de caractère, par cette vie où le frottement continuel -des autres le soulageait de lui-même, Anatole trouvait -dans la misère les coudées franches de sa nature, la -libre expansion, l'occasion de développement de goûts -inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers -les inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement -sans gêne dans les fraternités à brûle-pourpoint, -les amitiés improvisées sur le comptoir, les tutoiements -au petit verre. Doucement, et sans y résister, dans ces -milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de -beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par -leurs préférences de sociétés, leurs relations, leurs lieux -de rendez-vous, descendent peu à peu au peuple, se trempent -à ses habitudes, s'y oublient et s'y perdent. Lui aussi -était de ceux qui semblent tirés en bas par des attaches -d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand -de vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche -et faisait des projets, il parlait de festins qu'il donnerait -dans de grands salons de Ménilmontant; et il esquissait -la fête avec son gros luxe de femmes à chaînes de montre, -ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers d'œufs -rouges, ses brocs de vin bleu,—une ripaille de barrière, -une apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un -idéal de canaillerie.</p> - -<p>A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence -présente, cette maison, cette chambrée, tous ces -compagnonnages donnaient une pleine satisfaction. Il -roulait de rencontres en rencontres, d'accrochages en accrochages, -dans des sociétés de n'importe qui. Il se laissait -emmener par des noces qui avaient pour demoiselles -d'honneur des femmes faisant tirer des loteries dans des -gargots, des noces qui allaient aux <i>Barreaux verts</i> en -arrêtant les «sapins» et la mariée pour une «tournée» -à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières -parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos -rond, les deux mains nouées autour de ses genoux relevés, -la bouche gouailleuse, il prenait des apparences de -contentement presque fantastique, l'air d'ironique bonheur -de Mayeux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXIX</h2> - - -<p>Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence, -Anatole perdait peu à peu les forces de sa volonté. -Il devenait paresseux à chercher du travail. Il n'osait -plus, dans sa timidité de pauvre honteux, aller au-devant -d'une affaire, voir les gens, emporter une commande.</p> - -<p>Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières -énergies et de ses derniers orgueils. Sa vocation -mourait. Ce que l'artiste, au plus profond de ses chutes -et de ses misères, garde du rêve et des illusions de sa -carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme -des travaux forcés du gagne-pain, la confiance, -la foi et le goût de revenir un jour à l'art, l'orgueil de -se sentir toujours un artiste,—cela même l'abandonnait. -La misère avait dévoré le peintre; et dans l'ancien -élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir -un nouvel être: le bohême pur, le <span lang="it" xml:lang="it">lazzarone</span> de Paris, -l'homme sans autre ambition que la nourriture et la -subsistance, l'homme de la vie au jour le jour, mendiante -du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la -main de la faim.</p> - -<p>Il vendait petit à petit de ses <i>frusques</i>, de ses meubles; -puis, talonné par le besoin, il descendait à ramasser -les plus bas deniers et la plus vile obole de son état. -Il faisait, pour un marchand d'estampes du quai de l'Horloge, -des portraits destinés à l'illustration des livres, les -uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures, -les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des -couleurs de confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze -centimes, les autres aux prix de deux francs -cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins qu'il mettait -en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux -quand le maître du café arrachait quelques pièces de -cinquante centimes à la goguette des gardes nationaux -venant là.</p> - -<p>Au milieu de cette <i>dèche</i>, il fut fort étonné un jour -de voir tomber dans sa chambre la visite de sa mère qui -n'avait jamais mis les pieds chez lui depuis leur séparation. -Elle avait fait des pertes d'argent. La mode et l'industrie -qui lui donnaient ses revenus étaient complétement -abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un -petit capital à peine suffisant pour la faire vivre dans -une petite localité des environs de Paris. Elle fit de cette -situation un exposé pathétique à Anatole, lui demanda -ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit -tout le temps, sortit comme une femme venue pour faire -une scène à effet, en se drapant dans du dramatique.</p> - -<p>Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son -fils:</p> - -<p>—Je ne conçois pas comment vous restez dans une -maison comme ça… Si du monde venait vous voir…</p> - -<p>—Du monde? ah! oui… Des pairs de France, n'est-ce -pas?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXX</h2> - - -<p>L'été vint, et, avec l'été, les nuits brûlantes, mangées -de punaises, lui firent découvrir un nouvel agrément de -son quartier, de son logement: le bain <i>gratis</i> à deux -pas, dans la Seine.</p> - -<p>Vers les onze heures, il descendait de chez lui en -chemise et en pantalon de toile, emportant sa carafe et -son pot à l'eau, allait à l'abreuvoir du quai, et, en quelques -brasses, il se trouvait dans la belle eau pleine et -profonde, coulant entre l'Hôtel de Ville, l'île Saint-Louis -et l'île Notre-Dame.</p> - -<p>Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres -seulement, ouvertes, respiraient. De loin en loin, -une lumière qui se noyait dans la rivière paraissait y -faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà et là -une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le -noir de la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La -lune, un milieu d'un courant ridé, se mirait et rayonnait. -Anatole nageait, se perdait dans l'ombre avec cette -espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et le -mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait -à couper les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu -blanc de la lune qui s'égouttait de ses doigts. Il faisait -de petites brasses, glissait, s'abandonnait à l'eau molle, -et, par moments, se laissant couler sur le dos, le front -à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un -puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de -Ville, le ciel, la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions -de paresse, de calme, le pénétraient de bien-être. -Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne sur un -pont, le mélancolique sifflement d'un <i>écopeur</i> de bateau, -des mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en -l'air, ce doux petit bruit d'une grande eau qui va dans -une grande ville qui dort. Des heures au timbre mourant -tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il -nageait toujours, se disait:—Je vais sortir,—et restait -encore, ne pouvant se lasser de boire de tout le corps -et de tout l'être ce bonheur des muets enchantements -nocturnes de la Seine, et cette délicieuse fraîcheur enveloppante -de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce -Paris aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du -jour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXI</h2> - - -<p>Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.</p> - -<p>Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère -qu'un ennui, une contrariété qui le taquinait.</p> - -<p>Tant que Champion avait été aux mœurs, Anatole n'avait -vu dans son compagnon de chambre qu'un soldat -civil de l'édilité, une espèce de douanier de la maraude -de l'amour. Mais Champion venait de passer à la Surveillance: -l'employé du gouvernement se transformait -alors aux yeux d'Anatole; il prenait une couleur politique, -il devenait l'homme au tricorne, à l'épée, l'homme -qui empoigne, l'homme de police contre lequel se soulevaient -toutes les instinctives répugnances du Parisien et -du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses -opinions libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil -homme établi aussi à fond dans son intimité,—et parfois -dans ses chemises.</p> - -<p>Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec -ses nouvelles fonctions, de la roideur, un air autoritaire, -un ton caporal qui avait brusquement arrêté ses -tentatives de propagande phalanstérienne, et coupé net -ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore -contre son compagnon un autre grief, une plus -sourde rancune. Champion qui se levait avec le jour, -qui souvent passait la nuit en essuyant le plus dur de -l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur -qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, -faisait semblant de chercher de l'ouvrage, en cherchait -pour ne pas en trouver, ne s'occupait, ne s'inquiétait de -rien, Champion avait à la longue fini par concevoir pour -l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa -vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond -et violent dédain du travailleur pour le <i>loupeur</i>, Champion, -avec sa grosse et lourde nature, le laissait échapper -à toute minute dans des paroles et des airs qui -étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. -Aussi Anatole eut-il la joie d'un grand débarras, quand -Champion, craignant peut-être pour son avancement le -compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses, vint -lui annoncer qu'il le quittait.</p> - -<p>Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier -réduit, par les <i>lavages</i> successifs, à un lit, à une -chaise et à son morceau de guipure historique, seul -débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans -savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par -mois une table pour quelques dessins qu'il faisait encore, -par hasard, de loin en loin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXII</h2> - - -<p>Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal, -un coin de pittoresque échappé au dessinateur -parisien Méryon, à son eau forte si amoureuse des ponts, -des berges, des quais.</p> - -<p>Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée -de morceaux de fer, à demi déboulonnée par les voleurs -de nuit, dresse là l'architecture à jour de son treillis de -poutres. Cette masse de pilotis arc-boutés et s'entremêlant, -ce fouillis d'échafaudages, ces énormes madriers -goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux, -glaiseux, tout gris en bas, les mille trous des niches de -l'armature, font songer à une jetée de port de mer, à -une machine de Marly détraquée, à une forêt dont l'incendie -aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la -Samaritaine suspecte et hantée par la maraude.</p> - -<p>Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides -qui font des barres dans toutes les traverses de -l'estacade, entrent dans ses creux, la battent, la -pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent -de violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture -de boue, et jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité -noire et chaude du reflet de la grande charpente.</p> - -<p>Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur -à la ligne, allait pêcher là.</p> - -<p>Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant -de la gymnastique périlleuse de la descente; et -arrivé à son endroit, juché, installé, perché, en équilibre -sur une solive, les jambes pendantes, il amorçait, -avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le -<i>gardon</i>, le <i>barbillon</i>, la <i>brème</i>, le <i>chevenne</i>. Il voisinait -avec les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces -individus que le goût commun de la pêche à la ligne -assemble et mêle dans une ville comme Paris, il trouvait -les relations imprévues dont la Providence semblait -s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres -de sa vie. Bientôt ses amis furent un facteur de -la Halle aux veaux; un grand jeune homme qui refaisait -les éducations incomplètes, donnait des leçons discrètes -aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes -d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière, -fort curieux à entendre sur les objets inimaginables qui -se perdent tous les jours sur le pavé de perdition de -Paris; un commis d'un magasin de la rue Coquillière, où -l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de -talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en -aunant, le sifflement de la soie neuve; et avec quelques -autres encore, un aide préparateur de M. Bernardin.</p> - -<p>Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les -hommes à professions funèbres. Il avait une pente vers -l'embaumeur, le croque-mort, le nécrophore. La Mort, -dont il avait très-peur, l'attirait. Il en était curieux, -presque friand. La Morgue, la salle Saint-Jean après une -révolution, les cimetières, les catacombes, les spectacles -de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui -une espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait -original d'être l'intime d'un homme apportant à la -société de gros asticots, sur lesquels personne n'osait -l'interroger, et qui faisaient faire des pêches miraculeuses.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXIII</h2> - - -<p>Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter -à la peinture qu'il voyait faire. Un jour, vaguant devant -lui, le long du faubourg Montmartre, il fit halle pour -regarder la boutique d'un pharmacien où un décorateur -était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec -l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.</p> - -<p>—Un serpent, ça?—fit-il,—mais c'est une anguille -de Melun!</p> - -<p>Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire -moqueur sa palette à Anatole.</p> - -<p>Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, -et en quelques coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale -qu'il avait vu au Jardin des Plantes.</p> - -<p>Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu -voir, et trouvait le serpent parlant.</p> - -<p>Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria -d'entrer et lui montra sa boutique. Il en voulait faire -décorer les six panneaux d'allégories représentant les -éléments de la chimie; malheureusement, il commençait -les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante -francs par panneau.</p> - -<p>Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait -les croquis de l'<i>Eau</i>, de la <i>Terre</i>, du <i>Feu</i>, de -l'<i>Air</i>, du <i>Mercure</i>, du <i>Soufre</i>. Le pharmacien était -charmé des dessins. On causait, des noms de connaissances -communes venaient dans la conversation. Le -pharmacien le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait -plus qu'Anatole: Anatole, lui, l'appelait déjà -Purgon.</p> - -<p>Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec -l'ardeur, la verve, le premier feu qu'il avait toujours au -commencement d'un travail. «Messieurs,—criait-il en -peignant la première figure qui était l'Eau,—voilà une -peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!» Pendant -ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des -remèdes, lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, -questionnait le garçon pharmacien, l'étonnait avec la -demi-science qu'il possédait de tout. Bientôt, son ardeur -à peindre baissant, il trôla dans le magasin, cacheta -quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un -paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un -pot, aida à recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la -facilité d'assimilation qui le faisait entrer, glisser dans -toutes les professions dont il approchait, à se mêler à -tout ce qu'il traversait, il devint là une sorte d'aide -amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier -lui allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, -une vocation à une carrière de paresse dont la -peine est d'ouvrir un tiroir, à une occupation légère, -distraite par le dérangement, le mouvement des acheteurs, -le bavardage avec les clients. Et du petit commerce -de Paris, il avait non-seulement le goût, mais encore -le génie naturel: il excellait à vendre, à «entortiller» -le consommateur.</p> - -<p>A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. -Anatole resta deux mois à les finir. Il ne faisait plus que -coucher rue des Barres. Au bout des deux mois, comme -l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la force -d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus -rien à faire décorer, lui proposait de lui prêter comme -atelier son «petit salon pour les accidents». Ils mangeraient -ensemble, et Anatole n'aurait qu'à répondre à -la boutique dans les moments pressés, à donner un -coup de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta -Anatole, qui s'oubliait volontiers partout où il était, -et qui se trouvait toujours lâche pour sortir d'une habitude.</p> - -<p>Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais -il n'avait rencontré de meilleur enfant que le pharmacien, -un grand, gras et paresseux garçon, avec des lunettes -lui coulant le long du nez, et qu'il remontait à -tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, -c'était son petit nom, passait sa vie à boire de la -bière qui lui avait donné, à force de le gonfler et de le -souffler, l'apparence comique et inquiétante d'une baudruche. -De là une plaisanterie journalière d'Anatole:—Fermez -les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à -côté du pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, -installée dans l'arrière-boutique: une petite femme -grasse, presque jolie, gracieuse à se cacher pour prendre -à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une -bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du -bagout, une espèce d'air comme il faut, et suffisamment -de coquetterie pour satisfaire au besoin qu'Anatole -avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à -demi amoureux.</p> - -<p>Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, -le bonheur du pot-au-feu, bien chauffé, bien -nourri, bien éclairé, doucement bercé dans la mollesse -d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable digestion. -Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité -sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage -et du petit commerce, dans des commérages, des -rabâchages, des conversations de vieux parents et des -provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. Sa -verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la -pharmacie l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque -à la distillerie de l'arrière-boutique; la cuisine -des remèdes l'occupait, ses curiosités touche-à-tout -s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux -filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait -à dire des mots de médecine à des gens du peuple, à -donner des consultations pour toutes les maladies, à -éblouir de vieilles femmes avec des bribes de Codex et -du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés -qu'on apportait dans la boutique étaient pour lui une -distraction, et jetaient dans ses journées l'aventure du -fait divers. Aussi, rien n'était-il plus beau que son zèle -à donner des secours: il était un père pour les écrasés; -il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais -où il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, -de sang-froid, c'était dans les crises de nerfs de -femmes foudroyées de la nouvelle du mariage d'un -amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en -perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.</p> - -<p>Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole -restait là, croyant y rester toujours, lavant de temps à -autre quelque aquarelle, genre <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dont le -pharmacien lui trouvait le placement chez des commerçants -de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin -qu'il apportait des dessins pour des bouchons de flacon -qui devaient gagner à la pharmacie l'estime des -gens de goût, le garçon lui apprit que son patron était -parti pour le Havre, avec une place de pharmacien -de troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.</p> - -<p>Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu -remonter avec de bons produits une pharmacie tombée, -il donnait ce qu'on lui demandait, il faisait des préparations -scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme fait -avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette -conscience l'avait perdu: les recettes baissant toujours, -il s'était vu obligé de vendre son fonds à vil prix et de -s'embarquer.</p> - -<p>Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, -prit la boîte d'aquarelle et le stirator dans le -salon aux accidents, serra la main du garçon, et rentra -rue des Barres avec le premier grand découragement de -sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:</p> - -<p>—Il y a un bon Dieu contre moi!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXIV</h2> - - -<p>Anatole passa alors des journées, des journées entières -au lit.</p> - -<p>Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, -il apercevait autour de lui ce matin terne, ce jour sans -rayon frissonnant à l'étroite fenêtre, ce pan de mur d'en -face reflétant la blancheur d'un ciel glacé, l'hiver sans -feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se -lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses -draps, pelotonné sous la tiédeur des couvertures et du -reste de ses vêtements jeté et bourré par-dessus, il cherchait -à perdre la conscience et le sentiment de sa vie, -la pensée d'exister réellement et présentement. Il s'abandonnait -à l'assoupissement, aux douceurs mortes -d'une langueur infinie, au lâche bonheur de s'oublier -et de se perdre. Ce qu'il goûtait, ce n'était pas le plein -sommeil, c'était une bienheureuse impression de gris, -un demi-balancement dans le vague et le vide, l'effacement -d'un commencement de somnolence qui fait reculer -les ennuis pressants de la vie, quelque chose -comme l'attouchement d'une main de plomb comprimant -les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.</p> - -<p>C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les -jours mornes, les jours couleur d'ennui où il faut avoir -un peu de bonheur pour vivre. Ce qui tombait sur lui -des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre, le froid -des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, -la vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, -dans un demi-rêve, les yeux ouverts.</p> - -<p>De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses -et pareilles, il sortait un peu le bras de dessous la -couverture, prenait une pincée de tabac, une feuille de -papier Job, et roulait, sous le drap, une cigarette qui -brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui semblait -que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait -avec la fumée, le bleu et les ronds de nuage du tabac. -Et il demeurait de longs quarts d'heure, laissant charbonner -le papier au bout de sa cigarette, poursuivant -à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement -envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait -plus, à la fin, de ses membres et de toute sa personne -qu'une sensation de moiteur.</p> - -<p>La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il -prît rien. Ce jeûne, cette débilitation diminuaient encore -en lui le sentiment qu'il avait de sa personnalité matérielle, -l'allégeaient un peu plus de son corps; et le vide -de son estomac faisant travailler son cerveau, surexcitant -chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à s'approcher -de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, -parfois, lui faisait croire une minute qu'il était -noyé dans l'eau jaune de la Seine, une eau qui le roulait, -et où il lui semblait qu'on ne souffrait pas du tout.</p> - -<p>Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet -état flottant de lui-même, trouver cette songerie et cet -assoupissement. La notion de son présent persistait en -lui et prenait une fixité insupportable. Alors il tirait de -sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées -entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient -tout son lit du pied à la tête. Plongé dans le papier gras -une heure ou deux, il lisait. C'était presque toujours -des voyages, des explorations lointaines, des courses au -bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures -terribles, des romans gros de catastrophes, toutes -sortes de récits qui emportent le liseur dans le péril, -l'horreur, la terreur. Là-dessus, il tâchait de dormir, -avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture dans -le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en -grisant jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de -ses peurs. Même à de certains jours, par raffinement, -après ces lectures, et pour s'y mieux enfoncer, il se -couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se mêler -ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son -corps au cauchemar de ses idées, il se donnait des -demi-journées anxieuses et troubles, auxquelles il trouvait -un charme étrange et une angoisse presque délicieuse: -le charme de l'émotion du danger.</p> - -<p>Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, -trompant la vie, le temps, ses misères, la faim, -avec de la fumée de cigarette, des ébauches de rêves, -des bribes de cauchemar, les étourdissements du besoin -et les paresses avachissantes du lit.</p> - -<p>Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle -allumée quelque part dans la maison lui disait -qu'il faisait nuit. Alors il s'habillait, entrait dans l'arière-boutique -de quelque marchand de vin, mangeait -un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait -comme une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. -Il se promenait une heure dans quelque rue éclairée, se -remplissait les yeux de tout ce feu flambant et vivant, -puis, quand il en avait assez de cet éblouissement, il -revenait se coucher.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXV</h2> - - -<p>Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole -était à se promener sur le quai de la Ferraille, longeant -le parapet, badaudant, le dos tendu à un de ces charitables -rayons de soleil d'hiver qui semblent avoir pitié -du froid des pauvres.</p> - -<p>Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller, -et, se retournant, il vit madame Crescent toute -chargée de paquets et d'ustensiles de jardinage.</p> - -<p>—Ah! mon pauvre enfant!—fit-elle avec un regard -qui alla de la tête aux pieds d'Anatole,—tu n'es pas -riche…</p> - -<p>La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement. -Elle avait la tristesse honteuse, sordide, la -mélancolie sale de la mise désespérée du Parisien; elle -montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble et -crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui -n'est plus sur un homme le vêtement, mais la «pelure». -Il portait un chapeau cabossé avec des cassures d'arêtes, -des luisants roux et mordorés où passait le carton; à -des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu -la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée -dormait entre ses bords gondolés. A son cou, une -loque sans couleur et cordée laissait voir la cotonnade -d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un bout de gilet -galonné du large galon des gilets remontés au Temple. -Son paletot, un paletot marron, était entièrement déteint; -une espèce de ton de vieille mousse se glissait -dans le brun effacé du drap aux omoplates, et de grandes -lignes blanches entouraient le tour des poches. Les lumières -du collet de velours semblaient nager dans la -graisse; et au-dessous du collet, le gras des cheveux -s'était dessiné en rond dans le dos. Des taches immémoriales -et des taches d'hier, tous les malheurs et toutes -les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le -drap flétri, sur ce paletot de chimiste dans la <i>panne</i>: -les manches cuirassées, encroûtées en dessous de tout -ce qu'elles avaient ramassé aux tables saucées ou poisseuses -des gargotes et des cafés, paraissaient avoir la -solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste -de pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux -de leur linge et de leurs dessous, lui faisait croiser avec -les deux mains ce paletot à demi boutonné par des capsules -de boutons tout effiloqués. Son pantalon chocolat -flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis, -spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée, -la semelle décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels -les connaisseurs reconnaissent la vraie misère.</p> - -<p>Et l'homme avait là-dedans comme le physique de -son costume. L'éreintement des traits, des poils blancs -dans sa barbe rare et noire, des plaques près des oreilles, -sur le cou, rouges et grenées comme du galuchat, un -teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et -le creusement de l'heure des repas sous la peau des -meurt-de-faim de grande ville, les privations, les stigmates -des excès et des jeûnes, je ne sais quoi de brûlé -et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la flétrissure -de ses habits.</p> - -<p>—Mais prends-moi donc ça…—reprit vivement madame -Crescent,—au lieu de rester là comme Saint Immobile… -Débarrasse-moi un peu… Qu'est-ce que tu -veux? Avec un paresseux comme j'en ai un… il faut la -croix et la bannière pour le faire sortir de sa <i>turne</i>… -C'est des affaires pour le faire venir deux ou trois fois -dans l'année… Alors, c'est moi le voyageur… Un enfant, -tu sais, mon homme… un vrai petit garçon… il lui -faudrait un panier avec un pot de confitures!… Hein! je -suis chargée?… Pas grand'chose de bon, va, dans tout -ça… Maintenant les marchands, ce qu'ils vendent?… de -la <i>masticaille</i>!… Oh! les gueux! si je les tenais! ces -muselés-là!… Ça ne fait rien, mon pauvre garçon… -as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une -ornière sans te crotter!… Tu ne viendrais donc jamais -chez nous quand ça ne va pas? Ce n'est pas si long par -le chemin de fer… Tu trouveras toujours ton lit et la -soupe… Nous savons ce que c'est, nous… nous avons -eu aussi nos jours!</p> - -<p>—Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire… -Je vous remercie bien… Mais, vous savez… je suis -comme les chiens qui se cachent quand ils sont galeux…</p> - -<p>—Galeux! galeux!… Tiens bon!—Et madame Crescent -éternua à se faire sauter la tête.—Ah! que c'est -bête d'être enrhumée comme ça… j'ai une visite dans -le nez à chaque instant… Dis donc, tu sais, nous allons -dîner ensemble…</p> - -<p>Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant -son costume.</p> - -<p>—Innocent!—fit madame Crescent,—Tiens, -prends-moi encore ce paquet-là… Et donne-moi le -bras… Nous allons aller comme ça tranquillement sur -nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me reconduiras -au chemin de fer…</p> - -<p>—Et les bêtes, madame Crescent?</p> - -<p>—Ah! ne m'en parle pas… Elles remplissent la maison… -Ah! j'ai une alouette… C'est-il gentil!… quelque -chose de si doux, que ça vous fait dormir de l'entendre -chanter…</p> - -<p>Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant -à quarante sous: pour madame Crescent, le dîner -à quarante sous était le premier des repas de luxe.</p> - -<p>—Eh bien!—dit-elle à Anatole tout en mangeant,—tu -es donc si bas que ça, mon pauvre garçon?</p> - -<p>—Mon Dieu! une déveine… rien en vue… Qu'est-ce -que vous voulez?… Pas moyen de décrocher seulement -un portrait de vingt-cinq francs!… une vraie crise cotonnière… -Mais j'ai bien assez de m'embêter tout seul… -ne parlons pas de ça, hein?… Il y avait quelque chose -qui aurait pu me remettre sur pattes… une copie d'un -portrait de l'empereur… ça se donne à tout le monde… -Je n'avais pas Coriolis… il n'est pas à Paris… Garnotelle -n'aurait eu à dire qu'un mot… Mais c'est un bon -petit camarade, Garnotelle!… Il m'a fait dire deux fois -qu'il n'y était pas… et la troisième, il m'a reçu comme -du haut de la colonne Vendôme!… Je lui ai dit: Fais-toi -faire une redingote grise, alors!</p> - -<p>—Et ta mère?… Elle a toujours quelque chose, ta -mère? fit madame Crescent, et remettant vite le pain -d'Anatole à plat:—Le bourreau aurait le droit de le -prendre…</p> - -<p>—Ah! ma mère… c'est comme mes affaires… ne -touchons pas à cette corde-là, madame Crescent… Tenez! -vrai, c'est pas pour moi, c'est pour elle que j'ai été -chez Garnotelle… Et ça me coûtait, je vous en réponds!… -Oui, pour elle… car je la vois qui aura besoin -de manger de mon pain d'ici à peu… Mais, je vous dis, -ne parlons pas de ça… Il arrivera ce qui arrivera… -Nous verrons bien… Qu'est-ce qu'il fait, dans ce moment-ci, -monsieur Crescent?</p> - -<p>—Toujours ses <i>sous-bois</i>… Nous, ça va… Il gagne -gros comme lui, à présent, l'homme… même que c'est -joliment payé, je trouve, de la couleur comme ça sur la -toile… Mais c'est pas à moi à leur dire, n'est-ce pas?…</p> - -<p>Et appelant le garçon:—Dites donc, garçon!… -Votre fromage <i>camousse</i>… Qu'est ce qu'il a donc, ce -grand imbécile, avec ses oreilles comme des chaussons -de lisière?… Tout le monde sait ce que ça veut dire, -que c'est du fromage qui a de la barbe.</p> - -<p>—Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour -le chemin de fer…—dit Anatole.</p> - -<p>—Non, j'ai changé d'idée… Je ne m'en irai que demain… -J'avais oublié… Il faut que j'aille au ministère -pour Crescent… C'est moi qui les amuse au ministère!… -Il y a un vieux <i>calibot</i> qui a l'air d'un Bacchus tout -farce… Ah! c'est que je ne me laisse pas entortiller! Sa -dernière affaire, sans moi… Il n'a pas de caboche, mon -homme, vois-tu… Je leur dis un tas de bêtises… Ah! si -tu crois qu'ils me font peur!… J'ai attrapé ce que je -voulais, et il faudra bien que ça continue… Nous allons -voir demain… Au fait, on est si chose… Les garçons -pourraient trouver étonnant de me voir payer… Tiens, -paye, toi…</p> - -<p>Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table.</p> - -<p>—Merci!—lui dit-elle comme ils allaient sortir du -restaurant,—tu oubliais un de mes paquets, toi!… Tu -vas me mener jusqu'à mon petit hôtel, où je couche -quand je couche ici… C'est tout près… rue Saint-Roch… -J'ai l'habitude… et puis, je n'y moisis pas… Allons! -rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une -chance pour les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne… -Et puis, viens donc un peu là-bas… Nous aurons -tant de plaisir… Il y a une bêtise que tu as dite -dans le temps à Crescent, je ne sais plus… il en rit encore -chaque fois qu'il y pense… Maintenant, tu peux te -donner de l'air… Bonsoir, mon garçon…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXVI</h2> - - -<p>A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des -charités du hasard et des aumônes de la chance, sur le -pavé de la grande ville où deux cent mille individus se -lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur dîner; -à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot -de l'un d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue -suite d'aujourd'hui», il arrive tout à coup, vers l'âge -de quarante ans, une sorte d'affaissement moral qui fait -baisser l'insolente confiance de leur misère.</p> - -<p>La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. -De là, ils aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la -perspective des réalités rigoureuses. De l'inconnu auquel -ils vont, commence à se lever devant eux la figure redoutable -et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été jusque-là -leur force, leur patience, leur santé d'esprit et -leur philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve, -l'ironie, la griserie de tête et de mots, tout ce qu'ils -avaient reçu, ces hommes, pour se faire de la résignation -et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement -défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette -élasticité, ce rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement -d'insouci, ce scepticisme et ce stoïcisme de farceurs -qui les faisaient rebondir si lestement et les relançaient -à l'illusion. Leur instinct de blagueur s'en va, et -ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il -faut à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut -qu'ils s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, -amertumes, inquiétudes, menaces d'échéances, -vides de la poche et du ventre, hier, il suffisait, pour les -empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire, d'un -rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à -être noyés dans de l'eau-de-vie!</p> - -<p>Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes -d'autrefois. Elles ne paraissent plus avoir l'amusement -d'une pantomime où l'on ferait le «combat à l'hache à -quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres monstres -en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier, -qui faisait dire tranquillement, en se retournant -dans le lit: «Mon Dieu! que ces gens-là se lèvent de -bonne heure! sonne à présent au creux de l'estomac; -et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant -qui rêve à des protêts. Le corps même n'est -plus aussi philosophe. Il perd l'assurance de sa santé. -Les excès, les privations, les malaises refoulés, tous les -reports des souffrances passées, commencent à y revenir -et à y mettre comme une vague menace de l'expiation -de la jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris -qu'on a fait d'elle. L'estomac ne s'accommode plus de -rester vingt-quatre heures sans manger, avec une tasse -de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se -coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque… -Sinistre retour d'âge de la bohême, où l'on croirait -voir une jeune Garde partie, misérable et gaie, pour -la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans le froid, -commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des -épreuves de ses premières campagnes!</p> - -<p>Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de -l'heure, quand le jour descend et que la demi-nuit d'une -salle encore sans gaz brouille sur le papier l'imprimé des -journaux, il y a de lugubres rêveries de ces hommes si -vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis -riches qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à -des maisons où il y a un piano, une femme, des enfants, -du feu, une lampe. Ils revoient les meubles en acajou -les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la commode, -le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel -ils vont donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les -autres: un intérieur, un ménage, une carrière…</p> - -<p>Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans -la vie d'autres horizons. Toutes sortes de choses méconnues -par eux leur apparaissent pour la première fois sérieuses, -solides et graves. Le propriétaire ne leur semble -plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient -leurs charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de -ses revenus, et le Pouvoir qui fait saisir. Et devant la -vision qui leur montre leurs anciennes risées, la Société, -la Famille, la Propriété, le Bourgeois; devant l'écrasante -image de toutes ces existences classées, rentées, confortables, -prospères, honorées,—il leur vient comme la -désolante idée, le regret et le remords de n'être que des -passants et des errants de la vie, campés à la belle -étoile, en dehors du droit de cité et de bonheur des autres -hommes…</p> - -<p>Anatole en était à cette quarantaine du bohême…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXVII</h2> - - -<p>Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril -où souffle dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis -que s'essayent sur les murs de Paris de pâles chaleurs -et les premières couleurs de l'été.</p> - -<p>Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers, -une redingote neuve, un air heureux, traversait en courant -le jardin du Luxembourg. Il se cogna presque -contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans -un paletot à collet de fourrure.</p> - -<p>—Toi?… comment, c'est toi?—fit-il,—à Paris!… -Et pas un mot? pas un bout de nouvelles?… Et comment -ça va-t-il, mon vieux?</p> - -<p>Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant -un peu, comme un homme brusquement accroché -par une rencontre imprévue:</p> - -<p>—J'arrive…—répondit-il,—Manette voulait me -faire rester jusqu'au mois de juillet, mais j'en avais -assez… Et me voilà… oui… tu sais, je ne suis pas écrivassier, -moi… Et toi, es-tu heureux?</p> - -<p>—Merci… pas mal… Cette brave femme de madame -Crescent a eu la bonne idée de m'obtenir une copie du -portrait de l'empereur… douze cents francs… Ce qu'il -y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me prévenir… -La lettre du ministère m'est tombée comme un -aérolithe… Ah çà? et ta santé?</p> - -<p>—Oh! maintenant, je vais très-bien… je suis seulement -frileux comme tout…</p> - -<p>Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis -et par une froideur particulière de toute sa personne. -C'était le froid de glace que les femmes savent si bien -mettre dans tout un homme pour un autre homme, -l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté -qu'elles parviennent à obtenir des amitiés d'un amant. -On sentait le méchant travail sourd, continu et creusant, -d'une hostilité de maîtresse contre un camarade qu'elle -n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les attaques -qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir, -les coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le -cœur et la poignée de main de l'ami.</p> - -<p>—Si nous buvions quelque chose là pour causer?—fit -Anatole en montrant le café auprès duquel ils s'étaient -rencontrés, et qui se dressait, au milieu des grands arbres -à l'écorce verdie, entouré de son grillage de bois -pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été. -Et prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre -abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux -de quatre petits candélabres à gaz. Devant eux, -ils avaient un de ces effets de lumière qui transfigurent -souvent à Paris la grise platitude des maisons et la contrefaçon -de grandeur des architectures bêtes.</p> - -<p>Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. -Pour nuages, il avait comme des déchirures de gazes -blanches qui traînaient. Là-dedans montait la coupole -du Panthéon, baignée, chaude et violette, au milieu de -laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil couchant. -Puis, des fusées de folles branches et de cimes -emmêlées, des arbres de pourpre aux premiers bourgeons -verdissants, les deux côtés d'une longue et vieille -allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un grand -morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des -bâtisses et glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à -deux statues de marbre blanc luisantes, au premier -plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On eût cru voir, -par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de -Rome au Luxembourg.</p> - -<p>—Tiens!—dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre -le mur du café peint en rose,—nous aurons chaud là -comme si nous avions le dos au poêle… Garçon! deux -absinthes… Non? Veux-tu de la Chartreuse, hein?… -Ah! mon vieux! dire que te voilà!… Eh bien! cré nom, -vrai, ça me fait plaisir… Y a-t-il longtemps! C'est-il -vieux! Comme ça passe! Avons-nous bêtifié ensemble, -hein? Tiens, ici… voilà un café qui devrait nous connaître… -Là, par derrière, te rappelles-tu? quand nous -avons eu notre rage de billard chez Langibout… que -nous faisions des parties de cinq heures!… Et Zaza?… -Zaza, tu sais? qui était si drôle… qui m'appelait toujours -Georges, et qui m'écrivait <i>Gorge</i> avec une cédille -sous le <i>g</i> pour faire Georges!</p> - -<p>Et voyant que Coriolis ne riait pas:</p> - -<p>—Tu as dû travailler là-bas? As-tu fini une de tes -grandes machines modernes… tu sais… dont tu étais si -toqué?</p> - -<p>—Non… non…—répondit Coriolis avec un accent -de tristesse.—Oh! j'en ferai… tu verras… j'en vois… -Là-bas, ce que j'ai fait? Mon Dieu! j'ai fait une vingtaine -de petits tableaux du midi de la France… En y -joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient… -tout cela, je te dirai, ce n'est pas mon dernier mot… -mais enfin ça ferait une vente, tu comprends… il y aurait -de quoi faire un jour aux Commissaires-Priseurs… -C'est la mode à présent, les Commissaires-Priseurs… -Et je crois que ce serait une bonne chose pour moi… Ça -me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin… depuis trois -ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier… -Il y a un catalogue, les journaux parlent de vous, -on donne les prix… Je ferai une exposition particulière… -Oh! c'est très-bon… Ce qui ne montera pas à -des sommes considérables, je le retirerai… Il faut bien -faire comme tout le monde… Je n'y aurais pas pensé -sans Manette… Elle est très-intelligente pour tout ça, -Manette… Et puis ça me liquidera… Et maintenant que -me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce -bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande -un peu,—dit-il en s'animant et comme s'il se -roidissait dans une volonté d'avenir,—je te demande -un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de faire ce que -je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre… des -choses… tu verras!… Mais je t'ai assez embêté de moi… -Ah çà! qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était -tombée sur le dos, mon pauvre garçon?</p> - -<p>—Parfaitement… J'ai cette croix-là, la croix de ma -mère… Enfin! on n'a qu'une maman, ce n'est pas pour -la laisser sur le pavé… Et puis, je ne peux pas lui en -vouloir de m'avoir donné le jour… Elle croyait bien -faire, cette femme…</p> - -<p>—Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, -ta mère?</p> - -<p>—Mais si… Il y a eu un temps où il y avait quatre -lampes Carcel à la maison… Mais maman avait une maladie, -vois-tu, qui l'a perdue… Il fallait qu'elle donnât -à jouer au whist… La rage de recevoir, quoi!… d'inviter -des chefs de bureau à dîner… Tout ce qu'elle gagnait y -a passé… A la fin de tout, elle avait quelque chose en -viager pour ses vieux jours chez une perle de banquier: -il a levé le pied, et un beau jour, plus un radis! voilà -l'histoire… Tu comprends que ce n'était pas le moment -de lui demander des comptes de la fortune de papa… -J'ai pris deux chambres… et, quand elle a l'air trop -ennuyé le soir, je lui dis: Maman, si tu veux, je vais dire -au portier de monter pour faire ton whist!</p> - -<p>—Allons! ne blague donc pas… il paraît que tu t'es -conduit admirablement, et toi qui es si <i>vache</i>, on m'a dit -que tu t'étais remué comme un enragé, que tu avais fait -des pieds et des mains pour vous sortir de misère…</p> - -<p>—Moi? laisse donc…—fit modestement Anatole à -demi humilié d'être complimenté de son dévouement -filial, et revenant à ses idées d'observation comique:—Le -plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas -changée, c'est toujours la même femme… Voilà donc -ses malheurs qui arrivent… plus le sou, plus rien que -les meubles de sa chambre… Moi, c'était roide… J'avais -six francs, six francs net pour le déménagement… Eh -bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était d'envoyer -des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!… -Maman, je te dis,—et sa voix prit la solennité caverneuse -du Prudhomme de Monnier,—c'est la victime des -convenances sociales!</p> - -<p>—Tais-toi, imbécile!—fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher -de rire.</p> - -<p>Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs -paroles retourner au passé et toucher çà et là à ce qui -réchauffe les années mortes. Les regards d'Anatole, -chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en parlant, -il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements -caressants, de gestes posés sur quelque endroit de -la personne de son interlocuteur. A ce contact, au frottement -de ces mains qui retâtaient une vieille amitié, au -souffle des jours passés, sous les mots, les questions, les -souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt -ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se -fondre sa froideur première. Et tu viens dîner à la maison, -n'est-ce pas?—dit-il à la fin.</p> - -<p>Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent -la rue Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers -et de chapelles, aux grandes maisons conventuelles, -aux étroites allées garnies de lierre, aux loges rustiques -de portiers, aux affiches de pommade de Sœurs, la -grande rue religieuse et provinciale où trébuchent de -vieux liseurs de livres à tranches rouges, et qui, avec -ses cloches, semble sonner l'heure du travail avec l'heure -du couvent.</p> - -<p>Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins -et se renfermait en lui-même avec un air de préoccupation, -à mesure qu'on approchait de la maison.</p> - -<p>—Et elle va bien, Manette?—demanda Anatole, -quand ils furent à deux ou trois portes de Coriolis.</p> - -<p>—Très-bien.</p> - -<p>—Et ton moutard?</p> - -<p>—Très-bien, très-bien, merci.</p> - -<p>Ils montèrent.</p> - -<p>—Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,—dit -Coriolis,—je vais prévenir Manette que tu dînes.</p> - -<p>Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur, -où se levait, d'une bouilloire sur le poêle, une forte -odeur de goudron. Il était à peine là que, par une petite -porte, un enfant se glissa comme un petit chat, et, ayant -attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains derrière -le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en -avant, avec cet air des enfants que leur mère envoie -surveiller au salon un monsieur qu'on ne connaît pas.</p> - -<p>—Tu ne me reconnais pas?—dit Anatole en s'avançant -vers lui.</p> - -<p>—Si… tu es le monsieur qui faisait les bêtes…—répondit -sans bouger le bel enfant de Coriolis; et il fit -le silence d'un petit bonhomme qui ne veut plus parler. -Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se renversa -en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de -là, se mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits -yeux ronds, tous ses mouvements.</p> - -<p>Un peu gêné du tête-à-tête avec ce gamin qui le tenait -à distance, Anatole se mit à regarder des panneaux posés -sur deux chevalets, des paysages aux ciels de lapis, -aux verts métalliques d'émail.</p> - -<p>Il avait fini son examen, et commençait à trouver le -temps long, quand Coriolis reparut avec un air singulier.</p> - -<p>—Nous dînerons nous deux,—fit-il,—Manette a la -migraine… Elle s'est couchée.</p> - -<p>—Tiens!… Ah! tant pis,—dit Anatole.—Moi qui -me faisais un plaisir de la voir… Il est très-gentil, ton -fils… Charmant enfant!</p> - -<p>—Ah! tu regardais?… C'est de là-bas, tout ça… Tu -sais, nous étions à Montpellier… On n'a qu'à descendre -le Lez, une jolie petite rivière avec des iris jaunes, pendant -une heure… Et puis, passé les saules d'un petit -hameau qu'on appelle <i>Lattes</i>, c'est ça, mon cher… Oh! -un bien drôle de pays… une vraie Égypte, figure-toi… -Tiens! voilà…—Et il touchait dans ses études les effets -et les couleurs dont il lui parlait.—Une terre… comme -ça… des grandes flaques d'eau… des marais avec de -l'herbe… et entre l'herbe, des grandes plaques d'azur, -des morceaux de ciel très-crus… aussi crus que ça… Et -puis à côté, tu vois… des langues de sable avec des -touffes de soude… un tas de canaux là-dedans, avec ces -bateaux-là, à drague, avec des roues à godets… des -petits îlots brûlés… de temps en temps un grand pré -vague… voilà… où il n'y a que deux ou trois juments -blanches qui filent, ou des troupes de taureaux qui -s'effarent quand vous passez… une fermentation du -diable dans toutes ces eaux-là… une végétation! des -joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!… Et des -ciels, mon cher! C'est plus bleu que ça encore… Enfin, -tout: des scorpions, du mirage… il y a du mirage… il -y a même des flamants… tiens, d'après nature, s'il vous -plaît, ces flamants-là… près de Maguelonne… et ils volaient, -je te réponds!… Ils avaient l'air heureux, comme -moi, de retrouver leur Orient…</p> - -<p>—Mais, dis donc,—fit Anatole en regardant les -murs du nouvel atelier de Coriolis à peine garnis de -quelques plâtres,—qu'est-ce que tu as fait de tes bibelots?</p> - -<p>—Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis… -C'était un nid à poussière… Viens-tu dans la salle à -manger?… ça les décidera peut-être à nous servir…</p> - -<p>Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait -l'ancienne largeur du ménage de garçon de Coriolis, fut -servi par deux filles qui répondaient aigrement aux observations -de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de chaise, -quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer.</p> - -<p>—Tiens!—dit Coriolis, quand on fut au café, avec -un ton d'impatience qu'Anatole ne comprit pas,—prends -ta tasse, le carafon d'eau-de-vie… Nous serons -mieux dans l'atelier…</p> - -<p>Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être -avec Coriolis, quelques petits verres qu'il se versa, le -firent bientôt s'épanouir; et ses vieilles gaietés lui revenant, -il recommença ses anciennes farces, bondissant, -criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour -de Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces -de tapes, se jetant sur lui en lui disant:—C'est -donc toi! la voilà, la grosse bête!—le chatouillant, le -pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour jeter sa joie dans -ce mot:—Tiens! je suis content comme si j'étais décoré!</p> - -<p>Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la -fin, il leva le carafon à la lumière de la lampe, et y -chercha du regard un dernier verre: le carafon était -vide. Coriolis sonna. Une bonne parut.</p> - -<p>—De l'eau-de-vie…</p> - -<p>—Il n'y en a plus,—dit la bonne avec une voix dont -Anatole lui-même perçut l'insolence.</p> - -<p>Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil -le chapeau qu'il y avait posé à plat soigneusement -sur les bords: c'était chez lui un principe absolu de -poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher, disait-il, les -bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât -à le retenir.</p> - -<p>Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, -le mot de la bonne lui retombant dans la pensée -avec le dîner, la journée, la première gêne, les singularités -de Coriolis, Anatole marcha en se parlant tout -haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:—«Il -n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une -bonne que je retiens! «Il n'y en a plus!» Et sa migraine, -à madame!… «Il n'y en a plus!»… Et toute -la maison… ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques! -ïoutre, la femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami! -ïoutre!… tous, ïoutres!… pas moi, ïoutre…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXVIII</h2> - - -<p>La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant -Coriolis de Paris, en brisant brusquement ses habitudes, -en l'arrachant aux milieux de sa vie, en l'isolant et en -le tenant près de deux années sous une influence que -rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne -lui parlaient pas de l'indépendance de son passé. Toutes -les facilités s'étaient rencontrées là pour l'asservissement -d'un homme malade, se croyant plus malade encore -qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être -qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, -par fatigue, par ennui de lutter, par ce renoncement à -vouloir que fait chez les plus forts la pensée de la mort. -Son autorité de garde-malade, la maîtresse l'avait peu -à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait -touché à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. -Coriolis s'était laissé lentement enlacer, envelopper, du -cœur à la cervelle, saisir tout entier, par ces mains de -caresse remontant son drap ou lui croisant son paletot -sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de -tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si -affectueusement grondeuses de Manette, la solitude, le -tête-à-tête, l'habitude que chaque jour ramène, ces deux -forces lentes et dissolvantes: le temps et la femme, -avaient longuement usé les résistances de son caractère, -ses instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. -Des soumissions que la femme légitime n'impose pas au -mari auquel elle est liée pour toujours, la maîtresse les -avait imposées à l'amant qu'elle était libre de quitter: -elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours -craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, -la plus petite menace de fâcherie. Un abandon, -une rupture, un départ, c'était ce que Coriolis voyait -aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la terreur le -prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être -aimé et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans -laquelle il n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là, -le tenant lié par cet immense besoin qu'il avait d'elle, -et qu'elle surexcitait, en l'inquiétant, avec l'habileté et -le génie de tact donnés aux plus médiocres intelligences -de son sexe, Manette avait fini par faire pencher Coriolis -vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger, -ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu -de lui, ce n'avait point été une entière et brusque abdication -de ses goûts, de ses instincts, de ses attaches de -cœur: ce qui s'était fait dans Coriolis était plutôt une -diminution dans l'absolue confiance de ses opinions. -Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique -qui veut que dans la communauté de deux intelligences, -l'intelligence inférieure prédomine, marche à -la longue fatalement sur l'autre, et donne ce spectacle -étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que -par le petit objectif de la femme qui les a.</p> - -<p>Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit -et de l'âme, des idées auxquelles il ne laissait pas -Manette toucher; mais c'était tout ce que Manette n'avait -pas encore atteint, abaissé et plié en lui. A mesure qu'il -vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de -ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au -premier jour contre l'impression de ce qu'elle lui disait. -Il avait commencé par ne pas l'entendre quand elle lui -parlait de choses qu'il ne voulait pas entendre; maintenant -il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.</p> - -<p>Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, -armé d'un peu plus d'énergie et de santé, renoué -à ses connaissances, retrempé dans le courant parisien, -fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit, dans -un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques insupportables, -tomber à cette vie que lui faisait Manette, -une vie antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses -amitiés, étroite, <i>retrillonnée</i> au-dessous de sa fortune, -indigne de ses habitudes, Coriolis ne put réprimer un -mouvement de révolte. Mais alors, il rencontra dans la -volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait pas -soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder -et qui ne cédait jamais, un entêtement sans violence, une -sorte d'opiniâtreté ingénue, caressante, presque angélique. -A tout, elle disait: Oui, et faisait comme si elle -avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait: elle -avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de -si peu d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, -ce qu'elle commandait contre les ordres de Coriolis, -contre son désir tacite ou formel, c'était le même jeu, -la même justification tranquille et de sang-froid. Il y -avait dans la forme de sa domination comme une douceur -passive, un air d'humilité désarmante, une sorte -d'indolence apathique, devant lesquelles les colères de -Coriolis étaient forcées de se dévorer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXXXIX</h2> - - -<p>La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là -de réunir deux ou trois amis à sa table. Il aimait ces -dîners familiers qu'égayaient des causeries et des visages -de vieux camarades; il avait pris une chère habitude de -ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et -la récompense de sa journée, la récréation du soir où il -oubliait la fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait -à la verve des autres.</p> - -<p>Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et -ne parurent plus que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. -Qui les éloignait? Il montrait toujours le même plaisir -à les voir. Et il ne pouvait accuser Manette de les -renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle -avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui -semblait-il, s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais -d'aigreur ni de mauvaise humeur. Et cependant presque -tous un à un désertaient. Ses plus vieux amis ne revenaient -pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils essayaient -de se dérober à la chaude insistance de son invitation, -en s'excusant sur des prétextes.</p> - -<p>Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un -intérieur, l'absence de cordialité qui se répand et s'étend -de la maîtresse de la maison à la maison même, l'accueil -maussade et rechigné des murs, une espèce de -mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, -la sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la -chaise boiteuse, le feu qui ne prend pas, la lampe qui -ne veut pas s'allumer, l'égarement des clefs de ménage -qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents conjurés -pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore -blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient -un ton d'effort et de commande, la grâce forcée -d'une maîtresse obligée de les subir, leur en voulant -comme d'une indiscrétion de s'être laissé inviter, et faisant, -à travers son sourire, courir sur la table des regards -qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses -attentions, l'occupation embarrassante qu'elle prenait -d'eux, les plaintes en leur présence sur les plats manqués, -les réprimandes sur le service, étaient chez elle -autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. -Et pour les natures moins fines, moins sensibles, que -ces façons de Manette ne blessaient point, il y avait autour -de la table, pour les renvoyer, l'insolence des deux -grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la fatigue -du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, -leur impatience à attendre la fin du dessert, leur mine -de domestiques à des gens qui ne viennent que pour -manger.</p> - -<p>Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où -vivent les hommes dont la tête travaille et que remplit -une œuvre, Coriolis, planant au-dessus de tous ces détails, -ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour qu'il invitait -Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers -fidèles:</p> - -<p>—Dîner?—lui répondit Massicot—je veux bien… -mais au restaurant.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Ah! pourquoi?… Eh bien, parce que chez toi… -chez toi, il me semble qu'il y a des cents d'épingles anglaises -dans le crin de ma chaise, et qu'on me met quelque -chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!… -Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant -un anneau de rideau dans une chambre où leurs parents -les ont embêtés… Moi, quand je regarde le papier de ta -salle à manger, il me prend des envies de casser mon -assiette sur le nez de tes bonnes… et de prier ta femme… -pas poliment… d'aller se coucher!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXL</h2> - - -<p>Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis.</p> - -<p>Son petit logement n'était plus son grand et large appartement -de la rue de Vaugirard. Son atelier, dépouillé -de ce clinquant d'art sur lequel l'œil du coloriste aime -à se promener, semblait vide et froid, presque pauvre.</p> - -<p>Là-dedans, à la place du domestique et de l'ancienne -cuisinière, étaient installées les deux cousines de Manette, -deux créatures à la désagréable tournure hommasse -de bonnes de province, l'une retirée d'un service -de ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville, -où elle soignait les fous.</p> - -<p>Manette avait encore établi dans la maison sa vieille -mère dont la colonne vertébrale était presque entièrement -ankylosée, et qui, clouée et roide, restait à l'angle -d'une cheminée, à un coin de feu, avec son serre-tête -noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement -sombre de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses -mouvements, le marmottage grommelant et redoutable -de prières incompréhensibles. Dans l'escalier, à la -porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes -jambes un jeune homme aux cheveux laineux, portant -toujours un petit paquet enveloppé dans un mouchoir de -couleur: c'était un frère de Manette. A de certains -jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes -pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de -ces <i>nixkandlers</i>, de ces industriels du trottoir et du -boulevard sortis du petit village de Bischeim, près de -Strasbourg.</p> - -<p>Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait, -montait à la dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus, -y mettait l'air de ses habitudes et la contagion -de ses superstitions. Les deux cousines, conservées par -la province plus près de leur culte et de leur origine, -défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et -les oublis de la Parisienne. Elles la renfonçaient aux -pratiques et aux idées du judaïsme, fouillant, retrouvant, -ranimant dans la juive vieillissante la persistance immortelle -de la race, ce qui reste toujours de juif dans -le sang qui ne paraît plus du tout l'être.</p> - -<p>Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien -vu en elle de sa religion ni de son peuple. Manette avait -pourtant toujours gardé de ce côté de secrètes attaches. -Il ne s'était guère passé de samedi sans qu'elle menât ce -jour-là sa promenade vers une petite place située à l'embranchement -de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, -de la rue Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement -au soleil de l'après-midi que font là les -juifs. C'était comme un besoin pour elle de passer et de -repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens -qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, -mais dont elle s'approchait, qu'elle touchait, et dont la -vue lui donnait pour toute la semaine comme une espèce -de communion avec les siens et avec une humanité -de sa famille.</p> - -<p>On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes -tuées selon le rite traditionnel du <i>schechita</i>; on allait -chercher de la choucroute rue des Rosiers. Maîtresses -de l'intérieur, les femmes de la maison ne se gênaient -plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages -pour lesquels il avait de la répugnance.</p> - -<p>Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant -que taquiner, irriter, impatienter Coriolis. De plus graves -ennuis, de poignants soucis de cœur lui venaient d'un -bien autre envahissement de sa vie: il sentait la domination -hostile de ces femmes toucher à l'affection du son -enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il -grandissait, lui semblait aller à ces étrangères, se complaire -dans leurs jupes, comme s'il était instinctivement -attiré par une sympathie mystérieuse de consanguinité. -Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le -prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille -mémoire chevrotante, versant à la jeune imagination de -l'enfant le merveilleux du <i>Zeanah Surenah</i>, lui rabâchant -des choses de vieux livres écrits en germanico-judaïque, -le tenait charmé, ébloui devant les contes de l'Orient -talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, -dont le poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup -un poisson de trois cents pieds, dont le rôti sera le taureau -Behemot mangeant tous les jours le foin de mille -montagnes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLI</h2> - - -<p>Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à -Paris pour faire provision de toiles, de couleurs, de -brosses, et toucher le prix d'un tableau. A chacun de ces -petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir Coriolis, -passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée.</p> - -<p>Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait -en lui un souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait -ce que le rustique artiste lui apportait de l'odeur et de -la sérénité des champs. Et il était heureux de voir un -brave homme heureux.</p> - -<p>A une de ces visites:—Et Anatole?—se mit à -dire Crescent…—J'ai été si habitué à le voir avec -vous…</p> - -<p>—Oh! il y a bien longtemps,—fit Coriolis, embarrassé.—Il -est venu dîner un soir… Et puis, nous ne -l'avons pas revu… je ne sais pas pourquoi…</p> - -<p>—Oh! il a assez mangé ici…—dit Manette.</p> - -<p>—Pauvre garçon…—reprit Crescent—on vient de -me faire des plaintes sur lui au ministère pour la commande -que je lui ai fait avoir… Il paraît qu'il ne finit -pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection.</p> - -<p>—Je crois bien,—dit Manette,—il est si paresseux!… -une vraie couleuvre…</p> - -<p>—Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute… -Dans sa position, il faut d'abord manger, il faut gagner -son pain de chaque jour… Gueuse de misère tout de -même dans nos états, quand on reste en route…</p> - -<p>Et changeant de ton:—Ah çà! toi,—dit-il brusquement -à Coriolis,—tu m'as toujours promis un dessin… -Ce n'est pas tout ça… il me faut mon dessin… Où -est mon dessin?</p> - -<p>—Tiens! là, au fond de l'atelier… le carton rouge… -C'est ça…</p> - -<p>Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à -feuilleter: c'était un choix des plus beaux dessins de -Coriolis. Machinalement, il leva les yeux: il vit dans la -psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de Coriolis, -lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse -de voir emporter de la maison un objet de valeur, quelque -chose représentant de l'argent. Et presque aussitôt:—Non, -pas le rouge,—lui cria Coriolis,—l'autre, à -côté… le vert… tiens… là…</p> - -<p>Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis.</p> - -<p>Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, -le mit sur une table, le retravailla, le recala longuement, -puis le rendit à Crescent.</p> - -<p>Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement -la main et sortait sans saluer Manette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLII</h2> - - -<p>Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour -de Coriolis, le travail incessant de la maîtresse continua, -poursuivant plus hardiment la diminution, l'annihilation -du maître de la maison, avec cette espèce -d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans -la domination domestique. Manette eut, comme la femme -du peuple, ces tyrannies affichées, publiques, montrées -devant les domestiques, les fournisseurs, les gens qui -passent, et ôtant à un homme la dignité qu'une femme -de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari. -Coriolis perdait le gouvernement et le commandement -de son intérieur; on lui retirait des mains la direction de -la maison; on lui ôtait de la bouche les ordres à donner. -Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans les arrangements -qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout -ce que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, -chéri?» qu'elle lui jetait de confiance, sans écouter sa -réponse. Il n'eut bientôt plus d'argent: la femme le -prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le retint, -s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle -lui donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, -des retranchements furent imposés à ses goûts. -Coriolis avait un sentiment d'élégance de créole. Il s'était -toujours mis de façon distinguée et dépensait largement -pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son -linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un -petit tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps -de là commença à se montrer dans sa toilette le coup de -ciseau d'ouvrières de la maison.</p> - -<p>Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes -ménagères, à la façon de vivre de ce trio de femmes qui, -tous les jours, le tiraient un peu plus à elles, approchaient -de lui leur familiarité, l'entraînaient dans quelque -place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le -poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses -affaires.</p> - -<p>Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, -à la fin de laquelle il ne s'appartint presque plus. De soumission -en soumission, Manette l'amenait à être dans la -maison un de ces grands enfants qu'on soigne comme -un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés, -dociles, qu'une femme mène, manœuvre, tapote, -habille, cravate, embrasse, et qui, jusqu'au dehors et -dans la rue, emportent la marque de leur humilité et de -leur sujétion au logis.</p> - -<p>Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, -des chatteries, des affectuosités, des douceurs: de temps -en temps, il sentait passer dans le toucher de sa main -les tendresses dont on flatte, pour le faire obéir, un animal -domestique. Mais à côté de Manette il y avait les -deux cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient -mépriser Coriolis en face, et rire ironiquement de sa -déchéance. Avec leur air de dédaigner ses ordres, l'aigreur -de leurs réponses, leur grossièreté amère, leur -entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences, -ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, -ces femmes entouraient Coriolis de son humiliation, et -la lui rapportaient à toute heure. Ce qu'elles lui faisaient -souffrir et dévorer, cette torture qui d'abord l'avait exaspéré, -maintenant lui causait comme une peur: il se retournait -vers Manette, implorait sa présence contre elles, -lui demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de -revenir de bonne heure, pour ne pas être livré aux bonnes, -leur appartenir toute la soirée.</p> - -<p>On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de -résistance de Coriolis, tous les appareils de la volonté, -tout ce qui tient debout le caractère d'un homme, cédaient -peu à peu ainsi que cède la solidité d'un corps à la -dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque -chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLIII</h2> - - -<p>Et cette domination domestique, cette volonté substituée -à la sienne dans le ménage, Coriolis commençait -à les voir se glisser peu à peu jusqu'aux choses de son -métier, de son art, essayer doucement de s'attaquer à -l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque -à son inspiration.</p> - -<p>Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait -un glacial encouragement; quand, à côté de lui, elle -lui semblait faire la mine à ce qu'il brossait, ou bien -seulement quand, avec l'admirable talent des femmes à -jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il peignait, -Coriolis était pris dans son travail d'une impatience -nerveuse qui lui faisait gâter son esquisse et son -tableau. De sa toile, il ne percevait plus que les faiblesses, -les difficultés, les côtés décourageants, ce qui arrête -la verve en tuant l'illusion; et il ne tardait pas à abandonner -son œuvre commencée.</p> - -<p>Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils -des autres, avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis -si dédaigneux de l'intelligence et des goûts d'art de la -femme, si jaloux de ses sensations propres, de son optique -personnelle, de l'indépendance et de l'ombrageuse -originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des -découragements lui venant de cette femme! L'habitude -de lui obéir, de la consulter, de lui soumettre et de lui -confier tout le reste de sa vie, l'avait mené lentement à -cet asservissement où les faiblesses de l'homme descendent -dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du -front de sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et -finissent par lui ôter le caractère jusque dans le talent.</p> - -<p>Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. -Il en repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il -se débattait sous elle. Et cependant, malgré lui, aux -heures de ses réflexions solitaires, il se rappelait son -exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait -entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en -convînt avec lui-même: ce n'étaient point la presse, les -criailleries des journaux, la morsure de la critique qui -l'avaient fait reculer devant le moderne et abandonner -le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses -«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle -lui avait dit ou laissé voir pour le détourner de l'art qui -ne se vend pas, et le pousser à des tableaux de vente. -Car Manette, comme une femme et comme une juive, -ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette -basse mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal -de ses œuvres. Pour elle, l'argent, en art, était tout et -prouvait tout. Il était la grande consécration apportée -par le public. Aussi travaillait-elle infatigablement à -mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de l'argent. -Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains -des autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix -de celui-ci, de celui-là, des revenus de chaque année -de la peinture de Garnotelle. Elle approchait encore de -lui des ambitions mesquines, des aspirations bourgeoises, -des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes -d'appétits tournés vers le succès.</p> - -<p>Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de -se fermer à ces excitations incessantes, à ces paroles qui -avaient le retour et la patience de la goutte d'eau qui -creuse; lui qui s'était jusque-là estimé si heureux d'avoir -son pain sur la planche, d'être au-dessus des exigences, -des concessions de misère qui déshonorent un -talent; lui, plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui -sentait le commerce chez les autres; lui, l'amoureux et -le religieux de son art, qui avait fait de la peinture sa -chose sainte et révérée, la religion désintéressée et le -vœu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa -vocation, avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, -un amour, les paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, -délicat, rare, qui s'était presque fait un point -d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode; lui, -dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté, -indépendance,—il commençait à éprouver auprès de -cette femme comme les premiers symptômes d'un ramollissement -de sa conscience d'artiste.</p> - -<p>Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une -sorte de dégradation morale qui s'accomplissait graduellement -en lui, la honte de quelqu'un qui va mettre une -mauvaise action, le reniement de toute sa vie dans une -vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par -horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, -dans quelque promenade de solitude, fouillant -ses lâchetés, se penchant dessus, en sondant le fond, il -se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce mot, -cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! -revenir toujours dans sa bouche, juger tout, excuser -tout, couronner tout pour elle, l'Argent ne lui parlait -pas déjà un peu aussi à lui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLIV</h2> - - -<p>Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait -vaincu, dompté par Manette, docile à ce qu'elle voulait -de lui. L'artiste semblait se résigner aux exigences de -la femme. De l'art, il se laissait glisser au métier. L'avenir -qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses ambitions, -la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée -de tenter, il les remettait, les repoussait à d'autres -temps, quand un hasard vint, qui le rattacha violemment -à ses œuvres passées, et, redressant l'homme dans le -peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.</p> - -<p>Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette -avait su obtenir de son découragement, de son affaiblissement -maladif, lors de leur départ pour le midi -de la France, Manette avait encore voulu qu'il se dessaisît -de ces deux toiles, <i>la Révision</i> et <i>le Mariage</i>, qu'elle -disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel -ces deux tableaux rappelaient un insuccès et des attaques, -ennuyé et souffrant de les voir, n'avait pas fait -grande résistance; et les deux toiles avaient été vendues, -données à un marchand de tableaux. De là, l'une -de ces toiles, <i>la Révision</i>, passait chez un amateur, -homme du monde, élégant brocanteur en chambre, littérateur -de revue à ses heures, lequel ramassait depuis -dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid -calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un -agioteur joue sur des valeurs d'avenir, et résolu à faire -de sa vente un «grand coup».</p> - -<p>Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un -débutant littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant -faire son trou et du bruit, cherchant une personnalité -sur laquelle il pût accrocher des idées neuves et remuantes, -crut trouver son homme dans Coriolis. Trois -grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit -journal le plus lu attirèrent l'attention sur «le maître -de <i>la Révision</i>». Accouru à la vente, Paris, qui avait à -peine retenu le nom de Coriolis et ne savait plus sur -quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile -balayée par les regards indifférents du public à la grande -exposition de 1855. Des polémiques s'enflammèrent, -coururent de journaux en journaux. Coriolis prit les -proportions d'une curiosité et d'un grand homme méconnu.</p> - -<p>L'heure des enchères venue, deux concurrents se -trouvèrent en présence: un monsieur possédé de la rage -de se faire connaître, du désir furieux d'une publicité -quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour -rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de -faire une dépense folle bien visible et annoncée dans -les journaux. Entre cet intérêt et cette vanité, le tableau -monta à une quinzaine de mille francs.</p> - -<p>Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette -aperçut en lui comme un autre homme. Sa physionomie -avait une telle expression de dureté reconquise, -de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa pas -lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis -qui, le premier, rompit le silence, en allant à elle.</p> - -<p>—Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, -vous!—Et il laissa tomber avec un accent de mépris: -<i>les affaires</i>.</p> - -<p>—Ma <i>Révision</i> vient de se vendre… savez-vous combien? -Quinze mille francs!… Ah!… est-ce que vous -croyez que ça me fait quelque chose?… Mais quand j'ai -fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie… rien que la -femme qui vous sert de l'amour… comme elle vous -cirerait vos bottes!… Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, -j'étais un peintre… je trouvais… Ah! vous avez eu une -jolie idée de spéculation!… Savez-vous ce que vous -avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur de -peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des -marchands, du public!… un misérable!… Tenez! pendant -qu'on promenait ma <i>Révision</i> sur la table, dans les -enchères, je regardais… Il y a des choses là-dedans… -l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans -l'ombre… Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens -que c'est beau!… On se pressait, on se penchait… et je -voyais que c'était beau dans tous les yeux qui regardaient!… -A présent? Mais je ne saurais plus <i>fiche</i> -une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois -que je ne pourrais plus… Il faut pouvoir vouloir… Et -c'est vous!—dit-il en s'avançant, d'un air menaçant, -vers Manette,—vous, à force de tourments, en étant -toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles qui -me jetaient du froid dans le dos… Ah! ce que je serais -aujourd'hui avec les tableaux que vous m'avez empêché -de faire!… et l'argent que vous auriez gagné, vous!… -Vous ne savez pas tout l'argent… C'est que maintenant, -j'y pense aussi, moi, à ça… Vous m'avez passé de votre -sang, tenez! Dieu me pardonne!… Ah! vous avez bien -vidé l'artiste!… Je vous hais, voyez-vous, je vous hais… -Et voulez-vous que je vous dise! Il y a des jours…—et -sa voix lente prit une douceur homicide—des jours… -où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse de commencer -par vous, et de finir par moi, pour en finir de -cette vie-là!…</p> - -<p>Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, -revenant à Manette, et lui parlant avec le ton d'une -prière égarée:</p> - -<p>—Mais parle donc!… dis au moins quelque chose!… -Parle-moi!… ce que tu voudras!… mais parle-moi!… -Tiens! j'ai peur de moi… Manette! Manette!</p> - -<p>Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:</p> - -<p>—De l'argent? Ah! de l'argent!… Vrai, tu l'aimes? -tu l'aimes tant que ça?… Eh bien, attends.</p> - -<p>Il sonna.</p> - -<p>Une des bonnes parut à la porte.</p> - -<p>—Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont -dans la chambre en haut…</p> - -<p>La bonne ne bougea pas et regarda Manette.</p> - -<p>Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit -dire:—Oui, monsieur…</p> - -<p>Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis -s'assit devant le poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda -brûler. Il prit une autre toile, l'arracha de son -châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la lui retirer -des mains.</p> - -<p>—Allons, mon cher,—lui dit-elle avec son petit ton supérieur,—vous -avez assez fait l'enfant… En voilà assez…</p> - -<p>Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis -ne la lâcha pas, et la serrant toujours, il la mena -jusqu'au divan, et là, de force, il la fit tomber dessus, -assise, brusquement.</p> - -<p>Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les -jeta dans le feu. Il regardait le tableau plein d'huile et de -couleurs qui se tordait,—puis Manette.</p> - -<p>Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.</p> - -<p>—Restez là!—lui dit Coriolis, ou je vous attache -avec une corde…</p> - -<p>Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir -de ce sacrifice et de cette agonie de ses œuvres, il se -remit à brûler ses tableaux. Quand le dernier fut consumé, -il tracassa lentement ce qui restait du tout, une -espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent -de toutes les toiles brûlées; puis, prenant cela -entre les tiges de la pincette, il alla à Manette et le lui -jeta brutalement dans le creux de sa robe.</p> - -<p>—Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!—lui -dit-il.</p> - -<p>—Ah!—fit Manette avec un saut de terreur qui fit -glisser à terre le lingot au bas de sa robe brûlée,—me -brûler!… Il a voulu me brûler!</p> - -<p>—Maintenant,—lui dit Coriolis,—vous pouvez vous -en aller… Je n'ai plus besoin de vous.</p> - -<p>Et il retomba, brisé, sur le divan.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLV</h2> - - -<p>De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait -pas été écarté par Manette: c'était Garnotelle. Elle avait -pour lui l'estime, la considération, le respect que lui -inspirait le succès d'argent. Elle le recevait avec des -attentions complimenteuses, des coquetteries d'infériorité -et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans -l'orgueil de sa valeur méconnue.</p> - -<p>Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les -hostilités d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment -la maison. Il avait toujours eu pour Coriolis une -sorte de déférence; et l'homme arrivé semblait encore -goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se -frotter à l'amitié du gentilhomme.</p> - -<p>Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des -événements qui le portaient à ce rapprochement. Nommé -à l'Institut, il avait, avec une admirable adresse, dénoué -son mariage avec la fille du membre de l'Institut -qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il -eût mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons -procédés de son côté, ce mariage manqué avait fait un -assez mauvais effet, d'autant plus que la rupture concordait, -par une malheureuse coïncidence, avec un revers -de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps -où il venait d'entrer une froideur, une réserve presque -hostile. Il se retournait alors vers le ministère, les liaisons -gouvernementales; et avec les influences qu'il faisait -jouer là, la pesée de sa personnalité et de ses recommandations, -il essayait, par les récompenses, les commandes, -de gagner des reconnaissances, des sympathies, -une clientèle avec laquelle il pût faire contre-poids à -l'opinion publique et regagner de la considération.</p> - -<p>—Allons! mon cher,—disait-il un soir à Coriolis -dans l'atelier à demi sombre et qui attendait la lampe,—permets-moi -de te le dire, c'est de l'enfantillage…</p> - -<p>Coriolis se promenait à grands pas.</p> - -<p>Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener -Coriolis; et elle avait un sourire méprisant, presque -cruel.</p> - -<p>Il y eut un long silence.</p> - -<p>—Tiens!—fit à la fin Coriolis,—je me sens trop -vaniteux pour refuser…</p> - -<p>—Ah! c'est bien heureux,—dit Manette.</p> - -<p>—Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au -<i>Moniteur</i>… Manette peut acheter du ruban rouge… Dès -demain on aura ta réponse… J'irai moi-même…</p> - -<p>Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, -et dans la petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées -se laissèrent aller à une irritation d'amertume. Il pensait -à cette croix que l'opinion publique lui avait donnée -à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui accorder -après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit -de cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses -camarades qui l'avaient obtenue à côté de lui, derrière -lui; il se rappelait des nominations qui étaient presque -des ironies; il retrouvait les noms, revoyait les tableaux -des individus. Il lui montait au cœur un soulèvement, -la révolte légitime d'un homme de talent qui a la -conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et -qui trouve que quand le ruban attend pour lui venir ses -cheveux blancs, ce n'est plus qu'une banale récompense -à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce n'était pas une -lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de lui de -refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il -avait trop gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre -sa vanité: il était tenté par l'éclat de refuser la croix, -de se singulariser par le mépris de ce ruban si envié, si -quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y eut en -lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de -l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, -n'étant pas tout rempli et tout récompensé par l'art -seul, très-touché par toutes les faiblesses humaines de -l'homme de talent, très-sensible au désir des marques -et des distinctions officielles de la célébrité.</p> - -<p>A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait -voir cette chose odieuse, et affreusement humiliante: sa -croix au bout de la main de Garnotelle.</p> - -<p>Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se -mit à écrire une lettre où la dignité orgueilleuse de son -refus se cachait sous l'humilité d'une exagération de -modestie.</p> - -<p>Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans -en dire un mot à Manette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLVI</h2> - - -<p>En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise -d'un sentiment singulier. Il lui vint un profond mépris, -un mépris de femme d'affaires pour l'homme qui repoussait -la chance s'offrant à lui, et qui manquait tout ce que -la décoration donne à un artiste: la consécration officielle, -la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, -la part aux commandes ministérielles. Dans ce -refus que rien n'expliquait, n'excusait à ses yeux, et dont -elle était incapable de comprendre la hauteur et la dignité, -elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était désormais pour -elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce -qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était -un pur imbécile.</p> - -<p>De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination -n'eut plus de caresse. Elle mit dans ses rapports -avec Coriolis une sorte d'autorité, de sécheresse. Elle ne -sembla plus lui demander pardon de le faire obéir: ce -qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le -vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans -phrases, sans explication, sans réplique, comme avec -quelqu'un qui n'a pas le droit de demander plus. Elle -prit, d'un air dégagé, l'assurance et le commandement -d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea -un ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, -si décisif, que Coriolis en reçut comme le coup d'une -soudaine interdiction: il resta, bras cassés, accablé, -assommé.</p> - -<p>Quelques jours après, un marchand de tableaux belge -venait le voir le matin, et séance tenante, en présence -de Manette qui débattait toutes les conditions de l'acte, -Coriolis signait un traité par lequel il s'engageait à livrer -un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant -une rente annuelle.</p> - -<p>C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui -faire vendre. Il avait tout accepté sans faire une objection: -ses révoltes étaient à bout de forces, son énergie -d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière scène -avec Manette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLVII</h2> - - -<p>Alors commençait pour tous les deux le supplice du -concubinage.</p> - -<p>Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir -des haines amassées par tout ce qu'elle lui avait fait -souffrir, manger de hontes, dévorer d'avilissements, de -chagrins, de désespoirs. Elle discernait distinctement ce -qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de l'homme -pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations -d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire -à côté d'elle, les mauvaises pensées, les ressentiments -de son orgueil et de son cœur, les injures qu'il retenait, -les révoltes qu'il taisait, elle les sentait sortir de lui, -l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui semblaient -la maudire. Il la blessait avec ces regards qui -vont de la maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de -femme, à des ménages qui passent; il la blessait avec -ses rêveries qu'elle croyait voir aller vers quelque pur -amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée -ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une -félicité manquée.</p> - -<p>Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme -plus outrageusement que les brutalités d'un homme, les -derniers liens attachant Manette à Coriolis se rompaient. -Ce qui reste involontairement d'habitude aimante chez -une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et -qui demeure sa maîtresse, qui est la mère de son enfant, -qui a encore la chaleur de ses bras autour du cou, se -brisa chez elle: son âme se referma, avec l'amertume -de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui -reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces -pardons qui montent du côte-à-côte de la vie, à ce qui -se laisse attendrir, désarmer par l'existence à deux et le -contact du souvenir.</p> - -<p>Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres -éteintes de leurs années vécues, l'horrible détachement -de mort qui s'établit entre deux êtres vivant, mangeant, -dormant ensemble, unis à tous les instants de l'existence, -et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable -éloignement du père et de la mère, que rien ne -rapproche plus, pas même les jeux de leur enfant à leurs -pieds; ce fut cette vie double, ennemie, tiraillée et contrainte, -pareille à la chaîne qui rive la haine de deux -forçats, cette vie en commun où chaque frottement est -une irritation, où l'instinct même des corps s'évite et se -fuit, où l'homme et la femme mettent la séparation d'un -vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils avaient -peur de mêler leurs rêves!</p> - -<p>Heure épouvantable de ces amours, qui donne à -l'amant la terreur de cette moitié de lui-même, assise -dans son intérieur, entrée dans sa maison, et qui est là, -contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à peine -le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui -fait avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de -la chasser, et sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle -le tient par l'habitude, parce qu'elle le connaît lâche et -se manquant de parole à lui-même, parce qu'elle sait -que son cœur est à l'âge des bassesses de cœur d'homme -et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul!</p> - -<p>Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage -à leur accouplement, à l'indissolubilité d'un lien -intime intolérable et détesté, il semblait se dégager de -Manette contre Coriolis une espèce d'hostilité originelle. -L'éloignement de la femme paraissait se compliquer et -s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en -eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive, -en revenant aux préjugés des siens, revenait peu à peu -aux antipathies obscures et confuses de ses instincts. -Une sorte de sentiment nouveau et naissant, impersonnel, -irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la personne -de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans -le creux de toute âme juive, persiste la tradition des -haines, l'amertume de siècles d'humiliation, tout ce -qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu peut avoir de -fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent, naturel, -presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un -roi juif de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, -dans une de ces ivresses où l'on s'ouvre, il répondait -à des amis qui lui demandaient le plaisir qu'il pouvait -avoir à toujours travailler à être riche: «Ah! vous -ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes -un tas de chrétiens!»</p> - -<p>Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure -d'une femme, Manette les goûtait en sentant Coriolis -sous le talon de sa bottine.</p> - -<p>La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude -de cet homme d'une autre foi, d'un autre baptême, -d'un autre Dieu; en sorte qu'on aurait pu voir,—ironie -des choses qui finissent!—la bizarre survie des vieilles -vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes -de dix-huit siècles, mettre comme le reste des -entre-mangeries de races, de la race indo-germanique -et de la race sémitique, là, en plein Paris, dans un atelier -de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de -ce misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLVIII</h2> - - -<p>Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où -Anatole avait dîné pour la dernière fois chez Coriolis. Il -sortait du palais de l'Industrie, où il venait de commencer -un second portrait de l'empereur, dont Crescent -lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une -femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait -écouter religieusement ses paroles:</p> - -<p>—Oui, ma chère dame,—disait sentencieusement -Anatole,—voilà la recette pour faire un Empereur -dans les prix doux… La première fois, on fait des folies, -on se laisse aller, on s'enfonce… Mais la seconde, plus -de ça…, on devient sage… Et comme j'ai un véritable -intérêt pour vous—son sourire eut une nuance de galanterie,—je -vais vous donner mon expérience <i>à l'œil</i>… -La toile, vous savez, c'est cinquante-huit francs, plus le -calque, acheté à part cinq francs… Maintenant, attention! -<i>Gnien</i> a qui, pour le pantalon blanc et le manteau -d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc -d'argent à cinq sous, total quarante sous… Moi, malin, -avec quatre vessies de blanc de plomb à quatre sous, -quatre fois quatre font seize, je fais mon affaire… J'en -suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la -culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans -les demi-teintes de l'hermine, vous comprenez? Pour -les ors de l'épaulette, du collier, des parements, de la -ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des -crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation -d'ocre jaune pour les lumières et de bitume pour les -ombres… Toutes les ombres de la toile, bien entendu, -préparées au brun-rouge… Alors vous repiquez les lumières -avec du jaune de chrome foncé et du jaune de -Naples, et les brillants cassés avec du jaune de chrome -brillant, de bonnes vessies de chrome à quinze et vingt -centimes… Il existe des gens sans économie qui fourrent -là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le -tube, vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles… -Point de siccatif de Harlem, ni de siccatif de Courtray, -tout à l'huile grasse ordinaire… Inutile de vous recommander -cela… Ah! j'ai encore trouvé le moyen de remplacer -le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne -coûte qu'un sou de plus que le bleu de Prusse…</p> - -<p>En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé -dans les Champs-Elysées à la place d'un jeu de -boules. Tout à coup, il s'interrompit et s'arrêta, en -apercevant, dans le groupe des spectateurs, quelqu'un -qui suivait le roulement des boules, la tête en avant et, -découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière -son dos. Il regarda cette tête où des cheveux -presque blancs, coupés ras, contrastaient avec le noir -des sourcils, restés durement noirs. Il examina tout cet -homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de -vingt ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.</p> - -<p>—Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme -étonnée,—à demain…</p> - -<p>A quelques pas, il lui jeta:—Mais surtout, ne glacez -jamais avec de la capucine rose, de la laque Robert, -de la laque de Smyrne!… rien que de la bonne laque -fine à neuf sous!…</p> - -<p>Et il marcha vers Coriolis.</p> - -<p>—Tu n'en as pas un… un cigare?—Ce fut le premier -mot de Coriolis.—Non, c'est vrai, toi tu fumes -la cigarette… <i>Elle</i> ne me donne que de quoi m'en acheter -deux, figure-toi!…</p> - -<p>Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, -se cramponnant à lui, le touchant de son grand -corps penché, avec un air heureux de le tenir et qui ne -voulait pas le lâcher, il se mit à lui parler de «cette -femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne -lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir -ses amis, du malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce -qu'il souffrait dans cet intérieur, de sa vie, une vie -d'aplatissement, de solitude, de lâcheté…</p> - -<p>Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats -de voix tout à coup réprimés, des gestes violents qui -s'arrêtaient comme effrayés.</p> - -<p>—Tu ne l'as pas vue… tu ne l'as pas vue avec son -visage méchant, le visage qu'elle a pour moi… Ah! ce -qui vient dans une figure de juive avec l'âge… la Parque -qui se lève dans la femme… ce nez qui devient crochu… -et ses yeux aigus… ses yeux! Les as-tu jamais bien regardés?… -Ces yeux!…—murmura Coriolis en baissant -la voix.—Ah! les femmes!… Tu étais avec une femme -tout à l'heure, toi?</p> - -<p>—Oui, une pauvre diablesse… Ça a été riche, élevée -dans le luxe, au piano… Une canaille de mari qui a tout -mangé et l'a plantée là avec deux enfants… Et maintenant, -il faut vivre avec un talent d'agrément…</p> - -<p>Le triste roman de misère esquissé dans les quelques -mots d'Anatole ne parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. -Il en était venu à cette monstrueuse surdité des -grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à un -homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un -mot d'intérêt, sans lui parler de lui, de sa mère, sans -s'inquiéter de ce qu'il était devenu depuis deux ans, et -s'il avait de quoi manger, il se mit à lui repeindre l'enfer -de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les -arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant -à lui, il lui rabâcha ses plaintes, ses lamentations, -ses jérémiades.</p> - -<p>Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses -chagrins, Anatole ne put se défendre d'un triste étonnement, -en retrouvant cet homme si fort, si concentré, si -maître de lui-même, descendu à cela:—à dire peureusement -du mal de cette femme, à s'en venger comme -un enfant qui <i>cafarde</i> derrière le dos de son tyran!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CXLIX</h2> - - -<p>A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à -sa sortie, Anatole trouva Coriolis l'attendant.</p> - -<p>Coriolis était là, un quart d'heure avant, il se promenait -de long en large devant la porte, il guettait, et -aussitôt qu'Anatole paraissait, il s'emparait de lui, et -tout de suite, brusquement, du premier mot, il soulageait -sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations -où il essayait de vider et de dégorger ses -souffrances.</p> - -<p>—Une vraie juiverie, la maison, maintenant!—lui -disait-il un jour.—Non, tu n'as pas idée… C'est le sabbat -chez moi, le sabbat!… D'abord les deux cousines qui -sont à présent plus maîtresses qu'<i>elle</i>, et qui la tournent -et la retournent comme un gant… Il y a la vieille paralysée -qui fait tourner les sauces en marmottant de -l'hébreu dessus… Et puis, c'est le scrofuleux de frère… -Il vient une parente… qui travaille pour la synagogue, -qui est brodeuse en <i>sepharim</i>… Je sais de leurs mots, -tiens, à présent!… Horrible, celle-là!… Et puis, un tas -de revenants de l'Ancien Testament, des parents, des -juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des -paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons -avec une poignée entourée de laine rouge et de fils -de laiton… des coreligionnaires d'on ne sait où, qui -viennent manger, «s'asseoir sous la lampe», comme ils -disent… Et des têtes!… Ah! je suis puni d'avoir aimé -Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de -ses fonds d'eau-fortes… Et les cuisines qu'ils font, si tu -savais!… des cuisines à eux, comme en Alsace, pour -les noces, des panades où ils mettent des mèches de -bonnet de coton… Oui!… Ces jours-là, je me sauve de -chez moi… Non, c'est trop fort, que toute cette abomination -de marchands de lorgnettes descende chez moi -comme à l'auberge!… Tiens! tu sais, la cousine, la -grande, avec ses cheveux comme un incendie, son visage -terrible… celle qui ressemble à la prostituée de -l'Apocalypse… qui a été chez les fous… Ah! les -pauvres fous, ils ont dû souffrir!… est-ce qu'elle ne -connaît pas des infirmiers de Charenton?… Et elle les -amène à dîner!… Ils viennent avec les fous qu'ils sont -chargés de promener… Avant-hier, il y en a eu un qui -est redevenu fou à la cuisine… Il a fallu aller chercher -la garde… C'est amusant… Des fous, conçois-tu? On -m'amène des fous chez moi! Oui… et tu veux que je -continue à supporter cela?…</p> - -<p>Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de -se dégager:</p> - -<p>—Tu me quittes déjà?… Encore un quart d'heure… -Tiens! dix minutes, rien que dix minutes…</p> - -<p>—Non, je t'assure… je vais te dire… Il y a une heure -que je devrais être parti… Tu vas comprendre… figure-toi -qu'il y a trois jours que maman a cassé ses lunettes… -Voilà trois jours qu'elle ne peut rien faire, ni travailler, -ni lire… J'ai eu seulement ce matin de quoi lui en commander… -je dois les prendre en route… Elle m'attend -comme ses yeux, tu penses…</p> - -<p>—Toi?—dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le -bras.—Et bien ça ne fait rien…</p> - -<p>Il s'arrêta et le regarda.</p> - -<p>—Tu es tout de même bien heureux!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CL</h2> - - -<p>Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux -mois se passèrent sans qu'il le trouvât à la porte du palais -de l'Industrie. Il ne savait ce qu'il était devenu, -lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné d'être accosté -par lui, à sa sortie.</p> - -<p>—Tiens! te voilà?—fit-il.—Y a-t-il longtemps!…</p> - -<p>—Oui, il y a longtemps… très-longtemps…—dit -Coriolis lentement, comme si lui seul, dans sa vie, pouvait -mesurer la longueur douloureuse du temps.</p> - -<p>En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui -retenant amicalement la main dans la sienne:</p> - -<p>—Es-tu content? Ça va-t-il?</p> - -<p>—Oui… Et toi?—fit Anatole surpris de cette tendresse -inaccoutumée de Coriolis.</p> - -<p>—Moi? Ah! moi… je deviens raisonnable…—dit-il -d'une voix sourde.—Tu comprends bien, mon ami, -quand il y a un homme d'intelligence, il faut qu'il se -trouve une femelle pour lui mettre la patte dessus, le -déchirer, lui mordre le cœur, lui tuer ce qu'il y a dedans, -et puis encore ce qu'il y a là… et il se toucha le -front,—enfin le manger!…—On a toujours vu ça… -Ça arrive tous les jours… Et il faut vraiment être bien -enfant pour s'en plaindre… c'est ridicule…</p> - -<p>Il jeta cela avec une ironie presque sauvage.</p> - -<p>—Je sais bien… il y un moyen de casser ces machines-là…</p> - -<p>Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et -enragé de serrer, comme des mains qui étranglent.</p> - -<p>—Oui, il faudrait des choses… pas bien… Il faudrait… -des meurtres… Ah! dans le temps!…</p> - -<p>Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans -laquelle Anatole retrouva le feu fauve des colères de -jeune homme de son ami. Mais aussitôt cela tomba.</p> - -<p>—Maintenant, je suis une…</p> - -<p>Et il dit un mot ignoble.</p> - -<p>—Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas -la vie drôle…</p> - -<p>Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement -chinois d'un comique en vogue; mais de l'eau -monta à ses paupières, et sa blague finit dans l'horrible -étouffement brisé d'une voix d'homme qui se mouille -de larmes de femme.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un -homme, cette poupée-là!… Tiens! je ne sais plus si -j'ai du talent… Non, vrai, je ne sais plus!… Je n'y vois -plus… Je suis comme un homme que j'ai vu une fois, -assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait -devant lui, dans un sillon… Il ne savait plus, il allait… -stupide, comme moi… On entre dans mon atelier, on -me trouve à mon chevalet, n'est-ce pas? Si l'on regardait -mes brosses et ma palette, on verrait que c'est sec… -Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait… -je me suis levé pour faire croire que je peignais. -Je ne peins plus, je fais semblant!… comprends-tu?… -Et <i>elle</i> est toujours là, dans mon dos… Quand je n'en -peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient -voir… Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!… -Quand elle sort, j'ai les yeux des cousines -sur moi, je les sens… Oh! on me soigne… Pardieu! -c'est moi qui fais aller la maison… Je suis le bœuf, -moi!… Quand je sors… tiens! aujourd'hui… c'est -comme si je leur mangeais une bouchée dans la bouche…</p> - -<p>Il s'arrêta un moment; puis:</p> - -<p>—Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?… -Eh bien, il est affreux… il est devenu affreux!—dit-il -avec une espèce de rire amer qui fit mal à Anatole.—C'est -maintenant un vrai mérinos noir… Ah! je te réponds -qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique, -celui-là!… Mon fils, ça! mais il n'a rien de -moi, rien des miens… rien! Tiens, il y a des moments -où je crois que c'est l'âme de quelque grand-père qui -vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie… -Un affreux petit bonhomme, vois-tu!… Et si tu l'entendais -me dire ce qu'elles l'ont dressé à me dire toute la -journée: <i>Papa, tu ne fais rien</i>… si tu l'entendais!</p> - -<p>Et passant tout à coup à une autre idée:</p> - -<p>—Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais -te faire voir un tableau nouveau que je viens d'exposer…</p> - -<p>Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture -où était son tableau.</p> - -<p>Anatole regarda, et après quelques compliments -vagues, il se dépêcha de se sauver: il lui semblait qu'il -venait de voir la folie d'un talent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLI</h2> - - -<p>Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez -Coriolis. Avec l'énervement de l'homme, une surexcitation -était venue à l'organe artiste du peintre. Le sens -de la couleur, s'exaltant en lui, avait troublé, déréglé, -enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque -fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande -et pénible désillusion devant ses admirations anciennes. -Les toiles qui autrefois lui avaient paru les plus splendides -et les plus éclairées, ne lui donnaient plus de -sensation lumineuse: il les revoyait éteintes, passées.</p> - -<p>Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre -murs de chefs-d'œuvre ne lui semblaient plus rayonner. -Le Salon s'assombrissait, et arrivait à ne plus lui montrer -qu'une sorte de momification des couleurs sous la -patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il -ne retrouvait plus là que la mémoire pâlie. Il sentait -quelque chose manquer dans le rendez-vous de ces tableaux -immortels: le soleil. Une monotone impression -de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et -il cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie -dans les plus beaux tableaux.</p> - -<p>La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la -voir, que dans l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion, -l'aveuglement de rayonnement, les électricités -de l'orage, le flamboiement des apothéoses de théâtre, -le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du <i>magnesium</i>. -Du jour, il n'essayait plus de peindre que -l'éblouissement. A l'exemple de certains coloristes qui, -la maturité de leur talent franchie, perdent dans l'excès -la dominante de leur talent, Coriolis, un moment arrêté -à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces -derniers temps, à sa première manière, et peu à peu, -à force d'en exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence, -la limpidité, l'ensoleillement féerique, l'allumage -enragé, l'étincellement, il se laissait entraîner à une -peinture véritablement illuminée; et dans son regard, -il descendait un peu de cette hallucination du grand -Turner qui, sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des -tableaux, mécontent de la lumière peinte jusqu'à lui, -mécontent même du jour de son temps, essayait de -s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à -un jour vierge et primordial, à la <i>Lumière avant le -Déluge</i>.</p> - -<p>Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer -ses tons, les enflammer, les brillanter. Devant les -vitrines de minéralogie, essayant de voler la Nature, de -ravir et d'emporter les feux multicolores de ces pétrifications -et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à -ces bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces -bleus défaillants des cuivres oxydés, au bleu céleste de -la lazulite allant du bleu de roi au bleu de l'eau. Il suivait -toute la gamme du rouge, des mercures sulfurés, -carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, -et rêvait à l'<i>amatito</i>, la couleur perdue du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, -la couleur cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait -les ors et les verts queue de paon des poudingues -diluviens, les verts de velours, les verts changeants et -bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du -feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au -jaune miellé des orpiments cristallisés et des fluorines; -les couleurs embrasées des cuivres pyriteux, les couleurs -de pierres roses ou violettes, qui font penser à des fleurs -de cristal.</p> - -<p>Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations -mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à toutes -ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis -la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la -nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes -les irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes -sur le verre antique sorti de terre comme avec du ciel -enterré. Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le -sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. -Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin -de tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel, -dans la Terre, dans la Mer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLII</h2> - - -<p>—Comment! c'est vous, madame Crescent?—fit -Anatole qui était couché. La brusque entrée de madame -Crescent venait de le réveiller du délicieux sommeil de -dix heures du matin.—Vous, chez moi? chez un jeune -homme!</p> - -<p>—Bêta!—dit madame Crescent,—il est joli, le -jeune homme! Avec ça que les hommes m'ont jamais -fait peur… Ouf!—fit-elle en soufflant comme si elle -allait étouffer.—Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on -te déniche… En voilà une horreur, ta rue!</p> - -<p>—La rue du Gindre, madame!… La porte à côté du -bureau de Bienfaisance… l'appartement à côté de la -pompe… je trouve le matin des têtards dans ma cuvette!… -Quand j'éternue, ça fait lever le papier… un -détail!… Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait -pas… On me l'a laissée à dix francs par mois… les -champignons compris… Ça ne fait rien, ma brave madame -Crescent, vous voyez quelqu'un de crânement -heureux… Ah! j'en ai passé de dures avant ça!… Trois -jours, pas ce qui s'appelle ça sous la dent!… Zéro à -l'heure des repas… Je me couchais gris… Ah! dame, -gris, vous me comprenez… Mais, psit! un changement -à vue, une fortune! De la chance! Moi qui aurais dû -crever, finir par la Morgue… Car, voilà!… Eh bien! -pas du tout… Concevez-vous? M'amuser, bien dîner, être -heureux, me payer des dîners à vingt-cinq sous!… Cinq -jours de noce, là, à ne rien faire… Ah! rien… On aurait -pu venir m'offrir n'importe quoi pour faire quelque -chose… Le premier jour je me suis régalé du Jardin -d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu'à six heures… -Il y a un oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau… -je ne vous dis que ça… Par exemple, cette fois-ci, -mes créanciers… rien, pas un monaco. Trop bête, -de ne pas garder un sou… On ne m'y repincera plus… -Quand j'ai reçu mon argent, toc! j'ai acheté un parapluie -d'abord… C'est drôle, hein? moi, d'acheter un parapluie? -Comme il faut que j'ai mûri! Et puis, trois chemises -à quatre francs cinquante… Pas mal, hein? ce -petit paletot-là pour dix-huit francs?… le gilet, quatre -francs… Et deux paires de bottines… pas une… deux!… -Ah! voilà comme je m'y mets, moi, quand je m'y mets… -Ah! c'est toi…</p> - -<p>Un gamin venait d'entrer, apportant à Anatole une -tasse de café au lait.</p> - -<p>—Tu reviendras demain… Aujourd'hui congé, pas -de leçon… c'est saint Barnabé!</p> - -<p>Et, revenant à madame Crescent, quand l'enfant fut -parti:—Je suis très-bien ici… La portière me fait -mon ménage <i>à l'œil</i>, pour des leçons que je donne à -son moutard, à ce petit idiot-là… Il n'a pas la moindre -disposition… Ça ne fait rien… Cette vieille bête de -femme est si enchantée que, dans les premiers temps, -elle m'envoyait un verre de vin avec mon café… des -attentions à toucher un frotteur!… Ça s'arrange très-bien… -Pendant qu'elle est là qui brosse mes affaires, -qui cire mes souliers, je colle ma leçon au petit… Hein? -de beaux draps? Je m'en suis aussi payé deux paires -avec quatre taies d'oreiller… Oh! je suis requinqué… -Voyez-vous! maintenant, je mène une vie d'un rangé! je -rentre tous les soirs de bonne heure pour me sentir bien -chez moi, jouir de tout ça, de mon petit intérieur… Je -m'amollis dans le bien-être, quoi!… Quand je suis là-dedans, -dans mes draps, avec une bougie, je me sens -un bonheur!… Dire que j'ai encore soixante francs en -or, là-haut, sur ce cadre!… Moi qui depuis des temps -ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours… -Enfin, c'est un secours de deux cents francs qui m'est -joliment tombé…</p> - -<p>—Ah! tu es si heureux que ça?—fit madame Crescent -avec un air embarrassé.</p> - -<p>—On dirait que ça vous fait de la peine?</p> - -<p>—Non… mais c'est que…</p> - -<p>Elle s'arrêta.</p> - -<p>—C'est que… quoi?</p> - -<p>—Je t'apportais quelque chose.</p> - -<p>Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui -avait l'apparence d'une lettre ministérielle.</p> - -<p>—Une commande?—fit Anatole en la regardant.</p> - -<p>—Non, tu n'es pas assez gentil pour ça… Comment, -petite saleté, nous te faisons avoir une copie… tu ne -viens pas nous voir… On t'en a après ça une seconde: -tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de tes -nouvelles… Eh bien! moi, je pensais à toi, animal… Je -ne sais pas pourquoi… Vois-tu, au fond, il n'y a que -nous deux qui aimions vraiment les bêtes…</p> - -<p>—Voyons, ma bonne madame Crescent… cette -lettre!</p> - -<p>—Oh! c'est rien,—dit madame Crescent,—c'est -rien…—Et elle devint rouge.—On croit souvent, -comme ça, faire pour le bien… moi, je croyais… et puis, -pas du tout… tu es riche… te voilà avec soixante francs… -Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? où tu n'aurais -pas été si fier… Enfin, que veux-tu, une idée… Si ça -ne te va pas, il ne faut pas pour ça m'en vouloir… Parce -que, vrai, moi, c'était pour toi…—fit la grosse femme -avec une adorable humilité honteuse.—Moi, je suis -une bête… la langue me brouille… je ne sais pas tourner -les choses. Eh bien! voilà comme ça m'est venu… Nous -étions donc comme ça à avoir de tes nouvelles, de bric -et de broc, par les uns, par les autres… Moi j'ai bien vu -qu'au fond, les commandes, tout ça, ça ne te tirait pas -de peine… Ça te faisait manger deux ou trois mois, et -puis c'était toujours à recommencer… Eh bien! alors, -moi je me suis mise dans mes rêves… C'est devenu ma -colique de te savoir comme ça… je me suis dit: Voilà -un homme qui aime les bêtes… Si on voyait à lui trouver -une petite place, où il serait comme qui dirait dans ses -amours, avec la maman… Au fait, et la maman?</p> - -<p>—Je l'ai emballée pour la province, chez une amie, -en attendant une embellie… C'était trop lourd, à la fin -le ménage… je me suis chargé de la liquidation… C'est -elle qui m'a mis à sec.</p> - -<p>—Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme ça, -tous les deux, le pain et la caboulée… Tu sais, moi, -quand j'ai une idée dans la tête… ça me trottait… Voilà -la cour qui vient à Fontainebleau… Il nous tombe chez -nous quelqu'un de bien… Merci! ce n'était pas de la -chenille… un ministre, s'il vous plaît! de je ne sais plus -quoi… Oh! un homme avec un front comme une porte -de grange… Il voulait absolument avoir une décoration -de son salon par Crescent… Tu sais que c'est moi qui -fais les affaires… Lui, tu le connais, sorti de sa mécanique -de peinture, cet empoté-là! le sabot d'un cochon -serait aussi malin que lui… Si je n'étais pas là, il laisserait -tout aller… Alors, quand nous avons été arrangés -à peu près sur le prix… Ma foi!… il avait l'air si bon -enfant, ce ministre… je lui ai dit que je voulais mes -épingles… Il m'a dit: Quoi?… Eh bien! que je lui ai -fait, je voudrais une petite place dans votre Jardin des -Plantes pour quelqu'un… Il a commencé à me dire que -ça ne se donnait pas comme ça… que c'était difficile, -qu'il ne savait pas… Un tas de raisons… Monseigneur, -que je lui ai dit… Ah! je n'ai pas bronché, je lui ai dit: -Monseigneur… rien de fait, Crescent ne vous fera pas -chez vous seulement grand comme la main, sans que -j'aie ça pour un pauvre garçon qui a sa mère sur les -bras… Et voilà ta lettre… je n'ai pu que ça… Oh! je -me mets bien dans ta peau, va… je comprends… je me -rends compte… un artiste, ce n'est pas tout le monde, -je sais ce que c'est… on a ses idées, on tient à son état… -Quand on a eu le courage jusqu'à quarante ans, qu'on -s'est fait toute la vie des imaginations à ça… Après ça, -tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque -chose… Et puis, quelquefois, on peint là-dedans, à ce -qu'il paraît… on peint quelque chose… un modèle de -poisson… C'est du pain, vois-tu… C'est pour manger -tous les jours… Tu n'es pas seul, songe donc! Et puis -les années commencent à te monter sur la tête, sais-tu?</p> - -<p>Et elle avança timidement la lettre sur le pied du lit.</p> - -<p>Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains, -avec une expression presque douloureuse, et la reposa -sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y avait là-dedans la -mort honteuse du rêve de toute sa vie. Madame Crescent -était allée prendre les trois pièces d'or posées sur le -rebord du cadre. Elle revint à Anatole en les tenant dans -sa main ouverte.</p> - -<p>—Sais-tu,—dit-elle doucement à Anatole,—ce -que c'est que cet argent-là, mon enfant? C'est de l'argent -qui n'est pas gagné… et de l'argent qui n'est pas -gagné, c'est de la charité… une vilaine monnaie, je te -dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes…</p> - -<p>Anatole baissa sur son drap un regard sérieux, reprit -la lettre, l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-préparateur -au Jardin des Plantes. Il la reposa sur son drap, la -regarda quelque temps de loin sans rien dire. Puis tout -à coup, criant:—Enfoncée la Gloire!—il se jeta au -bas de son lit pour embrasser madame Crescent, en -oubliant qu'il était en chemise.</p> - -<p>—Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain -singe!—fit madame Crescent qui reprit bientôt:—Et -Coriolis? C'est bien drôle chez lui, à ce qu'il paraît… -Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu?</p> - -<p>—Des temps infinis.</p> - -<p>—Eh bien! il y a des affaires… mais des affaires!… -C'est Garnotelle que j'ai rencontré qui m'a raconté ça… -Ah! mais, il faut te dire d'abord qu'il s'est marié, Garnotelle, -tu ne savais pas?… Oui, marié… Oh! un beau -mariage… Sa femme, c'est une princesse… Attends: -Moldave… Oui, c'est bien ça qu'il m'a dit… Le nom, par -exemple… tu sais, c'est des noms étrangers… cherche, -apporte… Voilà que pour se marier, il va demander à -Coriolis pour être son témoin… Un ancien camarade, -je trouve que c'était gentil comme idée, moi… Il paraît -que Coriolis l'a reçu! qu'il lui a dit des choses! qu'il -venait pour l'insulter… que c'était lui faire un affront -quand il savait que lui allait épouser une… Excusez du -mot!—dit madame Crescent en le disant.—Une -scène abominable!… Garnotelle a eu peur qu'il ne le -battît… Il le croit devenu fou enragé… Après ça, mon -Dieu! ça ne serait pas étonnant avec la femme qu'il a… -une croquette comme ça!… Allons! tu sais qu'il y a -encore quelques pièces de cent sous chez nous… Si tu -avais des créanciers qui t'ennuient trop… Mais viens -donc les chercher… Voilà ce qu'il faut faire… Nous -passerons quelques bons jours… Tu verras les poules…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLIII</h2> - - -<p>—Psit! psit! Chassagnol!</p> - -<p>Ainsi interpellé par Anatole, Chassagnol, qui allait -sortir de la mairie du Luxembourg, se retourna. Il avait -à côté de lui une bonne portant un petit enfant sous un -voile blanc.</p> - -<p>—A toi?—demanda Anatole à Chassagnol en regardant -l'enfant.</p> - -<p>—Ma septième fille…—dit le père avec un sourire -qui laissait échapper le secret si longtemps gardé de sa -nombreuse famille.—Ah çà! comment es-tu ici?</p> - -<p>—Oh! moi, rien, rien… Une petite histoire de justice -de paix, un arrangement à trois mois… le dernier -de mes créanciers… C'est que maintenant, tu ne sais -pas, j'ai une place…</p> - -<p>—Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent… -Figure-toi que Cecchina… ah! pardon, c'est ma femme… -me voyant sans le sou, les enfants avaient faim, elle a -eu une idée, ma paysanne de femme… Elle a trouvé je -ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit -que c'est un secret qui lui vient de la Madone… Enfin, -les petites ont la becquée tous les jours, il y a toujours -quelques sous dans la poche de mon gilet, et je puis -flâner tranquillement… Ah çà! je t'emmène, tu vas dîner -chez nous…</p> - -<p>Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de -la Justice de Paix:—Vois donc…—dit tout à coup -Anatole.</p> - -<p>A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, -qu'on apercevait par le cintre de la porte vitrée du péristyle, -sous le rayonnement diffus et blanc d'une large -fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire -s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du -mur, disparut dans le retour de l'escalier que les deux -amis ne pouvaient apercevoir. Puis il reparut, contre -le carreau de la porte, un chapeau et un profil se détachant -sur la carte en couleur du onzième arrondissement -peinte au fond dans la cage de l'escalier. La porte -battante s'ouvrit, et un homme se mit à descendre les -douze grandes marches de l'escalier de la mairie, avec -une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou, -et des pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le -vide. Les deux amis se rejetèrent un peu dans le vestibule -noir de la Justice de Paix. L'homme passa sans -les voir: c'était Coriolis.</p> - -<p>A quelques pas derrière lui venait Manette en grande -toilette, suivie d'un groupe de quatre individus, vulgaires, -effacés et vagues comme ces comparses des actes -de l'État civil, raccolés au plus près dans les fournisseurs -du voisinage.</p> - -<p>Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, -frôla, sans le sentir, des blouses qui lisaient le -<i>Moniteur</i> affiché au mur, traversa la rue Bonaparte, et, -comme s'il cherchait l'ombre, les pierres sans fenêtres -et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent -longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette -s'était arrêtée avec les témoins au coin de la rue -de Mézières et semblait les remercier.</p> - -<p>Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, -qu'elle saisit par le bras, et l'on vit les deux dos -de la femme et du marié aller jusqu'au bout de la rue -Bonaparte. Puis, le couple tourna à droite, disparut.</p> - -<p>—Rasé!—dit Anatole en faisant le geste énergique -du gamin qui peint, avec le coupant de la main, une vie -d'homme décapitée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLIV</h2> - - -<p>—Le Beau, ah! oui, le Beau!… s'y reconnaître dans -le Beau! Dire c'est cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, -l'analyser, le définir!… Le pourquoi du Beau? D'où il -vient? ce qui le fait être? son essence? Le Beau! la -splendeur du vrai… Platon, Plotin… la qualité de l'idée -se produisant sous une forme symbolique… un produit -de la faculté d'<i>idéer</i>… la perfection perçue d'une manière -confuse… la réunion aristotélique des idées d'ordre -et de grandeur… Est-ce que je sais!… Le Beau, est-ce -l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine, -<i>eido</i>, je <i>vois</i>, n'est que le Beau visible… Est-ce la réalité -retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? -Est-ce la fusion, l'harmonie des deux principes de l'existence, -de l'idée et de la forme, de l'essence de la réalité, -du visible et de l'invisible?… Est-il dans le Vrai?… -Mais dans quel Vrai?… dans l'imitation du beau des -êtres, des choses, des corps? Mais quelle imitation?… -l'imitation par élection ou par élévation? l'imitation sans -particularité, sous l'image iconique de la personnalité, -l'homme et pas un homme, l'imitation d'après un modèle -collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure -à la beauté vraie… «<i lang="la" xml:lang="la">pulchritudinem quæ est supra veram</i>…» -une seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? -L'objectivité ou l'infini de la subjectivité? l'<i>expressif</i> de -Gœthe? Le côté individuel, le naturel, le caractéristique -de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature, le -mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité -d'une sensation?… Ou le platonicisme de -Winckelmann et de saint Augustin?… Est-il un ou un -multiple? absolu ou divers?… Oh! le Beau!… le suprême -de l'illimité et de l'indéfinissable!… Une goutte de l'océan -de Dieu, pour Leibnitz… pour l'école de l'Ironie, une -création contre la Création, une reconstruction de l'univers -par l'homme, le remplacement de l'œuvre divine -par quelque chose de plus humain, de plus conforme -au <i>moi fini</i>, une bataille contre Dieu!… Le Beau!… -Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien… le Beau -rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, -une préparation à la morale, les idées de Fichte: le -Beau utile!… Ah! la philosophie du Beau! Et toutes les -esthétiques!… Le Beau, tiens! je le baptiserais comme -les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du Vrai! -Et puis après?… Des mots! des mots!… Le Beau! le -Beau! Mais d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les -objets ou dans notre esprit? L'idée du Beau, ce n'est -peut-être qu'un sentiment immédiat, irraisonné, personnel, -qui sait?… Est-ce que tu crois au principe réfléchi -du Beau, toi?</p> - -<p>C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des -heures indues de la nuit, dans une petite chambre, au-dessus -de l'atelier où séchaient les chapeaux de paille -de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu sur -la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte -aux lèvres, avec l'air d'écouter.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CLV</h2> - - -<p>Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié -brique, moitié pierre, à l'air d'étable et de cottage, où -s'accrochent les bras grimpants d'une glycine, une -fenêtre s'ouvre toujours la première au bout du Jardin -des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue -sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre -à ce qui revit dans le jour qui ressuscite.</p> - -<p>Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu -dans le jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses -dans les allées, le long des grilles. Partout c'est -un épanouissement d'êtres; et de jardinet en jardinet, -court le frémissement du réveil animal, charmant de -souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit -de tous côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle -de leurs kiosques, de jeunes axis, penchés sur le côté, -s'inclinent en patinant sur le sol où ils tournent; les -lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux, -mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent -dans des essais de galop; des onagres en gaieté, -les quatre pattes en l'air, font de grandes roulées par -terre. Tout ce qui est là, dans le mouvement, la fièvre, -la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des -muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux, -dans leur volière, font trembler, sous leur voletage -incessant, l'arbre mort qu'ils fatiguent sans repos -du rapide effleurement d'une seconde de pose.</p> - -<p>A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons -et des plumes montre le blanc de la neige; le trottinement -des chèvres d'Angora balance comme des flocons -d'argent mat; des paons blancs traînent, étalées, les -lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la splendide -blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une -sorte de douceur frissonnante, avec des reflets dormants -de nuage et de nacre. Sur les petites pelouses, presque -entièrement couvertes de l'ombre allongée des arbres, -où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque brise -qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir -le passage des animaux au soleil, la promenade de leurs -couleurs dans des éclairs, la fuite, l'effacement instantané -des petites lignes fines et sèches qui se dessinent -en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde -les vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe -au bois râpeux de leur auge; le zèbre, avec son élégance -d'un âne de Phidias, ses formes pleines, pures et souples, -ses impatiences de ruade par tout le corps; les -bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide, -laissant tomber de leur masse le sombre d'un rocher, -laissant emporter à l'air des rouleaux de leur toison -brûlée. Des biches de l'Algérie, à la démarche lente, -élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se -dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en -levant leurs bois comme la majesté d'une couronne. Il -va à ces grands bœufs de Hongrie, aux cornes gigantesques, -qui semblent la paix dans la force et dans la -candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge -au bout de son cou de serpent, et dont l'œil nostalgique -a l'air de chercher devant lui la liberté, l'horizon, l'infini, -le désert. Et sur du gazon, il suit les tortues couleur -de bronze, allant, en ramant des pattes, à travers -des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur -marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil.</p> - -<p>Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle -et translucide, sur le décor mouillé des acacias, -des peupliers, des saules, les cigognes tout à coup rompant -leurs poses et leur immobilité empaillée, les cigognes -prennent des essors boiteux; et courant, trébuchant, -butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts -ridicules et de grotesques velléités de vol, elles illuminent -tout ce coin de jardin des couleurs vives qu'elles -y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes agitées, du -rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes, -voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y -attarde comme à une mare du paradis: rien que des -frissonnements, des frémissements, des ondulations, des -ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de l'oiseau, -la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les -ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements -en boule, les hérissements, les rengorgements -qui soulèvent la ouate floche de tous ces petits corps -avec le souffle d'une brise; et cela, dans du soleil et -dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui -nagent et des brillants de plume qui se noient, avec des -reflets qui voguent et des éclaboussements de poussière -humide qui semblent briser, tout autour de l'oiseau, en -gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine -joie est là, la joie gracieuse des animaux qui échappent -à la terre et ne se traînent pas sur le sol, la joie sans -fatigue de toutes ces existences flottantes, balancées, portées -sans fatigue par un soupir de l'air ou par une ride -du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage, bercées -dans de la transparence et de la limpidité, voyageant -dans du ciel qui les mouille.</p> - -<p>Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, -qui dort à fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à -une île de granit à demi submergée, et qui, de temps en -temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant son -œil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en -serpe, le rose énorme d'une immense fleur de monde -inconnu. Le pain de seigle qu'Anatole a l'habitude de -grignoter en marchant dans le jardin, fait venir tout de -suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec des -éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un -<i>pounka</i>: Anatole flatte de la main la bête vénérable, -aux cils de momie, et il caresse presque pieusement -cette peau de pierre qui a la couleur et le grain d'un -bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un -siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se -pressant et se nouant par la trompe, se poussent front -contre front, et jouent à se faire reculer avec des malices -d'enfants de géants qui luttent et de grosses douceurs de -frères qui s'amusent.</p> - -<p>Le soleil, en montant, resserre à chaque minute -l'ombre de tout, et mordant le coin de cage, l'angle de -nuit où sont réfugiés les nocturnes perchés, il allume -un feu d'ambre dans l'œil du Jean-le-Blanc. L'éblouissement -qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au -milieu des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets -éclatent. Les aras rouges font reluire sur leur -rouge l'écarlate d'un piment; les plumages des aras blancs -étincellent de la blancheur de stalactites de cire vierge et -de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit -toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un -feu d'artifice de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la -grue couronnée tremble dans l'herbe comme un bouquet -d'épis d'or.</p> - -<p>Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de -marronniers, la lumière jette de distance en distance des -palets de jour; et sur les troncs ensoleillés, la découpure -digitée des feuilles dessine en tremblant des fleurs de lis -d'ombre.</p> - -<p>Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la -respiration de l'air fait courir en passant comme des soulèvements -d'ailes qui s'envolent et des battements de -langues qui boivent, Anatole a devant lui la ménagerie -enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la ménagerie -où le roux des lions marche dans la flamme de -l'heure, où le tigre qui passe et repasse semble emporter -chaque fois sur les raies de sa robe les raies de ses barreaux, -où de jeunes panthères, couchées sur le dos, s'étirent -mollement avec des voluptés renversées de bacchantes. -Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux -attirés par le pain qu'on donne aux animaux et les miettes -des grosses bêtes. A l'étourdissant concert des moineaux -gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le chant de -fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle -infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement -sourd d'un grand bœuf, le rugissement d'un lion, le bramement -guttural d'un cerf, le barrit strident d'un -éléphant, le cor d'airain de l'hippopotame,—bâillements -de féroces ennuyés, soupirs de bêtes sauvages, fauves -haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime -à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion, -le tressaillement d'instruments de bronze et de -notes de tonnerre. Puis cela tombe, et bientôt s'éteint -dans le cri d'un petit animal, ainsi qu'un grand souffle -qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une flûte -de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à -goutte le filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours -blanc.</p> - -<p>En errant, ses regards rencontrent dans des trouées -de verdure des têtes aux yeux mourants, à la langue -rose qui passe sur des babines luisantes, des bouches -flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se cherchant, -dans un baiser qui mord, à travers les grillages! -Il y a dans l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias -en fleur qui couvrent des allées de leur effeuillement; -il y a des arômes fumants, des émanations musquées -et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums -des roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs -buissons l'entrée du jardin…</p> - -<p>Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il -s'oublie, il se perd à voir, à écouter, à aspirer. Ce qui -est autour de lui le pénètre par tous les pores, et la Nature -l'embrassant par tous les sens, il se laisse couler -en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse -lui vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses -antiques qui replantaient l'homme dans la Terre, -en lui faisant pousser des branches aux jambes. Il glisse -dans l'être des êtres qui sont là. Il lui semble qu'il est -un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît, -dans tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, -ce qui chante, chante en lui. Il croit sentir passer dans -ses entrailles l'allégresse de la vie des bêtes; et une espèce -de grand bonheur animal le remplit d'une de ces -béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la -créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant -de la création.</p> - -<p>Et parfois, dans ce jour du commencement de la -journée, dans ces heures légères, dans cette lumière -qui boit la rosée, dans cette fraîcheur innocente du matin, -dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la -terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans -ce bleu du ciel naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans -la tendresse verte de mai, dans la solitude des allées -sans public, au milieu de ces cabanes de bois qui font -songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu -de cet univers d'animaux familiers et confiants comme -sur une terre divine encore, l'ancien Bohême revit des -joies d'Éden, et il s'élève en lui, presque célestement, -comme un peu de la félicité du premier homme en face -de la Nature vierge.</p> - -<p class="date">Décembre 1864.—Août 1866.</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - - -<p class="c gap xsmall">Paris.—<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.—1215</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by -Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANETTE SALOMON *** - -***** This file should be named 63179-h.htm or 63179-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/7/63179/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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