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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63179 ***
-
- ROMANS
- DE
- EDMOND ET JULES DE GONCOURT
-
- MANETTE
- SALOMON
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1902
-
- Tous droits réservés
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-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
-
-OEUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT
-
-GONCOURT (Edmond de)
-
- La fille Élisa, 38e mille 1 vol.
- Les frères Zemganno, 8e mille 1 vol.
- La Faustin, 19e mille 1 vol.
- Chérie, 18e mille 1 vol.
- La Maison d'un artiste au XIXe siècle 2 vol.
- Les actrices du XVIIIe siècle: Mme Saint-Huberty 1 vol.
- -- Mlle Clairon (3e mille) 1 vol.
- -- La Guimard 1 vol.
- Les Peintres japonais: Outamaro.--Le Peintre des Maisons
- vertes, 4e mille 1 vol.
- --Hokousaï (peintre), (2e mille) 1 vol.
-
-GONCOURT (Jules de)
-
- Lettres, précédées d'une préface de H. Céard (3e mille) 1 vol.
-
-GONCOURT (Edmond et Jules de)
-
- En 18** 1 vol.
- Germinie Lacerteux 1 vol.
- Madame Gervaisais 1 vol.
- Renée Mauperin 1 vol.
- Manette Salomon 1 vol.
- Charles Demailly 1 vol.
- Soeur Philomène 1 vol.
- Quelques créatures de ce temps 1 vol.
- Pages retrouvées, avec une préface de G. Geffroy (3e mille) 1 vol.
- Idées et sensations 1 vol.
- Préfaces et manifestes littéraires (3e mille) 1 vol.
- Théâtre (Henriette Maréchal.--La Patrie en danger) 1 vol.
- Portraits intimes du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'après
- les lettres autographes et les documents inédits 1 vol.
- La Femme au XVIIIe siècle 1 vol.
- La duchesse de Châteauroux et ses soeurs 1 vol.
- Madame de Pompadour, nouvelle édition, revue et augmentée
- de lettres et documents inédits 1 vol.
- La Du Barry 1 vol.
- Histoire de Marie-Antoinette 1 vol.
- Sophie Arnould (Les actrices au XVIIIe siècle) 1 vol.
- Histoire de la Société française pendant la Révolution 1 vol.
- Histoire de la Société française pendant le Directoire 1 vol.
- L'Art du XVIIIe siècle.
- 1re série (Watteau.--Chardin.--Boucher.--Latour) 1 vol.
- 2e série (Greuze.--Les Saint-Aubin.--Gravelot.--Cochin) 1 vol.
- 3e série (Eisen.--Moreau-Debucourt.--Fragonard.--Prudhon) 1 vol.
- Gavarni. L'Homme et l'OEuvre 1 vol.
- Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire (9e mille) 9 vol.
-
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-Paris.--L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215.
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-MANETTE SALOMON
-
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-
-I
-
-
-On était au commencement de novembre. La dernière sérénité de l'automne,
-le rayonnement blanc et diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et
-de neige, flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver.
-
-Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait au labyrinthe, un
-monde particulier, mêlé, cosmopolite, composé de toutes les sortes de
-gens de Paris, de la province et de l'étranger, que rassemble ce
-rendez-vous populaire.
-
-C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises à voiles
-bruns, à lunettes bleues.
-
-Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil.
-
-Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un voisin du jardin, de
-quelque rue d'à côté, les pieds dans des pantoufles.
-
-Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, ses deux haches en
-sautoir surmontées d'une grenade;--un prince jaune, tout frais habillé
-de Dusautoy, accompagné d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à
-dolman d'Albanais;--un apprenti maçon, un petit gâcheur débarqué du
-Limousin, portant le feutre mou et la chemise bise.
-
-Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en casquette, avec un
-livre et un cahier de notes sous le bras. Et presque à côté de lui, sur
-la même ligne, un ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade
-au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois fleurs
-d'immortelle à la boutonnière.
-
-Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir devant lui un bel
-enfant, en robe russe de velours bleu, à boutons d'argent, à manches de
-toile blanche, au cou duquel battait un collier d'ambre.
-
-Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait voir sur sa figure la
-joie promise du dîner du soir en cabinet, sur le quai, à la _Tour
-d'argent_.
-
-Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait et traînait par la
-main un petit négrillon, embarrassé dans sa culotte, et qui semblait
-tout triste d'avoir vu des singes en cage.
-
-Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce à travers la
-verdure des arbres verts, entre le bois froid d'ombre humide, aux troncs
-végétants de moisissure, à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre
-foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait, sans le
-regarder, aux miss, dans le Guide; et la colonne, un moment arrêtée,
-reprenait sa marche, gravissant le chemin ardu du labyrinthe d'où
-roulaient des cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux, et
-des descentes folles de petites filles faisant sauter à leur dos des
-cornets à bouquin peints en bleu.
-
-Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique d'ouvrages en
-perles sur le chemin, se frôlant et par moments s'appuyant à la rampe de
-fer contre la charmille d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant,
-des micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois pétrifiés
-qui portent le belvédère, clignant des yeux pour lire le vers latin qui
-tourne autour de son bandeau de bronze:
-
- Horas non numero nisi serenas.
-
-Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à jour.
-
-Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout.
-
-Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un peu le rideau des
-pins, des morceaux de la grande ville s'étendaient à perte de vue.
-Devant eux, c'étaient d'abord des toits pressés, aux tuiles brunes,
-faisant des masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se
-détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges teintes
-étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient dans du
-noir-roux en allant vers le quai. Sur le quai, les carrés de maisons
-blanches, avec les petites raies noires de leurs milliers de fenêtres,
-formaient et développaient comme un front de caserne d'une blancheur
-effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin en loin, dans le
-rouillé de la pierre, une construction plus vieille. Au delà de cette
-ligne nette et claire, on ne voyait plus qu'une espèce de chaos perdu
-dans une nuit d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits
-d'où des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille une
-mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées par l'obscurité grise
-de l'éloignement, brouillées dans le fond du jour baissant; un
-fourmillement de demeures, un gâchis de lignes et d'architectures, un
-amas de pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une carrière,
-sur lequel dominaient et planaient le chevet et le dôme d'une église,
-dont la nuageuse solidité ressemblait à une vapeur condensée. Plus loin,
-à la dernière ligne de l'horizon, une colline, où l'oeil devinait une
-sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement les étages d'une
-falaise dans un brouillard de mer. Là-dessus pesait un grand nuage,
-amassé sur tout le bout de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un
-violet sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration de
-fournaise de la grande ville et la vaste bataille de la vie de millions
-d'hommes semblaient mettre comme des poussières de combat et des fumées
-d'incendie. Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës sur une
-clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu de vert pâle. Puis revenait
-un ciel dépoli et couleur d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages
-gris.
-
-En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or sur une colonne,
-entre la tête d'un arbre vert se colorant dans ce ciel d'hiver d'une
-chaleur olive, et les plus hautes branches du cèdre, planes, étalées,
-gazonnées, sur lesquels les oiseaux marchaient en sautillant comme sur
-une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés, sous
-lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie, presque carminée, la
-grande allée du jardin, plus haut que les immenses toits de tuile
-verdâtres de la Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc,
-l'oeil embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière et la
-masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan d'ombre ressemblant à un
-lavi, d'encre de Chine sur un dessous de sanguine, une zone de tons
-ardents et bitumineux, brûlés de ces roussissures de gelée et de ces
-chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle des Anglais;
-puis, dans la finesse infinie d'une teinte dégradée, il se levait un
-rayon blanchâtre, une vapeur laiteuse et nacrée, trouée du clair des
-bâtisses neuves, et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en
-s'opalisant, une fin de capitale, des extrémités de faubourgs, des bouts
-de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait sous cette lueur
-suspendue qui faisait devenir noires, en les touchant, les fumées
-blanches dans l'ombre. Tout au loin, l'Observatoire apparaissait,
-vaguement noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique d'un
-coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de droite, se dressait la
-borne de l'horizon, le pâté du Panthéon, presque transparent dans le
-ciel, et comme lavé d'un bleu limpide.
-
-Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là-haut de tous côtés; les
-enfants étaient montés, pour mieux voir, sur le banc de bronze, quand
-quatre jeunes gens entrèrent dans le belvédère.
-
---Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,--fit l'un en s'approchant
-de la lunette d'approche fixée par une ficelle à la balustrade. Il
-chercha le point, braqua la lunette:--Ça y est! attention!--se retourna
-vers le groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des
-Anglaises:--Milady, voilà! confiez-moi votre oeil... Je n'en abuserai
-pas! Approchez, mesdames et messieurs! Je vais vous faire voir ce que
-vous allez voir! et un peu mieux que ce préposé aux horizons du Jardin
-des Plantes qui a deux colonnes torses en guise de jambes... Silence! et
-je commence!...
-
-L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur, avait mis l'oeil à
-la lorgnette.
-
---Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon les moyens des
-personnes!... _Spoken here! Time is money! Rule Britannia! All right!_
-Je vous dis ça, parce qu'il est toujours doux de retrouver sa langue
-dans la bouche d'un étranger... Paris! messieurs les Anglais, voilà
-Paris! C'est ça!... c'est tout ça... une crâne ville!... j'en suis, et
-je m'en flatte! Une ville qui fait du bruit, de la boue, du chiffon, de
-la fumée, de la gloire... et de tout! du marbre en carton-papier, des
-grains de café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière avec
-de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité en pain d'épice, des
-idées pour la province, et des femmes pour l'exportation! Une ville qui
-remplit le monde... et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des
-dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre, et des
-professeurs de thibétain en liberté! La capitale du Chic, quoi!
-Saluez!... Et maintenant ne bougeons plus! Ça? milady, c'est le cèdre,
-le vrai du Liban, rapporté d'un choeur d'Athalie, par M. de Jussieu,
-dans son chapeau!... Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, mes
-gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint Louis rendait la
-justice, pour en faire les bancs de la cour de Cassation... Le château a
-été démoli, mais on l'a reconstruit en liége sous Charles X: c'est
-parfaitement imité, comme vous voyez... On y voit les mânes de Mirabeau,
-tous les jours de midi à deux heures, avec des protections et un
-passe-port... Le Père-Lachaise! le faubourg Saint-Germain des morts:
-c'est plein d'hôtels... Regardez à droite, à gauche... Vous avez devant
-vous le monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de M.
-Guizot... La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les prisonniers de la
-Bastille pour en faire une surprise à leur gouverneur... On avait
-d'abord mis dessus le portrait de Louis-Philippe, Henri IV avec un
-parapluie; on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui
-s'envole; c'est d'après nature... On a dit qu'on la muselait dans les
-chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses: j'ai demandé au gardien, ce
-n'est pas vrai... Regardez bien, mylady, il y a un militaire auprès de
-la Liberté: c'est toujours comme ça en France... Ça? c'est rien, c'est
-une église... Les buttes Chaumont... Distinguez le monde... On
-reconnaîtrait ses enfants naturels!... Maintenant, mylady, je vais vous
-la placer à Montmartre... La tour du télégraphe... Montmartre, _mons
-martyrum_... d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle
-est remplie de peintres qui s'exposent volontairement aux bêtes chaque
-année, à l'époque de l'Exposition... Là-dessous, les toits rouges? ce
-sont les Catacombes pour la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela,
-mademoiselle!... Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement la
-Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave l'Hôtel-Dieu, la Préfecture
-de Police, et l'Institut!... On dit que dans le temps il baignait la
-Tour de Nesle... Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement!
-Voilà Sainte Geneviève... A côté, la tour Clovis... c'est fréquenté par
-des revenants qui y jouent du cor de chasse chaque fois qu'il meurt un
-professeur de Droit comparé... Ici, c'est le Panthéon... le Panthéon,
-milady, bâti par Soufflot, pâtissier... C'est, de l'aveu de tous ceux
-qui le voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde... Il y
-avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans les cheveux de Marat
-quand on l'y a enterré... L'arbre des Sourds-et-Muets... un arbre qui a
-grandi dans le silence... le plus élevé de Paris... On dit que quand il
-fait beau, on voit de tout en haut la solution de la question
-d'Orient... Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères qui
-ait le droit d'y monter!... Ce monument égyptien? Sainte-Pélagie,
-milady... une maison de campagne, élevée par les créanciers en faveur de
-leurs débiteurs... Le bâtiment n'a rien de remarquable que le cachot où
-M. de Jouy, surnommé «l'Homme au masque de coton», apprivoisait des
-hexamètres avec un flageolet... Il y a encore un mur teint de sa
-prose!... La Pitié... un omnibus pour les pékins malades, avec
-correspondance pour le Montparnasse, sans augmentation de prix, les
-dimanches et fêtes... Le Val-de-Grâce, pour MM. les militaires...
-Examinez le dôme, c'est d'un nommé Mansard, qui prenait des casques dans
-les tableaux de Lebrun pour en coiffer ses monuments... Dans la cour, il
-y a une statue élevée par Louis XIV au baron Larrey... L'Observatoire...
-Vous voyez, c'est une lanterne magique... il y a des Savoyards attachés
-à l'établissement pour vous montrer le Soleil et la Lune... C'est là
-qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette... en long... Et
-ça... la Salpêtrière, milady, où l'on enferme les femmes plus folles que
-les autres! Voilà!... Et maintenant, à la générosité de la
-société!--lança le démonstrateur de Paris.
-
-Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci à tout ce qui
-tombait au fond de sa vieille coiffe, aux gros sous comme aux pièces
-blanches, salua et se sauva à toutes jambes, suivi de ses trois
-compagnons qui étouffaient de rire en disant:--Cet animal d'Anatole!
-
-Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire, assis sur le
-banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce qu'il y avait dans son
-chapeau sur les genoux du prêtre, lui jeta:--Monsieur le curé, pour vos
-pauvres!
-
-Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore dans le creux
-de sa pauvre soutane, que le donneur était déjà loin.
-
-
-
-
-II
-
-
-A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes gens s'arrêtèrent.
-
---Où dine-t-on?--dit Anatole.
-
---Où tu voudras,--répondirent en choeur les trois voix.
-
---Qu'est-ce qui _en_ a?--reprit Anatole.
-
---Moi, je n'ai pas grand'chose,--dit l'un.
-
---Moi, rien,--dit l'autre.
-
---Alors ce sera Coriolis...--fit Anatole en s'adressant au plus grand,
-dont la mise élégante contrastait avec le débraillé des autres.
-
---Ah! mon cher, c'est bête... mais j'ai déjà mangé mon mois... je suis à
-sec... Il me reste à peine de quoi donner à la portière de Boissard pour
-la cotisation du punch...
-
---Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet argent à ce
-curé!--dit à Anatole un garçon aux longs cheveux.
-
---Garnotelle, mon ami,--répondit Anatole,--vous avez de l'élévation dans
-le dessin... mais pas dans l'âme!... Messieurs, je vous offre à dîner
-chez Gourganson... J'ai l'_oeil_... Par exemple, Coriolis, il ne faut
-pas t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais truffés comme à
-ta société du vendredi...
-
-Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien:
-
---Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez l'honneur...
-
-On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol étaient en avant,
-Coriolis dit à Anatole, en lui désignant le dos de Chassagnol:
-
---Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là, hein? qui a l'air d'un vieux
-foetus...
-
---Connais pas... mais pas du tout... Je l'ai vu une fois avec des élèves
-de Gleyre, une autre fois avec des élèves de Rude... Il dit des choses
-sur l'art, au dessert, il m'a semblé... Très-collant... Il s'est
-accroché à nous depuis deux ou trois jours... Il va où nous mangeons...
-Très-fort pour reconduire, par exemple... Il vous lâche à votre porte à
-des heures indues... Peut-être qu'il demeure quelque part, je ne sais
-pas où... Voilà!
-
-Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent par une
-petite allée dans une arrière-salle de crêmerie. Dans un coin, un gros
-gaillard noir et barbu, coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une
-petite table.
-
---Ah! l'homme aux bouillons...--fit Anatole en l'apercevant.
-
---Ceci, monsieur,--dit-il à Chassagnol,--vous représente... le dernier
-des amoureux!... un homme dans la force de l'âge, qui a poussé la
-timidité, l'intelligence, le dévouement et le manque d'argent jusqu'à
-fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé... ce qui lui
-permet de considérer une masse de fois dans la journée l'objet de son
-culte, mademoiselle ici présente...
-
-Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson qui entrait,
-apportant des serviettes.
-
---Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie, toi! Laisse
-donc, je connais les femmes... j'avance joliment tes affaires, va,
-farceur!--et il donna un amical renfoncement au jeune homme barbu qui
-voulut parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit.
-
-Le crêmier apparut sur le seuil:
-
---Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!--cria Anatole,--votre vin le
-plus extraordinaire... à 12 sous!... et des bifteacks... des vrais!...
-pour monsieur...--il indiqua Coriolis--qui est le fils naturel de
-Chevet... Allez!
-
- * * * * *
-
---Dis donc, Coriolis,--fit Garnotelle,--ta dernière académie... j'ai
-trouvé ça bien... mais très-bien...
-
---Vrai?... vois-tu, je cherche... mais la nature!... faire de la lumière
-avec des couleurs...
-
---Qui ne la font jamais...--jeta Chassagnol.--C'est bien simple, faites
-l'expérience... Sur un miroir posé horizontalement, entre la lumière qui
-le frappe et l'oeil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le
-pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le verrez? D'un gris
-intense, presque noir, au milieu de la clarté lumineuse...
-
-Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase, l'homme qui
-l'avait dite.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça?--Anatole, en cherchant dans sa poche du
-papier à cigarette, venait de retrouver une lettre.--Ah! l'invitation
-des élèves de Chose... une soirée où l'on doit brûler toutes les
-critiques du Salon dans la chaudière des sorcières de Macbeth... Il est
-bon, le post-scriptum: «Chaque invité est tenu d'apporter une bougie...»
-
-Et coupant une conversation sur l'École allemande qui s'engageait entre
-Chassagnol et Garnotelle:--Est-ce que vous allez nous embêter avec
-Cornélius?... Les Allemands! la peinture allemande!... Mais on sait
-comment ils peignent les Allemands... Quand ils ont fini leur tableau,
-ils réunissent toute leur famille, leurs enfants, leurs petits
-enfants... ils lèvent religieusement la serge verte qui recouvre
-toujours leur toile... Tout le monde s'agenouille... Prière sur toute la
-ligne... et alors ils posent le point visuel... C'est comme ça! C'est
-vrai comme... l'histoire!
-
---Es-tu bête!--dit Coriolis à Anatole.--Ah ça! dis donc, tes bifteacks,
-pour des bifteacks soignés...
-
---Oui, ils sont immangeables... Attendez... Donnez-moi-les tous...--et
-il les réunit dans une assiette qu'il cacha sous la table. Puis,
-profitant d'une sortie de la fille de Gourganson, il disparut par une
-petite porte vitrée au fond de la salle.
-
---Ça y est,--dit-il en revenant au bout d'un instant.--Ah! tu ne connais
-pas la tradition de la maison... Ici, quand les bifteacks ne sont pas
-tendres, on va les fourrer dans le lit de Gourganson... C'est sa
-punition... Après ça, c'est peut-être aussi sa santé... J'ai connu un
-Russe qui en avait toujours un... cru... dans le dos.
-
---Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?--demanda Garnotelle à
-Coriolis.
-
---Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord, Boissard est très-bon
-garçon... Beaucoup de gens connus et amusants... Théophile Gautier... la
-bande de Meissonier... On fait de la musique dans un salon... dans
-l'autre, on cause peinture, littérature... de tout... Et une antichambre
-avec des statues... grand genre et pas cher... Un dîner tous les mois...
-nous avons déboursé chacun six francs pour un couvert en Ruolz... Ça se
-termine généralement par un punch... Nous avons Monnier qui est superbe!
-Il a eu la dernière fois une charge belge, les _prenkirs_...
-étourdissante!... Et puis Feuchères, qui fait des imitations de soldat,
-des histoires de Bridet à se tordre... Un monde bon enfant et pas trop
-canaille... On bavarde, on rit, on se monte... Tout le monde dit des
-mots drôles... L'autre jour, en sortant, je reconduisais Magimel le
-lithographe... Il me dit: «Ah! comme j'ai vieilli!... Autrefois, les
-rues étaient trop étroites... je battais les deux murs. Maintenant c'est
-à peine si j'accroche un volet!...»
-
---Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va chez Boissard,
-excusez!--fit Anatole.--Mais tu t'es trompé d'atelier, mon vieux... tu
-aurais dû entrer chez Ingres... Vous savez, ils sont bons, les Ingres!
-ils se demandent de leurs nouvelles! Plus que ça de genre!
-
-Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte et nerveuse la
-tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace de la lui coucher dans son
-assiette.
-
---Qui est-ce qui a vu le _Premier baiser de Chloé_, de Brinchard, qui
-est exposé chez Durand Ruel?--demanda Garnotelle.
-
---Moi... C'est d'un réussi...--dit Anatole...--Ça ma rappelé le baiser
-d'Houdon...
-
---Oh! un baiser!...--lança Chassagnol.--Ça, un baiser! cette machine en
-bois! Un baiser, ça? Un baiser de ces poupées antiques qu'on voit dans
-une armoire au Vatican, je ne dis pas... Mais un baiser vivant, cela?
-Jamais! non, jamais! Rien de frémissant... rien qui montre ce courant
-électrique sur les grands et les petits foyers sensibles... rien qui
-annonce la répercussion de l'embrassement dans tout l'être... Non, il
-faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce
-que c'est que les lèvres... Mais les lèvres, c'est revêtu d'une cuticule
-si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses
-n'étaient pas recouvertes, mais seulement gazées, _gazées_, c'est son
-mot, par cet épiderme... Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de
-sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la
-cinquième paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs
-profonds et superficiels de la tête... Ils s'unissent, de proche en
-proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf
-intercostal ou le _grand sympathique_, le grand charrieur des émotions
-humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme... le _grand
-sympathique_ qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitième
-paire, qui embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au
-coeur, qui touche au coeur!...
-
---Neuf heures et demie... Je me sauve,--dit Coriolis.
-
---Je m'en vais avec toi,--fit Anatole; et, sur la porte, son geste
-appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!...
-
-Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le
-prenant par un bouton de sa redingote, et il continua à lui exposer la
-circulation de la sensation du baiser d'une extrémité à l'autre du corps
-humain.
-
-
-
-
-III
-
-
-En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient dans l'art,
-vers l'année 1840, le grand mouvement révolutionnaire du Romantisme
-qu'avaient vu se lever les dernières années de la Restauration,
-finissait dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût cru voir
-tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, le souffle d'avenir qui
-avait remué l'art. De hautes espérances avaient sombré avec le peintre
-de la _Naissance d'Henri IV_, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant
-début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de promesses,
-annonçant le dégagement futur d'une personnalité, allaient, comme
-Chassériau, de l'ombre d'un maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous
-les chefs d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un
-éclectisme bâtard et un style inquiet.
-
-Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur jour
-d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour devenir les
-ouvriers de ce grand musée de Versailles, si fatal à la peinture par
-l'officiel de ses sujets et de ses commandes, la hâte exigée de
-l'exécution, tous ces travaux à la toise et à la tâche, qui devaient
-faire de la Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la
-pacotille.
-
-En dehors de ces causes extérieures, les faillites d'avenir, les
-désertions, les séductions par les commandes et l'argent du budget, en
-dehors même de l'action, appuyée par la grande critique, des oeuvres et
-des hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour
-l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures,
-spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux fréquentations des
-artistes de 1830. Il était arrivé peu à à peu que le Romantisme, cette
-révolution de la peinture, bornée presque à ses débuts à un
-affranchissement de palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une
-intime mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le
-faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire, un
-abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement d'une atmosphère de
-lyrisme.
-
-De là, de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il était sorti des
-peintres de cerveau, des peintres poëtes. Quelques-uns ne concevaient un
-tableau que dans le cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres,
-d'instinct germain, séduits par les _lieds_ d'outre-Rhin, se perdaient
-dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil des mythologies dans la
-mélancolie du fantastique, cherchaient les Muses au Walpurgis. Un homme
-d'un talent distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit
-groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses créées par
-les poëmes. Il modelait les anges de l'imagination humaine. Les larmes
-des chefs-d'oeuvre, le souffle de Goethe, la prière de saint Augustin,
-le Cantique des souffrances morales, le chant de la Passion de la
-chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, avec la
-matérialité du dessin et des couleurs. Le _sentimentalisme_, c'était par
-là que le larmoyeur des tendresses de la femme essayait de rajeunir, de
-renouveler et de passionner le spiritualisme de l'art.
-
-La désastreuse influence de la littérature sur la peinture se retrouvait
-à l'autre bout du monde artiste, dans un autre homme, un peintre de
-prose, Paul Delaroche, l'habile arrangeur théâtral, le très-adroit
-metteur en scène des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter
-Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le trompe-l'oeil
-d'une couleur locale à laquelle manquaient la vie, le mouvement, la
-résurrection de l'émotion.
-
-De tels hommes, malgré la mode du moment et la gloire viagère du succès,
-n'étaient, au fond, que des personnalités stériles. Ils pouvaient monter
-un atelier, faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le
-principe d'infécondité de leurs oeuvres, les condamnaient à ne pas créer
-d'école. Leur action, restreinte fatalement à un petit cercle de
-disciples, ne devait jamais s'élever à cette large influence des maîtres
-qui décident les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une
-génération, font lever le lendemain de l'art des talents d'une jeunesse.
-
-Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres créés ou renouvelés
-par le mouvement romantique, le paysage se débattait, encore à demi
-méconnu, presque suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés
-du public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui
-ne pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors
-l'autorité, la considération, la place dans l'art qu'il devait finir par
-conquérir à coups de chefs-d'oeuvre. Et ce genre, réputé inférieur et
-bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les défiances du
-présent, n'avait guère de tentation pour le jeune talent indécis dans sa
-voie et cherchant sa carrière. L'orientalisme, né avec Decamps et
-Marilhat, paraissait épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer
-Géricault dans la peinture française semblait mort. On ne voyait nulle
-tentative, nul effort, nulle audace qui tentât la vérité, s'attaquât à
-la vie moderne, révélât aux jeunes ambitions en marche ce grand côté
-dédaigné de l'art: la contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son
-premier tableau, l'_Enfant prodigue_. Et depuis quelques années, il n'y
-avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents nouveaux: un petit
-peintre de génie naturel, de tempérament et de caprice, jouant avec les
-féeries du soleil, doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il,
-pour retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz avait apporté,
-à l'art de 1830 à 1840, sa franche et éblouissante originalité. Mais sa
-peinture était une peinture indifférente. Elle ne cherchait et ne
-donnait rien que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une fleur.
-Elle ne parlait à la passion de personne. Toute âme lui manquait pour
-toucher et retenir à elle autre chose que les yeux.
-
-Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la grande peinture
-par cette lassitude ou ce mépris des autres genres, la génération qui se
-levait, l'armée des jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture
-historique ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités
-supérieures et dominantes, aux deux tempéraments extrêmes et absolus qui
-commandaient dans l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci
-demandaient l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, à son dernier
-héros, au maître passionnant et aventureux, marchant dans le feu des
-contestations et des colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839,
-_Cléopâtre_, _Hamlet_ et les _Fossoyeurs_; en 1840, la _Justice de
-Trajan_; en 1841, l'_Entrée des Croisés à Constantinople_, un
-_Naufrage_, une _Noce juive_. Mais ce n'était qu'une minorité, cette
-petite troupe de révolutionnaires qui s'attachaient et se vouaient à
-Delacroix, attirés par la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le
-Beau expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant la
-religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la route de Rome,
-fêtaient rue Montorgueil le retour de M. Ingres comme le retour du
-sauveur du Beau de Raphaël. Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute
-la jeune peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux hommes dont
-les deux noms étaient les deux cris de guerre de l'art:--Ingres et
-Delacroix.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve sans fortune, qui
-avait eu l'intelligence de se faire une position dans une spécialité de
-la mode presque créée par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute
-confection, elle avait eu l'imagination de ces nouveautés bizarres qui
-charmèrent le goût de la Restauration et des premières années du règne
-de Louis-Philippe: les ridicules à pendants d'acier, les manchons en
-velours noir avec broderie en soie jaune représentant des kiosques, les
-boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et recouverts de tulle
-noir. Au milieu de cela, elle avait eu aussi l'invention des toilettes
-de féerie: c'était elle qui avait introduit la _lame_ dans les robes de
-bal, édité les premières robes à _étincelles_, étonné les bals citoyens
-des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient des
-élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de trouveuse d'idées et de
-dessins, elle gagnait de huit à dix mille francs par an.
-
-Elle mit Anatole au collége Henri IV
-
-Au collége, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le
-professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrêts pour
-cela, lui prédit la potence,--une prédiction qui commença à mettre
-autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands
-criminels et les caractères extraordinaires. Puis, plus tard, en le
-voyant exécuter à la plume, trait pour trait, taille pour taille, les
-bois de Tony Johannot du _Paul et Virginie_ publié par Curmer, ses
-camarades prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés sur son
-épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de
-l'attention religieuse des enfants devant ce mystère de l'art: le
-miracle du trompe-oeil. Autour de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui,
-il sera peintre!» Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié
-fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné à une
-carrière de génie.
-
-Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la menace de ses
-professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du
-collége qui dicte un peu l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une
-certaine facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses
-mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans
-l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau
-d'art ou d'une scène de nature. Au fond, Anatole était bien moins appelé
-par l'art qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait
-l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collége et les
-appétits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons de la
-Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misère, le débarras
-du lien et de la règle, la liberté, l'indiscipline, le débraillé de la
-vie, le hasard, l'aventure, l'imprévu de tous les jours, l'échappée de
-la maison rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de
-l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de
-volupté du modèle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit
-de se déguiser toute l'année, une sorte de carnaval éternel; voilà les
-images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrière
-rigoureuse et sévère de l'art.
-
-Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là, la mère d'Anatole
-avait pour son fils un idéal d'avenir: l'École polytechnique. Le soir,
-en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiffé d'un tricorne,
-l'habit serré aux hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la
-Révolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer
-dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole
-lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle
-un officier qui déchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr
-s'écroula.
-
-De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut à chaque sortie
-à batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour
-être le dernier en mathématiques, la mère, faible comme une veuve qui
-n'a qu'un fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour
-préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrière
-qui la faisait trembler d'avance par ses périls de toutes sortes, elle
-demanda à un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui
-indiquer un atelier où les moeurs de son fils seraient respectées.
-
-A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune homme chez un élève
-de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui
-consentait à recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait.
-
-Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron était un atelier de
-femmes, mais d'âge si vénérable, sans aucune exception, qu'Anatole put y
-faire son entrée sans intimider personne. Il se trouva même, à la fin du
-troisième jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se
-sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara péremptoirement le
-soir à sa mère qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension
-de Parques.
-
-Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue
-d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il montait d'abord chez un élève
-nommé Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y
-restait six mois à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le
-grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle vivant.
-
-Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier depuis deux
-ou trois ans.
-
-
-
-
-V
-
-
-L'atelier de Langibout était un immense atelier peint en vert olive. Sur
-le mur d'un des côtés, sous le jour de la baie ouverte en face, se
-dressait la table à modèle, avec la barre de fer où s'attache la corde
-pour la pose des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le
-talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le bras qui
-repose.
-
-Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une hauteur de sept à
-huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modèles, des
-portraits-charges la couvraient presque entièrement. Un faux-col sur un
-pantalon représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet
-caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national sortant d'une
-guérite par une neige qui lui argentait le nez et les épaulettes,
-moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur
-était représenté dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la
-devise au-dessous: _Semper viret_. Et çà et là, à travers les
-caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: _Sarah Levy, la tête,
-rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul_; et plus loin: _Armand
-David, fifre sous Louis XVI, modèle de torse, fait la canne_.
-
-Sur une des parois latérales se levait le Discobole, moulage de Jacquet.
-
-Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les
-sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines à terre, les peintres,
-juchés sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table à
-modèle.
-
-On voyait là:
-
-Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle Gourganson,
-le pâtira, le souffre-douleur de l'atelier, un méridional naïf, un
-_gobeur_ avalant tout, et qu'on avait décidé à promener son chapeau gris
-la nuit, en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur
-blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu
-sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine à persuader qu'il
-grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance
-à son âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui était
-sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de piété;
-
-Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux yeux clignotants,
-aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la
-tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des
-mythologies plafonnantes;
-
-Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait _Moins-Cinq_, à cause de sa
-réponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier à
-l'atelier, et lui disaient:--Tiens, il est l'heure?--Non, messieurs, il
-est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin,
-excellent et doux garçon, n'entrant en colère que lorsque le modèle
-avait oublié de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi
-quelques secondes à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont
-l'application, la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient respectés
-avec une sorte de commisération par la blague de ses camarades;
-
-Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout s'arrêtait,
-étonné et souriant d'un détail exagéré ou forcé dans une académie bien
-dessinée:--«C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est
-bien, mon ami, vous voyez comique...» Lestringant, qui devait obéir à sa
-vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire pour mettre l'esprit de
-Paris dans la caricature;
-
-Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effrontée, arrivant
-la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modèles,
-faisant le crâne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége
-et de sa province dans des habits de première communion rallongés, et
-tombant dans l'atelier, au milieu d'une séance de modèle de femme, il
-était resté pétrifié devant «la madame» toute nue, ses yeux de petit
-garçon démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de
-stupéfaction son carton par terre, au milieu du rire homérique des
-élèves;
-
-Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir vingt francs,
-donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on lui fît la conduite jusqu'à
-la barrière Fontainebleau: de là, il s'en allait d'une trotte aux
-Pyrénées, frappant à la porte du premier curé qu'il trouvait le premier
-soir, lui faisant une tête de vierge ou une petite restauration,
-emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de recommandations
-en recommandations, de curé en curé, gagnant la frontière d'Espagne,
-d'où il revenait à Paris par les mêmes étapes;
-
-Garbuliez, un Suisse, fils d'un _cabinotier_ de Genève; qui avait
-rapporté de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la
-charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc;
-
-Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par l'atelier, à cause de
-ses interminables jambes, éternellement enfermées dans un pantalon noir,
-et si justement comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers
-donnent pour un sou;
-
-Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas avec les cheveux
-frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs avec un sourire de
-Méphistophélès; un garçon qui avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais
-dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les
-tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait l'orgueil du
-développement de son corps; Massiquot, le massier des élèves;
-
-Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire entre le maître et
-les élèves, l'homme de confiance du patron, qui reçoit la contribution
-mensuelle, écrit aux modèles, surveille le mobilier, et fait payer les
-tabourets et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de
-Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans
-l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les têtes bien
-dessinées qu'il revendait à des pensionnats comme modèles;
-
-Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, grand
-bredouilleur de français, qui brossait de temps en temps, entre deux
-saoûleries de bière, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;
-
-Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur
-braque très-connu qui, de temps en temps croyait découvrir un Raphaël
-dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les moeurs
-avec une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait
-recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! c'est un ange!...»
-
-Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait:
-c'était le fils de ce Jacquillat qui avait donné des leçons de tour à M.
-de Clarac et qui exécutait l'étoile à huit cercles;
-
-Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les crêmeries avec les
-domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis à l'atelier;
-mais ayant dans ses élégances des solutions de continuité et des
-accrocs, et regardant l'heure à une montre dont le verre avait été
-recollé avec de la cire à cacheter;
-
-Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'oeil bleu, au teint indien,
-toujours serré dans un habit noir râpé; un liseur, un républicain, un
-musicien, qui faisait de la peinture à idées;
-
-Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait
-par cette tendance singulière et fatale qu'ont presque tous les artistes
-à refléter dans leurs oeuvres l'infirmité marquante de leur personne.
-
-Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait de nom que ce
-sobriquet; Système, peignant, à cloche-pied, la main gauche tenant la
-palette, appuyée sur une tringle de fer; Système posant sur son bras,
-dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et
-l'approchant du modèle pour le comparer; Système qui partageait avec
-Javelas le rôle de martyr de l'atelier.
-
-Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types du _cuveur_ et du
-_rêveur_ dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais
-était l'homme qui passait sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais
-peindre; et c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte à
-Anatole:--Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le
-marbre...--Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre...--Non... je
-n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait... Ça aurait été
-toujours mou, veule... Il me fallait le marbre, absolument le
-marbre...--Eh bien! laisse-moi le voir... Je t'assure, je n'en parlerai
-pas...--Mon marbre? mon marbre? Il est là...--lui dit Romanet en se
-touchant le front.
-
-Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures sérieuses et
-grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers
-aspirant à une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et
-d'individus, promis à des avenirs si divers, à des fortunes si
-contraires, destinés à finir aux quatre coins de la société et du monde,
-là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les promesses d'un
-atelier, dans un fauteuil à l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du
-Nil, dans une gérance de photographie, ou dans une boutique de
-chocolatier de passage!
-
-
-
-
-VI
-
-
-Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train de l'atelier, le
-«branle-bas» des farces et des charges.
-
-Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on le ramenait au
-collége, il prenait tout à coup sa course à toutes jambes, et se mettait
-à crier de toutes les forces de sa voix de crapaud: «V'la la révolution
-qui commence!» La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient sur
-leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes bouleversées
-apparaissaient, et dans le dos des vieilles gens qui se faisaient un
-cornet de leur main pour entendre le tocsin de Saint-Merry, le frisson
-du rentier passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut
-dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus dessous par un
-énorme coup de pied d'épicier philippiste de la rue Saint-Jacques. Au
-collége, c'était les mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il
-avait à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution de prix,
-de commencer son discours par: «Jeunes athlètes qui allez entrer dans
-l'arène...»--_Vive la reine!_ se mit à crier Anatole en se tournant vers
-la reine Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour,
-une acclamation trois fois répétée partit des bancs, et le malheureux
-professeur fut obligé de remettre son éloquence dans sa poche.
-
-Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de drôlerie
-n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens du grotesque l'avait mené
-au génie de la parodie. Il caricaturait les gens avec un mot. Il
-appliquait sur les figures une profession, un métier, un ridicule qui
-leur restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait des
-cinglements, des claquements de ripostes pareils à ces coups de fouet
-avec lesquels les postillons enlèvent un attelage. Il jouait avec la
-grammaire, le dictionnaire, la double entente des termes: la mémoire de
-ses études lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux de
-classiques, de remuer à travers ses bouffonneries de grands noms, des
-vers dérangés, du sublime estropié; et sa verve était un pot-pourri, une
-macédoine, un mélange de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus
-folle et la plus cocasse.
-
-Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures des environs de
-Paris, il faisait un personnage de province; il improvisait des récits
-de petite ville, il racontait des intérieurs où il y a des oranges sur
-des timbales, il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout
-un monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann, au grand amusement
-et dans le rire fou de ses compagnons de voyage. Il avait la vocation de
-l'acteur et du mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une
-mimique de méridional la succession et la vivacité des expressions, des
-grimaces, dans un visage souple comme un masque chiffonné, se prêtant à
-tout, et lui donnant l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce
-tempérament de comique, à tous ces dons de nature, il joignait encore
-une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation de tout ce qu'il
-entendait, voyait au théâtre, et partout, depuis l'intonation de Numa
-jusqu'au coup de jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha,
-depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de _tortillons_ de
-l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui cherche sa bourse en
-omnibus. A lui tout seul, il jouait une scène, une pièce: c'était le
-relai d'une diligence, le piétinement des garçons d'écurie, les
-questions des voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu! du
-postillon; ou bien une messe militaire, le _Dominus vobiscum_ chevrotant
-du vieux prêtre, les répons criards de l'enfant de choeur, le ronflement
-du serpent, les nazillements des chantres, le son voilé des tambours, la
-toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait un grand air
-d'opéra, un _ut_ de ténor. Il contrefaisait le réveil d'une basse-cour,
-la fanfare fêlée du coq, les gloussements, les cacardements, les
-roucoulements, tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient
-s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait au Jardin des
-Plantes à étudier les animaux, il rapportait leur voix, leur chant.
-Quand il voulait, son larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir,
-comme d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement si
-vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré dessus au jugé. Pour les
-bruits humains, il les possédait tous. Il imitait les accents, les
-patois, les bruits de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux
-chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte», le cri du
-vendeur de _canards_ s'éteignant dans le lointain d'un faubourg, tous
-les cris: il n'y avait que le cri de la conscience qu'il disait ne
-pouvoir imiter.
-
-L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou dont il n'aurait
-pu se passer. Au bout de ces grands silences de travail qui se font là,
-après un long recueillement de tous ces jeunes gens pliés sur une étude,
-quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va faire un _four_?»
-Anatole lançait aussitôt quelque mot drôle, faisant courir le rire comme
-une traînée de poudre, secouant la fatigue de tous, relevant toutes les
-têtes de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la salle une
-récréation d'un moment.
-
-Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance à exercer?
-Anatole trouvait un tour de son invention, et le plus souvent, à la
-prière de ses camarades et pour répondre à leur confiance, il
-l'exécutait lui-même. Devait-on faire la réception d'un _nouveau_? Il
-s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait en fantaisie,
-en imagination de mise en scène.
-
-Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés d'un autre
-temps, dans ces farces artistiques, l'attachement à l'échelle,
-l'estrapade, la brutalité de ces exécutions qui parfois finissaient par
-un membre brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers. A
-peine si l'usage des férocités anciennes était encore conservé chez le
-sculpteur David, dont les élèves promenaient, en ces années, par tout le
-quartier, un nouveau lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur
-l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu à peu
-s'adoucissaient et se changeaient en innocentes épreuves de
-franc-maçonnerie. Anatole les renouvela par le sérieux de la charge et
-la comédie de la cruauté.
-
-Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par le faire déshabiller,
-lui injuriait successivement tous les membres, lui reprochait ses
-«abattis canaille», établissait, avec la voix de pituite de Quatremère
-de Quincy, le peu de rapports existants entre une figure de Phidias et
-cet «Apollon des chaudronniers». Puis, il le faisait chanter, en costume
-de paradis, dans des poses d'un équilibre périlleux, des paroles
-impossibles sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau était
-enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les _supplices_. Soudain, il
-changeait de voix, d'air, de visage: il avait des gestes d'ogre de
-contes de fée, une intonation de roi de féerie qui donne des ordres pour
-une exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie sinistre
-l'animait: c'était Bobêche et Torquemada, l'Inquisition aux Funambules.
-S'agissait-il de marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner
-le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible quand avec les
-fers, changés habilement dans sa main en chevilles de sculpteur peintes
-en vermillon, il approchait; terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers,
-derrière le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des planches,
-pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable, lorsqu'il les
-appliquait sur l'épaule du malheureux avec un _pschit!_ qui jouait
-infernalement le cri de la peau grillée. On riait, et il faisait presque
-peur.--Et puis, venaient des boniments, des discours de réception, des
-morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le _Tintamarre_... Pour
-chaque nouveau, il inventait un nouveau tour, des plaisanteries
-inédites, un chef-d'oeuvre comme les sangsues, la farce des sangsues
-qu'il montrait à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au creux
-de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis ne plaisantait plus:
-elle se figurait sentir piquer les sangsues, tant Anatole les avait bien
-imitées avec des découpures d'oignon brûlé!
-
-A l'atelier, on l'appelait «la Blague».
-
-
-
-
-VII
-
-
-La Blague,--cette forme nouvelle de l'esprit français, née dans les
-ateliers du passé, sortie de la parole imagée de l'artiste, de
-l'indépendance de son caractère et de sa langue, de ce que mêle et
-brouille en lui, pour la liberté des idées et la couleur des mots, une
-nature de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là, montée
-de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société; grandie dans la
-ruine des religions, des politiques, des systèmes, et dans l'ébranlement
-de la vieille société, dans l'indifférence des cervelles et des coeurs,
-devenue le _Credo_ farce du scepticisme, la révolte parisienne de la
-désillusion, la formule légère et gamine du blasphème, la grande forme
-moderne, impie et charivarique, du doute universel et du pyrrhonisme
-national; la Blague du XIXe siècle, cette grande démolisseuse, cette
-grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, la tueuse de respect; la
-Blague, avec son souffle canaille et sa risée salissante, jetée à tout
-ce qui est honneur, amour, famille, le drapeau ou la religion du coeur
-de l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire de chaque
-jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la Courtille; la Blague, qui
-met les gémonies à Pantin; la Blague, le _vis comica_ de nos décadences
-et de nos cynismes, cette ironie où il y a du _rictus_ de Stellion et de
-la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet, ce que le voyou
-vole à Voltaire, ce qui va de _Candide_ à Jean Hiroux; la Blague, qui
-est l'effrayant mot pour rire des révolutions; la Blague, qui allume le
-lampion d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande en riant au
-24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen, votre billet!» la
-Blague, cette terrible marraine qui baptise tout ce qu'elle touche avec
-des expressions qui font peur et qui font froid; la Blague, qui
-assaisonne le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la Blague,
-qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à une femme enceinte:
-«Elle a un polichinelle dans le tiroir!» la Blague, où il y a le _nil
-admirari_ qui est le sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé,
-le sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la revanche des
-petits contre les grands, pareille au trognon de pomme du titi dans la
-fronde de David; la Blague, cette charge parlée et courante, cette
-caricature volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; la
-Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme et Robert Macaire; la
-Blague, cette populaire philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme
-avec lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le ciel, la
-Providence, la fin du monde, en leur disant tout haut: «Zut!» la Blague,
-cette railleuse effrontée du sérieux et du triste de la vie avec la
-grimace et le geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme
-qui a fait trouver un calembour à un Parisien sur le radeau de _la
-Méduse_; la Blague, qui défie la mort; la Blague, qui la profane; la
-Blague, qui fait mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant,
-devant Charlet, son dernier soupir dans le _couic_ de Guignol; la
-Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, presque diabolique,
-d'enfants gâtés, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation;
-ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la
-sainteté, de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire qu'on
-dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui, au Jardin des
-Plantes, s'amusent à cracher sur la beauté des bêtes et la royauté des
-lions;--la Blague, c'était bien le nom de ce garçon.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures en été, de huit
-heures à une heure en hiver. Le mercredi, il y avait une prolongation de
-travail d'une heure «l'heure du torse», pour finir le torse commencé la
-veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des élèves. Trois
-semaines de modèle d'homme, une semaine de modèle de femme, faisaient le
-mois.
-
-Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant ce travail d'après
-nature se continuant des mois, des années, Anatole vit défiler les plus
-beaux corps du temps, l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste,
-les statues vivantes qui conservent les lois de proportion, le _canon_
-de l'homme et de la femme, les types qui dessinent le nu viril ou
-féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse ou la puissance, les
-lignes avec leurs oppositions, les contours avec leur sexe, les formes
-avec leur style.
-
-Anatole dessina: il fit la longue éducation de son oeil et de son
-fusain; il apprit à bâtir une académie d'après tous ces corps fameux qui
-ont laissé leur mémoire dans les tableaux de l'époque:--le corps de
-Dubosc, ce corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé
-la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;--le corps de
-Gilbert, ce corps tout plein des trous d'une sculpture à la Puget, de
-Gilbert, le modèle pour les satyres, les convulsionnaires, les
-_ardents_. Il dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe
-florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence de
-la poitrine, les jambes fines et montrant la souple élégance, la
-longueur filante d'un dessin italien du seizième siècle, des formes de
-cire sur des muscles d'acier;--le corps de Thomas l'Ours, cet ancien
-lutteur de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son appétit, le
-vorace qui prenait son café au lait dans une terrine de sculpteur avec
-un pain de six livres, et que nourrissaient par commisération les
-domestiques de Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les épaules
-d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal dévorateur où les
-mouvements faisaient courir des houles sous la peau. Anatole eut encore
-les corps de grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre
-Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la taille de femme,
-aux bras ronds, qui charmait les fatigues de sa pose par des monologues
-à demi-voix, gazouillés dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces
-modèles héroïques, à constitution homérique, formés dans l'atelier de
-David, la poitrine élargie comme à l'air de ces grandes toiles antiques;
-vieux débris d'un Empire de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais
-de faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce qu'on appelle
-«un cornet», une feuille de papier tournée par un des nouveaux, qui
-circule, et où chacun met le fond de sa poche.
-
-La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa
-beauté, Anatole les apprit sur ces corps:--les corps des trois Marix, le
-trio de Juives dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée de
-l'Hémicycle de Delaroche;--le corps de Julie Waill, aux formes pleines,
-à la tête de Junon, à la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux
-énormes de la Tegée de Pompéi;--le corps de madame Legois, le type du
-modèle pour le dessin classique du ventre et des jambes;--le corps
-mince, nerveux, distingué dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature
-de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline
-l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres,
-ennemi des modèles d'hommes, et disant «qu'ils puaient»;--le corps de
-Georgette, à la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un
-type égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;--le corps à
-la Rubens, la poitrine exubérante, les jambes magnifiques de
-Juliette;--le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du
-Primatice, allongé, effilé, avec des extrémités si souples qu'elle
-faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un
-sous l'autre;--le corps fluet, maigriot, élancé et charmant de Coelina
-Cerf, avec ses formes hésitantes de petite fille et de femme, ses lignes
-d'une ingénue de roman grec,--le plus jeune des modèles, si jeune que
-les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge.
-
-
-
-
-IX
-
-
-De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enragée rompait
-cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de
-soleil, et promettant l'été, quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la
-masse; et quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève et
-exigés rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces
-entrées, appelées les _bienvenues_, montaient à une somme de quelques
-centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne.
-Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la semaine, et se
-lançait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les
-vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus révolutionnaires, des
-oripeaux hurlants et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait
-sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une
-gaieté violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout
-les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en
-casseurs, animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie
-qui démange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les
-coups.
-
-A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dînait. Et
-c'était une ripaille, des poulets déchirés, des bouteilles entonnées par
-le goulot, des paris de goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité
-et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs
-de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers.
-
-Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que les plus doux
-avaient bu un vin de colère, la troupe, chantant à tue-tête et armée
-d'échalas pris dans les vignes, se répandait au hasard sur une route où
-elle espérait trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de Paris
-pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels lourds et fumeux,
-zébrés de noir par des nuages d'orage, les artistes se découpaient en
-silhouettes agitées et fiévreuses; et la nuit donnant sa terreur à la
-fantaisie de leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs ombres,
-au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait
-vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits
-légendaires: on eût cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de
-Salvator Rosa.
-
-L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. L'on
-revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des
-blanchisseuses. Aussitôt, l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en
-plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un
-épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le
-modèle avait apporté un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du
-quadrille, les garçons du village se ruaient sur les messieurs qui
-dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de
-laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, couchait avec son
-échalas deux des paysans par terre. A la fin, les garçons battus se
-sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus
-qu'à partir.
-
-Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades de lâches. Il
-ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir.
-Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entraînassent de
-force. Tous étaient étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des
-coups.
-
---Comment! tu n'es pas content?--lui dit Anatole,--tu n'as rien reçu et
-tu en as descendu deux!... Ah! tu y allais bien... Moi, j'ai donné un
-joli coup de pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui
-m'ennuyait... Mais deux, c'est très-gentil...
-
---Non, non,--répéta Coriolis,--des lâches, les amis! Nous aurions dû
-leur donner une tripotée à ne pas leur donner envie de revenir... Des
-lâches, je te dis, les amis!
-
-Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps donna tous les
-signes d'une colère de créole qui ne veut rien entendre.
-
-Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille de Provence,
-originaire d'Italie, qui, à la Révolution de 89, s'était réfugiée à
-l'île Bourbon. Un oncle, qui était son tuteur, lui faisait une pension
-de six mille francs, et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de
-mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet
-avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de ses camarades,
-l'élégance de tenue de Coriolis, le monde où l'on se disait qu'il
-allait, les maîtresses avec lesquelles il avait été rencontré, les
-restaurants où on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le
-froid d'une certaine réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte de
-gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; et il y avait un peu de
-brusquerie amère dans la façon dont il laissait tomber sur ses esquisses
-si vives et si colorées:--«C'est très-bien, très-bien... mais c'est
-fermé pour moi... vous savez, je ne comprends pas...» On plaisantait un
-peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne
-s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne
-réussiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de
-son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de liége,
-traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-là devenir
-tragique: Coriolis, frappant sur la main du témoin qui allait charger
-les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et,
-tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau
-et sérieux chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout.
-Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses
-manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, qu'il jouât sa partie dans
-toutes les gamineries, qu'il fût des jeux, des griseries et des
-batailles de l'atelier, c'était un camarade avec lequel les autres
-élèves ne se sentaient pas à l'aise et n'avaient que les rapports de
-l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, un
-ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. Amusé par sa
-gaieté, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espèce
-d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet.
-
---Reconduis-moi,--lui dit-il, quand ils furent sur le pavé de Paris.
-
-Arrivé chez lui:--Tu déménages?--fit Anatole en regardant le sens dessus
-dessous de l'appartement et des commencements d'emballage.
-
---Non, je pars,--dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.
-
---Tu t'en retournes à Bourbon?
-
---Non, je vais me promener en Orient.
-
---Bah!
-
---Oui, j'ai besoin de changer d'air... Ici, je sens que je ne peux rien
-faire... J'aime trop Paris, vois-tu... Ce gueux de Paris, c'est si
-charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur:
-Paris finirait par me manger... Il me faut quelque chose qui me
-change... du mouvement... Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, de
-l'atelier, de ce qu'on nous serine ici... Il me semble que je suis fait
-pour autre chose... Après ça, on croit toujours ça... Enfin, là-bas, je
-me figure... je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont
-rien laissé aux autres. Il y a peut-être encore à voir après eux... Et
-puis, je serai seul... c'est bon pour se reconnaître et se trouver...
-Les distractions, absence totale... Plus de dîners de Boissard, plus de
-soupers, plus de nuits au champagne... Rien! je serai bien forcé de
-travailler... Mon brave homme d'oncle fait les choses très proprement...
-Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard... Et
-dire que toutes ces idées raisonnables-là, c'est une femme qui me les a
-données!... mon Dieu, oui... en me flanquant à la porte! Ah ça! tu
-m'écriras, hein? parce qu'une fois là... j'y resterai quelque temps...
-Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un quand je
-remettrai les pieds à Paris... Tu sais, quand on voit son talent quelque
-part... On m'a dit souvent que j'avais un tempérament de coloriste...
-Nous verrons bien!
-
-Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant au passé, se
-mirent à causer de leur liaison, du collége, retrouvant dans leurs
-souvenirs l'enfance de leur amitié. Il était trois heures du matin quand
-Coriolis dit à Anatole:
-
---Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi...
-
---Oui, je viendrai avec Garnotelle.
-
-
-
-
-X
-
-
-On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis à Anatole et à
-Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, cordial et ému. On y avait
-bu ce coup de l'étrier qui remue le coeur de celui qui part et de ceux
-qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles
-aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de
-nuit, des couvertures serrées dans des courroies, même une petite tente
-de campagne, dont la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au
-repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de
-voyage attendaient, prêtes à être chargées sur le fiacre avancé et
-arrêté déjà devant la porte de la maison.
-
-A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme
-poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas
-entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonçait dans la
-robe de sa mère, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de
-sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une sauvagerie
-d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait de croiser.
-
---Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jésus?--demanda
-la femme avec un sourire humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle
-montra une petite fille aux yeux bleus.
-
---Oh! charmante...--dit Coriolis; et faisant signe à l'enfant:
-
---Viens un peu, petite...
-
-Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le monsieur, et marchant
-vers son regard, moitié peureuse et moitié confiante, elle arriva à lui.
-Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans
-des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits
-cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les
-doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant à regarder ce
-grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.
-
---Ah ça! la mère je ne sais plus qui...--fit Anatole,--vous prendrez
-bien une tasse de café avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus
-poser, pourquoi donc ça? Vous n'êtes pas trop vieille...
-
---Ah! monsieur, j'ai un malheur... Les médecins disent comme ça que j'ai
-un commencement d'ankylose de la colonne vertébrale... Ce n'est pas que
-ça me gêne autrement pour n'importe quoi... Mais voilà deux ans au moins
-que je ne puis plus hancher...
-
---Une petite tête qui m'aurait été...,--fit Coriolis qui continuait à
-examiner la petite fille.--C'est dommage... Mais vous voyez, la mère, je
-pars... A propos, quelle heure est-il?
-
-Il regarda sa montre.
-
---Diable! nous n'avons que le temps...
-
-Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa
-tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant
-glissant contre lui, accrocha la chaîne de sa montre, et en fit sauter
-les breloques qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.
-
---Ne la grondez pas, la mère... Ce n'est pas sa faute à cette
-enfant,--fit Coriolis en ramassant les breloques:--C'est bête, ces
-petites bêtises-là, on s'accroche toujours avec... Mais, au fait, j'y
-pense... Quand on va là-bas, on ne sait trop si on en reviendra...
-Tiens! Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien
-vingt francs au Mont-de-Piété... Et toi,--dit-il à Garnotelle,--qui vas
-attraper le prix de Rome un de ces jours, voilà une paire de cornes en
-corail pour te défendre du mauvais oeil en Italie... Ah! et ma
-roupie?...
-
-Il regarda par terre.
-
---Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan... Oh! ne
-cherchez pas, la mère... Si elle était tombée on la verrait... Je
-l'aurai sans doute perdue.
-
-Le portier entra:--Allons, monsieur Antoine, chargeons tout ça un peu
-vite... Et en route!
-
-
-
-
-XI
-
-
---Petit cochon, vous ne travaillez pas,--répétait Langibout à Anatole
-quand il passait derrière lui dans sa visite à l'atelier.
-
-On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.
-
-Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. Il finissait
-la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du XVIIIe siècle se
-mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait
-dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne
-l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa
-dignité, affectait une certaine austérité républicaine, comme une
-sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du
-vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme
-bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse
-voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras.
-Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se
-faisaient devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes grises
-sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés,
-taillés largement dans des traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air
-grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur
-toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur
-d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait,
-et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait
-une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait
-point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de
-ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans
-les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de
-ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses
-confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de
-sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la
-Révolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout était indulgent
-pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait
-que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant que les
-hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que de son temps, c'était bien
-autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait
-se faire un peu la peau et le coeur à tout. Et il rappelait la sauvage
-école des artistes sous la république une et indivisible, les misères
-mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait,
-prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie,
-et mangeait la fièvre que cela lui donnait.
-
-Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de
-sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise,
-quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un
-_regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de
-famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait
-les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche.
-
-Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction
-qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et
-arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des
-autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec
-une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par
-l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent
-que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et
-peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait
-l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours
-d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de
-Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du
-Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint
-presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de
-la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de
-lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution
-archaïque, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux
-hiératiques et désignateurs, le hibou de la Minerve athénienne,
-l'épervier d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les
-livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de moeurs, un de
-ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin
-de toile. Il connaissait le _modius_, emblême d'abondance, et le
-_strophium_, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il
-savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et
-ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des
-arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. «Il
-cherche celui-là»,--disait naïvement aux autres élèves Langibout,
-confondu dans sa courte science d'érudition.
-
-Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement,
-l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le
-programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement
-littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses,
-plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté:
-ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de
-couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout
-jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était
-capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans
-l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se
-plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos:--«Le
-garçon voit bien... Il interprète bien, très-bien... Ça va bien... Bonne
-couleur... fin, solide, lumineux... La tête... la tête y est... le
-torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voilà... quelque chose
-manque... Oui, la volonté... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse,
-paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!...
-En bas, rien... Des jambes? ça, des jambes! Rien... Est-ce que ça porte,
-ces jambes-là, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir...»
-
-Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit cochon, vous ne
-travaillez pas», qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant
-assez rudement les cheveux.
-
-
-
-
-XII
-
-
- _Monsieur,
- Monsieur ANATOLE BAZOCHE,
- peintre,
- 31, rue du Faubourg-Poissonnière.
- Paris
- France_
-
- Adramiti, près et par Troie (_Iliade_).
- Affranchir.
-
-«Mon vieux,
-
-«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est rose, bleu clair,
-cendre verte, lilas tendre... Rien que des couleurs gaies qui font: pif!
-paf! dans les yeux dès qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme
-chez nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il y en a
-tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me fais l'effet d'être
-logé dans la vitrine des pierres précieuses au musée de minéralogie. Il
-faut te dire par là-dessus que les rues, dans ce pays-ci, servent de
-lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a
-toujours de l'eau,--quand ce n'est pas une boue infecte,--et que les
-femmes sont obligées de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses
-pierres jetées pour traverser... Tu permets? je lâche ma phrase: elle
-s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans
-cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et toutes les
-couleurs tremblent, dansent: c'est absolument comme un feu d'artifice
-tiré sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivière... Et
-des baraques! des auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope,
-sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du pays, des gens
-qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantômes
-avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons,
-des chemises flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié de la
-figure, des mendiants... ah! mon cher, des mendiants à leur donner tout
-ce qu'on a pour les regarder!... et puis des bonshommes farces, bardés,
-bossués, chargés, hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec
-des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait penser à la
-ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, écoute l'inventaire: deux
-cartouchières, une machine à enfoncer les balles, un couteau, plus une
-blague et un mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac! ils prennent
-feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent, avec leur batterie de
-cuisine, comme un feu de Bengale!
-
-»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en
-voyant la _Patrouille turque_ de Decamps. Diable de patrouille! elle
-m'avait tapé au coeur... Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette
-couleur-là... Seulement, il y a un embêtement,--ne le dis pas à ces
-animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si éclatant,
-si au-dessus de ce que nous avons dans nos boîtes à couleur, qu'il vous
-prend par moments un découragement qui coupe le travail en deux. On se
-demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être heureux,
-sans peindre, avec un goût de confiture de roses dans la bouche, au pied
-d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le
-lointain, un narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil,
-de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus qu'à moitié des
-idées, une toute douce évaporation de son être dans un bonheur de
-nuage... Et puis cet imbécile d'Européen revient dans la grande bête que
-tu as connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié de
-moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui éprouve le
-besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer...
-
-»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage de faire des
-tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci.
-Tu vas voir.
-
-»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais devant moi un
-auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche
-d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient.
-Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores;
-à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres,
-une douzaine de chèvres et de moutons pressés et se serrant dans une
-vague peur commune; une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant,
-des traces que les chiens léchaient en grognant. Je regardais cela et un
-petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait
-presque collé sous une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche,
-aller au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa deux ou
-trois petits cris malheureux, étouffés par les chants et la guitare des
-musiciens de mon café. Le boucher avait couché le chevreau sur la
-pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge:
-un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de
-grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui
-était là, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la
-bête par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps
-en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait
-dans une main avec la corne du petit chevreau... Non, je n'ai jamais
-rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son
-amour de tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces,
-mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette
-agonie d'un autre petit...
-
-»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque dans la
-campagne, sur une route conduisant à la plaine et descendant à la mer
-que domine le mont Ida avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds
-dehors, et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met les
-choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près de l'âme, j'assiste
-à la rentrée des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,--tu connais
-cela,--qu'on prend chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à
-la porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heureux de
-la journée, un moment de solennité pénétrante. Je me crois au soir d'un
-des premiers jours du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours
-précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file des chameaux qui
-avancent lentement, le dernier portant la clochette, les petits courant
-en liberté et cherchant à téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis
-les innombrables troupeaux de vaches; puis les buffles conduits par des
-bergers au chantonnement mélancolique, à la petite flûte aigrelette;
-enfin vient l'armée des chèvres et des moutons. Et à mesure que tout
-cela passe, les chants, les clochettes, les piétinements, les marches
-traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes qui vont
-s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien! que veux-tu que je te
-dise? il me vient une émotion si bonne, si bonne... que c'est stupide de
-t'en parler.
-
-»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici le coeur un peu
-ouvert à tout: avant de partir, il y avait une dame qui m'y avait fait
-un petit trou pour voir ce qu'il y avait dedans... Ah! en fait d'amour,
-veux-tu mes impressions _femmes_ ici? Voici. En allant en caïque à
-Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem. C'était éclairé à
-_gigorno_, comme nous disions pour les vins chauds de Langibout; et, sur
-les raies de lumière des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres,
-des ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien que cela! qui
-dansaient et sautaient sur de la musique qu'elles se faisaient avec une
-épinette et un trombone... Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami,
-j'ai cru voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.
-
-»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous ceux qui ne m'auront
-pas oublié. Écris-moi n'importe quoi de Paris, de toi, des amis,--des
-bêtises, surtout: ça sent si bon à l'étranger!
-
-»A toi,
-
-»N. DE CORIOLIS.»
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il
-n'avait pas cette persistance, cette volonté et ce long courage du
-travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement
-laborieux. Il n'avait que l'entrain de la première heure et le premier
-feu de la chose commencée. Sa nature se refusait à une application
-soutenue et prolongée.
-
-En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même par l'à peu près,
-l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement
-de son sujet. Pousser l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une
-étude, une composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle
-légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination enfantine
-et rieuse, une pensée grotesque qui le traversait, toutes sortes de
-riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme
-occupé, une perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans
-cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à tout moment
-l'atelier le voyait quitter son académie pour aller crayonner quelque
-charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade
-allongeant le Panthéon drolatique qui couvrait le mur.
-
-Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère plus. Son esprit,
-ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des
-vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientôt les
-tableaux pour aller au monde baroque des copistes mâles et femelles qui
-peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes ces ironies
-vivantes jetées au bas des chefs-d'oeuvre par la faim, la misère, le
-besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un
-comique à pleurer, qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses
-Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur des
-copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant
-Anacréon, les dames au teint orange, à la robe sans manchettes, au
-bavolet gris sur la poitrine, perchées, les lunettes en arrêt, au haut
-de l'échelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres
-jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, grimaçantes de
-copier à la loupe la _Mise au tombeau_ du Titien, les petits vieillards
-qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs séparés au milieu
-de la tête, ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés
-dans de l'esprit-de-vin,--tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie,
-amusait Anatole et le faisait délicieusement rire en dedans. Au fond de
-lui passaient des crayonnages en idée, des méditations de caricatures,
-des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus impossibles sur le
-passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions de ces êtres déclassés
-qu'il étudiait avec sa pénétrante curiosité du comique humain, avec son
-oeil toujours occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la barre
-avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations d'amour de l'endroit:
-deux pêches posées par une main inconnue sur une boîte à couleurs.
-Avait-il tout observé et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à
-peu près une petite heure, puis il allait causer avec une vieille
-copiste portant en toute saison la même robe de barège noire, tachée de
-couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille
-sentimentale, adorant les discussions métaphysiques, et qui, tout en
-parlant de son coeur, parlait toujours du nez.
-
-Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser par des paradoxes
-terribles, des professions de foi d'insensibilité, toutes sortes de
-paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'écriait
-avec un accent de désespoir presque maternel:
-
---Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinité, sceptique
-en amour!--Et elle se mettait à pleurer, à pleurer sérieusement de
-vraies larmes sur le manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les
-illusions qu'il avait déjà perdues.
-
-Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pensée,
-une obsession de la farce, le travail de tête de l'observation comique,
-un perpétuel rêve de rapin qui cherche et pioche une invention de
-charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles
-comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du
-quartier.
-
-C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la figure le matin
-chez Langibout, et travaillait dans la journée chez l'architecte
-Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une
-actrice qui leur avait fait donner un «suif général» par Lemeubre pour
-avoir manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle femme de
-chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer les tapis au-dessus des
-fenêtres ouvertes où séchaient les lavis et les épures des élèves; et
-Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes,
-les dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; puis il
-lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait pas le soir et où le
-cocher serait absent. Ce soir-là venu, il se glissa avec Mongin dans
-l'écurie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de
-l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en
-tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, jusqu'à
-l'appartement. Là-dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de
-chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupèdes
-plantés sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là: un
-cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut monter un escalier,
-mais quant à le faire redescendre, il n'y a pas même à essayer. On fut
-obligé de passer la nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un
-vrai praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice eut
-si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de
-chambre ne secoua plus jamais de tapis.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité de mystificateur,
-Anatole imaginait, à peu de temps de là, une autre vengeance contre une
-autre femme qui avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une
-terrible semonce de Langibout.
-
-Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans le fond de la cour
-où était l'atelier de Langibout, il y avait un établissement de bains.
-Cela obligeait les malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient
-au bain le matin, à traverser une haie de grands diables garnissant, à
-l'heure du déjeûner, les deux côtés de la cour, campés contre le mur, en
-vareuses rouges et la pipe à la bouche. Quand elles sortaient de
-l'établissement, charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes
-du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur, elles avaient à
-déranger des lazzarones couchés en travers de leur chemin. Elles
-passaient vite, en se serrant; mais elles sentaient tous ces regards
-d'hommes les fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles
-accrochaient au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des
-mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient peur. Les
-jours de gaieté de l'atelier, on les faisait s'arrêter dans l'angoisse
-d'une détonation imminente devant un petit canon vide de poudre auquel
-un élève menaçait de mettre le feu avec une grande feuille de papier
-allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner, les femmes enceintes, les jeunes
-filles avec leurs mères, et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir,
-la maîtresse des bains avait été faire ses plaintes à Langibout, qui,
-prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations, s'était
-livré contre tout l'atelier à un éclat de colère.
-
-Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice en frappant son
-commerce au coeur. Un matin, huit bains, qu'il avait été retenir dans un
-grand établissement de la rue Taranne, stationnaient devant la maison,
-avec leur adresse sur les planchettes de derrière des huit tonneaux,
-étonnant, occupant les voisins, la maison, la rue, le quartier, tout un
-monde qui se demandait s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans
-l'établissement de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait avec
-délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à côté, quand la porte
-s'entr'ouvrit.
-
---Salut, messieurs...--fit une voix d'homme, une voix qui nazillait et
-bredouillait.
-
---Salut, messieurs...--répétèrent aussitôt, aux quatre coins de
-l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes gens répercutant l'accent de
-l'homme avec une fidélité d'écho.
-
-L'homme se décida à entrer, en souriant humblement. C'était un grand
-homme gauche, aux traits purs, réguliers, à la lèvre un peu tombante, à
-l'air ingénu et naturellement ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de
-théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et le ridicule,
-appelait, comme certaines bonnes natures grotesques, la sympathie et le
-rire.
-
---Salut, messieurs...--reprit-il avec sa même voix
-embrouillée.--Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des boîtes de fusain que
-je vends cinquante centimes... j'ai des tortillons... j'ai des
-estompes... de très-belles estompes en peau... j'en ai aussi en
-linge...--Et se baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le
-bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.--C'est-il des
-canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant, messieurs, j'ai de
-petites maquettes en fil de fer... messieurs, que j'ai inventées...
-Messieurs, c'est exact... C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures
-avec M. Gigoux... Ils ont compté... tenez, messieurs, regardez... depuis
-la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance que de la rotule
-au bassin... Vous mettez un peu de cire là-dessus... Voyez-vous: ça
-hanche... Vous avez votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez
-tout... C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur Anatole?
-
---Oui, père Mijonnet... Mettez-m'en là pour deux sous... Mais, dites-moi
-donc, qu'est-ce que c'est que cette perruque que vous avez là?
-
---Je vais vous dire, monsieur Anatole... Je vais vous dire...
-
-Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand de tortillons.
-
---Ce n'est pas pour faire le jeune... Oh! non, vous me connaissez... On
-me disait toujours que j'avais une tête de bénédictin... Alors, je m'ai
-fait couper tous les cheveux, là-dessus, sur la tête... et je m'ai fait
-mouler presque jusque-là...
-
-Et il montra le milieu de sa poitrine.
-
---Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas... je ne désenrhumais pas,
-figurez-vous... Alors, ce bon monsieur Barnet, de chez M. Delaroche, a
-eu pitié de moi: il m'a donné cette perruque-là... Je ne m'enrhume
-plus... Elle est bien un peu blonde, c'est vrai... dans le jour
-surtout... mais comme on sait bien que ce n'est pas pour faire des
-femmes que je la mets...
-
---Satané farceur de Mijonnet!--fit Anatole--Et le Théâtre-Français,
-qu'est-ce que nous en faisons?
-
---Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien! voilà... On avait été
-gentil pour moi... M. Barnet m'avait fait mon costume... Il m'avait
-prêté une toge, il m'avait appris à me draper. Il m'avait même fait des
-sandales, vous savez, avec des lanières rouges... Voilà ces messieurs du
-théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés... Ils m'ont mis tout
-de suite au premier rang des comparses, sur le devant... même que je
-disais: «Mort à César!...» Tenez! messieurs, je me posais comme ça,--il
-se drapa dans son paletot,--et je criais...
-
---Des tortillons!...--cria Anatole avec la voix même de Mijonnet.--Oui,
-je sais, on m'a dit cela, mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer
-du théâtre.
-
---Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même. Il faut que vous
-vous moquiez... Vous êtes toujours à taquiner le pauvre
-monde,--bredouilla doucement et plaintivement le père Mijonnet.--Mais
-c'est des histoires... J'ai toujours été très-convenable aux Français...
-Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»--Et il s'arracha
-une note prodigieuse: le cri de Jocrisse dans une conspiration de
-Brutus!
-
---Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là... Vous aurez eu des
-jaloux, voyez-vous... Vous étiez né pour la déclamation... Non, vrai, je
-ne vous fais pas de blague... Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre
-vous, messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter la _Chute
-des feuilles_, de Millevoye... Priez M. Mijonnet.
-
---Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie que vous me faites
-là,--dit sans se fâcher le bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole.
-
---La _Chute des feuilles_! la _Chute des feuilles_, Mijonnet!... ou pas
-de tortillons!--cria l'atelier.
-
---Vous le voulez, messieurs?
-
- De la dépouille de nos bois,
- L'automne avait jonché la terre...
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- --De la dépouille de nos bois,
- L'automne avait jonché la terre.
-
-Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers; c'était Anatole.
-
---Taisez-vous donc, monsieur Anatole... C'est bête: je ne sais plus si
-c'est moi ou vous qui parlez...
-
-Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:
-
- Le rossignol était en bois,
- Bocage était au ministère...
-
---Oh! vous changez,--dit Mijonnet.--Ce n'est pas comme ça dans le
-livre... Je ne dis plus rien... Ah! merci, mon Dieu, comme voilà des
-bains!--fit-il en se retournant et en apercevant dans l'atelier les huit
-bains apportés de la rue Taranne.
-
---C'est pour vous, monsieur Mijonnet,--se hâta de répondre Anatole,
-éclairé et traversé par une inspiration subite,--un bain d'honneur qu'on
-vous offre... une gracieuseté de l'atelier... Vous avez le choix des
-baignoires...
-
---Tout de même, je veux bien... si ça vous fait plaisir, messieurs,--dit
-Mijonnet, charmé de l'idée de prendre un bain gratis.
-
-Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques minutes, il
-fut pris dans la baignoire de l'ennui des personnes qui n'ont pas
-l'habitude du bain. Il se remua, agita les mains, chercha une position,
-regarda timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder à
-dire timidement:
-
---Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans une autre, n'est
-ce pas?
-
---C'est pour vous les huit!--hurla l'atelier à l'ensemble et le sérieux
-d'un choeur antique.
-
-Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait d'un bain à l'autre,
-cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât pas, Langibout entra brusquement et
-violemment dans l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches
-hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision à cheval
-entre deux baignoires, et l'attrapant par le bras:
-
---Comment, grand imbécile! un vieillard comme vous!... vous prêter à des
-farces d'enfant!... Habillez-vous de suite... et si jamais vous remettez
-les pieds ici...
-
-Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à les passer
-vivement, sans s'essuyer.
-
-Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était silencieux,
-consterné, écrasé sous la colère muette du maître. Anatole, enfoncé dans
-le collet de sa redingote, ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son
-esquisse, n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage
-tomberait sur Mijonnet.
-
-Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en fermant la porte
-sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus son épaule:
-
---Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir me trouver...
-
-
-
-
-XV
-
-
-Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours pour venir
-désarmer Langibout et le décider à reprendre son garçon. Le «poil» qu'il
-eut à subir à sa rentrée, la menace d'une expulsion à la première
-peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et
-ses facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit à
-piocher. On le vit arriver à six heures et travailler consciencieusement
-ses cinq heures de séance presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit
-plus de journées à courir à la recherche des modèles dans ces excursions
-en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue
-Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses études, soignait ses
-esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignées, ne bougeant plus de
-son tabouret, toujours présent quand venait la leçon de Langibout, sur
-la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, avec un regard craintif
-et un sourire humble, s'il était tout à fait pardonné. Les progrès qu'il
-se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui
-dans le contentement mal dissimulé de Langibout et les regards curieux
-et étonnés de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant
-plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffée de
-vanité, une petite espérance, un grand désir, une ambition.
-
-Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse
-contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des
-artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur
-enragé du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les idées les plus
-bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne
-voyait qu'une peinture digne de ce nom, sérieuse et honorable: la
-peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et
-romaine de l'Institut. Il avait le tempérament non point classique, mais
-académique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M.
-Drolling. Le collége, l'écho imposant des langues mortes et des noms
-sombres de l'histoire ancienne, l'écrasement des _pensums_ et de la
-grandeur des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte
-instinctif, plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère de
-Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu du respect qu'imprime
-au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennité de la
-représentation d'un temps enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche
-toutes les admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels pour
-les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se
-l'avouer, il sentait plus et goûtait mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces
-dispositions faisaient qu'il méprisait à peu près toute la peinture des
-talents vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou des
-compliments de protection, et ne regardait guère, avec des yeux furieux
-d'attention et lui sortant de la tête, que les petites toiles
-néo-grecques menant Aristophane à Guignol.
-
-Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, il y avait un grand
-rêve: le prix de Rome. Et c'est là qu'allaient bientôt toutes les
-aspirations de ses heures de travail. Ce que représentait le prix de
-Rome dans la pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans dans
-un musée de chefs-d'oeuvre; ce n'était pas l'éducation supérieure de son
-métier et la fécondation de sa tête; ce n'était pas Rome elle-même:
-c'était l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux
-auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme pour le jugement
-bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement
-d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette
-consécration officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance,
-les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les
-autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considération de l'Art,
-un lieu ennoblissant et supérieurement distingué, qui était un peu pour
-lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.
-
-Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des beaux-arts. Il
-attrapait même une seconde médaille, en ajoutant, avec une touche
-spirituelle, à sa figure terminée, les habits, la pipe et le cornet de
-tabac du modèle jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une
-résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de chance, au hasard
-qui aime les hasardeux, il alla, sans prévenir Langibout, se présenter
-au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'était au mois
-d'avril 1844.
-
-Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet à la
-main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement à l'École, sur les
-cinq heures et demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures,
-l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, usant du droit
-de leur médaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se
-partageaient à deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois
-apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en
-appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment de la scène, et que
-ramassaient en sourdine, avec des _queues de mots_, les élèves sur le
-pas de leurs cellules. Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules
-à deux, les défiants se dépêchaient de clouer une couverture entre leur
-toile et le camarade pour n'être pas _chipés_. Anatole, lui, ne cloua
-rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lâcher son esquisse,
-travailla jusqu'à la dernière minute de la dernière heure. Au dernier
-quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore des points
-lumineux dans sa toile à la lueur du jour des lieux.
-
-
-
-
-XVI
-
-
---Ah! mon cher, quelle chance!--s'écria Anatole en rencontrant, à un
-coin de rue, Chassagnol qu'il n'avait pas vu depuis le jour du Jardin
-des Plantes.
-
-Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui le tutoya.
-
---Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt d'esquisse pour le
-prix de Rome!
-
---Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et lui prenant le bras, il
-l'emmena du côté d'un café qui répandait sur le pavé le feu de son gaz.
-Arrivé à la porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste
-d'invitation qui offre la consommation, et se jetant sur la première
-banquette sans rien voir, sans s'occuper des garçons plantés devant lui,
-des bourgeois qui regardaient, de l'argent qui pouvait bien n'être pas
-dans la poche d'Anatole, il partit:--Le prix de Rome... ah! ah! ah! le
-prix de Rome! Voilà! C'est bien cela! Le prix de Rome, n'est-ce pas,
-hein? Le rêve de six cents niais... tous les ans, six cents niais!
-
-Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, des
-monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles, douloureux. Sa voix se
-pressait, ses mots s'étranglaient. Ce qu'il voulait dire grimaçait sur
-ses traits crispés. De ses mains tressaillantes de violoniste, agitées
-au-dessus de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes
-de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se tourmentaient,
-faisaient le geste d'accrocher et de saisir, battaient l'air devant ses
-idées, remuaient autour de son front le magnétisme de leurs nerfs. Coup
-sur coup, il renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné.
-Un rire mécanique et fou mettait une espèce de hoquet dans sa parole
-coupée, hachée; et l'on eût cru voir de l'eau qui remplissait d'une
-lueur trouble ces yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un
-estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches de l'opium.
-
-La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement d'une source qui
-a rejeté ce qui l'étouffe et lui pèse, vomi son sable et ses pierres, il
-jaillit de Chassagnol un flot libre et courant d'idées et de mots, qui
-roula autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière.
-
---Insensée!... là! insensée!... l'idée d'une fournée d'avenirs!...
-d'avenirs! Ah! ah!... Comment!... ce qu'il y a de plus divers et de plus
-opposé, natures, tempéraments, aptitudes, vocations, toutes les manières
-personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les
-contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans l'artiste pour
-sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus
-qui doivent faire la contrariété des admirations, ces germes ennemis et
-disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir... tout cela! vous
-enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la férule
-d'un pion du Beau! Et de quel Beau! du Beau patenté par l'Institut!
-Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir
-pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas... Car le talent,
-enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? C'est tout
-bêtement, et ça dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans
-autre chose..., c'est la faculté petite ou grande de nouveauté, tu
-entends? de nouveauté, qu'un individu porte en lui... Tiens! par
-exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de Rembrandt, ou, si
-tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordaëns, là, hein?... eh bien, cette
-faculté, cette tendance de la personnalité à ne pas toujours recommencer
-un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec une sorte de piété
-chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui... cette faculté de mettre
-dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perçois
-toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la vie, la force et
-je dirai le courage d'oser un peu la couleur que tu vois avec ta vision
-d'occidental, de Parisien du XIXe siècle, avec tes yeux... je ne sais
-pas, moi... de presbyte ou de myope, bruns ou bleus... un problème,
-cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui
-donnerait peut-être une loi des coloristes... Bref, ce que tu peux avoir
-de dispositions à être toi, c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent
-des autres... Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec
-les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! Mais on te
-montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les
-étrangers, l'air de la Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les
-vieux calques de vingt ans que les générations se repassent à l'École,
-le Vatican, les pierres du passé, la conspiration des individus, des
-choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui réprimande, de
-ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vénération, les
-préjugés... tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'oeuvre!
-Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par quelque chose de mou, de
-décoloré et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe... le pastiche
-te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne
-sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus
-que cela... pastiches! pastiches! pastiches! Et puis la vie, là!...
-Gardez donc de la flamme dans la tête, de l'énergie, du ressort, les
-muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre,
-dans cette existence qui tient de la communauté, du collége et du
-bureau, dans cette claustration et cette régularité monacales, dans
-cette pension! «Une cuisine bourgeoise», comme l'a appelée Géricault...
-Rudement juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le _sursum corda_
-de l'ambition poignante... Toi? mais dans ce douceâtre et endormant
-bien-être, dans la fadeur des routines, devant la platitude des
-perspectives tranquilles, l'avenir assuré, le droit aux commandes, les
-travaux qui vous attendent... toi? Mais la bourgeoisie la plus basse
-finira par te couler dans les moelles!... Tu n'oseras plus rien trouver,
-rien risquer... Tu marcheras dans les souliers éculés de quelque vieille
-gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne
-sais pas ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à deux
-ou trois qui ont passé par là... quatre, si tu veux, mais pas plus...
-pour résister au casernement, à l'énervement de ces cinq ans, à
-l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon
-cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est pas
-là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est l'étude en pleine
-liberté, selon son goût et son choix. Il faut que la jeunesse tente,
-cherche, lutte, qu'elle se débatte avec tout, avec la vie, la misère
-même, avec un idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux
-à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme d'école, et qui
-se laisse attraper par les forts en thème... Et pourquoi une école de
-Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas
-laisser le peintre qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des
-aïeux, des pères de son talent, des espèces d'inspirations de famille
-qui l'appellent... Pourquoi pas une école à Amsterdam pour ceux qui
-sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas
-une école de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les
-veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? Et puis, au
-fond, pourquoi des écoles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a à faire,
-et ce qu'on fera peut-être un jour? Plus de concours, d'émulation
-d'école, de vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à
-l'oeuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une pensée et
-d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, inconnu, qui aura exposé
-une toile remarquable, que l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet
-argent l'artiste aille ou il voudra, en Grèce... c'est aussi classique
-que Rome, à ce que je crois... en Égypte, en Orient, en Amérique, en
-Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe où, au diable s'il
-veut! partout où le poussera son instinct de voir et de trouver... Qu'il
-voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son goût; qu'il
-regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille à Paris et sur Paris...
-Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si
-c'est là qu'il croit trouver son talent, le caractère caché dans toute
-chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir... Eh bien! celui
-qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout à lui-même, en lui jetant
-la bride de son originalité sur le cou, s'il est le moins du monde doué,
-je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel,
-ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau
-Drolling... pas du beau si noble, mais quelque chose qui aura des
-entrailles, du tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la
-vie!... ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de
-mythologies-là!... Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout
-avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être pas vu se produire les
-excessifs, les déréglés, les géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous
-arrête le soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!... Tu verras ce que je
-te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce qu'il fera de toi...
-comme des autres. Pardieu! tu arriveras à sacrifier «aux doctrines
-saines et élevées de l'art»... Doctrines saines et élevées! C'est
-amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait
-ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome qui a fait Géricault? Est-ce
-ton école de Rome qui a fait ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école
-de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche?
-qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton école de Rome
-qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi
-je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du _poncif_!... oui, la
-Mecque du _poncif_... Et voilà! Hein? n'est-ce pas? ça va, le baptême y
-est...
-
-Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée, morbide, qui
-grandissait en s'exaltant, se levait l'orateur nocturne, le parleur dont
-les théories, les paradoxes, l'esthétique semblent se griser à la nuit
-de l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type de ce
-génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à l'heure du sommeil des
-autres, sur un bout de table de café, les coudes sur les journaux salis
-et les mensonges fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des
-bougies éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas roulés sur
-les billards par les garçons en manches de chemise.
-
-A une heure, le maître du café fut obligé de mettre à la porte les deux
-amis. Chassagnol s'égosillait toujours.
-
-Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta derrière lui, en
-homme accoutumé à monter l'escalier de tout ami avec lequel il avait
-dîné une fois, ôta son habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas
-sonner l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une pipe sans
-cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller, et resta, toujours
-parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût offert la moitié de son lit pour
-obtenir le silence. Encore Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol
-dans un de ses rêves.
-
-Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas Anatole, emboîtant
-son pas, l'accompagnant au restaurant, au café, vivant sur ce qu'il
-mangeait, partageant ses nuits et son lit, continuant à parler, à
-théoriser, à paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot
-lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il pouvait avoir,
-ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt jamais à la bouche le nom
-d'un père, d'une mère, d'une maîtresse, de n'importe quel être à qui il
-tînt, d'un pays même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet
-homme bizarre et secret, dont la science même venait on ne savait d'où.
-
-La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole pour s'en aller avec un
-autre ami quelconque, qui était venu s'asseoir à leur table de café.
-C'était son habitude, une habitude qu'on lui avait toujours connue de
-passer ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un café à un
-autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher aux gens, quand il
-les retrouvait, comme s'il les avait quittés la veille, les quitter de
-nouveau quelques jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu
-une nouvelle intimité d'une moitié de semaine.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait dans l'atelier à
-l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il avait le petit air modestement
-fier qui s'attend à des félicitations.
-
---Vous voilà, petit misérable!--lui cria Langibout d'une voix terrible
-dès qu'il l'aperçut.--Comment! avec ce que vous savez, vous avez eu le
-front de concourir? Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant...
-Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que vous seriez capable de
-peindre une académie, petit animal? Vous serez refusé au second
-concours, et vous aurez pris pour rien du tout la place d'un autre qui
-avait la chance d'avoir le prix... Quand je pense que vous auriez pu le
-faire manquer à Garnotelle! un garçon qui sait, lui, et qui est à sa
-dernière année... Ah! si c'était arrivé par exemple, je vous aurais
-flanqué à la porte! Je vous aurais flanqué à la porte!...--répéta plus
-vivement Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la tête sur
-son carton, comme devant la menace d'une calotte. Ce furent là toutes
-les félicitations de Langibout. Du reste, il ne s'était pas trompé: la
-semaine suivante, au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé.
-Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer en loge.
-
-Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volonté sans le
-don, l'effort ingrat, ce courage de la médiocrité: la patience. A force
-d'application, de persévérance, il était devenu un dessinateur presque
-savant, le meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin
-exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné et servile, où
-rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité des grands traducteurs
-de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par
-l'attribution du caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans
-la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans
-largeur, sans audace, sans émotion, était pour ainsi dire impersonnel.
-Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur était
-médiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées à
-une douzaine de tableaux connus. Garnotelle était, en un mot, l'homme
-des qualités négatives, l'élève sans vice d'originalité, auquel une
-sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'école, un
-précoce archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient assurer
-et promettre le prix de Rome.
-
-Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance opiniâtre
-du succès pour cet élève persistant et méritant, auquel un double lien
-l'attachait: une similitude et une parité d'origine, une ressemblance de
-son vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui semblait
-ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans ce compatriote de
-Flandrin à son caractère, à cette ténacité que Garnotelle mettait en
-tout, apportant à la plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut.
-
-Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance de ne pas naître à
-Paris, et de trouver, autour de sa misérable vocation, toutes les
-protections qui soutiennent et caressent en province une future gloire
-de clocher.
-
-Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze cents francs de
-pension, et, dans sa sollicitude maternelle, l'avait logé dans un hôtel
-vertueux, où les moeurs des pensionnaires étaient surveillées par un
-hôtelier tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté de
-deux cents francs, lors de sa réception à l'École des Beaux-Arts. Au
-bout de deux médailles, il avait été porté à dix-neuf cent francs. Une
-pension de deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait
-envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût produit, des
-commandes, des restaurations de chapelle, des portraits de gens de son
-endroit. Il sentait derrière lui tous ces bras d'une province qui
-poussent un fils dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces
-mains qui jettent au commencement de la carrière de quelqu'un du pays,
-les recommandations de l'évêque, l'influence toute-puissante du député,
-le tapage d'éloges de la presse locale.
-
-Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève n'étaient pas
-rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de Garnotelle, sa dernière
-année de concours; et Langibout avait beau se répéter toutes les chances
-de ce talent honnête et courageux, ses titres à la justice charitable du
-jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il lui semblait qu'il
-y avait de mauvais courants et des menaces dans l'air. Des bruits
-d'ateliers, un commencement de bourdonnement d'opinion, jetaient en
-avant les noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau,
-hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury et triompher de ses
-répugnances.
-
-Le programme du concours de cette année-là était un de ces sujets tirés
-du _Selectæ_, que semblent régulièrement tous les ans dicter à
-l'Institut, dans un songe, les ombres de Caylus et d'André Bardon:
-«Brennus assiégeant Rome, les vieillards, les femmes et les enfants
-assistent au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole pour le
-défendre. _Les Flamines descendent du temple de Janus, portant les vases
-et les statues sacrés, et distribuent des armes aux guerriers qu'ils
-bénissent._»
-
-Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son tableau,
-travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une heure, avec l'acharnement
-de toute sa volonté, une rage d'application, le suprême effort de toutes
-les ambitions et de toutes les espérances de sa médiocrité.
-
-Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car à ce concours,
-les élèves ne s'étaient pas contentés, selon l'habitude ordinaire, de
-_saloper_, c'est-à-dire de faire des trous dans la cloison pour regarder
-l'esquisse du voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau
-qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules, sous
-prétexte de faire son portrait, les concurrents s'étaient rendus visite
-les uns aux autres, et avec la justice loyale et spontanée des jugements
-de rivaux, le prix avait été décerné d'un commun accord à un tout jeune
-homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce jugement était confirmé par le
-public et la critique, qui restaient froids devant la sage ordonnance
-des Flamines de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la banale
-rouerie des draperies, le mouvement mort et mannequiné de la scène, la
-déclamation des gestes. Deux toiles de ses concurrents lui étaient
-opposées comme supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la
-grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées de verve. Et
-pour la première place, elle était donnée sans conteste à la toile de
-Lamblin, à laquelle les plus sévères accordaient une rare solidité de
-couleur, et le plus grand goût d'austérité tragique.
-
-Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau
-dont on avait parlé, et autour duquel s'était fait un de ces bruits que
-les professeurs n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis,
-il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, il pouvait
-attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever à un honnête
-travailleur, consciencieux, régulier, modeste, à un concurrent de la
-dernière année, auquel les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de
-Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel pour un pauvre
-diable méritant, et venu de bas, qui s'était élevé par l'étude. Des
-recommandations puissantes de Lyonnais haut placés firent encore pencher
-la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin,
-pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'écrasât
-pas trop le couronné: il n'eut pas même une mention; et pour sauver le
-jugement, des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on
-appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de sentiment du
-tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'était un fait trop
-flagrant que le prix de Rome venait d'être encore une fois donné, non au
-talent et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à
-l'assiduité, aux bonnes moeurs du travail, au bon élève rangé et borné.
-Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mépris de l'École, dans le
-soulèvement qu'inspire à la jeunesse une iniquité de juges et de
-maîtres.
-
-Anatole était une de ces heureuses natures trop légères pour nourrir la
-moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait
-tant rêvée. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et
-lors de la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, à cette
-fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq logistes de l'année mêlés à
-des anciens, à des amis, courent la forêt, sur des rosses louées, avec
-des pantalons de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air d'un
-état-major de bizets dans une révolution, Anatole fut toujours en tête
-de la grotesque cavalcade. Au dîner traditionnel du pavillon Henri IV,
-dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apportés par
-les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos.
-Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la nuit et le sommeil de
-la banlieue avec la chanson nouvelle, improvisée par un architecte, ce
-soir-là, au dessert du dîner, et populaire le lendemain:
-
- «Gn'y en a,
- Gn'y en a,
- Que c'est de la fameuse canaille!...»
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. Il se tourna vers
-d'autres idées, vers un désir plus modeste et de réalisation plus
-facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de
-l'artiste, la possibilité de faire des portraits, de gagner de l'argent;
-en un mot, _s'établir_ peintre.
-
-Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui payer le luxe d'un
-atelier. A la fin, elle se décida à aller consulter Langibout, qui
-l'assura «que les belles choses pouvaient se faire dans une cave». Armée
-de cette réponse, elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole.
-Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole remonta
-fièrement dans sa chambre au sixième, en déclarant qu'il ne prendrait
-plus ses repas à la maison, et qu'il allait vivre de son talent.
-
-Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles pastellées,
-les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait à un petit
-marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et
-repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant l'écriteau d'un
-petit atelier à louer, le seul atelier du quartier où Hillemacher
-n'avait pas encore fait bâtir ces huit grands ateliers qui firent plus
-tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite.
-
-L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer
-là-dedans; et Anatole gagnait à peine de quoi dîner tous les jours. Le
-plus souvent, il était nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel
-il compagnonnait; un brave garçon pris par la conscription, et qu'une
-recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la réserve, et
-placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, «les canonniers de la
-seringue.» De la caserne, il apportait à Anatole la moitié de sa ration
-dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution
-d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par l'escalier de
-service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mère, sans y
-entrer, avec l'air de mépriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du
-déjeuner.
-
-Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait
-quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il
-demanda l'adresse, et courut à un petit hôtel de la rue du Helder.
-
---Entrez!--lui cria une voix formidable quand il eut frappé à la porte
-indiquée. Il se trouva en face d'un Hercule, énormément nu, et tout
-occupé à faire des ablutions froides.
-
-L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer ses membres de
-lutteur, des muscles féroces, en roulant de gros yeux dans sa grosse
-tête à barbe dure.
-
---Proférez des sons,--dit-il à Anatole interdit. Et quand Anatole eut
-expliqué le motif de sa visite:--Ah! vous savez faire la lithographie,
-vous?
-
---Parfaitement,--dit intrépidement Anatole, qui n'avait jamais touché de
-sa vie un crayon lithograhique.
-
---Où demeurez-vous?
-
---Rue du Faubourg-Poissonnière, nº 31.
-
---Garçon!--cria l'homme en se rhabillant à un domestique de l'hôtel,
-qu'on entendait remuer dans la chambre à côté,--fermez ma malle, et un
-commissionnaire...
-
-Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouillée
-lui monter dans les idées, devant cet homme inquiétant par sa force et
-ses espèces de manières de fou.
-
---Partons!--dit brusquement l'homme tout à fait rhabillé.
-
-Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, par la
-malle, et par l'homme portant sous le bras une immense pierre,
-concentré, sinistre, muet et caverneux, avec l'air de rouler sous ses
-épais sourcils froncés des méditations farouches. Il avait l'impression
-d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus tout, un
-poignant sentiment de honte. L'idée était horrible pour lui d'introduire
-cet étranger dans son taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse,
-il se serait sauvé à un tournant de rue.
-
-Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine la grande malle dans la
-petite chambre, et que la pierre fut posée sur la table qu'elle couvrit,
-l'homme, après avoir mesuré de l'oeil la hauteur et la largeur de la
-mansarde, posa sa large main sur la couverture, et dit ces simples
-mots:--C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je vais me coucher.
-
-Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait à préparer
-dans sa tête une timide demande d'explication, quand l'homme tira de sa
-poche quatre ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.
-
-Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur atelier! Il ne dit
-pas un mot.
-
-L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié du lit, et se
-dressant sur son séant:--Au fait, vous ne mangeriez pas quelque chose,
-vous n'avez pas faim?
-
---Si,--dit Anatole,--j'ai oublié de déjeuner ce matin.
-
---Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.
-
-Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole, et où Anatole
-n'osa pas lui parler:
-
---Vous me réveillerez à dix heures,--dit l'homme en se recouchant.--Vous
-entendez, à dix heures!
-
-Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes sortes
-d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. Des histoires de fous
-dangereux qu'il avait lues lui revenaient. Il ne savait que penser, que
-croire de ce prodigieux garnisaire installé chez lui, tombé de la lune
-dans ses draps.
-
-A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et se mit à
-découvrir, avec toutes sortes de précautions, la pierre sur laquelle on
-ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractère
-alhambresque qui est le style spécial de la pâtisserie: là-dessous
-devait être représentée la réception du duc d'Orléans par la garde
-nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes
-nationaux, exécutés d'après de mauvais daguerréotypes contenus dans la
-malle de leur compatriote.
-
---Hein? nous allons nous y mettre?--fit l'homme après avoir donné à
-Anatole toutes les explications du sujet.
-
---Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit.
-
---Tiens?... Ah! bien, très-bien... Vous coucherez dans le lit, la
-nuit... moi le jour... Nous nous relayerons.
-
-Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre était finie.
-L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant à
-Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et réélargi, et le
-souvenir d'un original très brave homme qui n'avait trouvé que ce
-bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait,
-comme il le voulait.
-
-La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la rue, qu'Anatole
-sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De là il courait
-chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un
-chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu,
-Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi
-répondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait
-dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre
-tout un mois, trente jours à n'avoir pas besoin de la Providence.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, que cet
-atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne
-odeur de tabac et de paresse! La clef était sur la porte, entrait qui
-voulait. Un éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de Rouen,
-accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les
-visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque,
-un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit
-transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une demi-douzaine.
-Là venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'hôtes d'une heure ou
-d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens
-qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul
-mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et
-cynique: c'étaient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-là,
-avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans
-atelier venant exécuter chez Anatole un _esgargot_ pour un marchand de
-vin, un camarade de collége chatouillé par l'idée de voir un modèle de
-femme, un garçon plongé dans une étude d'avoué et en course dans le
-quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de
-Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de son ministère sur
-le coup de deux heures avec l'envie de flâner. On y voyait encore de
-jeunes architectes, des élèves de l'École centrale, des débutants de
-tout métier, des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par
-Anatole ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où: Anatole n'y
-regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et
-rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moitié de son domicile
-à un monsieur qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la
-sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait pas à lui
-amener un camarade de lit permanent, sans qu'il sût trop d'où lui venait
-ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il était engagé au Cirque.
-Son emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général Mélas. C'eût
-été, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par là, il
-sortait de la ligne: on avait retourné tous les magasins du Cirque, sans
-pouvoir trouver de chaussure où il pût entrer.
-
-Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore visité,
-généralement sur le tard et vers les heures où commencent les exigences
-de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour
-des hommes qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de
-ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se rabattaient
-sur une cotisation qui permettait de faire remonter du café d'à côté des
-absinthes et des anisettes panachées.
-
-Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pièce. Il s'en
-échappait des gaîtés, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux
-d'opéra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnête maison
-croyait avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient des
-jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tête des locataires du
-dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens
-qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour trouver des
-situations. L'atelier piétinait, se poussait, dansait, se battait,
-faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enragées, des chocs, des
-chutes, des tombées de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des
-luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A
-tout moment éclatait cet athlétisme auquel invite la vue des statues et
-l'étude du nu, cette gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier
-continue les récréations du collége, prolonge les batailles, les jeux,
-les activités et les élasticités de l'enfance chez les artistes à barbe.
-
-Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, semés dans l'atelier,
-apportèrent bientôt à cette furie d'exercices une terrible
-surexcitation. Anatole et ses amis conçurent une grande idée qui, à
-peine réalisée amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à
-répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du Cirque. A
-douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs. Chacun représentait à son
-tour une puissance coalisée, et quelquefois deux. La table à modèle
-était la capitale où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la
-table figurait le praticable imité du fameux tableau des neiges du
-Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor était simple: on ouvrait la
-fenêtre. Une femme de la société, qui raffolait du talent de Léontine,
-fut chargée du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le
-costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de bottes, une
-blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus d'une boîte de sardines
-appliqué sur le chapeau de cuir d'un capitaine au long cours, naufragé à
-Terre-Neuve, et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues
-de la grande armée admirablement passées par Anatole à cheval sur une
-chaise. Il excellait à dire, d'après les plus pures traditions de
-Gobert: «Toi? je t'ai vu à Austerlitz... A cheval, messieurs, à cheval!»
-On vit aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où le roulement
-des tambours était fait avec un bruit de lèvres, et la sonnerie des
-clairons imitée dans le creux du bras replié. Mais ce qu'il y eut de
-plus beau, ce furent les batailles acharnées, héroïques, traversées de
-furieuses charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur,
-couronnées de la lutte suprême: le combat du drapeau! Triomphe
-d'Anatole, où serrant contre son coeur la flèche de son lit, il luttait,
-se tordait, se disloquait, et finissait par faire passer au-dessus du
-manche à balai vainqueur tous les ennemis de la France!
-
-
-
-
-XX
-
-
-Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier et cette vie
-d'Anatole:
-
-«Punaisiana, route de Magnésie
-
-Septembre 1845
-
-«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, sans un bout de
-lettre, sans un mot! et je suis sûr que tu n'es pas même mort, ce qui
-serait au moins une excuse. Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je
-te pardonne, au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas dormir.
-Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec Dosiclès, lequel, pour
-m'honorer, m'a mis dans un lit où les draps sont brodés de fleurs en or
-d'un relief désespérant. J'étais si éreinté ce soir, que je commençais à
-dormir là-dessus, je me gauffrais, je me modelais en creux, mais je
-dormais... quand tout à coup, je me suis aperçu que chacune de ces
-fleurs d'or était un calice... un vrai calice de punaises! Et voilà
-pourquoi je t'honore de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci
-des journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que je fasse
-avaler à quelqu'un.
-
-»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin, une escorte d'une
-douzaine d'Albanais et de Turcs, et bien entendu mon fidèle Omar.
-D'abord des sentiers, des chemins bordés de lauriers-roses et de
-grenadiers sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout jeune
-museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros comme une chèvre, qui
-venait nous dire bonjour. A huit heures, nous commencions à monter la
-montagne: alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter, des
-pins gigantesques, admirables de formes, des arbres du temps de la
-création, des arbres pleins de vie et pleins de siècles, de vrais
-morceaux d'immortalité de la terre, qui font le respect avec l'ombre
-autour d'eux. Je ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans
-les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils, qui se
-sauvaient et se retournaient pour nous voir, comme s'ils n'avaient
-jamais vu de bêtes d'une espèce comme nous. En haut, malgré un froid de
-chien qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, nous
-restons une heure à regarder ce qu'on voit de là: le Bosphore, les îles,
-la côte de Troie, blanche, avec des éclats de carrière de marbre,
-étincelante dans ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu
-pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait une
-turquoise translucide, vois-tu cela?
-
-»De là, dégringolade dans la plaine. Des villages dominés par de grands
-cyprès, de la bonne bête de grosse verdure, comme en Normandie; des
-vergers avec de l'eau sourcillante sous le pied de nos chevaux, des
-arbres qui s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches jaunes,
-des prunes, des grenades, des raisins de toute couleur glissant des
-vignes emmêlées aux arbres; partout sur le chemin, des fruits suspendus,
-tentants, tombant à la portée de la main; entre les éclaircies des
-arbres, des champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre à
-grands coups de yatagan et dont elle m'offre le coeur. Enfin, il me
-semblait être sur la grande route du paradis, animé par un peuple de
-paradis qui semblait enchanté de nous voir manger ce qui lui
-appartenait. Nous croisons des zebecks aux étendards rouges. Nous
-passons de petites rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de
-croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout, et jusqu'à un
-déménagement du pays: cela se compose d'un petit âne blanc sur lequel
-est un grand diable de nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un
-coq; puis un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la femme nº 1,
-montée à califourchon, et flanquée devant et derrière d'un enfant; puis
-la femme nº 2; puis un ânon et un mouton en liberté, qui suivent la
-famille à peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser: nous
-tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande immobilité découpée sur
-le ciel, au chant grave, les yeux tournés vers une mosquée: je t'assure
-qu'ils dessinaient une crâne silhouette de la _Prière orientale_. C'est
-seulement à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons Ailvatissa,
-où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu absolument nous héberger, nous
-fourre dans la bouche, avec toutes sortes de politesses, les boulettes
-qu'il se donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était comme
-mon lit de fleurs!
-
-»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas? Eh bien! elle ne
-vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. Imagine-toi une immense
-oasis, un bois d'arbres énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre
-d'une forêt, des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur
-tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et rejaillissants
-du sol; imagine là-dessous de l'eau, un bruit de sources chantantes, un
-serpentement de jolis ruisseaux clairs, et là-dedans, dans cette ombre,
-cette fraîcheur, ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens
-ayant accroché aux branches leur vie errante, campant là avec leurs
-tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse nu, fabriquant des armes,
-forgeant des instruments de jardinage sur une petite enclume enfoncée en
-terre, et charmant le battement du fer avec le rhythme d'une chanson
-étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant en brandissant sur
-leur tête des tambours de basque qui leur font de l'ombre sur la figure,
-des femmes près de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux
-entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes odoriférantes,
-d'autres occupées à donner à de petites bouches leurs seins bronzés, des
-petits enfants tout nus avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie,
-ou bien n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le mauvais
-oeil: une gousse d'ail dans un petit morceau d'étoffe dorée; tous,
-barbotant, s'éclaboussant, dans le bois d'eau et de soleil, courant
-après des oies effarouchées... Et aux arbres, des berceaux d'enfants,
-nids de loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les
-trouvailles des routes...
-
-»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir!
-
-»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne.
-
-»A toi, vieux.
-
-»N. DE CORIOLIS.»
-
-
-
-
-XXI
-
-
-«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin.
-
-«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!... Ah! mon ami, si je
-l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. Tu vas voir ce que c'est!
-
-»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû t'écrire cela, nous
-avions pris, il y a près de trois mois, un voiturin à Marseille. Nous
-étions les cinq prix: Jouvency, Salaville, Froment, Gouverneur et
-Charmond, le musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal flâné
-en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui, c'était le grand jour.
-A trois heures, nous étions dans un endroit appelé Ponte Molle. Nous
-savions que les camarades viendraient à notre rencontre: il y en avait
-quatre. Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui nous étions
-à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines pas! un froid... et
-pas seulement du froid, un air tout gêné, tout inquiet, tout absorbé.
-Avec ça, ils étaient mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai
-demandé à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac qui a été chez
-nous, n'était pas venu. Il m'a répondu, comme mystérieusement, qu'il
-n'avait pas pu venir; que j'allais le trouver bien changé, qu'il avait
-une espèce de maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et
-qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées. Et comme ça
-toute la route, ç'a été un tas de mauvaises nouvelles des uns et des
-autres, et des histoires qui nous ont mis tout sens dessus dessous.
-J'oublie de te dire qu'à Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de
-Michel-Ange: je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons rien
-compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait de plus beau. Il
-faut que je te dise quelque chose, mais cela tout à fait entre nous, je
-te demande le secret: ils sont ici très-malheureux d'une aventure
-arrivée à Filassier, le prix du _Joseph_, tu te rappelles. A ce qu'il
-paraît, il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement.
-Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu comprends la
-déconsidération que cela jette sur l'Académie, et la position fausse où
-cela nous met tous à Rome.
-
-»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a des obélisques de
-chaque côté, et ils nous ont de suite conduit dans le Corso voir
-Saint-Pierre. Mon Dieu! que cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait!
-Je me figurais une place circulaire avec des colonnes devant: il paraît
-que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire des rues. Et puis,
-nous avons monté, et nous sommes arrivés, comme la nuit venait à la
-villa Médici. On nous a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des
-chambres comme ça: j'en ai une... ignoble! Et nous en avons pour un an,
-à ce qu'il paraît, à être là! Là-dessus l'_Ave Maria_ a sonné: cela
-sonne le dîner ici, l'_Ave Maria_. Nous sommes descendus à la salle à
-manger. C'était lugubre; rien que de mauvaises chandelles, pas de
-nappes; au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain. Il y
-avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, qu'ils vous ôtaient
-d'avance l'appétit. J'ai aperçu que c'était peint en rouge, et qu'il y
-avait au fond le Faune appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut
-les portraits des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui
-étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés! On était
-séparé: chaque année avait sa petite table. Les vieux prix, les restants
-à l'école, les _professeurs_, comme on les appelle ici, en avaient une
-un peu exhaussée. Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru
-terriblement vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. Tu
-as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs, à présent. On a
-passé la soupe, et comme les nouveaux sont ici les derniers servis, la
-soupière nous est arrivée à peu près vide. Personne ne se parlait. Il y
-avait toujours un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous.
-Les vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus comme s'ils
-avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient de petits manteaux de
-laine, et paraissaient avoir froid dessous comme des pauvres. Enfin, il
-y eut une voix à la table des professeurs: «--Ah! voilà les
-nouveaux...--Il est bien laid, celui-là...--Lequel?--On dit que le
-concours était bien faible...» Nous avions le nez dans notre assiette.
-Il nous arriva une boîte de sardines où il n'y avait plus rien au fond
-que des arêtes et de l'huile qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans
-la salle un grand brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux
-qui grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois du
-brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en vint un autre,
-puis un autre. Alors il partit des tables: «Sont-ils embêtants, avec
-leur fièvre, ceux-là! C'est agréable pendant qu'on mange, d'avoir
-l'hôpital à côté de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent
-qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé quelques tirans du
-bouilli, de l'_alesso_, comme ils disent, quand Filassier a fait son
-entrée, en bottes, en culotte blanche, en veste de velours, des éperons,
-une cravache, et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce
-qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il mange mieux ailleurs...
-C'est révoltant! Je ne comprends pas qu'il en soit arrivé à cette
-impudeur-là. Là-dessus, j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!...
-Je n'ai entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait pour
-en manger une autre... Il y avait même Châtelain qui avait son
-couteau... Et personne n'essayait de les séparer! On devient de vraies
-bêtes féroces ici. Notre graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il
-s'est sauvé dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du vin
-cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais que l'ordinaire, et
-Grimel a proposé gentiment de boire à la santé des nouveaux, en nous
-disant qu'il «espérait que nous ferions honneur à l'Académie, et que
-nous reconnaîtrions la généreuse hospitalité que nous y recevions.»
-Aucun de nous n'a eu le courage de répondre. On est passé au salon.
-Qu'est-ce qui m'avait donc dit qu'il y avait des aquarelles de carnaval
-au salon? C'est une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été
-obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond jouait son prix,
-et on m'a conduit à ma chambre: les quatre murs, mon ami. Mon lit et ma
-malle, rien de plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore
-que...»
-
-
-«Du même endroit. Octobre 1845.
-
-«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre oublié dans un
-coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord que je te finisse ma nuit.
-
-»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma bougie s'éteint. Je
-la tâte: froide comme un mort! Je cherche des allumettes: pas une.
-J'ouvre ma porte: pas de lumière. Je me risque dans de grands diables
-d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La peur me prend de
-me casser le cou, je retrouve ma chambre et mon lit à tâtons. Je prends
-mon meuble de nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche,
-je vais fermer l'oeil... voilà de la lumière qui se met à serpenter par
-terre entre les jointures des carreaux, et il part sous mon lit quelque
-chose comme une mine qui saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on
-me jette dans ma chambre une avalanche de meubles.
-
-»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce depuis le commencement
-jusqu'à la fin! Les soi-disant statues de Michel-Ange, à Ponte Molle,
-sont de n'importe qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est l'église
-San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi à aller à Charenton. Il y
-a deux bonnes lampes dans la salle à manger, et des nappes. Les cheveux
-blancs de Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête
-garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les fiévreux étaient de
-faux fiévreux. Le vrai salon a bien des aquarelles de carnaval. La
-dispute à table était en imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre.
-Le meuble de dessous mon lit était percé, et ma bougie était un bout de
-bougie sur un navet ratissé! Voilà! Ah! les scélérats! les ai-je assez
-amusés! Car on vous donne, pour ces occasions, une chambre sans volets,
-sans rideaux, et où on peut vous voir du balcon de la Loggia. Et ils
-m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme qui rentre désespéré
-dans sa chambre, ferme la porte, regarde, fait deux ou trois tours, met
-la main dans son gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur,
-tire lentement une manche de sa redingote, cherche un meuble où la
-poser, et finit par s'asseoir sur sa malle comme un condamné à cinq ans
-de Rome! Ils m'ont vu ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me
-frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement dans
-le voyage, avec le geste imbécile qu'on a à se frotter le nez quand on
-n'a pas de glace! Ils m'ont vu, me graissant bêtement d'une main, tenir
-et retourner de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas
-osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en chemin d'une
-Italienne très-gentille que j'avais rencontrée dans le nord de l'Italie,
-et qui m'avait dit qu'elle allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant
-à l'Académie une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre
-sentant la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de poulet était en
-italien, en un polisson d'italien de cuisine qui me faisait venir l'eau
-à la bouche, et où j'accrochais un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir
-une phrase... Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de mon
-ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant toujours plus près de
-la bougie, et en m'enduisant plus fiévreusement le nez... ça devait être
-trop drôle!
-
-»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter à la dame de la
-garde-robe de l'École, comme à la femme de M. Schnetz, et j'ai été
-très-flatté qu'elle me parlât de mon concours!
-
-»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme ça! Ça doit te
-donner une assez jolie idée de la manière dont on vous met dedans. Vrai,
-c'est très-bien fait, cette scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça
-vous pince tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis, tu
-comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a remué, la fatigue,
-l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée, de tout ce qu'on va voir, de
-Rome. On ne sait pas, on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air,
-un tas de choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts: en
-est prêt à tout avaler.
-
-»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on ne peut
-atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est l'impression générale,
-à ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. Il me semble que je n'ai
-pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première
-année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un beau jour on
-voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive un moment ou tout d'un coup ce
-qu'on a partout sous les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du
-balcon de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome, la
-colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de Rome, la campagne, les
-monts de la Sabine, le bord de la mer à l'horizon, il a vu, il a
-compris, il a senti: tout s'est éclairé pour lui.
-
-»En attendant, je travaille dur.
-
-»Qu'est-ce qu'on devient à Paris?
-
-»Ton bon camarade,
-
-»GARNOTELLE.»
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette existence au jour
-le jour, nourrie des gains du hasard, riche une semaine, sans le sou
-l'autre, lorsqu'il lui arrivait une fortune. Un éditeur belge qui avait
-entrepris une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage des
-pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle décalqué sur la
-pierre, la pierre passée au gras, Anatole n'avait guère qu'à repiquer
-les valeurs qui n'étaient pas venues. Il en expédia près d'une centaine
-dans son hiver. Chacune de ces reproductions lui étant payée
-quatre-vingts francs, il se fit ainsi près de huit mille francs. C'était
-pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de la prospérité: il avait
-l'impression d'un homme sans souliers qui marcherait dans l'or. Tout
-coula, tout roula dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge
-ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie, où les
-cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour des quatre murs, et
-sortaient sur le palier.
-
-Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des acquisitions de
-luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement diverses choses
-étranges.
-
-Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua, sur un
-bouchon, un papillon.
-
-Il acheta un _Traité des vertus et des vices_, de l'abbé de Marolles,
-dont il fit le signet avec une chaussette.
-
-Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle, peinte un jour de
-misère avec l'huile d'une boîte à sardines.
-
-Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement de
-s'apprendre à jouer: _J'ai du bon tabac_... Après le clavecin, il acheta
-un grand morceau de guipure historique; après la guipure un canot qu'on
-vendait pour rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever,
-sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.
-
-Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un abonnement à une
-édition par livraisons des oeuvres de Fourier, et se commanda un habit
-noir doublé en satin blanc,--un habit qui devait, dans l'atelier,
-remplacer la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière, Anatole
-finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva l'intérieur.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
---Garçon!... des huîtres... des grandes... comme votre berceau! Allez!
-
-C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans la grande salle
-du restaurant Philippe, à une table en face la porte d'entrée.
-
-Ce jour-là--le jour de la mi-carême,--l'idée d'aller au bal de l'Opéra
-s'était emparée de lui. Il avait réuni un gilet de flanelle, une paire
-d'ailes, un maillot, un carquois, et avec cela il s'était déguisé en
-Amour. Une seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant pas la
-couper, il se résolut à lui donner un accompagnement qui ôtât le manque
-d'harmonie à son costume: il attacha sur son gilet de flanelle, au creux
-de l'estomac, un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé,
-des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban bleu de ciel dans
-les cheveux, des pantoufles de broderie aux pieds, il était parti,
-allant devant lui, flânant. Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait
-froid qu'au bout des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne
-pouvoir mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait devant
-les costumiers, regardait les oripeaux de carnaval dans le flamboiement
-du gaz, marchait tranquillement dans l'escorte d'honneur des gamins: il
-n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra un
-divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, un plaisir d'homme
-du monde; et il se demandait s'il ne devait pas aller dans un bal moins
-bon genre, comme Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant
-pas encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage, et
-trouva, dans ce qui se passait là, dans le caractère des habitués, dans
-les allées et venues des dominos qui leur apportaient des sucres de
-pomme et des oranges, assez d'intérêt pour y rester près d'une heure.
-Arrivé à l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des cireurs de
-bottes que les nuits de bal improvisent, il fit l'honneur à deux ou
-trois de ces peintres en vernis, auxquels il reconnut une jolie
-_platine_, de leur répondre, aux applaudissements des groupes du
-passage. D'un de ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait
-l'air de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener faire une
-partie de billard au Grand-Balcon. A peine si le monsieur joua: Anatole
-avait ce soir-là un jeu étourdissant; il fit des séries de carambolages
-interminables, en ne se lassant pas d'admirer combien le costume
-d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable aux effets
-de recul. Il joua ainsi pendant deux grandes heures, dans le café
-troublé de voir, à travers son demi-sommeil, les fantastiques académies
-dessinées par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des derniers
-consommateurs enfilait si étrangement, lors des raccourcis du jeu,
-depuis le talon jusqu'à la nuque.
-
-Il sortit de là, avec la ferme intention d'aller décidément au bal de
-l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité se laissait accrocher, arrêter
-au spectacle du mouvement entourant le bal, à ces figures qui sortent de
-ces nuits du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent
-des gros sous et des bouts de cigare derrière le Carnaval.
-
-Et il était en train de suivre et d'escorter une femme qui portait dans
-un seau du bouillon à la file des cochers de fiacre, quand il vit au
-cadran de la station: quatre heures moins cinq...--Tiens! dit-il, c'est
-l'heure d'avoir faim,--et renonçant au bal, il s'était dirigé vers
-Philippe.
-
-Les masques arrivaient. Anatole criait:
-
---Oh! c'te tête!... Bonjour, Chose!... Et tu fais toujours des affaires
-avec le clergé? «A la renommée pour l'encens des rois mages!...» T'es
-l'épicier du bon Dieu! Tais-toi donc!... Et tu te costumes en Turc!
-c'est indécent!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un signalement
-grotesque en pleine figure. La salle jubilait. Les soupeurs se
-poussaient pour entendre de plus près cette pluie de bêtises,
-apostrophes cocasses, baptêmes saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du
-Catéchisme poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les tables
-peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une à l'autre; et tous les
-soupers, en se pressant, ne faisaient plus qu'un souper où les folies,
-débitées par Anatole, couraient à la ronde avec les bouteilles de
-Champagne passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. On
-mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la mousse, des hommes
-pleuraient de rire, des femmes se tenaient le ventre, des pierrots se
-tordaient.
-
-Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là, dominant son public, il
-se mit à danser la danse des oeufs entre les plats, essaya des poses
-d'équilibre sur des goulots de bouteille, toujours parlant, débagoulant,
-levant pour des toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un
-morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une épaule de femme un
-baiser au hasard, criant:--Ah! ça me donne vingt ans de moins... et
-trois cheveux de plus!
-
-Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme la pâleur d'une
-orgie sur les nuits blanches de Paris. Le noir s'en allait des carreaux
-de la salle. Dans la rue s'éveillaient les premiers bruits de la grande
-ville. Le travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient. Anatole
-sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait dessous des ombres de
-misère et de sommeil, des gens des halles, des ouvriers de cinq heures,
-des silhouettes sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui
-passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de ce qui se boit,
-la faim de ce qui se mange, l'envie de ce qui flambe là-haut!
-
---Une... deux... trois... ouvrez le bec, mes enfants!--cria Anatole; et
-saisissant deux bouteilles de champagne, il les vida sans voir dans des
-gosiers vagues qui buvaient comme des trous. Chaque table se mit à
-l'imiter, et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela
-quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau d'orage perdu, à
-mesure, dans une bouche d'égout. La foule s'amassait, se bousculait, il
-en sortait des hourras, des cris, des têtes qui se disputaient une
-gorgée. La rue ivre se ruait à boire; le jour montait.
-
---Gare là-dessous!--fit Anatole; et tout à coup, lâchant ses bouteilles,
-il parut avec deux têtes encadrées dans l'anse de ses deux bras: l'une
-de ces têtes était la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête
-d'une débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la fenêtre,
-se penchant en dehors avec les élasticités d'un pitre sur un balcon de
-parade, il se mit à débiter, de la voix exclamatrice des _boniments_:
-
---Le Parisien, messieurs!--et il désignait le monsieur en habit se
-débattant sous son bras, en étouffant de rire.--Vivant, messieurs! En
-personne naturelle!!... Grand comme un homme! surnommé _le Roi des
-Français_!!! Cet animal!... vient de province! son pelage! est un habit
-noir! Il n'a qu'un oeil! comme vous pouvez voir! son autre oeil!... est
-un lorgnon! Cet animal, messieurs, habite un pays! borné par
-l'Académie!... Sauf l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de
-maladies particulières!... C'est l'animal du monde! du monde! le plus
-facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait filtré! du vin
-colorié! du bouillon économique! du chevreuil de restaurant!!! Il y en a
-même des espèces! qui digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal!
-messieurs! est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à la campagne!
-D'humeur douce! il est facile à élever. On peut le dresser, quand on le
-prend jeune, à retenir un air d'orgue et à comprendre un vaudeville!...
-Inutile, messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: il a
-inventé la _savate_ et les faux-cols!!! Sa cervelle! messieurs! la
-dissection nous l'a fait connaître! On y trouve! on y trouve! messieurs!
-le gaz d'une demi-bouteille de Champagne! un morceau de journal! le
-refrain de la _Marseillaise_!!! et la nicotine de trois mille paquets de
-cigares!!!... Pour les moeurs, il tient du coucou! il aime à faire ses
-petits dans le nid des autres!!!... Et v'la cet animal!!!... A sa dame,
-à présent!
-
-Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en la faisant tourner
-comme une poupée.
-
---... La Madame à ce monsieur-là! saluez!... Une bête! inconnue! une
-bête!!! qui enfonce les naturalistes!... La Parisienne! mesdames! sauf
-le respect que je vous dois!... Des pieds et des mains d'enfant! des
-dents de souris! une patte de velours! et des ongles de chat!!! Elle a
-été rapportée du Paradis terrestre! à ce qu'on dit! Quoique
-très-délicate! elle résiste aux plus gros ouvrages! Elle peut frotter
-dix heures de suite! quand c'est pour danser!!!... Cette petite bête!
-messieurs! se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible à sa
-santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!... Sensible aux bons
-traitements! messieurs! et surtout aux mauvais!!!... Beaucoup de
-personnes! un grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées à la
-domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! le chauffage!
-l'éclairage! le blanchissage! leur confiance! et quelques diamants!!!...
-Très-facile à apprivoiser! Généralement caressante! susceptible de
-jalousie! et même de fidélité!... Enfin! messieurs! cette charmante
-petite bête! qui marche sans se crotter! est vivipare! pare!!!
-pare!!!... Et v'la ce que c'est! Allez! la musique!!!
-
-
-
-
-XXIV
-
-
---Hein? quoi?--fit Anatole, le dimanche qui suivit ce jeudi-là, en se
-sentant rudement secoué dans son lit. Il ouvrit la moitié d'un oeil, et
-aperçut Alexandre, dit Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer.
-
---Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour?
-
-Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable, qui
-ressemblait à un masque déteint du carnaval. La sueur avait pleuré sur
-ses grandes lunettes noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau,
-lui donnait des luisants de poisson raclé.
-
---D'abord, lave-toi,--lui dit Alexandre,--ça te débarbouillera les
-idées. Tu as l'air d'un spectre qui s'est promené sans parapluie...
-Sais-tu que tu as fait venir des cheveux blancs à ton portier?
-
---Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout...
-
---Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin...
-
---Tiens!
-
---Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on te laisse
-dormir...
-
---Ah ça! quel jour sommes-nous?
-
---Dimanche.
-
---Dimanche? Mais alors... sapristi! C'est bien vendredi matin que
-j'étais raide...
-
-Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions.
-
---Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a des fuites... Ah!
-bien, voilà deux jours dans ma vie qu'on m'a joliment volés... Le bon
-Dieu me les doit, oh! il me les doit...
-
---Mais qu'est-ce que tu as pu faire?... Car tu n'es rentré que dans la
-nuit du vendredi, à je ne sais quelle heure... Le portier ne t'a pas
-vu...
-
---Je crois bien... moi non plus... Si tu crois que je me voyais!
-
---Voyons! tu dois te rappeler quelque chose?
-
---Rien... non, là, vrai, rien... Je me rappelle Philippe, le balcon...
-des messieurs qui m'ont mené au café... et puis, à partir de là, psit!
-plus rien...
-
---Mais, où as-tu été?
-
---Pas devant moi, bien sûr. Attends... Il me semble qu'on m'a fait
-galoper sur un cheval, dans une allée où il y avait de grands arbres...
-comme une allée de parc. Et puis, voilà... là, là.
-
-Et il voulut se remettre du côté du mur.
-
---Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc?
-
---Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen... Ah! attends, ça
-me revient... Oui, une chambre... très-grande... où il y avait des
-portraits de famille... des portraits de famille d'un effrayant! Il y en
-avait en noir... des magistrats, avec des sourcils et des nez!... Et
-puis, il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez, en robe
-jaune, et les joues d'un rouge!... Et c'était peint, mon cher! Imagine
-la famille de Barbe-Bleue, sous Louis XV, peinte par un vitrier de
-village... des Chardin byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur,
-d'autant plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une grande
-cheminée... Si j'avais des parents comme ça, par exemple, c'est moi qui
-les enverrais à une loterie de bienfaisance! Et puis je crois que j'ai
-rêvé que le portrait de la dame en jaune avait la colique, et que ça me
-la donnait... Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on roulait la
-chambre dans une voiture...
-
---C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château près de Paris. Et
-puis, tu étais trop saoûl, on t'aura couché et on t'aura ramené...
-
---Possible... Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas savoir tout de
-même... Il m'est peut-être arrivé des choses très-amusantes... Il y
-avait peut-être des grandes dames!... Et puis, dis donc... Ah ça!
-j'espère que ce n'était pas des filous, ces gens-là... Pourvu qu'ils ne
-m'aient pas fait signer des billets, les imbéciles!... Avec tout ça, je
-vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur envoyer de cartes
-au jour de l'an... Heureusement qu'il y a le dernier jugement pour se
-retrouver! Bonsoir! Oh! laisse-moi dormir encore un peu... Je dors en
-gros, moi... Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de suite
-sans me coucher?
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de son existence, Anatole
-eut une velléité de travail; l'idée de faire un tableau, d'exposer, lui
-vint comme il sortait du Louvre, le dernier jour de l'exposition,
-échauffé et monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les
-tableaux, l'admiration et la presse devant deux ou trois toiles de ses
-camarades d'atelier.
-
-Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des Julien.
-L'occasion était bonne pour se payer une oeuvre. En revenant il entra
-chez Desforges, commanda une toile de 100, choisit des brosses, se
-remonta de couleurs. Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit
-à chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure d'un trait au
-fusain. Le lendemain, un peu mordu de fièvre, du matin, du commencement
-du jour à sa tombée, il couvrit des feuilles de papier de crayonnages
-d'esquisse. On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas.
-
-Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite promenade sur
-la place de la Bastille, et, rentré chez lui, il donna vivement quelques
-indications dernières à un grand dessin choisi parmi les autres, et
-qu'il avait fixé au mur avec un clou.
-
-Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta dessus sa
-composition à la craie. Les amis qu'il laissa entrer ce jour-là riaient,
-assez étonnés de le voir piocher, et l'appelaient «l'homme qui a un
-chef-d'oeuvre dans le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté
-de quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et il passa
-quelques jours à assurer consciencieusement toutes ses places.
-
-Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes devant sa
-toile, avec une sorte de recueillement, tourna autour de sa boîte à
-couleurs, l'ouvrit, la ferma, et à la fin se mit à jeter précipitamment
-les premiers dessous sur la toile.
-
---Ça me démange, vois-tu,--dit-il au camarade qui était là,--je
-reprendrai cela avec le modèle.
-
-Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte, et le sujet du
-tableau d'Anatole apparaissait clairement.
-
-Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute son inspiration,
-n'était pas précisément une peinture: il était avant tout une pensée. Il
-sortait bien plus des entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était
-pas le peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le dessin
-y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau était en un mot la
-lanterne magique des opinions d'Anatole, la traduction figurative et
-colorée de ses tendances, de ses aspirations, de ses illusions; le
-portrait allégorique et la transfiguration de toutes les généreuses
-bêtises de son coeur. Cette sorte de _veulerie_ tendre, qui faisait sa
-bienveillance universelle, le vague embrassement dont il serrait toute
-l'humanité dans ses bras, sa mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le
-socialisme brouillé qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier
-décomplété et dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses
-idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire, des
-apitoiements de seconde main sur les peuples, les opprimés, les
-déshérités, un certain catholicisme libéral et révolutionnaire, le «Rêve
-de bonheur» de Papety entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui
-avait fait le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au
-Salon prochain de ce grand titre: _le Christ humanitaire_.
-
-Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux des principes
-d'Anatole! Imaginez une Salente du progrès, une Thélème de la solidarité
-dans une Icarie de feux de Bengale. La composition semblait commencer
-par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout en haut du
-tableau, les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance, la Charité,
-devenaient dans le ciel, où l'écharpe d'Iris se plissait en façon de
-drapeau tricolore, les trois vertus républicaines: la Liberté,
-l'Égalité, la Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de
-temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot: _Harmonia_, qui
-abritait les poëtes et des écoles mutuelles, la Pensée et l'Éducation.
-Au-dessous de ce nuage, qui planait à la façon du nuage de la Dispute du
-Saint-Sacrement, on apercevait à gauche un forgeron avec les instruments
-de la forge passés autour de sa ceinture de cuir, et dans le fond la
-Maturité, l'Abondance, la Moisson: de ce côté, un soleil se levant
-derrière une ruche éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une
-soeur de Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient des
-hospices, des crèches, des enfants, des vieillards. Au bas, sur le
-premier plan, des hommes arrachaient d'une colonne des mandements
-d'évêque, un frère ignorantin montrait son dos fuyant; un cardinal se
-sauvait, tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un tombeau
-qui portait sur son marbre les armes papales, un grand Christ se
-dressait, dont la main droite était transpercée d'un triangle de feu où
-se lisait en lettres d'or: _Pax!_
-
-Ce Christ était naturellement la lumière et la grande figure du tableau.
-Anatole l'avait fait beau de toute la beauté qu'il imaginait. Il l'avait
-flatté de toutes ses forces. Il avait essayé d'y incarner son type de
-Dieu dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune premier du
-Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de ressouvenirs de lithographies
-d'après Raphaël, et un reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée;
-et battant le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme un air de
-cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois à un Arthur du paradis et
-à un Mélingue du ciel.
-
-La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il «tenait» son
-tableau. Puis il arrêta un modèle. Le modèle vint: Anatole travailla
-mal; la séance terminée il ne lui dit pas de revenir.
-
-Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après nature. Il ne
-connaissait pas ce ravissement d'attention par la vie qui pose là devant
-le regard, l'effort presque enivrant de la serrer de près, la lutte
-acharnée, passionnée, de la main de l'artiste contre la réalité visible.
-Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent un peu le
-dessinateur en arrière, et lui font contempler un instant, dans un
-mouvement de recul, ce qu'il croit avoir senti, rendu, conquis, de son
-modèle.
-
-D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger, de vérifier la
-nature: il avait ce déplorable aplomb de la main qui sait de routine la
-superficie de l'anatomie humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et
-depuis longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler que de
-_chic_, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs d'école, une
-habitude de certaines couleurs, un flux courant de figures, la tradition
-de vieux croquis. Malheureusement il était adroit, doué de cette
-élégance banale qui empêche le progrès, la transformation, et noue
-l'homme à un semblant de talent, à un à peu près de style canaille.
-Anatole, pas plus qu'un autre, ne devait guérir de cette triste
-facilité, de cette menteuse et décevante vocation qui met au bout des
-doigts d'un artiste la production d'une mécanique.
-
-Il remplaçait le modèle par une maquette en terre sur laquelle il
-ajustait, pour les plis, son mouchoir mouillé, et, se trouvant plus à
-l'aise d'après cela, il se mettait à économiser les extrémités de ses
-personnages: il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades
-qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le génie de ne faire
-qu'une paire de mains pour les douze apôtres.
-
-Pourtant sa première fougue était un peu passée, et il commençait à
-trouver que la tentative était pénible, de vouloir faire tenir le monde
-de l'avenir et la religion du vingtième siècle dans une toile de 100. Il
-commença un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande toile, y
-fit toutes sortes de changements au gré de son caprice du moment. Puis
-il la laissa des jours, des semaines, n'y touchant plus que de loin en
-loin, et s'en dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait.
-
-L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs depuis quelque
-temps dans son imagination et faisait place au souvenir, à l'image
-présente de Debureau qu'il allait voir presque tous les soirs aux
-Funambules. Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait sa
-spirituelle tête, ses grimaces blanches sous le serre-tête noir, son
-costume de clair de lune, ses bras flottants dans ses manches; et il
-songeait qu'il y avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait
-exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de cinq Pierrots à
-l'aquarelle, dont la chromolithographie s'était assez bien vendue chez
-un marchand d'imagerie de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé
-dans cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins, à de
-petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait l'idée de se
-tailler une spécialité, de s'y faire un nom, d'être un jour le Maître
-aux Pierrots. Et chez lui ce n'était pas seulement le peintre, c'était
-l'homme aussi qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers le
-personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau: entre Pierrot et
-lui, il reconnaissait des liens, une parenté, une communauté, une
-ressemblance de famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son
-agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec son pied. Il
-l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises de brioches et de
-femmes, les traverses de sa vie, ses aventures, sa philosophie dans le
-malheur et ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un qui
-lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup comme son portrait.
-
-Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce nouvel ami, le
-Pierrot qu'il tourna et retourna dans toutes sortes de scènes et de
-situations comiques fort drôlement imaginées. Et il avait presque oublié
-son tableau sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui demander,
-de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle de couvent «dans les
-prix doux». Anatole reprit aussitôt sa grande toile, enleva tous les
-accessoires humanitaires, troua la tunique de son Christ pour lui mettre
-un coeur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva jamais son Bon
-Pasteur assez évangélique pour le prix qu'il voulait y mettre.
-
-Quand le malheureux tableau lui revint:--Seigneur,--fit Anatole en
-allant à la toile,--on dit que Judas vous a vendu: ce n'est pas comme
-moi. Et maintenant, excusez la lessive!
-
-Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement,
-jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin un grand Pierrot,
-l'échine pliée, l'oeil émérillonné.
-
-Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, le public
-faisait foule à la porte d'un nouveau spectacle de pantomime devant ce
-Pierrot signé: _A. B._,--et qui avait un Christ comme dessous!
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, aux joies de
-l'eau, à la passion parisienne du canotage.
-
-Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans sa veine de richesse
-s'emplit, tous les jeudis et tous les dimanches, de cette société d'amis
-et d'inconnus familiers qui se groupent autour du bateau d'un bon
-enfant, et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait dedans
-des passants, des passantes, des camarades des deux sexes, des à peu
-près de peintres, des espèces d'artistes, des femmes vagues dont on ne
-savait que le petit nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes
-sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de campagne et du
-petit _bleu_ du cabaret. Cela sautait d'une troisième classe de chemin
-de fer, surprenait Anatole et son équipe dans leur café d'habitude; et
-s'ils étaient partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le
-canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les manches se
-retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis bras remuants, maladroits
-à ce travail d'homme, brillaient de rose entre les éclairs de feu des
-avirons relevés.
-
-On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein air libre et
-vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil dardant sur la tête, la
-flamme miroitante de tout ce qui étourdit et éblouit dans ces promenades
-coulantes, cette ivresse presque animale de vivre que fait un grand
-fleuve fumant, aveuglé de lumière et de beau temps.
-
-Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait au fil
-du courant. Et lentement, ainsi que ces écrans où tournent les tableaux
-sous les doigts d'enfants, se déroulaient les deux rives, les verdures
-trouées d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée par la
-marche des dimanches; les barques aux couleurs vives noyées dans l'eau
-tremblante, les moires remuées par les yoles attachées, les berges
-étincelantes, les bords animés de bateaux de laveuses, de chargements de
-sable, de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le jour
-splendide laissait tomber des douceurs de bleu velouté dans le creux des
-ombres et le vert des arbres; une brume de soleil effaçait le
-Mont-Valérien; un rayonnement de midi semblait mettre un peu de Sorrente
-au Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets verts,
-allongeaient leurs vergers pleins de linges étincelants. Le blanc des
-villas brillait sur les hauteurs penchées et le long jardin montant de
-Bellevue.
-
-Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, le jour jouait
-sur les nappes, sur les verres, sur la gaieté des robes d'été. Des
-poteaux peints, indiquant l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté
-sur de petites langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, de
-petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants et frissonnants,
-penchant devant eux un reflet de chair sur les rides du courant.
-
-Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur sous les
-saules, dans le pré dru d'un bord de l'eau, l'équipage se débandait; la
-troupe s'éparpillait et laissait passer la lourdeur du chaud dans une de
-ces siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées sous des
-ombres de branches, et ne montrant d'une société qu'un morceau de
-chapeau de paille, un bout de vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui
-flotte et surnage d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure
-où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des maisons de
-Paris faisait monter une lumière d'éclairage. Et puis c'était le dîner,
-les grands dîners du canot, les barbillons au beurre et les matelotes
-dans les chambres de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les
-faims dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures de
-nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses, de cris, des
-fraternités, des expansions, des chansons et des bonheurs du mauvais
-vin...
-
-
-
-
-XXVII
-
-
---Hé! là-bas, mon petit ange, toi...--dit un soir, à un de ces dîners,
-Anatole à une femme,--tu vas bien sur la matelote. Un peu de discrétion,
-mon enfant... Je te ferai observer que nous sommes encore trois à
-servir, et qu'il doit venir un quatrième... Hé! Malambic?... tu l'as
-connu, toi, Chassagnol?
-
---Parbleu! Chassagnol... Tu connais ses histoires, dis donc?
-
---Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois ans que je ne
-l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait quitté la veille. Il me demande:
-Qu'est-ce que tu fais demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai
-vous retrouver; et il file... Avec Chassagnol, on ne sait jamais... Il
-ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là...
-
---Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord un héritage de
-trente mille francs qui lui est tombé.
-
---Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,--fit Anatole, et se
-tournant vers une voisine:--Julie, vous allez avoir à côté de vous un
-monsieur qui a trente mille francs... ne le tutoyez pas la première...
-
---Mais il ne les a plus... Voilà l'histoire,--reprit Malambic.--Il palpe
-l'argent d'un oncle, un curé, je ne sais plus... Il le met dans sa
-malle, ce n'est pas une blague, et il part voir du Rembrandt dans le
-pays, du vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du Rembrandt
-dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il fait l'Allemagne. Il
-flâne des mois dans des villes à tableaux... Il se paye des rafles de
-bric-à-brac chez les juifs... Des musées d'Allemagne, il tombe sur les
-musées d'Italie, et là, une flâne, tu penses!... dans les ghettos, les
-tableaux, la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes de six
-heures devant une toile! Avec ça, tu sais qu'il a l'habitude d'aider ses
-admirations en se donnant une petite touche d'opium; il prétend qu'il
-est comme les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris du
-hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux qu'il faut qu'il
-se grise... La fin de tout cela, c'est qu'après s'être flanqué une bosse
-d'objets d'art, tout battu les palais, les collections, les
-chefs-d'oeuvre, les villes, les villages, tous les trous de l'Italie,
-éreinté, rafalé, à sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce
-qu'il traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de
-Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? qui était là-bas
-pour une copie du Giotto, que sa ville lui avait commandée. C'est lui,
-Rouvillain, qui m'a raconté ça... Mais c'est la fin qui est superbe, tu
-vas voir... Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme des
-musées, qui avait des oeillères dans la rue, qui n'aurait pas pu dire si
-les femmes portaient des chapeaux de paille ou des bonnets de coton...
-enfin Chassagnol, en traversant le marché, voit une jeune fille qui
-vendait des volailles, mais une jeune fille... tu ne connais pas ça,
-toi... la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive... une vierge
-de primitif, enfin merveilleuse! J'ai vu l'esquisse que Rouvillain en a
-faite, comme cela, avec ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges...
-ça a un caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa main.
-La vendeuse de poulets, qui était l'_innamorata_ d'un très-beau garçon
-beaucoup mieux que Chassagnol le refuse net. Alors, devine ce que fait
-Chassagnol! Il y avait dans la maison une soeur très-laide, une vraie
-caricature de la beauté de l'autre... De désespoir, mon cher, et pour se
-rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a épousée! Et, là-dessus,
-il est revenu sans un sou, avec une paysanne et des chambranles de
-cheminée en marbre provenant de la démolition d'un palais de Gênes,
-marié, pas changé, et... parbleu comme le voilà!--fit Malambic en
-coupant sa phrase.
-
-Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit noir que ses plus
-vieux amis lui avaient toujours vu, et qui semblait sa seconde peau.
-
---Ma foi,--lui dit Anatole en lui serrant la main,--on n'était pas sûr
-que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a pas attendu.
-
---Oui, oui... je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre heures... Je sais, je
-suis en retard,--fit Chassagnol, et il s'assit.
-
-Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir qui ne parlait pas,
-tombait sur sa gaieté.
-
---Ah çà! dis donc,--fit Anatole,--tu as donc été en Italie?
-
---Moi?... oui, oui, en Italie... En Italie certainement...
-
-Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces silences qui
-repoussent les questions. Penché sur son assiette, il avait l'air d'être
-à cent lieues des gens et des paroles de là, d'être ramassé en lui-même
-et tout seul, absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses
-sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur, sans
-contact avec un voisinage humain de semblables et de vivants.
-
-La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant par-dessus la tête
-de ce convive qui faisait le mort, et que les femmes ne regardaient même
-plus. Le café venait d'être apporté sur la table, quand Chassagnol
-appelant à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole:
-
---Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce que tu me disais?
-L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs... vois-tu, les primitifs! les
-_Uffizi_! Florence! Ah! les primitifs!
-
---Malambic! Malambic!--cria une voix de femme interrompant
-la tirade,--la ronde du Bas-Meudon!... Et tout le monde à
-l'accompagnement!... Le monsieur qui parle, là-bas... de la musique!
-Voyons! un peu de couteau sur votre verre!
-
-Quand la ronde fut finie:--Tiens! les voilà qui vont être embêtants, à
-parler de leurs machines,--fit une femme qui se leva, et entraîna les
-autres femmes au dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de
-bancs, devant le cabaret.
-
-Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une phrase commencée,
-arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans le silence fait par la fuite des
-femmes et le recueillement des hommes fumant leurs pipes:
-
---Ah! les primitifs!... Cimabué! Des tableaux comme des prières... La
-peinture avant la science, avant tout, avant l'art! Ricco de Candie...
-Les Byzantins... les mains de Vierge comme des eustaches... l'Ingénu
-barbare...
-
-Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en manches de chemise,
-il ôta son habit, et s'asseyant sur la table, ne s'adressant plus trop à
-Anatole, mais parlant à tous ceux qui étaient là, à un vague public, aux
-murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés de travers sur la
-chaux vive de la pièce, il continua:--Oui, la mosaïque byzantine, la
-cathèdre, la Mère de Dieu en impératrice, le petit Jésus
-porphyrophore... adorable! Des ciels d'or, des nimbes... _Ave gratia_!
-une parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi... des anges
-d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de rubis, Memmi!... des
-rêves... des rêves qu'on dirait faits sous le grand rosier de Damas du
-couvent florentin de Saint-Marc... Et Gaddi! magnifique... des casques
-de rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes... Gaddi! la
-terreur du décor de la Bible, l'Orient de la Bible... un dessinateur de
-Babylones... des femmes aux mentonnières de gaze près de grands fleuves
-verts, des paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments où il
-y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!... Et Gentile de Fabriano! La
-chevalerie... des lances, des chameaux, des singes, tout le moyen âge de
-Delacroix... Fiesole, la _transfiguration_ prêchée par Savonarole,
-l'ange de la peinture à l'oeuf... le miniaturiste du paradis... Des
-saintes comme des hosties... des hosties, des pains à cacheter célestes,
-hein, c'est ça?... Botticelli... il vous prend comme Alfred Durer,
-celui-là... des plis cassés d'un style! des chairs souffrantes... des
-lumières boréales... Et Lippi, l'amoureux des blondes... Masaccio... un
-grand bonhomme! le trait d'union entre Giotto et Raphaël... C'est la Foi
-qui va à l'Académie... l'Art s'incarnant dans l'humanité... _Et homo
-factus est_... voilà, hein?... Et ses fonds! des rangées de crânes de
-sénats marchands... des profils vulturins penchés sur la délibération
-des intérêts... Et une variété dans tous ces gens-là! Il y a les
-virgiliens... Cosimo Roselli... Des tableaux qui vous font chanter: _En
-nova progenies_!... Baldovinetti... la Fête-Dieu dans une toile... Et
-puis, des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse les reins
-d'Antée dans le cadre d'une carte de visite... toute la gestation de la
-Renaissance, ces hommes-là!... Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste,
-le Précurseur... Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon, il
-met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité... Il pose le toit
-de la crèche sur les colonnes d'un temple, il berce le petit Jésus dans
-le sarcophage d'un augure... Ghirlandaio... positivement, n'est-ce pas,
-hein?
-
-A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. On entendit
-les femmes crier: «En barque! en barque!» Et presque aussitôt une
-irruption folle, prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs
-tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot.
-
---La Grande! au gouvernail!--commanda Anatole à une femme; et il passa
-un aviron à Chassagnol pour qu'il ne parlât plus.
-
-Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café et des glorias,
-dans le tralala d'un refrain déchirant un couplet populaire.
-
-Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant d'un côté,
-s'éclairait de l'autre du rose du soleil couché. Il ne semblait plus
-passer que des voix sur les rives; et sous les arbres du bord
-murmuraient des causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait
-pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le doute de
-l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient des profils bizarres,
-menaçants; de grands noirs d'huile s'étendaient sur l'eau dormante; les
-peupliers se massaient avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la
-cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une lanterne jaune
-accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement le repos de la nuit
-descendit en s'épandant sur le sommeil du paysage où les sonorités
-s'éteignaient. L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques.
-Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. Rien ne s'entendit
-plus qu'un frissonnement de courant, un tintement, l'heure qui tombe
-d'un clocher de banlieue, l'agaçante crécelle d'une grenouille, le
-roulement lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un pont.
-La lune montait, marchait avec le canot, comme si elle le suivait,
-jouait à cache-cache derrière les arbres, surgissant à leur bord et
-découpant leurs feuilles, puis passant derrière leur masse, et brillant
-à travers en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle
-éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le fer de lance
-d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière, une petite anse
-mystérieuse, une racine, un tronc mort; et souvent les rames, en entrant
-dans l'eau, frappaient dans sa lumière tombée et coupaient sa face en
-deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de bal voilée de
-dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient comme un fourmillement
-de fleurs de feu. La terre et sa rumeur finissante mouraient dans le
-dernier écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé,
-bercé par le clapotement continu de l'eau et par l'égouttement scandé de
-chaque coup d'aviron, comme par une mélancolique musique de plainte où
-tomberaient des larmes une à une. Une fraîcheur se levait dans le soir
-comme un souffle venant d'un autre monde et caressait les visages
-chauffés de soleil sous la peau. Des branches pendantes et balayantes de
-saules mettaient parfois contre les joues des chatouillements de
-chevelure...
-
-Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur dans laquelle les
-canotiers glissaient, la douceur solennelle de l'heure, la majesté de
-sommeil de ce beau silence, glaçaient sur les lèvres la chanson, le
-rire, la parole. La Nuit, au fond de cette barque de Bohême, embrassait
-au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu. Les yeux, involontairement,
-se levaient vers cette attirante sérénité d'en haut, regardaient au
-ciel... Et la bêtise même des femmes rêvait.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut
-obligé de descendre aux bas métiers qui nourrissent l'homme d'un pain
-qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de
-peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute
-aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa les affaires
-d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont
-on déjeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de
-souliers. Il fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait
-son état: des portraits de morts, d'après des photographies; des dessins
-décolletés, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour
-Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais,
-qu'il peignait à la diable, aidé de deux ou trois camarades de
-l'atelier, avec le procédé des tableaux de nature morte exposés sur le
-boulevard: chacun était chargé d'une couleur, préposé au rouge, au bleu
-ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on
-enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies
-effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche
-de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!
-
-Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous manquait. Mais il
-finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion;
-et, dans les moments les plus désespérés, un petit manteau-bleu
-apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulièrement
-informé des _noces_ et des _dèches_ d'artistes, surgissant le matin
-devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins d'argent
-possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par
-derrière d'une pointe à son nom. L'homme _à la fabrique_, c'est ainsi
-qu'on l'appelait, était un petit homme, habillé de couleurs sobres,
-portant des guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur
-d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du
-militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux,
-les yeux bridés, le nez d'un garçon de place napolitain, une bouche sans
-dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de
-l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du
-champagne confectionné à Montmorency. Ses plus gros prix étaient
-soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient
-sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il
-descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu
-qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes
-de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y
-mît du piquant, qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il
-faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait
-encore souvent avec des panneaux sur lesquels étaient lithographiés des
-sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la
-peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions,
-s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: «C'est
-creux... ça fait lanterne...,» demandait plus de plis aux robes de
-vierges, des lumières dans les yeux, du modelé partout, un tas de
-petites touches «tic comme ça» au bout des doigts et de la conscience,
-et de l'outremer dans les ciels.
-
-Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole, à la
-fin, préféra travailler pour M. Bernardin.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se trouvait occupé à
-faire des préparations anatomiques pour le musée Orfila. C'était un
-préparateur d'un grand mérite, auquel n'avait guère manqué jusque-là,
-pour devenir célèbre, que la chance d'embaumer des hommes connus. Il
-était parvenu à conserver le poids et le volume de la nature à ses
-préparations; seulement il ne pouvait les empêcher de prendre, avec le
-temps, une couleur de momification qui détruisait toute illusion. Il
-proposa à Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui
-fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à une belle
-et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il montait au
-cinquième, à une petite chambre de domestique, trouvait là le membre
-préparé, et, à côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui
-devait lui servir de modèle pour les tons.
-
-Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans la cour; et il
-n'était pas trop rassuré en voyant toutes les têtes des locataires et
-l'horreur de tous les étages tournées vers sa mansarde.
-
-Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en changeant de place son
-modèle, il voulut se laver dans une grande terrine, dont il n'avait pas
-vu dans l'ombre la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains,
-lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui ne finissait pas.
-
---Ah! celle-là, c'est d'une jeune fille...--dit négligemment M.
-Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage pour le lendemain.--Oui,
-c'est le moment... après le carnaval... le passage des femmes dans les
-hôpitaux...
-
-Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus. Cela étonna M.
-Bernardin qui le payait bien.
-
-A quelques semaines de là, il n'était bruit à Paris que d'un meurtre
-mystérieux, d'une femme coupée en morceaux, dont on avait trouvé la tête
-dans la fontaine du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était M.
-Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette femme, que la police
-voulait faire exposer et reconnaître. Mais comme elle avait séjourné
-sous l'eau et qu'elle avait des taches, M. Bernardin, qui voulait faire
-un chef-d'oeuvre, frapper un coup de maître, avait pensé à faire
-_raccorder_ la malheureuse; il venait demander à Anatole de passer des
-glacis dessus.
-
---Mon cher, c'est mon avenir,--dit-il à Anatole. Et il lui offrit un
-gros prix.
-
-Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui était naturellement
-curieux des grands crimes, se laissa décider. Et une demi-heure après,
-derrière le rideau tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en
-couleur chair, les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue
-de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, tandis que M.
-Bernardin, retirant l'un après l'autre de la tête ses yeux en émail,
-essuyait dessus, soigneusement, la buée avec son foulard!
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans l'atelier la misère
-que l'artiste appelle de son petit nom la _panne_.
-
-L'hiver revint cette année-là au commencement du printemps. Tous les
-fournisseurs du quartier étaient usés, «brûlés». Anatole condamna au feu
-un vieux fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du
-chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que les deux côtés
-qui ne touchaient pas au mur. Les amis avaient fui devant le froid et
-l'absence de tabac. Alexandre était parti pour Lille, où l'appelait un
-engagement. Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait
-pris dans son existence la place d'Alexandre.
-
-Il est en Russie un plat national et religieux, l'_Agneau de beurre_, un
-agneau à la toison faite avec du beurre pressé dans un torchon, aux yeux
-piqués de petits points de truffe, à la bouche portant un rameau vert.
-Les Russes attachent une grande importance à la confection artistique de
-cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques. Un cuisinier français,
-maître de cuisine chez le prince Pojarski, pendant un séjour du prince à
-Paris, s'était mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire
-un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et en suif. Au
-milieu de ses études, saisi par l'amour de l'art, il avait donné sa
-démission de cuisinier pour se faire artiste. Et ses économies mangées,
-par ce hasard des rencontres qui accroche les malheureux, par cet
-instinct du ménage à deux qui associe presque toujours par paires les
-pauvres diables pour faire front aux duretés de la vie, il était devenu
-le compagnon de lit d'Anatole.
-
-La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout manquait, jusqu'à
-l'homme à la fabrique. Bardoulat--c'était le nom du camarade
-d'Anatole--commençait à donner des signes de démoralisation.
-
---C'est drôle! décidément, c'est drôle!--répétait-il--nous voilà à
-ramasser des bouts de cigarettes pour fumer, à présent. Ah! c'est drôle,
-l'art! très-drôle! maintenant, quand je sors dehors, je marche au milieu
-de la rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un carreau!...
-Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle!
-
---Mon cher--lui disait Anatole pour le remonter--tu cultives un genre
-qui a eu du succès à Jérusalem, mais qui est mort avec Jérémie... Que
-diable! nous n'en sommes pas encore à la misère de Ducharmel...
-Ducharmel, tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est mort, un si
-beau tombeau par souscription... Lui, la Providence l'avait affligé d'un
-enfant... Sais-tu ce qu'un jour, que son moutard avait faim, il a trouvé
-à lui donner à manger?... Une boîte de pains à cacheter blancs!
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au _Désespoir_,
-chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour neuf sous. Et l'estomac à
-demi rempli, sans un liard pour une consommation, regardant à travers
-les rideaux les gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient
-tristement.
-
-Alors commençait la veillée, la causerie, et presque toujours l'ironie
-d'une conversation succulente. Curieux de tout ce qui avait un caractère
-étranger, enclin d'ailleurs à cette gourmandise d'imagination qui lui
-faisait demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus et de
-noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien chef du prince Pojarski sur
-son passé; et le cuisinier, s'animant au souvenir du feu de ses
-fourneaux, et comme repris par sa première profession, lui parlait
-cuisine, et cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les cailles
-des gouvernements de Toul et de Koursk, les gélinottes de Wologda,
-Arkhangel, Kazan; les coqs de bruyères, les bécasses de bois, les
-sangliers des gouvernements de Grodno et de Minsk; les jambons, les
-pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année dans les
-glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la délicatesse des poissons
-vivant dans ces fleuves de glace: les sterlets du Volga, l'esturgeon du
-lac Ladoga, les saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le
-meilleur apprêt est celui dit du _Cabaret rouge_; et les truites de
-Gatschina, les _carassins_ des environs de Saint-Pétersbourg, les
-éperlans de Ladoga, les goujons perchés, les goujons délicieux de
-Moscou, les riapouschka, les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le
-carême pour le _stschi_ maigre, et dans la semaine du carnaval pour les
-_blinis_. Et de l'énumération, Bardoulat passait impitoyablement aux
-détails de son ancien art, avec des termes techniques, des explications,
-des gestes qui semblaient remuer les choses dans la casserole, des mots
-qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick, le
-potage aux concombres liés, au moment de servir, avec de la crème double
-et des jaunes d'oeuf, dans lequel on met les membres de deux jeunes
-poulets cuits dans le velouté du potage.
-
---Le velouté du potage!--répétait Anatole, comme pour se faire passer
-sur la langue la friandise de l'expression.
-
-Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans l'extravagance des
-soupes: le potage de sterlet aux foies de lotte, mouillé de vin de
-Champagne, les bortsch, les stschi à la paresseuse, le bouillon de
-gribouis, fait de ces exquis champignons qui ne viennent que sous les
-sapins, les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux
-morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises, pour les
-grandes chaleurs...
-
-Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des plats que l'autre
-évoquait toujours, les petits pâtés de vesiga, les coulibiac de
-feuilletage aux choux, les varenikis lithuaniens, les vatrouschkis au
-fromage blanc, les sausselis farcis des pellmènes sibériens, les
-ciernikis et nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail
-d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il lui entrait des
-rêves dans l'estomac.
-
---Mais vois-tu ce qu'il faut manger,--lui dit une fois l'ancien
-chef,--au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un
-faisan à la Géorgienne!... C'est qu'il faut du raisin.
-
---Oh!--dit négligemment Anatole,--j'en ai vu chez Chevet... vingt francs
-la boîte, mon Dieu...
-
---Écoute!--fit le chef, et se mettant à parler comme un livre de
-cuisine,--tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan... tu le bardes,
-tu le mets dans une casserole... ovale, la casserole... tu enlèves avec
-précaution les pellicules d'une trentaine de noix fraîches, et tu les
-mets dans la casserole.
-
---Bon!
-
---Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre
-oranges... tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de
-Malvoisie, autant d'infusion de thé vert... Tout cela sur le feu, une
-heure avant de servir, et lorsque c'est cuit... tu as ajouté, bien
-entendu, gros comme un oeuf de beurre fin... Tu passes les trois quarts
-de la cuisson à la serviette pour la réduire avec une bonne espagnole...
-Tu sers... Et ce que c'est bon! Ah! mon ami!
-
---Assez!--dit d'un ton impératif Anatole.
-
---Oui, assez,--dit mélancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince
-Pojarski.
-
-Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice abominablement
-irritant, torture de tentation pareille à celle qu'auraient des
-naufragés si, dans le ciel au-dessus d'eux, le _Parfait Cuisinier_
-s'ouvrait avec des recettes écrites en lettres de feu.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Par une journée de froid noir, en décembre, où ils étaient restés au
-lit, couchés avec leurs vareuses, à jouer au piquet, il leur prit l'idée
-d'aller se chauffer gratis dans un endroit public.
-
-Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils entreraient,
-hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, lorsque Anatole dit:
-
---Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? Il y a longtemps que
-j'ai envie d'acheter un mobilier en bois de rose...
-
-Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long corridor de la
-rue des Jeûneurs, entrèrent dans une première salle et s'assirent sur
-deux chaises, les pieds posés sur la bouche d'un calorifère, le corps
-ramassé dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants
-seulement ils regardèrent.
-
---Ah!--fit Anatole,--une esquisse de Lestonnat... Tiens!... une autre...
-C'est encore de lui, ça... Et ça aussi... Une crânement bonne chose,
-cette esquisse-là... Langibout, je me rappelle, quand il la lui a
-montrée, était joliment content... Que c'est drôle, qu'il _lave_ tout
-ça!... Il est donc connu à présent, qu'il se paye une vente... Ah! voilà
-Grandvoinet... là-bas, dans le coin, ce grand... C'était son intime...
-Il va nous dire... Eh! Grandvoinet...
-
-Grandvoinet arriva à Anatole.
-
---Tiens! c'est toi? Bonjour...
-
---Ça se vend-il?
-
-Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête triste.
-
---Ah ça! pourquoi vend-il?
-
---Pourquoi?... Tu n'as donc pas lu l'affiche?
-
---Non.
-
---Eh bien! il est mort... simplement...
-
---Mort! bah?... Comment, lui!... Sapristi! Lestonnat... un garçon
-auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout le monde croyaient tant
-d'avenir...
-
---Tiens! le voilà, à présent, son avenir!
-
-Et Grandvoinet montra de l'oeil à Anatole, au bas du bureau du
-commissaire-priseur, une pauvre maigre jeune femme, vêtue du deuil
-propre et pauvre de la misère, en chapeau, les épaules serrées dans un
-châle reteint. Elle était là, droite, ne bougeant pas, les mains dans le
-creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur jaune, et son chagrin à
-peine séché dans les yeux. A côté d'elle, et de fatigue se penchant par
-moments contre son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la
-chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux jambes qu'il
-remuait, et dont les pieds, en se tortillant, se tournaient l'un sur
-l'autre; et puis il regardait vaguement, d'un air étonné et distrait, de
-l'air des enfants trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés
-d'être en noir.
-
---De quoi est-il mort?--demanda Anatole.
-
---De quoi?... De la peinture, mon cher... de ce joli métier de
-galère-là!--fit Grandvoinet d'un ton d'amertume sourde.--Les bourgeois
-croient que c'est tout rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien
-de travail-là! Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six heures
-jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de
-terre frites; après ça, le Louvre, où l'on peint toute la journée... Et
-puis, le soir, encore l'école, le modèle de six à huit heures, et ce
-qu'on fait en rentrant chez soi... Trouvez le temps de dîner seulement
-là-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la gargotte, les
-embêtements, les échignements pour les concours, les éreintements
-d'estomac, de tête, de piochade, de volonté et de tout... Va, il faut en
-avoir une santé et un coffre pour y résister!... Soixante-quinze francs!
-Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, qu'on vend...
-Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?... Quatre-vingt-cinq! Je suis
-capable de ne rien avoir... Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée
-de mettre au clou ma montre et ma chaîne... Si je n'avais pas poussé, ce
-gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien... Quatre-vingt-quinze!... On
-n'a pas idée de ça: il n'y a que lui de marchand ici...
-
-La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui d'une vacation
-qui ne va pas. Les enchères misérables languissaient. Rien n'avait amené
-le public à cette dernière exposition d'un peintre à peu près inconnu
-des amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, et dont les
-autres peintres achetaient les esquisses pour «se monter le coup».
-D'ailleurs, la mode n'existait pas encore des ventes d'artistes; et il
-pesait sur le marché de l'art les préoccupations politiques de la fin de
-cette année 1847.
-
-Des gens qui étaient là, des vingt personnes espacées autour des tables,
-la moitié était venue, comme Anatole et son ami, pour se chauffer. A
-peine si trois ou quatre faisaient un petit mouvement d'avance, quand
-une toile passait devant eux; et, dans un coin, un homme au chapeau roux
-dormait tout haut. De temps en temps, un passant regardait, de la porte
-de la salle, les cadres, les panneaux, le chevalet Bonhomme, les
-cartons, le mannequin; et voyant si peu de monde, il n'avait pas le
-courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé sur son fauteuil
-et se grattant le dessous du menton avec son marteau d'ivoire, se
-laissait aller à bâiller; le crieur ne donnait plus que la moitié de sa
-voix; et jusqu'au dos des lourds Auvergnats emportant les numéros
-adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture qui se vendait
-si mal, ce talent que la réclame de la mort n'avait pas fait monter.
-
-Enfin, on arrivait à la fin de la vente.
-
-La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse, plus humiliée à
-chaque nouvelle adjudication, comme si, devant les morceaux de la vie de
-son mari vendus si bon marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle
-avait placé sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et,
-paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir du soir, il
-regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux
-sensuels de célibataire sceptique. Il criait, pressait les enchères,
-disait:
-
---Messieurs, il y a un cadre!--ou bien:--Une belle femme nue,
-messieurs!... Pas d'erreur?... Vu?... On y renonce?--Il jetait sur les
-toiles, à mesure qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques
-plaisanteries de son métier, qui enterrent l'oeuvre d'un mort dans une
-profanation de risée.
-
---Le misérable!--fit Grandvoinet indigné,--il _égaye_ la vente!... Ah!
-si sa femme, avec les frais, a seulement de quoi payer les dettes!
-
-Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de cette triste scène.
-Dans la rue:
-
---Merci!--dit Bardoulat,--ayez donc du talent!
-
-Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat, sa vareuse
-ôtée, allait se coucher, il le vit prendre la redingote commune.
-
---Tu prends notre redingote?--lui dit-il.
-
---Oui, je sors un moment...
-
---A cette heure-ci?... Coquin!
-
-Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole que le thermomètre
-baissait: le lendemain, il fut étonné de se trouver seul dans son lit.
-La journée se passa sans nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint
-pas. Le matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander s'il
-ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue, quand il reçut un petit
-billet de Bardoulat. Bardoulat s'avouait dégoûté de l'art, et il
-demandait pardon à Anatole de l'avoir quitté si brusquement, mais il
-n'osait plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé
-comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en courrier pour la
-Russie.
-
---Cet animal-là!--fit Anatole,--il aurait bien dû mettre la redingote
-dans sa lettre, d'autant plus qu'il est parti avec les derniers quarante
-sous de la maison!... Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses
-histoires de cuisine, c'était le _supplice de Cancale!_...
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la Révolution, la
-crise de l'argent.
-
-Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à s'employer dans
-une série de portraits des députés de la Constituante. Mais après cela,
-des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvât autre chose à
-faire que l'en-tête d'une romance légitimiste: _Où est-il?_ qu'il
-exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. Puis, la gêne
-des temps croissant, il arriva à se laisser embaucher par un individu
-qui avait eu l'idée de placer en province des livres invendables, des
-_rossignols_ de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait
-au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait être payé 20
-francs à Anatole, et l'on commençait la tournée par Poissy. Anatole et
-son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire
-du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la porte; et tout à
-coup, Anatole ouvrant une boîte qui contenait son portrait, se mettait à
-côté dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir
-démasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succès
-auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne réussit guère mieux dans les
-autres villes du département. Et, peu de jours avant les journées de
-Juin, Anatole retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant de
-partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de faire d'imagination
-un faux croquis d'après nature de l'épisode de la barrière de
-Fontainebleau: l'assassinat du général Bréa. Un journal illustré lui
-payait assez bien ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde
-mouture en lilhographiant un portrait du général, dont il vendait pour
-une trentaine de francs.
-
-Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il eut beau
-chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim à
-l'horizon désespéré de son lendemain.
-
-Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même avait presque
-toute déménagé au mont-de-piété. Il fouilla machinalement la poche de
-son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé
-un peu d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas
-revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le vide de ses
-meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou eût voulu.
-
-Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le luxe de leurs
-toiles; il se mit à les découdre, trouva dessous la laine assez tassée
-en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier
-bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à
-manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre pour son dîner. En
-se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine
-de jours. Et il dormit sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.
-
-Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. C'était simplement
-une situation tendue, une faillite momentanée de chance. Puis, il y
-avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractère, un côté
-pittoresque, comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son
-imagination. Cette misère absolue lui paraissait une extrémité
-extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait toujours adoré le pain
-de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner
-aux animaux, il le mangeait.
-
-Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux
-d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé par «une ancienne» après
-l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte où ils allaient entrer.
-Les lendemains se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de
-seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui le menaient
-jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta cet allongement de déveine et
-cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se
-roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est éternel,
-trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas même la
-pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il espérait
-toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du
-système des compensations d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un
-étalage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa
-porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans une petite poche
-de cuir, le nom d'amis aisés venus pour le voir: il n'alla point chez
-eux, par une pudeur de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait
-toujours empêché d'emprunter.
-
-Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui dans les entrailles,
-il songea à aller chez sa mère, avec laquelle il était complètement
-brouillé, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais
-pensant au sermon que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit
-le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de
-seigle; mais, à une dernière digestion, des crampes si atroces le
-prirent qu'il fut forcé de se coucher.
-
-La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant
-pas, ses réflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans
-la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'était une
-vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander
-dix sous pour aller manger une portion à un bouillon. Mais quand elle
-eut vu l'atelier, elle s'arrêta comme honteuse de demander à plus pauvre
-qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de
-la limonade, et s'en alla.
-
-Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses idées à
-des lâchetés, à des tentations de s'adresser à sa mère.
-
-Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, ôta ses gants,
-fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapporté du
-restaurant où quelqu'un l'avait emmenée: le citron des huîtres et le
-sucre du café. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda
-où était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un instant, puis
-tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les
-paillassons de la maison qu'elle était allée ramasser sur les paliers.
-Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre à
-Anatole, lui dit:--_Il_ m'attend en bas,--et se sauva.
-
-Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang était passée.
-Anatole se sentait soulagé, et il se laissait aller à la somnolence de
-bien-être qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez
-lui.
-
---Tiens! tu es malade?
-
---Oui, j'ai la jaunisse.
-
---Ah! la jaunisse,--reprit Chassagnol en répétant machinalement le mot
-d'Anatole, sans paraître y attacher la moindre idée d'importance ou
-d'intérêt.
-
-C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et sourd au dedans à
-ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs
-affaires, de leurs maux. Généralement, il paraissait ne pas écouter,
-être loin de ce qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non
-qu'il eût mauvais coeur, mais il était de ces individus qui ont tous
-leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand affolé d'art, était
-toujours parti, envolé, perdu dans les espaces et les rêves de
-l'esthétique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la
-vie comme dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on rencontre
-des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignées de
-main. D'ailleurs la réalité des choses passait à côté de lui sans le
-pénétrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misère au monde capable de
-le toucher autant qu'une _Famille malheureuse_ bien peinte.
-
---La jaunisse, ce n'est rien,--reprit-il tranquillement.--Seulement, il
-ne faut pas te faire d'embêtement... Je voulais toujours venir te
-voir... mais j'ai été pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu
-salonnier dans un journal sérieux... Et comme il ne sait pas un mot de
-peinture... Si on publiait dans le _Charivari_ un Albert Durer, sans
-prévenir, il croirait que c'est de Daumier... Enfin, il fait un salon,
-le voilà maintenant critique artistique... C'est absolument comme un
-homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire... Alors
-il prend séance avec moi... Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes
-expressions, il me suce tout mon technique... C'est si drôle, un homme
-d'esprit! c'est si bête en art!... Enfin, je lui ai enfoncé un tas de
-mots: frottis, glacis, clair-obscur... Il commence à s'en servir pas
-trop mal... Il est capable de finir par les comprendre!... Eh bien,
-vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai seriné à la sévérité, raide...
-Ça sera une cascade d'éreintements... Je lui ai dit qu'il s'agissait de
-nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, à ces
-milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh! la
-fausse peinture!... Du talent ou la mort! il n'y a que cela... Il faut
-décourager trois mille peintres par an... sans cela, dans dix ans, tout
-le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute
-ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait y avoir un
-barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes mal venues, pas viables,
-pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien! l'art, ça doit être comme le
-saut périlleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les
-reins!... On me dira: Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez
-de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les
-récompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique,
-c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits
-officiels, les achats de l'État, des ministères, du souverain quand il y
-en a un, des villes, des _Sociétés des amis des arts_... plus d'un
-million au budget!... Et vous vous plaignez! Tenez! vous êtes des
-enfants gâtés... Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni
-secours... voilà le vrai régime de l'art... On ne cultive pas plus les
-talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance...
-Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim en art, ça ne me touche
-pas... Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de bêtises, de
-platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive...
-Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! Pas de
-larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbéciles! Qu'est-ce
-qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de
-vous faire manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je vous
-demande un peu les secours qu'on donne à un épicier lorsqu'il a fait
-faillite!... Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que
-vous ayiez à donner... Ça servira au moins d'avertissement aux
-autres!... Comment! vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme,
-vous le serez toujours!... Vous n'avez rien trouvé, rien inventé, rien
-créé... et parce que vous êtes un artiste, tout le monde s'intéressera à
-vous, et la société sera déshonorée si elle ne vous met, tous les
-matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop
-fort!...
-
-Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient
-une à une comme des coups de poing sur la tête d'Anatole. Il lui
-semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que
-Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne.
-Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères méritées; il
-vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience lui montra tout à
-coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre.
-
---Si tu me laissais un peu dormir, hein?--fit-il en coupant brusquement
-la tirade de Chassagnol.
-
---Ah!--fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant son idée et
-en monologuant avec lui-même.
-
-A quelques jours de là, Anatole était sur pied. Il devait la vie à sa
-jeunesse et à une vieille bonne de la maison, sa voisine sur le carré;
-brave femme, adorant les deux petits enfants de maître qu'elle élevait,
-et dont Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux
-de sainteté. La brave femme avait cru voir ses deux petits chéris dans
-le ciel; et elle fut trop heureuse d'apporter au malade ses soins et le
-bouillon qui lui rendirent les forces.
-
-Comme il était convalescent, une rentrée inespérée, le payement d'un
-transparent qu'il avait fait pour un bal Willis des environs de Paris,
-quatre-vingts francs arriérés le sortaient de la faim.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la petite bonne de sa
-mère lui apportant une lettre. Sa mère le priait de venir passer la
-soirée chez elle avec un de ses oncles, un frère de son père, qu'il
-n'avait jamais vu, et qui désirait le connaître.
-
-Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé, les deux lampes
-Carcel allumées, et un monsieur à collier de barbe noire qui l'invita à
-déjeuner avec lui le lendemain.
-
-Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet du Petit-Véfour, au
-Palais-Royal, les deux coudes sur une table où trois bouteilles de
-Pomard étaient vides, l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec
-l'expansion du Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait
-à Marseille dans une fabrique de produits chimiques pour la savonnerie,
-ses déplacements pour la commission, le charmant voyage fait par lui,
-l'année précédente, en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son
-plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, qu'il
-semblait revoir, de gros sourires scélérats. Maintenant, il avait envie
-d'aller à Constantinople. Il aimait le mouvement, et cela lui ferait
-voir du pays. Puis un homme comme lui devait toujours trouver à brasser
-quelque chose là-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des paquebots, il
-comptait bien avoir le passage gratuit pour lui, et peut-être pour un
-compagnon, s'il en trouvait un.
-
-Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse d'Anatole,
-soudainement réconcilié avec les idées de famille, et qui sentait toutes
-sortes de tendresses fumeuses aller à son oncle. Il fit:--A
-Constantinople!--Et il regarda devant lui, fasciné.
-
-Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison, une
-espèce d'envie de bureaucrate d'aller à du merveilleux lointain. Il
-caressait depuis longtemps la pensée vague, confuse, la tentation
-instinctive de faire quelque grand voyage, de partir flâner quelque
-part, dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à travers
-des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans des récits et des
-dessins de voyageurs. Ce qui aspirait en lui à l'exotique, à ces
-horizons attirants déroulés dans les descriptions qu'il avait lues,
-c'était le Parisien musard et curieux, le badaud avec ses imaginations
-d'enfant bercées par _Robinson_ et les _Mille et une Nuits_.
-Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de poésie et de
-parfumerie où se mêlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses
-idées d'Eau des Sultanes, de pastilles du sérail, et de soleil dans le
-dos des Turcs.
-
---Eh bien! si tu m'emmenais, moi?--fit-il à brûle-pourpoint.
-
-L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café.
-
---Mon Dieu, tout de même,--répondit l'oncle en homme désarçonné par la
-brusquerie de la demande.--Mais tu ne seras jamais prêt,--reprit-il.
-
---Quand pars-tu?
-
---Mais... demain, à cinq heures.
-
---Oh! j'ai un jour de trop.
-
-Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché trois cents francs
-à sa mère, dont la vanité de bourgeoise était humiliée des costumes dans
-lesquels on rencontrait son fils à Paris. Il paya sa place, et partit
-avec son oncle pour Marseille.
-
-A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les deux voyageurs:
-l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement les malheurs de
-leurs bonnes fortunes.
-
-Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à l'hôtel des
-Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole but un peu trop de vin de
-Lamalgue, un vin généralement fatal aux nouveaux venus, et monta se
-coucher. Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole!
-Anatole!--lui criait son oncle de la rue--nous sommes chez Conception!
-le pisteur de l'hôtel t'y mènera...
-
-Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur le mena au
-troisième étage d'une maison de la rue de Suffren, où se trouvaient,
-autour d'un bol de punch, son oncle, quatre amis de son oncle et la
-maîtresse de son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise,
-brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre.
-
-Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux à Anatole.
-Des promenades sur le Prado, aux Peupliers, des déjeuners à la Réserve,
-des dîners avec Conception et les amis de son oncle, des soirées au
-spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle se montrait
-charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait assez singulier qu'il ne
-parût point s'occuper du tout de la façon dont il allait vivre: il ne
-parlait pas de l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de
-Constantinople.
-
-Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter assez
-sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel vint lui dire qu'une dame,
-qui venait de descendre chez lui, demandait un peintre. Cette brave dame
-avait pour fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès de
-fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la gorge et le ventre.
-La gangrène étant venue, les médecins désespérant du malade, elle avait
-fait un voeu à Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle
-venait à Marseille faire faire l'_ex-voto_. Anatole se hâta de brosser
-l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère près de son fils couché.
-Il eut pour cela une centaine de francs.
-
-Cet _ex-voto_ lui amena la commande d'un épisode d'émeute dans les rues
-de Marseille, commande faite par un monsieur qui s'y fit représenter en
-Horatius Coclès de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau, où
-il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien payé. Un portrait
-qu'il fit d'un agent maritime lui amena toute la série des agents
-maritimes. Des figures d'odalisques avec des sequins, qu'il exposa à la
-devanture de Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage
-lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena large et joyeuse
-vie pendant plusieurs mois.
-
-Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. Mais
-l'oncle paraissait fort refroidi à son égard. Il était intérieurement
-offusqué des succès de son neveu, de la façon dont, avec sa gaieté, son
-esprit, sa familiarité, Anatole avait réussi dans sa société, au cercle,
-au café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé, relégué,
-au second plan, par cette place faite au Parisien, à l'artiste; les
-histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, après les histoires
-d'Anatole, ne faisaient plus rire: il ne brillait plus. Outre cela, il
-était blessé d'une certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec
-lui, le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries d'égalité
-et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à cause d'un vert caisse
-d'oranger usuel dans son commerce, «mon oncle _Schwanfurt_». Il trouvait
-enfin que mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là»,
-qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle avait l'air de le
-regarder comme le plaisir de la maison. Tout cela fit qu'il commença par
-ne plus inviter Anatole, et qu'il finit par lui remettre un beau jour la
-note de tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer
-qu'il avait la discrétion de ne les lui compter que trois francs pièce.
-Celte réclamation arrivait au moment où la vogue de l'artiste de Paris
-commençait à baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre;
-et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en avaient acheté
-une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était alors que se déclarait à
-Marseille le choléra qui faisait fuir à Lyon la moitié des habitants, et
-l'oncle d'Anatole un des premiers.
-
-Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de quoi se sauver.
-Il se trouva heureusement avoir affaire à un hôtelier qui avait encore
-plus peur que lui. Cet homme avait voulu lui donner son compte quelques
-jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec une contrition
-piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré le pisteur de l'hôtel. Il
-y avait déjà plusieurs mois que, forcé de faire des économies, Anatole
-allait dîner à l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec
-l'état-major des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner
-chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même de payer ce qu'il
-devait à la Poste. Anatole accepta, et pour ses vingt-cinq sous, il eut
-un dîner à trois services, dans la grande salle à manger de cent
-couverts, désolée et désertée, au bout de la grande table, où ne
-s'asseyaient plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui, et trois
-autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur Mondeux, dont
-les représentations étaient arrêtées net, et qui ne faisait plus
-d'argent, même dans les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé
-Regnault, et madame Regnault.
-
-On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait les uns les
-autres: tout ce petit monde était fort épouvanté, à l'exception du petit
-pâtre, qui n'avait pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième
-ciel des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les autres.
-
-Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier: l'hôte était si
-bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin, Anatole eut un héroïsme à
-la Gribouille: pour échapper à ces terreurs, il résolut de plonger
-dedans à fond; et il alla tout droit se faire inscrire au bureau des
-cholériques, pour visiter les malades et porter des secours.
-
-Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait, chez des
-pauvres diables, enragés de quitter leur vie de misère, chez des
-poissonniers et des poissonnières qui s'éteignaient le visage éclairé
-par les bougies d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit,
-enguirlandée de chapelets de coquillages. Il les touchait, les
-frictionnait, leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait:
-souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à peu,
-s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs, il finit par lui
-trouver comme un sinistre côté comique; et avec sa nature comédienne, sa
-pente à l'imitation, son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il
-lui revenait un moment de courage, des simulations caricaturales et
-terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait soignées,
-des morts auxquels il avait fermé les yeux: cela ressemblait à l'agonie
-se regardant dans une cuiller à potage, et au choléra se tirant la
-langue dans une glace!
-
-L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople, qui ne
-l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois chez son oncle avec un
-écuyer de Paris, le fameux Lalanne, qui dirigeait un cirque à Marseille.
-Toutes les affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté vers
-l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, l'inventeur du
-célèbre exercice de la boule; Emilie Bach, qui faisait valser son
-cheval, en le forçant à poser de deux tours en deux tours les pieds de
-devant sur la barrière des premières; Solié, qui courait debout, dans
-l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux. Toute cette
-troupe était engagée pour aller donner des représentations à
-Constantinople, dans le cirque où madame Bach avait gagné presque une
-fortune, en laissant le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en
-faisant la recette à la porte dans un turban.
-
-Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter en croupe derrière
-le cirque pour aller là-bas. L'affaire s'arrangeait: il était convenu
-qu'on le prenait pour contrôleur; mais le contrôleur dans la troupe
-devait, en cas de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le
-fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à reculer pour si
-peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait rentrait dans sa vocation. Il
-était naturellement un peu acrobate. Chez Langibout, il aimait à se
-pendre par les pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était
-d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait très-bien le
-saut périlleux du haut de son poêle d'atelier. Il avait à la fois le
-tempérament et l'enthousiasme des tours de force. Avec ces dispositions,
-il parvint en quelques semaines à faire le manége debout et à se tenir
-sur un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le cheval des
-deux pieds, sauter les banderoles; mais au bout de six mois, il n'en
-avait pas encore trouvé le courage, lorsqu'on apprit la mort de madame
-Bach. Constantinople lui échappait encore une fois!
-
-Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai du port,--quand
-tout à coup un homme lui tomba dans les bras en même temps qu'un singe
-sur la tête.
-
-L'homme était Coriolis.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de large.
-
-Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un pandémonium. L'étalage
-et le fouillis d'un luxe baroque, un entassement d'objets bizarres,
-exotiques, hétéroclites, des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le
-contraste de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes les
-couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste, un voyageur, un
-collectionneur, y mettaient le désordre et le sabbat du bric-à-brac.
-Partout d'étonnants voisinages, la promiscuité confuse des curiosités et
-des reliques: un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une lampe
-de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait sur la lame:
-_Penetrabit_, et un bouclier d'hippopotame pour la chasse au tigre, on
-pouvait voir un chapeau de cardinal à la pourpre historique tout usée;
-et un personnage d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir était
-accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la cuisson des
-hosties.
-
-Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des arabesques
-d'Alhambra, une tête de mort couronnait une panoplie qui dessinait
-vaguement, dessous, l'ostéologie d'un corps. Des sabres à pommeaux,
-arrangés en fémurs, des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des
-poignards courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des khandjars
-albanais, des flissats kabyles, des cimeterres japonais, des cama
-circassiens, des khoussar indous, des kris malais, se levait une espèce
-de squelette sinistre de la guerre, le spectre de l'arme blanche.
-Au-dessus de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient,
-comme à califourchon, des deux côtés d'un grand masque de sarcophage, la
-face noire et les yeux blancs: posés sur le front du large et effrayant
-visage, des gants persans en laine frisée lui faisaient une sorte
-d'étrange perruque de cheveux blancs.
-
-A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII à cadran de cuivre
-et à poids, une crédence moyen âge portait un moulage d'Hygie: devant
-elle, un ânon de plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc
-plein de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait comme
-un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant et un lutteur antique
-lancé en avant. La Léda de Feuchères, les jambes furieusement croisées
-autour du cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le
-Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une nymphe de
-Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette en ébène enrichie
-d'incrustations de nacre, représentant des fleurs de lys et des
-dauphins, masquait à demi un albâtre de Lagny, du XVIe siècle, ou était
-figuré le songe de Jacob.
-
-De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence, des toiles sur
-châssis empilées et retournées portaient en lettres noires: _1, rue
-Childebert, Paris, Hardy Alan, fabricant de couleurs fines_.
-
-Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un faisceau d'oriflammes
-et de drapeaux d'or, rouges et bleus, ayant servi à quelque
-représentation de théâtre, et qui, avec la fulgurance de leurs plis,
-avec leurs éclairs de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des
-Invalides et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide et
-triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, de boucliers, de
-rondaches. Là-dessus, une tête de lion empaillée, la gueule ouverte, les
-crocs blancs, sortait du mur. Elle dominait et semblait garder un fauve
-chef-d'oeuvre, une petite copie du temps du _Martyre de Saint-Marc_, de
-Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait d'une boiserie noire
-reliée à un coffre en bois de chêne sculpté, orné de petites armoiries
-peintes et dorées. Sur un coin du coffre qui portait cela, une boîte à
-couleurs ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de
-petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur, au milieu
-desquels de vieux tubes vides et dégorgés avaient le chiffonnage d'un
-papier d'argent. Il y avait encore sur le coffre, un grand plat
-hispano-arabe, à reflets mordorés, où s'éparpillait un paquet de
-gravures, un serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze
-florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès à dessins
-bleus, et une grande statue en bois de sainte Barbe, à la main de
-laquelle était suspendu, par un cordonnet, un petit médaillon en cire,
-le portrait d'une vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93.
-
-Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de plâtres peints, de
-grands écussons bariolés et coloriés. Un profil de Diane de Poitiers, la
-chair rosée, les cheveux blondissants, sous un clocheton gothique et
-flamboyant, à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur un socle à
-pivot, des pipes accrochées et serrées à la gorge par deux clous, un
-fragment du Parthénon, un relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère
-folle de Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une étagère
-chargée de bouteilles turques zébrées d'or et d'azur, un houka, enlacé
-du serpent poussiéreux de son tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une
-planche de coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante,
-traversée d'éclairs d'irisations.
-
-Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés les uns devant les
-autres, le premier sur un chevalet Bonhomme, le second sur la peluche
-rouge de deux chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'oeil allait,
-sur le panneau de droite, à un masque de Géricault, sur lequel était
-jeté de travers un feutre de pitre à plumes de coq. Après le masque,
-c'était une petite Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos,
-une branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par un modèle
-de femme, un dimanche des Rameaux. A côté de la Vierge, une mince
-colonnette, à enroulements or, argent, bleu et rouge, semée de
-croissants de lune argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut
-une boule couverte de dessins astrologiques.
-
-Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale abandonnée,
-sur le bas de laquelle étaient écrits, à la craie, des adresses d'amis,
-des noms de modèles, des dates de rendez-vous, des mémentos de la vie
-parisienne, qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la toile
-était pendue l'ossature d'une tête de chameau, avec tout son
-harnachement de brides mosaïquées de pierres bleues, tout un entourage
-de sellerie orientale, d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait
-un manteau de peau d'un grand chef des _Pieds noirs_, troué d'un trou de
-balle, et qui avait été échangé, dans le pays, contre vingt-deux poneys.
-
-En bas, une petite armoire vitrée laissait voir, pressées et mêlées, des
-étoffes d'où s'échappaient des fils d'or, des soieries à couleurs de
-fleurs, des vestes turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle
-fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques d'un monceau
-de charbon de terre étincelaient contre le poêle qui allait enfoncer le
-coude de son tuyau dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint
-Michel terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique,
-gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur de Coriolis:
-
- Quare
- Nec time
- Hic aut illic mors
- Veniet.
-
-Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères et un
-médaillon bronzé d'une tournure furieuse à la Préault, pendaient une
-paire de castagnettes et deux souliers de danseuse espagnole, qui
-avaient comme une ombre de chair au talon. La décoration continuait par
-un bas-relief de camarade, un sujet de prix de Rome, portant le cachet
-en creux, au haut, à gauche: _École royale des Beaux-Arts_. Et le mur
-finissait par un moulage de la Vénus de Milo.
-
-Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin loué, était debout
-devant la déesse, et il en écornait un grand morceau avec sa pose de
-bois qui faisait la cour à Colombine.
-
-Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un grand divan-lit qui
-ne laissait de place, dans un coin, qu'à une psyché en acajou, à pieds à
-griffes. Sous le jour de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là
-entre deux grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un large
-_tendo_ de toile grise, qui rappelait le ton et le grand pli lâche d'une
-voile sur une dunette de navire. Ce _tendo_ pendait à des cordes que
-paraissaient tenir, de chaque côté de la baie, deux grands anges de
-style byzantin, peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux
-de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux deux encoignures du
-fond, deux moulages de femme de grandeur naturelle, les deux moulages
-admirables du corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière
-et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était la vie,
-c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes, celle
-surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de jour, ce dos que fouettait,
-sur tous ses reliefs et sur le plein de ses orbes, une lumière
-chatouillante allant se perdre le long de la jambe sur le bout du talon.
-Une ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de mystère et de
-paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, qui, avec ses odeurs de
-dépouilles sauvages et sa couleur de désert, semblait abriter le
-recueillement et la rêverie de la tente.
-
-Là-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis qui peignait
-debout;--Anatole, qui faisait sur un album, en fumant une cigarette, un
-croquis d'après un corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;--et le
-singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la chaise
-d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant de regarder quand
-il regardait, crayonnant quand il crayonnait, appuyant avec rage son
-porte-crayon sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, il
-avait des étonnements, des désespoirs; il jetait de petits cris de
-colère, il tapait sur le papier: son crayon était rentré et ne marquait
-plus. Il voulait le faire ressortir, s'acharnait, flairait le
-porte-crayon avec précaution, comme un instrument de magie, et finissait
-par le tendre à Anatole.
-
-Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir commençait à se
-mêler à la fumée des cigarettes. Une vapeur vague où les objets se
-perdaient et se noyaient tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les
-murs salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet, dans les
-angles, aux quatre coins, il s'amassait un voile de brouillard. La
-gaieté de la lumière mourante allait en s'éteignant. De l'ombre tombait
-avec du silence: on eût dit qu'un recueillement venait aux choses.
-
-Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se perdit dans les
-rêveries que l'heure douteuse fait passer dans les yeux d'un peintre
-devant son oeuvre. Anatole alla s'étendre à la place que les pieds du
-dormeur laissaient libre sur le divan. Le singe disparut quelque part.
-
-Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de ce sommeil du
-crépuscule qui paraît faire descendre dans les ciels peints le ciel du
-dehors, et retirer lentement des couleurs le soleil qui s'en va de la
-journée. La mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur les
-toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées du soir; la
-nuit s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientôt les tableaux, vus
-sur le côté, firent les taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou
-d'un tapis de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes des
-compositions qui prirent, dans la masse de leurs ombres un caractère
-confus, étrange, presque fantastique. Les petites colonnes encastrées
-dans le mur, les consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient
-encore un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours plus
-mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du Saint-Marc, du noir
-était entré dans la gueule ouverte du lion qui paraissait bâiller à la
-nuit.
-
-Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. Les plâtres
-devenaient frustes à l'oeil, et des apparences de formes à demi perdues
-ne laissaient plus voir que des mouvements de corps lignés par un
-dernier trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de
-bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait à pleuvoir
-ce gris de la nuit qui ressemble à une poussière. La fin de la lumière
-agonisait dans les tableaux: ils s'évanouissaient sur place,
-décroissaient sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail
-de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse décomposition
-du jour. Comme lassée et retombant sur l'épaule, la tête de mort sembla
-se pencher davantage et se baisser sur un manche de yatagan.
-
-Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne se voit plus que ce
-qui est de l'or: l'ombre avait mangé tout le bas de l'atelier. Il n'y
-restait plus de lumière qu'aux deux godets de la palette de Coriolis,
-posée sur une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient
-plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des yeux. Puis des taches
-noires couvrirent les tableaux. L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux
-murs. Une paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa,
-disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans l'atelier qu'une
-lueur d'un blanc vague sur un oeuf d'autruche pendu au plafond, et dont
-on ne voyait déjà plus ni la corde ni la houppe de soie rouge.
-
-A ce moment, le domestique apporta la lampe.
-
-Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira, se leva: c'était
-Chassagnol.
-
-Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les mouvements,
-l'espèce de frisson d'un homme agitant et secouant la dernière lâcheté
-de sa somnolence. Et tout à coup: Ingres! Delacroix!--il jeta ces deux
-grands noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie sur
-laquelle il s'était endormi.
-
---Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons donc! Ingres!...
-Il y a trois dessins: d'abord l'absolu du beau: le Phidias; puis le
-dessin italien de la Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci;
-puis le dessin _rengaine_... encore beau, mais avec des indications, des
-appuiements, des soulignements de choses qui doivent être perdues dans
-la ligne, fondues dans la coulée, le jet de tout le dessin... Tenez! par
-exemple, un modèle, mettez-le là: Léonard de Vinci le dessinera avec
-ingénuité... tout auprès... poil par poil, comme un enfant... Raphaël y
-mettra, dans l'après-nature de son dessin, le ressouvenir de formes,
-l'instinct d'un noble à lui... Eh bien! dans le Vinci comme dans le
-Raphaël, dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui a
-interprété, il y aura plus que le modèle, quelque chose qu'ils seront
-seuls à y voir... Tenez! voilà une tête de cheval de Phidias... Eh bien!
-ça a l'air de n'être que la nature: moulez une tête de cheval et
-voyez-la à côté!... C'est le mystère de toutes les belles choses de
-l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai et la réalité
-même, mais c'est de la réalité vue par de la personnalité de génie...
-Chez Ingres? Rien de cela... Ce qu'il est, je vais vous le dire:
-l'inventeur au dix-neuvième siècle de la photographie en couleur pour la
-reproduction des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!... Delacroix, lui,
-c'est l'autre pôle... Un autre homme!... L'image de la décadence de ce
-temps-ci, le gâchis, la confusion, la littérature dans la peinture, la
-peinture dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans la
-prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le
-tourment moderne... Des éclairs de sublime dans tout cela... Au fond, le
-plus grand des ratés... Un homme de génie venu avant terme... Il a tout
-promis, tout annoncé... L'ébauche d'un maître... Ses tableaux? des
-foetus de chefs-d'oeuvre!... l'homme qui, après tout, fera le plus de
-passionnés comme tout grand incomplet... Du mouvement, une vie de fièvre
-dans ce qu'il fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en
-avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se perdant à chercher
-la boulette du sculpteur, le modelage de triangles et de losanges, qui
-n'est plus le contour de la ligne d'un corps, mais l'expression,
-l'épaisseur du relief de sa forme... Le coloriste? Un harmoniste
-désaccordé... pas de généralité d'harmonie... des colorations dures,
-impitoyables, cruelles à l'oeil, qui ont besoin de s'enlever sur des
-tonalités tragiques, des fonds tempétueux de crucifiement, des vapeurs
-d'enfer comme dans son Dante... Une bonne toile, ça!... Pas de chaleur,
-avec toute cette violence de tons, cette rage de palette... Il n'a pas
-le soleil... La chair, il n'exprime pas la chair... Point de
-transparence... des crépis rosâtres, des rouges d'onglée, il fait de
-cela la vie, l'animation de la peau... Toujours vineux... des
-demi-teintes boueuses... Jamais la belle pâte coulante, la grande
-traînée délavée des maîtres de la chair... Avec cela un insupportable
-procédé d'éclairage des corps et des objets, des lumières faites avec
-des hachures ou des traînées de pur blanc, des lumières qui ne sont
-jamais prises dans le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent
-comme des repeints... Regardez dans le _Dante_ ce brillant de bord
-d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant du pied le ventre de
-la femme... Delacroix! Delacroix! Un grand maître? oui, pour notre
-temps... Mais au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!...
-
---Merci!--fit Anatole.--Eh bien? alors, qu'est-ce qui nous restera comme
-grands peintres?
-
---Les paysagistes,--répondit Chassagnol,--les paysagistes...
-
-Une brusque détonation lui coupa la parole.
-
---Hé! là-bas?--fit Anatole en regardant le coin de l'atelier d'où le
-bruit était parti; et s'approchant de la petite table sous laquelle on
-mettait les bouteilles de bière, il aperçut le singe blotti qui, les
-yeux fermés, faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant
-encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière qu'il avait
-débouché.
-
---Farceur!--dit Anatole; et il le saisit par la patte. Le singe se fit
-tirer comme quelqu'un qu'on va battre; et au moment où Anatole allait
-lui donner une correction, il fut sauvé par l'annonce du dîner.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui avait voulu
-absolument lui payer ses dettes à Marseille et son voyage. Aux
-résistances, aux susceptibilités, aux délicatesses fières d'Anatole,
-Coriolis avait répondu par des mots d'une brutalité cordiale, lui disant
-que «c'était trop bête» et qu'il l'emmenait.
-
-Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était mort; et il
-revenait, après avoir été à Bourbon prendre possession de la succession.
-Il était riche, il avait maintenant une quinzaine de mille livres de
-rentes. Il comptait prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui;
-et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait bien,
-jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une embellie. La chaleur
-des offres de Coriolis, leur simple et rude amitié avaient triomphé des
-scrupules d'Anatole, qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de
-Coriolis, dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.
-
-Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui ne se suffisent pas
-et qui ont besoin de la présence, de l'habitude de quelqu'un à côté
-d'eux. Il avait peine à passer une heure dans une chambre où n'était pas
-un être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver la vie
-enfermée de l'Occident dans un grand appartement où il serait tout seul,
-seul à vivre, seul à travailler, seul à dîner, toujours en tête-à-tête
-avec lui-même. Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la
-solitude, il avait toujours mis une femme dans son intérieur et fini ses
-liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage d'Anatole, il voyait
-une gaie et amusante société de tous les instants, qui le sauverait de
-l'enlacement d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin qu'il
-s'était défendue: le mariage.
-
-Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il eût de la
-répugnance contre le mariage; mais le mariage lui semblait un bonheur
-refusé à l'artiste. Le travail de l'art, la poursuite de l'invention,
-l'incubation silencieuse de l'oeuvre, la concentration de l'effort lui
-paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune
-femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la jalousie d'une
-chose plus aimée qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un
-enfant, brisant ses idées, lui prenant son temps, le rappelant au
-_fonctionarisme_ du mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la
-famille, au monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et
-l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social qu'est un vrai
-artiste.
-
-Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste sa
-liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience. Il avait encore sur la
-femme, l'épouse, l'idée que c'était par elle que se glissaient, chez
-tant d'artistes, les faiblesses, les complaisances pour la mode, les
-accommodements avec le gain et le commerce, les reniements
-d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement de leur
-vocation pour descendre à la production industrielle hâtée et bâclée, à
-l'argent que tant de mères de famille font gagner à la honte et à la
-sueur d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la paternité
-qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait de la production
-spirituelle, l'attachait à une création d'ordre inférieur, l'abaissait à
-l'orgueil bourgeois d'une propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes
-sortes de servitudes, d'abdications et de ramollissements pour
-l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état doux,
-lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend la fibre nerveuse et
-où s'éteint la fièvre qui fait créer. Au mariage, il eût presque
-préféré, pour un tempérament d'artiste, une de ces passions violentes,
-tourmentées, qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner des
-chefs-d'oeuvre.
-
-En somme, il estimait que la sagesse et la raison étaient de ne demander
-que des satisfactions sensuelles à la femme, dans des liaisons sans
-attachement, à part du sérieux de la vie, des affections et des pensées
-profondes, pour garder, réserver, et donner tout le dévouement intime de
-sa tête, toute l'immatérialité de son coeur, le fond d'idéal de tout son
-être, à l'Art, à l'Art seul.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole passait des
-journées à observer le singe qu'on appelait Vermillon, à cause du goût
-qu'il avait pour les vessies de _minium_. Le singe s'épouillait
-attentivement, allongeant une de ses jambes, tenant dans une de ses
-mains son pied tordu comme une racine; ayant fini de se gratter, il se
-recueillait sur son séant, dans des immobilités de vieux bonze: le nez
-dans le mur, il semblait méditer une philosophie religieuse, rêver au
-Nirvanâ des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse et
-soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée, creusée, comme un plan de
-filou, qui lui plissait le front, lui joignait les mains, le pouce de
-l'une sur le pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa
-physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant ces petits
-animaux, l'air inquiétant de pensée qu'ils ont, ce ténébreux travail de
-malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre
-de l'homme, leur manière grave de regarder avec une main posée sur la
-tête, tout l'indéchiffrable des choses prêtes à parler qui passent dans
-leur grimace et leur mâchonnement continuel. Ces petites volontés
-courtes et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses d'un
-objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent, pour se gratter
-le dos, ces tremblements tout palpitants de désir et d'avidité
-empoignante, ces appétences d'une petite langue qui bat, puis tout à
-coup ces oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les yeux dans
-le vide, les mains entre les deux cuisses; le caprice des sensations, la
-mobilité de l'humeur, les prurigos subits, les passages de la gravité à
-la folie, les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes,
-semblent mettre en une heure le caractère de tous les âges, mêler des
-dégoûts de vieillard à des envies d'enfant, la convoitise enragée à la
-suprême indifférence,--tout cela faisait la joie, l'amusement, l'étude
-et l'occupation d'Anatole.
-
-Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva à singer le
-singe, à lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lèvres, ses
-petits cris, sa façon de cligner des yeux et de battre des paupières. Il
-s'épouillait comme lui, avec des grattements sur les pectoraux ou sous
-le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe, d'abord étonné, avait
-fini par voir un camarade dans Anatole. Et ils faisaient tous deux des
-parties de jeu de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des
-élancements, une espèce de course volante entre l'homme et la bête, un
-bousculement, un culbutis, un tapage, des cris, des rires, des sauts,
-une lutte furieuse d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le
-bruit, le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de deux
-singes qui se donnent la chasse. Les meubles, les plâtres, les murs en
-tremblaient. Et tous deux, au bout de la course, se trouvant nez à nez,
-il arrivait presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de
-l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, Vermillon,
-piété sur ses quatre pattes, la queue roide, sa raie de vieille femme
-dessinée sur son front qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau
-tendu et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort à crans,
-et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à ce moment, il trouvait en
-face de lui une tête qui ressemblait tellement à la sienne, une
-répétition si parfaite de sa colère de singe, que tout décontenancé,
-comme s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde et s'en
-allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier animal qui lui
-ressemblait tant.
-
-C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de
-l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas là, Vermillon restait à
-bouder solitairement dans un coin, refusait de jouer avec des mouvements
-grognons qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes
-insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur la peau, sans
-mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement. Quoiqu'il eût la
-longue mémoire rancunière de sa race, des patiences de vengeance qui
-attendaient des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces, ses
-cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque chose, c'était à
-lui qu'il faisait son petit cri de demande. C'était à lui qu'il se
-plaignait quand il était un peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait
-pour demander une intercession, quand il avait fait quelque mauvais coup
-et qu'il sentait une correction dans l'air. Quelquefois, au soleil
-couchant, il lui venait de petits gestes de câlinerie qui demandaient
-pour s'endormir les bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête.
-
-Il semblait que le singe se sentait comme rapproché par un voisinage de
-nature de ce garçon si souple, si élastique, à la physionomie si mobile;
-il retrouvait en lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais
-presque un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux que de le
-voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer avec ses petites mains
-de lui toucher la langue, comme s'il avait eu l'idée de chercher à se
-rendre compte de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et que
-lui n'avait pas.
-
-A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur l'autre. Si
-Vermillon avait donné du singe à Anatole, Anatole avait donné de
-l'artiste à Vermillon. Vermillon avait contracté, à côté de lui, le goût
-de la peinture, un goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de
-couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'était
-mis à arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, à les
-tremper dans le ruisseau, et à les promener sur ce qu'il trouvait d'à
-peu près blanc. Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces
-évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à peu près là.
-Il n'avait pu encore tracer, en dessinant d'après nature, que des ronds,
-toujours des ronds, et il était à craindre que ce genre de dessin
-monotone ne fût le dernier mot de son talent.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue
-de Vaugirard, excellent ménage de deux hommes et d'un singe, de ces
-trois inséparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois êtres que
-voici.
-
-Vermillon était un macaque _Rhésus_, le macaque appelé _Memnon_ par
-Buffon. Sur sa fourrure brune, aux épaules, à la poitrine, il avait des
-bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache
-blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tête
-des espèces de cheveux plantés très-bas avec une raie qui s'allongeait
-sur le front. Dans ses grands yeux bruns, à prunelles noires, brillait
-une transparence d'un ton marron doré. La pinçure de son petit nez
-aplati montrait comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une cire.
-Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. Des tons fins de
-teint de vieillard jouaient sur le rose jaunâtre et bleuâtre de sa peau
-de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de
-papier, traversées de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses
-miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux
-d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris
-d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant.
-
-Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, les privations,
-les excès, commençaient à dessiner le masque et la calvitie d'une tête
-de philosophe cynique.
-
-Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, la tête
-petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garçon se cognant
-aux linteaux des portes basses, au plafond des coupés, aux lustres des
-appartements de Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne
-pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes
-d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tête sur les tablettes des
-cheminées et les rebords des poêles, à moins qu'il ne les nouât, en
-sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son
-pantalon remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqué
-d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vêtements
-amples, donnaient à sa personne, à sa tournure, un dégingandement qui
-n'était pas sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, qui
-ressemblait à une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de
-petits yeux noirs brillants, pétillants, qui éclairaient à la moindre
-impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom
-patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lèvres pleines, un
-peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement boucanée de son
-visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacité, une énergie
-sympathiques, une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur
-amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième
-siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant de ce joli accent
-mouillé de son pays, qui lui revenait quand il parlait à une femme.
-
-Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament féminin, une
-nature de paresse, de volupté, portée à une vie sans travail et de
-jouissances sensuelles, une vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été
-contrariée par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler à
-une de ces carrières d'observation, de mondanité, de plaisir, à un de
-ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres
-savaient créer, sous Louis-Philippe, pour tel séduisant créole. Même à
-l'heure présente, engagé comme il l'était dans la lutte de ses
-ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout
-soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui
-fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuité lui
-manquait dans le courage et le labeur de la production. Il éprouvait à
-tout moment des défaillances, des fatigues, des découragements. Des
-journées venaient où l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur
-parisien, des journées qu'il usait, étourdissait, perdait à faire de la
-fumée et à boire des douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue
-violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il avait eu, pour
-se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et
-aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupée encore
-à regarder des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, son
-tempérament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par
-fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraîner, de se lier au
-travail par la force maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela,
-tombant, de l'oeuvre désertée, dans des inactions désespérées d'un mois.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalité,
-alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui
-fréquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard.
-
-Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré
-aux yeux de Paris, un Orient de lumière aux ombres blondes, tout
-pétillant de couleurs tendres. Aux objections de première surprise et
-d'étonnement, il se contentait de répondre:--Si, c'est bien cela; et
-souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait
-rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se
-mettait-il à dire--cela, je le sais... et je suis sûr que je le sais...
-Je suis une mémoire... Je ne suis peut-être pas autre chose, mais j'ai
-cela du peintre: la mémoire... Je puis poser sur la toile le ton juste,
-rigoureux, qu'a tel mur là-bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui
-est là dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est
-précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au mois de
-juillet... C'est mathématique, voyez-vous... absolu comme deux et deux
-font quatre...--Une seule fois, un jour où la discussion s'était animée,
-et où, dans l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps
-avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de
-l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la turque sur le divan, le doigt,
-dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à
-une ses idées sur un grand rival, ainsi:
-
---Decamps!... Decamps n'est pas un naïf... Il n'est pas arrivé tout neuf
-devant la lumière orientale... Il n'a pas appris le soleil, là... Il
-n'est pas tombé en Orient avec son éducation de peintre à faire, avec
-des yeux tout à fait à lui... Il était formé, il savait... Il a vu avec
-un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des
-procédés... Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres
-font la lumière dans les tableaux... Il avait trop vécu avec les
-Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le
-coup de soleil du Rembrandt du Salon carré... Enfin, pour moi, quand il
-a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié, abandonné... Il n'a pas
-assez voulu voir comment la lumière qu'il avait devant les yeux se
-faisait, et alors, pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré
-ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincérité:
-il n'a pas eu l'émotion de la nature... Toujours trop de lui dans ce
-qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, être un
-refléteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait très-peu de
-chose en pleine lumière... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumière
-diffuse... Il ne connaît pas ça, les bains de jour, les pleins soleils
-aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues,
-des culs-de-sac, des compartiments de lumière dans des corridors
-d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses
-gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire à cacheter...
-Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez,
-non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du
-blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de
-là... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des
-couleurs est d'un coloriste, paraît d'un coloriste dans une reproduction
-gravée ou lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose,
-absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: le rapport des
-valeurs... Par exemple, voici un Velasquez...
-
-Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille
-d'album.
-
---Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumière, de noir et de
-blanc... Il les combinera dans une tête, un pourpoint, une écharpe, une
-culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de
-quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, orangé, ou jaune,
-ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr qu'il s'arrangera toujours pour
-garder les valeurs d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc...
-Decamps ne s'est jamais douté de ça... Ce qui l'a sauvé, c'est que
-presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des
-réveillons, des espèces de crayons noirs relevés de touches de pastel...
-Ça peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne sais
-pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie
-Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines
-inondées une partie de l'année... C'est une vaporisation continuelle...
-Tenez! une évaporation d'eau de perles... tout brille et tout est
-doux... la lumière, c'est un brouillard opalisé... avec des couleurs...
-comme un scintillement de morceaux de verre coloré...
-
-
-
-
-XL
-
-
-Lors de son retour en France, vers la fin de l'année 1850, Coriolis
-s'était trouvé à court de temps pour exposer au Salon qui ouvrait, cette
-année-là, le 30 décembre. Anatole avait vainement essayé de le décider à
-envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles esquisses.
-Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais étalé, il lui fallait un
-début qui fût un coup d'éclat. Il ne voulait arriver devant le public
-qu'avec des morceaux faits, où il aurait mis tout son effort,
-l'achèvement du temps.
-
-L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le loisir de
-travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa, les retoucha,
-les retournant pour les laisser dormir, y revenant avec des yeux plus
-froids et détachés de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous
-les coins cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même.
-
-Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses souvenirs et ses
-croquis, était le campement de Bohémiens dont il avait envoyé à Anatole
-l'ébauche écrite. Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait,
-errante et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil dans les
-bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de sorcière et de fée, un
-mélange de basse-cour, de dortoir et de forge, des berceaux
-multicolores, comme de petits lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un
-troupeau d'enfants, de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et
-d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et son fouillis,
-revivait dans la peinture claire, cristallisée, pétillante de Coriolis,
-pleine de retroussis de pinceau, d'accentuations qui, dans les masses,
-relevaient un détail, jetaient de l'esprit sur une figure, sur une
-silhouette.
-
-Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. D'une touche fraîche
-et légère, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet,
-Coriolis avait jeté sur la toile le riant éblouissement de ce morceau de
-ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries
-vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques d'eau où
-semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un rayonnement d'un bout à
-l'autre, sans ombre, sans noir, un décor de chaleur, de soleil, de
-vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de
-pierres précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et
-comme l'aimait Coriolis.
-
-Le troisième de ses tableaux représentait une caravane sur la route de
-Troie. C'était l'heure frémissante et douce où le soleil va se lever;
-les premiers feux, blancs et roses, répandant le matin dans le ciel,
-semblaient jeter les changeantes couleurs tendres de la nacre sur le
-lever du jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient.
-
-La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier coup de
-pinceau que les peintres donnent à leurs tableaux dans leur cadre de
-l'Exposition.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se
-sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de
-toute lettre de refus, les promesses de réception faites à ses tableaux
-par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait
-vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami était refusé, au
-moins pour une de ses toiles. La tête de Coriolis se mit à travailler
-là-dessus. Il était embarrassé pour sortir de cette incertitude qui lui
-taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir
-leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son
-retour de Rome, et qui était devenu un artiste posé, lancé, «pourri de
-relations». Coriolis se décidait à aller voir Garnotelle.
-
-Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture posé
-sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers
-riches, de l'art heureux, du succès, dont le petit trottoir montant
-n'est guère foulé que par des artistes décorés. Vers le milieu de la
-cité, à une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un
-domestique à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un
-atelier à la claire peinture lilas.
-
-Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des gravures de
-Marc-Antoine, des dessins à la mine de plomb grise, portant sur leur
-bordure le nom de M. Ingres. Les meubles étaient couverts d'un reps gris
-qui s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture de
-l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à anses de serpents
-tordus, posaient sur un grand meuble à glaces de vitrine, laissant voir
-la collection, reliée en volume dorés sur tranche, des études et des
-croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes
-feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espèce de
-grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano droit ouvert. Tout était
-net, rangé, essuyé, jusqu'aux plantes qui paraissaient brossées. Rien ne
-traînait, ni une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse.
-C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement classique
-et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre
-spécialement aux portraits de dames du monde.
-
-Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou à
-col de cygne, reposait un portrait de femme entièrement terminé et
-verni. Devant ce portrait était un tapis, et devant le tapis, trois
-fauteuils en place, fatigués d'un passage de personnes, formaient un
-hémicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là un air
-d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis
-reconnut le portrait: c'était le portrait de la femme d'un riche
-financier, un portrait que les journaux avaient annoncé comme devant
-être le seul envoi de Garnotelle au Salon.
-
-Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.
-
---Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'équilibre
-d'un homme qui retrouve un ami oublié.--Tu as été longtemps là-bas,
-sais-tu? Je suis enchanté... Ah! tu regardes mon exposition...
-
---Comment, ton exposition?
-
---Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces
-choses-là... Eh bien! j'ai tout bonnement écrit à la Direction que
-j'avais besoin d'un délai pour finir... et voilà... Je n'envoie pas
-comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulière,
-comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun
-des martyrs... Vous êtes distingué par l'administration... cela fait
-très-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas
-le plus mal placé... Ah çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu
-avais quelque chose?
-
---Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement pour ça... Je ne
-sais pas si je suis refusé... Et je voudrais être fixé, savoir
-décidément...
-
---Oh! très-bien... C'est très-facile... Je te saurai cela ce soir... Où
-demeures-tu?
-
---Rue de Vaugirard, 23.
-
---Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu
-dans le monde... les ponts à traverser... Et ça te va-t-il, mon
-portrait?
-
---Très-bien... très-bien... Le collier de perles... Oh! il est
-étonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme.
-
---Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage... Si j'avais voulu,
-ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il était deux, trois
-heures... enfin une heure honnête pour se présenter chez une femme qui
-ne l'est pas... Elle était au lit... Une chambre de satin, feu et or...
-éblouissante... Elle s'amusait à faire ruisseler dans une grande
-cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des
-diamants, de l'or... Elle était à demi sortie du lit, les épaules nues,
-des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles
-ont!... elle m'a demandé son portrait comme une chatte... J'ai été
-héroïque, j'ai refusé... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-là,
-quand on voit du monde, quand on connaît des femmes bien, c'est toujours
-une mauvaise affaire... ça jette de la déconsidération sur un talent...
-il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse?
-
---23, rue de Vaugirard.
-
---Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté... parce que j'ai tant de
-choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que
-tu as rapporté... Je serais très-curieux... Veux-tu que nous descendions
-ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin...
-
-Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent
-dehors:--Pourquoi,--dit-il à Coriolis,--n'habites-tu pas par ici?
-
---Pourquoi?--répondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il désigna une
-croisée.--Vois-tu ces bougies roses à cette toilette, des bougies
-couleur de chair qui font penser à la jambe d'une danseuse dans un bas
-de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit chien
-de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge...
-Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort
-par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voilà
-ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour
-moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me
-connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier
-d'étudiants qui ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée... Ici,
-je redeviendrais un créole... et je veux faire quelque chose...
-
---Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand
-avec l'école nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro
-Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les
-thermes de Caracalla...
-
-Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poignée de main, sur
-la porte du café Anglais.
-
-Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, qui portait
-écrit au crayon: «Les trois _reçus_.»
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!
-
-Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu
-sans dormir, dans l'anxiété de savoir où l'on a placé leurs oeuvres, et
-l'impatience d'écouter ce que ce public de première représentation va en
-dire. Médailles, décorations, succès, commandes, achats du gouvernement,
-gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est là, derrière ces
-portes encore fermées de l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes,
-tous se précipitent.
-
-C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en bande, en famille,
-en tribu; des artistes gradés donnant le bras à des épouses qui ont des
-cheveux en coques, des artistes avec des maîtresses à mitaines noires;
-des chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un feutre pointu;
-puis des hommes du monde qui veulent «se tenir au courant»; des femmes
-de la société frottées à des connaissances artistiques, et qui ont un
-peu dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois
-venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants
-jettent à leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudités avec
-une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies,
-à la robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas de
-mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au nez, à passer la
-revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie.
-Du monde de tous les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le
-tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices
-fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refusés
-hérissés, allumés, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et
-des jugements féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus pour
-admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris à lire; et çà et
-là, au milieu de tous, coupant le flot, la marche familière et l'air
-d'être chez elles, des modèles allant aux tableaux, aux statues où elles
-retrouvent leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me voilà!» à
-l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende... On ne voit que
-des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les façons
-ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations
-stupéfiées, religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il y a des
-coups d'oeil de joie que jette un concurrent à un tableau raté de
-camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre,
-d'autres qui restent en arrêt, les bras croisés et le livret sous un
-bras, serré sous l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en
-_o_, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement
-désolé, et le navrement éreinté qui vient aux visages des malheureux
-obligés par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il
-y a les silencieux qui se promènent avec les mains à la Napoléon
-derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les noteurs qui
-écrivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui
-expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis à peine
-séché, les agités qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un
-paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui
-parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des mots comme _smorfia_.
-Il y a des hommes qui traînent des troupeaux de femmes aux sujets
-historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se
-tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à cravates
-de foulard, les longs cheveux rejetés derrière les oreilles, qui
-serpentent à travers les foules et crachent, en courant, à chaque toile,
-un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux
-convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de
-petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes en redingotes,
-chacun le bras sur l'épaule d'un frère, immobiles; changeant seulement
-de pied de cinq en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et
-tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres crétins...
-
-Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, les
-émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces
-murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une année!
-
-Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il n'avança pas l'heure
-du déjeuner, par une espèce de déférence pour la blague d'Anatole. Mais
-au dessert l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole
-mettait des éternités à prendre son café. Et le voyant siroter son
-gloria en disant tranquillement:--Nous avons bien le temps!--il l'enleva
-brusquement de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui dans
-les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, l'appelait, le
-retenait: Coriolis s'échappait, allait devant lui; il voulait se voir.
-
-Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna dans la poitrine
-ce coup de poing que vous envoie votre oeuvre exposée, accrochée,
-publique. Tout disparut; il eut ce premier grand éblouissement de sa
-chose où chacun voit en grosses lettres: MOI!
-
-Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au bout d'un moment, il
-trouva que sa place, si bonne qu'elle fût, avait des inconvénients, des
-voisinages qui lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la
-Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. Sa Vue d'Adramiti
-avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement
-sobre de Garnotelle, placé à côté, le faisait paraître un peu trop
-«bouchon de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la
-cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis
-était peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estimé tout à
-fait bien placé que s'il avait été exposé absolument seul dans le Salon
-d'honneur. Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se
-plaindre; et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché par
-d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener dans le voisinage de
-ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui étaient à côté,
-l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de
-lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui
-stationnaient devant sa signature.
-
-Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct, tout vif et
-présent, la joie chaude de l'homme qui se voit et se sent applaudi par
-un public qu'il touche des yeux et du coude. Il lui passa un
-chatouillement d'orgueil au bruit de son nom qui marchait dans la foule.
-Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations, des chaleurs
-de sympathie, des riens, des gestes, des approbations de tête, qui
-saluaient et félicitaient ses toiles. Une bande de rapins en passant
-lança des hourras. Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de
-penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure s'avançant, les
-passants s'amassèrent; aux regardeurs isolés, aux petits groupes succéda
-un rassemblement grossissant, trois rangées de spectateurs tassés,
-serrés, emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos,
-froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de femmes, et
-renversant une soixantaine de fonds ronds de chapeaux noirs où le jour
-tombé d'en haut lustrait la soie.
-
-Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu le prendre par
-le bras en lui disant:
-
---Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?
-
-Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis, en fumant son
-cigare et en regardant devant lui, revoyait tous ces dos devant ses
-tableaux.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une réaction.
-
-On ne trouble point impunément les habitudes du public, ses idées
-reçues, les préjugés avec lesquels il juge les choses de l'art. On ne
-contrarie pas sans le blesser le rêve que ses yeux se sont faits d'une
-forme, d'une couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté
-l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, nuancé,
-vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait, le déconcertait.
-Cette interprétation imprévue dérangeait la manière de voir de tout le
-monde, elle embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites
-de couleur orientale.
-
-Puis cette peinture avait contre elle le nom de son auteur, ce qu'un nom
-noble ou d'apparence nobiliaire inspire contre une oeuvre de préventions
-trop souvent justifiées. La signature _Naz de Coriolis_, mise au bas de
-ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un homme du monde et de
-salon, occupant ses loisirs et ses lendemains de bal avec le passe-temps
-d'un art. A beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer
-sûrement le talent là où ils croient être assurés de rencontrer le
-travail, l'application, la peine de tout un homme et l'ambition de toute
-une carrière d'artiste, ce nom donnait toutes sortes d'idées de
-méfiance, une prédisposition instinctive à ne voir là qu'une oeuvre
-d'amateur, d'homme riche qui fait cela pour s'amuser.
-
-Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, qui a ses
-embranchements sur les brasseries de la peinture, les ramassa et les
-envenima. Elle fut impitoyable, féroce pour Coriolis, pour cet homme
-ayant des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et qui, inconnu
-hier, accaparait, à la première tentative, l'intérêt d'une exposition.
-Le petit peuple du bas des arts ne pouvait pardonner à une pareille
-chance. Aussi pendant deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces
-arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires et les
-grands hommes sans nom, où chauffent ces succès de la Bohême, auxquels
-chacun apporte l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait
-lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On le déchira spécialement
-à l'estaminet du _Vert-de-gris_, le rendez-vous des _amers_. Les
-_amers_, les amers spéciaux que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et
-qu'exaspère cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère
-anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une fortune soudaine,
-énorme, tous les bonheurs de gloire de celui qui arrive, les amers, tout
-ce monde d'avenirs aigris, de jeunes talents grisés de compliments
-d'amis et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, exaspéré
-contre la société, la veine et le succès des autres, haineux, ulcérés,
-misanthropes qui s'humaniseront à leur première paire de gants
-gris-perle,--les amers se mirent à _exécuter_ tous les soirs la personne
-et le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz, soufflant
-la technique de l'éreintement à deux ou trois criticules qui venaient
-prendre là le mauvais air de l'art.
-
-Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la réaction
-commençant à se faire contre l'Orient, dans le retour des amateurs
-sévères, posés, au style du grand paysage encanaillé à leurs yeux par un
-trop long carnaval de turquerie.
-
-En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis était à peu
-près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les camaraderies, ce qu'une
-chaîne de relations organise pour la défense d'un talent discuté. Les
-huit ans passés par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en
-avait rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait
-l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive presque toujours,
-des sympathies sortirent des haines. Ce qui se lève sous le contre-coup
-de l'injustice et de l'unanimité des hostilités, le sens de combativité
-et de générosité qui se révolte dans un public, mettaient la dispute et
-la violence d'une bataille dans la discussion du nouvel Orient de
-Coriolis. Devant la partialité de la négation, les éloges s'emportaient
-jusqu'à l'hyperbole; et Coriolis sortait des jalousies, des passions et
-de la critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une notoriété
-arrachée à une sorte de scandale.
-
-Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des journaux, de la
-dureté des feuilletons, Coriolis tombait presque journellement sur
-l'éloge de Garnotelle. Il y avait pour son ancien camarade un concert de
-louanges, un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance,
-d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes, de restrictions
-respectueuses, d'observations enveloppées. Presque toute la critique,
-avec un ensemble qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de
-Garnotelle. Ou le louait avec des mots qui rendent justice à un
-caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa façon de peindre la
-beauté de son âme. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait
-étaient le blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la
-flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on disait qu'elle
-était «loyale et véridique», qu'elle avait la «sérénité des intentions
-et du faire». Son gris devenait la sobriété. La misère de coloris du
-pénible peintre, du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer
-qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait, à propos de
-cette belle sagesse, l'austérité du pinceau bolonais; un critique même,
-entraîné par l'enthousiasme, alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la
-couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du regard; et
-faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il désignait comme attirant
-la foule par le sensualisme, il déclarait ne plus voir de salut pour
-l'Art contemporain que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de
-l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux esprits et aux
-intelligences d'élite».
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et presque unanime
-sympathie de la critique pour Garnotelle s'expliquait naturellement.
-
-Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la critique de ces
-critiques qui ne sont que des littérateurs pouvait satisfaire sa haine
-d'instinct contre le _morceau peint_, contre le bout de toile ou le
-panneau de couleur éclatante, contre la page de soleil et de vie
-rappelant quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de la
-signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé, acclamé par tout
-ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité inavouée, dans les purs
-phraseurs d'esthétique, pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant
-de pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche carrée d'un
-Velasquez, le tripotage de génie de la couleur, le travail de la main
-des chefs-d'oeuvre. Le peintre satisfaisait le goût de ces doctrines,
-aimées de la France, sympathiques à son tempérament, qui mènent
-l'admiration de l'estime publique et des gens distingués à une certaine
-manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée, sans pâte, sans
-touche, à une peinture impersonnelle et inanimée, terne et polie,
-reflétant la vie dans un miroir dont le tain serait malade, fixant et
-desséchant le trait qui joue et trempe dans la lumière de la nature,
-arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques rigides comme le
-tracé d'une épure, réduisant le coloris de la chair aux teintes mortes
-d'un vieux daguerréotype colorié, dans le temps, pour dix francs.
-
-Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la critique purement
-lettrée, et au public qui juge un peintre avec des théories, des idées,
-des systèmes, un certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs
-de quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté délicate,
-une compétence bornée à un mépris acquis et convenu pour les tons roses
-de Dubuffe. L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des
-professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école doctrinaire et
-philosophique du Beau, l'armée d'écrivains penseurs qui n'ont jamais vu
-un tableau même en le regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton
-cette jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul dit
-aussi forte pour l'oeil que les sensations des saveurs agréables pour le
-palais; ces juges d'art qui n'apprécient jamais l'art par cette
-impression spontanée, la sensation, mais par la réflexion, par une
-opération de cerveau, par une application et un jugement d'idées; tous
-ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune, affectant pour elle
-le mépris, répétant que cela, cette chose divine que rien n'apprend, la
-couleur, peut s'apprendre en huit jours, que la peinture doit être
-simplement en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation de
-l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique et d'une chimie
-si matérielle: la Peinture,--tels étaient les gens, les théories, les
-sympathies, les courants d'opinion qui constituaient le grand parti de
-Garnotelle.
-
-De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence de vie, leur
-décoration passait pour du style; leur platitude était saluée comme une
-idéalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint je ne
-sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une
-peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël. Il y avait une entente
-pour ne pas voir toute la misère de ce dessin mesquin, tiraillé entre la
-nature et l'exemple, timide et appliqué, cherchant aux personnages de
-basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas même tirer de ses
-modèles la forte matérialité trapue, l'épaisse grandeur de la
-Bourgeoisie: il arrangeait les bourgeois qu'il peignait en portiers
-songeurs, travaillait à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de
-rêverie dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un ventru
-avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et jetait ainsi sur la
-grosse race positive, dont il était le peintre presque mystique, le plus
-divertissant des ridicules.
-
-Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle étaient ses
-portraits de femmes: minutieuses et laborieuses copies de traits et de
-plis de robes, images patientes de dames sérieuses et roides, dans des
-intérieurs maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de
-l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe
-siècle. C'étaient des mains étalées gauchement sur les genoux avec les
-doigts forcés comme des pincettes, des physionomies ayant un air de
-calme dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte de
-mortification morne, provenant des longues et nombreuses séances exigées
-par le consciencieux portraitiste. Il semblait y avoir un travail
-pénible, très-mal éclairé, un travail de prison, dans ce douloureux
-dessin, dans ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces
-femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre sous un jour de
-souffrance. Vaguement, devant ces portraits, l'idée vous venait de
-bourgeoises en pénitence dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait
-pour pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation
-de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de ces réflexions de femme
-qui marchande une chose trop chère. Malgré tout, c'étaient les portraits
-à la mode. Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles ont
-d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté, les femmes
-s'étaient laissé persuader que cette façon rigoureuse de les peindre
-avait de la sévérité et de la noblesse. Ce qu'elles perdaient avec
-Garnotelle en jeunesse et en piquant, elles pensaient qu'il le leur
-rendait en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et parmi
-les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies, les portraits de
-ce peintre, à propos duquel elles avaient entendu nommer si souvent
-Raphaël, devenaient un objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée
-à la bourse du mari.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres raisons.
-
-Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide, marchant dans les
-pas d'Anatole, attaché et collé à lui, vivant de sa société et à son
-ombre. Il n'était plus ce pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris,
-honteux de lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château pour une
-décoration, avait passé quinze jours sans se laisser arracher une
-parole, avec des larmes d'embarras lui venant presque aux yeux, quand
-l'attention des femmes s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un
-petit paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de Rome a un
-mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait rien pour le talent des
-gens, elle fait beaucoup pour leur éducation; si elle n'inspire pas le
-peintre, elle forme et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce
-de frottement d'un club académique, le façonnement des natures abruptes
-au contact des natures civilisées, ce que les gens bien nés enseignent
-et font gagner aux autres, ce que les lettrés donnent et communiquent
-d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions, la villa
-Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple, des espèces de gens du
-monde que cinq ans élèvent, en apparence de manières, en superficie de
-savoir, en politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et des
-exigences de la société actuelle. Là avait commencé la métamorphose de
-Garnotelle, encouragée par la bienveillance de deux ou trois salons
-français et étrangers, où les gâteries des femmes l'enhardissaient à
-prendre peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait à ses
-succès: il plaisait par une beauté brune, un peu commune et marquée,
-mais de ce genre qu'aiment les femmes, une beauté vulgairement
-souffrante, où de la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux
-malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal, mettaient ce
-caractère, qui l'avait fait surnommer par ses camarades «l'ouvrier
-malsain». Dans ce physique, le monde ne voulait voir que le tourment de
-la pensée, les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité. Et
-pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure rêvée, une poétique
-incarnation du pittoresque et romanesque personnage qui peint avec son
-coeur et sa santé; il était ce malheureux céleste:--l'_artiste_!
-
-A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une famille française, il
-était entré dans un monde de femmes du haut commerce et de la haute
-banque, un monde orléaniste de femmes sérieuses, intelligentes,
-cultivées, mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion
-publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. Il trouva là de
-puissantes protectrices, supérieures à la banalité, ardentes et
-remuantes dans l'amitié, mettant leur activité et leur dévouement
-d'esprit au service des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux,
-de leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt,
-l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite gloire de leur
-cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes et tout le profit de ces
-liaisons pures, de ces attachements, de ces adoptions qui finissent par
-laisser tomber sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une
-bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses prières, ses
-intrigues, tout ce que peut une femme à l'époque du Salon pour le
-lancement d'un succès.
-
-En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans quelques salons de
-la haute aristocratie étrangère, où il rencontrait de grands noms avec
-lesquels il pouvait peser sur le ministère, des femmes au désir
-despotique, habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient
-perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était pour Garnotelle une
-récréation et un délassement, que ce monde aimant le plaisir, la
-liberté, les artistes. Il s'y sentait entouré de la naïve admiration des
-étrangers pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français,
-l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient avec la
-vivacité de l'ingénuité ravissante des coquetteries russes. On le
-choyait, on l'enguirlandait. Il était le cornac des plaisirs, la fête
-des soirées, l'invité annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient,
-se l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles
-gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa vanité jusqu'au fond.
-Il était là comme dans une délicieuse atmosphère d'enchantement
-amoureux. On ne le voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la
-tête à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux robes,
-toujours dans une intimité d'aparté, dans une pose d'enfant gâté,
-discret, étouffant de petits rires, des demi-paroles, des chuchotements,
-ce qui bruit tout bas autour d'un secret, d'une confidence, avec de
-petites mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration,
-tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un bras, d'un pied, qui touchait
-les femmes comme le platonisme et le soupir d'un amour qui leur aurait
-fait la cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de plaire et
-de paraître amusant avec un rien de cet esprit que tout peintre ramasse
-dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il de l'achat d'un de ses tableaux
-par quelques gros banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait
-dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais les experts, les
-familiers, le médecin même pour lui, travaillant à forcer la main au
-Million.
-
-Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé que tout ce qu'il
-pouvait avoir à demander au gouvernement serait emporté par des
-exigences de jolies femmes, ou des transactions de femmes influentes,
-Garnotelle qui, sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de
-la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque dangereux, de
-passer pour un ami du gouvernement. Il ne se montrait pas aux soirées
-officielles, boudait les avances, jouant la réserve et la froideur d'un
-homme appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines.
-
-Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite. Avec son nom
-et sa position, il sollicitait de l'aider dans ses travaux; il s'offrait
-à lui peindre des fonds, des _à-plats_, à lui couvrir des ciels, des
-terrains, à lui poncer des draperies «pour se dévouer et apprendre»,
-disait-il. Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour où il y
-avait exposition chez lui. Et devant le tableau, dont il semblait ne pas
-oser s'approcher de trop près, il restait à distance respectueuse,
-plongé dans une muette contemplation. Dans ce genre d'admiration
-accablée, écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité
-du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les spasmes, les
-lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes entrecoupés, il avait
-imaginé une invention sublime, et qui avait attaché à son avenir la
-protection du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé
-devant «l'oeuvre» un silence morne; puis, rentré chez lui, il avait
-écrit au maître une lettre où il laissait naïvement échapper son
-découragement, se disait désespéré par cette perfection, cette grandeur,
-cette pureté, qui lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque
-la force de travailler encore; et faisant répandre par ses amis le bruit
-de son découragement, il avait attendu, cloîtré dans son atelier,
-jusqu'à ce qu'une lettre du maître relevât son courage avec des éloges,
-l'encourageât à vivre et à peindre.
-
-De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus de cette
-société de l'_Oignon_, réunissant et reliant les anciens prix de Rome
-avec deux grands dîners annuels et quelques petits dîners subsidiaires,
-dans cette espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on se
-passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut, entre la
-poire et le fromage, entre les pièces de vers en l'honneur des gloires
-académiques et des satires contre les autres gloires.
-
-Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas les critiques
-de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait pas et tenait à distance
-ceux qu'il rencontrait dans les salons avec une poignée de main qui leur
-tendait seulement le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de
-réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart des feuilletons
-parlaient de son talent.
-
-Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent de ses
-portraits, renté par l'argent de son atelier, un atelier aristocratique
-de jeunes et riches étrangers payant cent francs par mois, et
-s'engageant pour six mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé
-dans ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le Garnotelle
-des chemises brodées et des parfums à base de musc, n'ayant plus rien de
-son passé que ses longs cheveux, qu'il gardait comme une auréole
-d'artiste, Garnotelle se montrait parfois enveloppé d'une vague
-tristesse. Il paraissait avoir le noble et solennel fond de souffrance
-d'un homme éloigné «de l'objet de son culte». Il se plaignait à demi-mot
-de n'être plus là où étaient ses regrets et son amour; et de temps en
-temps, il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard
-d'aspiration religieuse, une:--«Chère Rome, où es-tu?»--qui apitoyait
-autour de lui un public d'imbéciles sur cette pauvre âme sombre d'exilé.
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de ces
-contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés. La
-bataille autour de ses tableaux, de son nom, de son Orient, ce
-soulèvement de colères soudaines et d'ennemis inconnus lui donnaient la
-surexcitation de la lutte, le poussaient à la volonté d'une grande
-chose, d'une de ces oeuvres qui arrachent au public la pleine
-reconnaissance d'un homme.
-
-On ne le connaissait que par les côtés de coloriste pittoresque. Il
-voulait se révéler avec les puissantes qualités du peintre; montrer la
-force et la science du dessinateur, amassées en lui par des études
-patientes et acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis
-l'accent et la signature de sa personnalité.
-
-Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre où
-il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le décor de sa
-scène était un _Bain turc_. Sur la pierre moite de l'étuve, sur le
-granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un
-nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par une négresse
-presque nue, les reins sanglés d'une _foutah_ à couleurs vives. La
-baigneuse, sur son séant, se présentait de face. Elle était
-gracieusement ramassée et rondissante dans la ligne d'un disque: on
-l'eût dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se
-croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés qui dessinaient
-une anse et une couronne. Sa tête, penchée, se baissait mollement, avec
-un chatouillement d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les
-deux contours charmants et contraires de cette attitude penchée: pressé
-d'un côté, serré entre le sein et la hanche, il se tendait de l'autre,
-déroulait le dessin de son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de
-la baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement allongée,
-l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation d'un
-balancement. Derrière ce corps ébauché, sorti de la toile avec du
-pastel, Coriolis avait massé au fond des groupes de femmes qu'on
-entrevoyait dans une buée de vapeur, dans une aérienne perspective
-d'étuve rayée de traits de soleil qui faisaient des barres.
-
-Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce tableau. Anatole, qui
-n'était pas complimenteur et qui n'avait guère de sympathie pour les
-sujets orientaux, ne put retenir, devant la toile achevée:
-
---Très-bien, ton corps de femme... c'est ça!
-
-Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le compliment qui
-porte à faux, qui loue une qualité qu'ils n'ont pas, ou un coin d'une
-oeuvre qu'ils sentent n'être pas le bon de cette oeuvre. Un éloge à côté
-avait beau être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des
-colères d'enfant.
-
---«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste violent.--Ah! tu
-trouves que c'est ça, toi?... Ça! mais c'est d'un commun!... ce n'est
-pas plus le corps que je veux... Voilà six semaines que je m'échine
-dessus... Tu as bien fait de me dire que c'était bien... Allons! je te
-dis, c'est bête... bête comme une académie de parisienne... et
-tortillé... Tiens! Il traîne sur les quais une Vénus de Goltzius... qui
-a des perles aux oreilles, avec des colombes qui volent autour...
-voilà!... Je sentais bien que c'était mauvais. Mais, attends!
-
-Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole essaya de l'arrêter,
-l'injuria, l'appela «imbécile et chercheur de petite bête». Coriolis
-continuait à démolir sa baigneuse en disant:
-
---Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne la note... C'est
-dégoûtant maintenant... Il n'y a plus un corps à Paris... Voyons! voilà
-six mois que nous n'avons pu avoir un modèle propre... Une femme qui ait
-pour un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop canaille...
-où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles? une espèce finie...
-Rachel a commencé à les perdre avec le Conservatoire... Il n'y a plus de
-modèles! Ça vous donne deux séances... et puis, à la troisième, vous
-rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée en chien, qui vous
-dit: «Bonjour!...» Une femme lancée, plus de pose! Et celles qu'on a
-encore la chance d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la
-pose... ça n'a pas de tendons... ça ne _crispe_ pas!... ça ne _crispe_
-pas!...
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, désespéré.
-Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans une lueur, sans une trouée de
-bleu. Une tristesse grise flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est
-comme le cadavre du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à
-travers de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur les
-choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment comme dans
-l'ombre du passé et le voile du fané. Dans l'atelier, un mélancolique
-effacement ôte le rayon à la toile, promène entre les grands murs, une
-sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses lignes à la
-palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, dans la main du
-peintre, les pinceaux par la pipe.
-
-Ces jours-là, on voyait à Vermillon des attitudes paresseuses,
-engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé par le malaise de ce
-vilain temps, ayant comme le froid de la neige au fond de lui, il se
-postait près du poêle, et passait des demi-heures, immobile, en
-équilibre sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes dans ses
-deux mains. Toute son attention paraissait concentrée sur le rouge du
-poêle. La demi-heure passée, il tournait sa tête sur son épaule,
-regardait de côté, avec méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant
-dans le cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, poussait
-un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et ne le reconnaissant
-pas, il paraissait y chercher une seconde le souvenir de quelque chose
-de disparu. Puis il revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans
-une espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée, avec un
-air confondu, cette espèce de peur de voir le soleil mort, qu'ont
-observée les naturalistes chez les singes en hiver.
-
-Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait les pieds, en
-se pelotonnant près du poêle, se regardait fumer, entre deux cigarettes
-essayait de taquiner la plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon,
-grave et préoccupé, repoussait ses agaceries.
-
-Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche, quelque coups de
-brosse, il prenait dans une crédence une poignée d'albums aux
-couvertures bariolées, gaufrées, pointillées ou piquées d'or, brochées
-d'un fil de soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché
-sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains dans les
-cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages pareilles à des
-palettes d'ivoire chargées des couleurs de l'Orient, tachées et
-diaprées, étincelantes de pourpre, d'outremer, de vert d'émeraude. Et un
-jour de pays féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière, se
-levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son regard entrait
-dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or
-la silhouette des êtres et des campagnes; il se perdait dans cet azur où
-se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail bleu
-sertissant les fleurs de neige des pêchers et des amandiers, dans ces
-grands couchers de soleil cramoisis et d'où partent les rayons d'une
-roue de sang, dans la splendeur de ces astres écornés par le vol des
-grues voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant
-de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord de ces mers limpides
-comme le ciel, balançant des danses sur des radeaux de buveurs de thé;
-il les oubliait dans ces champs aux rochers de lapis, dans ce
-verdoiement de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de ces
-haies efflorescentes qui font un mur avec de grands bouquets. Devant
-lui, se déroulait ce pays des maisons rouges, aux murs de paravent, aux
-chambres peintes, à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs
-miroitants, éclaboussés, amusés de tous les reflets que font les vernis
-des bois, l'émail des porcelaines, les ors des laques, le fauve luisant
-des bronzes tonkin. Et tout à coup, dans ce qu'il regardait, une page
-fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poignée du
-printemps, toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et
-la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient des zigzags de branches, ou
-bien des gouttes de couleur pleurant en larmes sur le papier, ou des
-pluies de caractères jouant et descendant comme des essaims d'insectes
-dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là, des rivages montraient des
-plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes de crabes; une porte
-jaune, un treillage de bambou, des palissades de clochettes bleues
-laissaient deviner le jardin d'une maison de thé; des caprices de
-paysages jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un volcan
-sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation, de
-l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon de leur pittoresque.
-Du fond des bonzeries partaient et s'évasaient des rayons, des éclairs,
-des gloires jaunes palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités
-apparaissaient, la tête nimbée de la branche d'un saule, et le corps
-évanoui dans la tombée des rameaux.
-
-Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient des femmes, les
-unes dévidant de la soie cerise, les autres peignant des éventails; des
-femmes buvant à petites gorgées dans des tasses de laque rouge; des
-femmes interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant en barques
-sur des fleuves, nonchalamment penchées sur la poésie et la fugitivité
-de l'eau. Elles avaient des robes éblouissantes et douces, dont les
-couleurs semblaient mourir en bas, des robes glauques à écailles, où
-flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes brodées de pivoines
-et de griffons, des robes de plumes, de soie, de fleurs et d'oiseaux,
-des robes étranges, qui s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de
-papillon, tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient
-au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant de la chimérique
-fantaisie d'un dessin héraldique. Des antennes d'écaille piquées dans
-les cheveux, ces femmes montraient leur visage pâle aux paupières
-fardées, leurs yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées sur
-des balcons, le menton sur le revers de la main, muettes, rêveuses, de
-la rêverie sournoise d'un Debureau dans une pantomime, elles semblaient
-ronger leur vie, en mordillant un bout de leur vêtement.
-
-Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière pleine de
-bouquets, des oiseaux d'or becquetant des fruits de carmin,--quand
-tombait, dans ces visions du Japon, la lumière de la réalité, le soleil
-des hivers de Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
---La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent! les
-correspondances!... Personne n'a de correspondance?
-
---Tiens! tu fais très-bien la charge,--dit Anatole, étonné d'entendre
-faire une imitation au grave Coriolis.
-
---... Et l'omnibus repart... Une suite de malechances ce soir-là... Un
-mauvais dîner chez Garnotelle... de la pluie, pas de voitures, et
-l'omnibus!... C'est peut-être l'habitude qui me manque... mais je trouve
-ça mortel, l'omnibus... cette mécanique qui fait semblant d'aller et qui
-s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui vont plus vite
-que la voiture... Et puis rien que l'odeur!... Ça sent toujours le chat
-mouillé, un omnibus!... Enfin, je m'embêtais... J'avais fini d'épeler
-les annonces qu'on a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine
-Collas... Je regardais stupidement des maisons, des rues, de grandes
-machines d'ombre, des choses éclairées, des becs de gaz, des vitrines,
-un petit soulier rose de femme dans une montre, sur une étagère de
-glace, des bêtises, rien du tout, ce qui passait... J'en étais arrivé à
-suivre mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées, l'ombre des
-gens de l'omnibus qui recommence éternellement... une série de
-silhouettes... Pas un bonhomme curieux... tous, des têtes de gens qui
-vont en omnibus... Des femmes... des femmes sans sexe, des femmes à
-paquet... Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il n'y avait plus
-qu'une place au fond... Zing! une voyageuse... complet! J'avais en face
-de moi un monsieur avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un
-journal... Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes... Ça me
-fit tourner les yeux sur la femme qui venait de monter... Elle regardait
-les chevaux par-dessous la lanterne, le front presque contre la glace de
-la voiture... une pose de petite fille... l'air d'une femme un peu gênée
-dans un endroit rempli d'hommes... Voilà tout... Je regardai autre
-chose... As-tu remarqué, toi, comme les femmes paraissent
-mystérieusement jolies en voiture, le soir?... De l'ombre, du fantôme,
-du domino, je ne sais pas quoi, elles ont de tout cela... un air voilé,
-un empaquetage voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et qu'on ne
-voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, avec ces lumières qui leur
-battent sur les traits, tous ces demi-reflets qui leur flottent sous le
-chapeau, ces grandes touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur
-jupe même remuante d'ombres...--La Madeleine! le boulevard! la Bastille!
-Pas de correspondance!...--Tiens! elle était comme ça... tournée,
-regardant, un peu baissée... La lueur de la lanterne lui donnait sur le
-front... c'était comme un brillant d'ivoire... et mettait une vraie
-poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des cheveux floches
-comme dans du soleil... trois touches de clarté sur la ligne du nez, sur
-un bout de la pommette, sur la pointe du menton, et tout le reste, de
-l'ombre... Tu vois cela?... Très-charmante cette femme... et c'est
-drôle, pas Parisienne... Des manches courtes, pas de gants, pas de
-manchettes, la peau des bras... une toilette, on n'y voyait rien dans sa
-toilette... et je m'y connais... une tenue de grisette et de bourgeoise,
-avec quelque chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était pas
-de l'une et qui n'était pas de l'autre...--Auteuil! Bercy! Charenton! le
-Trône! Palais-Royal! Vaugirard! nº 17! nº 18! nº 19!...--Ici, une
-éclipse... elle a tourné le dos à la lanterne... sa figure en face de
-moi est une ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité... plus rien,
-qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et sur un bout de son
-oreille où pend un petit bouton de diamant qui jette un feu de diable...
-L'omnibus va toujours son train... Le Carrousel, le quai, la Seine, un
-pont où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard... puis des rues
-noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui repassent à la
-chandelle... Je ne la vois plus que par éclairs... toujours sa pose...
-son oreille et le petit diamant... Et puis tout à coup, au bout de cette
-vilaine rue du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur... Mon
-cher, elle a passé devant moi avec une marche, des gestes de statue,
-paroles d'honneur... Et ce n'est pas facile d'avoir du style, une femme,
-en omnibus... Je ne l'ai un peu vue qu'à ce moment-là... elle m'a paru
-avoir un type, un type... Elle est entrée dans un sale magasin où il y a
-en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué.
-
---Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors?
-
---Ah! le numéro, je n'en sais rien.
-
---Un magasin de vieux neuf, enfin!... Brune et des yeux bleus bizarres,
-ta femme, n'est-ce pas?...
-
---Je crois...
-
---Oh! elle est bonne! C'est la Salomon...
-
---Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me semble, je me
-souviens, dans le temps, qui nous apportait de la parfumerie...
-
---Ça, c'est la mère... qui a fait des enfants, des bottes... tous qui
-posent... la mère au magasin, à la brocante... Elle, c'est la fille,
-c'est sa dernière... une dix-huitaine d'années... Ton affaire, au
-fait... Serin que je suis! je n'y avais pas pensé... Manette... Manette
-Salomon...
-
---Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de venir lundi,
-tiens... Je verrai si elle me va...
-
---Parfaitement... Ah! plus de papier... Voilà la lettre de mort de
-Paillardin... Je prends la page blanche... Oui c'est au 27 ou au 29...
-La mère lui remettra... Je crois qu'elle ne demeure plus avec elle...
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit le lendemain
-et les autres jours de la semaine: elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne
-fit rien dire. Coriolis se décida à chercher un autre modèle.
-
-Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce qui se
-présentait à son atelier, les poseuses d'occasion et de misère, jusqu'à
-une pauvre femme qui monta sur la table en costume d'Ève, avec son
-chapeau, son voile et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces
-galbes de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait; et,
-découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse rencontre pour
-trouver l'inspiration de nature qu'il voulait, il lâcha sa figure
-principale et se mit à retravailler le reste de son tableau.
-
-Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, avec une soirée vide
-devant eux, Anatole tomba en arrêt devant l'affiche d'un grand bal à la
-salle Barthélemy.
-
---Tiens!--dit-il,--c'est le Carnaval des juifs... si nous y allions?
-
-Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la fête de la
-_Pourime_,--le vieil anniversaire de la chute d'Aman et de la délivrance
-des Juifs par Esther,--était célébrée par un bal public.
-
-Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi ça», de
-vieilles vestes de débardeur couleur de raisin de Corinthe usé,
-sautaient au milieu des paletots et des redingotes. La famille et
-l'honnêteté apparaissaient çà et là par places, sur les côtés de la
-danse, dans des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de mauvais
-allemand, un patois demi-français sonnant de consonnes tudesques, dans
-les files de vieilles femmes branlant de la tête à la mesure de la
-musique, les mains posées à plat sur les genoux avec la rigidité de
-statues d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le gradin de
-la banquette, souriant et dansant des yeux, en remuant à demi les bras.
-C'était un bal qui ressemblait, au premier aspect, à tous les autres
-bals parisiens, où le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux
-ou trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère. Cette foule,
-pareille de surface et d'ensemble à toutes les foules, ces hommes, ces
-femmes sans particularité frappante, habillés des costumes, des airs de
-Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son oeil
-de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore visible, les
-traits d'origine, la fatalité de signes où survit la race. Il remarqua
-des visages brouillés, sur lesquels se mêlait la coupe fière de profil
-des peuples de désert à des humilités louches de commerces douteux de
-grande ville, des teints plombés tout à la fois par un ancien soleil et
-par une réverbération de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux
-laineux, à la tête de bélier, des figures à cheveux papillotés, à gros
-diamant faux sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment
-les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés de la fièvre
-du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin. Il reconnut,
-sous les capuchons et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au
-plein air du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars.
-C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur dorée du blé mûr, des
-chevelures noires et crêpées, des nez busqués, des ovales fuyant dans
-des pâleurs ambrées de joue et de cou où se détachait la coquille rose
-de l'oreille, des coins de lèvres ombrées de poil follet, des bouches
-poussées en avant comme par un souffle: des épaules décolletées avaient
-une ombre de duvet dans le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux
-tout rapprochés du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés comme
-de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête aux cils sans douceur,
-laissant à nu le noir d'un regard étonné, parfois vague.
-
---Tiens! la Manette...--fit tout à coup Anatole, et il montra à Coriolis
-une femme qui regardait de la galerie d'en haut danser dans la salle.
-Coriolis aperçut un bras enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé
-sur la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de profil, un
-ruban feu nouant des cheveux pris dans une résille à perles d'acier.
-Immobile, Manette laissait le bal venir à ses yeux, avec un air de
-contentement paresseux et de distraction indifférente.
-
---Eh bien!--dit Coriolis à Anatole--monte lui demander pourquoi elle
-n'est pas venue.
-
-Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques instants.
-
---Mon cher, elle est furieuse... Il paraît que notre lettre n'était pas
-signée... Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux chiens qu'on écrit sans mettre
-son nom... Et puis, elle s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas
-fait l'honneur d'une feuille de papier à lettre toute neuve... Je lui ai
-tout dit pour la radoucir... Enfin, si tu y tiens, montons là-haut... Tu
-n'as qu'à lui faire des excuses... Mets ça sur moi, dis que c'est moi,
-appelle-moi pignouf... tout ce que tu voudras!... Au fond, je crois
-qu'elle a envie de venir... Il n'y a que sa dignité... tu comprends? La
-dignité de mademoiselle!... A la fin, elle m'a demandé si c'était bien
-de toi que les journaux avaient parlé...--Et comme ils montaient le
-petit escalier qui allait à la galerie:--Ah! tu vas en voir, par
-exemple, deux sibylles avec elle... de vrais enfants de Moïse et de
-Polichinelle!
-
-Manette était assise à une table où posaient trois verres de bière à
-moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes. L'une, les yeux troubles
-et louches, le visage rempli et gêné par un nez énorme et crochu, avait
-l'air d'une terrible caricature encadrée dans la ruche noire d'un
-immense bonnet noué sous son menton de galoche; un fichu de soie, aux
-ramages de madras, d'un jaune d'oeillet d'Inde, croisait sur son cou
-décharné. Les yeux, la bouche, les narines remplis du noir qu'ont les
-têtes desséchées, la figure charbonnée comme par le poilu horrible d'une
-singesse, l'autre portait, rejeté en arrière sur des cheveux de
-négresse, un chapeau blanc de marchande à la toilette, orné d'une rose
-blanche; et des effilés de poils de chèvre pendaient des épaulettes de
-sa robe.
-
-Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à la table des
-trois femmes qui se serrèrent pour leur faire place. Coriolis parla à
-Manette, s'excusa. Manette le laissa parler sans l'interrompre, sans
-paraître l'entendre; puis quand il eut fini, tournant vers lui un de ces
-regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de femme quand ils le
-veulent, elle le toisa du bout des bottes jusqu'à la racine des cheveux,
-détourna la tête, et, après un silence, elle se décida à lui dire
-qu'elle voulait bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le lundi
-suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture sa petite montre
-pendue à la chaîne d'or qui battait sur sa robe de soie noire, elle se
-leva, salua Coriolis, et disparut suivie de ses deux monstres gardiens.
-
-
-
-
-L
-
-
-Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots, elle commença à se
-déshabiller lentement, rangeant avec ordre sur le divan les vêtements
-qu'elle quittait. Puis elle monta sur la table à modèle avec sa chemise
-remontée contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses dents le
-festonnage d'en haut, dans le mouvement ramassé, pudique, d'une femme
-honnête qui change de linge.
-
-Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes ont de ces hontes.
-La créature bientôt publique qui va se livrer toute aux regards des
-hommes, a les rougeurs de l'instinct, tant que son talon ne mord pas le
-piédestal de bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une
-statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien
-qu'une forme. Jusque-là, jusqu'à ce moment où la chemise tombée fait
-lever de la nudité absolue de la femme la pureté rigide d'un marbre, il
-reste toujours un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le
-glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux de sa peau
-devenant nus un à un, la curiosité de ces yeux d'hommes qui l'attendent,
-l'atelier où n'est pas encore descendue la sévérité de l'étude, tout
-donne à la poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui la
-fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses poses. Puis, la
-séance finie, la femme revient encore, et se retrouve à mesure qu'elle
-se rhabille. On dirait qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise.
-Et celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la vue de
-sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie pas attacher sa
-jarretière.
-
-C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus femme, et que pour
-elle les hommes ne sont plus des hommes. La représentation de sa
-personne la laisse sans gêne et sans honte. Elle se voit regardée par
-des yeux d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette,
-l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée qui fait
-taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus intimes secrets de
-sa chair, c'est la contemplation sereine et désintéressée, c'est
-l'attention passionnée et absorbée du peintre, du dessinateur, du
-sculpteur, devant ce morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être
-pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en elle, la vie de
-la ligne qui fait rêver le dessin.
-
-De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette défense contre la
-curiosité des amis, des connaissances venant visiter un peintre, ces
-peurs, ces alarmes devant tous les gens qui ne sont pas du métier, ce
-trouble sous ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour
-regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une séance, un corps
-de femme s'aperçoit qu'il est nu et se trouve tout déshabillé.--Un jour,
-dans l'atelier de M. Ingres, une femme posait devant trente élèves,
-trente paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la table à
-modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute la peau, et courant à
-ses vêtements se couvrir bien vite tant bien que mal du premier qu'elle
-trouva: qu'avait-elle vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin,
-par la baie au-dessus de sa tête.
-
-Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. Soudain, elle laissa
-tomber de ses dents desserrées la fine toile qui glissa le long de son
-corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba
-sur ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un petit coup de
-pied, le chassa par derrière ainsi qu'une queue de robe; puis, après
-avoir abaissé sur elle-même un regard d'un moment, un regard où il y
-avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras
-au-dessus de sa tête, portant son corps sur une hanche, elle apparut à
-Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le _Génie du
-repos éternel_.
-
-La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des milliers, des
-millions de corps qu'elle semble à peine dégrossir, qu'elle jette à la
-vie à demi façonnés, et qui paraissent porter la marque de la vulgarité,
-de la hâte, de la négligence d'une création productive et d'une
-fabrication banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle tire, comme un
-ouvrier écrasé de travail, des peuples de laideur, des multitudes de
-vivants ébauchés, manqués, des espèces d'images à la grosse de l'homme
-et de la femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute cette
-pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard, comme pour
-empêcher de mourir l'exemple du Beau. Elle prend un corps qu'elle polit
-et finit avec amour, avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin
-être d'art qui sort des mains artistes de la Nature.
-
-Le corps de Manette était un de ces corps-là: dans l'atelier, sa nudité
-avait mis tout à coup le rayonnement d'un chef-d'oeuvre.
-
-Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et un peu penchée,
-retombait en grappe sur ses cheveux; sa main gauche, repliée sur son
-bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui
-trois de ses doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, ne
-posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon en l'air; l'autre
-jambe, droite et le pied à plat, portait l'équilibre de toute
-l'attitude. Ainsi dressée et appuyée sur elle-même, elle montrait ces
-belles lignes étirées et remontantes de la femme qui se couronne de ses
-bras. Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête aux
-pieds: l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire
-frémir tout le dessin de la femme, répandre, tout autour d'elle, un peu
-du bord et du jour de son corps.
-
-Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et si pleines, une
-pareille élégance élancée et serpentine, une si fine délicatesse de race
-gardant aux attaches de la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la
-fragilité et la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il s'oublia
-à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une chair de brune, mate et
-absorbant la clarté, blanche de cette chaude blancheur du Midi qui
-efface les blancheurs nacrées de l'Occident, une de ces chairs de
-soleil, dont la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des
-ombres d'ambre.
-
-Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et si fine, ces
-passages de ton si doux, si variés, si nuancés, que tant de peintres
-expriment et croient idéaliser avec un rose banal et plat; ils
-embrassaient ces fugitives transparences, ces tendresses et ces tiédeurs
-de couleurs qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles
-apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, ombrant d'une
-adorable pâleur les diaphanéités laiteuses de la chair, tout ce
-délicieux je ne sais quoi de l'épiderme de la femme, qu'on dirait fait
-avec le dessous de l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches,
-la glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, l'artiste
-étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, qui, levés,
-blanchissaient sur ces cheveux bruns, ces bras au bas desquels la
-lumière, entrant dans l'ombre de l'aisselle, montrait des fils d'or
-frisant dans du jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et
-azurée de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge des
-blondes, et où le bout du sein était de la nuance naissante de
-l'hortensia.
-
-Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la ligne à peine
-éclose d'un torse de jeune fille, encore contenu et comprimé dans sa
-grâce, à demi mûr, serré dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un
-bouton. Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse, comme la
-taille des femmes qui n'ont jamais porté de corset, lui montrait cette
-jolie indication molle et sans coupure, la ceinture naturelle marquée
-d'un sinus d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. De
-cette taille, son regard allait au douillet modelage, aux inflexions,
-aux méplats, à la rondeur enveloppée, à la douce et voluptueuse
-ondulation d'un ventre de vierge, d'un ventre innocent, presque
-enfantin, sculpté dans sa mollesse et délicatement dessiné dans le
-_flou_ de sa chair: une petite lumière, à demi coulée au bord du
-nombril, semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et le coeur
-d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y avait de la convexité
-d'une coquille et du rentrant d'une vague, à l'arc des hanches, à ces
-cuisses charnues, caressées, sur le doux grain de leur peau, de
-blancheurs tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux,
-délicats et noyés, cachant si coquettement sous leurs demi-fossettes
-l'agrafe des muscles et le noeud des os, à ces jambes polies et
-lustrées, qui semblaient garder chez Manette, comme chez certaines
-femmes, le luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces
-malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit pied, maigre et
-long, l'orteil en avant, les doigts un peu rosés au bout...
-
-Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, Manette à la fin
-éprouva une sorte d'embarras. Laissant retomber ses bras et décroisant
-ses jambes, elle parut demander à Coriolis de lui indiquer la pose.
-
---Nom d'un petit bonhomme!--s'écria Anatole dans un élan d'admiration,
-et mettant sur ses genoux un carton, il commença à tailler un fusain.
-
---Tu vas faire une étude, _toi?_--lui dit Coriolis avec un «toi» assez
-durement accentué.
-
---Un peu... Je ne t'ai pas dit... un fabricant de papier à cigarettes...
-Il m'a demandé une Renommée grandeur nature... Quatre cents balles! s'il
-vous plaît.
-
-Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans la pose de sa
-baigneuse, revint à sa place et se mit à travailler. De temps en temps,
-il s'arrêtait, tirait et froissait sa moustache, regardait de côté
-Anatole, auquel il finit par dire:
-
---Tu es assommant avec ton tic!... Tu ne sais pas comme c'est nerveux...
-
-Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois qu'il peignait
-ou dessinait, de se mordiller perpétuellement un bout de la langue qu'il
-avançait à un coin de la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.
-
---Je vais te tourner le dos, voilà tout...
-
---Non, tiens, laisse-moi... va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui... je ne sais
-ce que j'ai... j'ai besoin d'être seul pour faire quelque chose...
-
-Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se promener pendant
-la séance de Manette: il avait pris son parti de faire sa Renommée «de
-chic».
-
-
-
-
-LI
-
-
---Qu'est-ce que tu as fait hier?--disait un matin à la fin du déjeuner
-Coriolis à Anatole.
-
---Hier, j'ai été au Père-Lachaise.
-
---Et aujourd'hui?
-
---Ma foi, je pourrais bien y retourner... je trouve ça très-amusant
-comme promenade...
-
---Ça ne te fait pas penser à la mort?
-
---Oh! à celle des autres... pas à la mienne...--fit Anatole avec un mot
-dans lequel il était tout entier.
-
-Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent se perdre dans la
-fumée de sa pipe; puis il lui échappa, comme s'il pensait tout haut:
-
---Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois... Je n'en ai pas encore
-vu une comme ça...
-
-Et se tournant vers Anatole:
-
---Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à ce qu'elle soit
-tombée dans votre pose... Et une fois qu'elle y est, c'est superbe!...
-on bûcherait deux heures, qu'elle ne bougerait pas... C'est qu'elle a
-l'air de porter un intérêt à ce que vous faites... Oh! mon cher, c'est
-étonnant... Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas... Il y a des
-riens... un mouvement de lèvres, un geste... On est nerveux... il vous
-passe des inquiétudes dans le corps... Enfin, ça se voit... Eh bien!
-cette mâtine-là, quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait
-l'air aussi ennuyé que ma peinture... Et puis quand j'ai commencé à
-m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà qu'elle a eu un air
-content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait... Tiens! je vais te dire
-quelque chose de stupide: on aurait dit que sa peau était heureuse!...
-Vrai! je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me semblait
-qu'elle était chatouillée là où je donnais un coup de pinceau... Une
-bêtise, je te dis... quelque chose de bizarre comme le magnétisme, le
-courant de caresse d'un portrait à une figure... Et puis, à chaque
-repos, si tu avais vu sa comédie!... Tiens, comme ça... son jupon à demi
-passé, la chemise serrée à deux mains sur sa poitrine, en tas, comme un
-mouchoir de poche... elle venait regarder avec une petite moue, en se
-penchant... Elle ne disait rien... elle se regardait... une femme qui se
-voit dans une glace, absolument... Et quand c'était fini, elle s'en
-allait avec un mouvement d'épaules content... Elle venait toujours les
-pieds dans ses petits souliers, sans mettre les quartiers... C'est
-très-gentil les femmes qui boitent, qui clochent, comme ça... Une drôle
-de femme tout de même!... Quand je la fais déjeuner, elle me parle tout
-le temps des tableaux où elle est, de ce qu'elle a posé... Oh! d'abord,
-elle n'aurait donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes
-après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres... Là-dessus,
-il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! Elle est d'une
-jalousie sur ces questions-là... et éreinteuse! Je t'assure que c'est
-amusant de l'entendre abîmer ses petites camarades... Elle en fait des
-portraits! Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les
-échigner!... c'est très-malin ça... Oh! une vraie vanité... C'en est
-comique... D'abord, c'est toujours elle qui a trouvé le mouvement...
-Elle est persuadée que c'est son corps qui fait les tableaux... Il y a
-des femmes qui se voient une immortalité n'importe où, dans le ciel,
-dans le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un...
-elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça... L'autre jour,
-sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un dessin de draperie... Je
-l'arrange sur elle... je la vois qui fait une tête... une tête!
-Figure-toi une reine qu'on insulte!... Moi, je ne comprenais pas
-d'abord... Et puis c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de
-me dire: Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, moi?
-Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos cinq francs... Et avec cela
-elle posait si mal, et une figure si maussade... j'ai été obligé d'y
-renoncer... Il faudra que j'en prenne une autre pour les draperies...
-Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça, qu'elle n'avait
-pas osé me le dire... Et si tu savais de quel ton elle m'a dit: _pour
-ça_!... Elle trouvait que je lui avais manqué, positivement... J'étais
-pour elle un homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de Milo!
-
-
-
-
-LII
-
-
-Ce jour-là, Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre. Il devait
-dîner dehors et ne rentrer que fort tard, s'il rentrait.
-
-Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café de Fleurus.
-
-Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin du jardin du
-Luxembourg, était alors une espèce de cercle artistique fondé par
-Français, Achard, Nazon, Schulzenberger, Lambert, et quelques autres
-paysagistes, auxquels s'étaient joints des peintres de genre et
-d'histoire, Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée de
-peintures par les habitués et ornée d'une figure de la grande Victoire
-entourée de l'allégorie de ses amours, un dîner des vendredis s'était
-organisé sous le nom de _Dîner des grands hommes_. Le dîner, restreint
-d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des médecins, à des
-internes d'hôpitaux, avait bientôt été égayé par la surprise d'une
-loterie, tirée à chaque dessert, et imposant au gagnant l'obligation de
-fournir un lot pour le dîner suivant. De là, une succession de lots
-d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins et de pots
-de chambre à oeil, de bronzes et de clysopompes, de tableaux et de
-bonnets grecs, une tombola de souvenirs et mystifications qui faisaient
-éclater chaque fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait:
-elle arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du retour de
-la colonie pompéienne, après la fermeture de la _Boîte à thé_, cet essai
-de phalanstère d'art, sur les terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs,
-licencié, dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres. Ce
-dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une sorte de club
-gai, spirituel, où la cordialité se respirait dans une réunion de
-camarades et de gens de talent. Anatole y venait souvent; Coriolis y
-apparaissait quelquefois.
-
---Imaginez-vous--disait un des habitués--imaginez-vous!... il m'est
-tombé une fois un bourgeois qui m'a dit: «Monsieur, je voudrais être
-peint sous l'inspiration du Dieu...--Comment, sous l'inspiration du
-Dieu?--Oui... après avoir entendu Rubini... J'aime beaucoup la
-musique... Pourriez-vous rendre cela?...» Vous croyez que c'est tout?
-Quand je l'ai eu peint, sous l'inspiration du Dieu, il m'a amené son
-tailleur... Oui, il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la
-piqûre de son gilet!... Non, on ne saura jamais combien ils sont bêtes
-les bourgeois!
-
-Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait son anecdote, son
-mot, son trait; et chaque nouveau récit était salué par des hourras, des
-risées, des grognements, des rires enragés, une sauvagerie de joie qui
-avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru entendre
-toutes les haines instinctives de l'art, tous les mépris, toutes les
-rancunes, toutes les révoltes de sang et de race du peuple des ateliers,
-toutes ses antipathies foncières et nationales se lever dans un _tolle_
-furieux contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans cette Fosse
-aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!--Et toujours revenait le
-refrain:--Non, non, ils sont trop bêtes, les bourgeois!
-
---Tiens!--fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui laissait voir un air
-mal dissimulé de mauvaise humeur.
-
---C'est toi?--lui dit-il.--Qu'est-ce que tu prends?
-
---Rien...
-
-Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une mesure de colère
-sur le marbre de la table, à côté d'Anatole.
-
---Qu'est-ce que tu as?--lui demanda Anatole au bout de quelques
-instants.
-
---Ce que j'ai?... J'étais avec une femme à la porte Saint-Martin... Elle
-m'a quitté à dix heures... pour être rentrée à dix heures et demie...
-parce qu'elle tient à la considération de son portier! Comprends-tu?
-Voilà!
-
---Elle est drôle!... Qui ça donc?--fit Anatole.
-
-Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion engagée à la
-table à côté, il étonna le café par une défense passionnée de la
-_momie_, des éclats de voix terribles, une argumentation agressive et
-violente, un accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il
-abîma le _bitume_ comme un ennemi personnel, comme quelqu'un sur lequel
-il aurait voulu se venger; et il laissa son défenseur, l'inoffensif et
-placide Buchelet, étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à
-Coriolis, d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse,
-montée tout à coup dans la parole de son contradicteur.
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole, revenant de
-chez le marchand de couleurs Desforges, et surpris, dans le
-Palais-Royal, par une ondée de printemps, se promenaient sous les
-galeries, en attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux
-tours; puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se mit à
-regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé.
-
-La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, pénétrante,
-fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure de ce bleu violet avec
-lequel la peinture imite la transparence du gros verre. Dans ce jour de
-neutre alteinte liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de lumière
-blanche, et le blanc qui habillait des enfants avait la douceur diffuse
-d'un rayonnement. La soie des parapluies tournant dans les mains jetait
-çà et là un éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les
-branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme des coups de
-pinceau, des touches printanières semant des frottis légers de cendre
-verte. Et dans le fond, le jardin, les passants, le bronze rouillé de la
-Chasseresse, la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient,
-s'estompant dans un lointain mouillé, trempant dans un brouillard de
-cristal, avec des apparences molles d'images noyées.
-
-Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son compagnon planté là et
-ne bougeant pas, essaya de jeter quelques mots dans sa contemplation:
-Coriolis ne parut pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le
-bras, l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde, à un passage
-de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, et laissa encore
-tomber dans le silence les paroles d'Anatole.
-
---Ah çà! mon cher,--lui dit au bout de quelque temps Anatole
-impatienté,--sais-tu que tu me fais l'effet d'un homme qu'on met dedans?
-
---Moi?--dit Coriolis.
-
---Toi-même... avec cette petite... Mais Buchelet lui a plu à la
-quatrième séance! Buchelet! juge!
-
---Il n'y a pas que Buchelet,--fit Coriolis.
-
---Ah!--fit Anatole en le regardant. Alors quoi?
-
---Alors... alors...--dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant avec
-l'effort d'un homme habitué à garder ses pensées, à refouler ses
-émotions, à se renfoncer le coeur dans la poitrine,--alors... tiens,
-laisse-moi tranquille, hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.
-
-Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait été aussi vite
-et aussi facilement heureux que le petit Buchelet. Mais ce caprice,
-qu'il croyait user en le satisfaisant, s'était enflammé, une fois
-satisfait. Il s'était changé en une sorte d'appétit ardent, irrité,
-passionné, de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait
-devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de ce corps public
-qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait en ne voulant pas les
-voir, les yeux des autres. Des colères auxquelles ses amis ne
-comprenaient rien, l'animaient contre ceux qui avaient fait poser cette
-femme avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux avec
-une injustice rancunière, comme des gens qui, en lui prenant d'avance
-pour leurs figures un peu de la beauté de cette femme, l'avaient trompé
-dans leurs tableaux.
-
-Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre tous les jours, à
-la tenir dans son atelier, sans en avoir besoin, et, en travaillant à
-peine d'après elle: il lui payait des séances où il ne donnait que
-quelques coups de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite
-aperçue de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation; elle avait
-inventé des prétextes, manqué des rendez-vous de Coriolis, pour aller
-chez d'autres artistes qu'elle voyait travailler vraiment et s'inspirer
-d'après elle. Et c'est alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice
-dont le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le tourment, ce
-supplice d'un homme tenant à une femme possédée par les regards du
-premier venu.
-
---Oui, voilà,--fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans le roulement de
-la voiture, au bout de toutes ses pensées, et comme s'il les avait
-confiées à Anatole,--voilà...--et il se retourna nerveusement vers lui
-sur le coussin du fiacre.--Un mari qui voudrait empêcher sa femme de se
-décolleter pour aller dans le monde, eh bien! ça lui serait encore plus
-facile qu'à moi d'empêcher Manette d'ôter sa chemise pour se faire
-voir...
-
-
-
-
-LIV
-
-
-Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire habiter avec
-lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses promesses. Devant les
-propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait
-offert, un large entretien, une vie choyée, la haute main sur
-l'intérieur, le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été
-étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse tant
-qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter son «petit chez elle»,
-le petit chez elle qu'elle s'était arrangé avec l'argent de son travail.
-En tout, elle avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de
-liberté. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le droit de
-pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission même des choses dont on
-n'a pas envie. C'était une de ces petites natures ombrageuses qui
-gardent un caractère de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de
-main qui se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer
-devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres
-et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage.
-
-Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, Coriolis ne voyait
-aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce
-singulier caractère de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à
-lui, il n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche auprès
-de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout
-ce qui asservit à un homme les coquetteries et les sensualités d'une
-maîtresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De
-sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, une
-espèce d'indifférence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle
-ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait
-absolument. Par une étrange exception, elle était insensible aux bijoux,
-à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur la femme. Maîtresse de
-Coriolis, elle avait gardé sa mise modeste de petite ouvrière honnête,
-de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits châles
-malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes
-aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la
-maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait
-mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un
-marbre. Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une robe
-de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la
-serrait en pièce dans une armoire.
-
-Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement défaut.
-Elle était paresseuse à désirer les distractions. Elle n'aimait ni le
-plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'étourdissement, le mouvement, la
-vie fouettée dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui
-paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne
-l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle était
-toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions pas?» Sa nature
-apathique et sans fantaisie se contentait de goûter une espèce de
-tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y eût en elle un peu de
-l'humeur casanière et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent
-et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans
-remuer, dans une sérénité de bien-être physique, dans l'harmonieux
-équilibre d'une pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur
-la peau, c'était toute sa félicité,--une félicité qu'elle pouvait se
-payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis.
-
-
-
-
-LV
-
-
-Créole, Coriolis avait le coeur et les sens du créole.
-
-Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, délicate, raffinée,
-mettant dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs
-cheveux, leur toilette, une recherche qui dépasse les coquetteries
-viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits
-de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se nourrissant
-d'excitants et de choses sucrées, il y a, en dehors des mâles énergies
-et des colères un peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, de
-si intimes affinités avec le tempérament féminin, que l'amour chez eux
-ressemble presque à de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les
-autres hommes, avec des instincts d'attachement et d'habitude tendre,
-avec le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une espèce de
-besoin d'être caressés, enveloppés continûment par l'amour, de
-s'enrouler autour de lui, de se tremper dans ses lâches douceurs, de s'y
-perdre, de s'y fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle
-servitude heureuse.
-
-De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole à la vie qui
-mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du concubinage. Coriolis n'y avait
-pas échappé. Presque toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues
-des chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant cette
-vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce qu'il connaissait
-tant: un modèle!
-
-Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle, et qu'il
-n'avait point connue avec ses autres maîtresses. A son amour se mêlait
-l'amour de sa vie, l'amour de son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il
-aimait cette femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, pour
-un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait comme s'il
-entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses du dessin et de la
-couleur d'un peintre dont la rencontre providentielle met dans les
-tableaux des maîtres un type nouveau de l'_éternel féminin_. Il l'aimait
-pour sentir devant elle une inspiration et une révélation de son talent.
-Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet Idéal de nature, cette
-matière à chefs-d'oeuvre, cette présence réelle et toute vive du Beau
-que lui montrait sa beauté.
-
-
-
-
-LVI
-
-
-A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, Coriolis
-finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter avec lui. Il fut
-heureux de cette victoire comme d'une conquête de sa maîtresse. Il
-tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main,
-sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à toute
-heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage avec le domicile
-l'existence de son amant.
-
-Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne
-voulut pas donner congé de son petit logement de la rue du
-Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait là, de sa part, une idée de
-méfiance, une réserve de sa liberté, la garde d'un pied-à-terre, la
-menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore
-pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte de le
-nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle allait y passer une
-journée chaque semaine. Mais quoi qu'il fît, il ne put la décider à
-l'abandon de ce caprice.
-
-Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait détachée de ses
-habitudes, de son intérieur. Il l'avait rapprochée de lui par une intime
-communauté de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il
-serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son
-corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait
-essayé d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le
-renoncement à l'orgueil d'être nue et belle devant des hommes qui
-peignent, elle lui avait simplement dit que cela était impossible; et
-son regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain d'un
-artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il avait voulu
-exiger, menacer: elle s'était redressée comme une femme prête à un coup
-de tête; et devant le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en
-ébouriffant méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide
-des mains, Coriolis avait reculé. Alors l'hypocrisie de sa jalousie
-s'était rejetée sur de misérables petits moyens de mauvaise foi, des
-exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et
-chez lesquels il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses en
-défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus
-lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces
-ruses indignes de lui, il éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses
-fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son coeur
-saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brûlantes, de
-baisers où passait la rage de ses colères et de ses souffrances, il lui
-demandait que ce fût fini.
-
-Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. Tout en
-continuant obstinément à poser, et à poser où il lui plaisait, elle
-montrait une espèce d'apparente condescendance pour ses exigences,
-paraissait leur céder, lui faisant des promesses, comme à ce que demande
-un enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait les
-jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.
-
-Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait une obsession le
-prenait tout à coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une
-connaissance où il supposait qu'elle était, et refermant sur son dos la
-porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette,
-il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait,
-cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait,
-pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie était connue,
-et l'on n'en riait même plus. De basses envies de savoir le prenaient:
-il pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on lui avait parlé,
-qui suivent une femme pour cinq francs donnés par un mari qui soupçonne.
-Dans des ateliers de camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des
-esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu
-du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse.
-L'un d'eux avait eu la délicate pitié de le comprendre; et il avait
-retiré une étude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait
-douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres murs
-d'autres études que cette étude, pour tourmenter le regard de Coriolis
-et lui jeter à la face la publicité de sa maîtresse. Il la retrouvait
-partout, toujours, et même où elle n'était pas; car peu à peu c'était
-devenu chez lui une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir
-la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait
-pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, finissaient par ne
-lui montrer que ce corps, et toutes les nudités peintes des autres
-femmes le blessaient, comme si elles étaient la nudité de cette seule
-femme.
-
-Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. Il ne
-l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis,
-autour de lui, gardaient le secret de sa maîtresse. Mais quand il lui
-disait à elle: «Tu as posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui
-lui donnait envie de la tuer,--et qu'il aimait encore mieux qu'un oui.
-
-
-
-
-LVII
-
-
-Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait de dîner.
-Aussitôt le dessert servi, elle se leva de table, alla dans sa chambre,
-revint avec son châle et son chapeau. Coriolis crut voir je ne sais
-quelle recherche dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était
-neuf.
-
-Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se dit: «Elle va me
-le dire».
-
-Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau, chiffonnait
-son noeud de rubans, lissait d'un coup de doigt ses cheveux sur une
-tempe, faisait ce joli mouvement de corps des femmes qui regardent, en
-se retournant, si leur châle, dont elles rebroussent la pointe du talon
-de leurs bottines, tombe bien.
-
-Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle, et toutes sortes
-de pensées lui traversaient la cervelle.
-
-Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette idée: «Où
-va-t-elle?»
-
-Il attendait que Manette eût fini.--Où vas-tu?--il avait sa phrase toute
-prête sur les lèvres.
-
-Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:--Je sors,--fit-elle
-simplement.
-
-Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il l'écouta faire dans
-l'antichambre le bruit de la femme qui s'en va, parler aux domestiques,
-tourner une dernière fois, fermer la porte... Elle était partie.
-
-Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait étonné, la
-reprit, tira deux bouffées, la reposa sur une assiette, et brusquement
-saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier.
-
-Manette était à une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un
-petit pas pressé, d'un air à la fois distrait et recueilli, ne regardant
-rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa
-mère. Elle passa devant une station de voitures sur la place
-Saint-André-des-Arts: elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont
-Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne
-se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui
-se mit à marcher derrière elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut
-pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir
-plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de
-violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait cela à un amant; il vit
-le bouquet chez un homme, sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette
-prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la
-rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis
-reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit
-salut. Tout à coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue
-en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un
-drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se
-lança derrière elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un
-petit préau bizarre, un _patio_ de maison d'Orient, une espèce de
-cloître alhambresque: Manette n'était plus là.
-
-Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris,
-à quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des
-points de lumière dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une
-salle d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel des têtes
-d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de
-grands livres, avec des voix de nuit, des chants de ténèbres.
-
-Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth.
-
-Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première femme qu'il aperçut
-là fut Manette.
-
-Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, le coeur
-léger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont
-une mauvaise pensée s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu
-et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce
-bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystère voltigeant et
-caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumières qui, s'accordant,
-se mariant, se pénétrant, semblaient chanter à voix basse dans la
-synagogue comme une soupirante et religieuse mélodie de clair-obscur.
-
-Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire venant d'en
-haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient
-devant eux aux lueurs de la mourante polychromie effacée des murs
-assombris et noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies
-scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites touches de
-blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur la laine d'un _taleth_. Et
-son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil à la vision d'un
-tableau de Rembrandt qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit
-dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de femmes, à
-ces têtes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient
-plus l'air de têtes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans
-l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prières,
-il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui
-rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains...
-
-Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en lui par ce culte,
-cette langue, qui n'étaient ni son culte ni sa langue, ces prières, ces
-chants, ces visages, ce milieu d'un peuple étranger et si loin de Paris
-dans Paris même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord
-indéterminé et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion ne s'était
-jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours été jusque-là pour lui
-comme si elle n'était pas, et comme s'il ignorait qu'elle fût. C'était
-la première fois que cette perception lui venait de voir une juive dans
-Manette, qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. Et
-avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont il n'avait pas
-conscience, à des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frappé
-dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un
-petit pain sans levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un
-soir, où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu de
-l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, sans vouloir,
-jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher à rien qui fût du feu.
-
-Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se
-dégageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du
-créole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression
-indéfinissable.
-
-
-
-
-LVIII
-
-
---Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,--dit Anatole à Coriolis.--Je
-crois qu'il avait à te parler... Il devient puant, sais-tu?
-Garnotelle... Nous avons eu un petit empoignement... oh! à la douceur...
-C'est que c'est si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!... Quand on a
-été comme nous... Tu te rappelles, à l'atelier?... C'est trop fort!...
-Il me dit, en s'asseyant, d'un air... tu sais, d'un air perdu dans des
-chefs-d'oeuvre, avec sa voix languissante: Est-ce que tu fais toujours
-de la peinture? Moi je lui dis: Et toi?... Et puis, je l'attrape, dame!
-Tu vas toujours dans le monde?... le Raphaël de la cravate blanche!...
-Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme... Eh bien! vrai, ça y était...
-une portière séraphique tirant le cordon du Paradis!...--Tu seras donc
-toujours blagueur?--Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi... il faut
-bien que je me console...--Et les travaux, mon pauvre Bazoche?--_Son
-pauvre!_... Ah! les travaux...--je lui dis--par-dessus la tête, mon
-cher! je vais prendre des ouvriers... J'ai tous les portraits du
-Tribunal de Commerce à faire... des belles têtes!... Et puis, j'ai une
-idée de tableau... Si je ne sors pas avec ce tableau-là! si je ne tape
-pas en plein dans le public, dans le vrai, dans le tien!... On est
-spiritualiste, n'est-ce pas? ou on ne l'est pas... Et bien! voilà mon
-tableau: c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va se
-brûler avec des allumettes chimiques... Il y a son ange gardien qui est
-là, qui lui prend les allumettes chimiques et qui lui donne des
-allumettes amorphes... Sauvé, mon Dieu!... Et je peindrai ça avec le
-coeur, comme ce que tu peins...--Ah! je l'ai un peu abîmé, ce poulet
-sacré de l'Institut! Il était vert... ce qui ne l'a pas empêché de me
-dire en s'en allant qu'il était content de me trouver toujours le même,
-aussi jeune, le Bazoche du bon temps...
-
---Oh! tu sais, moi, Garnotelle... je n'ai jamais eu une sympathie bien
-vive... C'était plutôt à cause de toi, qui étais lié avec lui... Après
-ça, il a été très-gentil pour moi, à l'Exposition... et je ne voudrais
-pas me fâcher...
-
---N'aie pas peur... tu es un homme bien, toi; tu as une position...
-Garnotelle ne se fâchera jamais avec toi...
-
-Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la rentrée de Coriolis:
-il se remit à lancer avec une sarbacane des pois secs à Vermillon, qui,
-tout en haut de l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à
-descendre. Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un homme
-qui se vengerait d'une humiliation sur un ami intime. Le singe
-grimaçait, menaçait, se secouait sous les cinglements ainsi qu'une bête
-mouillée, poussait de petits cris agacés en montrant les dents,--et sa
-colère finissait par avoir la colique.
-
-Là-dessus, on apporta une lettre à Coriolis.
-
---Attention, Manette!... Je parie que c'est d'une femme,--dit Anatole à
-Manette qui, pour réponse, fit un petit haussement d'épaules.
-
---Tiens, c'est de lui...--fit Coriolis--de Garnotelle... Il m'invite à
-venir voir sa chapelle à l'Église Saint-Mathurin, qu'on découvre
-demain...
-
---Tu iras?
-
---Oui... sa lettre est très-chaude... Je ne peux pas ne pas y aller...
-Ça aurait l'air...
-
---Très-malin, sa chapelle... Il a senti, à son dernier envoi de Rome,
-qu'il n'avait pas assez de reins pour la grande peinture... celle qu'on
-risque en pleine exposition à côté des petits camarades... Comme ça, il
-a son petit salon... Et puis, c'est commode... on dit que le jour est
-mauvais, que la disposition architectonique vous a empêché d'être
-sublime, qu'on a fait plat pour l'édification des fidèles, et gris pour
-ne pas faire de tapage dans le monument. Et puis, pas de public... des
-amis, rien que des invités, c'est superbe!... Très-malin, Garnotelle!
-
-Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte de la petite
-église, dans le vieux quartier pauvre étonné, ébranlé par les voitures
-bourgeoises et les fiacres versant près de la grille, au bas des
-marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'église,
-sur un des bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. On y
-voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des personnages de la
-Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrêt
-sur les pendentifs, des femmes académiques à cheveux gris, à physique
-professoral, et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, qui
-semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.
-
-Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le
-bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda
-son avis, sollicita sa sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même
-d'incomplet dans son oeuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques:
-Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de
-l'attendre, cicérona les dames, revint à Coriolis. Ils sortirent
-ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque
-affectueux. Il se plaignit de l'éloignement que fait la vie, du
-refroidissement de leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs
-rencontres. Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu
-brutaux, et comme involontaires, qui entrent au coeur d'un talent. Il
-lui indiqua un article élogieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua
-l'homme simple, ouvert, abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis
-d'avoir à demeure, auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon
-d'Anatole, rappela les légendes de chez Langibout, les farces, les
-rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il
-avait été, il le redevint tout à coup.
-
-Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand de tabac, et
-allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la boîte en lui disant:
-
---Tu sais, moi, je suis un cochon.
-
-Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait
-l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en
-plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des
-autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu
-riche et gagneur d'argent, disait toujours:--«Moi, tu sais, je suis un
-cochon»,--et continuait, en se proclamant un pingre, à faire bravement
-dans la vie toutes les petites économies de la pingrerie.
-
-
-
-
-LIX
-
-
-Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive était
-presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, perdue, usée au
-frottement de la vie d'Occident, des milieux européens, au contact de
-tout ce qui fusionne une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant
-de toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette race.
-
-Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De
-ses langueurs indolentes, elle se réveillait quelquefois avec des
-gamineries. Sa belle tête brune, par instants, s'animait de l'ironie
-d'un enfant du faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il
-passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure,
-des airs de crânerie et de petite résolution rageuse, le mauvais sourire
-des méchantes petites têtes dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de
-certaines minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.
-
-C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans un portrait
-qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, où, dans
-un caprice d'artiste, son premier amant l'avait représentée en gamin,
-une petite casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt sur
-la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade,
-avec un regard effronté et homicide, le regard d'un moutard de quinze
-ans, enragé et froid, qui cherche un officier pour le _descendre_. La
-peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tête,
-cette femme en blouse, jetée sur les pavés, et qui semblait le Génie de
-l'émeute en Titi.
-
-Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le
-souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgré lui, et
-tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de
-quelque chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre entre
-lui et Manette, quand il regardait Manette après avoir regardé la toile.
-Il avait essayé vainement de décider Manette à s'en séparer, à le
-renvoyer chez sa mère. Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de
-faire un portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant
-tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il lui arrivait de
-temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrêtait dans l'entrain et
-la chaleur d'un travail, allait à une des ébauches, la posait sur la
-traverse du chevalet, et la palette à la main, la tête un peu penchée de
-côté sur son appui-main, il regardait Manette.
-
-Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un
-petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils très-arqués,
-dessinés avec la netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait
-les yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin desquels
-coulait le regard, des yeux bleus mystérieux qui, dans la fixité,
-dardaient, de leur pupille contractée et rapetissée comme la tête d'une
-épingle noire, on ne savait quoi de profond, de transperçant, de clair
-et d'aigu. Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce rose
-du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la joue des juives,
-cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuyé de
-fard qu'une actrice s'est posé sous l'oeil. Tout ce visage, le front
-creusant à la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines
-découpées et un peu remontantes, montrait un modelage ciselé de traits.
-La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement retombante aux coins et
-dédaigneuse, à demi détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse,
-presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux portraits
-italiens.
-
-Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie, avec ce qu'il y
-voyait d'un autre pays, d'une autre nature, le charme paresseux, bizarre
-et fascinant, de cette sensualité animale que le baptême semble tuer
-chez la femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes à
-elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa main posée sur le dos
-d'une chaise, le cou allongé et tout tendu, le regard vague devant elle,
-elle montrait des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les autres
-femmes montrent des coquetteries de chatte et de colombe.
-
---Ah! toi,--finissait-il par lui dire en reposant sa palette,--tu es
-comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles appellent le «désespoir des
-peintres!»
-
-Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé.
-
-
-
-
-LX
-
-
-Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée. Elle ne dormait pas
-encore, mais elle était dans ce premier engourdissement où la pensée
-commence à rêver. Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le
-regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas un mot; et
-lui tournant le dos, il se mit au coin de la cheminée à fumer avec cet
-air qu'a par derrière la mauvaise humeur d'un homme en colère contre une
-femme.
-
-Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant son cigare au feu, il
-se leva, s'approcha du lit, empoigna le bâton d'une petite chaise dorée
-sur laquelle avaient coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne
-remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui regardait et rêvait,
-ces yeux tranquilles et fixes, nageant à demi dans le bonheur et la paix
-du sommeil. Sa tête, un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne
-de son visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée sur la
-cheminée se mourait sur la douceur de son profil perdu; ses traits
-expiraient sous une caresse d'ombre où rien ne se dessinait que deux
-petites touches de lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le
-dessous de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle, le
-dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant les dents d'un reflet de
-perles; et sous les draps, son corps se devinait, obscur et charmant
-ainsi que son visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné
-dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour dormir...
-
-Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; puis sa main
-lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu tomba cassé sur le tapis.
-
-Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis qui n'était pas
-encore levé, Manette y trouva une photographie de femme nue--qui était
-elle,--une carte qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en
-saurait jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la carte,
-et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour être toute prête à
-partir, à ranger en cachette son linge, ses affaires.
-
-Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là, et ne plus la
-voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la parole. Au dîner, il mit le
-journal devant son verre et lut en mangeant. Manette attendait, muette,
-impatiente, froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements
-de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la moindre contrariété, se
-chargeait d'implacabilité, avec tout ce mauvais d'une femme dont elle
-savait s'envelopper et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire
-jaillir le choc et l'étincelle d'une explication.
-
---Qu'est-ce qui t'a donné cela?--lui dit tout à coup Coriolis: il
-rentrait de sa chambre où il avait été chercher quelque chose, et il lui
-montrait une petite pièce d'or qu'il avait ramassée dans le désordre de
-ses affaires tirées hors des tiroirs.
-
---Je ne sais plus...--répondit Manette.--J'étais toute petite... Maman
-me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jésus... J'étais
-blonde, à ce qu'il paraît, dans ce temps-là... Ah! oui... j'ai accroché
-la chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre... Alors...
-
---C'était moi, ce monsieur-là,--dit Coriolis.
-
---Toi? vrai, toi?
-
-Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta un instant
-sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. On eût dit qu'elle
-voyait, avec ses idées d'Orientale, comme la volonté divine d'une
-fatalité dans ce lien de leur passé et ces fiançailles si lointaines de
-leur liaison.
-
-Elle se répéta à elle-même: Lui... Et ses yeux allaient presque
-religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de Coriolis à la pièce
-d'or, grands ouverts, étonnés et vaincus.
-
-Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espèce de
-solennité vers Coriolis, elle lui passa par derrière les deux bras
-autour du cou, et lui soulevant un peu la tête, tout doucement, elle lui
-mit le baiser de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:
-
---Plus jamais!... C'est promis... plus jamais! pour personne...
-
-
-
-
-LXI
-
-
-Le tableau du _Bain turc_ était complétement terminé. Les amis, les
-connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient,
-s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de
-feuilleton aux autres.--«C'était réussi, c'était superbe!... Il faisait
-chaud dans le tableau... De la vraie chair... admirable! C'était dessiné
-avec du jour... Le fameux coloriste un tel était enfoncé...»--on
-n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure,
-et allaient serrer les mains à Coriolis avec une force enragée qui lui
-faisait mal aux os des doigts.
-
-A tous les compliments, Coriolis répondait:--Vous trouvez?--et ne disait
-que cela.
-
-Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il
-restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un
-bout de bras de Manette, une place de sa chair où tombait un rayon. Il
-étudiait de la peau,--les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et
-miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide de la lumière,
-cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de
-blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprès de laquelle pâlit
-ce triomphe de chair, l'_Antiope_ du Corrége elle-même.
-
---Dis donc, Chassagnol,--dit-il un jour en se tournant vers le divan où
-le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait, à de petites
-siestes,--qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la
-peinture?
-
---Hein? hé! quoi?... jour du Nord!... peinture... hein?--grogna en se
-réveillant Chassagnol... Tu dis!... Qu'est-ce que tu demandes?... Le
-jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien... Ah! le jour du Nord?... Eh
-bien, le jour du Nord... Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les
-artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!... Mes
-opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits... Eh bien,
-après? Les idées reçues, mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà
-peintres... c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui
-avez toutes les peines du monde à attraper la nature dans sa puissance
-éclairante... Il n'y a pas à dire, vous êtes toujours au-dessous du
-ton... Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup...
-Comment! pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des
-étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre... pour
-peindre!... vous allez prendre une lumière... ce cadavre de
-lumière-là!... Un jour purifié, clarifié, distillé, où il ne reste plus
-rien, rien de l'orangé de la lumière du soleil, rien de son or...
-quelque chose de filtré... C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est
-mort!... Et par là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un
-crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de murs sales... De
-la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance est du vin... Allons donc! les
-théories, les rengaines, la nécessité d'un jour neutre, d'un jour
-«abstrait...» Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose le dessin...
-chimiquement, c'est prouvé... Et puis... et puis... Ils disent encore
-que ça laisse la liberté aux coloristes, qu'un coloriste est toujours
-coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la
-couleur est une impression retrouvée... est-ce que je sais! un tas de
-raisons... Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas ça dans le
-sang, vous lui mettrez devant le nez le Régent dans un feu de Bengale,
-ça ne lui fera pas trouver des éclairs sur sa palette... Mais je réponds
-qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui
-peindra dans du vrai soleil, dans un jour coloré par du soleil, dans la
-lumière normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait
-dans ce joli petit froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne...
-C'est peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes... Eux ils
-peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature... Ah!
-mon cher, peut-être, si on savait la disposition des ateliers du temps
-de la Renaissance!... Tiens, les artistes italiens... Malheureusement,
-il n'y a pas un document là-dessus... Voyons, t'imagines-tu... prenons
-les grands bonshommes... Véronèse, si tu veux, et le Titien... qu'ils
-peignissent dans des conditions de gris bête comme ça, et si contre
-nature?... Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai découverte... Un
-autre aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!... C'est
-que Rembrandt... mon maître et le bon dieu de la couleur,--fit
-Chassagnol en saluant,--c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un
-atelier en plein midi... Ça, c'est comme si je l'avais vu... et avec des
-jeux de rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait... Mais regarde
-tous ses tableaux... Il faisait poser le Soleil, cet homme-là, c'est
-évident!
-
---Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi?
-
-Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer le peu
-d'importance qu'il attachait à ce détail.
-
-Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une grande chambre au
-midi qu'il avait au haut de la maison. Les maçons changeaient la fenêtre
-en une baie d'atelier.
-
-Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa baigneuse,
-d'après le corps de Manette, dans le jour du soleil.
-
-
-
-
-LXII
-
-
-Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette ne posait
-plus pour d'autres.
-
-Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour plusieurs
-heures, elle restait immobile à regarder la pendule, attendant pendant
-un certain temps qu'elle comptait. Puis, se levant, elle allait à la
-porte de l'atelier dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des
-petits fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du poêle,
-en regardant autour d'elle comme une petite fille qui est seule et qui
-fait une chose défendue.
-
-Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement, peu à peu, avec
-une lenteur où elle mettait comme une paresseuse et longue coquetterie,
-écoutant complaisamment le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait
-mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à tour dans ses
-mains chacun de ses pieds, des pieds d'Orientale, qui semblaient
-d'autres mains entre ses mains; puis les reposant à terre, elle les
-enfonçait, en se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses ongles
-rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait par dessus. Relevant
-alors sa jupe des deux mains, Manette se penchait, et restait quelque
-temps à regarder au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté
-comme le pouce d'un pied de marbre.
-
-Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son peigne, qui
-laissait à demi descendre sur son cou le flot de ses cheveux. Elle
-défaisait son peignoir, elle laissait tomber sa chemise de fine batiste:
-ce luxe sur la peau, la batiste de sa chemise et la soie de ses bas,
-était son seul et nouveau luxe.
-
-Elle était nue, n'était plus qu'elle.
-
-Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant le divan,
-s'étendait en se frottant sur leur rudesse un peu râpeuse, et là
-couchée, elle se caressait d'un regard jusqu'à l'extrémité des pieds, et
-se poursuivait encore au delà, dans la psyché au bout du divan, qui lui
-renvoyait en plein la répétition de son allongement radieux. Et quand
-sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses bagues, elle les ôtait d'une
-main avec le geste de se déganter, et les semait, sans regarder, sur le
-tapis.
-
-Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés, la grâce nue
-de la femme. C'était, sur les zébrures des peaux, un remuement presque
-invisible, un travail sur place et qui semblait immobile, des
-avancements et des retraites de muscles à peine perceptibles,
-d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements, des coulées
-de membres, des glissements serpentins, des mouvements qu'on eût dit
-arrondis par du sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage d'une
-volonté artiste, se levait de la forme ondulante et assouplie, une
-admirable statue d'un moment...
-
-Une minute, Manette se contemplait et se possédait dans cette victoire
-de sa pose: elle s'aimait. La tête un peu penchée en avant, la poitrine
-à peine soulevée par sa respiration, elle restait dans une immobilité
-d'extase qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de divin. Et
-sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe, les compliments qu'une
-femme murmure tout bas à sa beauté, paraissaient monter et mourir,
-expirer sans voix dans le dessin parlant de sa bouche.
-
-Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice d'un enfant qui
-déchire une image.
-
-Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait son amoureux
-travail. L'odeur doucement entêtante du bois de genévrier qui brûlait
-montait dans la chaleur de l'atelier: Manette recommençait cette
-patiente création d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation
-des lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait avec le
-tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, l'accord et l'eurythmie
-d'une figure. L'heure qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait
-l'arracher à cet enchantement de faire des transformations de son corps
-comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait l'arracher à l'adoration de
-ce spectacle d'elle-même, auquel allaient toujours plus fixement ses
-deux pupilles pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de
-ses yeux.
-
-Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa clef, la surprenait.
-Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait de lui dire:
-
---Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit!
-
-
-
-
-LXIII
-
-
-Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le _Bain Turc_ de Coriolis y
-obtenait un grand et franc succès.
-
-Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur de taches»
-étaient forcés de reconnaître le peintre, le dessinateur, le coloriste
-puissant, s'affirmant dans une toile dont les dimensions n'avaient guère
-été abordées, pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau.
-Tout le public était frappé de l'ensoleillement de ce corps de femme,
-d'un certain lumineux que Coriolis avait tiré de son dernier travail
-dans l'éclat du jour. Les premiers admirateurs du peintre, tout fiers de
-l'avoir pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme. Et la
-persistance de quelques injustices rancunières passionnait les éloges.
-
-Il fut le nom nouveau, le _lion_ du Salon. Le gouvernement lui acheta
-son tableau pour le Musée du Luxembourg, et les journaux donnèrent la
-nouvelle presque officielle de sa décoration.
-
-
-
-
-LXIV
-
-
-Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans les idées et les
-sentiments de Manette.
-
-Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer. Elle l'avait
-rencontré dans un moment où elle n'avait personne. Abandonnée par
-Buchelet, elle l'avait pris comme une femme qui a l'habitude de l'homme
-prend celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse pas.
-Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait vu en lui qu'une
-chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à-dire un homme de son monde, et
-qu'il était naturel de connaître. Elle pensait là-dessus ainsi que
-beaucoup de femmes de sa profession, qui se regardent comme
-exclusivement vouées à la corporation, et qui n'imaginent pas l'amour
-hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se divisait en deux classes
-d'hommes: les artistes,--et les autres. Et les autres, à quelque classe
-qu'ils appartinssent, qu'ils fussent n'importe quoi de grand et
-d'officiel dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal de France,
-n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas. La femme chez elle
-n'était sensible qu'à un nom d'art, à un talent, à une réputation
-d'artiste.
-
-Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence lui avaient un
-peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée de la vertu ni l'instinct de ses
-remords; la conscience qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle
-faisait lui manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût
-peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et aussi honnête que
-d'être mariée. Et pour elle, il faut le dire, la liaison était une sorte
-d'engagement et de contrat. Manette était de l'espèce de ces maîtresses
-qui mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage. Elle était de
-ces femmes qui se font un honneur d'être, fidèles jusqu'au jour où elles
-en aiment un autre. Ce jour-là, elles ne trompent point l'homme avec
-lequel elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel
-amour. Cette loyauté était un principe chez elle.
-
-Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative, de certaines
-élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul, sans arrière-pensée. Elle
-ne regardait point à l'argent chez un homme.
-
-Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée assez froide.
-Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses qu'il mettait dans sa vie de
-tous les jours, l'agrément des choses autour d'elle ne l'avaient point
-touchée d'attendrissement et de reconnaissance. Elle se sentait bien lui
-venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais rien que de
-l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon garçon, à un camarade, à
-quelqu'un de très-gentil. Ce qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y
-croire, d'avoir foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes
-brusques, des messieurs assez peu commodes, presque brutaux, elle voyait
-à Coriolis des habitudes, un ton, des paroles d'homme du monde: elle se
-demandait s'il était de la même race, et elle se laissait aller à croire
-qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre comme les gens
-célèbres qu'elle avait connus. Le succès de Coriolis tomba sur elle
-comme un coup de lumière.
-
-Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux, des feuilletons,
-lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée du présent, de l'avenir, de ce
-bruit de popularité qui commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un
-artiste connu fit tout à coup lever de son coeur une chaleur, une
-flamme, presque de l'amour.
-
-
-
-
-LXV
-
-
-Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme
-de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une
-maîtresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne
-froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et
-passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui
-inspirer un de ces retours, un de ces regrets où l'amour humilié se sent
-rougir de ce qu'il aime.
-
-Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, les artisans
-d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de
-livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents à de
-pareilles créatures. Il ne leur déplaît pas de vivre avec des
-intelligences de femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à
-ce qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir compagnie.
-Une maîtresse qui ne répond à rien de ce qu'ils ont dans la tête, une
-maîtresse qui est uniquement une société pour les repos de la journée et
-les trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce qu'ils font
-et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension soumise et
-instinctivement respectueuse, cette maîtresse leur suffit. La femme, en
-général, ne leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur
-semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le mot expressif
-et vulgaire, la _moitié_ d'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux,
-il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever
-dans l'effort et le mal de créer; et aux maladresses dont ne manquerait
-pas de les blesser une femme élevée, ils préfèrent le silence de bêtise
-d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus là, il est vrai,
-qu'après des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils
-ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à leurs
-chefs-d'oeuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, ou bien seulement
-une madame d'Albany. Et tombés meurtris, blessés, de quelque haute
-déception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore
-jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait
-que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils sont mes
-inférieurs»,--répondit-elle d'un mot profond.
-
-L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où l'homme met un peu
-de l'autorité du supérieur, et trouve dans la femme la légère et
-agréable odeur de servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à
-sa table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et de la parole,
-qui dispense des exigences et des dérangements du monde, et ne touche ni
-au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier,
-domestique et sous la main,--c'est l'explication, le secret de ces
-liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces ménages de tant d'hommes
-distingués avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour
-eux ce charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, de les
-laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nuées où l'Art
-plane sur le Pot-au-feu.
-
-Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt francs pour faire
-apprendre l'orthographe à Manette. Il prenait sa maîtresse comme elle
-était, et pour ce qu'elle était, une bête charmante, dont le parlage ne
-le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine.
-Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, lui plaisait par
-certains côtés de spontanéité drôle et de naïveté personnelle: il
-trouvait dans sa fraîche niaiserie une originalité d'enfance, une jeune
-grâce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout
-haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laissé
-tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.
-
-Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance
-spirituelle par une qualité qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout
-chez une femme, et sans laquelle il n'eût pas pu vivre trois jours avec
-une maîtresse. Elle offrait une séduction qui, après sa beauté, avait
-attaché Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve
-les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle était née avec ce
-signe de race, le caractère de rareté et d'élégance, la marque
-d'élection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destinée
-des fortunes, la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie
-de nature, dans la première venue du peuple:--la distinction.
-
-
-
-
-LXVI
-
-
-Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut bientôt l'occasion de
-se montrer et de se consacrer, comme les passions de femmes, dans le
-dévouement.
-
-La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant son dernier mois de
-travail, son effort énorme et inquiet pour arriver à temps, avaient
-amené chez lui un abattement, un vague malaise. Un refroidissement qu'il
-prenait le rendait tout à fait malade.
-
-Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être souffrant. Il se
-couchait, ne parlait plus, regardait les gens sans leur répondre, et
-quand les gens restaient là, il tournait le dos et se collait le nez
-dans la ruelle. C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois,
-quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une parole ni un verre
-de tisane, il se levait comme à l'ordinaire et se remettait à travailler
-sans parler de rien, ni vouloir qu'on lui parlât de rien.
-
-Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second jour, Anatole
-le vit si malade qu'il alla chercher un médecin, le médecin ordinaire du
-monde de l'art, et que la moitié des hommes de lettres et des artistes
-traitaient en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante et
-souriante de bossu, son oeil clignotant, ses paupières plissées de
-lézard: quand il était là, assis au pied du lit d'un malade, il prenait
-un inquiétant aspect de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait
-l'air d'être content de tenir un homme de talent, un homme connu, de
-l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le moral, tâter ses
-peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur sa mine paterne et mielleuse
-passaient de petits éclairs froids où s'apercevaient ensemble la rancune
-implacable d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la fortune
-des autres, et la curiosité d'une étude impie et féroce aux prises avec
-l'instinct de guérir d'une grande science médicale.
-
---Ah! sapristi, mon pauvre enfant,--dit-il à Coriolis,--pas de chance!
-Dire que ta réputation allait si bien!... Tu marchais, tu marchais... Tu
-commençais à embêter pas mal de gens... Ah! tu étais lancé...
-
-Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.
-
---Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?--dit Coriolis en relevant sur lui
-des yeux braves.
-
-Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait tout occupé à
-écouter le pouls de Coriolis, à en compter les battements. Et tous deux
-se regardant face à face, il y eut un instant de silence et de lutte au
-bout duquel le médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé
-sur le sien.
-
---Qu'est-ce qui te parle de ça?--reprit-il d'un air bonhomme.--Mais il
-était temps, là, vrai... Tu as ce qu'on fait de mieux en fait de fausse
-fluxion de poitrine.
-
-Et il se mit à écrire une terrible ordonnance.
-
-Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui dire: Eh bien?--Ah!
-le gaillard!--fit-il en prenant sur un tabouret son chapeau de
-philanthrope à larges bords, et jetant un regard sur les murs de
-l'atelier garnis d'esquisses:--On ferait une jolie vente, ici... oui...
-oui...
-
-Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée à laisser tomber
-dans les désespoirs de la femme les cupidités de la maîtresse.
-
-Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances aiguës de la
-maladie et l'affaiblissement des saignées, Coriolis se crut perdu. Il se
-prépara à mourir, et il trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une
-douceur étrange.
-
-Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu le sentiment, la
-passion de l'exotique, la nostalgie, le mal du pays des pays chauds. Il
-s'était toujours senti l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une
-autre terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des fruits
-étrangers; ses mains allaient aux objets peints et teints par le Midi,
-ses yeux se plaisaient à des feuilles d'Asie. L'Orient l'avait toujours
-appelé, tenté. Il aimait à le respirer dans les choses venues
-d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son
-rêve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la
-naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait trouvé tout
-cela là-bas. Mourant, il voulut charmer son agonie avec ce qui avait
-charmé son existence, et il n'eut plus que cette pensée d'aspiration
-suprême: l'Orient! On eût dit que, comme dans les religions de ses
-peuples de lumière, il tournait sa mort vers le soleil.
-
-Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de tissus qu'il
-avait rapportés, des étoffes lamées d'argent, des soieries safranées où
-couraient des fils d'or; et, la tête un peu affaissée dans les
-oreillers, avec les regards longs des mourants, il regardait ces choses
-aimées. De temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir en
-lui-même comme un buveur qui savoure les délices d'un vin; puis il les
-rouvrait, et ne pouvant les rassasier, il suivait ainsi jusqu'au jour
-baissant les pas du jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait,
-ces étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant, l'enlevaient
-à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa vie, il ne la sentait
-plus battre qu'au coeur de ses souvenirs. Les couleurs qu'il avait
-devant lui devenaient ses idées, et l'emportaient à leur pays. Il était
-là-bas: il revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces
-caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; et des
-caquetages de femmes assises dans un caïack qu'il avait entendus à
-Tichim-Brahé, lui revenaient dans un bourdonnement de faiblesse.
-
-Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des petits flacons
-d'essence, des bourses, des bijoux, des grains de collier; et de ses
-doigts détendus, errant dessus et qui avaient peine à prendre, il les
-palpait, les retournait, les touchait pendant des heures, lentement,
-avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient égrener un
-chapelet et caresser des reliques. Ses yeux se fermaient presque; les
-lèvres chatouillées d'un demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours
-vaguement. Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre,
-il les serrait de ses faibles mains avec une force d'enfant.
-
-Quelquefois encore il approchait de ses narines le parfum évaporé qui
-reste à ces objets, et en les sentant, il les effleurait de ses lèvres
-pâlies comme pour mettre dans une dernière communion le baiser de son
-agonie sur l'adoration de sa vie!
-
-Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait plus, ne se
-couchait pas. Elle le soignait comme une femme qui ne veut pas qu'on
-meure. Anatole l'aidait admirablement et de tout coeur: il avait, lui
-aussi, des soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade d'un
-homme à tout faire.
-
-Coriolis fut sauvé.
-
-
-
-
-LXVII
-
-
-Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, allongé sur
-le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait
-dans la petite armoire les étoffes turques éparpillées sur des meubles;
-et de temps en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient deux
-bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume
-d'Orient,--quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc à quatre
-pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.
-
---Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?--fit Manette en poussant un
-petit cri de peur.
-
---Oh! mon Dieu!--dit Anatole,--rien... un cochon...
-
-Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec
-de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et
-de tous les dessous de meubles de la grande pièce.
-
---Tu es fou!--fit Coriolis.
-
---Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a
-des rubans comme une boîte de baptême?... Tu ne méritais pas de le
-gagner, par exemple... Merci, le gros lot, plains-toi!... Oui, mon
-cher... On a été si content au café de Fleurus de te savoir remonté sur
-ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette au dîner et qu'on a tiré pour
-toi à la loterie... Tu as eu la chance... et tu as la bête... C'est
-doux, c'est gentil, ça aime l'homme... et ça sauve de la tentation: vois
-saint Antoine!... Et puis ce sera une société pour Vermillon... Il faut
-que je le lui présente... Hop! Vermillon!
-
-Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé un bout de son
-museau hors de sa cage à l'entrée du goret dans l'atelier, le rentra en
-se renfonçant précipitamment.
-
---Vermillon!--cria impérieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta
-la tête, se lança après sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et
-s'arrêta là, en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre.
-Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'épaule, et de là,
-sautant à terre, il se mit de loin, baissé et appuyé sur le dos de ses
-deux mains, à regarder cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il
-en fit le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit avec de
-petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le
-considérant avec une attention profonde, méditative, presque
-scientifique.
-
---Nous étions une flotte,--reprit Anatole,--au grand complet... Je t'ai
-excusé... J'ai dit que tu étais encore un peu patraque... Oh! ça été
-d'un chaud! On a crié à faire venir les sergents de ville!
-
-Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se familiarisait avec
-lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et goûta
-le doigt avec lequel il l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il
-lui prit délicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son
-instinct de la ligne droite était blessé par cette queue en vrille, il
-la tira pour la redresser, la lâcha pour voir s'il avait réussi; et
-voyant qu'elle restait tirebouchonnée, la retira encore. Le cochon
-restait immobile, cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération,
-plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant d'autre signe
-d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.
-
---Vermillon! à ta niche!--cria Coriolis; et se retournant vers
-Anatole:--Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine
-fois... quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout
-à fait bien... Ça serait bête de leur donner quelque chose de moi...
-
---Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?--lança Manette.
-
---Mon fils adoptif!--dit Anatole.--Ah! bien!...
-
---Un bronze de Barbedienne?...--reprit Coriolis,--ce n'est pas bien
-neuf, un bronze de Barbedienne... Ma foi! si je leur rendais, comme lot,
-un dîner à tous ici... pour la fin de ma convalescence?
-
---Hum! un dîner...--fit Anatole,--ça sent la fête de famille, un
-dîner... Donne donc plutôt un souper... c'est toujours plus drôle.
-
---Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux... Mais qu'est-ce qu'on fera avant
-souper?
-
---Tout ce qu'on voudra... de la musique religieuse... Une idée!... si on
-se livrait à un petit tremblement de jambes?
-
---Moi, d'abord, je mets ça, si on danse...--dit Manette qui venait de
-passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote.
-
---Mais, ma chère, tu n'y penses pas... ce n'est plus l'époque des bals
-masqués...
-
---Bah! si ça l'amuse?--fit Anatole.--Donne-lui cette petite fête-là...
-Elle ne l'a pas volée... Elle n'a pas eu trop d'agrément ces temps-ci...
-Garnotelle connaît le préfet de police, il vient de faire son
-portrait... Il nous aura une permission... Nous aurons un municipal à la
-porte... C'est ça qui aura de l'oeil!... Enfoncés les bourgeois!
-
-Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée devant Coriolis.
-
---Accordé!--dit Coriolis,--bal et souper! Voilà le programme... Par
-exemple, c'est toi que ça regarde Anatole... tu te charges de tout...
-Ah! canaille de Vermillon!
-
-Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.
-
-Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du cochon, après avoir
-essayé inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lâcher
-sa victime. Grimpé Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en
-ayant l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret rassuré
-passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous de lui. Il avait
-saisi le moment, calculé son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui,
-de terreur, faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un
-cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponné,
-par la peur de tomber, à la peau du coureur. Le petit cochon, les
-oreilles rabattues sur les yeux, lancé et détalant comme s'il avait un
-diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, avec
-sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de cette bête de
-graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'équilibre
-continuelles,--c'était un spectacle du plus prodigieux comique, où un
-philosophe aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté
-par elle.
-
-
-
-
-LXVIII
-
-
-A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de Coriolis ce bal qui
-devait devenir historique et laisser dans les légendes de l'art une
-mémoire encore vivante.
-
-Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût cru voir se presser
-un peu de toutes les nations et de tous les siècles. L'histoire et
-l'espace semblaient ramassés là. L'univers s'y coudoyait. C'était comme
-une évocation où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se
-cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins, les lignes,
-les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le tohubohu étourdissant
-des couleurs. Il y avait des échantillons de toutes les civilisations,
-des morceaux de toute la terre, et des robes volées à des statues. Les
-costumes allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national
-de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là avaient été détachés
-d'une page de Cesare Vecellio. Il passait des cardinaux et des Mohicans.
-Des couples se parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à
-Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé dans un
-chef-d'oeuvre, prenait la taille de la dernière des débardeuses. Des
-bouts de chlamyde flottaient sur des pointes de mules. Yeddo était dans
-cette jupe, un barbare de la colonne Trajane dans cette braie. La
-fustanelle plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme la porte
-la statue de Tibère, voisinait avec la _tébuta_ d'Océanie. Une déesse de
-la Raison, une Diane de Poitiers et une belle écaillère faisaient un
-groupe des trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique avec
-un masque de plâtre et du madapolam amidonné. On voyait un galérien en
-vareuse rouge, en bonnet vert, avec la chaîne et un boulet fait d'un
-ballon d'enfant peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un
-Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de Rhamsès II, détachés
-d'une graphie égyptienne, fraternisaient avec un Mezzetin. De la toile à
-matelas par instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui
-coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un Chicard. Un premier
-communiant à barbe, dans un habit et un pantalon de collégien trop
-courts, avec le brassard blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui
-s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une femme, en
-Moluquoise, avait un chapeau de six pieds de large, tout garni de nacre
-et de coquillages. Une autre était la sainte Cécile, en rouge, du
-Dominiquin.
-
-Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient ajouté, avec la
-conscience d'artistes qui se déguisent, la tournure, l'air, le teint, la
-physionomie, la couleur locale du maquillage, la grimace même de chaque
-latitude. Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges, avait
-passé la journée à se peindre religieusement, d'après les planches de
-Catlin, tous les tatouages rouges, verts et jaunes des Indiens: on les
-aurait reçus à la danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise
-s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux aux tempes
-pour se remonter le coin des yeux.
-
-Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin d'Olympe: la beauté
-d'un modèle de femme en Amphitrite, vêtue d'une écume de mousseline à
-travers laquelle paraissaient, à ses chevilles, des _péricelidès_ d'or
-copiés sur la _Venus physica_ du Musée de Naples; la beauté d'un homme
-dont les muscles jouaient dans un maillot; la beauté de Massicot, le
-sculpteur, dans le costume des fromagiers de Parmesan, la chemise
-bouillonnée, coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le ventre,
-le caleçon arrêté au genou, les jambes nues, basanées, nerveuses et
-parfaites, dignes de son costume et de ce type de race qui montre le
-Bacchus indien dans les fermes milanaises.
-
-Puis çà et là, c'étaient des apparitions, des fantaisies de Mardi gras,
-comme en trouve l'atelier, des caricatures taillées de main d'artiste,
-des parodies cocasses, un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la
-chevalerie du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux de
-cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros qui avaient ramassé
-un casque dans un Daumier, des vengeances de pensum sur le dos
-d'Achille, une cour de Cucurbitus Ier, des imaginations de
-travestissements volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui
-avaient l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première, et
-d'en avoir été retirés avec une couronne de lauriers et de carottes.
-
-Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine, à ramages jaunes et
-verts, du seigneur qui lève une coupe dans les _Noces de Cana_.
-
-Manette portait un des costumes rapportés d'Orient par Coriolis: les
-jambes dans un large pantalon de soie flottant, de la délicieuse nuance
-fausse du rose turc, elle avait la taille dessinée par une petite veste
-de soie marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus par
-les grandes manches d'une chemise de tulle sans agrafes qui laissait
-voir en jouant la moitié de sa gorge. Sur sa tête, elle avait le
-charmant _tatikos_ de Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert
-d'agréments et de broderies, dans lesquels elle avait passé, noué,
-enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la coquetterie d'une
-femme de là-bas. Et ravissante ainsi, elle semblait la vraie femme
-d'Ionie,--la femme de la séduction.
-
-Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était très-bien arrangé
-dans le pourpoint de brocard noir, aux manches violettes, du beau
-portrait de Calcar du Louvre.
-
-Chassagnol était superbe dans son costume de comique florentin, en
-Stenterello du théâtre Borgognisanti, avec sa perruque rousse, sa petite
-queue remontante, ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils
-terribles, sa veste courte à carreaux.
-
-Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en saltimbanque
-classique de baraque. Il avait des chaussettes de laine noire, sur
-lesquelles il avait fait coudre un lacet d'or en triangle et de la
-fourrure, un maillot blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de
-velours noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette en
-velours noir et or, un diadème en or sur une grande perruque, et une
-trompette dans le dos.
-
-
-
-
-LXIX
-
-
-Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de la danse d'Anatole,
-une danse folle, éblouissante, étourdissante, où le danseur, avec une
-fièvre de vif argent et des élasticités de clown, bondissait, tombait,
-se ramassait, faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un coup de
-pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo de la pastourelle, se
-relevait sur un saut périlleux. On riait, on applaudissait. La danse
-autour de lui s'arrêtait pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le
-diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une
-joie de vertige dans le bal.
-
-Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient
-et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se
-demandait ce qu'il était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit
-noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, il recommença
-à danser.
-
-Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse de tours de force
-et de gymnastique: c'était maintenant une danse qui ressemblait à la
-pantomime sérieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui
-blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tête, tout
-son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie
-cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de
-l'échine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles
-d'infirmités: il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la
-figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au
-milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frappé
-d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui
-murmuraient: «_Mon ange!_» qui disaient: «_Et ta soeur!_» qui semblaient
-secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! Il tombait dans des
-béatitudes hébétées, des extases idiotes, des ahurissements abrutis,
-coupés de subites démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le
-haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il
-levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des
-regards qui semblaient tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur
-le front de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert Macaire.
-Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis-à-vis, il
-se gracieusait, se déformait, faisait le geste de cueillir de l'idéal au
-vol, piétinait comme sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se
-bossuait les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un
-mouvement de rotation mécanique à une de ses mains, et tournant dans le
-vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de
-Juliette sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait
-l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrés par
-les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles
-et divines de caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la femme
-et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue à son
-coeur, la prière, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il
-caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de
-dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes dérisoires
-d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de
-Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalité de
-l'homme... Danse impie, où l'on aurait cru voir Satan-Chicard et
-Méphistophélès-Arsouille! C'était le cancan infernal de Paris, non le
-cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le
-cancan ricaneur et ironique, le cancan épileptique qui crache comme le
-blasphème du plaisir et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!
-
-A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille où il dansait; et
-les femmes qui avaient le bonheur d'être costumées en Turcs et de porter
-des pantalons, montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de
-sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à force de rire.
-
-
-
-
-LXX
-
-
-Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie. Il ne reprenait
-ses forces que lentement, travaillant mal, manquant de l'entrain de la
-santé, souffrant de la chaleur de l'été, intolérable cette année-là.
-
---C'est une drôle de chose,--dit-il un jour à Anatole,--quand on a
-dix-huit ans on ne s'aperçoit pas du mois de juillet à Paris... On ne
-sent pas qu'on étouffe et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a
-l'idée de penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre
-d'arbres...
-
---Ah ça!...--fit Anatole,--est-ce que tu aurais le projet d'acheter une
-maison de campagne avec un jet d'eau?
-
---Non,--répondit Coriolis,--ça ne va pas jusque-là... mais, mon Dieu, si
-ça vous convenait à Manette et à toi...
-
---Quoi?--fit Manette.
-
---D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des boutiquiers de
-passage, respirer...
-
---A la campagne? oh! oui...--dit nonchalamment Manette, à laquelle ce
-mot faisait voir quelque chose au-delà de Saint-Cloud, de vert,
-d'inconnu, d'attirant, avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir.
-
-Elle reprit aussitôt:
-
---Où ça?
-
---Ma foi,--reprit Coriolis,--je ne connais pas Fontainebleau... Il
-paraît, à ce qu'ils disent tous, que c'est une vraie forêt... Nous
-irions dans un trou... à Barbison, à l'auberge... Une installation, ce
-serait le diable... nous laisserons nos domestiques ici.
-
---Oh! c'est ça, en garçons!--fit Manette, à laquelle l'idée d'aller à
-l'auberge plaisait comme sourit à un enfant l'idée de dîner au
-restaurant.
-
-Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de l'atelier à
-l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court:
-
---Et Vermillon.
-
---Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens, au fait,--dit
-Coriolis,--on ne le voit plus.
-
---Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel... Il y
-a l'honneur d'une femme, et tu comprends... Vermillon a une passion,
-parole d'honneur! malheureuse, je l'espère... Il brûle pour la forte
-épouse de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur... Il
-passe maintenant tout son temps à lui savonner son linge dans le
-ruisseau pour lui prouver son dévouement... C'est touchant!... Et il lui
-fait une cour dans sa loge, des yeux au ciel, des airs d'adoration... un
-homme ne serait pas plus bête, quoi!
-
---Très-bien... Tu le laisseras en pension chez son adorée.
-
---C'est peut-être très-grave... Je te dirai que je crois qu'ils sont
-jaloux l'un de l'autre: le mari et lui... Le mari est sombre, de plus,
-il est tailleur, et les hommes qui travaillent toute la journée les
-jambes croisées sur une table sont rangés par les criminalistes dans la
-classe des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations...
-
---Imbécile!
-
---Aux paquets!--cria Anatole.
-
-
-
-
-LXXI
-
-
-Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait prise à
-Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure et demie de voyage à
-travers la forêt, d'une route de sable sur le pavé.
-
-Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa lisière. De
-petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, élevées d'un étage,
-avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient à l'ombre des femmes sur
-des siéges rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, d'où
-sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes
-avec leurs grandes portes charretières, commençaient la longue rue. Tout
-à l'entrée, un tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des
-maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis par terre et la
-curiosité de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait
-quoi d'après nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montées
-et plaquées hors de la portée de la main, les murailles de moellon des
-granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait mal des
-fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres
-à moulure étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à
-demi barrée d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier.
-Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un
-buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des
-cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux
-fortes lui avaient déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue
-bâtisse où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé,
-c'était l'auberge.
-
-Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs
-à un petit pavillon où ils trouvèrent trois chambres assez proprettes,
-dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en
-noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient
-des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre
-cuite.
-
-Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés de la bonne
-odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit; et
-il s'endormit au bruit d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant
-de caille.
-
-Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai
-vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mangé de lierre,
-de jasmin, de chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes
-feuilles vertes! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de
-roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux
-carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font
-des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les
-tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les
-petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des
-vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs
-vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse.
-Une découpure de treille encadre dans des feuilles, une tête de cerf aux
-os blancs.
-
-Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des verres tachés
-de vin et de vieux livres usés où se déchire le papier qui fait un
-manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis
-de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des _moss_, des
-canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et
-pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans
-les branches d'un abricotier. Des poules montent aux échelles pour aller
-pondre au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent çà et là;
-de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la
-traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri.
-
-Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des
-poussins qui courent. Il y a des tonneaux coulés dans des mares; et çà
-et là des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines,
-des cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits sacs de
-graines renflés; des palissades où sont fichés, dans chaque pieu, des
-goulots de bouteille; une herse démanchée à côté d'un débris de berceau
-en osier; un moulin à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore
-odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant à côté de
-brosses à peindre et de torchons bis sur des bourrées sèches; des cordes
-de balançoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des
-amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des
-poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des hangars où
-s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; des portes battantes,
-dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des
-sentiers où traînent des morceaux et des restes de tout; des resserres
-encombrées de vieilles choses hors de service... Bric-à-brac hybride de
-café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, de marchand de vin et
-d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, remué par
-l'air ventilant du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie bâtie
-par les pinceaux d'Isabey.
-
-
-
-
-LXXII
-
-
-Les premières journées passées à Barbison parurent à Coriolis douces et
-reposantes. Il avait quitté Paris encore convalescent, dans un état de
-fatigue de corps et de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent
-le travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air sain et
-calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, avait besoin de se
-mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à se sentir dans cet endroit si
-bien mort à tous les bruits d'une capitale, et où la publicité n'était
-que le _Moniteur des communes_. Sa vue était heureuse de cette grande
-rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences dételées
-sur le bord de la chaussée. Il goûtait des jouissances d'oubli à voir le
-peu qui passe là, le lent travail des bêtes et des gens, cet apaisement
-particulier que les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme
-les grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons et les
-existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succèdent, sans
-être plutôt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse
-aller, ces heures inoccupées qui le menaient au soir, un soir sans gaz
-où ne restait de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet du
-billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du matin, il éprouvait une
-certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun
-criait à l'aubergiste:--Rien de nouveau?--et que l'aubergiste
-répondait:--Rien--ce _rien_ qui disait que rien là n'arrivait.
-
-Pour Manette, la campagne était comme le déballage de la première boîte
-de joujoux d'où sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et
-des arbres frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions
-d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que ça? de petite
-fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres
-partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs
-remplis de choses qui poussent, c'était pour elle comme un monde nouveau
-d'étonnements et d'amusements.
-
-Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions, l'allégresse un
-peu oisonne de la Parisienne à la campagne. Il lui paraissait charmant
-de manger à genoux des fraises dans le plant. A tout moment elle se
-penchait dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à bon
-Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant dans son cou.
-Elle attrapait une branche sur un chemin en passant, volait ce qui
-pendait, ramassait la Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans
-un coquillage.
-
-On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de son apathie, de
-sa nonchalance sérieuse. Elle devenait, dans cet air, d'humeur alerte,
-dansante, sautante, presque grimpante. Il lui passait des envies de
-monter à des cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla
-faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse de soleil, les
-reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans la chambre à four
-regarder couler la lessive dans le grand cuveau. Elle portait de l'herbe
-à la vache: elle voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle
-n'osa pas.
-
-Mais le plus souverainement heureux des trois était Anatole. Il éclatait
-en gestes, en bouts de chansons, en paroles folles, en apostrophes qui
-ressemblaient à de la griserie, à cette ivresse que verse à certains
-hommes de bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des
-demi-journées en tête-à-tête avec les bêtes de la basse-cour, les
-étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs voix dans la bouche,
-faisant l'écho au chant du fumier, et laissant les chiens lui
-débarbouiller, comme à un ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue.
-
-Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu, étalé, aplati tout
-de son long, les yeux demi-clos sous son chapeau de paille qui lui
-rabattait de l'ombre sur la figure, la tête sur ses bras en manches de
-chemise. Il restait là, bien heureusement immobile, le bouton de sa
-ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise qui lui couraient
-tout le corps. Et tout enfoncé dans ce lazzaronisme en plein air, à demi
-extasié dans l'épanouissement d'une jubilation infinie, il cuvait le
-paysage. Il «vachait»,--comme il disait avec l'expression crapuleuse qui
-peint ces félicités retournant à la brute.
-
-Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles Coriolis ne
-se serait pas aperçu des dimanches, sans les boules étamées qu'exposait,
-ce jour-là, dans un jardin, un employé qui les apportait le samedi soir
-et les remportait le lundi matin.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-
-Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce qui le sonnait,
-c'était le coucher du soleil, faisant apparaître tout noir, sur son
-rayonnement de feu rouge, le genévrier mort servant d'enseigne à
-l'auberge.
-
-Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement qui pavait de
-lumière la rue du village. Les premiers arrivés se mettaient à l'ombre
-sur le banc de pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient
-dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant de leurs
-bâtons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant
-sur le pavé, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitôt
-qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs
-parasols dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait
-fumante dans la salle à manger.
-
-A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses
-chapeaux, on démêlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes
-de toile de ménage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds
-des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les
-assiettes creuses. Le grand pain posé sur le dessus du piano passait, et
-chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les
-fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient à la ronde, les
-couteaux frappant sur la table demandaient des suppléments, la porte
-battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les
-convives, les bouteilles vides faisaient la chaîne avec les bouteilles
-pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient
-effrontément la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires tombaient
-dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de réfectoire de
-grands enfants, partait de tous ces appétits d'hommes avivés par l'air
-creusant de toute une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait
-qu'à la solennelle confection de la salade à la moutarde, pour laquelle,
-à la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru.
-
-Et autour de la table égayée, tout riait: le grand buffet avec ses
-soupières à coq et sa grande tête de dix-cors; la salle à manger avec
-toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré
-l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit
-musée, barbouillé par tous les hôtes de Barbison, et qui met à ces murs,
-derrière les chaises de ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom
-de ceux qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de pluie,
-avec un reste d'étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces
-tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies
-gris dans la forêt, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures
-mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de
-canotage sur la Seine, amours boiteux frappant à la porte de Mercure. Et
-de derniers rayons allaient à ces panneaux de buffet qui montrent la
-pochade d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de pommes sur
-des échelles; ils allaient à ces guirlandes où le pinceau de Brendel a
-noué aux pipes du Rhin les verres de Bohême; ils quittaient, comme à
-regret, des esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à
-cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces bouquets de
-fleurs et de femmes écloses sous la brosse de Nanteuil et la baguette
-magique de Diaz, ces grappes de fées montrant leurs bas de femmes sur
-des balançoires de roses...
-
-Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage
-de gruyère dévoré, le café versé dans les demi-tasses opaques, les pipes
-s'allumaient. Des apartés se faisaient dans des coins où des camarades
-se parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient des vers faux
-sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les
-charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de
-la campagne tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans leurs
-yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, leur motif, leur
-journée, et souriaient vaguement à leurs couleurs du lendemain, avec les
-rêves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se
-berçait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le
-piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons
-sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_
-de Macherin, et qu'éveillait, avec ses bruits du matin le réveil de la
-basse-cour.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-
-Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, sans
-dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espèces
-d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mémoire et la palette du
-peintre.
-
-Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait chaque fois,
-quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait à l'avenue du Bas-Bréau:
-il se sentait devant une des grandes majestés de la Nature. Et il
-demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement
-respectueux et de silence ému de l'âme, en face de cette entrée d'allée,
-de cette porte triomphale, où les arbres portaient sur l'arc de leurs
-colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout
-de l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et sévères,
-ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, beaux de la beauté
-sacrée des siècles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de
-fougère écrasées de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce,
-leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs
-polies de la pierre. Coriolis se mettait à marcher sous ces voûtes qui
-éclataient au-dessus de lui, à des élévations de cent pieds, en fusées
-de branches, en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, ayant
-l'air de couronnes de colère sur des têtes de géant. Il marchait sur les
-ombres couchées barrant le chemin, qui tombaient du fût énorme des
-troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres
-du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par de petits
-morceaux de beau temps que la verdeur de la feuillée faisait fuir et
-presque pâlir dans un infini d'altitude. Des deux côtés du chemin, il
-avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a
-l'ombre des forêts dans la transparence pénétrante du midi, et que
-déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon courant, frémissant
-jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air
-d'y allumer une rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits
-genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; et les houx
-rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumière
-métallique et liquide, l'éblouissement blanc d'un diamant dans une
-goutte d'eau.
-
-Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur les feuilles, cette
-gloire de l'été dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes,
-les senteurs cordiales, l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois,
-ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude,
-enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse
-d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres
-d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les
-lignes penchées des grands pins italiens dans les villas, ceux-là qui
-montaient droits dans un jet de rigide élancement. Il y en avait de
-solitaires comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, mêlant et
-nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient dessiner un rond de
-danse pour des hamadryades. Le sable, derrière Coriolis, enterrait son
-pas; et il avançait dans ce silence de la forêt muette et murmurante, où
-tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, où bourdonnent
-incessamment, pour le bercement de la rêverie, tous les infiniment
-petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien
-qui marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, le coude sur
-la terre, les yeux à l'éternel balancement des branches auprès du ciel,
-de petits souffles accouraient à lui, sur l'herbe et les feuilles
-tombées, avec le pas d'une bête.
-
-L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune
-clarté d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chênes succédaient
-les futaies, aux futaies les petits bois, où tout à coup, en passant, il
-faisait sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait de
-là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait lever, un grand
-remuement de branches d'où s'échappait au galop comme un grand cheval
-rouge, qui était un cerf.
-
-Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, devant lui, dans le
-paysage découvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous
-le bleu africain du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se
-dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. Alors, quittant
-le grand chemin, il grimpait à l'aventure au hasard de la route
-serpentante. Il se glissait entre les pierres d'où se dressait l'arbre
-sans terre et sans ombre, le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les
-fougères, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la
-mousse grillée et grésillante, se glissait entre des écartements de roc,
-marchait sous des tortils d'arbres étouffés, étranglés entre deux blocs
-et poussant de côté une branche sans feuille qui courait en l'air comme
-une mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au passage,
-l'inconnu de ces arbustes pareils à des noeuds de serpents lapidés, et
-dont la végétation se tord avec des airs d'animalité blessée, ces
-genévriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables
-à des foetus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure noueuse et
-fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à travers lesquels se
-convulsionne le tronc vert-de-grisé avec ces arrachis d'où l'on dirait
-qu'il s'égoutte du sang.
-
-Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements
-furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chèvre, par des
-lits de torrents séchés, par des montées où les marches étaient faites
-de réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, par des
-escaliers où de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles
-mal enterrés; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au
-bout de ses courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui va à
-Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calciné, tout
-miroitant de micas, dont l'éclatante blancheur n'était rompue, çà et là,
-que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de
-bruyère qui avait le noir de la traînée d'un charroi de charbon. Et
-alors, à sa gauche et à sa droite ce n'était plus que des roches. De la
-crête des deux collines, découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs
-arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement,
-l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lâchés par une défaite
-de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croulé et s'être arrêté là; il
-y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempête de
-la nature soudainement pétrifiée. Toutes les formes, tous les aspects,
-toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du
-rocher, étaient rassemblés dans ce cirque où les grès énormes prenaient
-des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions assyriens, des
-allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entassées
-figuraient un soulèvement, un écrasement de tortues monstrueuses, de
-carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx camus serraient la
-route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une première
-mer du monde, des crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses,
-le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient sur ce
-chemin bordé de roches creusées par des remous de siècles, fouillés et
-battus peut-être par une vague antédiluvienne.
-
-Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte de Franchart,
-qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement de siéges de granit
-renversés par un festin de Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le
-fruste de murs anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées
-par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de l'éternité a
-creusé l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait
-devant ces grottes béantes où le Désert semble rentrer chez lui, devant
-ces antres de bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu
-de pas de lion, des traces de breacks...
-
-De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait
-involontairement à des oiseaux qui porteraient à manger à un Saint dans
-une grotte de la Thébaïde.
-
-Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une eau fauve dans sa
-cuvette de pierre blanche, à la marge mamelonnée, ondulante et rongée.
-Il s'asseyait quelques minutes au petit café de Franchart, repartait,
-retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.
-
-Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. Des brumes de
-verdure se levaient doucement des massifs où s'éteignait la molle clarté
-des écorces, où les formes à demi flottantes des arbres paraissaient se
-déraidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation.
-Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant
-de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries
-d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux
-du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds;
-des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une légèreté de
-rayons de lune, jouaient entre les fourrés. Des allées, du sable envolé
-sous les voitures, il se levait peu à peu un petit brouillard aérien,
-une fumée de rêve suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond,
-tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un
-écrin céleste... La fenêtre de Rembrandt, où il y a un prisme, et où
-jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araignée
-d'argent--c'était ce paysage du soir.
-
-
-
-
-LXXV
-
-
-Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes de l'art ont changé
-d'aspect, de physionomie, de caractère. Elles ne sont plus hantées
-seulement par le peintre; elles sont visitées et habitées par le
-bourgeois, le demi-homme du monde, les affamés de villégiature à bon
-marché, les curieux désireux d'approcher cette bête curieuse: l'artiste,
-de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses moeurs,
-ses habitudes, son débraillé intime et familier, ses charges, un peu de
-cette vie de déclassés amusants, que les légendes entourent d'une
-auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu à peu, on a vu venir
-loger dans ces chambrettes, manger à cette gamelle de la jeunesse, de la
-bonne enfance et de l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des
-professeurs, des officiers en congé, des magistrats, des mères de
-famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde
-composite d'une table d'hôte.
-
-Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, à
-côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant là leurs
-quartiers d'été et d'automne, à côté de deux paysagistes américains,
-amenés à Barbison par la réputation de cette forêt de Fontainebleau
-populaire jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait s'asseoir
-une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un écureuil, et qu'on
-ne connaissait que sous le nom de «la demoiselle de Versailles»; un
-professeur de septième d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et
-de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie à
-rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd, à sourde vocation de
-peinture, sorti de la grande école des Batignolles.
-
-Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain de la
-société: devant l'inconnu des convives, l'imposante présence de la
-famille et de la virginité bourgeoise, les jeunes peintres avec la
-timidité de gens sans éducation, craignant de laisser échapper une
-inconvenance, et se mettant à viser à une sorte de comme il faut,
-s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui
-glacent dans l'artiste _poseur_ le rire naturel de l'art. Ils
-respectaient le comique du professeur, une espèce de M. Pet-de-Loup,
-homme sévère, mais juste, qui passait la moitié de son temps à morigéner
-ses deux fils, et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils
-n'abusaient pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de
-Versailles. Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du jeune sourd
-qui les _sciait_ avec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets
-dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'écriteau de leur
-infirmité pendu sur leur poitrine.
-
-Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il criait dans
-l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait à tout
-moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de
-quelqu'un dans sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses
-notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il abondait avec
-des intonations de Prudhomme dans les anathèmes du professeur contre les
-débordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour
-leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la
-vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il
-commença par lui persuader très-sérieusement, avec des textes de livres
-de médecine à l'appui, que la cohabitation avec un écureuil donnait à la
-longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes
-contre la morsure des vipères pour aller se promener dans la forêt. Il
-lui fit croire qu'un des deux Américains de la table était un sauvage
-défroqué qui avait été élevé à manger de la chair humaine.--N'est-ce
-pas?--disait-il; et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des
-sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela avait un goût
-entre le boeuf et le turbot. Un soir, après une répétition secrète dans
-la journée, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable
-d'anthropophagie: les gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez
-crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle
-vampire, la «figure» où il faisait sauter comme un morceau délicat
-l'oeil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits
-de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole
-fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa
-chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'était échappée
-d'une ménagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'était sauvée dans
-la forêt, qu'elle avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour
-la bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait son entrée
-dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait
-s'aventurer dehors qu'avec une arme.
-
-
-
-
-LXXVI
-
-
-Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces deux vieilles
-femmes, au milieu de cette réunion d'hommes. Les attentions, les
-prévenances, les égards allaient à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se
-sentait trôner à cette table: elle y était comme une petite reine.
-
-Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction nouvelle pour
-elle, et qui la flattait dans la fausse position où elle était. L'épouse
-du professeur, bonne créature ingénue, s'était laissé prendre à son
-excellente tenue, au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis»
-qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que le couple était
-un ménage, que Manette était la femme du peintre. Aussi avait-elle
-répondu à ses amabilités.
-
-Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements du
-voisinage, les menues relations de la communauté des repas, elle avait
-mis ce liant qui établit comme une politesse de plain-pied entre femmes
-du même monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, sur
-le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle honorait Manette de
-petits bouts de conversation familière.
-
-Manette était excessivement touchée d'être ainsi traitée; et elle
-s'appliquait à se maintenir dans cette estime, en continuant à la
-tromper, en jouant avec un art admirable cette comédie de la femme
-honnête qu'aime tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte
-souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir ce qu'elle
-essaye de paraître.
-
-Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété, de peur d'une
-découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant la figure de l'épouse
-légitime. Elle se surveillait elle-même dans ses gestes, ses paroles,
-ses expressions, s'enveloppait de robes simples, de petits fichus
-modestes, faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec tous
-les airs de sa personne, au mensonge qui devait entretenir l'illusion et
-continuer la méprise de la respectable femme du professeur. Et une joie
-intérieure la remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce
-de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté qu'elle
-rencontrait pour la première fois lui procurait l'enivrement,
-l'étourdissement qu'elle donne aux créatures qui n'y sont pas nées, et
-qui n'ont pas toujours respiré, naturellement, comme l'air autour
-d'elle, l'atmosphère de l'estime.
-
-Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de rires et de
-plaisanteries pour moquer, comme elle disait, ce «_geignard_» de
-Coriolis qui commençait à se plaindre du séjour.
-
-
-
-
-LXXVII
-
-
-L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, s'était réveillé
-chez Coriolis. Il était blessé physiquement de riens qui ne semblaient
-atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La
-rusticité de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il
-souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites
-insuffisances de l'installation, de cette misère d'eau et de linge faite
-à sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'égueulement du pot à
-l'eau, de la cuvette de faïence si vilainement rosée sur le bord.
-
-La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de
-la nappe, la fourchette d'étain qui salit les doigts, les assiettes de
-Creil avec les mêmes rébus. Le petit _jinglet_ du cru lui irritait
-l'estomac. Il se faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé
-à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait
-découvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fané des
-siéges, la pauvreté sale du papier, le rapiéçage du couvre-pied, la
-couleur mangée des rideaux, la corde de la descente de lit, le
-déplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait là les
-instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les souffreteux,
-jetés hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvreté, entre
-ces quatre murs où gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres
-de bois noir.
-
-Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a le Parisien à sortir
-de chez lui, à changer ses aises contre l'imprévu et les privations de
-l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous
-les bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, mais qu'il
-trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues de Paris: sa patience
-d'un mauvais lit, d'un dîner sans lampe, du carreau sans tapis, avait
-fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait
-s'empêcher, par instant, de s'indigner intérieurement de l'_arriéré_ du
-pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de paysannerie inculte qui
-reste aux bords des forêts, s'y défend si longtemps contre la
-civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de
-cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les
-caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'oeufs.
-
-Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme toute dépaysée
-par le service de l'endroit, une sorte de service bénévole dont on
-semblait faire la gracieuseté aux gens, et où se trahissait
-l'indépendance du forestier, mêlée à la supériorité du paysan qui a du
-bien. On sentait une auberge habituée à des gens de vie presque
-ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de ménage, tout prêts,
-au besoin, à remplir l'ordre qu'ils donnaient, à aller chercher une
-assiette au buffet et l'eau de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes,
-hébergés par la maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels
-on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait
-les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et
-continuer à mériter le surnom de «_Bienfaiteur des artistes_», inscrit
-en grandes lettres sur la tombe de son prédécesseur.
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-
-Coriolis en était à ce moment de désenchantement, quand un soir à
-l'heure du dîner, il aperçut au bout de la rue de Barbison une
-silhouette de sa connaissance, la silhouette de Chassagnol ayant pour
-tout bagage une canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt.
-
---Bah! c'est toi?... Ah! c'est gentil...
-
---Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice... voilà. Je suis
-parti pour Fontainebleau... deux jours que j'y suis... On m'a dit que
-vous étiez ici... Et je viens casser une croûte...
-
---Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous... Nous te ferons voir
-la forêt.
-
---Moi... Oh! tu sais la forêt... j'ai horreur de ça, moi... A
-Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais pas étudier mon
-bonhomme... j'ai été dans un cabinet de lecture pas mal monté pour la
-province... Ils ont une collection de romantiques de 1830... C'est bête,
-mais ça exalte... Je n'ai pas même été voir les carpes... Tu sais, moi,
-je suis un vrai pourri... je n'aime que ce qu'a fait l'homme... Il n'y a
-que cela qui m'intéresse... les villes, les bibliothèques, les musées...
-et puis après, le reste... cette grande étendue jaune et verte, cette
-machine qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un grand rien du
-tout pour moi... du vide mal colorié qui me rend les yeux tristes...
-Sais-tu le grand charme de Venise? C'est que c'est le coin du monde où
-il y a le moins de terre végétale... Ah çà! Manette va bien? Et Anatole?
-
---Oui, oui, tu vas la voir... Anatole est encore en forêt, il va
-revenir.
-
-Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la table, ceux-ci pour
-aller faire un piquet chez des amis, ceux-là pour se promener, d'autres
-pour se coucher:
-
---Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,--fit Chassagnol qui
-venait de dire, sans se déranger: C'est bon! à l'aubergiste qui voulait
-lui montrer sa chambre.
-
---Pas mal!... Heu! heu!
-
-Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires de
-confortable.
-
---Ah! ah!--jeta tout à coup au milieu de ces doléances Chassagnol, avec
-l'explosion de son éloquence du soir allumée par l'imprudence des
-confidences de Coriolis.--Ah! ah!... bien fait!... Grand seigneur! toi,
-grand seigneur! gentilhomme!... toi seul, par exemple! Et tu viens ici
-pour être bien? Dans un endroit où il vient des peintres! Les peintres!
-un tas de rats, vivant mal... Tous des pingres!... Tous, laisse donc!
-
---Allons, mon cher,--essaya de dire Coriolis,--parce qu'il y a quelques
-crasseux parmi nous, ce n'est pas une raison pour envelopper toute notre
-classe...
-
---Moi, les peintres, je les adore... j'ai passé toute ma vie avec eux...
-Mais, précisément parce que je les adore, je les vois et je les juge...
-tous des pingres... sauf toi, avec une douzaine d'autres...--reprit
-Chassagnol se lançant à fond dans son paradoxe.--Oh! les préjugés! les
-préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous ces braves gens de
-bourgeois qui ont, sous la calotte du crâne, l'idée, l'idée enfoncée,
-solide, indéracinable, chevillée, qu'un artiste est un homme rempli de
-vices coûteux, un mangeur, un dépensier, un luxueux!... un bourreau
-d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se paye tout ce qu'il y a
-de meilleur et de plus cher à boire, à manger, à aimer! Mais ils sont
-ordonnés, rangés, serrés... ce sont des papiers de musique, que les
-artistes!... Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!... Ils dépensent...
-ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire comme les camarades; ils
-gaspillent un peu d'argent envoyé par la famille, carotté aux parents,
-prêté par leur bottier, de l'argent aux autres... Mais quand c'est de
-l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel, de l'argent
-gagné, de l'argent de leur talent et de leur travail; quand il leur
-descend dans la case du cerveau où se font les comptes que des pièces
-mises sur des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose sur
-des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables: des rentes, des
-maisons, des propriétés, des propriétés!... Oh! alors, il entre dans
-l'artiste une économie... mais une économie!... la magnifique avarice
-bourgeoise de l'art!... Enfin, dans toutes les autres professions, il y
-a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune, de bénéfices,
-d'enrichissement, qui pousse l'homme à la largeur, le parvenu à la
-dépense, le joueur heureux à la profusion... Un boursier, je prends un
-boursier, un boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer
-deux douzaines de chemises garnies de Malines à sa maîtresse... Mais
-dans l'art? Cherche! On dirait une industrie de luxe où les riches
-restent pauvres diables... L'argent qui leur pleut dessus avec le
-succès, ça garde dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents
-de peine qu'on gagne avec de la sueur... Il y en a beaucoup qui font des
-années de chirurgiens, des recettes de cent mille francs; il y a donc
-dans ce monde-là des signatures de cinquante mille francs le mètre
-carré... Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la folie de
-la dépense, et le mépris d'un homme né riche pour une pièce de cent
-sous... Une race plate... avec des goûts plats, des sens plats, des
-appétits plats... Oui, des gens capables de faire des fortunes de
-ténors, sans avoir un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente
-sous ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit francs... Au
-fond, des natures _peuple_, presque tous... Une pauvreté de goûts
-d'origine, de première éducation qui va très-bien avec leur vie, qui
-simplifie tout dans leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage,
-la famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement qui
-permet le bon marché des deux choses les plus chères de la vie: le
-Plaisir et le Bonheur... La femme, je prends la femme, parce que c'est
-l'étiage de la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme, est-ce
-qu'elle est, dans ce monde-là, la grande dépense qu'elle est ailleurs
-dans d'autres couches sociales? Un peintre, quand il gagne quarante,
-cinquante mille francs par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de
-paresse, broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune homme
-de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, la maîtresse,
-presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? qu'est-ce que c'est? Une
-utilité, une raccommodeuse, une personne de compagnie, une femme entre
-la gouvernante et la femme de ménage, bonne fille qui porte des bijoux
-d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant sur ses vertus
-domestiques... de domestique, son ordre, sa couture, son économie... La
-femme légitime? mon Dieu, c'est ça... avec un vernis... Le ménage? un
-ménage d'ouvrier... Des enfants habillés de mises bas, qu'on endimanché
-aux fêtes... morveux, avec des chandelles sous le nez... voilà!
-Connais-tu un peintre qui ait eu seulement voiture, toi?... Pas un,
-n'est-ce pas?... Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers, dans
-les corporations de tanneurs comme dans les confréries d'huissiers,
-jusque dans le monde des lettres où l'on gagne moins d'argent qu'à
-élever des couchers de soleil, et où l'on paye trois sous, une fois
-payée, une idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les
-ans... dans les lettres même, on entend dire quelquefois à des gens:
-J'ai dîné hier chez Chose... Et il y a eu chez Chose un dîner qui avait
-tout ce qui constitue un dîner... Chez les peintres, jamais! Je demande
-quelqu'un qui ait fait un vrai dîner chez un peintre... Qu'il le dise et
-qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre, c'est mythique,
-c'est une abstraction... Depuis le commencement du monde, on n'a jamais
-parlé de la cuisinière d'un peintre!... Les peintres, on sait comment ça
-reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements, c'est
-Gozlan qui a dénoncé celle-là, on passe des eaux-fortes et des
-dessins!... Et quand il y a des circonstances impossibles qui les
-forcent à vous offrir le pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur
-le «pas de cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit
-fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour la santé! le
-petit vin simple et naturel, qui se boit dans de petits verres
-ordinaires, sans prétention!... Je les connais, leurs pipes en terre! Je
-les connais, leurs collections de deux sous, leur bric-à-brac de faïence
-de Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons rustiques, les
-gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement où ils vous mènent
-dans les campagnes, et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont
-jamais assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et des
-trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?... Les
-peintres! Ah! oui, les peintres!... Mais si Solimène... Oui, si Solimène
-revenait...
-
-Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de Coriolis qui
-s'inclinait:
-
---Tu dors?
-
---Pardon, mon cher... il est deux heures du matin... Et ici, on prend un
-peu les habitudes des poules... A neuf heures, tout le monde est _en
-paille_ comme on dit dans le pays...
-
---Deux heures?...--répéta tranquillement Chassagnol,--deux heures... La
-voiture part à six heures... Ça ne vaut guère la peine de se coucher...
-Je vais un peu flâner dehors jusque-là... Tiens! au fait, si je
-réveillais Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole... Nous
-ferons un tour ensemble.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-
-Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de son art, avait
-commencé une étude dans la forêt. Il était parti dans une de ces grandes
-tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuillée, l'air
-terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de
-chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de
-cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait été ainsi
-bravement _piger le motif_.
-
-Cependant, au bout de deux jours, il commença à trouver que ce qu'il
-faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonçait, et que le bon Dieu
-était décidément plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher,
-regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les
-huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son regard tomba et
-s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les petites mousses
-vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes de pluie, les suintements
-luisants, les éclaboussures de blanc, les petits creux mouillés où
-pourrit le roux tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha
-de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec du soleil sous
-les paupières.
-
-Les autres jours, il recommença. Il appelait cela «dormir d'après
-nature».
-
-Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque
-à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les
-plantations déshonorant la forêt, et piétinait pendant deux heures les
-petites pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec l'homme
-des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux deux boîtes de reptiles. Il
-allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il
-était familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux
-boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques qui
-connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui
-mettaient le soir au bout de Barbison l'écho des entre-sols de marchands
-de vin au Mardi-gras.
-
-La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des futaies, et restait
-sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, espérant
-voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la légende du
-pays.
-
-Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine existence. La
-forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, de distractions. Il se
-fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve là, ce que la main
-ramasse par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la chasse aux
-vipères, il passa à la récolte des champignons.
-
-Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'énormes aux
-pieds des chênes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse nouée aux
-quatre coins, toute pesante et bourrée de ces _girolles_ d'or que le pas
-écrase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à l'huile,
-à la provençale: car il était assez cuisinier de goût et de vocation, et
-il n'y avait pas besoin que la table le priât beaucoup pour qu'il se fît
-un tablier d'une serviette et remuât dans une casserole son fameux gigot
-à la juive.
-
-Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint à son
-étude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout à coup, en plein
-Bas-Bréau, les chênes qui le regardaient virent l'incorrigible maître
-aux Pierrots accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.
-
-Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau
-resserra l'intimité qui le mêlait à toute la famille; car il était pour
-la maison un camarade. Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part,
-le dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances en blouse de la
-ferme, aux parties de cartes à la chandelle des petites bonnes en
-madras, avec des cartes grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.
-
-Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, le samedi, à
-Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans
-un cabinet cet extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un
-homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu gais,
-fraternellement liés par le bras de l'un passé sur l'épaule de l'autre.
-
-
-
-
-LXXX
-
-
---Dis donc,--fit un matin Anatole, en frappant à la porte de
-Coriolis,--tu ne viens pas à Mariette?... une partie que nous venons
-d'arrêter devant le beau temps qu'il fait... On va à pied, nous allons
-nous payer la _Mare aux Fées_, le _Long Rocher_, les _Ventes à la
-Reine_, l'affaire de deux jours: viens donc, hein?
-
---Non... Ce serait trop dur pour Manette... Mais vois un peu ça, si l'on
-est mieux là-bas qu'ici.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Anatole revenu:
-
---Eh bien?--lui dit Coriolis.
-
---Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher... nous avons été voir ça
-la nuit, une lune magnifique! Ah! voilà un décor pour la
-Porte-Saint-Martin, avec un beau crime là-dedans...
-
---Et les auberges?
-
---Les auberges, délicieux! un monde!... Pas des bonnets de nuit comme
-ici... d'un jeune!... et un train! Ah! des vrais, ceux-là... On les
-entend à une demi-lieue sur la route, jusqu'à deux heures du matin.
-
---Et la nourriture?
-
---Oh! la nourriture... Je leur ai pêché un fameux plat de grenouilles,
-va!... La nourriture? Tu sais, moi, je n'ai pas trop fait attention...
-Par exemple, le vin est meilleur qu'ici... Un vrai père Lajoie, mon
-cher, l'aubergiste là-bas... pas de façons... les pieds nus dans ses
-chaussons... Oh! une bonne tête!... Très-animé, le pays... il tombe des
-convois du quartier Latin, des baladeuses qui vous arrivent en cheveux,
-en pantoufles et avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des
-courants d'air de _Closerie des lilas_ dans la forêt... Enfin je te dis,
-c'est tout ce qu'il y a de plus gai.
-
---Bon, je suis fixé,--dit Coriolis.
-
---Pas moyen de s'embêter une minute--continua sans l'entendre
-Anatole,--des histoires de femmes toute la journée; la maîtresse de
-Chose qui a accusé la maîtresse de Machin de lui avoir démarqué ses
-bas... ça a fait une scène à table!... Les lits? je n'y ai rien senti...
-Ma foi! nous n'y serions pas mal,--dit en finissant Anatole tourmenté du
-besoin de mouvement qu'ont les enfants, et toujours prêt à changer de
-place.
-
---Merci,--fit Coriolis,--que j'emmène Manette là?
-
---Ah! c'est vrai, oui, Manette... Je n'y pensais pas,--fit Anatole en
-homme subitement éclairé par Coriolis, et n'ayant guère des convenances
-de la vie une perception nette, immédiate et personnelle.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-
-Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa
-famille s'étaient retirés de la salle à manger. Et Anatole déployait ses
-talents de brûleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine
-de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu par Coriolis.
-
-Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société d'hommes, dans
-l'effusion bavarde de la digestion, se lève de la mémoire de chacun et
-s'en répand, après la première pipe, des histoires de tous les pays et
-de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch.
-
-Un des Américains, dans un français impossible, racontait que par amour
-pour une gitana, il s'était engagé dans une troupe de bohémiens courant
-l'Amérique. Et il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de
-trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne aventure,
-interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint à mourir:
-la religion de la bande exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et
-il n'y avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au Potomac:
-dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant à mesure que l'odeur
-de la morte augmentait, il avait fini par se sauver à mi-chemin des
-bohémiens et de son amante.
-
-Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garçon
-connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de
-deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre à Florence. Ces
-industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient
-chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre
-tassée, et avec lequel ils frappaient à très-petits coups, tout
-doucement, sur l'épigastre de leur victime, de manière à ne jamais
-déterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en
-moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après quoi, ils rentraient
-chez eux, comme d'honnêtes paysans, avec leurs gaines de parapluie
-vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons,
-merveilleusement observées, contées avec tout le détail impressionnant
-et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un
-lancement dans l'éternité à Londres, avec le bourreau splénétique, le
-paletot de caoutchouc sur le condamné, et l'éternelle petite pluie
-désolée des exécutions de là-bas.
-
-Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain
-des légendes du pays, attribuait l'immigration des peintres à une espèce
-de précurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de
-l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des
-époques anté-historiques, et demanda un sabre à un certain père Ordet
-pour aller dans la forêt. Il avait, d'après la tradition, un petit
-domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et
-c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient
-été Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin.
-Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832,
-deux ans après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son
-rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait par une
-échelle, et où l'on accrochait le soir son étude du jour au-dessus de
-son lit. C'est à cette époque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut
-fixer le commencement de sûreté du pays pour les artistes, non à cause
-des brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient pour
-trop de pittoresque «les hommes à pique», que le père de l'aubergiste
-actuel était obligé de réclamer.
-
-Anatole avait rempli les verres.
-
---Tiens! sourd, voilà le tien,--dit-il au Batignollais.
-
---Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée ce matin... Tu
-vas payer quelque chose... Viens un peu par ici que nous reprenions
-notre conversation...
-
-Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice
-qu'on eût dite amassée par plusieurs générations paysannes de la
-banlieue de Paris. Il avait une défiance terrible de ce monde où il
-s'était aventuré, et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu
-respectueux et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute comme
-une caverne. Rien n'était plus amusant que sa grossière peur d'être
-carotté, et la continuelle préoccupation avec laquelle il se défendait
-d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des
-sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses
-créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des
-en-têtes de contributions, grommelait, mâchonnait des chiffres, des
-comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire
-jouer, il demandait à ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu
-cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de
-velours.
-
-La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui persuader qu'il
-voulait épouser sa tante, une charge qui, malgré sa monstruosité, ne
-laissait pas que d'inquiéter vaguement, par son retour quotidien et
-l'air sérieux d'Anatole, les espérances du neveu.
-
-Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant le cou à
-lui dévisser la tête, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux
-oreilles, et lui cria dedans de toute sa force:
-
---Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?...
-
---Trente-cinq.
-
---Mettons quarante... Est-elle ragoûtante?
-
---Qui ça?
-
---Ta tante.
-
---Ma tante?... Elle est belle femme.
-
---Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?
-
---Hein?
-
---Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? Parce que
-moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants...
-
---Ah! dame... je ne sais pas, moi...
-
---Ça me suffit... tu es mon ami... il faut que tu me fasses épouser ta
-tante...
-
-Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:--Non,--à demi
-formulé dans un sourire d'idiot.
-
-Anatole lui ressaisit la tête:
-
---Tu ne me trouves pas bien?
-
-Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.
-
---Où demeures-tu?
-
---Rue Cardinet... 14.
-
---Il y a des omnibus?
-
---Oui.
-
---J'irai te voir.
-
-Le sourd riait toujours.
-
-Anatole reprit:
-
---Nous irons tous te voir... Ça fera plaisir à ta tante, à ta brave
-femme de tante... un coeur d'or... je la vois d'ici... Elle nous fera un
-petit dîner...
-
---Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre...--murmura
-le sourd avec une espèce de finesse malicieuse.
-
---Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!... La sagesse des
-nations!... Amour de sourd, va!... Quelle canaille, hein!--ajouta
-Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un après l'autre,
-prenaient la tête du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne
-oreille:
-
---Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!
-
---Tenez,--dit quelqu'un,--voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas
-sourd du tout... Il nous fait poser... c'est un truc que lui a montré sa
-tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous.
-
-Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une
-voix caverneuse, fatale et méphistophélique:
-
---Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de génie... Si, tu me l'as
-dit... C'est une ambition honnête... Il n'y a qu'un moyen... c'est de
-commencer par manger ta fortune...
-
---Toucher à mon _tapital_!--s'écria, dans un premier soubresaut
-d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant
-et reprenant sa sérénité à la fois bête et sournoise, il se mit à dire,
-comme s'il parlait avec lui-même à ses idées:--Moi... je ne veux pas me
-marier... J'aime les gens connus, moi... Je les inviterai... un jour...
-Et puis, je voudrais fonder quelque chose après ma mort...
-
---C'est cela!--lui beugla Anatole,--une fondation, bravo! Tiens! la
-fondation d'un punch perpétuel à Barbison! Trois cent soixante-cinq bols
-par an!... Superbe idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos
-bras!
-
-Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du sourd, ahuri et
-se débattant.
-
-
-
-
-LXXXII
-
-
-Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à patienter. Le trio
-restait à l'auberge, continuant sa vie de promenade et de paresse,
-jouissant de l'air, de la forêt, de la campagne, quand un soir il
-apparut à la table deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de
-large encolure, les mains énormes; et une petite femme, sa femme, une
-petite brune, toute sèche et nerveuse, aux grands yeux noirs, aux traits
-fins, découpés, presque pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'oeil
-dédaigneux, à la parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du
-haut commerce parisien; un type de cette femme légitime de l'artiste
-chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, une dignité hérissée,
-une susceptibilité agressive, toujours en garde contre un manque de
-respect, une honnêteté nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent
-dans la petite bourgeoise une petite madame Roland manquée.
-
-Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant le dîner,
-elle laissa tomber sur elle deux ou trois de ces regards avec lesquels
-les femmes honnêtes savent jeter leur mépris et leur haine à la figure
-des autres.
-
-En sortant de table, Manette demanda à la femme de l'aubergiste ce que
-c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit
-qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous
-les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un
-contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et
-le genre de son talent, avait la spécialité de peindre des branches de
-groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le
-fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui,
-ne le quittait pas: elle en était très-jalouse.
-
-Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain de madame
-Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de
-ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gêne,
-l'embarras, l'espèce de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la
-femme du professeur, évitant son regard et se levant, la première au
-dessert, pour ne pas la rencontrer.
-
-A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver chez Manette un
-écho, une voix qui se mêla peu à peu à ses plaintes. Les choses en
-étaient là, quand un soir, un des Américains se mit à dire que dans son
-pays, le métier de modèle était considéré comme honteux; et, comme
-exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il avait dessiné un modèle de
-femme dans une académie de New-York, pas une jeune personne, à un petit
-bal où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnête
-Américain avait raconté cela fort innocemment, et en toute ignorance du
-passé de Manette. Son histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle
-y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention
-d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce que Coriolis put lui dire,
-elle resta attachée à cette idée, avec l'entêtement bête et enragé,
-enfoncé pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que
-rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à
-Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on l'outrageait.
-
-Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop fâché qu'on
-quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant
-d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroyé. Le
-croyant échappé, on le cherchait partout.
-
-Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la table des
-peintres. Ils se feraient servir à part, tous les trois. Il n'était
-guère plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il fût tout prêt
-à s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui
-avait parlé de Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas
-s'établir un peu mieux.
-
-Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la suite d'un
-pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les
-paysans, un peintre de l'endroit, une des popularités du pays, le fameux
-paysagiste Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, invita à
-venir le manger chez lui tous les artistes faisant séjour à Barbison,
-Coriolis, «sa dame» et Anatole.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-
-Crescent était un des grands représentants du paysage moderne.
-
-Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe siècle
-à la nature naturelle, dans cette étude sympathique des choses à
-laquelle vont pour se retremper et se rafraîchir les civilisations
-vieilles, dans cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles,
-ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre école
-présente, Crescent s'était fait un nom et une place à part. Un des
-premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site
-composé et traditionnel, le persil héroïque du feuillage, l'arbre
-monumental, cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement
-un crime ou un amour mythologique. Il avait été au premier champ, à la
-première herbe, à la première eau; et là, toute la nature lui était
-apparue et lui avait parlé. En regardant naïvement et religieusement en
-l'air et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une barrière, il
-avait trouvé sa vocation et son talent. Dans la campagne commune,
-vulgaire, méprisée du rayon de la grande ville, il avait découvert la
-campagne. Le verger mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume
-dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les
-ondulations de collines basses, les légers rideaux de peupliers, les
-minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver
-ces chefs-d'oeuvre «qu'on peut faire,--disait un de ses grands
-camarades,--sans quitter les environs de Paris.»
-
-Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin,
-le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un
-ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une
-tranche de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par l'âne
-d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur blancs et roses comme
-des arbres de paradis: c'étaient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une
-mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour
-faire voir et toucher à l'oeil la plaine de Barbison.
-
-Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, la terre des
-champs crevassée à grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan,
-le _touffe_ d'une belle journée, la fraîcheur d'une rivière, l'ombre
-d'un chemin creux: elle avait des parfums, des _fragrances_, des
-haleines. De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent
-donnait le sentiment, presque l'émotion, en peintre admirable de la
-sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'était
-l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de
-l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, la
-gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le soupir. Et de
-ses souvenirs, de ses études, il semblait emporter dans ses toiles
-l'espèce d'âme variable, circulant autour de la sèche immobilité du
-motif, animant l'arbre et le terrain,--l'atmosphère.
-
-L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, l'embrassement
-universel, la pénétration des choses par le ciel, avaient été la grande
-étude de ces yeux et de cet esprit, toujours occupés à contempler et à
-saisir les féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume,
-les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, les
-vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les décompositions
-des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations
-prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il
-jamais _un fait isolé_, le dessus et le plafond d'un tableau, il était
-l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble et aux détails tous les
-rapports de ton, le bain où tout trempait, de la feuille à l'insecte, le
-milieu ambiant et diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature
-et toutes les transfigurations de la terre.
-
-Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique des Heures
-retrouvé au bout de la brosse, il répandait le matin, l'aube
-poudroyante, les dernières balayures de la nuit, le jour timide dans un
-brouillard de rosée, la lumière argentée, virginale, comme tramée de
-fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le
-village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette de
-l'_Angelus_. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, gris de
-chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brûlants, ses soleils sourds
-faisant peser la fadeur écoeurante de l'été sur la sieste des
-moissonneurs. Et toute une série admirable de ses tableaux déroulait le
-soir, ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un horizon d'or,
-les lentes défaillances, les pâlissements de jour, la descente de la
-mélancolie sereine des heures noires dans la campagne éteinte et presque
-effacée.
-
-Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque scène champêtre,
-les semailles, la moisson, la récolte,--un de ces travaux nourriciers de
-l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté
-avec l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une ligne
-rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant
-de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps
-où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide
-habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit:--du brun de
-la terre, du bleu du ciel.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-
-Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, l'heure du dîner de la
-campagne, sous une tente faite avec des draps, dressée dans le jardin.
-
-On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les sauces. Et bientôt,
-dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui
-avaient d'avance, sans se connaître, une mutuelle estime de leurs
-talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimité de
-l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.
-
-Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité bouffonne et
-de galanterie attentionnée, qui était son charme auprès des femmes,
-Anatole avait fait tout le suite la conquête de madame Crescent.
-
-Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner d'hommes, où il n'y avait
-d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espèce de
-gêne.
-
-La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le dessert fut-il sur la
-table qu'elle lui dit:--Ma belle, venez voir ma poulaille... ça vous
-amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes... Et
-vous?--fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le _bélier_...
-
-Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la passion, répandus et
-vulgarisés dans tout Barbison par la _poulomanie_ de Jacques, le peintre
-graveur. Au bout du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc
-divisé en quatre compartiments, et dont un émondage de peupliers relié
-par des perchettes nouées avec de l'osier faisait le palis garni en bas
-de paille de seigle. Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros
-loquet de la porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de
-pierrailles, traversés de lattes, couverts de chaume; les petits hangars
-reliés aux poulaillers par une rallonge de refuge contre la pluie; les
-juchoirs mobiles, les pondoirs en osier attachés au mur par une tringle
-de bois, les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela, leur
-disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, ne _gâchant_ pas,
-que les poulaillers étaient exposés au levant, parce que l'exposition au
-midi faisait de la vermine; que l'hiver, il fallait mettre une bonne
-couche de fumier sous les hangars, pour empêcher les poules d'avoir
-froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu du gazon, où elle
-déposait du sable fin qui servait aux poules à se poudrer. Elle leur
-faisait remarquer une augette recouverte qu'elle avait inventée pour
-mettre le grain à l'abri de la pluie et des piétinements.
-
-Et toute contente des petits étonnements de Manette, enchantée
-d'Anatole, de son air et de ses assentiments de connaisseur, des cris
-imitatifs dont il inquiétait la basse-cour, des _cocoricos_ avec
-lesquels il faisait se piéter et se créter batailleusement les coqs,
-elle montrait et remontrait ses Houdan, ses Crèvecoeur, ses Cochinchine,
-ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes, exotiques, ses petites
-poules naines: des boules de soie. Elle appelait toutes ces bêtes, les
-petites, les grandes, leur parlait, les caressait avec une sorte
-d'attendrissement grisé mêlé à un sentiment de famille.
-
-
-
-
-LXXXV
-
-
-Madame Crescent était une petite femme grasse et courte, avec une
-tournure boulotte où il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de
-comique. Deux _couêttes_ de cheveux en désordre, couleur de chanvre,
-s'échappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus
-tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait
-un petit nez étonné, un teint tout frais avec des pommettes du rose
-d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de
-quarante ans, où l'on croyait voir par moments comme la figure et la
-peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mère.
-
-Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, d'habitude, de
-langue et d'âme. Ses robes, faites à Paris, rappelaient, sur son dos,
-les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui
-faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier
-chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux fois d'être
-écrasée dans la journée. Ses idées étaient les idées têtues de
-l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la médecine, de
-républicaines sur le gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de
-françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher les Anglais
-d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulièrement,
-elle nourrissait toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on
-faisait de Paris une pension de cent mille francs à la fille de la reine
-d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle pêle-mêle, avec des
-observations fines de paysan, en saillies drôlatiques, dans une langue
-colorée des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris,
-une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, moitié
-estropiée, une langue de raccroc et de chance brouillée avec la
-grammaire, et qui avait un fond d'arrière-goût des champs, l'originalité
-native et brute de cette nature restée champêtre.
-
-Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un mélange de bonne
-humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la
-vivacité de son sang, et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies
-cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement
-de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.
-
-Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle ne pouvait rien
-retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la garder, intime, secrète,
-enfermée, cachée, comme tout le monde. Une sensation, une impression,
-était immédiatement chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait tout
-haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les idées les plus
-baroques, les plus saugrenues, les plus «endiablées», comme elle disait,
-lui venaient au même moment au bout de la langue. Les mots de choses qui
-lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un phénomène
-étrange, dans l'espèce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et
-cela était chez elle aussi involontaire qu'instantané. Souvent, aussitôt
-après un mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, elle
-devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres.
-
-Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au
-soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, à la pièce où elle se
-trouvait. Dans un éternel monologue de confession, elle disait
-innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce
-qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination,
-l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la
-cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que
-touchaient ses mains: elle prévenait une pomme de terre qu'elle allait
-la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la cheminée, les
-casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère,
-et qu'elle appelait sérieusement «_horreurs_», un mot universel qu'elle
-appliquait à tout.
-
-Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration
-des animaux. Les bêtes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il
-semblait qu'il y eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse
-pour eux.
-
-Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait pas, qu'elle
-menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu
-tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la révolte,
-l'horreur de son estomac pour la viande avait été telle qu'elle avait
-passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher à un _creton_ de lard; et
-encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui était de la
-chair, refusant de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau,
-vivant de légumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente
-et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse
-répugnance du brahme pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle,
-la boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.
-
-Les animaux lui tenaient comme physiquement au coeur. Il y avait d'elle
-à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une
-autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que
-fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle
-met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de
-parenté, une communion de souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs
-joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie
-en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit
-corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en
-pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs
-bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs
-attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au
-logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations
-terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait
-vus dans la journée.
-
-Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa grande joie était de
-voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant,
-d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux
-surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de
-l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille
-piaillants.
-
-Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi
-cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans
-bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une
-immobilité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un
-joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait
-allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier
-le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du
-bon Dieu pour ces petits pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année,
-il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.»
-
-
-
-
-LXXXVI
-
-
---Ah! on est dans la _boutique_,--dit madame Crescent en se servant du
-mot dont son mari appelait son atelier, et elle rentra du jardin avec
-Manette et Anatole.
-
-Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui causaient
-familièrement: Coriolis enchanté de trouver enfin un peintre qui parlât
-un peu de son art; Crescent, le sauvage, vivant à l'écart des habitants
-du pays, tout heureux de rencontrer un causeur intelligent qui
-l'entretenait de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à des
-vitrines de marchands, les analysait en homme qui les avait étudiés,
-flairés, sentis. De la peinture, la conversation alla au pays, au manque
-de confortable des auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à
-côté d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. Coriolis
-expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa connaissance juste au
-moment de s'en aller, de retourner à Paris. Le pays lui plaisait; il
-aurait voulu y passer encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait
-matériellement trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être mieux.
-
---Un moyen?--dit vivement madame Crescent qui trouvait Manette
-charmante.--Mais il y en a un... Il faut devenir nos voisins, voilà
-tout... Si au lieu de rester à l'auberge... La maison, tu sais Crescent,
-qui est là, de l'autre côté de notre mur?
-
---Tiens, c'est vrai,--dit Crescent.--Ils m'ont écrit... la famille
-anglaise qui l'habite tous les ans. Ils ne viennent pas cette année...
-Je suis chargé de la louer... Ainsi, si ça vous va... Il y a un petit
-atelier où le mari faisait de l'aquarelle d'amateur... Mais venez la
-voir, ce sera plus simple.
-
-Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, une petite maison
-gaie, construite avec de la pierraille encastrée dans du ciment rouge,
-aux volets, aux persiennes, peints en acajou, au toit de tuile caché
-dans l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect par la
-confortable rusticité d'une installation anglaise.
-
---Signons le papier,--dit Coriolis au bout de la visite.
-
-Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison, où la cuisinière,
-rappelée de Paris, faisait le dîner.
-
-
-
-
-LXXXVII
-
-
-Le voisinage porte à porte, les instructions que madame Crescent était
-obligée de donner pour l'approvisionnement fait à Barbison par des
-fournisseurs en voiture, les visites à toute minute pour se demander,
-s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout de quelques
-jours la plus grande intimité entre les deux femmes.
-
-Manette était enchantée de la connaissance. Au fond, elle éprouvait un
-certain soulagement à n'avoir plus besoin de «se tenir» comme avec la
-femme du professeur, à se sentir affranchie de la réserve, de la
-surveillance sur elle-même, de toute cette manière d'être cérémonieuse
-qu'elle avait eu tant de peine à soutenir. Elle se trouvait à l'aise
-avec cette femme toute ronde, ses manières à la bonne franquette, sa
-langue de peuple. Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la
-campagnarde la remettait dans son milieu, en lui laissant sa supériorité
-de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne.
-
-Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette relation
-l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée, d'une femme honnête,
-estimée, aimée par tout le pays. Car madame Crescent était sans
-préjugés: elle avait cette singulière indulgence de la femme pour la
-maîtresse, assez ordinaire dans le monde des arts, et qu'apprend
-peut-être là aux femmes légitimes l'exemple de toutes les maîtresses qui
-finissent par y être épousées.
-
-De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément dans la société de
-Manette, dans une espèce d'autorité d'expérience et d'âge sur cette
-jeune et jolie femme qui aurait pu être sa fille. Son coeur chaud et
-aimant de paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne
-sympathique qui lui faisait une société, un auditoire, prêtait ses deux
-oreilles au bavardage que n'entendait même pas Crescent.
-
-Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand Manette arrivait
-dans l'après-midi, une sorte de gros bonheur fou la prenait, la mettait
-sens dessus dessous, lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus
-belle surprise:--Ma belle, nous allons nous faire une bonne salade à la
-crème!
-
-Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre chaude, les yeux
-heureux de regarder Manette, de sa voix criarde qui se faisait toute
-douce, elle laissait échapper cette phrase comme une musique.
-
---Est-on bien ici!... c'est comme si l'on était sur de la mousse en
-paradis...
-
-
-
-
-LXXXVIII
-
-
-Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.
-
-Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don de cet homme né
-peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la
-peinture. Il admirait ce tempérament d'artiste plongé si profondément
-dans son art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour de
-poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glissât dans le
-bonheur et l'application de son opération matérielle, une idée de
-réputation, de gloire, d'argent, une préoccupation du public, du succès,
-de l'opinion. Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de
-matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'était tout ce
-que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquiétude, sans
-tâtonnement, sans fatigue, sans effort de volonté, on eût dit que le
-tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la
-régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au courant d'un
-travail ouvrier.
-
-Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier
-à première vue montraient le caractère.
-
-L'atelier était une grange avec une planche portant à sept ou huit pieds
-de haut des toiles retournées, trois chevalets en bois blanc, et
-quelques faïences de village écornées.
-
-L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée dans une barbe
-rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux _voraces_, comme les avait
-appelés un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du
-paysan.
-
-
-
-
-LXXXIX
-
-
-Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte
-et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait
-encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la
-Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pré.
-Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce de bouillonnement de son
-front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lèvres, ses
-regards, dégageaient le vague, le pénétrant, le troublant qu'on
-sentirait auprès d'un paysan apôtre.
-
-Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas même un journal,
-ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, replié sur lui, ne se
-mêlant point aux autres, ne voyant personne, se dérobant aux visites,
-retiré, muré dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant pas mis
-le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, ni dans les
-Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent était arrivé, par
-l'excès de la solitude et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme
-auquel l'art agreste élève les âmes simples.
-
-Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était venue de ces études
-errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner,
-plongé dans l'infini des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir
-dans l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant des
-yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, aspirant les chaudes
-odeurs du blé mûr, l'acre volupté des senteurs de forêt, les grands
-souffles qui ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.
-
-Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des
-couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient à la longue
-développé dans Crescent l'espèce d'illumination d'un voyant de la
-nature, la religiosité inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le
-ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un
-artiste, la ténacité paysanne de la méditation, le travail surexcitant
-de l'isolement, l'immense enivrement sacré de la création, tout cela,
-mêlé en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires.
-Comme chez quelques grands paysagistes à existence sauvage, à idées
-congestionnées, on eût dit que la séve des choses lui était montée au
-cerveau.
-
-
-
-
-XC
-
-
-Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se réunir le soir,
-en passant alternativement la soirée les uns chez les autres. Les hommes
-causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame
-Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, montrant
-des désespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes à partie,
-les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en
-disant:--A-t-on idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous
-ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-là qui m'a
-fait perdre! Ah! par exemple, la première fois que j'attraperai un
-_moricaud_... Eh bien! oui, un chat noir... ça porte chance...
-
-Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de Crescent
-éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de Luther qu'on entend dans
-les _Propos de table_.
-
---Voyons, madame Crescent, calmez-vous,--disait Anatole,--nous allons
-faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse.
-
---Ne jouez pas avec ma femme,--criait Crescent en continuant à
-rire,--elle triche!
-
---Je triche. Ah! bon sang!--s'exclamait là-dessus madame Crescent avec
-l'exclamation barbisonnaise dont elle usait à tout propos:--Si l'on peut
-dire!--Elle étouffait d'indignation et de colère.--Je triche, moi? Dis
-donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te
-lâcherai de la ficelle, et tu courras après la pelote, tu verras!
-
-Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se
-taire ni rester en place. Des trépidations de nerfs la traversaient;
-elle était tourmentée par des influences atmosphériques, prise et
-secouée d'inquiétudes animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et
-regarder avec peur.
-
---Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je
-suis sûre, vous allez voir, il va encore en avoir un... Ah! oui, riez!
-il va en faire un, je vous dis... Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse!
-Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.
-
---Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage...
-Tenez! la revanche...
-
---Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent... je suis comme
-un damné, ça me soulève sous la plante des pieds... et puis dans les
-bras... J'ai, vous savez... j'ai comme des fourmis dans les ongles...
-Ah! tant pis! le roi, je le marque.
-
-Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la monomanie de
-ses tendresses.--Figurez-vous, commençait-elle à dire,--les gens d'ici,
-c'est si canaille, c'est si... je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés!
-s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres
-bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu... Il sort tous les soirs à la
-tombée de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu,
-si j'étais le garde! C'est mon choléra, cet homme-là... avec ça qu'il
-est laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux
-animaux, je les sens... Dans le temps, à Paris, dans une maison où nous
-habitions, j'ai dit un jour en rentrant à mon mari: Il y a un garçon
-boucher emménagé ici... Mais non... Mais si... Et c'était vrai: je le
-savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je
-saurais faire souffrir une bête, je ne suis pas traître, n'est-ce
-pas?... eh bien! je lui ferais rouler la tête avec mon pied! Ça ne me
-ferait pas plus que ça!... Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des
-tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne
-savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours après les
-fusils, les pistolets... de la mauvaise herbe de braconnier. Et les
-petites filles, donc! C'est encore plus enragé que les garçons... il y a
-des chasses... ça les rend mauvaises... Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui la
-petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en train de tirer avec
-du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne
-l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrière la
-carriole? Ah! je lui ai flanqué une _touille_, à cette petite
-coquine-là... qu'elle n'aura pas _bouffeté_ de la journée, je vous en
-réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!...
-
-Crescent essayait de l'interrompre.--Allons, laisse-nous un peu Anatole,
-tu es à l'ennuyer depuis une heure...
-
---Ah! monsieur Anatole, dites donc,--faisait encore madame Crescent en
-le retenant par le bras,--je suis sûre que pour cela vous serez de mon
-avis... Vous savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant
-chez nous?... Ça vous a-t-il rendu tout crin comme moi?... Eh bien!
-n'est-ce pas que le gouvernement devrait défendre les orgues?... parce
-que, voyez-vous, on le voit bien par soi, ça doit avoir une influence
-sur les chiens enragés, hein, n'est-ce pas?
-
-
-
-
-XCI
-
-
---Oh! madame! madame! des peintres avec un groom!--criait à madame
-Crescent la petite bonne qui l'aidait dans son ménage.
-
---Un groom, pour _groomer_ quoi?--dit madame Crescent, et elle passa par
-la fenêtre une tête tout ébouriffée: elle vit devant la porte des
-Coriolis un breack attelé en poste.
-
-C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de ses jeunes élèves aux
-courses de Fontainebleau, et sachant que Coriolis était à Barbison,
-venait lui dire un petit bonjour.
-
---Je tombe chez toi pour une heure,--lui dit-il.
-
-Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui et son
-monde:--Impossible, nous dînons à...--Et Garnotelle jeta le nom d'un des
-grands châteaux des environs.--Ah çà! fais-tu quelque chose ici?
-
---Rien du tout... Je pense à faire quelque chose... Et toi?
-
---Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un petit séjour à Rome
-pour la fin de l'automne, parce que Rome, vois-tu... c'est le seul
-endroit au monde pour vous donner le dégoût des choses trop vivantes...
-du succès facile, du coin de bouche retroussé... Ici on y va, on y
-glisse, on a beau se roidir... tandis que là-bas, le style, le style...
-ça vous entre, ça vous pénètre... C'est l'air!... Rien que cette grande
-ligne horizontale...--et de la main il dessina la sévérité d'une
-campagne plane.--La grande ligne horizontale!... Et puis ces fonds
-d'art, le dessin haut et concis de Michel-Ange!... Raphaël!... Mais, dis
-donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux de voir les peintures
-de l'auberge d'ici...
-
---Nous allons vous y mener avec Anatole...
-
-On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de Garnotelle, qui
-étaient des Russes de grande famille s'amusant à apprendre l'art; et
-arrivé dans la grande pièce de l'auberge, il commença:
-
---Il n'y a pas de catalogue, messieurs... je vais vous en servir... Je
-vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée du Luxembourg... tous les
-noms, toutes les tendances, l'école moderne au complet... tous les
-genres... Ça, la mort d'un hanneton sous Périclès... le néo-grec... Un
-pifferare italien... la queue de Léopold Robert! une femme Louis XV...
-chic Schlesinger et compagnie! le Breton qui fume sa pipe... la Bretagne
-à Leleux!... un café dans la Forêt Noire... école de la bière de
-Strasbourg!... la Vérité sortant d'un moss... le grand mouvement des
-brasseries!... Le temple du Réalisme, au fond du jardin, avec une porte
-où il y a: «_C'est ici..._» l'école de l'allégorie!... Et des noms!
-Tenez! celle vue de Venise, peinte au _jaune de soleil_... Bonington!
-Ces moutons... Brascassat! Un Tatar dans la neige... Horace Vernet
-_fecit en diligence_! Cette danse de nymphe au clair de la lune...
-Gleyre! Ce duel au moyen âge... Delacroix! Vous voyez qu'il se servait
-du _vert cadavre_ pour les sujets dramatiques... Ces deux gendarmes...
-Meissonnier! Ce sabot et cette lanterne d'écurie... là... un Decamps!...
-un pur Decamps!... Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tous ces
-farceurs-là ont signé avec des pseudonymes...
-
-Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le mur:
-
---Le portrait de notre hôte, par Flandrin, _ipse_ Flandrin!
-
-Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers, causaient presque
-toujours un insupportable agacement de nerfs à Coriolis. Il trouvait
-cela, selon une expression à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne
-s'était retenu, il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant
-Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler son attention sur
-un panneau encadré dans le mur.
-
-Anatole continuait:--Ça?
-
-Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant la fin d'un
-dîner à Barbison, où l'on voyait des femmes fumant des cigarettes, des
-baisers de maîtresse, des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs
-sanguins, aux bras nus, au madras rouge.
-
---C'est de M. Ingres!... Il a fait ça, quand il est venu, huit jours
-ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a épousé sa seconde femme,
-l'Idéal... pour remplacer sa première, la Ligne, qui était morte... Une
-débauche dans son oeuvre... très-curieux... Un monsieur en a déjà offert
-vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui venait de sa
-mère...
-
-En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole, et lui
-dit:--Mon cher... que tu me fasses des charges à moi, c'est très-bien...
-mais que tu fasses poser ces messieurs, je trouve ça bête...
-
---Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine... les gens du monde t'ont
-perdu... tu désertes les grands principes de 89... l'Égalité devant la
-Blague!
-
-
-
-
-XCII
-
-
-Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, Crescent et
-Coriolis étaient arrivés à se parler de leur vie, à se raconter leur
-passé l'un à l'autre.
-
---Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je
-suis arrivé dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se
-fichaient de moi: ils m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux
-qui m'appelaient comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant
-la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, si ça coupait... Et
-puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux à la volée... Ah! il a vu que je
-connaissais son métier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux
-mains pour cet ouvrage-là!... Depuis ça, ils me tirent tous des coups de
-chapeau...
-
-Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la conscription.
-Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les
-images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au régiment, il avait
-continué à dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu
-la chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses charges.
-Presque tous les jours, c'était la même scène:--Eh bien! n... de D...
-f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que
-c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire
-fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...!
-Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la femme de
-l'adjudant...--La charge faite:--Étonnant, ce b...-là! C'est n... de
-D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fenêtre:--Lieutenant!
-venez voir la charge de ce b... de Crescent!
-
-En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa femme, une _payse_,
-pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée sur le pavé de Paris. Avec
-l'admirable instinct d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait
-laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne comprenait rien,
-en apportant au ménage tous ses pauvres gains d'ouvrière.
-
---De la rude misère!--disait Crescent, en parlant de ce temps-là,--et
-des bricoles!... il n'y avait pas à dire... Ah! je faisais de tout, des
-petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter à présent
-quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un
-rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste austère et
-sévère.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure à l'eau-forte
-d'ornements... A-t-elle trotté, ma pauvre bonne femme, par tous les
-temps, la pluie, la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous
-les portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton et son
-bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-là!... Non, ma
-femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin,
-un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'idée de devenir
-propriétaire... oui, propriétaire...
-
-Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient trembler la
-baie vitrée de son atelier.
-
---J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis à la réforme
-par le chemin de fer d'Orléans... et avec ça, cinquante mètres de
-terrain à cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon
-terrain, une maison comme une autre, très-commode, je vous assure...
-Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de la lumière la nuit me
-criait: Qui est là? Je répondais: Propriétaire!... Tenez! je la loue
-encore maintenant soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les
-réparations à sa charge... Eh bien! c'est cette maison-là qui a fait de
-moi un paysagiste... Elle m'a fait découvrir la Bièvre... Et je sors de
-là... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la
-campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite
-rivière, c'est elle qui m'a baptisé... J'ai commencé à pêcher dedans ce
-que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bièvre, c'est ça
-qui m'a ouvert la grande fenêtre...
-
-Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études qu'il essuya
-avec sa manche:
-
---Tenez! voilà...
-
-
-
-
-XCIII
-
-
-Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait
-ouvert ses yeux et trouvé son génie, se développa devant Coriolis.
-
-C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: une eau brune,
-rousse, mousseuse, une eau de purin, encaissée entre des revêtements de
-pierre, une espèce de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de
-blancheurs verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et le noir de
-monceaux de toisons étaient triés par des femmes en camisole lilas,
-coiffées de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans
-reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux
-tons de vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres
-sans persiennes étaient percées comme des trous; les couronnements
-surhaussés de séchoirs découpaient en l'air, au-dessous du toit et des
-lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient
-recroquevillées tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait se
-perdant dans un fond coupé de barrières de vieux bois noir, dans un
-encombrement de constructions rapiécées, d'architectures grises, de
-cheminées droites et noires d'usine, de grandes cages à jours barrant,
-dans le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.
-
-De là, les études de Crescent avaient remonté la Bièvre. Elles avaient
-été par les boues où marchent les petits garçons pieds nus et les
-petites filles dans les grandes savates de leur mère, par tout ce
-quartier Mouffetard, par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la baie
-des portes, que des montagnes de tan et des étages de maisons blafardes
-à toits de tuile; et elles avaient trouvé cette espèce de malheureuse
-nature, la nature de Paris, la nature qui vient après les rues baptisées
-_Campagne-Première_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de
-misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique de ces prés râpés et
-jaunis par places, serrés dans de grands murs, arrosés par la Bièvre
-étroite, sèchement ombragée de peupliers et de petits bouquets de
-saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui
-vont le long de ces carrés marécageux où pâturent des rosses; ces lignes
-d'horizon et de collines bossues où éclate un blanc brutal de maison
-neuve, ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au soleil, où
-finissent les réverbères à poteaux verts; ces bouts de paysage plâtreux
-où le rouge d'une cerise sur un cerisier étonne comme un fruit de corail
-inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu d'un
-bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de
-pochard ou d'assassin.
-
-Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs
-solides et concrétionnées, des ciels bas, pesant sur les coteaux,
-étaient coupés par des bâtons de blanchisserie. Puis on retrouvait
-encore la Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des
-champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau de mégisserie,
-une eau ouvrière et la salissure d'une rivière qui travaille. Dans ces
-peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaissée, sous les
-saules à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants,
-entre les usines, les blanchisseries, les cahutes à contre-forts
-semblables à des bâtiments brûlés, dont la flamme aurait noirci la porte
-et la fenêtre; contre les tonneaux à laveuses, les grandes pierres
-plates à battre le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et
-moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des
-morceaux de bois rond.
-
-De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, de cette nature
-maigre, malsaine, Crescent avait su dégager l'expression, le sentiment,
-presque la souffrance.
-
-
-
-
-XCIV
-
-
-Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux où il se trouvait, sa
-facilité à entrer dans le moule de la vie environnante et des habitudes
-d'une localité, Anatole, un peu fatigué de la forêt, était en train de
-devenir un vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des
-passe-temps de petit bourgeois de village.
-
-Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte basse dont
-l'avarice du paysan avait économisé la hauteur, il entrait chez la
-rustique débitante de tabac de l'endroit, et y achetait régulièrement
-ses cinq sous de tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la
-cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, en fumant des
-cigarettes, de voir les consommateurs qui venaient, causait champs,
-céréales, mercuriales de Melun, attrapait au passage les nouvelles du
-pays, apprenait par coeur l'ameublement de la pièce blanchie à la chaux,
-le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la vente des tabacs, la
-balance, les deux pots blancs à bordure bleue, portant: _Tabac_, les
-verres où était coulée la tête de Louis-Napoléon, président de la
-république, et d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa
-gaîne de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile orné du
-cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine. Et son regard trouvait
-toujours le même amusement sur le mur du fond, à contempler l'image
-coloriée de la rue Zacharie, représentant le _Catafalque de l'empereur
-Napoléon aux Invalides_, un catafalque jaune à guirlandes vertes, à
-renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums, avec, au premier
-plan, une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de
-ciel à franges oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un
-jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde.
-
-De temps en temps, il disait des paroles à la débitante, et la vieille
-femme au madras, sortant alors d'entre ses épaules sa tête enfoncée,
-lentement et de côté, avec le mouvement pénible et soupçonneux d'une
-tortue, lui répondait:--S'il vous plaît?
-
-Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait assez du bureau et
-de la marchande, il raccrochait un indigène ou un artiste, et l'emmenait
-près de l'auberge à un petit billard où les coqs sautaient de la cour
-dans la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons.
-
-Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il existait dans
-l'endroit un charcutier retiré qui, pour se créer des relations, une
-popularité, attirer chez lui le monde de Barbison, et s'ouvrir,
-disait-on, le chemin de la mairie, s'était avisé de donner des séances
-de lanterne magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur des
-verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le délirant cicérone de
-lanterne magique, qu'il était fait pour être.
-
-
-
-
-XCV
-
-
-La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse de Coriolis
-recevait un coup soudain et mortel d'une révélation du hasard: madame
-Crescent apprenait que Manette était juive.
-
-Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions du peuple, et
-d'un peuple de vieille province.
-
-Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les crédulités du
-passé contre les juifs, la tradition de leur hostilité contre les
-chrétiens, les fables populaires absurdement dérivées de l'article du
-Talmud qui permet qu'on vole les biens des étrangers, qu'on les regarde
-comme des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination le vague
-flottement des sacrifices d'enfants, des blessures saignantes aux
-hosties, des cruautés impies, des histoires de Croquemitaine enfoncées
-dans le _credo_ de barbarie et d'ignorance des légendes de village.
-
-De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés, la suspicion, la
-haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs parasites, ne
-produisant rien, n'ensemençant pas, ne cultivant pas, et surgissant
-toujours, sortant toujours du sillon, partout où il y a une vache à
-vendre, la part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait
-ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France de l'Est, des
-paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les deux pays de sa mère et de
-son père, les deux provinces où l'usure a livré une partie du sol aux
-juifs. Et de ces souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il
-avait fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que tout
-ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais et marqué du signe de
-nuire, apportait aux autres de la fatalité, et faisait inévitablement le
-malheur et la ruine de tous ceux qui s'en laissaient approcher.
-
-Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier ses préventions,
-tout en cherchant à se raisonner, à revenir de son injustice, à se faire
-entrer dans la tête, en se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout,
-madame Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les antipathies
-de son vieux sang de Lorraine. Et son observation s'éveillant, dans un
-sentiment soupçonneux, avec ce sens pénétrant de jugement que donne aux
-natures de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes avec les
-autres, elle commença à découvrir chez Manette une espèce d'arrière-âme,
-cachée, enveloppée, profonde, suspecte, presque menaçante, pour l'avenir
-de Coriolis.
-
-Madame Crescent avait une nature trop en dehors, elle était trop peu
-maîtresse de ses impressions et de sa physionomie pour rester la même
-personne avec Manette, Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa
-réserve amenait la contrainte chez madame Crescent; et, en quelques
-jours, il se faisait un grand refroidissement instinctif entre les deux
-femmes.
-
-
-
-
-XCVI
-
-
-Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, sous les chaleurs
-de l'été, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et
-de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudités du
-vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus légères.
-Autour des branches dégagées et d'un dessin plus net, les feuilles plus
-rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx métalliques,
-des genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant dans des
-harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient les teintes du Midi aux
-brumes du Nord. On eût cru voir les adieux de la forêt. L'arcade de ses
-grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait
-dans des effacements de pastel et des limpidités de brouillard éclairé.
-Un instant, cela tremblait comme un décor qui va s'éteindre; et les
-chênes avec leurs grands bras, la route avec son mystère, le bois avec
-sa mourante lumière, sa transparence d'enchantement, semblait montrer
-aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte de fées, l'avenue d'une
-Belle au bois dormant. Par moments, à ces heures, la forêt n'avait pour
-lui presque plus rien de réel; elle enlevait son imagination de terre:
-un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde eût débouché à
-un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait pas été trop surpris.
-
-Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie qui tombe des grands
-bois pénétrait Coriolis: il était atteint par cette lente et sourde
-tristesse qui enlace les habitués, les amoureux de Fontainebleau, et
-profile des dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.
-
-Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, la grandeur muette,
-l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil maudit d'une forêt sans eau et
-sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt,
-n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du
-corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la
-terre lui semblait sans écho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable
-qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et où toutes les
-sonorités de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer
-et se perdre.
-
-Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur dureté
-rude et leur rigueur nue. Même les magnificences de la végétation, les
-arbres énormes, les chênes superbes ne lui donnaient point cette
-heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant
-l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, et de ce
-qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches
-noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le désespoir de leurs
-bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colère
-titanesque qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le nom
-qu'ils méritent tous: le _Rageur_, Coriolis éprouvait comme un peu de la
-fatigue et de l'effort qui avait arraché à la cendre ou à la maigre
-terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientôt tout,
-jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui
-parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, à
-quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il
-entendait un coup de pic régulier et résigné sur la pierre, il pensait
-malgré lui à la courte vie que fait aux carriers cette mortelle
-poussière de grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant
-dans leurs poumons.
-
-Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents
-frissonnants jetant leurs gémissements qui se lamentent dans le haut des
-arbres. Sur la lisière du Bornage, déjà les petits peupliers faisaient
-trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or
-maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement,
-et voletaient un instant, balayées, ainsi que des papillons desséchés;
-toutes rouillées, elles laissaient à peine paraître le velours de la
-mousse au pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées en
-tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grève, pendant que
-le vent à l'horizon soulevait, dans le creux de la forêt, le mugissement
-de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales,
-le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.
-
-Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement de l'automne, le
-commencement de la saison sombre et du soir de l'année. Il ne faisait
-plus qu'un jour éteint, comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait
-vouloir finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule
-enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, assoupie et sans
-flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus à leur
-bout qu'une éclaircie où défaillait le vert; et les grandes futaies
-hautes, maintenant abandonnées de tous les rayons qui les
-éclaboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à perte de
-vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs
-grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des
-profondeurs d'ombre bâtonnées éternellement par des lignes de troncs
-noirs. Un vague petit brouillard poussiéreux, couleur de toile
-d'araignée, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs
-moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, leurs
-jaunissements d'immortelles, mettaient des deux côtés du chemin
-l'apparence de jardins mortuaires abandonnés.
-
-Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères aux fleurs en
-poussière, dans les champs de fougères brûlées et roussies, les routes
-serpentant à travers les rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc
-du sable, mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus
-pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des nuages arrêtés, plombés
-et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, répétant
-avec leur solidité de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé
-du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un bouleau
-frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de
-froideur sauvage, où l'âpre intensité d'une désolation monochrome
-montrait tous les deuils de nature du Nord!
-
-Mais la plus grande mort de tout était le silence, un de ces silences
-que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterré tous
-les bruits des silences de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le
-voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ailés, la vie
-invisible et présente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le
-grain de sable: le froid et l'eau avaient tué l'insecte. Le coeur de la
-forêt avait cessé de battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol
-inanimé et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.
-
-De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà guettait et rampait,
-tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement
-dans le lointain effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant
-sourire, une dernière lueur de la maussade journée passait dans le bas
-du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible
-sérénité d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors
-une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau détachait sa
-tache de blancheur du sombre d'une allée, un éclair mordoré courait sur
-le fouillis rouillé des fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir
-dans un petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt,
-derrière les gros chênes, les rochers gris avaient l'air de se répandre
-et de couler dans un brouillard bleuâtre. Puis les ornières devant
-Coriolis se brouillaient et s'emmêlaient en s'éloignant.
-
-A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne se perdant dans la
-grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystère sinistre. Quand
-il avait marché sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure
-du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu l'_Allée aux
-Vaches_, en enfonçant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du
-terrain mou, entre ces murs d'obscurité, à travers ce sommeil de
-l'avenue, réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait
-avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, rêvant, avec une
-certaine sensation troublée, à cette solennité terrible de l'immense
-silence et de la vaste immobilité.
-
-
-
-
-XCVII
-
-
-Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser dans l'atelier du
-paysagiste, regardant par-dessus l'épaule du travailleur absorbé ce qui
-naissait magiquement sur sa toile,--c'était souvent un effet qu'ils
-avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa
-palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement,
-avec l'accent traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les brosses
-et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de
-brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est
-comme une montagne... J'ai de la peine à la porter... La brosse sèche
-mord comme un burin, cela devient un outil résistant.»
-
-Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une
-heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-même et du
-creux de ses réflexions: «Il faut poser le ton sans le remuer, arriver à
-modeler sans remuer la couleur... chercher à avoir les veines de la
-palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après d'autres heures,
-l'échauffement lui venant de son travail, une espèce de luisant blanc
-montant à son front il recommençait à parler comme s'il se parlait à
-lui-même. Il disait alors: «La palette est la décomposition à l'infini
-du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»
-
-Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de l'exécution, des
-superstitions du procédé, il passait avec un ton de révélation à des
-axiomes qui lui tombaient des lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme
-des versets d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la
-variété dans l'infini.»
-
-De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases énigmatiques,
-enveloppées, mystérieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art.
-Des fragments de théories lui échappaient, qui montaient à une certaine
-philosophie de la peinture, allaient à l'_au delà_ du tableau, au but
-moral de la conception, à la spiritualité supérieure dominant
-l'habileté, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractère de
-la peinture, de la sincérité qu'il disait la vraie vocation pour
-peindre. A des bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire
-du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes de
-convictions ardemment personnelles, de croyances couvées, fermentées
-dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu
-à peu, s'entraînant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands
-arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, des espèces de
-longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'élevait par de
-courts jaillissements de paroles à une suspecte et nuageuse formulation
-d'idéalité d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable
-et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement et de l'envolée
-d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou.
-
-Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui aimait en
-toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, éprouvait une
-sorte de malaise à côté de ces idées, de ces paroles, de cette
-esthétique. Les fièvres d'imagination, les griseries de cervelle, les
-théories qui perdent terre lui avaient toujours inspiré une répulsion
-native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur
-et de recul.
-
-Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche
-dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait
-de laisser toucher à la santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et
-il arrivait qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait pour
-Manette, Coriolis sentait pour la société du paysagiste, tout en restant
-l'ami de l'homme et de son talent, une espèce d'involontaire
-éloignement.
-
-
-
-
-XVCIII
-
-
-Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue promenade par une de
-ces nuits humides qui font apparaître dans un brouillard la lampe des
-petites salles à manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du
-coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole.
-
---Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit! Crois-tu qu'il a
-l'idée de passer l'hiver ici?
-
---Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer un peu?
-
---Parfaitement,--dit Anatole surmontant l'espèce de petite honte d'un
-enfant surpris dans ces tentations chimériques auxquelles la lecture des
-voyages entraîne les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à
-raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme s'il se moquait
-de lui-même, un de ces projets qui passaient de temps en temps dans sa
-cervelle d'oiseau, et lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de
-rêvasserie dans son lit avant de s'endormir.--Tu connais bien la cave
-des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle... Il n'y a qu'à
-boucher quelques petites fissures, l'affaire d'une poignée de bruyère...
-Avec ça une porte d'occasion... je serai chez moi... Il y a bien un
-Américain qui y a déjà demeuré... Je ferai ma cuisine... Qu'est-ce que
-ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends... L'hiver, on dit
-que c'est si beau... Il paraît qu'il y a des jours de givre dans la
-forêt... un vrai décor en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le
-printemps... et c'est là que moi, malin, je me livre à ma petite
-industrie... Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent pas les
-champignons, ils les laissent perdre... J'aurai une petite voiture à
-bras... Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drôle à ça?... C'est que
-je connais les espèces à présent... et bien... Ce n'est pas à moi qu'on
-repasserait une fausse oronge... Tu vois l'affaire, une affaire
-énorme!... Je me mettrai en rapport avec un grand marchand de la
-halle... je lui fournirai des _ceps_, des _têtes de nègre_, des
-_ombelles_... je ne te parle pas des girolles... Un vrai commerce... Car
-enfin à Paris, un petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux
-francs... et c'en est plein ici... Calcule... La forêt... ah! on ne sait
-pas tout ce qu'elle peut rapporter!...
-
-Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses projets comme pour
-n'en pas laisser la moquerie aux autres:
-
---Non, on ne le sait pas... La forêt de Fontainebleau! Mais je parie
-qu'on peut s'en faire, comme des lapins, cinq mille livres de rente, et
-plus!... Tiens! une idée... une idée magnifique qui me vient à
-l'instant... Tu sais bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits
-bras et qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour d'un
-arbre... Eh bien, mon cher, voilà un revenu... Je mets sur un morceau de
-papier: le _Chêne de l'empereur_... _Élévation: tant... Circonférence à
-hauteur d'homme: tant..._ Tous les chênes célèbres comme ça... Je fais
-imprimer à Melun... format dune carte de visite... et un sou! je leur
-vends un sou, pas plus... Des gens qui sont avec des femmes, ils n'y
-regardent pas... ils m'achètent... Il y a des milliards d'étrangers dans
-le monde... Ce sont les patards qui font les millions... Je gagne un
-argent à devenir fou... et je fais bâtir un château où je t'inviterai à
-passer quinze jours: on dînera en habit!
-
---C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau pour l'exposition,
-n'est-ce pas? Tu seras donc toujours aussi bête, vieil imbécile?... Eh
-bien! est-ce qu'on va dîner?... Moi, c'est bizarre, je ne suis pas comme
-Anatole: à mesure que je me promène dans la forêt, je trouve que ça
-manque de gaieté...
-
---As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?--dit Manette.
-
---C'est affreux d'humidité... Et puis, ces maisons en grès, c'est comme
-une cave...
-
---Allons!--fit Coriolis,--il me semble que voilà un bien joli moment
-pour revenir à Paris?... Le temps d'installer Anatole dans son
-terrier...--et Coriolis se tourna vers lui en riant,--et nous partons,
-n'est-ce pas, Manette?
-
---Ah! flûte!--dit Anatole dégrisé de ses projets en les parlant et
-tourné tout à coup au vent de Paris,--les champignons n'auraient qu'à
-avoir la maladie l'année prochaine!... Et puis, mon avenir!... La
-Postérité remarquerait mon absence... Rentrons dans l'Art!
-
---Alors, le départ pour après-demain, par la voiture de Melun, à deux
-heures? Nous serons pour dîner à Paris...
-
-
-
-
-XCIX
-
-
-Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver
-les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles
-quand on revient.
-
-En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder de vieilles
-esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne venait pas à lui, et qui,
-sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'était
-contenté, à l'entrée de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les
-fixer avec un regard de reconnaissance.
-
---Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?--fit Anatole.--Voilà tout?
-Pas plus de fête que ça? Voyons, voyons...
-
-Et il se pencha sur la bête couchée.
-
-Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis et pénibles, et lui
-passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tête
-sur son épaule, dans un mouvement incliné qui semblait chercher à y
-dormir.
-
---Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?... des chagrins? C'est
-vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade... je t'ai joliment
-manqué, hein? mais attends...
-
-Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole
-commença à lui faire ses anciennes grimaces. Tout à coup le singe se mit
-à tousser, et une quinte, coupée de petits cris d'impatience et de
-colère, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout
-de sa queue.
-
---Ta rosse de portier!--lança Anatole à Coriolis.--Je te l'avais bien
-dit, avant de partir... Il l'aura laissé avoir froid... Pauvre chou!
-n'est-ce pas que tu as eu froid?
-
-Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné et ramassé sur sa
-souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta
-devant la chaleur du poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le
-câlinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps
-en temps, lui donnait à boire une cuillerée de l'eau sucrée qu'il avait
-mise tiédir sur la plaque.
-
-Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. Il eut des hauts,
-des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des réveils de vie, des
-heures de gaieté, puis des tousseries, des quintes déchirées et entêtées
-lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire
-et d'égayer.
-
-Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par
-terre à côté du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait
-pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une
-veilleuse.
-
-Le matin, lorsqu'il se levait, l'oeil doux et clair de l'animal suivait
-le moindre de ses mouvements. Sa tête se soulevait peu à peu, et montait
-tout doucement pour voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe
-était presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux attachés sur
-le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux
-d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et
-venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la porte
-quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon était toujours dans la
-même position, le regard d'une pensée fixe tournée vers la porte, tétant
-mélancoliquement un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: on eût
-cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le matin en pénitence.
-
-Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bête. Il
-descendit à l'atelier, établit un petit plancher sur le poêle de fonte,
-organisa une espèce de matelas avec des couvertures, remonta:
-
---Viens, Vermillon,--fit-il.
-
-Vermillon le regarda.
-
---Saute donc, vieux!--lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui.
-
-Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put
-faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le
-clouer par les pattes au lit. Il resta, jeté en avant, poussant des
-petits cris, essayant vainement de bondir.
-
---Ah! nom d'un chien!--dit Anatole en le découvrant,--il a le train de
-derrière paralysé!
-
-
-
-
-C
-
-
-Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de
-dessins modernes qui avait attiré aux Commissaires-priseurs, dans une
-des grandes salles de l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa
-vie, son commerce, son goût ou son genre.
-
-Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, Chassagnol
-absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux et laissant
-échapper des gestes.
-
-Tout à coup Coriolis s'arrêta:
-
---Oui, une feuille, une tuile sur un toit... deux choses comme ça dans
-le ciel...--et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans
-l'air,--c'est signé, c'est de lui... Une personnalité du diable ce
-mâtin-là!
-
-Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui paraissait ne pas
-l'avoir entendu.
-
-Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout net, et faisant
-faire halte à Chassagnol:
-
---As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le camp à côté de lui? Tous
-les autres, ça paraît ce que c'est: des modernes... Lui, ses tableaux...
-ça recule, ça s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'oeuvre...
-
---Ah çà! de qui parles-tu?
-
---De Decamps, parbleu!--fit sourdement Coriolis.
-
-Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa bouche ce nom que
-Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres.
-
---Eh bien, oui, de lui,--reprit Coriolis.--Je l'ai assez discuté et
-chicané pour lui rendre justice.
-
-Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie vaincue, il
-se mit à vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres,
-ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent à une
-succession de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels ils
-semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les choses dont ils parlent.
-
-Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance pittoresque
-de ce dessinateur s'avouant incapable de «flanquer sur ses pattes» une
-figure de prix de Rome, et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche,
-cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses
-dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître imprimées aux
-flancs brûlés d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait nié
-lui-même autrefois, du coloriste écrasant, tuant tout autour de lui. Il
-trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pénétrante des
-choses, une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.
-
---Des ficelles! allons donc!--s'écriait-il.--Est-ce qu'on est Decamps
-avec des ficelles? Qu'est-ce que ça fait le procédé? Pourquoi alors ne
-reproche-t-on pas à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les
-pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la manière dont
-il a préparé son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on
-vous dit: Verdier! qu'il a volé, Verdier! un faux Lebrun!... Ils me font
-mal!
-
-Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu à la vente,
-les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le désolé de la pluie, une
-trombe dans le buisson de Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un
-champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main,
-sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois
-presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de
-campagne.
-
-Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait
-frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel
-grand décor mystérieux et sourd il bâtit avec les bois de cyprès autour
-des lacs, quels arbres sacrés il tire de terre pour y accrocher le
-carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants,
-cyclopéens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de
-temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, à des gradins de
-Cirque autour d'une arène d'Histoire, tassés, plissés souvent sur
-l'horizon comme le bas de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres
-d'or, de sang et de feu comme une échelle de Jacob.
-
-Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces sentiers
-perdus, ces routes abandonnées, suspectes, aventureuses, où le peintre
-de la mélancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le
-Pâtre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers
-sauvages, vus plus grands que nature, élevés par le caractère, l'aspect,
-la sculpture du haillon à une espèce de style héroïque moderne.
-
-Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de force suprême
-que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et toutes les pages de style de
-Decamps lui repassant dans la tête, il citait, en s'animant, en devenant
-éloquent sous une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses,
-fumantes de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs barbares où de
-petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il
-citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque
-chose de fauve dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»
-
-En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était empli les yeux à
-l'exposition pendant une demi-heure, il rappela à Chassagnol cette bande
-de ciel ouaté de blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un
-tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des massifs de
-rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès noirs percés de jours,
-cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant
-sur des plâtres tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons
-de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, ce craquelé
-de la muraille chatoyant sous les traînées du pinceau, l'égrenage du
-ton, l'émail de la pâte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons
-coulant en larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, où le
-coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau
-vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste
-couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il
-évoquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumière,
-son ombre, la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas des
-colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, la mare sourde et
-fumante aux eaux de sombre transparence, piquées çà et là d'un feu
-d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre précieuse avec
-lesquels jouent les gamins des _Mille et une Nuits_. Au bout de cela,
-Coriolis dit rêveusement:
-
---Ah! mon cher, l'Orient... l'Orient!... Moi je n'ai fait que de la
-cochonnerie...
-
---Laisse donc,--fit Chassagnol,--tu as tes qualités à toi... de
-très-grandes...
-
---De la cochonnerie, je te dis!... Une turquerie intelligente,
-spirituelle, coloriée, avec des qualités comme tu dis... oh! beaucoup de
-qualités! Mais jamais la note extrême... Et sans cette note-là, vois-tu
-en art... Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi...
-Mais c'est mieux, c'est... tiens, je ne sais pas quelque chose
-au-dessus... Vois-tu, c'est un Orient... un Orient...
-
---L'Orient de la poésie de _Child-Harold_ et de _Don Juan_, dans
-du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?... Du Child-Harold
-rembranisé...--répéta deux ou trois fois Chassagnol.
-
-Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans
-lui parler, dîner chez lui.
-
-
-
-
-CI
-
-
---Eh bien! comment est-il aujourd'hui?--demanda Coriolis à Anatole qui
-apportait Vermillon pour l'installer sur le poêle.
-
-Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête. Et il se mit à
-arranger la couverture, la bourrant en traversin sous la tête du singe.
-
---Oh! qu'il pue!--dit Manette en regardant Vermillon par-dessus l'épaule
-de Coriolis qui était venu le caresser, et elle alla se rasseoir, à
-distance, au fond de l'atelier.
-
-Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse, de l'élasticité
-animale, faisait peine à voir chez Vermillon. La paresse dolente, la
-peine de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa
-diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en
-faisaient comme un petit malade approché tout près de l'homme et de sa
-pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la souffrance des animaux.
-A tout moment, le pauvre petit malheureux soulevait sa tête, se
-retournait, changeait de pose et de place, donnant le déchirant
-spectacle de l'agitation continue dans l'incessant malaise et l'angoisse
-de toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait en
-grognant de petits: _hun, hun_. Une respiration visible et pénible
-courait sous la maigreur de ses côtes. Des frémissements nerveux lui
-fronçaient le front, relevant au-dessus de ses sourcils sa houppe de
-poils, et des crispations plissaient la chair de poule de son petit
-mufle aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, ses yeux
-fermés laissaient voir une tache rouge, une meurtrissure de sang
-extravasé, qui faisait paraître plus bleu le bleuissement de ses
-paupières. Il restait longtemps avec un seul oeil ouvert et veillant;
-puis, il s'enfonçait dans ce sommeil des malades, accablé, assommé, qui
-ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait de côté ses yeux
-agrandis de souffrance, où passait du désespoir et de la prière de bête.
-D'autres fois, il avait des regards circulaires qui faisaient le tour de
-la pièce, et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards pleins
-de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme la stupéfaction de sa
-souffrance, de son immobilité, de la corde qui pendait du plafond sans
-qu'il s'y balançât. On eût cru que par moments, dans la lente douceur de
-ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y avait l'étonnement de
-voir le soleil jouer sans lui à la fenêtre.
-
-De petites secousses de douleur faisaient donner à ses mains des coups
-nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient qui remuaient ses poils
-et en ouvraient les épis comme un souffle. Ses jambes avaient des
-allongements de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à
-branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts pour se dresser
-et se soutenir sur son séant, à l'aide de ses petites mains faibles qui
-se soulevaient de temps en temps et mettaient leurs deux petits poings
-crispés contre ses tempes,--un mouvement que les deux amis avaient vu
-dire, dans des agonies d'hommes: _Mon Dieu! que je souffre!_
-
-Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en retourna à son
-chevalet. Anatole resta près de Vermillon, lui relevant de son mieux la
-tête sous des bourrelets de couverture, le retenant doucement des deux
-mains dans les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait
-en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle. Puis, il
-restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal qui boit, avec son
-petit bras pendant; ou bien encore, il se tenait, de grands moments,
-appuyé sur le dos de ses mains rebroussées et montrant leur paume
-jaunâtre, les coudes élevés de chaque côté de son dos comme les pattes
-d'une sauterelle prête à sauter, la tête toute en dehors de la plaque du
-poêle, immobile, en arrêt sur une feuille de parquet.
-
-La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats, vivaces et
-nerveux, se débattait cruellement dans ce malheureux petit corps.
-C'étaient des secousses, des tressautements, des étirements, des
-tortillements inapaisables, des élancements, tout pareils à ces
-dernières révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres d'un
-malade, les pieds hors du lit, la tête dans le mur. Il essayait de
-s'arc-bouter, de se cramponner tout autour de lui; et sa main, sortie de
-sa couverture, se nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec
-l'étreinte d'une griffe d'oiseau serrant une branche.
-
-Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte de vieillesse
-descendait dans le creux de l'amaigrissement de ses petits traits. Des
-tons malsains de corruption se mêlaient peu à peu sur sa face à un
-jaunissement de vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de
-nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements
-d'immobilité et de refroidissement faisaient déjà monter de la mort dans
-le petit corps où la vie n'était plus guère que le mouvement du globe de
-l'oeil sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre d'un
-regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa tête eut un
-renversement suprême: elle bascula toute en arrière, avec un subit
-renfoncement dans les épaules, en découvrant le dessous blanc de son
-menton. Au bout de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains
-serrèrent leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses
-coururent, en serpentant, tout le bas de son corps. Un mouvement
-furieux, semblable à la détente d'un ressort qui casse, agita une de ses
-jambes qui battit désespérément dans le vide... Puis ce fut une
-immobilité où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la plante
-des pieds.
-
---Tiens! il pleure!... Anatole qui pleure vraiment!--fit Manette.
-
-Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur le cadavre du singe,
-et le jour la faisait briller au bout d'un poil.
-
---Moi, je pleure?...--fit Anatole honteux, et se dépêchant de sécher sa
-larme avec du cynisme:--Ah! sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il
-voulait un prêtre...
-
---Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard d'Anatole
-revenir au singe; et il jeta la couverture sur le singe.
-
---Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse de ça?--fit Manette.
-
---Pas la peine, ma petite,--lui dit Anatole en lui arrêtant le bras d'un
-geste dramatique.--C'est papa que ça regarde!
-
-
-
-
-CII
-
-
-Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre dans un coin de
-l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre
-de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un
-paletot sur sa vareuse, mit son chapeau.
-
---Où vas-tu?--lui demanda Coriolis.
-
---Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne coûtent rien.
-
-Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale d'un de ces
-grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son
-paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en
-écartant un petit peu de la toile.
-
-A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit
-une allée à droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de
-solitude où l'on pût faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du
-monde partout, et pas un bout de désert.
-
-Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de
-Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit à attendre l'heure du
-dîner en se faisant verser une absinthe.
-
-Après le premier verre, il en redemanda un; après le second, un autre.
-Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour
-griser Anatole: au troisième verre d'absinthe, il était «raide comme la
-justice».
-
-Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans le plâtre, de
-trous de queues de billard qui y avaient fouillé du blanc. Il regarda le
-paquet de serge verte posé sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et
-l'attendrissement de ses pensées lui échappant dans un monologue de
-pochard:--Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser
-que tu es là! ratatiné, tout froid... C'est ça, toi! ça!... plus que ça,
-rien que ça!... On me prend, vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte
-de l'ouvrage en ville... Des imbéciles, laisse donc... Qu'est-ce que ça
-me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, dans cette
-grande canaille d'éternité!... Te laisser ramasser par un chiffonnier,
-par exemple... comme elle voulait, elle... pour que je te trouve
-empaillé sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une
-scène à personnages!... Ah! bien oui, plus souvent!... C'est moi qui
-vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras pas embêté... dans
-un joli endroit où tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la
-tête... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois...
-C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?
-
-Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté de la sienne. Il
-demanda à manger à la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le
-rata du jour, il ne put y goûter. Il avait comme un malheur qui lui
-barrait l'estomac et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une
-impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.
-
-Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en
-buvant:--Hein? Vermillon,--fit-il en se penchant,--plus de petits
-verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose
-là-dedans...
-
-Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:--Viens!--et alla payer
-au comptoir.
-
-Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et
-moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nuée flottante
-et transparente, traversée, pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse
-de la lune qu'elle voilait.
-
-Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, quand un
-morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.
-
---Bravo l'effet!--fit Anatole.--Le tableau de Girodet... l'enterrement
-d'Atala, gravé par monsieur... monsieur... Tiens, voilà que je ne sais
-plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon,
-vois-tu? Le soleil avec un crêpe... un enterrement nature, et soigné! Tu
-as le ciel à ton convoi... la lune, rien que ça! Première classe,
-franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures...
-
-La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à fait levée dans
-le ciel irradié d'une lumière de nacre et de neige, inondé d'une
-sérénité argentée, irisé, plein de nuages d'écume qui faisaient comme
-une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur
-laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés
-mettaient comme des arborisations d'agate sur un fond d'opale.
-
-Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à s'étendre. Le ruban
-blanchissant des allées s'enfonçait très-loin dans des taches de noir.
-Une voiture qui riait passa; puis un pas.
-
-Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha cinq minutes,
-s'arrêta comme un homme qui a trouvé: il était dans une petite
-clairière. L'éclaircie était mélancolique, douce, hospitalière. La lune
-y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli,
-presque angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient çà et
-là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de
-ramures fines et poussiéreuses, paraissaient des bouquets de marabouts.
-Une légèreté vaporeuse, le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres,
-ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous
-la lune, entre les branches, un peu de cette âme antique qu'a un bois de
-Corot, faisaient songer devant cela à des Champs-Élysées d'âmes
-d'enfants.
-
-Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de loin en loin, et
-le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante, à l'horizon.
-
-Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de la clairière, se
-détachant du massif; la lune écaillait un peu le bas de leur écorce.
-Anatole défit, tout auprès, le noeud de son paquet: les paupières
-entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux
-horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents
-blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau contracté et retiré.
-
-Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à creuser. Et tandis
-qu'il travaillait, un chantonnement nègre lui vint aux lèvres, une
-espèce de bercement funèbre, comme si, avec le gazouillis des chansons
-que Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de l'oreille de
-Vermillon.
-
-Il marmottait:--Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi
-lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis
-là-dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus
-souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le
-bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli,
-Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forêts vierges à Vermillon...
-boire aux rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des
-noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où il n'y a pas
-d'hommes... Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie...
-Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon
-retrouver ses amis... Vermillon là-haut! Vermillon, amour! oiseau!
-étoile!... petite fleur bleue! pervenche! Psitt!... plus rien! Dansez,
-Canada!
-
-Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa main, Anatole tâta:
-
---Ah! mon pauvre frileux,--dit-il sérieusement et tristement, avec un
-son de voix dégrisé,--tu vas trouver la terre bien froide...
-
-Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières comme à une
-personne. Il lui déroidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit
-dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et,
-quand il eut marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à
-fumer une longue cigarette silencieuse.
-
-Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant quelque chose
-de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous
-terre.
-
-Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le coeur ivre, étourdi
-et remué. Il tomba sur le premier banc dans une grande allée, s'allongea
-tout de son long, un bras, une jambe pendants, et là s'endormit.
-
-Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait plus de lune,
-et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.
-
-Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à une porte du bois,
-vit de la lumière à un poste de douaniers, entra là, demanda à se
-chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette
-bouteille-là et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le
-matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, ne put rien tirer
-de ses souvenirs abrutis que cette phrase:--Les gabelous,
-très-gentils!... très-gentils, les gabelous...
-
-
-
-
-CIII
-
-
-Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le voir commencer
-quelque grand morceau, une oeuvre importante à son retour de
-Fontainebleau, après un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis
-continuait à ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et
-s'en allait errer dans Paris.
-
-Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus opposés; il
-coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant
-lui, fouillant, d'un oeil chercheur, dans les multitudes grises, dans
-les mêlées des foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé
-d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un
-dessin sortant d'un groupe. Puis, accroché par un individu bizarre, il
-se mettait à suivre, pendant des heures, l'originalité d'une silhouette
-excentrique. Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque de
-l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce regard qui les
-gênait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de
-les pénétrer à fond.
-
-Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moitié de
-la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui
-attrapent l'instantanéité d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort
-d'une attelée de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc de
-jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des démolitions, le
-hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un
-enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse
-enveloppante avec laquelle un ouvrier herculéen porte son enfant dans
-des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort
-de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, ému,
-qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journées de fatigue,
-souvent stériles, mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en
-quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une de ces rencontres
-soudaines de la réalité pareilles à une illumination de son art.
-
-Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se graver dans la
-mémoire une tête de mendiante aveugle, le plus beau des visages
-douloureux que la peinture ait jamais rêvés: un profil de vieille femme
-octogénaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une
-tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, sculptée par toutes les
-misères, les joues remuées et tremblantes du souffle d'une petite toux,
-le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau
-d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une chose usée; une tête de
-Niobé aux Petits-Ménages et de Reine en madras, dont les cheveux gris,
-le cou tendu et plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie
-de statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des gens du peuple
-qui passaient.
-
-D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les types saillants,
-essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la
-physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps,
-d'une époque, d'une humanité:--le caractère, qui passe comme un coup de
-pouce artiste sur ces figures fiévreuses, agitées; le caractère qui
-marque et désigne pour l'art la face des pensées, des passions, des
-intérêts, des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa
-curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent le regard si
-loin du vague sourire dormant des Eginètes et de la divine placidité
-grecque; ces visages travaillés d'idées, de sensations, de toutes les
-acquisitions d'activité morale de l'homme, éreintés par la complexité
-des préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, le labeur
-enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent
-dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous
-le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui traînent
-leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la
-méchanceté des instincts sous la féminilité d'une tête de Faustine, ces
-tournures d'inventeurs, portés par leurs jambes qui vont, monologuant
-sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.
-
-Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable
-beauté de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprévues, ces
-mines chiffonnées et rayonnantes, ces petites personnes étranges,
-fleuries entre deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière
-d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier à
-rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles
-maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, pâles de
-veilles, et comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse et de
-luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisité de
-grâce, une rareté d'expression, un air de cette suavité souffrante, de
-cette mélancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement
-des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur
-le visage des petites ouvrières. Un jour, il emporta dans son souvenir,
-pour une étude qu'il commença le lendemain, le visage de la fille d'une
-portière, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si
-blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle
-faisait rêver à un ange malade.
-
-Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un
-grand malaise, l'inquiétude qui prend un homme quitté par une religion
-de jeunesse. Il était à ce moment critique, à cette heure de la vie d'un
-artiste où l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience de
-son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxiété où, tâtonnant de
-son avenir, tiraillé entre les habitudes de son talent et la vocation de
-sa personnalité, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment
-d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles façons
-de voir, de sentir, de vouloir la peinture.
-
-
-
-
-CIV
-
-
---Vrai, la terre tourne?
-
-Manette posait pour une répétition du _Bain turc_, commandée par un
-banquier de Rotterdam à Coriolis qui faisait effort dans ce travail pour
-se rattacher à sa peinture passée.
-
-Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse que la terre
-tournait.
-
---La terre tourne? Ça sur quoi je suis?--reprit Manette en regardant en
-bas: elle avait l'air d'avoir peur de tomber.--Ça tourne?
-
-Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander s'il ne se
-moquait pas d'elle.
-
-Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne savait pas, et
-comme il le lui expliquait aussi mal qu'il le savait:
-
---Ne continue pas,--lui dit-elle tout à coup,--il me semble que j'ai mal
-au coeur, avec tout ce que tu me dis qui tourne...
-
-Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette... Mais il n'était pas en
-train. Il grondait, tout en brossant, contre la hâte singulière que
-Manette avait de le voir finir cette toile.
-
---Ton corps,--finit-il par lui dire,--eh? mon Dieu, ton corps, il ne va
-pas changer d'ici à huit jours...
-
---Tu crois?--fit Manette. Et elle laissa tomber de la pointe rose de sa
-gorge jusqu'au bout de ses pieds, sur la virginité de ses formes, le
-dessin de sa jeunesse, la pureté de son ventre, un regard où semblait se
-mêler l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une statue qui
-se pleure.
-
---Ah!--fit Coriolis.
-
-Il avait compris.
-
---Oui...--dit Manette en baissant la tête, avec le ton d'une femme qui
-va pleurer.
-
-Coriolis se sentit une secousse au coeur. Mais aussitôt, honteux de
-cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec une ironie:
-
---Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu veux? nous sommes dans
-des siècles chipies et prudhommesques... Autrefois, dans un pays
-d'antiques, un pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un
-modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je me suis laissé
-dire... On l'appelait Laïs... Il lui arriva... ce qui t'arrive... Cela
-fit une révolution dans le pays... L'Institut de l'endroit où il y avait
-des peintres aussi coloristes que M. Picot, et des marbriers un peu plus
-forts que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de
-désolation... Les dessinateurs en masse déclarèrent qu'ils ne
-trouveraient jamais la correction de M. Ingres, si on laissait la nature
-abîmer leur modèle... Il y eut des rassemblements, des articles de
-petits journaux, des commissions, des sous-commissions, tout ce qui
-constitue un mouvement national... Et l'on finit par mener Laïs à Cos,
-chez un fameux médecin que tu as peut-être vu dans une gravure, le nommé
-Hippocrate...
-
-Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa plaisanterie,
-devant l'expression de Manette, la fixité de la pensée de ses yeux.
-
-Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses genoux, et
-appuyant sur elle le sérieux de son regard, il fouilla jusqu'au fond de
-sa tentation.
-
-Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît pas rougir.
-
-
-
-
-CV
-
-
-L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole continuait à y
-jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette y mettait l'enchantement de
-sa personne.
-
-Quand elle était là, dans l'atelier, vêtue d'une robe blanche, sur
-laquelle tranchait un petit châle d'enfant d'un rouge sang de boeuf, la
-taille dénouée et toute alanguie des paresses de la femme grosse, belle
-d'une beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,--Coriolis oubliait tout.
-
-Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée dans son amour
-pour cette femme qui remplissait et animait sa maison, lui faisait la
-vie coulante et facile, lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez
-lui un de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on ne sent
-pas.
-
-Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements qui font du
-modèle la maîtresse naturelle de l'artiste. Au milieu de cette ignorance
-de peuple qui ne lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de
-ces connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. Manette
-avait vu peindre et savait comment se fait de la peinture. Les choses du
-métier de l'art lui étaient familières: elle en connaissait le nom et
-l'usage. Elle ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile.
-Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet. Elle s'entendait à
-laver des brosses, et elle reconnaissait vaguement des tons distingués
-dans une toile. En un mot, elle était «_du bâtiment_».
-
-Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle lui plaisait en
-se suffisant à elle-même, en se tenant compagnie, en se passant des
-sociétés de femmes, en ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa
-froideur au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans cette
-existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble de qualités
-soumises, une docilité gracieuse à ce qu'il disait, à ce qu'il voulait,
-une obéissance à ses idées, une sorte d'aimable effacement de caractère:
-elle ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités sur des
-mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et qui, tout à coup lui
-mettant un coup de rouge aux pommettes, la rendaient un moment boudeuse
-ou colère avec de petits gestes de sauvagerie méchante.
-
-Aussi un attachement de gratitude et de confiance venait-il à Coriolis
-pour cette maîtresse si peu absorbante, d'apparence si détachée de tout
-désir de domination, et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée
-d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à côté d'elle.
-Elle était pour lui dans sa vie du calme et du repos, une compagnie
-bonne pour ses nerfs d'artiste. Dans sa société tranquille, sa douce
-présence, les demi-paroles de sa bouche, les demi-caresses de ses mains,
-il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues du peintre,
-endormait ses contrariétés, ses prévisions mauvaises, ses tourments
-d'imagination...
-
-Et il lui semblait que cette jolie créature apathique dégageait autour
-d'elle la paix, la santé, la matérialité d'un bonheur hygiénique.
-
-
-
-
-CVI
-
-
-Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de
-s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme
-de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement
-de l'intérieur, la tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse
-et des pantoufles.
-
-Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de longues pipes
-méditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui
-étaient venus manger sa soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait
-jusqu'à minuit.
-
-Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole:
-
---Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le
-papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais
-qu'il y avait quelque chose là... Il me semble que tu y viens...
-
---Eh bien! oui, j'y viens... Je me débattais contre moi-même en te
-combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'étais dans une
-autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnaître qu'on se
-blouse... Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie... La turquerie,
-bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant,
-c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-là... désorienté... Tiens!
-c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher...
-Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres
-exercices... Tu verras ce que je veux faire...
-
---Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une
-bonne idée que tu as là... Eh bien! vrai, ça me fait plaisir, beaucoup
-de plaisir... parce que... écoute... Je me disais: Coriolis qui a ça, un
-tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un
-sensitif... une machine à sensations... lui qui a des yeux... Comment!
-il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas,
-cet animal-là... Non, non, non...--répéta Chassagnol avec un rire bête
-et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands
-peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé
-le Beau? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, qu'à un
-peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau
-quelconque, plus ou moins à fleur de terre, saisissable et
-exploitable... C'est une question de creusage, ça... Il se peut que le
-Beau d'aujourd'hui soit enveloppé, enterré, concentré... Il faut
-peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope,
-des procédés de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce
-que Balzac n'a pas trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la
-saleté des choses modernes? dans un tas de choses où les siècles passés
-n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour
-l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art
-dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On
-vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un
-Bronzino dans notre école, je réponds qu'il trouverait un fier style
-dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir
-peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres
-de brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits de nuage...
-Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera
-des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires
-de notre vie sociale... Ah! cette question-là, la question du moderne,
-on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre
-temps, un épatement de bourgeois: le _réalisme_!... parce qu'un monsieur
-a fait une religion en chambre avec du laid bête, du vulgaire mal
-ramassé et sans choix, du moderne... bas, ça me serait égal, mais
-commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la
-vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si
-justement l'autre jour le génie, la griffe du lion, chez un peintre...
-Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain
-qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon... à côté de l'homme, il y
-a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en
-toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de
-n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe,
-l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la
-mine!... et dire que cette femme-là, la femme du dix-neuvième siècle, la
-poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur
-de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisières,
-les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du passé sur
-l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à
-présent? tiens! sur le cimetière de l'Idéal... Mais vois donc David,
-David qui a jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur,
-David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son
-Marat!... Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du
-contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous
-sentez frémir vos passions et quelque chose de vous... tout est là pour
-l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut... Ah! je
-sais, il y a des articles de rêveurs, des enfileurs de phrases à sang
-blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son époque, remonter au
-répertoire du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme
-alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!... ça rentre dans les
-individus métempsycosistes et transposés qui ont besoin que les choses
-où les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la
-noblesse, de l'actualité ou du génie... Le dix-neuvième siècle ne pas
-faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un
-siècle qui a tant souffert, le grand siècle de l'inquiétude des sciences
-et de l'anxiété du vrai... Un Prométhée raté, mais un Prométhée... un
-Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un siècle comme cela,
-ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de malade, ses visages de
-fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer,
-qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et qui se
-trouvera... Après ce grand grisailleur douloureux, Géricault, il y a eu
-un homme, tiens! Delacroix... c'était peut-être l'homme à cela... un
-tempérament tout nerfs, un malade, un agité, le passionné des
-passionnés... Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une
-bêtise, un idéalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans
-ce sacré dix-neuvième siècle!... C'est que, sacristi! il y en a pour
-tous les goûts... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps,
-les scènes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque,
-de l'épique dans ce temps-ci... Vous pouvez être un peintre d'histoire
-du dix-neuvième siècle... et un fier! toucher à des émotions humaines
-qui seront un jour aussi classiques, aussi consacrées que les plus
-vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, même après
-Gros... Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! Mais nous
-avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des épopées à la
-journée, un certain Napoléon qui ramassait tous les jours de la gloire à
-peindre... L'incendie de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de
-l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-être un
-peu pâli depuis la retraite de Russie... Voilà des cadres! voilà des
-pages! Il y a tous les soleils là-dedans, et de l'homérique tant qu'on
-en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne
-en a donné des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du
-monde... Depuis 1789, il en pleut des scènes dans les révolutions de
-France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos
-Atrides!... Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage de la
-Loire à Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier
-des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage...
-quatre-vingt mille personnes entassées... l'eau où l'on entre... les
-chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fumée, les _bleus_ par
-derrière... La Loire jaune, plate et large avec une île au milieu comme
-un radeau... et le bord, là-bas, noir de gens passés et plein de leur
-murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela...
-les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant,
-pêle-mêle, les prisonniers républicains, les chapeaux avec des
-sacrés-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas
-porté par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes,
-des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration d'une
-guerre civile en déroute!... Et là-dedans des déguisements, comme ces
-cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au
-théâtre de la Flèche, la défroque du _Roman comique_ tombée sur l'épaule
-d'une légion thébaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est
-grand comme le Passage du Nil!
-
---Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant pas
-entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni
-renaissance...
-
---Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant
-le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_.
-
---La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et
-puis, non, ce n'est pas ça... Il faudrait une ligne à trouver qui
-donnerait juste la vie, serrerait de tout près l'individu, la
-particularité, une ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait
-quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de La Tour,
-d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris à dessiner,
-qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien,
-c'est bête ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus,
-un dessin... oui, plus humain, ça me rend mon idée.
-
-
-
-
-CVII
-
-
-Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. Elle s'y était
-peu à peu et de jour en jour installée, établie. De cette pose dans la
-maison qu'a la maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans
-la commode, de la pose sur la branche où la femme, mal à l'aise avec les
-gens, effarouchée de ce qui entre, humble, inquiète, furtive, tremble au
-vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage du
-lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, à cet air de
-maîtresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son
-geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement de sa robe sur un divan,
-qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les
-domestiques s'adressent à l'homme, et consultent du regard Monsieur
-avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commençaient à être pour le
-service la volonté de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier
-ne la traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait chez eux
-comme un accord tacite pour reconnaître en elle la maîtresse officielle,
-la femme à demeure, ancrée dans le domicile, dans la vie de leur ami,
-montée à l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle,
-la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait à
-peu près comme une personne mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un
-mot un peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement,
-que Manette elle-même ne put s'empêcher d'en rire.
-
-Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce changement. Il
-s'était fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par
-la lente et progressive infiltration de l'influence féminine, par
-l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements,
-pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le
-pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout ce qui se détache à la
-longue, dans l'amollissement du ménage, de la force de l'homme pour
-aller à la faiblesse de la femme.
-
-Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: elle était
-une mère.
-
-
-
-
-CVIII
-
-
-En devenant mère, Manette était devenue une autre femme. Le modèle avait
-été tué soudainement, il était mort en elle. La maternité, en touchant
-son corps, en avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande
-révolution intérieure s'était faite secrètement au fond d'elle. Elle
-s'était renouvelée et avait changé de nature, comme dans un dédoublement
-de son existence qui aurait porté en avant d'elle et de son présent tout
-son coeur et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature
-paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite d'une
-inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la
-mère, la juive avait jailli. Et la persévérance froide, l'entêtement
-résolu, la rapacité originelle de sa race, s'étaient levés des semences
-de son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de femme rêvant de
-l'argent sur la tête de son enfant.
-
-Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé et caché chez
-Manette. Elle ne montrait rien de ces avidités ambitieuses qui
-s'agitaient en elle. Elle n'avait point demandé au père de reconnaître
-son fils. Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans
-ces heures où la femme est comme une malade douce et sacrée, elle
-n'avait pas laissé échapper un mot, une allusion au sort de ce fils.
-Jamais il ne lui était échappé une de ces paroles qui cherchent et
-tâtent, dans la charité ou la générosité d'un homme, le père d'un enfant
-naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, écarter de
-Coriolis toute idée d'avenir, toute préoccupation d'engagement et de
-lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises
-éveillées par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que
-par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair.
-
-Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. Le temps était
-pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle,
-apporter à ses semblables, à d'anciennes camarades, la fortune de leurs
-rêves, faire monter des modèles à la société, au mariage, à la richesse,
-donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de châles, à
-celle-là, un château et une couronne de comtesse: elle le laissait agir,
-patiente et ferme dans l'assurance de ses espérances. Elle se confiait
-aux circonstances, aux hasards favorables, à la Providence de l'imprévu,
-à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, aux héritiers du peuple
-d'Israël, chargés de mener à bien leurs affaires; elle se confiait à
-l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses
-pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa
-chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrivée de tout ce
-qu'elle désirait. «Moi, d'abord,--disait-elle tranquillement,--je suis
-d'une religion où tout réussit.»
-
-
-
-
-CIX
-
-
-A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait dans l'atelier sa
-grande tirade sur le moderne, Coriolis s'était mis à attaquer deux
-grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue,
-le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition
-universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples,
-allait donner le monde pour public à sa grande et hardie tentative.
-
-A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en même temps que
-le dégagement complet du coloriste annoncé par le _Bain turc_, un
-renouvellement du peintre, de ses procédés, de ses aspirations, de son
-genre. Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: _Un Conseil de
-révision_ et l'autre: _Un Mariage à l'église_, Coriolis apportait une
-pâte de couleur se rapprochant de la belle pâte espagnole, de larges
-harmonies solides et sévères, où ne restait plus rien des tons claquants
-de sa première manière, une étude rigoureuse de la nature, une
-accusation caractéristique de la réalité.
-
-Le sujet de la première de ces toiles, la _Révision_, lui avait permis
-ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent si rarement les sujets
-modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe,
-un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se
-détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les
-personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les
-têtes de fonctionnaires, l'académie d'un jeune homme examiné par le
-chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième
-siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean,
-s'agitaient avec les turbulences et les émotions des loges du _Cirque_
-de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux.
-
-L'autre tableau de Coriolis, _Un Mariage à l'église_, représentait une
-messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. Le moment choisi par
-Coriolis était celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le
-poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques ressemblant
-à des génies de l'hyménée en collégiens. Derrière les mariés, se
-voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang.
-Beaucoup de femmes étaient complétement retournées ou de profil,
-regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage et de la messe
-sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginités séchées,
-pointaient çà et là. Du milieu de la légèreté des élégances, se levait,
-dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main
-gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de
-satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la
-barbe grise rebroussées par son col de chemise, sa grosse oreille
-détachée et coupée par le linge roide, son grand baudrier amarante et or
-traversant son habit chamarré et lourd, ses basques se perdant sur ses
-mollets bas et farnésiens, enfermés dans un coton blanc dont ils
-faisaient crever les mailles. Au delà de la balustrade, dans les stalles
-de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles
-silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lèvres
-avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office penché sur un
-livre dont la tranche dorée avait une lueur de la flamme des cierges.
-Dans le choeur, comme dans une rose de lumière, se perdaient des enfants
-de choeur à ceintures bleues, à robes de dentelles, l'officiant en
-chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les
-candélabres allumés et dont les feux montaient dans le scintillement
-criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes ces splendeurs,
-un coin de bas côté près du choeur rassemblait, au-dessous d'un tronc
-d'offrande, une vieille femme à genoux par terre, un bonnet sale et
-troué laissant voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune
-mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée sur un parapluie,
-avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un
-instrument de supplice; une mère du peuple portant un enfant qui dormait
-tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en
-pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses
-poches, et une miche de pain sous le bras.
-
-
-
-
-CX
-
-
-Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant l'indifférence
-qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.
-
-Le public, cette année-là, allait aux grands noms d'Ingres, de
-Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait sur les écoles
-allemandes, anglaise, sur l'art étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son
-attention avait trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts
-nouveaux de l'art français.
-
-Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion faite que
-la question de la représentation du moderne en peinture, soulevée par
-les essais, hardis jusqu'au scandale, d'un autre artiste, était
-définitivement jugée. La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit
-entre elle et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas
-tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait, un réalisme
-cherché en dehors de la bêtise du daguerréotype, de la charlatanerie du
-laid, et travaillant à tirer de la forme typique, choisie, expressive
-des images contemporaines, le style contemporain.
-
-Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne parla de lui que pour
-le plaindre de cette singulière idée. Et, au moment de clôturer son
-salon, dans un méprisant post-scriptum, le patriarche de l'éreintement
-classique l'accablait sous ce cliché de sa critique:
-
-«... Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, de deux toiles
-sur lesquelles notre critique nous semble appelée à dire un dernier mot.
-Quoique le public en ait fait justice, il nous semble de notre devoir
-d'insister sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives, osées
-par un peintre qui avait donné quelques promesses, et autour duquel la
-camaraderie avait essayé de faire quelque bruit... Quand de tels
-symptômes se produisent, quand le trouble de l'art se révèle par de tels
-signes, il faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on peut
-suivre les déviations et les défaillances de l'école moderne... Comment
-l'auteur de ces deux pauvres et regrettables toiles, un _Conseil de
-révision_ et une _Messe de mariage_, n'a-t-il pas compris que la grande
-peinture était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune du
-moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait presque un blasphème
-à vouloir faire du nu, du nu divin, du nu sacré, avec le nu d'un
-conscrit? Comment n'a-t-il pas compris que la toilette a besoin de
-perdre son actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse
-éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer les maîtres?... A
-Dieu ne plaise que nous voulions décourager les jeunes talents! Mais il
-y a là, nous ne pouvons le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand
-abaissement. Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute et
-primitive destination de la peinture, c'est descendre l'art à la
-photographie de l'actualité. A quels abîmes de ce qu'on appelle
-maintenant «le vrai contemporain» veut-on donc nous entraîner?
-Supprimera-t-on dans la peinture l'intérêt moral, la perspective du
-passé, tout ce qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère
-commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible impression, en
-songeant que c'est devant l'étranger, à l'Exposition des grandes oeuvres
-de l'Europe en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un
-peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils
-échantillons de la décadence de notre art... Sans doute, il n'y a pas à
-craindre que de tels exemples prévalent jamais: la France, si fidèle au
-sentiment et au bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la
-noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits clairvoyants ne
-peuvent s'empêcher de voir l'art actuel menacé, comme l'École grecque
-après la mort d'Alexandre, d'une invasion de ces peintres de moeurs
-vulgaires qu'on appelait alors des _rhyparographes_... Les barbares sont
-toujours aux portes de l'art, ne l'oublions pas; et il importe à tous
-ceux dont c'est la charge, à la critique, dont c'est la mission, au
-gouvernement, dont c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour
-les talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la peinture sévère,
-résistant aux basses sollicitations de la mode, du succès et du public,
-défendant la tradition, disons-le, la religion de cet art élevé dont
-l'École de Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.»
-
-
-
-
-CXI
-
-
-Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent dîner chez
-Coriolis.
-
-Manette, qui commençait à donner sa petite opinion, le soutenait dans la
-maison, disant à Coriolis qu'elle ne comprenait pas comment il vivait
-entouré de gens qui ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il
-repoussait les avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position,
-de relation honorable, et capable plus tard de lui être utile dans le
-chemin de son avenir.
-
-Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre un secret plaisir
-aux chamaillades, aux petites disputes taquines, aux asticotages entre
-Anatole et Garnotelle, chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble.
-Anatole se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et il était
-bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, il n'_attrapât_
-pas son ancien camarade.
-
-Un soir, il ne lui avait encore rien dit.
-
---Eh bien! mon vieux,--fit-il après dîner, en allant s'asseoir auprès de
-lui, et en lui frappant amicalement sur la cuisse,--on dit donc que tu
-te présentes à l'Institut... Comment! nous allons avoir un ami qui a
-encore des cheveux avec des palmes vertes?... Merci! de la chance...
-
---Oh! oh!--dit Garnotelle,--je me présente... mais voilà tout... Je sais
-que je n'ai aucune chance... que je suis tout à fait indigne... Mon
-Dieu! ce sont mes camarades... On m'a un peu forcé la main... Oh! je ne
-serai pas nommé... Mais enfin, je l'avoue, je serais très-content,
-très-flatté, si tu veux, que mon nom fût sur la liste des candidats...
-
---Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras... Farceur, va!
-laisse-moi donc tranquille... Tu as des chances, des chances... Tu ne te
-figures pas toutes tes chances, tiens!
-
---Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les dire? tu
-m'obligeras...
-
---Voici... D'abord, mon cher, tu n'es pas savant... Très-bon...
-excellent... L'Institut, ça lui va... Rien à craindre... Pas d'articles
-dans la _Revue des Deux Mondes_, pas même une brochure de cinquante
-centimes sur la fabrication des couleurs... Tu sais cela aussi bien que
-moi: un monsieur qui écrit... l'Institut, jamais! Et d'une... Comme
-orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice... tu es tempéré comme
-métaphores... tu causes même mal... Encore très-bon, ça! Tu serais
-brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit,
-des mots, pour défendre l'Institut... Très-mauvais! Tu manquerais à la
-gravité de sa cause, tu compromettrais la solennité du corps... Du
-sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut... et ce que tu as de
-naissance... Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude... Encore
-une très-bonne note... Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre,
-indépendant, pas soumis... Le monde où tu vas, parfait! On n'y a jamais
-dit un mot contre l'Institut, c'est connu... Et puis, encore une bonne
-chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'oeil... Tu l'as très-bien
-choisi... Voilà quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne
-parle pas trop de toi... une chance de plus... Ah ça! qu'est-ce qui te
-manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!... Voyons, tiens... tu
-ne montes pas à cheval... Très-important... Si l'on te voyait
-cavalcader, tu comprends... Tu n'es pas d'une élégance exagérée...
-Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman... tu n'es pas même... je te dis
-cela entre nous... tu n'es pas même, Dieu merci pour toi, d'une propreté
-à effrayer,--fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son
-collet d'habit.--Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!...
-Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta
-personne qui soit voyant... tu ressembles à tout le monde, des pieds à
-la tête... tu es arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du
-tout... et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!...
-Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!
-
---Tu es très-amusant,--dit Garnotelle d'un air piqué.
-
---Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme
-de là, qui voit dans le charmant garçon qui se présente le mari futur de
-mademoiselle sa fille...
-
---Oh! il n'y a rien de fait,--dit vivement Garnotelle, tout étonné de ce
-que savait Anatole,--et je te prierai de ne pas parler d'une personne...
-
---Charmante!... mais pas jolie, à ce qu'on dit... Oh! je la laisse! oh!
-je la laisse!...--fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se
-versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges,
-les poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.
-
---Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nièce d'un
-membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a
-des camarades... et qui étaient forts... qui n'ont jamais pu arriver à
-s'approcher de l'Académie autrement que par des femmes qui connaissaient
-du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes séances... Mais
-toi...
-
-Garnotelle fit un geste d'impatience.
-
---Ah çà! mon cher, est-ce que tu me crois assez bête pour que je ne
-trouve pas ça tout simple... qu'un beau-père tâche de repasser sa
-contre-marque à son gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de
-lui, sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés...
-C'est même dans les lois de la nature, tu ne trouves pas? Autrefois, on
-avait des idées bêtes dans ce corps de vieux immortels: ils se
-figuraient qu'un artiste était fait pour vivre pour l'art... Un jeune
-artiste qui se mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour
-eux un _habile_, un _monsieur_... Mais aujourd'hui...
-
---Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi...--fit Garnotelle, avec
-une certaine animation, en lui coupant la parole,--tu es un blagueur! La
-blague t'a mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des blagues!
-
---Vous êtes assommant, Anatole,--dit Manette.--Vous êtes toujours à
-tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se
-dispute... C'est si bon d'être un peu tranquille, après son dîner... à
-causer gentiment...
-
---Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!--fit Anatole.--Eh bien!
-quoi, parce qu'on bave un peu sur ses contemporains?... Et puis ça
-l'amuse, Garnotelle... N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux
-Garnotelle?
-
-
-
-
-CXII
-
-
-Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole s'était effacé
-devant elle, et il avait mis la plus aimable bonne grâce à lui céder la
-direction de l'intérieur, cette espèce de rôle de gouvernante que peu à
-peu il s'était laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en
-avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir d'elle par des
-soins, des attentions, une sorte de petite cour.
-
-Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon de tempérament
-amoureux et de nature insinuante. Prompt à s'enflammer en dessous,
-habile à se glisser sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les
-coins, un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs à
-petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un jour devenir
-dangereux. Il se chauffait aux femmes comme au feu des autres, et il
-s'acoquinait près des maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans
-leur atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple. Dans la
-vie, il ne s'était guère connu la propriété de rien, il avait toujours
-un peu vécu d'une existence à côté, et l'amour auquel il assistait, et
-qui se passait près de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien
-que la soupe qu'on mange avec un camarade.
-
-Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes les femmes
-rencontrées ainsi par lui en demi-ménage avec un homme: un _désireur_.
-Et Manette ne manqua pas d'être flattée de cette adoration humble,
-muette, contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement d'un
-domestique. Un jour, comme on revenait de la campagne, où l'on avait été
-en bande, elle s'amusa beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au
-beau Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée d'une
-façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis s'en était indigné au nom
-de Coriolis qui n'avait rien vu; et l'ivresse lui enlevant un instant sa
-peur naturelle et foncière des coups, il était entré dans une frénésie
-d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu l'amant de la femme
-d'un ami. Au reste, cet accès de jalousie et de courage dura peu:
-dégrisé le lendemain, il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un
-mouvement dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout bas, en en
-riant tout haut.
-
-Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, qu'Anatole
-d'ailleurs était le dernier homme avec lequel elle l'eût trompé, un
-homme qu'elle mésestimait pour son peu de talent, et surtout pour son
-peu de notoriété artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce
-pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait eu pour lui des
-yeux indulgents, des pardons de camarade. Maintenant elle voyait tous
-ses mauvais côtés. Elle lui trouvait des expressions, des mots, des
-manières abjectes, populacières, qui la dégoûtaient comme les taches de
-sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la femme de basse
-classe, ses dédains pour tout ce qui ne joue pas le _distingué_, elle
-finit par le prendre en grippe et en mépris. Elle ne lui pardonna plus
-rien, pas même de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se
-soulevèrent contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût aspirer
-à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, honteuse au fond,
-humiliée, enragée de la persistance de cet amoureux patient qui
-continuait à faire le gentil et l'aimable, avec l'air de ne rien
-demander et d'attendre.
-
-Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, le besoin qu'il
-avait de sa bonne humeur, elle dissimulait tous ses méchants sentiments.
-De temps en temps seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et
-sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait et faisait
-redescendre Anatole à l'humble place qu'il avait dans la maison, à
-l'infériorité et au parasitisme de sa position.
-
-
-
-
-CXIII
-
-
-A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour les bains de
-mer.
-
-Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée d'un
-tableau.
-
-C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août, vers les six
-heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant sur la mer, fait
-remonter de chaque vague les feux d'un miroir brisé, et jette dans l'air
-plein de reflets une réverbération où les couleurs s'allument avec des
-vivacités de fleurs.
-
-Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri d'ombre de deux
-cabanes de bain posées à angle droit, un baigneur aux formes
-athlétiques, en chemise de flanelle rouge violacée par la mer et noircie
-de mouillure à la ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés
-s'enfonçant dans le sable, auprès de Normandes assises, en jupons noirs
-et en tricots noirs, le bonnet de coton tout blanc sur leurs figures au
-teint de pomme, aux yeux d'avoués. De là partait le chemin de planches,
-menant les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du tableau comme
-des corbeilles d'enfants renversées: des grappes, des tas de jolis
-bébés, à moitié enterrés dans les trous que creusaient leurs petites
-bêches et leurs grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures
-blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, de mollets nus,
-de jupons aux dents de dentelles, de chapeaux de petit marin, de
-tabliers pleins de coquillages, de petites mains faisant des gâteaux de
-sable dans des bols russes, de robes blanches au gros chou de rubans
-dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient deux petits garçons voués
-au Sacré-Coeur, qui, tout en rouge des bottines à la casquette,
-semblaient montrer là de la pourpre d'église.
-
-Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se levait un groupe de
-jeunes gens tout habillés de velours noir, et dont les courtes braies
-laissaient à découvert des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur
-des parasols de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec deux
-jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur leurs burnous leurs
-cheveux encore un peu pleurants et moites de la lame du matin; et l'une
-des deux, tenant de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait
-sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure annelée,
-qu'elle frottait, la tête un peu renversée, en se balançant doucement,
-contre le chanvre vibrant.
-
-Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de chaises adossées
-contre le front des cabanes de bains, et qui allongeaient presque
-jusqu'au fond de la toile la perspective des toilettes.
-
-Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les
-visages, les poitrines, les épaules, étaient assises les baigneuses de
-Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait éclater, comme avec des
-touches de joie, la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer,
-la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces dernières
-années, cette Mode, prise à toutes les modes, qui semble mettre au bord
-de l'infini un air de bal masqué dans un coin de Longchamp. Tout se
-mêlait, se heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les
-saute-en-barque aux caracos, les mantelets de dentelle noire à des
-vestes de jockey, les transparents de mousseline aux vareuses
-coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry aux paletots de cachemire
-agrémentés de soies du Thibet. Çà et là, s'apercevait quelque joli
-détail: un bout de pied sur un barreau de chaise montrait un bas
-écossais, un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des lueurs
-d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs, la plume ocellée d'un
-paon ou l'aile mordorée d'un faisan courait sur un chapeau, un peigne
-d'or à lentilles de corail mordait la tête d'une brune, de grands
-pendants d'or remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée le
-matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la grosse et riche
-bijouterie des agrafes normandes, brillaient sur de coquettes roulières
-rayées.
-
-En avant des chaises s'étendait la plage avec son sable piétiné et plein
-d'enfoncements de pas, la plage humide, brunissant vers la mer, et
-coupée de _naus_ où se noyaient des morceaux de ciel.
-
-Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui se réchauffait du
-frisson du bain, des promeneuses caressées de leur voile, la robe
-troussée sur la jupe rouge, et découvrant leurs hautes bottines jaunes.
-D'autres marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et coquette
-sur une grande canne, enveloppées les unes et les autres de ce
-flottement d'étoffes, de ce voltigement de rubans par derrière que fait
-la brise de la mer. Et là encore, des fillettes déchaussées, les jambes
-nues et hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants de la
-plage. Puis, sur des chaises groupées et semées, de petites sociétés
-ramassées faisaient ces taches de pourpre et de blanc, ces taches
-franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans
-l'aveuglante et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du
-ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux
-cheval ramenait au galop une cabane à flot; plus loin encore, au delà de
-la dernière _nau_, avec cette touche nette et ce piquage de ton que
-l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent,
-se détachait une folle cavalcade d'enfants sur des ânes. Et tout au bout
-de la plage, au bord de l'écume de la première vague, tout seul, un
-vieux petit curé s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en
-longeant l'immensité.
-
-
-
-
-CXIV
-
-
-Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville, Anatole avait
-eu l'étonnement de voir changer la manière d'être de Manette avec lui.
-La femme désagréable, froide et dédaigneuse, le tenant à distance, était
-peu à peu devenue douce, prévenante, aimable. Coriolis revenu, elle
-continua à parler à Anatole, à faire attention à lui, à le traiter en
-ami de la maison. Et il semblait à Anatole que chaque jour la bonne
-camaraderie de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de
-familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper d'elle.
-Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes dont elle le frôlait, dans
-les longs silences à l'atelier, dans ces heures où elle l'enveloppait
-d'elle-même sans lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette
-femme lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de ce
-vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait.
-
-Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à l'atelier:--Tiens!
-Coriolis n'y est pas?--fit-il en trouvant Manette seule.
-
---Je ne l'ai pas entendu rentrer,--répondit Manette.
-
-Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail:
-
---Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui... Voyons,
-faites-moi une cigarette... et mettez-vous là... là...
-
-Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée dans une pose
-dénouée et vaincue par la paresse du Midi, elle ne se retira pas assez
-pour qu'Anatole n'eût pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la
-fois renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec un mouvement
-qui faisait bâiller un peu son peignoir négligemment déboutonné d'en
-haut, elle passait, de temps en temps, sur le commencement de rondeur et
-l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du bout de ses
-doigts.
-
-Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas, elle n'avait
-pas l'air de penser qu'il fût là. Rien d'elle ne s'occupait de lui. Et
-cependant, il paraissait à Anatole que jamais il n'avait été si près de
-la minute d'un caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix
-avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès d'elle, sa
-jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de son corps, son abandon
-de rêve, le joli jeu animé des muscles de ses bras à demi nus, sa main
-laissant pendre sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente
-de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre tendre allongeant
-l'ombre de ses paupières sur le bleu adouci de ses yeux, ces passes
-lentes, errantes, dont elle promenait le chatouillement sur sa gorge,
-tout apportait peu à peu à Anatole ces séductions de volupté muette avec
-lesquelles la femme allume et sollicite, sans un mot, sans un sourire,
-rien qu'avec la tentation de sa mollesse et de son silence, l'audace des
-sens de l'homme.
-
-Un moment, il voulut s'arracher de là. Mais son regard rencontra le
-regard de Manette, un de ces regards troublants qui laissent tout lire,
-une provocation, un défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair...
-
-D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut l'enlacer; mais
-Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta net par un éclat de rire, au
-milieu duquel elle cria deux ou trois fois:--Coriolis!
-
-Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au visage l'insulte de
-ce rire forcé de comédienne qui la secouait toute, et faisait onduler
-son peignoir autour d'elle.
-
---Eh bien! quoi?--fit en entrant Coriolis.
-
---Elle le savait rentré,--se dit Anatole.
-
---Qu'est-ce qu'il y a?--reprit Coriolis intrigué de l'air penaud de son
-ami, du rire interminable de Manette, et ne sachant trop quelle figure
-faire entre eux deux.
-
---Ah! mon cher,--ricana Manette,--tu as un ami qui est galant
-aujourd'hui... mais galant!...
-
-Elle s'interrompit pour pouffer encore.
-
---Oh! une plaisanterie...--fit Anatole en cherchant son air le plus
-naturel; et il rougit.
-
---Certainement... certainement... une plaisanterie,--et Manette tapota
-enfantinement les joues de Coriolis.
-
-Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait empoisonner,
-une arme traîtresse en réserve pour combattre et tuer quand elle
-voudrait l'amitié de coeur de Coriolis pour Anatole.
-
-
-
-
-CXV
-
-
-Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre
-n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu
-l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord
-de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa
-coquetterie, l'osé de son costume, le négligé de sa robe et de sa grâce,
-l'espèce de déshabillé de toute sa personne. Il avait voulu fixer là,
-dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le
-type féminin du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures
-évaporées, frêles, légères, presque immatérielles de la vie factice, ces
-petites créatures mondaines, pâles de nuits blanches, surmenées,
-surexcitées, à demi mortes des fatigues d'un hiver, enragées à vivre
-avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame
-qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les
-lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, les
-raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprême
-de la femme délicate, il avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans
-l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de
-gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de plaisir ou
-d'ennui de toutes ces femmes épanouies à l'air salin, au vent de la
-côte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies
-convalescentes au milieu des énergies de la nature,--c'était le
-contraste qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, de
-toutes ces marques de petits talons de Cendrillon semés sur la plage,
-les figures qu'elles font rêver.
-
-Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau
-exposé chez un grand marchand de la rue Laffite.
-
-
-
-
-CXVI
-
-
-Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et de ses amertumes,
-l'espèce d'habitude sauvage qui lui faisait dévorer, sans rien dire, le
-chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, après
-l'humiliation de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, fumant,
-ne faisant rien.
-
-Au bout d'un mois de ce _far niente_ rageur, il empoigna une grande
-toile, et se mit à la brouiller impétueusement d'un charbonnage rehaussé
-de coups de craie. Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement
-et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des
-repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes,
-il commença à sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme,
-d'un vieillard.
-
-Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours,
-enfermé, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-même son
-poêle pour être prêt au travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las,
-épuisé, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues
-éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.
-
---A demain,--dit-il un soir à Manette et à Anatole en se levant de table
-pour aller dormir,--vous verrez.
-
---C'est cela,--leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et
-il se jeta derrière eux, sur le divan, dans l'ombre.
-
-_Cela_, voici ce que c'était.
-
-Dans un arrangement qui rappelait un peu _le Pâris et l'Hélène_ de
-David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au
-bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de désir, la
-passion d'un vieillard. D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la
-première innocence de sa forme, sa première splendeur blanche, une gorge
-à demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller
-sur des roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces
-jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les
-beautés et toutes les puretés comme pour les fiancer à l'amour d'une
-autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la
-laideur de l'argent, la laideur des cupidités basses et des stigmates
-ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, abjecte, de ce que la
-Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracité de l'Usure dans le
-Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au
-vif, élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance du
-dessin.
-
-Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand désir triste,
-presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre
-des vieux tableaux soupirer après la nudité d'une Suzanne. Il était
-l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: «_un vieux_». On voyait
-en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces derniers appétits
-presque féroces de la fin des sens, le goût des amours qui tournent en
-affaires de moeurs et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation
-de l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le
-hiatus d'une bouche édentée et humide, des morceaux de nudités
-effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un
-roquentin,--le satyre bourgeois.
-
-Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se
-détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait pas; et elle paraissait
-livrer, avec l'habitude d'un métier, avec une indifférence ingénue, le
-rayonnement et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.
-
-Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune
-fille, de la Belle et de la Bête, le peintre avait mis l'espèce
-d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition était
-sans pitié, sans miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait
-qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, s'étaient tendus
-pour faire la plus épouvantable, la plus révoltante, la plus sacrilége
-et la plus antinaturelle des antithèses. L'exécution en était presque
-cruelle. D'un bout à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée,
-avait voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de pinceau
-çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les chairs étaient rayées
-comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les
-rideaux de feu du lit, dans les flambées de la soie autour du corps de
-la femme. La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait avec son
-étouffement dans la chambre. Et des morceaux d'étoffes, rigides, tordus,
-serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanières et les
-envolées sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements d'anges
-vengeurs...
-
-Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.
-
-Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations,
-des jours où il éprouve le besoin de répandre et de communiquer ce qu'il
-a de désolé, d'ulcéré au fond du coeur. Comme l'homme qui crie la
-souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là
-l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses
-idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti,
-souffert, dévoré d'amertume au contact des êtres et des choses. Ce qui
-l'a atteint, froissé, blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la
-vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page émue,
-saignante, horrible. C'est le débridement d'une plaie; c'est comme si
-dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains génies, de
-certains chefs-d'oeuvre, Il y a des jours où, sur son instrument,
-violon, ou tableau, ou livre, dans une création où frémit son âme, tout
-artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes,
-coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et du blasphème de crucifié;
-des jours où il s'enchante dans une oeuvre qui lui fait mal, mais qui
-rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son
-art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, une
-vengeance de sa sensibilité à lui sur la sensibilité des autres...
-Coriolis était à un de ces jours-là.
-
-Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, plantés là
-devant.
-
-Anatole finit par dire:
-
---Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire cela?
-
---Ça m'est venu,--dit simplement Coriolis.
-
-Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis était le
-bruit de Paris. La curiosité des gens d'art et des badauds s'allumait
-sur cette toile étrange à laquelle les commérages de la presse, les
-légendes du public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier
-fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand
-marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait.
-
-Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie. Il voulut reprendre
-son esquisse. Il essaya d'y mettre la dernière main; mais sa fièvre
-était passée: il la laissa, et, au bout de quelques jours, il la
-retourna dans un coin contre le mur.
-
-
-
-
-CXVII
-
-
-La vie militante de l'art avait développé à la longue une singulière
-sensitivité maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire
-malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il
-se découvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de
-perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie semblaient
-s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle de l'existence. Les
-plus petits contre-temps, les riens fâcheux, les ennuis insignifiants
-prenaient, dans le noir et le mécontentement de ses idées, les
-proportions démesurées, le grossissement que leur attribuent trop
-souvent ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces âmes
-inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies en peine.
-
-Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. Il avait des
-désirs d'enfant et de malade. Des velléités soudaines, des appétits lui
-venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dégoût
-immédiat. Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un
-repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans
-de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspéré contre
-le pays, les hôteliers, le temps.
-
-Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se dissipaient
-qu'au milieu de la journée. Presque rien ne l'intéressait plus, en
-dehors de lui-même. Le cercle de son intérêt se rétrécissait chaque
-jour. Les autres, peu à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il
-n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient,
-qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque
-chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans l'étroite personnalité de son
-moi, avec cette absorption entière, avec cet égoïsme profond et absolu,
-carré et résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme né
-sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosité, et
-dont la surface d'insensibilité avait été déjà remarquée à l'atelier,
-chez Langibout, la dureté finissait par se montrer dans une rudesse
-âpre, presque sauvage.
-
-Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à peu l'amertume de
-sa carrière. Dans le découragement, le mécontentement de ses oeuvres,
-avec un regard aiguisé par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux
-autres les cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le
-conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le
-doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit juste. «Un casseur de
-bras», disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptisé:
-_Découragateur_ II, en lui donnant la seconde place après Chenavard.
-Aussi, presque peureusement, s'écartait-on de lui comme d'un confrère
-dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, glaçant
-l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, capable de
-dégoûter de la peinture le peintre le mieux doué.
-
-Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait
-avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqué cet
-éloignement par son acuité d'esprit, la teinte d'ironie mordante
-particulière aux créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail
-et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses lèvres,
-maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, ses dégoûts, ses
-colères d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits
-empoisonnés. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il
-n'estimait pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule
-mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de la langue du peintre
-à la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se
-pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés
-au vif des vanités saignantes.
-
-
-
-
-CXVIII
-
-
-Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.
-
-Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti dans ses
-entrailles cette révolution qui fait les pères et qui semble ouvrir un
-nouveau coeur dans le coeur de l'homme. Devant l'enfant qui n'était
-qu'un «petit», une forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à
-demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir et remuer en
-lui. Il était resté froid à cette vie qui semble continuer la vie
-foetale, à ces mouvements encore embryonnaires, à ce regard à peine né
-des enfants dans leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante
-des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des mères. Mais quand
-ce petit corps commença à se modeler comme sous l'ébauchoir de François
-Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en
-s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues
-à des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses
-petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la
-beauté, la beauté du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque
-déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste s'éveilla en même
-temps chez le père.
-
-Son fils était véritablement un de ces enfants dont une naïve expression
-populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le
-teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de
-s'épanouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait cette
-douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau appelant la caresse
-de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, frisés en
-toison, des cheveux de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de
-poussière au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont
-l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses
-tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout
-pur, sans nuage et sans pensée, semblait plein du rien auquel rêvent
-délicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de
-ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant
-d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés vers les coins, des yeux
-qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'ébauche d'un nez arabe
-s'apercevait dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en
-avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della Robia; elle
-était petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses
-petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il
-remuait de la grâce dans ses petites mains.
-
-Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement d'une chemise et
-d'un collier de corail; et quand, habillé ainsi, par terre, sur un
-tapis, le petit garçon se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses
-câlineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa
-mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits pieds se cherchant
-pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la
-blancheur écourtée de la toile.
-
-Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant,
-les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le
-plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du
-Corrége, l'_Enfant à la Tortue_ de Decamps, il évoquait à la fois tous
-ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de
-l'enfance divine.
-
-Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant une minute sur
-ses genoux, et que, glissé sur les coussins du divan, il dormait, les
-cheveux ébouriffés, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où
-ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on fût à côté
-du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit endormi qui avait la
-respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes
-de Paradis sur ses paupières chatouillées.
-
-
-
-
-CXIX
-
-
-Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le
-froid de la gêne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et
-jeunes, y semblait mort avec l'écho des bonds de Vermillon, et le passé
-paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière fait
-peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des
-gens un commencement de détachement et de séparation. La vie commune du
-trio avait perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier
-éloignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne
-se quittent. Manette avait des mutismes guindés, du sérieux de projets
-de femme sur la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait pas
-dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les
-réunions; Anatole n'avait plus le courage d'être Anatole. Son esprit
-était contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et
-craignait l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa
-familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions qui le
-renfonçaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position.
-Chacun se tenait sur la réserve, les paroles s'arrêtaient, des silences
-tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des têtes
-la menace muette d'un grand changement.
-
-Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les
-jours, tout pleins du présent seul, où ils ne croyaient pas se quitter.
-Ils comprenaient que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans
-qu'ils sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain qui ne les
-verrait plus ensemble; et lâches devant cette idée, aucun des deux
-n'osait la dire à l'autre.
-
-
-
-
-CXX
-
-
-Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement de Coriolis.
-
-Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce
-siècle la carrière et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il
-était dévoré de cette fièvre de déception, de cette désolation
-intérieure que Gros appelait «la rage au coeur». Il souffrait de la
-douleur suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent la fin de
-leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reçues de
-leur temps. A côté des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il
-voyait comblés, gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée,
-courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés sous le viager de
-la gloire, le laurier de la réclame, le _Divo_ qu'on ne donne qu'aux
-morts, il se sentait né sous une de ces malheureuses étoiles qui
-prédestinent à la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent
-à la contestation, ses oeuvres et son nom à la dispute d'une bataille.
-L'épreuve était faite, l'illusion n'était plus possible: tant qu'il
-vivrait, il était destiné à n'être pas reconnu; tant qu'il vivrait, il
-ne toucherait pas à cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec
-tous ses efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée avec
-ses espérances.
-
-Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de
-sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient le découragement des
-mélancolies suprêmes que roulait à la fin Géricault, il se laissait
-aller à un sentiment affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire,
-lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au delà de sa
-vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée et presque le souhait de
-mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort,
-des réparations de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art
-attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,--qu'ils hâtent
-quelquefois.
-
-
-
-
-CXXI
-
-
-Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à l'enfoncer dans le
-travail, la lassitude, le brisement d'une espèce d'art mécanique. Il lui
-venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant
-faire à Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son
-absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du
-cigare, l'espèce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie.
-Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sous les
-tailles et les égratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il
-passait des journées. Et c'était comme une suspension momentanée de sa
-vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce de congestion
-qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le
-cerveau à la place du chagrin.
-
-Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degré,
-la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou
-manquer la planche, faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser
-son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa
-chimie magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées
-rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait dans l'eau
-mordante les changements du cuivre, ses pâlissements, les
-bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et
-aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et
-d'un pas affairé qui coupait les queues des petites filles à la porte
-des fritureries, il se dépêchait d'arriver, sa planche sous le bras,
-tout en haut de la rue Saint-Jacques.
-
-Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine d'un jour blanc, dont
-le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour
-l'impression, devant une presse à grandes roues, dans le silence de
-l'atelier ayant pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le
-papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un
-coucou, les coups de la presse à satiner qu'on tourne, il avait une
-véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant
-sa planche sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de
-la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant
-sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant.
-Il était tout entier à ce qui allait se lever de là, à ce tour de roue,
-la fortune de son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des
-mains de l'ouvrier.
-
-Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de
-prostration, un épuisement physique et moral comparable à celui d'un
-joueur sortant d'une nuit de jeu.
-
-
-
-
-CXXII
-
-
-Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion de poitrine, il
-retoussait un peu; l'été, les chaleurs de juillet emportaient ce rhume.
-Mais cette année-là, sa toux, irritée peut-être par les émanations de
-l'eau-forte dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista tout
-l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida à prendre,
-sur les instances de Manette, ne l'en débarrassa pas.
-
-Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir aucun danger dans
-son état, son médecin, défiant, par expérience, de la délicatesse des
-poitrines de créole, lui conseilla de ne pas rester dans le froid et
-l'humidité de Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque
-bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année, quelque pendant à
-son _Bain turc_. Coriolis s'emportait à cette idée de voyage, y opposait
-une résistance presque colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris,
-que toutes ses études étaient maintenant là, qu'il avait de grandes
-choses en tête.
-
-Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il continuait à
-souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent, il était forcé de passer
-des journées au lit. Et dans les soins qui penchaient Manette sur son
-amant couché, dans l'intimité, ce tête-à-tête confidentiel, ce
-rapprochement de petits secrets que fait la maladie entre le malade et
-la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit des paroles basses
-qui l'écartaient, l'éloignaient de son ami, des conversations qui se
-taisaient à son approche, des espèces de consultations mystérieuses, des
-signes furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler de
-lui, et qui s'en cachaient.
-
-
-
-
-CXXIII
-
-
-Manette s'était levée de table pour aller coucher son enfant. Coriolis
-touchait à des objets sur la nappe, les reposait comme il les avait
-pris, sans y penser, regardait de temps en temps Anatole, et ne disait
-rien.
-
-Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait mal à l'aise
-sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de vouloir lui parler et de
-ne pas oser. Il avait le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, dure à
-dire pour Coriolis, cruelle à entendre pour lui-même.
-
-Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et décidés avec
-lesquels on ramasse son courage, et d'une voix qui se pressait pour en
-finir plus tôt:
-
---Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me pèse... Je me lève tous
-les matins en me disant: Je lui dirai aujourd'hui... Et puis, c'est plus
-fort que moi... Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste
-là... c'est que ça me coûte, vrai... Enfin, je quitte Paris, voilà...
-
---Tu quittes Paris, toi?--fit Anatole tout abasourdi sous le coup.
-
---Ah! parbleu,--reprit Coriolis,--si nous n'étions pas tant de monde...
-l'enfant, deux domestiques... je t'aurais bien emmené, tu comprends...
-
---Complet!... oui, je comprends... La plaque est relevée comme dans les
-omnibus... C'est vrai qu'on ne peut pas me prendre sur les genoux, j'ai
-passé l'âge...--répondit Anatole sur un ton de bouffonnerie presque
-amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié dans sa voix:--Est-ce que
-tu te sens plus souffrant?
-
---Oui et non... C'est-à-dire que certainement, depuis quelque temps, ça
-ne va pas comme je veux... Mais ce n'est pas ça... Au fond, vois-tu, il
-y a un grand embêtement dans mon affaire... Je ne sais pas où j'en suis
-de ma carrière, de mon talent, de ma peinture... Va, ça vaut une
-maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on souffre assez... Je
-croyais avoir trouvé le _moderne_... A présent, je n'y vois plus ce que
-j'y voyais... et peut-être que ça n'y est pas... J'ai besoin de repos,
-de recueillement... Ça me tue, cette maudite température de fièvre de
-Paris... Je resterai un an... Nous allons à Montpellier... C'est Manette
-qui a eu cette idée-là... Je t'assure, c'est une bonne idée... La pauvre
-fille! c'est du dévouement, car la vie ne sera pas bien amusante pour
-elle... Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins... Et
-puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la Camargue, où je
-veux faire des études... Oh! ça me fera beaucoup de bien... Je voulais
-te prévenir plus tôt... Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle
-avant... parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la peine
-de te faire cet ennui-là pour rien... Et puis, nous n'avons été tout à
-fait décidés que ces jours-ci... C'est égal, mon vieux, quand on a vécu
-ensemble comme nous, on ne se quitte pas comme on plie ça!
-
-Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.
-
---Enfin, je ne pars pas pour la Chine... Et quand je reviendrai, rien ne
-nous empêchera de recommencer ces si bonnes années-là, n'est-ce pas?
-
-Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux était à jamais
-finie, et que c'était un dernier adieu qu'il faisait ce soir-là à la
-grande amitié de sa vie.
-
---Mais,--reprit-il,--je ne puis te laisser comme ça sur le pavé... sans
-un sou...
-
---Oh! j'ai ma chambre... j'ai le temps de me retourner...
-
---C'est que je vais te dire...--fit Coriolis d'un ton embarrassé,--nous
-avions, tu sais, encore une année de bail... Eh bien! Manette a trouvé
-moyen de relouer... Elle a tout arrangé... Il y a un marchand qui doit
-venir prendre les meubles... Par exemple, tu sais, les tiens... ceux de
-ta chambre... tu me feras plaisir de les garder... Oui, je me
-remeublerai... Nous renvoyons aussi les domestiques... Manette a trouvé
-des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines à elle... Nous
-serons cent fois mieux servis... Mais voyons, ce n'est pas tout cela,
-qu'est-ce qu'il te faut?
-
---Rien,--dit en relevant la tête Anatole, blessé d'être ainsi chassé par
-la femme à peu près de la même façon que les domestiques étaient
-renvoyés.--Merci... J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait
-gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile...
-
-Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs avaient roulé dans ce
-grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se
-creuser sous tous les à comptes qu'il y jetait.
-
---Bien vrai?--fit Coriolis soulagé, débarrassé de l'idée d'une lutte à
-soutenir avec Manette.--Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments
-durs, si tu étais brûlé au _Spectre solaire_, tu peux tout prendre chez
-Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu... Voyons, qu'est-ce que tu
-vas faire?
-
---Je ne suis pas encore mort de faim... Je vais tâcher que ça
-continue...
-
---Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé paresser... j'aurais
-dû te faire travailler... Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai
-jamais eu le courage...
-
---Et quand partez-vous?--demanda Anatole en l'interrompant.
-
---Samedi... ou lundi... Et où en es-tu avec ta mère?
-
---Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement... Voilà que nous allons nous
-quitter, ça suffit... parlons d'autre chose.
-
-Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait tous deux. Anatole
-avait pris au hasard un album sur une table et le feuilletait.
-
---D'où est-ce, ça, dis donc?--demanda-t-il à Coriolis pour rompre le
-silence en lui montrant un croquis.
-
---Ça?... Ah! c'est de mon voyage à Bourbon... quand j'y ai été, tu sais,
-avant mon retour d'Orient...
-
-Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie brisée, il
-voulait ressaisir son coeur dans le passé, Coriolis se mit à raconter à
-Anatole ce qui lui était arrivé là-bas, aux colonies, avec des paroles
-qui s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où semblait
-tomber le souvenir un moment suspendu.
-
-Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune
-fille.--Figure-toi... elle écrivait un journal sur les bandes de papier
-de sa broderie... et elle attachait cela à la patte des oiseaux fatigués
-qui venaient se reposer sur le bateau... C'était si joli, cette idée-là,
-vois-tu... ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau,
-jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber quelque part comme
-du ciel, comme une lettre d'ange!... Tu sais, on ne sait pas comment on
-devient amoureux... Je fus très-bien reçu dans la famille... Elle avait
-une grande fortune... Mais il y avait une habitation... Il fallait
-mettre sa vie là, tout laisser, renoncer à la peinture... et je dis non.
-
---Et ça finit ainsi?
-
---A peu près... Seulement, en me reconduisant au bateau, quand je
-partis, la nourrice de la jeune personne, qui m'avait pris en adoration,
-me donna un petit sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais
-beaucoup... Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés...
-un peu moins, heureusement, que je ne devais l'être à moi tout seul...
-C'est égal,--reprit Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié
-sérieux,--il n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là dans
-notre Europe...
-
-Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur lui-même où
-Anatole crut apercevoir le premier regret de l'amant de Manette.
-
-
-
-
-CXXIV
-
-
---Mère Capitaine, auriez-vous un endroit à m'indiquer pour coucher
-pendant quelques jours?
-
-Anatole disait cela à la maîtresse d'un petit _bistingo_ transféré de la
-rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle, et qu'il avait décoré, dans
-le temps, de fresques épisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits
-de zouaves. Depuis ce travail, il ne passait guère devant le cabaret
-sans y entrer, y prendre une consommation et causer avec la mère
-Capitaine.
-
---Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,--fit madame Capitaine,--y
-a Champion, un honnête garçon qui vient ici, que tu le connais bien, que
-tu as bu avec lui, qu'il a une grande chambre, que ça lui ira comme un
-gant de t'en céder la moitié... C'est son heure, il va venir...
-
-Un sergent de ville parut, et après quelques mots de madame Capitaine,
-il alla à Anatole, lui dit que c'était une affaire faite, qu'il pouvait
-venir le soir même prendre l'air du «bazar», qu'il emménagerait son
-_biblot_ le lendemain. Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit à
-boire avec lui.
-
-C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le locataire d'une
-moitié de chambre inconnue, dans une maison dont il ignorait jusqu'au
-quartier, et le compagnon de chambrée d'un individu dont il ne s'était
-même plus rappelé au premier moment l'état de sergent de ville.
-
-A minuit, les deux hommes passèrent les ponts, allèrent vers l'Hôtel de
-ville, arrivèrent à une petite rue derrière Saint-Gervais, où, dans le
-fond d'un marchand de vin, résonnait la musique nasillarde d'une vielle,
-avec l'accompagnement de la bourrée qu'elle jouait, scandé par des
-sabots. Là, à une petite allée noire, n'ayant que le filet blafard du
-gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait, ils entrèrent. Le sergent de
-ville alluma une allumette contre le mur; et ils se trouvèrent dans
-l'escalier, un escalier de briques sur champ, aux arêtes de bois.
-
---Bigre!--fit Anatole,--ce n'est pas l'escalier du Louvre...
-
-Et il monta.
-
-Couché, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de dormir partout, et
-aux côtés de n'importe qui.
-
---Hein? qu'est-ce qu'il y a?--fit-il à cinq heures du matin, en
-s'éveillant au bruit de la maison.--Qu'est-ce que c'est? Est ce qu'il y
-a des éléphants ici?
-
---Ça?--fit Champion négligemment.--Ah! j'avais oublié de vous dire...
-C'est une maison de maçons, ici. Au jour, ils dégringolent... Il y a
-trois départs tous les matins...
-
-Au bruit des souliers des maçons se mêlait le bruit du bois qu'on
-sciait, des bûches qui tombaient, du feu qu'on soufflait pour la soupe.
-
---Oh! on s'y fait,--reprit Champion,--demain tous n'entendrez plus rien.
-Moi, il faut que je file...
-
-Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa chambre, et quelque
-habitué qu'il fût à tous les logis, le lieu lui fit un petit froid. Du
-carrelage sur la terre battue, il ne restait plus que trois carreaux. La
-fenêtre était à guillotine et donnait sur un mur interminable qui
-montait à dix pieds devant. Au mur, un papier dont il était impossible
-de discerner la couleur, avait été arraché contre le lit, à cause des
-punaises, et remplacé par une grande tache blanche faite à la chaux.
-Là-dedans tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce qu'on
-appelle si bien «un jour de souffrance», une lueur où il n'y avait que
-la pauvreté du jour.
-
-
-
-
-CXXV
-
-
-A dix heures, il descendit pour découvrir un gargot, et tomba dans la
-rue, une rue étroite aux petits pavés, où il trouva des bornillons
-resserrant des entrées d'allées, le ruisseau libre lavant le pied des
-constructions en surplomb sur des rez-de-chaussées noirs et pleins de
-trous d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen âge s'écartant en haut
-pour voir un peu de ciel, les bâtisses rapiécées par trois ou quatre
-siècles et laissant, sous leur plâtre d'hier, repercer les saletés de
-leur vieillesse, des croisillons voilés d'un morceau de calicot, de
-grandes fenêtres aux petits carreaux verdâtres faisant paraître tout
-hâves les enfants collés derrière, des appuis de bois où séchaient
-pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps, de petites
-filles allaient avec le bruit de sabots de ce quartier sans souliers. La
-cage d'un perruquier, qui fait tous les dimanches la barbe aux maçons,
-était accrochée en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec
-ses deux serins, une vieille rue abandonnée de province derrière un
-évêché. Au fond d'une petite cour, il vit comme un reste des journées de
-Juin dans un enfant qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille,
-coiffé d'un shako de militaire ramassé dans du sang.
-
-Ce pittoresque intéressa Anatole, qui aimait le caractère de la misère,
-les curiosités des recoins pauvres de Paris, et dont la badauderie
-allait instinctivement aux quartiers, aux habitudes, à la vie du peuple.
-Il s'amusa à se reconnaître; il alla le long des rez-de-chaussée où
-toutes sortes d'industries pour les pauvres étaient cachées et enfouies:
-il y avait des teintureries pour deuil, des boutiques de modes aux
-volets desquelles étaient accrochés des gueux en terre, des revendeurs à
-l'enseigne faite d'un sac d'où s'ébouriffait de la laine à matelas, des
-étalages de fleurs sous globe, de vieilles cages, de vieux lits de
-sangle, de vieilles lanternes de voiture, toutes sortes de friperies
-flétries et pourries coulant au ruisseau comme un fumier de brocantage.
-C'était des boutiques de taillandiers, à la forge allumée, des
-fabricants d'auges et d'outils de maçons, des boutiques de confection
-pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles était écrit en gros
-caractères: _Blouses, Sarreaux, Habillements de fatigue_. A côté d'un
-bureau de garçons marchands de vin, Anatole lut une annonce à moitié
-effacée de «repassage de chapeaux à cinq sous»; et il s'arrêta au coin
-de la rue à de vieilles affiches de quête à domicile pour le bureau de
-bienfaisance de cet arrondissement chargé de dix-huit mille indigents.
-
-Il trouva de grandes distractions dans cette exploration. Ce qui eût
-rendu triste un autre, l'amusait presque, Il était là en pleine misère,
-et se sentait à l'aise. Son premier sentiment de découragement, de
-mélancolie du matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dépaysé ni
-désolé. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique. Il se
-voyait, dans cette rue, libre, débarrassé de tout respect humain, mêlé à
-des travailleurs n'ayant guère plus d'argent devant eux qu'il n'en avait
-lui-même. Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes,
-et devint décidément enchanté du quartier.
-
-A côté de sa maison était une crémerie qui portail écrit sur des
-pancartes: _OEufs sur le plat, Boeuf et Bouilli à emporter_. Il entra,
-se mit à une table sans nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à
-dix centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à une
-suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles, satisfaites,
-heureuses, au milieu desquelles tombait, sans les troubler, le bruit des
-morceaux de vitre jetés dans une charrette devant un marchand de verre
-cassé de la rue Jacques-de-Brosse.
-
-Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans la chambre du
-sergent de ville.
-
-
-
-
-CXXVI
-
-
-Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole quinze jours, un
-mois au plus, se laissait bientôt couler, sans compter le temps, dans
-cette singulière communauté avec un sergent de ville.
-
-Champion était un ancien gendarme, revenu de Cayenne, jaune comme un
-coing. Il avait des histoires de patrouilles dans les forêts vierges, de
-phénomènes météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris
-vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes sortes de récits
-embellis d'imaginations de chambrée et de légendes de gendarmerie
-coloniale, qu'il contait le soir de son lit, à Anatole, avec les _rra_
-et la vibration tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de
-causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré détaillé des
-arrestations galantes qu'il opérait chaque soir; car, en attendant son
-passage à la Surveillance, Champion se trouvait être préposé aux moeurs.
-Une seule chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, les
-libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe et le style
-d'un ami de la morale; et les rapports d'Anatole eurent un tel succès à
-la Préfecture de police que Champion fut sur le point de passer
-brigadier.
-
-Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates et sévères
-fonctions, un vrai militaire français. «L'honneur et les dames»,--il
-pratiquait la devise nationale. Il respectait le sexe dans le malheur.
-Il avait lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. Aussi
-avait-il, avec ses subordonnées, des formes, des manières, des
-indulgences même qui lui faisaient parfois fermer l'oeil sur une
-contravention. De là souvent lui venaient des visites de remercîment, la
-reconnaissance d'une femme qui lui apportait timidement un bouquet et
-mettait le bruit des volants de sa robe de soie dans la misérable pauvre
-petite chambre des deux hommes.
-
-Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie d'amabilité, de
-galanterie, d'ironie, une dépense de ses bouffonneries économisées. Il
-faisait des ronds de bras de maître de danse pour mener la visiteuse au
-divan--qui était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, un
-vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon de la recevoir
-dans ce petit intérieur de garçon: on était en train de le meubler, le
-tapissier n'en finissait pas de poser ses glaces Louis XV... Il
-pirouettait, il était Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un
-papier de sa poche, disait:--Encore une invitation de la duchesse!... Il
-époussetait ses souliers, criait:--Jean! je vous chasse!... Madame, il
-n'y a plus de domestiques... Voilà où mènent les révolutions!... Il
-madrigalisait avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait
-passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un gentilhomme
-toqué dans la débine.
-
-Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on terminait la
-petite fête en faisant monter du vin blanc et des huîtres.
-
-
-
-
-CXXVII
-
-
-Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel ami, des repas pris
-aux gargots où mangeait Champion, les soirées passées dans les cafés où
-il allait, ne tardaient pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa
-vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le camarade de
-tous les camarades du sergent de ville, une connaissance de toutes ses
-connaissances, des gardes de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes
-endroits que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa légèreté
-d'observation était toujours attirant, intéressant pour Anatole. Entré
-dans celui-là, il le trouva tout à fait cordial et charmant. Il fut
-séduit par la rondeur, la bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la
-franchise de l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux
-d'où il tira une _militariana_ avec laquelle il faisait rire ses
-victimes jusqu'aux larmes. Car là, dans ce monde fort, il désarmait par
-sa faiblesse. Ses auditeurs lui pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues
-des récits de bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à un
-gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté avec des charges à
-leur portée, faisait leurs caricatures, des portraits poétiques et
-penchés de leurs épouses. Pour les bals de corps donnés à la fête de
-l'empereur, il fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on
-l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un grand enfant de
-troupe du régiment: il avait _l'oeil_ à la cantine.
-
-Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et que ses
-relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique l'avait porté vers
-eux, il prenait part à leurs exercices, et retrouvant son élasticité, sa
-souplesse de jeunesse, il luttait avec eux, faisait le _cheval_, les
-_barres parallèles_, la _poutre_, les _guirlandes_, la _corde à noeuds_,
-l'_échelle vacillante_. Et il n'était pas le moins agile dans ces
-courses au _chat coupé_ de la caserne des Célestins, ou la partie de jeu
-des pompiers, s'élançant de la cour, sautant après les murs, bondissait
-de toit en toit sur les maisons du voisinage, et finissait par mettre le
-lendemain deux ou trois écloppés à l'infirmerie.
-
-
-
-
-CXXVIII
-
-
-Anatole présentait le curieux phénomène psychologique d'un homme qui n'a
-pas la possession de son individualité, d'un homme qui n'éprouve pas le
-besoin d'une vie à part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et
-pour instinct d'attacher son existence à l'existence des autres par une
-sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement de son
-tempérament, à tous les rassemblements, à toutes les agrégations, à tous
-les enrégimentements, qui mêlent et fondent dans le tout à tous
-l'initiative, la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce
-qu'il aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté bon,
-offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur de toute haine et de
-toute amertume, encore plein d'utopies, quand il bâtissait du bonheur
-pour toute l'humanité, c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il
-lui voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table d'hôte, le
-paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les autres, les gens roulés
-dans la misère d'une grande ville et se sentant à peine, comme dans une
-foule, une existence, des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce
-compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, presque liée à leur
-règle, à leur ordre du jour, amusée de leurs récréations, de leurs
-plaisirs, buvant à leur table, emboîtant leur pas, il tirait une espèce
-de satisfaction, de bien-être difficile à exprimer, une sorte
-d'allégement, de libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié
-partie de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne à la
-_masse_.
-
-Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore contribué à lui
-faire tolérer cette vie qu'un autre eût été jeter à la Seine coulant si
-près de là. Il était soutenu par la grâce que la Providence fait aux
-malheureux: il avait au suprême point le sens de l'_invrai_. Une
-prodigieuse imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait
-l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions entêtées que
-rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le berçaient toujours, une
-confiance enragée qui lui ôtait la prévision de tous les accidents de la
-vie, et ne faisait tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il
-se fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus horribles
-figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, lui
-apparaissaient comme des visages de braves gens. Il voyait une affaire
-faite dans une parole en l'air. Les chances les plus impossibles, des
-miracles de salut, il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où
-des restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, c'étaient
-des échafaudages de fortune, des emmanchements de hasards, des enfilades
-de travaux, des connaissances de grands personnages, des rêves à la
-piste de millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent
-des pompiers, et dont il allait chercher le nom et l'adresse dans des
-endroits incroyables, chez des _minzingues_ de la rue Saint-Hilaire, à
-la Bourse des marchands d'habits! Et en tout, il poussait si loin le
-sens du faux, l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre
-plusieurs travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours celui
-dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du reste, ne le fâchait
-pas; il se mettait à la place de l'homme qui lui devait, lui trouvait
-mille excuses, et en faisait son ami.
-
-Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources de
-caractère, par cette vie où le frottement continuel des autres le
-soulageait de lui-même, Anatole trouvait dans la misère les coudées
-franches de sa nature, la libre expansion, l'occasion de développement
-de goûts inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers les
-inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement sans gêne
-dans les fraternités à brûle-pourpoint, les amitiés improvisées sur le
-comptoir, les tutoiements au petit verre. Doucement, et sans y résister,
-dans ces milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de
-beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par leurs préférences
-de sociétés, leurs relations, leurs lieux de rendez-vous, descendent peu
-à peu au peuple, se trempent à ses habitudes, s'y oublient et s'y
-perdent. Lui aussi était de ceux qui semblent tirés en bas par des
-attaches d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand de
-vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche et faisait des
-projets, il parlait de festins qu'il donnerait dans de grands salons de
-Ménilmontant; et il esquissait la fête avec son gros luxe de femmes à
-chaînes de montre, ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers
-d'oeufs rouges, ses brocs de vin bleu,--une ripaille de barrière, une
-apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un idéal de canaillerie.
-
-A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence présente,
-cette maison, cette chambrée, tous ces compagnonnages donnaient une
-pleine satisfaction. Il roulait de rencontres en rencontres,
-d'accrochages en accrochages, dans des sociétés de n'importe qui. Il se
-laissait emmener par des noces qui avaient pour demoiselles d'honneur
-des femmes faisant tirer des loteries dans des gargots, des noces qui
-allaient aux _Barreaux verts_ en arrêtant les «sapins» et la mariée pour
-une «tournée» à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières
-parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos rond, les deux
-mains nouées autour de ses genoux relevés, la bouche gouailleuse, il
-prenait des apparences de contentement presque fantastique, l'air
-d'ironique bonheur de Mayeux.
-
-
-
-
-CXXIX
-
-
-Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence, Anatole
-perdait peu à peu les forces de sa volonté. Il devenait paresseux à
-chercher du travail. Il n'osait plus, dans sa timidité de pauvre
-honteux, aller au-devant d'une affaire, voir les gens, emporter une
-commande.
-
-Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières énergies et
-de ses derniers orgueils. Sa vocation mourait. Ce que l'artiste, au plus
-profond de ses chutes et de ses misères, garde du rêve et des illusions
-de sa carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme
-des travaux forcés du gagne-pain, la confiance, la foi et le goût de
-revenir un jour à l'art, l'orgueil de se sentir toujours un
-artiste,--cela même l'abandonnait. La misère avait dévoré le peintre; et
-dans l'ancien élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir
-un nouvel être: le bohême pur, le lazzarone de Paris, l'homme sans autre
-ambition que la nourriture et la subsistance, l'homme de la vie au jour
-le jour, mendiante du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la main
-de la faim.
-
-Il vendait petit à petit de ses _frusques_, de ses meubles; puis,
-talonné par le besoin, il descendait à ramasser les plus bas deniers et
-la plus vile obole de son état. Il faisait, pour un marchand d'estampes
-du quai de l'Horloge, des portraits destinés à l'illustration des
-livres, les uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures,
-les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des couleurs de
-confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze centimes, les
-autres aux prix de deux francs cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins
-qu'il mettait en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux
-quand le maître du café arrachait quelques pièces de cinquante centimes
-à la goguette des gardes nationaux venant là.
-
-Au milieu de cette _dèche_, il fut fort étonné un jour de voir tomber
-dans sa chambre la visite de sa mère qui n'avait jamais mis les pieds
-chez lui depuis leur séparation. Elle avait fait des pertes d'argent. La
-mode et l'industrie qui lui donnaient ses revenus étaient complétement
-abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un petit capital à peine
-suffisant pour la faire vivre dans une petite localité des environs de
-Paris. Elle fit de cette situation un exposé pathétique à Anatole, lui
-demanda ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit tout
-le temps, sortit comme une femme venue pour faire une scène à effet, en
-se drapant dans du dramatique.
-
-Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son fils:
-
---Je ne conçois pas comment vous restez dans une maison comme ça... Si
-du monde venait vous voir...
-
---Du monde? ah! oui... Des pairs de France, n'est-ce pas?
-
-
-
-
-CXXX
-
-
-L'été vint, et, avec l'été, les nuits brûlantes, mangées de punaises,
-lui firent découvrir un nouvel agrément de son quartier, de son
-logement: le bain _gratis_ à deux pas, dans la Seine.
-
-Vers les onze heures, il descendait de chez lui en chemise et en
-pantalon de toile, emportant sa carafe et son pot à l'eau, allait à
-l'abreuvoir du quai, et, en quelques brasses, il se trouvait dans la
-belle eau pleine et profonde, coulant entre l'Hôtel de Ville, l'île
-Saint-Louis et l'île Notre-Dame.
-
-Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres seulement,
-ouvertes, respiraient. De loin en loin, une lumière qui se noyait dans
-la rivière paraissait y faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà
-et là une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le noir de
-la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La lune, un milieu d'un
-courant ridé, se mirait et rayonnait. Anatole nageait, se perdait dans
-l'ombre avec cette espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et
-le mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait à couper
-les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu blanc de la lune qui
-s'égouttait de ses doigts. Il faisait de petites brasses, glissait,
-s'abandonnait à l'eau molle, et, par moments, se laissant couler sur le
-dos, le front à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un
-puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de Ville, le ciel,
-la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions de paresse, de calme, le
-pénétraient de bien-être. Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne
-sur un pont, le mélancolique sifflement d'un _écopeur_ de bateau, des
-mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en l'air, ce doux petit
-bruit d'une grande eau qui va dans une grande ville qui dort. Des heures
-au timbre mourant tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il
-nageait toujours, se disait:--Je vais sortir,--et restait encore, ne
-pouvant se lasser de boire de tout le corps et de tout l'être ce bonheur
-des muets enchantements nocturnes de la Seine, et cette délicieuse
-fraîcheur enveloppante de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce Paris
-aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du jour.
-
-
-
-
-CXXXI
-
-
-Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.
-
-Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère qu'un ennui, une
-contrariété qui le taquinait.
-
-Tant que Champion avait été aux moeurs, Anatole n'avait vu dans son
-compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'édilité, une espèce de
-douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer à la
-Surveillance: l'employé du gouvernement se transformait alors aux yeux
-d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au
-tricorne, à l'épée, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre
-lequel se soulevaient toutes les instinctives répugnances du Parisien et
-du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses opinions
-libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil homme établi aussi à
-fond dans son intimité,--et parfois dans ses chemises.
-
-Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec ses nouvelles
-fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait
-brusquement arrêté ses tentatives de propagande phalanstérienne, et
-coupé net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore
-contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion
-qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le
-plus dur de l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur
-qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, faisait semblant
-de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne
-s'occupait, ne s'inquiétait de rien, Champion avait à la longue fini par
-concevoir pour l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa
-vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent dédain
-du travailleur pour le _loupeur_, Champion, avec sa grosse et lourde
-nature, le laissait échapper à toute minute dans des paroles et des airs
-qui étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole
-eut-il la joie d'un grand débarras, quand Champion, craignant peut-être
-pour son avancement le compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses,
-vint lui annoncer qu'il le quittait.
-
-Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier réduit, par les
-_lavages_ successifs, à un lit, à une chaise et à son morceau de guipure
-historique, seul débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans
-savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par mois une table
-pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin.
-
-
-
-
-CXXXII
-
-
-Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal, un coin de
-pittoresque échappé au dessinateur parisien Méryon, à son eau forte si
-amoureuse des ponts, des berges, des quais.
-
-Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée de morceaux de
-fer, à demi déboulonnée par les voleurs de nuit, dresse là
-l'architecture à jour de son treillis de poutres. Cette masse de pilotis
-arc-boutés et s'entremêlant, ce fouillis d'échafaudages, ces énormes
-madriers goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux, glaiseux,
-tout gris en bas, les mille trous des niches de l'armature, font songer
-à une jetée de port de mer, à une machine de Marly détraquée, à une
-forêt dont l'incendie aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la
-Samaritaine suspecte et hantée par la maraude.
-
-Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides qui font des
-barres dans toutes les traverses de l'estacade, entrent dans ses creux,
-la battent, la pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent de
-violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture de boue, et
-jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité noire et chaude du reflet
-de la grande charpente.
-
-Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur à la ligne, allait
-pêcher là.
-
-Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant de la
-gymnastique périlleuse de la descente; et arrivé à son endroit, juché,
-installé, perché, en équilibre sur une solive, les jambes pendantes, il
-amorçait, avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le
-_gardon_, le _barbillon_, la _brème_, le _chevenne_. Il voisinait avec
-les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces individus que le goût
-commun de la pêche à la ligne assemble et mêle dans une ville comme
-Paris, il trouvait les relations imprévues dont la Providence semblait
-s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres de sa vie.
-Bientôt ses amis furent un facteur de la Halle aux veaux; un grand jeune
-homme qui refaisait les éducations incomplètes, donnait des leçons
-discrètes aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes
-d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière, fort curieux
-à entendre sur les objets inimaginables qui se perdent tous les jours
-sur le pavé de perdition de Paris; un commis d'un magasin de la rue
-Coquillière, où l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de
-talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en aunant, le
-sifflement de la soie neuve; et avec quelques autres encore, un aide
-préparateur de M. Bernardin.
-
-Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les hommes à
-professions funèbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le
-croque-mort, le nécrophore. La Mort, dont il avait très-peur,
-l'attirait. Il en était curieux, presque friand. La Morgue, la salle
-Saint-Jean après une révolution, les cimetières, les catacombes, les
-spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une
-espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'être
-l'intime d'un homme apportant à la société de gros asticots, sur
-lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des
-pêches miraculeuses.
-
-
-
-
-CXXXIII
-
-
-Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter à la peinture qu'il
-voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg
-Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien où un
-décorateur était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec
-l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.
-
---Un serpent, ça?--fit-il,--mais c'est une anguille de Melun!
-
-Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette
-à Anatole.
-
-Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques
-coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale qu'il avait vu au
-Jardin des Plantes.
-
-Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu voir, et trouvait le
-serpent parlant.
-
-Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra
-sa boutique. Il en voulait faire décorer les six panneaux d'allégories
-représentant les éléments de la chimie; malheureusement, il commençait
-les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par
-panneau.
-
-Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis
-de l'_Eau_, de la _Terre_, du _Feu_, de l'_Air_, du _Mercure_, du
-_Soufre_. Le pharmacien était charmé des dessins. On causait, des noms
-de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien
-le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole:
-Anatole, lui, l'appelait déjà Purgon.
-
-Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le
-premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail.
-«Messieurs,--criait-il en peignant la première figure qui était
-l'Eau,--voilà une peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!»
-Pendant ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des remèdes,
-lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, questionnait le
-garçon pharmacien, l'étonnait avec la demi-science qu'il possédait de
-tout. Bientôt, son ardeur à peindre baissant, il trôla dans le magasin,
-cacheta quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un
-paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un pot, aida à
-recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la facilité d'assimilation
-qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il
-approchait, à se mêler à tout ce qu'il traversait, il devint là une
-sorte d'aide amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier lui
-allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une
-vocation à une carrière de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir,
-à une occupation légère, distraite par le dérangement, le mouvement des
-acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris,
-il avait non-seulement le goût, mais encore le génie naturel: il
-excellait à vendre, à «entortiller» le consommateur.
-
-A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. Anatole resta deux
-mois à les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout
-des deux mois, comme l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la
-force d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus rien à
-faire décorer, lui proposait de lui prêter comme atelier son «petit
-salon pour les accidents». Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait
-qu'à répondre à la boutique dans les moments pressés, à donner un coup
-de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait
-volontiers partout où il était, et qui se trouvait toujours lâche pour
-sortir d'une habitude.
-
-Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontré
-de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux
-garçon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait
-à tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, c'était son
-petit nom, passait sa vie à boire de la bière qui lui avait donné, à
-force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et
-inquiétante d'une baudruche. De là une plaisanterie journalière
-d'Anatole:--Fermez les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à côté du
-pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, installée dans
-l'arrière-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse à
-se cacher pour prendre à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une
-bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espèce
-d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au
-besoin qu'Anatole avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à
-demi amoureux.
-
-Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, le bonheur du
-pot-au-feu, bien chauffé, bien nourri, bien éclairé, doucement bercé
-dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable
-digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité
-sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage et du petit
-commerce, dans des commérages, des rabâchages, des conversations de
-vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges.
-Sa verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie
-l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque à la distillerie
-de l'arrière-boutique; la cuisine des remèdes l'occupait, ses curiosités
-touche-à-tout s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux
-filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait à dire des
-mots de médecine à des gens du peuple, à donner des consultations pour
-toutes les maladies, à éblouir de vieilles femmes avec des bribes de
-Codex et du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés qu'on
-apportait dans la boutique étaient pour lui une distraction, et jetaient
-dans ses journées l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'était-il plus
-beau que son zèle à donner des secours: il était un père pour les
-écrasés; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais où
-il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, de sang-froid,
-c'était dans les crises de nerfs de femmes foudroyées de la nouvelle du
-mariage d'un amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en
-perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.
-
-Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole restait là, croyant
-y rester toujours, lavant de temps à autre quelque aquarelle, genre
-XVIIIe siècle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des
-commerçants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il
-apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner à
-la pharmacie l'estime des gens de goût, le garçon lui apprit que son
-patron était parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de
-troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.
-
-Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de
-bons produits une pharmacie tombée, il donnait ce qu'on lui demandait,
-il faisait des préparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme
-fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience
-l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'était vu obligé de
-vendre son fonds à vil prix et de s'embarquer.
-
-Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, prit la boîte
-d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du
-garçon, et rentra rue des Barres avec le premier grand découragement de
-sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:
-
---Il y a un bon Dieu contre moi!
-
-
-
-
-CXXXIV
-
-
-Anatole passa alors des journées, des journées entières au lit.
-
-Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, il apercevait
-autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant à l'étroite
-fenêtre, ce pan de mur d'en face reflétant la blancheur d'un ciel glacé,
-l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se
-lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonné
-sous la tiédeur des couvertures et du reste de ses vêtements jeté et
-bourré par-dessus, il cherchait à perdre la conscience et le sentiment
-de sa vie, la pensée d'exister réellement et présentement. Il
-s'abandonnait à l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur
-infinie, au lâche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il
-goûtait, ce n'était pas le plein sommeil, c'était une bienheureuse
-impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide,
-l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis
-pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de
-plomb comprimant les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.
-
-C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes,
-les jours couleur d'ennui où il faut avoir un peu de bonheur pour vivre.
-Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre,
-le froid des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, la
-vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, dans un demi-rêve,
-les yeux ouverts.
-
-De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses et pareilles, il
-sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pincée de
-tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une
-cigarette qui brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui
-semblait que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait avec la fumée,
-le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts
-d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette,
-poursuivant à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement
-envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait plus, à la fin, de ses
-membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur.
-
-La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il prît rien. Ce
-jeûne, cette débilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il
-avait de sa personnalité matérielle, l'allégeaient un peu plus de son
-corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau,
-surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à
-s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois,
-lui faisait croire une minute qu'il était noyé dans l'eau jaune de la
-Seine, une eau qui le roulait, et où il lui semblait qu'on ne souffrait
-pas du tout.
-
-Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet état flottant de
-lui-même, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son
-présent persistait en lui et prenait une fixité insupportable. Alors il
-tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées
-entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du
-pied à la tête. Plongé dans le papier gras une heure ou deux, il lisait.
-C'était presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des
-courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures
-terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de récits qui
-emportent le liseur dans le péril, l'horreur, la terreur. Là-dessus, il
-tâchait de dormir, avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture
-dans le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en grisant
-jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de ses peurs. Même à de
-certains jours, par raffinement, après ces lectures, et pour s'y mieux
-enfoncer, il se couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se
-mêler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au
-cauchemar de ses idées, il se donnait des demi-journées anxieuses et
-troubles, auxquelles il trouvait un charme étrange et une angoisse
-presque délicieuse: le charme de l'émotion du danger.
-
-Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, trompant la
-vie, le temps, ses misères, la faim, avec de la fumée de cigarette, des
-ébauches de rêves, des bribes de cauchemar, les étourdissements du
-besoin et les paresses avachissantes du lit.
-
-Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle allumée
-quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il
-s'habillait, entrait dans l'arière-boutique de quelque marchand de vin,
-mangeait un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait comme
-une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. Il se promenait une
-heure dans quelque rue éclairée, se remplissait les yeux de tout ce feu
-flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet éblouissement,
-il revenait se coucher.
-
-
-
-
-CXXXV
-
-
-Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole était à se promener
-sur le quai de la Ferraille, longeant le parapet, badaudant, le dos
-tendu à un de ces charitables rayons de soleil d'hiver qui semblent
-avoir pitié du froid des pauvres.
-
-Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller, et, se
-retournant, il vit madame Crescent toute chargée de paquets et
-d'ustensiles de jardinage.
-
---Ah! mon pauvre enfant!--fit-elle avec un regard qui alla de la tête
-aux pieds d'Anatole,--tu n'es pas riche...
-
-La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement. Elle avait
-la tristesse honteuse, sordide, la mélancolie sale de la mise désespérée
-du Parisien; elle montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble
-et crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui n'est plus sur
-un homme le vêtement, mais la «pelure». Il portait un chapeau cabossé
-avec des cassures d'arêtes, des luisants roux et mordorés où passait le
-carton; à des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu
-la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée dormait
-entre ses bords gondolés. A son cou, une loque sans couleur et cordée
-laissait voir la cotonnade d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un
-bout de gilet galonné du large galon des gilets remontés au Temple. Son
-paletot, un paletot marron, était entièrement déteint; une espèce de ton
-de vieille mousse se glissait dans le brun effacé du drap aux omoplates,
-et de grandes lignes blanches entouraient le tour des poches. Les
-lumières du collet de velours semblaient nager dans la graisse; et
-au-dessous du collet, le gras des cheveux s'était dessiné en rond dans
-le dos. Des taches immémoriales et des taches d'hier, tous les malheurs
-et toutes les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le drap
-flétri, sur ce paletot de chimiste dans la _panne_: les manches
-cuirassées, encroûtées en dessous de tout ce qu'elles avaient ramassé
-aux tables saucées ou poisseuses des gargotes et des cafés, paraissaient
-avoir la solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste de
-pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux de leur linge et de
-leurs dessous, lui faisait croiser avec les deux mains ce paletot à demi
-boutonné par des capsules de boutons tout effiloqués. Son pantalon
-chocolat flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis,
-spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée, la semelle
-décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels les connaisseurs
-reconnaissent la vraie misère.
-
-Et l'homme avait là-dedans comme le physique de son costume.
-L'éreintement des traits, des poils blancs dans sa barbe rare et noire,
-des plaques près des oreilles, sur le cou, rouges et grenées comme du
-galuchat, un teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et le
-creusement de l'heure des repas sous la peau des meurt-de-faim de grande
-ville, les privations, les stigmates des excès et des jeûnes, je ne sais
-quoi de brûlé et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la
-flétrissure de ses habits.
-
---Mais prends-moi donc ça...--reprit vivement madame Crescent,--au lieu
-de rester là comme Saint Immobile... Débarrasse-moi un peu... Qu'est-ce
-que tu veux? Avec un paresseux comme j'en ai un... il faut la croix et
-la bannière pour le faire sortir de sa _turne_... C'est des affaires
-pour le faire venir deux ou trois fois dans l'année... Alors, c'est moi
-le voyageur... Un enfant, tu sais, mon homme... un vrai petit garçon...
-il lui faudrait un panier avec un pot de confitures!... Hein! je suis
-chargée?... Pas grand'chose de bon, va, dans tout ça... Maintenant les
-marchands, ce qu'ils vendent?... de la _masticaille_!... Oh! les gueux!
-si je les tenais! ces muselés-là!... Ça ne fait rien, mon pauvre
-garçon... as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une ornière
-sans te crotter!... Tu ne viendrais donc jamais chez nous quand ça ne va
-pas? Ce n'est pas si long par le chemin de fer... Tu trouveras toujours
-ton lit et la soupe... Nous savons ce que c'est, nous... nous avons eu
-aussi nos jours!
-
---Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire... Je vous remercie
-bien... Mais, vous savez... je suis comme les chiens qui se cachent
-quand ils sont galeux...
-
---Galeux! galeux!... Tiens bon!--Et madame Crescent éternua à se faire
-sauter la tête.--Ah! que c'est bête d'être enrhumée comme ça... j'ai une
-visite dans le nez à chaque instant... Dis donc, tu sais, nous allons
-dîner ensemble...
-
-Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant son costume.
-
---Innocent!--fit madame Crescent,--Tiens, prends-moi encore ce
-paquet-là... Et donne-moi le bras... Nous allons aller comme ça
-tranquillement sur nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me
-reconduiras au chemin de fer...
-
---Et les bêtes, madame Crescent?
-
---Ah! ne m'en parle pas... Elles remplissent la maison... Ah! j'ai une
-alouette... C'est-il gentil!... quelque chose de si doux, que ça vous
-fait dormir de l'entendre chanter...
-
-Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant à quarante
-sous: pour madame Crescent, le dîner à quarante sous était le premier
-des repas de luxe.
-
---Eh bien!--dit-elle à Anatole tout en mangeant,--tu es donc si bas que
-ça, mon pauvre garçon?
-
---Mon Dieu! une déveine... rien en vue... Qu'est-ce que vous voulez?...
-Pas moyen de décrocher seulement un portrait de vingt-cinq francs!...
-une vraie crise cotonnière... Mais j'ai bien assez de m'embêter tout
-seul... ne parlons pas de ça, hein?... Il y avait quelque chose qui
-aurait pu me remettre sur pattes... une copie d'un portrait de
-l'empereur... ça se donne à tout le monde... Je n'avais pas Coriolis...
-il n'est pas à Paris... Garnotelle n'aurait eu à dire qu'un mot... Mais
-c'est un bon petit camarade, Garnotelle!... Il m'a fait dire deux fois
-qu'il n'y était pas... et la troisième, il m'a reçu comme du haut de la
-colonne Vendôme!... Je lui ai dit: Fais-toi faire une redingote grise,
-alors!
-
---Et ta mère?... Elle a toujours quelque chose, ta mère? fit madame
-Crescent, et remettant vite le pain d'Anatole à plat:--Le bourreau
-aurait le droit de le prendre...
-
---Ah! ma mère... c'est comme mes affaires... ne touchons pas à cette
-corde-là, madame Crescent... Tenez! vrai, c'est pas pour moi, c'est pour
-elle que j'ai été chez Garnotelle... Et ça me coûtait, je vous en
-réponds!... Oui, pour elle... car je la vois qui aura besoin de manger
-de mon pain d'ici à peu... Mais, je vous dis, ne parlons pas de ça... Il
-arrivera ce qui arrivera... Nous verrons bien... Qu'est-ce qu'il fait,
-dans ce moment-ci, monsieur Crescent?
-
---Toujours ses _sous-bois_... Nous, ça va... Il gagne gros comme lui, à
-présent, l'homme... même que c'est joliment payé, je trouve, de la
-couleur comme ça sur la toile... Mais c'est pas à moi à leur dire,
-n'est-ce pas?...
-
-Et appelant le garçon:--Dites donc, garçon!... Votre fromage
-_camousse_... Qu'est ce qu'il a donc, ce grand imbécile, avec ses
-oreilles comme des chaussons de lisière?... Tout le monde sait ce que ça
-veut dire, que c'est du fromage qui a de la barbe.
-
---Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour le chemin de
-fer...--dit Anatole.
-
---Non, j'ai changé d'idée... Je ne m'en irai que demain... J'avais
-oublié... Il faut que j'aille au ministère pour Crescent... C'est moi
-qui les amuse au ministère!... Il y a un vieux _calibot_ qui a l'air
-d'un Bacchus tout farce... Ah! c'est que je ne me laisse pas
-entortiller! Sa dernière affaire, sans moi... Il n'a pas de caboche, mon
-homme, vois-tu... Je leur dis un tas de bêtises... Ah! si tu crois
-qu'ils me font peur!... J'ai attrapé ce que je voulais, et il faudra
-bien que ça continue... Nous allons voir demain... Au fait, on est si
-chose... Les garçons pourraient trouver étonnant de me voir payer...
-Tiens, paye, toi...
-
-Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table.
-
---Merci!--lui dit-elle comme ils allaient sortir du restaurant,--tu
-oubliais un de mes paquets, toi!... Tu vas me mener jusqu'à mon petit
-hôtel, où je couche quand je couche ici... C'est tout près... rue
-Saint-Roch... J'ai l'habitude... et puis, je n'y moisis pas... Allons!
-rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une chance pour
-les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne... Et puis, viens donc
-un peu là-bas... Nous aurons tant de plaisir... Il y a une bêtise que tu
-as dite dans le temps à Crescent, je ne sais plus... il en rit encore
-chaque fois qu'il y pense... Maintenant, tu peux te donner de l'air...
-Bonsoir, mon garçon...
-
-
-
-
-CXXXVI
-
-
-A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des charités du hasard et
-des aumônes de la chance, sur le pavé de la grande ville où deux cent
-mille individus se lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur
-dîner; à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot de l'un
-d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue suite d'aujourd'hui», il
-arrive tout à coup, vers l'âge de quarante ans, une sorte d'affaissement
-moral qui fait baisser l'insolente confiance de leur misère.
-
-La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. De là, ils
-aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la perspective des réalités
-rigoureuses. De l'inconnu auquel ils vont, commence à se lever devant
-eux la figure redoutable et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été
-jusque-là leur force, leur patience, leur santé d'esprit et leur
-philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve, l'ironie, la griserie de
-tête et de mots, tout ce qu'ils avaient reçu, ces hommes, pour se faire
-de la résignation et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement
-défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette élasticité, ce
-rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement d'insouci, ce
-scepticisme et ce stoïcisme de farceurs qui les faisaient rebondir si
-lestement et les relançaient à l'illusion. Leur instinct de blagueur
-s'en va, et ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il faut
-à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut qu'ils
-s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, amertumes,
-inquiétudes, menaces d'échéances, vides de la poche et du ventre, hier,
-il suffisait, pour les empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire,
-d'un rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à être noyés
-dans de l'eau-de-vie!
-
-Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes d'autrefois. Elles
-ne paraissent plus avoir l'amusement d'une pantomime où l'on ferait le
-«combat à l'hache à quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres
-monstres en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier, qui
-faisait dire tranquillement, en se retournant dans le lit: «Mon Dieu!
-que ces gens-là se lèvent de bonne heure! sonne à présent au creux de
-l'estomac; et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant
-qui rêve à des protêts. Le corps même n'est plus aussi philosophe. Il
-perd l'assurance de sa santé. Les excès, les privations, les malaises
-refoulés, tous les reports des souffrances passées, commencent à y
-revenir et à y mettre comme une vague menace de l'expiation de la
-jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris qu'on a fait d'elle.
-L'estomac ne s'accommode plus de rester vingt-quatre heures sans manger,
-avec une tasse de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se
-coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque... Sinistre
-retour d'âge de la bohême, où l'on croirait voir une jeune Garde partie,
-misérable et gaie, pour la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans
-le froid, commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des épreuves de
-ses premières campagnes!
-
-Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de l'heure, quand le
-jour descend et que la demi-nuit d'une salle encore sans gaz brouille
-sur le papier l'imprimé des journaux, il y a de lugubres rêveries de ces
-hommes si vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis riches
-qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à des maisons où il y a
-un piano, une femme, des enfants, du feu, une lampe. Ils revoient les
-meubles en acajou les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la
-commode, le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel ils vont
-donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les autres: un intérieur, un
-ménage, une carrière...
-
-Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans la vie d'autres
-horizons. Toutes sortes de choses méconnues par eux leur apparaissent
-pour la première fois sérieuses, solides et graves. Le propriétaire ne
-leur semble plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient leurs
-charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de ses revenus, et le
-Pouvoir qui fait saisir. Et devant la vision qui leur montre leurs
-anciennes risées, la Société, la Famille, la Propriété, le Bourgeois;
-devant l'écrasante image de toutes ces existences classées, rentées,
-confortables, prospères, honorées,--il leur vient comme la désolante
-idée, le regret et le remords de n'être que des passants et des errants
-de la vie, campés à la belle étoile, en dehors du droit de cité et de
-bonheur des autres hommes...
-
-Anatole en était à cette quarantaine du bohême...
-
-
-
-
-CXXXVII
-
-
-Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril où souffle
-dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis que s'essayent sur les
-murs de Paris de pâles chaleurs et les premières couleurs de l'été.
-
-Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers, une redingote neuve,
-un air heureux, traversait en courant le jardin du Luxembourg. Il se
-cogna presque contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans un
-paletot à collet de fourrure.
-
---Toi?... comment, c'est toi?--fit-il,--à Paris!... Et pas un mot? pas
-un bout de nouvelles?... Et comment ça va-t-il, mon vieux?
-
-Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant un peu, comme
-un homme brusquement accroché par une rencontre imprévue:
-
---J'arrive...--répondit-il,--Manette voulait me faire rester jusqu'au
-mois de juillet, mais j'en avais assez... Et me voilà... oui... tu sais,
-je ne suis pas écrivassier, moi... Et toi, es-tu heureux?
-
---Merci... pas mal... Cette brave femme de madame Crescent a eu la bonne
-idée de m'obtenir une copie du portrait de l'empereur... douze cents
-francs... Ce qu'il y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me
-prévenir... La lettre du ministère m'est tombée comme un aérolithe... Ah
-çà? et ta santé?
-
---Oh! maintenant, je vais très-bien... je suis seulement frileux comme
-tout...
-
-Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis et par une
-froideur particulière de toute sa personne. C'était le froid de glace
-que les femmes savent si bien mettre dans tout un homme pour un autre
-homme, l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté qu'elles
-parviennent à obtenir des amitiés d'un amant. On sentait le méchant
-travail sourd, continu et creusant, d'une hostilité de maîtresse contre
-un camarade qu'elle n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les
-attaques qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir, les
-coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le coeur et la poignée de main
-de l'ami.
-
---Si nous buvions quelque chose là pour causer?--fit Anatole en montrant
-le café auprès duquel ils s'étaient rencontrés, et qui se dressait, au
-milieu des grands arbres à l'écorce verdie, entouré de son grillage de
-bois pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été. Et
-prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre
-abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux de quatre petits
-candélabres à gaz. Devant eux, ils avaient un de ces effets de lumière
-qui transfigurent souvent à Paris la grise platitude des maisons et la
-contrefaçon de grandeur des architectures bêtes.
-
-Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. Pour nuages,
-il avait comme des déchirures de gazes blanches qui traînaient.
-Là-dedans montait la coupole du Panthéon, baignée, chaude et violette,
-au milieu de laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil
-couchant. Puis, des fusées de folles branches et de cimes emmêlées, des
-arbres de pourpre aux premiers bourgeons verdissants, les deux côtés
-d'une longue et vieille allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un
-grand morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des bâtisses et
-glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à deux statues de marbre
-blanc luisantes, au premier plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On
-eût cru voir, par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de
-Rome au Luxembourg.
-
---Tiens!--dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre le mur du café
-peint en rose,--nous aurons chaud là comme si nous avions le dos au
-poêle... Garçon! deux absinthes... Non? Veux-tu de la Chartreuse,
-hein?... Ah! mon vieux! dire que te voilà!... Eh bien! cré nom, vrai, ça
-me fait plaisir... Y a-t-il longtemps! C'est-il vieux! Comme ça passe!
-Avons-nous bêtifié ensemble, hein? Tiens, ici... voilà un café qui
-devrait nous connaître... Là, par derrière, te rappelles-tu? quand nous
-avons eu notre rage de billard chez Langibout... que nous faisions des
-parties de cinq heures!... Et Zaza?... Zaza, tu sais? qui était si
-drôle... qui m'appelait toujours Georges, et qui m'écrivait _Gorge_ avec
-une cédille sous le _g_ pour faire Georges!
-
-Et voyant que Coriolis ne riait pas:
-
---Tu as dû travailler là-bas? As-tu fini une de tes grandes machines
-modernes... tu sais... dont tu étais si toqué?
-
---Non... non...--répondit Coriolis avec un accent de tristesse.--Oh!
-j'en ferai... tu verras... j'en vois... Là-bas, ce que j'ai fait? Mon
-Dieu! j'ai fait une vingtaine de petits tableaux du midi de la France...
-En y joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient... tout cela, je
-te dirai, ce n'est pas mon dernier mot... mais enfin ça ferait une
-vente, tu comprends... il y aurait de quoi faire un jour
-aux Commissaires-Priseurs... C'est la mode à présent, les
-Commissaires-Priseurs... Et je crois que ce serait une bonne chose pour
-moi... Ça me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin... depuis trois
-ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier... Il y a un
-catalogue, les journaux parlent de vous, on donne les prix... Je ferai
-une exposition particulière... Oh! c'est très-bon... Ce qui ne montera
-pas à des sommes considérables, je le retirerai... Il faut bien faire
-comme tout le monde... Je n'y aurais pas pensé sans Manette... Elle est
-très-intelligente pour tout ça, Manette... Et puis ça me liquidera... Et
-maintenant que me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce
-bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande un
-peu,--dit-il en s'animant et comme s'il se roidissait dans une volonté
-d'avenir,--je te demande un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de
-faire ce que je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre... des
-choses... tu verras!... Mais je t'ai assez embêté de moi... Ah çà!
-qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était tombée sur le dos, mon
-pauvre garçon?
-
---Parfaitement... J'ai cette croix-là, la croix de ma mère... Enfin! on
-n'a qu'une maman, ce n'est pas pour la laisser sur le pavé... Et puis,
-je ne peux pas lui en vouloir de m'avoir donné le jour... Elle croyait
-bien faire, cette femme...
-
---Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, ta mère?
-
---Mais si... Il y a eu un temps où il y avait quatre lampes Carcel à la
-maison... Mais maman avait une maladie, vois-tu, qui l'a perdue... Il
-fallait qu'elle donnât à jouer au whist... La rage de recevoir, quoi!...
-d'inviter des chefs de bureau à dîner... Tout ce qu'elle gagnait y a
-passé... A la fin de tout, elle avait quelque chose en viager pour ses
-vieux jours chez une perle de banquier: il a levé le pied, et un beau
-jour, plus un radis! voilà l'histoire... Tu comprends que ce n'était pas
-le moment de lui demander des comptes de la fortune de papa... J'ai pris
-deux chambres... et, quand elle a l'air trop ennuyé le soir, je lui dis:
-Maman, si tu veux, je vais dire au portier de monter pour faire ton
-whist!
-
---Allons! ne blague donc pas... il paraît que tu t'es conduit
-admirablement, et toi qui es si _vache_, on m'a dit que tu t'étais remué
-comme un enragé, que tu avais fait des pieds et des mains pour vous
-sortir de misère...
-
---Moi? laisse donc...--fit modestement Anatole à demi humilié d'être
-complimenté de son dévouement filial, et revenant à ses idées
-d'observation comique:--Le plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas
-changée, c'est toujours la même femme... Voilà donc ses malheurs qui
-arrivent... plus le sou, plus rien que les meubles de sa chambre... Moi,
-c'était roide... J'avais six francs, six francs net pour le
-déménagement... Eh bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était
-d'envoyer des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!...
-Maman, je te dis,--et sa voix prit la solennité caverneuse du Prudhomme
-de Monnier,--c'est la victime des convenances sociales!
-
---Tais-toi, imbécile!--fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher de rire.
-
-Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs paroles retourner
-au passé et toucher çà et là à ce qui réchauffe les années mortes. Les
-regards d'Anatole, chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en
-parlant, il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements
-caressants, de gestes posés sur quelque endroit de la personne de son
-interlocuteur. A ce contact, au frottement de ces mains qui retâtaient
-une vieille amitié, au souffle des jours passés, sous les mots, les
-questions, les souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt
-ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se fondre sa
-froideur première. Et tu viens dîner à la maison, n'est-ce pas?--dit-il
-à la fin.
-
-Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent la rue
-Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers et de chapelles, aux grandes
-maisons conventuelles, aux étroites allées garnies de lierre, aux loges
-rustiques de portiers, aux affiches de pommade de Soeurs, la grande rue
-religieuse et provinciale où trébuchent de vieux liseurs de livres à
-tranches rouges, et qui, avec ses cloches, semble sonner l'heure du
-travail avec l'heure du couvent.
-
-Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins et se renfermait en
-lui-même avec un air de préoccupation, à mesure qu'on approchait de la
-maison.
-
---Et elle va bien, Manette?--demanda Anatole, quand ils furent à deux ou
-trois portes de Coriolis.
-
---Très-bien.
-
---Et ton moutard?
-
---Très-bien, très-bien, merci.
-
-Ils montèrent.
-
---Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,--dit Coriolis,--je
-vais prévenir Manette que tu dînes.
-
-Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur, où se levait,
-d'une bouilloire sur le poêle, une forte odeur de goudron. Il était à
-peine là que, par une petite porte, un enfant se glissa comme un petit
-chat, et, ayant attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains
-derrière le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en avant,
-avec cet air des enfants que leur mère envoie surveiller au salon un
-monsieur qu'on ne connaît pas.
-
---Tu ne me reconnais pas?--dit Anatole en s'avançant vers lui.
-
---Si... tu es le monsieur qui faisait les bêtes...--répondit sans bouger
-le bel enfant de Coriolis; et il fit le silence d'un petit bonhomme qui
-ne veut plus parler. Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se
-renversa en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de là, se
-mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits yeux ronds, tous ses
-mouvements.
-
-Un peu gêné du tête-à-tête avec ce gamin qui le tenait à distance,
-Anatole se mit à regarder des panneaux posés sur deux chevalets, des
-paysages aux ciels de lapis, aux verts métalliques d'émail.
-
-Il avait fini son examen, et commençait à trouver le temps long, quand
-Coriolis reparut avec un air singulier.
-
---Nous dînerons nous deux,--fit-il,--Manette a la migraine... Elle s'est
-couchée.
-
---Tiens!... Ah! tant pis,--dit Anatole.--Moi qui me faisais un plaisir
-de la voir... Il est très-gentil, ton fils... Charmant enfant!
-
---Ah! tu regardais?... C'est de là-bas, tout ça... Tu sais, nous étions
-à Montpellier... On n'a qu'à descendre le Lez, une jolie petite rivière
-avec des iris jaunes, pendant une heure... Et puis, passé les saules
-d'un petit hameau qu'on appelle _Lattes_, c'est ça, mon cher... Oh! un
-bien drôle de pays... une vraie Égypte, figure-toi... Tiens!
-voilà...--Et il touchait dans ses études les effets et les couleurs dont
-il lui parlait.--Une terre... comme ça... des grandes flaques d'eau...
-des marais avec de l'herbe... et entre l'herbe, des grandes plaques
-d'azur, des morceaux de ciel très-crus... aussi crus que ça... Et puis à
-côté, tu vois... des langues de sable avec des touffes de soude... un
-tas de canaux là-dedans, avec ces bateaux-là, à drague, avec des roues à
-godets... des petits îlots brûlés... de temps en temps un grand pré
-vague... voilà... où il n'y a que deux ou trois juments blanches qui
-filent, ou des troupes de taureaux qui s'effarent quand vous passez...
-une fermentation du diable dans toutes ces eaux-là... une végétation!
-des joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!... Et des ciels, mon
-cher! C'est plus bleu que ça encore... Enfin, tout: des scorpions, du
-mirage... il y a du mirage... il y a même des flamants... tiens, d'après
-nature, s'il vous plaît, ces flamants-là... près de Maguelonne... et ils
-volaient, je te réponds!... Ils avaient l'air heureux, comme moi, de
-retrouver leur Orient...
-
---Mais, dis donc,--fit Anatole en regardant les murs du nouvel atelier
-de Coriolis à peine garnis de quelques plâtres,--qu'est-ce que tu as
-fait de tes bibelots?
-
---Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis... C'était un nid à
-poussière... Viens-tu dans la salle à manger?... ça les décidera
-peut-être à nous servir...
-
-Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait l'ancienne largeur du
-ménage de garçon de Coriolis, fut servi par deux filles qui répondaient
-aigrement aux observations de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de
-chaise, quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer.
-
---Tiens!--dit Coriolis, quand on fut au café, avec un ton d'impatience
-qu'Anatole ne comprit pas,--prends ta tasse, le carafon d'eau-de-vie...
-Nous serons mieux dans l'atelier...
-
-Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être avec Coriolis,
-quelques petits verres qu'il se versa, le firent bientôt s'épanouir; et
-ses vieilles gaietés lui revenant, il recommença ses anciennes farces,
-bondissant, criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour de
-Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces de tapes, se
-jetant sur lui en lui disant:--C'est donc toi! la voilà, la grosse
-bête!--le chatouillant, le pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour
-jeter sa joie dans ce mot:--Tiens! je suis content comme si j'étais
-décoré!
-
-Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la fin, il leva le
-carafon à la lumière de la lampe, et y chercha du regard un dernier
-verre: le carafon était vide. Coriolis sonna. Une bonne parut.
-
---De l'eau-de-vie...
-
---Il n'y en a plus,--dit la bonne avec une voix dont Anatole lui-même
-perçut l'insolence.
-
-Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil le chapeau
-qu'il y avait posé à plat soigneusement sur les bords: c'était chez lui
-un principe absolu de poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher,
-disait-il, les bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât
-à le retenir.
-
-Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, le mot de
-la bonne lui retombant dans la pensée avec le dîner, la journée, la
-première gêne, les singularités de Coriolis, Anatole marcha en se
-parlant tout haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:--«Il
-n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une bonne que je retiens! «Il
-n'y en a plus!» Et sa migraine, à madame!... «Il n'y en a plus!»... Et
-toute la maison... ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques! ïoutre, la
-femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami! ïoutre!... tous, ïoutres!...
-pas moi, ïoutre...
-
-
-
-
-CXXXVIII
-
-
-La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant Coriolis de Paris,
-en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa
-vie, en l'isolant et en le tenant près de deux années sous une influence
-que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient
-pas de l'indépendance de son passé. Toutes les facilités s'étaient
-rencontrées là pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus
-malade encore qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être
-qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par
-ennui de lutter, par ce renoncement à vouloir que fait chez les plus
-forts la pensée de la mort. Son autorité de garde-malade, la maîtresse
-l'avait peu à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait touché
-à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. Coriolis s'était
-laissé lentement enlacer, envelopper, du coeur à la cervelle, saisir
-tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant
-son paletot sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de
-tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement
-grondeuses de Manette, la solitude, le tête-à-tête, l'habitude que
-chaque jour ramène, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et
-la femme, avaient longuement usé les résistances de son caractère, ses
-instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. Des soumissions que
-la femme légitime n'impose pas au mari auquel elle est liée pour
-toujours, la maîtresse les avait imposées à l'amant qu'elle était libre
-de quitter: elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours
-craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, la plus
-petite menace de fâcherie. Un abandon, une rupture, un départ, c'était
-ce que Coriolis voyait aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la
-terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être aimé
-et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans laquelle il
-n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là, le tenant lié par cet
-immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en
-l'inquiétant, avec l'habileté et le génie de tact donnés aux plus
-médiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire
-pencher Coriolis vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger,
-ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce
-n'avait point été une entière et brusque abdication de ses goûts, de ses
-instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'était fait dans Coriolis
-était plutôt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions.
-Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique qui
-veut que dans la communauté de deux intelligences, l'intelligence
-inférieure prédomine, marche à la longue fatalement sur l'autre, et
-donne ce spectacle étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que
-par le petit objectif de la femme qui les a.
-
-Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit et de l'âme,
-des idées auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'était
-tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaissé et plié en lui.
-A mesure qu'il vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de
-ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au premier jour
-contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commencé par ne
-pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas
-entendre; maintenant il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.
-
-Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, armé d'un peu
-plus d'énergie et de santé, renoué à ses connaissances, retrempé dans le
-courant parisien, fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit,
-dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques
-insupportables, tomber à cette vie que lui faisait Manette, une vie
-antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses amitiés, étroite,
-_retrillonnée_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes,
-Coriolis ne put réprimer un mouvement de révolte. Mais alors, il
-rencontra dans la volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait
-pas soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder et qui ne
-cédait jamais, un entêtement sans violence, une sorte d'opiniâtreté
-ingénue, caressante, presque angélique. A tout, elle disait: Oui, et
-faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait:
-elle avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de si peu
-d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, ce qu'elle commandait
-contre les ordres de Coriolis, contre son désir tacite ou formel,
-c'était le même jeu, la même justification tranquille et de sang-froid.
-Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un
-air d'humilité désarmante, une sorte d'indolence apathique, devant
-lesquelles les colères de Coriolis étaient forcées de se dévorer.
-
-
-
-
-CXXXIX
-
-
-La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là de réunir deux ou
-trois amis à sa table. Il aimait ces dîners familiers qu'égayaient des
-causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chère
-habitude de ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et
-la récompense de sa journée, la récréation du soir où il oubliait la
-fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait à la verve des
-autres.
-
-Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus
-que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. Qui les éloignait? Il
-montrait toujours le même plaisir à les voir. Et il ne pouvait accuser
-Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle
-avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il,
-s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise
-humeur. Et cependant presque tous un à un désertaient. Ses plus vieux
-amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils
-essayaient de se dérober à la chaude insistance de son invitation, en
-s'excusant sur des prétextes.
-
-Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un intérieur,
-l'absence de cordialité qui se répand et s'étend de la maîtresse de la
-maison à la maison même, l'accueil maussade et rechigné des murs, une
-espèce de mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, la
-sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la chaise boiteuse, le
-feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'égarement
-des clefs de ménage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents
-conjurés pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore
-blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient un ton
-d'effort et de commande, la grâce forcée d'une maîtresse obligée de les
-subir, leur en voulant comme d'une indiscrétion de s'être laissé
-inviter, et faisant, à travers son sourire, courir sur la table des
-regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions,
-l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur
-présence sur les plats manqués, les réprimandes sur le service, étaient
-chez elle autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. Et
-pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces façons de Manette
-ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer,
-l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la
-fatigue du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, leur
-impatience à attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques à des
-gens qui ne viennent que pour manger.
-
-Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où vivent les hommes
-dont la tête travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant
-au-dessus de tous ces détails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour
-qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers
-fidèles:
-
---Dîner?--lui répondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant.
-
---Pourquoi?
-
---Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble
-qu'il y a des cents d'épingles anglaises dans le crin de ma chaise, et
-qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!...
-Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de
-rideau dans une chambre où leurs parents les ont embêtés... Moi, quand
-je regarde le papier de ta salle à manger, il me prend des envies de
-casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme...
-pas poliment... d'aller se coucher!
-
-
-
-
-CXL
-
-
-Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis.
-
-Son petit logement n'était plus son grand et large appartement de la rue
-de Vaugirard. Son atelier, dépouillé de ce clinquant d'art sur lequel
-l'oeil du coloriste aime à se promener, semblait vide et froid, presque
-pauvre.
-
-Là-dedans, à la place du domestique et de l'ancienne cuisinière, étaient
-installées les deux cousines de Manette, deux créatures à la désagréable
-tournure hommasse de bonnes de province, l'une retirée d'un service de
-ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville, où elle soignait
-les fous.
-
-Manette avait encore établi dans la maison sa vieille mère dont la
-colonne vertébrale était presque entièrement ankylosée, et qui, clouée
-et roide, restait à l'angle d'une cheminée, à un coin de feu, avec son
-serre-tête noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement sombre
-de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses mouvements, le marmottage
-grommelant et redoutable de prières incompréhensibles. Dans l'escalier,
-à la porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes jambes un
-jeune homme aux cheveux laineux, portant toujours un petit paquet
-enveloppé dans un mouchoir de couleur: c'était un frère de Manette. A de
-certains jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes
-pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de ces
-_nixkandlers_, de ces industriels du trottoir et du boulevard sortis du
-petit village de Bischeim, près de Strasbourg.
-
-Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait, montait à la
-dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus, y mettait l'air de ses
-habitudes et la contagion de ses superstitions. Les deux cousines,
-conservées par la province plus près de leur culte et de leur origine,
-défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et les oublis de la
-Parisienne. Elles la renfonçaient aux pratiques et aux idées du
-judaïsme, fouillant, retrouvant, ranimant dans la juive vieillissante la
-persistance immortelle de la race, ce qui reste toujours de juif dans le
-sang qui ne paraît plus du tout l'être.
-
-Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien vu en elle de sa
-religion ni de son peuple. Manette avait pourtant toujours gardé de ce
-côté de secrètes attaches. Il ne s'était guère passé de samedi sans
-qu'elle menât ce jour-là sa promenade vers une petite place située à
-l'embranchement de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, de la rue
-Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement au soleil de
-l'après-midi que font là les juifs. C'était comme un besoin pour elle de
-passer et de repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens
-qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, mais dont elle
-s'approchait, qu'elle touchait, et dont la vue lui donnait pour toute la
-semaine comme une espèce de communion avec les siens et avec une
-humanité de sa famille.
-
-On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes tuées selon le
-rite traditionnel du _schechita_; on allait chercher de la choucroute
-rue des Rosiers. Maîtresses de l'intérieur, les femmes de la maison ne
-se gênaient plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages pour
-lesquels il avait de la répugnance.
-
-Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant que taquiner,
-irriter, impatienter Coriolis. De plus graves ennuis, de poignants
-soucis de coeur lui venaient d'un bien autre envahissement de sa vie: il
-sentait la domination hostile de ces femmes toucher à l'affection du son
-enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il grandissait,
-lui semblait aller à ces étrangères, se complaire dans leurs jupes,
-comme s'il était instinctivement attiré par une sympathie mystérieuse de
-consanguinité. Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le
-prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille mémoire
-chevrotante, versant à la jeune imagination de l'enfant le merveilleux
-du _Zeanah Surenah_, lui rabâchant des choses de vieux livres écrits en
-germanico-judaïque, le tenait charmé, ébloui devant les contes de
-l'Orient talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, dont le
-poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup un poisson de trois
-cents pieds, dont le rôti sera le taureau Behemot mangeant tous les
-jours le foin de mille montagnes.
-
-
-
-
-CXLI
-
-
-Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à Paris pour faire
-provision de toiles, de couleurs, de brosses, et toucher le prix d'un
-tableau. A chacun de ces petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir
-Coriolis, passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée.
-
-Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait en lui un
-souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait ce que le rustique artiste
-lui apportait de l'odeur et de la sérénité des champs. Et il était
-heureux de voir un brave homme heureux.
-
-A une de ces visites:--Et Anatole?--se mit à dire Crescent...--J'ai été
-si habitué à le voir avec vous...
-
---Oh! il y a bien longtemps,--fit Coriolis, embarrassé.--Il est venu
-dîner un soir... Et puis, nous ne l'avons pas revu... je ne sais pas
-pourquoi...
-
---Oh! il a assez mangé ici...--dit Manette.
-
---Pauvre garçon...--reprit Crescent--on vient de me faire des plaintes
-sur lui au ministère pour la commande que je lui ai fait avoir... Il
-paraît qu'il ne finit pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection.
-
---Je crois bien,--dit Manette,--il est si paresseux!... une vraie
-couleuvre...
-
---Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute... Dans sa position,
-il faut d'abord manger, il faut gagner son pain de chaque jour... Gueuse
-de misère tout de même dans nos états, quand on reste en route...
-
-Et changeant de ton:--Ah çà! toi,--dit-il brusquement à Coriolis,--tu
-m'as toujours promis un dessin... Ce n'est pas tout ça... il me faut mon
-dessin... Où est mon dessin?
-
---Tiens! là, au fond de l'atelier... le carton rouge... C'est ça...
-
-Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à feuilleter: c'était un
-choix des plus beaux dessins de Coriolis. Machinalement, il leva les
-yeux: il vit dans la psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de
-Coriolis, lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse de voir
-emporter de la maison un objet de valeur, quelque chose représentant de
-l'argent. Et presque aussitôt:--Non, pas le rouge,--lui cria
-Coriolis,--l'autre, à côté... le vert... tiens... là...
-
-Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis.
-
-Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, le mit sur une
-table, le retravailla, le recala longuement, puis le rendit à Crescent.
-
-Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement la main et
-sortait sans saluer Manette.
-
-
-
-
-CXLII
-
-
-Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour de Coriolis,
-le travail incessant de la maîtresse continua, poursuivant plus
-hardiment la diminution, l'annihilation du maître de la maison, avec
-cette espèce d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans la
-domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces
-tyrannies affichées, publiques, montrées devant les domestiques, les
-fournisseurs, les gens qui passent, et ôtant à un homme la dignité
-qu'une femme de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari.
-Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intérieur; on
-lui retirait des mains la direction de la maison; on lui ôtait de la
-bouche les ordres à donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans
-les arrangements qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout ce
-que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, chéri?» qu'elle lui
-jetait de confiance, sans écouter sa réponse. Il n'eut bientôt plus
-d'argent: la femme le prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le
-retint, s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle lui
-donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des
-retranchements furent imposés à ses goûts. Coriolis avait un sentiment
-d'élégance de créole. Il s'était toujours mis de façon distinguée et
-dépensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son
-linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un petit
-tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps de là commença à se
-montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrières de la maison.
-
-Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes ménagères, à la
-façon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un
-peu plus à elles, approchaient de lui leur familiarité, l'entraînaient
-dans quelque place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le
-poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses affaires.
-
-Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, à la fin de laquelle
-il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette
-l'amenait à être dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne
-comme un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés,
-dociles, qu'une femme mène, manoeuvre, tapote, habille, cravate,
-embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de
-leur humilité et de leur sujétion au logis.
-
-Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, des chatteries,
-des affectuosités, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer
-dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire
-obéir, un animal domestique. Mais à côté de Manette il y avait les deux
-cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mépriser Coriolis
-en face, et rire ironiquement de sa déchéance. Avec leur air de
-dédaigner ses ordres, l'aigreur de leurs réponses, leur grossièreté
-amère, leur entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences,
-ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, ces femmes
-entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient à toute
-heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dévorer, cette torture qui
-d'abord l'avait exaspéré, maintenant lui causait comme une peur: il se
-retournait vers Manette, implorait sa présence contre elles, lui
-demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne
-heure, pour ne pas être livré aux bonnes, leur appartenir toute la
-soirée.
-
-On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de résistance de
-Coriolis, tous les appareils de la volonté, tout ce qui tient debout le
-caractère d'un homme, cédaient peu à peu ainsi que cède la solidité d'un
-corps à la dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque
-chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.
-
-
-
-
-CXLIII
-
-
-Et cette domination domestique, cette volonté substituée à la sienne
-dans le ménage, Coriolis commençait à les voir se glisser peu à peu
-jusqu'aux choses de son métier, de son art, essayer doucement de
-s'attaquer à l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque à
-son inspiration.
-
-Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait un glacial
-encouragement; quand, à côté de lui, elle lui semblait faire la mine à
-ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des
-femmes à jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il
-peignait, Coriolis était pris dans son travail d'une impatience nerveuse
-qui lui faisait gâter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne
-percevait plus que les faiblesses, les difficultés, les côtés
-décourageants, ce qui arrête la verve en tuant l'illusion; et il ne
-tardait pas à abandonner son oeuvre commencée.
-
-Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils des autres,
-avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si dédaigneux de
-l'intelligence et des goûts d'art de la femme, si jaloux de ses
-sensations propres, de son optique personnelle, de l'indépendance et de
-l'ombrageuse originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des
-découragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obéir, de la
-consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie,
-l'avait mené lentement à cet asservissement où les faiblesses de l'homme
-descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de
-sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et finissent par lui ôter le
-caractère jusque dans le talent.
-
-Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. Il en
-repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il se débattait sous elle.
-Et cependant, malgré lui, aux heures de ses réflexions solitaires, il se
-rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait
-entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convînt avec
-lui-même: ce n'étaient point la presse, les criailleries des journaux,
-la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne
-et abandonner le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses
-«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou
-laissé voir pour le détourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser
-à des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une
-juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette basse
-mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal de ses oeuvres. Pour
-elle, l'argent, en art, était tout et prouvait tout. Il était la grande
-consécration apportée par le public. Aussi travaillait-elle
-infatigablement à mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de
-l'argent. Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains des
-autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de
-celui-là, des revenus de chaque année de la peinture de Garnotelle. Elle
-approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations
-bourgeoises, des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes
-d'appétits tournés vers le succès.
-
-Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer à ces
-excitations incessantes, à ces paroles qui avaient le retour et la
-patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'était jusque-là estimé
-si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'être au-dessus des
-exigences, des concessions de misère qui déshonorent un talent; lui,
-plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui sentait le commerce chez
-les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait
-de la peinture sa chose sainte et révérée, la religion désintéressée et
-le voeu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa vocation,
-avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les
-paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, délicat, rare, qui s'était
-presque fait un point d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode;
-lui, dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté,
-indépendance,--il commençait à éprouver auprès de cette femme comme les
-premiers symptômes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste.
-
-Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une sorte de
-dégradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de
-quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa
-vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par
-horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, dans quelque
-promenade de solitude, fouillant ses lâchetés, se penchant dessus, en
-sondant le fond, il se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce
-mot, cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir
-toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour
-elle, l'Argent ne lui parlait pas déjà un peu aussi à lui.
-
-
-
-
-CXLIV
-
-
-Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompté
-par Manette, docile à ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se
-résigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au
-métier. L'avenir qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses
-ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée de tenter,
-il les remettait, les repoussait à d'autres temps, quand un hasard vint,
-qui le rattacha violemment à ses oeuvres passées, et, redressant l'homme
-dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.
-
-Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette avait su
-obtenir de son découragement, de son affaiblissement maladif, lors de
-leur départ pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il
-se dessaisît de ces deux toiles, _la Révision_ et _le Mariage_, qu'elle
-disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux
-rappelaient un insuccès et des attaques, ennuyé et souffrant de les
-voir, n'avait pas fait grande résistance; et les deux toiles avaient été
-vendues, données à un marchand de tableaux. De là, l'une de ces toiles,
-_la Révision_, passait chez un amateur, homme du monde, élégant
-brocanteur en chambre, littérateur de revue à ses heures, lequel
-ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid
-calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des
-valeurs d'avenir, et résolu à faire de sa vente un «grand coup».
-
-Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un débutant
-littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant faire son trou et du
-bruit, cherchant une personnalité sur laquelle il pût accrocher des
-idées neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois
-grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu
-attirèrent l'attention sur «le maître de _la Révision_». Accouru à la
-vente, Paris, qui avait à peine retenu le nom de Coriolis et ne savait
-plus sur quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile balayée
-par les regards indifférents du public à la grande exposition de 1855.
-Des polémiques s'enflammèrent, coururent de journaux en journaux.
-Coriolis prit les proportions d'une curiosité et d'un grand homme
-méconnu.
-
-L'heure des enchères venue, deux concurrents se trouvèrent en présence:
-un monsieur possédé de la rage de se faire connaître, du désir furieux
-d'une publicité quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour
-rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de faire une
-dépense folle bien visible et annoncée dans les journaux. Entre cet
-intérêt et cette vanité, le tableau monta à une quinzaine de mille
-francs.
-
-Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperçut en
-lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de
-dureté reconquise, de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa
-pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le
-premier, rompit le silence, en allant à elle.
-
---Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, vous!--Et il laissa
-tomber avec un accent de mépris: _les affaires_.
-
---Ma _Révision_ vient de se vendre... savez-vous combien? Quinze mille
-francs!... Ah!... est-ce que vous croyez que ça me fait quelque
-chose?... Mais quand j'ai fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie...
-rien que la femme qui vous sert de l'amour... comme elle vous cirerait
-vos bottes!... Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, j'étais un peintre...
-je trouvais... Ah! vous avez eu une jolie idée de spéculation!...
-Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur
-de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du
-public!... un misérable!... Tenez! pendant qu'on promenait ma _Révision_
-sur la table, dans les enchères, je regardais... Il y a des choses
-là-dedans... l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans
-l'ombre... Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens que c'est beau!...
-On se pressait, on se penchait... et je voyais que c'était beau dans
-tous les yeux qui regardaient!... A présent? Mais je ne saurais plus
-_fiche_ une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois que je ne
-pourrais plus... Il faut pouvoir vouloir... Et c'est vous!--dit-il en
-s'avançant, d'un air menaçant, vers Manette,--vous, à force de
-tourments, en étant toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles
-qui me jetaient du froid dans le dos... Ah! ce que je serais aujourd'hui
-avec les tableaux que vous m'avez empêché de faire!... et l'argent que
-vous auriez gagné, vous!... Vous ne savez pas tout l'argent... C'est que
-maintenant, j'y pense aussi, moi, à ça... Vous m'avez passé de votre
-sang, tenez! Dieu me pardonne!... Ah! vous avez bien vidé l'artiste!...
-Je vous hais, voyez-vous, je vous hais... Et voulez-vous que je vous
-dise! Il y a des jours...--et sa voix lente prit une douceur
-homicide--des jours... où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse
-de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette
-vie-là!...
-
-Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, revenant à
-Manette, et lui parlant avec le ton d'une prière égarée:
-
---Mais parle donc!... dis au moins quelque chose!... Parle-moi!... ce
-que tu voudras!... mais parle-moi!... Tiens! j'ai peur de moi...
-Manette! Manette!
-
-Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:
-
---De l'argent? Ah! de l'argent!... Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que
-ça?... Eh bien, attends.
-
-Il sonna.
-
-Une des bonnes parut à la porte.
-
---Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en
-haut...
-
-La bonne ne bougea pas et regarda Manette.
-
-Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:--Oui,
-monsieur...
-
-Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le
-poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brûler. Il prit une autre
-toile, l'arracha de son châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la
-lui retirer des mains.
-
---Allons, mon cher,--lui dit-elle avec son petit ton supérieur,--vous
-avez assez fait l'enfant... En voilà assez...
-
-Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lâcha
-pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et là, de force,
-il la fit tomber dessus, assise, brusquement.
-
-Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu.
-Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se
-tordait,--puis Manette.
-
-Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.
-
---Restez là!--lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde...
-
-Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et
-de cette agonie de ses oeuvres, il se remit à brûler ses tableaux. Quand
-le dernier fut consumé, il tracassa lentement ce qui restait du tout,
-une espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent de toutes
-les toiles brûlées; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette,
-il alla à Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe.
-
---Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!--lui dit-il.
-
---Ah!--fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser à terre le
-lingot au bas de sa robe brûlée,--me brûler!... Il a voulu me brûler!
-
---Maintenant,--lui dit Coriolis,--vous pouvez vous en aller... Je n'ai
-plus besoin de vous.
-
-Et il retomba, brisé, sur le divan.
-
-
-
-
-CXLV
-
-
-De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait pas été écarté par
-Manette: c'était Garnotelle. Elle avait pour lui l'estime, la
-considération, le respect que lui inspirait le succès d'argent. Elle le
-recevait avec des attentions complimenteuses, des coquetteries
-d'infériorité et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans
-l'orgueil de sa valeur méconnue.
-
-Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les hostilités
-d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment la maison. Il avait
-toujours eu pour Coriolis une sorte de déférence; et l'homme arrivé
-semblait encore goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se
-frotter à l'amitié du gentilhomme.
-
-Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des événements qui le
-portaient à ce rapprochement. Nommé à l'Institut, il avait, avec une
-admirable adresse, dénoué son mariage avec la fille du membre de
-l'Institut qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il eût
-mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons procédés de son
-côté, ce mariage manqué avait fait un assez mauvais effet, d'autant plus
-que la rupture concordait, par une malheureuse coïncidence, avec un
-revers de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps où il
-venait d'entrer une froideur, une réserve presque hostile. Il se
-retournait alors vers le ministère, les liaisons gouvernementales; et
-avec les influences qu'il faisait jouer là, la pesée de sa personnalité
-et de ses recommandations, il essayait, par les récompenses, les
-commandes, de gagner des reconnaissances, des sympathies, une clientèle
-avec laquelle il pût faire contre-poids à l'opinion publique et regagner
-de la considération.
-
---Allons! mon cher,--disait-il un soir à Coriolis dans l'atelier à demi
-sombre et qui attendait la lampe,--permets-moi de te le dire, c'est de
-l'enfantillage...
-
-Coriolis se promenait à grands pas.
-
-Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener Coriolis; et elle
-avait un sourire méprisant, presque cruel.
-
-Il y eut un long silence.
-
---Tiens!--fit à la fin Coriolis,--je me sens trop vaniteux pour
-refuser...
-
---Ah! c'est bien heureux,--dit Manette.
-
---Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au _Moniteur_...
-Manette peut acheter du ruban rouge... Dès demain on aura ta réponse...
-J'irai moi-même...
-
-Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, et dans la
-petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées se laissèrent aller à
-une irritation d'amertume. Il pensait à cette croix que l'opinion
-publique lui avait donnée à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui
-accorder après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit de
-cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses camarades qui
-l'avaient obtenue à côté de lui, derrière lui; il se rappelait des
-nominations qui étaient presque des ironies; il retrouvait les noms,
-revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au coeur un
-soulèvement, la révolte légitime d'un homme de talent qui a la
-conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et qui trouve que
-quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus
-qu'une banale récompense à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce
-n'était pas une lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de
-lui de refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop
-gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre sa vanité: il était
-tenté par l'éclat de refuser la croix, de se singulariser par le mépris
-de ce ruban si envié, si quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y
-eut en lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de
-l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'étant
-pas tout rempli et tout récompensé par l'art seul, très-touché par
-toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, très-sensible au
-désir des marques et des distinctions officielles de la célébrité.
-
-A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette
-chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main
-de Garnotelle.
-
-Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit à écrire une
-lettre où la dignité orgueilleuse de son refus se cachait sous
-l'humilité d'une exagération de modestie.
-
-Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot
-à Manette.
-
-
-
-
-CXLVI
-
-
-En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment
-singulier. Il lui vint un profond mépris, un mépris de femme d'affaires
-pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant à lui, et qui manquait
-tout ce que la décoration donne à un artiste: la consécration
-officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la
-part aux commandes ministérielles. Dans ce refus que rien n'expliquait,
-n'excusait à ses yeux, et dont elle était incapable de comprendre la
-hauteur et la dignité, elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était
-désormais pour elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce
-qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était un pur
-imbécile.
-
-De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de
-caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorité,
-de sécheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire
-obéir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le
-vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases,
-sans explication, sans réplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le
-droit de demander plus. Elle prit, d'un air dégagé, l'assurance et le
-commandement d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea un
-ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, si décisif, que
-Coriolis en reçut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta,
-bras cassés, accablé, assommé.
-
-Quelques jours après, un marchand de tableaux belge venait le voir le
-matin, et séance tenante, en présence de Manette qui débattait toutes
-les conditions de l'acte, Coriolis signait un traité par lequel il
-s'engageait à livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant
-une rente annuelle.
-
-C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il
-avait tout accepté sans faire une objection: ses révoltes étaient à bout
-de forces, son énergie d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière
-scène avec Manette.
-
-
-
-
-CXLVII
-
-
-Alors commençait pour tous les deux le supplice du concubinage.
-
-Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir des haines amassées
-par tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, manger de hontes, dévorer
-d'avilissements, de chagrins, de désespoirs. Elle discernait
-distinctement ce qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de
-l'homme pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations
-d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire à côté d'elle, les
-mauvaises pensées, les ressentiments de son orgueil et de son coeur, les
-injures qu'il retenait, les révoltes qu'il taisait, elle les sentait
-sortir de lui, l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui
-semblaient la maudire. Il la blessait avec ces regards qui vont de la
-maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de femme, à des ménages qui
-passent; il la blessait avec ses rêveries qu'elle croyait voir aller
-vers quelque pur amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée
-ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une félicité manquée.
-
-Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme plus outrageusement
-que les brutalités d'un homme, les derniers liens attachant Manette à
-Coriolis se rompaient. Ce qui reste involontairement d'habitude aimante
-chez une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et qui demeure
-sa maîtresse, qui est la mère de son enfant, qui a encore la chaleur de
-ses bras autour du cou, se brisa chez elle: son âme se referma, avec
-l'amertume de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui
-reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces pardons qui montent
-du côte-à-côte de la vie, à ce qui se laisse attendrir, désarmer par
-l'existence à deux et le contact du souvenir.
-
-Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres éteintes de
-leurs années vécues, l'horrible détachement de mort qui s'établit entre
-deux êtres vivant, mangeant, dormant ensemble, unis à tous les instants
-de l'existence, et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable
-éloignement du père et de la mère, que rien ne rapproche plus, pas même
-les jeux de leur enfant à leurs pieds; ce fut cette vie double, ennemie,
-tiraillée et contrainte, pareille à la chaîne qui rive la haine de deux
-forçats, cette vie en commun où chaque frottement est une irritation, où
-l'instinct même des corps s'évite et se fuit, où l'homme et la femme
-mettent la séparation d'un vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils
-avaient peur de mêler leurs rêves!
-
-Heure épouvantable de ces amours, qui donne à l'amant la terreur de
-cette moitié de lui-même, assise dans son intérieur, entrée dans sa
-maison, et qui est là, contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à
-peine le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui fait
-avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de la chasser, et
-sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle le tient par l'habitude,
-parce qu'elle le connaît lâche et se manquant de parole à lui-même,
-parce qu'elle sait que son coeur est à l'âge des bassesses de coeur
-d'homme et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul!
-
-Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage à leur
-accouplement, à l'indissolubilité d'un lien intime intolérable et
-détesté, il semblait se dégager de Manette contre Coriolis une espèce
-d'hostilité originelle. L'éloignement de la femme paraissait se
-compliquer et s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en
-eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive, en revenant
-aux préjugés des siens, revenait peu à peu aux antipathies obscures et
-confuses de ses instincts. Une sorte de sentiment nouveau et naissant,
-impersonnel, irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la
-personne de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans le creux
-de toute âme juive, persiste la tradition des haines, l'amertume de
-siècles d'humiliation, tout ce qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu
-peut avoir de fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent,
-naturel, presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un roi juif
-de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, dans une de ces
-ivresses où l'on s'ouvre, il répondait à des amis qui lui demandaient le
-plaisir qu'il pouvait avoir à toujours travailler à être riche: «Ah!
-vous ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes un tas de
-chrétiens!»
-
-Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure d'une femme,
-Manette les goûtait en sentant Coriolis sous le talon de sa bottine.
-
-La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude de cet homme
-d'une autre foi, d'un autre baptême, d'un autre Dieu; en sorte qu'on
-aurait pu voir,--ironie des choses qui finissent!--la bizarre survie des
-vieilles vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes de
-dix-huit siècles, mettre comme le reste des entre-mangeries de races, de
-la race indo-germanique et de la race sémitique, là, en plein Paris,
-dans un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de ce
-misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle.
-
-
-
-
-CXLVIII
-
-
-Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où Anatole avait dîné
-pour la dernière fois chez Coriolis. Il sortait du palais de
-l'Industrie, où il venait de commencer un second portrait de l'empereur,
-dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une
-femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait écouter
-religieusement ses paroles:
-
---Oui, ma chère dame,--disait sentencieusement Anatole,--voilà la
-recette pour faire un Empereur dans les prix doux... La première fois,
-on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce... Mais la seconde,
-plus de ça..., on devient sage... Et comme j'ai un véritable intérêt
-pour vous--son sourire eut une nuance de galanterie,--je vais vous
-donner mon expérience _à l'oeil_... La toile, vous savez, c'est
-cinquante-huit francs, plus le calque, acheté à part cinq francs...
-Maintenant, attention! _Gnien_ a qui, pour le pantalon blanc et le
-manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent à cinq
-sous, total quarante sous... Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de
-plomb à quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon
-affaire... J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la
-culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de
-l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'épaulette, du collier, des
-parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des
-crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation d'ocre jaune
-pour les lumières et de bitume pour les ombres... Toutes les ombres de
-la toile, bien entendu, préparées au brun-rouge... Alors vous repiquez
-les lumières avec du jaune de chrome foncé et du jaune de Naples, et les
-brillants cassés avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de
-chrome à quinze et vingt centimes... Il existe des gens sans économie
-qui fourrent là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le tube,
-vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles... Point de siccatif
-de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout à l'huile grasse
-ordinaire... Inutile de vous recommander cela... Ah! j'ai encore trouvé
-le moyen de remplacer le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne coûte
-qu'un sou de plus que le bleu de Prusse...
-
-En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé dans les
-Champs-Elysées à la place d'un jeu de boules. Tout à coup, il
-s'interrompit et s'arrêta, en apercevant, dans le groupe des
-spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tête en
-avant et, découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière
-son dos. Il regarda cette tête où des cheveux presque blancs, coupés
-ras, contrastaient avec le noir des sourcils, restés durement noirs. Il
-examina tout cet homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de vingt
-ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.
-
---Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme étonnée,--à demain...
-
-A quelques pas, il lui jeta:--Mais surtout, ne glacez jamais avec de la
-capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!... rien que de
-la bonne laque fine à neuf sous!...
-
-Et il marcha vers Coriolis.
-
---Tu n'en as pas un... un cigare?--Ce fut le premier mot de
-Coriolis.--Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette... _Elle_ ne me
-donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!...
-
-Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se
-cramponnant à lui, le touchant de son grand corps penché, avec un air
-heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lâcher, il se mit à lui
-parler de «cette femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne
-lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du
-malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce qu'il souffrait dans cet
-intérieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de
-lâcheté...
-
-Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats de voix tout à
-coup réprimés, des gestes violents qui s'arrêtaient comme effrayés.
-
---Tu ne l'as pas vue... tu ne l'as pas vue avec son visage méchant, le
-visage qu'elle a pour moi... Ah! ce qui vient dans une figure de juive
-avec l'âge... la Parque qui se lève dans la femme... ce nez qui devient
-crochu... et ses yeux aigus... ses yeux! Les as-tu jamais bien
-regardés?... Ces yeux!...--murmura Coriolis en baissant la voix.--Ah!
-les femmes!... Tu étais avec une femme tout à l'heure, toi?
-
---Oui, une pauvre diablesse... Ça a été riche, élevée dans le luxe, au
-piano... Une canaille de mari qui a tout mangé et l'a plantée là avec
-deux enfants... Et maintenant, il faut vivre avec un talent
-d'agrément...
-
-Le triste roman de misère esquissé dans les quelques mots d'Anatole ne
-parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en était venu à cette
-monstrueuse surdité des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à
-un homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un mot d'intérêt,
-sans lui parler de lui, de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'il était
-devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit à lui
-repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les
-arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant à lui, il lui
-rabâcha ses plaintes, ses lamentations, ses jérémiades.
-
-Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne
-put se défendre d'un triste étonnement, en retrouvant cet homme si fort,
-si concentré, si maître de lui-même, descendu à cela:--à dire
-peureusement du mal de cette femme, à s'en venger comme un enfant qui
-_cafarde_ derrière le dos de son tyran!
-
-
-
-
-CXLIX
-
-
-A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à sa sortie,
-Anatole trouva Coriolis l'attendant.
-
-Coriolis était là, un quart d'heure avant, il se promenait de long en
-large devant la porte, il guettait, et aussitôt qu'Anatole paraissait,
-il s'emparait de lui, et tout de suite, brusquement, du premier mot, il
-soulageait sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations où
-il essayait de vider et de dégorger ses souffrances.
-
---Une vraie juiverie, la maison, maintenant!--lui disait-il un
-jour.--Non, tu n'as pas idée... C'est le sabbat chez moi, le sabbat!...
-D'abord les deux cousines qui sont à présent plus maîtresses qu'_elle_,
-et qui la tournent et la retournent comme un gant... Il y a la vieille
-paralysée qui fait tourner les sauces en marmottant de l'hébreu
-dessus... Et puis, c'est le scrofuleux de frère... Il vient une
-parente... qui travaille pour la synagogue, qui est brodeuse en
-_sepharim_... Je sais de leurs mots, tiens, à présent!... Horrible,
-celle-là!... Et puis, un tas de revenants de l'Ancien Testament, des
-parents, des juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des
-paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons avec une
-poignée entourée de laine rouge et de fils de laiton... des
-coreligionnaires d'on ne sait où, qui viennent manger, «s'asseoir sous
-la lampe», comme ils disent... Et des têtes!... Ah! je suis puni d'avoir
-aimé Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de ses fonds
-d'eau-fortes... Et les cuisines qu'ils font, si tu savais!... des
-cuisines à eux, comme en Alsace, pour les noces, des panades où ils
-mettent des mèches de bonnet de coton... Oui!... Ces jours-là, je me
-sauve de chez moi... Non, c'est trop fort, que toute cette abomination
-de marchands de lorgnettes descende chez moi comme à l'auberge!...
-Tiens! tu sais, la cousine, la grande, avec ses cheveux comme un
-incendie, son visage terrible... celle qui ressemble à la prostituée de
-l'Apocalypse... qui a été chez les fous... Ah! les pauvres fous, ils ont
-dû souffrir!... est-ce qu'elle ne connaît pas des infirmiers de
-Charenton?... Et elle les amène à dîner!... Ils viennent avec les fous
-qu'ils sont chargés de promener... Avant-hier, il y en a eu un qui est
-redevenu fou à la cuisine... Il a fallu aller chercher la garde... C'est
-amusant... Des fous, conçois-tu? On m'amène des fous chez moi! Oui... et
-tu veux que je continue à supporter cela?...
-
-Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de se dégager:
-
---Tu me quittes déjà?... Encore un quart d'heure... Tiens! dix minutes,
-rien que dix minutes...
-
---Non, je t'assure... je vais te dire... Il y a une heure que je devrais
-être parti... Tu vas comprendre... figure-toi qu'il y a trois jours que
-maman a cassé ses lunettes... Voilà trois jours qu'elle ne peut rien
-faire, ni travailler, ni lire... J'ai eu seulement ce matin de quoi lui
-en commander... je dois les prendre en route... Elle m'attend comme ses
-yeux, tu penses...
-
---Toi?--dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le bras.--Et bien ça ne
-fait rien...
-
-Il s'arrêta et le regarda.
-
---Tu es tout de même bien heureux!...
-
-
-
-
-CL
-
-
-Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux mois se passèrent
-sans qu'il le trouvât à la porte du palais de l'Industrie. Il ne savait
-ce qu'il était devenu, lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné
-d'être accosté par lui, à sa sortie.
-
---Tiens! te voilà?--fit-il.--Y a-t-il longtemps!...
-
---Oui, il y a longtemps... très-longtemps...--dit Coriolis lentement,
-comme si lui seul, dans sa vie, pouvait mesurer la longueur douloureuse
-du temps.
-
-En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui retenant amicalement
-la main dans la sienne:
-
---Es-tu content? Ça va-t-il?
-
---Oui... Et toi?--fit Anatole surpris de cette tendresse inaccoutumée de
-Coriolis.
-
---Moi? Ah! moi... je deviens raisonnable...--dit-il d'une voix
-sourde.--Tu comprends bien, mon ami, quand il y a un homme
-d'intelligence, il faut qu'il se trouve une femelle pour lui mettre la
-patte dessus, le déchirer, lui mordre le coeur, lui tuer ce qu'il y a
-dedans, et puis encore ce qu'il y a là... et il se toucha le
-front,--enfin le manger!...--On a toujours vu ça... Ça arrive tous les
-jours... Et il faut vraiment être bien enfant pour s'en plaindre...
-c'est ridicule...
-
-Il jeta cela avec une ironie presque sauvage.
-
---Je sais bien... il y un moyen de casser ces machines-là...
-
-Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et enragé de serrer,
-comme des mains qui étranglent.
-
---Oui, il faudrait des choses... pas bien... Il faudrait... des
-meurtres... Ah! dans le temps!...
-
-Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans laquelle Anatole
-retrouva le feu fauve des colères de jeune homme de son ami. Mais
-aussitôt cela tomba.
-
---Maintenant, je suis une...
-
-Et il dit un mot ignoble.
-
---Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas la vie drôle...
-
-Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement chinois d'un
-comique en vogue; mais de l'eau monta à ses paupières, et sa blague
-finit dans l'horrible étouffement brisé d'une voix d'homme qui se
-mouille de larmes de femme.
-
-Il reprit:
-
---Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un homme, cette
-poupée-là!... Tiens! je ne sais plus si j'ai du talent... Non, vrai, je
-ne sais plus!... Je n'y vois plus... Je suis comme un homme que j'ai vu
-une fois, assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait devant
-lui, dans un sillon... Il ne savait plus, il allait... stupide, comme
-moi... On entre dans mon atelier, on me trouve à mon chevalet, n'est-ce
-pas? Si l'on regardait mes brosses et ma palette, on verrait que c'est
-sec... Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait... je me
-suis levé pour faire croire que je peignais. Je ne peins plus, je fais
-semblant!... comprends-tu?... Et _elle_ est toujours là, dans mon dos...
-Quand je n'en peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient
-voir... Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!... Quand
-elle sort, j'ai les yeux des cousines sur moi, je les sens... Oh! on me
-soigne... Pardieu! c'est moi qui fais aller la maison... Je suis le
-boeuf, moi!... Quand je sors... tiens! aujourd'hui... c'est comme si je
-leur mangeais une bouchée dans la bouche...
-
-Il s'arrêta un moment; puis:
-
---Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?... Eh bien, il est
-affreux... il est devenu affreux!--dit-il avec une espèce de rire amer
-qui fit mal à Anatole.--C'est maintenant un vrai mérinos noir... Ah! je
-te réponds qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique,
-celui-là!... Mon fils, ça! mais il n'a rien de moi, rien des miens...
-rien! Tiens, il y a des moments où je crois que c'est l'âme de quelque
-grand-père qui vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie...
-Un affreux petit bonhomme, vois-tu!... Et si tu l'entendais me dire ce
-qu'elles l'ont dressé à me dire toute la journée: _Papa, tu ne fais
-rien_... si tu l'entendais!
-
-Et passant tout à coup à une autre idée:
-
---Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais te faire voir un
-tableau nouveau que je viens d'exposer...
-
-Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture où était son
-tableau.
-
-Anatole regarda, et après quelques compliments vagues, il se dépêcha de
-se sauver: il lui semblait qu'il venait de voir la folie d'un talent.
-
-
-
-
-CLI
-
-
-Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez Coriolis. Avec
-l'énervement de l'homme, une surexcitation était venue à l'organe
-artiste du peintre. Le sens de la couleur, s'exaltant en lui, avait
-troublé, déréglé, enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque
-fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande et pénible
-désillusion devant ses admirations anciennes. Les toiles qui autrefois
-lui avaient paru les plus splendides et les plus éclairées, ne lui
-donnaient plus de sensation lumineuse: il les revoyait éteintes,
-passées.
-
-Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre murs de chefs-d'oeuvre
-ne lui semblaient plus rayonner. Le Salon s'assombrissait, et arrivait à
-ne plus lui montrer qu'une sorte de momification des couleurs sous la
-patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il ne retrouvait plus
-là que la mémoire pâlie. Il sentait quelque chose manquer dans le
-rendez-vous de ces tableaux immortels: le soleil. Une monotone
-impression de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et il
-cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie dans les plus beaux
-tableaux.
-
-La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la voir, que dans
-l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion, l'aveuglement de
-rayonnement, les électricités de l'orage, le flamboiement des apothéoses
-de théâtre, le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du
-_magnesium_. Du jour, il n'essayait plus de peindre que l'éblouissement.
-A l'exemple de certains coloristes qui, la maturité de leur talent
-franchie, perdent dans l'excès la dominante de leur talent, Coriolis, un
-moment arrêté à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces
-derniers temps, à sa première manière, et peu à peu, à force d'en
-exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence, la limpidité,
-l'ensoleillement féerique, l'allumage enragé, l'étincellement, il se
-laissait entraîner à une peinture véritablement illuminée; et dans son
-regard, il descendait un peu de cette hallucination du grand Turner qui,
-sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des tableaux, mécontent de la
-lumière peinte jusqu'à lui, mécontent même du jour de son temps,
-essayait de s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à un
-jour vierge et primordial, à la _Lumière avant le Déluge_.
-
-Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
-enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant
-de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
-pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces
-bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des
-cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au
-bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
-sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et
-rêvait à l'_amatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur
-cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait les ors et les verts
-queue de paon des poudingues diluviens, les verts de velours, les verts
-changeants et bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du
-feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au jaune miellé
-des orpiments cristallisés et des fluorines; les couleurs embrasées des
-cuivres pyriteux, les couleurs de pierres roses ou violettes, qui font
-penser à des fleurs de cristal.
-
-Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations mères de la
-tendresse et de l'idéal du ton, à toutes ces variations du rose dans une
-fonte de porcelaine, depuis la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant,
-à la nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes les
-irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes sur le verre
-antique sorti de terre comme avec du ciel enterré. Il se mettait dans
-les yeux l'azur du saphir, le sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau
-du diamant. Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin de
-tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre,
-dans la Mer.
-
-
-
-
-CLII
-
-
---Comment! c'est vous, madame Crescent?--fit Anatole qui était couché.
-La brusque entrée de madame Crescent venait de le réveiller du délicieux
-sommeil de dix heures du matin.--Vous, chez moi? chez un jeune homme!
-
---Bêta!--dit madame Crescent,--il est joli, le jeune homme! Avec ça que
-les hommes m'ont jamais fait peur... Ouf!--fit-elle en soufflant comme
-si elle allait étouffer.--Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on te
-déniche... En voilà une horreur, ta rue!
-
---La rue du Gindre, madame!... La porte à côté du bureau de
-Bienfaisance... l'appartement à côté de la pompe... je trouve le matin
-des têtards dans ma cuvette!... Quand j'éternue, ça fait lever le
-papier... un détail!... Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait
-pas... On me l'a laissée à dix francs par mois... les champignons
-compris... Ça ne fait rien, ma brave madame Crescent, vous voyez
-quelqu'un de crânement heureux... Ah! j'en ai passé de dures avant
-ça!... Trois jours, pas ce qui s'appelle ça sous la dent!... Zéro à
-l'heure des repas... Je me couchais gris... Ah! dame, gris, vous me
-comprenez... Mais, psit! un changement à vue, une fortune! De la chance!
-Moi qui aurais dû crever, finir par la Morgue... Car, voilà!... Eh bien!
-pas du tout... Concevez-vous? M'amuser, bien dîner, être heureux, me
-payer des dîners à vingt-cinq sous!... Cinq jours de noce, là, à ne rien
-faire... Ah! rien... On aurait pu venir m'offrir n'importe quoi pour
-faire quelque chose... Le premier jour je me suis régalé du Jardin
-d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu'à six heures... Il y a un
-oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau... je ne vous dis que
-ça... Par exemple, cette fois-ci, mes créanciers... rien, pas un monaco.
-Trop bête, de ne pas garder un sou... On ne m'y repincera plus... Quand
-j'ai reçu mon argent, toc! j'ai acheté un parapluie d'abord... C'est
-drôle, hein? moi, d'acheter un parapluie? Comme il faut que j'ai mûri!
-Et puis, trois chemises à quatre francs cinquante... Pas mal, hein? ce
-petit paletot-là pour dix-huit francs?... le gilet, quatre francs... Et
-deux paires de bottines... pas une... deux!... Ah! voilà comme je m'y
-mets, moi, quand je m'y mets... Ah! c'est toi...
-
-Un gamin venait d'entrer, apportant à Anatole une tasse de café au lait.
-
---Tu reviendras demain... Aujourd'hui congé, pas de leçon... c'est saint
-Barnabé!
-
-Et, revenant à madame Crescent, quand l'enfant fut parti:--Je suis
-très-bien ici... La portière me fait mon ménage _à l'oeil_, pour des
-leçons que je donne à son moutard, à ce petit idiot-là... Il n'a pas la
-moindre disposition... Ça ne fait rien... Cette vieille bête de femme
-est si enchantée que, dans les premiers temps, elle m'envoyait un verre
-de vin avec mon café... des attentions à toucher un frotteur!... Ça
-s'arrange très-bien... Pendant qu'elle est là qui brosse mes affaires,
-qui cire mes souliers, je colle ma leçon au petit... Hein? de beaux
-draps? Je m'en suis aussi payé deux paires avec quatre taies
-d'oreiller... Oh! je suis requinqué... Voyez-vous! maintenant, je mène
-une vie d'un rangé! je rentre tous les soirs de bonne heure pour me
-sentir bien chez moi, jouir de tout ça, de mon petit intérieur... Je
-m'amollis dans le bien-être, quoi!... Quand je suis là-dedans, dans mes
-draps, avec une bougie, je me sens un bonheur!... Dire que j'ai encore
-soixante francs en or, là-haut, sur ce cadre!... Moi qui depuis des
-temps ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours... Enfin,
-c'est un secours de deux cents francs qui m'est joliment tombé...
-
---Ah! tu es si heureux que ça?--fit madame Crescent avec un air
-embarrassé.
-
---On dirait que ça vous fait de la peine?
-
---Non... mais c'est que...
-
-Elle s'arrêta.
-
---C'est que... quoi?
-
---Je t'apportais quelque chose.
-
-Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui avait l'apparence
-d'une lettre ministérielle.
-
---Une commande?--fit Anatole en la regardant.
-
---Non, tu n'es pas assez gentil pour ça... Comment, petite saleté, nous
-te faisons avoir une copie... tu ne viens pas nous voir... On t'en a
-après ça une seconde: tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de
-tes nouvelles... Eh bien! moi, je pensais à toi, animal... Je ne sais
-pas pourquoi... Vois-tu, au fond, il n'y a que nous deux qui aimions
-vraiment les bêtes...
-
---Voyons, ma bonne madame Crescent... cette lettre!
-
---Oh! c'est rien,--dit madame Crescent,--c'est rien...--Et elle devint
-rouge.--On croit souvent, comme ça, faire pour le bien... moi, je
-croyais... et puis, pas du tout... tu es riche... te voilà avec soixante
-francs... Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? où tu n'aurais pas
-été si fier... Enfin, que veux-tu, une idée... Si ça ne te va pas, il ne
-faut pas pour ça m'en vouloir... Parce que, vrai, moi, c'était pour
-toi...--fit la grosse femme avec une adorable humilité honteuse.--Moi,
-je suis une bête... la langue me brouille... je ne sais pas tourner les
-choses. Eh bien! voilà comme ça m'est venu... Nous étions donc comme ça
-à avoir de tes nouvelles, de bric et de broc, par les uns, par les
-autres... Moi j'ai bien vu qu'au fond, les commandes, tout ça, ça ne te
-tirait pas de peine... Ça te faisait manger deux ou trois mois, et puis
-c'était toujours à recommencer... Eh bien! alors, moi je me suis mise
-dans mes rêves... C'est devenu ma colique de te savoir comme ça... je me
-suis dit: Voilà un homme qui aime les bêtes... Si on voyait à lui
-trouver une petite place, où il serait comme qui dirait dans ses amours,
-avec la maman... Au fait, et la maman?
-
---Je l'ai emballée pour la province, chez une amie, en attendant une
-embellie... C'était trop lourd, à la fin le ménage... je me suis chargé
-de la liquidation... C'est elle qui m'a mis à sec.
-
---Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme ça, tous les deux, le pain
-et la caboulée... Tu sais, moi, quand j'ai une idée dans la tête... ça
-me trottait... Voilà la cour qui vient à Fontainebleau... Il nous tombe
-chez nous quelqu'un de bien... Merci! ce n'était pas de la chenille...
-un ministre, s'il vous plaît! de je ne sais plus quoi... Oh! un homme
-avec un front comme une porte de grange... Il voulait absolument avoir
-une décoration de son salon par Crescent... Tu sais que c'est moi qui
-fais les affaires... Lui, tu le connais, sorti de sa mécanique de
-peinture, cet empoté-là! le sabot d'un cochon serait aussi malin que
-lui... Si je n'étais pas là, il laisserait tout aller... Alors, quand
-nous avons été arrangés à peu près sur le prix... Ma foi!... il avait
-l'air si bon enfant, ce ministre... je lui ai dit que je voulais mes
-épingles... Il m'a dit: Quoi?... Eh bien! que je lui ai fait, je
-voudrais une petite place dans votre Jardin des Plantes pour
-quelqu'un... Il a commencé à me dire que ça ne se donnait pas comme
-ça... que c'était difficile, qu'il ne savait pas... Un tas de raisons...
-Monseigneur, que je lui ai dit... Ah! je n'ai pas bronché, je lui ai
-dit: Monseigneur... rien de fait, Crescent ne vous fera pas chez vous
-seulement grand comme la main, sans que j'aie ça pour un pauvre garçon
-qui a sa mère sur les bras... Et voilà ta lettre... je n'ai pu que ça...
-Oh! je me mets bien dans ta peau, va... je comprends... je me rends
-compte... un artiste, ce n'est pas tout le monde, je sais ce que
-c'est... on a ses idées, on tient à son état... Quand on a eu le courage
-jusqu'à quarante ans, qu'on s'est fait toute la vie des imaginations à
-ça... Après ça, tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque
-chose... Et puis, quelquefois, on peint là-dedans, à ce qu'il paraît...
-on peint quelque chose... un modèle de poisson... C'est du pain,
-vois-tu... C'est pour manger tous les jours... Tu n'es pas seul, songe
-donc! Et puis les années commencent à te monter sur la tête, sais-tu?
-
-Et elle avança timidement la lettre sur le pied du lit.
-
-Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains, avec une expression
-presque douloureuse, et la reposa sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y
-avait là-dedans la mort honteuse du rêve de toute sa vie. Madame
-Crescent était allée prendre les trois pièces d'or posées sur le rebord
-du cadre. Elle revint à Anatole en les tenant dans sa main ouverte.
-
---Sais-tu,--dit-elle doucement à Anatole,--ce que c'est que cet
-argent-là, mon enfant? C'est de l'argent qui n'est pas gagné... et de
-l'argent qui n'est pas gagné, c'est de la charité... une vilaine
-monnaie, je te dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes...
-
-Anatole baissa sur son drap un regard sérieux, reprit la lettre,
-l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-préparateur au Jardin des Plantes.
-Il la reposa sur son drap, la regarda quelque temps de loin sans rien
-dire. Puis tout à coup, criant:--Enfoncée la Gloire!--il se jeta au bas
-de son lit pour embrasser madame Crescent, en oubliant qu'il était en
-chemise.
-
---Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain singe!--fit madame
-Crescent qui reprit bientôt:--Et Coriolis? C'est bien drôle chez lui, à
-ce qu'il paraît... Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu?
-
---Des temps infinis.
-
---Eh bien! il y a des affaires... mais des affaires!... C'est Garnotelle
-que j'ai rencontré qui m'a raconté ça... Ah! mais, il faut te dire
-d'abord qu'il s'est marié, Garnotelle, tu ne savais pas?... Oui,
-marié... Oh! un beau mariage... Sa femme, c'est une princesse...
-Attends: Moldave... Oui, c'est bien ça qu'il m'a dit... Le nom, par
-exemple... tu sais, c'est des noms étrangers... cherche, apporte...
-Voilà que pour se marier, il va demander à Coriolis pour être son
-témoin... Un ancien camarade, je trouve que c'était gentil comme idée,
-moi... Il paraît que Coriolis l'a reçu! qu'il lui a dit des choses!
-qu'il venait pour l'insulter... que c'était lui faire un affront quand
-il savait que lui allait épouser une... Excusez du mot!--dit madame
-Crescent en le disant.--Une scène abominable!... Garnotelle a eu peur
-qu'il ne le battît... Il le croit devenu fou enragé... Après ça, mon
-Dieu! ça ne serait pas étonnant avec la femme qu'il a... une croquette
-comme ça!... Allons! tu sais qu'il y a encore quelques pièces de cent
-sous chez nous... Si tu avais des créanciers qui t'ennuient trop... Mais
-viens donc les chercher... Voilà ce qu'il faut faire... Nous passerons
-quelques bons jours... Tu verras les poules...
-
-
-
-
-CLIII
-
-
---Psit! psit! Chassagnol!
-
-Ainsi interpellé par Anatole, Chassagnol, qui allait sortir de la mairie
-du Luxembourg, se retourna. Il avait à côté de lui une bonne portant un
-petit enfant sous un voile blanc.
-
---A toi?--demanda Anatole à Chassagnol en regardant l'enfant.
-
---Ma septième fille...--dit le père avec un sourire qui laissait
-échapper le secret si longtemps gardé de sa nombreuse famille.--Ah çà!
-comment es-tu ici?
-
---Oh! moi, rien, rien... Une petite histoire de justice de paix, un
-arrangement à trois mois... le dernier de mes créanciers... C'est que
-maintenant, tu ne sais pas, j'ai une place...
-
---Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent... Figure-toi que
-Cecchina... ah! pardon, c'est ma femme... me voyant sans le sou, les
-enfants avaient faim, elle a eu une idée, ma paysanne de femme... Elle a
-trouvé je ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit
-que c'est un secret qui lui vient de la Madone... Enfin, les petites ont
-la becquée tous les jours, il y a toujours quelques sous dans la poche
-de mon gilet, et je puis flâner tranquillement... Ah çà! je t'emmène, tu
-vas dîner chez nous...
-
-Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de la Justice de
-Paix:--Vois donc...--dit tout à coup Anatole.
-
-A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, qu'on apercevait par
-le cintre de la porte vitrée du péristyle, sous le rayonnement diffus et
-blanc d'une large fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire
-s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du mur, disparut
-dans le retour de l'escalier que les deux amis ne pouvaient apercevoir.
-Puis il reparut, contre le carreau de la porte, un chapeau et un profil
-se détachant sur la carte en couleur du onzième arrondissement peinte au
-fond dans la cage de l'escalier. La porte battante s'ouvrit, et un homme
-se mit à descendre les douze grandes marches de l'escalier de la mairie,
-avec une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou, et des
-pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le vide. Les deux amis se
-rejetèrent un peu dans le vestibule noir de la Justice de Paix. L'homme
-passa sans les voir: c'était Coriolis.
-
-A quelques pas derrière lui venait Manette en grande toilette, suivie
-d'un groupe de quatre individus, vulgaires, effacés et vagues comme ces
-comparses des actes de l'État civil, raccolés au plus près dans les
-fournisseurs du voisinage.
-
-Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, frôla, sans
-le sentir, des blouses qui lisaient le _Moniteur_ affiché au mur,
-traversa la rue Bonaparte, et, comme s'il cherchait l'ombre, les pierres
-sans fenêtres et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent
-longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette s'était
-arrêtée avec les témoins au coin de la rue de Mézières et semblait les
-remercier.
-
-Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, qu'elle
-saisit par le bras, et l'on vit les deux dos de la femme et du marié
-aller jusqu'au bout de la rue Bonaparte. Puis, le couple tourna à
-droite, disparut.
-
---Rasé!--dit Anatole en faisant le geste énergique du gamin qui peint,
-avec le coupant de la main, une vie d'homme décapitée.
-
-
-
-
-CLIV
-
-
---Le Beau, ah! oui, le Beau!... s'y reconnaître dans le Beau! Dire c'est
-cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le définir!... Le
-pourquoi du Beau? D'où il vient? ce qui le fait être? son essence? Le
-Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin... la qualité de l'idée se
-produisant sous une forme symbolique... un produit de la faculté
-d'_idéer_... la perfection perçue d'une manière confuse... la réunion
-aristotélique des idées d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais!...
-Le Beau, est-ce l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine,
-_eido_, je _vois_, n'est que le Beau visible... Est-ce la réalité
-retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion,
-l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'idée et de la forme,
-de l'essence de la réalité, du visible et de l'invisible?... Est-il dans
-le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... dans l'imitation du beau des êtres,
-des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par
-élection ou par élévation? l'imitation sans particularité, sous l'image
-iconique de la personnalité, l'homme et pas un homme, l'imitation
-d'après un modèle collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure
-à la beauté vraie... «_pulchritudinem quæ est supra veram_...» une
-seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? L'objectivité ou l'infini de la
-subjectivité? l'_expressif_ de Goethe? Le côté individuel, le naturel,
-le caractéristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature,
-le mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité
-d'une sensation?... Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint
-Augustin?... Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?... Oh! le
-Beau!... le suprême de l'illimité et de l'indéfinissable!... Une goutte
-de l'océan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'école de l'Ironie, une
-création contre la Création, une reconstruction de l'univers par
-l'homme, le remplacement de l'oeuvre divine par quelque chose de plus
-humain, de plus conforme au _moi fini_, une bataille contre Dieu!... Le
-Beau!... Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien... le Beau
-rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une
-préparation à la morale, les idées de Fichte: le Beau utile!... Ah! la
-philosophie du Beau! Et toutes les esthétiques!... Le Beau, tiens! je le
-baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du
-Vrai! Et puis après?... Des mots! des mots!... Le Beau! le Beau! Mais
-d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre
-esprit? L'idée du Beau, ce n'est peut-être qu'un sentiment immédiat,
-irraisonné, personnel, qui sait?... Est-ce que tu crois au principe
-réfléchi du Beau, toi?
-
-C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des heures indues de
-la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier où séchaient
-les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu
-sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte aux
-lèvres, avec l'air d'écouter.
-
-
-
-
-CLV
-
-
-Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié brique, moitié
-pierre, à l'air d'étable et de cottage, où s'accrochent les bras
-grimpants d'une glycine, une fenêtre s'ouvre toujours la première au
-bout du Jardin des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue
-sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre à ce qui revit
-dans le jour qui ressuscite.
-
-Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu dans le
-jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses dans les allées, le
-long des grilles. Partout c'est un épanouissement d'êtres; et de
-jardinet en jardinet, court le frémissement du réveil animal, charmant
-de souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit de tous
-côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle de leurs kiosques, de jeunes
-axis, penchés sur le côté, s'inclinent en patinant sur le sol où ils
-tournent; les lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux,
-mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent dans des essais de
-galop; des onagres en gaieté, les quatre pattes en l'air, font de
-grandes roulées par terre. Tout ce qui est là, dans le mouvement, la
-fièvre, la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des
-muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux, dans leur
-volière, font trembler, sous leur voletage incessant, l'arbre mort
-qu'ils fatiguent sans repos du rapide effleurement d'une seconde de
-pose.
-
-A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons et des plumes
-montre le blanc de la neige; le trottinement des chèvres d'Angora
-balance comme des flocons d'argent mat; des paons blancs traînent,
-étalées, les lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la
-splendide blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une sorte de
-douceur frissonnante, avec des reflets dormants de nuage et de nacre.
-Sur les petites pelouses, presque entièrement couvertes de l'ombre
-allongée des arbres, où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque
-brise qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir le passage
-des animaux au soleil, la promenade de leurs couleurs dans des éclairs,
-la fuite, l'effacement instantané des petites lignes fines et sèches qui
-se dessinent en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde les
-vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe au bois râpeux de
-leur auge; le zèbre, avec son élégance d'un âne de Phidias, ses formes
-pleines, pures et souples, ses impatiences de ruade par tout le corps;
-les bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide, laissant
-tomber de leur masse le sombre d'un rocher, laissant emporter à l'air
-des rouleaux de leur toison brûlée. Des biches de l'Algérie, à la
-démarche lente, élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se
-dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en levant leurs
-bois comme la majesté d'une couronne. Il va à ces grands boeufs de
-Hongrie, aux cornes gigantesques, qui semblent la paix dans la force et
-dans la candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge au bout
-de son cou de serpent, et dont l'oeil nostalgique a l'air de chercher
-devant lui la liberté, l'horizon, l'infini, le désert. Et sur du gazon,
-il suit les tortues couleur de bronze, allant, en ramant des pattes, à
-travers des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur
-marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil.
-
-Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle et
-translucide, sur le décor mouillé des acacias, des peupliers, des
-saules, les cigognes tout à coup rompant leurs poses et leur immobilité
-empaillée, les cigognes prennent des essors boiteux; et courant,
-trébuchant, butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts ridicules et
-de grotesques velléités de vol, elles illuminent tout ce coin de jardin
-des couleurs vives qu'elles y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes
-agitées, du rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes,
-voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y attarde comme à
-une mare du paradis: rien que des frissonnements, des frémissements, des
-ondulations, des ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de
-l'oiseau, la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les
-ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements en
-boule, les hérissements, les rengorgements qui soulèvent la ouate floche
-de tous ces petits corps avec le souffle d'une brise; et cela, dans du
-soleil et dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui nagent
-et des brillants de plume qui se noient, avec des reflets qui voguent et
-des éclaboussements de poussière humide qui semblent briser, tout autour
-de l'oiseau, en gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine
-joie est là, la joie gracieuse des animaux qui échappent à la terre et
-ne se traînent pas sur le sol, la joie sans fatigue de toutes ces
-existences flottantes, balancées, portées sans fatigue par un soupir de
-l'air ou par une ride du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage,
-bercées dans de la transparence et de la limpidité, voyageant dans du
-ciel qui les mouille.
-
-Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, qui dort à
-fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à une île de granit à demi submergée,
-et qui, de temps en temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant
-son oeil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en serpe, le rose
-énorme d'une immense fleur de monde inconnu. Le pain de seigle
-qu'Anatole a l'habitude de grignoter en marchant dans le jardin, fait
-venir tout de suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec
-des éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un _pounka_:
-Anatole flatte de la main la bête vénérable, aux cils de momie, et il
-caresse presque pieusement cette peau de pierre qui a la couleur et le
-grain d'un bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un
-siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se pressant et se
-nouant par la trompe, se poussent front contre front, et jouent à se
-faire reculer avec des malices d'enfants de géants qui luttent et de
-grosses douceurs de frères qui s'amusent.
-
-Le soleil, en montant, resserre à chaque minute l'ombre de tout, et
-mordant le coin de cage, l'angle de nuit où sont réfugiés les nocturnes
-perchés, il allume un feu d'ambre dans l'oeil du Jean-le-Blanc.
-L'éblouissement qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au milieu
-des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets éclatent. Les
-aras rouges font reluire sur leur rouge l'écarlate d'un piment; les
-plumages des aras blancs étincellent de la blancheur de stalactites de
-cire vierge et de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit
-toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un feu d'artifice
-de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la grue couronnée tremble dans
-l'herbe comme un bouquet d'épis d'or.
-
-Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de marronniers, la
-lumière jette de distance en distance des palets de jour; et sur les
-troncs ensoleillés, la découpure digitée des feuilles dessine en
-tremblant des fleurs de lis d'ombre.
-
-Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la respiration de
-l'air fait courir en passant comme des soulèvements d'ailes qui
-s'envolent et des battements de langues qui boivent, Anatole a devant
-lui la ménagerie enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la
-ménagerie où le roux des lions marche dans la flamme de l'heure, où le
-tigre qui passe et repasse semble emporter chaque fois sur les raies de
-sa robe les raies de ses barreaux, où de jeunes panthères, couchées sur
-le dos, s'étirent mollement avec des voluptés renversées de bacchantes.
-Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux attirés par le pain qu'on
-donne aux animaux et les miettes des grosses bêtes. A l'étourdissant
-concert des moineaux gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le
-chant de fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle
-infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement sourd d'un grand
-boeuf, le rugissement d'un lion, le bramement guttural d'un
-cerf, le barrit strident d'un éléphant, le cor d'airain de
-l'hippopotame,--bâillements de féroces ennuyés, soupirs de bêtes
-sauvages, fauves haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime
-à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion, le
-tressaillement d'instruments de bronze et de notes de tonnerre. Puis
-cela tombe, et bientôt s'éteint dans le cri d'un petit animal, ainsi
-qu'un grand souffle qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une
-flûte de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à goutte le
-filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours blanc.
-
-En errant, ses regards rencontrent dans des trouées de verdure des têtes
-aux yeux mourants, à la langue rose qui passe sur des babines luisantes,
-des bouches flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se
-cherchant, dans un baiser qui mord, à travers les grillages! Il y a dans
-l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias en fleur qui couvrent
-des allées de leur effeuillement; il y a des arômes fumants, des
-émanations musquées et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums des
-roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs buissons l'entrée du
-jardin...
-
-Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il s'oublie, il se perd à
-voir, à écouter, à aspirer. Ce qui est autour de lui le pénètre par tous
-les pores, et la Nature l'embrassant par tous les sens, il se laisse
-couler en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse lui
-vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses antiques qui
-replantaient l'homme dans la Terre, en lui faisant pousser des branches
-aux jambes. Il glisse dans l'être des êtres qui sont là. Il lui semble
-qu'il est un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît, dans
-tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, ce qui chante,
-chante en lui. Il croit sentir passer dans ses entrailles l'allégresse
-de la vie des bêtes; et une espèce de grand bonheur animal le remplit
-d'une de ces béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la
-créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant de la création.
-
-Et parfois, dans ce jour du commencement de la journée, dans ces heures
-légères, dans cette lumière qui boit la rosée, dans cette fraîcheur
-innocente du matin, dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la
-terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans ce bleu du ciel
-naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans la tendresse verte de mai,
-dans la solitude des allées sans public, au milieu de ces cabanes de
-bois qui font songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu de
-cet univers d'animaux familiers et confiants comme sur une terre divine
-encore, l'ancien Bohême revit des joies d'Éden, et il s'élève en lui,
-presque célestement, comme un peu de la félicité du premier homme en
-face de la Nature vierge.
-
-Décembre 1864.--Août 1866.
-
-
-FIN.
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by
-Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63179 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Manette Salomon, by Edmond and Jules de Goncourt.
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-
-</style>
-</head>
-<body>
-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63179 ***</div>
-
-<p class="c"><span class="large">ROMANS</span><br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-<span class="large">EDMOND ET JULES DE GONCOURT</span></p>
-
-<h1>MANETTE<br />
-<span class="xlarge">SALOMON</span></h1>
-
-<p class="c gap sans-serif">NOUVELLE ÉDITION</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS<br />
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</span><br />
-<span class="sans-serif small">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br />
-11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
-
-
-<p class="c">1902</p>
-
-<p class="c small">Tous droits réservés</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c sans-serif sc top4em">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</p>
-
-<p class="c large">&OElig;UVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT</p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="large sc c top1em" colspan="3">GONCOURT (Edmond de)</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La fille Élisa</b>, 38<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Les frères Zemganno</b>, 8<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La Faustin</b>, 19<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Chérie</b>, 18<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La Maison d'un artiste au XIX<sup>e</sup> siècle</b></td>
-<td class="num">2 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><b>Les actrices du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>:</td>
-<td>M<sup>me</sup> <span class="sc">Saint-Huberty</span></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>M<sup>lle</sup> <span class="sc">Clairon</span> (3<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td><span class="sc">La Guimard</span></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Les Peintres japonais</b>:
-<span class="sc">Outamaro</span>.&mdash;Le Peintre des Maisons vertes, 4<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap2" colspan="2">&mdash;<span class="sc">Hokousaï</span> (peintre), (2<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="large sc c top1em">GONCOURT (Jules de)</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Lettres</b>, précédées d'une préface de <span class="sc">H. Céard</span> (3<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="large sc c top1em">GONCOURT (Edmond et Jules de)</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>En 18**</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Germinie Lacerteux</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Madame Gervaisais</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Renée Mauperin</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Manette Salomon</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Charles Demailly</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>S&oelig;ur Philomène</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Quelques créatures de ce temps</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Pages retrouvées</b>, avec une préface de <span class="sc">G. Geffroy</span> (3<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Idées et sensations</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Préfaces et manifestes littéraires</b> (3<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Théâtre</b> (<span class="sc">Henriette Maréchal.&mdash;La Patrie en danger</span>)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Portraits intimes du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>. Études nouvelles d'après
-les lettres autographes et les documents inédits</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La Femme au XVIII<sup>e</sup> siècle</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La duchesse de Châteauroux et ses s&oelig;urs</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Madame de Pompadour</b>, nouvelle édition, revue et augmentée
-de lettres et documents inédits</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La Du Barry</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de Marie-Antoinette</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Sophie Arnould</b> (Les actrices au XVIII<sup>e</sup> siècle)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de la Société française pendant la Révolution</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de la Société française pendant le Directoire</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="3"><b>L'Art du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap2" colspan="2">1<sup>re</sup> série (Watteau.&mdash;Chardin.&mdash;Boucher.&mdash;Latour)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap2" colspan="2">2<sup>e</sup> série (Greuze.&mdash;Les Saint-Aubin.&mdash;Gravelot.&mdash;Cochin)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap2" colspan="2">3<sup>e</sup> série (Eisen.&mdash;Moreau-Debucourt.&mdash;Fragonard.&mdash;Prudhon)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Gavarni</b>. <span class="sc">L'Homme et l'&OElig;uvre</span></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Journal des Goncourt</b>. Mémoires de la vie littéraire (9<sup>e</sup> mille).</td>
-<td class="num">9 vol.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Paris.&mdash;L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.&mdash;1215.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">MANETTE SALOMON</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>On était au commencement de novembre. La dernière
-sérénité de l'automne, le rayonnement blanc et
-diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et de neige,
-flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver.</p>
-
-<p>Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait
-au labyrinthe, un monde particulier, mêlé, cosmopolite,
-composé de toutes les sortes de gens de Paris, de la
-province et de l'étranger, que rassemble ce rendez-vous
-populaire.</p>
-
-<p>C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises
-à voiles bruns, à lunettes bleues.</p>
-
-<p>Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil.</p>
-
-<p>Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un
-voisin du jardin, de quelque rue d'à côté, les pieds dans
-des pantoufles.</p>
-
-<p>Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche,
-ses deux haches en sautoir surmontées d'une grenade;&mdash;un
-prince jaune, tout frais habillé de Dusautoy, accompagné
-d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à dolman
-d'Albanais;&mdash;un apprenti maçon, un petit gâcheur
-débarqué du Limousin, portant le feutre mou et la chemise
-bise.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en
-casquette, avec un livre et un cahier de notes sous le
-bras. Et presque à côté de lui, sur la même ligne, un
-ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade
-au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois
-fleurs d'immortelle à la boutonnière.</p>
-
-<p>Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir
-devant lui un bel enfant, en robe russe de velours bleu,
-à boutons d'argent, à manches de toile blanche, au cou
-duquel battait un collier d'ambre.</p>
-
-<p>Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait
-voir sur sa figure la joie promise du dîner du soir en
-cabinet, sur le quai, à la <i>Tour d'argent</i>.</p>
-
-<p>Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait
-et traînait par la main un petit négrillon, embarrassé
-dans sa culotte, et qui semblait tout triste d'avoir vu
-des singes en cage.</p>
-
-<p>Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce
-à travers la verdure des arbres verts, entre le bois
-froid d'ombre humide, aux troncs végétants de moisissure,
-à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre
-foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait,
-sans le regarder, aux miss, dans le Guide; et la
-colonne, un moment arrêtée, reprenait sa marche, gravissant
-le chemin ardu du labyrinthe d'où roulaient des
-cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux,
-et des descentes folles de petites filles faisant sauter à
-leur dos des cornets à bouquin peints en bleu.</p>
-
-<p>Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique
-d'ouvrages en perles sur le chemin, se frôlant et par
-moments s'appuyant à la rampe de fer contre la charmille
-d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant, des
-micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois
-pétrifiés qui portent le belvédère, clignant des yeux pour
-lire le vers latin qui tourne autour de son bandeau de
-bronze:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c">Horas non numero nisi serenas.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à
-jour.</p>
-
-<p>Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout.</p>
-
-<p>Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un
-peu le rideau des pins, des morceaux de la grande ville
-s'étendaient à perte de vue. Devant eux, c'étaient d'abord
-des toits pressés, aux tuiles brunes, faisant des
-masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se
-détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges
-teintes étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient
-dans du noir-roux en allant vers le quai. Sur
-le quai, les carrés de maisons blanches, avec les petites
-raies noires de leurs milliers de fenêtres, formaient et
-développaient comme un front de caserne d'une blancheur
-effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin
-en loin, dans le rouillé de la pierre, une construction
-plus vieille. Au delà de cette ligne nette et claire, on ne
-voyait plus qu'une espèce de chaos perdu dans une nuit
-d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits d'où
-des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille
-une mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées
-par l'obscurité grise de l'éloignement, brouillées dans
-le fond du jour baissant; un fourmillement de demeures,
-un gâchis de lignes et d'architectures, un amas de
-pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une
-carrière, sur lequel dominaient et planaient le chevet et
-le dôme d'une église, dont la nuageuse solidité ressemblait
-à une vapeur condensée. Plus loin, à la dernière
-ligne de l'horizon, une colline, où l'&oelig;il devinait une
-sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement
-les étages d'une falaise dans un brouillard de mer. Là-dessus
-pesait un grand nuage, amassé sur tout le bout
-de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un violet
-sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration
-de fournaise de la grande ville et la vaste bataille
-de la vie de millions d'hommes semblaient mettre
-comme des poussières de combat et des fumées d'incendie.
-Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës
-sur une clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu
-de vert pâle. Puis revenait un ciel dépoli et couleur
-d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages gris.</p>
-
-<p>En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or
-sur une colonne, entre la tête d'un arbre vert se colorant
-dans ce ciel d'hiver d'une chaleur olive, et les plus hautes
-branches du cèdre, planes, étalées, gazonnées, sur lesquels
-les oiseaux marchaient en sautillant comme sur
-une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés,
-sous lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie,
-presque carminée, la grande allée du jardin, plus
-haut que les immenses toits de tuile verdâtres de la
-Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc, l'&oelig;il
-embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière
-et la masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan
-d'ombre ressemblant à un lavi, d'encre de Chine sur un
-dessous de sanguine, une zone de tons ardents et bitumineux,
-brûlés de ces roussissures de gelée et de ces
-chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle
-des Anglais; puis, dans la finesse infinie d'une teinte
-dégradée, il se levait un rayon blanchâtre, une vapeur
-laiteuse et nacrée, trouée du clair des bâtisses neuves,
-et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en s'opalisant,
-une fin de capitale, des extrémités de faubourgs,
-des bouts de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait
-sous cette lueur suspendue qui faisait devenir noires,
-en les touchant, les fumées blanches dans l'ombre.
-Tout au loin, l'Observatoire apparaissait, vaguement
-noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique
-d'un coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de
-droite, se dressait la borne de l'horizon, le pâté du Panthéon,
-presque transparent dans le ciel, et comme lavé
-d'un bleu limpide.</p>
-
-<p>Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là-haut
-de tous côtés; les enfants étaient montés, pour mieux
-voir, sur le banc de bronze, quand quatre jeunes gens
-entrèrent dans le belvédère.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,&mdash;fit
-l'un en s'approchant de la lunette d'approche fixée par
-une ficelle à la balustrade. Il chercha le point, braqua
-la lunette:&mdash;Ça y est! attention!&mdash;se retourna vers le
-groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des
-Anglaises:&mdash;Milady, voilà! confiez-moi votre &oelig;il&hellip; Je
-n'en abuserai pas! Approchez, mesdames et messieurs!
-Je vais vous faire voir ce que vous allez voir! et un peu
-mieux que ce préposé aux horizons du Jardin des Plantes
-qui a deux colonnes torses en guise de jambes&hellip; Silence!
-et je commence!&hellip;</p>
-
-<p>L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur,
-avait mis l'&oelig;il à la lorgnette.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon
-les moyens des personnes!&hellip; <i lang="en" xml:lang="en">Spoken here! Time is money!
-Rule Britannia! All right!</i> Je vous dis ça, parce qu'il
-est toujours doux de retrouver sa langue dans la
-bouche d'un étranger&hellip; Paris! messieurs les Anglais,
-voilà Paris! C'est ça!&hellip; c'est tout ça&hellip; une crâne
-ville!&hellip; j'en suis, et je m'en flatte! Une ville qui fait du
-bruit, de la boue, du chiffon, de la fumée, de la gloire&hellip;
-et de tout! du marbre en carton-papier, des grains de
-café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière
-avec de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité
-en pain d'épice, des idées pour la province, et des
-femmes pour l'exportation! Une ville qui remplit le
-monde&hellip; et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des
-dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre,
-et des professeurs de thibétain en liberté! La capitale
-du Chic, quoi! Saluez!&hellip; Et maintenant ne bougeons
-plus! Ça? milady, c'est le cèdre, le vrai du Liban, rapporté
-d'un ch&oelig;ur d'Athalie, par M. de Jussieu, dans son
-chapeau!&hellip; Le fort de Vincennes! On compte deux lieues,
-mes gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint
-Louis rendait la justice, pour en faire les bancs de la
-cour de Cassation&hellip; Le château a été démoli, mais on l'a
-reconstruit en liége sous Charles X: c'est parfaitement
-imité, comme vous voyez&hellip; On y voit les mânes de Mirabeau,
-tous les jours de midi à deux heures, avec des
-protections et un passe-port&hellip; Le Père-Lachaise! le
-faubourg Saint-Germain des morts: c'est plein d'hôtels&hellip;
-Regardez à droite, à gauche&hellip; Vous avez devant vous le
-monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de
-M. Guizot&hellip; La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les
-prisonniers de la Bastille pour en faire une surprise à
-leur gouverneur&hellip; On avait d'abord mis dessus le portrait
-de Louis-Philippe, Henri IV avec un parapluie;
-on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui
-s'envole; c'est d'après nature&hellip; On a dit qu'on la muselait
-dans les chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses:
-j'ai demandé au gardien, ce n'est pas vrai&hellip; Regardez
-bien, mylady, il y a un militaire auprès de la Liberté:
-c'est toujours comme ça en France&hellip; Ça? c'est rien, c'est
-une église&hellip; Les buttes Chaumont&hellip; Distinguez le
-monde&hellip; On reconnaîtrait ses enfants naturels!&hellip; Maintenant,
-mylady, je vais vous la placer à Montmartre&hellip;
-La tour du télégraphe&hellip; Montmartre, <i lang="la" xml:lang="la">mons martyrum</i>&hellip;
-d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle
-est remplie de peintres qui s'exposent volontairement
-aux bêtes chaque année, à l'époque de l'Exposition&hellip;
-Là-dessous, les toits rouges? ce sont les Catacombes pour
-la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela, mademoiselle!&hellip;
-Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement
-la Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave
-l'Hôtel-Dieu, la Préfecture de Police, et l'Institut!&hellip; On
-dit que dans le temps il baignait la Tour de Nesle&hellip;
-Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement! Voilà
-Sainte Geneviève&hellip; A côté, la tour Clovis&hellip; c'est fréquenté
-par des revenants qui y jouent du cor de chasse
-chaque fois qu'il meurt un professeur de Droit comparé&hellip;
-Ici, c'est le Panthéon&hellip; le Panthéon, milady, bâti par
-Soufflot, pâtissier&hellip; C'est, de l'aveu de tous ceux qui le
-voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde&hellip;
-Il y avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans
-les cheveux de Marat quand on l'y a enterré&hellip; L'arbre
-des Sourds-et-Muets&hellip; un arbre qui a grandi dans le silence&hellip;
-le plus élevé de Paris&hellip; On dit que quand il fait
-beau, on voit de tout en haut la solution de la question
-d'Orient&hellip; Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères
-qui ait le droit d'y monter!&hellip; Ce monument égyptien?
-Sainte-Pélagie, milady&hellip; une maison de campagne,
-élevée par les créanciers en faveur de leurs
-débiteurs&hellip; Le bâtiment n'a rien de remarquable que
-le cachot où M. de Jouy, surnommé «l'Homme au
-masque de coton», apprivoisait des hexamètres avec un
-flageolet&hellip; Il y a encore un mur teint de sa prose!&hellip; La
-Pitié&hellip; un omnibus pour les pékins malades, avec correspondance
-pour le Montparnasse, sans augmentation
-de prix, les dimanches et fêtes&hellip; Le Val-de-Grâce, pour
-MM. les militaires&hellip; Examinez le dôme, c'est d'un
-nommé Mansard, qui prenait des casques dans les tableaux
-de Lebrun pour en coiffer ses monuments&hellip;
-Dans la cour, il y a une statue élevée par Louis XIV au
-baron Larrey&hellip; L'Observatoire&hellip; Vous voyez, c'est une
-lanterne magique&hellip; il y a des Savoyards attachés à l'établissement
-pour vous montrer le Soleil et la Lune&hellip;
-C'est là qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette&hellip;
-en long&hellip; Et ça&hellip; la Salpêtrière, milady, où
-l'on enferme les femmes plus folles que les autres! Voilà!&hellip;
-Et maintenant, à la générosité de la société!&mdash;lança le
-démonstrateur de Paris.</p>
-
-<p>Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci
-à tout ce qui tombait au fond de sa vieille coiffe, aux
-gros sous comme aux pièces blanches, salua et se sauva
-à toutes jambes, suivi de ses trois compagnons qui étouffaient
-de rire en disant:&mdash;Cet animal d'Anatole!</p>
-
-<p>Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire,
-assis sur le banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce
-qu'il y avait dans son chapeau sur les genoux du prêtre,
-lui jeta:&mdash;Monsieur le curé, pour vos pauvres!</p>
-
-<p>Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore
-dans le creux de sa pauvre soutane, que le donneur
-était déjà loin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes
-gens s'arrêtèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Où dine-t-on?&mdash;dit Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Où tu voudras,&mdash;répondirent en ch&oelig;ur les trois
-voix.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui <i>en</i> a?&mdash;reprit Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je n'ai pas grand'chose,&mdash;dit l'un.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, rien,&mdash;dit l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Alors ce sera Coriolis&hellip;&mdash;fit Anatole en s'adressant
-au plus grand, dont la mise élégante contrastait
-avec le débraillé des autres.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, c'est bête&hellip; mais j'ai déjà mangé
-mon mois&hellip; je suis à sec&hellip; Il me reste à peine de quoi
-donner à la portière de Boissard pour la cotisation du
-punch&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet
-argent à ce curé!&mdash;dit à Anatole un garçon aux longs
-cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;Garnotelle, mon ami,&mdash;répondit Anatole,&mdash;vous
-avez de l'élévation dans le dessin&hellip; mais pas dans
-l'âme!&hellip; Messieurs, je vous offre à dîner chez Gourganson&hellip;
-J'ai l'<i>&oelig;il</i>&hellip; Par exemple, Coriolis, il ne faut pas
-t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais
-truffés comme à ta société du vendredi&hellip;</p>
-
-<p>Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez
-l'honneur&hellip;</p>
-
-<p>On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol
-étaient en avant, Coriolis dit à Anatole, en lui désignant
-le dos de Chassagnol:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là, hein? qui a
-l'air d'un vieux f&oelig;tus&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Connais pas&hellip; mais pas du tout&hellip; Je l'ai vu une
-fois avec des élèves de Gleyre, une autre fois avec des
-élèves de Rude&hellip; Il dit des choses sur l'art, au dessert,
-il m'a semblé&hellip; Très-collant&hellip; Il s'est accroché à nous
-depuis deux ou trois jours&hellip; Il va où nous mangeons&hellip;
-Très-fort pour reconduire, par exemple&hellip; Il vous lâche
-à votre porte à des heures indues&hellip; Peut-être qu'il demeure
-quelque part, je ne sais pas où&hellip; Voilà!</p>
-
-<p>Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent
-par une petite allée dans une arrière-salle de
-crêmerie. Dans un coin, un gros gaillard noir et barbu,
-coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une petite
-table.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'homme aux bouillons&hellip;&mdash;fit Anatole en
-l'apercevant.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, monsieur,&mdash;dit-il à Chassagnol,&mdash;vous
-représente&hellip; le dernier des amoureux!&hellip; un homme
-dans la force de l'âge, qui a poussé la timidité, l'intelligence,
-le dévouement et le manque d'argent jusqu'à
-fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé&hellip;
-ce qui lui permet de considérer une masse de
-fois dans la journée l'objet de son culte, mademoiselle
-ici présente&hellip;</p>
-
-<p>Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson
-qui entrait, apportant des serviettes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie,
-toi! Laisse donc, je connais les femmes&hellip; j'avance
-joliment tes affaires, va, farceur!&mdash;et il donna un amical
-renfoncement au jeune homme barbu qui voulut
-parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit.</p>
-
-<p>Le crêmier apparut sur le seuil:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!&mdash;cria
-Anatole,&mdash;votre vin le plus extraordinaire&hellip; à
-12 sous!&hellip; et des bifteacks&hellip; des vrais!&hellip; pour monsieur&hellip;&mdash;il
-indiqua Coriolis&mdash;qui est le fils naturel
-de Chevet&hellip; Allez!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash;Dis donc, Coriolis,&mdash;fit Garnotelle,&mdash;ta dernière
-académie&hellip; j'ai trouvé ça bien&hellip; mais très-bien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vrai?&hellip; vois-tu, je cherche&hellip; mais la nature!&hellip;
-faire de la lumière avec des couleurs&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Qui ne la font jamais&hellip;&mdash;jeta Chassagnol.&mdash;C'est
-bien simple, faites l'expérience&hellip; Sur un miroir
-posé horizontalement, entre la lumière qui le frappe et
-l'&oelig;il qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le
-pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le
-verrez? D'un gris intense, presque noir, au milieu de
-la clarté lumineuse&hellip;</p>
-
-<p>Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase,
-l'homme qui l'avait dite.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça?&mdash;Anatole, en cherchant
-dans sa poche du papier à cigarette, venait de retrouver
-une lettre.&mdash;Ah! l'invitation des élèves de
-Chose&hellip; une soirée où l'on doit brûler toutes les critiques
-du Salon dans la chaudière des sorcières de
-Macbeth&hellip; Il est bon, le post-scriptum: «Chaque invité
-est tenu d'apporter une bougie&hellip;»</p>
-
-<p>Et coupant une conversation sur l'École allemande
-qui s'engageait entre Chassagnol et Garnotelle:&mdash;Est-ce
-que vous allez nous embêter avec Cornélius?&hellip; Les
-Allemands! la peinture allemande!&hellip; Mais on sait comment
-ils peignent les Allemands&hellip; Quand ils ont fini
-leur tableau, ils réunissent toute leur famille, leurs enfants,
-leurs petits enfants&hellip; ils lèvent religieusement la
-serge verte qui recouvre toujours leur toile&hellip; Tout le
-monde s'agenouille&hellip; Prière sur toute la ligne&hellip; et alors
-ils posent le point visuel&hellip; C'est comme ça! C'est vrai
-comme&hellip; l'histoire!</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu bête!&mdash;dit Coriolis à Anatole.&mdash;Ah ça! dis
-donc, tes bifteacks, pour des bifteacks soignés&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ils sont immangeables&hellip; Attendez&hellip; Donnez-moi-les
-tous&hellip;&mdash;et il les réunit dans une assiette qu'il
-cacha sous la table. Puis, profitant d'une sortie de la
-fille de Gourganson, il disparut par une petite porte
-vitrée au fond de la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Ça y est,&mdash;dit-il en revenant au bout d'un instant.&mdash;Ah!
-tu ne connais pas la tradition de la maison&hellip;
-Ici, quand les bifteacks ne sont pas tendres, on va les
-fourrer dans le lit de Gourganson&hellip; C'est sa punition&hellip;
-Après ça, c'est peut-être aussi sa santé&hellip; J'ai connu un
-Russe qui en avait toujours un&hellip; cru&hellip; dans le dos.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?&mdash;demanda
-Garnotelle à Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord,
-Boissard est très-bon garçon&hellip; Beaucoup de gens connus
-et amusants&hellip; Théophile Gautier&hellip; la bande de
-Meissonier&hellip; On fait de la musique dans un salon&hellip;
-dans l'autre, on cause peinture, littérature&hellip; de tout&hellip;
-Et une antichambre avec des statues&hellip; grand genre et
-pas cher&hellip; Un dîner tous les mois&hellip; nous avons déboursé
-chacun six francs pour un couvert en Ruolz&hellip;
-Ça se termine généralement par un punch&hellip; Nous avons
-Monnier qui est superbe! Il a eu la dernière fois une
-charge belge, les <i>prenkirs</i>&hellip; étourdissante!&hellip; Et puis
-Feuchères, qui fait des imitations de soldat, des histoires
-de Bridet à se tordre&hellip; Un monde bon enfant et pas trop
-canaille&hellip; On bavarde, on rit, on se monte&hellip; Tout le
-monde dit des mots drôles&hellip; L'autre jour, en sortant,
-je reconduisais Magimel le lithographe&hellip; Il me dit:
-«Ah! comme j'ai vieilli!&hellip; Autrefois, les rues étaient
-trop étroites&hellip; je battais les deux murs. Maintenant
-c'est à peine si j'accroche un volet!&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash;Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va
-chez Boissard, excusez!&mdash;fit Anatole.&mdash;Mais tu t'es
-trompé d'atelier, mon vieux&hellip; tu aurais dû entrer chez
-Ingres&hellip; Vous savez, ils sont bons, les Ingres! ils se demandent
-de leurs nouvelles! Plus que ça de genre!</p>
-
-<p>Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte
-et nerveuse la tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace
-de la lui coucher dans son assiette.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui a vu le <i>Premier baiser de Chloé</i>, de
-Brinchard, qui est exposé chez Durand Ruel?&mdash;demanda
-Garnotelle.</p>
-
-<p>&mdash;Moi&hellip; C'est d'un réussi&hellip;&mdash;dit Anatole&hellip;&mdash;Ça
-ma rappelé le baiser d'Houdon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! un baiser!&hellip;&mdash;lança Chassagnol.&mdash;Ça, un
-baiser! cette machine en bois! Un baiser, ça? Un baiser
-de ces poupées antiques qu'on voit dans une armoire au
-Vatican, je ne dis pas&hellip; Mais un baiser vivant, cela?
-Jamais! non, jamais! Rien de frémissant&hellip; rien qui
-montre ce courant électrique sur les grands et les petits
-foyers sensibles&hellip; rien qui annonce la répercussion de
-l'embrassement dans tout l'être&hellip; Non, il faut que le
-malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement
-de ce que c'est que les lèvres&hellip; Mais les lèvres, c'est revêtu
-d'une cuticule si fine qu'un anatomiste a pu dire
-que leurs papilles nerveuses n'étaient pas recouvertes,
-mais seulement gazées, <i>gazées</i>, c'est son mot, par cet
-épiderme&hellip; Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres
-de sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux
-ou de la cinquième paire, communiquent par des
-anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels
-de la tête&hellip; Ils s'unissent, de proche en proche, aux
-paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf intercostal
-ou le <i>grand sympathique</i>, le grand charrieur des
-émotions humaines au plus profond, au plus intime de
-l'organisme&hellip; le <i>grand sympathique</i> qui communique
-avec la paire vague ou nerfs de la huitième paire, qui
-embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au
-c&oelig;ur, qui touche au c&oelig;ur!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Neuf heures et demie&hellip; Je me sauve,&mdash;dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais avec toi,&mdash;fit Anatole; et, sur la
-porte, son geste appela Garnotelle, comme s'il lui disait:
-Viens donc!&hellip;</p>
-
-<p>Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit
-rasseoir, en le prenant par un bouton de sa redingote,
-et il continua à lui exposer la circulation de la sensation
-du baiser d'une extrémité à l'autre du corps humain.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient
-dans l'art, vers l'année 1840, le grand mouvement
-révolutionnaire du Romantisme qu'avaient vu se
-lever les dernières années de la Restauration, finissait
-dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût
-cru voir tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe,
-le souffle d'avenir qui avait remué l'art. De hautes espérances
-avaient sombré avec le peintre de la <i>Naissance
-d'Henri IV</i>, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant
-début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de
-promesses, annonçant le dégagement futur d'une personnalité,
-allaient, comme Chassériau, de l'ombre d'un
-maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous les chefs
-d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un
-éclectisme bâtard et un style inquiet.</p>
-
-<p>Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur
-jour d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour
-devenir les ouvriers de ce grand musée de Versailles, si
-fatal à la peinture par l'officiel de ses sujets et de ses
-commandes, la hâte exigée de l'exécution, tous ces travaux
-à la toise et à la tâche, qui devaient faire de la
-Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la pacotille.</p>
-
-<p>En dehors de ces causes extérieures, les faillites
-d'avenir, les désertions, les séductions par les commandes
-et l'argent du budget, en dehors même de l'action,
-appuyée par la grande critique, des &oelig;uvres et des
-hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour
-l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures,
-spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux
-fréquentations des artistes de 1830. Il était arrivé peu à
-à peu que le Romantisme, cette révolution de la peinture,
-bornée presque à ses débuts à un affranchissement de
-palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une intime
-mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le
-faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire,
-un abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement
-d'une atmosphère de lyrisme.</p>
-
-<p>De là, de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il
-était sorti des peintres de cerveau, des peintres poëtes.
-Quelques-uns ne concevaient un tableau que dans le
-cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, d'instinct
-germain, séduits par les <i>lieds</i> d'outre-Rhin, se
-perdaient dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil
-des mythologies dans la mélancolie du fantastique, cherchaient
-les Muses au Walpurgis. Un homme d'un talent
-distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit
-groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses
-créées par les poëmes. Il modelait les anges de
-l'imagination humaine. Les larmes des chefs-d'&oelig;uvre, le
-souffle de G&oelig;the, la prière de saint Augustin, le Cantique
-des souffrances morales, le chant de la Passion de la
-chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile,
-avec la matérialité du dessin et des couleurs. Le <i>sentimentalisme</i>,
-c'était par là que le larmoyeur des tendresses
-de la femme essayait de rajeunir, de renouveler
-et de passionner le spiritualisme de l'art.</p>
-
-<p>La désastreuse influence de la littérature sur la peinture
-se retrouvait à l'autre bout du monde artiste, dans un
-autre homme, un peintre de prose, Paul Delaroche, l'habile
-arrangeur théâtral, le très-adroit metteur en scène
-des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter
-Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le
-trompe-l'&oelig;il d'une couleur locale à laquelle manquaient
-la vie, le mouvement, la résurrection de l'émotion.</p>
-
-<p>De tels hommes, malgré la mode du moment et la
-gloire viagère du succès, n'étaient, au fond, que des
-personnalités stériles. Ils pouvaient monter un atelier,
-faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le
-principe d'infécondité de leurs &oelig;uvres, les condamnaient
-à ne pas créer d'école. Leur action, restreinte fatalement
-à un petit cercle de disciples, ne devait jamais
-s'élever à cette large influence des maîtres qui décident
-les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une génération,
-font lever le lendemain de l'art des talents
-d'une jeunesse.</p>
-
-<p>Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres
-créés ou renouvelés par le mouvement romantique, le
-paysage se débattait, encore à demi méconnu, presque
-suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés du
-public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet,
-de Rousseau qui ne pouvaient forcer les portes du Salon,
-le paysage n'avait point alors l'autorité, la considération,
-la place dans l'art qu'il devait finir par conquérir
-à coups de chefs-d'&oelig;uvre. Et ce genre, réputé inférieur
-et bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les
-défiances du présent, n'avait guère de tentation pour le
-jeune talent indécis dans sa voie et cherchant sa carrière.
-L'orientalisme, né avec Decamps et Marilhat, paraissait
-épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer Géricault
-dans la peinture française semblait mort. On ne
-voyait nulle tentative, nul effort, nulle audace qui tentât
-la vérité, s'attaquât à la vie moderne, révélât aux jeunes
-ambitions en marche ce grand côté dédaigné de l'art: la
-contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son premier
-tableau, l'<i>Enfant prodigue</i>. Et depuis quelques
-années, il n'y avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents
-nouveaux: un petit peintre de génie naturel, de tempérament
-et de caprice, jouant avec les féeries du soleil,
-doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il, pour
-retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz
-avait apporté, à l'art de 1830 à 1840, sa franche et
-éblouissante originalité. Mais sa peinture était une peinture
-indifférente. Elle ne cherchait et ne donnait rien
-que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une
-fleur. Elle ne parlait à la passion de personne. Toute
-âme lui manquait pour toucher et retenir à elle autre
-chose que les yeux.</p>
-
-<p>Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la
-grande peinture par cette lassitude ou ce mépris des
-autres genres, la génération qui se levait, l'armée des
-jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture historique
-ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités
-supérieures et dominantes, aux deux tempéraments
-extrêmes et absolus qui commandaient dans
-l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci demandaient
-l'inspiration au grand lutteur du Romantisme,
-à son dernier héros, au maître passionnant et aventureux,
-marchant dans le feu des contestations et des
-colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839,
-<i>Cléopâtre</i>, <i>Hamlet</i> et les <i>Fossoyeurs</i>; en 1840, la <i>Justice
-de Trajan</i>; en 1841, l'<i>Entrée des Croisés à Constantinople</i>,
-un <i>Naufrage</i>, une <i>Noce juive</i>. Mais ce n'était
-qu'une minorité, cette petite troupe de révolutionnaires
-qui s'attachaient et se vouaient à Delacroix, attirés par
-la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le Beau
-expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant
-la religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la
-route de Rome, fêtaient rue Montorgueil le retour de
-M. Ingres comme le retour du sauveur du Beau de Raphaël.
-Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute la jeune
-peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux
-hommes dont les deux noms étaient les deux cris de
-guerre de l'art:&mdash;Ingres et Delacroix.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve
-sans fortune, qui avait eu l'intelligence de se faire une
-position dans une spécialité de la mode presque créée
-par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute confection,
-elle avait eu l'imagination de ces nouveautés
-bizarres qui charmèrent le goût de la Restauration et des
-premières années du règne de Louis-Philippe: les ridicules
-à pendants d'acier, les manchons en velours noir
-avec broderie en soie jaune représentant des kiosques,
-les boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et
-recouverts de tulle noir. Au milieu de cela, elle avait
-eu aussi l'invention des toilettes de féerie: c'était elle
-qui avait introduit la <i>lame</i> dans les robes de bal, édité
-les premières robes à <i>étincelles</i>, étonné les bals citoyens
-des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient
-des élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de
-trouveuse d'idées et de dessins, elle gagnait de huit à dix
-mille francs par an.</p>
-
-<p>Elle mit Anatole au collége Henri IV</p>
-
-<p>Au collége, Anatole dessina des bonshommes en
-marge de ses cahiers. Le professeur Villemereux qui s'y
-reconnut, en le mettant aux arrêts pour cela, lui prédit
-la potence,&mdash;une prédiction qui commença à mettre
-autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules
-pour les grands criminels et les caractères extraordinaires.
-Puis, plus tard, en le voyant exécuter à la plume,
-trait pour trait, taille pour taille, les bois de Tony Johannot
-du <i>Paul et Virginie</i> publié par Curmer, ses camarades
-prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés
-sur son épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur
-souffle, pleins de l'attention religieuse des enfants devant
-ce mystère de l'art: le miracle du trompe-&oelig;il. Autour
-de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui, il sera peintre!»
-Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié
-fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné
-à une carrière de génie.</p>
-
-<p>Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la
-menace de ses professeurs, de l'encouragement de ses
-camarades, de ce murmure du collége qui dicte un peu
-l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une certaine
-facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses
-mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de
-foudre, sans l'illumination soudaine qui fait jaillir un
-talent du choc d'un morceau d'art ou d'une scène de nature.
-Au fond, Anatole était bien moins appelé par l'art
-qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait l'atelier.
-Il y aspirait avec les imaginations du collége et les appétits
-de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons
-de la Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de
-la Misère, le débarras du lien et de la règle, la liberté,
-l'indiscipline, le débraillé de la vie, le hasard, l'aventure,
-l'imprévu de tous les jours, l'échappée de la maison
-rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de
-l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout
-l'inconnu de volupté du modèle de femme, le travail qui
-ne donne pas de mal, le droit de se déguiser toute l'année,
-une sorte de carnaval éternel; voilà les images et
-les tentations qui se levaient pour lui de la carrière rigoureuse
-et sévère de l'art.</p>
-
-<p>Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là,
-la mère d'Anatole avait pour son fils un idéal d'avenir:
-l'École polytechnique. Le soir, en tisonnant son feu, elle
-voyait son Anatole coiffé d'un tricorne, l'habit serré aux
-hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la Révolution
-de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance
-passer dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand
-coup quand Anatole lui parla de se faire artiste: il lui
-sembla qu'elle avait devant elle un officier qui déchirait
-son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr s'écroula.</p>
-
-<p>De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut
-à chaque sortie à batailler avec elle. A la fin, comme il
-s'arrangeait toujours pour être le dernier en mathématiques,
-la mère, faible comme une veuve qui n'a qu'un
-fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour
-préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans
-une carrière qui la faisait trembler d'avance par ses
-périls de toutes sortes, elle demanda à un vieil ami de
-chercher dans ses connaissances et de lui indiquer un
-atelier où les m&oelig;urs de son fils seraient respectées.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune
-homme chez un élève de David qui s'appelait d'un nom
-fameux en l'an IX, Peyron, et qui consentait à recevoir
-Anatole sur le bien qu'on lui en disait.</p>
-
-<p>Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron
-était un atelier de femmes, mais d'âge si vénérable, sans
-aucune exception, qu'Anatole put y faire son entrée sans
-intimider personne. Il se trouva même, à la fin du troisième
-jour, occuper si peu ces respectables demoiselles,
-qu'il se sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara
-péremptoirement le soir à sa mère qu'il ne voulait
-plus retourner dans une pareille pension de Parques.</p>
-
-<p>Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout,
-qui avait rue d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il
-montait d'abord chez un élève nommé Corsenaire, qui
-travaillait dans le haut de la maison. Il y restait six mois
-à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le
-grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle
-vivant.</p>
-
-<p>Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier
-depuis deux ou trois ans.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>L'atelier de Langibout était un immense atelier peint
-en vert olive. Sur le mur d'un des côtés, sous le jour de
-la baie ouverte en face, se dressait la table à modèle,
-avec la barre de fer où s'attache la corde pour la pose
-des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le
-talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le
-bras qui repose.</p>
-
-<p>Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une
-hauteur de sept à huit pieds. Des grattages de palette,
-des adresses de modèles, des portraits-charges la couvraient
-presque entièrement. Un faux-col sur un pantalon
-représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet
-caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national
-sortant d'une guérite par une neige qui lui argentait le
-nez et les épaulettes, moquait les ambitions miliciennes
-de celui-ci. Un gentilhomme amateur était représenté
-dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la
-devise au-dessous: <i lang="la" xml:lang="la">Semper viret</i>. Et çà et là, à travers
-les caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: <i>Sarah
-Levy, la tête, rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul</i>;
-et plus loin: <i>Armand David, fifre sous Louis XVI,
-modèle de torse, fait la canne</i>.</p>
-
-<p>Sur une des parois latérales se levait le Discobole,
-moulage de Jacquet.</p>
-
-<p>Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ
-soixante, les sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines
-à terre, les peintres, juchés sur de hauts tabourets,
-formaient trois rangs devant la table à modèle.</p>
-
-<p>On voyait là:</p>
-
-<p>Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle
-Gourganson, le pâtira, le souffre-douleur de
-l'atelier, un méridional naïf, un <i>gobeur</i> avalant tout, et
-qu'on avait décidé à promener son chapeau gris la nuit,
-en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur
-blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui
-rognant un peu sa canne tous les jours, arriva au bout
-d'une semaine à persuader qu'il grandissait, et qu'il
-n'avait que le temps de se soigner, la croissance à son
-âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui
-était sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de
-piété;</p>
-
-<p>Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux
-yeux clignotants, aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant
-des couleurs, que le blond et la tendresse, faisant des
-esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des mythologies
-plafonnantes;</p>
-
-<p>Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait <i>Moins-Cinq</i>,
-à cause de sa réponse aux arrivants, qui le trouvaient
-toujours le premier à l'atelier, et lui disaient:&mdash;Tiens,
-il est l'heure?&mdash;Non, messieurs, il est l'heure
-moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du
-Poussin, excellent et doux garçon, n'entrant en colère
-que lorsque le modèle avait oublié de poser son mouchoir
-sur le tabouret, et volait ainsi quelques secondes
-à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont l'application,
-la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient
-respectés avec une sorte de commisération par la blague
-de ses camarades;</p>
-
-<p>Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout
-s'arrêtait, étonné et souriant d'un détail exagéré
-ou forcé dans une académie bien dessinée:&mdash;«C'est
-bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est bien,
-mon ami, vous voyez comique&hellip;» Lestringant, qui devait
-obéir à sa vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire
-pour mettre l'esprit de Paris dans la caricature;</p>
-
-<p>Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et
-effrontée, arrivant la casquette en casseur, la blouse
-tapageuse, engueulant les modèles, faisant le crâne: il
-n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége et de
-sa province dans des habits de première communion
-rallongés, et tombant dans l'atelier, au milieu d'une
-séance de modèle de femme, il était resté pétrifié devant
-«la madame» toute nue, ses yeux de petit garçon
-démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant
-glisser de stupéfaction son carton par terre, au milieu
-du rire homérique des élèves;</p>
-
-<p>Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir
-vingt francs, donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on
-lui fît la conduite jusqu'à la barrière Fontainebleau: de
-là, il s'en allait d'une trotte aux Pyrénées, frappant à la
-porte du premier curé qu'il trouvait le premier soir, lui
-faisant une tête de vierge ou une petite restauration,
-emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de
-recommandations en recommandations, de curé en curé,
-gagnant la frontière d'Espagne, d'où il revenait à Paris
-par les mêmes étapes;</p>
-
-<p>Garbuliez, un Suisse, fils d'un <i>cabinotier</i> de Genève;
-qui avait rapporté de son pays le culte de son compatriote
-Grosclaude, et la charge du peintre Jean Belin
-chez le Grand-Turc;</p>
-
-<p>Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par
-l'atelier, à cause de ses interminables jambes, éternellement
-enfermées dans un pantalon noir, et si justement
-comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers
-donnent pour un sou;</p>
-
-<p>Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas
-avec les cheveux frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs
-avec un sourire de Méphistophélès; un garçon qui
-avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais dont le temps
-et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les
-tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait
-l'orgueil du développement de son corps; Massiquot, le
-massier des élèves;</p>
-
-<p>Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire
-entre le maître et les élèves, l'homme de confiance du
-patron, qui reçoit la contribution mensuelle, écrit aux
-modèles, surveille le mobilier, et fait payer les tabourets
-et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de
-Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui
-faisait, dans l'atelier, un petit commerce, en achetant
-dix francs les têtes bien dessinées qu'il revendait à des
-pensionnats comme modèles;</p>
-
-<p>Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien,
-grand bredouilleur de français, qui brossait
-de temps en temps, entre deux saoûleries de bière,
-une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;</p>
-
-<p>Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage
-par un amateur braque très-connu qui, de temps en
-temps croyait découvrir un Raphaël dans quelque peintriot
-comme Blondulot, dont il surveillait les m&oelig;urs avec
-une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait
-recommander aux critiques, en disant: «Il est pur!
-c'est un ange!&hellip;»</p>
-
-<p>Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout
-soignait: c'était le fils de ce Jacquillat qui avait
-donné des leçons de tour à M. de Clarac et qui exécutait
-l'étoile à huit cercles;</p>
-
-<p>Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les
-crêmeries avec les domestiques des bals dont il sortait,
-le monsieur bien mis à l'atelier; mais ayant dans ses
-élégances des solutions de continuité et des accrocs, et
-regardant l'heure à une montre dont le verre avait été
-recollé avec de la cire à cacheter;</p>
-
-<p>Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'&oelig;il bleu, au
-teint indien, toujours serré dans un habit noir râpé; un
-liseur, un républicain, un musicien, qui faisait de la
-peinture à idées;</p>
-
-<p>Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux
-qu'il peignait par cette tendance singulière et fatale
-qu'ont presque tous les artistes à refléter dans leurs
-&oelig;uvres l'infirmité marquante de leur personne.</p>
-
-<p>Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait
-de nom que ce sobriquet; Système, peignant, à
-cloche-pied, la main gauche tenant la palette, appuyée
-sur une tringle de fer; Système posant sur son bras,
-dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa
-palette, et l'approchant du modèle pour le comparer;
-Système qui partageait avec Javelas le rôle de martyr de
-l'atelier.</p>
-
-<p>Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types
-du <i>cuveur</i> et du <i>rêveur</i> dans le peintre Vivarais et le
-sculpteur Romanet. Vivarais était l'homme qui passait
-sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais peindre; et
-c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa
-porte à Anatole:&mdash;Vois-tu, mon cher, pour mon buste,
-il fallait le marbre&hellip;&mdash;Pourquoi pas en terre? c'est si
-long, le marbre&hellip;&mdash;Non&hellip; je n'aurais pas eu la ligne
-rigide, le cassant du trait&hellip; Ça aurait été toujours mou,
-veule&hellip; Il me fallait le marbre, absolument le marbre&hellip;&mdash;Eh
-bien! laisse-moi le voir&hellip; Je t'assure, je n'en
-parlerai pas&hellip;&mdash;Mon marbre? mon marbre? Il est là&hellip;&mdash;lui
-dit Romanet en se touchant le front.</p>
-
-<p>Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures
-sérieuses et grotesques, de vocations vraies et d'ambitions
-de fils de boutiquiers aspirant à une industrie de
-luxe; de toutes sortes de natures et d'individus, promis
-à des avenirs si divers, à des fortunes si contraires, destinés
-à finir aux quatre coins de la société et du monde,
-là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les
-promesses d'un atelier, dans un fauteuil à l'Institut,
-dans la gueule d'un crocodile du Nil, dans une gérance
-de photographie, ou dans une boutique de chocolatier
-de passage!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train
-de l'atelier, le «branle-bas» des farces et des charges.</p>
-
-<p>Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on
-le ramenait au collége, il prenait tout à coup sa course
-à toutes jambes, et se mettait à crier de toutes les forces
-de sa voix de crapaud: «V'la la révolution qui commence!»
-La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient
-sur leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes
-bouleversées apparaissaient, et dans le dos des vieilles
-gens qui se faisaient un cornet de leur main pour entendre
-le tocsin de Saint-Merry, le frisson du rentier
-passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut
-dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus
-dessous par un énorme coup de pied d'épicier philippiste
-de la rue Saint-Jacques. Au collége, c'était les
-mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il avait
-à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution
-de prix, de commencer son discours par: «Jeunes
-athlètes qui allez entrer dans l'arène&hellip;»&mdash;<i>Vive la
-reine!</i> se mit à crier Anatole en se tournant vers la reine
-Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour,
-une acclamation trois fois répétée partit des
-bancs, et le malheureux professeur fut obligé de remettre
-son éloquence dans sa poche.</p>
-
-<p>Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de
-drôlerie n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens
-du grotesque l'avait mené au génie de la parodie. Il caricaturait
-les gens avec un mot. Il appliquait sur les figures
-une profession, un métier, un ridicule qui leur
-restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait
-des cinglements, des claquements de ripostes pareils à
-ces coups de fouet avec lesquels les postillons enlèvent un
-attelage. Il jouait avec la grammaire, le dictionnaire,
-la double entente des termes: la mémoire de ses études
-lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux
-de classiques, de remuer à travers ses bouffonneries
-de grands noms, des vers dérangés, du sublime estropié;
-et sa verve était un pot-pourri, une macédoine, un mélange
-de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus
-folle et la plus cocasse.</p>
-
-<p>Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures
-des environs de Paris, il faisait un personnage de province;
-il improvisait des récits de petite ville, il racontait
-des intérieurs où il y a des oranges sur des timbales,
-il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout un
-monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann,
-au grand amusement et dans le rire fou de ses compagnons
-de voyage. Il avait la vocation de l'acteur et du
-mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une
-mimique de méridional la succession et la vivacité des
-expressions, des grimaces, dans un visage souple comme
-un masque chiffonné, se prêtant à tout, et lui donnant
-l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce tempérament
-de comique, à tous ces dons de nature, il joignait
-encore une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation
-de tout ce qu'il entendait, voyait au théâtre, et
-partout, depuis l'intonation de Numa jusqu'au coup de
-jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha,
-depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de <i>tortillons</i>
-de l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui
-cherche sa bourse en omnibus. A lui tout seul, il jouait
-une scène, une pièce: c'était le relai d'une diligence,
-le piétinement des garçons d'écurie, les questions des
-voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu!
-du postillon; ou bien une messe militaire, le <i lang="la" xml:lang="la">Dominus
-vobiscum</i> chevrotant du vieux prêtre, les répons criards
-de l'enfant de ch&oelig;ur, le ronflement du serpent, les nazillements
-des chantres, le son voilé des tambours, la
-toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait
-un grand air d'opéra, un <i>ut</i> de ténor. Il contrefaisait le
-réveil d'une basse-cour, la fanfare fêlée du coq, les
-gloussements, les cacardements, les roucoulements,
-tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient
-s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait
-au Jardin des Plantes à étudier les animaux, il rapportait
-leur voix, leur chant. Quand il voulait, son
-larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir, comme
-d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement
-si vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré
-dessus au jugé. Pour les bruits humains, il les possédait
-tous. Il imitait les accents, les patois, les bruits
-de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux
-chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte»,
-le cri du vendeur de <i>canards</i> s'éteignant dans le
-lointain d'un faubourg, tous les cris: il n'y avait que le
-cri de la conscience qu'il disait ne pouvoir imiter.</p>
-
-<p>L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou
-dont il n'aurait pu se passer. Au bout de ces grands
-silences de travail qui se font là, après un long recueillement
-de tous ces jeunes gens pliés sur une étude,
-quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va
-faire un <i>four</i>?» Anatole lançait aussitôt quelque mot
-drôle, faisant courir le rire comme une traînée de poudre,
-secouant la fatigue de tous, relevant toutes les têtes
-de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la
-salle une récréation d'un moment.</p>
-
-<p>Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance
-à exercer? Anatole trouvait un tour de son invention,
-et le plus souvent, à la prière de ses camarades
-et pour répondre à leur confiance, il l'exécutait lui-même.
-Devait-on faire la réception d'un <i>nouveau</i>? Il
-s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait
-en fantaisie, en imagination de mise en scène.</p>
-
-<p>Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés
-d'un autre temps, dans ces farces artistiques,
-l'attachement à l'échelle, l'estrapade, la brutalité de
-ces exécutions qui parfois finissaient par un membre
-brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers.
-A peine si l'usage des férocités anciennes était encore
-conservé chez le sculpteur David, dont les élèves promenaient,
-en ces années, par tout le quartier, un nouveau
-lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur
-l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu
-à peu s'adoucissaient et se changeaient en innocentes
-épreuves de franc-maçonnerie. Anatole les renouvela
-par le sérieux de la charge et la comédie de la cruauté.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par
-le faire déshabiller, lui injuriait successivement tous
-les membres, lui reprochait ses «abattis canaille»,
-établissait, avec la voix de pituite de Quatremère de
-Quincy, le peu de rapports existants entre une figure
-de Phidias et cet «Apollon des chaudronniers». Puis,
-il le faisait chanter, en costume de paradis, dans des
-poses d'un équilibre périlleux, des paroles impossibles
-sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau
-était enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les <i>supplices</i>.
-Soudain, il changeait de voix, d'air, de visage:
-il avait des gestes d'ogre de contes de fée, une intonation
-de roi de féerie qui donne des ordres pour une
-exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie
-sinistre l'animait: c'était Bobêche et Torquemada,
-l'Inquisition aux Funambules. S'agissait-il de
-marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner
-le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible
-quand avec les fers, changés habilement dans sa main
-en chevilles de sculpteur peintes en vermillon, il approchait;
-terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers, derrière
-le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des
-planches, pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable,
-lorsqu'il les appliquait sur l'épaule du malheureux
-avec un <i>pschit!</i> qui jouait infernalement le cri de la
-peau grillée. On riait, et il faisait presque peur.&mdash;Et
-puis, venaient des boniments, des discours de réception,
-des morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le
-<i>Tintamarre</i>&hellip; Pour chaque nouveau, il inventait un
-nouveau tour, des plaisanteries inédites, un chef-d'&oelig;uvre
-comme les sangsues, la farce des sangsues qu'il montrait
-à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au
-creux de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis
-ne plaisantait plus: elle se figurait sentir piquer les
-sangsues, tant Anatole les avait bien imitées avec des
-découpures d'oignon brûlé!</p>
-
-<p>A l'atelier, on l'appelait «la Blague».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>La Blague,&mdash;cette forme nouvelle de l'esprit français,
-née dans les ateliers du passé, sortie de la parole
-imagée de l'artiste, de l'indépendance de son caractère
-et de sa langue, de ce que mêle et brouille en lui, pour
-la liberté des idées et la couleur des mots, une nature
-de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là,
-montée de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société;
-grandie dans la ruine des religions, des politiques, des
-systèmes, et dans l'ébranlement de la vieille société,
-dans l'indifférence des cervelles et des c&oelig;urs, devenue
-le <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> farce du scepticisme, la révolte parisienne de
-la désillusion, la formule légère et gamine du blasphème,
-la grande forme moderne, impie et charivarique,
-du doute universel et du pyrrhonisme national;
-la Blague du <span class="small">XIX</span><sup>e</sup> siècle, cette grande démolisseuse,
-cette grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi,
-la tueuse de respect; la Blague, avec son souffle canaille
-et sa risée salissante, jetée à tout ce qui est honneur,
-amour, famille, le drapeau ou la religion du c&oelig;ur de
-l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire
-de chaque jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la
-Courtille; la Blague, qui met les gémonies à Pantin; la
-Blague, le <i lang="la" xml:lang="la">vis comica</i> de nos décadences et de nos cynismes,
-cette ironie où il y a du <i>rictus</i> de Stellion et de
-la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet,
-ce que le voyou vole à Voltaire, ce qui va de <i>Candide</i>
-à Jean Hiroux; la Blague, qui est l'effrayant mot pour
-rire des révolutions; la Blague, qui allume le lampion
-d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande
-en riant au 24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen,
-votre billet!» la Blague, cette terrible marraine
-qui baptise tout ce qu'elle touche avec des expressions
-qui font peur et qui font froid; la Blague, qui assaisonne
-le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la
-Blague, qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à
-une femme enceinte: «Elle a un polichinelle dans le
-tiroir!» la Blague, où il y a le <i lang="la" xml:lang="la">nil admirari</i> qui est le
-sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé, le
-sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la
-revanche des petits contre les grands, pareille au trognon
-de pomme du titi dans la fronde de David; la
-Blague, cette charge parlée et courante, cette caricature
-volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier;
-la Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme
-et Robert Macaire; la Blague, cette populaire
-philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme avec
-lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le
-ciel, la Providence, la fin du monde, en leur disant
-tout haut: «Zut!» la Blague, cette railleuse effrontée
-du sérieux et du triste de la vie avec la grimace et le
-geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme
-qui a fait trouver un calembour à un Parisien
-sur le radeau de <i>la Méduse</i>; la Blague, qui défie la
-mort; la Blague, qui la profane; la Blague, qui fait
-mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant, devant
-Charlet, son dernier soupir dans le <i>couic</i> de Guignol;
-la Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais,
-presque diabolique, d'enfants gâtés, d'enfants
-pourris de la vieillesse d'une civilisation; ce rire riant
-de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la sainteté,
-de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire
-qu'on dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en
-blouse, qui, au Jardin des Plantes, s'amusent à cracher
-sur la beauté des bêtes et la royauté des lions;&mdash;la
-Blague, c'était bien le nom de ce garçon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures
-en été, de huit heures à une heure en hiver. Le mercredi,
-il y avait une prolongation de travail d'une heure
-«l'heure du torse», pour finir le torse commencé la
-veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des
-élèves. Trois semaines de modèle d'homme, une semaine
-de modèle de femme, faisaient le mois.</p>
-
-<p>Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant
-ce travail d'après nature se continuant des mois, des
-années, Anatole vit défiler les plus beaux corps du temps,
-l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste, les statues
-vivantes qui conservent les lois de proportion, le
-<i>canon</i> de l'homme et de la femme, les types qui dessinent
-le nu viril ou féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse
-ou la puissance, les lignes avec leurs oppositions,
-les contours avec leur sexe, les formes avec leur
-style.</p>
-
-<p>Anatole dessina: il fit la longue éducation de son &oelig;il
-et de son fusain; il apprit à bâtir une académie d'après
-tous ces corps fameux qui ont laissé leur mémoire dans
-les tableaux de l'époque:&mdash;le corps de Dubosc, ce
-corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé
-la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;&mdash;le
-corps de Gilbert, ce corps tout plein des
-trous d'une sculpture à la Puget, de Gilbert, le modèle
-pour les satyres, les convulsionnaires, les <i>ardents</i>. Il
-dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe
-florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence
-de la poitrine, les jambes fines et montrant la
-souple élégance, la longueur filante d'un dessin italien
-du seizième siècle, des formes de cire sur des muscles
-d'acier;&mdash;le corps de Thomas l'Ours, cet ancien lutteur
-de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son
-appétit, le vorace qui prenait son café au lait dans une
-terrine de sculpteur avec un pain de six livres, et que
-nourrissaient par commisération les domestiques de
-Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les
-épaules d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal
-dévorateur où les mouvements faisaient courir des
-houles sous la peau. Anatole eut encore les corps de
-grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre
-Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la
-taille de femme, aux bras ronds, qui charmait les fatigues
-de sa pose par des monologues à demi-voix, gazouillés
-dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces
-modèles héroïques, à constitution homérique, formés
-dans l'atelier de David, la poitrine élargie comme à l'air
-de ces grandes toiles antiques; vieux débris d'un Empire
-de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais de
-faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce
-qu'on appelle «un cornet», une feuille de papier tournée
-par un des nouveaux, qui circule, et où chacun met
-le fond de sa poche.</p>
-
-<p>La femme, le corps de la femme, les modes diverses
-et contraires de sa beauté, Anatole les apprit sur ces
-corps:&mdash;les corps des trois Marix, le trio de Juives
-dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée
-de l'Hémicycle de Delaroche;&mdash;le corps de Julie Waill,
-aux formes pleines, à la tête de Junon, à la grande
-bouche romaine, aux grands beaux yeux énormes de la
-Tegée de Pompéi;&mdash;le corps de madame Legois, le
-type du modèle pour le dessin classique du ventre et des
-jambes;&mdash;le corps mince, nerveux, distingué dans la
-maigreur, de Marie Poitou, une nature de sainte, de
-martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline
-l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de
-M. Ingres, ennemi des modèles d'hommes, et disant
-«qu'ils puaient»;&mdash;le corps de Georgette, à la taille
-d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un type
-égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;&mdash;le
-corps à la Rubens, la poitrine exubérante, les
-jambes magnifiques de Juliette;&mdash;le corps de Caroline
-Alibert, le corps d'une Ourania du Primatice, allongé,
-effilé, avec des extrémités si souples qu'elle faisait, d'un
-mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains
-l'un sous l'autre;&mdash;le corps fluet, maigriot, élancé et
-charmant de C&oelig;lina Cerf, avec ses formes hésitantes de
-petite fille et de femme, ses lignes d'une ingénue de
-roman grec,&mdash;le plus jeune des modèles, si jeune que
-les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de
-sucre d'orge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>De loin en loin, une distraction furieuse, une noce
-enragée rompait cette monotonie de la vie d'atelier. Par
-un beau jour tout plein de soleil, et promettant l'été,
-quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la masse; et
-quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève
-et exigés rigoureusement de tous, sans exception, par
-Langibout, quand ces entrées, appelées les <i>bienvenues</i>,
-montaient à une somme de quelques centaines de
-francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne.
-Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la
-semaine, et se lançait aux champs dans les costumes les
-plus farouches, avec les vareuses les plus rouges, les
-chapeaux les plus révolutionnaires, des oripeaux hurlants
-et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait
-sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes,
-des chansons, une gaieté violente qui effarouchait la
-banlieue et violait la verdure. Tout les grisait, leur nombre,
-leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en casseurs,
-animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence
-de joie qui démange les mains, et cette envie de
-vaillance qui appelle les coups.</p>
-
-<p>A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la
-bande dînait. Et c'était une ripaille, des poulets déchirés,
-des bouteilles entonnées par le goulot, des paris de
-goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité et d'ostentation
-d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des
-environs de Paris, des licences de kermesse et des fonds
-de tableaux de Teniers.</p>
-
-<p>Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que
-les plus doux avaient bu un vin de colère, la troupe,
-chantant à tue-tête et armée d'échalas pris dans les vignes,
-se répandait au hasard sur une route où elle espérait
-trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de
-Paris pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels
-lourds et fumeux, zébrés de noir par des nuages d'orage,
-les artistes se découpaient en silhouettes agitées et fiévreuses;
-et la nuit donnant sa terreur à la fantaisie de
-leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs
-ombres, au point de feu de leurs pipes, il se levait de
-ce qu'on voyait vaguement d'eux comme une sinistre
-apparence fantastique de bandits légendaires: on eût
-cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de Salvator
-Rosa.</p>
-
-<p>L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue.
-L'on revenait. Sur la route on trouva une cour
-ouverte, et dans la cour, des blanchisseuses. Aussitôt,
-l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en plein vent,
-la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un
-épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne
-dansaient pas. Le modèle avait apporté un violon: ce
-fut la musique. Mais, au milieu du quadrille, les garçons
-du village se ruaient sur les messieurs qui dansaient.
-La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au
-milieu de laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées,
-couchait avec son échalas deux des paysans
-par terre. A la fin, les garçons battus se sauvaient pour
-aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus
-qu'à partir.</p>
-
-<p>Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades
-de lâches. Il ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret
-dont il venait de sortir. Il voulait se battre. Il fallut
-que ses camarades l'entraînassent de force. Tous étaient
-étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des
-coups.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! tu n'es pas content?&mdash;lui dit Anatole,&mdash;tu
-n'as rien reçu et tu en as descendu deux!&hellip;
-Ah! tu y allais bien&hellip; Moi, j'ai donné un joli coup de
-pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui m'ennuyait&hellip;
-Mais deux, c'est très-gentil&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, non,&mdash;répéta Coriolis,&mdash;des lâches, les
-amis! Nous aurions dû leur donner une tripotée à ne
-pas leur donner envie de revenir&hellip; Des lâches, je te dis,
-les amis!</p>
-
-<p>Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps
-donna tous les signes d'une colère de créole qui ne veut
-rien entendre.</p>
-
-<p>Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille
-de Provence, originaire d'Italie, qui, à la Révolution de
-89, s'était réfugiée à l'île Bourbon. Un oncle, qui était
-son tuteur, lui faisait une pension de six mille francs,
-et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de mille
-livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension,
-cet avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de
-ses camarades, l'élégance de tenue de Coriolis, le monde
-où l'on se disait qu'il allait, les maîtresses avec lesquelles
-il avait été rencontré, les restaurants où on l'avait entrevu,
-mettaient entre lui et l'atelier le froid d'une certaine
-réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte
-de gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait;
-et il y avait un peu de brusquerie amère dans la façon
-dont il laissait tomber sur ses esquisses si vives et si
-colorées:&mdash;«C'est très-bien, très-bien&hellip; mais c'est
-fermé pour moi&hellip; vous savez, je ne comprends pas&hellip;»
-On plaisantait un peu Coriolis, mais doucement, prudemment,
-avec des malices qui ne s'aventuraient pas
-trop. On savait que les charges trop fortes ne réussiraient
-pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors
-de son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles
-de liége, traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce
-jour-là devenir tragique: Coriolis, frappant sur la main
-du témoin qui allait charger les pistolets, avait fait tomber
-les deux balles inoffensives, et, tirant de sa poche deux
-vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau et sérieux
-chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout.
-Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne,
-ni dans ses manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon,
-qu'il jouât sa partie dans toutes les gamineries, qu'il fût
-des jeux, des griseries et des batailles de l'atelier, c'était
-un camarade avec lequel les autres élèves ne se sentaient
-pas à l'aise et n'avaient que les rapports de l'atelier. Et
-dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole,
-un ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV.
-Amusé par sa gaieté, il lui permettait, lui pardonnait
-tout, avec cette espèce d'indulgence qu'a un gros chien
-pour un roquet.</p>
-
-<p>&mdash;Reconduis-moi,&mdash;lui dit-il, quand ils furent sur
-le pavé de Paris.</p>
-
-<p>Arrivé chez lui:&mdash;Tu déménages?&mdash;fit Anatole en
-regardant le sens dessus dessous de l'appartement et des
-commencements d'emballage.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je pars,&mdash;dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'en retournes à Bourbon?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vais me promener en Orient.</p>
-
-<p>&mdash;Bah!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai besoin de changer d'air&hellip; Ici, je sens que
-je ne peux rien faire&hellip; J'aime trop Paris, vois-tu&hellip; Ce
-gueux de Paris, c'est si charmant, si prenant, si tentant!
-Je me connais et je me fais peur: Paris finirait par me
-manger&hellip; Il me faut quelque chose qui me change&hellip; du
-mouvement&hellip; Je suis ennuyé de moi, de ma peinture,
-de l'atelier, de ce qu'on nous serine ici&hellip; Il me semble
-que je suis fait pour autre chose&hellip; Après ça, on croit
-toujours ça&hellip; Enfin, là-bas, je me figure&hellip; je verrai bien
-si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont rien laissé aux
-autres. Il y a peut-être encore à voir après eux&hellip; Et
-puis, je serai seul&hellip; c'est bon pour se reconnaître et se
-trouver&hellip; Les distractions, absence totale&hellip; Plus de dîners
-de Boissard, plus de soupers, plus de nuits au champagne&hellip;
-Rien! je serai bien forcé de travailler&hellip; Mon
-brave homme d'oncle fait les choses très proprement&hellip;
-Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard&hellip;
-Et dire que toutes ces idées raisonnables-là,
-c'est une femme qui me les a données!&hellip; mon Dieu,
-oui&hellip; en me flanquant à la porte! Ah ça! tu m'écriras,
-hein? parce qu'une fois là&hellip; j'y resterai quelque temps&hellip;
-Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un
-quand je remettrai les pieds à Paris&hellip; Tu sais, quand on
-voit son talent quelque part&hellip; On m'a dit souvent que
-j'avais un tempérament de coloriste&hellip; Nous verrons bien!</p>
-
-<p>Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant
-au passé, se mirent à causer de leur liaison, du
-collége, retrouvant dans leurs souvenirs l'enfance de leur
-amitié. Il était trois heures du matin quand Coriolis dit
-à Anatole:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je viendrai avec Garnotelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis
-à Anatole et à Garnotelle. Le repas avait été triste et gai,
-cordial et ému. On y avait bu ce coup de l'étrier qui
-remue le c&oelig;ur de celui qui part et de ceux qui restent.
-Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles
-aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des
-caisses, des sacs de nuit, des couvertures serrées dans
-des courroies, même une petite tente de campagne, dont
-la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au repos,
-de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de
-choses de voyage attendaient, prêtes à être chargées sur
-le fiacre avancé et arrêté déjà devant la porte de la maison.</p>
-
-<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil
-une femme poussant devant elle une petite fille: l'enfant,
-timide, ne voulait pas entrer; n'osant regarder ni
-se laisser voir, elle s'enfonçait dans la robe de sa mère,
-et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de
-sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une
-sauvagerie d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait
-de croiser.</p>
-
-<p>&mdash;Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un
-petit Jésus?&mdash;demanda la femme avec un sourire
-humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle montra
-une petite fille aux yeux bleus.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! charmante&hellip;&mdash;dit Coriolis; et faisant signe
-à l'enfant:</p>
-
-<p>&mdash;Viens un peu, petite&hellip;</p>
-
-<p>Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le
-monsieur, et marchant vers son regard, moitié peureuse
-et moitié confiante, elle arriva à lui. Coriolis, la
-mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans
-des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans
-ses petits cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera
-brune, et s'amusant les doigts de ce chatouillement de
-soie, il resta un instant à regarder ce grand et profond
-bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! la mère je ne sais plus qui&hellip;&mdash;fit Anatole,&mdash;vous
-prendrez bien une tasse de café avec nous?
-Dites donc, on ne vous voit plus poser, pourquoi donc
-ça? Vous n'êtes pas trop vieille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, j'ai un malheur&hellip; Les médecins
-disent comme ça que j'ai un commencement d'ankylose
-de la colonne vertébrale&hellip; Ce n'est pas que ça me gêne
-autrement pour n'importe quoi&hellip; Mais voilà deux ans
-au moins que je ne puis plus hancher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Une petite tête qui m'aurait été&hellip;,&mdash;fit Coriolis
-qui continuait à examiner la petite fille.&mdash;C'est dommage&hellip;
-Mais vous voyez, la mère, je pars&hellip; A propos,
-quelle heure est-il?</p>
-
-<p>Il regarda sa montre.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! nous n'avons que le temps&hellip;</p>
-
-<p>Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant
-au-dessus de sa tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais
-dans ce mouvement, l'enfant glissant contre lui, accrocha
-la chaîne de sa montre, et en fit sauter les breloques
-qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.</p>
-
-<p>&mdash;Ne la grondez pas, la mère&hellip; Ce n'est pas sa faute
-à cette enfant,&mdash;fit Coriolis en ramassant les breloques:&mdash;C'est
-bête, ces petites bêtises-là, on s'accroche
-toujours avec&hellip; Mais, au fait, j'y pense&hellip; Quand on va
-là-bas, on ne sait trop si on en reviendra&hellip; Tiens!
-Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours
-bien vingt francs au Mont-de-Piété&hellip; Et toi,&mdash;dit-il
-à Garnotelle,&mdash;qui vas attraper le prix de Rome
-un de ces jours, voilà une paire de cornes en corail
-pour te défendre du mauvais &oelig;il en Italie&hellip; Ah! et ma
-roupie?&hellip;</p>
-
-<p>Il regarda par terre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan&hellip;
-Oh! ne cherchez pas, la mère&hellip; Si elle était tombée
-on la verrait&hellip; Je l'aurai sans doute perdue.</p>
-
-<p>Le portier entra:&mdash;Allons, monsieur Antoine, chargeons
-tout ça un peu vite&hellip; Et en route!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Petit cochon, vous ne travaillez pas,&mdash;répétait
-Langibout à Anatole quand il passait derrière lui dans
-sa visite à l'atelier.</p>
-
-<p>On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.</p>
-
-<p>Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école.
-Il finissait la race où l'indépendance bourgeoise des artistes
-du <span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle se mêlait au culte de 89 et des
-idées de liberté. Élève de David, il vivait dans la religion
-de son souvenir. Les antichambres ministérielles
-ne l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie
-roide dans sa dignité, affectait une certaine austérité
-républicaine, comme une sainteté rude, aujourd'hui
-perdue dans le monde des arts. Il tenait du vieux grognard
-et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme
-bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son
-air, sa grosse voix mâchonnant les mots, sa dure et
-forte moustache, ses cheveux ras. Quand il entrait dans
-l'atelier, le respect et le salut du silence se faisaient
-devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes
-grises sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières
-lourdes, ses traits carrés, taillés largement dans des
-traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air grognon, une
-bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur
-toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une
-petite peur d'émotion quand le maître leur parlait. On
-l'estimait, on le craignait, et on le vénérait. Dans la
-gronderie de ses avertissements, il y avait une chaleur
-de c&oelig;ur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait
-point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères
-impuissantes, de ces rages qu'il répandait en gros mots,
-quand son peu d'influence dans les jugements des concours
-de prix de Rome avait fait manquer à un de ses
-élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses
-confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore
-reconnaissant de sa tolérance pour les vieux usages
-transmis par les ateliers de la Révolution aux ateliers de
-Louis-Philippe. Langibout était indulgent pour les farces,
-et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait
-que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant
-que les hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que
-de son temps, c'était bien autre chose, et que personne
-n'en mourait; que, dans l'art, il fallait se faire un peu
-la peau et le c&oelig;ur à tout. Et il rappelait la sauvage école
-des artistes sous la république une et indivisible, les misères
-mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner,
-il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait
-dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fièvre
-que cela lui donnait.</p>
-
-<p>Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour
-la simplicité de sa vie, une vie de petit bourgeois, en
-manches de chemise, quotidiennement promenée sur ce
-trottoir de la rue d'Enfer, entre un <i>regard</i> des eaux
-d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de
-famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de
-Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dîners d'amis
-du dimanche.</p>
-
-<p>Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole,
-à la séduction qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui
-semblait né pour plaire et arriver, ce jeune homme si
-brillant, si sympathique, dont les mères des autres élèves
-se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées,
-avec une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient
-été gagnés par l'entrain de ce farceur, et aussi par de
-certaines promesses de talent que ses études semblaient
-montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et peint d'après
-l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait l'attention
-de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours
-d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait
-en prix de Langibout un exemplaire des Loges de
-Raphaël ou des Sacrements du Poussin, il se dégagea,
-montra des aptitudes personnelles, obtint presque toutes
-les fois la première place. Il avait un certain sens de la
-composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup
-de lectures, il avait retenu comme des morceaux
-de reconstitution archaïque, des signes symboliques,
-des emblèmes, la mémoire d'animaux hiératiques et désignateurs,
-le hibou de la Minerve athénienne, l'épervier
-d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les livres
-feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de m&oelig;urs,
-un de ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence
-du passé dans un coin de toile. Il connaissait le <i>modius</i>,
-emblême d'abondance, et le <i>strophium</i>, couronne des
-dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il savait de
-raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur,
-et ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations
-imaginées, des arguments tirés d'un Homère inédit
-ou d'une Bible invraisemblable. «Il cherche celui-là»,&mdash;disait
-naïvement aux autres élèves Langibout,
-confondu dans sa courte science d'érudition.</p>
-
-<p>Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du
-groupement, l'intelligence du moment précis de la scène
-indiqué et souligné sur le programme du concours, une
-entente un peu banale, mais agréablement littéraire, du
-drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses,
-plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait
-la clarté: ses bonshommes étaient en situation, son décor
-montrait une espèce de couleur locale, son ébauche
-de tableau faisait tableau. Et Langibout jugeait que, si
-jamais il pouvait parvenir à travailler, il était capable de
-faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans
-l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter,
-se plantant derrière lui et restant là à lui grommeler
-dans le dos:&mdash;«Le garçon voit bien&hellip; Il interprète
-bien, très-bien&hellip; Ça va bien&hellip; Bonne couleur&hellip; fin,
-solide, lumineux&hellip; La tête&hellip; la tête y est&hellip; le torse,
-bien construit, le torse&hellip; Et puis&hellip; Ah! voilà&hellip; quelque
-chose manque&hellip; Oui, la volonté&hellip; ne jamais aller jusqu'au
-bout&hellip; Faiblesse, paresse&hellip; plus de jambes&hellip; Tout
-qui fiche le camp&hellip; Plus personne!&hellip; En bas, rien&hellip;
-Des jambes? ça, des jambes! Rien&hellip; Est-ce que ça porte,
-ces jambes-là, voyons?&hellip; Non, plus rien&hellip; Le bas, bonsoir&hellip;»</p>
-
-<p>Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit
-cochon, vous ne travaillez pas», qu'il jetait dans
-l'oreille d'Anatole en lui tirant assez rudement les cheveux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<blockquote>
-<p class="cc mleft40"><i>Monsieur,<br />
-Monsieur <span class="sc">Anatole Bazoche</span>,<br />
-peintre,<br />
-31, rue du Faubourg-Poissonnière.<br />
-Paris<br />
-France</i></p>
-
-<p class="small mright40">Adramiti, près et par Troie (<i>Iliade</i>).<br />
-Affranchir.</p>
-
-</blockquote>
-<p class="ind">«Mon vieux,</p>
-
-<p>«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est
-rose, bleu clair, cendre verte, lilas tendre&hellip; Rien que
-des couleurs gaies qui font: pif! paf! dans les yeux dès
-qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme chez
-nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il
-y en a tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me
-fais l'effet d'être logé dans la vitrine des pierres précieuses
-au musée de minéralogie. Il faut te dire par là-dessus
-que les rues, dans ce pays-ci, servent de lits aux torrents
-qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a toujours
-de l'eau,&mdash;quand ce n'est pas une boue infecte,&mdash;et
-que les femmes sont obligées de marcher sur des
-patins, et qu'il y a de grosses pierres jetées pour traverser&hellip;
-Tu permets? je lâche ma phrase: elle s'embourbe
-dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans
-cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et
-toutes les couleurs tremblent, dansent: c'est absolument
-comme un feu d'artifice tiré sur la Seine que tu verrais
-dans le ciel et dans la rivière&hellip; Et des baraques! des
-auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope,
-sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du
-pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des
-femmes turques, de vrais fantômes avec des bottes jaunes,
-des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises
-flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié
-de la figure, des mendiants&hellip; ah! mon cher, des mendiants
-à leur donner tout ce qu'on a pour les regarder!&hellip;
-et puis des bonshommes farces, bardés, bossués, chargés,
-hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec
-des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait
-penser à la ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte,
-écoute l'inventaire: deux cartouchières, une machine à
-enfoncer les balles, un couteau, plus une blague et un
-mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac! ils prennent
-feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent,
-avec leur batterie de cuisine, comme un feu de Bengale!</p>
-
-<p>»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie
-m'en avait mordu en voyant la <i>Patrouille turque</i> de Decamps.
-Diable de patrouille! elle m'avait tapé au c&oelig;ur&hellip;
-Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette couleur-là&hellip;
-Seulement, il y a un embêtement,&mdash;ne le dis pas à ces
-animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant,
-si éclatant, si au-dessus de ce que nous avons dans nos
-boîtes à couleur, qu'il vous prend par moments un découragement
-qui coupe le travail en deux. On se demande
-si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être
-heureux, sans peindre, avec un goût de confiture de
-roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et
-groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un
-narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil,
-de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus
-qu'à moitié des idées, une toute douce évaporation de
-son être dans un bonheur de nuage&hellip; Et puis cet imbécile
-d'Européen revient dans la grande bête que tu as
-connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié
-de moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme
-qui éprouve le besoin de mettre son nom sur de petites
-ordures qui l'ont fait suer&hellip;</p>
-
-<p>»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage
-de faire des tableaux quand on en voit continuellement
-de tout faits comme celui-ci. Tu vas voir.</p>
-
-<p>»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais
-devant moi un auvent de boucher. Le boucher, gravement,
-chassait avec une branche d'arbre les mouches
-des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour
-de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores;
-à côté des enfants aux cheveux en petites nattes,
-des chiens maigres, une douzaine de chèvres et de moutons
-pressés et se serrant dans une vague peur commune;
-une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant,
-des traces que les chiens léchaient en grognant.
-Je regardais cela et un petit chevreau noir et blanc,
-avec ses grosses pattes, qui se tenait presque collé sous
-une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller
-au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa
-deux ou trois petits cris malheureux, étouffés par les
-chants et la guitare des musiciens de mon café. Le boucher
-avait couché le chevreau sur la pierre; il tira un
-petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: un
-flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire
-de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens.
-Alors un enfant qui était là, un bel enfant, au teint de
-fleur, aux yeux de velours, prit la bête par les cornes,
-attendant son dernier tressaillement; et de temps en
-temps il se penchait un peu pour mordre dans une
-pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit
-chevreau&hellip; Non, je n'ai jamais rien vu de plus affreusement
-joli que ce petit sacrificateur avec son amour de
-tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs
-forces, mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine
-de sang, sur cette agonie d'un autre petit&hellip;</p>
-
-<p>»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque
-dans la campagne, sur une route conduisant à la
-plaine et descendant à la mer que domine le mont Ida
-avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds dehors,
-et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met
-les choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près
-de l'âme, j'assiste à la rentrée des troupeaux. C'est le
-plaisir doux et triste,&mdash;tu connais cela,&mdash;qu'on prend
-chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à la
-porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le
-plus heureux de la journée, un moment de solennité
-pénétrante. Je me crois au soir d'un des premiers jours
-du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours
-précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file
-des chameaux qui avancent lentement, le dernier portant
-la clochette, les petits courant en liberté et cherchant à
-téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis les innombrables
-troupeaux de vaches; puis les buffles conduits
-par des bergers au chantonnement mélancolique, à la
-petite flûte aigrelette; enfin vient l'armée des chèvres et
-des moutons. Et à mesure que tout cela passe, les
-chants, les clochettes, les piétinements, les marches
-traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes
-qui vont s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien!
-que veux-tu que je te dise? il me vient une émotion si
-bonne, si bonne&hellip; que c'est stupide de t'en parler.</p>
-
-<p>»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici
-le c&oelig;ur un peu ouvert à tout: avant de partir, il y avait
-une dame qui m'y avait fait un petit trou pour voir ce
-qu'il y avait dedans&hellip; Ah! en fait d'amour, veux-tu mes
-impressions <i>femmes</i> ici? Voici. En allant en caïque à
-Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem.
-C'était éclairé à <i>gigorno</i>, comme nous disions pour les
-vins chauds de Langibout; et, sur les raies de lumière
-des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, des
-ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien
-que cela! qui dansaient et sautaient sur de la musique
-qu'elles se faisaient avec une épinette et un trombone&hellip;
-Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, j'ai cru
-voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.</p>
-
-<p>»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous
-ceux qui ne m'auront pas oublié. Écris-moi n'importe
-quoi de Paris, de toi, des amis,&mdash;des bêtises, surtout:
-ça sent si bon à l'étranger!</p>
-
-<p class="sign2">»A toi,</p>
-
-<p class="sign">»N. <span class="sc">de Coriolis</span>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou
-du moins il n'avait pas cette persistance, cette volonté et
-ce long courage du travail qui tire le talent de l'effort
-continu d'un accouchement laborieux. Il n'avait que
-l'entrain de la première heure et le premier feu de la
-chose commencée. Sa nature se refusait à une application
-soutenue et prolongée.</p>
-
-<p>En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même
-par l'à peu près, l'escamotage spirituel, une sorte de
-rendu superficiel, l'effleurement de son sujet. Pousser
-l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une étude, une
-composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle
-légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination
-enfantine et rieuse, une pensée grotesque qui le
-traversait, toutes sortes de riens pareils au chatouillement
-d'une mouche sur le front d'un homme occupé, une
-perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans
-cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à
-tout moment l'atelier le voyait quitter son académie pour
-aller crayonner quelque charge lui jaillissant des doigts,
-la silhouette d'un camarade allongeant le Panthéon drolatique
-qui couvrait le mur.</p>
-
-<p>Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère
-plus. Son esprit, ses yeux se lassaient vite d'interroger
-la couleur, le dessin des vieilles toiles qu'il copiait; et
-son observation quittait bientôt les tableaux pour aller
-au monde baroque des copistes mâles et femelles qui
-peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes
-ces ironies vivantes jetées au bas des chefs-d'&oelig;uvre par
-la faim, la misère, le besoin, l'acharnement de la fausse
-vocation; peuple de pauvres, d'un comique à pleurer,
-qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses Dieux!
-Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur
-des copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto
-enluminant Anacréon, les dames au teint orange, à la
-robe sans manchettes, au bavolet gris sur la poitrine,
-perchées, les lunettes en arrêt, au haut de l'échelle garnie
-de serge verte pour la pudeur de leurs maigres
-jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés,
-grimaçantes de copier à la loupe la <i>Mise au tombeau</i> du
-Titien, les petits vieillards qui, dans leur petite blouse
-noire, les cheveux longs séparés au milieu de la tête,
-ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés
-dans de l'esprit-de-vin,&mdash;tout ce monde, avec
-sa lamentable cocasserie, amusait Anatole et le faisait
-délicieusement rire en dedans. Au fond de lui passaient
-des crayonnages en idée, des méditations de caricatures,
-des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus
-impossibles sur le passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions
-de ces êtres déclassés qu'il étudiait avec sa pénétrante
-curiosité du comique humain, avec son &oelig;il toujours
-occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la
-barre avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations
-d'amour de l'endroit: deux pêches posées par une main
-inconnue sur une boîte à couleurs. Avait-il tout observé
-et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à peu près
-une petite heure, puis il allait causer avec une vieille
-copiste portant en toute saison la même robe de barège
-noire, tachée de couleurs, et une palatine en plumes
-d'oiseaux; bonne vieille sentimentale, adorant les discussions
-métaphysiques, et qui, tout en parlant de son
-c&oelig;ur, parlait toujours du nez.</p>
-
-<p>Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser
-par des paradoxes terribles, des professions de foi d'insensibilité,
-toutes sortes de paroles troublantes, au bout
-desquels la pauvre vieille femme s'écriait avec un accent
-de désespoir presque maternel:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en
-divinité, sceptique en amour!&mdash;Et elle se mettait à
-pleurer, à pleurer sérieusement de vraies larmes sur le
-manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les illusions
-qu'il avait déjà perdues.</p>
-
-<p>Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute
-sa pensée, une obsession de la farce, le travail de tête de
-l'observation comique, un perpétuel rêve de rapin qui
-cherche et pioche une invention de charges. Et parfois il
-en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles
-comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le
-bruit du quartier.</p>
-
-<p>C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la
-figure le matin chez Langibout, et travaillait dans la journée
-chez l'architecte Lemeubre. Mongin, un matin, arriva
-chez Langibout furieux contre une actrice qui leur avait
-fait donner un «suif général» par Lemeubre pour avoir
-manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle
-femme de chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer
-les tapis au-dessus des fenêtres ouvertes où séchaient
-les lavis et les épures des élèves; et Mongin parlait de
-se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, les
-dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice;
-puis il lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait
-pas le soir et où le cocher serait absent. Ce soir-là venu,
-il se glissa avec Mongin dans l'écurie, emmaillotta avec
-du linge les sabots des deux chevaux de l'actrice, puis,
-marche par marche, ils les firent monter, chacun en
-tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième,
-jusqu'à l'appartement. Là-dessus, un grand coup
-de sonnette, et la femme de chambre, accourant ouvrir,
-se trouva devant ces deux grands quadrupèdes plantés
-sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là:
-un cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut
-monter un escalier, mais quant à le faire redescendre,
-il n'y a pas même à essayer. On fut obligé de passer la
-nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un vrai
-praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice
-eut si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit
-pas, et la femme de chambre ne secoua plus jamais de
-tapis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité
-de mystificateur, Anatole imaginait, à peu de temps de
-là, une autre vengeance contre une autre femme qui
-avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une terrible
-semonce de Langibout.</p>
-
-<p>Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans
-le fond de la cour où était l'atelier de Langibout, il y
-avait un établissement de bains. Cela obligeait les
-malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient au
-bain le matin, à traverser une haie de grands diables
-garnissant, à l'heure du déjeûner, les deux côtés de la
-cour, campés contre le mur, en vareuses rouges et la pipe
-à la bouche. Quand elles sortaient de l'établissement,
-charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes
-du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur,
-elles avaient à déranger des lazzarones couchés en travers
-de leur chemin. Elles passaient vite, en se serrant;
-mais elles sentaient tous ces regards d'hommes les
-fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles accrochaient
-au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des
-mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient
-peur. Les jours de gaieté de l'atelier, on les
-faisait s'arrêter dans l'angoisse d'une détonation imminente
-devant un petit canon vide de poudre auquel un
-élève menaçait de mettre le feu avec une grande
-feuille de papier allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner,
-les femmes enceintes, les jeunes filles avec leurs mères,
-et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir, la maîtresse
-des bains avait été faire ses plaintes à Langibout,
-qui, prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations,
-s'était livré contre tout l'atelier à un éclat
-de colère.</p>
-
-<p>Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice
-en frappant son commerce au c&oelig;ur. Un matin, huit
-bains, qu'il avait été retenir dans un grand établissement
-de la rue Taranne, stationnaient devant la maison,
-avec leur adresse sur les planchettes de derrière des
-huit tonneaux, étonnant, occupant les voisins, la maison,
-la rue, le quartier, tout un monde qui se demandait
-s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans l'établissement
-de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait
-avec délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à
-côté, quand la porte s'entr'ouvrit.</p>
-
-<p>&mdash;Salut, messieurs&hellip;&mdash;fit une voix d'homme, une
-voix qui nazillait et bredouillait.</p>
-
-<p>&mdash;Salut, messieurs&hellip;&mdash;répétèrent aussitôt, aux
-quatre coins de l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes
-gens répercutant l'accent de l'homme avec une fidélité
-d'écho.</p>
-
-<p>L'homme se décida à entrer, en souriant humblement.
-C'était un grand homme gauche, aux traits purs, réguliers,
-à la lèvre un peu tombante, à l'air ingénu et naturellement
-ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de
-théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et
-le ridicule, appelait, comme certaines bonnes natures
-grotesques, la sympathie et le rire.</p>
-
-<p>&mdash;Salut, messieurs&hellip;&mdash;reprit-il avec sa même voix
-embrouillée.&mdash;Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des
-boîtes de fusain que je vends cinquante centimes&hellip; j'ai
-des tortillons&hellip; j'ai des estompes&hellip; de très-belles
-estompes en peau&hellip; j'en ai aussi en linge&hellip;&mdash;Et se
-baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le
-bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.&mdash;C'est-il
-des canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant,
-messieurs, j'ai de petites maquettes en fil de fer&hellip;
-messieurs, que j'ai inventées&hellip; Messieurs, c'est exact&hellip;
-C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures avec M. Gigoux&hellip;
-Ils ont compté&hellip; tenez, messieurs, regardez&hellip;
-depuis la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance
-que de la rotule au bassin&hellip; Vous mettez un peu
-de cire là-dessus&hellip; Voyez-vous: ça hanche&hellip; Vous avez
-votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez
-tout&hellip; C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur
-Anatole?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, père Mijonnet&hellip; Mettez-m'en là pour deux
-sous&hellip; Mais, dites-moi donc, qu'est-ce que c'est que
-cette perruque que vous avez là?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous dire, monsieur Anatole&hellip; Je vais vous
-dire&hellip;</p>
-
-<p>Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand
-de tortillons.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas pour faire le jeune&hellip; Oh! non, vous
-me connaissez&hellip; On me disait toujours que j'avais une
-tête de bénédictin&hellip; Alors, je m'ai fait couper tous les
-cheveux, là-dessus, sur la tête&hellip; et je m'ai fait mouler
-presque jusque-là&hellip;</p>
-
-<p>Et il montra le milieu de sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas&hellip; je ne
-désenrhumais pas, figurez-vous&hellip; Alors, ce bon monsieur
-Barnet, de chez M. Delaroche, a eu pitié de moi:
-il m'a donné cette perruque-là&hellip; Je ne m'enrhume plus&hellip;
-Elle est bien un peu blonde, c'est vrai&hellip; dans le jour
-surtout&hellip; mais comme on sait bien que ce n'est pas
-pour faire des femmes que je la mets&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Satané farceur de Mijonnet!&mdash;fit Anatole&mdash;Et
-le Théâtre-Français, qu'est-ce que nous en faisons?</p>
-
-<p>&mdash;Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien!
-voilà&hellip; On avait été gentil pour moi&hellip; M. Barnet m'avait
-fait mon costume&hellip; Il m'avait prêté une toge, il m'avait
-appris à me draper. Il m'avait même fait des sandales,
-vous savez, avec des lanières rouges&hellip; Voilà ces messieurs
-du théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés&hellip;
-Ils m'ont mis tout de suite au premier rang
-des comparses, sur le devant&hellip; même que je disais: «Mort
-à César!&hellip;» Tenez! messieurs, je me posais comme
-ça,&mdash;il se drapa dans son paletot,&mdash;et je criais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Des tortillons!&hellip;&mdash;cria Anatole avec la voix
-même de Mijonnet.&mdash;Oui, je sais, on m'a dit cela,
-mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer du théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même.
-Il faut que vous vous moquiez&hellip; Vous êtes toujours à
-taquiner le pauvre monde,&mdash;bredouilla doucement et
-plaintivement le père Mijonnet.&mdash;Mais c'est des histoires&hellip;
-J'ai toujours été très-convenable aux Français&hellip;
-Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»&mdash;Et
-il s'arracha une note prodigieuse: le cri de
-Jocrisse dans une conspiration de Brutus!</p>
-
-<p>&mdash;Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là&hellip;
-Vous aurez eu des jaloux, voyez-vous&hellip; Vous étiez né
-pour la déclamation&hellip; Non, vrai, je ne vous fais pas de
-blague&hellip; Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre vous,
-messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter
-la <i>Chute des feuilles</i>, de Millevoye&hellip; Priez M. Mijonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie
-que vous me faites là,&mdash;dit sans se fâcher le
-bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;La <i>Chute des feuilles</i>! la <i>Chute des feuilles</i>, Mijonnet!&hellip;
-ou pas de tortillons!&mdash;cria l'atelier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez, messieurs?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De la dépouille de nos bois,</div>
-<div class="verse">L'automne avait jonché la terre&hellip;</div>
-<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
-<div class="verse">&mdash;De la dépouille de nos bois,</div>
-<div class="verse">L'automne avait jonché la terre.</div>
-</div>
-
-<p>Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers;
-c'était Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc, monsieur Anatole&hellip; C'est bête:
-je ne sais plus si c'est moi ou vous qui parlez&hellip;</p>
-
-<p>Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le rossignol était en bois,</div>
-<div class="verse">Bocage était au ministère&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Oh! vous changez,&mdash;dit Mijonnet.&mdash;Ce n'est
-pas comme ça dans le livre&hellip; Je ne dis plus rien&hellip; Ah!
-merci, mon Dieu, comme voilà des bains!&mdash;fit-il en se
-retournant et en apercevant dans l'atelier les huit bains
-apportés de la rue Taranne.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour vous, monsieur Mijonnet,&mdash;se hâta de
-répondre Anatole, éclairé et traversé par une inspiration
-subite,&mdash;un bain d'honneur qu'on vous offre&hellip;
-une gracieuseté de l'atelier&hellip; Vous avez le choix des
-baignoires&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, je veux bien&hellip; si ça vous fait plaisir,
-messieurs,&mdash;dit Mijonnet, charmé de l'idée de
-prendre un bain gratis.</p>
-
-<p>Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques
-minutes, il fut pris dans la baignoire de l'ennui
-des personnes qui n'ont pas l'habitude du bain. Il se
-remua, agita les mains, chercha une position, regarda
-timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder
-à dire timidement:</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans
-une autre, n'est ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour vous les huit!&mdash;hurla l'atelier à
-l'ensemble et le sérieux d'un ch&oelig;ur antique.</p>
-
-<p>Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait
-d'un bain à l'autre, cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât
-pas, Langibout entra brusquement et violemment dans
-l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches
-hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision
-à cheval entre deux baignoires, et l'attrapant
-par le bras:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, grand imbécile! un vieillard comme
-vous!&hellip; vous prêter à des farces d'enfant!&hellip; Habillez-vous
-de suite&hellip; et si jamais vous remettez les pieds ici&hellip;</p>
-
-<p>Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à
-les passer vivement, sans s'essuyer.</p>
-
-<p>Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était
-silencieux, consterné, écrasé sous la colère muette du
-maître. Anatole, enfoncé dans le collet de sa redingote,
-ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son esquisse,
-n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage
-tomberait sur Mijonnet.</p>
-
-<p>Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en
-fermant la porte sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus
-son épaule:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir
-me trouver&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours
-pour venir désarmer Langibout et le décider à reprendre
-son garçon. Le «poil» qu'il eut à subir à sa rentrée, la
-menace d'une expulsion à la première peccadille refroidirent
-pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et ses
-facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable
-et se mit à piocher. On le vit arriver à six heures et travailler
-consciencieusement ses cinq heures de séance
-presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit plus de
-journées à courir à la recherche des modèles dans
-ces excursions en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient
-toute la rue Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait,
-poussait ses études, soignait ses esquisses plus qu'il ne
-les avait jamais soignées, ne bougeant plus de son tabouret,
-toujours présent quand venait la leçon de Langibout,
-sur la mine rébarbative duquel il cherchait à voir,
-avec un regard craintif et un sourire humble, s'il était
-tout à fait pardonné. Les progrès qu'il se sentait faire,
-et dont il percevait la reconnaissance autour de lui dans
-le contentement mal dissimulé de Langibout et les
-regards curieux et étonnés de ses camarades, soutinrent
-l'effort de son travail pendant plusieurs mois, au bout
-desquels il se leva en lui, d'une bouffée de vanité, une
-petite espérance, un grand désir, une ambition.</p>
-
-<p>Anatole était le vivant exemple du singulier contraste,
-de la curieuse contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer
-dans le monde des artistes. Il se trouvait que ce
-farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enragé du bourgeois,
-avait, pour les choses de l'art, les idées les plus
-bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En
-peinture, il ne voyait qu'une peinture digne de ce nom,
-sérieuse et honorable: la peinture continuant les sujets
-de concours, la peinture grecque et romaine de l'Institut.
-Il avait le tempérament non point classique, mais
-académique, comme la France. Le Beau, il le voyait
-entre David et M. Drolling. Le collége, l'écho imposant
-des langues mortes et des noms sombres de l'histoire
-ancienne, l'écrasement des <i>pensums</i> et de la grandeur
-des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte instinctif,
-plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère
-de Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu
-du respect qu'imprime au peuple, dans un parterre, la
-noblesse et la solennité de la représentation d'un temps
-enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche toutes les
-admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels
-pour les grands stylistes, les grands coloristes; mais,
-au fond, sans oser se l'avouer, il sentait plus et goûtait
-mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces dispositions faisaient
-qu'il méprisait à peu près toute la peinture des talents
-vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou
-des compliments de protection, et ne regardait guère,
-avec des yeux furieux d'attention et lui sortant de la
-tête, que les petites toiles néo-grecques menant Aristophane
-à Guignol.</p>
-
-<p>Pour un homme de ce tempérament et de ces idées,
-il y avait un grand rêve: le prix de Rome. Et c'est là
-qu'allaient bientôt toutes les aspirations de ses heures
-de travail. Ce que représentait le prix de Rome dans la
-pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans
-dans un musée de chefs-d'&oelig;uvre; ce n'était pas l'éducation
-supérieure de son métier et la fécondation de sa
-tête; ce n'était pas Rome elle-même: c'était l'honneur
-d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux
-auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme
-pour le jugement bourgeois et l'opinion des familles, la
-reconnaissance, le couronnement d'une vocation d'artiste.
-Dans le prix de Rome, il voyait cette consécration
-officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance,
-les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides
-que toutes les autres. Dans Rome, il voyait la capitale
-de la considération de l'Art, un lieu ennoblissant et
-supérieurement distingué, qui était un peu pour lui
-comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.</p>
-
-<p>Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des
-beaux-arts. Il attrapait même une seconde médaille,
-en ajoutant, avec une touche spirituelle, à sa figure terminée,
-les habits, la pipe et le cornet de tabac du modèle
-jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une
-résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de
-chance, au hasard qui aime les hasardeux, il alla, sans
-prévenir Langibout, se présenter au premier des trois
-concours pour le prix de Rome. C'était au mois d'avril
-1844.</p>
-
-<p>Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole,
-son chevalet à la main, un cervelas dans une poche,
-arrivait bravement à l'École, sur les cinq heures et
-demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures,
-l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés,
-usant du droit de leur médaille, prenaient possession des
-vingt cellules; les autres se partageaient à deux les cellules
-qui restaient. Le professeur du mois apparaissait
-au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en
-appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment
-de la scène, et que ramassaient en sourdine, avec des
-<i>queues de mots</i>, les élèves sur le pas de leurs cellules.
-Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules à deux,
-les défiants se dépêchaient de clouer une couverture
-entre leur toile et le camarade pour n'être pas <i>chipés</i>.
-Anatole, lui, ne cloua rien, se jeta au travail, mangea
-son cervelas sans lâcher son esquisse, travailla jusqu'à
-la dernière minute de la dernière heure. Au dernier
-quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore
-des points lumineux dans sa toile à la lueur du
-jour des lieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, quelle chance!&mdash;s'écria Anatole
-en rencontrant, à un coin de rue, Chassagnol qu'il
-n'avait pas vu depuis le jour du Jardin des Plantes.</p>
-
-<p>Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui
-le tutoya.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt
-d'esquisse pour le prix de Rome!</p>
-
-<p>&mdash;Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et
-lui prenant le bras, il l'emmena du côté d'un café qui
-répandait sur le pavé le feu de son gaz. Arrivé à la
-porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste d'invitation
-qui offre la consommation, et se jetant sur la
-première banquette sans rien voir, sans s'occuper des
-garçons plantés devant lui, des bourgeois qui regardaient,
-de l'argent qui pouvait bien n'être pas dans la
-poche d'Anatole, il partit:&mdash;Le prix de Rome&hellip; ah!
-ah! ah! le prix de Rome! Voilà! C'est bien cela! Le
-prix de Rome, n'est-ce pas, hein? Le rêve de six cents
-niais&hellip; tous les ans, six cents niais!</p>
-
-<p>Il jetait des cris, des interjections, des exclamations,
-des monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles,
-douloureux. Sa voix se pressait, ses mots s'étranglaient.
-Ce qu'il voulait dire grimaçait sur ses traits crispés. De
-ses mains tressaillantes de violoniste, agitées au-dessus
-de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes
-de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se
-tourmentaient, faisaient le geste d'accrocher et de saisir,
-battaient l'air devant ses idées, remuaient autour de son
-front le magnétisme de leurs nerfs. Coup sur coup, il
-renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné.
-Un rire mécanique et fou mettait une espèce de
-hoquet dans sa parole coupée, hachée; et l'on eût cru
-voir de l'eau qui remplissait d'une lueur trouble ces
-yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un
-estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches
-de l'opium.</p>
-
-<p>La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement
-d'une source qui a rejeté ce qui l'étouffe et lui
-pèse, vomi son sable et ses pierres, il jaillit de Chassagnol
-un flot libre et courant d'idées et de mots, qui roula
-autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière.</p>
-
-<p>&mdash;Insensée!&hellip; là! insensée!&hellip; l'idée d'une fournée
-d'avenirs!&hellip; d'avenirs! Ah! ah!&hellip; Comment!&hellip; ce qu'il
-y a de plus divers et de plus opposé, natures, tempéraments,
-aptitudes, vocations, toutes les manières personnelles
-de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les
-contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans
-l'artiste pour sauver l'art humain de la monotonie, de
-l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrariété
-des admirations, ces germes ennemis et disparates
-d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir&hellip; tout cela!
-vous enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la
-discipline et la férule d'un pion du Beau! Et de quel
-Beau! du Beau patenté par l'Institut! Hein! comprends-tu?
-Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir pour
-deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas&hellip; Car le
-talent, enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent?
-C'est tout bêtement, et ça dans tous les arts, pas
-plus dans la peinture que dans autre chose&hellip;, c'est la
-faculté petite ou grande de nouveauté, tu entends? de
-nouveauté, qu'un individu porte en lui&hellip; Tiens! par
-exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de
-Rembrandt, ou, si tu veux, de haut en bas, Rubens de
-Jordaëns, là, hein?&hellip; eh bien, cette faculté, cette tendance
-de la personnalité à ne pas toujours recommencer
-un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec
-une sorte de piété chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui&hellip;
-cette faculté de mettre dans ce que tu fais
-quelque chose du dessin que tu surprends et perçois
-toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la
-vie, la force et je dirai le courage d'oser un peu la couleur
-que tu vois avec ta vision d'occidental, de Parisien
-du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, avec tes yeux&hellip; je ne sais pas, moi&hellip; de
-presbyte ou de myope, bruns ou bleus&hellip; un problème,
-cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper,
-et qui donnerait peut-être une loi des coloristes&hellip;
-Bref, ce que tu peux avoir de dispositions à être toi,
-c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent des autres&hellip;
-Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera,
-avec les prêcheries, les petits tourments, les persécutions!
-Mais on te montrera au doigt! Tu auras contre toi
-le directeur, tes camarades, les étrangers, l'air de la
-Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les vieux calques
-de vingt ans que les générations se repassent à
-l'École, le Vatican, les pierres du passé, la conspiration
-des individus, des choses, de ce qui parle, de ce qui
-conseille, de ce qui réprimande, de ce qui opprime avec
-le souvenir, la tradition, la vénération, les préjugés&hellip;
-tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'&oelig;uvre!
-Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par
-quelque chose de mou, de décoloré et d'envahissant,
-comme un nageur par un poulpe&hellip; le pastiche te mettra
-la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela,
-tu ne sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours,
-tu ne feras plus que cela&hellip; pastiches! pastiches!
-pastiches! Et puis la vie, là!&hellip; Gardez donc de la flamme
-dans la tête, de l'énergie, du ressort, les muscles et les
-nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, dans
-cette existence qui tient de la communauté, du collége
-et du bureau, dans cette claustration et cette régularité
-monacales, dans cette pension! «Une cuisine bourgeoise»,
-comme l'a appelée Géricault&hellip; Rudement
-juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le <i lang="la" xml:lang="la">sursum
-corda</i> de l'ambition poignante&hellip; Toi? mais dans ce douceâtre
-et endormant bien-être, dans la fadeur des routines,
-devant la platitude des perspectives tranquilles,
-l'avenir assuré, le droit aux commandes, les travaux
-qui vous attendent&hellip; toi? Mais la bourgeoisie la plus basse
-finira par te couler dans les moelles!&hellip; Tu n'oseras plus
-rien trouver, rien risquer&hellip; Tu marcheras dans les souliers
-éculés de quelque vieille gloire bien sage, et tu
-feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne sais pas
-ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à
-deux ou trois qui ont passé par là&hellip; quatre, si tu veux,
-mais pas plus&hellip; pour résister au casernement, à l'énervement
-de ces cinq ans, à l'embourgeoisement et l'aplatissement
-de ce milieu! Non, vois-tu, mon cher, qu'on
-fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est
-pas là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est
-l'étude en pleine liberté, selon son goût et son choix. Il
-faut que la jeunesse tente, cherche, lutte, qu'elle se débatte
-avec tout, avec la vie, la misère même, avec un
-idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux
-à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme
-d'école, et qui se laisse attraper par les forts en thème&hellip;
-Et pourquoi une école de Rome, hein? Dis-moi un peu
-pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas laisser le peintre
-qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des aïeux,
-des pères de son talent, des espèces d'inspirations de
-famille qui l'appellent&hellip; Pourquoi pas une école à Amsterdam
-pour ceux qui sentent des liens de race, une filiation
-avec Rembrandt? Pourquoi pas une école de Madrid
-pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les
-veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres?
-Et puis, au fond, pourquoi des écoles? Veux-tu
-que je te dise ce qu'il y a à faire, et ce qu'on fera peut-être
-un jour? Plus de concours, d'émulation d'école, de
-vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à
-l'&oelig;uvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une
-pensée et d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant,
-inconnu, qui aura exposé une toile remarquable, que
-l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet argent
-l'artiste aille ou il voudra, en Grèce&hellip; c'est aussi classique
-que Rome, à ce que je crois&hellip; en Égypte, en
-Orient, en Amérique, en Russie, dans du soleil, dans du
-brouillard, n'importe où, au diable s'il veut! partout où
-le poussera son instinct de voir et de trouver&hellip; Qu'il
-voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son
-goût; qu'il regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille
-à Paris et sur Paris&hellip; Pourquoi pas? Pincio pour Pincio,
-quand il prendrait Montmartre? Si c'est là qu'il
-croit trouver son talent, le caractère caché dans toute
-chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir&hellip;
-Eh bien! celui qu'on encouragera ainsi, en le laissant
-tout à lui-même, en lui jetant la bride de son originalité
-sur le cou, s'il est le moins du monde doué, je puis
-bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau
-Blondel, ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni
-du beau Hesse, ni du beau Drolling&hellip; pas du beau si
-noble, mais quelque chose qui aura des entrailles, du
-tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la vie!&hellip;
-ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de mythologies-là!&hellip;
-Allons donc! Il y aurait eu des Instituts
-partout avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être
-pas vu se produire les excessifs, les déréglés, les
-géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous arrête le
-soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!&hellip; Tu verras ce
-que je te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce
-qu'il fera de toi&hellip; comme des autres. Pardieu! tu arriveras
-à sacrifier «aux doctrines saines et élevées de
-l'art»&hellip; Doctrines saines et élevées! C'est amusant!
-Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a
-donc fait ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome
-qui a fait Géricault? Est-ce ton école de Rome qui a fait
-ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école de Rome
-qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche?
-qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet?
-Est-ce ton école de Rome qui a fait Decamps? Rome!
-Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi je le
-dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du <i>poncif</i>!&hellip;
-oui, la Mecque du <i>poncif</i>&hellip; Et voilà! Hein? n'est-ce pas?
-ça va, le baptême y est&hellip;</p>
-
-<p>Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée,
-morbide, qui grandissait en s'exaltant, se levait
-l'orateur nocturne, le parleur dont les théories, les paradoxes,
-l'esthétique semblent se griser à la nuit de
-l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type
-de ce génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à
-l'heure du sommeil des autres, sur un bout de table de
-café, les coudes sur les journaux salis et les mensonges
-fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des bougies
-éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas
-roulés sur les billards par les garçons en manches de
-chemise.</p>
-
-<p>A une heure, le maître du café fut obligé de mettre
-à la porte les deux amis. Chassagnol s'égosillait toujours.</p>
-
-<p>Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta
-derrière lui, en homme accoutumé à monter l'escalier
-de tout ami avec lequel il avait dîné une fois, ôta son
-habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas sonner
-l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une
-pipe sans cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller,
-et resta, toujours parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût
-offert la moitié de son lit pour obtenir le silence. Encore
-Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol dans un de
-ses rêves.</p>
-
-<p>Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas
-Anatole, emboîtant son pas, l'accompagnant au restaurant,
-au café, vivant sur ce qu'il mangeait, partageant
-ses nuits et son lit, continuant à parler, à théoriser, à
-paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot
-lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il
-pouvait avoir, ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt
-jamais à la bouche le nom d'un père, d'une mère, d'une
-maîtresse, de n'importe quel être à qui il tînt, d'un pays
-même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet
-homme bizarre et secret, dont la science même venait
-on ne savait d'où.</p>
-
-<p>La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole
-pour s'en aller avec un autre ami quelconque, qui était
-venu s'asseoir à leur table de café. C'était son habitude,
-une habitude qu'on lui avait toujours connue de passer
-ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un
-café à un autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher
-aux gens, quand il les retrouvait, comme s'il les
-avait quittés la veille, les quitter de nouveau quelques
-jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu une
-nouvelle intimité d'une moitié de semaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait
-dans l'atelier à l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il
-avait le petit air modestement fier qui s'attend à des félicitations.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà, petit misérable!&mdash;lui cria Langibout
-d'une voix terrible dès qu'il l'aperçut.&mdash;Comment!
-avec ce que vous savez, vous avez eu le front de concourir?
-Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant&hellip;
-Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que
-vous seriez capable de peindre une académie, petit animal?
-Vous serez refusé au second concours, et vous aurez
-pris pour rien du tout la place d'un autre qui avait
-la chance d'avoir le prix&hellip; Quand je pense que vous
-auriez pu le faire manquer à Garnotelle! un garçon qui
-sait, lui, et qui est à sa dernière année&hellip; Ah! si c'était
-arrivé par exemple, je vous aurais flanqué à la porte!
-Je vous aurais flanqué à la porte!&hellip;&mdash;répéta plus vivement
-Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la
-tête sur son carton, comme devant la menace d'une calotte.
-Ce furent là toutes les félicitations de Langibout.
-Du reste, il ne s'était pas trompé: la semaine suivante,
-au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé.
-Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer
-en loge.</p>
-
-<p>Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art,
-la volonté sans le don, l'effort ingrat, ce courage de la
-médiocrité: la patience. A force d'application, de persévérance,
-il était devenu un dessinateur presque savant, le
-meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin
-exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné
-et servile, où rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité
-des grands traducteurs de la forme, de ce qui,
-dans un beau dessin d'Italie, ravit par l'attribution du
-caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans
-la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans
-grandeur, sans largeur, sans audace, sans émotion, était
-pour ainsi dire impersonnel. Dans ce dessinateur, le
-coloriste n'existait pas, l'arrangeur était médiocre, et
-n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées
-à une douzaine de tableaux connus. Garnotelle
-était, en un mot, l'homme des qualités négatives, l'élève
-sans vice d'originalité, auquel une sagesse native de
-coloris, le respect de la tradition de l'école, un précoce
-archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient
-assurer et promettre le prix de Rome.</p>
-
-<p>Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance
-opiniâtre du succès pour cet élève persistant et
-méritant, auquel un double lien l'attachait: une similitude
-et une parité d'origine, une ressemblance de son
-vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui
-semblait ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans
-ce compatriote de Flandrin à son caractère, à cette
-ténacité que Garnotelle mettait en tout, apportant à la
-plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut.</p>
-
-<p>Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance
-de ne pas naître à Paris, et de trouver, autour de sa
-misérable vocation, toutes les protections qui soutiennent
-et caressent en province une future gloire de clocher.</p>
-
-<p>Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze
-cents francs de pension, et, dans sa sollicitude maternelle,
-l'avait logé dans un hôtel vertueux, où les m&oelig;urs
-des pensionnaires étaient surveillées par un hôtelier
-tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté
-de deux cents francs, lors de sa réception à
-l'École des Beaux-Arts. Au bout de deux médailles, il
-avait été porté à dix-neuf cent francs. Une pension de
-deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait
-envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût
-produit, des commandes, des restaurations de chapelle,
-des portraits de gens de son endroit. Il sentait derrière
-lui tous ces bras d'une province qui poussent un fils
-dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces
-mains qui jettent au commencement de la carrière de
-quelqu'un du pays, les recommandations de l'évêque,
-l'influence toute-puissante du député, le tapage d'éloges
-de la presse locale.</p>
-
-<p>Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève
-n'étaient pas rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de
-Garnotelle, sa dernière année de concours; et Langibout
-avait beau se répéter toutes les chances de ce talent
-honnête et courageux, ses titres à la justice charitable
-du jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il
-lui semblait qu'il y avait de mauvais courants et des menaces
-dans l'air. Des bruits d'ateliers, un commencement
-de bourdonnement d'opinion, jetaient en avant les
-noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau,
-hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury
-et triompher de ses répugnances.</p>
-
-<p>Le programme du concours de cette année-là était un
-de ces sujets tirés du <i lang="la" xml:lang="la">Selectæ</i>, que semblent régulièrement
-tous les ans dicter à l'Institut, dans un songe, les
-ombres de Caylus et d'André Bardon: «Brennus assiégeant
-Rome, les vieillards, les femmes et les enfants assistent
-au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole
-pour le défendre. <i>Les Flamines descendent du
-temple de Janus, portant les vases et les statues sacrés,
-et distribuent des armes aux guerriers qu'ils bénissent.</i>»</p>
-
-<p>Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son
-tableau, travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une
-heure, avec l'acharnement de toute sa volonté, une rage
-d'application, le suprême effort de toutes les ambitions
-et de toutes les espérances de sa médiocrité.</p>
-
-<p>Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car
-à ce concours, les élèves ne s'étaient pas contentés, selon
-l'habitude ordinaire, de <i>saloper</i>, c'est-à-dire de faire
-des trous dans la cloison pour regarder l'esquisse du
-voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau
-qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules,
-sous prétexte de faire son portrait, les concurrents
-s'étaient rendus visite les uns aux autres, et avec
-la justice loyale et spontanée des jugements de rivaux,
-le prix avait été décerné d'un commun accord à un
-tout jeune homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce
-jugement était confirmé par le public et la critique,
-qui restaient froids devant la sage ordonnance des Flamines
-de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la
-banale rouerie des draperies, le mouvement mort et
-mannequiné de la scène, la déclamation des gestes. Deux
-toiles de ses concurrents lui étaient opposées comme
-supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la
-grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées
-de verve. Et pour la première place, elle était donnée
-sans conteste à la toile de Lamblin, à laquelle les plus sévères
-accordaient une rare solidité de couleur, et le plus
-grand goût d'austérité tragique.</p>
-
-<p>Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier
-Salon un tableau dont on avait parlé, et autour duquel
-s'était fait un de ces bruits que les professeurs
-n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis,
-il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui,
-il pouvait attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever
-à un honnête travailleur, consciencieux, régulier, modeste,
-à un concurrent de la dernière année, auquel
-les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de
-Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel
-pour un pauvre diable méritant, et venu de bas, qui
-s'était élevé par l'étude. Des recommandations puissantes
-de Lyonnais haut placés firent encore pencher la balance
-du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin,
-pour que le rapprochement de son nom, le souvenir
-de sa toile n'écrasât pas trop le couronné: il n'eut
-pas même une mention; et pour sauver le jugement,
-des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on
-appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de
-sentiment du tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa
-personne: c'était un fait trop flagrant que le prix de
-Rome venait d'être encore une fois donné, non au talent
-et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à l'assiduité,
-aux bonnes m&oelig;urs du travail, au bon élève
-rangé et borné. Et la victoire de Garnotelle tomba dans
-le mépris de l'École, dans le soulèvement qu'inspire à
-la jeunesse une iniquité de juges et de maîtres.</p>
-
-<p>Anatole était une de ces heureuses natures trop légères
-pour nourrir la moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie
-de cette victoire qu'il avait tant rêvée. Il trouva
-que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et lors de
-la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain,
-à cette fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq
-logistes de l'année mêlés à des anciens, à des amis,
-courent la forêt, sur des rosses louées, avec des pantalons
-de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air
-d'un état-major de bizets dans une révolution, Anatole
-fut toujours en tête de la grotesque cavalcade. Au dîner
-traditionnel du pavillon Henri IV, dans la casse de toute
-la table et le bruit de deux pianos apportés par les prix
-de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux
-pianos. Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la
-nuit et le sommeil de la banlieue avec la chanson nouvelle,
-improvisée par un architecte, ce soir-là, au dessert
-du dîner, et populaire le lendemain:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">«Gn'y en a,</div>
-<div class="verse i2">Gn'y en a,</div>
-<div class="verse">Que c'est de la fameuse canaille!&hellip;»</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition.
-Il se tourna vers d'autres idées, vers un désir plus modeste
-et de réalisation plus facile: il voulut avoir un
-atelier qui lui donnerait le chez lui de l'artiste, la possibilité
-de faire des portraits, de gagner de l'argent; en
-un mot, <i>s'établir</i> peintre.</p>
-
-<p>Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui
-payer le luxe d'un atelier. A la fin, elle se décida à aller
-consulter Langibout, qui l'assura «que les belles choses
-pouvaient se faire dans une cave». Armée de cette réponse,
-elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole.
-Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole
-remonta fièrement dans sa chambre au sixième, en
-déclarant qu'il ne prendrait plus ses repas à la maison,
-et qu'il allait vivre de son talent.</p>
-
-<p>Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles
-pastellées, les cheveux fleuris de fleurs de
-grenadier, qu'il vendait à un petit marchand de la rue
-Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et
-repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant
-l'écriteau d'un petit atelier à louer, le seul atelier
-du quartier où Hillemacher n'avait pas encore fait bâtir
-ces huit grands ateliers qui firent plus tard de la rue un
-des camps de la peinture de la rive droite.</p>
-
-<p>L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles
-pour entrer là-dedans; et Anatole gagnait à peine de
-quoi dîner tous les jours. Le plus souvent, il était nourri
-par un camarade de l'atelier, avec lequel il compagnonnait;
-un brave garçon pris par la conscription, et qu'une
-recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans
-la réserve, et placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce,
-«les canonniers de la seringue.» De la caserne,
-il apportait à Anatole la moitié de sa ration dans son
-shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution
-d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par
-l'escalier de service devant la porte de la cuisine entr'ouverte
-de sa mère, sans y entrer, avec l'air de mépriser,
-du haut d'un estomac plein, l'odeur du déjeuner.</p>
-
-<p>Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province
-qui cherchait quelqu'un pour lui faire des personnages
-dans une lithographie. Il demanda l'adresse, et
-courut à un petit hôtel de la rue du Helder.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez!&mdash;lui cria une voix formidable quand il
-eut frappé à la porte indiquée. Il se trouva en face d'un
-Hercule, énormément nu, et tout occupé à faire des
-ablutions froides.</p>
-
-<p>L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer
-ses membres de lutteur, des muscles féroces, en roulant
-de gros yeux dans sa grosse tête à barbe dure.</p>
-
-<p>&mdash;Proférez des sons,&mdash;dit-il à Anatole interdit. Et
-quand Anatole eut expliqué le motif de sa visite:&mdash;Ah!
-vous savez faire la lithographie, vous?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement,&mdash;dit intrépidement Anatole, qui
-n'avait jamais touché de sa vie un crayon lithograhique.</p>
-
-<p>&mdash;Où demeurez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Rue du Faubourg-Poissonnière, n<sup>o</sup> 31.</p>
-
-<p>&mdash;Garçon!&mdash;cria l'homme en se rhabillant à un
-domestique de l'hôtel, qu'on entendait remuer dans la
-chambre à côté,&mdash;fermez ma malle, et un commissionnaire&hellip;</p>
-
-<p>Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague
-terreur brouillée lui monter dans les idées, devant cet
-homme inquiétant par sa force et ses espèces de manières
-de fou.</p>
-
-<p>&mdash;Partons!&mdash;dit brusquement l'homme tout à fait
-rhabillé.</p>
-
-<p>Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire,
-par la malle, et par l'homme portant sous le
-bras une immense pierre, concentré, sinistre, muet et
-caverneux, avec l'air de rouler sous ses épais sourcils
-froncés des méditations farouches. Il avait l'impression
-d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus
-tout, un poignant sentiment de honte. L'idée
-était horrible pour lui d'introduire cet étranger dans son
-taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse, il se
-serait sauvé à un tournant de rue.</p>
-
-<p>Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine
-la grande malle dans la petite chambre, et que la pierre
-fut posée sur la table qu'elle couvrit, l'homme, après
-avoir mesuré de l'&oelig;il la hauteur et la largeur de la mansarde,
-posa sa large main sur la couverture, et dit ces
-simples mots:&mdash;C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je
-vais me coucher.</p>
-
-<p>Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait
-à préparer dans sa tête une timide demande
-d'explication, quand l'homme tira de sa poche quatre
-ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.</p>
-
-<p>Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur
-atelier! Il ne dit pas un mot.</p>
-
-<p>L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié
-du lit, et se dressant sur son séant:&mdash;Au fait, vous ne
-mangeriez pas quelque chose, vous n'avez pas faim?</p>
-
-<p>&mdash;Si,&mdash;dit Anatole,&mdash;j'ai oublié de déjeuner ce
-matin.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole,
-et où Anatole n'osa pas lui parler:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me réveillerez à dix heures,&mdash;dit l'homme
-en se recouchant.&mdash;Vous entendez, à dix heures!</p>
-
-<p>Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes
-sortes d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle.
-Des histoires de fous dangereux qu'il avait lues lui revenaient.
-Il ne savait que penser, que croire de ce prodigieux
-garnisaire installé chez lui, tombé de la lune
-dans ses draps.</p>
-
-<p>A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et
-se mit à découvrir, avec toutes sortes de précautions, la
-pierre sur laquelle on ne voyait que l'indication d'un arc
-de triomphe, de ce caractère alhambresque qui est le
-style spécial de la pâtisserie: là-dessous devait être
-représentée la réception du duc d'Orléans par la garde
-nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de
-tous les gardes nationaux, exécutés d'après de mauvais
-daguerréotypes contenus dans la malle de leur compatriote.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? nous allons nous y mettre?&mdash;fit l'homme
-après avoir donné à Anatole toutes les explications du
-sujet.</p>
-
-<p>&mdash;Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler
-la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens?&hellip; Ah! bien, très-bien&hellip; Vous coucherez
-dans le lit, la nuit&hellip; moi le jour&hellip; Nous nous relayerons.</p>
-
-<p>Au bout de douze jours de ce singulier travail, la
-pierre était finie. L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit
-pour son pays, laissant à Anatole cent vingt-cinq
-francs, l'estomac refait et réélargi, et le souvenir d'un
-original très brave homme qui n'avait trouvé que ce
-bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce
-qu'il voulait, comme il le voulait.</p>
-
-<p>La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la
-rue, qu'Anatole sautait rue Lafayette; il retenait le petit
-atelier. De là il courait chez un brocanteur qui, pour
-soixante-dix francs, lui vendait un chiffonnier et quatre
-fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, Anatole
-ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi répondre
-d'un terme pour un loyer de cent soixante francs.
-Et il entrait dans son premier atelier avec cinquante
-francs d'avance, de quoi vivre tout un mois, trente jours
-à n'avoir pas besoin de la Providence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance,
-que cet atelier de la rue Lafayette, cette mansarde
-de travail avec sa bonne odeur de tabac et de paresse!
-La clef était sur la porte, entrait qui voulait. Un
-éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de
-Rouen, accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de
-caporal, attendait les visiteurs, qui trouvaient toujours
-pour s'asseoir une place quelconque, un bras de fauteuil,
-une couverture par terre, un coin sur le lit
-transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une
-demi-douzaine. Là venaient et revenaient toutes sortes
-d'amis, d'hôtes d'une heure ou d'une nuit, les vagues
-connaissances intimes de l'artiste, des gens qu'Anatole
-tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce
-seul mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque,
-comique et cynique: c'étaient des camarades
-de chez Langibout qui, ce jour-là, avaient pris la
-rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans
-atelier venant exécuter chez Anatole un <i>esgargot</i> pour
-un marchand de vin, un camarade de collége chatouillé
-par l'idée de voir un modèle de femme, un garçon plongé
-dans une étude d'avoué et en course dans le quartier,
-montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de
-Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de
-son ministère sur le coup de deux heures avec l'envie
-de flâner. On y voyait encore de jeunes architectes, des
-élèves de l'École centrale, des débutants de tout métier,
-des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par Anatole
-ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où:
-Anatole n'y regardait pas. Il prenait toutes les connaissances
-qui lui venaient, et rien ne lui semblait plus naturel
-que d'offrir la moitié de son domicile à un monsieur
-qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la
-sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait
-pas à lui amener un camarade de lit permanent,
-sans qu'il sût trop d'où lui venait ce camarade. Il s'appelait
-M. Alexandre, et il était engagé au Cirque. Son
-emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général
-Mélas. C'eût été, du reste, un acteur assez ordinaire
-sans ses pieds; mais par là, il sortait de la ligne: on
-avait retourné tous les magasins du Cirque, sans pouvoir
-trouver de chaussure où il pût entrer.</p>
-
-<p>Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore
-visité, généralement sur le tard et vers les heures où
-commencent les exigences de l'estomac, par quelques
-femmes sans profession, qui faisaient le tour des hommes
-qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de
-ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se
-rabattaient sur une cotisation qui permettait de faire
-remonter du café d'à côté des absinthes et des anisettes
-panachées.</p>
-
-<p>Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la
-petite pièce. Il s'en échappait des gaîtés, des rires, des
-refrains de chansons, des lambeaux d'opéra, des hurlements
-de doctrines artistiques. L'honnête maison croyait
-avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient
-des jeux qui faisaient trembler le parquet sur
-la tête des locataires du dessous: deux pauvres
-diables de dramaturges, malheureux comme des gens
-qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour
-trouver des situations. L'atelier piétinait, se poussait,
-dansait, se battait, faisait la roue. Il y avait des pantalonnades
-enragées, des chocs, des chutes, des tombées
-de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des
-luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des
-tours de force. A tout moment éclatait cet athlétisme
-auquel invite la vue des statues et l'étude du nu, cette
-gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier continue
-les récréations du collége, prolonge les batailles,
-les jeux, les activités et les élasticités de l'enfance chez
-les artistes à barbe.</p>
-
-<p>Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque,
-semés dans l'atelier, apportèrent bientôt à cette furie
-d'exercices une terrible surexcitation. Anatole et ses
-amis conçurent une grande idée qui, à peine réalisée
-amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à
-répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du
-Cirque. A douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs.
-Chacun représentait à son tour une puissance coalisée,
-et quelquefois deux. La table à modèle était la capitale
-où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la
-table figurait le praticable imité du fameux tableau des
-neiges du Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor
-était simple: on ouvrait la fenêtre. Une femme de la
-société, qui raffolait du talent de Léontine, fut chargée
-du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le
-costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de
-bottes, une blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus
-d'une boîte de sardines appliqué sur le chapeau de cuir
-d'un capitaine au long cours, naufragé à Terre-Neuve,
-et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues
-de la grande armée admirablement passées par Anatole
-à cheval sur une chaise. Il excellait à dire, d'après les
-plus pures traditions de Gobert: «Toi? je t'ai vu à
-Austerlitz&hellip; A cheval, messieurs, à cheval!» On vit
-aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où
-le roulement des tambours était fait avec un bruit de
-lèvres, et la sonnerie des clairons imitée dans le creux
-du bras replié. Mais ce qu'il y eut de plus beau, ce furent
-les batailles acharnées, héroïques, traversées de furieuses
-charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur, couronnées
-de la lutte suprême: le combat du drapeau!
-Triomphe d'Anatole, où serrant contre son c&oelig;ur la
-flèche de son lit, il luttait, se tordait, se disloquait, et
-finissait par faire passer au-dessus du manche à balai
-vainqueur tous les ennemis de la France!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier
-et cette vie d'Anatole:</p>
-
-<p class="date">«Punaisiana, route de Magnésie</p>
-
-<p class="date2">Septembre 1845</p>
-
-<p>«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici,
-sans un bout de lettre, sans un mot! et je suis sûr que
-tu n'es pas même mort, ce qui serait au moins une excuse.
-Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je te pardonne,
-au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas
-dormir. Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec
-Dosiclès, lequel, pour m'honorer, m'a mis dans un lit
-où les draps sont brodés de fleurs en or d'un relief désespérant.
-J'étais si éreinté ce soir, que je commençais
-à dormir là-dessus, je me gauffrais, je me modelais en
-creux, mais je dormais&hellip; quand tout à coup, je me suis
-aperçu que chacune de ces fleurs d'or était un calice&hellip;
-un vrai calice de punaises! Et voilà pourquoi je t'honore
-de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci des
-journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que
-je fasse avaler à quelqu'un.</p>
-
-<p>»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin,
-une escorte d'une douzaine d'Albanais et de Turcs, et
-bien entendu mon fidèle Omar. D'abord des sentiers,
-des chemins bordés de lauriers-roses et de grenadiers
-sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout
-jeune museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros
-comme une chèvre, qui venait nous dire bonjour. A
-huit heures, nous commencions à monter la montagne:
-alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter,
-des pins gigantesques, admirables de formes, des arbres
-du temps de la création, des arbres pleins de vie et
-pleins de siècles, de vrais morceaux d'immortalité de la
-terre, qui font le respect avec l'ombre autour d'eux. Je
-ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans
-les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils,
-qui se sauvaient et se retournaient pour nous
-voir, comme s'ils n'avaient jamais vu de bêtes d'une espèce
-comme nous. En haut, malgré un froid de chien
-qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures,
-nous restons une heure à regarder ce qu'on voit
-de là: le Bosphore, les îles, la côte de Troie, blanche,
-avec des éclats de carrière de marbre, étincelante dans
-ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu
-pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait
-une turquoise translucide, vois-tu cela?</p>
-
-<p>»De là, dégringolade dans la plaine. Des villages dominés
-par de grands cyprès, de la bonne bête de grosse
-verdure, comme en Normandie; des vergers avec de l'eau
-sourcillante sous le pied de nos chevaux, des arbres qui
-s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches
-jaunes, des prunes, des grenades, des raisins de toute
-couleur glissant des vignes emmêlées aux arbres; partout
-sur le chemin, des fruits suspendus, tentants, tombant à
-la portée de la main; entre les éclaircies des arbres, des
-champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre
-à grands coups de yatagan et dont elle m'offre le c&oelig;ur.
-Enfin, il me semblait être sur la grande route du paradis,
-animé par un peuple de paradis qui semblait enchanté
-de nous voir manger ce qui lui appartenait. Nous croisons
-des zebecks aux étendards rouges. Nous passons de petites
-rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de
-croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout,
-et jusqu'à un déménagement du pays: cela se compose
-d'un petit âne blanc sur lequel est un grand diable de
-nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un coq; puis
-un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la
-femme n<sup>o</sup> 1, montée à califourchon, et flanquée devant
-et derrière d'un enfant; puis la femme n<sup>o</sup> 2; puis un
-ânon et un mouton en liberté, qui suivent la famille à
-peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser:
-nous tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande
-immobilité découpée sur le ciel, au chant grave, les yeux
-tournés vers une mosquée: je t'assure qu'ils dessinaient
-une crâne silhouette de la <i>Prière orientale</i>. C'est seulement
-à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons
-Ailvatissa, où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu
-absolument nous héberger, nous fourre dans la bouche,
-avec toutes sortes de politesses, les boulettes qu'il se
-donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était
-comme mon lit de fleurs!</p>
-
-<p>»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas?
-Eh bien! elle ne vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui.
-Imagine-toi une immense oasis, un bois d'arbres
-énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre d'une forêt,
-des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur
-tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et
-rejaillissants du sol; imagine là-dessous de l'eau, un bruit
-de sources chantantes, un serpentement de jolis ruisseaux
-clairs, et là-dedans, dans cette ombre, cette fraîcheur,
-ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens
-ayant accroché aux branches leur vie errante, campant
-là avec leurs tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse
-nu, fabriquant des armes, forgeant des instruments de
-jardinage sur une petite enclume enfoncée en terre, et
-charmant le battement du fer avec le rhythme d'une
-chanson étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant
-en brandissant sur leur tête des tambours de basque
-qui leur font de l'ombre sur la figure, des femmes près
-de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux
-entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes
-odoriférantes, d'autres occupées à donner à de petites
-bouches leurs seins bronzés, des petits enfants tout nus
-avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie, ou bien
-n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le
-mauvais &oelig;il: une gousse d'ail dans un petit morceau
-d'étoffe dorée; tous, barbotant, s'éclaboussant, dans le
-bois d'eau et de soleil, courant après des oies effarouchées&hellip;
-Et aux arbres, des berceaux d'enfants, nids de
-loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les
-trouvailles des routes&hellip;</p>
-
-<p>»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir!</p>
-
-<p>»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne.</p>
-
-<p class="ind">»A toi, vieux.</p>
-
-<p class="sign">»N. <span class="sc">de Coriolis</span>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p class="date">«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin.</p>
-
-<p>«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!&hellip; Ah!
-mon ami, si je l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases.
-Tu vas voir ce que c'est!</p>
-
-<p>»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû
-t'écrire cela, nous avions pris, il y a près de trois mois,
-un voiturin à Marseille. Nous étions les cinq prix: Jouvency,
-Salaville, Froment, Gouverneur et Charmond, le
-musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal
-flâné en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui,
-c'était le grand jour. A trois heures, nous étions dans un
-endroit appelé Ponte Molle. Nous savions que les camarades
-viendraient à notre rencontre: il y en avait quatre.
-Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui
-nous étions à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines
-pas! un froid&hellip; et pas seulement du froid, un air
-tout gêné, tout inquiet, tout absorbé. Avec ça, ils étaient
-mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai demandé
-à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac
-qui a été chez nous, n'était pas venu. Il m'a répondu,
-comme mystérieusement, qu'il n'avait pas pu venir; que
-j'allais le trouver bien changé, qu'il avait une espèce de
-maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et
-qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées.
-Et comme ça toute la route, ç'a été un tas de mauvaises
-nouvelles des uns et des autres, et des histoires qui nous
-ont mis tout sens dessus dessous. J'oublie de te dire qu'à
-Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de Michel-Ange:
-je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons
-rien compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait
-de plus beau. Il faut que je te dise quelque chose, mais
-cela tout à fait entre nous, je te demande le secret: ils
-sont ici très-malheureux d'une aventure arrivée à Filassier,
-le prix du <i>Joseph</i>, tu te rappelles. A ce qu'il paraît,
-il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement.
-Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu
-comprends la déconsidération que cela jette sur l'Académie,
-et la position fausse où cela nous met tous à
-Rome.</p>
-
-<p>»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a
-des obélisques de chaque côté, et ils nous ont de suite
-conduit dans le Corso voir Saint-Pierre. Mon Dieu! que
-cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait! Je me figurais
-une place circulaire avec des colonnes devant: il
-paraît que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire
-des rues. Et puis, nous avons monté, et nous sommes
-arrivés, comme la nuit venait à la villa Médici. On nous
-a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des chambres
-comme ça: j'en ai une&hellip; ignoble! Et nous en avons
-pour un an, à ce qu'il paraît, à être là! Là-dessus l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave
-Maria</i> a sonné: cela sonne le dîner ici, l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>.
-Nous sommes descendus à la salle à manger. C'était lugubre;
-rien que de mauvaises chandelles, pas de nappes;
-au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain.
-Il y avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales,
-qu'ils vous ôtaient d'avance l'appétit. J'ai aperçu que
-c'était peint en rouge, et qu'il y avait au fond le Faune
-appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut les portraits
-des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui
-étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés!
-On était séparé: chaque année avait sa petite table. Les
-vieux prix, les restants à l'école, les <i>professeurs</i>, comme
-on les appelle ici, en avaient une un peu exhaussée.
-Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru terriblement
-vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux.
-Tu as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs,
-à présent. On a passé la soupe, et comme les nouveaux
-sont ici les derniers servis, la soupière nous est arrivée à
-peu près vide. Personne ne se parlait. Il y avait toujours
-un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous. Les
-vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus
-comme s'ils avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient
-de petits manteaux de laine, et paraissaient avoir froid
-dessous comme des pauvres. Enfin, il y eut une voix à
-la table des professeurs: «&mdash;Ah! voilà les nouveaux&hellip;&mdash;Il
-est bien laid, celui-là&hellip;&mdash;Lequel?&mdash;On dit que
-le concours était bien faible&hellip;» Nous avions le nez dans
-notre assiette. Il nous arriva une boîte de sardines où il
-n'y avait plus rien au fond que des arêtes et de l'huile
-qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans la salle un grand
-brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux qui
-grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois
-du brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en
-vint un autre, puis un autre. Alors il partit des tables:
-«Sont-ils embêtants, avec leur fièvre, ceux-là! C'est
-agréable pendant qu'on mange, d'avoir l'hôpital à côté
-de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent
-qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé
-quelques tirans du bouilli, de l'<i>alesso</i>, comme ils disent,
-quand Filassier a fait son entrée, en bottes, en culotte
-blanche, en veste de velours, des éperons, une cravache,
-et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce
-qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il
-mange mieux ailleurs&hellip; C'est révoltant! Je ne comprends
-pas qu'il en soit arrivé à cette impudeur-là. Là-dessus,
-j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!&hellip; Je n'ai
-entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait
-pour en manger une autre&hellip; Il y avait même Châtelain
-qui avait son couteau&hellip; Et personne n'essayait de les
-séparer! On devient de vraies bêtes féroces ici. Notre
-graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il s'est sauvé
-dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du
-vin cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais
-que l'ordinaire, et Grimel a proposé gentiment de boire
-à la santé des nouveaux, en nous disant qu'il «espérait
-que nous ferions honneur à l'Académie, et que nous reconnaîtrions
-la généreuse hospitalité que nous y recevions.»
-Aucun de nous n'a eu le courage de répondre.
-On est passé au salon. Qu'est-ce qui m'avait donc dit
-qu'il y avait des aquarelles de carnaval au salon? C'est
-une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été
-obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond
-jouait son prix, et on m'a conduit à ma chambre: les
-quatre murs, mon ami. Mon lit et ma malle, rien de
-plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore
-que&hellip;»</p>
-
-
-<p class="date">«Du même endroit. Octobre 1845.</p>
-
-<p>«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre
-oublié dans un coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord
-que je te finisse ma nuit.</p>
-
-<p>»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma
-bougie s'éteint. Je la tâte: froide comme un mort! Je
-cherche des allumettes: pas une. J'ouvre ma porte:
-pas de lumière. Je me risque dans de grands diables
-d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La
-peur me prend de me casser le cou, je retrouve ma
-chambre et mon lit à tâtons. Je prends mon meuble de
-nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche,
-je vais fermer l'&oelig;il&hellip; voilà de la lumière qui se met à
-serpenter par terre entre les jointures des carreaux, et
-il part sous mon lit quelque chose comme une mine qui
-saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on me jette
-dans ma chambre une avalanche de meubles.</p>
-
-<p>»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce
-depuis le commencement jusqu'à la fin! Les soi-disant
-statues de Michel-Ange, à Ponte Molle, sont de n'importe
-qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est
-l'église San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi
-à aller à Charenton. Il y a deux bonnes lampes dans la
-salle à manger, et des nappes. Les cheveux blancs de
-Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête
-garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les
-fiévreux étaient de faux fiévreux. Le vrai salon a bien
-des aquarelles de carnaval. La dispute à table était en
-imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre. Le meuble
-de dessous mon lit était percé, et ma bougie était
-un bout de bougie sur un navet ratissé! Voilà! Ah! les
-scélérats! les ai-je assez amusés! Car on vous donne,
-pour ces occasions, une chambre sans volets, sans rideaux,
-et où on peut vous voir du balcon de la Loggia.
-Et ils m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme
-qui rentre désespéré dans sa chambre, ferme la porte,
-regarde, fait deux ou trois tours, met la main dans son
-gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur,
-tire lentement une manche de sa redingote, cherche un
-meuble où la poser, et finit par s'asseoir sur sa malle
-comme un condamné à cinq ans de Rome! Ils m'ont vu
-ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me
-frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement
-dans le voyage, avec le geste imbécile qu'on
-a à se frotter le nez quand on n'a pas de glace! Ils m'ont
-vu, me graissant bêtement d'une main, tenir et retourner
-de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas
-osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en
-chemin d'une Italienne très-gentille que j'avais rencontrée
-dans le nord de l'Italie, et qui m'avait dit qu'elle
-allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant à l'Académie
-une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre sentant
-la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de
-poulet était en italien, en un polisson d'italien de cuisine
-qui me faisait venir l'eau à la bouche, et où j'accrochais
-un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir une phrase&hellip;
-Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de
-mon ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant
-toujours plus près de la bougie, et en m'enduisant
-plus fiévreusement le nez&hellip; ça devait être trop
-drôle!</p>
-
-<p>»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter
-à la dame de la garde-robe de l'École, comme à la femme
-de M. Schnetz, et j'ai été très-flatté qu'elle me parlât de
-mon concours!</p>
-
-<p>»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme
-ça! Ça doit te donner une assez jolie idée de la manière
-dont on vous met dedans. Vrai, c'est très-bien fait, cette
-scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça vous pince
-tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis,
-tu comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a
-remué, la fatigue, l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée,
-de tout ce qu'on va voir, de Rome. On ne sait pas,
-on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, un tas de
-choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts:
-en est prêt à tout avaler.</p>
-
-<p>»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on
-ne peut atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est
-l'impression générale, à ce qu'on me dit, ce qui me console
-un peu. Il me semble que je n'ai pas encore les
-yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première
-année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un
-beau jour on voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive
-un moment ou tout d'un coup ce qu'on a partout sous
-les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du balcon
-de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome,
-la colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de
-Rome, la campagne, les monts de la Sabine, le bord de
-la mer à l'horizon, il a vu, il a compris, il a senti: tout
-s'est éclairé pour lui.</p>
-
-<p>»En attendant, je travaille dur.</p>
-
-<p>»Qu'est-ce qu'on devient à Paris?</p>
-
-<p class="ind">»Ton bon camarade,</p>
-
-<p class="sign">»<span class="sc">Garnotelle</span>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette
-existence au jour le jour, nourrie des gains du hasard,
-riche une semaine, sans le sou l'autre, lorsqu'il lui arrivait
-une fortune. Un éditeur belge qui avait entrepris
-une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage
-des pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle
-décalqué sur la pierre, la pierre passée au gras, Anatole
-n'avait guère qu'à repiquer les valeurs qui n'étaient pas
-venues. Il en expédia près d'une centaine dans son hiver.
-Chacune de ces reproductions lui étant payée quatre-vingts
-francs, il se fit ainsi près de huit mille francs.
-C'était pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de
-la prospérité: il avait l'impression d'un homme sans
-souliers qui marcherait dans l'or. Tout coula, tout roula
-dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge
-ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie,
-où les cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour
-des quatre murs, et sortaient sur le palier.</p>
-
-<p>Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des
-acquisitions de luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement
-diverses choses étranges.</p>
-
-<p>Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua,
-sur un bouchon, un papillon.</p>
-
-<p>Il acheta un <i>Traité des vertus et des vices</i>, de l'abbé
-de Marolles, dont il fit le signet avec une chaussette.</p>
-
-<p>Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle,
-peinte un jour de misère avec l'huile d'une boîte à sardines.</p>
-
-<p>Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement
-de s'apprendre à jouer: <i>J'ai du bon tabac</i>&hellip; Après
-le clavecin, il acheta un grand morceau de guipure historique;
-après la guipure un canot qu'on vendait pour
-rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever,
-sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.</p>
-
-<p>Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un
-abonnement à une édition par livraisons des &oelig;uvres de
-Fourier, et se commanda un habit noir doublé en satin
-blanc,&mdash;un habit qui devait, dans l'atelier, remplacer
-la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière,
-Anatole finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva
-l'intérieur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Garçon!&hellip; des huîtres&hellip; des grandes&hellip; comme
-votre berceau! Allez!</p>
-
-<p>C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans
-la grande salle du restaurant Philippe, à une table en
-face la porte d'entrée.</p>
-
-<p>Ce jour-là&mdash;le jour de la mi-carême,&mdash;l'idée d'aller
-au bal de l'Opéra s'était emparée de lui. Il avait réuni
-un gilet de flanelle, une paire d'ailes, un maillot, un
-carquois, et avec cela il s'était déguisé en Amour. Une
-seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant
-pas la couper, il se résolut à lui donner un accompagnement
-qui ôtât le manque d'harmonie à son costume: il
-attacha sur son gilet de flanelle, au creux de l'estomac,
-un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé,
-des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban
-bleu de ciel dans les cheveux, des pantoufles de broderie
-aux pieds, il était parti, allant devant lui, flânant.
-Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait froid qu'au bout
-des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne pouvoir
-mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait
-devant les costumiers, regardait les oripeaux de
-carnaval dans le flamboiement du gaz, marchait tranquillement
-dans l'escorte d'honneur des gamins: il
-n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra
-un divertissement d'une distinction un peu bourgeoise,
-un plaisir d'homme du monde; et il se demandait s'il ne
-devait pas aller dans un bal moins bon genre, comme
-Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant pas
-encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage,
-et trouva, dans ce qui se passait là, dans le caractère
-des habitués, dans les allées et venues des dominos
-qui leur apportaient des sucres de pomme et des oranges,
-assez d'intérêt pour y rester près d'une heure. Arrivé à
-l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des
-cireurs de bottes que les nuits de bal improvisent, il fit
-l'honneur à deux ou trois de ces peintres en vernis,
-auxquels il reconnut une jolie <i>platine</i>, de leur répondre,
-aux applaudissements des groupes du passage. D'un de
-ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait l'air
-de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener
-faire une partie de billard au Grand-Balcon. A peine si
-le monsieur joua: Anatole avait ce soir-là un jeu étourdissant;
-il fit des séries de carambolages interminables,
-en ne se lassant pas d'admirer combien le costume
-d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable
-aux effets de recul. Il joua ainsi pendant deux
-grandes heures, dans le café troublé de voir, à travers
-son demi-sommeil, les fantastiques académies dessinées
-par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des
-derniers consommateurs enfilait si étrangement, lors
-des raccourcis du jeu, depuis le talon jusqu'à la nuque.</p>
-
-<p>Il sortit de là, avec la ferme intention d'aller décidément
-au bal de l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité
-se laissait accrocher, arrêter au spectacle du mouvement
-entourant le bal, à ces figures qui sortent de ces nuits
-du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent
-des gros sous et des bouts de cigare derrière le
-Carnaval.</p>
-
-<p>Et il était en train de suivre et d'escorter une femme
-qui portait dans un seau du bouillon à la file des cochers
-de fiacre, quand il vit au cadran de la station: quatre
-heures moins cinq&hellip;&mdash;Tiens! dit-il, c'est l'heure
-d'avoir faim,&mdash;et renonçant au bal, il s'était dirigé
-vers Philippe.</p>
-
-<p>Les masques arrivaient. Anatole criait:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'te tête!&hellip; Bonjour, Chose!&hellip; Et tu fais toujours
-des affaires avec le clergé? «A la renommée pour
-l'encens des rois mages!&hellip;» T'es l'épicier du bon Dieu!
-Tais-toi donc!&hellip; Et tu te costumes en Turc! c'est indécent!&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un
-signalement grotesque en pleine figure. La salle jubilait.
-Les soupeurs se poussaient pour entendre de plus près
-cette pluie de bêtises, apostrophes cocasses, baptêmes
-saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du Catéchisme
-poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les
-tables peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une
-à l'autre; et tous les soupers, en se pressant, ne faisaient
-plus qu'un souper où les folies, débitées par Anatole,
-couraient à la ronde avec les bouteilles de Champagne
-passant de mains en mains comme des seaux d'incendie.
-On mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la
-mousse, des hommes pleuraient de rire, des femmes se
-tenaient le ventre, des pierrots se tordaient.</p>
-
-<p>Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là, dominant
-son public, il se mit à danser la danse des &oelig;ufs entre
-les plats, essaya des poses d'équilibre sur des goulots de
-bouteille, toujours parlant, débagoulant, levant pour des
-toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un
-morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une
-épaule de femme un baiser au hasard, criant:&mdash;Ah!
-ça me donne vingt ans de moins&hellip; et trois cheveux de
-plus!</p>
-
-<p>Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme
-la pâleur d'une orgie sur les nuits blanches de Paris. Le
-noir s'en allait des carreaux de la salle. Dans la rue
-s'éveillaient les premiers bruits de la grande ville. Le
-travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient.
-Anatole sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait
-dessous des ombres de misère et de sommeil, des gens
-des halles, des ouvriers de cinq heures, des silhouettes
-sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui
-passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de
-ce qui se boit, la faim de ce qui se mange, l'envie de ce
-qui flambe là-haut!</p>
-
-<p>&mdash;Une&hellip; deux&hellip; trois&hellip; ouvrez le bec, mes enfants!&mdash;cria
-Anatole; et saisissant deux bouteilles de champagne,
-il les vida sans voir dans des gosiers vagues qui
-buvaient comme des trous. Chaque table se mit à l'imiter,
-et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela
-quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau
-d'orage perdu, à mesure, dans une bouche d'égout. La
-foule s'amassait, se bousculait, il en sortait des hourras,
-des cris, des têtes qui se disputaient une gorgée. La
-rue ivre se ruait à boire; le jour montait.</p>
-
-<p>&mdash;Gare là-dessous!&mdash;fit Anatole; et tout à coup,
-lâchant ses bouteilles, il parut avec deux têtes encadrées
-dans l'anse de ses deux bras: l'une de ces têtes était
-la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête d'une
-débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la
-fenêtre, se penchant en dehors avec les élasticités d'un
-pitre sur un balcon de parade, il se mit à débiter, de la
-voix exclamatrice des <i>boniments</i>:</p>
-
-<p>&mdash;Le Parisien, messieurs!&mdash;et il désignait le monsieur
-en habit se débattant sous son bras, en étouffant
-de rire.&mdash;Vivant, messieurs! En personne naturelle!!&hellip;
-Grand comme un homme! surnommé <i>le Roi des Français</i>!!!
-Cet animal!&hellip; vient de province! son pelage!
-est un habit noir! Il n'a qu'un &oelig;il! comme vous pouvez
-voir! son autre &oelig;il!&hellip; est un lorgnon! Cet animal, messieurs,
-habite un pays! borné par l'Académie!&hellip; Sauf
-l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de maladies
-particulières!&hellip; C'est l'animal du monde! du monde! le
-plus facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait
-filtré! du vin colorié! du bouillon économique! du chevreuil
-de restaurant!!! Il y en a même des espèces! qui
-digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal! messieurs!
-est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à
-la campagne! D'humeur douce! il est facile à élever. On
-peut le dresser, quand on le prend jeune, à retenir un
-air d'orgue et à comprendre un vaudeville!&hellip; Inutile,
-messieurs, de vous citer des traits de son intelligence:
-il a inventé la <i>savate</i> et les faux-cols!!! Sa cervelle!
-messieurs! la dissection nous l'a fait connaître! On y
-trouve! on y trouve! messieurs! le gaz d'une demi-bouteille
-de Champagne! un morceau de journal! le refrain
-de la <i>Marseillaise</i>!!! et la nicotine de trois mille paquets
-de cigares!!!&hellip; Pour les m&oelig;urs, il tient du coucou! il
-aime à faire ses petits dans le nid des autres!!!&hellip; Et
-v'la cet animal!!!&hellip; A sa dame, à présent!</p>
-
-<p>Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en
-la faisant tourner comme une poupée.</p>
-
-<p>&mdash;&hellip; La Madame à ce monsieur-là! saluez!&hellip; Une
-bête! inconnue! une bête!!! qui enfonce les naturalistes!&hellip;
-La Parisienne! mesdames! sauf le respect que
-je vous dois!&hellip; Des pieds et des mains d'enfant! des
-dents de souris! une patte de velours! et des ongles de
-chat!!! Elle a été rapportée du Paradis terrestre! à ce
-qu'on dit! Quoique très-délicate! elle résiste aux plus
-gros ouvrages! Elle peut frotter dix heures de suite!
-quand c'est pour danser!!!&hellip; Cette petite bête! messieurs!
-se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible
-à sa santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!&hellip;
-Sensible aux bons traitements! messieurs!
-et surtout aux mauvais!!!&hellip; Beaucoup de personnes! un
-grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées
-à la domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement!
-le chauffage! l'éclairage! le blanchissage! leur
-confiance! et quelques diamants!!!&hellip; Très-facile à apprivoiser!
-Généralement caressante! susceptible de jalousie!
-et même de fidélité!&hellip; Enfin! messieurs! cette
-charmante petite bête! qui marche sans se crotter! est
-vivipare! pare!!! pare!!!&hellip; Et v'la ce que c'est! Allez!
-la musique!!!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Hein? quoi?&mdash;fit Anatole, le dimanche qui suivit
-ce jeudi-là, en se sentant rudement secoué dans son lit.
-Il ouvrit la moitié d'un &oelig;il, et aperçut Alexandre, dit
-Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour?</p>
-
-<p>Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable,
-qui ressemblait à un masque déteint du carnaval.
-La sueur avait pleuré sur ses grandes lunettes
-noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau, lui donnait
-des luisants de poisson raclé.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, lave-toi,&mdash;lui dit Alexandre,&mdash;ça te
-débarbouillera les idées. Tu as l'air d'un spectre qui
-s'est promené sans parapluie&hellip; Sais-tu que tu as fait
-venir des cheveux blancs à ton portier?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!</p>
-
-<p>&mdash;Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on
-te laisse dormir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! quel jour sommes-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Dimanche.</p>
-
-<p>&mdash;Dimanche? Mais alors&hellip; sapristi! C'est bien vendredi
-matin que j'étais raide&hellip;</p>
-
-<p>Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a
-des fuites&hellip; Ah! bien, voilà deux jours dans ma vie
-qu'on m'a joliment volés&hellip; Le bon Dieu me les doit, oh!
-il me les doit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'est-ce que tu as pu faire?&hellip; Car tu n'es
-rentré que dans la nuit du vendredi, à je ne sais quelle
-heure&hellip; Le portier ne t'a pas vu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien&hellip; moi non plus&hellip; Si tu crois que je
-me voyais!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! tu dois te rappeler quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Rien&hellip; non, là, vrai, rien&hellip; Je me rappelle Philippe,
-le balcon&hellip; des messieurs qui m'ont mené au
-café&hellip; et puis, à partir de là, psit! plus rien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais, où as-tu été?</p>
-
-<p>&mdash;Pas devant moi, bien sûr. Attends&hellip; Il me semble
-qu'on m'a fait galoper sur un cheval, dans une allée où
-il y avait de grands arbres&hellip; comme une allée de parc.
-Et puis, voilà&hellip; là, là.</p>
-
-<p>Et il voulut se remettre du côté du mur.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen&hellip;
-Ah! attends, ça me revient&hellip; Oui, une chambre&hellip; très-grande&hellip;
-où il y avait des portraits de famille&hellip; des
-portraits de famille d'un effrayant! Il y en avait en noir&hellip;
-des magistrats, avec des sourcils et des nez!&hellip; Et puis,
-il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez,
-en robe jaune, et les joues d'un rouge!&hellip; Et c'était peint,
-mon cher! Imagine la famille de Barbe-Bleue, sous
-Louis XV, peinte par un vitrier de village&hellip; des Chardin
-byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur, d'autant
-plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une
-grande cheminée&hellip; Si j'avais des parents comme ça, par
-exemple, c'est moi qui les enverrais à une loterie de bienfaisance!
-Et puis je crois que j'ai rêvé que le portrait
-de la dame en jaune avait la colique, et que ça me la
-donnait&hellip; Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on
-roulait la chambre dans une voiture&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château
-près de Paris. Et puis, tu étais trop saoûl, on t'aura
-couché et on t'aura ramené&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Possible&hellip; Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas
-savoir tout de même&hellip; Il m'est peut-être arrivé des choses
-très-amusantes&hellip; Il y avait peut-être des grandes dames!&hellip;
-Et puis, dis donc&hellip; Ah ça! j'espère que ce n'était
-pas des filous, ces gens-là&hellip; Pourvu qu'ils ne m'aient
-pas fait signer des billets, les imbéciles!&hellip; Avec tout ça,
-je vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur
-envoyer de cartes au jour de l'an&hellip; Heureusement qu'il
-y a le dernier jugement pour se retrouver! Bonsoir! Oh!
-laisse-moi dormir encore un peu&hellip; Je dors en gros,
-moi&hellip; Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de
-suite sans me coucher?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de
-son existence, Anatole eut une velléité de travail; l'idée
-de faire un tableau, d'exposer, lui vint comme il sortait
-du Louvre, le dernier jour de l'exposition, échauffé et
-monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les tableaux,
-l'admiration et la presse devant deux ou trois
-toiles de ses camarades d'atelier.</p>
-
-<p>Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des
-Julien. L'occasion était bonne pour se payer une &oelig;uvre.
-En revenant il entra chez Desforges, commanda une
-toile de 100, choisit des brosses, se remonta de couleurs.
-Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit à
-chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure
-d'un trait au fusain. Le lendemain, un peu mordu de
-fièvre, du matin, du commencement du jour à sa tombée,
-il couvrit des feuilles de papier de crayonnages d'esquisse.
-On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas.</p>
-
-<p>Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite
-promenade sur la place de la Bastille, et, rentré chez
-lui, il donna vivement quelques indications dernières à
-un grand dessin choisi parmi les autres, et qu'il avait
-fixé au mur avec un clou.</p>
-
-<p>Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta
-dessus sa composition à la craie. Les amis qu'il laissa
-entrer ce jour-là riaient, assez étonnés de le voir piocher,
-et l'appelaient «l'homme qui a un chef-d'&oelig;uvre dans
-le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté de
-quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et
-il passa quelques jours à assurer consciencieusement
-toutes ses places.</p>
-
-<p>Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes
-devant sa toile, avec une sorte de recueillement,
-tourna autour de sa boîte à couleurs, l'ouvrit, la ferma,
-et à la fin se mit à jeter précipitamment les premiers
-dessous sur la toile.</p>
-
-<p>&mdash;Ça me démange, vois-tu,&mdash;dit-il au camarade
-qui était là,&mdash;je reprendrai cela avec le modèle.</p>
-
-<p>Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte,
-et le sujet du tableau d'Anatole apparaissait clairement.</p>
-
-<p>Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute
-son inspiration, n'était pas précisément une peinture:
-il était avant tout une pensée. Il sortait bien plus des
-entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était pas le
-peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le
-dessin y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau
-était en un mot la lanterne magique des opinions d'Anatole,
-la traduction figurative et colorée de ses tendances,
-de ses aspirations, de ses illusions; le portrait allégorique
-et la transfiguration de toutes les généreuses bêtises
-de son c&oelig;ur. Cette sorte de <i>veulerie</i> tendre, qui
-faisait sa bienveillance universelle, le vague embrassement
-dont il serrait toute l'humanité dans ses bras, sa
-mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le socialisme brouillé
-qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier décomplété et
-dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses
-idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire,
-des apitoiements de seconde main sur les peuples, les
-opprimés, les déshérités, un certain catholicisme libéral
-et révolutionnaire, le «Rêve de bonheur» de Papety
-entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui avait fait
-le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au
-Salon prochain de ce grand titre: <i>le Christ humanitaire</i>.</p>
-
-<p>Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux
-des principes d'Anatole! Imaginez une Salente du
-progrès, une Thélème de la solidarité dans une Icarie
-de feux de Bengale. La composition semblait commencer
-par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout
-en haut du tableau, les trois vertus théologales, la Foi,
-l'Espérance, la Charité, devenaient dans le ciel, où l'écharpe
-d'Iris se plissait en façon de drapeau tricolore,
-les trois vertus républicaines: la Liberté, l'Égalité, la
-Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de
-temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot:
-<i lang="la" xml:lang="la">Harmonia</i>, qui abritait les poëtes et des écoles mutuelles,
-la Pensée et l'Éducation. Au-dessous de ce nuage, qui
-planait à la façon du nuage de la Dispute du Saint-Sacrement,
-on apercevait à gauche un forgeron avec les
-instruments de la forge passés autour de sa ceinture de
-cuir, et dans le fond la Maturité, l'Abondance, la Moisson:
-de ce côté, un soleil se levant derrière une ruche
-éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une s&oelig;ur de
-Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient
-des hospices, des crèches, des enfants, des vieillards.
-Au bas, sur le premier plan, des hommes arrachaient
-d'une colonne des mandements d'évêque, un frère ignorantin
-montrait son dos fuyant; un cardinal se sauvait,
-tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un
-tombeau qui portait sur son marbre les armes papales,
-un grand Christ se dressait, dont la main droite était
-transpercée d'un triangle de feu où se lisait en lettres
-d'or: <i lang="la" xml:lang="la">Pax!</i></p>
-
-<p>Ce Christ était naturellement la lumière et la grande
-figure du tableau. Anatole l'avait fait beau de toute la
-beauté qu'il imaginait. Il l'avait flatté de toutes ses
-forces. Il avait essayé d'y incarner son type de Dieu
-dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune
-premier du Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de
-ressouvenirs de lithographies d'après Raphaël, et un
-reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée; et battant
-le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme
-un air de cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois
-à un Arthur du paradis et à un Mélingue du ciel.</p>
-
-<p>La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il
-«tenait» son tableau. Puis il arrêta un modèle. Le
-modèle vint: Anatole travailla mal; la séance terminée
-il ne lui dit pas de revenir.</p>
-
-<p>Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après
-nature. Il ne connaissait pas ce ravissement d'attention
-par la vie qui pose là devant le regard, l'effort presque
-enivrant de la serrer de près, la lutte acharnée, passionnée,
-de la main de l'artiste contre la réalité visible.
-Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent
-un peu le dessinateur en arrière, et lui font contempler
-un instant, dans un mouvement de recul, ce qu'il
-croit avoir senti, rendu, conquis, de son modèle.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger,
-de vérifier la nature: il avait ce déplorable aplomb de
-la main qui sait de routine la superficie de l'anatomie
-humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et depuis
-longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler
-que de <i>chic</i>, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs
-d'école, une habitude de certaines couleurs, un
-flux courant de figures, la tradition de vieux croquis.
-Malheureusement il était adroit, doué de cette élégance
-banale qui empêche le progrès, la transformation, et
-noue l'homme à un semblant de talent, à un à peu près
-de style canaille. Anatole, pas plus qu'un autre, ne
-devait guérir de cette triste facilité, de cette menteuse
-et décevante vocation qui met au bout des doigts d'un
-artiste la production d'une mécanique.</p>
-
-<p>Il remplaçait le modèle par une maquette en terre
-sur laquelle il ajustait, pour les plis, son mouchoir
-mouillé, et, se trouvant plus à l'aise d'après cela, il se
-mettait à économiser les extrémités de ses personnages:
-il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades
-qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le
-génie de ne faire qu'une paire de mains pour les douze
-apôtres.</p>
-
-<p>Pourtant sa première fougue était un peu passée, et
-il commençait à trouver que la tentative était pénible,
-de vouloir faire tenir le monde de l'avenir et la religion
-du vingtième siècle dans une toile de 100. Il commença
-un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande
-toile, y fit toutes sortes de changements au gré de son
-caprice du moment. Puis il la laissa des jours, des semaines,
-n'y touchant plus que de loin en loin, et s'en
-dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait.</p>
-
-<p>L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs
-depuis quelque temps dans son imagination et
-faisait place au souvenir, à l'image présente de Debureau
-qu'il allait voir presque tous les soirs aux Funambules.
-Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait
-sa spirituelle tête, ses grimaces blanches sous
-le serre-tête noir, son costume de clair de lune, ses
-bras flottants dans ses manches; et il songeait qu'il y
-avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait
-exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de
-cinq Pierrots à l'aquarelle, dont la chromolithographie
-s'était assez bien vendue chez un marchand d'imagerie
-de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé dans
-cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins,
-à de petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait
-l'idée de se tailler une spécialité, de s'y faire un nom,
-d'être un jour le Maître aux Pierrots. Et chez lui ce
-n'était pas seulement le peintre, c'était l'homme aussi
-qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers
-le personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau:
-entre Pierrot et lui, il reconnaissait des liens,
-une parenté, une communauté, une ressemblance de
-famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son
-agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec
-son pied. Il l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises
-de brioches et de femmes, les traverses de sa
-vie, ses aventures, sa philosophie dans le malheur et
-ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un
-qui lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup
-comme son portrait.</p>
-
-<p>Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce
-nouvel ami, le Pierrot qu'il tourna et retourna dans
-toutes sortes de scènes et de situations comiques fort
-drôlement imaginées. Et il avait presque oublié son tableau
-sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui
-demander, de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle
-de couvent «dans les prix doux». Anatole reprit
-aussitôt sa grande toile, enleva tous les accessoires humanitaires,
-troua la tunique de son Christ pour lui mettre
-un c&oelig;ur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva
-jamais son Bon Pasteur assez évangélique pour le prix
-qu'il voulait y mettre.</p>
-
-<p>Quand le malheureux tableau lui revint:&mdash;Seigneur,&mdash;fit
-Anatole en allant à la toile,&mdash;on dit que Judas
-vous a vendu: ce n'est pas comme moi. Et maintenant,
-excusez la lessive!</p>
-
-<p>Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement,
-jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin
-un grand Pierrot, l'échine pliée, l'&oelig;il émérillonné.</p>
-
-<p>Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle,
-le public faisait foule à la porte d'un nouveau
-spectacle de pantomime devant ce Pierrot signé: <i>A. B.</i>,&mdash;et
-qui avait un Christ comme dessous!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
-
-
-<p>Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs,
-aux joies de l'eau, à la passion parisienne du canotage.</p>
-
-<p>Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans
-sa veine de richesse s'emplit, tous les jeudis et tous les
-dimanches, de cette société d'amis et d'inconnus familiers
-qui se groupent autour du bateau d'un bon enfant,
-et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait
-dedans des passants, des passantes, des camarades des
-deux sexes, des à peu près de peintres, des espèces d'artistes,
-des femmes vagues dont on ne savait que le petit
-nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes
-sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de
-campagne et du petit <i>bleu</i> du cabaret. Cela sautait d'une
-troisième classe de chemin de fer, surprenait Anatole
-et son équipe dans leur café d'habitude; et s'ils étaient
-partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le
-canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les
-manches se retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis
-bras remuants, maladroits à ce travail d'homme, brillaient
-de rose entre les éclairs de feu des avirons relevés.</p>
-
-<p>On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein
-air libre et vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil
-dardant sur la tête, la flamme miroitante de tout ce qui
-étourdit et éblouit dans ces promenades coulantes, cette
-ivresse presque animale de vivre que fait un grand fleuve
-fumant, aveuglé de lumière et de beau temps.</p>
-
-<p>Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait
-au fil du courant. Et lentement, ainsi que
-ces écrans où tournent les tableaux sous les doigts d'enfants,
-se déroulaient les deux rives, les verdures trouées
-d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée
-par la marche des dimanches; les barques aux couleurs
-vives noyées dans l'eau tremblante, les moires remuées
-par les yoles attachées, les berges étincelantes, les bords
-animés de bateaux de laveuses, de chargements de sable,
-de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le
-jour splendide laissait tomber des douceurs de bleu
-velouté dans le creux des ombres et le vert des arbres;
-une brume de soleil effaçait le Mont-Valérien; un rayonnement
-de midi semblait mettre un peu de Sorrente au
-Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets
-verts, allongeaient leurs vergers pleins de linges
-étincelants. Le blanc des villas brillait sur les hauteurs
-penchées et le long jardin montant de Bellevue.</p>
-
-<p>Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage,
-le jour jouait sur les nappes, sur les verres, sur la
-gaieté des robes d'été. Des poteaux peints, indiquant
-l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté sur de petites
-langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants,
-de petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants
-et frissonnants, penchant devant eux un reflet de chair
-sur les rides du courant.</p>
-
-<p>Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur
-sous les saules, dans le pré dru d'un bord de
-l'eau, l'équipage se débandait; la troupe s'éparpillait et
-laissait passer la lourdeur du chaud dans une de ces
-siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées
-sous des ombres de branches, et ne montrant d'une société
-qu'un morceau de chapeau de paille, un bout de
-vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui flotte et surnage
-d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure
-où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des
-maisons de Paris faisait monter une lumière d'éclairage.
-Et puis c'était le dîner, les grands dîners du canot, les
-barbillons au beurre et les matelotes dans les chambres
-de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les faims
-dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures
-de nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses,
-de cris, des fraternités, des expansions, des
-chansons et des bonheurs du mauvais vin&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Hé! là-bas, mon petit ange, toi&hellip;&mdash;dit un soir,
-à un de ces dîners, Anatole à une femme,&mdash;tu vas bien
-sur la matelote. Un peu de discrétion, mon enfant&hellip; Je
-te ferai observer que nous sommes encore trois à servir,
-et qu'il doit venir un quatrième&hellip; Hé! Malambic?&hellip; tu
-l'as connu, toi, Chassagnol?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! Chassagnol&hellip; Tu connais ses histoires,
-dis donc?</p>
-
-<p>&mdash;Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois
-ans que je ne l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait
-quitté la veille. Il me demande: Qu'est-ce que tu fais
-demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai vous retrouver;
-et il file&hellip; Avec Chassagnol, on ne sait jamais&hellip;
-Il ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord
-un héritage de trente mille francs qui lui est tombé.</p>
-
-<p>&mdash;Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,&mdash;fit
-Anatole, et se tournant vers une voisine:&mdash;Julie, vous
-allez avoir à côté de vous un monsieur qui a trente mille
-francs&hellip; ne le tutoyez pas la première&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais il ne les a plus&hellip; Voilà l'histoire,&mdash;reprit
-Malambic.&mdash;Il palpe l'argent d'un oncle, un curé, je
-ne sais plus&hellip; Il le met dans sa malle, ce n'est pas une
-blague, et il part voir du Rembrandt dans le pays, du
-vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du
-Rembrandt dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il
-fait l'Allemagne. Il flâne des mois dans des villes à tableaux&hellip;
-Il se paye des rafles de bric-à-brac chez les juifs&hellip;
-Des musées d'Allemagne, il tombe sur les musées d'Italie,
-et là, une flâne, tu penses!&hellip; dans les ghettos, les tableaux,
-la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes
-de six heures devant une toile! Avec ça, tu sais
-qu'il a l'habitude d'aider ses admirations en se donnant
-une petite touche d'opium; il prétend qu'il est comme
-les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris
-du hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux
-qu'il faut qu'il se grise&hellip; La fin de tout cela, c'est qu'après
-s'être flanqué une bosse d'objets d'art, tout battu
-les palais, les collections, les chefs-d'&oelig;uvre, les villes,
-les villages, tous les trous de l'Italie, éreinté, rafalé, à
-sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce qu'il
-traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de
-Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles?
-qui était là-bas pour une copie du Giotto, que sa ville
-lui avait commandée. C'est lui, Rouvillain, qui m'a raconté
-ça&hellip; Mais c'est la fin qui est superbe, tu vas voir&hellip;
-Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme
-des musées, qui avait des &oelig;illères dans la rue, qui n'aurait
-pas pu dire si les femmes portaient des chapeaux
-de paille ou des bonnets de coton&hellip; enfin Chassagnol,
-en traversant le marché, voit une jeune fille qui vendait
-des volailles, mais une jeune fille&hellip; tu ne connais pas
-ça, toi&hellip; la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive&hellip;
-une vierge de primitif, enfin merveilleuse! J'ai
-vu l'esquisse que Rouvillain en a faite, comme cela, avec
-ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges&hellip; ça a un
-caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa
-main. La vendeuse de poulets, qui était l'<i lang="it" xml:lang="it">innamorata</i>
-d'un très-beau garçon beaucoup mieux que Chassagnol
-le refuse net. Alors, devine ce que fait Chassagnol! Il y
-avait dans la maison une s&oelig;ur très-laide, une vraie caricature
-de la beauté de l'autre&hellip; De désespoir, mon cher,
-et pour se rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a
-épousée! Et, là-dessus, il est revenu sans un sou, avec
-une paysanne et des chambranles de cheminée en marbre
-provenant de la démolition d'un palais de Gênes,
-marié, pas changé, et&hellip; parbleu comme le voilà!&mdash;fit
-Malambic en coupant sa phrase.</p>
-
-<p>Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit
-noir que ses plus vieux amis lui avaient toujours vu, et
-qui semblait sa seconde peau.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi,&mdash;lui dit Anatole en lui serrant la main,&mdash;on
-n'était pas sûr que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a
-pas attendu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui&hellip; je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre
-heures&hellip; Je sais, je suis en retard,&mdash;fit Chassagnol, et
-il s'assit.</p>
-
-<p>Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir
-qui ne parlait pas, tombait sur sa gaieté.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! dis donc,&mdash;fit Anatole,&mdash;tu as donc été
-en Italie?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?&hellip; oui, oui, en Italie&hellip; En Italie certainement&hellip;</p>
-
-<p>Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces
-silences qui repoussent les questions. Penché sur son
-assiette, il avait l'air d'être à cent lieues des gens et des
-paroles de là, d'être ramassé en lui-même et tout seul,
-absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses
-sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur,
-sans contact avec un voisinage humain de semblables
-et de vivants.</p>
-
-<p>La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant
-par-dessus la tête de ce convive qui faisait le mort, et
-que les femmes ne regardaient même plus. Le café venait
-d'être apporté sur la table, quand Chassagnol appelant
-à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole:</p>
-
-<p>&mdash;Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce
-que tu me disais? L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs&hellip;
-vois-tu, les primitifs! les <i>Uffizi</i>! Florence! Ah! les
-primitifs!</p>
-
-<p>&mdash;Malambic! Malambic!&mdash;cria une voix de femme
-interrompant la tirade,&mdash;la ronde du Bas-Meudon!&hellip;
-Et tout le monde à l'accompagnement!&hellip; Le monsieur
-qui parle, là-bas&hellip; de la musique! Voyons! un peu de
-couteau sur votre verre!</p>
-
-<p>Quand la ronde fut finie:&mdash;Tiens! les voilà qui vont
-être embêtants, à parler de leurs machines,&mdash;fit une
-femme qui se leva, et entraîna les autres femmes au
-dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de
-bancs, devant le cabaret.</p>
-
-<p>Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une
-phrase commencée, arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans
-le silence fait par la fuite des femmes et le recueillement
-des hommes fumant leurs pipes:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les primitifs!&hellip; Cimabué! Des tableaux
-comme des prières&hellip; La peinture avant la science, avant
-tout, avant l'art! Ricco de Candie&hellip; Les Byzantins&hellip;
-les mains de Vierge comme des eustaches&hellip; l'Ingénu
-barbare&hellip;</p>
-
-<p>Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en
-manches de chemise, il ôta son habit, et s'asseyant sur
-la table, ne s'adressant plus trop à Anatole, mais parlant
-à tous ceux qui étaient là, à un vague public, aux
-murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés
-de travers sur la chaux vive de la pièce, il continua:&mdash;Oui,
-la mosaïque byzantine, la cathèdre, la Mère de
-Dieu en impératrice, le petit Jésus porphyrophore&hellip; adorable!
-Des ciels d'or, des nimbes&hellip; <i lang="la" xml:lang="la">Ave gratia</i>! une
-parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi&hellip; des
-anges d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de
-rubis, Memmi!&hellip; des rêves&hellip; des rêves qu'on dirait faits
-sous le grand rosier de Damas du couvent florentin de
-Saint-Marc&hellip; Et Gaddi! magnifique&hellip; des casques de
-rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes&hellip;
-Gaddi! la terreur du décor de la Bible, l'Orient de la
-Bible&hellip; un dessinateur de Babylones&hellip; des femmes aux
-mentonnières de gaze près de grands fleuves verts, des
-paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments
-où il y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!&hellip;
-Et Gentile de Fabriano! La chevalerie&hellip; des lances, des
-chameaux, des singes, tout le moyen âge de Delacroix&hellip;
-Fiesole, la <i>transfiguration</i> prêchée par Savonarole,
-l'ange de la peinture à l'&oelig;uf&hellip; le miniaturiste du paradis&hellip;
-Des saintes comme des hosties&hellip; des hosties, des
-pains à cacheter célestes, hein, c'est ça?&hellip; Botticelli&hellip;
-il vous prend comme Alfred Durer, celui-là&hellip; des plis
-cassés d'un style! des chairs souffrantes&hellip; des lumières
-boréales&hellip; Et Lippi, l'amoureux des blondes&hellip; Masaccio&hellip;
-un grand bonhomme! le trait d'union entre
-Giotto et Raphaël&hellip; C'est la Foi qui va à l'Académie&hellip;
-l'Art s'incarnant dans l'humanité&hellip; <i lang="la" xml:lang="la">Et homo factus
-est</i>&hellip; voilà, hein?&hellip; Et ses fonds! des rangées de crânes
-de sénats marchands&hellip; des profils vulturins penchés sur
-la délibération des intérêts&hellip; Et une variété dans tous
-ces gens-là! Il y a les virgiliens&hellip; Cosimo Roselli&hellip; Des
-tableaux qui vous font chanter: <i lang="la" xml:lang="la">En nova progenies</i>!&hellip;
-Baldovinetti&hellip; la Fête-Dieu dans une toile&hellip; Et puis,
-des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse
-les reins d'Antée dans le cadre d'une carte de visite&hellip;
-toute la gestation de la Renaissance, ces hommes-là!&hellip;
-Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste, le Précurseur&hellip;
-Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon,
-il met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité&hellip;
-Il pose le toit de la crèche sur les colonnes d'un
-temple, il berce le petit Jésus dans le sarcophage d'un
-augure&hellip; Ghirlandaio&hellip; positivement, n'est-ce pas,
-hein?</p>
-
-<p>A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment.
-On entendit les femmes crier: «En barque!
-en barque!» Et presque aussitôt une irruption folle,
-prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs
-tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot.</p>
-
-<p>&mdash;La Grande! au gouvernail!&mdash;commanda Anatole
-à une femme; et il passa un aviron à Chassagnol pour
-qu'il ne parlât plus.</p>
-
-<p>Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café
-et des glorias, dans le tralala d'un refrain déchirant un
-couplet populaire.</p>
-
-<p>Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant
-d'un côté, s'éclairait de l'autre du rose du soleil
-couché. Il ne semblait plus passer que des voix sur les
-rives; et sous les arbres du bord murmuraient des
-causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait
-pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le
-doute de l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient
-des profils bizarres, menaçants; de grands noirs d'huile
-s'étendaient sur l'eau dormante; les peupliers se massaient
-avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la
-cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une
-lanterne jaune accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement
-le repos de la nuit descendit en s'épandant sur
-le sommeil du paysage où les sonorités s'éteignaient.
-L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques.
-Le bruit du passant expira sur le chemin de halage.
-Rien ne s'entendit plus qu'un frissonnement de courant,
-un tintement, l'heure qui tombe d'un clocher de banlieue,
-l'agaçante crécelle d'une grenouille, le roulement
-lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un
-pont. La lune montait, marchait avec le canot, comme
-si elle le suivait, jouait à cache-cache derrière les
-arbres, surgissant à leur bord et découpant leurs feuilles,
-puis passant derrière leur masse, et brillant à travers
-en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle
-éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le
-fer de lance d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière,
-une petite anse mystérieuse, une racine, un tronc
-mort; et souvent les rames, en entrant dans l'eau, frappaient
-dans sa lumière tombée et coupaient sa face en
-deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de
-bal voilée de dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient
-comme un fourmillement de fleurs de feu. La
-terre et sa rumeur finissante mouraient dans le dernier
-écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé,
-bercé par le clapotement continu de l'eau et par
-l'égouttement scandé de chaque coup d'aviron, comme
-par une mélancolique musique de plainte où tomberaient
-des larmes une à une. Une fraîcheur se levait
-dans le soir comme un souffle venant d'un autre monde
-et caressait les visages chauffés de soleil sous la peau.
-Des branches pendantes et balayantes de saules mettaient
-parfois contre les joues des chatouillements de
-chevelure&hellip;</p>
-
-<p>Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur
-dans laquelle les canotiers glissaient, la douceur solennelle
-de l'heure, la majesté de sommeil de ce beau silence,
-glaçaient sur les lèvres la chanson, le rire, la parole.
-La Nuit, au fond de cette barque de Bohême,
-embrassait au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu.
-Les yeux, involontairement, se levaient vers cette attirante
-sérénité d'en haut, regardaient au ciel&hellip; Et la
-bêtise même des femmes rêvait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
-
-
-<p>L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant,
-Anatole fut obligé de descendre aux bas métiers
-qui nourrissent l'homme d'un pain qui fait d'abord rougir
-l'artiste, et finissent par tuer chez tant de peintres,
-sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute
-aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa
-les affaires d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement:
-les panneaux, dont on déjeune, les paysages de
-Suisse qui donnent l'argent d'une paire de souliers. Il
-fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait son
-état: des portraits de morts, d'après des photographies;
-des dessins décolletés, pour la Russie; des dessus de
-cartons de modes pour Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises
-de Chemins-de-Croix au rabais, qu'il peignait
-à la diable, aidé de deux ou trois camarades de l'atelier,
-avec le procédé des tableaux de nature morte exposés
-sur le boulevard: chacun était chargé d'une couleur,
-préposé au rouge, au bleu ou au vert. La Passion marchait
-ainsi d'un train de poste, et l'on enlevait les <i>stations</i>
-pour la province au milieu de parodies effroyables
-et de charges du crucifiement qui mettaient dans la
-bouche de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!</p>
-
-<p>Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous
-manquait. Mais il finissait toujours par venir un hasard,
-une chance, quelque occasion; et, dans les moments les
-plus désespérés, un petit manteau-bleu apparaissait dans
-l'atelier, un homme providentiel, singulièrement informé
-des <i>noces</i> et des <i>dèches</i> d'artistes, surgissant le matin
-devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins
-d'argent possible, leur achetant deux ou trois esquisses
-qu'il marquait par derrière d'une pointe à son nom.
-L'homme <i>à la fabrique</i>, c'est ainsi qu'on l'appelait, était
-un petit homme, habillé de couleurs sobres, portant des
-guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur d'affaires
-qui a toujours une voiture pour ses courses. Il
-avait du militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant,
-le teint bilieux, les yeux bridés, le nez d'un garçon
-de place napolitain, une bouche sans dessin dans
-une barbe noire. Il faisait son principal commerce de
-l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau
-monde qui boivent du champagne confectionné à Montmorency.
-Ses plus gros prix étaient soixante francs;
-mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient sympathiques
-et aux peintres de style; et de soixante francs
-il descendait à quatre francs juste pour les petites compositions.
-Pour peu qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il
-lui faisait faire toutes sortes de choses; il apportait des
-esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y mît du piquant,
-qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il
-faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de
-six. Il venait encore souvent avec des panneaux sur lesquels
-étaient lithographiés des sujets de bergerie, des
-Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la peine de
-couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions,
-s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots
-d'art: «C'est creux&hellip; ça fait lanterne&hellip;,» demandait
-plus de plis aux robes de vierges, des lumières dans les
-yeux, du modelé partout, un tas de petites touches «tic
-comme ça» au bout des doigts et de la conscience, et de
-l'outremer dans les ciels.</p>
-
-<p>Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent,
-qu'Anatole, à la fin, préféra travailler pour M. Bernardin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
-
-
-<p>M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se
-trouvait occupé à faire des préparations anatomiques pour
-le musée Orfila. C'était un préparateur d'un grand mérite,
-auquel n'avait guère manqué jusque-là, pour devenir
-célèbre, que la chance d'embaumer des hommes
-connus. Il était parvenu à conserver le poids et le volume
-de la nature à ses préparations; seulement il ne pouvait
-les empêcher de prendre, avec le temps, une couleur de
-momification qui détruisait toute illusion. Il proposa à
-Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui
-fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à
-une belle et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple.
-Il montait au cinquième, à une petite chambre
-de domestique, trouvait là le membre préparé, et, à
-côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui devait
-lui servir de modèle pour les tons.</p>
-
-<p>Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans
-la cour; et il n'était pas trop rassuré en voyant toutes
-les têtes des locataires et l'horreur de tous les étages
-tournées vers sa mansarde.</p>
-
-<p>Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en
-changeant de place son modèle, il voulut se laver dans
-une grande terrine, dont il n'avait pas vu dans l'ombre
-la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains,
-lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui
-ne finissait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! celle-là, c'est d'une jeune fille&hellip;&mdash;dit négligemment
-M. Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage
-pour le lendemain.&mdash;Oui, c'est le moment&hellip;
-après le carnaval&hellip; le passage des femmes dans les hôpitaux&hellip;</p>
-
-<p>Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus.
-Cela étonna M. Bernardin qui le payait bien.</p>
-
-<p>A quelques semaines de là, il n'était bruit à Paris
-que d'un meurtre mystérieux, d'une femme coupée en
-morceaux, dont on avait trouvé la tête dans la fontaine
-du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était
-M. Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette
-femme, que la police voulait faire exposer et reconnaître.
-Mais comme elle avait séjourné sous l'eau et qu'elle avait
-des taches, M. Bernardin, qui voulait faire un chef-d'&oelig;uvre,
-frapper un coup de maître, avait pensé à faire
-<i>raccorder</i> la malheureuse; il venait demander à Anatole
-de passer des glacis dessus.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, c'est mon avenir,&mdash;dit-il à Anatole.
-Et il lui offrit un gros prix.</p>
-
-<p>Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui
-était naturellement curieux des grands crimes, se laissa
-décider. Et une demi-heure après, derrière le rideau
-tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en couleur chair,
-les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue
-de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie,
-tandis que M. Bernardin, retirant l'un après l'autre de
-la tête ses yeux en émail, essuyait dessus, soigneusement,
-la buée avec son foulard!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXX</h2>
-
-
-<p>Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans
-l'atelier la misère que l'artiste appelle de son petit nom
-la <i>panne</i>.</p>
-
-<p>L'hiver revint cette année-là au commencement du
-printemps. Tous les fournisseurs du quartier étaient
-usés, «brûlés». Anatole condamna au feu un vieux
-fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du
-chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que
-les deux côtés qui ne touchaient pas au mur. Les amis
-avaient fui devant le froid et l'absence de tabac. Alexandre
-était parti pour Lille, où l'appelait un engagement.
-Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait
-pris dans son existence la place d'Alexandre.</p>
-
-<p>Il est en Russie un plat national et religieux, l'<i>Agneau
-de beurre</i>, un agneau à la toison faite avec du beurre
-pressé dans un torchon, aux yeux piqués de petits points
-de truffe, à la bouche portant un rameau vert. Les
-Russes attachent une grande importance à la confection
-artistique de cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques.
-Un cuisinier français, maître de cuisine chez le prince
-Pojarski, pendant un séjour du prince à Paris, s'était
-mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire
-un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et
-en suif. Au milieu de ses études, saisi par l'amour de
-l'art, il avait donné sa démission de cuisinier pour se
-faire artiste. Et ses économies mangées, par ce hasard
-des rencontres qui accroche les malheureux, par cet
-instinct du ménage à deux qui associe presque toujours
-par paires les pauvres diables pour faire front aux duretés
-de la vie, il était devenu le compagnon de lit d'Anatole.</p>
-
-<p>La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout
-manquait, jusqu'à l'homme à la fabrique. Bardoulat&mdash;c'était
-le nom du camarade d'Anatole&mdash;commençait à
-donner des signes de démoralisation.</p>
-
-<p>&mdash;C'est drôle! décidément, c'est drôle!&mdash;répétait-il&mdash;nous
-voilà à ramasser des bouts de cigarettes pour
-fumer, à présent. Ah! c'est drôle, l'art! très-drôle! maintenant,
-quand je sors dehors, je marche au milieu de la
-rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un
-carreau!&hellip; Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle!</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher&mdash;lui disait Anatole pour le remonter&mdash;tu
-cultives un genre qui a eu du succès à Jérusalem,
-mais qui est mort avec Jérémie&hellip; Que diable! nous n'en
-sommes pas encore à la misère de Ducharmel&hellip; Ducharmel,
-tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est
-mort, un si beau tombeau par souscription&hellip; Lui, la
-Providence l'avait affligé d'un enfant&hellip; Sais-tu ce qu'un
-jour, que son moutard avait faim, il a trouvé à lui donner
-à manger?&hellip; Une boîte de pains à cacheter blancs!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXI</h2>
-
-
-<p>Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au
-<i>Désespoir</i>, chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour
-neuf sous. Et l'estomac à demi rempli, sans un liard pour
-une consommation, regardant à travers les rideaux les
-gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient tristement.</p>
-
-<p>Alors commençait la veillée, la causerie, et presque
-toujours l'ironie d'une conversation succulente. Curieux
-de tout ce qui avait un caractère étranger, enclin d'ailleurs
-à cette gourmandise d'imagination qui lui faisait
-demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus
-et de noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien
-chef du prince Pojarski sur son passé; et le cuisinier,
-s'animant au souvenir du feu de ses fourneaux, et comme
-repris par sa première profession, lui parlait cuisine, et
-cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les
-cailles des gouvernements de Toul et de Koursk, les
-gélinottes de Wologda, Arkhangel, Kazan; les coqs de
-bruyères, les bécasses de bois, les sangliers des gouvernements
-de Grodno et de Minsk; les jambons, les
-pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année
-dans les glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la
-délicatesse des poissons vivant dans ces fleuves de glace:
-les sterlets du Volga, l'esturgeon du lac Ladoga, les
-saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le
-meilleur apprêt est celui dit du <i>Cabaret rouge</i>; et les
-truites de Gatschina, les <i>carassins</i> des environs de Saint-Pétersbourg,
-les éperlans de Ladoga, les goujons perchés,
-les goujons délicieux de Moscou, les riapouschka,
-les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le carême
-pour le <i>stschi</i> maigre, et dans la semaine du carnaval
-pour les <i>blinis</i>. Et de l'énumération, Bardoulat passait
-impitoyablement aux détails de son ancien art, avec des
-termes techniques, des explications, des gestes qui semblaient
-remuer les choses dans la casserole, des mots
-qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick,
-le potage aux concombres liés, au moment de
-servir, avec de la crème double et des jaunes d'&oelig;uf,
-dans lequel on met les membres de deux jeunes poulets
-cuits dans le velouté du potage.</p>
-
-<p>&mdash;Le velouté du potage!&mdash;répétait Anatole, comme
-pour se faire passer sur la langue la friandise de l'expression.</p>
-
-<p>Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans
-l'extravagance des soupes: le potage de sterlet aux foies
-de lotte, mouillé de vin de Champagne, les bortsch, les
-stschi à la paresseuse, le bouillon de gribouis, fait de ces
-exquis champignons qui ne viennent que sous les sapins,
-les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux
-morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises,
-pour les grandes chaleurs&hellip;</p>
-
-<p>Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des
-plats que l'autre évoquait toujours, les petits pâtés de
-vesiga, les coulibiac de feuilletage aux choux, les varenikis
-lithuaniens, les vatrouschkis au fromage blanc, les
-sausselis farcis des pellmènes sibériens, les ciernikis et
-nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail
-d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il
-lui entrait des rêves dans l'estomac.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vois-tu ce qu'il faut manger,&mdash;lui dit une
-fois l'ancien chef,&mdash;au premier argent que nous aurons,
-j'en fais un, tu verras! Un faisan à la Géorgienne!&hellip;
-C'est qu'il faut du raisin.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!&mdash;dit négligemment Anatole,&mdash;j'en ai vu
-chez Chevet&hellip; vingt francs la boîte, mon Dieu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Écoute!&mdash;fit le chef, et se mettant à parler comme
-un livre de cuisine,&mdash;tu vides, tu flambes, tu trousses
-ton faisan&hellip; tu le bardes, tu le mets dans une casserole&hellip;
-ovale, la casserole&hellip; tu enlèves avec précaution les pellicules
-d'une trentaine de noix fraîches, et tu les mets
-dans la casserole.</p>
-
-<p>&mdash;Bon!</p>
-
-<p>&mdash;Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et
-la chair de quatre oranges&hellip; tu verses cela sur ton faisan,
-tu ajoutes un verre de Malvoisie, autant d'infusion
-de thé vert&hellip; Tout cela sur le feu, une heure avant de
-servir, et lorsque c'est cuit&hellip; tu as ajouté, bien entendu,
-gros comme un &oelig;uf de beurre fin&hellip; Tu passes les trois
-quarts de la cuisson à la serviette pour la réduire avec
-une bonne espagnole&hellip; Tu sers&hellip; Et ce que c'est bon!
-Ah! mon ami!</p>
-
-<p>&mdash;Assez!&mdash;dit d'un ton impératif Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, assez,&mdash;dit mélancoliquement l'ancien chef
-de cuisine du prince Pojarski.</p>
-
-<p>Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice
-abominablement irritant, torture de tentation pareille
-à celle qu'auraient des naufragés si, dans le ciel
-au-dessus d'eux, le <i>Parfait Cuisinier</i> s'ouvrait avec des
-recettes écrites en lettres de feu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXII</h2>
-
-
-<p>Par une journée de froid noir, en décembre, où ils
-étaient restés au lit, couchés avec leurs vareuses, à
-jouer au piquet, il leur prit l'idée d'aller se chauffer
-gratis dans un endroit public.</p>
-
-<p>Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils
-entreraient, hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus,
-lorsque Anatole dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs?
-Il y a longtemps que j'ai envie d'acheter un mobilier en
-bois de rose&hellip;</p>
-
-<p>Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long
-corridor de la rue des Jeûneurs, entrèrent dans une
-première salle et s'assirent sur deux chaises, les pieds
-posés sur la bouche d'un calorifère, le corps ramassé
-dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants
-seulement ils regardèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Anatole,&mdash;une esquisse de Lestonnat&hellip;
-Tiens!&hellip; une autre&hellip; C'est encore de lui, ça&hellip; Et ça
-aussi&hellip; Une crânement bonne chose, cette esquisse-là&hellip;
-Langibout, je me rappelle, quand il la lui a montrée,
-était joliment content&hellip; Que c'est drôle, qu'il <i>lave</i> tout
-ça!&hellip; Il est donc connu à présent, qu'il se paye une
-vente&hellip; Ah! voilà Grandvoinet&hellip; là-bas, dans le coin,
-ce grand&hellip; C'était son intime&hellip; Il va nous dire&hellip; Eh!
-Grandvoinet&hellip;</p>
-
-<p>Grandvoinet arriva à Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! c'est toi? Bonjour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça se vend-il?</p>
-
-<p>Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête
-triste.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! pourquoi vend-il?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?&hellip; Tu n'as donc pas lu l'affiche?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il est mort&hellip; simplement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mort! bah?&hellip; Comment, lui!&hellip; Sapristi! Lestonnat&hellip;
-un garçon auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout
-le monde croyaient tant d'avenir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! le voilà, à présent, son avenir!</p>
-
-<p>Et Grandvoinet montra de l'&oelig;il à Anatole, au bas du
-bureau du commissaire-priseur, une pauvre maigre
-jeune femme, vêtue du deuil propre et pauvre de la misère,
-en chapeau, les épaules serrées dans un châle reteint.
-Elle était là, droite, ne bougeant pas, les mains
-dans le creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur
-jaune, et son chagrin à peine séché dans les yeux. A
-côté d'elle, et de fatigue se penchant par moments contre
-son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la
-chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux
-jambes qu'il remuait, et dont les pieds, en se tortillant,
-se tournaient l'un sur l'autre; et puis il regardait vaguement,
-d'un air étonné et distrait, de l'air des enfants
-trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés d'être
-en noir.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi est-il mort?&mdash;demanda Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi?&hellip; De la peinture, mon cher&hellip; de ce joli
-métier de galère-là!&mdash;fit Grandvoinet d'un ton d'amertume
-sourde.&mdash;Les bourgeois croient que c'est tout
-rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien de travail-là!
-Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six
-heures jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et
-deux sous de pommes de terre frites; après ça, le Louvre,
-où l'on peint toute la journée&hellip; Et puis, le soir, encore
-l'école, le modèle de six à huit heures, et ce qu'on fait
-en rentrant chez soi&hellip; Trouvez le temps de dîner seulement
-là-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la
-gargotte, les embêtements, les échignements pour les
-concours, les éreintements d'estomac, de tête, de piochade,
-de volonté et de tout&hellip; Va, il faut en avoir une
-santé et un coffre pour y résister!&hellip; Soixante-quinze
-francs! Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse,
-qu'on vend&hellip; Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?&hellip;
-Quatre-vingt-cinq! Je suis capable de ne rien avoir&hellip;
-Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée de mettre
-au clou ma montre et ma chaîne&hellip; Si je n'avais pas
-poussé, ce gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien&hellip;
-Quatre-vingt-quinze!&hellip; On n'a pas idée de ça: il n'y a
-que lui de marchand ici&hellip;</p>
-
-<p>La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui
-d'une vacation qui ne va pas. Les enchères misérables
-languissaient. Rien n'avait amené le public à cette dernière
-exposition d'un peintre à peu près inconnu des
-amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades,
-et dont les autres peintres achetaient les esquisses pour
-«se monter le coup». D'ailleurs, la mode n'existait pas
-encore des ventes d'artistes; et il pesait sur le marché
-de l'art les préoccupations politiques de la fin de cette
-année 1847.</p>
-
-<p>Des gens qui étaient là, des vingt personnes espacées
-autour des tables, la moitié était venue, comme Anatole
-et son ami, pour se chauffer. A peine si trois ou quatre
-faisaient un petit mouvement d'avance, quand une toile
-passait devant eux; et, dans un coin, un homme au
-chapeau roux dormait tout haut. De temps en temps, un
-passant regardait, de la porte de la salle, les cadres, les
-panneaux, le chevalet Bonhomme, les cartons, le mannequin;
-et voyant si peu de monde, il n'avait pas le
-courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé
-sur son fauteuil et se grattant le dessous du menton
-avec son marteau d'ivoire, se laissait aller à bâiller; le
-crieur ne donnait plus que la moitié de sa voix; et jusqu'au
-dos des lourds Auvergnats emportant les numéros
-adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture
-qui se vendait si mal, ce talent que la réclame de la
-mort n'avait pas fait monter.</p>
-
-<p>Enfin, on arrivait à la fin de la vente.</p>
-
-<p>La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse,
-plus humiliée à chaque nouvelle adjudication, comme si,
-devant les morceaux de la vie de son mari vendus si bon
-marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle avait placé
-sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et,
-paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir
-du soir, il regardait en dessous cette douleur de jeune
-veuve avec de gros yeux sensuels de célibataire sceptique.
-Il criait, pressait les enchères, disait:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, il y a un cadre!&mdash;ou bien:&mdash;Une
-belle femme nue, messieurs!&hellip; Pas d'erreur?&hellip; Vu?&hellip;
-On y renonce?&mdash;Il jetait sur les toiles, à mesure
-qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques plaisanteries
-de son métier, qui enterrent l'&oelig;uvre d'un mort dans une
-profanation de risée.</p>
-
-<p>&mdash;Le misérable!&mdash;fit Grandvoinet indigné,&mdash;il
-<i>égaye</i> la vente!&hellip; Ah! si sa femme, avec les frais, a seulement
-de quoi payer les dettes!</p>
-
-<p>Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de
-cette triste scène. Dans la rue:</p>
-
-<p>&mdash;Merci!&mdash;dit Bardoulat,&mdash;ayez donc du talent!</p>
-
-<p>Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat,
-sa vareuse ôtée, allait se coucher, il le vit prendre
-la redingote commune.</p>
-
-<p>&mdash;Tu prends notre redingote?&mdash;lui dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sors un moment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;A cette heure-ci?&hellip; Coquin!</p>
-
-<p>Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole
-que le thermomètre baissait: le lendemain, il fut étonné
-de se trouver seul dans son lit. La journée se passa sans
-nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint pas. Le
-matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander
-s'il ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue,
-quand il reçut un petit billet de Bardoulat. Bardoulat
-s'avouait dégoûté de l'art, et il demandait pardon à Anatole
-de l'avoir quitté si brusquement, mais il n'osait
-plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé
-comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en
-courrier pour la Russie.</p>
-
-<p>&mdash;Cet animal-là!&mdash;fit Anatole,&mdash;il aurait bien dû
-mettre la redingote dans sa lettre, d'autant plus qu'il est
-parti avec les derniers quarante sous de la maison!&hellip;
-Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses histoires de
-cuisine, c'était le <i>supplice de Cancale!</i>&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIII</h2>
-
-
-<p>Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la
-Révolution, la crise de l'argent.</p>
-
-<p>Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à
-s'employer dans une série de portraits des députés de la
-Constituante. Mais après cela, des semaines, des mois
-se passaient sans qu'il trouvât autre chose à faire que
-l'en-tête d'une romance légitimiste: <i>Où est-il?</i> qu'il
-exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines.
-Puis, la gêne des temps croissant, il arriva à
-se laisser embaucher par un individu qui avait eu l'idée
-de placer en province des livres invendables, des <i>rossignols</i>
-de librairie, avec la prime d'une pendule ou
-d'un portrait au choix. Chaque portrait, y compris les
-mains, devait être payé 20 francs à Anatole, et l'on commençait
-la tournée par Poissy. Anatole et son meneur
-se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien
-dire du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la
-porte; et tout à coup, Anatole ouvrant une boîte qui
-contenait son portrait, se mettait à côté dans la pose,
-tandis que son compagnon, levant un mouchoir démasquait
-la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut
-aucun succès auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne
-réussit guère mieux dans les autres villes du département.
-Et, peu de jours avant les journées de Juin, Anatole
-retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant
-de partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de
-faire d'imagination un faux croquis d'après nature de
-l'épisode de la barrière de Fontainebleau: l'assassinat
-du général Bréa. Un journal illustré lui payait assez bien
-ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde
-mouture en lilhographiant un portrait du général, dont
-il vendait pour une trentaine de francs.</p>
-
-<p>Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il
-eut beau chercher, courir, solliciter: un moment, il
-n'y eut plus que la faim à l'horizon désespéré de son
-lendemain.</p>
-
-<p>Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même
-avait presque toute déménagé au mont-de-piété.
-Il fouilla machinalement la poche de son gilet: le poisson
-d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé un peu
-d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas
-revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le
-vide de ses meubles: rien, il ne restait plus rien dont
-le clou eût voulu.</p>
-
-<p>Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le
-luxe de leurs toiles; il se mit à les découdre, trouva
-dessous la laine assez tassée en galette pour y pouvoir
-coucher, et courant les engager au premier bureau de
-commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à
-manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre
-pour son dîner. En se rationnant ainsi, il calculait qu'il
-avait de quoi vivre une huitaine de jours. Et il dormit
-sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.</p>
-
-<p>Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter.
-C'était simplement une situation tendue, une faillite
-momentanée de chance. Puis, il y avait, dans ce qui lui
-arrivait, une sorte de caractère, un côté pittoresque,
-comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son imagination.
-Cette misère absolue lui paraissait une extrémité
-extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait
-toujours adoré le pain de seigle: quand il en achetait un
-au Jardin des Plantes pour le donner aux animaux, il
-le mangeait.</p>
-
-<p>Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut
-tout heureux d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé
-par «une ancienne» après l'absinthe, et presque sur le
-pas de la gargotte où ils allaient entrer. Les lendemains
-se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de
-seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui
-le menaient jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta
-cet allongement de déveine et cette conjuration de
-contre-temps sans se laisser abattre. Il se roidissait dans
-sa philosophie, se disait que rien n'est éternel, trouvait
-en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas
-même la pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux
-hommes. Il espérait toujours avec une confiance vague,
-avec un ressouvenir instinctif du système des compensations
-d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un étalage
-sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur
-sa porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans
-une petite poche de cuir, le nom d'amis aisés venus
-pour le voir: il n'alla point chez eux, par une pudeur
-de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait toujours
-empêché d'emprunter.</p>
-
-<p>Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui
-dans les entrailles, il songea à aller chez sa mère, avec
-laquelle il était complètement brouillé, et qu'il ne voyait
-plus que le premier jour de l'an. Mais pensant au sermon
-que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit le
-parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses
-pains de seigle; mais, à une dernière digestion, des
-crampes si atroces le prirent qu'il fut forcé de se coucher.</p>
-
-<p>La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur
-ne s'apaisant pas, ses réflexions s'assombrissaient
-un peu, quand la clef tourna dans la porte. Il entendit
-un frou-frou de soie et de femme: c'était une vieille
-connaissance de ses parties de canot, qui venait lui
-demander dix sous pour aller manger une portion à un
-bouillon. Mais quand elle eut vu l'atelier, elle s'arrêta
-comme honteuse de demander à plus pauvre qu'elle, le
-regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire
-de la limonade, et s'en alla.</p>
-
-<p>Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant
-aller ses idées à des lâchetés, à des tentations de s'adresser
-à sa mère.</p>
-
-<p>Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra,
-ôta ses gants, fouilla dans ses poches, et en retira ce
-qu'elle avait rapporté du restaurant où quelqu'un l'avait
-emmenée: le citron des huîtres et le sucre du café. La
-limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda où
-était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un
-instant, puis tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant
-avec tous les paillassons de la maison qu'elle était
-allée ramasser sur les paliers. Elle alluma cela, mit la
-limonade sur le feu, en apporta un verre à Anatole, lui
-dit:&mdash;<i>Il</i> m'attend en bas,&mdash;et se sauva.</p>
-
-<p>Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang
-était passée. Anatole se sentait soulagé, et il se laissait
-aller à la somnolence de bien-être qui suit les grandes
-souffrances, quand Chassagnol entra chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! tu es malade?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai la jaunisse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la jaunisse,&mdash;reprit Chassagnol en répétant
-machinalement le mot d'Anatole, sans paraître y attacher
-la moindre idée d'importance ou d'intérêt.</p>
-
-<p>C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et
-sourd au dedans à ce que ses amis lui apprenaient d'eux,
-de leurs ennuis, de leurs affaires, de leurs maux. Généralement,
-il paraissait ne pas écouter, être loin de ce
-qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non qu'il
-eût mauvais c&oelig;ur, mais il était de ces individus qui ont
-tous leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand
-affolé d'art, était toujours parti, envolé, perdu dans les
-espaces et les rêves de l'esthétique, planant dans des
-tableaux. Cet homme se promenait dans la vie comme
-dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on
-rencontre des gens auxquels on donne, avant d'entrer,
-de distraites poignées de main. D'ailleurs la réalité des
-choses passait à côté de lui sans le pénétrer ni l'atteindre.
-Il n'y avait pas de misère au monde capable de
-le toucher autant qu'une <i>Famille malheureuse</i> bien
-peinte.</p>
-
-<p>&mdash;La jaunisse, ce n'est rien,&mdash;reprit-il tranquillement.&mdash;Seulement,
-il ne faut pas te faire d'embêtement&hellip;
-Je voulais toujours venir te voir&hellip; mais j'ai été
-pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu salonnier
-dans un journal sérieux&hellip; Et comme il ne sait pas
-un mot de peinture&hellip; Si on publiait dans le <i>Charivari</i>
-un Albert Durer, sans prévenir, il croirait que c'est de
-Daumier&hellip; Enfin, il fait un salon, le voilà maintenant
-critique artistique&hellip; C'est absolument comme un homme
-qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire&hellip;
-Alors il prend séance avec moi&hellip; Il me fait causer, il
-m'extirpe mes bonnes expressions, il me suce tout mon
-technique&hellip; C'est si drôle, un homme d'esprit! c'est si
-bête en art!&hellip; Enfin, je lui ai enfoncé un tas de mots:
-frottis, glacis, clair-obscur&hellip; Il commence à s'en servir
-pas trop mal&hellip; Il est capable de finir par les comprendre!&hellip;
-Eh bien, vrai, c'est amusant! Par exemple, je
-l'ai seriné à la sévérité, raide&hellip; Ça sera une cascade
-d'éreintements&hellip; Je lui ai dit qu'il s'agissait de nettoyer
-le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations,
-à ces milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent&hellip;
-Oh! la fausse peinture!&hellip; Du talent ou la
-mort! il n'y a que cela&hellip; Il faut décourager trois mille
-peintres par an&hellip; sans cela, dans dix ans, tout le monde
-sera peintre, et il n'y aura plus de peinture&hellip; Dans toute
-ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait
-y avoir un barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes
-mal venues, pas viables, pour l'exemple!&hellip; Mais, nom
-d'un chien! l'art, ça doit être comme le saut périlleux:
-quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse
-les reins!&hellip; On me dira: Ils mourront de faim&hellip; Ils ne
-meurent pas assez de faim! Comment! vous avez tous
-les encouragements, toutes les récompenses, tous les
-secours&hellip; j'en ai lu l'autre jour la statistique, c'est effrayant&hellip;
-les croix, les commandes, les copies, les portraits
-officiels, les achats de l'État, des ministères, du
-souverain quand il y en a un, des villes, des <i>Sociétés des
-amis des arts</i>&hellip; plus d'un million au budget!&hellip; Et vous
-vous plaignez! Tenez! vous êtes des enfants gâtés&hellip; Ni
-tutelle, ni protection, ni encouragements, ni secours&hellip;
-voilà le vrai régime de l'art&hellip; On ne cultive pas plus les
-talents que les truffes&hellip; L'art n'est pas un bureau de
-bienfaisance&hellip; Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim
-en art, ça ne me touche pas&hellip; Tous ces gens
-qui font un tas de saloperies, de bêtises, de platitudes,
-et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive&hellip;
-Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité!
-Pas de larmes pour les martyrs ridicules et les
-vaincus imbéciles! Qu'est-ce qui resterait aux autres,
-alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de vous faire
-manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je
-vous demande un peu les secours qu'on donne à un épicier
-lorsqu'il a fait faillite!&hellip; Mourez de faim, sapristi!
-c'est le seul bon exemple que vous ayiez à donner&hellip;
-Ça servira au moins d'avertissement aux autres!&hellip; Comment!
-vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme,
-vous le serez toujours!&hellip; Vous n'avez rien trouvé, rien
-inventé, rien créé&hellip; et parce que vous êtes un artiste,
-tout le monde s'intéressera à vous, et la société sera
-déshonorée si elle ne vous met, tous les matins, un pain
-de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop
-fort!&hellip;</p>
-
-<p>Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le
-savoir, tombaient une à une comme des coups de poing
-sur la tête d'Anatole. Il lui semblait entendre le jugement
-de sa vie. Cette condamnation, que Chassagnol jetait
-en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne.
-Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères
-méritées; il vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience
-lui montra tout à coup, pendant un instant, son parasitisme
-sur la terre.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu me laissais un peu dormir, hein?&mdash;fit-il en
-coupant brusquement la tirade de Chassagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant
-son idée et en monologuant avec lui-même.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, Anatole était sur pied. Il devait
-la vie à sa jeunesse et à une vieille bonne de la
-maison, sa voisine sur le carré; brave femme, adorant
-les deux petits enfants de maître qu'elle élevait, et dont
-Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux
-de sainteté. La brave femme avait cru voir ses
-deux petits chéris dans le ciel; et elle fut trop heureuse
-d'apporter au malade ses soins et le bouillon qui lui rendirent
-les forces.</p>
-
-<p>Comme il était convalescent, une rentrée inespérée,
-le payement d'un transparent qu'il avait fait pour un
-bal Willis des environs de Paris, quatre-vingts francs
-arriérés le sortaient de la faim.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIV</h2>
-
-
-<p>Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la
-petite bonne de sa mère lui apportant une lettre. Sa mère
-le priait de venir passer la soirée chez elle avec un de
-ses oncles, un frère de son père, qu'il n'avait jamais vu,
-et qui désirait le connaître.</p>
-
-<p>Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé,
-les deux lampes Carcel allumées, et un monsieur à collier
-de barbe noire qui l'invita à déjeuner avec lui le
-lendemain.</p>
-
-<p>Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet
-du Petit-Véfour, au Palais-Royal, les deux coudes sur
-une table où trois bouteilles de Pomard étaient vides,
-l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec l'expansion du
-Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait
-à Marseille dans une fabrique de produits chimiques
-pour la savonnerie, ses déplacements pour la commission,
-le charmant voyage fait par lui, l'année précédente,
-en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son
-plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs,
-qu'il semblait revoir, de gros sourires scélérats.
-Maintenant, il avait envie d'aller à Constantinople. Il aimait
-le mouvement, et cela lui ferait voir du pays. Puis
-un homme comme lui devait toujours trouver à brasser
-quelque chose là-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des
-paquebots, il comptait bien avoir le passage gratuit pour
-lui, et peut-être pour un compagnon, s'il en trouvait un.</p>
-
-<p>Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse
-d'Anatole, soudainement réconcilié avec les idées
-de famille, et qui sentait toutes sortes de tendresses fumeuses
-aller à son oncle. Il fit:&mdash;A Constantinople!&mdash;Et
-il regarda devant lui, fasciné.</p>
-
-<p>Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison,
-une espèce d'envie de bureaucrate d'aller
-à du merveilleux lointain. Il caressait depuis longtemps
-la pensée vague, confuse, la tentation instinctive de faire
-quelque grand voyage, de partir flâner quelque part,
-dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à
-travers des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans
-des récits et des dessins de voyageurs. Ce qui aspirait
-en lui à l'exotique, à ces horizons attirants déroulés dans
-les descriptions qu'il avait lues, c'était le Parisien musard
-et curieux, le badaud avec ses imaginations d'enfant
-bercées par <i>Robinson</i> et les <i>Mille et une Nuits</i>.
-Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de
-poésie et de parfumerie où se mêlaient, avec les lettres
-de Coriolis, toutes ses idées d'Eau des Sultanes, de
-pastilles du sérail, et de soleil dans le dos des Turcs.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! si tu m'emmenais, moi?&mdash;fit-il à brûle-pourpoint.</p>
-
-<p>L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, tout de même,&mdash;répondit l'oncle en
-homme désarçonné par la brusquerie de la demande.&mdash;Mais
-tu ne seras jamais prêt,&mdash;reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Quand pars-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip; demain, à cinq heures.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'ai un jour de trop.</p>
-
-<p>Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché
-trois cents francs à sa mère, dont la vanité de bourgeoise
-était humiliée des costumes dans lesquels on rencontrait
-son fils à Paris. Il paya sa place, et partit avec
-son oncle pour Marseille.</p>
-
-<p>A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les
-deux voyageurs: l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement
-les malheurs de leurs bonnes fortunes.</p>
-
-<p>Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à
-l'hôtel des Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole
-but un peu trop de vin de Lamalgue, un vin généralement
-fatal aux nouveaux venus, et monta se coucher.
-Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole!
-Anatole!&mdash;lui criait son oncle de la rue&mdash;nous sommes
-chez Conception! le pisteur de l'hôtel t'y mènera&hellip;</p>
-
-<p>Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur
-le mena au troisième étage d'une maison de la rue de
-Suffren, où se trouvaient, autour d'un bol de punch,
-son oncle, quatre amis de son oncle et la maîtresse de
-son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise,
-brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre.</p>
-
-<p>Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux
-à Anatole. Des promenades sur le Prado, aux
-Peupliers, des déjeuners à la Réserve, des dîners avec
-Conception et les amis de son oncle, des soirées au
-spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle
-se montrait charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait
-assez singulier qu'il ne parût point s'occuper du
-tout de la façon dont il allait vivre: il ne parlait pas de
-l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de
-Constantinople.</p>
-
-<p>Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter
-assez sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel
-vint lui dire qu'une dame, qui venait de descendre chez
-lui, demandait un peintre. Cette brave dame avait pour
-fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès
-de fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la
-gorge et le ventre. La gangrène étant venue, les médecins
-désespérant du malade, elle avait fait un v&oelig;u à
-Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle
-venait à Marseille faire faire l'<i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i>. Anatole se hâta de
-brosser l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère
-près de son fils couché. Il eut pour cela une centaine de
-francs.</p>
-
-<p>Cet <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i> lui amena la commande d'un épisode
-d'émeute dans les rues de Marseille, commande faite
-par un monsieur qui s'y fit représenter en Horatius Coclès
-de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau,
-où il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien
-payé. Un portrait qu'il fit d'un agent maritime lui amena
-toute la série des agents maritimes. Des figures d'odalisques
-avec des sequins, qu'il exposa à la devanture de
-Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage
-lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena
-large et joyeuse vie pendant plusieurs mois.</p>
-
-<p>Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception.
-Mais l'oncle paraissait fort refroidi à son égard.
-Il était intérieurement offusqué des succès de son neveu,
-de la façon dont, avec sa gaieté, son esprit, sa familiarité,
-Anatole avait réussi dans sa société, au cercle, au
-café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé,
-relégué, au second plan, par cette place faite au Parisien,
-à l'artiste; les histoires marseillaises qu'il essayait de raconter,
-après les histoires d'Anatole, ne faisaient plus
-rire: il ne brillait plus. Outre cela, il était blessé d'une
-certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec lui,
-le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries
-d'égalité et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à
-cause d'un vert caisse d'oranger usuel dans son commerce,
-«mon oncle <i>Schwanfurt</i>». Il trouvait enfin que
-mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là»,
-qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle
-avait l'air de le regarder comme le plaisir de la maison.
-Tout cela fit qu'il commença par ne plus inviter Anatole,
-et qu'il finit par lui remettre un beau jour la note de
-tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer
-qu'il avait la discrétion de ne les lui compter
-que trois francs pièce. Celte réclamation arrivait au moment
-où la vogue de l'artiste de Paris commençait à
-baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre;
-et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en
-avaient acheté une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était
-alors que se déclarait à Marseille le choléra qui faisait
-fuir à Lyon la moitié des habitants, et l'oncle d'Anatole
-un des premiers.</p>
-
-<p>Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de
-quoi se sauver. Il se trouva heureusement avoir affaire
-à un hôtelier qui avait encore plus peur que lui. Cet
-homme avait voulu lui donner son compte quelques
-jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec
-une contrition piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré
-le pisteur de l'hôtel. Il y avait déjà plusieurs mois
-que, forcé de faire des économies, Anatole allait dîner à
-l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec l'état-major
-des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner
-chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même
-de payer ce qu'il devait à la Poste. Anatole accepta, et
-pour ses vingt-cinq sous, il eut un dîner à trois services,
-dans la grande salle à manger de cent couverts, désolée
-et désertée, au bout de la grande table, où ne s'asseyaient
-plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui,
-et trois autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur
-Mondeux, dont les représentations étaient arrêtées
-net, et qui ne faisait plus d'argent, même dans
-les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé
-Regnault, et madame Regnault.</p>
-
-<p>On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait
-les uns les autres: tout ce petit monde était
-fort épouvanté, à l'exception du petit pâtre, qui n'avait
-pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième ciel
-des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les
-autres.</p>
-
-<p>Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier:
-l'hôte était si bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin,
-Anatole eut un héroïsme à la Gribouille: pour échapper
-à ces terreurs, il résolut de plonger dedans à fond; et
-il alla tout droit se faire inscrire au bureau des cholériques,
-pour visiter les malades et porter des secours.</p>
-
-<p>Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait,
-chez des pauvres diables, enragés de quitter leur
-vie de misère, chez des poissonniers et des poissonnières
-qui s'éteignaient le visage éclairé par les bougies
-d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit, enguirlandée
-de chapelets de coquillages. Il les touchait, les frictionnait,
-leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait:
-souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à
-peu, s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs,
-il finit par lui trouver comme un sinistre côté comique;
-et avec sa nature comédienne, sa pente à l'imitation,
-son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il lui revenait
-un moment de courage, des simulations caricaturales et
-terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait
-soignées, des morts auxquels il avait fermé les yeux:
-cela ressemblait à l'agonie se regardant dans une cuiller
-à potage, et au choléra se tirant la langue dans une
-glace!</p>
-
-<p>L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople,
-qui ne l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois
-chez son oncle avec un écuyer de Paris, le fameux Lalanne,
-qui dirigeait un cirque à Marseille. Toutes les
-affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté
-vers l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach,
-l'inventeur du célèbre exercice de la boule; Emilie Bach,
-qui faisait valser son cheval, en le forçant à poser de
-deux tours en deux tours les pieds de devant sur la barrière
-des premières; Solié, qui courait debout, dans
-l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux.
-Toute cette troupe était engagée pour aller donner
-des représentations à Constantinople, dans le cirque où
-madame Bach avait gagné presque une fortune, en laissant
-le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en
-faisant la recette à la porte dans un turban.</p>
-
-<p>Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter
-en croupe derrière le cirque pour aller là-bas. L'affaire
-s'arrangeait: il était convenu qu'on le prenait pour contrôleur;
-mais le contrôleur dans la troupe devait, en cas
-de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le
-fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à
-reculer pour si peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait
-rentrait dans sa vocation. Il était naturellement un peu
-acrobate. Chez Langibout, il aimait à se pendre par les
-pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était
-d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait
-très-bien le saut périlleux du haut de son poêle d'atelier.
-Il avait à la fois le tempérament et l'enthousiasme des
-tours de force. Avec ces dispositions, il parvint en quelques
-semaines à faire le manége debout et à se tenir sur
-un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le
-cheval des deux pieds, sauter les banderoles; mais au
-bout de six mois, il n'en avait pas encore trouvé le courage,
-lorsqu'on apprit la mort de madame Bach. Constantinople
-lui échappait encore une fois!</p>
-
-<p>Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai
-du port,&mdash;quand tout à coup un homme lui tomba dans
-les bras en même temps qu'un singe sur la tête.</p>
-
-<p>L'homme était Coriolis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXV</h2>
-
-
-<p>C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de
-large.</p>
-
-<p>Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un
-pandémonium. L'étalage et le fouillis d'un luxe baroque,
-un entassement d'objets bizarres, exotiques, hétéroclites,
-des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le contraste
-de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes
-les couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste,
-un voyageur, un collectionneur, y mettaient le désordre
-et le sabbat du bric-à-brac. Partout d'étonnants voisinages,
-la promiscuité confuse des curiosités et des reliques:
-un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une
-lampe de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait
-sur la lame: <i lang="la" xml:lang="la">Penetrabit</i>, et un bouclier d'hippopotame
-pour la chasse au tigre, on pouvait voir un chapeau
-de cardinal à la pourpre historique tout usée; et un personnage
-d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir
-était accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la
-cuisson des hosties.</p>
-
-<p>Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des
-arabesques d'Alhambra, une tête de mort couronnait une
-panoplie qui dessinait vaguement, dessous, l'ostéologie
-d'un corps. Des sabres à pommeaux, arrangés en fémurs,
-des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des poignards
-courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des
-khandjars albanais, des flissats kabyles, des cimeterres
-japonais, des cama circassiens, des khoussar indous, des
-kris malais, se levait une espèce de squelette sinistre
-de la guerre, le spectre de l'arme blanche. Au-dessus
-de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient,
-comme à califourchon, des deux côtés d'un grand
-masque de sarcophage, la face noire et les yeux blancs:
-posés sur le front du large et effrayant visage, des gants
-persans en laine frisée lui faisaient une sorte d'étrange
-perruque de cheveux blancs.</p>
-
-<p>A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII
-à cadran de cuivre et à poids, une crédence moyen âge
-portait un moulage d'Hygie: devant elle, un ânon de
-plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc plein
-de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait
-comme un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant
-et un lutteur antique lancé en avant. La Léda de
-Feuchères, les jambes furieusement croisées autour du
-cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le
-Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une
-nymphe de Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette
-en ébène enrichie d'incrustations de nacre, représentant
-des fleurs de lys et des dauphins, masquait
-à demi un albâtre de Lagny, du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, ou était figuré
-le songe de Jacob.</p>
-
-<p>De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence,
-des toiles sur châssis empilées et retournées portaient
-en lettres noires: <i>1, rue Childebert, Paris, Hardy Alan,
-fabricant de couleurs fines</i>.</p>
-
-<p>Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un
-faisceau d'oriflammes et de drapeaux d'or, rouges et
-bleus, ayant servi à quelque représentation de théâtre,
-et qui, avec la fulgurance de leurs plis, avec leurs éclairs
-de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des Invalides
-et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide
-et triomphal, sortait de casques, de masses d'armes,
-de boucliers, de rondaches. Là-dessus, une tête de lion
-empaillée, la gueule ouverte, les crocs blancs, sortait du
-mur. Elle dominait et semblait garder un fauve chef-d'&oelig;uvre,
-une petite copie du temps du <i>Martyre de Saint-Marc</i>,
-de Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait
-d'une boiserie noire reliée à un coffre en bois de chêne
-sculpté, orné de petites armoiries peintes et dorées. Sur
-un coin du coffre qui portait cela, une boîte à couleurs
-ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de
-petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur,
-au milieu desquels de vieux tubes vides et dégorgés
-avaient le chiffonnage d'un papier d'argent. Il y avait encore
-sur le coffre, un grand plat hispano-arabe, à reflets
-mordorés, où s'éparpillait un paquet de gravures, un
-serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze
-florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès
-à dessins bleus, et une grande statue en bois de sainte
-Barbe, à la main de laquelle était suspendu, par un cordonnet,
-un petit médaillon en cire, le portrait d'une
-vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93.</p>
-
-<p>Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de
-plâtres peints, de grands écussons bariolés et coloriés.
-Un profil de Diane de Poitiers, la chair rosée, les cheveux
-blondissants, sous un clocheton gothique et flamboyant,
-à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur
-un socle à pivot, des pipes accrochées et serrées à la
-gorge par deux clous, un fragment du Parthénon, un
-relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère folle de
-Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une
-étagère chargée de bouteilles turques zébrées d'or et
-d'azur, un houka, enlacé du serpent poussiéreux de son
-tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une planche de
-coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante,
-traversée d'éclairs d'irisations.</p>
-
-<p>Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés
-les uns devant les autres, le premier sur un chevalet
-Bonhomme, le second sur la peluche rouge de deux
-chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'&oelig;il allait,
-sur le panneau de droite, à un masque de Géricault,
-sur lequel était jeté de travers un feutre de pitre à
-plumes de coq. Après le masque, c'était une petite
-Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos, une
-branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par
-un modèle de femme, un dimanche des Rameaux. A
-côté de la Vierge, une mince colonnette, à enroulements
-or, argent, bleu et rouge, semée de croissants de lune
-argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut une
-boule couverte de dessins astrologiques.</p>
-
-<p>Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale
-abandonnée, sur le bas de laquelle étaient écrits, à
-la craie, des adresses d'amis, des noms de modèles, des
-dates de rendez-vous, des mémentos de la vie parisienne,
-qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la
-toile était pendue l'ossature d'une tête de chameau,
-avec tout son harnachement de brides mosaïquées de
-pierres bleues, tout un entourage de sellerie orientale,
-d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait un
-manteau de peau d'un grand chef des <i>Pieds noirs</i>,
-troué d'un trou de balle, et qui avait été échangé, dans le
-pays, contre vingt-deux poneys.</p>
-
-<p>En bas, une petite armoire vitrée laissait voir,
-pressées et mêlées, des étoffes d'où s'échappaient des
-fils d'or, des soieries à couleurs de fleurs, des vestes
-turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle
-fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques
-d'un monceau de charbon de terre étincelaient
-contre le poêle qui allait enfoncer le coude de son tuyau
-dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint Michel
-terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique,
-gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur
-de Coriolis:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c">Quare<br />
-Nec time<br />
-Hic aut illic mors<br />
-Veniet.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères
-et un médaillon bronzé d'une tournure furieuse
-à la Préault, pendaient une paire de castagnettes et
-deux souliers de danseuse espagnole, qui avaient comme
-une ombre de chair au talon. La décoration continuait
-par un bas-relief de camarade, un sujet de prix de
-Rome, portant le cachet en creux, au haut, à gauche:
-<i>École royale des Beaux-Arts</i>. Et le mur finissait par un
-moulage de la Vénus de Milo.</p>
-
-<p>Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin
-loué, était debout devant la déesse, et il en écornait un
-grand morceau avec sa pose de bois qui faisait la cour à
-Colombine.</p>
-
-<p>Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un
-grand divan-lit qui ne laissait de place, dans un coin,
-qu'à une psyché en acajou, à pieds à griffes. Sous le jour
-de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là entre deux
-grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un
-large <i>tendo</i> de toile grise, qui rappelait le ton et le grand
-pli lâche d'une voile sur une dunette de navire. Ce <i>tendo</i>
-pendait à des cordes que paraissaient tenir, de chaque
-côté de la baie, deux grands anges de style byzantin,
-peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux
-de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux
-deux encoignures du fond, deux moulages de femme de
-grandeur naturelle, les deux moulages admirables du
-corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière
-et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était
-la vie, c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes,
-celle surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de
-jour, ce dos que fouettait, sur tous ses reliefs et sur le
-plein de ses orbes, une lumière chatouillante allant se
-perdre le long de la jambe sur le bout du talon. Une
-ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de
-mystère et de paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier,
-qui, avec ses odeurs de dépouilles sauvages et sa
-couleur de désert, semblait abriter le recueillement et la
-rêverie de la tente.</p>
-
-<p>Là-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis
-qui peignait debout;&mdash;Anatole, qui faisait sur un album,
-en fumant une cigarette, un croquis d'après un
-corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;&mdash;et le
-singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la
-chaise d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant
-de regarder quand il regardait, crayonnant
-quand il crayonnait, appuyant avec rage son porte-crayon
-sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment,
-il avait des étonnements, des désespoirs; il jetait
-de petits cris de colère, il tapait sur le papier: son
-crayon était rentré et ne marquait plus. Il voulait le
-faire ressortir, s'acharnait, flairait le porte-crayon avec
-précaution, comme un instrument de magie, et finissait
-par le tendre à Anatole.</p>
-
-<p>Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir
-commençait à se mêler à la fumée des cigarettes. Une
-vapeur vague où les objets se perdaient et se noyaient
-tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les murs
-salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet,
-dans les angles, aux quatre coins, il s'amassait
-un voile de brouillard. La gaieté de la lumière mourante
-allait en s'éteignant. De l'ombre tombait avec du silence:
-on eût dit qu'un recueillement venait aux choses.</p>
-
-<p>Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se
-perdit dans les rêveries que l'heure douteuse fait passer
-dans les yeux d'un peintre devant son &oelig;uvre. Anatole
-alla s'étendre à la place que les pieds du dormeur laissaient
-libre sur le divan. Le singe disparut quelque
-part.</p>
-
-<p>Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de
-ce sommeil du crépuscule qui paraît faire descendre
-dans les ciels peints le ciel du dehors, et retirer lentement
-des couleurs le soleil qui s'en va de la journée. La
-mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur
-les toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées
-du soir; la nuit s'abaissait visiblement dans les
-cadres. Bientôt les tableaux, vus sur le côté, firent les
-taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou d'un tapis
-de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes
-des compositions qui prirent, dans la masse de leurs
-ombres un caractère confus, étrange, presque fantastique.
-Les petites colonnes encastrées dans le mur, les
-consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient encore
-un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours
-plus mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du
-Saint-Marc, du noir était entré dans la gueule ouverte
-du lion qui paraissait bâiller à la nuit.</p>
-
-<p>Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond.
-Les plâtres devenaient frustes à l'&oelig;il, et des apparences
-de formes à demi perdues ne laissaient plus voir
-que des mouvements de corps lignés par un dernier
-trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de
-bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait
-à pleuvoir ce gris de la nuit qui ressemble à une
-poussière. La fin de la lumière agonisait dans les tableaux:
-ils s'évanouissaient sur place, décroissaient
-sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail
-de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse
-décomposition du jour. Comme lassée et retombant
-sur l'épaule, la tête de mort sembla se pencher
-davantage et se baisser sur un manche de yatagan.</p>
-
-<p>Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne
-se voit plus que ce qui est de l'or: l'ombre avait mangé
-tout le bas de l'atelier. Il n'y restait plus de lumière
-qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, posée sur
-une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient
-plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des
-yeux. Puis des taches noires couvrirent les tableaux.
-L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux murs. Une
-paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa,
-disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans
-l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un &oelig;uf d'autruche
-pendu au plafond, et dont on ne voyait déjà plus
-ni la corde ni la houppe de soie rouge.</p>
-
-<p>A ce moment, le domestique apporta la lampe.</p>
-
-<p>Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira,
-se leva: c'était Chassagnol.</p>
-
-<p>Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les
-mouvements, l'espèce de frisson d'un homme agitant et
-secouant la dernière lâcheté de sa somnolence. Et tout à
-coup: Ingres! Delacroix!&mdash;il jeta ces deux grands
-noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie
-sur laquelle il s'était endormi.</p>
-
-<p>&mdash;Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons
-donc! Ingres!&hellip; Il y a trois dessins: d'abord l'absolu
-du beau: le Phidias; puis le dessin italien de la
-Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci; puis
-le dessin <i>rengaine</i>&hellip; encore beau, mais avec des indications,
-des appuiements, des soulignements de choses
-qui doivent être perdues dans la ligne, fondues dans la
-coulée, le jet de tout le dessin&hellip; Tenez! par exemple,
-un modèle, mettez-le là: Léonard de Vinci le dessinera
-avec ingénuité&hellip; tout auprès&hellip; poil par poil, comme un
-enfant&hellip; Raphaël y mettra, dans l'après-nature de son
-dessin, le ressouvenir de formes, l'instinct d'un noble à
-lui&hellip; Eh bien! dans le Vinci comme dans le Raphaël,
-dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui
-a interprété, il y aura plus que le modèle, quelque
-chose qu'ils seront seuls à y voir&hellip; Tenez! voilà une
-tête de cheval de Phidias&hellip; Eh bien! ça a l'air de n'être
-que la nature: moulez une tête de cheval et voyez-la à
-côté!&hellip; C'est le mystère de toutes les belles choses de
-l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai
-et la réalité même, mais c'est de la réalité vue par de la
-personnalité de génie&hellip; Chez Ingres? Rien de cela&hellip; Ce
-qu'il est, je vais vous le dire: l'inventeur au dix-neuvième
-siècle de la photographie en couleur pour la reproduction
-des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!&hellip;
-Delacroix, lui, c'est l'autre pôle&hellip; Un autre homme!&hellip;
-L'image de la décadence de ce temps-ci, le gâchis, la
-confusion, la littérature dans la peinture, la peinture
-dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans
-la prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre
-temps, le tourment moderne&hellip; Des éclairs de sublime
-dans tout cela&hellip; Au fond, le plus grand des ratés&hellip; Un
-homme de génie venu avant terme&hellip; Il a tout promis,
-tout annoncé&hellip; L'ébauche d'un maître&hellip; Ses tableaux?
-des f&oelig;tus de chefs-d'&oelig;uvre!&hellip; l'homme qui, après tout,
-fera le plus de passionnés comme tout grand incomplet&hellip;
-Du mouvement, une vie de fièvre dans ce qu'il
-fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en
-avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se
-perdant à chercher la boulette du sculpteur, le modelage
-de triangles et de losanges, qui n'est plus le contour
-de la ligne d'un corps, mais l'expression, l'épaisseur du
-relief de sa forme&hellip; Le coloriste? Un harmoniste désaccordé&hellip;
-pas de généralité d'harmonie&hellip; des colorations
-dures, impitoyables, cruelles à l'&oelig;il, qui ont besoin
-de s'enlever sur des tonalités tragiques, des fonds tempétueux
-de crucifiement, des vapeurs d'enfer comme
-dans son Dante&hellip; Une bonne toile, ça!&hellip; Pas de chaleur,
-avec toute cette violence de tons, cette rage de
-palette&hellip; Il n'a pas le soleil&hellip; La chair, il n'exprime
-pas la chair&hellip; Point de transparence&hellip; des crépis rosâtres,
-des rouges d'onglée, il fait de cela la vie, l'animation
-de la peau&hellip; Toujours vineux&hellip; des demi-teintes
-boueuses&hellip; Jamais la belle pâte coulante, la grande
-traînée délavée des maîtres de la chair&hellip; Avec cela un
-insupportable procédé d'éclairage des corps et des objets,
-des lumières faites avec des hachures ou des traînées de
-pur blanc, des lumières qui ne sont jamais prises dans
-le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent
-comme des repeints&hellip; Regardez dans le <i>Dante</i> ce brillant
-de bord d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant
-du pied le ventre de la femme&hellip; Delacroix! Delacroix!
-Un grand maître? oui, pour notre temps&hellip; Mais
-au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Merci!&mdash;fit Anatole.&mdash;Eh bien? alors, qu'est-ce
-qui nous restera comme grands peintres?</p>
-
-<p>&mdash;Les paysagistes,&mdash;répondit Chassagnol,&mdash;les
-paysagistes&hellip;</p>
-
-<p>Une brusque détonation lui coupa la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! là-bas?&mdash;fit Anatole en regardant le coin de
-l'atelier d'où le bruit était parti; et s'approchant de la
-petite table sous laquelle on mettait les bouteilles de
-bière, il aperçut le singe blotti qui, les yeux fermés,
-faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant
-encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière
-qu'il avait débouché.</p>
-
-<p>&mdash;Farceur!&mdash;dit Anatole; et il le saisit par la patte.
-Le singe se fit tirer comme quelqu'un qu'on va battre;
-et au moment où Anatole allait lui donner une correction,
-il fut sauvé par l'annonce du dîner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVI</h2>
-
-
-<p>Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui
-avait voulu absolument lui payer ses dettes à Marseille et
-son voyage. Aux résistances, aux susceptibilités, aux
-délicatesses fières d'Anatole, Coriolis avait répondu par
-des mots d'une brutalité cordiale, lui disant que «c'était
-trop bête» et qu'il l'emmenait.</p>
-
-<p>Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était
-mort; et il revenait, après avoir été à Bourbon prendre
-possession de la succession. Il était riche, il avait maintenant
-une quinzaine de mille livres de rentes. Il comptait
-prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui;
-et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait
-bien, jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une
-embellie. La chaleur des offres de Coriolis, leur simple
-et rude amitié avaient triomphé des scrupules d'Anatole,
-qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de Coriolis,
-dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.</p>
-
-<p>Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui
-ne se suffisent pas et qui ont besoin de la présence, de
-l'habitude de quelqu'un à côté d'eux. Il avait peine à
-passer une heure dans une chambre où n'était pas un
-être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver
-la vie enfermée de l'Occident dans un grand appartement
-où il serait tout seul, seul à vivre, seul à travailler,
-seul à dîner, toujours en tête-à-tête avec lui-même.
-Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la solitude,
-il avait toujours mis une femme dans son intérieur
-et fini ses liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage
-d'Anatole, il voyait une gaie et amusante société
-de tous les instants, qui le sauverait de l'enlacement
-d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin
-qu'il s'était défendue: le mariage.</p>
-
-<p>Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il
-eût de la répugnance contre le mariage; mais le mariage
-lui semblait un bonheur refusé à l'artiste. Le travail de
-l'art, la poursuite de l'invention, l'incubation silencieuse
-de l'&oelig;uvre, la concentration de l'effort lui paraissaient
-impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune
-femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la
-jalousie d'une chose plus aimée qu'elle, faisant autour
-du travailleur le bruit d'un enfant, brisant ses idées, lui
-prenant son temps, le rappelant au <i>fonctionarisme</i> du
-mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la famille, au
-monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et
-l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social
-qu'est un vrai artiste.</p>
-
-<p>Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste
-sa liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience.
-Il avait encore sur la femme, l'épouse, l'idée que c'était
-par elle que se glissaient, chez tant d'artistes, les faiblesses,
-les complaisances pour la mode, les accommodements
-avec le gain et le commerce, les reniements
-d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement
-de leur vocation pour descendre à la production
-industrielle hâtée et bâclée, à l'argent que tant
-de mères de famille font gagner à la honte et à la sueur
-d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la
-paternité qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait
-de la production spirituelle, l'attachait à une création
-d'ordre inférieur, l'abaissait à l'orgueil bourgeois d'une
-propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes sortes de
-servitudes, d'abdications et de ramollissements pour
-l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état
-doux, lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend
-la fibre nerveuse et où s'éteint la fièvre qui fait créer.
-Au mariage, il eût presque préféré, pour un tempérament
-d'artiste, une de ces passions violentes, tourmentées,
-qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner
-des chefs-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>En somme, il estimait que la sagesse et la raison
-étaient de ne demander que des satisfactions sensuelles
-à la femme, dans des liaisons sans attachement, à part
-du sérieux de la vie, des affections et des pensées profondes,
-pour garder, réserver, et donner tout le dévouement
-intime de sa tête, toute l'immatérialité de son
-c&oelig;ur, le fond d'idéal de tout son être, à l'Art, à l'Art
-seul.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVII</h2>
-
-
-<p>Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole
-passait des journées à observer le singe qu'on appelait
-Vermillon, à cause du goût qu'il avait pour les vessies
-de <i>minium</i>. Le singe s'épouillait attentivement, allongeant
-une de ses jambes, tenant dans une de ses mains
-son pied tordu comme une racine; ayant fini de se
-gratter, il se recueillait sur son séant, dans des immobilités
-de vieux bonze: le nez dans le mur, il semblait
-méditer une philosophie religieuse, rêver au Nirvanâ
-des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse
-et soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée,
-creusée, comme un plan de filou, qui lui plissait le
-front, lui joignait les mains, le pouce de l'une sur le
-pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa
-physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant
-ces petits animaux, l'air inquiétant de pensée
-qu'ils ont, ce ténébreux travail de malice qu'ils semblent
-faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre de
-l'homme, leur manière grave de regarder avec une
-main posée sur la tête, tout l'indéchiffrable des choses
-prêtes à parler qui passent dans leur grimace et leur
-mâchonnement continuel. Ces petites volontés courtes
-et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses
-d'un objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent,
-pour se gratter le dos, ces tremblements tout
-palpitants de désir et d'avidité empoignante, ces appétences
-d'une petite langue qui bat, puis tout à coup ces
-oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les
-yeux dans le vide, les mains entre les deux cuisses; le
-caprice des sensations, la mobilité de l'humeur, les
-prurigos subits, les passages de la gravité à la folie,
-les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes,
-semblent mettre en une heure le caractère de tous les
-âges, mêler des dégoûts de vieillard à des envies d'enfant,
-la convoitise enragée à la suprême indifférence,&mdash;tout
-cela faisait la joie, l'amusement, l'étude et l'occupation
-d'Anatole.</p>
-
-<p>Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva
-à singer le singe, à lui prendre toutes ses grimaces,
-son claquement de lèvres, ses petits cris, sa façon de
-cligner des yeux et de battre des paupières. Il s'épouillait
-comme lui, avec des grattements sur les pectoraux
-ou sous le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe,
-d'abord étonné, avait fini par voir un camarade dans
-Anatole. Et ils faisaient tous deux des parties de jeu
-de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des
-élancements, une espèce de course volante entre
-l'homme et la bête, un bousculement, un culbutis, un
-tapage, des cris, des rires, des sauts, une lutte furieuse
-d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le bruit,
-le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de
-deux singes qui se donnent la chasse. Les meubles,
-les plâtres, les murs en tremblaient. Et tous deux, au
-bout de la course, se trouvant nez à nez, il arrivait
-presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de
-l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement,
-Vermillon, piété sur ses quatre pattes, la queue
-roide, sa raie de vieille femme dessinée sur son front
-qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau tendu
-et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort
-à crans, et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à
-ce moment, il trouvait en face de lui une tête qui ressemblait
-tellement à la sienne, une répétition si parfaite
-de sa colère de singe, que tout décontenancé, comme
-s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde
-et s'en allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier
-animal qui lui ressemblait tant.</p>
-
-<p>C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer
-l'un de l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas
-là, Vermillon restait à bouder solitairement dans un
-coin, refusait de jouer avec des mouvements grognons
-qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes
-insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur
-la peau, sans mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement.
-Quoiqu'il eût la longue mémoire rancunière
-de sa race, des patiences de vengeance qui attendaient
-des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces,
-ses cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque
-chose, c'était à lui qu'il faisait son petit cri de
-demande. C'était à lui qu'il se plaignait quand il était un
-peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait pour demander
-une intercession, quand il avait fait quelque
-mauvais coup et qu'il sentait une correction dans l'air.
-Quelquefois, au soleil couchant, il lui venait de petits
-gestes de câlinerie qui demandaient pour s'endormir les
-bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête.</p>
-
-<p>Il semblait que le singe se sentait comme rapproché
-par un voisinage de nature de ce garçon si souple, si
-élastique, à la physionomie si mobile; il retrouvait en
-lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais presque
-un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux
-que de le voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer
-avec ses petites mains de lui toucher la langue,
-comme s'il avait eu l'idée de chercher à se rendre compte
-de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et
-que lui n'avait pas.</p>
-
-<p>A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur
-l'autre. Si Vermillon avait donné du singe à Anatole,
-Anatole avait donné de l'artiste à Vermillon. Vermillon
-avait contracté, à côté de lui, le goût de la peinture, un
-goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de
-couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier,
-il s'était mis à arracher des plumes aux malheureuses
-poules du portier, à les tremper dans le ruisseau, et à
-les promener sur ce qu'il trouvait d'à peu près blanc.
-Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces
-évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à
-peu près là. Il n'avait pu encore tracer, en dessinant
-d'après nature, que des ronds, toujours des ronds, et il
-était à craindre que ce genre de dessin monotone ne fût
-le dernier mot de son talent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2>
-
-
-<p>Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet
-atelier de la rue de Vaugirard, excellent ménage de deux
-hommes et d'un singe, de ces trois inséparables: Vermillon,
-Anatole, Coriolis,&mdash;les trois êtres que voici.</p>
-
-<p>Vermillon était un macaque <i>Rhésus</i>, le macaque appelé
-<i>Memnon</i> par Buffon. Sur sa fourrure brune, aux
-épaules, à la poitrine, il avait des bleuissements de poils
-rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache blanche
-lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la
-tête des espèces de cheveux plantés très-bas avec une
-raie qui s'allongeait sur le front. Dans ses grands yeux
-bruns, à prunelles noires, brillait une transparence d'un
-ton marron doré. La pinçure de son petit nez aplati montrait
-comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une
-cire. Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé.
-Des tons fins de teint de vieillard jouaient sur le rose
-jaunâtre et bleuâtre de sa peau de visage. A travers ses
-oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de papier, traversées
-de fibrilles, le jour en passant devenait orange.
-Ses miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi,
-avaient des bijoux d'ongles. Et quand il voulait parler,
-il poussait de petits cris d'oiseau ou de petites plaintes
-d'enfant.</p>
-
-<p>Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère,
-les privations, les excès, commençaient à dessiner
-le masque et la calvitie d'une tête de philosophe cynique.</p>
-
-<p>Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre,
-la tête petite, les jointures noueuses, les mains longues,
-un garçon se cognant aux linteaux des portes basses, au
-plafond des coupés, aux lustres des appartements de
-Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne pouvaient
-tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans
-ses siestes d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa
-tête sur les tablettes des cheminées et les rebords des
-poêles, à moins qu'il ne les nouât, en sarments de vigne,
-l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son pantalon
-remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied
-busqué d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur
-flottant dans des vêtements amples, donnaient à sa personne,
-à sa tournure, un dégingandement qui n'était pas
-sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué,
-qui ressemblait à une distinction de nonchalance. Des
-cheveux bruns, de petits yeux noirs brillants, pétillants,
-qui éclairaient à la moindre impression; un grand nez,
-le signe de race de sa famille et de son nom patronymique,
-Naz, <i>naso</i>; une moustache dure, des lèvres
-pleines, un peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement
-boucanée de son visage, mettaient dans sa figure
-une chaleur, une vivacité, une énergie sympathiques,
-une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur amoureuse
-qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième
-siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant
-de ce joli accent mouillé de son pays, qui lui revenait
-quand il parlait à une femme.</p>
-
-<p>Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament
-féminin, une nature de paresse, de volupté, portée
-à une vie sans travail et de jouissances sensuelles, une
-vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été contrariée
-par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler
-à une de ces carrières d'observation, de mondanité, de
-plaisir, à un de ces postes de salon et de diplomatie parisienne
-que les ministres savaient créer, sous Louis-Philippe,
-pour tel séduisant créole. Même à l'heure présente,
-engagé comme il l'était dans la lutte de ses
-ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa
-vie, tout soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un
-vrai talent, il lui fallait de grands efforts pour toujours
-vouloir. La continuité lui manquait dans le courage et le
-labeur de la production. Il éprouvait à tout moment des
-défaillances, des fatigues, des découragements. Des
-journées venaient où l'homme des colonies reparaissait
-dans le piocheur parisien, des journées qu'il usait,
-étourdissait, perdait à faire de la fumée et à boire des
-douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue
-violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il
-avait eu, pour se soutenir, l'enchantement du pays, le
-bonheur enivrant du climat, et aussi le far-niente bienheureux
-d'une contemplation plus occupée encore à regarder
-des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur,
-son tempérament faisait de lui un travailleur sans
-suite, par boutades, par fougues, ayant besoin de se
-monter, de s'entraîner, de se lier au travail par la force
-maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela, tombant,
-de l'&oelig;uvre désertée, dans des inactions désespérées
-d'un mois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIX</h2>
-
-
-<p>Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent
-dont l'originalité, alors toute neuve, faisait sensation
-parmi le petit cercle d'amis qui fréquentaient l'atelier
-de la rue de Vaugirard.</p>
-
-<p>Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps
-avait montré aux yeux de Paris, un Orient de
-lumière aux ombres blondes, tout pétillant de couleurs
-tendres. Aux objections de première surprise et d'étonnement,
-il se contentait de répondre:&mdash;Si, c'est bien
-cela; et souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait
-revoir. Il n'ajoutait rien de plus. Parfois pourtant, quand
-on le poussait:&mdash;Voyez-vous&mdash;se mettait-il à dire&mdash;cela,
-je le sais&hellip; et je suis sûr que je le sais&hellip; Je suis
-une mémoire&hellip; Je ne suis peut-être pas autre chose,
-mais j'ai cela du peintre: la mémoire&hellip; Je puis poser
-sur la toile le ton juste, rigoureux, qu'a tel mur là-bas
-dans telle saison&hellip; Tenez! ce blanc qui est là dans ce
-coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est
-précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au
-mois de juillet&hellip; C'est mathématique, voyez-vous&hellip;
-absolu comme deux et deux font quatre&hellip;&mdash;Une seule
-fois, un jour où la discussion s'était animée, et où, dans
-l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps
-avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la
-condamnation de l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la
-turque sur le divan, le doigt, dans un quartier de sa
-pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à une ses
-idées sur un grand rival, ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Decamps!&hellip; Decamps n'est pas un naïf&hellip; Il n'est
-pas arrivé tout neuf devant la lumière orientale&hellip; Il n'a
-pas appris le soleil, là&hellip; Il n'est pas tombé en Orient
-avec son éducation de peintre à faire, avec des yeux
-tout à fait à lui&hellip; Il était formé, il savait&hellip; Il a vu avec
-un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des
-habitudes, des procédés&hellip; Il s'était trop rendu compte
-comment les anciens peintres font la lumière dans les
-tableaux&hellip; Il avait trop vécu avec les Vénitiens, l'école
-anglaise, Rembrandt&hellip; Il a toujours voulu faire le coup
-de soleil du Rembrandt du Salon carré&hellip; Enfin, pour
-moi, quand il a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié,
-abandonné&hellip; Il n'a pas assez voulu voir comment la
-lumière qu'il avait devant les yeux se faisait, et alors,
-pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré ses
-ombres&hellip; Des coups de pistolet, ses tableaux&hellip; Pas de
-sincérité: il n'a pas eu l'émotion de la nature&hellip; Toujours
-trop de lui dans ce qu'il faisait&hellip; Il n'a jamais su,
-tenez, comme Rousseau, être un refléteur en restant
-personnel&hellip; Puis, Decamps, il a fait très-peu de chose
-en pleine lumière&hellip; Dans ses tableaux, il n'y a jamais
-de lumière diffuse&hellip; Il ne connaît pas ça, les bains
-de jour, les pleins soleils aveuglant, mangeant tout&hellip; Ce
-qu'il fait toujours, ce sont des rues, des culs-de-sac,
-des compartiments de lumière dans des corridors
-d'ombre&hellip; Decamps? Jamais une finesse de ton&hellip; Des
-gris? cherchez ses gris!&hellip; Ses rouges? c'est toujours un
-rouge de cire à cacheter&hellip; Coloriste? non, il n'est pas
-coloriste&hellip; Criez tant que vous voudrez, non, pas coloriste&hellip;
-On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et
-du blanc?&hellip; Gavarni est un coloriste dans une lithographie&hellip;
-Partons de là&hellip; Qu'est-ce qui fait maintenant
-qu'une chose peinte avec des couleurs est d'un coloriste,
-paraît d'un coloriste dans une reproduction gravée ou
-lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose,
-absolument, la même chose que pour le noir et le blanc:
-le rapport des valeurs&hellip; Par exemple, voici un Velasquez&hellip;</p>
-
-<p>Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra
-une feuille d'album.</p>
-
-<p>&mdash;Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de
-lumière, de noir et de blanc&hellip; Il les combinera dans une
-tête, un pourpoint, une écharpe, une culotte, un cheval,&mdash;et
-le fusain marchait avec sa parole.&mdash;Puis, de
-quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses,
-orangé, ou jaune, ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr
-qu'il s'arrangera toujours pour garder les valeurs
-d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc&hellip;
-Decamps ne s'est jamais douté de ça&hellip; Ce qui l'a sauvé,
-c'est que presque tous ses tableaux sont des monochromies
-bitumineuses avec des réveillons, des espèces
-de crayons noirs relevés de touches de pastel&hellip; Ça peut
-rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne
-sais pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie
-Mineure&hellip; l'Asie Mineure! Si vous voyiez ce que c'est!
-Un pays de montagnes et de plaines inondées une partie
-de l'année&hellip; C'est une vaporisation continuelle&hellip; Tenez!
-une évaporation d'eau de perles&hellip; tout brille et tout est
-doux&hellip; la lumière, c'est un brouillard opalisé&hellip; avec
-des couleurs&hellip; comme un scintillement de morceaux de
-verre coloré&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XL</h2>
-
-
-<p>Lors de son retour en France, vers la fin de l'année
-1850, Coriolis s'était trouvé à court de temps pour
-exposer au Salon qui ouvrait, cette année-là, le 30 décembre.
-Anatole avait vainement essayé de le décider à
-envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles
-esquisses. Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais
-étalé, il lui fallait un début qui fût un coup d'éclat. Il
-ne voulait arriver devant le public qu'avec des morceaux
-faits, où il aurait mis tout son effort, l'achèvement
-du temps.</p>
-
-<p>L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le
-loisir de travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa,
-les retoucha, les retournant pour les laisser
-dormir, y revenant avec des yeux plus froids et détachés
-de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous les coins
-cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même.</p>
-
-<p>Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses
-souvenirs et ses croquis, était le campement de Bohémiens
-dont il avait envoyé à Anatole l'ébauche écrite.
-Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait, errante
-et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil
-dans les bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de
-sorcière et de fée, un mélange de basse-cour, de dortoir
-et de forge, des berceaux multicolores, comme de petits
-lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un troupeau d'enfants,
-de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et
-d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et
-son fouillis, revivait dans la peinture claire, cristallisée,
-pétillante de Coriolis, pleine de retroussis de pinceau,
-d'accentuations qui, dans les masses, relevaient un détail,
-jetaient de l'esprit sur une figure, sur une silhouette.</p>
-
-<p>Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti.
-D'une touche fraîche et légère, avec des tons de fleurs,
-la palette d'un vrai bouquet, Coriolis avait jeté sur la
-toile le riant éblouissement de ce morceau de ciel tout
-bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries
-vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques
-d'eau où semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un
-rayonnement d'un bout à l'autre, sans ombre, sans noir,
-un décor de chaleur, de soleil, de vapeur, l'Orient fin,
-tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de pierres
-précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu
-et comme l'aimait Coriolis.</p>
-
-<p>Le troisième de ses tableaux représentait une caravane
-sur la route de Troie. C'était l'heure frémissante et douce
-où le soleil va se lever; les premiers feux, blancs et roses,
-répandant le matin dans le ciel, semblaient jeter les
-changeantes couleurs tendres de la nacre sur le lever du
-jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient.</p>
-
-<p>La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier
-coup de pinceau que les peintres donnent à leurs
-tableaux dans leur cadre de l'Exposition.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLI</h2>
-
-
-<p>Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps,
-quand Coriolis se sentit inquiet, pris de l'impatience de
-savoir son sort. L'absence de toute lettre de refus, les
-promesses de réception faites à ses tableaux par ceux
-qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait
-vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami
-était refusé, au moins pour une de ses toiles. La tête de
-Coriolis se mit à travailler là-dessus. Il était embarrassé
-pour sortir de cette incertitude qui lui taquinait l'imagination
-et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir leur
-ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis
-son retour de Rome, et qui était devenu un artiste
-posé, lancé, «pourri de relations». Coriolis se décidait
-à aller voir Garnotelle.</p>
-
-<p>Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture
-posé sur les hauteurs du quartier Saint-Georges;
-gaie villa d'ateliers riches, de l'art heureux, du succès,
-dont le petit trottoir montant n'est guère foulé que par
-des artistes décorés. Vers le milieu de la cité, à une
-porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un domestique
-à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans
-un atelier à la claire peinture lilas.</p>
-
-<p>Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des
-gravures de Marc-Antoine, des dessins à la mine de
-plomb grise, portant sur leur bordure le nom de M. Ingres.
-Les meubles étaient couverts d'un reps gris qui
-s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture
-de l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à
-anses de serpents tordus, posaient sur un grand meuble
-à glaces de vitrine, laissant voir la collection, reliée en
-volume dorés sur tranche, des études et des croquis de
-Garnotelle. Dans un coin, un <i>ficus</i> montrait ses grandes
-feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une
-espèce de grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano
-droit ouvert. Tout était net, rangé, essuyé, jusqu'aux
-plantes qui paraissaient brossées. Rien ne traînait, ni
-une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse.
-C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement
-classique et artistiquement bourgeois d'un prix de
-Rome, qui se consacre spécialement aux portraits de
-dames du monde.</p>
-
-<p>Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet
-d'acajou à col de cygne, reposait un portrait de
-femme entièrement terminé et verni. Devant ce portrait
-était un tapis, et devant le tapis, trois fauteuils en place,
-fatigués d'un passage de personnes, formaient un hémicycle.
-Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là
-un air d'exhibition religieuse, et comme un petit coin
-de chapelle. Coriolis reconnut le portrait: c'était le portrait
-de la femme d'un riche financier, un portrait que
-les journaux avaient annoncé comme devant être le
-seul envoi de Garnotelle au Salon.</p>
-
-<p>Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! c'est toi?&mdash;dit-il en laissant voir le
-malaise d'équilibre d'un homme qui retrouve un ami
-oublié.&mdash;Tu as été longtemps là-bas, sais-tu? Je suis
-enchanté&hellip; Ah! tu regardes mon exposition&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Comment, ton exposition?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai&hellip; tu reviens de si loin! tu as l'innocence
-de ces choses-là&hellip; Eh bien! j'ai tout bonnement
-écrit à la Direction que j'avais besoin d'un délai
-pour finir&hellip; et voilà&hellip; Je n'envoie pas comme les autres&hellip;
-et je fais ici ma petite exposition particulière, comme tu
-vois&hellip; Votre tableau ne passe pas comme cela avec le
-commun des martyrs&hellip; Vous êtes distingué par l'administration&hellip;
-cela fait très-bien&hellip; Je l'enverrai au dernier
-jour, et tu verras, il ne sera pas le plus mal placé&hellip; Ah
-çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu avais
-quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement
-pour ça&hellip; Je ne sais pas si je suis refusé&hellip; Et je voudrais
-être fixé, savoir décidément&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! très-bien&hellip; C'est très-facile&hellip; Je te saurai
-cela ce soir&hellip; Où demeures-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Rue de Vaugirard, 23.</p>
-
-<p>&mdash;Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour
-peu qu'on aille un peu dans le monde&hellip; les ponts à traverser&hellip;
-Et ça te va-t-il, mon portrait?</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien&hellip; très-bien&hellip; Le collier de perles&hellip;
-Oh! il est étonnant&hellip;&mdash;dit Coriolis sans enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage&hellip;
-Si j'avais voulu, ces temps-ci&hellip; La Tanucci m'a fait demander&hellip;
-Il était deux, trois heures&hellip; enfin une heure
-honnête pour se présenter chez une femme qui ne l'est
-pas&hellip; Elle était au lit&hellip; Une chambre de satin, feu et
-or&hellip; éblouissante&hellip; Elle s'amusait à faire ruisseler dans
-une grande cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre
-aux angles, des bijoux, des diamants, de l'or&hellip; Elle était
-à demi sortie du lit, les épaules nues, des cheveux superbes,
-une chemise&hellip; tu sais de ces chemises qu'elles
-ont!&hellip; elle m'a demandé son portrait comme une
-chatte&hellip; J'ai été héroïque, j'ai refusé&hellip; Vois-tu, mon
-cher, au fond, ces portraits-là, quand on voit du monde,
-quand on connaît des femmes bien, c'est toujours une
-mauvaise affaire&hellip; ça jette de la déconsidération sur un
-talent&hellip; il faut laisser cela aux autres&hellip; Tu dis&hellip; ton
-adresse?</p>
-
-<p>&mdash;23, rue de Vaugirard.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté&hellip; parce que
-j'ai tant de choses&hellip; Et puis, je veux aller te voir&hellip; Tu
-me montreras tout ce que tu as rapporté&hellip; Je serais très-curieux&hellip;
-Veux-tu que nous descendions ensemble
-jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin&hellip;</p>
-
-<p>Il sonna son domestique, passa un habit, et quand
-ils furent dehors:&mdash;Pourquoi,&mdash;dit-il à Coriolis,&mdash;n'habites-tu
-pas par ici?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?&mdash;répondit Coriolis.&mdash;Tiens, regarde&hellip;&mdash;et
-il désigna une croisée.&mdash;Vois-tu ces bougies roses
-à cette toilette, des bougies couleur de chair qui font
-penser à la jambe d'une danseuse dans un bas de soie?
-Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit
-chien de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit
-chien a du rouge&hellip; Sens-tu cette odeur de poudre de
-riz qui descend les escaliers et sort par la porte comme
-l'haleine de la maison?&hellip; Eh bien! mon cher, voilà ce
-qui me fait sauver&hellip; J'en ai peur&hellip; Il flotte trop de plaisir
-pour moi par ici&hellip; La femme est dans l'air&hellip; on ne
-respire que cela! Je me connais, il me faut ma rue de
-Vaugirard, mon quartier, un quartier d'étudiants qui
-ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée&hellip; Ici,
-je redeviendrais un créole&hellip; et je veux faire quelque
-chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome&hellip; ma
-belle Rome! Quand avec l'école nous allions acheter, je
-me rappelle, aux <i lang="it" xml:lang="it">Quattro Fontane</i>, des oranges et des
-pommes de pin pour les manger dans les thermes de
-Caracalla&hellip;</p>
-
-<p>Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une
-poignée de main, sur la porte du café Anglais.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle,
-qui portait écrit au crayon: «Les trois <i>reçus</i>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLII</h2>
-
-
-<p>Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!</p>
-
-<p>Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes
-l'ont attendu sans dormir, dans l'anxiété de savoir où
-l'on a placé leurs &oelig;uvres, et l'impatience d'écouter ce
-que ce public de première représentation va en dire.
-Médailles, décorations, succès, commandes, achats du
-gouvernement, gloire bruyante du feuilleton, leur avenir,
-tout est là, derrière ces portes encore fermées de
-l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes, tous se précipitent.</p>
-
-<p>C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en
-bande, en famille, en tribu; des artistes gradés donnant
-le bras à des épouses qui ont des cheveux en coques,
-des artistes avec des maîtresses à mitaines noires; des
-chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un
-feutre pointu; puis des hommes du monde qui veulent
-«se tenir au courant»; des femmes de la société frottées
-à des connaissances artistiques, et qui ont un peu
-dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois
-venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce
-que les passants jettent à leur figure; de vieux messieurs
-qui regardent les nudités avec une lorgnette de
-spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, à la
-robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas
-de mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au
-nez, à passer la revue des torses d'hommes qu'elles
-critiquent avec des mots d'anatomie. Du monde de tous
-les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le
-tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices
-fringantes, curieuses de voir des marquises en
-peintures; des refusés hérissés, allumés, sabrant tout
-ce qu'ils voient avec le verbe bref et des jugements
-féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus
-pour admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont
-appris à lire; et çà et là, au milieu de tous, coupant le
-flot, la marche familière et l'air d'être chez elles, des
-modèles allant aux tableaux, aux statues où elles retrouvent
-leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me
-voilà!» à l'oreille d'une amie, pour que tout le monde
-entende&hellip; On ne voit que des nez en l'air, des gens qui
-regardent avec toutes les façons ordinaires et extraordinaires
-de regarder l'art. Il y a des admirations stupéfiées,
-religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il
-y a des coups d'&oelig;il de joie que jette un concurrent à un
-tableau raté de camarade. Il y a des attentions qui ont
-les mains sur le ventre, d'autres qui restent en arrêt,
-les bras croisés et le livret sous un bras, serré sous
-l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en <i>o</i>,
-devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement
-désolé, et le navrement éreinté qui vient aux
-visages des malheureux obligés par les convenances
-sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il y a les silencieux
-qui se promènent avec les mains à la Napoléon
-derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les
-noteurs qui écrivent au crayon sur les marges du livret,
-les toucheurs qui expliquent un tableau en passant leur
-gant sale sur le vernis à peine séché, les agités qui
-dessinent dans le vide toutes les lignes d'un paysage, et
-reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui
-parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des
-mots comme <i>smorfia</i>. Il y a des hommes qui traînent
-des troupeaux de femmes aux sujets historiques. Il y a
-des ateliers en peloton, compactes et paraissant se tenir
-par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à
-cravates de foulard, les longs cheveux rejetés derrière
-les oreilles, qui serpentent à travers les foules et crachent,
-en courant, à chaque toile, un lazzi qui la baptise.
-Il y a, devant d'affreux vilains tableaux convaincus
-et de grandes choses insolemment mal peintes, comme
-de petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes
-en redingotes, chacun le bras sur l'épaule d'un
-frère, immobiles; changeant seulement de pied de cinq
-en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et
-tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres
-crétins&hellip;</p>
-
-<p>Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions,
-les émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes,
-tout le long de ces murs qui portent le travail,
-l'effort et la fortune d'une année!</p>
-
-<p>Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il
-n'avança pas l'heure du déjeuner, par une espèce de
-déférence pour la blague d'Anatole. Mais au dessert
-l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole
-mettait des éternités à prendre son café. Et le
-voyant siroter son gloria en disant tranquillement:&mdash;Nous
-avons bien le temps!&mdash;il l'enleva brusquement
-de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui
-dans les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux,
-l'appelait, le retenait: Coriolis s'échappait, allait devant
-lui; il voulait se voir.</p>
-
-<p>Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna
-dans la poitrine ce coup de poing que vous envoie votre
-&oelig;uvre exposée, accrochée, publique. Tout disparut;
-il eut ce premier grand éblouissement de sa chose où
-chacun voit en grosses lettres: <span class="small">MOI</span>!</p>
-
-<p>Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au
-bout d'un moment, il trouva que sa place, si bonne
-qu'elle fût, avait des inconvénients, des voisinages qui
-lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la
-Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux.
-Sa Vue d'Adramiti avait l'honneur du grand Salon;
-mais le portrait gris et terriblement sobre de Garnotelle,
-placé à côté, le faisait paraître un peu trop «bouchon
-de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la
-cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait
-voulu: Coriolis était peintre, et, comme tout peintre,
-il ne se serait estimé tout à fait bien placé que s'il avait
-été exposé absolument seul dans le Salon d'honneur.
-Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se plaindre;
-et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché
-par d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener
-dans le voisinage de ses tableaux en faisant semblant
-de regarder ceux qui étaient à côté, l'oreille aux aguets,
-essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de lui,
-et laissant tomber des regards d'affection sur les gens
-qui stationnaient devant sa signature.</p>
-
-<p>Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct,
-tout vif et présent, la joie chaude de l'homme qui se
-voit et se sent applaudi par un public qu'il touche des
-yeux et du coude. Il lui passa un chatouillement d'orgueil
-au bruit de son nom qui marchait dans la foule.
-Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations,
-des chaleurs de sympathie, des riens, des gestes,
-des approbations de tête, qui saluaient et félicitaient ses
-toiles. Une bande de rapins en passant lança des hourras.
-Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de
-penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure
-s'avançant, les passants s'amassèrent; aux regardeurs
-isolés, aux petits groupes succéda un rassemblement
-grossissant, trois rangées de spectateurs tassés, serrés,
-emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos,
-froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de
-femmes, et renversant une soixantaine de fonds ronds
-de chapeaux noirs où le jour tombé d'en haut lustrait la
-soie.</p>
-
-<p>Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu
-le prendre par le bras en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?</p>
-
-<p>Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis,
-en fumant son cigare et en regardant devant lui,
-revoyait tous ces dos devant ses tableaux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIII</h2>
-
-
-<p>A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une
-réaction.</p>
-
-<p>On ne trouble point impunément les habitudes du
-public, ses idées reçues, les préjugés avec lesquels il
-juge les choses de l'art. On ne contrarie pas sans le blesser
-le rêve que ses yeux se sont faits d'une forme, d'une
-couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté
-l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin,
-nuancé, vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait,
-le déconcertait. Cette interprétation imprévue
-dérangeait la manière de voir de tout le monde, elle
-embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites
-de couleur orientale.</p>
-
-<p>Puis cette peinture avait contre elle le nom de son
-auteur, ce qu'un nom noble ou d'apparence nobiliaire
-inspire contre une &oelig;uvre de préventions trop souvent
-justifiées. La signature <i>Naz de Coriolis</i>, mise au bas de
-ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un
-homme du monde et de salon, occupant ses loisirs et
-ses lendemains de bal avec le passe-temps d'un art. A
-beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer
-sûrement le talent là où ils croient être assurés de
-rencontrer le travail, l'application, la peine de tout un
-homme et l'ambition de toute une carrière d'artiste, ce
-nom donnait toutes sortes d'idées de méfiance, une prédisposition
-instinctive à ne voir là qu'une &oelig;uvre d'amateur,
-d'homme riche qui fait cela pour s'amuser.</p>
-
-<p>Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse,
-qui a ses embranchements sur les brasseries de la
-peinture, les ramassa et les envenima. Elle fut impitoyable,
-féroce pour Coriolis, pour cet homme ayant
-des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et
-qui, inconnu hier, accaparait, à la première tentative,
-l'intérêt d'une exposition. Le petit peuple du bas des arts
-ne pouvait pardonner à une pareille chance. Aussi pendant
-deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces
-arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires
-et les grands hommes sans nom, où chauffent
-ces succès de la Bohême, auxquels chacun apporte
-l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait
-lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On
-le déchira spécialement à l'estaminet du <i>Vert-de-gris</i>, le
-rendez-vous des <i>amers</i>. Les <i>amers</i>, les amers spéciaux
-que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et qu'exaspère
-cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère
-anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une
-fortune soudaine, énorme, tous les bonheurs de gloire de
-celui qui arrive, les amers, tout ce monde d'avenirs
-aigris, de jeunes talents grisés de compliments d'amis
-et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde,
-exaspéré contre la société, la veine et le succès des
-autres, haineux, ulcérés, misanthropes qui s'humaniseront
-à leur première paire de gants gris-perle,&mdash;les
-amers se mirent à <i>exécuter</i> tous les soirs la personne et
-le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz,
-soufflant la technique de l'éreintement à deux ou trois
-criticules qui venaient prendre là le mauvais air de l'art.</p>
-
-<p>Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la
-réaction commençant à se faire contre l'Orient, dans le
-retour des amateurs sévères, posés, au style du grand
-paysage encanaillé à leurs yeux par un trop long carnaval
-de turquerie.</p>
-
-<p>En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis
-était à peu près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les
-camaraderies, ce qu'une chaîne de relations organise
-pour la défense d'un talent discuté. Les huit ans passés
-par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en avait
-rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait
-l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive
-presque toujours, des sympathies sortirent des haines.
-Ce qui se lève sous le contre-coup de l'injustice et de
-l'unanimité des hostilités, le sens de combativité et de
-générosité qui se révolte dans un public, mettaient la
-dispute et la violence d'une bataille dans la discussion
-du nouvel Orient de Coriolis. Devant la partialité de la
-négation, les éloges s'emportaient jusqu'à l'hyperbole;
-et Coriolis sortait des jalousies, des passions et de la
-critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une
-notoriété arrachée à une sorte de scandale.</p>
-
-<p>Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des
-journaux, de la dureté des feuilletons, Coriolis tombait
-presque journellement sur l'éloge de Garnotelle. Il y
-avait pour son ancien camarade un concert de louanges,
-un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance,
-d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes,
-de restrictions respectueuses, d'observations enveloppées.
-Presque toute la critique, avec un ensemble
-qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de Garnotelle.
-Ou le louait avec des mots qui rendent justice à
-un caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa
-façon de peindre la beauté de son âme. Le blanc d'argent
-et le bitume dont il se servait étaient le blanc
-d'argent et le bitume d'un noble c&oelig;ur. On inventait la
-flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on
-disait qu'elle était «loyale et véridique», qu'elle avait
-la «sérénité des intentions et du faire». Son gris devenait
-la sobriété. La misère de coloris du pénible peintre,
-du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer
-qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait,
-à propos de cette belle sagesse, l'austérité du
-pinceau bolonais; un critique même, entraîné par l'enthousiasme,
-alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la
-couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du
-regard; et faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il
-désignait comme attirant la foule par le sensualisme, il
-déclarait ne plus voir de salut pour l'Art contemporain
-que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de
-l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux
-esprits et aux intelligences d'élite».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIV</h2>
-
-
-<p>L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et
-presque unanime sympathie de la critique pour Garnotelle
-s'expliquait naturellement.</p>
-
-<p>Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la
-critique de ces critiques qui ne sont que des littérateurs
-pouvait satisfaire sa haine d'instinct contre le <i>morceau
-peint</i>, contre le bout de toile ou le panneau de couleur
-éclatante, contre la page de soleil et de vie rappelant
-quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de
-la signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé,
-acclamé par tout ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité
-inavouée, dans les purs phraseurs d'esthétique,
-pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant de
-pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche
-carrée d'un Velasquez, le tripotage de génie de la couleur,
-le travail de la main des chefs-d'&oelig;uvre. Le peintre
-satisfaisait le goût de ces doctrines, aimées de la France,
-sympathiques à son tempérament, qui mènent l'admiration
-de l'estime publique et des gens distingués à une
-certaine manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée,
-sans pâte, sans touche, à une peinture impersonnelle
-et inanimée, terne et polie, reflétant la vie dans
-un miroir dont le tain serait malade, fixant et desséchant
-le trait qui joue et trempe dans la lumière de la
-nature, arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques
-rigides comme le tracé d'une épure, réduisant
-le coloris de la chair aux teintes mortes d'un vieux daguerréotype
-colorié, dans le temps, pour dix francs.</p>
-
-<p>Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la
-critique purement lettrée, et au public qui juge un
-peintre avec des théories, des idées, des systèmes, un
-certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs de
-quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté
-délicate, une compétence bornée à un mépris
-acquis et convenu pour les tons roses de Dubuffe.
-L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des
-professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école
-doctrinaire et philosophique du Beau, l'armée d'écrivains
-penseurs qui n'ont jamais vu un tableau même en le
-regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton cette
-jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul
-dit aussi forte pour l'&oelig;il que les sensations des
-saveurs agréables pour le palais; ces juges d'art qui
-n'apprécient jamais l'art par cette impression spontanée,
-la sensation, mais par la réflexion, par une opération
-de cerveau, par une application et un jugement d'idées;
-tous ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune,
-affectant pour elle le mépris, répétant que cela, cette
-chose divine que rien n'apprend, la couleur, peut s'apprendre
-en huit jours, que la peinture doit être simplement
-en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation
-de l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique
-et d'une chimie si matérielle: la Peinture,&mdash;tels
-étaient les gens, les théories, les sympathies, les courants
-d'opinion qui constituaient le grand parti de Garnotelle.</p>
-
-<p>De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence
-de vie, leur décoration passait pour du style; leur
-platitude était saluée comme une idéalisation. On voulait
-trouver dans leur air de papier peint je ne sais quoi
-d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement
-d'une peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël.
-Il y avait une entente pour ne pas voir toute la misère
-de ce dessin mesquin, tiraillé entre la nature et l'exemple,
-timide et appliqué, cherchant aux personnages de
-basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas
-même tirer de ses modèles la forte matérialité trapue,
-l'épaisse grandeur de la Bourgeoisie: il arrangeait les
-bourgeois qu'il peignait en portiers songeurs, travaillait
-à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de rêverie
-dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un
-ventru avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et
-jetait ainsi sur la grosse race positive, dont il était le
-peintre presque mystique, le plus divertissant des ridicules.</p>
-
-<p>Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle
-étaient ses portraits de femmes: minutieuses et laborieuses
-copies de traits et de plis de robes, images patientes
-de dames sérieuses et roides, dans des intérieurs
-maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de
-l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la
-Parisienne du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. C'étaient des mains étalées
-gauchement sur les genoux avec les doigts forcés comme
-des pincettes, des physionomies ayant un air de calme
-dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte
-de mortification morne, provenant des longues et nombreuses
-séances exigées par le consciencieux portraitiste.
-Il semblait y avoir un travail pénible, très-mal éclairé,
-un travail de prison, dans ce douloureux dessin, dans
-ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces
-femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre
-sous un jour de souffrance. Vaguement, devant ces portraits,
-l'idée vous venait de bourgeoises en pénitence
-dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait pour
-pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation
-de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de
-ces réflexions de femme qui marchande une chose trop
-chère. Malgré tout, c'étaient les portraits à la mode.
-Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles
-ont d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté,
-les femmes s'étaient laissé persuader que cette façon
-rigoureuse de les peindre avait de la sévérité et de la
-noblesse. Ce qu'elles perdaient avec Garnotelle en jeunesse
-et en piquant, elles pensaient qu'il le leur rendait
-en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et
-parmi les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies,
-les portraits de ce peintre, à propos duquel elles avaient
-entendu nommer si souvent Raphaël, devenaient un
-objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée à la
-bourse du mari.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLV</h2>
-
-
-<p>Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres
-raisons.</p>
-
-<p>Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide,
-marchant dans les pas d'Anatole, attaché et collé à lui,
-vivant de sa société et à son ombre. Il n'était plus ce
-pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris, honteux de
-lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château
-pour une décoration, avait passé quinze jours sans se
-laisser arracher une parole, avec des larmes d'embarras
-lui venant presque aux yeux, quand l'attention des femmes
-s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un petit
-paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de
-Rome a un mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait
-rien pour le talent des gens, elle fait beaucoup pour
-leur éducation; si elle n'inspire pas le peintre, elle forme
-et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce
-de frottement d'un club académique, le façonnement
-des natures abruptes au contact des natures civilisées,
-ce que les gens bien nés enseignent et font gagner aux
-autres, ce que les lettrés donnent et communiquent
-d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions,
-la villa Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple,
-des espèces de gens du monde que cinq ans élèvent,
-en apparence de manières, en superficie de savoir, en
-politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et
-des exigences de la société actuelle. Là avait commencé
-la métamorphose de Garnotelle, encouragée par la bienveillance
-de deux ou trois salons français et étrangers,
-où les gâteries des femmes l'enhardissaient à prendre
-peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait
-à ses succès: il plaisait par une beauté brune, un
-peu commune et marquée, mais de ce genre qu'aiment
-les femmes, une beauté vulgairement souffrante, où de
-la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux
-malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal,
-mettaient ce caractère, qui l'avait fait surnommer par
-ses camarades «l'ouvrier malsain». Dans ce physique,
-le monde ne voulait voir que le tourment de la pensée,
-les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité.
-Et pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure
-rêvée, une poétique incarnation du pittoresque et romanesque
-personnage qui peint avec son c&oelig;ur et sa santé;
-il était ce malheureux céleste:&mdash;l'<i>artiste</i>!</p>
-
-<p>A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une
-famille française, il était entré dans un monde de femmes
-du haut commerce et de la haute banque, un monde orléaniste
-de femmes sérieuses, intelligentes, cultivées,
-mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion
-publique par leurs salons et leurs amis du journalisme.
-Il trouva là de puissantes protectrices, supérieures
-à la banalité, ardentes et remuantes dans l'amitié, mettant
-leur activité et leur dévouement d'esprit au service
-des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux, de
-leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt,
-l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite
-gloire de leur cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes
-et tout le profit de ces liaisons pures, de ces attachements,
-de ces adoptions qui finissent par laisser tomber
-sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une
-bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses
-prières, ses intrigues, tout ce que peut une femme à
-l'époque du Salon pour le lancement d'un succès.</p>
-
-<p>En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans
-quelques salons de la haute aristocratie étrangère, où
-il rencontrait de grands noms avec lesquels il pouvait
-peser sur le ministère, des femmes au désir despotique,
-habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient
-perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était
-pour Garnotelle une récréation et un délassement, que
-ce monde aimant le plaisir, la liberté, les artistes. Il s'y
-sentait entouré de la naïve admiration des étrangers
-pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français,
-l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient
-avec la vivacité de l'ingénuité ravissante des
-coquetteries russes. On le choyait, on l'enguirlandait.
-Il était le cornac des plaisirs, la fête des soirées, l'invité
-annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient, se
-l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles
-gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa
-vanité jusqu'au fond. Il était là comme dans une délicieuse
-atmosphère d'enchantement amoureux. On ne le
-voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la tête
-à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux
-robes, toujours dans une intimité d'aparté, dans une
-pose d'enfant gâté, discret, étouffant de petits rires, des
-demi-paroles, des chuchotements, ce qui bruit tout bas
-autour d'un secret, d'une confidence, avec de petites
-mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration,
-tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un
-bras, d'un pied, qui touchait les femmes comme le platonisme
-et le soupir d'un amour qui leur aurait fait la
-cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de
-plaire et de paraître amusant avec un rien de cet esprit
-que tout peintre ramasse dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il
-de l'achat d'un de ses tableaux par quelques gros
-banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait
-dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais
-les experts, les familiers, le médecin même pour lui,
-travaillant à forcer la main au Million.</p>
-
-<p>Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé
-que tout ce qu'il pouvait avoir à demander au gouvernement
-serait emporté par des exigences de jolies femmes,
-ou des transactions de femmes influentes, Garnotelle qui,
-sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de
-la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque
-dangereux, de passer pour un ami du gouvernement. Il
-ne se montrait pas aux soirées officielles, boudait les
-avances, jouant la réserve et la froideur d'un homme
-appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines.</p>
-
-<p>Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite.
-Avec son nom et sa position, il sollicitait de l'aider
-dans ses travaux; il s'offrait à lui peindre des fonds, des
-<i>à-plats</i>, à lui couvrir des ciels, des terrains, à lui poncer
-des draperies «pour se dévouer et apprendre», disait-il.
-Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour
-où il y avait exposition chez lui. Et devant le tableau,
-dont il semblait ne pas oser s'approcher de trop près, il
-restait à distance respectueuse, plongé dans une muette
-contemplation. Dans ce genre d'admiration accablée,
-écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité
-du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les
-spasmes, les lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes
-entrecoupés, il avait imaginé une invention sublime,
-et qui avait attaché à son avenir la protection
-du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé
-devant «l'&oelig;uvre» un silence morne; puis, rentré chez
-lui, il avait écrit au maître une lettre où il laissait naïvement
-échapper son découragement, se disait désespéré
-par cette perfection, cette grandeur, cette pureté, qui
-lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque la
-force de travailler encore; et faisant répandre par ses
-amis le bruit de son découragement, il avait attendu,
-cloîtré dans son atelier, jusqu'à ce qu'une lettre du maître
-relevât son courage avec des éloges, l'encourageât à vivre
-et à peindre.</p>
-
-<p>De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus
-de cette société de l'<i>Oignon</i>, réunissant et reliant
-les anciens prix de Rome avec deux grands dîners annuels
-et quelques petits dîners subsidiaires, dans cette
-espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on
-se passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut,
-entre la poire et le fromage, entre les pièces de vers en
-l'honneur des gloires académiques et des satires contre
-les autres gloires.</p>
-
-<p>Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas
-les critiques de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait
-pas et tenait à distance ceux qu'il rencontrait dans les
-salons avec une poignée de main qui leur tendait seulement
-le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de
-réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart
-des feuilletons parlaient de son talent.</p>
-
-<p>Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent
-de ses portraits, renté par l'argent de son atelier,
-un atelier aristocratique de jeunes et riches étrangers
-payant cent francs par mois, et s'engageant pour six
-mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé dans
-ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le
-Garnotelle des chemises brodées et des parfums à base
-de musc, n'ayant plus rien de son passé que ses longs
-cheveux, qu'il gardait comme une auréole d'artiste, Garnotelle
-se montrait parfois enveloppé d'une vague tristesse.
-Il paraissait avoir le noble et solennel fond de
-souffrance d'un homme éloigné «de l'objet de son
-culte». Il se plaignait à demi-mot de n'être plus là où
-étaient ses regrets et son amour; et de temps en temps,
-il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard
-d'aspiration religieuse, une:&mdash;«Chère Rome, où
-es-tu?»&mdash;qui apitoyait autour de lui un public d'imbéciles
-sur cette pauvre âme sombre d'exilé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVI</h2>
-
-
-<p>Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de
-ces contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés.
-La bataille autour de ses tableaux, de son nom,
-de son Orient, ce soulèvement de colères soudaines et
-d'ennemis inconnus lui donnaient la surexcitation de la
-lutte, le poussaient à la volonté d'une grande chose,
-d'une de ces &oelig;uvres qui arrachent au public la pleine
-reconnaissance d'un homme.</p>
-
-<p>On ne le connaissait que par les côtés de coloriste
-pittoresque. Il voulait se révéler avec les puissantes qualités
-du peintre; montrer la force et la science du dessinateur,
-amassées en lui par des études patientes et
-acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis
-l'accent et la signature de sa personnalité.</p>
-
-<p>Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu
-dans un cadre où il pouvait faire mouvoir la grandeur du
-corps humain. Le décor de sa scène était un <i>Bain turc</i>.
-Sur la pierre moite de l'étuve, sur le granit suant, il
-plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un
-nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par
-une négresse presque nue, les reins sanglés d'une <i>foutah</i>
-à couleurs vives. La baigneuse, sur son séant, se
-présentait de face. Elle était gracieusement ramassée et
-rondissante dans la ligne d'un disque: on l'eût dite
-assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains
-se croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés
-qui dessinaient une anse et une couronne. Sa tête,
-penchée, se baissait mollement, avec un chatouillement
-d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les
-deux contours charmants et contraires de cette attitude
-penchée: pressé d'un côté, serré entre le sein et la
-hanche, il se tendait de l'autre, déroulait le dessin de
-son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de la
-baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement
-allongée, l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation
-d'un balancement. Derrière ce corps ébauché,
-sorti de la toile avec du pastel, Coriolis avait massé au
-fond des groupes de femmes qu'on entrevoyait dans une
-buée de vapeur, dans une aérienne perspective d'étuve
-rayée de traits de soleil qui faisaient des barres.</p>
-
-<p>Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce
-tableau. Anatole, qui n'était pas complimenteur et qui
-n'avait guère de sympathie pour les sujets orientaux, ne
-put retenir, devant la toile achevée:</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien, ton corps de femme&hellip; c'est ça!</p>
-
-<p>Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le
-compliment qui porte à faux, qui loue une qualité qu'ils
-n'ont pas, ou un coin d'une &oelig;uvre qu'ils sentent n'être
-pas le bon de cette &oelig;uvre. Un éloge à côté avait beau
-être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des
-colères d'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste
-violent.&mdash;Ah! tu trouves que c'est ça, toi?&hellip; Ça! mais
-c'est d'un commun!&hellip; ce n'est pas plus le corps que je
-veux&hellip; Voilà six semaines que je m'échine dessus&hellip; Tu
-as bien fait de me dire que c'était bien&hellip; Allons! je te
-dis, c'est bête&hellip; bête comme une académie de parisienne&hellip;
-et tortillé&hellip; Tiens! Il traîne sur les quais une
-Vénus de Goltzius&hellip; qui a des perles aux oreilles, avec
-des colombes qui volent autour&hellip; voilà!&hellip; Je sentais
-bien que c'était mauvais. Mais, attends!</p>
-
-<p>Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole
-essaya de l'arrêter, l'injuria, l'appela «imbécile et
-chercheur de petite bête». Coriolis continuait à démolir
-sa baigneuse en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne
-la note&hellip; C'est dégoûtant maintenant&hellip; Il n'y a plus un
-corps à Paris&hellip; Voyons! voilà six mois que nous n'avons
-pu avoir un modèle propre&hellip; Une femme qui ait pour
-un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop
-canaille&hellip; où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles?
-une espèce finie&hellip; Rachel a commencé à les
-perdre avec le Conservatoire&hellip; Il n'y a plus de modèles!
-Ça vous donne deux séances&hellip; et puis, à la troisième,
-vous rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée
-en chien, qui vous dit: «Bonjour!&hellip;» Une femme
-lancée, plus de pose! Et celles qu'on a encore la chance
-d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la pose&hellip;
-ça n'a pas de tendons&hellip; ça ne <i>crispe</i> pas!&hellip; ça ne <i>crispe</i>
-pas!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVII</h2>
-
-
-<p>L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini,
-désespéré. Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans
-une lueur, sans une trouée de bleu. Une tristesse grise
-flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est comme le cadavre
-du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à travers
-de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur
-les choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment
-comme dans l'ombre du passé et le voile du
-fané. Dans l'atelier, un mélancolique effacement ôte le
-rayon à la toile, promène entre les grands murs, une
-sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses
-lignes à la palette qui perd ses tons, et finit par remplacer,
-dans la main du peintre, les pinceaux par la
-pipe.</p>
-
-<p>Ces jours-là, on voyait à Vermillon des attitudes
-paresseuses, engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé
-par le malaise de ce vilain temps, ayant comme le
-froid de la neige au fond de lui, il se postait près du
-poêle, et passait des demi-heures, immobile, en équilibre
-sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes
-dans ses deux mains. Toute son attention paraissait concentrée
-sur le rouge du poêle. La demi-heure passée, il
-tournait sa tête sur son épaule, regardait de côté, avec
-méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant dans le
-cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse,
-poussait un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et
-ne le reconnaissant pas, il paraissait y chercher une seconde
-le souvenir de quelque chose de disparu. Puis il
-revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans une
-espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée,
-avec un air confondu, cette espèce de peur de voir le
-soleil mort, qu'ont observée les naturalistes chez les
-singes en hiver.</p>
-
-<p>Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait
-les pieds, en se pelotonnant près du poêle, se regardait
-fumer, entre deux cigarettes essayait de taquiner la
-plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon, grave et
-préoccupé, repoussait ses agaceries.</p>
-
-<p>Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche,
-quelque coups de brosse, il prenait dans une crédence
-une poignée d'albums aux couvertures bariolées, gaufrées,
-pointillées ou piquées d'or, brochées d'un fil de
-soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché
-sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains
-dans les cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages
-pareilles à des palettes d'ivoire chargées des couleurs de
-l'Orient, tachées et diaprées, étincelantes de pourpre,
-d'outremer, de vert d'émeraude. Et un jour de pays
-féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière,
-se levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son
-regard entrait dans la profondeur de ces firmaments
-paille, baignant d'un fluide d'or la silhouette des êtres
-et des campagnes; il se perdait dans cet azur où se
-noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail
-bleu sertissant les fleurs de neige des pêchers et des
-amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis
-et d'où partent les rayons d'une roue de sang, dans la
-splendeur de ces astres écornés par le vol des grues
-voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant
-de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord
-de ces mers limpides comme le ciel, balançant des danses
-sur des radeaux de buveurs de thé; il les oubliait dans
-ces champs aux rochers de lapis, dans ce verdoiement
-de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de
-ces haies efflorescentes qui font un mur avec de grands
-bouquets. Devant lui, se déroulait ce pays des maisons
-rouges, aux murs de paravent, aux chambres peintes,
-à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs miroitants,
-éclaboussés, amusés de tous les reflets que font
-les vernis des bois, l'émail des porcelaines, les ors des
-laques, le fauve luisant des bronzes tonkin. Et tout à
-coup, dans ce qu'il regardait, une page fleurissante semblait
-un herbier du mois de mai, une poignée du printemps,
-toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement
-et la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient
-des zigzags de branches, ou bien des gouttes de couleur
-pleurant en larmes sur le papier, ou des pluies de caractères
-jouant et descendant comme des essaims d'insectes
-dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là, des rivages montraient
-des plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes
-de crabes; une porte jaune, un treillage de bambou,
-des palissades de clochettes bleues laissaient deviner
-le jardin d'une maison de thé; des caprices de paysages
-jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un
-volcan sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation,
-de l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon
-de leur pittoresque. Du fond des bonzeries partaient et
-s'évasaient des rayons, des éclairs, des gloires jaunes
-palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités apparaissaient,
-la tête nimbée de la branche d'un saule, et le
-corps évanoui dans la tombée des rameaux.</p>
-
-<p>Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient
-des femmes, les unes dévidant de la soie cerise, les
-autres peignant des éventails; des femmes buvant à petites
-gorgées dans des tasses de laque rouge; des femmes
-interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant
-en barques sur des fleuves, nonchalamment penchées
-sur la poésie et la fugitivité de l'eau. Elles avaient des
-robes éblouissantes et douces, dont les couleurs semblaient
-mourir en bas, des robes glauques à écailles, où
-flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes
-brodées de pivoines et de griffons, des robes de plumes,
-de soie, de fleurs et d'oiseaux, des robes étranges, qui
-s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de papillon,
-tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient
-au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant
-de la chimérique fantaisie d'un dessin héraldique. Des
-antennes d'écaille piquées dans les cheveux, ces femmes
-montraient leur visage pâle aux paupières fardées, leurs
-yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées
-sur des balcons, le menton sur le revers de la main,
-muettes, rêveuses, de la rêverie sournoise d'un Debureau
-dans une pantomime, elles semblaient ronger leur vie,
-en mordillant un bout de leur vêtement.</p>
-
-<p>Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière
-pleine de bouquets, des oiseaux d'or becquetant des
-fruits de carmin,&mdash;quand tombait, dans ces visions du
-Japon, la lumière de la réalité, le soleil des hivers de
-Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVIII</h2>
-
-
-<p>&mdash;La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent!
-les correspondances!&hellip; Personne n'a de correspondance?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! tu fais très-bien la charge,&mdash;dit Anatole,
-étonné d'entendre faire une imitation au grave Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;&hellip; Et l'omnibus repart&hellip; Une suite de malechances
-ce soir-là&hellip; Un mauvais dîner chez Garnotelle&hellip; de la
-pluie, pas de voitures, et l'omnibus!&hellip; C'est peut-être
-l'habitude qui me manque&hellip; mais je trouve ça mortel,
-l'omnibus&hellip; cette mécanique qui fait semblant d'aller et
-qui s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui
-vont plus vite que la voiture&hellip; Et puis rien que l'odeur!&hellip;
-Ça sent toujours le chat mouillé, un omnibus!&hellip; Enfin,
-je m'embêtais&hellip; J'avais fini d'épeler les annonces qu'on
-a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine Collas&hellip;
-Je regardais stupidement des maisons, des rues, de
-grandes machines d'ombre, des choses éclairées, des
-becs de gaz, des vitrines, un petit soulier rose de femme
-dans une montre, sur une étagère de glace, des bêtises,
-rien du tout, ce qui passait&hellip; J'en étais arrivé à suivre
-mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées,
-l'ombre des gens de l'omnibus qui recommence éternellement&hellip;
-une série de silhouettes&hellip; Pas un bonhomme
-curieux&hellip; tous, des têtes de gens qui vont en omnibus&hellip;
-Des femmes&hellip; des femmes sans sexe, des femmes à paquet&hellip;
-Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il
-n'y avait plus qu'une place au fond&hellip; Zing! une voyageuse&hellip;
-complet! J'avais en face de moi un monsieur
-avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un journal&hellip;
-Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes&hellip;
-Ça me fit tourner les yeux sur la femme qui venait de
-monter&hellip; Elle regardait les chevaux par-dessous la lanterne,
-le front presque contre la glace de la voiture&hellip;
-une pose de petite fille&hellip; l'air d'une femme un peu gênée
-dans un endroit rempli d'hommes&hellip; Voilà tout&hellip; Je regardai
-autre chose&hellip; As-tu remarqué, toi, comme les
-femmes paraissent mystérieusement jolies en voiture, le
-soir?&hellip; De l'ombre, du fantôme, du domino, je ne sais
-pas quoi, elles ont de tout cela&hellip; un air voilé, un empaquetage
-voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et
-qu'on ne voit pas, un teint vague, un sourire de nuit,
-avec ces lumières qui leur battent sur les traits, tous ces
-demi-reflets qui leur flottent sous le chapeau, ces grandes
-touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur jupe
-même remuante d'ombres&hellip;&mdash;La Madeleine! le boulevard!
-la Bastille! Pas de correspondance!&hellip;&mdash;Tiens!
-elle était comme ça&hellip; tournée, regardant, un peu baissée&hellip;
-La lueur de la lanterne lui donnait sur le front&hellip;
-c'était comme un brillant d'ivoire&hellip; et mettait une vraie
-poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des
-cheveux floches comme dans du soleil&hellip; trois touches de
-clarté sur la ligne du nez, sur un bout de la pommette,
-sur la pointe du menton, et tout le reste, de l'ombre&hellip;
-Tu vois cela?&hellip; Très-charmante cette femme&hellip; et c'est
-drôle, pas Parisienne&hellip; Des manches courtes, pas de
-gants, pas de manchettes, la peau des bras&hellip; une toilette,
-on n'y voyait rien dans sa toilette&hellip; et je m'y connais&hellip;
-une tenue de grisette et de bourgeoise, avec quelque
-chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était
-pas de l'une et qui n'était pas de l'autre&hellip;&mdash;Auteuil!
-Bercy! Charenton! le Trône! Palais-Royal! Vaugirard!
-n<sup>o</sup> 17! n<sup>o</sup> 18! n<sup>o</sup> 19!&hellip;&mdash;Ici, une éclipse&hellip; elle a tourné
-le dos à la lanterne&hellip; sa figure en face de moi est une
-ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité&hellip; plus
-rien, qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et
-sur un bout de son oreille où pend un petit bouton de
-diamant qui jette un feu de diable&hellip; L'omnibus va toujours
-son train&hellip; Le Carrousel, le quai, la Seine, un pont
-où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard&hellip; puis
-des rues noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui
-repassent à la chandelle&hellip; Je ne la vois plus que par
-éclairs&hellip; toujours sa pose&hellip; son oreille et le petit diamant&hellip;
-Et puis tout à coup, au bout de cette vilaine rue
-du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur&hellip;
-Mon cher, elle a passé devant moi avec une marche, des
-gestes de statue, paroles d'honneur&hellip; Et ce n'est pas
-facile d'avoir du style, une femme, en omnibus&hellip; Je ne
-l'ai un peu vue qu'à ce moment-là&hellip; elle m'a paru avoir
-un type, un type&hellip; Elle est entrée dans un sale magasin
-où il y a en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué.</p>
-
-<p>&mdash;Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le numéro, je n'en sais rien.</p>
-
-<p>&mdash;Un magasin de vieux neuf, enfin!&hellip; Brune et des
-yeux bleus bizarres, ta femme, n'est-ce pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je crois&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! elle est bonne! C'est la Salomon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me
-semble, je me souviens, dans le temps, qui nous apportait
-de la parfumerie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c'est la mère&hellip; qui a fait des enfants, des bottes&hellip;
-tous qui posent&hellip; la mère au magasin, à la brocante&hellip;
-Elle, c'est la fille, c'est sa dernière&hellip; une dix-huitaine
-d'années&hellip; Ton affaire, au fait&hellip; Serin que je
-suis! je n'y avais pas pensé&hellip; Manette&hellip; Manette Salomon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de
-venir lundi, tiens&hellip; Je verrai si elle me va&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement&hellip; Ah! plus de papier&hellip; Voilà la lettre
-de mort de Paillardin&hellip; Je prends la page blanche&hellip; Oui
-c'est au 27 ou au 29&hellip; La mère lui remettra&hellip; Je crois
-qu'elle ne demeure plus avec elle&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIX</h2>
-
-
-<p>Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit
-le lendemain et les autres jours de la semaine:
-elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne fit rien dire. Coriolis
-se décida à chercher un autre modèle.</p>
-
-<p>Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce
-qui se présentait à son atelier, les poseuses d'occasion
-et de misère, jusqu'à une pauvre femme qui monta sur
-la table en costume d'Ève, avec son chapeau, son voile
-et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces galbes
-de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait;
-et, découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse
-rencontre pour trouver l'inspiration de nature qu'il
-voulait, il lâcha sa figure principale et se mit à retravailler
-le reste de son tableau.</p>
-
-<p>Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards,
-avec une soirée vide devant eux, Anatole tomba en arrêt
-devant l'affiche d'un grand bal à la salle Barthélemy.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;dit-il,&mdash;c'est le Carnaval des juifs&hellip; si
-nous y allions?</p>
-
-<p>Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la
-fête de la <i>Pourime</i>,&mdash;le vieil anniversaire de la chute
-d'Aman et de la délivrance des Juifs par Esther,&mdash;était
-célébrée par un bal public.</p>
-
-<p>Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi
-ça», de vieilles vestes de débardeur couleur
-de raisin de Corinthe usé, sautaient au milieu des paletots
-et des redingotes. La famille et l'honnêteté apparaissaient
-çà et là par places, sur les côtés de la danse, dans
-des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de
-mauvais allemand, un patois demi-français sonnant de
-consonnes tudesques, dans les files de vieilles femmes
-branlant de la tête à la mesure de la musique, les mains
-posées à plat sur les genoux avec la rigidité de statues
-d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le
-gradin de la banquette, souriant et dansant des yeux, en
-remuant à demi les bras. C'était un bal qui ressemblait,
-au premier aspect, à tous les autres bals parisiens, où
-le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux ou
-trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère.
-Cette foule, pareille de surface et d'ensemble à toutes
-les foules, ces hommes, ces femmes sans particularité
-frappante, habillés des costumes, des airs de Paris, et
-tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son
-&oelig;il de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore
-visible, les traits d'origine, la fatalité de signes où
-survit la race. Il remarqua des visages brouillés, sur lesquels
-se mêlait la coupe fière de profil des peuples de
-désert à des humilités louches de commerces douteux
-de grande ville, des teints plombés tout à la fois par un
-ancien soleil et par une réverbération de vieil argent,
-des jeunes gens aux cheveux laineux, à la tête de bélier,
-des figures à cheveux papillotés, à gros diamant faux
-sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment
-les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés
-de la fièvre du lucre, et des sourires d'Arabes
-dans des barbes de crin. Il reconnut, sous les capuchons
-et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au plein air
-du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars.
-C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur
-dorée du blé mûr, des chevelures noires et crêpées, des
-nez busqués, des ovales fuyant dans des pâleurs ambrées
-de joue et de cou où se détachait la coquille rose de l'oreille,
-des coins de lèvres ombrées de poil follet, des
-bouches poussées en avant comme par un souffle: des
-épaules décolletées avaient une ombre de duvet dans
-le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux tout rapprochés
-du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés
-comme de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête
-aux cils sans douceur, laissant à nu le noir d'un regard
-étonné, parfois vague.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! la Manette&hellip;&mdash;fit tout à coup Anatole, et
-il montra à Coriolis une femme qui regardait de la galerie
-d'en haut danser dans la salle. Coriolis aperçut un bras
-enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé sur
-la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de
-profil, un ruban feu nouant des cheveux pris dans une
-résille à perles d'acier. Immobile, Manette laissait le bal
-venir à ses yeux, avec un air de contentement paresseux
-et de distraction indifférente.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!&mdash;dit Coriolis à Anatole&mdash;monte lui
-demander pourquoi elle n'est pas venue.</p>
-
-<p>Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques
-instants.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, elle est furieuse&hellip; Il paraît que notre
-lettre n'était pas signée&hellip; Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux
-chiens qu'on écrit sans mettre son nom&hellip; Et puis, elle
-s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas fait l'honneur
-d'une feuille de papier à lettre toute neuve&hellip; Je
-lui ai tout dit pour la radoucir&hellip; Enfin, si tu y tiens,
-montons là-haut&hellip; Tu n'as qu'à lui faire des excuses&hellip;
-Mets ça sur moi, dis que c'est moi, appelle-moi pignouf&hellip;
-tout ce que tu voudras!&hellip; Au fond, je crois qu'elle a
-envie de venir&hellip; Il n'y a que sa dignité&hellip; tu comprends?
-La dignité de mademoiselle!&hellip; A la fin, elle m'a demandé
-si c'était bien de toi que les journaux avaient parlé&hellip;&mdash;Et
-comme ils montaient le petit escalier qui allait à la
-galerie:&mdash;Ah! tu vas en voir, par exemple, deux sibylles
-avec elle&hellip; de vrais enfants de Moïse et de Polichinelle!</p>
-
-<p>Manette était assise à une table où posaient trois verres
-de bière à moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes.
-L'une, les yeux troubles et louches, le visage rempli et
-gêné par un nez énorme et crochu, avait l'air d'une terrible
-caricature encadrée dans la ruche noire d'un immense
-bonnet noué sous son menton de galoche; un
-fichu de soie, aux ramages de madras, d'un jaune d'&oelig;illet
-d'Inde, croisait sur son cou décharné. Les yeux, la
-bouche, les narines remplis du noir qu'ont les têtes desséchées,
-la figure charbonnée comme par le poilu horrible
-d'une singesse, l'autre portait, rejeté en arrière
-sur des cheveux de négresse, un chapeau blanc de marchande
-à la toilette, orné d'une rose blanche; et des effilés
-de poils de chèvre pendaient des épaulettes de sa robe.</p>
-
-<p>Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à
-la table des trois femmes qui se serrèrent pour leur
-faire place. Coriolis parla à Manette, s'excusa. Manette
-le laissa parler sans l'interrompre, sans paraître l'entendre;
-puis quand il eut fini, tournant vers lui un de
-ces regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de
-femme quand ils le veulent, elle le toisa du bout des
-bottes jusqu'à la racine des cheveux, détourna la tête,
-et, après un silence, elle se décida à lui dire qu'elle voulait
-bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le
-lundi suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture
-sa petite montre pendue à la chaîne d'or qui battait sur
-sa robe de soie noire, elle se leva, salua Coriolis, et disparut
-suivie de ses deux monstres gardiens.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">L</h2>
-
-
-<p>Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots,
-elle commença à se déshabiller lentement, rangeant avec
-ordre sur le divan les vêtements qu'elle quittait. Puis
-elle monta sur la table à modèle avec sa chemise remontée
-contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses
-dents le festonnage d'en haut, dans le mouvement
-ramassé, pudique, d'une femme honnête qui change de
-linge.</p>
-
-<p>Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes
-ont de ces hontes. La créature bientôt publique qui va
-se livrer toute aux regards des hommes, a les rougeurs de
-l'instinct, tant que son talon ne mord pas le piédestal de
-bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une
-statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est
-plus rien qu'une forme. Jusque-là, jusqu'à ce moment
-où la chemise tombée fait lever de la nudité absolue de
-la femme la pureté rigide d'un marbre, il reste toujours
-un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le
-glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux
-de sa peau devenant nus un à un, la curiosité de
-ces yeux d'hommes qui l'attendent, l'atelier où n'est pas
-encore descendue la sévérité de l'étude, tout donne à la
-poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui
-la fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses
-poses. Puis, la séance finie, la femme revient encore, et
-se retrouve à mesure qu'elle se rhabille. On dirait
-qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise. Et
-celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la
-vue de sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie
-pas attacher sa jarretière.</p>
-
-<p>C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus
-femme, et que pour elle les hommes ne sont plus des
-hommes. La représentation de sa personne la laisse sans
-gêne et sans honte. Elle se voit regardée par des yeux
-d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette,
-l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée
-qui fait taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus
-intimes secrets de sa chair, c'est la contemplation sereine
-et désintéressée, c'est l'attention passionnée et absorbée
-du peintre, du dessinateur, du sculpteur, devant ce
-morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être
-pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en
-elle, la vie de la ligne qui fait rêver le dessin.</p>
-
-<p>De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette
-défense contre la curiosité des amis, des connaissances
-venant visiter un peintre, ces peurs, ces alarmes devant
-tous les gens qui ne sont pas du métier, ce trouble sous
-ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour
-regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une
-séance, un corps de femme s'aperçoit qu'il est nu et se
-trouve tout déshabillé.&mdash;Un jour, dans l'atelier de
-M. Ingres, une femme posait devant trente élèves, trente
-paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la
-table à modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute
-la peau, et courant à ses vêtements se couvrir bien vite
-tant bien que mal du premier qu'elle trouva: qu'avait-elle
-vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin,
-par la baie au-dessus de sa tête.</p>
-
-<p>Cette honte de femme dura une seconde chez Manette.
-Soudain, elle laissa tomber de ses dents desserrées la
-fine toile qui glissa le long de son corps, fila de ses
-reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba sur
-ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un
-petit coup de pied, le chassa par derrière ainsi qu'une
-queue de robe; puis, après avoir abaissé sur elle-même
-un regard d'un moment, un regard où il y avait de
-l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux
-bras au-dessus de sa tête, portant son corps sur une
-hanche, elle apparut à Coriolis dans la pose de ce marbre
-du Louvre qu'on appelle le <i>Génie du repos éternel</i>.</p>
-
-<p>La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des
-milliers, des millions de corps qu'elle semble à peine
-dégrossir, qu'elle jette à la vie à demi façonnés, et qui
-paraissent porter la marque de la vulgarité, de la hâte,
-de la négligence d'une création productive et d'une fabrication
-banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle
-tire, comme un ouvrier écrasé de travail, des peuples de
-laideur, des multitudes de vivants ébauchés, manqués,
-des espèces d'images à la grosse de l'homme et de la
-femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute
-cette pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard,
-comme pour empêcher de mourir l'exemple du Beau.
-Elle prend un corps qu'elle polit et finit avec amour,
-avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin être d'art
-qui sort des mains artistes de la Nature.</p>
-
-<p>Le corps de Manette était un de ces corps-là: dans
-l'atelier, sa nudité avait mis tout à coup le rayonnement
-d'un chef-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et
-un peu penchée, retombait en grappe sur ses cheveux;
-sa main gauche, repliée sur son bras droit, un peu au-dessus
-du poignet, laissait glisser contre lui trois de ses
-doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant,
-ne posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon
-en l'air; l'autre jambe, droite et le pied à plat, portait
-l'équilibre de toute l'attitude. Ainsi dressée et appuyée
-sur elle-même, elle montrait ces belles lignes étirées et
-remontantes de la femme qui se couronne de ses bras.
-Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête
-aux pieds: l'invisible vibration de la vie des contours
-semblait faire frémir tout le dessin de la femme, répandre,
-tout autour d'elle, un peu du bord et du jour de son
-corps.</p>
-
-<p>Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et
-si pleines, une pareille élégance élancée et serpentine,
-une si fine délicatesse de race gardant aux attaches de
-la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la fragilité et
-la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il
-s'oublia à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une
-chair de brune, mate et absorbant la clarté, blanche de
-cette chaude blancheur du Midi qui efface les blancheurs
-nacrées de l'Occident, une de ces chairs de soleil, dont
-la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des
-ombres d'ambre.</p>
-
-<p>Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et
-si fine, ces passages de ton si doux, si variés, si nuancés,
-que tant de peintres expriment et croient idéaliser avec
-un rose banal et plat; ils embrassaient ces fugitives
-transparences, ces tendresses et ces tiédeurs de couleurs
-qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles
-apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible,
-ombrant d'une adorable pâleur les diaphanéités laiteuses
-de la chair, tout ce délicieux je ne sais quoi de l'épiderme
-de la femme, qu'on dirait fait avec le dessous de
-l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches, la
-glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement,
-l'artiste étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants,
-qui, levés, blanchissaient sur ces cheveux bruns,
-ces bras au bas desquels la lumière, entrant dans l'ombre
-de l'aisselle, montrait des fils d'or frisant dans du
-jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et azurée
-de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge
-des blondes, et où le bout du sein était de la nuance
-naissante de l'hortensia.</p>
-
-<p>Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la
-ligne à peine éclose d'un torse de jeune fille, encore
-contenu et comprimé dans sa grâce, à demi mûr, serré
-dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un bouton.
-Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse,
-comme la taille des femmes qui n'ont jamais porté de
-corset, lui montrait cette jolie indication molle et sans
-coupure, la ceinture naturelle marquée d'un sinus
-d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques.
-De cette taille, son regard allait au douillet modelage,
-aux inflexions, aux méplats, à la rondeur enveloppée, à
-la douce et voluptueuse ondulation d'un ventre de vierge,
-d'un ventre innocent, presque enfantin, sculpté dans sa
-mollesse et délicatement dessiné dans le <i>flou</i> de sa chair:
-une petite lumière, à demi coulée au bord du nombril,
-semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et
-le c&oelig;ur d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y
-avait de la convexité d'une coquille et du rentrant d'une
-vague, à l'arc des hanches, à ces cuisses charnues, caressées,
-sur le doux grain de leur peau, de blancheurs
-tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux,
-délicats et noyés, cachant si coquettement sous
-leurs demi-fossettes l'agrafe des muscles et le n&oelig;ud des
-os, à ces jambes polies et lustrées, qui semblaient garder
-chez Manette, comme chez certaines femmes, le
-luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces
-malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit
-pied, maigre et long, l'orteil en avant, les doigts un peu
-rosés au bout&hellip;</p>
-
-<p>Sous cette attention qui semblait ne pas travailler,
-Manette à la fin éprouva une sorte d'embarras. Laissant
-retomber ses bras et décroisant ses jambes, elle parut
-demander à Coriolis de lui indiquer la pose.</p>
-
-<p>&mdash;Nom d'un petit bonhomme!&mdash;s'écria Anatole
-dans un élan d'admiration, et mettant sur ses genoux
-un carton, il commença à tailler un fusain.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas faire une étude, <i>toi?</i>&mdash;lui dit Coriolis avec
-un «toi» assez durement accentué.</p>
-
-<p>&mdash;Un peu&hellip; Je ne t'ai pas dit&hellip; un fabricant de papier
-à cigarettes&hellip; Il m'a demandé une Renommée grandeur
-nature&hellip; Quatre cents balles! s'il vous plaît.</p>
-
-<p>Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans
-la pose de sa baigneuse, revint à sa place et se mit à
-travailler. De temps en temps, il s'arrêtait, tirait et
-froissait sa moustache, regardait de côté Anatole, auquel
-il finit par dire:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es assommant avec ton tic!&hellip; Tu ne sais pas
-comme c'est nerveux&hellip;</p>
-
-<p>Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois
-qu'il peignait ou dessinait, de se mordiller perpétuellement
-un bout de la langue qu'il avançait à un coin de
-la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais te tourner le dos, voilà tout&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, tiens, laisse-moi&hellip; va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui&hellip;
-je ne sais ce que j'ai&hellip; j'ai besoin d'être
-seul pour faire quelque chose&hellip;</p>
-
-<p>Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se
-promener pendant la séance de Manette: il avait pris
-son parti de faire sa Renommée «de chic».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as fait hier?&mdash;disait un matin à
-la fin du déjeuner Coriolis à Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Hier, j'ai été au Père-Lachaise.</p>
-
-<p>&mdash;Et aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je pourrais bien y retourner&hellip; je trouve ça
-très-amusant comme promenade&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne te fait pas penser à la mort?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! à celle des autres&hellip; pas à la mienne&hellip;&mdash;fit
-Anatole avec un mot dans lequel il était tout entier.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent
-se perdre dans la fumée de sa pipe; puis il lui échappa,
-comme s'il pensait tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois&hellip; Je
-n'en ai pas encore vu une comme ça&hellip;</p>
-
-<p>Et se tournant vers Anatole:</p>
-
-<p>&mdash;Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à
-ce qu'elle soit tombée dans votre pose&hellip; Et une fois
-qu'elle y est, c'est superbe!&hellip; on bûcherait deux heures,
-qu'elle ne bougerait pas&hellip; C'est qu'elle a l'air de porter
-un intérêt à ce que vous faites&hellip; Oh! mon cher, c'est
-étonnant&hellip; Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas&hellip; Il y
-a des riens&hellip; un mouvement de lèvres, un geste&hellip; On
-est nerveux&hellip; il vous passe des inquiétudes dans le
-corps&hellip; Enfin, ça se voit&hellip; Eh bien! cette mâtine-là,
-quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait l'air
-aussi ennuyé que ma peinture&hellip; Et puis quand j'ai commencé
-à m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà
-qu'elle a eu un air content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait&hellip;
-Tiens! je vais te dire quelque chose de stupide:
-on aurait dit que sa peau était heureuse!&hellip; Vrai!
-je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me
-semblait qu'elle était chatouillée là où je donnais un
-coup de pinceau&hellip; Une bêtise, je te dis&hellip; quelque chose
-de bizarre comme le magnétisme, le courant de caresse
-d'un portrait à une figure&hellip; Et puis, à chaque repos, si
-tu avais vu sa comédie!&hellip; Tiens, comme ça&hellip; son jupon
-à demi passé, la chemise serrée à deux mains sur sa
-poitrine, en tas, comme un mouchoir de poche&hellip; elle
-venait regarder avec une petite moue, en se penchant&hellip;
-Elle ne disait rien&hellip; elle se regardait&hellip; une femme qui
-se voit dans une glace, absolument&hellip; Et quand c'était
-fini, elle s'en allait avec un mouvement d'épaules content&hellip;
-Elle venait toujours les pieds dans ses petits souliers,
-sans mettre les quartiers&hellip; C'est très-gentil les
-femmes qui boitent, qui clochent, comme ça&hellip; Une
-drôle de femme tout de même!&hellip; Quand je la fais déjeuner,
-elle me parle tout le temps des tableaux où elle
-est, de ce qu'elle a posé&hellip; Oh! d'abord, elle n'aurait
-donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes
-après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres&hellip;
-Là-dessus, il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait!
-Elle est d'une jalousie sur ces questions-là&hellip; et
-éreinteuse! Je t'assure que c'est amusant de l'entendre
-abîmer ses petites camarades&hellip; Elle en fait des portraits!
-Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les
-échigner!&hellip; c'est très-malin ça&hellip; Oh! une vraie vanité&hellip;
-C'en est comique&hellip; D'abord, c'est toujours elle qui a
-trouvé le mouvement&hellip; Elle est persuadée que c'est son
-corps qui fait les tableaux&hellip; Il y a des femmes qui se
-voient une immortalité n'importe où, dans le ciel, dans
-le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un&hellip;
-elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça&hellip;
-L'autre jour, sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un
-dessin de draperie&hellip; Je l'arrange sur elle&hellip; je la vois
-qui fait une tête&hellip; une tête! Figure-toi une reine qu'on
-insulte!&hellip; Moi, je ne comprenais pas d'abord&hellip; Et puis
-c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de me dire:
-Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin,
-moi? Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos
-cinq francs&hellip; Et avec cela elle posait si mal, et une figure
-si maussade&hellip; j'ai été obligé d'y renoncer&hellip; Il
-faudra que j'en prenne une autre pour les draperies&hellip;
-Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça,
-qu'elle n'avait pas osé me le dire&hellip; Et si tu savais de
-quel ton elle m'a dit: <i>pour ça</i>!&hellip; Elle trouvait que je
-lui avais manqué, positivement&hellip; J'étais pour elle un
-homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de
-Milo!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LII</h2>
-
-
-<p>Ce jour-là, Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre.
-Il devait dîner dehors et ne rentrer que fort
-tard, s'il rentrait.</p>
-
-<p>Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café
-de Fleurus.</p>
-
-<p>Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin
-du jardin du Luxembourg, était alors une espèce de
-cercle artistique fondé par Français, Achard, Nazon,
-Schulzenberger, Lambert, et quelques autres paysagistes,
-auxquels s'étaient joints des peintres de genre et d'histoire,
-Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée
-de peintures par les habitués et ornée d'une figure
-de la grande Victoire entourée de l'allégorie de ses
-amours, un dîner des vendredis s'était organisé sous le
-nom de <i>Dîner des grands hommes</i>. Le dîner, restreint
-d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des
-médecins, à des internes d'hôpitaux, avait bientôt été
-égayé par la surprise d'une loterie, tirée à chaque dessert,
-et imposant au gagnant l'obligation de fournir un
-lot pour le dîner suivant. De là, une succession de lots
-d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins
-et de pots de chambre à &oelig;il, de bronzes et de clysopompes,
-de tableaux et de bonnets grecs, une tombola
-de souvenirs et mystifications qui faisaient éclater chaque
-fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait: elle
-arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du
-retour de la colonie pompéienne, après la fermeture de
-la <i>Boîte à thé</i>, cet essai de phalanstère d'art, sur les
-terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs, licencié,
-dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres.
-Ce dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une
-sorte de club gai, spirituel, où la cordialité se respirait
-dans une réunion de camarades et de gens de talent.
-Anatole y venait souvent; Coriolis y apparaissait quelquefois.</p>
-
-<p>&mdash;Imaginez-vous&mdash;disait un des habitués&mdash;imaginez-vous!&hellip;
-il m'est tombé une fois un bourgeois qui
-m'a dit: «Monsieur, je voudrais être peint sous l'inspiration
-du Dieu&hellip;&mdash;Comment, sous l'inspiration du
-Dieu?&mdash;Oui&hellip; après avoir entendu Rubini&hellip; J'aime
-beaucoup la musique&hellip; Pourriez-vous rendre cela?&hellip;»
-Vous croyez que c'est tout? Quand je l'ai eu peint, sous
-l'inspiration du Dieu, il m'a amené son tailleur&hellip; Oui,
-il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la piqûre
-de son gilet!&hellip; Non, on ne saura jamais combien
-ils sont bêtes les bourgeois!</p>
-
-<p>Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait
-son anecdote, son mot, son trait; et chaque nouveau
-récit était salué par des hourras, des risées, des grognements,
-des rires enragés, une sauvagerie de joie qui
-avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru
-entendre toutes les haines instinctives de l'art, tous les
-mépris, toutes les rancunes, toutes les révoltes de sang
-et de race du peuple des ateliers, toutes ses antipathies
-foncières et nationales se lever dans un <i lang="la" xml:lang="la">tolle</i> furieux
-contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans
-cette Fosse aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!&mdash;Et
-toujours revenait le refrain:&mdash;Non, non, ils sont
-trop bêtes, les bourgeois!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui
-laissait voir un air mal dissimulé de mauvaise humeur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi?&mdash;lui dit-il.&mdash;Qu'est-ce que tu prends?</p>
-
-<p>&mdash;Rien&hellip;</p>
-
-<p>Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une
-mesure de colère sur le marbre de la table, à côté
-d'Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as?&mdash;lui demanda Anatole au
-bout de quelques instants.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai?&hellip; J'étais avec une femme à la porte
-Saint-Martin&hellip; Elle m'a quitté à dix heures&hellip; pour être
-rentrée à dix heures et demie&hellip; parce qu'elle tient à la
-considération de son portier! Comprends-tu? Voilà!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est drôle!&hellip; Qui ça donc?&mdash;fit Anatole.</p>
-
-<p>Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion
-engagée à la table à côté, il étonna le café par
-une défense passionnée de la <i>momie</i>, des éclats de voix
-terribles, une argumentation agressive et violente, un
-accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il
-abîma le <i>bitume</i> comme un ennemi personnel, comme
-quelqu'un sur lequel il aurait voulu se venger; et il
-laissa son défenseur, l'inoffensif et placide Buchelet,
-étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à Coriolis,
-d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse,
-montée tout à coup dans la parole de son contradicteur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIII</h2>
-
-
-<p>Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole,
-revenant de chez le marchand de couleurs Desforges,
-et surpris, dans le Palais-Royal, par une ondée
-de printemps, se promenaient sous les galeries, en
-attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux tours;
-puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se
-mit à regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé.</p>
-
-<p>La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre,
-pénétrante, fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure
-de ce bleu violet avec lequel la peinture imite la
-transparence du gros verre. Dans ce jour de neutre alteinte
-liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de
-lumière blanche, et le blanc qui habillait des enfants
-avait la douceur diffuse d'un rayonnement. La soie des
-parapluies tournant dans les mains jetait çà et là un
-éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les
-branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme
-des coups de pinceau, des touches printanières semant
-des frottis légers de cendre verte. Et dans le fond, le
-jardin, les passants, le bronze rouillé de la Chasseresse,
-la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient, s'estompant
-dans un lointain mouillé, trempant dans un
-brouillard de cristal, avec des apparences molles d'images
-noyées.</p>
-
-<p>Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son
-compagnon planté là et ne bougeant pas, essaya de jeter
-quelques mots dans sa contemplation: Coriolis ne parut
-pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le bras,
-l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde,
-à un passage de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement,
-et laissa encore tomber dans le silence les
-paroles d'Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! mon cher,&mdash;lui dit au bout de quelque
-temps Anatole impatienté,&mdash;sais-tu que tu me fais
-l'effet d'un homme qu'on met dedans?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?&mdash;dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Toi-même&hellip; avec cette petite&hellip; Mais Buchelet lui
-a plu à la quatrième séance! Buchelet! juge!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas que Buchelet,&mdash;fit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Anatole en le regardant. Alors quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Alors&hellip; alors&hellip;&mdash;dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant
-avec l'effort d'un homme habitué à garder ses
-pensées, à refouler ses émotions, à se renfoncer le c&oelig;ur
-dans la poitrine,&mdash;alors&hellip; tiens, laisse-moi tranquille,
-hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.</p>
-
-<p>Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait
-été aussi vite et aussi facilement heureux que le petit
-Buchelet. Mais ce caprice, qu'il croyait user en le satisfaisant,
-s'était enflammé, une fois satisfait. Il s'était
-changé en une sorte d'appétit ardent, irrité, passionné,
-de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait
-devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de
-ce corps public qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait
-en ne voulant pas les voir, les yeux des autres. Des colères
-auxquelles ses amis ne comprenaient rien, l'animaient
-contre ceux qui avaient fait poser cette femme
-avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux
-avec une injustice rancunière, comme des gens qui, en
-lui prenant d'avance pour leurs figures un peu de la
-beauté de cette femme, l'avaient trompé dans leurs tableaux.</p>
-
-<p>Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre
-tous les jours, à la tenir dans son atelier, sans en avoir
-besoin, et, en travaillant à peine d'après elle: il lui
-payait des séances où il ne donnait que quelques coups
-de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite aperçue
-de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation;
-elle avait inventé des prétextes, manqué des rendez-vous
-de Coriolis, pour aller chez d'autres artistes qu'elle voyait
-travailler vraiment et s'inspirer d'après elle. Et c'est
-alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice dont
-le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le
-tourment, ce supplice d'un homme tenant à une femme
-possédée par les regards du premier venu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, voilà,&mdash;fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans
-le roulement de la voiture, au bout de toutes ses pensées,
-et comme s'il les avait confiées à Anatole,&mdash;voilà&hellip;&mdash;et
-il se retourna nerveusement vers lui sur le coussin
-du fiacre.&mdash;Un mari qui voudrait empêcher sa
-femme de se décolleter pour aller dans le monde, eh
-bien! ça lui serait encore plus facile qu'à moi d'empêcher
-Manette d'ôter sa chemise pour se faire voir&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIV</h2>
-
-
-<p>Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire
-habiter avec lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses
-promesses. Devant les propositions qu'il lui avait faites,
-le bonheur de femme qu'il lui avait offert, un large
-entretien, une vie choyée, la haute main sur l'intérieur,
-le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été
-étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse
-tant qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter
-son «petit chez elle», le petit chez elle qu'elle
-s'était arrangé avec l'argent de son travail. En tout, elle
-avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de liberté.
-Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le
-droit de pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission
-même des choses dont on n'a pas envie. C'était une de
-ces petites natures ombrageuses qui gardent un caractère
-de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de main qui
-se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer
-devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal,
-d'instincts libres et courants, qui ne voudrait pas entrer
-dans une belle cage.</p>
-
-<p>Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté,
-Coriolis ne voyait aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait
-n'avoir aucune prise sur ce singulier caractère de
-femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à lui, il
-n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche
-auprès de la fille, la ressource de la griser de luxe, de
-plaisir, et de tout ce qui asservit à un homme les coquetteries
-et les sensualités d'une maîtresse. Manette
-n'avait point les petits sens friands de la femme. De sa
-race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété,
-une espèce d'indifférence pour le boire et le
-manger. De coquetterie, elle ne connaissait que la coquetterie
-de son corps. L'autre lui manquait absolument.
-Par une étrange exception, elle était insensible aux
-bijoux, à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur
-la femme. Maîtresse de Coriolis, elle avait gardé sa mise
-modeste de petite ouvrière honnête, de grisette. Elle
-portait des robes de laine, de petits châles malheureux
-en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes
-aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent
-d'ordinaire la maigreur des trotteuses de magasin.
-La toilette d'ailleurs lui allait mal: la mode faisait sur
-son admirable corps de faux plis comme sur un marbre.
-Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une
-robe de soie: Manette le remerciait, emportait la robe
-chez elle, et la serrait en pièce dans une armoire.</p>
-
-<p>Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement
-défaut. Elle était paresseuse à désirer les distractions.
-Elle n'aimait ni le plaisir, ni le spectacle, ni le
-bal. L'étourdissement, le mouvement, la vie fouettée
-dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui paraissaient
-une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne
-l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle
-était toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions
-pas?» Sa nature apathique et sans fantaisie se contentait
-de goûter une espèce de tranquille bonheur stagnant.
-Il semblait qu'il y eût en elle un peu de l'humeur casanière
-et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent
-et se bercent avec un ciel, un climat de paresse.
-Vivre sur place, sans remuer, dans une sérénité de
-bien-être physique, dans l'harmonieux équilibre d'une
-pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur
-la peau, c'était toute sa félicité,&mdash;une félicité qu'elle
-pouvait se payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir
-besoin de Coriolis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LV</h2>
-
-
-<p>Créole, Coriolis avait le c&oelig;ur et les sens du créole.</p>
-
-<p>Dans ces hommes des colonies, de nature subtile,
-délicate, raffinée, mettant dans les soins de leur corps,
-leurs parfums, l'huile de leurs cheveux, leur toilette,
-une recherche qui dépasse les coquetteries viriles et les
-sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits
-de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se
-nourrissant d'excitants et de choses sucrées, il y a, en
-dehors des mâles énergies et des colères un peu sauvages,
-une si grande analogie avec la femme, de si intimes
-affinités avec le tempérament féminin, que l'amour
-chez eux ressemble presque à de l'amour de femme.
-Ces hommes aiment, plus que les autres hommes, avec
-des instincts d'attachement et d'habitude tendre, avec
-le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une
-espèce de besoin d'être caressés, enveloppés continûment
-par l'amour, de s'enrouler autour de lui, de se
-tremper dans ses lâches douceurs, de s'y perdre, de s'y
-fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle
-servitude heureuse.</p>
-
-<p>De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole
-à la vie qui mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du
-concubinage. Coriolis n'y avait pas échappé. Presque
-toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues des
-chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant
-cette vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce
-qu'il connaissait tant: un modèle!</p>
-
-<p>Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle,
-et qu'il n'avait point connue avec ses autres maîtresses.
-A son amour se mêlait l'amour de sa vie, l'amour de
-son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il aimait cette
-femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait,
-pour un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait
-comme s'il entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses
-du dessin et de la couleur d'un peintre dont la
-rencontre providentielle met dans les tableaux des maîtres
-un type nouveau de l'<i>éternel féminin</i>. Il l'aimait pour
-sentir devant elle une inspiration et une révélation de
-son talent. Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet
-Idéal de nature, cette matière à chefs-d'&oelig;uvre, cette
-présence réelle et toute vive du Beau que lui montrait sa
-beauté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVI</h2>
-
-
-<p>A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance,
-Coriolis finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter
-avec lui. Il fut heureux de cette victoire comme d'une
-conquête de sa maîtresse. Il tenait maintenant sa vie.
-Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, sous ses
-yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à
-toute heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage
-avec le domicile l'existence de son amant.</p>
-
-<p>Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant
-chez lui, ne voulut pas donner congé de son petit logement
-de la rue du Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait
-là, de sa part, une idée de méfiance, une réserve de sa
-liberté, la garde d'un pied-à-terre, la menace de ne pas
-rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore
-pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte
-de le nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle
-allait y passer une journée chaque semaine. Mais quoi
-qu'il fît, il ne put la décider à l'abandon de ce caprice.</p>
-
-<p>Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait
-détachée de ses habitudes, de son intérieur. Il l'avait
-rapprochée de lui par une intime communauté de vie;
-mais toujours quelque chose de cette femme qu'il serrait
-contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait.
-Son corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de
-l'art. Quand il avait essayé d'obtenir d'elle le sacrifice
-de ne plus se montrer, le renoncement à l'orgueil d'être
-nue et belle devant des hommes qui peignent, elle lui
-avait simplement dit que cela était impossible; et son
-regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain
-d'un artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il
-avait voulu exiger, menacer: elle s'était redressée
-comme une femme prête à un coup de tête; et devant
-le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en ébouriffant
-méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une
-passe rapide des mains, Coriolis avait reculé. Alors
-l'hypocrisie de sa jalousie s'était rejetée sur de misérables
-petits moyens de mauvaise foi, des exclusions de tel ou
-tel peintre, des camarades qu'il connaissait et chez lesquels
-il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses
-en défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au
-ridicule de ne plus lui permettre que quelques vieillards
-de l'Institut. Puis, las de ces ruses indignes de lui, il
-éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses fausses
-hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son
-c&oelig;ur saignait; et l'enveloppant de supplications, de
-paroles brûlantes, de baisers où passait la rage de ses
-colères et de ses souffrances, il lui demandait que ce fût
-fini.</p>
-
-<p>Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié.
-Tout en continuant obstinément à poser, et à poser où
-il lui plaisait, elle montrait une espèce d'apparente condescendance
-pour ses exigences, paraissait leur céder,
-lui faisant des promesses, comme à ce que demande un
-enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait
-les jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.</p>
-
-<p>Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait
-une obsession le prenait tout à coup. Il arrivait tout
-courant dans l'atelier d'une connaissance où il supposait
-qu'elle était, et refermant sur son dos la porte comme
-un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette,
-il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier,
-furetait, cherchait, et quand il avait tout vu sans rien
-trouver, il se sauvait, pour aller faire sa visite chez un
-autre peintre. Sa manie était connue, et l'on n'en riait
-même plus. De basses envies de savoir le prenaient: il
-pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on
-lui avait parlé, qui suivent une femme pour cinq francs
-donnés par un mari qui soupçonne. Dans des ateliers de
-camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des esquisses
-qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au
-milieu du front, et devant lesquels il restait dans une
-absorption rageuse. L'un d'eux avait eu la délicate pitié
-de le comprendre; et il avait retiré une étude que
-Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait douloureusement,
-avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres
-murs d'autres études que cette étude, pour tourmenter
-le regard de Coriolis et lui jeter à la face la publicité de
-sa maîtresse. Il la retrouvait partout, toujours, et même
-où elle n'était pas; car peu à peu c'était devenu chez lui
-une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir la
-voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle
-n'avait pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles,
-finissaient par ne lui montrer que ce corps, et
-toutes les nudités peintes des autres femmes le blessaient,
-comme si elles étaient la nudité de cette seule
-femme.</p>
-
-<p>Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours.
-Il ne l'avait pas surprise, personne ne le lui avait
-dit. Tous ses amis, autour de lui, gardaient le secret de
-sa maîtresse. Mais quand il lui disait à elle: «Tu as
-posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui lui
-donnait envie de la tuer,&mdash;et qu'il aimait encore mieux
-qu'un oui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVII</h2>
-
-
-<p>Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait
-de dîner. Aussitôt le dessert servi, elle se leva de
-table, alla dans sa chambre, revint avec son châle et son
-chapeau. Coriolis crut voir je ne sais quelle recherche
-dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était neuf.</p>
-
-<p>Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se
-dit: «Elle va me le dire».</p>
-
-<p>Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau,
-chiffonnait son n&oelig;ud de rubans, lissait d'un coup
-de doigt ses cheveux sur une tempe, faisait ce joli mouvement
-de corps des femmes qui regardent, en se retournant,
-si leur châle, dont elles rebroussent la pointe
-du talon de leurs bottines, tombe bien.</p>
-
-<p>Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle,
-et toutes sortes de pensées lui traversaient la cervelle.</p>
-
-<p>Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette
-idée: «Où va-t-elle?»</p>
-
-<p>Il attendait que Manette eût fini.&mdash;Où vas-tu?&mdash;il
-avait sa phrase toute prête sur les lèvres.</p>
-
-<p>Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:&mdash;Je
-sors,&mdash;fit-elle simplement.</p>
-
-<p>Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il
-l'écouta faire dans l'antichambre le bruit de la femme
-qui s'en va, parler aux domestiques, tourner une dernière
-fois, fermer la porte&hellip; Elle était partie.</p>
-
-<p>Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait
-étonné, la reprit, tira deux bouffées, la reposa
-sur une assiette, et brusquement saisissant un chapeau,
-il se jeta dans l'escalier.</p>
-
-<p>Manette était à une quinzaine de pas de la maison.
-Elle marchait d'un petit pas pressé, d'un air à la fois
-distrait et recueilli, ne regardant rien. Elle prit la rue
-Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa mère. Elle passa
-devant une station de voitures sur la place Saint-André-des-Arts:
-elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont Saint-Michel,
-le pont au Change. Coriolis la suivait toujours.
-Elle ne se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut
-un moment un homme qui se mit à marcher derrière
-elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut pas l'air de
-l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir
-plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta
-un bouquet de violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait
-cela à un amant; il vit le bouquet chez un homme,
-sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette prit la
-rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson,
-la rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes
-passaient que Coriolis reconnut pour des juifs, et auxquels
-Manette faisait en passant un petit salut. Tout à
-coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande
-rue en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de
-laquelle il y avait un drapeau tricolore, que Coriolis ne
-vit pas, elle disparut. Coriolis se lança derrière elle, et,
-au bout de quelques pas, il se trouva dans un petit préau
-bizarre, un <i>patio</i> de maison d'Orient, une espèce de
-cloître alhambresque: Manette n'était plus là.</p>
-
-<p>Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination
-en plein Paris, à quelques pas du boulevard. Il lui
-sembla apercevoir une porte avec des points de lumière
-dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une salle
-d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel
-des têtes d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle,
-psalmodiaient sur de grands livres, avec des voix
-de nuit, des chants de ténèbres.</p>
-
-<p>Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de
-Nazareth.</p>
-
-<p>Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première
-femme qu'il aperçut là fut Manette.</p>
-
-<p>Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner,
-le c&oelig;ur léger dans la poitrine, soudainement heureux
-du bonheur d'un homme dont une mauvaise pensée
-s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu
-et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette
-demi-nuit, ce bourdonnement murmurant d'un peuple
-qui prie, le mystère voltigeant et caressant de ces demi-bruits
-et de ces demi-lumières qui, s'accordant, se mariant,
-se pénétrant, semblaient chanter à voix basse
-dans la synagogue comme une soupirante et religieuse
-mélodie de clair-obscur.</p>
-
-<p>Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire
-venant d'en haut, et teinte du bleu des vitraux que
-le soir traversait; ils allaient devant eux aux lueurs de
-la mourante polychromie effacée des murs assombris et
-noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies
-scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites
-touches de blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur
-la laine d'un <i>taleth</i>. Et son regard s'oubliait dans quelque
-chose de pareil à la vision d'un tableau de Rembrandt
-qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit
-dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de
-femmes, à ces têtes qui, sous les grands noirs que leur
-jetait l'ombre, n'avaient plus l'air de têtes de Parisiennes,
-et paraissaient reculer dans l'Ancien Testament. Et par
-instants, dans le marmottement des prières, il entendait
-se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui
-rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains&hellip;</p>
-
-<p>Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en
-lui par ce culte, cette langue, qui n'étaient ni son culte
-ni sa langue, ces prières, ces chants, ces visages, ce milieu
-d'un peuple étranger et si loin de Paris dans Paris
-même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord indéterminé
-et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion
-ne s'était jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours
-été jusque-là pour lui comme si elle n'était pas, et comme
-s'il ignorait qu'elle fût. C'était la première fois que cette
-perception lui venait de voir une juive dans Manette,
-qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour.
-Et avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont
-il n'avait pas conscience, à des petits riens de Manette
-qui ne l'avaient pas frappé dans le moment, et qui lui
-revenaient maintenant. Il se rappelait un petit pain sans
-levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un soir,
-où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu
-de l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche,
-sans vouloir, jusqu'au coucher du soleil du lendemain,
-toucher à rien qui fût du feu.</p>
-
-<p>Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la
-juive, il se dégageait en lui, du fond de l'homme et du
-catholique, des instincts du créole, de ce sang orgueilleux
-que font les colonies, une impression indéfinissable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVIII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,&mdash;dit Anatole
-à Coriolis.&mdash;Je crois qu'il avait à te parler&hellip; Il
-devient puant, sais-tu? Garnotelle&hellip; Nous avons eu un
-petit empoignement&hellip; oh! à la douceur&hellip; C'est que c'est
-si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!&hellip; Quand on
-a été comme nous&hellip; Tu te rappelles, à l'atelier?&hellip; C'est
-trop fort!&hellip; Il me dit, en s'asseyant, d'un air&hellip; tu sais,
-d'un air perdu dans des chefs-d'&oelig;uvre, avec sa voix languissante:
-Est-ce que tu fais toujours de la peinture?
-Moi je lui dis: Et toi?&hellip; Et puis, je l'attrape, dame! Tu
-vas toujours dans le monde?&hellip; le Raphaël de la cravate
-blanche!&hellip; Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme&hellip;
-Eh bien! vrai, ça y était&hellip; une portière séraphique tirant
-le cordon du Paradis!&hellip;&mdash;Tu seras donc toujours
-blagueur?&mdash;Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi&hellip;
-il faut bien que je me console&hellip;&mdash;Et les travaux,
-mon pauvre Bazoche?&mdash;<i>Son pauvre!</i>&hellip; Ah! les travaux&hellip;&mdash;je
-lui dis&mdash;par-dessus la tête, mon cher! je
-vais prendre des ouvriers&hellip; J'ai tous les portraits du Tribunal
-de Commerce à faire&hellip; des belles têtes!&hellip; Et
-puis, j'ai une idée de tableau&hellip; Si je ne sors pas avec ce
-tableau-là! si je ne tape pas en plein dans le public,
-dans le vrai, dans le tien!&hellip; On est spiritualiste, n'est-ce
-pas? ou on ne l'est pas&hellip; Et bien! voilà mon tableau:
-c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va
-se brûler avec des allumettes chimiques&hellip; Il y a son
-ange gardien qui est là, qui lui prend les allumettes chimiques
-et qui lui donne des allumettes amorphes&hellip;
-Sauvé, mon Dieu!&hellip; Et je peindrai ça avec le c&oelig;ur,
-comme ce que tu peins&hellip;&mdash;Ah! je l'ai un peu abîmé,
-ce poulet sacré de l'Institut! Il était vert&hellip; ce qui ne l'a
-pas empêché de me dire en s'en allant qu'il était content
-de me trouver toujours le même, aussi jeune, le
-Bazoche du bon temps&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu sais, moi, Garnotelle&hellip; je n'ai jamais eu
-une sympathie bien vive&hellip; C'était plutôt à cause de toi,
-qui étais lié avec lui&hellip; Après ça, il a été très-gentil
-pour moi, à l'Exposition&hellip; et je ne voudrais pas me
-fâcher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;N'aie pas peur&hellip; tu es un homme bien, toi; tu as
-une position&hellip; Garnotelle ne se fâchera jamais avec
-toi&hellip;</p>
-
-<p>Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la
-rentrée de Coriolis: il se remit à lancer avec une sarbacane
-des pois secs à Vermillon, qui, tout en haut de
-l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à descendre.
-Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un
-homme qui se vengerait d'une humiliation sur un ami
-intime. Le singe grimaçait, menaçait, se secouait sous
-les cinglements ainsi qu'une bête mouillée, poussait de
-petits cris agacés en montrant les dents,&mdash;et sa colère
-finissait par avoir la colique.</p>
-
-<p>Là-dessus, on apporta une lettre à Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Attention, Manette!&hellip; Je parie que c'est d'une
-femme,&mdash;dit Anatole à Manette qui, pour réponse, fit
-un petit haussement d'épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est de lui&hellip;&mdash;fit Coriolis&mdash;de Garnotelle&hellip;
-Il m'invite à venir voir sa chapelle à l'Église
-Saint-Mathurin, qu'on découvre demain&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu iras?</p>
-
-<p>&mdash;Oui&hellip; sa lettre est très-chaude&hellip; Je ne peux pas
-ne pas y aller&hellip; Ça aurait l'air&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Très-malin, sa chapelle&hellip; Il a senti, à son dernier
-envoi de Rome, qu'il n'avait pas assez de reins pour la
-grande peinture&hellip; celle qu'on risque en pleine exposition
-à côté des petits camarades&hellip; Comme ça, il a son
-petit salon&hellip; Et puis, c'est commode&hellip; on dit que le
-jour est mauvais, que la disposition architectonique vous
-a empêché d'être sublime, qu'on a fait plat pour l'édification
-des fidèles, et gris pour ne pas faire de tapage
-dans le monument. Et puis, pas de public&hellip; des amis,
-rien que des invités, c'est superbe!&hellip; Très-malin, Garnotelle!</p>
-
-<p>Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte
-de la petite église, dans le vieux quartier pauvre étonné,
-ébranlé par les voitures bourgeoises et les fiacres versant
-près de la grille, au bas des marches, des hommes bien
-mis et des femmes en toilette. Dans l'église, sur un des
-bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde.
-On y voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des
-personnages de la Fabrique, des vieillards en cravate
-blanche, leurs lorgnettes en arrêt sur les pendentifs, des
-femmes académiques à cheveux gris, à physique professoral,
-et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates,
-qui semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.</p>
-
-<p>Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis,
-lui prit le bras, lui fit voir tous les compartiments
-de sa composition, lui demanda son avis, sollicita sa
-sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même d'incomplet
-dans son &oelig;uvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques:
-Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria
-Coriolis de l'attendre, cicérona les dames, revint à
-Coriolis. Ils sortirent ensemble. Et, en marchant, Garnotelle
-devint cordial, presque affectueux. Il se plaignit
-de l'éloignement que fait la vie, du refroidissement de
-leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs rencontres.
-Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant,
-un peu brutaux, et comme involontaires, qui entrent au
-c&oelig;ur d'un talent. Il lui indiqua un article élogieux que
-Coriolis n'avait pas lu. Il joua l'homme simple, ouvert,
-abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis d'avoir à demeure,
-auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon d'Anatole,
-rappela les légendes de chez Langibout, les farces,
-les rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle
-qu'il avait été, il le redevint tout à coup.</p>
-
-<p>Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand
-de tabac, et allait les payer. Garnotelle en saisit
-un dans la boîte en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, moi, je suis un cochon.</p>
-
-<p>Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait
-l'homme qui avait l'habitude de sauver ses petites avarices
-en les tournant en plaisanterie, de devancer et de
-parer par une blague la blague des autres, de sauver sa
-ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu riche
-et gagneur d'argent, disait toujours:&mdash;«Moi, tu sais, je
-suis un cochon»,&mdash;et continuait, en se proclamant un
-pingre, à faire bravement dans la vie toutes les petites
-économies de la pingrerie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIX</h2>
-
-
-<p>Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la
-juive était presque effacée; elle s'était à peu près oubliée,
-perdue, usée au frottement de la vie d'Occident,
-des milieux européens, au contact de tout ce qui fusionne
-une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant de
-toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette
-race.</p>
-
-<p>Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne,
-une Parisienne. De ses langueurs indolentes, elle se
-réveillait quelquefois avec des gamineries. Sa belle tête
-brune, par instants, s'animait de l'ironie d'un enfant du
-faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il
-passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture
-de sa figure, des airs de crânerie et de petite résolution
-rageuse, le mauvais sourire des méchantes petites têtes
-dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de certaines
-minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.</p>
-
-<p>C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans
-un portrait qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis;
-singulier portrait, où, dans un caprice d'artiste, son
-premier amant l'avait représentée en gamin, une petite
-casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt
-sur la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus
-une barricade, avec un regard effronté et homicide,
-le regard d'un moutard de quinze ans, enragé et
-froid, qui cherche un officier pour le <i>descendre</i>. La
-peinture était saisissante: on gardait dans les yeux,
-dans la tête, cette femme en blouse, jetée sur les pavés,
-et qui semblait le Génie de l'émeute en Titi.</p>
-
-<p>Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement
-le souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait
-encore malgré lui, et tout en voulant se le nier, une
-ressemblance mauvaise, une expression de quelque
-chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre
-entre lui et Manette, quand il regardait Manette après
-avoir regardé la toile. Il avait essayé vainement de décider
-Manette à s'en séparer, à le renvoyer chez sa mère.
-Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de faire un
-portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant
-tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il
-lui arrivait de temps en temps encore de les reprendre. Il
-s'arrêtait dans l'entrain et la chaleur d'un travail, allait
-à une des ébauches, la posait sur la traverse du chevalet,
-et la palette à la main, la tête un peu penchée de côté
-sur son appui-main, il regardait Manette.</p>
-
-<p>Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le
-front de Manette, un petit front qui fuyait un peu en
-haut. Sous des sourcils très-arqués, dessinés avec la
-netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les
-yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin
-desquels coulait le regard, des yeux bleus mystérieux
-qui, dans la fixité, dardaient, de leur pupille contractée
-et rapetissée comme la tête d'une épingle noire, on ne
-savait quoi de profond, de transperçant, de clair et d'aigu.
-Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce
-rose du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la
-joue des juives, cette lueur de rouge en haut des pommettes
-pareil au reste essuyé de fard qu'une actrice
-s'est posé sous l'&oelig;il. Tout ce visage, le front creusant à
-la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines
-découpées et un peu remontantes, montrait un modelage
-ciselé de traits. La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement
-retombante aux coins et dédaigneuse, à demi
-détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse,
-presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux
-portraits italiens.</p>
-
-<p>Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie,
-avec ce qu'il y voyait d'un autre pays, d'une autre nature,
-le charme paresseux, bizarre et fascinant, de cette sensualité
-animale que le baptême semble tuer chez la
-femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes
-à elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa
-main posée sur le dos d'une chaise, le cou allongé et
-tout tendu, le regard vague devant elle, elle montrait
-des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les
-autres femmes montrent des coquetteries de chatte et de
-colombe.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! toi,&mdash;finissait-il par lui dire en reposant sa
-palette,&mdash;tu es comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles
-appellent le «désespoir des peintres!»</p>
-
-<p>Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LX</h2>
-
-
-<p>Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée.
-Elle ne dormait pas encore, mais elle était dans ce premier
-engourdissement où la pensée commence à rêver.
-Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le
-regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas
-un mot; et lui tournant le dos, il se mit au coin de la
-cheminée à fumer avec cet air qu'a par derrière la mauvaise
-humeur d'un homme en colère contre une femme.</p>
-
-<p>Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant
-son cigare au feu, il se leva, s'approcha du lit, empoigna
-le bâton d'une petite chaise dorée sur laquelle avaient
-coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne
-remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui
-regardait et rêvait, ces yeux tranquilles et fixes, nageant
-à demi dans le bonheur et la paix du sommeil. Sa tête,
-un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne de son
-visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée
-sur la cheminée se mourait sur la douceur de son profil
-perdu; ses traits expiraient sous une caresse d'ombre
-où rien ne se dessinait que deux petites touches de
-lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le dessous
-de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle,
-le dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant
-les dents d'un reflet de perles; et sous les draps, son
-corps se devinait, obscur et charmant ainsi que son
-visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné
-dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour
-dormir&hellip;</p>
-
-<p>Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole;
-puis sa main lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu
-tomba cassé sur le tapis.</p>
-
-<p>Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis
-qui n'était pas encore levé, Manette y trouva une photographie
-de femme nue&mdash;qui était elle,&mdash;une carte
-qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en saurait
-jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la
-carte, et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour
-être toute prête à partir, à ranger en cachette son linge,
-ses affaires.</p>
-
-<p>Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là, et
-ne plus la voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la
-parole. Au dîner, il mit le journal devant son verre et
-lut en mangeant. Manette attendait, muette, impatiente,
-froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements
-de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la
-moindre contrariété, se chargeait d'implacabilité, avec
-tout ce mauvais d'une femme dont elle savait s'envelopper
-et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire jaillir
-le choc et l'étincelle d'une explication.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui t'a donné cela?&mdash;lui dit tout à coup
-Coriolis: il rentrait de sa chambre où il avait été chercher
-quelque chose, et il lui montrait une petite pièce d'or
-qu'il avait ramassée dans le désordre de ses affaires
-tirées hors des tiroirs.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais plus&hellip;&mdash;répondit Manette.&mdash;J'étais
-toute petite&hellip; Maman me menait dans les ateliers pour
-poser les Enfants Jésus&hellip; J'étais blonde, à ce qu'il
-paraît, dans ce temps-là&hellip; Ah! oui&hellip; j'ai accroché la
-chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre&hellip; Alors&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'était moi, ce monsieur-là,&mdash;dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Toi? vrai, toi?</p>
-
-<p>Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta
-un instant sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient.
-On eût dit qu'elle voyait, avec ses idées d'Orientale,
-comme la volonté divine d'une fatalité dans ce lien
-de leur passé et ces fiançailles si lointaines de leur
-liaison.</p>
-
-<p>Elle se répéta à elle-même: Lui&hellip; Et ses yeux allaient
-presque religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de
-Coriolis à la pièce d'or, grands ouverts, étonnés et
-vaincus.</p>
-
-<p>Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant
-avec une espèce de solennité vers Coriolis, elle lui passa
-par derrière les deux bras autour du cou, et lui soulevant
-un peu la tête, tout doucement, elle lui mit le baiser
-de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Plus jamais!&hellip; C'est promis&hellip; plus jamais! pour
-personne&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXI</h2>
-
-
-<p>Le tableau du <i>Bain turc</i> était complétement terminé.
-Les amis, les connaissances, des critiques vinrent le
-voir, et tous admiraient, s'exclamaient. La toile arrachait
-des cris aux uns, des lambeaux de feuilleton aux
-autres.&mdash;«C'était réussi, c'était superbe!&hellip; Il faisait
-chaud dans le tableau&hellip; De la vraie chair&hellip; admirable!
-C'était dessiné avec du jour&hellip; Le fameux coloriste un
-tel était enfoncé&hellip;»&mdash;on n'entendait que cela. Quelques-uns
-regardaient pendant un quart d'heure, et allaient
-serrer les mains à Coriolis avec une force enragée
-qui lui faisait mal aux os des doigts.</p>
-
-<p>A tous les compliments, Coriolis répondait:&mdash;Vous
-trouvez?&mdash;et ne disait que cela.</p>
-
-<p>Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de
-soleil, il restait pendant des quarts d'heure les yeux sur
-un morceau de cou, un bout de bras de Manette, une
-place de sa chair où tombait un rayon. Il étudiait de la
-peau,&mdash;les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et
-miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide
-de la lumière, cette joie qui court sur tout le corps qui
-la boit, cette flamme de blancheur, cette merveilleuse
-couleur de vie, auprès de laquelle pâlit ce triomphe de
-chair, l'<i>Antiope</i> du Corrége elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, Chassagnol,&mdash;dit-il un jour en se tournant
-vers le divan où le noctambule Chassagnol se
-livrait, quand il venait, à de petites siestes,&mdash;qu'est-ce
-que tu penses, toi, du jour du Nord pour la peinture?</p>
-
-<p>&mdash;Hein? hé! quoi?&hellip; jour du Nord!&hellip; peinture&hellip;
-hein?&mdash;grogna en se réveillant Chassagnol&hellip; Tu dis!&hellip;
-Qu'est-ce que tu demandes?&hellip; Le jour du Nord, qu'est-ce
-que je pense? Rien&hellip; Ah! le jour du Nord?&hellip; Eh
-bien, le jour du Nord&hellip; Tous les ateliers, jour du Nord!
-Tous les artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour
-du Nord!&hellip; Mes opinions? Mes opinions! quand je les
-crierais sur les toits&hellip; Eh bien, après? Les idées reçues,
-mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà peintres&hellip;
-c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes,
-qui avez toutes les peines du monde à attraper la
-nature dans sa puissance éclairante&hellip; Il n'y a pas à dire,
-vous êtes toujours au-dessous du ton&hellip; Eh bien, quand
-vous avez si besoin de vous monter le coup&hellip; Comment!
-pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des
-étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre&hellip;
-pour peindre!&hellip; vous allez prendre une lumière&hellip; ce
-cadavre de lumière-là!&hellip; Un jour purifié, clarifié, distillé,
-où il ne reste plus rien, rien de l'orangé de la lumière
-du soleil, rien de son or&hellip; quelque chose de filtré&hellip;
-C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est mort!&hellip; Et par
-là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un
-crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de
-murs sales&hellip; De la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance
-est du vin&hellip; Allons donc! les théories, les rengaines,
-la nécessité d'un jour neutre, d'un jour «abstrait&hellip;»
-Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose
-le dessin&hellip; chimiquement, c'est prouvé&hellip; Et puis&hellip; et
-puis&hellip; Ils disent encore que ça laisse la liberté aux coloristes,
-qu'un coloriste est toujours coloriste, qu'on
-peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la couleur
-est une impression retrouvée&hellip; est-ce que je sais!
-un tas de raisons&hellip; Parbleu! il est clair qu'un monsieur
-qui n'a pas ça dans le sang, vous lui mettrez devant le
-nez le Régent dans un feu de Bengale, ça ne lui fera
-pas trouver des éclairs sur sa palette&hellip; Mais je réponds
-qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un
-peintre qui peindra dans du vrai soleil, dans un jour
-coloré par du soleil, dans la lumière normale enfin, verra
-et peindra autre chose que s'il peignait dans ce joli petit
-froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne&hellip; C'est
-peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes&hellip; Eux
-ils peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de
-la nature&hellip; Ah! mon cher, peut-être, si on savait la disposition
-des ateliers du temps de la Renaissance!&hellip;
-Tiens, les artistes italiens&hellip; Malheureusement, il n'y a
-pas un document là-dessus&hellip; Voyons, t'imagines-tu&hellip;
-prenons les grands bonshommes&hellip; Véronèse, si tu veux,
-et le Titien&hellip; qu'ils peignissent dans des conditions de
-gris bête comme ça, et si contre nature?&hellip; Sais-tu une
-chose, toi? une chose que j'ai découverte&hellip; Un autre
-aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!&hellip;
-C'est que Rembrandt&hellip; mon maître et le bon dieu
-de la couleur,&mdash;fit Chassagnol en saluant,&mdash;c'est que
-Rembrandt, eh bien, il avait un atelier en plein midi&hellip;
-Ça, c'est comme si je l'avais vu&hellip; et avec des jeux de
-rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait&hellip; Mais regarde
-tous ses tableaux&hellip; Il faisait poser le Soleil, cet homme-là,
-c'est évident!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg,
-n'est pas au Midi?</p>
-
-<p>Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer
-le peu d'importance qu'il attachait à ce détail.</p>
-
-<p>Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une
-grande chambre au midi qu'il avait au haut de la maison.
-Les maçons changeaient la fenêtre en une baie
-d'atelier.</p>
-
-<p>Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa
-baigneuse, d'après le corps de Manette, dans le jour du
-soleil.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXII</h2>
-
-
-<p>Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette
-ne posait plus pour d'autres.</p>
-
-<p>Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour
-plusieurs heures, elle restait immobile à regarder la
-pendule, attendant pendant un certain temps qu'elle
-comptait. Puis, se levant, elle allait à la porte de l'atelier
-dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des petits
-fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du
-poêle, en regardant autour d'elle comme une petite fille
-qui est seule et qui fait une chose défendue.</p>
-
-<p>Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement,
-peu à peu, avec une lenteur où elle mettait comme
-une paresseuse et longue coquetterie, écoutant complaisamment
-le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait
-mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à
-tour dans ses mains chacun de ses pieds, des pieds
-d'Orientale, qui semblaient d'autres mains entre ses
-mains; puis les reposant à terre, elle les enfonçait, en
-se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses
-ongles rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait
-par dessus. Relevant alors sa jupe des deux mains, Manette
-se penchait, et restait quelque temps à regarder
-au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté
-comme le pouce d'un pied de marbre.</p>
-
-<p>Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son
-peigne, qui laissait à demi descendre sur son cou le flot
-de ses cheveux. Elle défaisait son peignoir, elle laissait
-tomber sa chemise de fine batiste: ce luxe sur la peau,
-la batiste de sa chemise et la soie de ses bas, était son
-seul et nouveau luxe.</p>
-
-<p>Elle était nue, n'était plus qu'elle.</p>
-
-<p>Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant
-le divan, s'étendait en se frottant sur leur rudesse un
-peu râpeuse, et là couchée, elle se caressait d'un regard
-jusqu'à l'extrémité des pieds, et se poursuivait encore
-au delà, dans la psyché au bout du divan, qui lui renvoyait
-en plein la répétition de son allongement radieux.
-Et quand sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses
-bagues, elle les ôtait d'une main avec le geste de se déganter,
-et les semait, sans regarder, sur le tapis.</p>
-
-<p>Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés,
-la grâce nue de la femme. C'était, sur les zébrures
-des peaux, un remuement presque invisible, un
-travail sur place et qui semblait immobile, des avancements
-et des retraites de muscles à peine perceptibles,
-d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements,
-des coulées de membres, des glissements serpentins,
-des mouvements qu'on eût dit arrondis par du
-sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage
-d'une volonté artiste, se levait de la forme ondulante et
-assouplie, une admirable statue d'un moment&hellip;</p>
-
-<p>Une minute, Manette se contemplait et se possédait
-dans cette victoire de sa pose: elle s'aimait. La tête un
-peu penchée en avant, la poitrine à peine soulevée par
-sa respiration, elle restait dans une immobilité d'extase
-qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de
-divin. Et sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe,
-les compliments qu'une femme murmure tout bas à sa
-beauté, paraissaient monter et mourir, expirer sans voix
-dans le dessin parlant de sa bouche.</p>
-
-<p>Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice
-d'un enfant qui déchire une image.</p>
-
-<p>Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait
-son amoureux travail. L'odeur doucement entêtante du
-bois de genévrier qui brûlait montait dans la chaleur de
-l'atelier: Manette recommençait cette patiente création
-d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation des
-lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait
-avec le tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble,
-l'accord et l'eurythmie d'une figure. L'heure
-qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait l'arracher
-à cet enchantement de faire des transformations de son
-corps comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait
-l'arracher à l'adoration de ce spectacle d'elle-même,
-auquel allaient toujours plus fixement ses deux pupilles
-pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de
-ses yeux.</p>
-
-<p>Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa
-clef, la surprenait. Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait
-de lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXIII</h2>
-
-
-<p>Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le <i>Bain
-Turc</i> de Coriolis y obtenait un grand et franc succès.</p>
-
-<p>Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur
-de taches» étaient forcés de reconnaître le peintre,
-le dessinateur, le coloriste puissant, s'affirmant dans
-une toile dont les dimensions n'avaient guère été abordées,
-pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau.
-Tout le public était frappé de l'ensoleillement de
-ce corps de femme, d'un certain lumineux que Coriolis
-avait tiré de son dernier travail dans l'éclat du jour. Les
-premiers admirateurs du peintre, tout fiers de l'avoir
-pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme.
-Et la persistance de quelques injustices rancunières passionnait
-les éloges.</p>
-
-<p>Il fut le nom nouveau, le <i>lion</i> du Salon. Le gouvernement
-lui acheta son tableau pour le Musée du Luxembourg,
-et les journaux donnèrent la nouvelle presque
-officielle de sa décoration.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXIV</h2>
-
-
-<p>Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans
-les idées et les sentiments de Manette.</p>
-
-<p>Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer.
-Elle l'avait rencontré dans un moment où elle n'avait
-personne. Abandonnée par Buchelet, elle l'avait pris
-comme une femme qui a l'habitude de l'homme prend
-celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse
-pas. Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait
-vu en lui qu'une chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à-dire
-un homme de son monde, et qu'il était naturel de
-connaître. Elle pensait là-dessus ainsi que beaucoup de
-femmes de sa profession, qui se regardent comme exclusivement
-vouées à la corporation, et qui n'imaginent
-pas l'amour hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se
-divisait en deux classes d'hommes: les artistes,&mdash;et
-les autres. Et les autres, à quelque classe qu'ils appartinssent,
-qu'ils fussent n'importe quoi de grand et d'officiel
-dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal
-de France, n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas.
-La femme chez elle n'était sensible qu'à un nom d'art,
-à un talent, à une réputation d'artiste.</p>
-
-<p>Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence
-lui avaient un peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée
-de la vertu ni l'instinct de ses remords; la conscience
-qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle faisait lui
-manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût
-peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et
-aussi honnête que d'être mariée. Et pour elle, il faut le
-dire, la liaison était une sorte d'engagement et de contrat.
-Manette était de l'espèce de ces maîtresses qui
-mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage.
-Elle était de ces femmes qui se font un honneur d'être,
-fidèles jusqu'au jour où elles en aiment un autre. Ce
-jour-là, elles ne trompent point l'homme avec lequel
-elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel
-amour. Cette loyauté était un principe chez elle.</p>
-
-<p>Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative,
-de certaines élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul,
-sans arrière-pensée. Elle ne regardait point à l'argent
-chez un homme.</p>
-
-<p>Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée
-assez froide. Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses
-qu'il mettait dans sa vie de tous les jours, l'agrément
-des choses autour d'elle ne l'avaient point touchée d'attendrissement
-et de reconnaissance. Elle se sentait bien
-lui venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais
-rien que de l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon
-garçon, à un camarade, à quelqu'un de très-gentil. Ce
-qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y croire, d'avoir
-foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes
-brusques, des messieurs assez peu commodes, presque
-brutaux, elle voyait à Coriolis des habitudes, un ton,
-des paroles d'homme du monde: elle se demandait s'il
-était de la même race, et elle se laissait aller à croire
-qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre
-comme les gens célèbres qu'elle avait connus. Le succès
-de Coriolis tomba sur elle comme un coup de lumière.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux,
-des feuilletons, lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée
-du présent, de l'avenir, de ce bruit de popularité qui
-commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un artiste
-connu fit tout à coup lever de son c&oelig;ur une chaleur,
-une flamme, presque de l'amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXV</h2>
-
-
-<p>Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant,
-de la femme de la rue et du peuple. Mais cette ignorance
-originelle et vierge d'une maîtresse, si blessante
-d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne froissait
-pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et
-passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience,
-sans lui inspirer un de ces retours, un de ces
-regrets où l'amour humilié se sent rougir de ce qu'il
-aime.</p>
-
-<p>Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui,
-les artisans d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention,
-les enfanteurs de livres, de tableaux, de statues,
-sont faciles et indulgents à de pareilles créatures.
-Il ne leur déplaît pas de vivre avec des intelligences de
-femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à ce
-qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir
-compagnie. Une maîtresse qui ne répond à rien de ce
-qu'ils ont dans la tête, une maîtresse qui est uniquement
-une société pour les repos de la journée et les
-trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce
-qu'ils font et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension
-soumise et instinctivement respectueuse,
-cette maîtresse leur suffit. La femme, en général, ne
-leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur
-semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le
-mot expressif et vulgaire, la <i>moitié</i> d'un bourgeois:
-mais ils jugent que, pour eux, il n'y a pas de compagne
-qui puisse les soutenir, les aider, les relever dans l'effort
-et le mal de créer; et aux maladresses dont ne
-manquerait pas de les blesser une femme élevée, ils
-préfèrent le silence de bêtise d'une femme inculte. Presque
-tous n'en sont venus là, il est vrai, qu'après des
-illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils
-ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à
-leurs chefs-d'&oelig;uvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice,
-ou bien seulement une madame d'Albany. Et tombés
-meurtris, blessés, de quelque haute déception, ils
-sont devenus comme cette actrice encore belle, encore
-jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui
-voyait que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils
-sont mes inférieurs»,&mdash;répondit-elle d'un mot profond.</p>
-
-<p>L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où
-l'homme met un peu de l'autorité du supérieur, et
-trouve dans la femme la légère et agréable odeur de
-servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à sa
-table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et
-de la parole, qui dispense des exigences et des dérangements
-du monde, et ne touche ni au temps, ni aux
-aises du travailleur, l'amour commode, familier, domestique
-et sous la main,&mdash;c'est l'explication, le secret
-de ces liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces
-ménages de tant d'hommes distingués avec des femmes
-si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour eux ce
-charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal,
-de les laisser tranquilles et solitaires dans le panier des
-Nuées où l'Art plane sur le Pot-au-feu.</p>
-
-<p>Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt
-francs pour faire apprendre l'orthographe à Manette. Il
-prenait sa maîtresse comme elle était, et pour ce qu'elle
-était, une bête charmante, dont le parlage ne le choquait
-pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas
-serine. Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation,
-lui plaisait par certains côtés de spontanéité
-drôle et de naïveté personnelle: il trouvait dans sa fraîche
-niaiserie une originalité d'enfance, une jeune grâce. Et
-souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout
-haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette
-avait laissé tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.</p>
-
-<p>Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance
-spirituelle par une qualité qui, aux yeux de
-Coriolis, excusait tout chez une femme, et sans laquelle
-il n'eût pas pu vivre trois jours avec une maîtresse. Elle
-offrait une séduction qui, après sa beauté, avait attaché
-Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve
-les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle
-était née avec ce signe de race, le caractère de rareté
-et d'élégance, la marque d'élection qui met souvent,
-contre les hasards du rang et de la destinée des fortunes,
-la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie
-de nature, dans la première venue du peuple:&mdash;la
-distinction.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXVI</h2>
-
-
-<p>Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut
-bientôt l'occasion de se montrer et de se consacrer,
-comme les passions de femmes, dans le dévouement.</p>
-
-<p>La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant
-son dernier mois de travail, son effort énorme et inquiet
-pour arriver à temps, avaient amené chez lui un abattement,
-un vague malaise. Un refroidissement qu'il prenait
-le rendait tout à fait malade.</p>
-
-<p>Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être
-souffrant. Il se couchait, ne parlait plus, regardait les
-gens sans leur répondre, et quand les gens restaient là,
-il tournait le dos et se collait le nez dans la ruelle.
-C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois,
-quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une
-parole ni un verre de tisane, il se levait comme à l'ordinaire
-et se remettait à travailler sans parler de rien,
-ni vouloir qu'on lui parlât de rien.</p>
-
-<p>Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second
-jour, Anatole le vit si malade qu'il alla chercher
-un médecin, le médecin ordinaire du monde de l'art, et
-que la moitié des hommes de lettres et des artistes traitaient
-en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante
-et souriante de bossu, son &oelig;il clignotant, ses
-paupières plissées de lézard: quand il était là, assis au
-pied du lit d'un malade, il prenait un inquiétant aspect
-de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait l'air d'être
-content de tenir un homme de talent, un homme connu,
-de l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le
-moral, tâter ses peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur
-sa mine paterne et mielleuse passaient de petits éclairs
-froids où s'apercevaient ensemble la rancune implacable
-d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la
-fortune des autres, et la curiosité d'une étude impie et
-féroce aux prises avec l'instinct de guérir d'une grande
-science médicale.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! sapristi, mon pauvre enfant,&mdash;dit-il à Coriolis,&mdash;pas
-de chance! Dire que ta réputation allait si
-bien!&hellip; Tu marchais, tu marchais&hellip; Tu commençais à
-embêter pas mal de gens&hellip; Ah! tu étais lancé&hellip;</p>
-
-<p>Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?&mdash;dit Coriolis
-en relevant sur lui des yeux braves.</p>
-
-<p>Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait
-tout occupé à écouter le pouls de Coriolis, à en compter
-les battements. Et tous deux se regardant face à face, il
-y eut un instant de silence et de lutte au bout duquel le
-médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé
-sur le sien.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui te parle de ça?&mdash;reprit-il d'un air
-bonhomme.&mdash;Mais il était temps, là, vrai&hellip; Tu as ce
-qu'on fait de mieux en fait de fausse fluxion de poitrine.</p>
-
-<p>Et il se mit à écrire une terrible ordonnance.</p>
-
-<p>Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui
-dire: Eh bien?&mdash;Ah! le gaillard!&mdash;fit-il en prenant
-sur un tabouret son chapeau de philanthrope à larges
-bords, et jetant un regard sur les murs de l'atelier garnis
-d'esquisses:&mdash;On ferait une jolie vente, ici&hellip; oui&hellip; oui&hellip;</p>
-
-<p>Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée
-à laisser tomber dans les désespoirs de la femme les
-cupidités de la maîtresse.</p>
-
-<p>Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances
-aiguës de la maladie et l'affaiblissement des saignées,
-Coriolis se crut perdu. Il se prépara à mourir, et il
-trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une douceur
-étrange.</p>
-
-<p>Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu
-le sentiment, la passion de l'exotique, la nostalgie, le
-mal du pays des pays chauds. Il s'était toujours senti
-l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une autre
-terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des
-fruits étrangers; ses mains allaient aux objets peints et
-teints par le Midi, ses yeux se plaisaient à des feuilles
-d'Asie. L'Orient l'avait toujours appelé, tenté. Il aimait
-à le respirer dans les choses venues d'outre-mer, qui en
-rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son rêve, son
-bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la
-naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait
-trouvé tout cela là-bas. Mourant, il voulut charmer son
-agonie avec ce qui avait charmé son existence, et il n'eut
-plus que cette pensée d'aspiration suprême: l'Orient!
-On eût dit que, comme dans les religions de ses peuples
-de lumière, il tournait sa mort vers le soleil.</p>
-
-<p>Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de
-tissus qu'il avait rapportés, des étoffes lamées d'argent,
-des soieries safranées où couraient des fils d'or; et, la
-tête un peu affaissée dans les oreillers, avec les regards
-longs des mourants, il regardait ces choses aimées. De
-temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir
-en lui-même comme un buveur qui savoure les délices
-d'un vin; puis il les rouvrait, et ne pouvant les rassasier,
-il suivait ainsi jusqu'au jour baissant les pas du
-jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait, ces
-étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant,
-l'enlevaient à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa
-vie, il ne la sentait plus battre qu'au c&oelig;ur de ses souvenirs.
-Les couleurs qu'il avait devant lui devenaient ses
-idées, et l'emportaient à leur pays. Il était là-bas: il
-revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces
-caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches;
-et des caquetages de femmes assises dans un
-caïack qu'il avait entendus à Tichim-Brahé, lui revenaient
-dans un bourdonnement de faiblesse.</p>
-
-<p>Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des
-petits flacons d'essence, des bourses, des bijoux, des
-grains de collier; et de ses doigts détendus, errant
-dessus et qui avaient peine à prendre, il les palpait, les
-retournait, les touchait pendant des heures, lentement,
-avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient
-égrener un chapelet et caresser des reliques. Ses
-yeux se fermaient presque; les lèvres chatouillées d'un
-demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours vaguement.
-Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre,
-il les serrait de ses faibles mains avec une force
-d'enfant.</p>
-
-<p>Quelquefois encore il approchait de ses narines le
-parfum évaporé qui reste à ces objets, et en les sentant,
-il les effleurait de ses lèvres pâlies comme pour mettre
-dans une dernière communion le baiser de son agonie
-sur l'adoration de sa vie!</p>
-
-<p>Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait
-plus, ne se couchait pas. Elle le soignait comme une
-femme qui ne veut pas qu'on meure. Anatole l'aidait
-admirablement et de tout c&oelig;ur: il avait, lui aussi, des
-soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade
-d'un homme à tout faire.</p>
-
-<p>Coriolis fut sauvé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXVII</h2>
-
-
-<p>Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait,
-allongé sur le divan. Manette allant et venant, rangeait
-dans l'atelier, repliait dans la petite armoire les
-étoffes turques éparpillées sur des meubles; et de temps
-en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient
-deux bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des
-morceaux de costume d'Orient,&mdash;quand Anatole rentra
-suivi de quelque chose de blanc à quatre pattes,
-qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?&mdash;fit Manette
-en poussant un petit cri de peur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu!&mdash;dit Anatole,&mdash;rien&hellip; un cochon&hellip;</p>
-
-<p>Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez
-en terre, avec de petits grognements, faisant la reconnaissance
-de tous les recoins et de tous les dessous de
-meubles de la grande pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es fou!&mdash;fit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je rapporte un cochon, un amour de
-cochon, un cochon qui a des rubans comme une boîte
-de baptême?&hellip; Tu ne méritais pas de le gagner, par
-exemple&hellip; Merci, le gros lot, plains-toi!&hellip; Oui, mon
-cher&hellip; On a été si content au café de Fleurus de te savoir
-remonté sur ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette
-au dîner et qu'on a tiré pour toi à la loterie&hellip; Tu as eu
-la chance&hellip; et tu as la bête&hellip; C'est doux, c'est gentil,
-ça aime l'homme&hellip; et ça sauve de la tentation: vois
-saint Antoine!&hellip; Et puis ce sera une société pour Vermillon&hellip;
-Il faut que je le lui présente&hellip; Hop! Vermillon!</p>
-
-<p>Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé
-un bout de son museau hors de sa cage à l'entrée du
-goret dans l'atelier, le rentra en se renfonçant précipitamment.</p>
-
-<p>&mdash;Vermillon!&mdash;cria impérieusement Anatole
-Vermillon se pencha, se gratta la tête, se lança après
-sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et s'arrêta là,
-en liant, comme un clown, son jarret autour du
-chanvre. Anatole secoua la corde: le singe lui tomba
-sur l'épaule, et de là, sautant à terre, il se mit de loin,
-baissé et appuyé sur le dos de ses deux mains, à regarder
-cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il en fit
-le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit
-avec de petits sauts, se penchant de temps en temps, le
-regardant en dessous, le considérant avec une attention
-profonde, méditative, presque scientifique.</p>
-
-<p>&mdash;Nous étions une flotte,&mdash;reprit Anatole,&mdash;au
-grand complet&hellip; Je t'ai excusé&hellip; J'ai dit que tu étais
-encore un peu patraque&hellip; Oh! ça été d'un chaud! On a
-crié à faire venir les sergents de ville!</p>
-
-<p>Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se
-familiarisait avec lui. Il le flaira, le toucha un peu,
-aventura sa patte dessus, et goûta le doigt avec lequel il
-l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il lui prit délicatement
-la queue, la releva, regarda, et, comme si
-son instinct de la ligne droite était blessé par cette
-queue en vrille, il la tira pour la redresser, la lâcha
-pour voir s'il avait réussi; et voyant qu'elle restait tirebouchonnée,
-la retira encore. Le cochon restait immobile,
-cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération,
-plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant
-d'autre signe d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Vermillon! à ta niche!&mdash;cria Coriolis; et se retournant
-vers Anatole:&mdash;Dis donc, qu'est-ce qu'il faut
-que je leur donne la prochaine fois&hellip; quel lot? Je voudrais
-faire les choses bien, tu comprends, tout à fait
-bien&hellip; Ça serait bête de leur donner quelque chose de
-moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?&mdash;lança
-Manette.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils adoptif!&mdash;dit Anatole.&mdash;Ah! bien!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Un bronze de Barbedienne?&hellip;&mdash;reprit Coriolis,&mdash;ce
-n'est pas bien neuf, un bronze de Barbedienne&hellip;
-Ma foi! si je leur rendais, comme lot, un dîner à tous
-ici&hellip; pour la fin de ma convalescence?</p>
-
-<p>&mdash;Hum! un dîner&hellip;&mdash;fit Anatole,&mdash;ça sent la fête
-de famille, un dîner&hellip; Donne donc plutôt un souper&hellip;
-c'est toujours plus drôle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux&hellip; Mais
-qu'est-ce qu'on fera avant souper?</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce qu'on voudra&hellip; de la musique religieuse&hellip;
-Une idée!&hellip; si on se livrait à un petit tremblement de
-jambes?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, d'abord, je mets ça, si on danse&hellip;&mdash;dit Manette
-qui venait de passer sur elle une magnifique robe
-de Smyrniote.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma chère, tu n'y penses pas&hellip; ce n'est plus
-l'époque des bals masqués&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Bah! si ça l'amuse?&mdash;fit Anatole.&mdash;Donne-lui
-cette petite fête-là&hellip; Elle ne l'a pas volée&hellip; Elle n'a pas
-eu trop d'agrément ces temps-ci&hellip; Garnotelle connaît le
-préfet de police, il vient de faire son portrait&hellip; Il nous
-aura une permission&hellip; Nous aurons un municipal à la
-porte&hellip; C'est ça qui aura de l'&oelig;il!&hellip; Enfoncés les bourgeois!</p>
-
-<p>Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée
-devant Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Accordé!&mdash;dit Coriolis,&mdash;bal et souper! Voilà
-le programme&hellip; Par exemple, c'est toi que ça regarde
-Anatole&hellip; tu te charges de tout&hellip; Ah! canaille de Vermillon!</p>
-
-<p>Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.</p>
-
-<p>Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du
-cochon, après avoir essayé inutilement de grimper sur
-son dos, Vermillon avait paru lâcher sa victime. Grimpé
-Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en ayant
-l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret
-rassuré passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous
-de lui. Il avait saisi le moment, calculé son
-saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, de terreur,
-faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un
-cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon
-cramponné, par la peur de tomber, à la peau du
-coureur. Le petit cochon, les oreilles rabattues sur les
-yeux, lancé et détalant comme s'il avait un diablotin en
-croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses,
-avec sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de
-cette bête de graisse, se rattrapant et se raccrochant
-dans des pertes d'équilibre continuelles,&mdash;c'était un
-spectacle du plus prodigieux comique, où un philosophe
-aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté
-par elle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXVIII</h2>
-
-
-<p>A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de
-Coriolis ce bal qui devait devenir historique et laisser
-dans les légendes de l'art une mémoire encore vivante.</p>
-
-<p>Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût
-cru voir se presser un peu de toutes les nations et de tous
-les siècles. L'histoire et l'espace semblaient ramassés
-là. L'univers s'y coudoyait. C'était comme une évocation
-où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se
-cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins,
-les lignes, les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le
-tohubohu étourdissant des couleurs. Il y avait des échantillons
-de toutes les civilisations, des morceaux de toute
-la terre, et des robes volées à des statues. Les costumes
-allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national
-de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là
-avaient été détachés d'une page de Cesare Vecellio. Il
-passait des cardinaux et des Mohicans. Des couples se
-parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à
-Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé
-dans un chef-d'&oelig;uvre, prenait la taille de la dernière des
-débardeuses. Des bouts de chlamyde flottaient sur des
-pointes de mules. Yeddo était dans cette jupe, un barbare
-de la colonne Trajane dans cette braie. La fustanelle
-plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme
-la porte la statue de Tibère, voisinait avec la <i>tébuta</i>
-d'Océanie. Une déesse de la Raison, une Diane de
-Poitiers et une belle écaillère faisaient un groupe des
-trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique
-avec un masque de plâtre et du madapolam amidonné.
-On voyait un galérien en vareuse rouge, en bonnet vert,
-avec la chaîne et un boulet fait d'un ballon d'enfant
-peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un
-Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de
-Rhamsès II, détachés d'une graphie égyptienne, fraternisaient
-avec un Mezzetin. De la toile à matelas par
-instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui
-coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un
-Chicard. Un premier communiant à barbe, dans un habit
-et un pantalon de collégien trop courts, avec le brassard
-blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui
-s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une
-femme, en Moluquoise, avait un chapeau de six pieds
-de large, tout garni de nacre et de coquillages. Une autre
-était la sainte Cécile, en rouge, du Dominiquin.</p>
-
-<p>Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient
-ajouté, avec la conscience d'artistes qui se déguisent, la
-tournure, l'air, le teint, la physionomie, la couleur locale
-du maquillage, la grimace même de chaque latitude.
-Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges,
-avait passé la journée à se peindre religieusement,
-d'après les planches de Catlin, tous les tatouages rouges,
-verts et jaunes des Indiens: on les aurait reçus à la
-danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise
-s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux
-aux tempes pour se remonter le coin des yeux.</p>
-
-<p>Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin
-d'Olympe: la beauté d'un modèle de femme en Amphitrite,
-vêtue d'une écume de mousseline à travers
-laquelle paraissaient, à ses chevilles, des <i>péricelidès</i> d'or
-copiés sur la <i lang="la" xml:lang="la">Venus physica</i> du Musée de Naples; la
-beauté d'un homme dont les muscles jouaient dans un
-maillot; la beauté de Massicot, le sculpteur, dans le
-costume des fromagiers de Parmesan, la chemise bouillonnée,
-coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le
-ventre, le caleçon arrêté au genou, les jambes nues,
-basanées, nerveuses et parfaites, dignes de son costume
-et de ce type de race qui montre le Bacchus indien dans
-les fermes milanaises.</p>
-
-<p>Puis çà et là, c'étaient des apparitions, des fantaisies
-de Mardi gras, comme en trouve l'atelier, des caricatures
-taillées de main d'artiste, des parodies cocasses,
-un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la chevalerie
-du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux
-de cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros
-qui avaient ramassé un casque dans un Daumier, des
-vengeances de pensum sur le dos d'Achille, une cour
-de Cucurbitus I<sup>er</sup>, des imaginations de travestissements
-volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui avaient
-l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première,
-et d'en avoir été retirés avec une couronne de
-lauriers et de carottes.</p>
-
-<p>Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine,
-à ramages jaunes et verts, du seigneur qui lève une
-coupe dans les <i>Noces de Cana</i>.</p>
-
-<p>Manette portait un des costumes rapportés d'Orient
-par Coriolis: les jambes dans un large pantalon de soie
-flottant, de la délicieuse nuance fausse du rose turc, elle
-avait la taille dessinée par une petite veste de soie
-marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus
-par les grandes manches d'une chemise de tulle
-sans agrafes qui laissait voir en jouant la moitié de sa
-gorge. Sur sa tête, elle avait le charmant <i>tatikos</i> de
-Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert d'agréments
-et de broderies, dans lesquels elle avait passé,
-noué, enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la
-coquetterie d'une femme de là-bas. Et ravissante ainsi,
-elle semblait la vraie femme d'Ionie,&mdash;la femme de la
-séduction.</p>
-
-<p>Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était
-très-bien arrangé dans le pourpoint de brocard noir, aux
-manches violettes, du beau portrait de Calcar du Louvre.</p>
-
-<p>Chassagnol était superbe dans son costume de comique
-florentin, en Stenterello du théâtre Borgognisanti,
-avec sa perruque rousse, sa petite queue remontante,
-ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils terribles,
-sa veste courte à carreaux.</p>
-
-<p>Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en
-saltimbanque classique de baraque. Il avait des chaussettes
-de laine noire, sur lesquelles il avait fait coudre
-un lacet d'or en triangle et de la fourrure, un maillot
-blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de velours
-noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette
-en velours noir et or, un diadème en or sur une grande
-perruque, et une trompette dans le dos.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXIX</h2>
-
-
-<p>Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de
-la danse d'Anatole, une danse folle, éblouissante, étourdissante,
-où le danseur, avec une fièvre de vif argent et
-des élasticités de clown, bondissait, tombait, se ramassait,
-faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un
-coup de pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo
-de la pastourelle, se relevait sur un saut périlleux. On
-riait, on applaudissait. La danse autour de lui s'arrêtait
-pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le diable au corps
-qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une
-joie de vertige dans le bal.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes
-qui se bousculaient et se marchaient sur les pieds, Anatole
-disparut. On le cherchait, on se demandait ce qu'il
-était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit
-noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement,
-il recommença à danser.</p>
-
-<p>Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse
-de tours de force et de gymnastique: c'était maintenant
-une danse qui ressemblait à la pantomime sérieuse et
-sinistre de sa blague,&mdash;une danse qui blaguait!&mdash;Mouvements,
-physionomie, les jambes, les bras, la tête,
-tout son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible
-gouaillerie cynique. On ne savait quoi de sardonique
-lui courait le long de l'échine. De toute sa
-personne, jaillissaient des charges cruelles d'infirmités:
-il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la
-figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de
-bois, simulait, au milieu d'un pas, le gigottement de
-pied d'un vieillard frappé d'apoplexie sur un trottoir.
-Il avait des gestes qui parlaient, qui murmuraient:
-«<i>Mon ange!</i>» qui disaient: «<i>Et ta s&oelig;ur!</i>» qui semblaient
-secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts!
-Il tombait dans des béatitudes hébétées, des extases
-idiotes, des ahurissements abrutis, coupés de subites
-démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le
-haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la
-Terre-de-Feu. Il levait les yeux au plafond comme s'il
-crachait au ciel. Il avait des regards qui semblaient
-tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur le front
-de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert
-Macaire. Il embrassait la place des pas de la femme qui
-lui faisait vis-à-vis, il se gracieusait, se déformait, faisait
-le geste de cueillir de l'idéal au vol, piétinait comme
-sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se bossuait
-les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait
-un mouvement de rotation mécanique à une de
-ses mains, et tournant dans le vide, il paraissait moudre
-un air qui semblait le chant de l'alouette de Juliette
-sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait
-l'amour. Les poses, les balancements de couples
-amoureux, consacrés par les chefs-d'&oelig;uvre, les statues
-et les tableaux, les lignes immortelles et divines de
-caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la
-femme et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la
-taille et se noue à son c&oelig;ur, la prière, l'agenouillement,
-le baiser,&mdash;le baiser!&mdash;il caricaturait tout cela
-dans des charges d'artiste, dans des poses de dessus
-de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes
-dérisoires d'imploration, de pudeur et de respect, moquant,
-avec un doigt de Cupidon sur la bouche, toute
-la tendre sentimentalité de l'homme&hellip; Danse impie, où
-l'on aurait cru voir Satan-Chicard et Méphistophélès-Arsouille!
-C'était le cancan infernal de Paris, non le
-cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan
-corrompu, le cancan ricaneur et ironique, le cancan
-épileptique qui crache comme le blasphème du plaisir
-et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!</p>
-
-<p>A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille
-où il dansait; et les femmes qui avaient le bonheur
-d'être costumées en Turcs et de porter des pantalons,
-montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de
-sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à
-force de rire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXX</h2>
-
-
-<p>Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie.
-Il ne reprenait ses forces que lentement, travaillant
-mal, manquant de l'entrain de la santé, souffrant de
-la chaleur de l'été, intolérable cette année-là.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une drôle de chose,&mdash;dit-il un jour à Anatole,&mdash;quand
-on a dix-huit ans on ne s'aperçoit pas
-du mois de juillet à Paris&hellip; On ne sent pas qu'on étouffe
-et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a l'idée de
-penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre
-d'arbres&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça!&hellip;&mdash;fit Anatole,&mdash;est-ce que tu aurais
-le projet d'acheter une maison de campagne avec un
-jet d'eau?</p>
-
-<p>&mdash;Non,&mdash;répondit Coriolis,&mdash;ça ne va pas jusque-là&hellip;
-mais, mon Dieu, si ça vous convenait à Manette et à toi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?&mdash;fit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des
-boutiquiers de passage, respirer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;A la campagne? oh! oui&hellip;&mdash;dit nonchalamment
-Manette, à laquelle ce mot faisait voir quelque chose
-au-delà de Saint-Cloud, de vert, d'inconnu, d'attirant,
-avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir.</p>
-
-<p>Elle reprit aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Où ça?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi,&mdash;reprit Coriolis,&mdash;je ne connais pas
-Fontainebleau&hellip; Il paraît, à ce qu'ils disent tous, que
-c'est une vraie forêt&hellip; Nous irions dans un trou&hellip; à
-Barbison, à l'auberge&hellip; Une installation, ce serait le
-diable&hellip; nous laisserons nos domestiques ici.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est ça, en garçons!&mdash;fit Manette, à laquelle
-l'idée d'aller à l'auberge plaisait comme sourit à un
-enfant l'idée de dîner au restaurant.</p>
-
-<p>Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de
-l'atelier à l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court:</p>
-
-<p>&mdash;Et Vermillon.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens,
-au fait,&mdash;dit Coriolis,&mdash;on ne le voit plus.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel&hellip;
-Il y a l'honneur d'une femme, et tu comprends&hellip;
-Vermillon a une passion, parole d'honneur!
-malheureuse, je l'espère&hellip; Il brûle pour la forte épouse
-de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur&hellip;
-Il passe maintenant tout son temps à lui savonner son
-linge dans le ruisseau pour lui prouver son dévouement&hellip;
-C'est touchant!&hellip; Et il lui fait une cour dans sa loge,
-des yeux au ciel, des airs d'adoration&hellip; un homme ne
-serait pas plus bête, quoi!</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien&hellip; Tu le laisseras en pension chez son
-adorée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est peut-être très-grave&hellip; Je te dirai que je crois
-qu'ils sont jaloux l'un de l'autre: le mari et lui&hellip; Le
-mari est sombre, de plus, il est tailleur, et les hommes
-qui travaillent toute la journée les jambes croisées sur
-une table sont rangés par les criminalistes dans la classe
-des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile!</p>
-
-<p>&mdash;Aux paquets!&mdash;cria Anatole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXI</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait
-prise à Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure
-et demie de voyage à travers la forêt, d'une route de
-sable sur le pavé.</p>
-
-<p>Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa
-lisière. De petites maisons aux volets gris, aux toits de
-tuile, élevées d'un étage, avec l'avance d'un auvent sous
-lequel causaient à l'ombre des femmes sur des siéges
-rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches,
-d'où sortaient et se penchaient des verdures de jardin,
-des façades de fermes avec leurs grandes portes charretières,
-commençaient la longue rue. Tout à l'entrée, un
-tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des
-maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis
-par terre et la curiosité de deux petites filles dans le dos,
-crayonnait on ne savait quoi d'après nature. Les maisons
-garnies de vignes, prudemment montées et plaquées hors
-de la portée de la main, les murailles de moellon des
-granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait
-mal des fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée;
-des fenêtres à moulure étaient encastrées
-dans une construction paysanne. Une baie, à demi barrée
-d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier.
-Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec
-une étude sur un buffet. Coriolis reconnaissait des toits
-de bois sur des portes, des cours, des ruelles de masures
-donnant sur la campagne, que des eaux fortes lui avaient
-déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue bâtisse
-où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé,
-c'était l'auberge.</p>
-
-<p>Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste,
-mena les voyageurs à un petit pavillon où ils trouvèrent
-trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvrait sur
-un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en noyer,
-recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs
-avaient des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds
-des griffes en terre cuite.</p>
-
-<p>Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés
-de la bonne odeur du linge qui a séché sur des
-haies et sur des arbres à fruit; et il s'endormit au bruit
-d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant de
-caille.</p>
-
-<p>Pittoresque et riante auberge que cette auberge de
-Barbison, vrai vide-bouteille de l'Art! une maison dans
-un treillage mangé de lierre, de jasmin, de chèvrefeuille,
-de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes!
-Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de
-roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent
-aux carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des
-torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure
-de la maison saute par-dessus les tonnelles, monte les
-escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts
-tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des
-vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles
-et leurs vrilles sur le trou noir de la cuisine et les
-bras bruns d'une laveuse. Une découpure de treille encadre
-dans des feuilles, une tête de cerf aux os blancs.</p>
-
-<p>Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des
-verres tachés de vin et de vieux livres usés où se déchire
-le papier qui fait un manche au gigot, des buffets, des
-fontaines, des garde-mangers remplis de viandes saignantes
-sous l'abri d'une feuille de zinc; des <i>moss</i>, des
-canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la
-cave ouverte et pleine. La poulie, la corde et le grincement
-d'un puits se perdent dans les branches d'un abricotier.
-Des poules montent aux échelles pour aller pondre
-au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent
-çà et là; de tout petits chats jouent entre des barreaux
-de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cassé, un coq
-jette son cri.</p>
-
-<p>Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens
-qui dorment, des poussins qui courent. Il y a des tonneaux
-coulés dans des mares; et çà et là des chaudrons
-noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, des
-cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits
-sacs de graines renflés; des palissades où sont fichés,
-dans chaque pieu, des goulots de bouteille; une herse démanchée
-à côté d'un débris de berceau en osier; un moulin
-à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore
-odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant
-à côté de brosses à peindre et de torchons bis sur des
-bourrées sèches; des cordes de balançoire pourries pendant
-d'un sureau; des piles de bois, des amoncellements
-de solives, des appentis, des toits de branchages, des
-poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des
-hangars où s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils;
-des portes battantes, dont le poids est une pierre dans
-un morceau de mouchoir bleu; des sentiers où traînent
-des morceaux et des restes de tout; des resserres encombrées
-de vieilles choses hors de service&hellip; Bric-à-brac
-hybride de café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour,
-de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son
-fouillis fourmillant, animé, battu, remué par l'air ventilant
-du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie
-bâtie par les pinceaux d'Isabey.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXII</h2>
-
-
-<p>Les premières journées passées à Barbison parurent
-à Coriolis douces et reposantes. Il avait quitté Paris encore
-convalescent, dans un état de fatigue de corps et
-de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent le
-travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air
-sain et calmant de la vie végétative. La bête, chez lui,
-avait besoin de se mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à
-se sentir dans cet endroit si bien mort à tous les bruits
-d'une capitale, et où la publicité n'était que le <i>Moniteur
-des communes</i>. Sa vue était heureuse de cette grande
-rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences
-dételées sur le bord de la chaussée. Il goûtait des
-jouissances d'oubli à voir le peu qui passe là, le lent travail
-des bêtes et des gens, cet apaisement particulier que
-les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme les
-grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons
-et les existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se
-succèdent, sans être plutôt un jour qu'un autre, ce temps
-du village auquel on se laisse aller, ces heures inoccupées
-qui le menaient au soir, un soir sans gaz où ne restait
-de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet
-du billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du
-matin, il éprouvait une certaine satisfaction, lorsque le
-conducteur de la voiture de Melun criait à l'aubergiste:&mdash;Rien
-de nouveau?&mdash;et que l'aubergiste répondait:&mdash;Rien&mdash;ce
-<i>rien</i> qui disait que rien là n'arrivait.</p>
-
-<p>Pour Manette, la campagne était comme le déballage
-de la première boîte de joujoux d'où sortent des moutons,
-une maison qui serait une ferme, et des arbres
-frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions
-d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que
-ça? de petite fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de
-la terre, des arbres partout, un jardin qui n'en finissait
-pas, des oiseaux, des champs remplis de choses qui poussent,
-c'était pour elle comme un monde nouveau d'étonnements
-et d'amusements.</p>
-
-<p>Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions,
-l'allégresse un peu oisonne de la Parisienne à la campagne.
-Il lui paraissait charmant de manger à genoux
-des fraises dans le plant. A tout moment elle se penchait
-dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à
-bon Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant
-dans son cou. Elle attrapait une branche sur un
-chemin en passant, volait ce qui pendait, ramassait la
-Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans un
-coquillage.</p>
-
-<p>On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de
-son apathie, de sa nonchalance sérieuse. Elle devenait,
-dans cet air, d'humeur alerte, dansante, sautante, presque
-grimpante. Il lui passait des envies de monter à des
-cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla
-faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse
-de soleil, les reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans
-la chambre à four regarder couler la lessive dans le
-grand cuveau. Elle portait de l'herbe à la vache: elle
-voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle
-n'osa pas.</p>
-
-<p>Mais le plus souverainement heureux des trois était
-Anatole. Il éclatait en gestes, en bouts de chansons, en
-paroles folles, en apostrophes qui ressemblaient à de la
-griserie, à cette ivresse que verse à certains hommes de
-bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des
-demi-journées en tête-à-tête avec les bêtes de la basse-cour,
-les étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs
-voix dans la bouche, faisant l'écho au chant du fumier,
-et laissant les chiens lui débarbouiller, comme à un
-ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue.</p>
-
-<p>Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu,
-étalé, aplati tout de son long, les yeux demi-clos sous
-son chapeau de paille qui lui rabattait de l'ombre sur
-la figure, la tête sur ses bras en manches de chemise.
-Il restait là, bien heureusement immobile, le bouton de
-sa ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise
-qui lui couraient tout le corps. Et tout enfoncé dans ce
-lazzaronisme en plein air, à demi extasié dans l'épanouissement
-d'une jubilation infinie, il cuvait le paysage.
-Il «vachait»,&mdash;comme il disait avec l'expression crapuleuse
-qui peint ces félicités retournant à la brute.</p>
-
-<p>Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles
-Coriolis ne se serait pas aperçu des dimanches,
-sans les boules étamées qu'exposait, ce jour-là, dans un
-jardin, un employé qui les apportait le samedi soir et
-les remportait le lundi matin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXIII</h2>
-
-
-<p>Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce
-qui le sonnait, c'était le coucher du soleil, faisant apparaître
-tout noir, sur son rayonnement de feu rouge, le
-genévrier mort servant d'enseigne à l'auberge.</p>
-
-<p>Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement
-qui pavait de lumière la rue du village. Les premiers
-arrivés se mettaient à l'ombre sur le banc de
-pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient
-dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant
-de leurs bâtons leurs semelles pleines de sable. La
-fille de la maison, sortant sur le pavé, la main devant
-les yeux, regardait au loin, et, sitôt qu'elle voyait arriver
-les derniers attendus, avec le bout de leurs parasols
-dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait
-fumante dans la salle à manger.</p>
-
-<p>A peine si l'on se donnait le temps de laver les
-brosses. On jetait ses chapeaux, on démêlait, au petit
-bonheur, les grandes serviettes jaunes de toile de ménage,
-on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds
-des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait
-dans les assiettes creuses. Le grand pain posé sur le
-dessus du piano passait, et chacun s'y coupait un michon.
-Le petit vin moussait dans les verres, les fourchettes
-piquaient les plats, les assiettes couraient à la
-ronde, les couteaux frappant sur la table demandaient
-des suppléments, la porte battait sans cesse, le tablier
-de la fille qui servait volait sur les convives, les bouteilles
-vides faisaient la chaîne avec les bouteilles pleines,
-les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient effrontément
-la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires
-tombaient dans les plats. Une grosse joie de jeunesse,
-une joie de réfectoire de grands enfants, partait de tous
-ces appétits d'hommes avivés par l'air creusant de toute
-une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait qu'à
-la solennelle confection de la salade à la moutarde,
-pour laquelle, à la fin, la table suppliante obtenait un
-jaune d'&oelig;uf cru.</p>
-
-<p>Et autour de la table égayée, tout riait: le grand
-buffet avec ses soupières à coq et sa grande tête de
-dix-cors; la salle à manger avec toutes ses peintures
-dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré
-l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait
-sur tout ce petit musée, barbouillé par tous les hôtes de
-Barbison, et qui met à ces murs, derrière les chaises de
-ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom de ceux
-qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de
-pluie, avec un reste d'étude et la verve de leur premier
-talent, dans tous ces tableaux qui se cognent: paysages,
-moutons, dessous de bois, parapluies gris dans la forêt,
-chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures
-mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto,
-partie de canotage sur la Seine, amours boiteux frappant
-à la porte de Mercure. Et de derniers rayons allaient
-à ces panneaux de buffet qui montrent la pochade
-d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de
-pommes sur des échelles; ils allaient à ces guirlandes
-où le pinceau de Brendel a noué aux pipes du Rhin les
-verres de Bohême; ils quittaient, comme à regret, des
-esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à
-cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces
-bouquets de fleurs et de femmes écloses sous la brosse
-de Nanteuil et la baguette magique de Diaz, ces grappes
-de fées montrant leurs bas de femmes sur des balançoires
-de roses&hellip;</p>
-
-<p>Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre
-jaune, le fromage de gruyère dévoré, le café versé dans
-les demi-tasses opaques, les pipes s'allumaient. Des
-apartés se faisaient dans des coins où des camarades se
-parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient
-des vers faux sur le livre de souvenir de la maison. La
-nuit endormait la rue, les charrettes, le village; les paroles
-devenaient plus rares; le sommeil de la campagne
-tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans
-leurs yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude,
-leur motif, leur journée, et souriaient vaguement à leurs
-couleurs du lendemain, avec les rêves de leurs chiens
-grognants entre leurs jambes. La fatigue se berçait dans
-une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le
-piano ouvert&hellip; Et tous allaient se coucher, dormir un
-de ces bons sommeils dans lesquels tombait le son lointain
-de la trompe du <i>corneur</i> de Macherin, et qu'éveillait,
-avec ses bruits du matin le réveil de la basse-cour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXIV</h2>
-
-
-<p>Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre,
-sans dessiner, laissant se faire en lui ces croquis
-inconscients, ces espèces d'esquisses flottantes que fixent
-plus tard la mémoire et la palette du peintre.</p>
-
-<p>Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait
-chaque fois, quand, au bout d'un quart d'heure, il
-arrivait à l'avenue du Bas-Bréau: il se sentait devant
-une des grandes majestés de la Nature. Et il demeurait
-toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement
-respectueux et de silence ému de l'âme, en face
-de cette entrée d'allée, de cette porte triomphale, où
-les arbres portaient sur l'arc de leurs colonnes superbes
-l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout de
-l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et
-sévères, ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments,
-beaux de la beauté sacrée des siècles, sortant,
-comme d'une herbe naine, des forets de fougère écrasées
-de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce,
-leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois
-les blancheurs polies de la pierre. Coriolis se mettait à
-marcher sous ces voûtes qui éclataient au-dessus de lui,
-à des élévations de cent pieds, en fusées de branches,
-en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues,
-ayant l'air de couronnes de colère sur des têtes de
-géant. Il marchait sur les ombres couchées barrant le
-chemin, qui tombaient du fût énorme des troncs; et en
-haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres
-du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par
-de petits morceaux de beau temps que la verdeur de la
-feuillée faisait fuir et presque pâlir dans un infini d'altitude.
-Des deux côtés du chemin, il avait des dessous
-de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a l'ombre
-des forêts dans la transparence pénétrante du midi,
-et que déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon
-courant, frémissant jusqu'au bout d'une branche, voletant
-sur les feuilles, en ayant l'air d'y allumer une
-rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits
-genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre;
-et les houx rampants remuaient sur le vernis de leurs
-feuilles une lumière métallique et liquide, l'éblouissement
-blanc d'un diamant dans une goutte d'eau.</p>
-
-<p>Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur
-les feuilles, cette gloire de l'été dans les arbres, cet air
-vif qui passe sur les tempes, les senteurs cordiales,
-l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois, ce qui
-passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude,
-enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse
-d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres
-aux membres d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci
-qui s'inclinaient avec les lignes penchées des grands pins
-italiens dans les villas, ceux-là qui montaient droits dans
-un jet de rigide élancement. Il y en avait de solitaires
-comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés,
-mêlant et nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient
-dessiner un rond de danse pour des hamadryades.
-Le sable, derrière Coriolis, enterrait son pas; et il avançait
-dans ce silence de la forêt muette et murmurante,
-où tombe des arbres comme une pluie de petits bruits
-secs, où bourdonnent incessamment, pour le bercement
-de la rêverie, tous les infiniment petits de la vie, le battement
-du rien qui vole, le bruissement du rien qui
-marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse,
-le coude sur la terre, les yeux à l'éternel balancement
-des branches auprès du ciel, de petits souffles accouraient
-à lui, sur l'herbe et les feuilles tombées, avec le
-pas d'une bête.</p>
-
-<p>L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du
-jour, la jeune clarté d'un bourgeonnement de printemps.
-Aux grands chênes succédaient les futaies, aux futaies
-les petits bois, où tout à coup, en passant, il faisait
-sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait
-de là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait
-lever, un grand remuement de branches d'où s'échappait
-au galop comme un grand cheval rouge, qui était
-un cerf.</p>
-
-<p>Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait,
-devant lui, dans le paysage découvert, les gorges sauvages
-d'Apremont, les rochers qui, sous le bleu africain
-du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se
-dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches.
-Alors, quittant le grand chemin, il grimpait à l'aventure
-au hasard de la route serpentante. Il se glissait entre les
-pierres d'où se dressait l'arbre sans terre et sans ombre,
-le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les fougères, presque
-aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied
-la mousse grillée et grésillante, se glissait entre des
-écartements de roc, marchait sous des tortils d'arbres
-étouffés, étranglés entre deux blocs et poussant de côté
-une branche sans feuille qui courait en l'air comme une
-mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au
-passage, l'inconnu de ces arbustes pareils à des n&oelig;uds
-de serpents lapidés, et dont la végétation se tord avec
-des airs d'animalité blessée, ces genévriers aux brindilles
-mortes, aux cassures de branchettes semblables à
-des f&oelig;tus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure
-noueuse et fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à
-travers lesquels se convulsionne le tronc vert-de-grisé
-avec ces arrachis d'où l'on dirait qu'il s'égoutte du
-sang.</p>
-
-<p>Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes
-de glissements furtifs et de rampements suspects,
-par des sentiers de chèvre, par des lits de torrents séchés,
-par des montées où les marches étaient faites de
-réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards,
-par des escaliers où de grandes dalles figuraient des
-affleurements de fossiles mal enterrés; et l'instinct de
-ses pas le portait presque toujours, au bout de ses
-courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui
-va à Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc
-de chaux calciné, tout miroitant de micas, dont l'éclatante
-blancheur n'était rompue, çà et là, que par un
-morceau de mousse d'un vert humide et une tache de
-terre de bruyère qui avait le noir de la traînée d'un
-charroi de charbon. Et alors, à sa gauche et à sa droite
-ce n'était plus que des roches. De la crête des deux collines,
-découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs
-arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement,
-l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes
-lâchés par une défaite de Titans. Un pan du Chaos semblait
-avoir croulé et s'être arrêté là; il y avait dans
-le tumulte immobile du paysage comme une grande
-tempête de la nature soudainement pétrifiée. Toutes les
-formes, tous les aspects, toutes les formidables fantaisies
-et toutes les terribles apparences du rocher, étaient rassemblés
-dans ce cirque où les grès énormes prenaient
-des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions
-assyriens, des allongements de lamentins sur un promontoire.
-Ici, les pierres entassées figuraient un soulèvement,
-un écrasement de tortues monstrueuses, de
-carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx
-camus serraient la route et barraient presque le passage.
-Les vastes galets d'une première mer du monde, des
-crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses,
-le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient
-sur ce chemin bordé de roches creusées par des
-remous de siècles, fouillés et battus peut-être par une
-vague antédiluvienne.</p>
-
-<p>Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte
-de Franchart, qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement
-de siéges de granit renversés par un festin de
-Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le fruste de murs
-anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées
-par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de
-l'éternité a creusé l'apparence de sculpture d'une cave
-d'Elephanta. Il restait devant ces grottes béantes où le
-Désert semble rentrer chez lui, devant ces antres de
-bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu
-de pas de lion, des traces de breacks&hellip;</p>
-
-<p>De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait
-involontairement à des oiseaux qui porteraient
-à manger à un Saint dans une grotte de la Thébaïde.</p>
-
-<p>Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une
-eau fauve dans sa cuvette de pierre blanche, à la marge
-mamelonnée, ondulante et rongée. Il s'asseyait quelques
-minutes au petit café de Franchart, repartait, retrouvait
-les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.</p>
-
-<p>Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt.
-Des brumes de verdure se levaient doucement des massifs
-où s'éteignait la molle clarté des écorces, où les formes
-à demi flottantes des arbres paraissaient se déraidir et
-se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation.
-Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles,
-le couchant de soleil en fusion remuait et faisait scintiller
-les feux de pierreries d'un lustre de cristal de roche.
-Le bleuissement, l'estompage vaporeux du soir montait
-insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds;
-des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une
-légèreté de rayons de lune, jouaient entre les fourrés.
-Des allées, du sable envolé sous les voitures, il se levait
-peu à peu un petit brouillard aérien, une fumée de rêve
-suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond, tout
-blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les
-flammes d'un écrin céleste&hellip; La fenêtre de Rembrandt,
-où il y a un prisme, et où jouerait la Titania de Shakespeare
-dans une toile d'araignée d'argent&mdash;c'était ce
-paysage du soir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXV</h2>
-
-
-<p>Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes
-de l'art ont changé d'aspect, de physionomie, de caractère.
-Elles ne sont plus hantées seulement par le peintre;
-elles sont visitées et habitées par le bourgeois, le demi-homme
-du monde, les affamés de villégiature à bon
-marché, les curieux désireux d'approcher cette bête
-curieuse: l'artiste, de le voir prendre sa nourriture, de
-surprendre sur place ses m&oelig;urs, ses habitudes, son
-débraillé intime et familier, ses charges, un peu de cette
-vie de déclassés amusants, que les légendes entourent
-d'une auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu
-à peu, on a vu venir loger dans ces chambrettes, manger
-à cette gamelle de la jeunesse, de la bonne enfance et de
-l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des professeurs,
-des officiers en congé, des magistrats, des mères
-de famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des
-passants, le monde composite d'une table d'hôte.</p>
-
-<p>Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour
-de la table, à côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant
-et prenant là leurs quartiers d'été et d'automne,
-à côté de deux paysagistes américains, amenés à Barbison
-par la réputation de cette forêt de Fontainebleau populaire
-jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait
-s'asseoir une vieille demoiselle tenant toujours en laisse
-un écureuil, et qu'on ne connaissait que sous le nom de
-«la demoiselle de Versailles»; un professeur de septième
-d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et de deux
-grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant
-sa vie à rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune
-sourd, à sourde vocation de peinture, sorti de la grande
-école des Batignolles.</p>
-
-<p>Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain
-de la société: devant l'inconnu des convives, l'imposante
-présence de la famille et de la virginité bourgeoise,
-les jeunes peintres avec la timidité de gens sans
-éducation, craignant de laisser échapper une inconvenance,
-et se mettant à viser à une sorte de comme il faut,
-s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et
-de bon ton qui glacent dans l'artiste <i>poseur</i> le rire naturel
-de l'art. Ils respectaient le comique du professeur, une
-espèce de M. Pet-de-Loup, homme sévère, mais juste, qui
-passait la moitié de son temps à morigéner ses deux fils,
-et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils n'abusaient
-pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de Versailles.
-Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du
-jeune sourd qui les <i>sciait</i> avec ces petits gloussements
-qu'ont les sourds-muets dans les cours, essayant d'attirer
-l'attention sur l'écriteau de leur infirmité pendu sur leur
-poitrine.</p>
-
-<p>Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il
-criait dans l'oreille du sourd des choses qui le faisaient
-rougir. Il rendait à tout moment des visites au vieux
-monsieur si peureux de l'invasion de quelqu'un dans
-sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses
-notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il
-abondait avec des intonations de Prudhomme dans les
-anathèmes du professeur contre les débordements de la
-jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour leur
-inculquer les plus sataniques principes d'insoumission.
-Quanta la vieille fille de Versailles, il en fit sa victime
-d'adoption. Il commença par lui persuader très-sérieusement,
-avec des textes de livres de médecine à l'appui, que
-la cohabitation avec un écureuil donnait à la longue la danse
-de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes contre
-la morsure des vipères pour aller se promener dans
-la forêt. Il lui fit croire qu'un des deux Américains de la
-table était un sauvage défroqué qui avait été élevé à
-manger de la chair humaine.&mdash;N'est-ce pas?&mdash;disait-il;
-et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des
-sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela
-avait un goût entre le b&oelig;uf et le turbot. Un soir, après
-une répétition secrète dans la journée, Anatole fit danser
-au Yankee une danse effroyable d'anthropophagie: les
-gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez crochu,
-ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle
-vampire, la «figure» où il faisait sauter comme
-un morceau délicat l'&oelig;il de sa victime, mirent l'horreur
-de leur cauchemar dans les nuits de la pauvre demoiselle.
-Mais la plus belle charge que lui monta Anatole fut
-la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez
-elle dans sa chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une
-lionne s'était échappée d'une ménagerie de Melun: on
-lui dit que la lionne s'était sauvée dans la forêt, qu'elle
-avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour la
-bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait
-son entrée dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste,
-comme s'il n'osait s'aventurer dehors qu'avec
-une arme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXVI</h2>
-
-
-<p>Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces
-deux vieilles femmes, au milieu de cette réunion d'hommes.
-Les attentions, les prévenances, les égards allaient
-à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se sentait trôner à cette
-table: elle y était comme une petite reine.</p>
-
-<p>Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction
-nouvelle pour elle, et qui la flattait dans la fausse position
-où elle était. L'épouse du professeur, bonne créature
-ingénue, s'était laissé prendre à son excellente tenue,
-au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis»
-qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que
-le couple était un ménage, que Manette était la femme
-du peintre. Aussi avait-elle répondu à ses amabilités.</p>
-
-<p>Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements
-du voisinage, les menues relations de la communauté
-des repas, elle avait mis ce liant qui établit
-comme une politesse de plain-pied entre femmes du même
-monde et de pareille situation sociale. De temps en temps,
-sur le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle
-honorait Manette de petits bouts de conversation familière.</p>
-
-<p>Manette était excessivement touchée d'être ainsi
-traitée; et elle s'appliquait à se maintenir dans cette
-estime, en continuant à la tromper, en jouant avec un
-art admirable cette comédie de la femme honnête qu'aime
-tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte
-souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir
-ce qu'elle essaye de paraître.</p>
-
-<p>Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété,
-de peur d'une découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant
-la figure de l'épouse légitime. Elle se surveillait
-elle-même dans ses gestes, ses paroles, ses expressions,
-s'enveloppait de robes simples, de petits fichus modestes,
-faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec
-tous les airs de sa personne, au mensonge qui devait
-entretenir l'illusion et continuer la méprise de la respectable
-femme du professeur. Et une joie intérieure la
-remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce
-de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté
-qu'elle rencontrait pour la première fois lui procurait
-l'enivrement, l'étourdissement qu'elle donne aux
-créatures qui n'y sont pas nées, et qui n'ont pas toujours
-respiré, naturellement, comme l'air autour d'elle, l'atmosphère
-de l'estime.</p>
-
-<p>Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de
-rires et de plaisanteries pour moquer, comme elle disait,
-ce «<i>geignard</i>» de Coriolis qui commençait à se plaindre
-du séjour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXVII</h2>
-
-
-<p>L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur,
-s'était réveillé chez Coriolis. Il était blessé physiquement
-de riens qui ne semblaient atteindre personne
-autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La rusticité
-de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il
-souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les
-petites insuffisances de l'installation, de cette misère
-d'eau et de linge faite à sa toilette, des serviettes de
-huit jours, de l'égueulement du pot à l'eau, de la cuvette
-de faïence si vilainement rosée sur le bord.</p>
-
-<p>La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes,
-les taches de la nappe, la fourchette d'étain qui
-salit les doigts, les assiettes de Creil avec les mêmes
-rébus. Le petit <i>jinglet</i> du cru lui irritait l'estomac. Il se
-faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé
-à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre,
-il y avait découvert tous les dessous de la chambre
-garnie des champs: le fané des siéges, la pauvreté sale du
-papier, le rapiéçage du couvre-pied, la couleur mangée
-des rideaux, la corde de la descente de lit, le déplaquage
-de la commode d'occasion. Et il lui venait là les
-instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les
-souffreteux, jetés hors de chez eux dans ces logis de
-hasard et de pauvreté, entre ces quatre murs où gondolent
-de mauvaises lithographies dans des cadres de bois
-noir.</p>
-
-<p>Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a
-le Parisien à sortir de chez lui, à changer ses aises contre
-l'imprévu et les privations de l'auberge. Il ne se
-trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous les
-bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient,
-mais qu'il trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues
-de Paris: sa patience d'un mauvais lit, d'un dîner sans
-lampe, du carreau sans tapis, avait fini avec sa distraction,
-avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait s'empêcher,
-par instant, de s'indigner intérieurement de
-l'<i>arriéré</i> du pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de
-paysannerie inculte qui reste aux bords des forêts, s'y
-défend si longtemps contre la civilisation et le confortable
-moderne, et garde toujours un peu de cette France
-d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les caravanes
-d'artistes sur des oreillers de coquilles d'&oelig;ufs.</p>
-
-<p>Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme
-toute dépaysée par le service de l'endroit, une sorte de
-service bénévole dont on semblait faire la gracieuseté
-aux gens, et où se trahissait l'indépendance du forestier,
-mêlée à la supériorité du paysan qui a du bien. On sentait
-une auberge habituée à des gens de vie presque
-ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de
-ménage, tout prêts, au besoin, à remplir l'ordre qu'ils
-donnaient, à aller chercher une assiette au buffet et l'eau
-de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, hébergés par la
-maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels
-on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait
-la main, paraissait les traiter, quoiqu'ils payassent,
-uniquement pour les obliger, et continuer à mériter le
-surnom de «<i>Bienfaiteur des artistes</i>», inscrit en grandes
-lettres sur la tombe de son prédécesseur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXVIII</h2>
-
-
-<p>Coriolis en était à ce moment de désenchantement,
-quand un soir à l'heure du dîner, il aperçut au bout de
-la rue de Barbison une silhouette de sa connaissance, la
-silhouette de Chassagnol ayant pour tout bagage une
-canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! c'est toi?&hellip; Ah! c'est gentil&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice&hellip;
-voilà. Je suis parti pour Fontainebleau&hellip; deux
-jours que j'y suis&hellip; On m'a dit que vous étiez ici&hellip; Et
-je viens casser une croûte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous&hellip;
-Nous te ferons voir la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Moi&hellip; Oh! tu sais la forêt&hellip; j'ai horreur de ça,
-moi&hellip; A Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais
-pas étudier mon bonhomme&hellip; j'ai été dans un cabinet
-de lecture pas mal monté pour la province&hellip; Ils ont une
-collection de romantiques de 1830&hellip; C'est bête, mais ça
-exalte&hellip; Je n'ai pas même été voir les carpes&hellip; Tu
-sais, moi, je suis un vrai pourri&hellip; je n'aime que ce qu'a
-fait l'homme&hellip; Il n'y a que cela qui m'intéresse&hellip; les
-villes, les bibliothèques, les musées&hellip; et puis après, le
-reste&hellip; cette grande étendue jaune et verte, cette machine
-qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un
-grand rien du tout pour moi&hellip; du vide mal colorié qui
-me rend les yeux tristes&hellip; Sais-tu le grand charme de
-Venise? C'est que c'est le coin du monde où il y a le
-moins de terre végétale&hellip; Ah çà! Manette va bien? Et
-Anatole?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, tu vas la voir&hellip; Anatole est encore en forêt,
-il va revenir.</p>
-
-<p>Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la
-table, ceux-ci pour aller faire un piquet chez des amis,
-ceux-là pour se promener, d'autres pour se coucher:</p>
-
-<p>&mdash;Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,&mdash;fit
-Chassagnol qui venait de dire, sans se déranger:
-C'est bon! à l'aubergiste qui voulait lui montrer sa
-chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal!&hellip; Heu! heu!</p>
-
-<p>Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires
-de confortable.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!&mdash;jeta tout à coup au milieu de ces doléances
-Chassagnol, avec l'explosion de son éloquence du
-soir allumée par l'imprudence des confidences de Coriolis.&mdash;Ah!
-ah!&hellip; bien fait!&hellip; Grand seigneur! toi,
-grand seigneur! gentilhomme!&hellip; toi seul, par exemple!
-Et tu viens ici pour être bien? Dans un endroit où il
-vient des peintres! Les peintres! un tas de rats, vivant
-mal&hellip; Tous des pingres!&hellip; Tous, laisse donc!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, mon cher,&mdash;essaya de dire Coriolis,&mdash;parce
-qu'il y a quelques crasseux parmi nous, ce n'est
-pas une raison pour envelopper toute notre classe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Moi, les peintres, je les adore&hellip; j'ai passé toute
-ma vie avec eux&hellip; Mais, précisément parce que je les
-adore, je les vois et je les juge&hellip; tous des pingres&hellip; sauf
-toi, avec une douzaine d'autres&hellip;&mdash;reprit Chassagnol
-se lançant à fond dans son paradoxe.&mdash;Oh! les préjugés!
-les préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous
-ces braves gens de bourgeois qui ont, sous la calotte du
-crâne, l'idée, l'idée enfoncée, solide, indéracinable, chevillée,
-qu'un artiste est un homme rempli de vices coûteux,
-un mangeur, un dépensier, un luxueux!&hellip; un
-bourreau d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se
-paye tout ce qu'il y a de meilleur et de plus cher à boire,
-à manger, à aimer! Mais ils sont ordonnés, rangés, serrés&hellip;
-ce sont des papiers de musique, que les artistes!&hellip;
-Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!&hellip; Ils dépensent&hellip;
-ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire
-comme les camarades; ils gaspillent un peu d'argent
-envoyé par la famille, carotté aux parents, prêté par
-leur bottier, de l'argent aux autres&hellip; Mais quand c'est
-de l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel,
-de l'argent gagné, de l'argent de leur talent et de
-leur travail; quand il leur descend dans la case du cerveau
-où se font les comptes que des pièces mises sur
-des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose
-sur des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables:
-des rentes, des maisons, des propriétés, des
-propriétés!&hellip; Oh! alors, il entre dans l'artiste une économie&hellip;
-mais une économie!&hellip; la magnifique avarice
-bourgeoise de l'art!&hellip; Enfin, dans toutes les autres professions,
-il y a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune,
-de bénéfices, d'enrichissement, qui pousse l'homme à la
-largeur, le parvenu à la dépense, le joueur heureux à la
-profusion&hellip; Un boursier, je prends un boursier, un
-boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer
-deux douzaines de chemises garnies de Malines à
-sa maîtresse&hellip; Mais dans l'art? Cherche! On dirait une
-industrie de luxe où les riches restent pauvres diables&hellip;
-L'argent qui leur pleut dessus avec le succès, ça garde
-dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents de
-peine qu'on gagne avec de la sueur&hellip; Il y en a beaucoup
-qui font des années de chirurgiens, des recettes
-de cent mille francs; il y a donc dans ce monde-là des
-signatures de cinquante mille francs le mètre carré&hellip;
-Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la
-folie de la dépense, et le mépris d'un homme né riche
-pour une pièce de cent sous&hellip; Une race plate&hellip; avec des
-goûts plats, des sens plats, des appétits plats&hellip; Oui, des
-gens capables de faire des fortunes de ténors, sans avoir
-un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente sous
-ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit
-francs&hellip; Au fond, des natures <i>peuple</i>, presque tous&hellip;
-Une pauvreté de goûts d'origine, de première éducation
-qui va très-bien avec leur vie, qui simplifie tout dans
-leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage, la
-famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement
-qui permet le bon marché des deux choses les
-plus chères de la vie: le Plaisir et le Bonheur&hellip; La
-femme, je prends la femme, parce que c'est l'étiage de
-la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme,
-est-ce qu'elle est, dans ce monde-là, la grande dépense
-qu'elle est ailleurs dans d'autres couches sociales? Un
-peintre, quand il gagne quarante, cinquante mille francs
-par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de paresse,
-broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune
-homme de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste,
-la maîtresse, presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein?
-qu'est-ce que c'est? Une utilité, une raccommodeuse,
-une personne de compagnie, une femme entre la gouvernante
-et la femme de ménage, bonne fille qui porte
-des bijoux d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant
-sur ses vertus domestiques&hellip; de domestique,
-son ordre, sa couture, son économie&hellip; La femme légitime?
-mon Dieu, c'est ça&hellip; avec un vernis&hellip; Le ménage?
-un ménage d'ouvrier&hellip; Des enfants habillés de
-mises bas, qu'on endimanché aux fêtes&hellip; morveux, avec
-des chandelles sous le nez&hellip; voilà! Connais-tu un peintre
-qui ait eu seulement voiture, toi?&hellip; Pas un, n'est-ce
-pas?&hellip; Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers,
-dans les corporations de tanneurs comme dans les confréries
-d'huissiers, jusque dans le monde des lettres où
-l'on gagne moins d'argent qu'à élever des couchers de
-soleil, et où l'on paye trois sous, une fois payée, une
-idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les
-ans&hellip; dans les lettres même, on entend dire quelquefois
-à des gens: J'ai dîné hier chez Chose&hellip; Et il y a eu chez
-Chose un dîner qui avait tout ce qui constitue un dîner&hellip;
-Chez les peintres, jamais! Je demande quelqu'un qui
-ait fait un vrai dîner chez un peintre&hellip; Qu'il le dise et
-qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre,
-c'est mythique, c'est une abstraction&hellip; Depuis le commencement
-du monde, on n'a jamais parlé de la cuisinière
-d'un peintre!&hellip; Les peintres, on sait comment ça
-reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements,
-c'est Gozlan qui a dénoncé celle-là, on passe
-des eaux-fortes et des dessins!&hellip; Et quand il y a des
-circonstances impossibles qui les forcent à vous offrir le
-pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur le «pas de
-cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit
-fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour
-la santé! le petit vin simple et naturel, qui se boit dans
-de petits verres ordinaires, sans prétention!&hellip; Je les
-connais, leurs pipes en terre! Je les connais, leurs collections
-de deux sous, leur bric-à-brac de faïence de
-Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons
-rustiques, les gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement
-où ils vous mènent dans les campagnes,
-et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont jamais
-assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et
-des trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?&hellip;
-Les peintres! Ah! oui, les peintres!&hellip; Mais si
-Solimène&hellip; Oui, si Solimène revenait&hellip;</p>
-
-<p>Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de
-Coriolis qui s'inclinait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu dors?</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, mon cher&hellip; il est deux heures du matin&hellip;
-Et ici, on prend un peu les habitudes des poules&hellip; A
-neuf heures, tout le monde est <i>en paille</i> comme on dit
-dans le pays&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Deux heures?&hellip;&mdash;répéta tranquillement Chassagnol,&mdash;deux
-heures&hellip; La voiture part à six heures&hellip;
-Ça ne vaut guère la peine de se coucher&hellip; Je vais un
-peu flâner dehors jusque-là&hellip; Tiens! au fait, si je réveillais
-Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole&hellip;
-Nous ferons un tour ensemble.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXIX</h2>
-
-
-<p>Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de
-son art, avait commencé une étude dans la forêt. Il était
-parti dans une de ces grandes tenues d'artiste qui donnent
-aux peintres, sous la feuillée, l'air terrible de bandits
-du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de
-chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des
-jambards de cuir, son parapluie gris en sautoir sur son
-sac. Et il avait été ainsi bravement <i>piger le motif</i>.</p>
-
-<p>Cependant, au bout de deux jours, il commença à
-trouver que ce qu'il faisait ne marchait pas, que la nature
-l'enfonçait, et que le bon Dieu était décidément plus
-fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher, regarda
-le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres,
-les huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son
-regard tomba et s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les
-petites mousses vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes
-de pluie, les suintements luisants, les éclaboussures de
-blanc, les petits creux mouillés où pourrit le roux
-tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha
-de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec
-du soleil sous les paupières.</p>
-
-<p>Les autres jours, il recommença. Il appelait cela
-«dormir d'après nature».</p>
-
-<p>Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur
-du pittoresque à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait
-de gros souliers contre les plantations déshonorant
-la forêt, et piétinait pendant deux heures les petites
-pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec
-l'homme des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux
-deux boîtes de reptiles. Il allait causer avec le vendeur
-d'orangine de la Cave aux Brigands. Il était familier
-dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux
-boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques
-qui connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec
-des messieurs qui mettaient le soir au bout de Barbison
-l'écho des entre-sols de marchands de vin au Mardi-gras.</p>
-
-<p>La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des
-futaies, et restait sans bouger, sans fumer, sans souffler,
-attendant un bramement, espérant voir un de ces fantastiques
-combats de cerfs qui sont la légende du pays.</p>
-
-<p>Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine
-existence. La forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions,
-de distractions. Il se fit un grand plaisir de chercher
-tout ce qu'on trouve là, ce que la main ramasse
-par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la
-chasse aux vipères, il passa à la récolte des champignons.</p>
-
-<p>Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait
-d'énormes aux pieds des chênes: Anatole ne revenait
-plus qu'avec sa vareuse nouée aux quatre coins, toute
-pesante et bourrée de ces <i>girolles</i> d'or que le pas écrase,
-tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à
-l'huile, à la provençale: car il était assez cuisinier de
-goût et de vocation, et il n'y avait pas besoin que la table le
-priât beaucoup pour qu'il se fît un tablier d'une serviette
-et remuât dans une casserole son fameux gigot à la juive.</p>
-
-<p>Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole
-revint à son étude, travailla encore un jour ou deux.
-Puis tout à coup, en plein Bas-Bréau, les chênes qui le
-regardaient virent l'incorrigible maître aux Pierrots
-accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.</p>
-
-<p>Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste.
-Et ce cadeau resserra l'intimité qui le mêlait à
-toute la famille; car il était pour la maison un camarade.
-Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part, le
-dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances
-en blouse de la ferme, aux parties de cartes à la chandelle
-des petites bonnes en madras, avec des cartes
-grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.</p>
-
-<p>Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine,
-le samedi, à Melun, il emmenait Anatole dans
-sa carriole, et lui faisait manger dans un cabinet cet
-extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un
-homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu
-gais, fraternellement liés par le bras de l'un passé sur
-l'épaule de l'autre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXX</h2>
-
-
-<p>&mdash;Dis donc,&mdash;fit un matin Anatole, en frappant à
-la porte de Coriolis,&mdash;tu ne viens pas à Mariette?&hellip;
-une partie que nous venons d'arrêter devant le beau
-temps qu'il fait&hellip; On va à pied, nous allons nous payer
-la <i>Mare aux Fées</i>, le <i>Long Rocher</i>, les <i>Ventes à la Reine</i>,
-l'affaire de deux jours: viens donc, hein?</p>
-
-<p>&mdash;Non&hellip; Ce serait trop dur pour Manette&hellip; Mais
-vois un peu ça, si l'on est mieux là-bas qu'ici.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Anatole revenu:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?&mdash;lui dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher&hellip; nous
-avons été voir ça la nuit, une lune magnifique! Ah!
-voilà un décor pour la Porte-Saint-Martin, avec un beau
-crime là-dedans&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et les auberges?</p>
-
-<p>&mdash;Les auberges, délicieux! un monde!&hellip; Pas des
-bonnets de nuit comme ici&hellip; d'un jeune!&hellip; et un train!
-Ah! des vrais, ceux-là&hellip; On les entend à une demi-lieue
-sur la route, jusqu'à deux heures du matin.</p>
-
-<p>&mdash;Et la nourriture?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! la nourriture&hellip; Je leur ai pêché un fameux
-plat de grenouilles, va!&hellip; La nourriture? Tu sais, moi,
-je n'ai pas trop fait attention&hellip; Par exemple, le vin est
-meilleur qu'ici&hellip; Un vrai père Lajoie, mon cher, l'aubergiste
-là-bas&hellip; pas de façons&hellip; les pieds nus dans
-ses chaussons&hellip; Oh! une bonne tête!&hellip; Très-animé, le
-pays&hellip; il tombe des convois du quartier Latin, des baladeuses
-qui vous arrivent en cheveux, en pantoufles et
-avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des
-courants d'air de <i>Closerie des lilas</i> dans la forêt&hellip; Enfin
-je te dis, c'est tout ce qu'il y a de plus gai.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, je suis fixé,&mdash;dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Pas moyen de s'embêter une minute&mdash;continua
-sans l'entendre Anatole,&mdash;des histoires de femmes toute
-la journée; la maîtresse de Chose qui a accusé la maîtresse
-de Machin de lui avoir démarqué ses bas&hellip; ça a
-fait une scène à table!&hellip; Les lits? je n'y ai rien senti&hellip;
-Ma foi! nous n'y serions pas mal,&mdash;dit en finissant
-Anatole tourmenté du besoin de mouvement qu'ont les
-enfants, et toujours prêt à changer de place.</p>
-
-<p>&mdash;Merci,&mdash;fit Coriolis,&mdash;que j'emmène Manette
-là?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, oui, Manette&hellip; Je n'y pensais pas,&mdash;fit
-Anatole en homme subitement éclairé par Coriolis,
-et n'ayant guère des convenances de la vie une perception
-nette, immédiate et personnelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXI</h2>
-
-
-<p>Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le
-professeur et sa famille s'étaient retirés de la salle à
-manger. Et Anatole déployait ses talents de brûleur
-d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine
-de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu
-par Coriolis.</p>
-
-<p>Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société
-d'hommes, dans l'effusion bavarde de la digestion, se
-lève de la mémoire de chacun et s'en répand, après
-la première pipe, des histoires de tous les pays et de
-toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de
-punch.</p>
-
-<p>Un des Américains, dans un français impossible, racontait
-que par amour pour une gitana, il s'était engagé
-dans une troupe de bohémiens courant l'Amérique. Et
-il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de
-trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne
-aventure, interrompue par un singulier incident. La
-femme du chef vint à mourir: la religion de la bande
-exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et il n'y
-avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au
-Potomac: dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant
-à mesure que l'odeur de la morte augmentait,
-il avait fini par se sauver à mi-chemin des bohémiens
-et de son amante.</p>
-
-<p>Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant,
-un garçon connaissant les coins et recoins des capitales
-de l'Europe, parlait de deux assassins de grand chemin
-qu'il avait vu pendre à Florence. Ces industriels assassinaient,
-sans se salir ni se compromettre. Ils avaient
-chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient
-de terre tassée, et avec lequel ils frappaient
-à très-petits coups, tout doucement, sur l'épigastre de
-leur victime, de manière à ne jamais déterminer d'ecchymose
-ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en
-moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après
-quoi, ils rentraient chez eux, comme d'honnêtes paysans,
-avec leurs gaines de parapluie vides. Puis venaient des
-descriptions d'autres pendaisons, merveilleusement observées,
-contées avec tout le détail impressionnant et
-scientifique de la chose vue, finissant par un tableau
-sinistre d'un lancement dans l'éternité à Londres, avec
-le bourreau splénétique, le paletot de caoutchouc sur le
-condamné, et l'éternelle petite pluie désolée des exécutions
-de là-bas.</p>
-
-<p>Un autre exposait les origines de Barbison, remontait
-au plus lointain des légendes du pays, attribuait
-l'immigration des peintres à une espèce de précurseur
-mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de
-l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter
-le pays, dans des époques anté-historiques, et demanda
-un sabre à un certain père Ordet pour aller dans la forêt.
-Il avait, d'après la tradition, un petit domestique
-qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et
-c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs
-avaient été Jacob Petit, le porcelainier, puis un
-M. Ledieu, puis un M. Dauvin. Puis venaient Rousseau,
-Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, deux ans
-après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son
-rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait
-par une échelle, et où l'on accrochait le soir son
-étude du jour au-dessus de son lit. C'est à cette époque,
-ajoutait l'historiographe, qu'on peut fixer le commencement
-de sûreté du pays pour les artistes, non à cause des
-brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient
-pour trop de pittoresque «les hommes à pique»,
-que le père de l'aubergiste actuel était obligé de réclamer.</p>
-
-<p>Anatole avait rempli les verres.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! sourd, voilà le tien,&mdash;dit-il au Batignollais.</p>
-
-<p>&mdash;Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée
-ce matin&hellip; Tu vas payer quelque chose&hellip; Viens un
-peu par ici que nous reprenions notre conversation&hellip;</p>
-
-<p>Le sourd des Batignolles avait une corde comique,
-l'avarice, une avarice qu'on eût dite amassée par plusieurs
-générations paysannes de la banlieue de Paris. Il
-avait une défiance terrible de ce monde où il s'était aventuré,
-et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu respectueux
-et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute
-comme une caverne. Rien n'était plus amusant que sa
-grossière peur d'être carotté, et la continuelle préoccupation
-avec laquelle il se défendait d'avoir de l'argent dans
-sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des sept cents
-pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de
-ses créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des
-contraintes, des en-têtes de contributions, grommelait,
-mâchonnait des chiffres, des comptes de pauvre, demandait
-le prix de tout. Quand on voulait le faire jouer, il
-demandait à ne jouer que des centimes; et quand il
-avait perdu cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage
-sa redingote de velours.</p>
-
-<p>La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui
-persuader qu'il voulait épouser sa tante, une charge qui,
-malgré sa monstruosité, ne laissait pas que d'inquiéter
-vaguement, par son retour quotidien et l'air sérieux d'Anatole,
-les espérances du neveu.</p>
-
-<p>Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant
-le cou à lui dévisser la tête, approcha sa bouche
-de la meilleure de ses deux oreilles, et lui cria dedans de
-toute sa force:</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Trente-cinq.</p>
-
-<p>&mdash;Mettons quarante&hellip; Est-elle ragoûtante?</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça?</p>
-
-<p>&mdash;Ta tante.</p>
-
-<p>&mdash;Ma tante?&hellip; Elle est belle femme.</p>
-
-<p>&mdash;Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?</p>
-
-<p>&mdash;Hein?</p>
-
-<p>&mdash;Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais?
-Parce que moi, je ne veux me marier qu'avec
-la certitude d'avoir des enfants&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dame&hellip; je ne sais pas, moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça me suffit&hellip; tu es mon ami&hellip; il faut que tu me
-fasses épouser ta tante&hellip;</p>
-
-<p>Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:&mdash;Non,&mdash;à
-demi formulé dans un sourire d'idiot.</p>
-
-<p>Anatole lui ressaisit la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne me trouves pas bien?</p>
-
-<p>Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.</p>
-
-<p>&mdash;Où demeures-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Rue Cardinet&hellip; 14.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des omnibus?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;J'irai te voir.</p>
-
-<p>Le sourd riait toujours.</p>
-
-<p>Anatole reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous irons tous te voir&hellip; Ça fera plaisir à ta tante,
-à ta brave femme de tante&hellip; un c&oelig;ur d'or&hellip; je la vois
-d'ici&hellip; Elle nous fera un petit dîner&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Plus la cuisine est grasse, plus le testament est
-maigre&hellip;&mdash;murmura le sourd avec une espèce de finesse
-malicieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!&hellip; La
-sagesse des nations!&hellip; Amour de sourd, va!&hellip; Quelle canaille,
-hein!&mdash;ajouta Anatole en se tournant vers les
-autres qui, arrivant l'un après l'autre, prenaient la tête
-du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!</p>
-
-<p>&mdash;Tenez,&mdash;dit quelqu'un,&mdash;voulez-vous que je vous
-dise? Il n'est pas sourd du tout&hellip; Il nous fait poser&hellip;
-c'est un truc que lui a montré sa tante pour qu'on ne lui
-emprunte pas cent sous.</p>
-
-<p>Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le
-tympan avec une voix caverneuse, fatale et méphistophélique:</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de
-génie&hellip; Si, tu me l'as dit&hellip; C'est une ambition honnête&hellip;
-Il n'y a qu'un moyen&hellip; c'est de commencer par
-manger ta fortune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Toucher à mon <i>tapital</i>!&mdash;s'écria, dans un premier
-soubresaut d'effroi, le sourd avec une inarticulation
-d'enfant. Puis, se remettant et reprenant sa sérénité à
-la fois bête et sournoise, il se mit à dire, comme s'il
-parlait avec lui-même à ses idées:&mdash;Moi&hellip; je ne veux
-pas me marier&hellip; J'aime les gens connus, moi&hellip; Je les
-inviterai&hellip; un jour&hellip; Et puis, je voudrais fonder quelque
-chose après ma mort&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela!&mdash;lui beugla Anatole,&mdash;une fondation,
-bravo! Tiens! la fondation d'un punch perpétuel à Barbison!
-Trois cent soixante-cinq bols par an!&hellip; Superbe
-idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos bras!</p>
-
-<p>Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du
-sourd, ahuri et se débattant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXII</h2>
-
-
-<p>Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à
-patienter. Le trio restait à l'auberge, continuant sa vie
-de promenade et de paresse, jouissant de l'air, de la
-forêt, de la campagne, quand un soir il apparut à la table
-deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de
-large encolure, les mains énormes; et une petite femme,
-sa femme, une petite brune, toute sèche et nerveuse, aux
-grands yeux noirs, aux traits fins, découpés, presque
-pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'&oelig;il dédaigneux, à la
-parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du haut
-commerce parisien; un type de cette femme légitime de
-l'artiste chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu,
-une dignité hérissée, une susceptibilité agressive, toujours
-en garde contre un manque de respect, une honnêteté
-nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent
-dans la petite bourgeoise une petite madame Roland
-manquée.</p>
-
-<p>Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant
-le dîner, elle laissa tomber sur elle deux ou trois de
-ces regards avec lesquels les femmes honnêtes savent
-jeter leur mépris et leur haine à la figure des autres.</p>
-
-<p>En sortant de table, Manette demanda à la femme de
-l'aubergiste ce que c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient
-longtemps. Elle apprit qu'ils s'appelaient M. et madame
-Riberolles; qu'ils venaient passer tous les ans une
-partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un
-contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure
-de l'individu et le genre de son talent, avait la spécialité
-de peindre des branches de groseillier et de cerisier sur
-de petits panneaux, dont il laissait le fond et les veines
-de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, ne
-le quittait pas: elle en était très-jalouse.</p>
-
-<p>Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain
-de madame Riberolles se reculant de son voisinage, se
-garant d'elle, affectant de ne pas la voir, de ne pas l'entendre;
-et elle remarqua la gêne, l'embarras, l'espèce
-de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la femme du
-professeur, évitant son regard et se levant, la première
-au dessert, pour ne pas la rencontrer.</p>
-
-<p>A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver
-chez Manette un écho, une voix qui se mêla peu à peu à
-ses plaintes. Les choses en étaient là, quand un soir, un
-des Américains se mit à dire que dans son pays, le métier
-de modèle était considéré comme honteux; et,
-comme exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il
-avait dessiné un modèle de femme dans une académie
-de New-York, pas une jeune personne, à un petit bal
-où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui.
-L'honnête Américain avait raconté cela fort innocemment,
-et en toute ignorance du passé de Manette. Son
-histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle y
-trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir
-une intention d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce
-que Coriolis put lui dire, elle resta attachée à cette idée,
-avec l'entêtement bête et enragé, enfoncé pour toujours
-dans la cervelle d'une femme du peuple, et que rien n'en
-arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à
-Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on
-l'outrageait.</p>
-
-<p>Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop
-fâché qu'on quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un
-crime. En grisant d'eau-de-vie le corbeau favori de la
-maison, il l'avait foudroyé. Le croyant échappé, on le
-cherchait partout.</p>
-
-<p>Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la
-table des peintres. Ils se feraient servir à part, tous les
-trois. Il n'était guère plus content qu'elle de l'auberge;
-mais, quoi qu'il fût tout prêt à s'en aller, il lui demandait
-de rester encore quelques jours. On lui avait parlé de
-Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas s'établir
-un peu mieux.</p>
-
-<p>Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la
-suite d'un pannotage pour la destruction des grands
-animaux dont se plaignaient les paysans, un peintre de
-l'endroit, une des popularités du pays, le fameux paysagiste
-Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général,
-invita à venir le manger chez lui tous les artistes faisant
-séjour à Barbison, Coriolis, «sa dame» et Anatole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXIII</h2>
-
-
-<p>Crescent était un des grands représentants du paysage
-moderne.</p>
-
-<p>Dans le grand mouvement du retour de l'art et de
-l'homme du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle à la nature naturelle, dans cette
-étude sympathique des choses à laquelle vont pour se
-retremper et se rafraîchir les civilisations vieilles, dans
-cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles,
-ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de
-notre école présente, Crescent s'était fait un nom et une
-place à part. Un des premiers il avait bravement rompu
-avec le paysage historique, le site composé et traditionnel,
-le persil héroïque du feuillage, l'arbre monumental,
-cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement
-un crime ou un amour mythologique. Il avait été
-au premier champ, à la première herbe, à la première
-eau; et là, toute la nature lui était apparue et lui avait
-parlé. En regardant naïvement et religieusement en l'air
-et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une
-barrière, il avait trouvé sa vocation et son talent. Dans
-la campagne commune, vulgaire, méprisée du rayon de
-la grande ville, il avait découvert la campagne. Le verger
-mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume
-dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de
-vigne, les ondulations de collines basses, les légers
-rideaux de peupliers, les minces bois clairs de la grande
-banlieue lui avaient suffi pour trouver ces chefs-d'&oelig;uvre
-«qu'on peut faire,&mdash;disait un de ses grands camarades,&mdash;sans
-quitter les environs de Paris.»</p>
-
-<p>Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le
-plus petit coin, le moindre sujet lui donnait l'inspiration.
-Une ferme, un clos, un ruisseau sous bois clapotant
-sous le sabot d'un cheval de charrette, une tranche
-de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par
-l'âne d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur
-blancs et roses comme des arbres de paradis: c'étaient
-ses tableaux. Une ligne d'horizon, une mare, une silhouette
-de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour
-faire voir et toucher à l'&oelig;il la plaine de Barbison.</p>
-
-<p>Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée,
-la terre des champs crevassée à grosses mottes, la chaleur
-et, comme dit le paysan, le <i>touffe</i> d'une belle journée,
-la fraîcheur d'une rivière, l'ombre d'un chemin
-creux: elle avait des parfums, des <i>fragrances</i>, des haleines.
-De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du
-soir, Crescent donnait le sentiment, presque l'émotion,
-en peintre admirable de la sensation. Ce qu'il cherchait,
-ce qu'il rendait avant tout, c'était l'impression, vive et
-profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure.
-D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant,
-la gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le
-soupir. Et de ses souvenirs, de ses études, il semblait
-emporter dans ses toiles l'espèce d'âme variable, circulant
-autour de la sèche immobilité du motif, animant
-l'arbre et le terrain,&mdash;l'atmosphère.</p>
-
-<p>L'atmosphère, la possession, le remaniement continu,
-l'embrassement universel, la pénétration des choses par
-le ciel, avaient été la grande étude de ces yeux et de
-cet esprit, toujours occupés à contempler et à saisir les
-féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume,
-les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes,
-les vaporisations changeantes, le flottement des
-rayons, les décompositions des nuages, l'admirable richesse
-et le divin caprice des colorations prismatiques
-de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il
-jamais <i>un fait isolé</i>, le dessus et le plafond d'un tableau,
-il était l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble
-et aux détails tous les rapports de ton, le bain où tout
-trempait, de la feuille à l'insecte, le milieu ambiant et
-diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature et
-toutes les transfigurations de la terre.</p>
-
-<p>Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique
-des Heures retrouvé au bout de la brosse, il répandait le
-matin, l'aube poudroyante, les dernières balayures de la
-nuit, le jour timide dans un brouillard de rosée, la lumière
-argentée, virginale, comme tramée de fils de la
-Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le
-village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette
-de l'<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux,
-gris de chaleur orageuse, avec ses tons neutres et
-brûlants, ses soleils sourds faisant peser la fadeur éc&oelig;urante
-de l'été sur la sieste des moissonneurs. Et toute
-une série admirable de ses tableaux déroulait le soir,
-ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un
-horizon d'or, les lentes défaillances, les pâlissements de
-jour, la descente de la mélancolie sereine des heures
-noires dans la campagne éteinte et presque effacée.</p>
-
-<p>Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque
-scène champêtre, les semailles, la moisson, la récolte,&mdash;un
-de ces travaux nourriciers de l'homme dont il
-essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté avec
-l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une
-ligne rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité
-primitive, faisant de la paysanne, de la femme de
-labour, courbée sur la glèbe, de ce corps où le labeur
-du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide
-habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle
-vit:&mdash;du brun de la terre, du bleu du ciel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXIV</h2>
-
-
-<p>Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure,
-l'heure du dîner de la campagne, sous une tente faite
-avec des draps, dressée dans le jardin.</p>
-
-<p>On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les
-sauces. Et bientôt, dans l'expansion de ce repas en plein
-air, Crescent et Coriolis, qui avaient d'avance, sans se
-connaître, une mutuelle estime de leurs talents, devinrent
-presque des amis, se parlant dans l'intimité de
-l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.</p>
-
-<p>Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité
-bouffonne et de galanterie attentionnée, qui était
-son charme auprès des femmes, Anatole avait fait tout
-le suite la conquête de madame Crescent.</p>
-
-<p>Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner
-d'hommes, où il n'y avait d'autre femme avec elle que
-madame Crescent, laissait voir une espèce de gêne.</p>
-
-<p>La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le
-dessert fut-il sur la table qu'elle lui dit:&mdash;Ma belle,
-venez voir ma poulaille&hellip; ça vous amusera plus que de
-rester avec toutes ces horreurs d'hommes&hellip; Et vous?&mdash;fit-elle
-en se tournant vers Anatole, vous, le <i>bélier</i>&hellip;</p>
-
-<p>Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la
-passion, répandus et vulgarisés dans tout Barbison par
-la <i>poulomanie</i> de Jacques, le peintre graveur. Au bout
-du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc
-divisé en quatre compartiments, et dont un émondage
-de peupliers relié par des perchettes nouées avec de
-l'osier faisait le palis garni en bas de paille de seigle.
-Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros loquet de la
-porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de pierrailles,
-traversés de lattes, couverts de chaume; les
-petits hangars reliés aux poulaillers par une rallonge de
-refuge contre la pluie; les juchoirs mobiles, les pondoirs
-en osier attachés au mur par une tringle de bois,
-les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela,
-leur disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau,
-ne <i>gâchant</i> pas, que les poulaillers étaient exposés au
-levant, parce que l'exposition au midi faisait de la vermine;
-que l'hiver, il fallait mettre une bonne couche de
-fumier sous les hangars, pour empêcher les poules
-d'avoir froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu
-du gazon, où elle déposait du sable fin qui servait aux
-poules à se poudrer. Elle leur faisait remarquer une
-augette recouverte qu'elle avait inventée pour mettre le
-grain à l'abri de la pluie et des piétinements.</p>
-
-<p>Et toute contente des petits étonnements de Manette,
-enchantée d'Anatole, de son air et de ses assentiments
-de connaisseur, des cris imitatifs dont il inquiétait la
-basse-cour, des <i>cocoricos</i> avec lesquels il faisait se piéter
-et se créter batailleusement les coqs, elle montrait et
-remontrait ses Houdan, ses Crèvec&oelig;ur, ses Cochinchine,
-ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes,
-exotiques, ses petites poules naines: des boules de soie.
-Elle appelait toutes ces bêtes, les petites, les grandes,
-leur parlait, les caressait avec une sorte d'attendrissement
-grisé mêlé à un sentiment de famille.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXV</h2>
-
-
-<p>Madame Crescent était une petite femme grasse et
-courte, avec une tournure boulotte où il y avait quelque
-chose de fallot, de cocasse, de comique. Deux <i>couêttes</i>
-de cheveux en désordre, couleur de chanvre, s'échappaient
-sur son front de la ruche de son bonnet. Ses
-yeux bleus tout clairs montraient un grand blanc
-quand elle les levait. Elle avait un petit nez étonné, un
-teint tout frais avec des pommettes du rose d'une
-pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une
-femme de quarante ans, où l'on croyait voir par moments
-comme la figure et la peau d'une petite fille sous
-un bonnet de grand'mère.</p>
-
-<p>Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps,
-d'habitude, de langue et d'âme. Ses robes, faites à
-Paris, rappelaient, sur son dos, les paquets et les plis du
-village. Elle portait des souliers qui faisaient le bruit
-d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier chapeau
-l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux
-fois d'être écrasée dans la journée. Ses idées étaient les
-idées têtues de l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques
-sur la médecine, de républicaines sur le
-gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de
-françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher
-les Anglais d'acheter ce qu'on mange en France.
-Contre les Anglais particulièrement, elle nourrissait
-toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on
-faisait de Paris une pension de cent mille francs à la
-fille de la reine d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle
-pêle-mêle, avec des observations fines de paysan, en
-saillies drôlatiques, dans une langue colorée des mots
-de son pays et des expressions faubouriennes de Paris,
-une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée,
-moitié estropiée, une langue de raccroc et de
-chance brouillée avec la grammaire, et qui avait un fond
-d'arrière-goût des champs, l'originalité native et brute
-de cette nature restée champêtre.</p>
-
-<p>Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un
-mélange de bonne humeur et d'impatience, de grogneries
-sans amertume lui montant de la vivacité de son sang,
-et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies cascades de
-rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement
-de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.</p>
-
-<p>Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle
-ne pouvait rien retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la
-garder, intime, secrète, enfermée, cachée, comme tout
-le monde. Une sensation, une impression, était immédiatement
-chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait
-tout haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les
-idées les plus baroques, les plus saugrenues, les plus
-«endiablées», comme elle disait, lui venaient au même
-moment au bout de la langue. Les mots de choses qui
-lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un
-phénomène étrange, dans l'espèce de bouillonnement
-d'un pot sans couvercle. Et cela était chez elle aussi involontaire
-qu'instantané. Souvent, aussitôt après un
-mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un,
-elle devenait rouge comme une cerise, et malheureuse
-comme les pierres.</p>
-
-<p>Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du
-matin jusqu'au soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs,
-à la pièce où elle se trouvait. Dans un éternel monologue
-de confession, elle disait innocemment toute seule ce
-qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce qui l'occupait, ce
-qu'elle regardait, tous les riens de son imagination,
-l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en
-faisant la cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait
-avec tout ce que touchaient ses mains: elle prévenait
-une pomme de terre qu'elle allait la faire cuire.
-Elle interpellait le charbon, la cheminée, les casseroles,
-grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère,
-et qu'elle appelait sérieusement «<i>horreurs</i>», un mot
-universel qu'elle appliquait à tout.</p>
-
-<p>Un amour, une passion remplissait la vie de madame
-Crescent: l'adoration des animaux. Les bêtes faisaient
-son bonheur et comme ses enfants. Il semblait qu'il y
-eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse pour
-eux.</p>
-
-<p>Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait
-pas, qu'elle menait avec elle aux champs, dans les
-bois. A douze ans, elle avait vu tuer et manger sa nourrice
-par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, l'horreur
-de son estomac pour la viande avait été telle
-qu'elle avait passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher
-à un <i>creton</i> de lard; et encore maintenant, elle ne
-mangeait pas volontiers de ce qui était de la chair, refusant
-de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau,
-vivant de légumes et de verdure, comme de la seule
-nourriture innocente et sans crime. Son instinct avait
-naturellement de la religieuse répugnance du brahme
-pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle, la
-boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.</p>
-
-<p>Les animaux lui tenaient comme physiquement au
-c&oelig;ur. Il y avait d'elle à eux des liens secrets, une espèce
-de chaîne, des rapports comme d'une autre vie commune.
-Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que fait
-une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles
-qu'elle met dans un être humain, lui avaient presque
-donné une solidarité de parenté, une communion de
-souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs joies lui
-remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa
-vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se
-levait de son petit corps, de sa timidité, des audaces,
-des colères, des apostrophes en pleine rue à se faire assommer.
-Contre les bouchers menant leurs bestiaux à
-l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs
-attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient
-revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers,
-avec des indignations terribles. Elle rêvait la nuit de
-tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journée.</p>
-
-<p>Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa
-grande joie était de voir un chien, un chat, n'importe
-quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un
-bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux
-surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour
-eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage
-qui les éparpille piaillants.</p>
-
-<p>Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une
-heure, à demi cachée derrière une persienne, distraite,
-intéressée, absorbée, sans bouger, perdue dans une attention
-amoureuse, charmée, avec une immobilité de
-ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un
-joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait
-allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait
-l'air de remercier le beau temps et les premières pousses
-de verdure comme la charité du bon Dieu pour ces petits
-pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, il y
-a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites
-panses.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXVI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Ah! on est dans la <i>boutique</i>,&mdash;dit madame Crescent
-en se servant du mot dont son mari appelait son
-atelier, et elle rentra du jardin avec Manette et Anatole.</p>
-
-<p>Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui
-causaient familièrement: Coriolis enchanté de trouver
-enfin un peintre qui parlât un peu de son art; Crescent,
-le sauvage, vivant à l'écart des habitants du pays, tout
-heureux de rencontrer un causeur intelligent qui l'entretenait
-de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à
-des vitrines de marchands, les analysait en homme qui
-les avait étudiés, flairés, sentis. De la peinture, la conversation
-alla au pays, au manque de confortable des
-auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à côté
-d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux.
-Coriolis expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa
-connaissance juste au moment de s'en aller, de retourner
-à Paris. Le pays lui plaisait; il aurait voulu y passer
-encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait matériellement
-trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être
-mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Un moyen?&mdash;dit vivement madame Crescent qui
-trouvait Manette charmante.&mdash;Mais il y en a un&hellip; Il
-faut devenir nos voisins, voilà tout&hellip; Si au lieu de rester
-à l'auberge&hellip; La maison, tu sais Crescent, qui est là, de
-l'autre côté de notre mur?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est vrai,&mdash;dit Crescent.&mdash;Ils m'ont
-écrit&hellip; la famille anglaise qui l'habite tous les ans. Ils
-ne viennent pas cette année&hellip; Je suis chargé de la
-louer&hellip; Ainsi, si ça vous va&hellip; Il y a un petit atelier où le
-mari faisait de l'aquarelle d'amateur&hellip; Mais venez la voir,
-ce sera plus simple.</p>
-
-<p>Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine,
-une petite maison gaie, construite avec de la pierraille
-encastrée dans du ciment rouge, aux volets, aux persiennes,
-peints en acajou, au toit de tuile caché dans
-l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect
-par la confortable rusticité d'une installation anglaise.</p>
-
-<p>&mdash;Signons le papier,&mdash;dit Coriolis au bout de la
-visite.</p>
-
-<p>Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison,
-où la cuisinière, rappelée de Paris, faisait le dîner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXVII</h2>
-
-
-<p>Le voisinage porte à porte, les instructions que madame
-Crescent était obligée de donner pour l'approvisionnement
-fait à Barbison par des fournisseurs en
-voiture, les visites à toute minute pour se demander,
-s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout
-de quelques jours la plus grande intimité entre les deux
-femmes.</p>
-
-<p>Manette était enchantée de la connaissance. Au fond,
-elle éprouvait un certain soulagement à n'avoir plus besoin
-de «se tenir» comme avec la femme du professeur,
-à se sentir affranchie de la réserve, de la surveillance
-sur elle-même, de toute cette manière d'être
-cérémonieuse qu'elle avait eu tant de peine à soutenir.
-Elle se trouvait à l'aise avec cette femme toute ronde,
-ses manières à la bonne franquette, sa langue de peuple.
-Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la campagnarde
-la remettait dans son milieu, en lui laissant sa
-supériorité de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne.</p>
-
-<p>Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette
-relation l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée,
-d'une femme honnête, estimée, aimée par tout le pays.
-Car madame Crescent était sans préjugés: elle avait
-cette singulière indulgence de la femme pour la maîtresse,
-assez ordinaire dans le monde des arts, et
-qu'apprend peut-être là aux femmes légitimes l'exemple
-de toutes les maîtresses qui finissent par y être épousées.</p>
-
-<p>De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément
-dans la société de Manette, dans une espèce d'autorité
-d'expérience et d'âge sur cette jeune et jolie femme qui
-aurait pu être sa fille. Son c&oelig;ur chaud et aimant de
-paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne
-sympathique qui lui faisait une société, un auditoire,
-prêtait ses deux oreilles au bavardage que n'entendait
-même pas Crescent.</p>
-
-<p>Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand
-Manette arrivait dans l'après-midi, une sorte de gros
-bonheur fou la prenait, la mettait sens dessus dessous,
-lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus belle
-surprise:&mdash;Ma belle, nous allons nous faire une bonne
-salade à la crème!</p>
-
-<p>Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre
-chaude, les yeux heureux de regarder Manette, de sa
-voix criarde qui se faisait toute douce, elle laissait échapper
-cette phrase comme une musique.</p>
-
-<p>&mdash;Est-on bien ici!&hellip; c'est comme si l'on était sur de
-la mousse en paradis&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXVIII</h2>
-
-
-<p>Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.</p>
-
-<p>Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don
-de cet homme né peintre, et qui semblait mis au monde
-uniquement pour faire cela: de la peinture. Il admirait ce
-tempérament d'artiste plongé si profondément dans son
-art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour
-de poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se
-glissât dans le bonheur et l'application de son opération
-matérielle, une idée de réputation, de gloire, d'argent,
-une préoccupation du public, du succès, de l'opinion.
-Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de
-matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges,
-c'était tout ce que Crescent demandait. A le voir travailler
-sans inquiétude, sans tâtonnement, sans fatigue,
-sans effort de volonté, on eût dit que le tableau lui coulait
-de la main. Sa production avait l'abondance et la
-régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au
-courant d'un travail ouvrier.</p>
-
-<p>Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier,
-l'homme et l'atelier à première vue montraient le caractère.</p>
-
-<p>L'atelier était une grange avec une planche portant à
-sept ou huit pieds de haut des toiles retournées, trois
-chevalets en bois blanc, et quelques faïences de village
-écornées.</p>
-
-<p>L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée
-dans une barbe rousse, avec de gros yeux bleus,
-des yeux <i>voraces</i>, comme les avait appelés un de ses
-amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du
-paysan.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXIX</h2>
-
-
-<p>Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait
-dans l'homme inculte et rustique comme un Jean Journet
-des bois et des champs. Il y avait encore en lui de
-la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la Restauration,
-qui avait entendu des voix et Dieu lui parler
-dans un pré. Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce
-de bouillonnement de son front, ses silences, les sourires
-passant sur ses grosses lèvres, ses regards, dégageaient
-le vague, le pénétrant, le troublant qu'on sentirait
-auprès d'un paysan apôtre.</p>
-
-<p>Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas
-même un journal, ignorant de tout et du gouvernement
-qu'il faisait, replié sur lui, ne se mêlant point aux autres,
-ne voyant personne, se dérobant aux visites, retiré, muré
-dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant
-pas mis le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg,
-ni dans les Expositions, sourd au bruit de sa
-femme, Crescent était arrivé, par l'excès de la solitude
-et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme auquel
-l'art agreste élève les âmes simples.</p>
-
-<p>Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était
-venue de ces études errantes qu'il faisait hors de son
-atelier, sans peindre, sans dessiner, plongé dans l'infini
-des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir dans
-l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant
-des yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule,
-aspirant les chaudes odeurs du blé mûr, l'acre
-volupté des senteurs de forêt, les grands souffles qui
-ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.</p>
-
-<p>Cette absorption, cette communion, cet embrassement
-des visions, des couleurs, des fantasmagories de la campagne,
-avaient à la longue développé dans Crescent l'espèce
-d'illumination d'un voyant de la nature, la religiosité
-inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le
-ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des
-perceptions d'un artiste, la ténacité paysanne de la méditation,
-le travail surexcitant de l'isolement, l'immense
-enivrement sacré de la création, tout cela, mêlé en lui,
-lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires.
-Comme chez quelques grands paysagistes à existence
-sauvage, à idées congestionnées, on eût dit que la séve
-des choses lui était montée au cerveau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XC</h2>
-
-
-<p>Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se
-réunir le soir, en passant alternativement la soirée les
-uns chez les autres. Les hommes causaient, fumaient;
-les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame
-Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique,
-montrant des désespoirs d'enfant quand elle perdait,
-prenant les cartes à partie, les injuriant, leur donnant
-des coups de poing sur la figure en disant:&mdash;A-t-on
-idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous
-ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est
-ce monstre-là qui m'a fait perdre! Ah! par exemple, la
-première fois que j'attraperai un <i>moricaud</i>&hellip; Eh bien!
-oui, un chat noir&hellip; ça porte chance&hellip;</p>
-
-<p>Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de
-Crescent éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de
-Luther qu'on entend dans les <i>Propos de table</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, madame Crescent, calmez-vous,&mdash;disait
-Anatole,&mdash;nous allons faire une partie ensemble, vous
-serez plus heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ne jouez pas avec ma femme,&mdash;criait Crescent en
-continuant à rire,&mdash;elle triche!</p>
-
-<p>&mdash;Je triche. Ah! bon sang!&mdash;s'exclamait là-dessus
-madame Crescent avec l'exclamation barbisonnaise dont
-elle usait à tout propos:&mdash;Si l'on peut dire!&mdash;Elle
-étouffait d'indignation et de colère.&mdash;Je triche, moi?
-Dis donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi,
-un jour je te lâcherai de la ficelle, et tu courras après
-la pelote, tu verras!</p>
-
-<p>Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne
-pouvait se taire ni rester en place. Des trépidations de
-nerfs la traversaient; elle était tourmentée par des influences
-atmosphériques, prise et secouée d'inquiétudes
-animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et regarder
-avec peur.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est
-jaune dans le ciel, je suis sûre, vous allez voir, il va encore
-en avoir un&hellip; Ah! oui, riez! il va en faire un, je vous
-dis&hellip; Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! Vous ne
-me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y
-aura pas d'orage&hellip; Tenez! la revanche&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent&hellip;
-je suis comme un damné, ça me soulève sous la
-plante des pieds&hellip; et puis dans les bras&hellip; J'ai, vous
-savez&hellip; j'ai comme des fourmis dans les ongles&hellip; Ah!
-tant pis! le roi, je le marque.</p>
-
-<p>Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la
-monomanie de ses tendresses.&mdash;Figurez-vous, commençait-elle
-à dire,&mdash;les gens d'ici, c'est si canaille,
-c'est si&hellip; je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés! s'ils
-avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les
-pauvres bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu&hellip; Il sort
-tous les soirs à la tombée de la nuit, je ne sais pas ce
-qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, si j'étais le garde!
-C'est mon choléra, cet homme-là&hellip; avec ça qu'il est
-laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font
-du mal aux animaux, je les sens&hellip; Dans le temps, à Paris,
-dans une maison où nous habitions, j'ai dit un jour
-en rentrant à mon mari: Il y a un garçon boucher emménagé
-ici&hellip; Mais non&hellip; Mais si&hellip; Et c'était vrai: je le
-savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un
-homme que je saurais faire souffrir une bête, je ne suis
-pas traître, n'est-ce pas?&hellip; eh bien! je lui ferais rouler
-la tête avec mon pied! Ça ne me ferait pas plus que
-ça!&hellip; Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des tout
-petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils
-ne savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours
-après les fusils, les pistolets&hellip; de la mauvaise
-herbe de braconnier. Et les petites filles, donc! C'est
-encore plus enragé que les garçons&hellip; il y a des chasses&hellip;
-ça les rend mauvaises&hellip; Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui
-la petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en
-train de tirer avec du sable dans son petit fusil sur la
-biche que nous avons! Vous ne l'avez pas vue, ma biche,
-quand elle me suit si gentiment derrière la carriole? Ah!
-je lui ai flanqué une <i>touille</i>, à cette petite coquine-là&hellip;
-qu'elle n'aura pas <i>bouffeté</i> de la journée, je vous en
-réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!&hellip;</p>
-
-<p>Crescent essayait de l'interrompre.&mdash;Allons, laisse-nous
-un peu Anatole, tu es à l'ennuyer depuis une
-heure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur Anatole, dites donc,&mdash;faisait encore
-madame Crescent en le retenant par le bras,&mdash;je
-suis sûre que pour cela vous serez de mon avis&hellip; Vous
-savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant
-chez nous?&hellip; Ça vous a-t-il rendu tout crin comme
-moi?&hellip; Eh bien! n'est-ce pas que le gouvernement devrait
-défendre les orgues?&hellip; parce que, voyez-vous, on
-le voit bien par soi, ça doit avoir une influence sur les
-chiens enragés, hein, n'est-ce pas?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Oh! madame! madame! des peintres avec un
-groom!&mdash;criait à madame Crescent la petite bonne qui
-l'aidait dans son ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Un groom, pour <i>groomer</i> quoi?&mdash;dit madame Crescent,
-et elle passa par la fenêtre une tête tout ébouriffée:
-elle vit devant la porte des Coriolis un breack
-attelé en poste.</p>
-
-<p>C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de
-ses jeunes élèves aux courses de Fontainebleau, et sachant
-que Coriolis était à Barbison, venait lui dire un
-petit bonjour.</p>
-
-<p>&mdash;Je tombe chez toi pour une heure,&mdash;lui dit-il.</p>
-
-<p>Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui
-et son monde:&mdash;Impossible, nous dînons à&hellip;&mdash;Et
-Garnotelle jeta le nom d'un des grands châteaux des environs.&mdash;Ah
-çà! fais-tu quelque chose ici?</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout&hellip; Je pense à faire quelque chose&hellip;
-Et toi?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un
-petit séjour à Rome pour la fin de l'automne, parce que
-Rome, vois-tu&hellip; c'est le seul endroit au monde pour
-vous donner le dégoût des choses trop vivantes&hellip; du
-succès facile, du coin de bouche retroussé&hellip; Ici on y va,
-on y glisse, on a beau se roidir&hellip; tandis que là-bas, le
-style, le style&hellip; ça vous entre, ça vous pénètre&hellip; C'est
-l'air!&hellip; Rien que cette grande ligne horizontale&hellip;&mdash;et
-de la main il dessina la sévérité d'une campagne plane.&mdash;La
-grande ligne horizontale!&hellip; Et puis ces fonds d'art,
-le dessin haut et concis de Michel-Ange!&hellip; Raphaël!&hellip;
-Mais, dis donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux
-de voir les peintures de l'auberge d'ici&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons vous y mener avec Anatole&hellip;</p>
-
-<p>On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de
-Garnotelle, qui étaient des Russes de grande famille
-s'amusant à apprendre l'art; et arrivé dans la grande
-pièce de l'auberge, il commença:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de catalogue, messieurs&hellip; je vais vous
-en servir&hellip; Je vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée
-du Luxembourg&hellip; tous les noms, toutes les tendances,
-l'école moderne au complet&hellip; tous les genres&hellip; Ça, la
-mort d'un hanneton sous Périclès&hellip; le néo-grec&hellip; Un
-pifferare italien&hellip; la queue de Léopold Robert! une
-femme Louis XV&hellip; chic Schlesinger et compagnie! le
-Breton qui fume sa pipe&hellip; la Bretagne à Leleux!&hellip; un
-café dans la Forêt Noire&hellip; école de la bière de Strasbourg!&hellip;
-la Vérité sortant d'un moss&hellip; le grand mouvement
-des brasseries!&hellip; Le temple du Réalisme, au fond
-du jardin, avec une porte où il y a: «<i>C'est ici&hellip;</i>» l'école
-de l'allégorie!&hellip; Et des noms! Tenez! celle vue de Venise,
-peinte au <i>jaune de soleil</i>&hellip; Bonington! Ces moutons&hellip;
-Brascassat! Un Tatar dans la neige&hellip; Horace
-Vernet <i><span lang="la" xml:lang="la">fecit</span> en diligence</i>! Cette danse de nymphe au
-clair de la lune&hellip; Gleyre! Ce duel au moyen âge&hellip; Delacroix!
-Vous voyez qu'il se servait du <i>vert cadavre</i> pour
-les sujets dramatiques&hellip; Ces deux gendarmes&hellip; Meissonnier!
-Ce sabot et cette lanterne d'écurie&hellip; là&hellip; un Decamps!&hellip;
-un pur Decamps!&hellip; Ce qu'il y a de plus curieux,
-c'est que tous ces farceurs-là ont signé avec des
-pseudonymes&hellip;</p>
-
-<p>Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le
-mur:</p>
-
-<p>&mdash;Le portrait de notre hôte, par Flandrin, <i lang="la" xml:lang="la">ipse</i> Flandrin!</p>
-
-<p>Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers,
-causaient presque toujours un insupportable agacement
-de nerfs à Coriolis. Il trouvait cela, selon une expression
-à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne s'était retenu,
-il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant
-Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler
-son attention sur un panneau encadré dans le mur.</p>
-
-<p>Anatole continuait:&mdash;Ça?</p>
-
-<p>Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant
-la fin d'un dîner à Barbison, où l'on voyait des
-femmes fumant des cigarettes, des baisers de maîtresse,
-des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs sanguins,
-aux bras nus, au madras rouge.</p>
-
-<p>&mdash;C'est de M. Ingres!&hellip; Il a fait ça, quand il est
-venu, huit jours ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a
-épousé sa seconde femme, l'Idéal&hellip; pour remplacer sa
-première, la Ligne, qui était morte&hellip; Une débauche dans
-son &oelig;uvre&hellip; très-curieux&hellip; Un monsieur en a déjà offert
-vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui
-venait de sa mère&hellip;</p>
-
-<p>En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole,
-et lui dit:&mdash;Mon cher&hellip; que tu me fasses des
-charges à moi, c'est très-bien&hellip; mais que tu fasses poser
-ces messieurs, je trouve ça bête&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine&hellip; les
-gens du monde t'ont perdu&hellip; tu désertes les grands
-principes de 89&hellip; l'Égalité devant la Blague!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCII</h2>
-
-
-<p>Des causeries de leur art, des confessions de leur métier,
-Crescent et Coriolis étaient arrivés à se parler de
-leur vie, à se raconter leur passé l'un à l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Moi,&mdash;disait Crescent,&mdash;je suis un paysan, fils
-de paysan. Quand je suis arrivé dans le pays, un jour,
-dans un champ, des faucheurs se fichaient de moi: ils
-m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux qui m'appelaient
-comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en
-faisant la bête, en lui demandant si c'était bien difficile,
-si ça coupait&hellip; Et puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux
-à la volée&hellip; Ah! il a vu que je connaissais son métier
-mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux mains
-pour cet ouvrage-là!&hellip; Depuis ça, ils me tirent tous des
-coups de chapeau&hellip;</p>
-
-<p>Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la
-conscription. Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait
-dans son village les images qu'il avait vues aux boutiques
-de Nancy. Au régiment, il avait continué à dessinailler,
-et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu la
-chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses
-charges. Presque tous les jours, c'était la même scène:&mdash;Eh
-bien! n&hellip; de D&hellip; f&hellip;! disait le capitaine, qui
-l'avait fait appeler,&mdash;qu'est-ce que c'est, Crescent? Encore
-un manque de service&hellip; Je devrais vous faire fusiller,
-s&hellip; n&hellip; de D&hellip;! Est-ce que vous vous f&hellip; de moi!
-f&hellip;! Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la
-femme de l'adjudant&hellip;&mdash;La charge faite:&mdash;Étonnant,
-ce b&hellip;-là! C'est n&hellip; de D&hellip; n&hellip; de D&hellip; bien l'adjudante&hellip;&mdash;Et
-par la fenêtre:&mdash;Lieutenant! venez voir
-la charge de ce b&hellip; de Crescent!</p>
-
-<p>En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa
-femme, une <i>payse</i>, pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée
-sur le pavé de Paris. Avec l'admirable instinct
-d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait
-laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne
-comprenait rien, en apportant au ménage tous ses
-pauvres gains d'ouvrière.</p>
-
-<p>&mdash;De la rude misère!&mdash;disait Crescent, en parlant
-de ce temps-là,&mdash;et des bricoles!&hellip; il n'y avait pas à
-dire&hellip; Ah! je faisais de tout, des petites femmes nues
-dans le genre Diaz qui me font sauter à présent quand je
-les revois&hellip; une honte!&mdash;Et sa voix avait l'indignation
-d'un rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste
-austère et sévère.&mdash;De tout!&mdash;reprenait-il.&mdash;Et puis
-de la gravure à l'eau-forte d'ornements&hellip; A-t-elle trotté,
-ma pauvre bonne femme, par tous les temps, la pluie,
-la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous les
-portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton
-et son bonnet de linge, pour attraper quelques sous
-par-ci, par-là!&hellip; Non, ma femme, voyez-vous, il n'y a
-que moi qui sache ce qu'elle vaut!&hellip; Enfin, un peu d'argent
-nous tomba&hellip; Il me vint l'idée de devenir propriétaire&hellip;
-oui, propriétaire&hellip;</p>
-
-<p>Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient
-trembler la baie vitrée de son atelier.</p>
-
-<p>&mdash;J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise
-mis à la réforme par le chemin de fer d'Orléans&hellip;
-et avec ça, cinquante mètres de terrain à cinq francs au
-petit Gentilly&hellip; Je mis mon wagon sur mon terrain, une
-maison comme une autre, très-commode, je vous assure&hellip;
-Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de
-la lumière la nuit me criait: Qui est là? Je répondais:
-Propriétaire!&hellip; Tenez! je la loue encore maintenant
-soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les réparations
-à sa charge&hellip; Eh bien! c'est cette maison-là
-qui a fait de moi un paysagiste&hellip; Elle m'a fait découvrir
-la Bièvre&hellip; Et je sors de là&hellip; Moi, un homme de la
-campagne, je n'avais pas du tout vu la campagne&hellip; C'est
-ma source, je vous dis&hellip; Oui, cette salope de petite rivière,
-c'est elle qui m'a baptisé&hellip; J'ai commencé à
-pêcher dedans ce que je suis, ce que je sens, ce que je
-peins&hellip; Oui, la Bièvre, c'est ça qui m'a ouvert la grande
-fenêtre&hellip;</p>
-
-<p>Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études
-qu'il essuya avec sa manche:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez! voilà&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCIII</h2>
-
-
-<p>Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans
-lequel Crescent avait ouvert ses yeux et trouvé son génie,
-se développa devant Coriolis.</p>
-
-<p>C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel:
-une eau brune, rousse, mousseuse, une eau de purin,
-encaissée entre des revêtements de pierre, une espèce
-de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de blancheurs
-verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et
-le noir de monceaux de toisons étaient triés par des
-femmes en camisole lilas, coiffées de chapeaux de paille.
-L'eau lourde et sale, trouble et sans reflet, coulait entre
-de hautes masures d'industrie, des tanneries aux tons de
-vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres
-sans persiennes étaient percées comme des trous; les
-couronnements surhaussés de séchoirs découpaient en
-l'air, au-dessous du toit et des lucarnes, des silhouettes
-de tonnelles; des peaux blanches pendaient recroquevillées
-tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait
-se perdant dans un fond coupé de barrières de vieux
-bois noir, dans un encombrement de constructions rapiécées,
-d'architectures grises, de cheminées droites et
-noires d'usine, de grandes cages à jours barrant, dans
-le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.</p>
-
-<p>De là, les études de Crescent avaient remonté la
-Bièvre. Elles avaient été par les boues où marchent les
-petits garçons pieds nus et les petites filles dans les
-grandes savates de leur mère, par tout ce quartier Mouffetard,
-par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la
-baie des portes, que des montagnes de tan et des étages
-de maisons blafardes à toits de tuile; et elles avaient
-trouvé cette espèce de malheureuse nature, la nature de
-Paris, la nature qui vient après les rues baptisées <i>Campagne-Première</i>.
-Les esquisses de Crescent rendaient le
-style de misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique
-de ces prés râpés et jaunis par places, serrés dans de
-grands murs, arrosés par la Bièvre étroite, sèchement
-ombragée de peupliers et de petits bouquets de saules.
-Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de
-houille qui vont le long de ces carrés marécageux où
-pâturent des rosses; ces lignes d'horizon et de collines
-bossues où éclate un blanc brutal de maison neuve,
-ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au
-soleil, où finissent les réverbères à poteaux verts; ces
-bouts de paysage plâtreux où le rouge d'une cerise
-sur un cerisier étonne comme un fruit de corail inattendu;
-ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu
-d'un bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre
-une sieste suspecte de pochard ou d'assassin.</p>
-
-<p>Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des
-Nuages aux rondeurs solides et concrétionnées, des ciels
-bas, pesant sur les coteaux, étaient coupés par des bâtons
-de blanchisserie. Puis on retrouvait encore la
-Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des
-champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau
-de mégisserie, une eau ouvrière et la salissure
-d'une rivière qui travaille. Dans ces peintures de Crescent,
-elle serpentait et courait, encaissée, sous les saules
-à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants,
-entre les usines, les blanchisseries, les cahutes
-à contre-forts semblables à des bâtiments brûlés, dont
-la flamme aurait noirci la porte et la fenêtre; contre les
-tonneaux à laveuses, les grandes pierres plates à battre
-le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et
-moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des
-peaux sur des morceaux de bois rond.</p>
-
-<p>De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect,
-de cette nature maigre, malsaine, Crescent avait
-su dégager l'expression, le sentiment, presque la souffrance.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCIV</h2>
-
-
-<p>Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux
-où il se trouvait, sa facilité à entrer dans le moule de la
-vie environnante et des habitudes d'une localité, Anatole,
-un peu fatigué de la forêt, était en train de devenir un
-vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des
-passe-temps de petit bourgeois de village.</p>
-
-<p>Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte
-basse dont l'avarice du paysan avait économisé la hauteur,
-il entrait chez la rustique débitante de tabac de
-l'endroit, et y achetait régulièrement ses cinq sous de
-tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la
-cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir,
-en fumant des cigarettes, de voir les consommateurs
-qui venaient, causait champs, céréales, mercuriales de
-Melun, attrapait au passage les nouvelles du pays, apprenait
-par c&oelig;ur l'ameublement de la pièce blanchie à la
-chaux, le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la
-vente des tabacs, la balance, les deux pots blancs à bordure
-bleue, portant: <i>Tabac</i>, les verres où était coulée
-la tête de Louis-Napoléon, président de la république, et
-d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa gaîne
-de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile
-orné du cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine.
-Et son regard trouvait toujours le même amusement sur
-le mur du fond, à contempler l'image coloriée de la rue
-Zacharie, représentant le <i>Catafalque de l'empereur Napoléon
-aux Invalides</i>, un catafalque jaune à guirlandes
-vertes, à renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums,
-avec, au premier plan, une femme en chapeau
-vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de ciel à franges
-oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un
-jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde.</p>
-
-<p>De temps en temps, il disait des paroles à la débitante,
-et la vieille femme au madras, sortant alors d'entre
-ses épaules sa tête enfoncée, lentement et de côté, avec
-le mouvement pénible et soupçonneux d'une tortue, lui
-répondait:&mdash;S'il vous plaît?</p>
-
-<p>Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait
-assez du bureau et de la marchande, il raccrochait un
-indigène ou un artiste, et l'emmenait près de l'auberge
-à un petit billard où les coqs sautaient de la cour dans
-la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons.</p>
-
-<p>Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il
-existait dans l'endroit un charcutier retiré qui, pour se
-créer des relations, une popularité, attirer chez lui le
-monde de Barbison, et s'ouvrir, disait-on, le chemin de
-la mairie, s'était avisé de donner des séances de lanterne
-magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur
-des verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le
-délirant cicérone de lanterne magique, qu'il était fait
-pour être.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCV</h2>
-
-
-<p>La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse
-de Coriolis recevait un coup soudain et mortel
-d'une révélation du hasard: madame Crescent apprenait
-que Manette était juive.</p>
-
-<p>Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions
-du peuple, et d'un peuple de vieille province.</p>
-
-<p>Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les
-crédulités du passé contre les juifs, la tradition de leur
-hostilité contre les chrétiens, les fables populaires absurdement
-dérivées de l'article du Talmud qui permet qu'on
-vole les biens des étrangers, qu'on les regarde comme
-des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination
-le vague flottement des sacrifices d'enfants, des blessures
-saignantes aux hosties, des cruautés impies, des histoires
-de Croquemitaine enfoncées dans le <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> de barbarie
-et d'ignorance des légendes de village.</p>
-
-<p>De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés,
-la suspicion, la haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs
-parasites, ne produisant rien, n'ensemençant
-pas, ne cultivant pas, et surgissant toujours, sortant toujours
-du sillon, partout où il y a une vache à vendre, la
-part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait
-ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France
-de l'Est, des paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les
-deux pays de sa mère et de son père, les deux provinces
-où l'usure a livré une partie du sol aux juifs. Et de ces
-souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il avait
-fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que
-tout ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais
-et marqué du signe de nuire, apportait aux autres de la
-fatalité, et faisait inévitablement le malheur et la ruine
-de tous ceux qui s'en laissaient approcher.</p>
-
-<p>Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier
-ses préventions, tout en cherchant à se raisonner, à revenir
-de son injustice, à se faire entrer dans la tête, en
-se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout, madame
-Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les
-antipathies de son vieux sang de Lorraine. Et son observation
-s'éveillant, dans un sentiment soupçonneux, avec
-ce sens pénétrant de jugement que donne aux natures
-de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes
-avec les autres, elle commença à découvrir chez Manette
-une espèce d'arrière-âme, cachée, enveloppée, profonde,
-suspecte, presque menaçante, pour l'avenir de Coriolis.</p>
-
-<p>Madame Crescent avait une nature trop en dehors,
-elle était trop peu maîtresse de ses impressions et de sa
-physionomie pour rester la même personne avec Manette,
-Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa
-réserve amenait la contrainte chez madame Crescent;
-et, en quelques jours, il se faisait un grand refroidissement
-instinctif entre les deux femmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCVI</h2>
-
-
-<p>Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt,
-sous les chaleurs de l'été, avait pris des rayonnements
-plus doux. Des touches de jaune et de roux couraient
-sur le bout des feuillages, rompant les crudités du vert.
-Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus
-légères. Autour des branches dégagées et d'un dessin
-plus net, les feuilles plus rares ne mettaient plus que
-des nuances. Au-dessus des houx métalliques, des
-genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant
-dans des harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient
-les teintes du Midi aux brumes du Nord. On eût cru voir
-les adieux de la forêt. L'arcade de ses grands chemins
-baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait
-dans des effacements de pastel et des limpidités de
-brouillard éclairé. Un instant, cela tremblait comme un
-décor qui va s'éteindre; et les chênes avec leurs grands
-bras, la route avec son mystère, le bois avec sa mourante
-lumière, sa transparence d'enchantement, semblait
-montrer aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte
-de fées, l'avenue d'une Belle au bois dormant. Par moments,
-à ces heures, la forêt n'avait pour lui presque plus
-rien de réel; elle enlevait son imagination de terre: un
-chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde
-eût débouché à un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait
-pas été trop surpris.</p>
-
-<p>Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie
-qui tombe des grands bois pénétrait Coriolis: il était
-atteint par cette lente et sourde tristesse qui enlace les
-habitués, les amoureux de Fontainebleau, et profile des
-dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.</p>
-
-<p>Il commençait à trouver à la forêt le recueillement,
-la grandeur muette, l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil
-maudit d'une forêt sans eau et sans oiseau, sans
-joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt, n'ayant
-que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement
-du corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans
-bonheur et sans cri, la terre lui semblait sans écho; et
-son pas s'ennuyait de ce sol de sable qui efface le bruit
-avec la trace du promeneur, et où toutes les sonorités
-de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer
-et se perdre.</p>
-
-<p>Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant
-avec leur dureté rude et leur rigueur nue. Même les
-magnificences de la végétation, les arbres énormes, les
-chênes superbes ne lui donnaient point cette heureuse
-impression du bonheur des choses qu'on ressent devant
-l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort,
-et de ce qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion
-de leurs branches noires sur le ciel, la convulsion de
-leurs forces, le désespoir de leurs bras, le tourment qui
-les sillonne du haut en bas, l'air de colère titanesque
-qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le
-nom qu'ils méritent tous: le <i>Rageur</i>, Coriolis éprouvait
-comme un peu de la fatigue et de l'effort qui avait arraché
-à la cendre ou à la maigre terre toutes ces douloureuses
-grandeurs d'arbres. Et bientôt tout, jusqu'au bruit
-de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui
-parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon,
-à quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou
-de la Reine-Blanche, il entendait un coup de pic régulier
-et résigné sur la pierre, il pensait malgré lui à la courte
-vie que fait aux carriers cette mortelle poussière de
-grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant
-dans leurs poumons.</p>
-
-<p>Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands
-vents frissonnants jetant leurs gémissements qui se
-lamentent dans le haut des arbres. Sur la lisière du Bornage,
-déjà les petits peupliers faisaient trembler au bout
-de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or
-maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant
-lentement, et voletaient un instant, balayées,
-ainsi que des papillons desséchés; toutes rouillées, elles
-laissaient à peine paraître le velours de la mousse au
-pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées
-en tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de
-grève, pendant que le vent à l'horizon soulevait, dans
-le creux de la forêt, le mugissement de la mer. Des
-branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales,
-le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.</p>
-
-<p>Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement
-de l'automne, le commencement de la saison sombre et
-du soir de l'année. Il ne faisait plus qu'un jour éteint,
-comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait vouloir
-finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule
-enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée,
-assoupie et sans flamme. Au lieu d'une porte de soleil,
-les avenues n'avaient plus à leur bout qu'une éclaircie
-où défaillait le vert; et les grandes futaies hautes, maintenant
-abandonnées de tous les rayons qui les éclaboussaient,
-de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à
-perte de vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie
-monotonie de leurs grands arbres inexorablement droits,
-n'ouvraient plus que des profondeurs d'ombre bâtonnées
-éternellement par des lignes de troncs noirs. Un vague
-petit brouillard poussiéreux, couleur de toile d'araignée,
-s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs
-moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris,
-leurs jaunissements d'immortelles, mettaient des deux
-côtés du chemin l'apparence de jardins mortuaires
-abandonnés.</p>
-
-<p>Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères
-aux fleurs en poussière, dans les champs de fougères
-brûlées et roussies, les routes serpentant à travers les
-rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc du sable,
-mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus
-pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des
-nuages arrêtés, plombés et lourds d'avance des neiges
-de l'hiver; et sur les rochers, répétant avec leur solidité
-de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé
-du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un
-bouleau frissonnait avec la maigreur d'un arbre en
-cheveux. Morne paysage de froideur sauvage, où l'âpre
-intensité d'une désolation monochrome montrait tous
-les deuils de nature du Nord!</p>
-
-<p>Mais la plus grande mort de tout était le silence, un
-de ces silences que la terre fait pour dormir, un silence
-plat qui avait enterré tous les bruits des silences
-de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le voltigement,
-le sifflement, le stridulant murmure d'atomes
-ailés, la vie invisible et présente qui fait vivre la touffe
-d'herbe, la feuille, le grain de sable: le froid et l'eau
-avaient tué l'insecte. Le c&oelig;ur de la forêt avait cessé de
-battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol inanimé
-et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.</p>
-
-<p>De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà
-guettait et rampait, tapie au bord des chemins, sous les
-arbres. Le soir s'amassait lentement dans le lointain
-effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant
-sourire, une dernière lueur de la maussade
-journée passait dans le bas du ciel et semblait y mettre
-la nacre d'une perle noire. Une faible sérénité d'argent
-se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors
-une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau
-détachait sa tache de blancheur du sombre d'une allée,
-un éclair mordoré courait sur le fouillis rouillé des
-fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir dans un
-petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt,
-derrière les gros chênes, les rochers gris avaient
-l'air de se répandre et de couler dans un brouillard
-bleuâtre. Puis les ornières devant Coriolis se brouillaient
-et s'emmêlaient en s'éloignant.</p>
-
-<p>A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne
-se perdant dans la grandeur du noir, devenaient redoutables
-et d'un mystère sinistre. Quand il avait marché
-sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure
-du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu
-l'<i>Allée aux Vaches</i>, en enfonçant dans le sable,
-dans le vague et l'inconnu du terrain mou, entre ces
-murs d'obscurité, à travers ce sommeil de l'avenue,
-réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait
-avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête,
-rêvant, avec une certaine sensation troublée, à cette
-solennité terrible de l'immense silence et de la vaste
-immobilité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCVII</h2>
-
-
-<p>Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser
-dans l'atelier du paysagiste, regardant par-dessus
-l'épaule du travailleur absorbé ce qui naissait
-magiquement sur sa toile,&mdash;c'était souvent un effet
-qu'ils avaient vu ensemble la veille,&mdash;Crescent, de
-temps en temps, appuyant sa palette sur sa cuisse, se
-retournait vers le regardeur, et, lentement, avec l'accent
-traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les
-brosses et la palette du tableau que je peins&hellip; Changer
-de palette et de brosses c'est changer d'harmonie&hellip; Ma
-palette, vous le voyez, c'est comme une montagne&hellip; J'ai
-de la peine à la porter&hellip; La brosse sèche mord comme
-un burin, cela devient un outil résistant.»</p>
-
-<p>Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au
-bout d'une heure, il laissait tomber, mot par mot,
-comme du fond de lui-même et du creux de ses réflexions:
-«Il faut poser le ton sans le remuer, arriver
-à modeler sans remuer la couleur&hellip; chercher à avoir les
-veines de la palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après
-d'autres heures, l'échauffement lui venant de son travail,
-une espèce de luisant blanc montant à son front
-il recommençait à parler comme s'il se parlait à lui-même.
-Il disait alors: «La palette est la décomposition
-à l'infini du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»</p>
-
-<p>Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de
-l'exécution, des superstitions du procédé, il passait avec
-un ton de révélation à des axiomes qui lui tombaient des
-lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme des versets
-d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la
-variété dans l'infini.»</p>
-
-<p>De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases
-énigmatiques, enveloppées, mystérieuses, sur le <i lang="la" xml:lang="la">summum</i>
-et la conscience de l'art. Des fragments de théories
-lui échappaient, qui montaient à une certaine philosophie
-de la peinture, allaient à l'<i>au delà</i> du tableau,
-au but moral de la conception, à la spiritualité supérieure
-dominant l'habileté, le talent de la main. Il parlait
-des vertus de caractère de la peinture, de la sincérité
-qu'il disait la vraie vocation pour peindre. A des
-bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire
-du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes
-de convictions ardemment personnelles, de croyances
-couvées, fermentées dans le recueillement de son travail
-et le croupissement de sa vie. Peu à peu, s'entraînant,
-s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands
-arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées,
-des espèces de longs ruminements muets, il dogmatisait
-sans suite, s'élevait par de courts jaillissements de paroles
-à une suspecte et nuageuse formulation d'idéalité
-d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable
-et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement
-et de l'envolée d'une cervelle vers l'absurde,
-l'irrationnel, le fou.</p>
-
-<p>Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui
-aimait en toutes choses la simplicité, la clarté et la logique,
-éprouvait une sorte de malaise à côté de ces idées,
-de ces paroles, de cette esthétique. Les fièvres d'imagination,
-les griseries de cervelle, les théories qui perdent
-terre lui avaient toujours inspiré une répulsion native et
-insurmontable, presque un premier mouvement physique
-d'horreur et de recul.</p>
-
-<p>Il avait peur instinctivement de leur contact comme
-d'une approche dangereuse, de quelque chose de malsain
-et de contagieux qu'il craignait de laisser toucher à la
-santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et il arrivait
-qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait
-pour Manette, Coriolis sentait pour la société du
-paysagiste, tout en restant l'ami de l'homme et de son
-talent, une espèce d'involontaire éloignement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVCIII</h2>
-
-
-<p>Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue
-promenade par une de ces nuits humides qui font apparaître
-dans un brouillard la lampe des petites salles à
-manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du
-coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit!
-Crois-tu qu'il a l'idée de passer l'hiver ici?</p>
-
-<p>&mdash;Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer
-un peu?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement,&mdash;dit Anatole surmontant l'espèce
-de petite honte d'un enfant surpris dans ces tentations
-chimériques auxquelles la lecture des voyages entraîne
-les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à
-raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme
-s'il se moquait de lui-même, un de ces projets qui passaient
-de temps en temps dans sa cervelle d'oiseau, et
-lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de rêvasserie
-dans son lit avant de s'endormir.&mdash;Tu connais bien la
-cave des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle&hellip;
-Il n'y a qu'à boucher quelques petites fissures,
-l'affaire d'une poignée de bruyère&hellip; Avec ça une porte
-d'occasion&hellip; je serai chez moi&hellip; Il y a bien un Américain
-qui y a déjà demeuré&hellip; Je ferai ma cuisine&hellip; Qu'est-ce
-que ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends&hellip;
-L'hiver, on dit que c'est si beau&hellip; Il paraît
-qu'il y a des jours de givre dans la forêt&hellip; un vrai décor
-en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le printemps&hellip;
-et c'est là que moi, malin, je me livre à ma
-petite industrie&hellip; Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent
-pas les champignons, ils les laissent perdre&hellip; J'aurai
-une petite voiture à bras&hellip; Eh bien! quoi? Qu'est-ce
-qu'il y a de drôle à ça?&hellip; C'est que je connais les espèces
-à présent&hellip; et bien&hellip; Ce n'est pas à moi qu'on
-repasserait une fausse oronge&hellip; Tu vois l'affaire, une
-affaire énorme!&hellip; Je me mettrai en rapport avec un
-grand marchand de la halle&hellip; je lui fournirai des <i>ceps</i>,
-des <i>têtes de nègre</i>, des <i>ombelles</i>&hellip; je ne te parle pas des
-girolles&hellip; Un vrai commerce&hellip; Car enfin à Paris, un
-petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux
-francs&hellip; et c'en est plein ici&hellip; Calcule&hellip; La forêt&hellip; ah!
-on ne sait pas tout ce qu'elle peut rapporter!&hellip;</p>
-
-<p>Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses
-projets comme pour n'en pas laisser la moquerie aux
-autres:</p>
-
-<p>&mdash;Non, on ne le sait pas&hellip; La forêt de Fontainebleau!
-Mais je parie qu'on peut s'en faire, comme des lapins,
-cinq mille livres de rente, et plus!&hellip; Tiens! une idée&hellip;
-une idée magnifique qui me vient à l'instant&hellip; Tu sais
-bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits bras et
-qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour
-d'un arbre&hellip; Eh bien, mon cher, voilà un revenu&hellip; Je
-mets sur un morceau de papier: le <i>Chêne de l'empereur</i>&hellip;
-<i>Élévation: tant&hellip; Circonférence à hauteur
-d'homme: tant&hellip;</i> Tous les chênes célèbres comme ça&hellip;
-Je fais imprimer à Melun&hellip; format dune carte de
-visite&hellip; et un sou! je leur vends un sou, pas plus&hellip; Des
-gens qui sont avec des femmes, ils n'y regardent pas&hellip;
-ils m'achètent&hellip; Il y a des milliards d'étrangers dans le
-monde&hellip; Ce sont les patards qui font les millions&hellip; Je
-gagne un argent à devenir fou&hellip; et je fais bâtir un château
-où je t'inviterai à passer quinze jours: on dînera
-en habit!</p>
-
-<p>&mdash;C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau
-pour l'exposition, n'est-ce pas? Tu seras donc
-toujours aussi bête, vieil imbécile?&hellip; Eh bien! est-ce
-qu'on va dîner?&hellip; Moi, c'est bizarre, je ne suis pas
-comme Anatole: à mesure que je me promène dans la
-forêt, je trouve que ça manque de gaieté&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?&mdash;dit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;C'est affreux d'humidité&hellip; Et puis, ces maisons en
-grès, c'est comme une cave&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons!&mdash;fit Coriolis,&mdash;il me semble que voilà
-un bien joli moment pour revenir à Paris?&hellip; Le temps
-d'installer Anatole dans son terrier&hellip;&mdash;et Coriolis se
-tourna vers lui en riant,&mdash;et nous partons, n'est-ce
-pas, Manette?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! flûte!&mdash;dit Anatole dégrisé de ses projets en
-les parlant et tourné tout à coup au vent de Paris,&mdash;les
-champignons n'auraient qu'à avoir la maladie l'année
-prochaine!&hellip; Et puis, mon avenir!&hellip; La Postérité remarquerait
-mon absence&hellip; Rentrons dans l'Art!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, le départ pour après-demain, par la voiture
-de Melun, à deux heures? Nous serons pour dîner à
-Paris&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCIX</h2>
-
-
-<p>Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la
-joie de retrouver les meubles, les objets de souvenir,
-les choses qui paraissent nouvelles quand on revient.</p>
-
-<p>En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder
-de vieilles esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne
-venait pas à lui, et qui, sommeillant dans un coin de
-l'atelier, sous une couverture, s'était contenté, à l'entrée
-de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les fixer
-avec un regard de reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?&mdash;fit
-Anatole.&mdash;Voilà tout? Pas plus de fête que ça? Voyons,
-voyons&hellip;</p>
-
-<p>Et il se pencha sur la bête couchée.</p>
-
-<p>Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis
-et pénibles, et lui passant les bras autour du cou, il
-laissa paresseusement aller sa tête sur son épaule, dans
-un mouvement incliné qui semblait chercher à y dormir.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?&hellip;
-des chagrins? C'est vrai qu'il y a longtemps que tu n'as
-eu un camarade&hellip; je t'ai joliment manqué, hein? mais
-attends&hellip;</p>
-
-<p>Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa
-couverture, Anatole commença à lui faire ses anciennes
-grimaces. Tout à coup le singe se mit à tousser, et une
-quinte, coupée de petits cris d'impatience et de colère,
-secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au
-bout de sa queue.</p>
-
-<p>&mdash;Ta rosse de portier!&mdash;lança Anatole à Coriolis.&mdash;Je
-te l'avais bien dit, avant de partir&hellip; Il l'aura
-laissé avoir froid&hellip; Pauvre chou! n'est-ce pas que tu as
-eu froid?</p>
-
-<p>Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné
-et ramassé sur sa souffrance, l'emmaillottant doucement
-dans la couverture, il l'apporta devant la chaleur du
-poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le câlinait,
-lui adressait des mots, des douceurs de nourrice,
-et, de temps en temps, lui donnait à boire une cuillerée
-de l'eau sucrée qu'il avait mise tiédir sur la plaque.</p>
-
-<p>Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même.
-Il eut des hauts, des bas, de bons moments, suivis de
-mauvais, des réveils de vie, des heures de gaieté, puis
-des tousseries, des quintes déchirées et entêtées lui
-laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement
-de distraire et d'égayer.</p>
-
-<p>Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait
-un petit lit par terre à côté du sien. Quand il l'entendait
-tousser la nuit, il sautait pieds nus par terre, et lui
-donnait du lait qu'il tenait chaud sur une veilleuse.</p>
-
-<p>Le matin, lorsqu'il se levait, l'&oelig;il doux et clair de
-l'animal suivait le moindre de ses mouvements. Sa tête
-se soulevait peu à peu, et montait tout doucement pour
-voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe était
-presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux
-attachés sur le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait,
-avec l'expression des yeux d'une personne qui regarde
-la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et venir la solitude.
-Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la
-porte quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon
-était toujours dans la même position, le regard d'une
-pensée fixe tournée vers la porte, tétant mélancoliquement
-un doigt de sa petite main entré dans sa bouche:
-on eût cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le
-matin en pénitence.</p>
-
-<p>Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette
-pauvre bête. Il descendit à l'atelier, établit un petit
-plancher sur le poêle de fonte, organisa une espèce de
-matelas avec des couvertures, remonta:</p>
-
-<p>&mdash;Viens, Vermillon,&mdash;fit-il.</p>
-
-<p>Vermillon le regarda.</p>
-
-<p>&mdash;Saute donc, vieux!&mdash;lui dit-il en baissant sa poitrine
-vers lui.</p>
-
-<p>Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut
-tout ce qu'il put faire: le bas de son corps ne se souleva
-pas. Quelque chose semblait le clouer par les pattes au
-lit. Il resta, jeté en avant, poussant des petits cris,
-essayant vainement de bondir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! nom d'un chien!&mdash;dit Anatole en le découvrant,&mdash;il
-a le train de derrière paralysé!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">C</h2>
-
-
-<p>Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de
-tableaux et de dessins modernes qui avait attiré aux
-Commissaires-priseurs, dans une des grandes salles de
-l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa vie, son
-commerce, son goût ou son genre.</p>
-
-<p>Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre,
-Chassagnol absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux
-et laissant échapper des gestes.</p>
-
-<p>Tout à coup Coriolis s'arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, une feuille, une tuile sur un toit&hellip; deux choses
-comme ça dans le ciel&hellip;&mdash;et il dessina du doigt l'accolade
-d'un vol d'oiseau dans l'air,&mdash;c'est signé, c'est
-de lui&hellip; Une personnalité du diable ce mâtin-là!</p>
-
-<p>Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui
-paraissait ne pas l'avoir entendu.</p>
-
-<p>Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout
-net, et faisant faire halte à Chassagnol:</p>
-
-<p>&mdash;As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le
-camp à côté de lui? Tous les autres, ça paraît ce que
-c'est: des modernes&hellip; Lui, ses tableaux&hellip; ça recule, ça
-s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'&oelig;uvre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! de qui parles-tu?</p>
-
-<p>&mdash;De Decamps, parbleu!&mdash;fit sourdement Coriolis.</p>
-
-<p>Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa
-bouche ce nom que Coriolis n'aimait pas dans la bouche
-des autres.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui, de lui,&mdash;reprit Coriolis.&mdash;Je l'ai
-assez discuté et chicané pour lui rendre justice.</p>
-
-<p>Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie
-vaincue, il se mit à vanter ce grand talent avec cette
-langue qu'ont les peintres, ces mots qui redoublent
-l'expression, ces paroles qui ressemblent à une succession
-de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels
-ils semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les
-choses dont ils parlent.</p>
-
-<p>Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance
-pittoresque de ce dessinateur s'avouant incapable
-de «flanquer sur ses pattes» une figure de prix de Rome,
-et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche, cette griffe,
-cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses
-dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître
-imprimées aux flancs brûlés d'une meute. Il parlait du
-coloriste, qu'il avait nié lui-même autrefois, du coloriste
-écrasant, tuant tout autour de lui. Il trouvait dans sa
-peinture la vie, la vie intime et pénétrante des choses,
-une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.</p>
-
-<p>&mdash;Des ficelles! allons donc!&mdash;s'écriait-il.&mdash;Est-ce
-qu'on est Decamps avec des ficelles? Qu'est-ce que
-ça fait le procédé? Pourquoi alors ne reproche-t-on pas
-à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les
-pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la
-manière dont il a préparé son char du Soleil dans la
-galerie d'Apollon? Et puis on vous dit: Verdier! qu'il
-a volé, Verdier! un faux Lebrun!&hellip; Ils me font mal!</p>
-
-<p>Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage
-vu à la vente, les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout
-le désolé de la pluie, une trombe dans le buisson de
-Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un champ, et
-sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement
-de main, sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique,
-d'un bourgeois presque effrayant, ayant l'air
-de mener le diable chez un notaire de campagne.</p>
-
-<p>Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme
-il fait frissonner la nature, comme il dramatise le bois
-et l'horizon, quel grand décor mystérieux et sourd il
-bâtit avec les bois de cyprès autour des lacs, quels arbres
-sacrés il tire de terre pour y accrocher le carquois de
-Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, cyclopéens,
-roulant des colonnades, des architectures, des
-bases de temple, pareils à des assises, à de grands escaliers,
-à des gradins de Cirque autour d'une arène d'Histoire,
-tassés, plissés souvent sur l'horizon comme le bas
-de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres d'or,
-de sang et de feu comme une échelle de Jacob.</p>
-
-<p>Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces
-sentiers perdus, ces routes abandonnées, suspectes,
-aventureuses, où le peintre de la mélancolie du grand
-chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le Pâtre, le
-Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les
-derniers sauvages, vus plus grands que nature, élevés
-par le caractère, l'aspect, la sculpture du haillon à une
-espèce de style héroïque moderne.</p>
-
-<p>Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de
-force suprême que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et
-toutes les pages de style de Decamps lui repassant dans
-la tête, il citait, en s'animant, en devenant éloquent sous
-une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses, fumantes
-de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs
-barbares où de petits chevaux blancs galopent entre des
-peuples qui se broient. Il citait les dessins du Samson;
-il les proclamait bibliques avec quelque chose de fauve
-dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»</p>
-
-<p>En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était
-empli les yeux à l'exposition pendant une demi-heure,
-il rappela à Chassagnol cette bande de ciel ouaté de
-blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un
-tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des
-massifs de rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès
-noirs percés de jours, cette rondeur d'une coupole, la
-ligne des terrasses, ce rayon vibrant sur des plâtres
-tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons
-de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile,
-ce craquelé de la muraille chatoyant sous les traînées
-du pinceau, l'égrenage du ton, l'émail de la pâte,
-les gouttelettes de couleur huileuse, les tons coulant en
-larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur,
-où le coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait
-le fourneau vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge
-d'un turban, une veste couleur d'or vert, une fleur au
-fond dans un jardin de fleurs. Il évoquait, ressuscitait,
-semblait repeindre tout le tableau, sa lumière, son ombre,
-la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas
-des colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain,
-la mare sourde et fumante aux eaux de sombre transparence,
-piquées çà et là d'un feu d'escarboucle, d'un
-reflet de ces palets de pierre précieuse avec lesquels jouent
-les gamins des <i>Mille et une Nuits</i>. Au bout de cela, Coriolis
-dit rêveusement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, l'Orient&hellip; l'Orient!&hellip; Moi je n'ai
-fait que de la cochonnerie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Laisse donc,&mdash;fit Chassagnol,&mdash;tu as tes qualités
-à toi&hellip; de très-grandes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;De la cochonnerie, je te dis!&hellip; Une turquerie intelligente,
-spirituelle, coloriée, avec des qualités comme
-tu dis&hellip; oh! beaucoup de qualités! Mais jamais la note
-extrême&hellip; Et sans cette note-là, vois-tu en art&hellip; Ce qu'il
-fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi&hellip; Mais
-c'est mieux, c'est&hellip; tiens, je ne sais pas quelque chose
-au-dessus&hellip; Vois-tu, c'est un Orient&hellip; un Orient&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;L'Orient de la poésie de <i>Child-Harold</i> et de <i>Don
-Juan</i>, dans du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?&hellip; Du
-Child-Harold rembranisé&hellip;&mdash;répéta deux ou trois fois
-Chassagnol.</p>
-
-<p>Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol,
-et l'emmena, sans lui parler, dîner chez lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Eh bien! comment est-il aujourd'hui?&mdash;demanda
-Coriolis à Anatole qui apportait Vermillon pour l'installer
-sur le poêle.</p>
-
-<p>Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête.
-Et il se mit à arranger la couverture, la bourrant en traversin
-sous la tête du singe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! qu'il pue!&mdash;dit Manette en regardant Vermillon
-par-dessus l'épaule de Coriolis qui était venu le
-caresser, et elle alla se rasseoir, à distance, au fond de
-l'atelier.</p>
-
-<p>Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse,
-de l'élasticité animale, faisait peine à voir chez Vermillon.
-La paresse dolente, la peine de ses mouvements, la
-paralysie de ses gamineries et de sa diablerie, ce qu'il y
-avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en faisaient
-comme un petit malade approché tout près de l'homme
-et de sa pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la
-souffrance des animaux. A tout moment, le pauvre petit
-malheureux soulevait sa tête, se retournait, changeait de
-pose et de place, donnant le déchirant spectacle de l'agitation
-continue dans l'incessant malaise et l'angoisse de
-toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait
-en grognant de petits: <i>hun, hun</i>. Une respiration visible
-et pénible courait sous la maigreur de ses côtes.
-Des frémissements nerveux lui fronçaient le front, relevant
-au-dessus de ses sourcils sa houppe de poils, et des
-crispations plissaient la chair de poule de son petit mufle
-aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves,
-ses yeux fermés laissaient voir une tache rouge, une
-meurtrissure de sang extravasé, qui faisait paraître plus
-bleu le bleuissement de ses paupières. Il restait longtemps
-avec un seul &oelig;il ouvert et veillant; puis, il s'enfonçait
-dans ce sommeil des malades, accablé, assommé,
-qui ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait
-de côté ses yeux agrandis de souffrance, où passait du
-désespoir et de la prière de bête. D'autres fois, il avait
-des regards circulaires qui faisaient le tour de la pièce,
-et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards
-pleins de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme
-la stupéfaction de sa souffrance, de son immobilité, de
-la corde qui pendait du plafond sans qu'il s'y balançât.
-On eût cru que par moments, dans la lente douceur
-de ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y
-avait l'étonnement de voir le soleil jouer sans lui à la
-fenêtre.</p>
-
-<p>De petites secousses de douleur faisaient donner à ses
-mains des coups nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient
-qui remuaient ses poils et en ouvraient les épis
-comme un souffle. Ses jambes avaient des allongements
-de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à
-branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts
-pour se dresser et se soutenir sur son séant, à l'aide de
-ses petites mains faibles qui se soulevaient de temps en
-temps et mettaient leurs deux petits poings crispés contre
-ses tempes,&mdash;un mouvement que les deux amis avaient
-vu dire, dans des agonies d'hommes: <i>Mon Dieu! que je
-souffre!</i></p>
-
-<p>Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en
-retourna à son chevalet. Anatole resta près de Vermillon,
-lui relevant de son mieux la tête sous des bourrelets de
-couverture, le retenant doucement des deux mains dans
-les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait
-en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle.
-Puis, il restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal
-qui boit, avec son petit bras pendant; ou bien encore,
-il se tenait, de grands moments, appuyé sur le dos
-de ses mains rebroussées et montrant leur paume jaunâtre,
-les coudes élevés de chaque côté de son dos
-comme les pattes d'une sauterelle prête à sauter, la tête
-toute en dehors de la plaque du poêle, immobile, en arrêt
-sur une feuille de parquet.</p>
-
-<p>La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats,
-vivaces et nerveux, se débattait cruellement dans ce
-malheureux petit corps. C'étaient des secousses, des
-tressautements, des étirements, des tortillements inapaisables,
-des élancements, tout pareils à ces dernières
-révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres
-d'un malade, les pieds hors du lit, la tête dans le
-mur. Il essayait de s'arc-bouter, de se cramponner tout
-autour de lui; et sa main, sortie de sa couverture, se
-nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec l'étreinte
-d'une griffe d'oiseau serrant une branche.</p>
-
-<p>Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte
-de vieillesse descendait dans le creux de l'amaigrissement
-de ses petits traits. Des tons malsains de corruption se
-mêlaient peu à peu sur sa face à un jaunissement de
-vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de
-nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements
-d'immobilité et de refroidissement faisaient
-déjà monter de la mort dans le petit corps où la vie
-n'était plus guère que le mouvement du globe de l'&oelig;il
-sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre
-d'un regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa
-tête eut un renversement suprême: elle bascula toute
-en arrière, avec un subit renfoncement dans les épaules,
-en découvrant le dessous blanc de son menton. Au bout
-de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains serrèrent
-leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses
-coururent, en serpentant, tout le bas de son
-corps. Un mouvement furieux, semblable à la détente
-d'un ressort qui casse, agita une de ses jambes qui battit
-désespérément dans le vide&hellip; Puis ce fut une immobilité
-où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la
-plante des pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! il pleure!&hellip; Anatole qui pleure vraiment!&mdash;fit
-Manette.</p>
-
-<p>Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur
-le cadavre du singe, et le jour la faisait briller au bout
-d'un poil.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je pleure?&hellip;&mdash;fit Anatole honteux, et se
-dépêchant de sécher sa larme avec du cynisme:&mdash;Ah!
-sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il voulait un
-prêtre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard
-d'Anatole revenir au singe; et il jeta la couverture sur
-le singe.</p>
-
-<p>&mdash;Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse
-de ça?&mdash;fit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;Pas la peine, ma petite,&mdash;lui dit Anatole en lui
-arrêtant le bras d'un geste dramatique.&mdash;C'est papa que
-ça regarde!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CII</h2>
-
-
-<p>Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre
-dans un coin de l'atelier. Il coucha dedans, avec des
-mains presque pieuses, le cadavre de Vermillon, ramena
-la serge, la noua aux quatre coins, passa un paletot sur
-sa vareuse, mit son chapeau.</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu?&mdash;lui demanda Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne
-coûtent rien.</p>
-
-<p>Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale
-d'un de ces grands omnibus qui jettent les Parisiens
-dans la campagne. Il tenait son paquet sur ses genoux,
-et regardait dedans, de temps en temps, en écartant
-un petit peu de la toile.</p>
-
-<p>A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de
-Boulogne, prit une allée à droite, marcha, cherchant une
-place, un petit morceau de solitude où l'on pût faire une
-fosse en creusant un trou. Il y avait du monde partout,
-et pas un bout de désert.</p>
-
-<p>Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans
-l'avenue de Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit
-à attendre l'heure du dîner en se faisant verser une absinthe.</p>
-
-<p>Après le premier verre, il en redemanda un; après le
-second, un autre. Il suffisait d'un chagrin tombant dans
-un verre de n'importe quoi pour griser Anatole: au troisième
-verre d'absinthe, il était «raide comme la justice».</p>
-
-<p>Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans
-le plâtre, de trous de queues de billard qui y avaient
-fouillé du blanc. Il regarda le paquet de serge verte posé
-sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et l'attendrissement
-de ses pensées lui échappant dans un monologue
-de pochard:&mdash;Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est
-vilain?&hellip; Penser que tu es là! ratatiné, tout froid&hellip; C'est
-ça, toi! ça!&hellip; plus que ça, rien que ça!&hellip; On me prend,
-vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte de l'ouvrage
-en ville&hellip; Des imbéciles, laisse donc&hellip; Qu'est-ce que ça
-me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité,
-dans cette grande canaille d'éternité!&hellip; Te laisser ramasser
-par un chiffonnier, par exemple&hellip; comme elle
-voulait, elle&hellip; pour que je te trouve empaillé sur le boulevard
-Montmartre, chez le naturaliste, dans une scène à
-personnages!&hellip; Ah! bien oui, plus souvent!&hellip; C'est moi
-qui vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras
-pas embêté&hellip; dans un joli endroit où tu n'auras pas des
-bottes de sergent de ville sur la tête&hellip; As pas peur!&hellip;
-Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois&hellip; C'est
-vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?</p>
-
-<p>Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté
-de la sienne. Il demanda à manger à la fille qui servait.
-Mais quand il eut devant lui le rata du jour, il ne put y
-goûter. Il avait comme un malheur qui lui barrait l'estomac
-et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une impression
-d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.</p>
-
-<p>Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en
-buvant:&mdash;Hein? Vermillon,&mdash;fit-il en se penchant,&mdash;plus
-de petits verres, c'est fini&hellip; Nous ne mettrons
-plus notre petite langue rose là-dedans&hellip;</p>
-
-<p>Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:&mdash;Viens!&mdash;et
-alla payer au comptoir.</p>
-
-<p>Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait
-et moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc,
-une immense nuée flottante et transparente, traversée,
-pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse de la lune qu'elle
-voilait.</p>
-
-<p>Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice,
-quand un morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo l'effet!&mdash;fit Anatole.&mdash;Le tableau de Girodet&hellip;
-l'enterrement d'Atala, gravé par monsieur&hellip; monsieur&hellip;
-Tiens, voilà que je ne sais plus le nom de la
-gravure d'Atala&hellip; Mais, regarde donc, Vermillon, vois-tu?
-Le soleil avec un crêpe&hellip; un enterrement nature, et
-soigné! Tu as le ciel à ton convoi&hellip; la lune, rien que ça!
-Première classe, franges d'argent, tenture et tout, les
-nuages dans des voitures&hellip;</p>
-
-<p>La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à
-fait levée dans le ciel irradié d'une lumière de nacre et
-de neige, inondé d'une sérénité argentée, irisé, plein de
-nuages d'écume qui faisaient comme une mer profonde
-et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur laiteuse,
-suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés
-mettaient comme des arborisations d'agate sur un
-fond d'opale.</p>
-
-<p>Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à
-s'étendre. Le ruban blanchissant des allées s'enfonçait
-très-loin dans des taches de noir. Une voiture qui riait
-passa; puis un pas.</p>
-
-<p>Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha
-cinq minutes, s'arrêta comme un homme qui a trouvé:
-il était dans une petite clairière. L'éclaircie était mélancolique,
-douce, hospitalière. La lune y tombait en plein.
-Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, presque
-angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient
-çà et là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes,
-des couronnes de ramures fines et poussiéreuses, paraissaient
-des bouquets de marabouts. Une légèreté vaporeuse,
-le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres,
-ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe
-d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de
-cette âme antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer
-devant cela à des Champs-Élysées d'âmes d'enfants.</p>
-
-<p>Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de
-loin en loin, et le bruissement de la nappe d'eau du lac,
-frissonnante, à l'horizon.</p>
-
-<p>Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de
-la clairière, se détachant du massif; la lune écaillait un
-peu le bas de leur écorce. Anatole défit, tout auprès, le
-n&oelig;ud de son paquet: les paupières entr'ouvertes de Vermillon
-laissaient voir ses yeux, ces yeux horriblement
-doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses
-dents blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau
-contracté et retiré.</p>
-
-<p>Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à
-creuser. Et tandis qu'il travaillait, un chantonnement
-nègre lui vint aux lèvres, une espèce de bercement funèbre,
-comme si, avec le gazouillis des chansons que
-Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de
-l'oreille de Vermillon.</p>
-
-<p>Il marmottait:&mdash;Dansez, Canada! fougoum, fougoum!
-Vermillon mouru, moi lui faire petit trou, petit
-nid, petit, petit&hellip; bien gentil! Paradis là-dessous&hellip;
-Bienheureux, Vermillon&hellip; paradis! Dansez, Canada!
-Plus souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler&hellip;
-dans le bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui!
-Dansez, Canada! dansez, Cocoli, Bengali, Colibri! Des
-Mississipi, des forêts vierges à Vermillon&hellip; boire aux
-rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres!
-des noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où
-il n'y a pas d'hommes&hellip; Le bon Dieu pour les singes,
-tous les jours, toute la vie&hellip; Vermillon courir, Vermillon
-avoir bien chaud dans le dos&hellip; Vermillon retrouver
-ses amis&hellip; Vermillon là-haut! Vermillon,
-amour! oiseau! étoile!&hellip; petite fleur bleue! pervenche!
-Psitt!&hellip; plus rien! Dansez, Canada!</p>
-
-<p>Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa
-main, Anatole tâta:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre frileux,&mdash;dit-il sérieusement et
-tristement, avec un son de voix dégrisé,&mdash;tu vas trouver
-la terre bien froide&hellip;</p>
-
-<p>Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières
-comme à une personne. Il lui déroidit les membres,
-plia sa queue sous lui, le mit dans la petite fosse, ramena
-avec les mains la terre sur le trou. Et, quand il eut
-marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à
-fumer une longue cigarette silencieuse.</p>
-
-<p>Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant
-quelque chose de lui lui paraissait mort et fini: il
-y avait de sa gaminerie sous terre.</p>
-
-<p>Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le c&oelig;ur
-ivre, étourdi et remué. Il tomba sur le premier banc
-dans une grande allée, s'allongea tout de son long, un
-bras, une jambe pendants, et là s'endormit.</p>
-
-<p>Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait
-plus de lune, et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.</p>
-
-<p>Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à
-une porte du bois, vit de la lumière à un poste de
-douaniers, entra là, demanda à se chauffer, envoya
-chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette bouteille-là
-et une autre avec les douaniers; et quand il rentra
-le matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu,
-ne put rien tirer de ses souvenirs abrutis que cette
-phrase:&mdash;Les gabelous, très-gentils!&hellip; très-gentils,
-les gabelous&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CIII</h2>
-
-
-<p>Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le
-voir commencer quelque grand morceau, une &oelig;uvre
-importante à son retour de Fontainebleau, après un si
-long repos. Des mois se passaient: Coriolis continuait à
-ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et
-s'en allait errer dans Paris.</p>
-
-<p>Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus
-opposés; il coudoyait les populations les plus diverses.
-Il allait, marchant devant lui, fouillant, d'un &oelig;il chercheur,
-dans les multitudes grises, dans les mêlées des
-foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé
-d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste,
-l'apparition d'un dessin sortant d'un groupe. Puis,
-accroché par un individu bizarre, il se mettait à suivre,
-pendant des heures, l'originalité d'une silhouette excentrique.
-Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque
-de l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce
-regard qui les gênait, se promenait sur eux, leur faisait
-l'effet de les creuser et de les pénétrer à fond.</p>
-
-<p>Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand
-comme la moitié de la main, il jetait dessus deux ou
-trois de ces coups de crayon qui attrapent l'instantanéité
-d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort d'une attelée
-de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc
-de jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des
-démolitions, le hanchement d'une blanchisseuse au panier
-lourd, le renversement d'un enfant qui boit au mufle de
-bronze d'une fontaine, la caresse enveloppante avec laquelle
-un ouvrier herculéen porte son enfant dans des
-bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget
-dans un fort de la Halle, un morceau quelconque du
-sculptural naturel, superbe, ému, qu'indique et montre
-le spectacle de la rue. Journées de fatigue, souvent stériles,
-mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en
-quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une
-de ces rencontres soudaines de la réalité pareilles à une
-illumination de son art.</p>
-
-<p>Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se
-graver dans la mémoire une tête de mendiante aveugle,
-le plus beau des visages douloureux que la peinture ait
-jamais rêvés: un profil de vieille femme octogénaire,
-dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre,
-une tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur,
-sculptée par toutes les misères, les joues remuées et
-tremblantes du souffle d'une petite toux, le masque de
-marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la
-peau d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une
-chose usée; une tête de Niobé aux Petits-Ménages et de
-Reine en madras, dont les cheveux gris, le cou tendu et
-plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie de
-statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des
-gens du peuple qui passaient.</p>
-
-<p>D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les
-types saillants, essayant de saisir au passage, dans ce
-monde d'allants et de venants, la physionomie moderne,
-observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps,
-d'une époque, d'une humanité:&mdash;le caractère, qui
-passe comme un coup de pouce artiste sur ces figures
-fiévreuses, agitées; le caractère qui marque et désigne
-pour l'art la face des pensées, des passions, des intérêts,
-des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa
-curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent
-le regard si loin du vague sourire dormant des Eginètes
-et de la divine placidité grecque; ces visages travaillés
-d'idées, de sensations, de toutes les acquisitions d'activité
-morale de l'homme, éreintés par la complexité des
-préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière,
-le labeur enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces
-faces de gens qui courent dans les rues, comme la
-fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous le bras,
-ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui
-traînent leur faim devant les changeurs, ces physiques
-de voyou, cachant la méchanceté des instincts sous
-la féminilité d'une tête de Faustine, ces tournures d'inventeurs,
-portés par leurs jambes qui vont, monologuant
-sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.</p>
-
-<p>Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable
-beauté de la femme de Paris. Il suivait ces
-apparitions imprévues, ces mines chiffonnées et rayonnantes,
-ces petites personnes étranges, fleuries entre
-deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière
-d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir
-d'un escalier à rampe de bois. Il essayait d'analyser le
-charme de ces jeunes filles maigres ayant aux tempes
-le reflet des lampes de l'atelier, pâles de veilles, et
-comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse
-et de luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait
-une exquisité de grâce, une rareté d'expression, un
-air de cette suavité souffrante, de cette mélancolie virginale
-que la vie des grands centres, le raffinement des
-civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire
-tomber sur le visage des petites ouvrières. Un jour, il
-emporta dans son souvenir, pour une étude qu'il commença
-le lendemain, le visage de la fille d'une portière,
-une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse,
-si blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande
-ombre, qu'elle faisait rêver à un ange malade.</p>
-
-<p>Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades,
-il y avait un grand malaise, l'inquiétude qui prend un
-homme quitté par une religion de jeunesse. Il était à ce
-moment critique, à cette heure de la vie d'un artiste où
-l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience
-de son art: instant de doute, de tiraillement,
-d'anxiété où, tâtonnant de son avenir, tiraillé entre les
-habitudes de son talent et la vocation de sa personnalité,
-il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment
-d'autres formes, d'autres visions, le commencement de
-nouvelles façons de voir, de sentir, de vouloir la peinture.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CIV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Vrai, la terre tourne?</p>
-
-<p>Manette posait pour une répétition du <i>Bain turc</i>, commandée
-par un banquier de Rotterdam à Coriolis qui
-faisait effort dans ce travail pour se rattacher à sa peinture
-passée.</p>
-
-<p>Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse
-que la terre tournait.</p>
-
-<p>&mdash;La terre tourne? Ça sur quoi je suis?&mdash;reprit
-Manette en regardant en bas: elle avait l'air d'avoir
-peur de tomber.&mdash;Ça tourne?</p>
-
-<p>Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander
-s'il ne se moquait pas d'elle.</p>
-
-<p>Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne
-savait pas, et comme il le lui expliquait aussi mal qu'il
-le savait:</p>
-
-<p>&mdash;Ne continue pas,&mdash;lui dit-elle tout à coup,&mdash;il
-me semble que j'ai mal au c&oelig;ur, avec tout ce que tu
-me dis qui tourne&hellip;</p>
-
-<p>Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette&hellip; Mais
-il n'était pas en train. Il grondait, tout en brossant,
-contre la hâte singulière que Manette avait de le voir
-finir cette toile.</p>
-
-<p>&mdash;Ton corps,&mdash;finit-il par lui dire,&mdash;eh? mon
-Dieu, ton corps, il ne va pas changer d'ici à huit jours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois?&mdash;fit Manette. Et elle laissa tomber de
-la pointe rose de sa gorge jusqu'au bout de ses pieds,
-sur la virginité de ses formes, le dessin de sa jeunesse,
-la pureté de son ventre, un regard où semblait se mêler
-l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une
-statue qui se pleure.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Coriolis.</p>
-
-<p>Il avait compris.</p>
-
-<p>&mdash;Oui&hellip;&mdash;dit Manette en baissant la tête, avec le
-ton d'une femme qui va pleurer.</p>
-
-<p>Coriolis se sentit une secousse au c&oelig;ur. Mais aussitôt,
-honteux de cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec
-une ironie:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu
-veux? nous sommes dans des siècles chipies et prudhommesques&hellip;
-Autrefois, dans un pays d'antiques, un
-pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un
-modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je
-me suis laissé dire&hellip; On l'appelait Laïs&hellip; Il lui arriva&hellip;
-ce qui t'arrive&hellip; Cela fit une révolution dans le pays&hellip;
-L'Institut de l'endroit où il y avait des peintres aussi coloristes
-que M. Picot, et des marbriers un peu plus forts
-que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de
-désolation&hellip; Les dessinateurs en masse déclarèrent
-qu'ils ne trouveraient jamais la correction de M. Ingres,
-si on laissait la nature abîmer leur modèle&hellip; Il y eut
-des rassemblements, des articles de petits journaux, des
-commissions, des sous-commissions, tout ce qui constitue
-un mouvement national&hellip; Et l'on finit par mener
-Laïs à Cos, chez un fameux médecin que tu as peut-être
-vu dans une gravure, le nommé Hippocrate&hellip;</p>
-
-<p>Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa
-plaisanterie, devant l'expression de Manette, la fixité de
-la pensée de ses yeux.</p>
-
-<p>Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses
-genoux, et appuyant sur elle le sérieux de son regard, il
-fouilla jusqu'au fond de sa tentation.</p>
-
-<p>Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît
-pas rougir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CV</h2>
-
-
-<p>L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole
-continuait à y jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette
-y mettait l'enchantement de sa personne.</p>
-
-<p>Quand elle était là, dans l'atelier, vêtue d'une robe
-blanche, sur laquelle tranchait un petit châle d'enfant
-d'un rouge sang de b&oelig;uf, la taille dénouée et toute
-alanguie des paresses de la femme grosse, belle d'une
-beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,&mdash;Coriolis
-oubliait tout.</p>
-
-<p>Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée
-dans son amour pour cette femme qui remplissait et
-animait sa maison, lui faisait la vie coulante et facile,
-lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez lui un
-de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on
-ne sent pas.</p>
-
-<p>Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements
-qui font du modèle la maîtresse naturelle de
-l'artiste. Au milieu de cette ignorance de peuple qui ne
-lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de ces
-connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers.
-Manette avait vu peindre et savait comment se fait
-de la peinture. Les choses du métier de l'art lui étaient
-familières: elle en connaissait le nom et l'usage. Elle
-ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile.
-Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet.
-Elle s'entendait à laver des brosses, et elle reconnaissait
-vaguement des tons distingués dans une toile. En un
-mot, elle était «<i>du bâtiment</i>».</p>
-
-<p>Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle
-lui plaisait en se suffisant à elle-même, en se tenant
-compagnie, en se passant des sociétés de femmes, en
-ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa froideur
-au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans
-cette existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble
-de qualités soumises, une docilité gracieuse à ce
-qu'il disait, à ce qu'il voulait, une obéissance à ses
-idées, une sorte d'aimable effacement de caractère: elle
-ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités
-sur des mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et
-qui, tout à coup lui mettant un coup de rouge aux pommettes,
-la rendaient un moment boudeuse ou colère
-avec de petits gestes de sauvagerie méchante.</p>
-
-<p>Aussi un attachement de gratitude et de confiance
-venait-il à Coriolis pour cette maîtresse si peu absorbante,
-d'apparence si détachée de tout désir de domination,
-et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée
-d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à
-côté d'elle. Elle était pour lui dans sa vie du calme et
-du repos, une compagnie bonne pour ses nerfs d'artiste.
-Dans sa société tranquille, sa douce présence, les demi-paroles
-de sa bouche, les demi-caresses de ses mains,
-il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues
-du peintre, endormait ses contrariétés, ses prévisions
-mauvaises, ses tourments d'imagination&hellip;</p>
-
-<p>Et il lui semblait que cette jolie créature apathique
-dégageait autour d'elle la paix, la santé, la matérialité
-d'un bonheur hygiénique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CVI</h2>
-
-
-<p>Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait
-l'horreur de s'habiller, refusait les invitations, n'allait
-plus nulle part. L'homme de travail, d'incubation, ne se
-plaisait plus que dans le recueillement de l'intérieur, la
-tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse et
-des pantoufles.</p>
-
-<p>Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de
-longues pipes méditatives; puis, au milieu de la causerie
-de deux ou trois amis qui étaient venus manger sa
-soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait jusqu'à
-minuit.</p>
-
-<p>Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et
-Anatole:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!&mdash;lui dit Chassagnol, en regardant ce
-qu'il jetait sur le papier, un souvenir de la rue,&mdash;toi
-qui me blaguais quand je te disais qu'il y avait quelque
-chose là&hellip; Il me semble que tu y viens&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! oui, j'y viens&hellip; Je me débattais contre
-moi-même en te combattant&hellip; Je me gendarmais, je ne
-voulais pas&hellip; J'étais dans une autre chose&hellip; C'est le
-diable&hellip; On ne veut pas reconnaître qu'on se blouse&hellip;
-Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie&hellip; La turquerie,
-bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir&hellip;
-Maintenant, c'est mort&hellip; Et tu me vois depuis ce temps-là&hellip;
-désorienté&hellip; Tiens! c'est le mot&hellip; un homme qui
-cherche&hellip; qui essaye de se raccrocher&hellip; Enfin, ce qu'il
-y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres exercices&hellip;
-Tu verras ce que je veux faire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Le moderne&hellip; vois-tu, le moderne, il n'y
-a que cela&hellip; Une bonne idée que tu as là&hellip; Eh bien!
-vrai, ça me fait plaisir, beaucoup de plaisir&hellip; parce
-que&hellip; écoute&hellip; Je me disais: Coriolis qui a ça, un
-tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un
-nerveux, un sensitif&hellip; une machine à sensations&hellip; lui
-qui a des yeux&hellip; Comment! il a son temps devant lui,
-et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, cet animal-là&hellip;
-Non, non, non&hellip;&mdash;répéta Chassagnol avec un
-rire bête et fou qui ricanait.&mdash;Mais, est-ce que tous
-les peintres, les grands peintres de tous les temps, ce
-n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau? Est-ce
-que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque,
-qu'à un peuple, le beau? Mais tous les temps portent en
-eux un Beau, un Beau quelconque, plus ou moins à
-fleur de terre, saisissable et exploitable&hellip; C'est une
-question de creusage, ça&hellip; Il se peut que le Beau d'aujourd'hui
-soit enveloppé, enterré, concentré&hellip; Il faut
-peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des
-yeux de myope, des procédés de physiologie nouveaux&hellip;
-Voyons, tiens, Balzac? Est-ce que Balzac n'a pas
-trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la saleté
-des choses modernes? dans un tas de choses où les
-siècles passés n'avaient pas vu pour deux liards d'art?
-Et il n'y aurait plus rien pour l'artiste dans l'ordre des
-choses plastiques, plus d'inspiration d'art dans le contemporain!&hellip;
-Je sais bien, le costume, l'habit noir&hellip; On
-vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y
-avait un Bronzino dans notre école, je réponds qu'il
-trouverait un fier style dans un Elbeuf. Et si Rembrandt
-revenait&hellip; crois-tu qu'un habit noir peint par lui ne
-serait pas une belle chose?&hellip; Il y a eu des peintres de
-brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits
-de nuage&hellip; Eh bien! il faut maintenant un peintre du
-drap: il viendra&hellip; et il fera des choses superbes, toutes
-neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires de notre vie
-sociale&hellip; Ah! cette question-là, la question du moderne,
-on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du
-Vrai de notre temps, un épatement de bourgeois: le
-<i>réalisme</i>!&hellip; parce qu'un monsieur a fait une religion en
-chambre avec du laid bête, du vulgaire mal ramassé et
-sans choix, du moderne&hellip; bas, ça me serait égal, mais
-commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui
-est la beauté et la vie du Laid dans la nature et dans
-l'art: le <i>style</i>! dont tu faisais si justement l'autre jour le
-génie, la griffe du lion, chez un peintre&hellip; Et puis quoi,
-le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain
-qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon&hellip; à côté de
-l'homme, il y a la femme&hellip; la femme moderne&hellip; Je te
-demande si une Parisienne, en toilette de bal, n'est pas
-aussi belle pour les pinceaux que la femme de n'importe
-quelle civilisation? Un chef-d'&oelig;uvre de Paris, la robe,
-l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe
-et de la mine!&hellip; et dire que cette femme-là, la femme
-du dix-neuvième siècle, la poupée sublime, tu ne l'as
-pas encore vue dans un tableau d'une valeur de deux
-sous&hellip; Pourquoi? On n'a jamais pu savoir&hellip; Ah! les
-lisières, les exemples, les traditions, les anciens, la
-pierre du passé sur l'estomac!&hellip; Sais-tu sur quoi me
-semblent donner les ateliers d'à présent? tiens! sur le
-cimetière de l'Idéal&hellip; Mais vois donc David, David qui a
-jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur,
-David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau
-qui vit: son Marat!&hellip; Le moderne, tout est là. La sensation,
-l'intuition du contemporain, du spectacle qui
-vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir
-vos passions et quelque chose de vous&hellip; tout est là
-pour l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut&hellip;
-Ah! je sais, il y a des articles de rêveurs, des
-enfileurs de phrases à sang blanc pour vous dire qu'il
-faut s'abstraire de son époque, remonter au répertoire
-du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme
-alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!&hellip; ça
-rentre dans les individus métempsycosistes et transposés
-qui ont besoin que les choses où les gens aient cinq
-cents ans sur le dos pour leur trouver de la noblesse,
-de l'actualité ou du génie&hellip; Le dix-neuvième siècle
-ne pas faire un peintre! mais c'est inconcevable&hellip; Je
-n'y crois pas&hellip; Un siècle qui a tant souffert, le grand
-siècle de l'inquiétude des sciences et de l'anxiété du
-vrai&hellip; Un Prométhée raté, mais un Prométhée&hellip; un
-Titan, si tu veux, avec une maladie de foie&hellip; un siècle
-comme cela, ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté
-de malade, ses visages de fièvre, comment veux-tu qu'il
-ne trouve pas une forme pour s'exprimer, qu'il ne
-jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et
-qui se trouvera&hellip; Après ce grand grisailleur douloureux,
-Géricault, il y a eu un homme, tiens! Delacroix&hellip;
-c'était peut-être l'homme à cela&hellip; un tempérament tout
-nerfs, un malade, un agité, le passionné des passionnés&hellip;
-Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une bêtise,
-un idéalisme de pittoresque&hellip; Et pourtant, que de
-choses dans ce sacré dix-neuvième siècle!&hellip; C'est que,
-sacristi! il y en a pour tous les goûts&hellip; Si c'est trop
-petit pour vous, les m&oelig;urs du temps, les scènes, la rue
-qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, de
-l'épique dans ce temps-ci&hellip; Vous pouvez être un peintre
-d'histoire du dix-neuvième siècle&hellip; et un fier! toucher à
-des émotions humaines qui seront un jour aussi classiques,
-aussi consacrées que les plus vieilles! L'Empire,
-tenez! il y a de quoi se promener, même après Gros&hellip;
-Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut!
-Mais nous avons eu, depuis Achille, un monsieur qui
-faisait des épopées à la journée, un certain Napoléon
-qui ramassait tous les jours de la gloire à peindre&hellip; L'incendie
-de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de
-l'embrasement de Troie&hellip; et la retraite des Dix Mille a
-peut-être un peu pâli depuis la retraite de Russie&hellip;
-Voilà des cadres! voilà des pages! Il y a tous les soleils
-là-dedans, et de l'homérique tant qu'on en veut! Des
-grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne
-en a donné des programmes aussi magnifiques que
-les plus beaux du monde&hellip; Depuis 1789, il en pleut des
-scènes dans les révolutions de France, qui sont grandes&hellip;
-comme nous!&hellip; La Terreur, ce sont nos Atrides!&hellip;
-Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage
-de la Loire à Saint-Florent-le-Vieux&hellip; Figure-toi
-l'<i>Iliade</i> et le <i>Dernier des Mohicans</i>!&hellip; le demi-cercle
-de la colline&hellip; la vaste plage&hellip; quatre-vingt mille personnes
-entassées&hellip; l'eau où l'on entre&hellip; les chevaux
-qu'on pousse&hellip; l'incendie, la fumée, les <i>bleus</i> par derrière&hellip;
-La Loire jaune, plate et large avec une île au
-milieu comme un radeau&hellip; et le bord, là-bas, noir
-de gens passés et plein de leur murmure&hellip; Une vingtaine
-de mauvaises barques pour passer tout cela&hellip; les
-barques de Michel-Ange dans le <i>Jugement dernier</i>!&hellip;
-Devant, pêle-mêle, les prisonniers républicains, les
-chapeaux avec des sacrés-c&oelig;urs, Bonchamps qui agonise,
-Lescure mourant sur un matelas porté par deux
-piques, les pieds dans des serviettes&hellip; et des femmes,
-des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration
-d'une guerre civile en déroute!&hellip; Et là-dedans
-des déguisements, comme ces cavaliers avec de vieux
-jupons, ces officiers avec des turbans pris au théâtre de
-la Flèche, la défroque du <i>Roman comique</i> tombée sur
-l'épaule d'une légion thébaine&hellip; Quel tableau! hein!
-quel tableau!&hellip; C'est grand comme le Passage du Nil!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant
-pas entendre.&mdash;Oui, rendre cela avec un
-dessin qui ne serait ni antique ni renaissance&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?&mdash;dit
-Anatole en levant le nez, dans le fond de l'atelier,
-d'un volume de l'<i>Illustration</i>.</p>
-
-<p>&mdash;La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord,
-de Michel-Ange&hellip; Et puis, non, ce n'est pas ça&hellip; Il
-faudrait une ligne à trouver qui donnerait juste la vie,
-serrerait de tout près l'individu, la particularité, une
-ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait quelque
-chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de
-La Tour, d'un trait de Gavarni&hellip; Un dessin qui n'aurait
-pas appris à dessiner, qui serait devant la nature comme
-un enfant, un dessin&hellip; Je sais bien, c'est bête ce que
-je dis&hellip; plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, un
-dessin&hellip; oui, plus humain, ça me rend mon idée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CVII</h2>
-
-
-<p>Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur.
-Elle s'y était peu à peu et de jour en jour installée,
-établie. De cette pose dans la maison qu'a la
-maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans la
-commode, de la pose sur la branche où la femme, mal
-à l'aise avec les gens, effarouchée de ce qui entre,
-humble, inquiète, furtive, tremble au vent comme une
-chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage
-du lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre,
-à cet air de maîtresse de maison qui laisse voir dans toute
-une femme, dans son geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement
-de sa robe sur un divan, qu'elle est chez
-elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les domestiques
-s'adressent à l'homme, et consultent du regard
-Monsieur avant de faire ce que dit Madame: ses
-ordres commençaient à être pour le service la volonté
-de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier ne la
-traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait
-chez eux comme un accord tacite pour reconnaître en
-elle la maîtresse officielle, la femme à demeure, ancrée
-dans le domicile, dans la vie de leur ami, montée à
-l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant
-elle, la conversation devenait moins libre, prenait un
-ton qui la respectait à peu près comme une personne
-mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un mot un
-peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement,
-que Manette elle-même ne put s'empêcher
-d'en rire.</p>
-
-<p>Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce
-changement. Il s'était fait presque tout seul, par le
-courant naturel des choses, par la lente et progressive infiltration
-de l'influence féminine, par l'habitude, par
-l'oreiller, par la succession de ces accroissements, pareils
-aux alluvions du concubinage, grandissant la position,
-le pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout
-ce qui se détache à la longue, dans l'amollissement du
-ménage, de la force de l'homme pour aller à la faiblesse
-de la femme.</p>
-
-<p>Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse:
-elle était une mère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CVIII</h2>
-
-
-<p>En devenant mère, Manette était devenue une autre
-femme. Le modèle avait été tué soudainement, il était
-mort en elle. La maternité, en touchant son corps, en
-avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande révolution
-intérieure s'était faite secrètement au fond
-d'elle. Elle s'était renouvelée et avait changé de nature,
-comme dans un dédoublement de son existence qui aurait
-porté en avant d'elle et de son présent tout son c&oelig;ur
-et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature
-paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite
-d'une inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale.
-Des entrailles de la mère, la juive avait jailli. Et la
-persévérance froide, l'entêtement résolu, la rapacité
-originelle de sa race, s'étaient levés des semences de
-son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de
-femme rêvant de l'argent sur la tête de son enfant.</p>
-
-<p>Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé
-et caché chez Manette. Elle ne montrait rien de
-ces avidités ambitieuses qui s'agitaient en elle. Elle
-n'avait point demandé au père de reconnaître son fils.
-Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches,
-dans ces heures où la femme est comme une malade
-douce et sacrée, elle n'avait pas laissé échapper un mot,
-une allusion au sort de ce fils. Jamais il ne lui était
-échappé une de ces paroles qui cherchent et tâtent,
-dans la charité ou la générosité d'un homme, le père
-d'un enfant naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au
-contraire, écarter de Coriolis toute idée d'avenir, toute
-préoccupation d'engagement et de lien. Ce qui couvait
-en elle, les nouvelles et hardies convoitises éveillées par
-ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors
-que par de longues absorptions dans lesquelles brillait
-son regard clair.</p>
-
-<p>Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation.
-Le temps était pour elle, le temps qu'elle voyait tous les
-jours, autour d'elle, apporter à ses semblables, à d'anciennes
-camarades, la fortune de leurs rêves, faire monter
-des modèles à la société, au mariage, à la richesse,
-donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de
-châles, à celle-là, un château et une couronne de comtesse:
-elle le laissait agir, patiente et ferme dans l'assurance
-de ses espérances. Elle se confiait aux circonstances,
-aux hasards favorables, à la Providence de
-l'imprévu, à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore,
-aux héritiers du peuple d'Israël, chargés de mener
-à bien leurs affaires; elle se confiait à l'avenir que fait
-aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses pareilles,
-elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans
-sa chance, la certitude religieuse de son bonheur, de
-l'arrivée de tout ce qu'elle désirait. «Moi, d'abord,&mdash;disait-elle
-tranquillement,&mdash;je suis d'une religion où
-tout réussit.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CIX</h2>
-
-
-<p>A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait
-dans l'atelier sa grande tirade sur le moderne, Coriolis
-s'était mis à attaquer deux grandes toiles. Il y travaillait
-quinze mois, soutenu dans la fatigue, le courage d'un
-si long effort, par la perspective de l'Exposition universelle
-de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les
-peuples, allait donner le monde pour public à sa grande
-et hardie tentative.</p>
-
-<p>A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient
-en même temps que le dégagement complet du coloriste
-annoncé par le <i>Bain turc</i>, un renouvellement du peintre,
-de ses procédés, de ses aspirations, de son genre.
-Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: <i>Un Conseil
-de révision</i> et l'autre: <i>Un Mariage à l'église</i>, Coriolis
-apportait une pâte de couleur se rapprochant de la
-belle pâte espagnole, de larges harmonies solides et sévères,
-où ne restait plus rien des tons claquants de sa
-première manière, une étude rigoureuse de la nature,
-une accusation caractéristique de la réalité.</p>
-
-<p>Le sujet de la première de ces toiles, la <i>Révision</i>, lui
-avait permis ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent
-si rarement les sujets modernes. Des parties de
-corps superbes, un torse, un bras, une jambe, un fragment
-d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se
-détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade,
-devant les personnages du bureau, les uniformes, les
-habits noirs officiels, les têtes de fonctionnaires, l'académie
-d'un jeune homme examiné par le chirurgien
-dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième
-siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle
-Saint-Jean, s'agitaient avec les turbulences et les émotions
-des loges du <i>Cirque</i> de Goya, dans ses lithographies
-de Bordeaux.</p>
-
-<p>L'autre tableau de Coriolis, <i>Un Mariage à l'église</i>,
-représentait une messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés.
-Le moment choisi par Coriolis était
-celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le
-poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques
-ressemblant à des génies de l'hyménée en collégiens.
-Derrière les mariés, se voyaient les deux familles
-sur les fauteuils rouges de premier rang. Beaucoup de
-femmes étaient complétement retournées ou de profil,
-regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage
-et de la messe sur la figure. Des jeunes filles maigres,
-des virginités séchées, pointaient çà et là. Du milieu de
-la légèreté des élégances, se levait, dans une couleur
-puissante et magnifique, un suisse tenant de la main
-gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre
-un ruban de satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil
-perdu, la bajoue et la barbe grise rebroussées par son
-col de chemise, sa grosse oreille détachée et coupée par
-le linge roide, son grand baudrier amarante et or traversant
-son habit chamarré et lourd, ses basques se
-perdant sur ses mollets bas et farnésiens, enfermés dans
-un coton blanc dont ils faisaient crever les mailles. Au
-delà de la balustrade, dans les stalles de bois, au-dessous
-des peintures, se dessinaient deux spirituelles
-silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait
-les lèvres avec le pompon de sa barrette; l'autre
-lisait l'office penché sur un livre dont la tranche dorée
-avait une lueur de la flamme des cierges. Dans le
-ch&oelig;ur, comme dans une rose de lumière, se perdaient
-des enfants de ch&oelig;ur à ceintures bleues, à robes de
-dentelles, l'officiant en chasuble d'or, l'autel d'or, avec
-son petit temple, les chandeliers, les candélabres allumés
-et dont les feux montaient dans le scintillement
-criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes
-ces splendeurs, un coin de bas côté près du ch&oelig;ur rassemblait,
-au-dessous d'un tronc d'offrande, une vieille
-femme à genoux par terre, un bonnet sale et troué laissant
-voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune
-mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée
-sur un parapluie, avec un geste de Sainte d'ancien tableau
-qui pose ses mains sur un instrument de supplice;
-une mère du peuple portant un enfant qui dormait tout
-roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste
-et en pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe,
-les deux mains dans ses poches, et une miche de pain
-sous le bras.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CX</h2>
-
-
-<p>Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant
-l'indifférence qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.</p>
-
-<p>Le public, cette année-là, allait aux grands noms
-d'Ingres, de Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait
-sur les écoles allemandes, anglaise, sur l'art
-étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son attention avait
-trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts
-nouveaux de l'art français.</p>
-
-<p>Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion
-faite que la question de la représentation du moderne
-en peinture, soulevée par les essais, hardis jusqu'au
-scandale, d'un autre artiste, était définitivement jugée.
-La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit entre elle
-et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas
-tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait,
-un réalisme cherché en dehors de la bêtise du
-daguerréotype, de la charlatanerie du laid, et travaillant
-à tirer de la forme typique, choisie, expressive des images
-contemporaines, le style contemporain.</p>
-
-<p>Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne
-parla de lui que pour le plaindre de cette singulière idée.
-Et, au moment de clôturer son salon, dans un méprisant
-post-scriptum, le patriarche de l'éreintement classique
-l'accablait sous ce cliché de sa critique:</p>
-
-<p>«&hellip; Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant,
-de deux toiles sur lesquelles notre critique nous semble
-appelée à dire un dernier mot. Quoique le public en ait
-fait justice, il nous semble de notre devoir d'insister
-sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives,
-osées par un peintre qui avait donné quelques promesses,
-et autour duquel la camaraderie avait essayé de faire
-quelque bruit&hellip; Quand de tels symptômes se produisent,
-quand le trouble de l'art se révèle par de tels signes, il
-faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on
-peut suivre les déviations et les défaillances de l'école
-moderne&hellip; Comment l'auteur de ces deux pauvres et
-regrettables toiles, un <i>Conseil de révision</i> et une <i>Messe
-de mariage</i>, n'a-t-il pas compris que la grande peinture
-était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune
-du moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait
-presque un blasphème à vouloir faire du nu, du nu divin,
-du nu sacré, avec le nu d'un conscrit? Comment n'a-t-il
-pas compris que la toilette a besoin de perdre son
-actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse
-éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer
-les maîtres?&hellip; A Dieu ne plaise que nous voulions décourager
-les jeunes talents! Mais il y a là, nous ne pouvons
-le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand abaissement.
-Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute
-et primitive destination de la peinture, c'est descendre
-l'art à la photographie de l'actualité. A quels abîmes de
-ce qu'on appelle maintenant «le vrai contemporain»
-veut-on donc nous entraîner? Supprimera-t-on dans la
-peinture l'intérêt moral, la perspective du passé, tout ce
-qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère
-commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible
-impression, en songeant que c'est devant l'étranger,
-à l'Exposition des grandes &oelig;uvres de l'Europe
-en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un
-peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils
-échantillons de la décadence de notre art&hellip; Sans
-doute, il n'y a pas à craindre que de tels exemples prévalent
-jamais: la France, si fidèle au sentiment et au
-bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la
-noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits
-clairvoyants ne peuvent s'empêcher de voir l'art actuel
-menacé, comme l'École grecque après la mort d'Alexandre,
-d'une invasion de ces peintres de m&oelig;urs vulgaires
-qu'on appelait alors des <i>rhyparographes</i>&hellip; Les
-barbares sont toujours aux portes de l'art, ne l'oublions
-pas; et il importe à tous ceux dont c'est la charge, à la
-critique, dont c'est la mission, au gouvernement, dont
-c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour les
-talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la
-peinture sévère, résistant aux basses sollicitations de la
-mode, du succès et du public, défendant la tradition,
-disons-le, la religion de cet art élevé dont l'École de
-Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXI</h2>
-
-
-<p>Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent
-dîner chez Coriolis.</p>
-
-<p>Manette, qui commençait à donner sa petite opinion,
-le soutenait dans la maison, disant à Coriolis qu'elle ne
-comprenait pas comment il vivait entouré de gens qui
-ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il repoussait les
-avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position,
-de relation honorable, et capable plus tard de lui
-être utile dans le chemin de son avenir.</p>
-
-<p>Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre
-un secret plaisir aux chamaillades, aux petites disputes
-taquines, aux asticotages entre Anatole et Garnotelle,
-chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble. Anatole
-se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et
-il était bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie,
-il n'<i>attrapât</i> pas son ancien camarade.</p>
-
-<p>Un soir, il ne lui avait encore rien dit.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon vieux,&mdash;fit-il après dîner, en allant
-s'asseoir auprès de lui, et en lui frappant amicalement
-sur la cuisse,&mdash;on dit donc que tu te présentes
-à l'Institut&hellip; Comment! nous allons avoir un ami qui
-a encore des cheveux avec des palmes vertes?&hellip; Merci!
-de la chance&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!&mdash;dit Garnotelle,&mdash;je me présente&hellip;
-mais voilà tout&hellip; Je sais que je n'ai aucune chance&hellip; que
-je suis tout à fait indigne&hellip; Mon Dieu! ce sont mes
-camarades&hellip; On m'a un peu forcé la main&hellip; Oh! je
-ne serai pas nommé&hellip; Mais enfin, je l'avoue, je serais
-très-content, très-flatté, si tu veux, que mon nom
-fût sur la liste des candidats&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras&hellip;
-Farceur, va! laisse-moi donc tranquille&hellip; Tu as des
-chances, des chances&hellip; Tu ne te figures pas toutes tes
-chances, tiens!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les
-dire? tu m'obligeras&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Voici&hellip; D'abord, mon cher, tu n'es pas savant&hellip;
-Très-bon&hellip; excellent&hellip; L'Institut, ça lui va&hellip; Rien à
-craindre&hellip; Pas d'articles dans la <i>Revue des Deux
-Mondes</i>, pas même une brochure de cinquante centimes
-sur la fabrication des couleurs&hellip; Tu sais cela
-aussi bien que moi: un monsieur qui écrit&hellip; l'Institut,
-jamais! Et d'une&hellip; Comme orateur, tu ne tires
-pas des feux d'artifice&hellip; tu es tempéré comme métaphores&hellip;
-tu causes même mal&hellip; Encore très-bon,
-ça! Tu serais brillant dans les salons, tu ferais de
-l'effet, de l'esprit, du bruit, des mots, pour défendre
-l'Institut&hellip; Très-mauvais! Tu manquerais à la gravité
-de sa cause, tu compromettrais la solennité du
-corps&hellip; Du sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut&hellip;
-et ce que tu as de naissance&hellip; Et de deux! Tu ne travailles
-pas dans la solitude&hellip; Encore une très-bonne
-note&hellip; Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre,
-indépendant, pas soumis&hellip; Le monde où tu vas, parfait!
-On n'y a jamais dit un mot contre l'Institut, c'est connu&hellip;
-Et puis, encore une bonne chose, ce n'est pas du monde
-qui tire trop l'&oelig;il&hellip; Tu l'as très-bien choisi&hellip; Voilà
-quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne
-parle pas trop de toi&hellip; une chance de plus&hellip; Ah ça!
-qu'est-ce qui te manque, je te demande un peu? Tout, tu
-as tout!&hellip; Voyons, tiens&hellip; tu ne montes pas à cheval&hellip;
-Très-important&hellip; Si l'on te voyait cavalcader, tu comprends&hellip;
-Tu n'es pas d'une élégance exagérée&hellip; Enfin,
-tu n'as pas un chic de gentleman&hellip; tu n'es pas même&hellip;
-je te dis cela entre nous&hellip; tu n'es pas même, Dieu
-merci pour toi, d'une propreté à effrayer,&mdash;fit Anatole
-en lui mettant le doigt sur des taches de son
-collet d'habit.&mdash;Ah! si tu n'appelles pas tout cela des
-chances!&hellip; Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer,
-rien dans toute ta personne qui soit voyant&hellip; tu
-ressembles à tout le monde, des pieds à la tête&hellip; tu es
-arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du
-tout&hellip; et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra
-pas de toi!&hellip; Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!</p>
-
-<p>&mdash;Tu es très-amusant,&mdash;dit Garnotelle d'un air
-piqué.</p>
-
-<p>&mdash;Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection
-d'un bonhomme de là, qui voit dans le charmant garçon
-qui se présente le mari futur de mademoiselle sa fille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il n'y a rien de fait,&mdash;dit vivement Garnotelle,
-tout étonné de ce que savait Anatole,&mdash;et je te
-prierai de ne pas parler d'une personne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Charmante!&hellip; mais pas jolie, à ce qu'on dit&hellip; Oh!
-je la laisse! oh! je la laisse!&hellip;&mdash;fit Anatole avec une
-intonation de Sainville; et il se versa le second verre
-d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, les
-poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait
-que la nièce d'un membre de l'Institut que tu serais
-encore un veinard, et un joli! Il y a des camarades&hellip; et
-qui étaient forts&hellip; qui n'ont jamais pu arriver à s'approcher
-de l'Académie autrement que par des femmes qui
-connaissaient du monde de la boutique, et qui assistaient
-aux grandes séances&hellip; Mais toi&hellip;</p>
-
-<p>Garnotelle fit un geste d'impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! mon cher, est-ce que tu me crois assez
-bête pour que je ne trouve pas ça tout simple&hellip; qu'un
-beau-père tâche de repasser sa contre-marque à son
-gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de lui,
-sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés&hellip;
-C'est même dans les lois de la nature, tu ne
-trouves pas? Autrefois, on avait des idées bêtes dans ce
-corps de vieux immortels: ils se figuraient qu'un artiste
-était fait pour vivre pour l'art&hellip; Un jeune artiste qui se
-mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour
-eux un <i>habile</i>, un <i>monsieur</i>&hellip; Mais aujourd'hui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi&hellip;&mdash;fit
-Garnotelle, avec une certaine animation, en lui coupant
-la parole,&mdash;tu es un blagueur! La blague t'a
-mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des
-blagues!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes assommant, Anatole,&mdash;dit Manette.&mdash;Vous
-êtes toujours à tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas,
-Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se dispute&hellip; C'est si bon
-d'être un peu tranquille, après son dîner&hellip; à causer
-gentiment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!&mdash;fit
-Anatole.&mdash;Eh bien! quoi, parce qu'on bave un peu sur
-ses contemporains?&hellip; Et puis ça l'amuse, Garnotelle&hellip;
-N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux Garnotelle?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXII</h2>
-
-
-<p>Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole
-s'était effacé devant elle, et il avait mis la plus aimable
-bonne grâce à lui céder la direction de l'intérieur, cette
-espèce de rôle de gouvernante que peu à peu il s'était
-laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en
-avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir
-d'elle par des soins, des attentions, une sorte de petite
-cour.</p>
-
-<p>Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon
-de tempérament amoureux et de nature insinuante.
-Prompt à s'enflammer en dessous, habile à se glisser
-sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les coins,
-un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs
-à petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un
-jour devenir dangereux. Il se chauffait aux femmes
-comme au feu des autres, et il s'acoquinait près des
-maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans leur
-atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple.
-Dans la vie, il ne s'était guère connu la propriété de
-rien, il avait toujours un peu vécu d'une existence à
-côté, et l'amour auquel il assistait, et qui se passait près
-de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien que
-la soupe qu'on mange avec un camarade.</p>
-
-<p>Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes
-les femmes rencontrées ainsi par lui en demi-ménage
-avec un homme: un <i>désireur</i>. Et Manette ne manqua
-pas d'être flattée de cette adoration humble, muette,
-contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement
-d'un domestique. Un jour, comme on revenait de la
-campagne, où l'on avait été en bande, elle s'amusa
-beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au beau
-Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée
-d'une façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis
-s'en était indigné au nom de Coriolis qui n'avait rien vu;
-et l'ivresse lui enlevant un instant sa peur naturelle et
-foncière des coups, il était entré dans une frénésie
-d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu
-l'amant de la femme d'un ami. Au reste, cet accès de
-jalousie et de courage dura peu: dégrisé le lendemain,
-il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un mouvement
-dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout
-bas, en en riant tout haut.</p>
-
-<p>Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis,
-qu'Anatole d'ailleurs était le dernier homme avec
-lequel elle l'eût trompé, un homme qu'elle mésestimait
-pour son peu de talent, et surtout pour son peu de notoriété
-artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce
-pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait
-eu pour lui des yeux indulgents, des pardons de camarade.
-Maintenant elle voyait tous ses mauvais côtés. Elle
-lui trouvait des expressions, des mots, des manières abjectes,
-populacières, qui la dégoûtaient comme les taches
-de sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la
-femme de basse classe, ses dédains pour tout ce qui ne
-joue pas le <i>distingué</i>, elle finit par le prendre en grippe
-et en mépris. Elle ne lui pardonna plus rien, pas même
-de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se soulevèrent
-contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût
-aspirer à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps,
-honteuse au fond, humiliée, enragée de la persistance de
-cet amoureux patient qui continuait à faire le gentil et
-l'aimable, avec l'air de ne rien demander et d'attendre.</p>
-
-<p>Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole,
-le besoin qu'il avait de sa bonne humeur, elle dissimulait
-tous ses méchants sentiments. De temps en temps
-seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et
-sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait
-et faisait redescendre Anatole à l'humble place qu'il
-avait dans la maison, à l'infériorité et au parasitisme de
-sa position.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXIII</h2>
-
-
-<p>A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour
-les bains de mer.</p>
-
-<p>Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée
-d'un tableau.</p>
-
-<p>C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août,
-vers les six heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant
-sur la mer, fait remonter de chaque vague les feux
-d'un miroir brisé, et jette dans l'air plein de reflets une
-réverbération où les couleurs s'allument avec des vivacités
-de fleurs.</p>
-
-<p>Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri
-d'ombre de deux cabanes de bain posées à angle droit,
-un baigneur aux formes athlétiques, en chemise de flanelle
-rouge violacée par la mer et noircie de mouillure à la
-ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés s'enfonçant
-dans le sable, auprès de Normandes assises, en
-jupons noirs et en tricots noirs, le bonnet de coton tout
-blanc sur leurs figures au teint de pomme, aux yeux
-d'avoués. De là partait le chemin de planches, menant
-les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du
-tableau comme des corbeilles d'enfants renversées: des
-grappes, des tas de jolis bébés, à moitié enterrés dans
-les trous que creusaient leurs petites bêches et leurs
-grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures
-blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds,
-de mollets nus, de jupons aux dents de dentelles, de
-chapeaux de petit marin, de tabliers pleins de coquillages,
-de petites mains faisant des gâteaux de sable dans
-des bols russes, de robes blanches au gros chou de
-rubans dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient
-deux petits garçons voués au Sacré-C&oelig;ur, qui, tout en
-rouge des bottines à la casquette, semblaient montrer là
-de la pourpre d'église.</p>
-
-<p>Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se
-levait un groupe de jeunes gens tout habillés de velours
-noir, et dont les courtes braies laissaient à découvert
-des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur des parasols
-de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec
-deux jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur
-leurs burnous leurs cheveux encore un peu pleurants et
-moites de la lame du matin; et l'une des deux, tenant
-de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait
-sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure
-annelée, qu'elle frottait, la tête un peu renversée,
-en se balançant doucement, contre le chanvre vibrant.</p>
-
-<p>Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de
-chaises adossées contre le front des cabanes de bains,
-et qui allongeaient presque jusqu'au fond de la toile la
-perspective des toilettes.</p>
-
-<p>Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant
-sur les visages, les poitrines, les épaules, étaient
-assises les baigneuses de Trouville. Le pinceau du peintre
-y avait fait éclater, comme avec des touches de joie,
-la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer,
-la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces
-dernières années, cette Mode, prise à toutes les modes,
-qui semble mettre au bord de l'infini un air de bal
-masqué dans un coin de Longchamp. Tout se mêlait, se
-heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les saute-en-barque
-aux caracos, les mantelets de dentelle noire
-à des vestes de jockey, les transparents de mousseline
-aux vareuses coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry
-aux paletots de cachemire agrémentés de soies du Thibet.
-Çà et là, s'apercevait quelque joli détail: un bout de
-pied sur un barreau de chaise montrait un bas écossais,
-un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des
-lueurs d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs,
-la plume ocellée d'un paon ou l'aile mordorée d'un faisan
-courait sur un chapeau, un peigne d'or à lentilles de
-corail mordait la tête d'une brune, de grands pendants d'or
-remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée
-le matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la
-grosse et riche bijouterie des agrafes normandes, brillaient
-sur de coquettes roulières rayées.</p>
-
-<p>En avant des chaises s'étendait la plage avec son
-sable piétiné et plein d'enfoncements de pas, la plage
-humide, brunissant vers la mer, et coupée de <i>naus</i> où
-se noyaient des morceaux de ciel.</p>
-
-<p>Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui
-se réchauffait du frisson du bain, des promeneuses caressées
-de leur voile, la robe troussée sur la jupe rouge,
-et découvrant leurs hautes bottines jaunes. D'autres
-marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et
-coquette sur une grande canne, enveloppées les unes et
-les autres de ce flottement d'étoffes, de ce voltigement
-de rubans par derrière que fait la brise de la mer. Et là
-encore, des fillettes déchaussées, les jambes nues et
-hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants
-de la plage. Puis, sur des chaises groupées et semées,
-de petites sociétés ramassées faisaient ces taches de
-pourpre et de blanc, ces taches franches, brutales,
-criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans l'aveuglante
-et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du
-ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin,
-un vieux cheval ramenait au galop une cabane à flot;
-plus loin encore, au delà de la dernière <i>nau</i>, avec cette
-touche nette et ce piquage de ton que l'horizon de la
-mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent,
-se détachait une folle cavalcade d'enfants sur
-des ânes. Et tout au bout de la plage, au bord de l'écume
-de la première vague, tout seul, un vieux petit curé
-s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en longeant
-l'immensité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXIV</h2>
-
-
-<p>Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville,
-Anatole avait eu l'étonnement de voir changer la
-manière d'être de Manette avec lui. La femme désagréable,
-froide et dédaigneuse, le tenant à distance,
-était peu à peu devenue douce, prévenante, aimable.
-Coriolis revenu, elle continua à parler à Anatole, à faire
-attention à lui, à le traiter en ami de la maison. Et il
-semblait à Anatole que chaque jour la bonne camaraderie
-de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de
-familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper
-d'elle. Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes
-dont elle le frôlait, dans les longs silences à l'atelier,
-dans ces heures où elle l'enveloppait d'elle-même sans
-lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette femme
-lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de
-ce vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait.</p>
-
-<p>Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à
-l'atelier:&mdash;Tiens! Coriolis n'y est pas?&mdash;fit-il en
-trouvant Manette seule.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'ai pas entendu rentrer,&mdash;répondit Manette.</p>
-
-<p>Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui&hellip;
-Voyons, faites-moi une cigarette&hellip; et mettez-vous
-là&hellip; là&hellip;</p>
-
-<p>Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée
-dans une pose dénouée et vaincue par la paresse du
-Midi, elle ne se retira pas assez pour qu'Anatole n'eût
-pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la fois
-renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec
-un mouvement qui faisait bâiller un peu son peignoir
-négligemment déboutonné d'en haut, elle passait, de
-temps en temps, sur le commencement de rondeur et
-l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du
-bout de ses doigts.</p>
-
-<p>Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas,
-elle n'avait pas l'air de penser qu'il fût là. Rien d'elle
-ne s'occupait de lui. Et cependant, il paraissait à Anatole
-que jamais il n'avait été si près de la minute d'un
-caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix
-avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès
-d'elle, sa jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de
-son corps, son abandon de rêve, le joli jeu animé des
-muscles de ses bras à demi nus, sa main laissant pendre
-sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente
-de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre
-tendre allongeant l'ombre de ses paupières sur le bleu
-adouci de ses yeux, ces passes lentes, errantes, dont
-elle promenait le chatouillement sur sa gorge, tout apportait
-peu à peu à Anatole ces séductions de volupté
-muette avec lesquelles la femme allume et sollicite,
-sans un mot, sans un sourire, rien qu'avec la tentation
-de sa mollesse et de son silence, l'audace des sens de
-l'homme.</p>
-
-<p>Un moment, il voulut s'arracher de là. Mais son regard
-rencontra le regard de Manette, un de ces regards
-troublants qui laissent tout lire, une provocation, un
-défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair&hellip;</p>
-
-<p>D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut
-l'enlacer; mais Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta
-net par un éclat de rire, au milieu duquel elle cria
-deux ou trois fois:&mdash;Coriolis!</p>
-
-<p>Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au
-visage l'insulte de ce rire forcé de comédienne qui la
-secouait toute, et faisait onduler son peignoir autour
-d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quoi?&mdash;fit en entrant Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Elle le savait rentré,&mdash;se dit Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?&mdash;reprit Coriolis intrigué de
-l'air penaud de son ami, du rire interminable de Manette,
-et ne sachant trop quelle figure faire entre eux
-deux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher,&mdash;ricana Manette,&mdash;tu as un ami
-qui est galant aujourd'hui&hellip; mais galant!&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'interrompit pour pouffer encore.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! une plaisanterie&hellip;&mdash;fit Anatole en cherchant
-son air le plus naturel; et il rougit.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement&hellip; certainement&hellip; une plaisanterie,&mdash;et
-Manette tapota enfantinement les joues de Coriolis.</p>
-
-<p>Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait
-empoisonner, une arme traîtresse en réserve pour
-combattre et tuer quand elle voudrait l'amitié de c&oelig;ur
-de Coriolis pour Anatole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXV</h2>
-
-
-<p>Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville.
-Le peintre n'avait pas voulu seulement y montrer des
-costumes: il avait eu l'ambition d'y peindre la femme
-du monde telle qu'elle s'exhibe au bord de la mer, avec
-le piquant de sa tournure, la vive expression de sa coquetterie,
-l'osé de son costume, le négligé de sa robe et
-de sa grâce, l'espèce de déshabillé de toute sa personne.
-Il avait voulu fixer là, dans ce cadre d'un pays de la
-mode, la physionomie de la Parisienne, le type féminin
-du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures évaporées,
-frêles, légères, presque immatérielles de la vie
-factice, ces petites créatures mondaines, pâles de nuits
-blanches, surmenées, surexcitées, à demi mortes des
-fatigues d'un hiver, enragées à vivre avec un rien de
-sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame
-qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions,
-les lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques,
-les raffinements de traits, ce qu'on pourrait
-appeler l'exquis et le suprême de la femme délicate, il
-avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans l'attitude,
-la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice
-de gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de
-plaisir ou d'ennui de toutes ces femmes épanouies à
-l'air salin, au vent de la côte, paresseuses et revivantes
-comme des plantes au soleil. De jolies convalescentes
-au milieu des énergies de la nature,&mdash;c'était le contraste
-qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux,
-de toutes ces marques de petits talons de Cendrillon
-semés sur la plage, les figures qu'elles font rêver.</p>
-
-<p>Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis
-dans son tableau exposé chez un grand marchand de la
-rue Laffite.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXVI</h2>
-
-
-<p>Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et
-de ses amertumes, l'espèce d'habitude sauvage qui lui
-faisait dévorer, sans rien dire, le chagrin comme la maladie,
-Coriolis resta, presque un mois, après l'humiliation
-de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan,
-fumant, ne faisant rien.</p>
-
-<p>Au bout d'un mois de ce <i lang="it" xml:lang="it">far niente</i> rageur, il empoigna
-une grande toile, et se mit à la brouiller impétueusement
-d'un charbonnage rehaussé de coups de craie.
-Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement et la
-confusion des lignes, des contours, des accentuations,
-des repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble
-roulant des formes, il commença à sortir comme
-l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, d'un
-vieillard.</p>
-
-<p>Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta
-quinze jours, enfermé, seul, n'y voulant personne. Le
-matin, il allumait lui-même son poêle pour être prêt au
-travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las, épuisé, avec
-ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues
-éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.</p>
-
-<p>&mdash;A demain,&mdash;dit-il un soir à Manette et à Anatole
-en se levant de table pour aller dormir,&mdash;vous
-verrez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela,&mdash;leur dit-il brusquement le lendemain
-devant sa toile; et il se jeta derrière eux, sur le
-divan, dans l'ombre.</p>
-
-<p><i>Cela</i>, voici ce que c'était.</p>
-
-<p>Dans un arrangement qui rappelait un peu <i>le Pâris et
-l'Hélène</i> de David, se voyait un couple de grandeur nature:
-une jeune fille nue au bord d'un lit, sur laquelle
-se penchait, avec des bras de désir, la passion d'un vieillard.
-D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la
-première innocence de sa forme, sa première splendeur
-blanche, une gorge à demi fleurie, des genoux
-roses comme s'ils venaient de s'agenouiller sur des
-roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge,
-une de ces jeunesses divines de femmes que Dieu semble
-faire avec toutes les beautés et toutes les puretés
-comme pour les fiancer à l'amour d'une autre jeunesse;
-de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la laideur
-de l'argent, la laideur des cupidités basses et des
-stigmates ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée,
-abjecte, de ce que la Banque met sur la face de la Vieillesse,
-la voracité de l'Usure dans le Million, ce que la
-caricature physiologique de notre temps a saisi au vif,
-élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance
-du dessin.</p>
-
-<p>Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand
-désir triste, presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse
-qu'on voit dans l'ombre des vieux tableaux soupirer
-après la nudité d'une Suzanne. Il était l'amoureux
-sinistre peint par le mot des femmes: «<i>un vieux</i>». On
-voyait en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces
-derniers appétits presque féroces de la fin des sens,
-le goût des amours qui tournent en affaires de m&oelig;urs
-et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation de
-l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux
-sans cils, le hiatus d'une bouche édentée et humide, des
-morceaux de nudités effrayants et grotesques montraient
-ce monstre: un minotaure dans un roquentin,&mdash;le satyre
-bourgeois.</p>
-
-<p>Cependant la femme reposait tranquille, attendant,
-passive, sans se détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait
-pas; et elle paraissait livrer, avec l'habitude d'un
-métier, avec une indifférence ingénue, le rayonnement
-et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.</p>
-
-<p>Dans ce contraste de la femme et du monstre, du
-vieillard et de la jeune fille, de la Belle et de la Bête, le
-peintre avait mis l'espèce d'horreur de l'approche d'une
-blanche par un gorille. L'opposition était sans pitié, sans
-miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait
-qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste,
-s'étaient tendus pour faire la plus épouvantable, la plus
-révoltante, la plus sacrilége et la plus antinaturelle des
-antithèses. L'exécution en était presque cruelle. D'un bout
-à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée, avait
-voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de
-pinceau çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les
-chairs étaient rayées comme avec des griffes. Il y avait du
-rouge d'orage et de sang dans les rideaux de feu du lit,
-dans les flambées de la soie autour du corps de la femme.
-La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait
-avec son étouffement dans la chambre. Et des morceaux
-d'étoffes, rigides, tordus, serpentant, faisaient voir
-comme les redressements de lanières et les envolées
-sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements
-d'anges vengeurs&hellip;</p>
-
-<p>Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.</p>
-
-<p>Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces
-inspirations, des jours où il éprouve le besoin de répandre
-et de communiquer ce qu'il a de désolé, d'ulcéré au
-fond du c&oelig;ur. Comme l'homme qui crie la souffrance
-de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là
-l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses
-nerfs, de ses idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de
-tout ce qu'il a senti, souffert, dévoré d'amertume au contact
-des êtres et des choses. Ce qui l'a atteint, froissé,
-blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la vie, il
-ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page
-émue, saignante, horrible. C'est le débridement d'une
-plaie; c'est comme si dans un talent crevait le fiel, cette
-poche, chez certains génies, de certains chefs-d'&oelig;uvre,
-Il y a des jours où, sur son instrument, violon, ou tableau,
-ou livre, dans une création où frémit son âme,
-tout artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes,
-coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et
-du blasphème de crucifié; des jours où il s'enchante
-dans une &oelig;uvre qui lui fait mal, mais qui rendra ce mal
-qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son
-art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance,
-une vengeance de sa sensibilité à lui sur
-la sensibilité des autres&hellip; Coriolis était à un de ces
-jours-là.</p>
-
-<p>Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux,
-plantés là devant.</p>
-
-<p>Anatole finit par dire:</p>
-
-<p>&mdash;Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire
-cela?</p>
-
-<p>&mdash;Ça m'est venu,&mdash;dit simplement Coriolis.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de
-Coriolis était le bruit de Paris. La curiosité des gens
-d'art et des badauds s'allumait sur cette toile étrange à
-laquelle les commérages de la presse, les légendes du
-public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier
-fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs
-fous, un grand marchand de blanc, offrit de la
-toile l'argent que Coriolis en voudrait.</p>
-
-<p>Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie.
-Il voulut reprendre son esquisse. Il essaya d'y mettre la
-dernière main; mais sa fièvre était passée: il la laissa,
-et, au bout de quelques jours, il la retourna dans un
-coin contre le mur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXVII</h2>
-
-
-<p>La vie militante de l'art avait développé à la longue
-une singulière sensitivité maladive chez Coriolis. Pour
-souffrir, pour se faire malheureux, pour s'empoisonner
-les quelques bonnes heures de sa vie, il se découvrait
-une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de
-perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie
-semblaient s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle
-de l'existence. Les plus petits contre-temps, les riens
-fâcheux, les ennuis insignifiants prenaient, dans le noir
-et le mécontentement de ses idées, les proportions démesurées,
-le grossissement que leur attribuent trop souvent
-ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces
-âmes inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies
-en peine.</p>
-
-<p>Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices.
-Il avait des désirs d'enfant et de malade. Des
-velléités soudaines, des appétits lui venaient pour des
-choses dont la possession lui donnait le dégoût immédiat.
-Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour
-faire un repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait
-pas. Il l'emmenait dans de petits voyages de banlieue,
-dont il revenait furieux, exaspéré contre le pays, les
-hôteliers, le temps.</p>
-
-<p>Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se
-dissipaient qu'au milieu de la journée. Presque rien ne
-l'intéressait plus, en dehors de lui-même. Le cercle de
-son intérêt se rétrécissait chaque jour. Les autres, peu
-à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il n'avait
-plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient,
-qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient
-quelque chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans
-l'étroite personnalité de son moi, avec cette absorption
-entière, avec cet égoïsme profond et absolu, carré et
-résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme
-né sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive
-affectuosité, et dont la surface d'insensibilité
-avait été déjà remarquée à l'atelier, chez Langibout, la
-dureté finissait par se montrer dans une rudesse âpre,
-presque sauvage.</p>
-
-<p>Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à
-peu l'amertume de sa carrière. Dans le découragement,
-le mécontentement de ses &oelig;uvres, avec un regard aiguisé
-par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux autres les
-cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le
-conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau,
-mettait le doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit
-juste. «Un casseur de bras», disaient de lui les ateliers
-qui l'avaient baptisé: <i>Découragateur</i> II, en lui donnant
-la seconde place après Chenavard. Aussi, presque peureusement,
-s'écartait-on de lui comme d'un confrère
-dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art,
-glaçant l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée,
-capable de dégoûter de la peinture le peintre le
-mieux doué.</p>
-
-<p>Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude
-et ne voyait avec plaisir que deux ou trois intimes,
-avait encore provoqué cet éloignement par son acuité
-d'esprit, la teinte d'ironie mordante particulière aux
-créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail et
-d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses
-lèvres, maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes,
-ses dégoûts, ses colères d'artiste s'exhalaient en
-paroles fielleuses, en traits empoisonnés. Sur les camarades
-qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il n'estimait
-pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule
-mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de
-la langue du peintre à la barbarie fine d'une observation
-de femme, avec des mots qui ne se pardonnaient pas,
-comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés
-au vif des vanités saignantes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXVIII</h2>
-
-
-<p>Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.</p>
-
-<p>Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti
-dans ses entrailles cette révolution qui fait les pères et
-qui semble ouvrir un nouveau c&oelig;ur dans le c&oelig;ur de
-l'homme. Devant l'enfant qui n'était qu'un «petit», une
-forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à
-demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir
-et remuer en lui. Il était resté froid à cette vie qui semble
-continuer la vie f&oelig;tale, à ces mouvements encore embryonnaires,
-à ce regard à peine né des enfants dans
-leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante
-des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des
-mères. Mais quand ce petit corps commença à se modeler
-comme sous l'ébauchoir de François Flamand, quand
-ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en
-s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis
-avait vues à des enfants maures, quand cette figure
-prit, sous les frissons de ses petits cheveux, l'expression
-d'un amour de tableau italien, quand la beauté, la beauté
-du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque
-déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste
-s'éveilla en même temps chez le père.</p>
-
-<p>Son fils était véritablement un de ces enfants dont une
-naïve expression populaire dit qu'ils sont beaux comme
-le jour, un de ces enfants dont le teint, les mouvements,
-les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de s'épanouir
-dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait
-cette douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau
-appelant la caresse de la main comme une peau de petite
-fille. Ses petits cheveux, frisés en toison, des cheveux
-de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de poussière
-au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont
-l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses
-yeux, sur ses tempes, jouaient des transparences de
-nacre. Son grand petit front tout pur, sans nuage et sans
-pensée, semblait plein du rien auquel rêvent délicieusement
-les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et
-de ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux
-d'enfant d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés
-vers les coins, des yeux qui, par instant, lui remplissaient
-le visage. L'ébauche d'un nez arabe s'apercevait
-dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en
-avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della
-Robia; elle était petite avec un rire large qui inondait
-l'enfant de rire. Ses petits bras bien faits, ronds et
-pleins, faisaient de jolis gestes. Il remuait de la grâce
-dans ses petites mains.</p>
-
-<p>Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement
-d'une chemise et d'un collier de corail; et quand,
-habillé ainsi, par terre, sur un tapis, le petit garçon
-se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses câlineries,
-ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir
-de sa mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits
-pieds se cherchant pour s'embrasser, sa chair, sa peau
-ferme et douce sortant de la blancheur écourtée de la
-toile.</p>
-
-<p>Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux
-venus, confiant, les bras tendus, avec l'avance d'un
-baiser dans la bouche. Il donnait le plaisir d'un objet
-d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du Corrége,
-l'<i>Enfant à la Tortue</i> de Decamps, il évoquait à la
-fois tous ces types charmants de l'enfance anglaise, de
-l'enfance turque, de l'enfance divine.</p>
-
-<p>Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant
-une minute sur ses genoux, et que, glissé sur les coussins
-du divan, il dormait, les cheveux ébouriffés, la
-mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où ses
-petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on
-fût à côté du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit
-endormi qui avait la respiration du ciel dans la bouche
-ouverte et le coup d'aile des songes de Paradis sur ses
-paupières chatouillées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXIX</h2>
-
-
-<p>Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme
-autrefois. Le froid de la gêne s'y glissait, le souvenir
-des jours heureux, fous et jeunes, y semblait mort avec
-l'écho des bonds de Vermillon, et le passé paraissait s'y
-effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière
-fait peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air
-de la maison et des gens un commencement de détachement
-et de séparation. La vie commune du trio avait
-perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier
-éloignement des personnes qui se fait tout doucement,
-avant qu'elles ne se quittent. Manette avait des
-mutismes guindés, du sérieux de projets de femme sur
-la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait
-pas dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise
-pesait sur les réunions; Anatole n'avait plus le courage
-d'être Anatole. Son esprit était contraint. Le blagueur
-pesait ses mots, retenait ses gamineries et craignait
-l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa
-familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions
-qui le renfonçaient, sous leur intimidation, dans
-le faux de sa position. Chacun se tenait sur la réserve,
-les paroles s'arrêtaient, des silences tombaient, de grands
-silences froids qui mettaient au-dessus des têtes la menace
-muette d'un grand changement.</p>
-
-<p>Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et
-Coriolis repassaient les jours, tout pleins du présent
-seul, où ils ne croyaient pas se quitter. Ils comprenaient
-que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans qu'ils
-sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain
-qui ne les verrait plus ensemble; et lâches devant cette
-idée, aucun des deux n'osait la dire à l'autre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXX</h2>
-
-
-<p>Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement
-de Coriolis.</p>
-
-<p>Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner
-dans ce siècle la carrière et la vie des grands
-peintres de la vie moderne. Il était dévoré de cette fièvre
-de déception, de cette désolation intérieure que Gros
-appelait «la rage au c&oelig;ur». Il souffrait de la douleur
-suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent
-la fin de leur chemin en serrant dans leurs entrailles
-les blessures reçues de leur temps. A côté des autres,
-au milieu de tant de contemporains qu'il voyait comblés,
-gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée,
-courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés
-sous le viager de la gloire, le laurier de la réclame, le
-<i>Divo</i> qu'on ne donne qu'aux morts, il se sentait né sous
-une de ces malheureuses étoiles qui prédestinent à la
-lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent
-à la contestation, ses &oelig;uvres et son nom à la dispute
-d'une bataille. L'épreuve était faite, l'illusion n'était
-plus possible: tant qu'il vivrait, il était destiné à n'être
-pas reconnu; tant qu'il vivrait, il ne toucherait pas à
-cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec tous ses
-efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée
-avec ses espérances.</p>
-
-<p>Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis,
-et dans de sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient
-le découragement des mélancolies suprêmes que roulait
-à la fin Géricault, il se laissait aller à un sentiment
-affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire, lui
-montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au
-delà de sa vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée
-et presque le souhait de mourir, comme sur la promesse
-et la tentation des justices de la Mort, des réparations
-de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art
-attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,&mdash;qu'ils
-hâtent quelquefois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXI</h2>
-
-
-<p>Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à
-l'enfoncer dans le travail, la lassitude, le brisement d'une
-espèce d'art mécanique. Il lui venait comme une manie
-de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant faire à
-Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son
-absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout,
-du repas, du cigare, l'espèce d'effacement du temps
-qu'elle faisait dans sa vie. Penché sur sa planche, à gratter
-le cuivre, à découvrir, sous les tailles et les égratignures,
-l'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées.
-Et c'était comme une suspension momentanée de
-sa vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce
-de congestion qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce
-vide qu'il se sentait dans le cerveau à la place du chagrin.</p>
-
-<p>Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui,
-selon le degré, la température, des lois inconnues, une
-chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche,
-faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son
-style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère
-et de sa chimie magique. Il était enlevé à lui-même
-quand, baissé sur les fumées rousses, les bulles d'air
-crevant à la surface, il suivait dans l'eau mordante les
-changements du cuivre, ses pâlissements, les bouillonnements
-verts qui moussaient sur les traits de la pointe.
-Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une
-hâte à sortir, et d'un pas affairé qui coupait les queues
-des petites filles à la porte des fritureries, il se dépêchait
-d'arriver, sa planche sous le bras, tout en haut de la
-rue Saint-Jacques.</p>
-
-<p>Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine
-d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des
-ficelles des langes de laine pour l'impression, devant une
-presse à grandes roues, dans le silence de l'atelier ayant
-pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le
-papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations
-d'un coucou, les coups de la presse à satiner
-qu'on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la
-main noire du tireur encrant et chargeant sa planche
-sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant
-avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc
-d'Espagne, la passant sous le rouleau, serrant la presse,
-tournant la roue et la retournant. Il était tout entier à ce
-qui allait se lever de là, à ce tour de roue, la fortune de
-son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des
-mains de l'ouvrier.</p>
-
-<p>Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec
-une sorte de prostration, un épuisement physique et
-moral comparable à celui d'un joueur sortant d'une
-nuit de jeu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXII</h2>
-
-
-<p>Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion
-de poitrine, il retoussait un peu; l'été, les chaleurs de
-juillet emportaient ce rhume. Mais cette année-là, sa
-toux, irritée peut-être par les émanations de l'eau-forte
-dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista
-tout l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida
-à prendre, sur les instances de Manette, ne l'en
-débarrassa pas.</p>
-
-<p>Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir
-aucun danger dans son état, son médecin, défiant, par
-expérience, de la délicatesse des poitrines de créole, lui
-conseilla de ne pas rester dans le froid et l'humidité de
-Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque
-bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année,
-quelque pendant à son <i>Bain turc</i>. Coriolis s'emportait
-à cette idée de voyage, y opposait une résistance presque
-colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, que toutes
-ses études étaient maintenant là, qu'il avait de grandes
-choses en tête.</p>
-
-<p>Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il
-continuait à souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent,
-il était forcé de passer des journées au lit. Et dans les
-soins qui penchaient Manette sur son amant couché, dans
-l'intimité, ce tête-à-tête confidentiel, ce rapprochement
-de petits secrets que fait la maladie entre le malade et
-la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit
-des paroles basses qui l'écartaient, l'éloignaient de son
-ami, des conversations qui se taisaient à son approche,
-des espèces de consultations mystérieuses, des signes
-furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler
-de lui, et qui s'en cachaient.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXIII</h2>
-
-
-<p>Manette s'était levée de table pour aller coucher son
-enfant. Coriolis touchait à des objets sur la nappe, les
-reposait comme il les avait pris, sans y penser, regardait
-de temps en temps Anatole, et ne disait rien.</p>
-
-<p>Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait
-mal à l'aise sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de
-vouloir lui parler et de ne pas oser. Il avait le pressentiment
-d'une mauvaise nouvelle, dure à dire pour Coriolis,
-cruelle à entendre pour lui-même.</p>
-
-<p>Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et
-décidés avec lesquels on ramasse son courage, et d'une
-voix qui se pressait pour en finir plus tôt:</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me
-pèse&hellip; Je me lève tous les matins en me disant: Je lui
-dirai aujourd'hui&hellip; Et puis, c'est plus fort que moi&hellip;
-Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste
-là&hellip; c'est que ça me coûte, vrai&hellip; Enfin, je quitte Paris,
-voilà&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu quittes Paris, toi?&mdash;fit Anatole tout abasourdi
-sous le coup.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! parbleu,&mdash;reprit Coriolis,&mdash;si nous n'étions
-pas tant de monde&hellip; l'enfant, deux domestiques&hellip; je
-t'aurais bien emmené, tu comprends&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Complet!&hellip; oui, je comprends&hellip; La plaque est
-relevée comme dans les omnibus&hellip; C'est vrai qu'on ne
-peut pas me prendre sur les genoux, j'ai passé l'âge&hellip;&mdash;répondit
-Anatole sur un ton de bouffonnerie
-presque amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié
-dans sa voix:&mdash;Est-ce que tu te sens plus souffrant?</p>
-
-<p>&mdash;Oui et non&hellip; C'est-à-dire que certainement, depuis
-quelque temps, ça ne va pas comme je veux&hellip; Mais
-ce n'est pas ça&hellip; Au fond, vois-tu, il y a un grand embêtement
-dans mon affaire&hellip; Je ne sais pas où j'en suis
-de ma carrière, de mon talent, de ma peinture&hellip; Va, ça
-vaut une maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on
-souffre assez&hellip; Je croyais avoir trouvé le <i>moderne</i>&hellip; A
-présent, je n'y vois plus ce que j'y voyais&hellip; et peut-être
-que ça n'y est pas&hellip; J'ai besoin de repos, de recueillement&hellip;
-Ça me tue, cette maudite température de fièvre
-de Paris&hellip; Je resterai un an&hellip; Nous allons à Montpellier&hellip;
-C'est Manette qui a eu cette idée-là&hellip; Je t'assure,
-c'est une bonne idée&hellip; La pauvre fille! c'est du dévouement,
-car la vie ne sera pas bien amusante pour elle&hellip;
-Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins&hellip; Et
-puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la
-Camargue, où je veux faire des études&hellip; Oh! ça me fera
-beaucoup de bien&hellip; Je voulais te prévenir plus tôt&hellip;
-Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle avant&hellip;
-parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la
-peine de te faire cet ennui-là pour rien&hellip; Et puis, nous
-n'avons été tout à fait décidés que ces jours-ci&hellip; C'est
-égal, mon vieux, quand on a vécu ensemble comme
-nous, on ne se quitte pas comme on plie ça!</p>
-
-<p>Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, je ne pars pas pour la Chine&hellip; Et quand je
-reviendrai, rien ne nous empêchera de recommencer
-ces si bonnes années-là, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux
-était à jamais finie, et que c'était un dernier adieu qu'il
-faisait ce soir-là à la grande amitié de sa vie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais,&mdash;reprit-il,&mdash;je ne puis te laisser comme
-ça sur le pavé&hellip; sans un sou&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'ai ma chambre&hellip; j'ai le temps de me retourner&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je vais te dire&hellip;&mdash;fit Coriolis d'un ton
-embarrassé,&mdash;nous avions, tu sais, encore une année
-de bail&hellip; Eh bien! Manette a trouvé moyen de relouer&hellip;
-Elle a tout arrangé&hellip; Il y a un marchand qui doit venir
-prendre les meubles&hellip; Par exemple, tu sais, les tiens&hellip;
-ceux de ta chambre&hellip; tu me feras plaisir de les garder&hellip;
-Oui, je me remeublerai&hellip; Nous renvoyons aussi les
-domestiques&hellip; Manette a trouvé des parentes qui ne sont
-pas heureuses, des cousines à elle&hellip; Nous serons cent
-fois mieux servis&hellip; Mais voyons, ce n'est pas tout cela,
-qu'est-ce qu'il te faut?</p>
-
-<p>&mdash;Rien,&mdash;dit en relevant la tête Anatole, blessé
-d'être ainsi chassé par la femme à peu près de la même
-façon que les domestiques étaient renvoyés.&mdash;Merci&hellip;
-J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait gagner,
-le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile&hellip;</p>
-
-<p>Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs
-avaient roulé dans ce grand trou de toutes les petites
-dettes d'Anatole, qui semblait se creuser sous tous les
-à comptes qu'il y jetait.</p>
-
-<p>&mdash;Bien vrai?&mdash;fit Coriolis soulagé, débarrassé de
-l'idée d'une lutte à soutenir avec Manette.&mdash;Ah! dis
-donc, tu sais, si tu avais des moments durs, si tu étais
-brûlé au <i>Spectre solaire</i>, tu peux tout prendre chez
-Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu&hellip; Voyons,
-qu'est-ce que tu vas faire?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas encore mort de faim&hellip; Je vais
-tâcher que ça continue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé
-paresser&hellip; j'aurais dû te faire travailler&hellip; Mais tu me
-faisais tant rire, que je n'ai jamais eu le courage&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et quand partez-vous?&mdash;demanda Anatole en
-l'interrompant.</p>
-
-<p>&mdash;Samedi&hellip; ou lundi&hellip; Et où en es-tu avec ta mère?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement&hellip; Voilà
-que nous allons nous quitter, ça suffit&hellip; parlons d'autre
-chose.</p>
-
-<p>Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait
-tous deux. Anatole avait pris au hasard un album sur
-une table et le feuilletait.</p>
-
-<p>&mdash;D'où est-ce, ça, dis donc?&mdash;demanda-t-il à
-Coriolis pour rompre le silence en lui montrant un croquis.</p>
-
-<p>&mdash;Ça?&hellip; Ah! c'est de mon voyage à Bourbon&hellip;
-quand j'y ai été, tu sais, avant mon retour d'Orient&hellip;</p>
-
-<p>Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie
-brisée, il voulait ressaisir son c&oelig;ur dans le
-passé, Coriolis se mit à raconter à Anatole ce qui lui
-était arrivé là-bas, aux colonies, avec des paroles qui
-s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où
-semblait tomber le souvenir un moment suspendu.</p>
-
-<p>Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune
-fille.&mdash;Figure-toi&hellip; elle écrivait un journal sur les
-bandes de papier de sa broderie&hellip; et elle attachait cela
-à la patte des oiseaux fatigués qui venaient se reposer
-sur le bateau&hellip; C'était si joli, cette idée-là, vois-tu&hellip;
-ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau,
-jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber
-quelque part comme du ciel, comme une lettre d'ange!&hellip;
-Tu sais, on ne sait pas comment on devient amoureux&hellip;
-Je fus très-bien reçu dans la famille&hellip; Elle avait une
-grande fortune&hellip; Mais il y avait une habitation&hellip; Il
-fallait mettre sa vie là, tout laisser, renoncer à la peinture&hellip;
-et je dis non.</p>
-
-<p>&mdash;Et ça finit ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;A peu près&hellip; Seulement, en me reconduisant au
-bateau, quand je partis, la nourrice de la jeune personne,
-qui m'avait pris en adoration, me donna un petit
-sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais beaucoup&hellip;
-Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés&hellip;
-un peu moins, heureusement, que je ne
-devais l'être à moi tout seul&hellip; C'est égal,&mdash;reprit
-Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié sérieux,&mdash;il
-n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là
-dans notre Europe&hellip;</p>
-
-<p>Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur
-lui-même où Anatole crut apercevoir le premier regret
-de l'amant de Manette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXIV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Mère Capitaine, auriez-vous un endroit à m'indiquer
-pour coucher pendant quelques jours?</p>
-
-<p>Anatole disait cela à la maîtresse d'un petit <i>bistingo</i>
-transféré de la rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle,
-et qu'il avait décoré, dans le temps, de fresques
-épisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits de
-zouaves. Depuis ce travail, il ne passait guère devant le
-cabaret sans y entrer, y prendre une consommation et
-causer avec la mère Capitaine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,&mdash;fit
-madame Capitaine,&mdash;y a Champion, un honnête garçon
-qui vient ici, que tu le connais bien, que tu as bu avec
-lui, qu'il a une grande chambre, que ça lui ira comme
-un gant de t'en céder la moitié&hellip; C'est son heure, il va
-venir&hellip;</p>
-
-<p>Un sergent de ville parut, et après quelques mots de
-madame Capitaine, il alla à Anatole, lui dit que c'était
-une affaire faite, qu'il pouvait venir le soir même prendre
-l'air du «bazar», qu'il emménagerait son <i>biblot</i> le lendemain.
-Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit à
-boire avec lui.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le
-locataire d'une moitié de chambre inconnue, dans une
-maison dont il ignorait jusqu'au quartier, et le compagnon
-de chambrée d'un individu dont il ne s'était
-même plus rappelé au premier moment l'état de sergent
-de ville.</p>
-
-<p>A minuit, les deux hommes passèrent les ponts,
-allèrent vers l'Hôtel de ville, arrivèrent à une petite rue
-derrière Saint-Gervais, où, dans le fond d'un marchand
-de vin, résonnait la musique nasillarde d'une vielle, avec
-l'accompagnement de la bourrée qu'elle jouait, scandé
-par des sabots. Là, à une petite allée noire, n'ayant que
-le filet blafard du gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait,
-ils entrèrent. Le sergent de ville alluma une allumette
-contre le mur; et ils se trouvèrent dans l'escalier,
-un escalier de briques sur champ, aux arêtes de
-bois.</p>
-
-<p>&mdash;Bigre!&mdash;fit Anatole,&mdash;ce n'est pas l'escalier du
-Louvre&hellip;</p>
-
-<p>Et il monta.</p>
-
-<p>Couché, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de
-dormir partout, et aux côtés de n'importe qui.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? qu'est-ce qu'il y a?&mdash;fit-il à cinq heures du
-matin, en s'éveillant au bruit de la maison.&mdash;Qu'est-ce
-que c'est? Est ce qu'il y a des éléphants ici?</p>
-
-<p>&mdash;Ça?&mdash;fit Champion négligemment.&mdash;Ah! j'avais
-oublié de vous dire&hellip; C'est une maison de maçons, ici.
-Au jour, ils dégringolent&hellip; Il y a trois départs tous les
-matins&hellip;</p>
-
-<p>Au bruit des souliers des maçons se mêlait le bruit
-du bois qu'on sciait, des bûches qui tombaient, du feu
-qu'on soufflait pour la soupe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! on s'y fait,&mdash;reprit Champion,&mdash;demain
-tous n'entendrez plus rien. Moi, il faut que je file&hellip;</p>
-
-<p>Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa
-chambre, et quelque habitué qu'il fût à tous les logis,
-le lieu lui fit un petit froid. Du carrelage sur la terre
-battue, il ne restait plus que trois carreaux. La fenêtre
-était à guillotine et donnait sur un mur interminable
-qui montait à dix pieds devant. Au mur, un papier dont
-il était impossible de discerner la couleur, avait été arraché
-contre le lit, à cause des punaises, et remplacé
-par une grande tache blanche faite à la chaux. Là-dedans
-tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce
-qu'on appelle si bien «un jour de souffrance», une
-lueur où il n'y avait que la pauvreté du jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXV</h2>
-
-
-<p>A dix heures, il descendit pour découvrir un gargot, et
-tomba dans la rue, une rue étroite aux petits pavés, où
-il trouva des bornillons resserrant des entrées d'allées,
-le ruisseau libre lavant le pied des constructions en surplomb
-sur des rez-de-chaussées noirs et pleins de trous
-d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen âge s'écartant
-en haut pour voir un peu de ciel, les bâtisses rapiécées
-par trois ou quatre siècles et laissant, sous leur plâtre
-d'hier, repercer les saletés de leur vieillesse, des croisillons
-voilés d'un morceau de calicot, de grandes fenêtres
-aux petits carreaux verdâtres faisant paraître tout hâves
-les enfants collés derrière, des appuis de bois où séchaient
-pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps,
-de petites filles allaient avec le bruit de sabots de ce
-quartier sans souliers. La cage d'un perruquier, qui fait
-tous les dimanches la barbe aux maçons, était accrochée
-en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec
-ses deux serins, une vieille rue abandonnée de province
-derrière un évêché. Au fond d'une petite cour, il vit
-comme un reste des journées de Juin dans un enfant
-qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille, coiffé
-d'un shako de militaire ramassé dans du sang.</p>
-
-<p>Ce pittoresque intéressa Anatole, qui aimait le caractère
-de la misère, les curiosités des recoins pauvres de
-Paris, et dont la badauderie allait instinctivement aux
-quartiers, aux habitudes, à la vie du peuple. Il s'amusa
-à se reconnaître; il alla le long des rez-de-chaussée où
-toutes sortes d'industries pour les pauvres étaient cachées
-et enfouies: il y avait des teintureries pour deuil,
-des boutiques de modes aux volets desquelles étaient
-accrochés des gueux en terre, des revendeurs à l'enseigne
-faite d'un sac d'où s'ébouriffait de la laine à matelas,
-des étalages de fleurs sous globe, de vieilles cages,
-de vieux lits de sangle, de vieilles lanternes de voiture,
-toutes sortes de friperies flétries et pourries coulant au
-ruisseau comme un fumier de brocantage. C'était des
-boutiques de taillandiers, à la forge allumée, des fabricants
-d'auges et d'outils de maçons, des boutiques de
-confection pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles était
-écrit en gros caractères: <i>Blouses, Sarreaux, Habillements
-de fatigue</i>. A côté d'un bureau de garçons marchands
-de vin, Anatole lut une annonce à moitié effacée de
-«repassage de chapeaux à cinq sous»; et il s'arrêta au
-coin de la rue à de vieilles affiches de quête à domicile
-pour le bureau de bienfaisance de cet arrondissement
-chargé de dix-huit mille indigents.</p>
-
-<p>Il trouva de grandes distractions dans cette exploration.
-Ce qui eût rendu triste un autre, l'amusait presque,
-Il était là en pleine misère, et se sentait à l'aise. Son
-premier sentiment de découragement, de mélancolie du
-matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dépaysé ni
-désolé. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique.
-Il se voyait, dans cette rue, libre, débarrassé de
-tout respect humain, mêlé à des travailleurs n'ayant
-guère plus d'argent devant eux qu'il n'en avait lui-même.
-Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes,
-et devint décidément enchanté du quartier.</p>
-
-<p>A côté de sa maison était une crémerie qui portail
-écrit sur des pancartes: <i>&OElig;ufs sur le plat, B&oelig;uf et
-Bouilli à emporter</i>. Il entra, se mit à une table sans
-nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à dix
-centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à
-une suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles,
-satisfaites, heureuses, au milieu desquelles tombait,
-sans les troubler, le bruit des morceaux de vitre jetés
-dans une charrette devant un marchand de verre cassé
-de la rue Jacques-de-Brosse.</p>
-
-<p>Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans
-la chambre du sergent de ville.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXVI</h2>
-
-
-<p>Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole
-quinze jours, un mois au plus, se laissait bientôt couler,
-sans compter le temps, dans cette singulière communauté
-avec un sergent de ville.</p>
-
-<p>Champion était un ancien gendarme, revenu de
-Cayenne, jaune comme un coing. Il avait des histoires
-de patrouilles dans les forêts vierges, de phénomènes
-météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris
-vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes
-sortes de récits embellis d'imaginations de chambrée et
-de légendes de gendarmerie coloniale, qu'il contait le
-soir de son lit, à Anatole, avec les <i>rra</i> et la vibration
-tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de
-causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré
-détaillé des arrestations galantes qu'il opérait chaque
-soir; car, en attendant son passage à la Surveillance,
-Champion se trouvait être préposé aux m&oelig;urs. Une seule
-chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea,
-les libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe
-et le style d'un ami de la morale; et les rapports
-d'Anatole eurent un tel succès à la Préfecture de police
-que Champion fut sur le point de passer brigadier.</p>
-
-<p>Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates
-et sévères fonctions, un vrai militaire français.
-«L'honneur et les dames»,&mdash;il pratiquait la devise
-nationale. Il respectait le sexe dans le malheur. Il avait
-lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux.
-Aussi avait-il, avec ses subordonnées, des formes,
-des manières, des indulgences même qui lui faisaient
-parfois fermer l'&oelig;il sur une contravention. De là souvent
-lui venaient des visites de remercîment, la reconnaissance
-d'une femme qui lui apportait timidement un
-bouquet et mettait le bruit des volants de sa robe de
-soie dans la misérable pauvre petite chambre des deux
-hommes.</p>
-
-<p>Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie
-d'amabilité, de galanterie, d'ironie, une dépense de ses
-bouffonneries économisées. Il faisait des ronds de bras
-de maître de danse pour mener la visiteuse au divan&mdash;qui
-était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh,
-un vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon
-de la recevoir dans ce petit intérieur de garçon: on
-était en train de le meubler, le tapissier n'en finissait
-pas de poser ses glaces Louis XV&hellip; Il pirouettait, il était
-Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un papier de sa
-poche, disait:&mdash;Encore une invitation de la duchesse!&hellip;
-Il époussetait ses souliers, criait:&mdash;Jean!
-je vous chasse!&hellip; Madame, il n'y a plus de domestiques&hellip;
-Voilà où mènent les révolutions!&hellip; Il madrigalisait
-avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait
-passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un
-gentilhomme toqué dans la débine.</p>
-
-<p>Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on
-terminait la petite fête en faisant monter du vin blanc
-et des huîtres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXVII</h2>
-
-
-<p>Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel
-ami, des repas pris aux gargots où mangeait Champion,
-les soirées passées dans les cafés où il allait, ne tardaient
-pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa
-vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le
-camarade de tous les camarades du sergent de ville,
-une connaissance de toutes ses connaissances, des gardes
-de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes endroits
-que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa
-légèreté d'observation était toujours attirant, intéressant
-pour Anatole. Entré dans celui-là, il le trouva tout à fait
-cordial et charmant. Il fut séduit par la rondeur, la
-bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la franchise de
-l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux
-d'où il tira une <i>militariana</i> avec laquelle il faisait rire
-ses victimes jusqu'aux larmes. Car là, dans ce monde
-fort, il désarmait par sa faiblesse. Ses auditeurs lui
-pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues des récits de
-bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à
-un gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté
-avec des charges à leur portée, faisait leurs caricatures,
-des portraits poétiques et penchés de leurs épouses.
-Pour les bals de corps donnés à la fête de l'empereur, il
-fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on
-l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un
-grand enfant de troupe du régiment: il avait <i>l'&oelig;il</i> à la
-cantine.</p>
-
-<p>Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et
-que ses relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique
-l'avait porté vers eux, il prenait part à leurs
-exercices, et retrouvant son élasticité, sa souplesse de jeunesse,
-il luttait avec eux, faisait le <i>cheval</i>, les <i>barres parallèles</i>,
-la <i>poutre</i>, les <i>guirlandes</i>, la <i>corde à n&oelig;uds</i>, l'<i>échelle
-vacillante</i>. Et il n'était pas le moins agile dans ces
-courses au <i>chat coupé</i> de la caserne des Célestins, ou la
-partie de jeu des pompiers, s'élançant de la cour, sautant
-après les murs, bondissait de toit en toit sur les maisons
-du voisinage, et finissait par mettre le lendemain deux ou
-trois écloppés à l'infirmerie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXVIII</h2>
-
-
-<p>Anatole présentait le curieux phénomène psychologique
-d'un homme qui n'a pas la possession de son individualité,
-d'un homme qui n'éprouve pas le besoin d'une vie à
-part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et pour
-instinct d'attacher son existence à l'existence des autres
-par une sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement
-de son tempérament, à tous les rassemblements,
-à toutes les agrégations, à tous les enrégimentements,
-qui mêlent et fondent dans le tout à tous l'initiative,
-la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce qu'il
-aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté
-bon, offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur
-de toute haine et de toute amertume, encore plein d'utopies,
-quand il bâtissait du bonheur pour toute l'humanité,
-c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il lui
-voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table
-d'hôte, le paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les
-autres, les gens roulés dans la misère d'une grande ville
-et se sentant à peine, comme dans une foule, une existence,
-des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce
-compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux,
-presque liée à leur règle, à leur ordre du jour, amusée
-de leurs récréations, de leurs plaisirs, buvant à leur table,
-emboîtant leur pas, il tirait une espèce de satisfaction, de
-bien-être difficile à exprimer, une sorte d'allégement, de
-libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié partie
-de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne
-à la <i>masse</i>.</p>
-
-<p>Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore
-contribué à lui faire tolérer cette vie qu'un autre eût été
-jeter à la Seine coulant si près de là. Il était soutenu par
-la grâce que la Providence fait aux malheureux: il avait
-au suprême point le sens de l'<i>invrai</i>. Une prodigieuse
-imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait
-l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions
-entêtées que rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le
-berçaient toujours, une confiance enragée qui lui ôtait la
-prévision de tous les accidents de la vie, et ne faisait
-tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il se
-fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus
-horribles figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer,
-lui apparaissaient comme des visages de braves
-gens. Il voyait une affaire faite dans une parole en l'air.
-Les chances les plus impossibles, des miracles de salut,
-il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où des
-restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes,
-c'étaient des échafaudages de fortune, des emmanchements
-de hasards, des enfilades de travaux, des connaissances
-de grands personnages, des rêves à la piste de
-millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent
-des pompiers, et dont il allait chercher le nom et
-l'adresse dans des endroits incroyables, chez des <i>minzingues</i>
-de la rue Saint-Hilaire, à la Bourse des marchands
-d'habits! Et en tout, il poussait si loin le sens du faux,
-l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre plusieurs
-travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours
-celui dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du
-reste, ne le fâchait pas; il se mettait à la place de l'homme
-qui lui devait, lui trouvait mille excuses, et en faisait son
-ami.</p>
-
-<p>Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources
-de caractère, par cette vie où le frottement continuel
-des autres le soulageait de lui-même, Anatole trouvait
-dans la misère les coudées franches de sa nature, la
-libre expansion, l'occasion de développement de goûts
-inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers
-les inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement
-sans gêne dans les fraternités à brûle-pourpoint,
-les amitiés improvisées sur le comptoir, les tutoiements
-au petit verre. Doucement, et sans y résister, dans ces
-milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de
-beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par
-leurs préférences de sociétés, leurs relations, leurs lieux
-de rendez-vous, descendent peu à peu au peuple, se trempent
-à ses habitudes, s'y oublient et s'y perdent. Lui aussi
-était de ceux qui semblent tirés en bas par des attaches
-d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand
-de vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche
-et faisait des projets, il parlait de festins qu'il donnerait
-dans de grands salons de Ménilmontant; et il esquissait
-la fête avec son gros luxe de femmes à chaînes de montre,
-ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers d'&oelig;ufs
-rouges, ses brocs de vin bleu,&mdash;une ripaille de barrière,
-une apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un
-idéal de canaillerie.</p>
-
-<p>A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence
-présente, cette maison, cette chambrée, tous ces
-compagnonnages donnaient une pleine satisfaction. Il
-roulait de rencontres en rencontres, d'accrochages en accrochages,
-dans des sociétés de n'importe qui. Il se laissait
-emmener par des noces qui avaient pour demoiselles
-d'honneur des femmes faisant tirer des loteries dans des
-gargots, des noces qui allaient aux <i>Barreaux verts</i> en
-arrêtant les «sapins» et la mariée pour une «tournée»
-à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières
-parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos
-rond, les deux mains nouées autour de ses genoux relevés,
-la bouche gouailleuse, il prenait des apparences de
-contentement presque fantastique, l'air d'ironique bonheur
-de Mayeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXIX</h2>
-
-
-<p>Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence,
-Anatole perdait peu à peu les forces de sa volonté.
-Il devenait paresseux à chercher du travail. Il n'osait
-plus, dans sa timidité de pauvre honteux, aller au-devant
-d'une affaire, voir les gens, emporter une commande.</p>
-
-<p>Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières
-énergies et de ses derniers orgueils. Sa vocation
-mourait. Ce que l'artiste, au plus profond de ses chutes
-et de ses misères, garde du rêve et des illusions de sa
-carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme
-des travaux forcés du gagne-pain, la confiance,
-la foi et le goût de revenir un jour à l'art, l'orgueil de
-se sentir toujours un artiste,&mdash;cela même l'abandonnait.
-La misère avait dévoré le peintre; et dans l'ancien
-élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir
-un nouvel être: le bohême pur, le <span lang="it" xml:lang="it">lazzarone</span> de Paris,
-l'homme sans autre ambition que la nourriture et la
-subsistance, l'homme de la vie au jour le jour, mendiante
-du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la
-main de la faim.</p>
-
-<p>Il vendait petit à petit de ses <i>frusques</i>, de ses meubles;
-puis, talonné par le besoin, il descendait à ramasser
-les plus bas deniers et la plus vile obole de son état.
-Il faisait, pour un marchand d'estampes du quai de l'Horloge,
-des portraits destinés à l'illustration des livres, les
-uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures,
-les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des
-couleurs de confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze
-centimes, les autres aux prix de deux francs
-cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins qu'il mettait
-en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux
-quand le maître du café arrachait quelques pièces de
-cinquante centimes à la goguette des gardes nationaux
-venant là.</p>
-
-<p>Au milieu de cette <i>dèche</i>, il fut fort étonné un jour
-de voir tomber dans sa chambre la visite de sa mère qui
-n'avait jamais mis les pieds chez lui depuis leur séparation.
-Elle avait fait des pertes d'argent. La mode et l'industrie
-qui lui donnaient ses revenus étaient complétement
-abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un
-petit capital à peine suffisant pour la faire vivre dans
-une petite localité des environs de Paris. Elle fit de cette
-situation un exposé pathétique à Anatole, lui demanda
-ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit
-tout le temps, sortit comme une femme venue pour faire
-une scène à effet, en se drapant dans du dramatique.</p>
-
-<p>Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son
-fils:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne conçois pas comment vous restez dans une
-maison comme ça&hellip; Si du monde venait vous voir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Du monde? ah! oui&hellip; Des pairs de France, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXX</h2>
-
-
-<p>L'été vint, et, avec l'été, les nuits brûlantes, mangées
-de punaises, lui firent découvrir un nouvel agrément de
-son quartier, de son logement: le bain <i>gratis</i> à deux
-pas, dans la Seine.</p>
-
-<p>Vers les onze heures, il descendait de chez lui en
-chemise et en pantalon de toile, emportant sa carafe et
-son pot à l'eau, allait à l'abreuvoir du quai, et, en quelques
-brasses, il se trouvait dans la belle eau pleine et
-profonde, coulant entre l'Hôtel de Ville, l'île Saint-Louis
-et l'île Notre-Dame.</p>
-
-<p>Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres
-seulement, ouvertes, respiraient. De loin en loin,
-une lumière qui se noyait dans la rivière paraissait y
-faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà et là
-une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le
-noir de la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La
-lune, un milieu d'un courant ridé, se mirait et rayonnait.
-Anatole nageait, se perdait dans l'ombre avec cette
-espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et le
-mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait
-à couper les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu
-blanc de la lune qui s'égouttait de ses doigts. Il faisait
-de petites brasses, glissait, s'abandonnait à l'eau molle,
-et, par moments, se laissant couler sur le dos, le front
-à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un
-puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de
-Ville, le ciel, la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions
-de paresse, de calme, le pénétraient de bien-être.
-Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne sur un
-pont, le mélancolique sifflement d'un <i>écopeur</i> de bateau,
-des mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en
-l'air, ce doux petit bruit d'une grande eau qui va dans
-une grande ville qui dort. Des heures au timbre mourant
-tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il
-nageait toujours, se disait:&mdash;Je vais sortir,&mdash;et restait
-encore, ne pouvant se lasser de boire de tout le corps
-et de tout l'être ce bonheur des muets enchantements
-nocturnes de la Seine, et cette délicieuse fraîcheur enveloppante
-de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce
-Paris aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du
-jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXI</h2>
-
-
-<p>Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.</p>
-
-<p>Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère
-qu'un ennui, une contrariété qui le taquinait.</p>
-
-<p>Tant que Champion avait été aux m&oelig;urs, Anatole n'avait
-vu dans son compagnon de chambre qu'un soldat
-civil de l'édilité, une espèce de douanier de la maraude
-de l'amour. Mais Champion venait de passer à la Surveillance:
-l'employé du gouvernement se transformait
-alors aux yeux d'Anatole; il prenait une couleur politique,
-il devenait l'homme au tricorne, à l'épée, l'homme
-qui empoigne, l'homme de police contre lequel se soulevaient
-toutes les instinctives répugnances du Parisien et
-du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses
-opinions libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil
-homme établi aussi à fond dans son intimité,&mdash;et parfois
-dans ses chemises.</p>
-
-<p>Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec
-ses nouvelles fonctions, de la roideur, un air autoritaire,
-un ton caporal qui avait brusquement arrêté ses
-tentatives de propagande phalanstérienne, et coupé net
-ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore
-contre son compagnon un autre grief, une plus
-sourde rancune. Champion qui se levait avec le jour,
-qui souvent passait la nuit en essuyant le plus dur de
-l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur
-qui se levait à dix heures, flânait toute la journée,
-faisait semblant de chercher de l'ouvrage, en cherchait
-pour ne pas en trouver, ne s'occupait, ne s'inquiétait de
-rien, Champion avait à la longue fini par concevoir pour
-l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa
-vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond
-et violent dédain du travailleur pour le <i>loupeur</i>, Champion,
-avec sa grosse et lourde nature, le laissait échapper
-à toute minute dans des paroles et des airs qui
-étaient un reproche et une humiliation pour Anatole.
-Aussi Anatole eut-il la joie d'un grand débarras, quand
-Champion, craignant peut-être pour son avancement le
-compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses, vint
-lui annoncer qu'il le quittait.</p>
-
-<p>Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier
-réduit, par les <i>lavages</i> successifs, à un lit, à une
-chaise et à son morceau de guipure historique, seul
-débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans
-savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par
-mois une table pour quelques dessins qu'il faisait encore,
-par hasard, de loin en loin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXII</h2>
-
-
-<p>Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal,
-un coin de pittoresque échappé au dessinateur
-parisien Méryon, à son eau forte si amoureuse des ponts,
-des berges, des quais.</p>
-
-<p>Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée
-de morceaux de fer, à demi déboulonnée par les voleurs
-de nuit, dresse là l'architecture à jour de son treillis de
-poutres. Cette masse de pilotis arc-boutés et s'entremêlant,
-ce fouillis d'échafaudages, ces énormes madriers
-goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux,
-glaiseux, tout gris en bas, les mille trous des niches de
-l'armature, font songer à une jetée de port de mer, à
-une machine de Marly détraquée, à une forêt dont l'incendie
-aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la
-Samaritaine suspecte et hantée par la maraude.</p>
-
-<p>Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides
-qui font des barres dans toutes les traverses de
-l'estacade, entrent dans ses creux, la battent, la
-pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent
-de violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture
-de boue, et jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité
-noire et chaude du reflet de la grande charpente.</p>
-
-<p>Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur
-à la ligne, allait pêcher là.</p>
-
-<p>Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant
-de la gymnastique périlleuse de la descente; et
-arrivé à son endroit, juché, installé, perché, en équilibre
-sur une solive, les jambes pendantes, il amorçait,
-avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le
-<i>gardon</i>, le <i>barbillon</i>, la <i>brème</i>, le <i>chevenne</i>. Il voisinait
-avec les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces
-individus que le goût commun de la pêche à la ligne
-assemble et mêle dans une ville comme Paris, il trouvait
-les relations imprévues dont la Providence semblait
-s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres
-de sa vie. Bientôt ses amis furent un facteur de
-la Halle aux veaux; un grand jeune homme qui refaisait
-les éducations incomplètes, donnait des leçons discrètes
-aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes
-d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière,
-fort curieux à entendre sur les objets inimaginables qui
-se perdent tous les jours sur le pavé de perdition de
-Paris; un commis d'un magasin de la rue Coquillière, où
-l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de
-talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en
-aunant, le sifflement de la soie neuve; et avec quelques
-autres encore, un aide préparateur de M. Bernardin.</p>
-
-<p>Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les
-hommes à professions funèbres. Il avait une pente vers
-l'embaumeur, le croque-mort, le nécrophore. La Mort,
-dont il avait très-peur, l'attirait. Il en était curieux,
-presque friand. La Morgue, la salle Saint-Jean après une
-révolution, les cimetières, les catacombes, les spectacles
-de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui
-une espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait
-original d'être l'intime d'un homme apportant à la
-société de gros asticots, sur lesquels personne n'osait
-l'interroger, et qui faisaient faire des pêches miraculeuses.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXIII</h2>
-
-
-<p>Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter
-à la peinture qu'il voyait faire. Un jour, vaguant devant
-lui, le long du faubourg Montmartre, il fit halle pour
-regarder la boutique d'un pharmacien où un décorateur
-était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec
-l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.</p>
-
-<p>&mdash;Un serpent, ça?&mdash;fit-il,&mdash;mais c'est une anguille
-de Melun!</p>
-
-<p>Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire
-moqueur sa palette à Anatole.</p>
-
-<p>Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise,
-et en quelques coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale
-qu'il avait vu au Jardin des Plantes.</p>
-
-<p>Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu
-voir, et trouvait le serpent parlant.</p>
-
-<p>Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria
-d'entrer et lui montra sa boutique. Il en voulait faire
-décorer les six panneaux d'allégories représentant les
-éléments de la chimie; malheureusement, il commençait
-les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante
-francs par panneau.</p>
-
-<p>Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait
-les croquis de l'<i>Eau</i>, de la <i>Terre</i>, du <i>Feu</i>, de
-l'<i>Air</i>, du <i>Mercure</i>, du <i>Soufre</i>. Le pharmacien était
-charmé des dessins. On causait, des noms de connaissances
-communes venaient dans la conversation. Le
-pharmacien le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait
-plus qu'Anatole: Anatole, lui, l'appelait déjà
-Purgon.</p>
-
-<p>Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec
-l'ardeur, la verve, le premier feu qu'il avait toujours au
-commencement d'un travail. «Messieurs,&mdash;criait-il en
-peignant la première figure qui était l'Eau,&mdash;voilà une
-peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!» Pendant
-ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des
-remèdes, lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes,
-questionnait le garçon pharmacien, l'étonnait avec la
-demi-science qu'il possédait de tout. Bientôt, son ardeur
-à peindre baissant, il trôla dans le magasin, cacheta
-quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un
-paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un
-pot, aida à recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la
-facilité d'assimilation qui le faisait entrer, glisser dans
-toutes les professions dont il approchait, à se mêler à
-tout ce qu'il traversait, il devint là une sorte d'aide
-amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier
-lui allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier,
-une vocation à une carrière de paresse dont la
-peine est d'ouvrir un tiroir, à une occupation légère,
-distraite par le dérangement, le mouvement des acheteurs,
-le bavardage avec les clients. Et du petit commerce
-de Paris, il avait non-seulement le goût, mais encore
-le génie naturel: il excellait à vendre, à «entortiller»
-le consommateur.</p>
-
-<p>A ce train, les peintures ne marchaient guère vite.
-Anatole resta deux mois à les finir. Il ne faisait plus que
-coucher rue des Barres. Au bout des deux mois, comme
-l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la force
-d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus
-rien à faire décorer, lui proposait de lui prêter comme
-atelier son «petit salon pour les accidents». Ils mangeraient
-ensemble, et Anatole n'aurait qu'à répondre à
-la boutique dans les moments pressés, à donner un
-coup de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta
-Anatole, qui s'oubliait volontiers partout où il était,
-et qui se trouvait toujours lâche pour sortir d'une habitude.</p>
-
-<p>Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais
-il n'avait rencontré de meilleur enfant que le pharmacien,
-un grand, gras et paresseux garçon, avec des lunettes
-lui coulant le long du nez, et qu'il remontait à
-tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule,
-c'était son petit nom, passait sa vie à boire de la
-bière qui lui avait donné, à force de le gonfler et de le
-souffler, l'apparence comique et inquiétante d'une baudruche.
-De là une plaisanterie journalière d'Anatole:&mdash;Fermez
-les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à
-côté du pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse,
-installée dans l'arrière-boutique: une petite femme
-grasse, presque jolie, gracieuse à se cacher pour prendre
-à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une
-bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du
-bagout, une espèce d'air comme il faut, et suffisamment
-de coquetterie pour satisfaire au besoin qu'Anatole
-avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à
-demi amoureux.</p>
-
-<p>Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur,
-le bonheur du pot-au-feu, bien chauffé, bien
-nourri, bien éclairé, doucement bercé dans la mollesse
-d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable digestion.
-Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité
-sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage
-et du petit commerce, dans des commérages, des
-rabâchages, des conversations de vieux parents et des
-provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. Sa
-verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la
-pharmacie l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque
-à la distillerie de l'arrière-boutique; la cuisine
-des remèdes l'occupait, ses curiosités touche-à-tout
-s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux
-filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait
-à dire des mots de médecine à des gens du peuple, à
-donner des consultations pour toutes les maladies, à
-éblouir de vieilles femmes avec des bribes de Codex et
-du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés
-qu'on apportait dans la boutique étaient pour lui une
-distraction, et jetaient dans ses journées l'aventure du
-fait divers. Aussi, rien n'était-il plus beau que son zèle
-à donner des secours: il était un père pour les écrasés;
-il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais
-où il se montrait surtout admirable d'attention, de charité,
-de sang-froid, c'était dans les crises de nerfs de
-femmes foudroyées de la nouvelle du mariage d'un
-amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en
-perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.</p>
-
-<p>Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole
-restait là, croyant y rester toujours, lavant de temps à
-autre quelque aquarelle, genre <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dont le
-pharmacien lui trouvait le placement chez des commerçants
-de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin
-qu'il apportait des dessins pour des bouchons de flacon
-qui devaient gagner à la pharmacie l'estime des
-gens de goût, le garçon lui apprit que son patron était
-parti pour le Havre, avec une place de pharmacien
-de troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.</p>
-
-<p>Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu
-remonter avec de bons produits une pharmacie tombée,
-il donnait ce qu'on lui demandait, il faisait des préparations
-scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme fait
-avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette
-conscience l'avait perdu: les recettes baissant toujours,
-il s'était vu obligé de vendre son fonds à vil prix et de
-s'embarquer.</p>
-
-<p>Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons,
-prit la boîte d'aquarelle et le stirator dans le
-salon aux accidents, serra la main du garçon, et rentra
-rue des Barres avec le premier grand découragement de
-sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a un bon Dieu contre moi!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXIV</h2>
-
-
-<p>Anatole passa alors des journées, des journées entières
-au lit.</p>
-
-<p>Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux,
-il apercevait autour de lui ce matin terne, ce jour sans
-rayon frissonnant à l'étroite fenêtre, ce pan de mur d'en
-face reflétant la blancheur d'un ciel glacé, l'hiver sans
-feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se
-lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses
-draps, pelotonné sous la tiédeur des couvertures et du
-reste de ses vêtements jeté et bourré par-dessus, il cherchait
-à perdre la conscience et le sentiment de sa vie,
-la pensée d'exister réellement et présentement. Il s'abandonnait
-à l'assoupissement, aux douceurs mortes
-d'une langueur infinie, au lâche bonheur de s'oublier
-et de se perdre. Ce qu'il goûtait, ce n'était pas le plein
-sommeil, c'était une bienheureuse impression de gris,
-un demi-balancement dans le vague et le vide, l'effacement
-d'un commencement de somnolence qui fait reculer
-les ennuis pressants de la vie, quelque chose
-comme l'attouchement d'une main de plomb comprimant
-les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les
-jours mornes, les jours couleur d'ennui où il faut avoir
-un peu de bonheur pour vivre. Ce qui tombait sur lui
-des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre, le froid
-des murs qui avait comme un souffle derrière la porte,
-la vision persécutante des créanciers, il oubliait tout,
-dans un demi-rêve, les yeux ouverts.</p>
-
-<p>De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses
-et pareilles, il sortait un peu le bras de dessous la
-couverture, prenait une pincée de tabac, une feuille de
-papier Job, et roulait, sous le drap, une cigarette qui
-brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui semblait
-que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait
-avec la fumée, le bleu et les ronds de nuage du tabac.
-Et il demeurait de longs quarts d'heure, laissant charbonner
-le papier au bout de sa cigarette, poursuivant
-à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement
-envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait
-plus, à la fin, de ses membres et de toute sa personne
-qu'une sensation de moiteur.</p>
-
-<p>La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il
-prît rien. Ce jeûne, cette débilitation diminuaient encore
-en lui le sentiment qu'il avait de sa personnalité matérielle,
-l'allégeaient un peu plus de son corps; et le vide
-de son estomac faisant travailler son cerveau, surexcitant
-chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à s'approcher
-de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre,
-parfois, lui faisait croire une minute qu'il était
-noyé dans l'eau jaune de la Seine, une eau qui le roulait,
-et où il lui semblait qu'on ne souffrait pas du tout.</p>
-
-<p>Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet
-état flottant de lui-même, trouver cette songerie et cet
-assoupissement. La notion de son présent persistait en
-lui et prenait une fixité insupportable. Alors il tirait de
-sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées
-entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient
-tout son lit du pied à la tête. Plongé dans le papier gras
-une heure ou deux, il lisait. C'était presque toujours
-des voyages, des explorations lointaines, des courses au
-bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures
-terribles, des romans gros de catastrophes, toutes
-sortes de récits qui emportent le liseur dans le péril,
-l'horreur, la terreur. Là-dessus, il tâchait de dormir,
-avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture dans
-le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en
-grisant jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de
-ses peurs. Même à de certains jours, par raffinement,
-après ces lectures, et pour s'y mieux enfoncer, il se
-couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se mêler
-ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son
-corps au cauchemar de ses idées, il se donnait des
-demi-journées anxieuses et troubles, auxquelles il trouvait
-un charme étrange et une angoisse presque délicieuse:
-le charme de l'émotion du danger.</p>
-
-<p>Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même,
-trompant la vie, le temps, ses misères, la faim,
-avec de la fumée de cigarette, des ébauches de rêves,
-des bribes de cauchemar, les étourdissements du besoin
-et les paresses avachissantes du lit.</p>
-
-<p>Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle
-allumée quelque part dans la maison lui disait
-qu'il faisait nuit. Alors il s'habillait, entrait dans l'arière-boutique
-de quelque marchand de vin, mangeait
-un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait
-comme une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz.
-Il se promenait une heure dans quelque rue éclairée, se
-remplissait les yeux de tout ce feu flambant et vivant,
-puis, quand il en avait assez de cet éblouissement, il
-revenait se coucher.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXV</h2>
-
-
-<p>Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole
-était à se promener sur le quai de la Ferraille, longeant
-le parapet, badaudant, le dos tendu à un de ces charitables
-rayons de soleil d'hiver qui semblent avoir pitié
-du froid des pauvres.</p>
-
-<p>Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller,
-et, se retournant, il vit madame Crescent toute
-chargée de paquets et d'ustensiles de jardinage.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre enfant!&mdash;fit-elle avec un regard
-qui alla de la tête aux pieds d'Anatole,&mdash;tu n'es pas
-riche&hellip;</p>
-
-<p>La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement.
-Elle avait la tristesse honteuse, sordide, la
-mélancolie sale de la mise désespérée du Parisien; elle
-montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble et
-crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui
-n'est plus sur un homme le vêtement, mais la «pelure».
-Il portait un chapeau cabossé avec des cassures d'arêtes,
-des luisants roux et mordorés où passait le carton; à
-des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu
-la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée
-dormait entre ses bords gondolés. A son cou, une
-loque sans couleur et cordée laissait voir la cotonnade
-d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un bout de gilet
-galonné du large galon des gilets remontés au Temple.
-Son paletot, un paletot marron, était entièrement déteint;
-une espèce de ton de vieille mousse se glissait
-dans le brun effacé du drap aux omoplates, et de grandes
-lignes blanches entouraient le tour des poches. Les lumières
-du collet de velours semblaient nager dans la
-graisse; et au-dessous du collet, le gras des cheveux
-s'était dessiné en rond dans le dos. Des taches immémoriales
-et des taches d'hier, tous les malheurs et toutes
-les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le
-drap flétri, sur ce paletot de chimiste dans la <i>panne</i>:
-les manches cuirassées, encroûtées en dessous de tout
-ce qu'elles avaient ramassé aux tables saucées ou poisseuses
-des gargotes et des cafés, paraissaient avoir la
-solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste
-de pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux
-de leur linge et de leurs dessous, lui faisait croiser avec
-les deux mains ce paletot à demi boutonné par des capsules
-de boutons tout effiloqués. Son pantalon chocolat
-flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis,
-spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée,
-la semelle décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels
-les connaisseurs reconnaissent la vraie misère.</p>
-
-<p>Et l'homme avait là-dedans comme le physique de
-son costume. L'éreintement des traits, des poils blancs
-dans sa barbe rare et noire, des plaques près des oreilles,
-sur le cou, rouges et grenées comme du galuchat, un
-teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et
-le creusement de l'heure des repas sous la peau des
-meurt-de-faim de grande ville, les privations, les stigmates
-des excès et des jeûnes, je ne sais quoi de brûlé
-et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la flétrissure
-de ses habits.</p>
-
-<p>&mdash;Mais prends-moi donc ça&hellip;&mdash;reprit vivement madame
-Crescent,&mdash;au lieu de rester là comme Saint Immobile&hellip;
-Débarrasse-moi un peu&hellip; Qu'est-ce que tu
-veux? Avec un paresseux comme j'en ai un&hellip; il faut la
-croix et la bannière pour le faire sortir de sa <i>turne</i>&hellip;
-C'est des affaires pour le faire venir deux ou trois fois
-dans l'année&hellip; Alors, c'est moi le voyageur&hellip; Un enfant,
-tu sais, mon homme&hellip; un vrai petit garçon&hellip; il lui
-faudrait un panier avec un pot de confitures!&hellip; Hein! je
-suis chargée?&hellip; Pas grand'chose de bon, va, dans tout
-ça&hellip; Maintenant les marchands, ce qu'ils vendent?&hellip; de
-la <i>masticaille</i>!&hellip; Oh! les gueux! si je les tenais! ces
-muselés-là!&hellip; Ça ne fait rien, mon pauvre garçon&hellip;
-as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une
-ornière sans te crotter!&hellip; Tu ne viendrais donc jamais
-chez nous quand ça ne va pas? Ce n'est pas si long par
-le chemin de fer&hellip; Tu trouveras toujours ton lit et la
-soupe&hellip; Nous savons ce que c'est, nous&hellip; nous avons
-eu aussi nos jours!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire&hellip;
-Je vous remercie bien&hellip; Mais, vous savez&hellip; je suis
-comme les chiens qui se cachent quand ils sont galeux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Galeux! galeux!&hellip; Tiens bon!&mdash;Et madame Crescent
-éternua à se faire sauter la tête.&mdash;Ah! que c'est
-bête d'être enrhumée comme ça&hellip; j'ai une visite dans
-le nez à chaque instant&hellip; Dis donc, tu sais, nous allons
-dîner ensemble&hellip;</p>
-
-<p>Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant
-son costume.</p>
-
-<p>&mdash;Innocent!&mdash;fit madame Crescent,&mdash;Tiens,
-prends-moi encore ce paquet-là&hellip; Et donne-moi le
-bras&hellip; Nous allons aller comme ça tranquillement sur
-nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me reconduiras
-au chemin de fer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et les bêtes, madame Crescent?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ne m'en parle pas&hellip; Elles remplissent la maison&hellip;
-Ah! j'ai une alouette&hellip; C'est-il gentil!&hellip; quelque
-chose de si doux, que ça vous fait dormir de l'entendre
-chanter&hellip;</p>
-
-<p>Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant
-à quarante sous: pour madame Crescent, le dîner
-à quarante sous était le premier des repas de luxe.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!&mdash;dit-elle à Anatole tout en mangeant,&mdash;tu
-es donc si bas que ça, mon pauvre garçon?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! une déveine&hellip; rien en vue&hellip; Qu'est-ce
-que vous voulez?&hellip; Pas moyen de décrocher seulement
-un portrait de vingt-cinq francs!&hellip; une vraie crise cotonnière&hellip;
-Mais j'ai bien assez de m'embêter tout seul&hellip;
-ne parlons pas de ça, hein?&hellip; Il y avait quelque chose
-qui aurait pu me remettre sur pattes&hellip; une copie d'un
-portrait de l'empereur&hellip; ça se donne à tout le monde&hellip;
-Je n'avais pas Coriolis&hellip; il n'est pas à Paris&hellip; Garnotelle
-n'aurait eu à dire qu'un mot&hellip; Mais c'est un bon
-petit camarade, Garnotelle!&hellip; Il m'a fait dire deux fois
-qu'il n'y était pas&hellip; et la troisième, il m'a reçu comme
-du haut de la colonne Vendôme!&hellip; Je lui ai dit: Fais-toi
-faire une redingote grise, alors!</p>
-
-<p>&mdash;Et ta mère?&hellip; Elle a toujours quelque chose, ta
-mère? fit madame Crescent, et remettant vite le pain
-d'Anatole à plat:&mdash;Le bourreau aurait le droit de le
-prendre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma mère&hellip; c'est comme mes affaires&hellip; ne
-touchons pas à cette corde-là, madame Crescent&hellip; Tenez!
-vrai, c'est pas pour moi, c'est pour elle que j'ai été
-chez Garnotelle&hellip; Et ça me coûtait, je vous en réponds!&hellip;
-Oui, pour elle&hellip; car je la vois qui aura besoin
-de manger de mon pain d'ici à peu&hellip; Mais, je vous dis,
-ne parlons pas de ça&hellip; Il arrivera ce qui arrivera&hellip;
-Nous verrons bien&hellip; Qu'est-ce qu'il fait, dans ce moment-ci,
-monsieur Crescent?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours ses <i>sous-bois</i>&hellip; Nous, ça va&hellip; Il gagne
-gros comme lui, à présent, l'homme&hellip; même que c'est
-joliment payé, je trouve, de la couleur comme ça sur la
-toile&hellip; Mais c'est pas à moi à leur dire, n'est-ce pas?&hellip;</p>
-
-<p>Et appelant le garçon:&mdash;Dites donc, garçon!&hellip;
-Votre fromage <i>camousse</i>&hellip; Qu'est ce qu'il a donc, ce
-grand imbécile, avec ses oreilles comme des chaussons
-de lisière?&hellip; Tout le monde sait ce que ça veut dire,
-que c'est du fromage qui a de la barbe.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour
-le chemin de fer&hellip;&mdash;dit Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Non, j'ai changé d'idée&hellip; Je ne m'en irai que demain&hellip;
-J'avais oublié&hellip; Il faut que j'aille au ministère
-pour Crescent&hellip; C'est moi qui les amuse au ministère!&hellip;
-Il y a un vieux <i>calibot</i> qui a l'air d'un Bacchus tout
-farce&hellip; Ah! c'est que je ne me laisse pas entortiller! Sa
-dernière affaire, sans moi&hellip; Il n'a pas de caboche, mon
-homme, vois-tu&hellip; Je leur dis un tas de bêtises&hellip; Ah! si
-tu crois qu'ils me font peur!&hellip; J'ai attrapé ce que je
-voulais, et il faudra bien que ça continue&hellip; Nous allons
-voir demain&hellip; Au fait, on est si chose&hellip; Les garçons
-pourraient trouver étonnant de me voir payer&hellip; Tiens,
-paye, toi&hellip;</p>
-
-<p>Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table.</p>
-
-<p>&mdash;Merci!&mdash;lui dit-elle comme ils allaient sortir du
-restaurant,&mdash;tu oubliais un de mes paquets, toi!&hellip; Tu
-vas me mener jusqu'à mon petit hôtel, où je couche
-quand je couche ici&hellip; C'est tout près&hellip; rue Saint-Roch&hellip;
-J'ai l'habitude&hellip; et puis, je n'y moisis pas&hellip; Allons!
-rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une
-chance pour les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne&hellip;
-Et puis, viens donc un peu là-bas&hellip; Nous aurons
-tant de plaisir&hellip; Il y a une bêtise que tu as dite
-dans le temps à Crescent, je ne sais plus&hellip; il en rit encore
-chaque fois qu'il y pense&hellip; Maintenant, tu peux te
-donner de l'air&hellip; Bonsoir, mon garçon&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXVI</h2>
-
-
-<p>A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des
-charités du hasard et des aumônes de la chance, sur le
-pavé de la grande ville où deux cent mille individus se
-lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur dîner;
-à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot
-de l'un d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue
-suite d'aujourd'hui», il arrive tout à coup, vers l'âge
-de quarante ans, une sorte d'affaissement moral qui fait
-baisser l'insolente confiance de leur misère.</p>
-
-<p>La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne.
-De là, ils aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la
-perspective des réalités rigoureuses. De l'inconnu auquel
-ils vont, commence à se lever devant eux la figure redoutable
-et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été jusque-là
-leur force, leur patience, leur santé d'esprit et
-leur philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve,
-l'ironie, la griserie de tête et de mots, tout ce qu'ils
-avaient reçu, ces hommes, pour se faire de la résignation
-et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement
-défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette
-élasticité, ce rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement
-d'insouci, ce scepticisme et ce stoïcisme de farceurs
-qui les faisaient rebondir si lestement et les relançaient
-à l'illusion. Leur instinct de blagueur s'en va, et
-ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il
-faut à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut
-qu'ils s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses,
-amertumes, inquiétudes, menaces d'échéances,
-vides de la poche et du ventre, hier, il suffisait, pour les
-empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire, d'un
-rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à
-être noyés dans de l'eau-de-vie!</p>
-
-<p>Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes
-d'autrefois. Elles ne paraissent plus avoir l'amusement
-d'une pantomime où l'on ferait le «combat à l'hache à
-quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres monstres
-en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier,
-qui faisait dire tranquillement, en se retournant
-dans le lit: «Mon Dieu! que ces gens-là se lèvent de
-bonne heure! sonne à présent au creux de l'estomac;
-et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant
-qui rêve à des protêts. Le corps même n'est
-plus aussi philosophe. Il perd l'assurance de sa santé.
-Les excès, les privations, les malaises refoulés, tous les
-reports des souffrances passées, commencent à y revenir
-et à y mettre comme une vague menace de l'expiation
-de la jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris
-qu'on a fait d'elle. L'estomac ne s'accommode plus de
-rester vingt-quatre heures sans manger, avec une tasse
-de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se
-coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque&hellip;
-Sinistre retour d'âge de la bohême, où l'on croirait
-voir une jeune Garde partie, misérable et gaie, pour
-la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans le froid,
-commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des
-épreuves de ses premières campagnes!</p>
-
-<p>Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de
-l'heure, quand le jour descend et que la demi-nuit d'une
-salle encore sans gaz brouille sur le papier l'imprimé des
-journaux, il y a de lugubres rêveries de ces hommes si
-vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis
-riches qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à
-des maisons où il y a un piano, une femme, des enfants,
-du feu, une lampe. Ils revoient les meubles en acajou
-les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la commode,
-le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel
-ils vont donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les
-autres: un intérieur, un ménage, une carrière&hellip;</p>
-
-<p>Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans
-la vie d'autres horizons. Toutes sortes de choses méconnues
-par eux leur apparaissent pour la première fois sérieuses,
-solides et graves. Le propriétaire ne leur semble
-plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient
-leurs charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de
-ses revenus, et le Pouvoir qui fait saisir. Et devant la
-vision qui leur montre leurs anciennes risées, la Société,
-la Famille, la Propriété, le Bourgeois; devant l'écrasante
-image de toutes ces existences classées, rentées, confortables,
-prospères, honorées,&mdash;il leur vient comme la
-désolante idée, le regret et le remords de n'être que des
-passants et des errants de la vie, campés à la belle
-étoile, en dehors du droit de cité et de bonheur des autres
-hommes&hellip;</p>
-
-<p>Anatole en était à cette quarantaine du bohême&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXVII</h2>
-
-
-<p>Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril
-où souffle dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis
-que s'essayent sur les murs de Paris de pâles chaleurs
-et les premières couleurs de l'été.</p>
-
-<p>Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers,
-une redingote neuve, un air heureux, traversait en courant
-le jardin du Luxembourg. Il se cogna presque
-contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans
-un paletot à collet de fourrure.</p>
-
-<p>&mdash;Toi?&hellip; comment, c'est toi?&mdash;fit-il,&mdash;à Paris!&hellip;
-Et pas un mot? pas un bout de nouvelles?&hellip; Et comment
-ça va-t-il, mon vieux?</p>
-
-<p>Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant
-un peu, comme un homme brusquement accroché
-par une rencontre imprévue:</p>
-
-<p>&mdash;J'arrive&hellip;&mdash;répondit-il,&mdash;Manette voulait me
-faire rester jusqu'au mois de juillet, mais j'en avais
-assez&hellip; Et me voilà&hellip; oui&hellip; tu sais, je ne suis pas écrivassier,
-moi&hellip; Et toi, es-tu heureux?</p>
-
-<p>&mdash;Merci&hellip; pas mal&hellip; Cette brave femme de madame
-Crescent a eu la bonne idée de m'obtenir une copie du
-portrait de l'empereur&hellip; douze cents francs&hellip; Ce qu'il
-y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me prévenir&hellip;
-La lettre du ministère m'est tombée comme un
-aérolithe&hellip; Ah çà? et ta santé?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! maintenant, je vais très-bien&hellip; je suis seulement
-frileux comme tout&hellip;</p>
-
-<p>Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis
-et par une froideur particulière de toute sa personne.
-C'était le froid de glace que les femmes savent si bien
-mettre dans tout un homme pour un autre homme,
-l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté
-qu'elles parviennent à obtenir des amitiés d'un amant.
-On sentait le méchant travail sourd, continu et creusant,
-d'une hostilité de maîtresse contre un camarade qu'elle
-n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les attaques
-qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir,
-les coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le
-c&oelig;ur et la poignée de main de l'ami.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous buvions quelque chose là pour causer?&mdash;fit
-Anatole en montrant le café auprès duquel ils s'étaient
-rencontrés, et qui se dressait, au milieu des grands arbres
-à l'écorce verdie, entouré de son grillage de bois
-pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été.
-Et prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre
-abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux
-de quatre petits candélabres à gaz. Devant eux,
-ils avaient un de ces effets de lumière qui transfigurent
-souvent à Paris la grise platitude des maisons et la contrefaçon
-de grandeur des architectures bêtes.</p>
-
-<p>Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir.
-Pour nuages, il avait comme des déchirures de gazes
-blanches qui traînaient. Là-dedans montait la coupole
-du Panthéon, baignée, chaude et violette, au milieu de
-laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil couchant.
-Puis, des fusées de folles branches et de cimes
-emmêlées, des arbres de pourpre aux premiers bourgeons
-verdissants, les deux côtés d'une longue et vieille
-allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un grand
-morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des
-bâtisses et glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à
-deux statues de marbre blanc luisantes, au premier
-plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On eût cru voir,
-par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de
-Rome au Luxembourg.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre
-le mur du café peint en rose,&mdash;nous aurons chaud là
-comme si nous avions le dos au poêle&hellip; Garçon! deux
-absinthes&hellip; Non? Veux-tu de la Chartreuse, hein?&hellip;
-Ah! mon vieux! dire que te voilà!&hellip; Eh bien! cré nom,
-vrai, ça me fait plaisir&hellip; Y a-t-il longtemps! C'est-il
-vieux! Comme ça passe! Avons-nous bêtifié ensemble,
-hein? Tiens, ici&hellip; voilà un café qui devrait nous connaître&hellip;
-Là, par derrière, te rappelles-tu? quand nous
-avons eu notre rage de billard chez Langibout&hellip; que
-nous faisions des parties de cinq heures!&hellip; Et Zaza?&hellip;
-Zaza, tu sais? qui était si drôle&hellip; qui m'appelait toujours
-Georges, et qui m'écrivait <i>Gorge</i> avec une cédille
-sous le <i>g</i> pour faire Georges!</p>
-
-<p>Et voyant que Coriolis ne riait pas:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as dû travailler là-bas? As-tu fini une de tes
-grandes machines modernes&hellip; tu sais&hellip; dont tu étais si
-toqué?</p>
-
-<p>&mdash;Non&hellip; non&hellip;&mdash;répondit Coriolis avec un accent
-de tristesse.&mdash;Oh! j'en ferai&hellip; tu verras&hellip; j'en vois&hellip;
-Là-bas, ce que j'ai fait? Mon Dieu! j'ai fait une vingtaine
-de petits tableaux du midi de la France&hellip; En y
-joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient&hellip;
-tout cela, je te dirai, ce n'est pas mon dernier mot&hellip;
-mais enfin ça ferait une vente, tu comprends&hellip; il y aurait
-de quoi faire un jour aux Commissaires-Priseurs&hellip;
-C'est la mode à présent, les Commissaires-Priseurs&hellip;
-Et je crois que ce serait une bonne chose pour moi&hellip; Ça
-me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin&hellip; depuis trois
-ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier&hellip;
-Il y a un catalogue, les journaux parlent de vous,
-on donne les prix&hellip; Je ferai une exposition particulière&hellip;
-Oh! c'est très-bon&hellip; Ce qui ne montera pas à
-des sommes considérables, je le retirerai&hellip; Il faut bien
-faire comme tout le monde&hellip; Je n'y aurais pas pensé
-sans Manette&hellip; Elle est très-intelligente pour tout ça,
-Manette&hellip; Et puis ça me liquidera&hellip; Et maintenant que
-me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce
-bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande
-un peu,&mdash;dit-il en s'animant et comme s'il se
-roidissait dans une volonté d'avenir,&mdash;je te demande
-un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de faire ce que
-je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre&hellip; des
-choses&hellip; tu verras!&hellip; Mais je t'ai assez embêté de moi&hellip;
-Ah çà! qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était
-tombée sur le dos, mon pauvre garçon?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement&hellip; J'ai cette croix-là, la croix de ma
-mère&hellip; Enfin! on n'a qu'une maman, ce n'est pas pour
-la laisser sur le pavé&hellip; Et puis, je ne peux pas lui en
-vouloir de m'avoir donné le jour&hellip; Elle croyait bien
-faire, cette femme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance,
-ta mère?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si&hellip; Il y a eu un temps où il y avait quatre
-lampes Carcel à la maison&hellip; Mais maman avait une maladie,
-vois-tu, qui l'a perdue&hellip; Il fallait qu'elle donnât
-à jouer au whist&hellip; La rage de recevoir, quoi!&hellip; d'inviter
-des chefs de bureau à dîner&hellip; Tout ce qu'elle gagnait y
-a passé&hellip; A la fin de tout, elle avait quelque chose en
-viager pour ses vieux jours chez une perle de banquier:
-il a levé le pied, et un beau jour, plus un radis! voilà
-l'histoire&hellip; Tu comprends que ce n'était pas le moment
-de lui demander des comptes de la fortune de papa&hellip;
-J'ai pris deux chambres&hellip; et, quand elle a l'air trop
-ennuyé le soir, je lui dis: Maman, si tu veux, je vais dire
-au portier de monter pour faire ton whist!</p>
-
-<p>&mdash;Allons! ne blague donc pas&hellip; il paraît que tu t'es
-conduit admirablement, et toi qui es si <i>vache</i>, on m'a dit
-que tu t'étais remué comme un enragé, que tu avais fait
-des pieds et des mains pour vous sortir de misère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Moi? laisse donc&hellip;&mdash;fit modestement Anatole à
-demi humilié d'être complimenté de son dévouement
-filial, et revenant à ses idées d'observation comique:&mdash;Le
-plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas
-changée, c'est toujours la même femme&hellip; Voilà donc
-ses malheurs qui arrivent&hellip; plus le sou, plus rien que
-les meubles de sa chambre&hellip; Moi, c'était roide&hellip; J'avais
-six francs, six francs net pour le déménagement&hellip; Eh
-bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était d'envoyer
-des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!&hellip;
-Maman, je te dis,&mdash;et sa voix prit la solennité caverneuse
-du Prudhomme de Monnier,&mdash;c'est la victime des
-convenances sociales!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, imbécile!&mdash;fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher
-de rire.</p>
-
-<p>Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs
-paroles retourner au passé et toucher çà et là à ce qui
-réchauffe les années mortes. Les regards d'Anatole,
-chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en parlant,
-il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements
-caressants, de gestes posés sur quelque endroit de
-la personne de son interlocuteur. A ce contact, au frottement
-de ces mains qui retâtaient une vieille amitié, au
-souffle des jours passés, sous les mots, les questions, les
-souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt
-ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se
-fondre sa froideur première. Et tu viens dîner à la maison,
-n'est-ce pas?&mdash;dit-il à la fin.</p>
-
-<p>Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent
-la rue Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers
-et de chapelles, aux grandes maisons conventuelles,
-aux étroites allées garnies de lierre, aux loges rustiques
-de portiers, aux affiches de pommade de S&oelig;urs, la
-grande rue religieuse et provinciale où trébuchent de
-vieux liseurs de livres à tranches rouges, et qui, avec
-ses cloches, semble sonner l'heure du travail avec l'heure
-du couvent.</p>
-
-<p>Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins
-et se renfermait en lui-même avec un air de préoccupation,
-à mesure qu'on approchait de la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle va bien, Manette?&mdash;demanda Anatole,
-quand ils furent à deux ou trois portes de Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien.</p>
-
-<p>&mdash;Et ton moutard?</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien, très-bien, merci.</p>
-
-<p>Ils montèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,&mdash;dit
-Coriolis,&mdash;je vais prévenir Manette que tu dînes.</p>
-
-<p>Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur,
-où se levait, d'une bouilloire sur le poêle, une forte
-odeur de goudron. Il était à peine là que, par une petite
-porte, un enfant se glissa comme un petit chat, et, ayant
-attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains derrière
-le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en
-avant, avec cet air des enfants que leur mère envoie
-surveiller au salon un monsieur qu'on ne connaît pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne me reconnais pas?&mdash;dit Anatole en s'avançant
-vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Si&hellip; tu es le monsieur qui faisait les bêtes&hellip;&mdash;répondit
-sans bouger le bel enfant de Coriolis; et il fit
-le silence d'un petit bonhomme qui ne veut plus parler.
-Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se renversa
-en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de
-là, se mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits
-yeux ronds, tous ses mouvements.</p>
-
-<p>Un peu gêné du tête-à-tête avec ce gamin qui le tenait
-à distance, Anatole se mit à regarder des panneaux posés
-sur deux chevalets, des paysages aux ciels de lapis,
-aux verts métalliques d'émail.</p>
-
-<p>Il avait fini son examen, et commençait à trouver le
-temps long, quand Coriolis reparut avec un air singulier.</p>
-
-<p>&mdash;Nous dînerons nous deux,&mdash;fit-il,&mdash;Manette a la
-migraine&hellip; Elle s'est couchée.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&hellip; Ah! tant pis,&mdash;dit Anatole.&mdash;Moi qui
-me faisais un plaisir de la voir&hellip; Il est très-gentil, ton
-fils&hellip; Charmant enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu regardais?&hellip; C'est de là-bas, tout ça&hellip; Tu
-sais, nous étions à Montpellier&hellip; On n'a qu'à descendre
-le Lez, une jolie petite rivière avec des iris jaunes, pendant
-une heure&hellip; Et puis, passé les saules d'un petit
-hameau qu'on appelle <i>Lattes</i>, c'est ça, mon cher&hellip; Oh!
-un bien drôle de pays&hellip; une vraie Égypte, figure-toi&hellip;
-Tiens! voilà&hellip;&mdash;Et il touchait dans ses études les effets
-et les couleurs dont il lui parlait.&mdash;Une terre&hellip; comme
-ça&hellip; des grandes flaques d'eau&hellip; des marais avec de
-l'herbe&hellip; et entre l'herbe, des grandes plaques d'azur,
-des morceaux de ciel très-crus&hellip; aussi crus que ça&hellip; Et
-puis à côté, tu vois&hellip; des langues de sable avec des
-touffes de soude&hellip; un tas de canaux là-dedans, avec ces
-bateaux-là, à drague, avec des roues à godets&hellip; des
-petits îlots brûlés&hellip; de temps en temps un grand pré
-vague&hellip; voilà&hellip; où il n'y a que deux ou trois juments
-blanches qui filent, ou des troupes de taureaux qui
-s'effarent quand vous passez&hellip; une fermentation du
-diable dans toutes ces eaux-là&hellip; une végétation! des
-joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!&hellip; Et des
-ciels, mon cher! C'est plus bleu que ça encore&hellip; Enfin,
-tout: des scorpions, du mirage&hellip; il y a du mirage&hellip; il
-y a même des flamants&hellip; tiens, d'après nature, s'il vous
-plaît, ces flamants-là&hellip; près de Maguelonne&hellip; et ils volaient,
-je te réponds!&hellip; Ils avaient l'air heureux, comme
-moi, de retrouver leur Orient&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dis donc,&mdash;fit Anatole en regardant les
-murs du nouvel atelier de Coriolis à peine garnis de
-quelques plâtres,&mdash;qu'est-ce que tu as fait de tes bibelots?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis&hellip;
-C'était un nid à poussière&hellip; Viens-tu dans la salle à
-manger?&hellip; ça les décidera peut-être à nous servir&hellip;</p>
-
-<p>Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait
-l'ancienne largeur du ménage de garçon de Coriolis, fut
-servi par deux filles qui répondaient aigrement aux observations
-de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de chaise,
-quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;dit Coriolis, quand on fut au café, avec
-un ton d'impatience qu'Anatole ne comprit pas,&mdash;prends
-ta tasse, le carafon d'eau-de-vie&hellip; Nous serons
-mieux dans l'atelier&hellip;</p>
-
-<p>Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être
-avec Coriolis, quelques petits verres qu'il se versa, le
-firent bientôt s'épanouir; et ses vieilles gaietés lui revenant,
-il recommença ses anciennes farces, bondissant,
-criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour
-de Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces
-de tapes, se jetant sur lui en lui disant:&mdash;C'est
-donc toi! la voilà, la grosse bête!&mdash;le chatouillant, le
-pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour jeter sa joie dans
-ce mot:&mdash;Tiens! je suis content comme si j'étais décoré!</p>
-
-<p>Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la
-fin, il leva le carafon à la lumière de la lampe, et y
-chercha du regard un dernier verre: le carafon était
-vide. Coriolis sonna. Une bonne parut.</p>
-
-<p>&mdash;De l'eau-de-vie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y en a plus,&mdash;dit la bonne avec une voix dont
-Anatole lui-même perçut l'insolence.</p>
-
-<p>Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil
-le chapeau qu'il y avait posé à plat soigneusement
-sur les bords: c'était chez lui un principe absolu de
-poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher, disait-il, les
-bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât
-à le retenir.</p>
-
-<p>Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie,
-le mot de la bonne lui retombant dans la pensée
-avec le dîner, la journée, la première gêne, les singularités
-de Coriolis, Anatole marcha en se parlant tout
-haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:&mdash;«Il
-n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une
-bonne que je retiens! «Il n'y en a plus!» Et sa migraine,
-à madame!&hellip; «Il n'y en a plus!»&hellip; Et toute
-la maison&hellip; ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques!
-ïoutre, la femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami!
-ïoutre!&hellip; tous, ïoutres!&hellip; pas moi, ïoutre&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXVIII</h2>
-
-
-<p>La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant
-Coriolis de Paris, en brisant brusquement ses habitudes,
-en l'arrachant aux milieux de sa vie, en l'isolant et en
-le tenant près de deux années sous une influence que
-rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne
-lui parlaient pas de l'indépendance de son passé. Toutes
-les facilités s'étaient rencontrées là pour l'asservissement
-d'un homme malade, se croyant plus malade encore
-qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être
-qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane,
-par fatigue, par ennui de lutter, par ce renoncement à
-vouloir que fait chez les plus forts la pensée de la mort.
-Son autorité de garde-malade, la maîtresse l'avait peu
-à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait
-touché à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées.
-Coriolis s'était laissé lentement enlacer, envelopper, du
-c&oelig;ur à la cervelle, saisir tout entier, par ces mains de
-caresse remontant son drap ou lui croisant son paletot
-sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de
-tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si
-affectueusement grondeuses de Manette, la solitude, le
-tête-à-tête, l'habitude que chaque jour ramène, ces deux
-forces lentes et dissolvantes: le temps et la femme,
-avaient longuement usé les résistances de son caractère,
-ses instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion.
-Des soumissions que la femme légitime n'impose pas au
-mari auquel elle est liée pour toujours, la maîtresse les
-avait imposées à l'amant qu'elle était libre de quitter:
-elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours
-craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation,
-la plus petite menace de fâcherie. Un abandon,
-une rupture, un départ, c'était ce que Coriolis voyait
-aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la terreur le
-prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être
-aimé et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans
-laquelle il n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là,
-le tenant lié par cet immense besoin qu'il avait d'elle,
-et qu'elle surexcitait, en l'inquiétant, avec l'habileté et
-le génie de tact donnés aux plus médiocres intelligences
-de son sexe, Manette avait fini par faire pencher Coriolis
-vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger,
-ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu
-de lui, ce n'avait point été une entière et brusque abdication
-de ses goûts, de ses instincts, de ses attaches de
-c&oelig;ur: ce qui s'était fait dans Coriolis était plutôt une
-diminution dans l'absolue confiance de ses opinions.
-Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique
-qui veut que dans la communauté de deux intelligences,
-l'intelligence inférieure prédomine, marche à
-la longue fatalement sur l'autre, et donne ce spectacle
-étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que
-par le petit objectif de la femme qui les a.</p>
-
-<p>Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit
-et de l'âme, des idées auxquelles il ne laissait pas
-Manette toucher; mais c'était tout ce que Manette n'avait
-pas encore atteint, abaissé et plié en lui. A mesure qu'il
-vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de
-ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au
-premier jour contre l'impression de ce qu'elle lui disait.
-Il avait commencé par ne pas l'entendre quand elle lui
-parlait de choses qu'il ne voulait pas entendre; maintenant
-il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.</p>
-
-<p>Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant,
-armé d'un peu plus d'énergie et de santé, renoué
-à ses connaissances, retrempé dans le courant parisien,
-fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit, dans
-un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques insupportables,
-tomber à cette vie que lui faisait Manette,
-une vie antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses
-amitiés, étroite, <i>retrillonnée</i> au-dessous de sa fortune,
-indigne de ses habitudes, Coriolis ne put réprimer un
-mouvement de révolte. Mais alors, il rencontra dans la
-volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait pas
-soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder
-et qui ne cédait jamais, un entêtement sans violence, une
-sorte d'opiniâtreté ingénue, caressante, presque angélique.
-A tout, elle disait: Oui, et faisait comme si elle
-avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait: elle
-avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de
-si peu d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait,
-ce qu'elle commandait contre les ordres de Coriolis,
-contre son désir tacite ou formel, c'était le même jeu,
-la même justification tranquille et de sang-froid. Il y
-avait dans la forme de sa domination comme une douceur
-passive, un air d'humilité désarmante, une sorte
-d'indolence apathique, devant lesquelles les colères de
-Coriolis étaient forcées de se dévorer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXIX</h2>
-
-
-<p>La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là
-de réunir deux ou trois amis à sa table. Il aimait ces
-dîners familiers qu'égayaient des causeries et des visages
-de vieux camarades; il avait pris une chère habitude de
-ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et
-la récompense de sa journée, la récréation du soir où il
-oubliait la fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait
-à la verve des autres.</p>
-
-<p>Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et
-ne parurent plus que de loin en loin: Coriolis s'en étonna.
-Qui les éloignait? Il montrait toujours le même plaisir
-à les voir. Et il ne pouvait accuser Manette de les
-renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle
-avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui
-semblait-il, s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais
-d'aigreur ni de mauvaise humeur. Et cependant presque
-tous un à un désertaient. Ses plus vieux amis ne revenaient
-pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils essayaient
-de se dérober à la chaude insistance de son invitation,
-en s'excusant sur des prétextes.</p>
-
-<p>Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un
-intérieur, l'absence de cordialité qui se répand et s'étend
-de la maîtresse de la maison à la maison même, l'accueil
-maussade et rechigné des murs, une espèce de
-mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange,
-la sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la
-chaise boiteuse, le feu qui ne prend pas, la lampe qui
-ne veut pas s'allumer, l'égarement des clefs de ménage
-qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents conjurés
-pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore
-blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient
-un ton d'effort et de commande, la grâce forcée
-d'une maîtresse obligée de les subir, leur en voulant
-comme d'une indiscrétion de s'être laissé inviter, et faisant,
-à travers son sourire, courir sur la table des regards
-qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses
-attentions, l'occupation embarrassante qu'elle prenait
-d'eux, les plaintes en leur présence sur les plats manqués,
-les réprimandes sur le service, étaient chez elle
-autant de façons polies de les prier de ne pas revenir.
-Et pour les natures moins fines, moins sensibles, que
-ces façons de Manette ne blessaient point, il y avait autour
-de la table, pour les renvoyer, l'insolence des deux
-grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la fatigue
-du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette,
-leur impatience à attendre la fin du dessert, leur mine
-de domestiques à des gens qui ne viennent que pour
-manger.</p>
-
-<p>Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où
-vivent les hommes dont la tête travaille et que remplit
-une &oelig;uvre, Coriolis, planant au-dessus de tous ces détails,
-ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour qu'il invitait
-Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers
-fidèles:</p>
-
-<p>&mdash;Dîner?&mdash;lui répondit Massicot&mdash;je veux bien&hellip;
-mais au restaurant.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pourquoi?&hellip; Eh bien, parce que chez toi&hellip;
-chez toi, il me semble qu'il y a des cents d'épingles anglaises
-dans le crin de ma chaise, et qu'on me met quelque
-chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!&hellip;
-Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant
-un anneau de rideau dans une chambre où leurs parents
-les ont embêtés&hellip; Moi, quand je regarde le papier de ta
-salle à manger, il me prend des envies de casser mon
-assiette sur le nez de tes bonnes&hellip; et de prier ta femme&hellip;
-pas poliment&hellip; d'aller se coucher!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXL</h2>
-
-
-<p>Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis.</p>
-
-<p>Son petit logement n'était plus son grand et large appartement
-de la rue de Vaugirard. Son atelier, dépouillé
-de ce clinquant d'art sur lequel l'&oelig;il du coloriste aime
-à se promener, semblait vide et froid, presque pauvre.</p>
-
-<p>Là-dedans, à la place du domestique et de l'ancienne
-cuisinière, étaient installées les deux cousines de Manette,
-deux créatures à la désagréable tournure hommasse
-de bonnes de province, l'une retirée d'un service
-de ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville,
-où elle soignait les fous.</p>
-
-<p>Manette avait encore établi dans la maison sa vieille
-mère dont la colonne vertébrale était presque entièrement
-ankylosée, et qui, clouée et roide, restait à l'angle
-d'une cheminée, à un coin de feu, avec son serre-tête
-noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement
-sombre de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses
-mouvements, le marmottage grommelant et redoutable
-de prières incompréhensibles. Dans l'escalier, à la
-porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes
-jambes un jeune homme aux cheveux laineux, portant
-toujours un petit paquet enveloppé dans un mouchoir de
-couleur: c'était un frère de Manette. A de certains
-jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes
-pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de
-ces <i>nixkandlers</i>, de ces industriels du trottoir et du
-boulevard sortis du petit village de Bischeim, près de
-Strasbourg.</p>
-
-<p>Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait,
-montait à la dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus,
-y mettait l'air de ses habitudes et la contagion
-de ses superstitions. Les deux cousines, conservées par
-la province plus près de leur culte et de leur origine,
-défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et
-les oublis de la Parisienne. Elles la renfonçaient aux
-pratiques et aux idées du judaïsme, fouillant, retrouvant,
-ranimant dans la juive vieillissante la persistance immortelle
-de la race, ce qui reste toujours de juif dans
-le sang qui ne paraît plus du tout l'être.</p>
-
-<p>Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien
-vu en elle de sa religion ni de son peuple. Manette avait
-pourtant toujours gardé de ce côté de secrètes attaches.
-Il ne s'était guère passé de samedi sans qu'elle menât ce
-jour-là sa promenade vers une petite place située à l'embranchement
-de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs,
-de la rue Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement
-au soleil de l'après-midi que font là les
-juifs. C'était comme un besoin pour elle de passer et de
-repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens
-qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas,
-mais dont elle s'approchait, qu'elle touchait, et dont la
-vue lui donnait pour toute la semaine comme une espèce
-de communion avec les siens et avec une humanité
-de sa famille.</p>
-
-<p>On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes
-tuées selon le rite traditionnel du <i>schechita</i>; on allait
-chercher de la choucroute rue des Rosiers. Maîtresses
-de l'intérieur, les femmes de la maison ne se gênaient
-plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages
-pour lesquels il avait de la répugnance.</p>
-
-<p>Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant
-que taquiner, irriter, impatienter Coriolis. De plus graves
-ennuis, de poignants soucis de c&oelig;ur lui venaient d'un
-bien autre envahissement de sa vie: il sentait la domination
-hostile de ces femmes toucher à l'affection du son
-enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il
-grandissait, lui semblait aller à ces étrangères, se complaire
-dans leurs jupes, comme s'il était instinctivement
-attiré par une sympathie mystérieuse de consanguinité.
-Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le
-prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille
-mémoire chevrotante, versant à la jeune imagination de
-l'enfant le merveilleux du <i>Zeanah Surenah</i>, lui rabâchant
-des choses de vieux livres écrits en germanico-judaïque,
-le tenait charmé, ébloui devant les contes de l'Orient
-talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam,
-dont le poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup
-un poisson de trois cents pieds, dont le rôti sera le taureau
-Behemot mangeant tous les jours le foin de mille
-montagnes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLI</h2>
-
-
-<p>Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à
-Paris pour faire provision de toiles, de couleurs, de
-brosses, et toucher le prix d'un tableau. A chacun de ces
-petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir Coriolis,
-passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée.</p>
-
-<p>Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait
-en lui un souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait
-ce que le rustique artiste lui apportait de l'odeur et de
-la sérénité des champs. Et il était heureux de voir un
-brave homme heureux.</p>
-
-<p>A une de ces visites:&mdash;Et Anatole?&mdash;se mit à
-dire Crescent&hellip;&mdash;J'ai été si habitué à le voir avec
-vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il y a bien longtemps,&mdash;fit Coriolis, embarrassé.&mdash;Il
-est venu dîner un soir&hellip; Et puis, nous ne
-l'avons pas revu&hellip; je ne sais pas pourquoi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il a assez mangé ici&hellip;&mdash;dit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre garçon&hellip;&mdash;reprit Crescent&mdash;on vient de
-me faire des plaintes sur lui au ministère pour la commande
-que je lui ai fait avoir&hellip; Il paraît qu'il ne finit
-pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien,&mdash;dit Manette,&mdash;il est si paresseux!&hellip;
-une vraie couleuvre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute&hellip;
-Dans sa position, il faut d'abord manger, il faut gagner
-son pain de chaque jour&hellip; Gueuse de misère tout de
-même dans nos états, quand on reste en route&hellip;</p>
-
-<p>Et changeant de ton:&mdash;Ah çà! toi,&mdash;dit-il brusquement
-à Coriolis,&mdash;tu m'as toujours promis un dessin&hellip;
-Ce n'est pas tout ça&hellip; il me faut mon dessin&hellip; Où
-est mon dessin?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! là, au fond de l'atelier&hellip; le carton rouge&hellip;
-C'est ça&hellip;</p>
-
-<p>Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à
-feuilleter: c'était un choix des plus beaux dessins de
-Coriolis. Machinalement, il leva les yeux: il vit dans la
-psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de Coriolis,
-lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse
-de voir emporter de la maison un objet de valeur, quelque
-chose représentant de l'argent. Et presque aussitôt:&mdash;Non,
-pas le rouge,&mdash;lui cria Coriolis,&mdash;l'autre, à
-côté&hellip; le vert&hellip; tiens&hellip; là&hellip;</p>
-
-<p>Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis.</p>
-
-<p>Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin,
-le mit sur une table, le retravailla, le recala longuement,
-puis le rendit à Crescent.</p>
-
-<p>Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement
-la main et sortait sans saluer Manette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLII</h2>
-
-
-<p>Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour
-de Coriolis, le travail incessant de la maîtresse continua,
-poursuivant plus hardiment la diminution, l'annihilation
-du maître de la maison, avec cette espèce
-d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans
-la domination domestique. Manette eut, comme la femme
-du peuple, ces tyrannies affichées, publiques, montrées
-devant les domestiques, les fournisseurs, les gens qui
-passent, et ôtant à un homme la dignité qu'une femme
-de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari.
-Coriolis perdait le gouvernement et le commandement
-de son intérieur; on lui retirait des mains la direction de
-la maison; on lui ôtait de la bouche les ordres à donner.
-Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans les arrangements
-qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout
-ce que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas,
-chéri?» qu'elle lui jetait de confiance, sans écouter sa
-réponse. Il n'eut bientôt plus d'argent: la femme le
-prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le retint,
-s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle
-lui donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations,
-des retranchements furent imposés à ses goûts.
-Coriolis avait un sentiment d'élégance de créole. Il s'était
-toujours mis de façon distinguée et dépensait largement
-pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son
-linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un
-petit tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps
-de là commença à se montrer dans sa toilette le coup de
-ciseau d'ouvrières de la maison.</p>
-
-<p>Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes
-ménagères, à la façon de vivre de ce trio de femmes qui,
-tous les jours, le tiraient un peu plus à elles, approchaient
-de lui leur familiarité, l'entraînaient dans quelque
-place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le
-poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses
-affaires.</p>
-
-<p>Ce fut comme une longue dépossession de lui-même,
-à la fin de laquelle il ne s'appartint presque plus. De soumission
-en soumission, Manette l'amenait à être dans la
-maison un de ces grands enfants qu'on soigne comme
-un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés,
-dociles, qu'une femme mène, man&oelig;uvre, tapote,
-habille, cravate, embrasse, et qui, jusqu'au dehors et
-dans la rue, emportent la marque de leur humilité et de
-leur sujétion au logis.</p>
-
-<p>Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses,
-des chatteries, des affectuosités, des douceurs: de temps
-en temps, il sentait passer dans le toucher de sa main
-les tendresses dont on flatte, pour le faire obéir, un animal
-domestique. Mais à côté de Manette il y avait les
-deux cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient
-mépriser Coriolis en face, et rire ironiquement de sa
-déchéance. Avec leur air de dédaigner ses ordres, l'aigreur
-de leurs réponses, leur grossièreté amère, leur
-entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences,
-ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre,
-ces femmes entouraient Coriolis de son humiliation, et
-la lui rapportaient à toute heure. Ce qu'elles lui faisaient
-souffrir et dévorer, cette torture qui d'abord l'avait exaspéré,
-maintenant lui causait comme une peur: il se retournait
-vers Manette, implorait sa présence contre elles,
-lui demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de
-revenir de bonne heure, pour ne pas être livré aux bonnes,
-leur appartenir toute la soirée.</p>
-
-<p>On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de
-résistance de Coriolis, tous les appareils de la volonté,
-tout ce qui tient debout le caractère d'un homme, cédaient
-peu à peu ainsi que cède la solidité d'un corps à la
-dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque
-chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLIII</h2>
-
-
-<p>Et cette domination domestique, cette volonté substituée
-à la sienne dans le ménage, Coriolis commençait
-à les voir se glisser peu à peu jusqu'aux choses de son
-métier, de son art, essayer doucement de s'attaquer à
-l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque
-à son inspiration.</p>
-
-<p>Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait
-un glacial encouragement; quand, à côté de lui, elle
-lui semblait faire la mine à ce qu'il brossait, ou bien
-seulement quand, avec l'admirable talent des femmes à
-jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il peignait,
-Coriolis était pris dans son travail d'une impatience
-nerveuse qui lui faisait gâter son esquisse et son
-tableau. De sa toile, il ne percevait plus que les faiblesses,
-les difficultés, les côtés décourageants, ce qui arrête
-la verve en tuant l'illusion; et il ne tardait pas à abandonner
-son &oelig;uvre commencée.</p>
-
-<p>Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils
-des autres, avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis
-si dédaigneux de l'intelligence et des goûts d'art de la
-femme, si jaloux de ses sensations propres, de son optique
-personnelle, de l'indépendance et de l'ombrageuse
-originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des
-découragements lui venant de cette femme! L'habitude
-de lui obéir, de la consulter, de lui soumettre et de lui
-confier tout le reste de sa vie, l'avait mené lentement à
-cet asservissement où les faiblesses de l'homme descendent
-dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du
-front de sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et
-finissent par lui ôter le caractère jusque dans le talent.</p>
-
-<p>Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette.
-Il en repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il
-se débattait sous elle. Et cependant, malgré lui, aux
-heures de ses réflexions solitaires, il se rappelait son
-exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait
-entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en
-convînt avec lui-même: ce n'étaient point la presse, les
-criailleries des journaux, la morsure de la critique qui
-l'avaient fait reculer devant le moderne et abandonner
-le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses
-«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle
-lui avait dit ou laissé voir pour le détourner de l'art qui
-ne se vend pas, et le pousser à des tableaux de vente.
-Car Manette, comme une femme et comme une juive,
-ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette
-basse mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal
-de ses &oelig;uvres. Pour elle, l'argent, en art, était tout et
-prouvait tout. Il était la grande consécration apportée
-par le public. Aussi travaillait-elle infatigablement à
-mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de l'argent.
-Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains
-des autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix
-de celui-ci, de celui-là, des revenus de chaque année
-de la peinture de Garnotelle. Elle approchait encore de
-lui des ambitions mesquines, des aspirations bourgeoises,
-des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes
-d'appétits tournés vers le succès.</p>
-
-<p>Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de
-se fermer à ces excitations incessantes, à ces paroles qui
-avaient le retour et la patience de la goutte d'eau qui
-creuse; lui qui s'était jusque-là estimé si heureux d'avoir
-son pain sur la planche, d'être au-dessus des exigences,
-des concessions de misère qui déshonorent un
-talent; lui, plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui
-sentait le commerce chez les autres; lui, l'amoureux et
-le religieux de son art, qui avait fait de la peinture sa
-chose sainte et révérée, la religion désintéressée et le
-v&oelig;u sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa
-vocation, avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir,
-un amour, les paresses du créole; lui, l'artiste raffiné,
-délicat, rare, qui s'était presque fait un point
-d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode; lui,
-dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté,
-indépendance,&mdash;il commençait à éprouver auprès de
-cette femme comme les premiers symptômes d'un ramollissement
-de sa conscience d'artiste.</p>
-
-<p>Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une
-sorte de dégradation morale qui s'accomplissait graduellement
-en lui, la honte de quelqu'un qui va mettre une
-mauvaise action, le reniement de toute sa vie dans une
-vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par
-horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même,
-dans quelque promenade de solitude, fouillant
-ses lâchetés, se penchant dessus, en sondant le fond, il
-se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce mot,
-cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent!
-revenir toujours dans sa bouche, juger tout, excuser
-tout, couronner tout pour elle, l'Argent ne lui parlait
-pas déjà un peu aussi à lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLIV</h2>
-
-
-<p>Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait
-vaincu, dompté par Manette, docile à ce qu'elle voulait
-de lui. L'artiste semblait se résigner aux exigences de
-la femme. De l'art, il se laissait glisser au métier. L'avenir
-qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses ambitions,
-la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée
-de tenter, il les remettait, les repoussait à d'autres
-temps, quand un hasard vint, qui le rattacha violemment
-à ses &oelig;uvres passées, et, redressant l'homme dans le
-peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.</p>
-
-<p>Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette
-avait su obtenir de son découragement, de son affaiblissement
-maladif, lors de leur départ pour le midi
-de la France, Manette avait encore voulu qu'il se dessaisît
-de ces deux toiles, <i>la Révision</i> et <i>le Mariage</i>, qu'elle
-disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel
-ces deux tableaux rappelaient un insuccès et des attaques,
-ennuyé et souffrant de les voir, n'avait pas fait
-grande résistance; et les deux toiles avaient été vendues,
-données à un marchand de tableaux. De là, l'une
-de ces toiles, <i>la Révision</i>, passait chez un amateur,
-homme du monde, élégant brocanteur en chambre, littérateur
-de revue à ses heures, lequel ramassait depuis
-dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid
-calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un
-agioteur joue sur des valeurs d'avenir, et résolu à faire
-de sa vente un «grand coup».</p>
-
-<p>Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un
-débutant littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant
-faire son trou et du bruit, cherchant une personnalité
-sur laquelle il pût accrocher des idées neuves et remuantes,
-crut trouver son homme dans Coriolis. Trois
-grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit
-journal le plus lu attirèrent l'attention sur «le maître
-de <i>la Révision</i>». Accouru à la vente, Paris, qui avait à
-peine retenu le nom de Coriolis et ne savait plus sur
-quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile
-balayée par les regards indifférents du public à la grande
-exposition de 1855. Des polémiques s'enflammèrent,
-coururent de journaux en journaux. Coriolis prit les
-proportions d'une curiosité et d'un grand homme méconnu.</p>
-
-<p>L'heure des enchères venue, deux concurrents se
-trouvèrent en présence: un monsieur possédé de la rage
-de se faire connaître, du désir furieux d'une publicité
-quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour
-rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de
-faire une dépense folle bien visible et annoncée dans
-les journaux. Entre cet intérêt et cette vanité, le tableau
-monta à une quinzaine de mille francs.</p>
-
-<p>Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette
-aperçut en lui comme un autre homme. Sa physionomie
-avait une telle expression de dureté reconquise,
-de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa pas
-lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis
-qui, le premier, rompit le silence, en allant à elle.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires,
-vous!&mdash;Et il laissa tomber avec un accent de mépris:
-<i>les affaires</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ma <i>Révision</i> vient de se vendre&hellip; savez-vous combien?
-Quinze mille francs!&hellip; Ah!&hellip; est-ce que vous
-croyez que ça me fait quelque chose?&hellip; Mais quand j'ai
-fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie&hellip; rien que la
-femme qui vous sert de l'amour&hellip; comme elle vous
-cirerait vos bottes!&hellip; Eh bien! alors, j'étais quelqu'un,
-j'étais un peintre&hellip; je trouvais&hellip; Ah! vous avez eu une
-jolie idée de spéculation!&hellip; Savez-vous ce que vous
-avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur de
-peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des
-marchands, du public!&hellip; un misérable!&hellip; Tenez! pendant
-qu'on promenait ma <i>Révision</i> sur la table, dans les
-enchères, je regardais&hellip; Il y a des choses là-dedans&hellip;
-l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans
-l'ombre&hellip; Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens
-que c'est beau!&hellip; On se pressait, on se penchait&hellip; et je
-voyais que c'était beau dans tous les yeux qui regardaient!&hellip;
-A présent? Mais je ne saurais plus <i>fiche</i>
-une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois
-que je ne pourrais plus&hellip; Il faut pouvoir vouloir&hellip; Et
-c'est vous!&mdash;dit-il en s'avançant, d'un air menaçant,
-vers Manette,&mdash;vous, à force de tourments, en étant
-toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles qui
-me jetaient du froid dans le dos&hellip; Ah! ce que je serais
-aujourd'hui avec les tableaux que vous m'avez empêché
-de faire!&hellip; et l'argent que vous auriez gagné, vous!&hellip;
-Vous ne savez pas tout l'argent&hellip; C'est que maintenant,
-j'y pense aussi, moi, à ça&hellip; Vous m'avez passé de votre
-sang, tenez! Dieu me pardonne!&hellip; Ah! vous avez bien
-vidé l'artiste!&hellip; Je vous hais, voyez-vous, je vous hais&hellip;
-Et voulez-vous que je vous dise! Il y a des jours&hellip;&mdash;et
-sa voix lente prit une douceur homicide&mdash;des jours&hellip;
-où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse de commencer
-par vous, et de finir par moi, pour en finir de
-cette vie-là!&hellip;</p>
-
-<p>Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier,
-revenant à Manette, et lui parlant avec le ton d'une
-prière égarée:</p>
-
-<p>&mdash;Mais parle donc!&hellip; dis au moins quelque chose!&hellip;
-Parle-moi!&hellip; ce que tu voudras!&hellip; mais parle-moi!&hellip;
-Tiens! j'ai peur de moi&hellip; Manette! Manette!</p>
-
-<p>Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:</p>
-
-<p>&mdash;De l'argent? Ah! de l'argent!&hellip; Vrai, tu l'aimes?
-tu l'aimes tant que ça?&hellip; Eh bien, attends.</p>
-
-<p>Il sonna.</p>
-
-<p>Une des bonnes parut à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont
-dans la chambre en haut&hellip;</p>
-
-<p>La bonne ne bougea pas et regarda Manette.</p>
-
-<p>Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit
-dire:&mdash;Oui, monsieur&hellip;</p>
-
-<p>Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis
-s'assit devant le poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda
-brûler. Il prit une autre toile, l'arracha de son
-châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la lui retirer
-des mains.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, mon cher,&mdash;lui dit-elle avec son petit ton supérieur,&mdash;vous
-avez assez fait l'enfant&hellip; En voilà assez&hellip;</p>
-
-<p>Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis
-ne la lâcha pas, et la serrant toujours, il la mena
-jusqu'au divan, et là, de force, il la fit tomber dessus,
-assise, brusquement.</p>
-
-<p>Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les
-jeta dans le feu. Il regardait le tableau plein d'huile et de
-couleurs qui se tordait,&mdash;puis Manette.</p>
-
-<p>Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Restez là!&mdash;lui dit Coriolis, ou je vous attache
-avec une corde&hellip;</p>
-
-<p>Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir
-de ce sacrifice et de cette agonie de ses &oelig;uvres, il se
-remit à brûler ses tableaux. Quand le dernier fut consumé,
-il tracassa lentement ce qui restait du tout, une
-espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent
-de toutes les toiles brûlées; puis, prenant cela
-entre les tiges de la pincette, il alla à Manette et le lui
-jeta brutalement dans le creux de sa robe.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!&mdash;lui
-dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Manette avec un saut de terreur qui fit
-glisser à terre le lingot au bas de sa robe brûlée,&mdash;me
-brûler!&hellip; Il a voulu me brûler!</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant,&mdash;lui dit Coriolis,&mdash;vous pouvez vous
-en aller&hellip; Je n'ai plus besoin de vous.</p>
-
-<p>Et il retomba, brisé, sur le divan.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLV</h2>
-
-
-<p>De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait
-pas été écarté par Manette: c'était Garnotelle. Elle avait
-pour lui l'estime, la considération, le respect que lui
-inspirait le succès d'argent. Elle le recevait avec des
-attentions complimenteuses, des coquetteries d'infériorité
-et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans
-l'orgueil de sa valeur méconnue.</p>
-
-<p>Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les
-hostilités d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment
-la maison. Il avait toujours eu pour Coriolis une
-sorte de déférence; et l'homme arrivé semblait encore
-goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se
-frotter à l'amitié du gentilhomme.</p>
-
-<p>Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des
-événements qui le portaient à ce rapprochement. Nommé
-à l'Institut, il avait, avec une admirable adresse, dénoué
-son mariage avec la fille du membre de l'Institut
-qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il
-eût mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons
-procédés de son côté, ce mariage manqué avait fait un
-assez mauvais effet, d'autant plus que la rupture concordait,
-par une malheureuse coïncidence, avec un revers
-de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps
-où il venait d'entrer une froideur, une réserve presque
-hostile. Il se retournait alors vers le ministère, les liaisons
-gouvernementales; et avec les influences qu'il faisait
-jouer là, la pesée de sa personnalité et de ses recommandations,
-il essayait, par les récompenses, les commandes,
-de gagner des reconnaissances, des sympathies,
-une clientèle avec laquelle il pût faire contre-poids à
-l'opinion publique et regagner de la considération.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! mon cher,&mdash;disait-il un soir à Coriolis
-dans l'atelier à demi sombre et qui attendait la lampe,&mdash;permets-moi
-de te le dire, c'est de l'enfantillage&hellip;</p>
-
-<p>Coriolis se promenait à grands pas.</p>
-
-<p>Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener
-Coriolis; et elle avait un sourire méprisant, presque
-cruel.</p>
-
-<p>Il y eut un long silence.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;fit à la fin Coriolis,&mdash;je me sens trop
-vaniteux pour refuser&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est bien heureux,&mdash;dit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au
-<i>Moniteur</i>&hellip; Manette peut acheter du ruban rouge&hellip; Dès
-demain on aura ta réponse&hellip; J'irai moi-même&hellip;</p>
-
-<p>Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler,
-et dans la petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées
-se laissèrent aller à une irritation d'amertume. Il pensait
-à cette croix que l'opinion publique lui avait donnée
-à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui accorder
-après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit
-de cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses
-camarades qui l'avaient obtenue à côté de lui, derrière
-lui; il se rappelait des nominations qui étaient presque
-des ironies; il retrouvait les noms, revoyait les tableaux
-des individus. Il lui montait au c&oelig;ur un soulèvement,
-la révolte légitime d'un homme de talent qui a la
-conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et
-qui trouve que quand le ruban attend pour lui venir ses
-cheveux blancs, ce n'est plus qu'une banale récompense
-à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce n'était pas une
-lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de lui de
-refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il
-avait trop gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre
-sa vanité: il était tenté par l'éclat de refuser la croix,
-de se singulariser par le mépris de ce ruban si envié, si
-quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y eut en
-lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de
-l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent,
-n'étant pas tout rempli et tout récompensé par l'art
-seul, très-touché par toutes les faiblesses humaines de
-l'homme de talent, très-sensible au désir des marques
-et des distinctions officielles de la célébrité.</p>
-
-<p>A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait
-voir cette chose odieuse, et affreusement humiliante: sa
-croix au bout de la main de Garnotelle.</p>
-
-<p>Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se
-mit à écrire une lettre où la dignité orgueilleuse de son
-refus se cachait sous l'humilité d'une exagération de
-modestie.</p>
-
-<p>Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans
-en dire un mot à Manette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLVI</h2>
-
-
-<p>En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise
-d'un sentiment singulier. Il lui vint un profond mépris,
-un mépris de femme d'affaires pour l'homme qui repoussait
-la chance s'offrant à lui, et qui manquait tout ce que
-la décoration donne à un artiste: la consécration officielle,
-la plus-value de la signature, l'achalandage commercial,
-la part aux commandes ministérielles. Dans ce
-refus que rien n'expliquait, n'excusait à ses yeux, et dont
-elle était incapable de comprendre la hauteur et la dignité,
-elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était désormais pour
-elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce
-qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était
-un pur imbécile.</p>
-
-<p>De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination
-n'eut plus de caresse. Elle mit dans ses rapports
-avec Coriolis une sorte d'autorité, de sécheresse. Elle ne
-sembla plus lui demander pardon de le faire obéir: ce
-qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le
-vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans
-phrases, sans explication, sans réplique, comme avec
-quelqu'un qui n'a pas le droit de demander plus. Elle
-prit, d'un air dégagé, l'assurance et le commandement
-d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea
-un ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque,
-si décisif, que Coriolis en reçut comme le coup d'une
-soudaine interdiction: il resta, bras cassés, accablé,
-assommé.</p>
-
-<p>Quelques jours après, un marchand de tableaux belge
-venait le voir le matin, et séance tenante, en présence
-de Manette qui débattait toutes les conditions de l'acte,
-Coriolis signait un traité par lequel il s'engageait à livrer
-un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant
-une rente annuelle.</p>
-
-<p>C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui
-faire vendre. Il avait tout accepté sans faire une objection:
-ses révoltes étaient à bout de forces, son énergie
-d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière scène
-avec Manette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLVII</h2>
-
-
-<p>Alors commençait pour tous les deux le supplice du
-concubinage.</p>
-
-<p>Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir
-des haines amassées par tout ce qu'elle lui avait fait
-souffrir, manger de hontes, dévorer d'avilissements, de
-chagrins, de désespoirs. Elle discernait distinctement ce
-qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de l'homme
-pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations
-d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire
-à côté d'elle, les mauvaises pensées, les ressentiments
-de son orgueil et de son c&oelig;ur, les injures qu'il retenait,
-les révoltes qu'il taisait, elle les sentait sortir de lui,
-l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui semblaient
-la maudire. Il la blessait avec ces regards qui
-vont de la maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de
-femme, à des ménages qui passent; il la blessait avec
-ses rêveries qu'elle croyait voir aller vers quelque pur
-amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée
-ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une
-félicité manquée.</p>
-
-<p>Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme
-plus outrageusement que les brutalités d'un homme, les
-derniers liens attachant Manette à Coriolis se rompaient.
-Ce qui reste involontairement d'habitude aimante chez
-une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et
-qui demeure sa maîtresse, qui est la mère de son enfant,
-qui a encore la chaleur de ses bras autour du cou, se
-brisa chez elle: son âme se referma, avec l'amertume
-de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui
-reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces
-pardons qui montent du côte-à-côte de la vie, à ce qui
-se laisse attendrir, désarmer par l'existence à deux et le
-contact du souvenir.</p>
-
-<p>Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres
-éteintes de leurs années vécues, l'horrible détachement
-de mort qui s'établit entre deux êtres vivant, mangeant,
-dormant ensemble, unis à tous les instants de l'existence,
-et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable
-éloignement du père et de la mère, que rien ne
-rapproche plus, pas même les jeux de leur enfant à leurs
-pieds; ce fut cette vie double, ennemie, tiraillée et contrainte,
-pareille à la chaîne qui rive la haine de deux
-forçats, cette vie en commun où chaque frottement est
-une irritation, où l'instinct même des corps s'évite et se
-fuit, où l'homme et la femme mettent la séparation d'un
-vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils avaient
-peur de mêler leurs rêves!</p>
-
-<p>Heure épouvantable de ces amours, qui donne à
-l'amant la terreur de cette moitié de lui-même, assise
-dans son intérieur, entrée dans sa maison, et qui est là,
-contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à peine
-le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui
-fait avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de
-la chasser, et sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle
-le tient par l'habitude, parce qu'elle le connaît lâche et
-se manquant de parole à lui-même, parce qu'elle sait
-que son c&oelig;ur est à l'âge des bassesses de c&oelig;ur d'homme
-et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul!</p>
-
-<p>Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage
-à leur accouplement, à l'indissolubilité d'un lien
-intime intolérable et détesté, il semblait se dégager de
-Manette contre Coriolis une espèce d'hostilité originelle.
-L'éloignement de la femme paraissait se compliquer et
-s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en
-eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive,
-en revenant aux préjugés des siens, revenait peu à peu
-aux antipathies obscures et confuses de ses instincts.
-Une sorte de sentiment nouveau et naissant, impersonnel,
-irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la personne
-de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans
-le creux de toute âme juive, persiste la tradition des
-haines, l'amertume de siècles d'humiliation, tout ce
-qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu peut avoir de
-fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent, naturel,
-presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un
-roi juif de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion,
-dans une de ces ivresses où l'on s'ouvre, il répondait
-à des amis qui lui demandaient le plaisir qu'il pouvait
-avoir à toujours travailler à être riche: «Ah! vous
-ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes
-un tas de chrétiens!»</p>
-
-<p>Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure
-d'une femme, Manette les goûtait en sentant Coriolis
-sous le talon de sa bottine.</p>
-
-<p>La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude
-de cet homme d'une autre foi, d'un autre baptême,
-d'un autre Dieu; en sorte qu'on aurait pu voir,&mdash;ironie
-des choses qui finissent!&mdash;la bizarre survie des vieilles
-vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes
-de dix-huit siècles, mettre comme le reste des
-entre-mangeries de races, de la race indo-germanique
-et de la race sémitique, là, en plein Paris, dans un atelier
-de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de
-ce misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLVIII</h2>
-
-
-<p>Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où
-Anatole avait dîné pour la dernière fois chez Coriolis. Il
-sortait du palais de l'Industrie, où il venait de commencer
-un second portrait de l'empereur, dont Crescent
-lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une
-femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait
-écouter religieusement ses paroles:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ma chère dame,&mdash;disait sentencieusement
-Anatole,&mdash;voilà la recette pour faire un Empereur
-dans les prix doux&hellip; La première fois, on fait des folies,
-on se laisse aller, on s'enfonce&hellip; Mais la seconde, plus
-de ça&hellip;, on devient sage&hellip; Et comme j'ai un véritable
-intérêt pour vous&mdash;son sourire eut une nuance de galanterie,&mdash;je
-vais vous donner mon expérience <i>à l'&oelig;il</i>&hellip;
-La toile, vous savez, c'est cinquante-huit francs, plus le
-calque, acheté à part cinq francs&hellip; Maintenant, attention!
-<i>Gnien</i> a qui, pour le pantalon blanc et le manteau
-d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc
-d'argent à cinq sous, total quarante sous&hellip; Moi, malin,
-avec quatre vessies de blanc de plomb à quatre sous,
-quatre fois quatre font seize, je fais mon affaire&hellip; J'en
-suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la
-culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans
-les demi-teintes de l'hermine, vous comprenez? Pour
-les ors de l'épaulette, du collier, des parements, de la
-ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des
-crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation
-d'ocre jaune pour les lumières et de bitume pour les
-ombres&hellip; Toutes les ombres de la toile, bien entendu,
-préparées au brun-rouge&hellip; Alors vous repiquez les lumières
-avec du jaune de chrome foncé et du jaune de
-Naples, et les brillants cassés avec du jaune de chrome
-brillant, de bonnes vessies de chrome à quinze et vingt
-centimes&hellip; Il existe des gens sans économie qui fourrent
-là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le
-tube, vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles&hellip;
-Point de siccatif de Harlem, ni de siccatif de Courtray,
-tout à l'huile grasse ordinaire&hellip; Inutile de vous recommander
-cela&hellip; Ah! j'ai encore trouvé le moyen de remplacer
-le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne
-coûte qu'un sou de plus que le bleu de Prusse&hellip;</p>
-
-<p>En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé
-dans les Champs-Elysées à la place d'un jeu de
-boules. Tout à coup, il s'interrompit et s'arrêta, en
-apercevant, dans le groupe des spectateurs, quelqu'un
-qui suivait le roulement des boules, la tête en avant et,
-découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière
-son dos. Il regarda cette tête où des cheveux
-presque blancs, coupés ras, contrastaient avec le noir
-des sourcils, restés durement noirs. Il examina tout cet
-homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de
-vingt ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme
-étonnée,&mdash;à demain&hellip;</p>
-
-<p>A quelques pas, il lui jeta:&mdash;Mais surtout, ne glacez
-jamais avec de la capucine rose, de la laque Robert,
-de la laque de Smyrne!&hellip; rien que de la bonne laque
-fine à neuf sous!&hellip;</p>
-
-<p>Et il marcha vers Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'en as pas un&hellip; un cigare?&mdash;Ce fut le premier
-mot de Coriolis.&mdash;Non, c'est vrai, toi tu fumes
-la cigarette&hellip; <i>Elle</i> ne me donne que de quoi m'en acheter
-deux, figure-toi!&hellip;</p>
-
-<p>Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant,
-se cramponnant à lui, le touchant de son grand
-corps penché, avec un air heureux de le tenir et qui ne
-voulait pas le lâcher, il se mit à lui parler de «cette
-femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne
-lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir
-ses amis, du malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce
-qu'il souffrait dans cet intérieur, de sa vie, une vie
-d'aplatissement, de solitude, de lâcheté&hellip;</p>
-
-<p>Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats
-de voix tout à coup réprimés, des gestes violents qui
-s'arrêtaient comme effrayés.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne l'as pas vue&hellip; tu ne l'as pas vue avec son
-visage méchant, le visage qu'elle a pour moi&hellip; Ah! ce
-qui vient dans une figure de juive avec l'âge&hellip; la Parque
-qui se lève dans la femme&hellip; ce nez qui devient crochu&hellip;
-et ses yeux aigus&hellip; ses yeux! Les as-tu jamais bien regardés?&hellip;
-Ces yeux!&hellip;&mdash;murmura Coriolis en baissant
-la voix.&mdash;Ah! les femmes!&hellip; Tu étais avec une femme
-tout à l'heure, toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, une pauvre diablesse&hellip; Ça a été riche, élevée
-dans le luxe, au piano&hellip; Une canaille de mari qui a tout
-mangé et l'a plantée là avec deux enfants&hellip; Et maintenant,
-il faut vivre avec un talent d'agrément&hellip;</p>
-
-<p>Le triste roman de misère esquissé dans les quelques
-mots d'Anatole ne parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis.
-Il en était venu à cette monstrueuse surdité des
-grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à un
-homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un
-mot d'intérêt, sans lui parler de lui, de sa mère, sans
-s'inquiéter de ce qu'il était devenu depuis deux ans, et
-s'il avait de quoi manger, il se mit à lui repeindre l'enfer
-de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les
-arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant
-à lui, il lui rabâcha ses plaintes, ses lamentations,
-ses jérémiades.</p>
-
-<p>Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses
-chagrins, Anatole ne put se défendre d'un triste étonnement,
-en retrouvant cet homme si fort, si concentré, si
-maître de lui-même, descendu à cela:&mdash;à dire peureusement
-du mal de cette femme, à s'en venger comme
-un enfant qui <i>cafarde</i> derrière le dos de son tyran!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLIX</h2>
-
-
-<p>A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à
-sa sortie, Anatole trouva Coriolis l'attendant.</p>
-
-<p>Coriolis était là, un quart d'heure avant, il se promenait
-de long en large devant la porte, il guettait, et
-aussitôt qu'Anatole paraissait, il s'emparait de lui, et
-tout de suite, brusquement, du premier mot, il soulageait
-sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations
-où il essayait de vider et de dégorger ses
-souffrances.</p>
-
-<p>&mdash;Une vraie juiverie, la maison, maintenant!&mdash;lui
-disait-il un jour.&mdash;Non, tu n'as pas idée&hellip; C'est le sabbat
-chez moi, le sabbat!&hellip; D'abord les deux cousines qui
-sont à présent plus maîtresses qu'<i>elle</i>, et qui la tournent
-et la retournent comme un gant&hellip; Il y a la vieille paralysée
-qui fait tourner les sauces en marmottant de
-l'hébreu dessus&hellip; Et puis, c'est le scrofuleux de frère&hellip;
-Il vient une parente&hellip; qui travaille pour la synagogue,
-qui est brodeuse en <i>sepharim</i>&hellip; Je sais de leurs mots,
-tiens, à présent!&hellip; Horrible, celle-là!&hellip; Et puis, un tas
-de revenants de l'Ancien Testament, des parents, des
-juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des
-paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons
-avec une poignée entourée de laine rouge et de fils
-de laiton&hellip; des coreligionnaires d'on ne sait où, qui
-viennent manger, «s'asseoir sous la lampe», comme ils
-disent&hellip; Et des têtes!&hellip; Ah! je suis puni d'avoir aimé
-Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de
-ses fonds d'eau-fortes&hellip; Et les cuisines qu'ils font, si tu
-savais!&hellip; des cuisines à eux, comme en Alsace, pour
-les noces, des panades où ils mettent des mèches de
-bonnet de coton&hellip; Oui!&hellip; Ces jours-là, je me sauve de
-chez moi&hellip; Non, c'est trop fort, que toute cette abomination
-de marchands de lorgnettes descende chez moi
-comme à l'auberge!&hellip; Tiens! tu sais, la cousine, la
-grande, avec ses cheveux comme un incendie, son visage
-terrible&hellip; celle qui ressemble à la prostituée de
-l'Apocalypse&hellip; qui a été chez les fous&hellip; Ah! les
-pauvres fous, ils ont dû souffrir!&hellip; est-ce qu'elle ne
-connaît pas des infirmiers de Charenton?&hellip; Et elle les
-amène à dîner!&hellip; Ils viennent avec les fous qu'ils sont
-chargés de promener&hellip; Avant-hier, il y en a eu un qui
-est redevenu fou à la cuisine&hellip; Il a fallu aller chercher
-la garde&hellip; C'est amusant&hellip; Des fous, conçois-tu? On
-m'amène des fous chez moi! Oui&hellip; et tu veux que je
-continue à supporter cela?&hellip;</p>
-
-<p>Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de
-se dégager:</p>
-
-<p>&mdash;Tu me quittes déjà?&hellip; Encore un quart d'heure&hellip;
-Tiens! dix minutes, rien que dix minutes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, je t'assure&hellip; je vais te dire&hellip; Il y a une heure
-que je devrais être parti&hellip; Tu vas comprendre&hellip; figure-toi
-qu'il y a trois jours que maman a cassé ses lunettes&hellip;
-Voilà trois jours qu'elle ne peut rien faire, ni travailler,
-ni lire&hellip; J'ai eu seulement ce matin de quoi lui en commander&hellip;
-je dois les prendre en route&hellip; Elle m'attend
-comme ses yeux, tu penses&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Toi?&mdash;dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le
-bras.&mdash;Et bien ça ne fait rien&hellip;</p>
-
-<p>Il s'arrêta et le regarda.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es tout de même bien heureux!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CL</h2>
-
-
-<p>Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux
-mois se passèrent sans qu'il le trouvât à la porte du palais
-de l'Industrie. Il ne savait ce qu'il était devenu,
-lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné d'être accosté
-par lui, à sa sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! te voilà?&mdash;fit-il.&mdash;Y a-t-il longtemps!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il y a longtemps&hellip; très-longtemps&hellip;&mdash;dit
-Coriolis lentement, comme si lui seul, dans sa vie, pouvait
-mesurer la longueur douloureuse du temps.</p>
-
-<p>En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui
-retenant amicalement la main dans la sienne:</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu content? Ça va-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Oui&hellip; Et toi?&mdash;fit Anatole surpris de cette tendresse
-inaccoutumée de Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Ah! moi&hellip; je deviens raisonnable&hellip;&mdash;dit-il
-d'une voix sourde.&mdash;Tu comprends bien, mon ami,
-quand il y a un homme d'intelligence, il faut qu'il se
-trouve une femelle pour lui mettre la patte dessus, le
-déchirer, lui mordre le c&oelig;ur, lui tuer ce qu'il y a dedans,
-et puis encore ce qu'il y a là&hellip; et il se toucha le
-front,&mdash;enfin le manger!&hellip;&mdash;On a toujours vu ça&hellip;
-Ça arrive tous les jours&hellip; Et il faut vraiment être bien
-enfant pour s'en plaindre&hellip; c'est ridicule&hellip;</p>
-
-<p>Il jeta cela avec une ironie presque sauvage.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien&hellip; il y un moyen de casser ces machines-là&hellip;</p>
-
-<p>Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et
-enragé de serrer, comme des mains qui étranglent.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il faudrait des choses&hellip; pas bien&hellip; Il faudrait&hellip;
-des meurtres&hellip; Ah! dans le temps!&hellip;</p>
-
-<p>Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans
-laquelle Anatole retrouva le feu fauve des colères de
-jeune homme de son ami. Mais aussitôt cela tomba.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je suis une&hellip;</p>
-
-<p>Et il dit un mot ignoble.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas
-la vie drôle&hellip;</p>
-
-<p>Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement
-chinois d'un comique en vogue; mais de l'eau
-monta à ses paupières, et sa blague finit dans l'horrible
-étouffement brisé d'une voix d'homme qui se mouille
-de larmes de femme.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un
-homme, cette poupée-là!&hellip; Tiens! je ne sais plus si
-j'ai du talent&hellip; Non, vrai, je ne sais plus!&hellip; Je n'y vois
-plus&hellip; Je suis comme un homme que j'ai vu une fois,
-assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait
-devant lui, dans un sillon&hellip; Il ne savait plus, il allait&hellip;
-stupide, comme moi&hellip; On entre dans mon atelier, on
-me trouve à mon chevalet, n'est-ce pas? Si l'on regardait
-mes brosses et ma palette, on verrait que c'est sec&hellip;
-Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait&hellip;
-je me suis levé pour faire croire que je peignais.
-Je ne peins plus, je fais semblant!&hellip; comprends-tu?&hellip;
-Et <i>elle</i> est toujours là, dans mon dos&hellip; Quand je n'en
-peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient
-voir&hellip; Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!&hellip;
-Quand elle sort, j'ai les yeux des cousines
-sur moi, je les sens&hellip; Oh! on me soigne&hellip; Pardieu!
-c'est moi qui fais aller la maison&hellip; Je suis le b&oelig;uf,
-moi!&hellip; Quand je sors&hellip; tiens! aujourd'hui&hellip; c'est
-comme si je leur mangeais une bouchée dans la bouche&hellip;</p>
-
-<p>Il s'arrêta un moment; puis:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?&hellip;
-Eh bien, il est affreux&hellip; il est devenu affreux!&mdash;dit-il
-avec une espèce de rire amer qui fit mal à Anatole.&mdash;C'est
-maintenant un vrai mérinos noir&hellip; Ah! je te réponds
-qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique,
-celui-là!&hellip; Mon fils, ça! mais il n'a rien de
-moi, rien des miens&hellip; rien! Tiens, il y a des moments
-où je crois que c'est l'âme de quelque grand-père qui
-vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie&hellip;
-Un affreux petit bonhomme, vois-tu!&hellip; Et si tu l'entendais
-me dire ce qu'elles l'ont dressé à me dire toute la
-journée: <i>Papa, tu ne fais rien</i>&hellip; si tu l'entendais!</p>
-
-<p>Et passant tout à coup à une autre idée:</p>
-
-<p>&mdash;Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais
-te faire voir un tableau nouveau que je viens d'exposer&hellip;</p>
-
-<p>Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture
-où était son tableau.</p>
-
-<p>Anatole regarda, et après quelques compliments
-vagues, il se dépêcha de se sauver: il lui semblait qu'il
-venait de voir la folie d'un talent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLI</h2>
-
-
-<p>Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez
-Coriolis. Avec l'énervement de l'homme, une surexcitation
-était venue à l'organe artiste du peintre. Le sens
-de la couleur, s'exaltant en lui, avait troublé, déréglé,
-enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque
-fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande
-et pénible désillusion devant ses admirations anciennes.
-Les toiles qui autrefois lui avaient paru les plus splendides
-et les plus éclairées, ne lui donnaient plus de
-sensation lumineuse: il les revoyait éteintes, passées.</p>
-
-<p>Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre
-murs de chefs-d'&oelig;uvre ne lui semblaient plus rayonner.
-Le Salon s'assombrissait, et arrivait à ne plus lui montrer
-qu'une sorte de momification des couleurs sous la
-patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il
-ne retrouvait plus là que la mémoire pâlie. Il sentait
-quelque chose manquer dans le rendez-vous de ces tableaux
-immortels: le soleil. Une monotone impression
-de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et
-il cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie
-dans les plus beaux tableaux.</p>
-
-<p>La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la
-voir, que dans l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion,
-l'aveuglement de rayonnement, les électricités
-de l'orage, le flamboiement des apothéoses de théâtre,
-le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du <i>magnesium</i>.
-Du jour, il n'essayait plus de peindre que
-l'éblouissement. A l'exemple de certains coloristes qui,
-la maturité de leur talent franchie, perdent dans l'excès
-la dominante de leur talent, Coriolis, un moment arrêté
-à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces
-derniers temps, à sa première manière, et peu à peu,
-à force d'en exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence,
-la limpidité, l'ensoleillement féerique, l'allumage
-enragé, l'étincellement, il se laissait entraîner à une
-peinture véritablement illuminée; et dans son regard,
-il descendait un peu de cette hallucination du grand
-Turner qui, sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des
-tableaux, mécontent de la lumière peinte jusqu'à lui,
-mécontent même du jour de son temps, essayait de
-s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à
-un jour vierge et primordial, à la <i>Lumière avant le
-Déluge</i>.</p>
-
-<p>Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer
-ses tons, les enflammer, les brillanter. Devant les
-vitrines de minéralogie, essayant de voler la Nature, de
-ravir et d'emporter les feux multicolores de ces pétrifications
-et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à
-ces bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces
-bleus défaillants des cuivres oxydés, au bleu céleste de
-la lazulite allant du bleu de roi au bleu de l'eau. Il suivait
-toute la gamme du rouge, des mercures sulfurés,
-carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite,
-et rêvait à l'<i>amatito</i>, la couleur perdue du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle,
-la couleur cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait
-les ors et les verts queue de paon des poudingues
-diluviens, les verts de velours, les verts changeants et
-bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du
-feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au
-jaune miellé des orpiments cristallisés et des fluorines;
-les couleurs embrasées des cuivres pyriteux, les couleurs
-de pierres roses ou violettes, qui font penser à des fleurs
-de cristal.</p>
-
-<p>Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations
-mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à toutes
-ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis
-la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la
-nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes
-les irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes
-sur le verre antique sorti de terre comme avec du ciel
-enterré. Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le
-sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant.
-Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin
-de tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel,
-dans la Terre, dans la Mer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Comment! c'est vous, madame Crescent?&mdash;fit
-Anatole qui était couché. La brusque entrée de madame
-Crescent venait de le réveiller du délicieux sommeil de
-dix heures du matin.&mdash;Vous, chez moi? chez un jeune
-homme!</p>
-
-<p>&mdash;Bêta!&mdash;dit madame Crescent,&mdash;il est joli, le
-jeune homme! Avec ça que les hommes m'ont jamais
-fait peur&hellip; Ouf!&mdash;fit-elle en soufflant comme si elle
-allait étouffer.&mdash;Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on
-te déniche&hellip; En voilà une horreur, ta rue!</p>
-
-<p>&mdash;La rue du Gindre, madame!&hellip; La porte à côté du
-bureau de Bienfaisance&hellip; l'appartement à côté de la
-pompe&hellip; je trouve le matin des têtards dans ma cuvette!&hellip;
-Quand j'éternue, ça fait lever le papier&hellip; un
-détail!&hellip; Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait
-pas&hellip; On me l'a laissée à dix francs par mois&hellip; les
-champignons compris&hellip; Ça ne fait rien, ma brave madame
-Crescent, vous voyez quelqu'un de crânement
-heureux&hellip; Ah! j'en ai passé de dures avant ça!&hellip; Trois
-jours, pas ce qui s'appelle ça sous la dent!&hellip; Zéro à
-l'heure des repas&hellip; Je me couchais gris&hellip; Ah! dame,
-gris, vous me comprenez&hellip; Mais, psit! un changement
-à vue, une fortune! De la chance! Moi qui aurais dû
-crever, finir par la Morgue&hellip; Car, voilà!&hellip; Eh bien!
-pas du tout&hellip; Concevez-vous? M'amuser, bien dîner, être
-heureux, me payer des dîners à vingt-cinq sous!&hellip; Cinq
-jours de noce, là, à ne rien faire&hellip; Ah! rien&hellip; On aurait
-pu venir m'offrir n'importe quoi pour faire quelque
-chose&hellip; Le premier jour je me suis régalé du Jardin
-d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu'à six heures&hellip;
-Il y a un oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau&hellip;
-je ne vous dis que ça&hellip; Par exemple, cette fois-ci,
-mes créanciers&hellip; rien, pas un monaco. Trop bête,
-de ne pas garder un sou&hellip; On ne m'y repincera plus&hellip;
-Quand j'ai reçu mon argent, toc! j'ai acheté un parapluie
-d'abord&hellip; C'est drôle, hein? moi, d'acheter un parapluie?
-Comme il faut que j'ai mûri! Et puis, trois chemises
-à quatre francs cinquante&hellip; Pas mal, hein? ce
-petit paletot-là pour dix-huit francs?&hellip; le gilet, quatre
-francs&hellip; Et deux paires de bottines&hellip; pas une&hellip; deux!&hellip;
-Ah! voilà comme je m'y mets, moi, quand je m'y mets&hellip;
-Ah! c'est toi&hellip;</p>
-
-<p>Un gamin venait d'entrer, apportant à Anatole une
-tasse de café au lait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu reviendras demain&hellip; Aujourd'hui congé, pas
-de leçon&hellip; c'est saint Barnabé!</p>
-
-<p>Et, revenant à madame Crescent, quand l'enfant fut
-parti:&mdash;Je suis très-bien ici&hellip; La portière me fait
-mon ménage <i>à l'&oelig;il</i>, pour des leçons que je donne à
-son moutard, à ce petit idiot-là&hellip; Il n'a pas la moindre
-disposition&hellip; Ça ne fait rien&hellip; Cette vieille bête de
-femme est si enchantée que, dans les premiers temps,
-elle m'envoyait un verre de vin avec mon café&hellip; des
-attentions à toucher un frotteur!&hellip; Ça s'arrange très-bien&hellip;
-Pendant qu'elle est là qui brosse mes affaires,
-qui cire mes souliers, je colle ma leçon au petit&hellip; Hein?
-de beaux draps? Je m'en suis aussi payé deux paires
-avec quatre taies d'oreiller&hellip; Oh! je suis requinqué&hellip;
-Voyez-vous! maintenant, je mène une vie d'un rangé! je
-rentre tous les soirs de bonne heure pour me sentir bien
-chez moi, jouir de tout ça, de mon petit intérieur&hellip; Je
-m'amollis dans le bien-être, quoi!&hellip; Quand je suis là-dedans,
-dans mes draps, avec une bougie, je me sens
-un bonheur!&hellip; Dire que j'ai encore soixante francs en
-or, là-haut, sur ce cadre!&hellip; Moi qui depuis des temps
-ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours&hellip;
-Enfin, c'est un secours de deux cents francs qui m'est
-joliment tombé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu es si heureux que ça?&mdash;fit madame Crescent
-avec un air embarrassé.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait que ça vous fait de la peine?</p>
-
-<p>&mdash;Non&hellip; mais c'est que&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que&hellip; quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Je t'apportais quelque chose.</p>
-
-<p>Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui
-avait l'apparence d'une lettre ministérielle.</p>
-
-<p>&mdash;Une commande?&mdash;fit Anatole en la regardant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, tu n'es pas assez gentil pour ça&hellip; Comment,
-petite saleté, nous te faisons avoir une copie&hellip; tu ne
-viens pas nous voir&hellip; On t'en a après ça une seconde:
-tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de tes
-nouvelles&hellip; Eh bien! moi, je pensais à toi, animal&hellip; Je
-ne sais pas pourquoi&hellip; Vois-tu, au fond, il n'y a que
-nous deux qui aimions vraiment les bêtes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, ma bonne madame Crescent&hellip; cette
-lettre!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est rien,&mdash;dit madame Crescent,&mdash;c'est
-rien&hellip;&mdash;Et elle devint rouge.&mdash;On croit souvent,
-comme ça, faire pour le bien&hellip; moi, je croyais&hellip; et puis,
-pas du tout&hellip; tu es riche&hellip; te voilà avec soixante francs&hellip;
-Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? où tu n'aurais
-pas été si fier&hellip; Enfin, que veux-tu, une idée&hellip; Si ça
-ne te va pas, il ne faut pas pour ça m'en vouloir&hellip; Parce
-que, vrai, moi, c'était pour toi&hellip;&mdash;fit la grosse femme
-avec une adorable humilité honteuse.&mdash;Moi, je suis
-une bête&hellip; la langue me brouille&hellip; je ne sais pas tourner
-les choses. Eh bien! voilà comme ça m'est venu&hellip; Nous
-étions donc comme ça à avoir de tes nouvelles, de bric
-et de broc, par les uns, par les autres&hellip; Moi j'ai bien vu
-qu'au fond, les commandes, tout ça, ça ne te tirait pas
-de peine&hellip; Ça te faisait manger deux ou trois mois, et
-puis c'était toujours à recommencer&hellip; Eh bien! alors,
-moi je me suis mise dans mes rêves&hellip; C'est devenu ma
-colique de te savoir comme ça&hellip; je me suis dit: Voilà
-un homme qui aime les bêtes&hellip; Si on voyait à lui trouver
-une petite place, où il serait comme qui dirait dans ses
-amours, avec la maman&hellip; Au fait, et la maman?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai emballée pour la province, chez une amie,
-en attendant une embellie&hellip; C'était trop lourd, à la fin
-le ménage&hellip; je me suis chargé de la liquidation&hellip; C'est
-elle qui m'a mis à sec.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme ça,
-tous les deux, le pain et la caboulée&hellip; Tu sais, moi,
-quand j'ai une idée dans la tête&hellip; ça me trottait&hellip; Voilà
-la cour qui vient à Fontainebleau&hellip; Il nous tombe chez
-nous quelqu'un de bien&hellip; Merci! ce n'était pas de la
-chenille&hellip; un ministre, s'il vous plaît! de je ne sais plus
-quoi&hellip; Oh! un homme avec un front comme une porte
-de grange&hellip; Il voulait absolument avoir une décoration
-de son salon par Crescent&hellip; Tu sais que c'est moi qui
-fais les affaires&hellip; Lui, tu le connais, sorti de sa mécanique
-de peinture, cet empoté-là! le sabot d'un cochon
-serait aussi malin que lui&hellip; Si je n'étais pas là, il laisserait
-tout aller&hellip; Alors, quand nous avons été arrangés
-à peu près sur le prix&hellip; Ma foi!&hellip; il avait l'air si bon
-enfant, ce ministre&hellip; je lui ai dit que je voulais mes
-épingles&hellip; Il m'a dit: Quoi?&hellip; Eh bien! que je lui ai
-fait, je voudrais une petite place dans votre Jardin des
-Plantes pour quelqu'un&hellip; Il a commencé à me dire que
-ça ne se donnait pas comme ça&hellip; que c'était difficile,
-qu'il ne savait pas&hellip; Un tas de raisons&hellip; Monseigneur,
-que je lui ai dit&hellip; Ah! je n'ai pas bronché, je lui ai dit:
-Monseigneur&hellip; rien de fait, Crescent ne vous fera pas
-chez vous seulement grand comme la main, sans que
-j'aie ça pour un pauvre garçon qui a sa mère sur les
-bras&hellip; Et voilà ta lettre&hellip; je n'ai pu que ça&hellip; Oh! je
-me mets bien dans ta peau, va&hellip; je comprends&hellip; je me
-rends compte&hellip; un artiste, ce n'est pas tout le monde,
-je sais ce que c'est&hellip; on a ses idées, on tient à son état&hellip;
-Quand on a eu le courage jusqu'à quarante ans, qu'on
-s'est fait toute la vie des imaginations à ça&hellip; Après ça,
-tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque
-chose&hellip; Et puis, quelquefois, on peint là-dedans, à ce
-qu'il paraît&hellip; on peint quelque chose&hellip; un modèle de
-poisson&hellip; C'est du pain, vois-tu&hellip; C'est pour manger
-tous les jours&hellip; Tu n'es pas seul, songe donc! Et puis
-les années commencent à te monter sur la tête, sais-tu?</p>
-
-<p>Et elle avança timidement la lettre sur le pied du lit.</p>
-
-<p>Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains,
-avec une expression presque douloureuse, et la reposa
-sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y avait là-dedans la
-mort honteuse du rêve de toute sa vie. Madame Crescent
-était allée prendre les trois pièces d'or posées sur le
-rebord du cadre. Elle revint à Anatole en les tenant dans
-sa main ouverte.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu,&mdash;dit-elle doucement à Anatole,&mdash;ce
-que c'est que cet argent-là, mon enfant? C'est de l'argent
-qui n'est pas gagné&hellip; et de l'argent qui n'est pas
-gagné, c'est de la charité&hellip; une vilaine monnaie, je te
-dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes&hellip;</p>
-
-<p>Anatole baissa sur son drap un regard sérieux, reprit
-la lettre, l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-préparateur
-au Jardin des Plantes. Il la reposa sur son drap, la
-regarda quelque temps de loin sans rien dire. Puis tout
-à coup, criant:&mdash;Enfoncée la Gloire!&mdash;il se jeta au
-bas de son lit pour embrasser madame Crescent, en
-oubliant qu'il était en chemise.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain
-singe!&mdash;fit madame Crescent qui reprit bientôt:&mdash;Et
-Coriolis? C'est bien drôle chez lui, à ce qu'il paraît&hellip;
-Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu?</p>
-
-<p>&mdash;Des temps infinis.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il y a des affaires&hellip; mais des affaires!&hellip;
-C'est Garnotelle que j'ai rencontré qui m'a raconté ça&hellip;
-Ah! mais, il faut te dire d'abord qu'il s'est marié, Garnotelle,
-tu ne savais pas?&hellip; Oui, marié&hellip; Oh! un beau
-mariage&hellip; Sa femme, c'est une princesse&hellip; Attends:
-Moldave&hellip; Oui, c'est bien ça qu'il m'a dit&hellip; Le nom, par
-exemple&hellip; tu sais, c'est des noms étrangers&hellip; cherche,
-apporte&hellip; Voilà que pour se marier, il va demander à
-Coriolis pour être son témoin&hellip; Un ancien camarade,
-je trouve que c'était gentil comme idée, moi&hellip; Il paraît
-que Coriolis l'a reçu! qu'il lui a dit des choses! qu'il
-venait pour l'insulter&hellip; que c'était lui faire un affront
-quand il savait que lui allait épouser une&hellip; Excusez du
-mot!&mdash;dit madame Crescent en le disant.&mdash;Une
-scène abominable!&hellip; Garnotelle a eu peur qu'il ne le
-battît&hellip; Il le croit devenu fou enragé&hellip; Après ça, mon
-Dieu! ça ne serait pas étonnant avec la femme qu'il a&hellip;
-une croquette comme ça!&hellip; Allons! tu sais qu'il y a
-encore quelques pièces de cent sous chez nous&hellip; Si tu
-avais des créanciers qui t'ennuient trop&hellip; Mais viens
-donc les chercher&hellip; Voilà ce qu'il faut faire&hellip; Nous
-passerons quelques bons jours&hellip; Tu verras les poules&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLIII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Psit! psit! Chassagnol!</p>
-
-<p>Ainsi interpellé par Anatole, Chassagnol, qui allait
-sortir de la mairie du Luxembourg, se retourna. Il avait
-à côté de lui une bonne portant un petit enfant sous un
-voile blanc.</p>
-
-<p>&mdash;A toi?&mdash;demanda Anatole à Chassagnol en regardant
-l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Ma septième fille&hellip;&mdash;dit le père avec un sourire
-qui laissait échapper le secret si longtemps gardé de sa
-nombreuse famille.&mdash;Ah çà! comment es-tu ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, rien, rien&hellip; Une petite histoire de justice
-de paix, un arrangement à trois mois&hellip; le dernier
-de mes créanciers&hellip; C'est que maintenant, tu ne sais
-pas, j'ai une place&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent&hellip;
-Figure-toi que Cecchina&hellip; ah! pardon, c'est ma femme&hellip;
-me voyant sans le sou, les enfants avaient faim, elle a
-eu une idée, ma paysanne de femme&hellip; Elle a trouvé je
-ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit
-que c'est un secret qui lui vient de la Madone&hellip; Enfin,
-les petites ont la becquée tous les jours, il y a toujours
-quelques sous dans la poche de mon gilet, et je puis
-flâner tranquillement&hellip; Ah çà! je t'emmène, tu vas dîner
-chez nous&hellip;</p>
-
-<p>Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de
-la Justice de Paix:&mdash;Vois donc&hellip;&mdash;dit tout à coup
-Anatole.</p>
-
-<p>A ce moment, en haut du grand escalier de pierre,
-qu'on apercevait par le cintre de la porte vitrée du péristyle,
-sous le rayonnement diffus et blanc d'une large
-fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire
-s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du
-mur, disparut dans le retour de l'escalier que les deux
-amis ne pouvaient apercevoir. Puis il reparut, contre
-le carreau de la porte, un chapeau et un profil se détachant
-sur la carte en couleur du onzième arrondissement
-peinte au fond dans la cage de l'escalier. La porte
-battante s'ouvrit, et un homme se mit à descendre les
-douze grandes marches de l'escalier de la mairie, avec
-une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou,
-et des pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le
-vide. Les deux amis se rejetèrent un peu dans le vestibule
-noir de la Justice de Paix. L'homme passa sans
-les voir: c'était Coriolis.</p>
-
-<p>A quelques pas derrière lui venait Manette en grande
-toilette, suivie d'un groupe de quatre individus, vulgaires,
-effacés et vagues comme ces comparses des actes
-de l'État civil, raccolés au plus près dans les fournisseurs
-du voisinage.</p>
-
-<p>Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir,
-frôla, sans le sentir, des blouses qui lisaient le
-<i>Moniteur</i> affiché au mur, traversa la rue Bonaparte, et,
-comme s'il cherchait l'ombre, les pierres sans fenêtres
-et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent
-longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette
-s'était arrêtée avec les témoins au coin de la rue
-de Mézières et semblait les remercier.</p>
-
-<p>Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis,
-qu'elle saisit par le bras, et l'on vit les deux dos
-de la femme et du marié aller jusqu'au bout de la rue
-Bonaparte. Puis, le couple tourna à droite, disparut.</p>
-
-<p>&mdash;Rasé!&mdash;dit Anatole en faisant le geste énergique
-du gamin qui peint, avec le coupant de la main, une vie
-d'homme décapitée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLIV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Le Beau, ah! oui, le Beau!&hellip; s'y reconnaître dans
-le Beau! Dire c'est cela, le Beau, l'affirmer, le prouver,
-l'analyser, le définir!&hellip; Le pourquoi du Beau? D'où il
-vient? ce qui le fait être? son essence? Le Beau! la
-splendeur du vrai&hellip; Platon, Plotin&hellip; la qualité de l'idée
-se produisant sous une forme symbolique&hellip; un produit
-de la faculté d'<i>idéer</i>&hellip; la perfection perçue d'une manière
-confuse&hellip; la réunion aristotélique des idées d'ordre
-et de grandeur&hellip; Est-ce que je sais!&hellip; Le Beau, est-ce
-l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine,
-<i>eido</i>, je <i>vois</i>, n'est que le Beau visible&hellip; Est-ce la réalité
-retirée du domaine du particulier et de l'accidentel?
-Est-ce la fusion, l'harmonie des deux principes de l'existence,
-de l'idée et de la forme, de l'essence de la réalité,
-du visible et de l'invisible?&hellip; Est-il dans le Vrai?&hellip;
-Mais dans quel Vrai?&hellip; dans l'imitation du beau des
-êtres, des choses, des corps? Mais quelle imitation?&hellip;
-l'imitation par élection ou par élévation? l'imitation sans
-particularité, sous l'image iconique de la personnalité,
-l'homme et pas un homme, l'imitation d'après un modèle
-collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure
-à la beauté vraie&hellip; «<i lang="la" xml:lang="la">pulchritudinem quæ est supra veram</i>&hellip;»
-une seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau?
-L'objectivité ou l'infini de la subjectivité? l'<i>expressif</i> de
-G&oelig;the? Le côté individuel, le naturel, le caractéristique
-de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature, le
-mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité
-d'une sensation?&hellip; Ou le platonicisme de
-Winckelmann et de saint Augustin?&hellip; Est-il un ou un
-multiple? absolu ou divers?&hellip; Oh! le Beau!&hellip; le suprême
-de l'illimité et de l'indéfinissable!&hellip; Une goutte de l'océan
-de Dieu, pour Leibnitz&hellip; pour l'école de l'Ironie, une
-création contre la Création, une reconstruction de l'univers
-par l'homme, le remplacement de l'&oelig;uvre divine
-par quelque chose de plus humain, de plus conforme
-au <i>moi fini</i>, une bataille contre Dieu!&hellip; Le Beau!&hellip;
-Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien&hellip; le Beau
-rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien,
-une préparation à la morale, les idées de Fichte: le
-Beau utile!&hellip; Ah! la philosophie du Beau! Et toutes les
-esthétiques!&hellip; Le Beau, tiens! je le baptiserais comme
-les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du Vrai!
-Et puis après?&hellip; Des mots! des mots!&hellip; Le Beau! le
-Beau! Mais d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les
-objets ou dans notre esprit? L'idée du Beau, ce n'est
-peut-être qu'un sentiment immédiat, irraisonné, personnel,
-qui sait?&hellip; Est-ce que tu crois au principe réfléchi
-du Beau, toi?</p>
-
-<p>C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des
-heures indues de la nuit, dans une petite chambre, au-dessus
-de l'atelier où séchaient les chapeaux de paille
-de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu sur
-la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte
-aux lèvres, avec l'air d'écouter.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLV</h2>
-
-
-<p>Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié
-brique, moitié pierre, à l'air d'étable et de cottage, où
-s'accrochent les bras grimpants d'une glycine, une
-fenêtre s'ouvre toujours la première au bout du Jardin
-des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue
-sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre
-à ce qui revit dans le jour qui ressuscite.</p>
-
-<p>Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu
-dans le jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses
-dans les allées, le long des grilles. Partout c'est
-un épanouissement d'êtres; et de jardinet en jardinet,
-court le frémissement du réveil animal, charmant de
-souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit
-de tous côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle
-de leurs kiosques, de jeunes axis, penchés sur le côté,
-s'inclinent en patinant sur le sol où ils tournent; les
-lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux,
-mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent
-dans des essais de galop; des onagres en gaieté,
-les quatre pattes en l'air, font de grandes roulées par
-terre. Tout ce qui est là, dans le mouvement, la fièvre,
-la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des
-muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux,
-dans leur volière, font trembler, sous leur voletage
-incessant, l'arbre mort qu'ils fatiguent sans repos
-du rapide effleurement d'une seconde de pose.</p>
-
-<p>A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons
-et des plumes montre le blanc de la neige; le trottinement
-des chèvres d'Angora balance comme des flocons
-d'argent mat; des paons blancs traînent, étalées, les
-lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la splendide
-blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une
-sorte de douceur frissonnante, avec des reflets dormants
-de nuage et de nacre. Sur les petites pelouses, presque
-entièrement couvertes de l'ombre allongée des arbres,
-où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque brise
-qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir
-le passage des animaux au soleil, la promenade de leurs
-couleurs dans des éclairs, la fuite, l'effacement instantané
-des petites lignes fines et sèches qui se dessinent
-en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde
-les vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe
-au bois râpeux de leur auge; le zèbre, avec son élégance
-d'un âne de Phidias, ses formes pleines, pures et souples,
-ses impatiences de ruade par tout le corps; les
-bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide,
-laissant tomber de leur masse le sombre d'un rocher,
-laissant emporter à l'air des rouleaux de leur toison
-brûlée. Des biches de l'Algérie, à la démarche lente,
-élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se
-dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en
-levant leurs bois comme la majesté d'une couronne. Il
-va à ces grands b&oelig;ufs de Hongrie, aux cornes gigantesques,
-qui semblent la paix dans la force et dans la
-candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge
-au bout de son cou de serpent, et dont l'&oelig;il nostalgique
-a l'air de chercher devant lui la liberté, l'horizon, l'infini,
-le désert. Et sur du gazon, il suit les tortues couleur
-de bronze, allant, en ramant des pattes, à travers
-des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur
-marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil.</p>
-
-<p>Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle
-et translucide, sur le décor mouillé des acacias,
-des peupliers, des saules, les cigognes tout à coup rompant
-leurs poses et leur immobilité empaillée, les cigognes
-prennent des essors boiteux; et courant, trébuchant,
-butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts
-ridicules et de grotesques velléités de vol, elles illuminent
-tout ce coin de jardin des couleurs vives qu'elles
-y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes agitées, du
-rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes,
-voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y
-attarde comme à une mare du paradis: rien que des
-frissonnements, des frémissements, des ondulations, des
-ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de l'oiseau,
-la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les
-ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements
-en boule, les hérissements, les rengorgements
-qui soulèvent la ouate floche de tous ces petits corps
-avec le souffle d'une brise; et cela, dans du soleil et
-dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui
-nagent et des brillants de plume qui se noient, avec des
-reflets qui voguent et des éclaboussements de poussière
-humide qui semblent briser, tout autour de l'oiseau, en
-gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine
-joie est là, la joie gracieuse des animaux qui échappent
-à la terre et ne se traînent pas sur le sol, la joie sans
-fatigue de toutes ces existences flottantes, balancées, portées
-sans fatigue par un soupir de l'air ou par une ride
-du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage, bercées
-dans de la transparence et de la limpidité, voyageant
-dans du ciel qui les mouille.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame,
-qui dort à fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à
-une île de granit à demi submergée, et qui, de temps en
-temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant son
-&oelig;il rond, montre, en ouvrant son immense bouche en
-serpe, le rose énorme d'une immense fleur de monde
-inconnu. Le pain de seigle qu'Anatole a l'habitude de
-grignoter en marchant dans le jardin, fait venir tout de
-suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec des
-éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un
-<i>pounka</i>: Anatole flatte de la main la bête vénérable,
-aux cils de momie, et il caresse presque pieusement
-cette peau de pierre qui a la couleur et le grain d'un
-bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un
-siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se
-pressant et se nouant par la trompe, se poussent front
-contre front, et jouent à se faire reculer avec des malices
-d'enfants de géants qui luttent et de grosses douceurs de
-frères qui s'amusent.</p>
-
-<p>Le soleil, en montant, resserre à chaque minute
-l'ombre de tout, et mordant le coin de cage, l'angle de
-nuit où sont réfugiés les nocturnes perchés, il allume
-un feu d'ambre dans l'&oelig;il du Jean-le-Blanc. L'éblouissement
-qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au
-milieu des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets
-éclatent. Les aras rouges font reluire sur leur
-rouge l'écarlate d'un piment; les plumages des aras blancs
-étincellent de la blancheur de stalactites de cire vierge et
-de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit
-toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un
-feu d'artifice de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la
-grue couronnée tremble dans l'herbe comme un bouquet
-d'épis d'or.</p>
-
-<p>Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de
-marronniers, la lumière jette de distance en distance des
-palets de jour; et sur les troncs ensoleillés, la découpure
-digitée des feuilles dessine en tremblant des fleurs de lis
-d'ombre.</p>
-
-<p>Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la
-respiration de l'air fait courir en passant comme des soulèvements
-d'ailes qui s'envolent et des battements de
-langues qui boivent, Anatole a devant lui la ménagerie
-enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la ménagerie
-où le roux des lions marche dans la flamme de
-l'heure, où le tigre qui passe et repasse semble emporter
-chaque fois sur les raies de sa robe les raies de ses barreaux,
-où de jeunes panthères, couchées sur le dos, s'étirent
-mollement avec des voluptés renversées de bacchantes.
-Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux
-attirés par le pain qu'on donne aux animaux et les miettes
-des grosses bêtes. A l'étourdissant concert des moineaux
-gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le chant de
-fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle
-infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement
-sourd d'un grand b&oelig;uf, le rugissement d'un lion, le bramement
-guttural d'un cerf, le barrit strident d'un
-éléphant, le cor d'airain de l'hippopotame,&mdash;bâillements
-de féroces ennuyés, soupirs de bêtes sauvages, fauves
-haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime
-à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion,
-le tressaillement d'instruments de bronze et de
-notes de tonnerre. Puis cela tombe, et bientôt s'éteint
-dans le cri d'un petit animal, ainsi qu'un grand souffle
-qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une flûte
-de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à
-goutte le filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours
-blanc.</p>
-
-<p>En errant, ses regards rencontrent dans des trouées
-de verdure des têtes aux yeux mourants, à la langue
-rose qui passe sur des babines luisantes, des bouches
-flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se cherchant,
-dans un baiser qui mord, à travers les grillages!
-Il y a dans l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias
-en fleur qui couvrent des allées de leur effeuillement;
-il y a des arômes fumants, des émanations musquées
-et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums
-des roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs
-buissons l'entrée du jardin&hellip;</p>
-
-<p>Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il
-s'oublie, il se perd à voir, à écouter, à aspirer. Ce qui
-est autour de lui le pénètre par tous les pores, et la Nature
-l'embrassant par tous les sens, il se laisse couler
-en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse
-lui vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses
-antiques qui replantaient l'homme dans la Terre,
-en lui faisant pousser des branches aux jambes. Il glisse
-dans l'être des êtres qui sont là. Il lui semble qu'il est
-un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît,
-dans tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau,
-ce qui chante, chante en lui. Il croit sentir passer dans
-ses entrailles l'allégresse de la vie des bêtes; et une espèce
-de grand bonheur animal le remplit d'une de ces
-béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la
-créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant
-de la création.</p>
-
-<p>Et parfois, dans ce jour du commencement de la
-journée, dans ces heures légères, dans cette lumière
-qui boit la rosée, dans cette fraîcheur innocente du matin,
-dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la
-terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans
-ce bleu du ciel naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans
-la tendresse verte de mai, dans la solitude des allées
-sans public, au milieu de ces cabanes de bois qui font
-songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu
-de cet univers d'animaux familiers et confiants comme
-sur une terre divine encore, l'ancien Bohême revit des
-joies d'Éden, et il s'élève en lui, presque célestement,
-comme un peu de la félicité du premier homme en face
-de la Nature vierge.</p>
-
-<p class="date">Décembre 1864.&mdash;Août 1866.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">Paris.&mdash;<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.&mdash;1215</p>
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63179 ***</div>
-</body>
-</html>
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-The Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by
-Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Manette Salomon
-
-Author: Edmond de Goncourt
- Jules de Goncourt
-
-Release Date: September 11, 2020 [EBook #63179]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANETTE SALOMON ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-
-
- ROMANS
- DE
- EDMOND ET JULES DE GONCOURT
-
- MANETTE
- SALOMON
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1902
-
- Tous droits réservés
-
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-
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
-
-OEUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT
-
-GONCOURT (Edmond de)
-
- La fille Élisa, 38e mille 1 vol.
- Les frères Zemganno, 8e mille 1 vol.
- La Faustin, 19e mille 1 vol.
- Chérie, 18e mille 1 vol.
- La Maison d'un artiste au XIXe siècle 2 vol.
- Les actrices du XVIIIe siècle: Mme Saint-Huberty 1 vol.
- -- Mlle Clairon (3e mille) 1 vol.
- -- La Guimard 1 vol.
- Les Peintres japonais: Outamaro.--Le Peintre des Maisons
- vertes, 4e mille 1 vol.
- --Hokousaï (peintre), (2e mille) 1 vol.
-
-GONCOURT (Jules de)
-
- Lettres, précédées d'une préface de H. Céard (3e mille) 1 vol.
-
-GONCOURT (Edmond et Jules de)
-
- En 18** 1 vol.
- Germinie Lacerteux 1 vol.
- Madame Gervaisais 1 vol.
- Renée Mauperin 1 vol.
- Manette Salomon 1 vol.
- Charles Demailly 1 vol.
- Soeur Philomène 1 vol.
- Quelques créatures de ce temps 1 vol.
- Pages retrouvées, avec une préface de G. Geffroy (3e mille) 1 vol.
- Idées et sensations 1 vol.
- Préfaces et manifestes littéraires (3e mille) 1 vol.
- Théâtre (Henriette Maréchal.--La Patrie en danger) 1 vol.
- Portraits intimes du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'après
- les lettres autographes et les documents inédits 1 vol.
- La Femme au XVIIIe siècle 1 vol.
- La duchesse de Châteauroux et ses soeurs 1 vol.
- Madame de Pompadour, nouvelle édition, revue et augmentée
- de lettres et documents inédits 1 vol.
- La Du Barry 1 vol.
- Histoire de Marie-Antoinette 1 vol.
- Sophie Arnould (Les actrices au XVIIIe siècle) 1 vol.
- Histoire de la Société française pendant la Révolution 1 vol.
- Histoire de la Société française pendant le Directoire 1 vol.
- L'Art du XVIIIe siècle.
- 1re série (Watteau.--Chardin.--Boucher.--Latour) 1 vol.
- 2e série (Greuze.--Les Saint-Aubin.--Gravelot.--Cochin) 1 vol.
- 3e série (Eisen.--Moreau-Debucourt.--Fragonard.--Prudhon) 1 vol.
- Gavarni. L'Homme et l'OEuvre 1 vol.
- Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire (9e mille) 9 vol.
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-Paris.--L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215.
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-MANETTE SALOMON
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-I
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-On était au commencement de novembre. La dernière sérénité de l'automne,
-le rayonnement blanc et diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et
-de neige, flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver.
-
-Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait au labyrinthe, un
-monde particulier, mêlé, cosmopolite, composé de toutes les sortes de
-gens de Paris, de la province et de l'étranger, que rassemble ce
-rendez-vous populaire.
-
-C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises à voiles
-bruns, à lunettes bleues.
-
-Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil.
-
-Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un voisin du jardin, de
-quelque rue d'à côté, les pieds dans des pantoufles.
-
-Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche, ses deux haches en
-sautoir surmontées d'une grenade;--un prince jaune, tout frais habillé
-de Dusautoy, accompagné d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à
-dolman d'Albanais;--un apprenti maçon, un petit gâcheur débarqué du
-Limousin, portant le feutre mou et la chemise bise.
-
-Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en casquette, avec un
-livre et un cahier de notes sous le bras. Et presque à côté de lui, sur
-la même ligne, un ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade
-au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois fleurs
-d'immortelle à la boutonnière.
-
-Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir devant lui un bel
-enfant, en robe russe de velours bleu, à boutons d'argent, à manches de
-toile blanche, au cou duquel battait un collier d'ambre.
-
-Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait voir sur sa figure la
-joie promise du dîner du soir en cabinet, sur le quai, à la _Tour
-d'argent_.
-
-Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait et traînait par la
-main un petit négrillon, embarrassé dans sa culotte, et qui semblait
-tout triste d'avoir vu des singes en cage.
-
-Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce à travers la
-verdure des arbres verts, entre le bois froid d'ombre humide, aux troncs
-végétants de moisissure, à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre
-foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait, sans le
-regarder, aux miss, dans le Guide; et la colonne, un moment arrêtée,
-reprenait sa marche, gravissant le chemin ardu du labyrinthe d'où
-roulaient des cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux, et
-des descentes folles de petites filles faisant sauter à leur dos des
-cornets à bouquin peints en bleu.
-
-Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique d'ouvrages en
-perles sur le chemin, se frôlant et par moments s'appuyant à la rampe de
-fer contre la charmille d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant,
-des micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois pétrifiés
-qui portent le belvédère, clignant des yeux pour lire le vers latin qui
-tourne autour de son bandeau de bronze:
-
- Horas non numero nisi serenas.
-
-Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à jour.
-
-Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout.
-
-Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un peu le rideau des
-pins, des morceaux de la grande ville s'étendaient à perte de vue.
-Devant eux, c'étaient d'abord des toits pressés, aux tuiles brunes,
-faisant des masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se
-détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges teintes
-étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient dans du
-noir-roux en allant vers le quai. Sur le quai, les carrés de maisons
-blanches, avec les petites raies noires de leurs milliers de fenêtres,
-formaient et développaient comme un front de caserne d'une blancheur
-effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin en loin, dans le
-rouillé de la pierre, une construction plus vieille. Au delà de cette
-ligne nette et claire, on ne voyait plus qu'une espèce de chaos perdu
-dans une nuit d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits
-d'où des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille une
-mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées par l'obscurité grise
-de l'éloignement, brouillées dans le fond du jour baissant; un
-fourmillement de demeures, un gâchis de lignes et d'architectures, un
-amas de pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une carrière,
-sur lequel dominaient et planaient le chevet et le dôme d'une église,
-dont la nuageuse solidité ressemblait à une vapeur condensée. Plus loin,
-à la dernière ligne de l'horizon, une colline, où l'oeil devinait une
-sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement les étages d'une
-falaise dans un brouillard de mer. Là-dessus pesait un grand nuage,
-amassé sur tout le bout de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un
-violet sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration de
-fournaise de la grande ville et la vaste bataille de la vie de millions
-d'hommes semblaient mettre comme des poussières de combat et des fumées
-d'incendie. Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës sur une
-clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu de vert pâle. Puis revenait
-un ciel dépoli et couleur d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages
-gris.
-
-En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or sur une colonne,
-entre la tête d'un arbre vert se colorant dans ce ciel d'hiver d'une
-chaleur olive, et les plus hautes branches du cèdre, planes, étalées,
-gazonnées, sur lesquels les oiseaux marchaient en sautillant comme sur
-une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés, sous
-lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie, presque carminée, la
-grande allée du jardin, plus haut que les immenses toits de tuile
-verdâtres de la Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc,
-l'oeil embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière et la
-masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan d'ombre ressemblant à un
-lavi, d'encre de Chine sur un dessous de sanguine, une zone de tons
-ardents et bitumineux, brûlés de ces roussissures de gelée et de ces
-chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle des Anglais;
-puis, dans la finesse infinie d'une teinte dégradée, il se levait un
-rayon blanchâtre, une vapeur laiteuse et nacrée, trouée du clair des
-bâtisses neuves, et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en
-s'opalisant, une fin de capitale, des extrémités de faubourgs, des bouts
-de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait sous cette lueur
-suspendue qui faisait devenir noires, en les touchant, les fumées
-blanches dans l'ombre. Tout au loin, l'Observatoire apparaissait,
-vaguement noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique d'un
-coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de droite, se dressait la
-borne de l'horizon, le pâté du Panthéon, presque transparent dans le
-ciel, et comme lavé d'un bleu limpide.
-
-Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là-haut de tous côtés; les
-enfants étaient montés, pour mieux voir, sur le banc de bronze, quand
-quatre jeunes gens entrèrent dans le belvédère.
-
---Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,--fit l'un en s'approchant
-de la lunette d'approche fixée par une ficelle à la balustrade. Il
-chercha le point, braqua la lunette:--Ça y est! attention!--se retourna
-vers le groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des
-Anglaises:--Milady, voilà! confiez-moi votre oeil... Je n'en abuserai
-pas! Approchez, mesdames et messieurs! Je vais vous faire voir ce que
-vous allez voir! et un peu mieux que ce préposé aux horizons du Jardin
-des Plantes qui a deux colonnes torses en guise de jambes... Silence! et
-je commence!...
-
-L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur, avait mis l'oeil à
-la lorgnette.
-
---Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon les moyens des
-personnes!... _Spoken here! Time is money! Rule Britannia! All right!_
-Je vous dis ça, parce qu'il est toujours doux de retrouver sa langue
-dans la bouche d'un étranger... Paris! messieurs les Anglais, voilà
-Paris! C'est ça!... c'est tout ça... une crâne ville!... j'en suis, et
-je m'en flatte! Une ville qui fait du bruit, de la boue, du chiffon, de
-la fumée, de la gloire... et de tout! du marbre en carton-papier, des
-grains de café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière avec
-de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité en pain d'épice, des
-idées pour la province, et des femmes pour l'exportation! Une ville qui
-remplit le monde... et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des
-dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre, et des
-professeurs de thibétain en liberté! La capitale du Chic, quoi!
-Saluez!... Et maintenant ne bougeons plus! Ça? milady, c'est le cèdre,
-le vrai du Liban, rapporté d'un choeur d'Athalie, par M. de Jussieu,
-dans son chapeau!... Le fort de Vincennes! On compte deux lieues, mes
-gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint Louis rendait la
-justice, pour en faire les bancs de la cour de Cassation... Le château a
-été démoli, mais on l'a reconstruit en liége sous Charles X: c'est
-parfaitement imité, comme vous voyez... On y voit les mânes de Mirabeau,
-tous les jours de midi à deux heures, avec des protections et un
-passe-port... Le Père-Lachaise! le faubourg Saint-Germain des morts:
-c'est plein d'hôtels... Regardez à droite, à gauche... Vous avez devant
-vous le monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de M.
-Guizot... La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les prisonniers de la
-Bastille pour en faire une surprise à leur gouverneur... On avait
-d'abord mis dessus le portrait de Louis-Philippe, Henri IV avec un
-parapluie; on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui
-s'envole; c'est d'après nature... On a dit qu'on la muselait dans les
-chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses: j'ai demandé au gardien, ce
-n'est pas vrai... Regardez bien, mylady, il y a un militaire auprès de
-la Liberté: c'est toujours comme ça en France... Ça? c'est rien, c'est
-une église... Les buttes Chaumont... Distinguez le monde... On
-reconnaîtrait ses enfants naturels!... Maintenant, mylady, je vais vous
-la placer à Montmartre... La tour du télégraphe... Montmartre, _mons
-martyrum_... d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle
-est remplie de peintres qui s'exposent volontairement aux bêtes chaque
-année, à l'époque de l'Exposition... Là-dessous, les toits rouges? ce
-sont les Catacombes pour la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela,
-mademoiselle!... Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement la
-Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave l'Hôtel-Dieu, la Préfecture
-de Police, et l'Institut!... On dit que dans le temps il baignait la
-Tour de Nesle... Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement!
-Voilà Sainte Geneviève... A côté, la tour Clovis... c'est fréquenté par
-des revenants qui y jouent du cor de chasse chaque fois qu'il meurt un
-professeur de Droit comparé... Ici, c'est le Panthéon... le Panthéon,
-milady, bâti par Soufflot, pâtissier... C'est, de l'aveu de tous ceux
-qui le voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde... Il y
-avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans les cheveux de Marat
-quand on l'y a enterré... L'arbre des Sourds-et-Muets... un arbre qui a
-grandi dans le silence... le plus élevé de Paris... On dit que quand il
-fait beau, on voit de tout en haut la solution de la question
-d'Orient... Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères qui
-ait le droit d'y monter!... Ce monument égyptien? Sainte-Pélagie,
-milady... une maison de campagne, élevée par les créanciers en faveur de
-leurs débiteurs... Le bâtiment n'a rien de remarquable que le cachot où
-M. de Jouy, surnommé «l'Homme au masque de coton», apprivoisait des
-hexamètres avec un flageolet... Il y a encore un mur teint de sa
-prose!... La Pitié... un omnibus pour les pékins malades, avec
-correspondance pour le Montparnasse, sans augmentation de prix, les
-dimanches et fêtes... Le Val-de-Grâce, pour MM. les militaires...
-Examinez le dôme, c'est d'un nommé Mansard, qui prenait des casques dans
-les tableaux de Lebrun pour en coiffer ses monuments... Dans la cour, il
-y a une statue élevée par Louis XIV au baron Larrey... L'Observatoire...
-Vous voyez, c'est une lanterne magique... il y a des Savoyards attachés
-à l'établissement pour vous montrer le Soleil et la Lune... C'est là
-qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette... en long... Et
-ça... la Salpêtrière, milady, où l'on enferme les femmes plus folles que
-les autres! Voilà!... Et maintenant, à la générosité de la
-société!--lança le démonstrateur de Paris.
-
-Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci à tout ce qui
-tombait au fond de sa vieille coiffe, aux gros sous comme aux pièces
-blanches, salua et se sauva à toutes jambes, suivi de ses trois
-compagnons qui étouffaient de rire en disant:--Cet animal d'Anatole!
-
-Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire, assis sur le
-banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce qu'il y avait dans son
-chapeau sur les genoux du prêtre, lui jeta:--Monsieur le curé, pour vos
-pauvres!
-
-Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore dans le creux
-de sa pauvre soutane, que le donneur était déjà loin.
-
-
-
-
-II
-
-
-A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes gens s'arrêtèrent.
-
---Où dine-t-on?--dit Anatole.
-
---Où tu voudras,--répondirent en choeur les trois voix.
-
---Qu'est-ce qui _en_ a?--reprit Anatole.
-
---Moi, je n'ai pas grand'chose,--dit l'un.
-
---Moi, rien,--dit l'autre.
-
---Alors ce sera Coriolis...--fit Anatole en s'adressant au plus grand,
-dont la mise élégante contrastait avec le débraillé des autres.
-
---Ah! mon cher, c'est bête... mais j'ai déjà mangé mon mois... je suis à
-sec... Il me reste à peine de quoi donner à la portière de Boissard pour
-la cotisation du punch...
-
---Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet argent à ce
-curé!--dit à Anatole un garçon aux longs cheveux.
-
---Garnotelle, mon ami,--répondit Anatole,--vous avez de l'élévation dans
-le dessin... mais pas dans l'âme!... Messieurs, je vous offre à dîner
-chez Gourganson... J'ai l'_oeil_... Par exemple, Coriolis, il ne faut
-pas t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais truffés comme à
-ta société du vendredi...
-
-Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien:
-
---Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez l'honneur...
-
-On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol étaient en avant,
-Coriolis dit à Anatole, en lui désignant le dos de Chassagnol:
-
---Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là, hein? qui a l'air d'un vieux
-foetus...
-
---Connais pas... mais pas du tout... Je l'ai vu une fois avec des élèves
-de Gleyre, une autre fois avec des élèves de Rude... Il dit des choses
-sur l'art, au dessert, il m'a semblé... Très-collant... Il s'est
-accroché à nous depuis deux ou trois jours... Il va où nous mangeons...
-Très-fort pour reconduire, par exemple... Il vous lâche à votre porte à
-des heures indues... Peut-être qu'il demeure quelque part, je ne sais
-pas où... Voilà!
-
-Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent par une
-petite allée dans une arrière-salle de crêmerie. Dans un coin, un gros
-gaillard noir et barbu, coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une
-petite table.
-
---Ah! l'homme aux bouillons...--fit Anatole en l'apercevant.
-
---Ceci, monsieur,--dit-il à Chassagnol,--vous représente... le dernier
-des amoureux!... un homme dans la force de l'âge, qui a poussé la
-timidité, l'intelligence, le dévouement et le manque d'argent jusqu'à
-fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé... ce qui lui
-permet de considérer une masse de fois dans la journée l'objet de son
-culte, mademoiselle ici présente...
-
-Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson qui entrait,
-apportant des serviettes.
-
---Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie, toi! Laisse
-donc, je connais les femmes... j'avance joliment tes affaires, va,
-farceur!--et il donna un amical renfoncement au jeune homme barbu qui
-voulut parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit.
-
-Le crêmier apparut sur le seuil:
-
---Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!--cria Anatole,--votre vin le
-plus extraordinaire... à 12 sous!... et des bifteacks... des vrais!...
-pour monsieur...--il indiqua Coriolis--qui est le fils naturel de
-Chevet... Allez!
-
- * * * * *
-
---Dis donc, Coriolis,--fit Garnotelle,--ta dernière académie... j'ai
-trouvé ça bien... mais très-bien...
-
---Vrai?... vois-tu, je cherche... mais la nature!... faire de la lumière
-avec des couleurs...
-
---Qui ne la font jamais...--jeta Chassagnol.--C'est bien simple, faites
-l'expérience... Sur un miroir posé horizontalement, entre la lumière qui
-le frappe et l'oeil qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le
-pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le verrez? D'un gris
-intense, presque noir, au milieu de la clarté lumineuse...
-
-Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase, l'homme qui
-l'avait dite.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça?--Anatole, en cherchant dans sa poche du
-papier à cigarette, venait de retrouver une lettre.--Ah! l'invitation
-des élèves de Chose... une soirée où l'on doit brûler toutes les
-critiques du Salon dans la chaudière des sorcières de Macbeth... Il est
-bon, le post-scriptum: «Chaque invité est tenu d'apporter une bougie...»
-
-Et coupant une conversation sur l'École allemande qui s'engageait entre
-Chassagnol et Garnotelle:--Est-ce que vous allez nous embêter avec
-Cornélius?... Les Allemands! la peinture allemande!... Mais on sait
-comment ils peignent les Allemands... Quand ils ont fini leur tableau,
-ils réunissent toute leur famille, leurs enfants, leurs petits
-enfants... ils lèvent religieusement la serge verte qui recouvre
-toujours leur toile... Tout le monde s'agenouille... Prière sur toute la
-ligne... et alors ils posent le point visuel... C'est comme ça! C'est
-vrai comme... l'histoire!
-
---Es-tu bête!--dit Coriolis à Anatole.--Ah ça! dis donc, tes bifteacks,
-pour des bifteacks soignés...
-
---Oui, ils sont immangeables... Attendez... Donnez-moi-les tous...--et
-il les réunit dans une assiette qu'il cacha sous la table. Puis,
-profitant d'une sortie de la fille de Gourganson, il disparut par une
-petite porte vitrée au fond de la salle.
-
---Ça y est,--dit-il en revenant au bout d'un instant.--Ah! tu ne connais
-pas la tradition de la maison... Ici, quand les bifteacks ne sont pas
-tendres, on va les fourrer dans le lit de Gourganson... C'est sa
-punition... Après ça, c'est peut-être aussi sa santé... J'ai connu un
-Russe qui en avait toujours un... cru... dans le dos.
-
---Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?--demanda Garnotelle à
-Coriolis.
-
---Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord, Boissard est très-bon
-garçon... Beaucoup de gens connus et amusants... Théophile Gautier... la
-bande de Meissonier... On fait de la musique dans un salon... dans
-l'autre, on cause peinture, littérature... de tout... Et une antichambre
-avec des statues... grand genre et pas cher... Un dîner tous les mois...
-nous avons déboursé chacun six francs pour un couvert en Ruolz... Ça se
-termine généralement par un punch... Nous avons Monnier qui est superbe!
-Il a eu la dernière fois une charge belge, les _prenkirs_...
-étourdissante!... Et puis Feuchères, qui fait des imitations de soldat,
-des histoires de Bridet à se tordre... Un monde bon enfant et pas trop
-canaille... On bavarde, on rit, on se monte... Tout le monde dit des
-mots drôles... L'autre jour, en sortant, je reconduisais Magimel le
-lithographe... Il me dit: «Ah! comme j'ai vieilli!... Autrefois, les
-rues étaient trop étroites... je battais les deux murs. Maintenant c'est
-à peine si j'accroche un volet!...»
-
---Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va chez Boissard,
-excusez!--fit Anatole.--Mais tu t'es trompé d'atelier, mon vieux... tu
-aurais dû entrer chez Ingres... Vous savez, ils sont bons, les Ingres!
-ils se demandent de leurs nouvelles! Plus que ça de genre!
-
-Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte et nerveuse la
-tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace de la lui coucher dans son
-assiette.
-
---Qui est-ce qui a vu le _Premier baiser de Chloé_, de Brinchard, qui
-est exposé chez Durand Ruel?--demanda Garnotelle.
-
---Moi... C'est d'un réussi...--dit Anatole...--Ça ma rappelé le baiser
-d'Houdon...
-
---Oh! un baiser!...--lança Chassagnol.--Ça, un baiser! cette machine en
-bois! Un baiser, ça? Un baiser de ces poupées antiques qu'on voit dans
-une armoire au Vatican, je ne dis pas... Mais un baiser vivant, cela?
-Jamais! non, jamais! Rien de frémissant... rien qui montre ce courant
-électrique sur les grands et les petits foyers sensibles... rien qui
-annonce la répercussion de l'embrassement dans tout l'être... Non, il
-faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce
-que c'est que les lèvres... Mais les lèvres, c'est revêtu d'une cuticule
-si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses
-n'étaient pas recouvertes, mais seulement gazées, _gazées_, c'est son
-mot, par cet épiderme... Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de
-sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la
-cinquième paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs
-profonds et superficiels de la tête... Ils s'unissent, de proche en
-proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf
-intercostal ou le _grand sympathique_, le grand charrieur des émotions
-humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme... le _grand
-sympathique_ qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitième
-paire, qui embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au
-coeur, qui touche au coeur!...
-
---Neuf heures et demie... Je me sauve,--dit Coriolis.
-
---Je m'en vais avec toi,--fit Anatole; et, sur la porte, son geste
-appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!...
-
-Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le
-prenant par un bouton de sa redingote, et il continua à lui exposer la
-circulation de la sensation du baiser d'une extrémité à l'autre du corps
-humain.
-
-
-
-
-III
-
-
-En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient dans l'art,
-vers l'année 1840, le grand mouvement révolutionnaire du Romantisme
-qu'avaient vu se lever les dernières années de la Restauration,
-finissait dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût cru voir
-tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe, le souffle d'avenir qui
-avait remué l'art. De hautes espérances avaient sombré avec le peintre
-de la _Naissance d'Henri IV_, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant
-début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de promesses,
-annonçant le dégagement futur d'une personnalité, allaient, comme
-Chassériau, de l'ombre d'un maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous
-les chefs d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un
-éclectisme bâtard et un style inquiet.
-
-Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur jour
-d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour devenir les
-ouvriers de ce grand musée de Versailles, si fatal à la peinture par
-l'officiel de ses sujets et de ses commandes, la hâte exigée de
-l'exécution, tous ces travaux à la toise et à la tâche, qui devaient
-faire de la Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la
-pacotille.
-
-En dehors de ces causes extérieures, les faillites d'avenir, les
-désertions, les séductions par les commandes et l'argent du budget, en
-dehors même de l'action, appuyée par la grande critique, des oeuvres et
-des hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour
-l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures,
-spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux fréquentations des
-artistes de 1830. Il était arrivé peu à à peu que le Romantisme, cette
-révolution de la peinture, bornée presque à ses débuts à un
-affranchissement de palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une
-intime mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le
-faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire, un
-abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement d'une atmosphère de
-lyrisme.
-
-De là, de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il était sorti des
-peintres de cerveau, des peintres poëtes. Quelques-uns ne concevaient un
-tableau que dans le cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres,
-d'instinct germain, séduits par les _lieds_ d'outre-Rhin, se perdaient
-dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil des mythologies dans la
-mélancolie du fantastique, cherchaient les Muses au Walpurgis. Un homme
-d'un talent distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit
-groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses créées par
-les poëmes. Il modelait les anges de l'imagination humaine. Les larmes
-des chefs-d'oeuvre, le souffle de Goethe, la prière de saint Augustin,
-le Cantique des souffrances morales, le chant de la Passion de la
-chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile, avec la
-matérialité du dessin et des couleurs. Le _sentimentalisme_, c'était par
-là que le larmoyeur des tendresses de la femme essayait de rajeunir, de
-renouveler et de passionner le spiritualisme de l'art.
-
-La désastreuse influence de la littérature sur la peinture se retrouvait
-à l'autre bout du monde artiste, dans un autre homme, un peintre de
-prose, Paul Delaroche, l'habile arrangeur théâtral, le très-adroit
-metteur en scène des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter
-Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le trompe-l'oeil
-d'une couleur locale à laquelle manquaient la vie, le mouvement, la
-résurrection de l'émotion.
-
-De tels hommes, malgré la mode du moment et la gloire viagère du succès,
-n'étaient, au fond, que des personnalités stériles. Ils pouvaient monter
-un atelier, faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le
-principe d'infécondité de leurs oeuvres, les condamnaient à ne pas créer
-d'école. Leur action, restreinte fatalement à un petit cercle de
-disciples, ne devait jamais s'élever à cette large influence des maîtres
-qui décident les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une
-génération, font lever le lendemain de l'art des talents d'une jeunesse.
-
-Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres créés ou renouvelés
-par le mouvement romantique, le paysage se débattait, encore à demi
-méconnu, presque suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés
-du public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet, de Rousseau qui
-ne pouvaient forcer les portes du Salon, le paysage n'avait point alors
-l'autorité, la considération, la place dans l'art qu'il devait finir par
-conquérir à coups de chefs-d'oeuvre. Et ce genre, réputé inférieur et
-bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les défiances du
-présent, n'avait guère de tentation pour le jeune talent indécis dans sa
-voie et cherchant sa carrière. L'orientalisme, né avec Decamps et
-Marilhat, paraissait épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer
-Géricault dans la peinture française semblait mort. On ne voyait nulle
-tentative, nul effort, nulle audace qui tentât la vérité, s'attaquât à
-la vie moderne, révélât aux jeunes ambitions en marche ce grand côté
-dédaigné de l'art: la contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son
-premier tableau, l'_Enfant prodigue_. Et depuis quelques années, il n'y
-avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents nouveaux: un petit
-peintre de génie naturel, de tempérament et de caprice, jouant avec les
-féeries du soleil, doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il,
-pour retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz avait apporté,
-à l'art de 1830 à 1840, sa franche et éblouissante originalité. Mais sa
-peinture était une peinture indifférente. Elle ne cherchait et ne
-donnait rien que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une fleur.
-Elle ne parlait à la passion de personne. Toute âme lui manquait pour
-toucher et retenir à elle autre chose que les yeux.
-
-Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la grande peinture
-par cette lassitude ou ce mépris des autres genres, la génération qui se
-levait, l'armée des jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture
-historique ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités
-supérieures et dominantes, aux deux tempéraments extrêmes et absolus qui
-commandaient dans l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci
-demandaient l'inspiration au grand lutteur du Romantisme, à son dernier
-héros, au maître passionnant et aventureux, marchant dans le feu des
-contestations et des colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839,
-_Cléopâtre_, _Hamlet_ et les _Fossoyeurs_; en 1840, la _Justice de
-Trajan_; en 1841, l'_Entrée des Croisés à Constantinople_, un
-_Naufrage_, une _Noce juive_. Mais ce n'était qu'une minorité, cette
-petite troupe de révolutionnaires qui s'attachaient et se vouaient à
-Delacroix, attirés par la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le
-Beau expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant la
-religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la route de Rome,
-fêtaient rue Montorgueil le retour de M. Ingres comme le retour du
-sauveur du Beau de Raphaël. Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute
-la jeune peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux hommes dont
-les deux noms étaient les deux cris de guerre de l'art:--Ingres et
-Delacroix.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve sans fortune, qui
-avait eu l'intelligence de se faire une position dans une spécialité de
-la mode presque créée par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute
-confection, elle avait eu l'imagination de ces nouveautés bizarres qui
-charmèrent le goût de la Restauration et des premières années du règne
-de Louis-Philippe: les ridicules à pendants d'acier, les manchons en
-velours noir avec broderie en soie jaune représentant des kiosques, les
-boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et recouverts de tulle
-noir. Au milieu de cela, elle avait eu aussi l'invention des toilettes
-de féerie: c'était elle qui avait introduit la _lame_ dans les robes de
-bal, édité les premières robes à _étincelles_, étonné les bals citoyens
-des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient des
-élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de trouveuse d'idées et de
-dessins, elle gagnait de huit à dix mille francs par an.
-
-Elle mit Anatole au collége Henri IV
-
-Au collége, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le
-professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrêts pour
-cela, lui prédit la potence,--une prédiction qui commença à mettre
-autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands
-criminels et les caractères extraordinaires. Puis, plus tard, en le
-voyant exécuter à la plume, trait pour trait, taille pour taille, les
-bois de Tony Johannot du _Paul et Virginie_ publié par Curmer, ses
-camarades prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés sur son
-épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de
-l'attention religieuse des enfants devant ce mystère de l'art: le
-miracle du trompe-oeil. Autour de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui,
-il sera peintre!» Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié
-fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné à une
-carrière de génie.
-
-Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la menace de ses
-professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du
-collége qui dicte un peu l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une
-certaine facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses
-mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans
-l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau
-d'art ou d'une scène de nature. Au fond, Anatole était bien moins appelé
-par l'art qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait
-l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collége et les
-appétits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons de la
-Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misère, le débarras
-du lien et de la règle, la liberté, l'indiscipline, le débraillé de la
-vie, le hasard, l'aventure, l'imprévu de tous les jours, l'échappée de
-la maison rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de
-l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de
-volupté du modèle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit
-de se déguiser toute l'année, une sorte de carnaval éternel; voilà les
-images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrière
-rigoureuse et sévère de l'art.
-
-Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là, la mère d'Anatole
-avait pour son fils un idéal d'avenir: l'École polytechnique. Le soir,
-en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiffé d'un tricorne,
-l'habit serré aux hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la
-Révolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer
-dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole
-lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle
-un officier qui déchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr
-s'écroula.
-
-De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut à chaque sortie
-à batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour
-être le dernier en mathématiques, la mère, faible comme une veuve qui
-n'a qu'un fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour
-préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrière
-qui la faisait trembler d'avance par ses périls de toutes sortes, elle
-demanda à un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui
-indiquer un atelier où les moeurs de son fils seraient respectées.
-
-A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune homme chez un élève
-de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui
-consentait à recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait.
-
-Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron était un atelier de
-femmes, mais d'âge si vénérable, sans aucune exception, qu'Anatole put y
-faire son entrée sans intimider personne. Il se trouva même, à la fin du
-troisième jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se
-sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara péremptoirement le
-soir à sa mère qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension
-de Parques.
-
-Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue
-d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il montait d'abord chez un élève
-nommé Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y
-restait six mois à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le
-grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle vivant.
-
-Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier depuis deux
-ou trois ans.
-
-
-
-
-V
-
-
-L'atelier de Langibout était un immense atelier peint en vert olive. Sur
-le mur d'un des côtés, sous le jour de la baie ouverte en face, se
-dressait la table à modèle, avec la barre de fer où s'attache la corde
-pour la pose des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le
-talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le bras qui
-repose.
-
-Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une hauteur de sept à
-huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modèles, des
-portraits-charges la couvraient presque entièrement. Un faux-col sur un
-pantalon représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet
-caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national sortant d'une
-guérite par une neige qui lui argentait le nez et les épaulettes,
-moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur
-était représenté dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la
-devise au-dessous: _Semper viret_. Et çà et là, à travers les
-caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: _Sarah Levy, la tête,
-rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul_; et plus loin: _Armand
-David, fifre sous Louis XVI, modèle de torse, fait la canne_.
-
-Sur une des parois latérales se levait le Discobole, moulage de Jacquet.
-
-Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les
-sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines à terre, les peintres,
-juchés sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table à
-modèle.
-
-On voyait là:
-
-Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle Gourganson,
-le pâtira, le souffre-douleur de l'atelier, un méridional naïf, un
-_gobeur_ avalant tout, et qu'on avait décidé à promener son chapeau gris
-la nuit, en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur
-blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu
-sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine à persuader qu'il
-grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance
-à son âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui était
-sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de piété;
-
-Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux yeux clignotants,
-aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la
-tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des
-mythologies plafonnantes;
-
-Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait _Moins-Cinq_, à cause de sa
-réponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier à
-l'atelier, et lui disaient:--Tiens, il est l'heure?--Non, messieurs, il
-est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin,
-excellent et doux garçon, n'entrant en colère que lorsque le modèle
-avait oublié de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi
-quelques secondes à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont
-l'application, la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient respectés
-avec une sorte de commisération par la blague de ses camarades;
-
-Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout s'arrêtait,
-étonné et souriant d'un détail exagéré ou forcé dans une académie bien
-dessinée:--«C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est
-bien, mon ami, vous voyez comique...» Lestringant, qui devait obéir à sa
-vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire pour mettre l'esprit de
-Paris dans la caricature;
-
-Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effrontée, arrivant
-la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modèles,
-faisant le crâne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége
-et de sa province dans des habits de première communion rallongés, et
-tombant dans l'atelier, au milieu d'une séance de modèle de femme, il
-était resté pétrifié devant «la madame» toute nue, ses yeux de petit
-garçon démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de
-stupéfaction son carton par terre, au milieu du rire homérique des
-élèves;
-
-Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir vingt francs,
-donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on lui fît la conduite jusqu'à
-la barrière Fontainebleau: de là, il s'en allait d'une trotte aux
-Pyrénées, frappant à la porte du premier curé qu'il trouvait le premier
-soir, lui faisant une tête de vierge ou une petite restauration,
-emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de recommandations
-en recommandations, de curé en curé, gagnant la frontière d'Espagne,
-d'où il revenait à Paris par les mêmes étapes;
-
-Garbuliez, un Suisse, fils d'un _cabinotier_ de Genève; qui avait
-rapporté de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la
-charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc;
-
-Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par l'atelier, à cause de
-ses interminables jambes, éternellement enfermées dans un pantalon noir,
-et si justement comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers
-donnent pour un sou;
-
-Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas avec les cheveux
-frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs avec un sourire de
-Méphistophélès; un garçon qui avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais
-dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les
-tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait l'orgueil du
-développement de son corps; Massiquot, le massier des élèves;
-
-Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire entre le maître et
-les élèves, l'homme de confiance du patron, qui reçoit la contribution
-mensuelle, écrit aux modèles, surveille le mobilier, et fait payer les
-tabourets et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de
-Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans
-l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les têtes bien
-dessinées qu'il revendait à des pensionnats comme modèles;
-
-Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, grand
-bredouilleur de français, qui brossait de temps en temps, entre deux
-saoûleries de bière, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;
-
-Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur
-braque très-connu qui, de temps en temps croyait découvrir un Raphaël
-dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les moeurs
-avec une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait
-recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! c'est un ange!...»
-
-Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait:
-c'était le fils de ce Jacquillat qui avait donné des leçons de tour à M.
-de Clarac et qui exécutait l'étoile à huit cercles;
-
-Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les crêmeries avec les
-domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis à l'atelier;
-mais ayant dans ses élégances des solutions de continuité et des
-accrocs, et regardant l'heure à une montre dont le verre avait été
-recollé avec de la cire à cacheter;
-
-Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'oeil bleu, au teint indien,
-toujours serré dans un habit noir râpé; un liseur, un républicain, un
-musicien, qui faisait de la peinture à idées;
-
-Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait
-par cette tendance singulière et fatale qu'ont presque tous les artistes
-à refléter dans leurs oeuvres l'infirmité marquante de leur personne.
-
-Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait de nom que ce
-sobriquet; Système, peignant, à cloche-pied, la main gauche tenant la
-palette, appuyée sur une tringle de fer; Système posant sur son bras,
-dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et
-l'approchant du modèle pour le comparer; Système qui partageait avec
-Javelas le rôle de martyr de l'atelier.
-
-Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types du _cuveur_ et du
-_rêveur_ dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais
-était l'homme qui passait sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais
-peindre; et c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte à
-Anatole:--Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le
-marbre...--Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre...--Non... je
-n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait... Ça aurait été
-toujours mou, veule... Il me fallait le marbre, absolument le
-marbre...--Eh bien! laisse-moi le voir... Je t'assure, je n'en parlerai
-pas...--Mon marbre? mon marbre? Il est là...--lui dit Romanet en se
-touchant le front.
-
-Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures sérieuses et
-grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers
-aspirant à une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et
-d'individus, promis à des avenirs si divers, à des fortunes si
-contraires, destinés à finir aux quatre coins de la société et du monde,
-là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les promesses d'un
-atelier, dans un fauteuil à l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du
-Nil, dans une gérance de photographie, ou dans une boutique de
-chocolatier de passage!
-
-
-
-
-VI
-
-
-Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train de l'atelier, le
-«branle-bas» des farces et des charges.
-
-Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on le ramenait au
-collége, il prenait tout à coup sa course à toutes jambes, et se mettait
-à crier de toutes les forces de sa voix de crapaud: «V'la la révolution
-qui commence!» La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient sur
-leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes bouleversées
-apparaissaient, et dans le dos des vieilles gens qui se faisaient un
-cornet de leur main pour entendre le tocsin de Saint-Merry, le frisson
-du rentier passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut
-dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus dessous par un
-énorme coup de pied d'épicier philippiste de la rue Saint-Jacques. Au
-collége, c'était les mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il
-avait à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution de prix,
-de commencer son discours par: «Jeunes athlètes qui allez entrer dans
-l'arène...»--_Vive la reine!_ se mit à crier Anatole en se tournant vers
-la reine Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour,
-une acclamation trois fois répétée partit des bancs, et le malheureux
-professeur fut obligé de remettre son éloquence dans sa poche.
-
-Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de drôlerie
-n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens du grotesque l'avait mené
-au génie de la parodie. Il caricaturait les gens avec un mot. Il
-appliquait sur les figures une profession, un métier, un ridicule qui
-leur restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait des
-cinglements, des claquements de ripostes pareils à ces coups de fouet
-avec lesquels les postillons enlèvent un attelage. Il jouait avec la
-grammaire, le dictionnaire, la double entente des termes: la mémoire de
-ses études lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux de
-classiques, de remuer à travers ses bouffonneries de grands noms, des
-vers dérangés, du sublime estropié; et sa verve était un pot-pourri, une
-macédoine, un mélange de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus
-folle et la plus cocasse.
-
-Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures des environs de
-Paris, il faisait un personnage de province; il improvisait des récits
-de petite ville, il racontait des intérieurs où il y a des oranges sur
-des timbales, il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout
-un monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann, au grand amusement
-et dans le rire fou de ses compagnons de voyage. Il avait la vocation de
-l'acteur et du mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une
-mimique de méridional la succession et la vivacité des expressions, des
-grimaces, dans un visage souple comme un masque chiffonné, se prêtant à
-tout, et lui donnant l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce
-tempérament de comique, à tous ces dons de nature, il joignait encore
-une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation de tout ce qu'il
-entendait, voyait au théâtre, et partout, depuis l'intonation de Numa
-jusqu'au coup de jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha,
-depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de _tortillons_ de
-l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui cherche sa bourse en
-omnibus. A lui tout seul, il jouait une scène, une pièce: c'était le
-relai d'une diligence, le piétinement des garçons d'écurie, les
-questions des voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu! du
-postillon; ou bien une messe militaire, le _Dominus vobiscum_ chevrotant
-du vieux prêtre, les répons criards de l'enfant de choeur, le ronflement
-du serpent, les nazillements des chantres, le son voilé des tambours, la
-toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait un grand air
-d'opéra, un _ut_ de ténor. Il contrefaisait le réveil d'une basse-cour,
-la fanfare fêlée du coq, les gloussements, les cacardements, les
-roucoulements, tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient
-s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait au Jardin des
-Plantes à étudier les animaux, il rapportait leur voix, leur chant.
-Quand il voulait, son larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir,
-comme d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement si
-vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré dessus au jugé. Pour les
-bruits humains, il les possédait tous. Il imitait les accents, les
-patois, les bruits de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux
-chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte», le cri du
-vendeur de _canards_ s'éteignant dans le lointain d'un faubourg, tous
-les cris: il n'y avait que le cri de la conscience qu'il disait ne
-pouvoir imiter.
-
-L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou dont il n'aurait
-pu se passer. Au bout de ces grands silences de travail qui se font là,
-après un long recueillement de tous ces jeunes gens pliés sur une étude,
-quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va faire un _four_?»
-Anatole lançait aussitôt quelque mot drôle, faisant courir le rire comme
-une traînée de poudre, secouant la fatigue de tous, relevant toutes les
-têtes de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la salle une
-récréation d'un moment.
-
-Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance à exercer?
-Anatole trouvait un tour de son invention, et le plus souvent, à la
-prière de ses camarades et pour répondre à leur confiance, il
-l'exécutait lui-même. Devait-on faire la réception d'un _nouveau_? Il
-s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait en fantaisie,
-en imagination de mise en scène.
-
-Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés d'un autre
-temps, dans ces farces artistiques, l'attachement à l'échelle,
-l'estrapade, la brutalité de ces exécutions qui parfois finissaient par
-un membre brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers. A
-peine si l'usage des férocités anciennes était encore conservé chez le
-sculpteur David, dont les élèves promenaient, en ces années, par tout le
-quartier, un nouveau lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur
-l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu à peu
-s'adoucissaient et se changeaient en innocentes épreuves de
-franc-maçonnerie. Anatole les renouvela par le sérieux de la charge et
-la comédie de la cruauté.
-
-Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par le faire déshabiller,
-lui injuriait successivement tous les membres, lui reprochait ses
-«abattis canaille», établissait, avec la voix de pituite de Quatremère
-de Quincy, le peu de rapports existants entre une figure de Phidias et
-cet «Apollon des chaudronniers». Puis, il le faisait chanter, en costume
-de paradis, dans des poses d'un équilibre périlleux, des paroles
-impossibles sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau était
-enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les _supplices_. Soudain, il
-changeait de voix, d'air, de visage: il avait des gestes d'ogre de
-contes de fée, une intonation de roi de féerie qui donne des ordres pour
-une exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie sinistre
-l'animait: c'était Bobêche et Torquemada, l'Inquisition aux Funambules.
-S'agissait-il de marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner
-le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible quand avec les
-fers, changés habilement dans sa main en chevilles de sculpteur peintes
-en vermillon, il approchait; terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers,
-derrière le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des planches,
-pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable, lorsqu'il les
-appliquait sur l'épaule du malheureux avec un _pschit!_ qui jouait
-infernalement le cri de la peau grillée. On riait, et il faisait presque
-peur.--Et puis, venaient des boniments, des discours de réception, des
-morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le _Tintamarre_... Pour
-chaque nouveau, il inventait un nouveau tour, des plaisanteries
-inédites, un chef-d'oeuvre comme les sangsues, la farce des sangsues
-qu'il montrait à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au creux
-de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis ne plaisantait plus:
-elle se figurait sentir piquer les sangsues, tant Anatole les avait bien
-imitées avec des découpures d'oignon brûlé!
-
-A l'atelier, on l'appelait «la Blague».
-
-
-
-
-VII
-
-
-La Blague,--cette forme nouvelle de l'esprit français, née dans les
-ateliers du passé, sortie de la parole imagée de l'artiste, de
-l'indépendance de son caractère et de sa langue, de ce que mêle et
-brouille en lui, pour la liberté des idées et la couleur des mots, une
-nature de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là, montée
-de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société; grandie dans la
-ruine des religions, des politiques, des systèmes, et dans l'ébranlement
-de la vieille société, dans l'indifférence des cervelles et des coeurs,
-devenue le _Credo_ farce du scepticisme, la révolte parisienne de la
-désillusion, la formule légère et gamine du blasphème, la grande forme
-moderne, impie et charivarique, du doute universel et du pyrrhonisme
-national; la Blague du XIXe siècle, cette grande démolisseuse, cette
-grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, la tueuse de respect; la
-Blague, avec son souffle canaille et sa risée salissante, jetée à tout
-ce qui est honneur, amour, famille, le drapeau ou la religion du coeur
-de l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire de chaque
-jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la Courtille; la Blague, qui
-met les gémonies à Pantin; la Blague, le _vis comica_ de nos décadences
-et de nos cynismes, cette ironie où il y a du _rictus_ de Stellion et de
-la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet, ce que le voyou
-vole à Voltaire, ce qui va de _Candide_ à Jean Hiroux; la Blague, qui
-est l'effrayant mot pour rire des révolutions; la Blague, qui allume le
-lampion d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande en riant au
-24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen, votre billet!» la
-Blague, cette terrible marraine qui baptise tout ce qu'elle touche avec
-des expressions qui font peur et qui font froid; la Blague, qui
-assaisonne le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la Blague,
-qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à une femme enceinte:
-«Elle a un polichinelle dans le tiroir!» la Blague, où il y a le _nil
-admirari_ qui est le sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé,
-le sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la revanche des
-petits contre les grands, pareille au trognon de pomme du titi dans la
-fronde de David; la Blague, cette charge parlée et courante, cette
-caricature volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; la
-Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme et Robert Macaire; la
-Blague, cette populaire philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme
-avec lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le ciel, la
-Providence, la fin du monde, en leur disant tout haut: «Zut!» la Blague,
-cette railleuse effrontée du sérieux et du triste de la vie avec la
-grimace et le geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme
-qui a fait trouver un calembour à un Parisien sur le radeau de _la
-Méduse_; la Blague, qui défie la mort; la Blague, qui la profane; la
-Blague, qui fait mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant,
-devant Charlet, son dernier soupir dans le _couic_ de Guignol; la
-Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, presque diabolique,
-d'enfants gâtés, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation;
-ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la
-sainteté, de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire qu'on
-dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui, au Jardin des
-Plantes, s'amusent à cracher sur la beauté des bêtes et la royauté des
-lions;--la Blague, c'était bien le nom de ce garçon.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures en été, de huit
-heures à une heure en hiver. Le mercredi, il y avait une prolongation de
-travail d'une heure «l'heure du torse», pour finir le torse commencé la
-veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des élèves. Trois
-semaines de modèle d'homme, une semaine de modèle de femme, faisaient le
-mois.
-
-Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant ce travail d'après
-nature se continuant des mois, des années, Anatole vit défiler les plus
-beaux corps du temps, l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste,
-les statues vivantes qui conservent les lois de proportion, le _canon_
-de l'homme et de la femme, les types qui dessinent le nu viril ou
-féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse ou la puissance, les
-lignes avec leurs oppositions, les contours avec leur sexe, les formes
-avec leur style.
-
-Anatole dessina: il fit la longue éducation de son oeil et de son
-fusain; il apprit à bâtir une académie d'après tous ces corps fameux qui
-ont laissé leur mémoire dans les tableaux de l'époque:--le corps de
-Dubosc, ce corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé
-la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;--le corps de
-Gilbert, ce corps tout plein des trous d'une sculpture à la Puget, de
-Gilbert, le modèle pour les satyres, les convulsionnaires, les
-_ardents_. Il dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe
-florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence de
-la poitrine, les jambes fines et montrant la souple élégance, la
-longueur filante d'un dessin italien du seizième siècle, des formes de
-cire sur des muscles d'acier;--le corps de Thomas l'Ours, cet ancien
-lutteur de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son appétit, le
-vorace qui prenait son café au lait dans une terrine de sculpteur avec
-un pain de six livres, et que nourrissaient par commisération les
-domestiques de Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les épaules
-d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal dévorateur où les
-mouvements faisaient courir des houles sous la peau. Anatole eut encore
-les corps de grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre
-Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la taille de femme,
-aux bras ronds, qui charmait les fatigues de sa pose par des monologues
-à demi-voix, gazouillés dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces
-modèles héroïques, à constitution homérique, formés dans l'atelier de
-David, la poitrine élargie comme à l'air de ces grandes toiles antiques;
-vieux débris d'un Empire de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais
-de faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce qu'on appelle
-«un cornet», une feuille de papier tournée par un des nouveaux, qui
-circule, et où chacun met le fond de sa poche.
-
-La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa
-beauté, Anatole les apprit sur ces corps:--les corps des trois Marix, le
-trio de Juives dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée de
-l'Hémicycle de Delaroche;--le corps de Julie Waill, aux formes pleines,
-à la tête de Junon, à la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux
-énormes de la Tegée de Pompéi;--le corps de madame Legois, le type du
-modèle pour le dessin classique du ventre et des jambes;--le corps
-mince, nerveux, distingué dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature
-de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline
-l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres,
-ennemi des modèles d'hommes, et disant «qu'ils puaient»;--le corps de
-Georgette, à la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un
-type égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;--le corps à
-la Rubens, la poitrine exubérante, les jambes magnifiques de
-Juliette;--le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du
-Primatice, allongé, effilé, avec des extrémités si souples qu'elle
-faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un
-sous l'autre;--le corps fluet, maigriot, élancé et charmant de Coelina
-Cerf, avec ses formes hésitantes de petite fille et de femme, ses lignes
-d'une ingénue de roman grec,--le plus jeune des modèles, si jeune que
-les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge.
-
-
-
-
-IX
-
-
-De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enragée rompait
-cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de
-soleil, et promettant l'été, quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la
-masse; et quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève et
-exigés rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces
-entrées, appelées les _bienvenues_, montaient à une somme de quelques
-centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne.
-Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la semaine, et se
-lançait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les
-vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus révolutionnaires, des
-oripeaux hurlants et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait
-sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une
-gaieté violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout
-les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en
-casseurs, animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie
-qui démange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les
-coups.
-
-A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dînait. Et
-c'était une ripaille, des poulets déchirés, des bouteilles entonnées par
-le goulot, des paris de goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité
-et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs
-de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers.
-
-Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que les plus doux
-avaient bu un vin de colère, la troupe, chantant à tue-tête et armée
-d'échalas pris dans les vignes, se répandait au hasard sur une route où
-elle espérait trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de Paris
-pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels lourds et fumeux,
-zébrés de noir par des nuages d'orage, les artistes se découpaient en
-silhouettes agitées et fiévreuses; et la nuit donnant sa terreur à la
-fantaisie de leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs ombres,
-au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait
-vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits
-légendaires: on eût cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de
-Salvator Rosa.
-
-L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. L'on
-revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des
-blanchisseuses. Aussitôt, l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en
-plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un
-épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le
-modèle avait apporté un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du
-quadrille, les garçons du village se ruaient sur les messieurs qui
-dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de
-laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, couchait avec son
-échalas deux des paysans par terre. A la fin, les garçons battus se
-sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus
-qu'à partir.
-
-Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades de lâches. Il
-ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir.
-Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entraînassent de
-force. Tous étaient étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des
-coups.
-
---Comment! tu n'es pas content?--lui dit Anatole,--tu n'as rien reçu et
-tu en as descendu deux!... Ah! tu y allais bien... Moi, j'ai donné un
-joli coup de pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui
-m'ennuyait... Mais deux, c'est très-gentil...
-
---Non, non,--répéta Coriolis,--des lâches, les amis! Nous aurions dû
-leur donner une tripotée à ne pas leur donner envie de revenir... Des
-lâches, je te dis, les amis!
-
-Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps donna tous les
-signes d'une colère de créole qui ne veut rien entendre.
-
-Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille de Provence,
-originaire d'Italie, qui, à la Révolution de 89, s'était réfugiée à
-l'île Bourbon. Un oncle, qui était son tuteur, lui faisait une pension
-de six mille francs, et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de
-mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet
-avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de ses camarades,
-l'élégance de tenue de Coriolis, le monde où l'on se disait qu'il
-allait, les maîtresses avec lesquelles il avait été rencontré, les
-restaurants où on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le
-froid d'une certaine réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte de
-gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; et il y avait un peu de
-brusquerie amère dans la façon dont il laissait tomber sur ses esquisses
-si vives et si colorées:--«C'est très-bien, très-bien... mais c'est
-fermé pour moi... vous savez, je ne comprends pas...» On plaisantait un
-peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne
-s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne
-réussiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de
-son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de liége,
-traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-là devenir
-tragique: Coriolis, frappant sur la main du témoin qui allait charger
-les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et,
-tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau
-et sérieux chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout.
-Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses
-manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, qu'il jouât sa partie dans
-toutes les gamineries, qu'il fût des jeux, des griseries et des
-batailles de l'atelier, c'était un camarade avec lequel les autres
-élèves ne se sentaient pas à l'aise et n'avaient que les rapports de
-l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, un
-ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. Amusé par sa
-gaieté, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espèce
-d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet.
-
---Reconduis-moi,--lui dit-il, quand ils furent sur le pavé de Paris.
-
-Arrivé chez lui:--Tu déménages?--fit Anatole en regardant le sens dessus
-dessous de l'appartement et des commencements d'emballage.
-
---Non, je pars,--dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.
-
---Tu t'en retournes à Bourbon?
-
---Non, je vais me promener en Orient.
-
---Bah!
-
---Oui, j'ai besoin de changer d'air... Ici, je sens que je ne peux rien
-faire... J'aime trop Paris, vois-tu... Ce gueux de Paris, c'est si
-charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur:
-Paris finirait par me manger... Il me faut quelque chose qui me
-change... du mouvement... Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, de
-l'atelier, de ce qu'on nous serine ici... Il me semble que je suis fait
-pour autre chose... Après ça, on croit toujours ça... Enfin, là-bas, je
-me figure... je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont
-rien laissé aux autres. Il y a peut-être encore à voir après eux... Et
-puis, je serai seul... c'est bon pour se reconnaître et se trouver...
-Les distractions, absence totale... Plus de dîners de Boissard, plus de
-soupers, plus de nuits au champagne... Rien! je serai bien forcé de
-travailler... Mon brave homme d'oncle fait les choses très proprement...
-Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard... Et
-dire que toutes ces idées raisonnables-là, c'est une femme qui me les a
-données!... mon Dieu, oui... en me flanquant à la porte! Ah ça! tu
-m'écriras, hein? parce qu'une fois là... j'y resterai quelque temps...
-Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un quand je
-remettrai les pieds à Paris... Tu sais, quand on voit son talent quelque
-part... On m'a dit souvent que j'avais un tempérament de coloriste...
-Nous verrons bien!
-
-Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant au passé, se
-mirent à causer de leur liaison, du collége, retrouvant dans leurs
-souvenirs l'enfance de leur amitié. Il était trois heures du matin quand
-Coriolis dit à Anatole:
-
---Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi...
-
---Oui, je viendrai avec Garnotelle.
-
-
-
-
-X
-
-
-On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis à Anatole et à
-Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, cordial et ému. On y avait
-bu ce coup de l'étrier qui remue le coeur de celui qui part et de ceux
-qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles
-aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de
-nuit, des couvertures serrées dans des courroies, même une petite tente
-de campagne, dont la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au
-repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de
-voyage attendaient, prêtes à être chargées sur le fiacre avancé et
-arrêté déjà devant la porte de la maison.
-
-A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme
-poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas
-entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonçait dans la
-robe de sa mère, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de
-sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une sauvagerie
-d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait de croiser.
-
---Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jésus?--demanda
-la femme avec un sourire humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle
-montra une petite fille aux yeux bleus.
-
---Oh! charmante...--dit Coriolis; et faisant signe à l'enfant:
-
---Viens un peu, petite...
-
-Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le monsieur, et marchant
-vers son regard, moitié peureuse et moitié confiante, elle arriva à lui.
-Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans
-des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits
-cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les
-doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant à regarder ce
-grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.
-
---Ah ça! la mère je ne sais plus qui...--fit Anatole,--vous prendrez
-bien une tasse de café avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus
-poser, pourquoi donc ça? Vous n'êtes pas trop vieille...
-
---Ah! monsieur, j'ai un malheur... Les médecins disent comme ça que j'ai
-un commencement d'ankylose de la colonne vertébrale... Ce n'est pas que
-ça me gêne autrement pour n'importe quoi... Mais voilà deux ans au moins
-que je ne puis plus hancher...
-
---Une petite tête qui m'aurait été...,--fit Coriolis qui continuait à
-examiner la petite fille.--C'est dommage... Mais vous voyez, la mère, je
-pars... A propos, quelle heure est-il?
-
-Il regarda sa montre.
-
---Diable! nous n'avons que le temps...
-
-Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa
-tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant
-glissant contre lui, accrocha la chaîne de sa montre, et en fit sauter
-les breloques qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.
-
---Ne la grondez pas, la mère... Ce n'est pas sa faute à cette
-enfant,--fit Coriolis en ramassant les breloques:--C'est bête, ces
-petites bêtises-là, on s'accroche toujours avec... Mais, au fait, j'y
-pense... Quand on va là-bas, on ne sait trop si on en reviendra...
-Tiens! Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien
-vingt francs au Mont-de-Piété... Et toi,--dit-il à Garnotelle,--qui vas
-attraper le prix de Rome un de ces jours, voilà une paire de cornes en
-corail pour te défendre du mauvais oeil en Italie... Ah! et ma
-roupie?...
-
-Il regarda par terre.
-
---Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan... Oh! ne
-cherchez pas, la mère... Si elle était tombée on la verrait... Je
-l'aurai sans doute perdue.
-
-Le portier entra:--Allons, monsieur Antoine, chargeons tout ça un peu
-vite... Et en route!
-
-
-
-
-XI
-
-
---Petit cochon, vous ne travaillez pas,--répétait Langibout à Anatole
-quand il passait derrière lui dans sa visite à l'atelier.
-
-On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.
-
-Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. Il finissait
-la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du XVIIIe siècle se
-mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait
-dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne
-l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa
-dignité, affectait une certaine austérité républicaine, comme une
-sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du
-vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme
-bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse
-voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras.
-Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se
-faisaient devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes grises
-sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés,
-taillés largement dans des traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air
-grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur
-toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur
-d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait,
-et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait
-une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait
-point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de
-ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans
-les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de
-ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses
-confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de
-sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la
-Révolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout était indulgent
-pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait
-que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant que les
-hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que de son temps, c'était bien
-autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait
-se faire un peu la peau et le coeur à tout. Et il rappelait la sauvage
-école des artistes sous la république une et indivisible, les misères
-mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait,
-prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie,
-et mangeait la fièvre que cela lui donnait.
-
-Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de
-sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise,
-quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un
-_regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de
-famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait
-les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche.
-
-Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction
-qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et
-arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des
-autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec
-une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par
-l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent
-que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et
-peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait
-l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours
-d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de
-Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du
-Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint
-presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de
-la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de
-lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution
-archaïque, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux
-hiératiques et désignateurs, le hibou de la Minerve athénienne,
-l'épervier d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les
-livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de moeurs, un de
-ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin
-de toile. Il connaissait le _modius_, emblême d'abondance, et le
-_strophium_, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il
-savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et
-ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des
-arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. «Il
-cherche celui-là»,--disait naïvement aux autres élèves Langibout,
-confondu dans sa courte science d'érudition.
-
-Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement,
-l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le
-programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement
-littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses,
-plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté:
-ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de
-couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout
-jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était
-capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans
-l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se
-plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos:--«Le
-garçon voit bien... Il interprète bien, très-bien... Ça va bien... Bonne
-couleur... fin, solide, lumineux... La tête... la tête y est... le
-torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voilà... quelque chose
-manque... Oui, la volonté... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse,
-paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!...
-En bas, rien... Des jambes? ça, des jambes! Rien... Est-ce que ça porte,
-ces jambes-là, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir...»
-
-Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit cochon, vous ne
-travaillez pas», qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant
-assez rudement les cheveux.
-
-
-
-
-XII
-
-
- _Monsieur,
- Monsieur ANATOLE BAZOCHE,
- peintre,
- 31, rue du Faubourg-Poissonnière.
- Paris
- France_
-
- Adramiti, près et par Troie (_Iliade_).
- Affranchir.
-
-«Mon vieux,
-
-«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est rose, bleu clair,
-cendre verte, lilas tendre... Rien que des couleurs gaies qui font: pif!
-paf! dans les yeux dès qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme
-chez nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il y en a
-tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me fais l'effet d'être
-logé dans la vitrine des pierres précieuses au musée de minéralogie. Il
-faut te dire par là-dessus que les rues, dans ce pays-ci, servent de
-lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a
-toujours de l'eau,--quand ce n'est pas une boue infecte,--et que les
-femmes sont obligées de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses
-pierres jetées pour traverser... Tu permets? je lâche ma phrase: elle
-s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans
-cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et toutes les
-couleurs tremblent, dansent: c'est absolument comme un feu d'artifice
-tiré sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivière... Et
-des baraques! des auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope,
-sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du pays, des gens
-qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantômes
-avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons,
-des chemises flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié de la
-figure, des mendiants... ah! mon cher, des mendiants à leur donner tout
-ce qu'on a pour les regarder!... et puis des bonshommes farces, bardés,
-bossués, chargés, hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec
-des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait penser à la
-ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte, écoute l'inventaire: deux
-cartouchières, une machine à enfoncer les balles, un couteau, plus une
-blague et un mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac! ils prennent
-feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent, avec leur batterie de
-cuisine, comme un feu de Bengale!
-
-»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en
-voyant la _Patrouille turque_ de Decamps. Diable de patrouille! elle
-m'avait tapé au coeur... Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette
-couleur-là... Seulement, il y a un embêtement,--ne le dis pas à ces
-animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si éclatant,
-si au-dessus de ce que nous avons dans nos boîtes à couleur, qu'il vous
-prend par moments un découragement qui coupe le travail en deux. On se
-demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être heureux,
-sans peindre, avec un goût de confiture de roses dans la bouche, au pied
-d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le
-lointain, un narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil,
-de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus qu'à moitié des
-idées, une toute douce évaporation de son être dans un bonheur de
-nuage... Et puis cet imbécile d'Européen revient dans la grande bête que
-tu as connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié de
-moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui éprouve le
-besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer...
-
-»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage de faire des
-tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci.
-Tu vas voir.
-
-»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais devant moi un
-auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche
-d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient.
-Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores;
-à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres,
-une douzaine de chèvres et de moutons pressés et se serrant dans une
-vague peur commune; une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant,
-des traces que les chiens léchaient en grognant. Je regardais cela et un
-petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait
-presque collé sous une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche,
-aller au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa deux ou
-trois petits cris malheureux, étouffés par les chants et la guitare des
-musiciens de mon café. Le boucher avait couché le chevreau sur la
-pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge:
-un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de
-grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui
-était là, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la
-bête par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps
-en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait
-dans une main avec la corne du petit chevreau... Non, je n'ai jamais
-rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son
-amour de tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces,
-mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette
-agonie d'un autre petit...
-
-»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque dans la
-campagne, sur une route conduisant à la plaine et descendant à la mer
-que domine le mont Ida avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds
-dehors, et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met les
-choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près de l'âme, j'assiste
-à la rentrée des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,--tu connais
-cela,--qu'on prend chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à
-la porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heureux de
-la journée, un moment de solennité pénétrante. Je me crois au soir d'un
-des premiers jours du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours
-précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file des chameaux qui
-avancent lentement, le dernier portant la clochette, les petits courant
-en liberté et cherchant à téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis
-les innombrables troupeaux de vaches; puis les buffles conduits par des
-bergers au chantonnement mélancolique, à la petite flûte aigrelette;
-enfin vient l'armée des chèvres et des moutons. Et à mesure que tout
-cela passe, les chants, les clochettes, les piétinements, les marches
-traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes qui vont
-s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien! que veux-tu que je te
-dise? il me vient une émotion si bonne, si bonne... que c'est stupide de
-t'en parler.
-
-»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici le coeur un peu
-ouvert à tout: avant de partir, il y avait une dame qui m'y avait fait
-un petit trou pour voir ce qu'il y avait dedans... Ah! en fait d'amour,
-veux-tu mes impressions _femmes_ ici? Voici. En allant en caïque à
-Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem. C'était éclairé à
-_gigorno_, comme nous disions pour les vins chauds de Langibout; et, sur
-les raies de lumière des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres,
-des ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien que cela! qui
-dansaient et sautaient sur de la musique qu'elles se faisaient avec une
-épinette et un trombone... Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami,
-j'ai cru voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.
-
-»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous ceux qui ne m'auront
-pas oublié. Écris-moi n'importe quoi de Paris, de toi, des amis,--des
-bêtises, surtout: ça sent si bon à l'étranger!
-
-»A toi,
-
-»N. DE CORIOLIS.»
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il
-n'avait pas cette persistance, cette volonté et ce long courage du
-travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement
-laborieux. Il n'avait que l'entrain de la première heure et le premier
-feu de la chose commencée. Sa nature se refusait à une application
-soutenue et prolongée.
-
-En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même par l'à peu près,
-l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement
-de son sujet. Pousser l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une
-étude, une composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle
-légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination enfantine
-et rieuse, une pensée grotesque qui le traversait, toutes sortes de
-riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme
-occupé, une perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans
-cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à tout moment
-l'atelier le voyait quitter son académie pour aller crayonner quelque
-charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade
-allongeant le Panthéon drolatique qui couvrait le mur.
-
-Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère plus. Son esprit,
-ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des
-vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientôt les
-tableaux pour aller au monde baroque des copistes mâles et femelles qui
-peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes ces ironies
-vivantes jetées au bas des chefs-d'oeuvre par la faim, la misère, le
-besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un
-comique à pleurer, qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses
-Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur des
-copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant
-Anacréon, les dames au teint orange, à la robe sans manchettes, au
-bavolet gris sur la poitrine, perchées, les lunettes en arrêt, au haut
-de l'échelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres
-jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, grimaçantes de
-copier à la loupe la _Mise au tombeau_ du Titien, les petits vieillards
-qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs séparés au milieu
-de la tête, ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés
-dans de l'esprit-de-vin,--tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie,
-amusait Anatole et le faisait délicieusement rire en dedans. Au fond de
-lui passaient des crayonnages en idée, des méditations de caricatures,
-des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus impossibles sur le
-passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions de ces êtres déclassés
-qu'il étudiait avec sa pénétrante curiosité du comique humain, avec son
-oeil toujours occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la barre
-avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations d'amour de l'endroit:
-deux pêches posées par une main inconnue sur une boîte à couleurs.
-Avait-il tout observé et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à
-peu près une petite heure, puis il allait causer avec une vieille
-copiste portant en toute saison la même robe de barège noire, tachée de
-couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille
-sentimentale, adorant les discussions métaphysiques, et qui, tout en
-parlant de son coeur, parlait toujours du nez.
-
-Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser par des paradoxes
-terribles, des professions de foi d'insensibilité, toutes sortes de
-paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'écriait
-avec un accent de désespoir presque maternel:
-
---Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinité, sceptique
-en amour!--Et elle se mettait à pleurer, à pleurer sérieusement de
-vraies larmes sur le manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les
-illusions qu'il avait déjà perdues.
-
-Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pensée,
-une obsession de la farce, le travail de tête de l'observation comique,
-un perpétuel rêve de rapin qui cherche et pioche une invention de
-charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles
-comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du
-quartier.
-
-C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la figure le matin
-chez Langibout, et travaillait dans la journée chez l'architecte
-Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une
-actrice qui leur avait fait donner un «suif général» par Lemeubre pour
-avoir manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle femme de
-chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer les tapis au-dessus des
-fenêtres ouvertes où séchaient les lavis et les épures des élèves; et
-Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes,
-les dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; puis il
-lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait pas le soir et où le
-cocher serait absent. Ce soir-là venu, il se glissa avec Mongin dans
-l'écurie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de
-l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en
-tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, jusqu'à
-l'appartement. Là-dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de
-chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupèdes
-plantés sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là: un
-cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut monter un escalier,
-mais quant à le faire redescendre, il n'y a pas même à essayer. On fut
-obligé de passer la nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un
-vrai praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice eut
-si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de
-chambre ne secoua plus jamais de tapis.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité de mystificateur,
-Anatole imaginait, à peu de temps de là, une autre vengeance contre une
-autre femme qui avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une
-terrible semonce de Langibout.
-
-Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans le fond de la cour
-où était l'atelier de Langibout, il y avait un établissement de bains.
-Cela obligeait les malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient
-au bain le matin, à traverser une haie de grands diables garnissant, à
-l'heure du déjeûner, les deux côtés de la cour, campés contre le mur, en
-vareuses rouges et la pipe à la bouche. Quand elles sortaient de
-l'établissement, charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes
-du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur, elles avaient à
-déranger des lazzarones couchés en travers de leur chemin. Elles
-passaient vite, en se serrant; mais elles sentaient tous ces regards
-d'hommes les fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles
-accrochaient au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des
-mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient peur. Les
-jours de gaieté de l'atelier, on les faisait s'arrêter dans l'angoisse
-d'une détonation imminente devant un petit canon vide de poudre auquel
-un élève menaçait de mettre le feu avec une grande feuille de papier
-allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner, les femmes enceintes, les jeunes
-filles avec leurs mères, et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir,
-la maîtresse des bains avait été faire ses plaintes à Langibout, qui,
-prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations, s'était
-livré contre tout l'atelier à un éclat de colère.
-
-Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice en frappant son
-commerce au coeur. Un matin, huit bains, qu'il avait été retenir dans un
-grand établissement de la rue Taranne, stationnaient devant la maison,
-avec leur adresse sur les planchettes de derrière des huit tonneaux,
-étonnant, occupant les voisins, la maison, la rue, le quartier, tout un
-monde qui se demandait s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans
-l'établissement de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait avec
-délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à côté, quand la porte
-s'entr'ouvrit.
-
---Salut, messieurs...--fit une voix d'homme, une voix qui nazillait et
-bredouillait.
-
---Salut, messieurs...--répétèrent aussitôt, aux quatre coins de
-l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes gens répercutant l'accent de
-l'homme avec une fidélité d'écho.
-
-L'homme se décida à entrer, en souriant humblement. C'était un grand
-homme gauche, aux traits purs, réguliers, à la lèvre un peu tombante, à
-l'air ingénu et naturellement ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de
-théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et le ridicule,
-appelait, comme certaines bonnes natures grotesques, la sympathie et le
-rire.
-
---Salut, messieurs...--reprit-il avec sa même voix
-embrouillée.--Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des boîtes de fusain que
-je vends cinquante centimes... j'ai des tortillons... j'ai des
-estompes... de très-belles estompes en peau... j'en ai aussi en
-linge...--Et se baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le
-bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.--C'est-il des
-canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant, messieurs, j'ai de
-petites maquettes en fil de fer... messieurs, que j'ai inventées...
-Messieurs, c'est exact... C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures
-avec M. Gigoux... Ils ont compté... tenez, messieurs, regardez... depuis
-la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance que de la rotule
-au bassin... Vous mettez un peu de cire là-dessus... Voyez-vous: ça
-hanche... Vous avez votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez
-tout... C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur Anatole?
-
---Oui, père Mijonnet... Mettez-m'en là pour deux sous... Mais, dites-moi
-donc, qu'est-ce que c'est que cette perruque que vous avez là?
-
---Je vais vous dire, monsieur Anatole... Je vais vous dire...
-
-Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand de tortillons.
-
---Ce n'est pas pour faire le jeune... Oh! non, vous me connaissez... On
-me disait toujours que j'avais une tête de bénédictin... Alors, je m'ai
-fait couper tous les cheveux, là-dessus, sur la tête... et je m'ai fait
-mouler presque jusque-là...
-
-Et il montra le milieu de sa poitrine.
-
---Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas... je ne désenrhumais pas,
-figurez-vous... Alors, ce bon monsieur Barnet, de chez M. Delaroche, a
-eu pitié de moi: il m'a donné cette perruque-là... Je ne m'enrhume
-plus... Elle est bien un peu blonde, c'est vrai... dans le jour
-surtout... mais comme on sait bien que ce n'est pas pour faire des
-femmes que je la mets...
-
---Satané farceur de Mijonnet!--fit Anatole--Et le Théâtre-Français,
-qu'est-ce que nous en faisons?
-
---Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien! voilà... On avait été
-gentil pour moi... M. Barnet m'avait fait mon costume... Il m'avait
-prêté une toge, il m'avait appris à me draper. Il m'avait même fait des
-sandales, vous savez, avec des lanières rouges... Voilà ces messieurs du
-théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés... Ils m'ont mis tout
-de suite au premier rang des comparses, sur le devant... même que je
-disais: «Mort à César!...» Tenez! messieurs, je me posais comme ça,--il
-se drapa dans son paletot,--et je criais...
-
---Des tortillons!...--cria Anatole avec la voix même de Mijonnet.--Oui,
-je sais, on m'a dit cela, mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer
-du théâtre.
-
---Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même. Il faut que vous
-vous moquiez... Vous êtes toujours à taquiner le pauvre
-monde,--bredouilla doucement et plaintivement le père Mijonnet.--Mais
-c'est des histoires... J'ai toujours été très-convenable aux Français...
-Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»--Et il s'arracha
-une note prodigieuse: le cri de Jocrisse dans une conspiration de
-Brutus!
-
---Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là... Vous aurez eu des
-jaloux, voyez-vous... Vous étiez né pour la déclamation... Non, vrai, je
-ne vous fais pas de blague... Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre
-vous, messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter la _Chute
-des feuilles_, de Millevoye... Priez M. Mijonnet.
-
---Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie que vous me faites
-là,--dit sans se fâcher le bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole.
-
---La _Chute des feuilles_! la _Chute des feuilles_, Mijonnet!... ou pas
-de tortillons!--cria l'atelier.
-
---Vous le voulez, messieurs?
-
- De la dépouille de nos bois,
- L'automne avait jonché la terre...
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- --De la dépouille de nos bois,
- L'automne avait jonché la terre.
-
-Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers; c'était Anatole.
-
---Taisez-vous donc, monsieur Anatole... C'est bête: je ne sais plus si
-c'est moi ou vous qui parlez...
-
-Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:
-
- Le rossignol était en bois,
- Bocage était au ministère...
-
---Oh! vous changez,--dit Mijonnet.--Ce n'est pas comme ça dans le
-livre... Je ne dis plus rien... Ah! merci, mon Dieu, comme voilà des
-bains!--fit-il en se retournant et en apercevant dans l'atelier les huit
-bains apportés de la rue Taranne.
-
---C'est pour vous, monsieur Mijonnet,--se hâta de répondre Anatole,
-éclairé et traversé par une inspiration subite,--un bain d'honneur qu'on
-vous offre... une gracieuseté de l'atelier... Vous avez le choix des
-baignoires...
-
---Tout de même, je veux bien... si ça vous fait plaisir, messieurs,--dit
-Mijonnet, charmé de l'idée de prendre un bain gratis.
-
-Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques minutes, il
-fut pris dans la baignoire de l'ennui des personnes qui n'ont pas
-l'habitude du bain. Il se remua, agita les mains, chercha une position,
-regarda timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder à
-dire timidement:
-
---Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans une autre, n'est
-ce pas?
-
---C'est pour vous les huit!--hurla l'atelier à l'ensemble et le sérieux
-d'un choeur antique.
-
-Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait d'un bain à l'autre,
-cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât pas, Langibout entra brusquement et
-violemment dans l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches
-hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision à cheval
-entre deux baignoires, et l'attrapant par le bras:
-
---Comment, grand imbécile! un vieillard comme vous!... vous prêter à des
-farces d'enfant!... Habillez-vous de suite... et si jamais vous remettez
-les pieds ici...
-
-Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à les passer
-vivement, sans s'essuyer.
-
-Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était silencieux,
-consterné, écrasé sous la colère muette du maître. Anatole, enfoncé dans
-le collet de sa redingote, ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son
-esquisse, n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage
-tomberait sur Mijonnet.
-
-Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en fermant la porte
-sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus son épaule:
-
---Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir me trouver...
-
-
-
-
-XV
-
-
-Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours pour venir
-désarmer Langibout et le décider à reprendre son garçon. Le «poil» qu'il
-eut à subir à sa rentrée, la menace d'une expulsion à la première
-peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et
-ses facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit à
-piocher. On le vit arriver à six heures et travailler consciencieusement
-ses cinq heures de séance presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit
-plus de journées à courir à la recherche des modèles dans ces excursions
-en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue
-Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses études, soignait ses
-esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignées, ne bougeant plus de
-son tabouret, toujours présent quand venait la leçon de Langibout, sur
-la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, avec un regard craintif
-et un sourire humble, s'il était tout à fait pardonné. Les progrès qu'il
-se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui
-dans le contentement mal dissimulé de Langibout et les regards curieux
-et étonnés de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant
-plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffée de
-vanité, une petite espérance, un grand désir, une ambition.
-
-Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse
-contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des
-artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur
-enragé du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les idées les plus
-bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne
-voyait qu'une peinture digne de ce nom, sérieuse et honorable: la
-peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et
-romaine de l'Institut. Il avait le tempérament non point classique, mais
-académique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M.
-Drolling. Le collége, l'écho imposant des langues mortes et des noms
-sombres de l'histoire ancienne, l'écrasement des _pensums_ et de la
-grandeur des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte
-instinctif, plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère de
-Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu du respect qu'imprime
-au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennité de la
-représentation d'un temps enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche
-toutes les admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels pour
-les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se
-l'avouer, il sentait plus et goûtait mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces
-dispositions faisaient qu'il méprisait à peu près toute la peinture des
-talents vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou des
-compliments de protection, et ne regardait guère, avec des yeux furieux
-d'attention et lui sortant de la tête, que les petites toiles
-néo-grecques menant Aristophane à Guignol.
-
-Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, il y avait un grand
-rêve: le prix de Rome. Et c'est là qu'allaient bientôt toutes les
-aspirations de ses heures de travail. Ce que représentait le prix de
-Rome dans la pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans dans
-un musée de chefs-d'oeuvre; ce n'était pas l'éducation supérieure de son
-métier et la fécondation de sa tête; ce n'était pas Rome elle-même:
-c'était l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux
-auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme pour le jugement
-bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement
-d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette
-consécration officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance,
-les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les
-autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considération de l'Art,
-un lieu ennoblissant et supérieurement distingué, qui était un peu pour
-lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.
-
-Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des beaux-arts. Il
-attrapait même une seconde médaille, en ajoutant, avec une touche
-spirituelle, à sa figure terminée, les habits, la pipe et le cornet de
-tabac du modèle jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une
-résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de chance, au hasard
-qui aime les hasardeux, il alla, sans prévenir Langibout, se présenter
-au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'était au mois
-d'avril 1844.
-
-Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet à la
-main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement à l'École, sur les
-cinq heures et demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures,
-l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, usant du droit
-de leur médaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se
-partageaient à deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois
-apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en
-appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment de la scène, et que
-ramassaient en sourdine, avec des _queues de mots_, les élèves sur le
-pas de leurs cellules. Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules
-à deux, les défiants se dépêchaient de clouer une couverture entre leur
-toile et le camarade pour n'être pas _chipés_. Anatole, lui, ne cloua
-rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lâcher son esquisse,
-travailla jusqu'à la dernière minute de la dernière heure. Au dernier
-quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore des points
-lumineux dans sa toile à la lueur du jour des lieux.
-
-
-
-
-XVI
-
-
---Ah! mon cher, quelle chance!--s'écria Anatole en rencontrant, à un
-coin de rue, Chassagnol qu'il n'avait pas vu depuis le jour du Jardin
-des Plantes.
-
-Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui le tutoya.
-
---Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt d'esquisse pour le
-prix de Rome!
-
---Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et lui prenant le bras, il
-l'emmena du côté d'un café qui répandait sur le pavé le feu de son gaz.
-Arrivé à la porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste
-d'invitation qui offre la consommation, et se jetant sur la première
-banquette sans rien voir, sans s'occuper des garçons plantés devant lui,
-des bourgeois qui regardaient, de l'argent qui pouvait bien n'être pas
-dans la poche d'Anatole, il partit:--Le prix de Rome... ah! ah! ah! le
-prix de Rome! Voilà! C'est bien cela! Le prix de Rome, n'est-ce pas,
-hein? Le rêve de six cents niais... tous les ans, six cents niais!
-
-Il jetait des cris, des interjections, des exclamations, des
-monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles, douloureux. Sa voix se
-pressait, ses mots s'étranglaient. Ce qu'il voulait dire grimaçait sur
-ses traits crispés. De ses mains tressaillantes de violoniste, agitées
-au-dessus de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes
-de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se tourmentaient,
-faisaient le geste d'accrocher et de saisir, battaient l'air devant ses
-idées, remuaient autour de son front le magnétisme de leurs nerfs. Coup
-sur coup, il renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné.
-Un rire mécanique et fou mettait une espèce de hoquet dans sa parole
-coupée, hachée; et l'on eût cru voir de l'eau qui remplissait d'une
-lueur trouble ces yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un
-estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches de l'opium.
-
-La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement d'une source qui
-a rejeté ce qui l'étouffe et lui pèse, vomi son sable et ses pierres, il
-jaillit de Chassagnol un flot libre et courant d'idées et de mots, qui
-roula autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière.
-
---Insensée!... là! insensée!... l'idée d'une fournée d'avenirs!...
-d'avenirs! Ah! ah!... Comment!... ce qu'il y a de plus divers et de plus
-opposé, natures, tempéraments, aptitudes, vocations, toutes les manières
-personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les
-contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans l'artiste pour
-sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus
-qui doivent faire la contrariété des admirations, ces germes ennemis et
-disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir... tout cela! vous
-enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la férule
-d'un pion du Beau! Et de quel Beau! du Beau patenté par l'Institut!
-Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir
-pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas... Car le talent,
-enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent? C'est tout
-bêtement, et ça dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans
-autre chose..., c'est la faculté petite ou grande de nouveauté, tu
-entends? de nouveauté, qu'un individu porte en lui... Tiens! par
-exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de Rembrandt, ou, si
-tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordaëns, là, hein?... eh bien, cette
-faculté, cette tendance de la personnalité à ne pas toujours recommencer
-un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec une sorte de piété
-chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui... cette faculté de mettre
-dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perçois
-toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la vie, la force et
-je dirai le courage d'oser un peu la couleur que tu vois avec ta vision
-d'occidental, de Parisien du XIXe siècle, avec tes yeux... je ne sais
-pas, moi... de presbyte ou de myope, bruns ou bleus... un problème,
-cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui
-donnerait peut-être une loi des coloristes... Bref, ce que tu peux avoir
-de dispositions à être toi, c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent
-des autres... Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec
-les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! Mais on te
-montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les
-étrangers, l'air de la Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les
-vieux calques de vingt ans que les générations se repassent à l'École,
-le Vatican, les pierres du passé, la conspiration des individus, des
-choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui réprimande, de
-ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vénération, les
-préjugés... tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'oeuvre!
-Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par quelque chose de mou, de
-décoloré et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe... le pastiche
-te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne
-sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus
-que cela... pastiches! pastiches! pastiches! Et puis la vie, là!...
-Gardez donc de la flamme dans la tête, de l'énergie, du ressort, les
-muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre,
-dans cette existence qui tient de la communauté, du collége et du
-bureau, dans cette claustration et cette régularité monacales, dans
-cette pension! «Une cuisine bourgeoise», comme l'a appelée Géricault...
-Rudement juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le _sursum corda_
-de l'ambition poignante... Toi? mais dans ce douceâtre et endormant
-bien-être, dans la fadeur des routines, devant la platitude des
-perspectives tranquilles, l'avenir assuré, le droit aux commandes, les
-travaux qui vous attendent... toi? Mais la bourgeoisie la plus basse
-finira par te couler dans les moelles!... Tu n'oseras plus rien trouver,
-rien risquer... Tu marcheras dans les souliers éculés de quelque vieille
-gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne
-sais pas ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à deux
-ou trois qui ont passé par là... quatre, si tu veux, mais pas plus...
-pour résister au casernement, à l'énervement de ces cinq ans, à
-l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon
-cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est pas
-là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est l'étude en pleine
-liberté, selon son goût et son choix. Il faut que la jeunesse tente,
-cherche, lutte, qu'elle se débatte avec tout, avec la vie, la misère
-même, avec un idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux
-à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme d'école, et qui
-se laisse attraper par les forts en thème... Et pourquoi une école de
-Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas
-laisser le peintre qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des
-aïeux, des pères de son talent, des espèces d'inspirations de famille
-qui l'appellent... Pourquoi pas une école à Amsterdam pour ceux qui
-sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas
-une école de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les
-veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? Et puis, au
-fond, pourquoi des écoles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a à faire,
-et ce qu'on fera peut-être un jour? Plus de concours, d'émulation
-d'école, de vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à
-l'oeuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une pensée et
-d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, inconnu, qui aura exposé
-une toile remarquable, que l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet
-argent l'artiste aille ou il voudra, en Grèce... c'est aussi classique
-que Rome, à ce que je crois... en Égypte, en Orient, en Amérique, en
-Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe où, au diable s'il
-veut! partout où le poussera son instinct de voir et de trouver... Qu'il
-voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son goût; qu'il
-regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille à Paris et sur Paris...
-Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si
-c'est là qu'il croit trouver son talent, le caractère caché dans toute
-chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir... Eh bien! celui
-qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout à lui-même, en lui jetant
-la bride de son originalité sur le cou, s'il est le moins du monde doué,
-je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel,
-ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau
-Drolling... pas du beau si noble, mais quelque chose qui aura des
-entrailles, du tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la
-vie!... ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de
-mythologies-là!... Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout
-avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être pas vu se produire les
-excessifs, les déréglés, les géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous
-arrête le soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!... Tu verras ce que je
-te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce qu'il fera de toi...
-comme des autres. Pardieu! tu arriveras à sacrifier «aux doctrines
-saines et élevées de l'art»... Doctrines saines et élevées! C'est
-amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait
-ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome qui a fait Géricault? Est-ce
-ton école de Rome qui a fait ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école
-de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche?
-qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton école de Rome
-qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi
-je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du _poncif_!... oui, la
-Mecque du _poncif_... Et voilà! Hein? n'est-ce pas? ça va, le baptême y
-est...
-
-Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée, morbide, qui
-grandissait en s'exaltant, se levait l'orateur nocturne, le parleur dont
-les théories, les paradoxes, l'esthétique semblent se griser à la nuit
-de l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type de ce
-génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à l'heure du sommeil des
-autres, sur un bout de table de café, les coudes sur les journaux salis
-et les mensonges fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des
-bougies éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas roulés sur
-les billards par les garçons en manches de chemise.
-
-A une heure, le maître du café fut obligé de mettre à la porte les deux
-amis. Chassagnol s'égosillait toujours.
-
-Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta derrière lui, en
-homme accoutumé à monter l'escalier de tout ami avec lequel il avait
-dîné une fois, ôta son habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas
-sonner l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une pipe sans
-cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller, et resta, toujours
-parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût offert la moitié de son lit pour
-obtenir le silence. Encore Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol
-dans un de ses rêves.
-
-Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas Anatole, emboîtant
-son pas, l'accompagnant au restaurant, au café, vivant sur ce qu'il
-mangeait, partageant ses nuits et son lit, continuant à parler, à
-théoriser, à paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot
-lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il pouvait avoir,
-ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt jamais à la bouche le nom
-d'un père, d'une mère, d'une maîtresse, de n'importe quel être à qui il
-tînt, d'un pays même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet
-homme bizarre et secret, dont la science même venait on ne savait d'où.
-
-La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole pour s'en aller avec un
-autre ami quelconque, qui était venu s'asseoir à leur table de café.
-C'était son habitude, une habitude qu'on lui avait toujours connue de
-passer ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un café à un
-autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher aux gens, quand il
-les retrouvait, comme s'il les avait quittés la veille, les quitter de
-nouveau quelques jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu
-une nouvelle intimité d'une moitié de semaine.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait dans l'atelier à
-l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il avait le petit air modestement
-fier qui s'attend à des félicitations.
-
---Vous voilà, petit misérable!--lui cria Langibout d'une voix terrible
-dès qu'il l'aperçut.--Comment! avec ce que vous savez, vous avez eu le
-front de concourir? Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant...
-Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que vous seriez capable de
-peindre une académie, petit animal? Vous serez refusé au second
-concours, et vous aurez pris pour rien du tout la place d'un autre qui
-avait la chance d'avoir le prix... Quand je pense que vous auriez pu le
-faire manquer à Garnotelle! un garçon qui sait, lui, et qui est à sa
-dernière année... Ah! si c'était arrivé par exemple, je vous aurais
-flanqué à la porte! Je vous aurais flanqué à la porte!...--répéta plus
-vivement Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la tête sur
-son carton, comme devant la menace d'une calotte. Ce furent là toutes
-les félicitations de Langibout. Du reste, il ne s'était pas trompé: la
-semaine suivante, au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé.
-Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer en loge.
-
-Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volonté sans le
-don, l'effort ingrat, ce courage de la médiocrité: la patience. A force
-d'application, de persévérance, il était devenu un dessinateur presque
-savant, le meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin
-exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné et servile, où
-rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité des grands traducteurs
-de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par
-l'attribution du caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans
-la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans
-largeur, sans audace, sans émotion, était pour ainsi dire impersonnel.
-Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur était
-médiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées à
-une douzaine de tableaux connus. Garnotelle était, en un mot, l'homme
-des qualités négatives, l'élève sans vice d'originalité, auquel une
-sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'école, un
-précoce archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient assurer
-et promettre le prix de Rome.
-
-Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance opiniâtre
-du succès pour cet élève persistant et méritant, auquel un double lien
-l'attachait: une similitude et une parité d'origine, une ressemblance de
-son vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui semblait
-ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans ce compatriote de
-Flandrin à son caractère, à cette ténacité que Garnotelle mettait en
-tout, apportant à la plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut.
-
-Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance de ne pas naître à
-Paris, et de trouver, autour de sa misérable vocation, toutes les
-protections qui soutiennent et caressent en province une future gloire
-de clocher.
-
-Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze cents francs de
-pension, et, dans sa sollicitude maternelle, l'avait logé dans un hôtel
-vertueux, où les moeurs des pensionnaires étaient surveillées par un
-hôtelier tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté de
-deux cents francs, lors de sa réception à l'École des Beaux-Arts. Au
-bout de deux médailles, il avait été porté à dix-neuf cent francs. Une
-pension de deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait
-envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût produit, des
-commandes, des restaurations de chapelle, des portraits de gens de son
-endroit. Il sentait derrière lui tous ces bras d'une province qui
-poussent un fils dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces
-mains qui jettent au commencement de la carrière de quelqu'un du pays,
-les recommandations de l'évêque, l'influence toute-puissante du député,
-le tapage d'éloges de la presse locale.
-
-Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève n'étaient pas
-rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de Garnotelle, sa dernière
-année de concours; et Langibout avait beau se répéter toutes les chances
-de ce talent honnête et courageux, ses titres à la justice charitable du
-jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il lui semblait qu'il
-y avait de mauvais courants et des menaces dans l'air. Des bruits
-d'ateliers, un commencement de bourdonnement d'opinion, jetaient en
-avant les noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau,
-hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury et triompher de ses
-répugnances.
-
-Le programme du concours de cette année-là était un de ces sujets tirés
-du _Selectæ_, que semblent régulièrement tous les ans dicter à
-l'Institut, dans un songe, les ombres de Caylus et d'André Bardon:
-«Brennus assiégeant Rome, les vieillards, les femmes et les enfants
-assistent au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole pour le
-défendre. _Les Flamines descendent du temple de Janus, portant les vases
-et les statues sacrés, et distribuent des armes aux guerriers qu'ils
-bénissent._»
-
-Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son tableau,
-travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une heure, avec l'acharnement
-de toute sa volonté, une rage d'application, le suprême effort de toutes
-les ambitions et de toutes les espérances de sa médiocrité.
-
-Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car à ce concours,
-les élèves ne s'étaient pas contentés, selon l'habitude ordinaire, de
-_saloper_, c'est-à-dire de faire des trous dans la cloison pour regarder
-l'esquisse du voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau
-qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules, sous
-prétexte de faire son portrait, les concurrents s'étaient rendus visite
-les uns aux autres, et avec la justice loyale et spontanée des jugements
-de rivaux, le prix avait été décerné d'un commun accord à un tout jeune
-homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce jugement était confirmé par le
-public et la critique, qui restaient froids devant la sage ordonnance
-des Flamines de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la banale
-rouerie des draperies, le mouvement mort et mannequiné de la scène, la
-déclamation des gestes. Deux toiles de ses concurrents lui étaient
-opposées comme supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la
-grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées de verve. Et
-pour la première place, elle était donnée sans conteste à la toile de
-Lamblin, à laquelle les plus sévères accordaient une rare solidité de
-couleur, et le plus grand goût d'austérité tragique.
-
-Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau
-dont on avait parlé, et autour duquel s'était fait un de ces bruits que
-les professeurs n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis,
-il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, il pouvait
-attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever à un honnête
-travailleur, consciencieux, régulier, modeste, à un concurrent de la
-dernière année, auquel les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de
-Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel pour un pauvre
-diable méritant, et venu de bas, qui s'était élevé par l'étude. Des
-recommandations puissantes de Lyonnais haut placés firent encore pencher
-la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin,
-pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'écrasât
-pas trop le couronné: il n'eut pas même une mention; et pour sauver le
-jugement, des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on
-appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de sentiment du
-tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'était un fait trop
-flagrant que le prix de Rome venait d'être encore une fois donné, non au
-talent et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à
-l'assiduité, aux bonnes moeurs du travail, au bon élève rangé et borné.
-Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mépris de l'École, dans le
-soulèvement qu'inspire à la jeunesse une iniquité de juges et de
-maîtres.
-
-Anatole était une de ces heureuses natures trop légères pour nourrir la
-moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait
-tant rêvée. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et
-lors de la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, à cette
-fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq logistes de l'année mêlés à
-des anciens, à des amis, courent la forêt, sur des rosses louées, avec
-des pantalons de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air d'un
-état-major de bizets dans une révolution, Anatole fut toujours en tête
-de la grotesque cavalcade. Au dîner traditionnel du pavillon Henri IV,
-dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apportés par
-les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos.
-Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la nuit et le sommeil de
-la banlieue avec la chanson nouvelle, improvisée par un architecte, ce
-soir-là, au dessert du dîner, et populaire le lendemain:
-
- «Gn'y en a,
- Gn'y en a,
- Que c'est de la fameuse canaille!...»
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. Il se tourna vers
-d'autres idées, vers un désir plus modeste et de réalisation plus
-facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de
-l'artiste, la possibilité de faire des portraits, de gagner de l'argent;
-en un mot, _s'établir_ peintre.
-
-Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui payer le luxe d'un
-atelier. A la fin, elle se décida à aller consulter Langibout, qui
-l'assura «que les belles choses pouvaient se faire dans une cave». Armée
-de cette réponse, elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole.
-Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole remonta
-fièrement dans sa chambre au sixième, en déclarant qu'il ne prendrait
-plus ses repas à la maison, et qu'il allait vivre de son talent.
-
-Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles pastellées,
-les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait à un petit
-marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et
-repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant l'écriteau d'un
-petit atelier à louer, le seul atelier du quartier où Hillemacher
-n'avait pas encore fait bâtir ces huit grands ateliers qui firent plus
-tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite.
-
-L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer
-là-dedans; et Anatole gagnait à peine de quoi dîner tous les jours. Le
-plus souvent, il était nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel
-il compagnonnait; un brave garçon pris par la conscription, et qu'une
-recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la réserve, et
-placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, «les canonniers de la
-seringue.» De la caserne, il apportait à Anatole la moitié de sa ration
-dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution
-d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par l'escalier de
-service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mère, sans y
-entrer, avec l'air de mépriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du
-déjeuner.
-
-Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait
-quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il
-demanda l'adresse, et courut à un petit hôtel de la rue du Helder.
-
---Entrez!--lui cria une voix formidable quand il eut frappé à la porte
-indiquée. Il se trouva en face d'un Hercule, énormément nu, et tout
-occupé à faire des ablutions froides.
-
-L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer ses membres de
-lutteur, des muscles féroces, en roulant de gros yeux dans sa grosse
-tête à barbe dure.
-
---Proférez des sons,--dit-il à Anatole interdit. Et quand Anatole eut
-expliqué le motif de sa visite:--Ah! vous savez faire la lithographie,
-vous?
-
---Parfaitement,--dit intrépidement Anatole, qui n'avait jamais touché de
-sa vie un crayon lithograhique.
-
---Où demeurez-vous?
-
---Rue du Faubourg-Poissonnière, nº 31.
-
---Garçon!--cria l'homme en se rhabillant à un domestique de l'hôtel,
-qu'on entendait remuer dans la chambre à côté,--fermez ma malle, et un
-commissionnaire...
-
-Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouillée
-lui monter dans les idées, devant cet homme inquiétant par sa force et
-ses espèces de manières de fou.
-
---Partons!--dit brusquement l'homme tout à fait rhabillé.
-
-Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, par la
-malle, et par l'homme portant sous le bras une immense pierre,
-concentré, sinistre, muet et caverneux, avec l'air de rouler sous ses
-épais sourcils froncés des méditations farouches. Il avait l'impression
-d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus tout, un
-poignant sentiment de honte. L'idée était horrible pour lui d'introduire
-cet étranger dans son taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse,
-il se serait sauvé à un tournant de rue.
-
-Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine la grande malle dans la
-petite chambre, et que la pierre fut posée sur la table qu'elle couvrit,
-l'homme, après avoir mesuré de l'oeil la hauteur et la largeur de la
-mansarde, posa sa large main sur la couverture, et dit ces simples
-mots:--C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je vais me coucher.
-
-Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait à préparer
-dans sa tête une timide demande d'explication, quand l'homme tira de sa
-poche quatre ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.
-
-Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur atelier! Il ne dit
-pas un mot.
-
-L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié du lit, et se
-dressant sur son séant:--Au fait, vous ne mangeriez pas quelque chose,
-vous n'avez pas faim?
-
---Si,--dit Anatole,--j'ai oublié de déjeuner ce matin.
-
---Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.
-
-Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole, et où Anatole
-n'osa pas lui parler:
-
---Vous me réveillerez à dix heures,--dit l'homme en se recouchant.--Vous
-entendez, à dix heures!
-
-Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes sortes
-d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. Des histoires de fous
-dangereux qu'il avait lues lui revenaient. Il ne savait que penser, que
-croire de ce prodigieux garnisaire installé chez lui, tombé de la lune
-dans ses draps.
-
-A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et se mit à
-découvrir, avec toutes sortes de précautions, la pierre sur laquelle on
-ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractère
-alhambresque qui est le style spécial de la pâtisserie: là-dessous
-devait être représentée la réception du duc d'Orléans par la garde
-nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes
-nationaux, exécutés d'après de mauvais daguerréotypes contenus dans la
-malle de leur compatriote.
-
---Hein? nous allons nous y mettre?--fit l'homme après avoir donné à
-Anatole toutes les explications du sujet.
-
---Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit.
-
---Tiens?... Ah! bien, très-bien... Vous coucherez dans le lit, la
-nuit... moi le jour... Nous nous relayerons.
-
-Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre était finie.
-L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant à
-Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et réélargi, et le
-souvenir d'un original très brave homme qui n'avait trouvé que ce
-bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait,
-comme il le voulait.
-
-La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la rue, qu'Anatole
-sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De là il courait
-chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un
-chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu,
-Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi
-répondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait
-dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre
-tout un mois, trente jours à n'avoir pas besoin de la Providence.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, que cet
-atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne
-odeur de tabac et de paresse! La clef était sur la porte, entrait qui
-voulait. Un éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de Rouen,
-accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les
-visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque,
-un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit
-transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une demi-douzaine.
-Là venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'hôtes d'une heure ou
-d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens
-qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul
-mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et
-cynique: c'étaient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-là,
-avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans
-atelier venant exécuter chez Anatole un _esgargot_ pour un marchand de
-vin, un camarade de collége chatouillé par l'idée de voir un modèle de
-femme, un garçon plongé dans une étude d'avoué et en course dans le
-quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de
-Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de son ministère sur
-le coup de deux heures avec l'envie de flâner. On y voyait encore de
-jeunes architectes, des élèves de l'École centrale, des débutants de
-tout métier, des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par
-Anatole ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où: Anatole n'y
-regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et
-rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moitié de son domicile
-à un monsieur qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la
-sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait pas à lui
-amener un camarade de lit permanent, sans qu'il sût trop d'où lui venait
-ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il était engagé au Cirque.
-Son emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général Mélas. C'eût
-été, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par là, il
-sortait de la ligne: on avait retourné tous les magasins du Cirque, sans
-pouvoir trouver de chaussure où il pût entrer.
-
-Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore visité,
-généralement sur le tard et vers les heures où commencent les exigences
-de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour
-des hommes qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de
-ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se rabattaient
-sur une cotisation qui permettait de faire remonter du café d'à côté des
-absinthes et des anisettes panachées.
-
-Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pièce. Il s'en
-échappait des gaîtés, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux
-d'opéra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnête maison
-croyait avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient des
-jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tête des locataires du
-dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens
-qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour trouver des
-situations. L'atelier piétinait, se poussait, dansait, se battait,
-faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enragées, des chocs, des
-chutes, des tombées de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des
-luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A
-tout moment éclatait cet athlétisme auquel invite la vue des statues et
-l'étude du nu, cette gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier
-continue les récréations du collége, prolonge les batailles, les jeux,
-les activités et les élasticités de l'enfance chez les artistes à barbe.
-
-Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, semés dans l'atelier,
-apportèrent bientôt à cette furie d'exercices une terrible
-surexcitation. Anatole et ses amis conçurent une grande idée qui, à
-peine réalisée amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à
-répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du Cirque. A
-douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs. Chacun représentait à son
-tour une puissance coalisée, et quelquefois deux. La table à modèle
-était la capitale où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la
-table figurait le praticable imité du fameux tableau des neiges du
-Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor était simple: on ouvrait la
-fenêtre. Une femme de la société, qui raffolait du talent de Léontine,
-fut chargée du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le
-costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de bottes, une
-blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus d'une boîte de sardines
-appliqué sur le chapeau de cuir d'un capitaine au long cours, naufragé à
-Terre-Neuve, et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues
-de la grande armée admirablement passées par Anatole à cheval sur une
-chaise. Il excellait à dire, d'après les plus pures traditions de
-Gobert: «Toi? je t'ai vu à Austerlitz... A cheval, messieurs, à cheval!»
-On vit aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où le roulement
-des tambours était fait avec un bruit de lèvres, et la sonnerie des
-clairons imitée dans le creux du bras replié. Mais ce qu'il y eut de
-plus beau, ce furent les batailles acharnées, héroïques, traversées de
-furieuses charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur,
-couronnées de la lutte suprême: le combat du drapeau! Triomphe
-d'Anatole, où serrant contre son coeur la flèche de son lit, il luttait,
-se tordait, se disloquait, et finissait par faire passer au-dessus du
-manche à balai vainqueur tous les ennemis de la France!
-
-
-
-
-XX
-
-
-Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier et cette vie
-d'Anatole:
-
-«Punaisiana, route de Magnésie
-
-Septembre 1845
-
-«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, sans un bout de
-lettre, sans un mot! et je suis sûr que tu n'es pas même mort, ce qui
-serait au moins une excuse. Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je
-te pardonne, au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas dormir.
-Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec Dosiclès, lequel, pour
-m'honorer, m'a mis dans un lit où les draps sont brodés de fleurs en or
-d'un relief désespérant. J'étais si éreinté ce soir, que je commençais à
-dormir là-dessus, je me gauffrais, je me modelais en creux, mais je
-dormais... quand tout à coup, je me suis aperçu que chacune de ces
-fleurs d'or était un calice... un vrai calice de punaises! Et voilà
-pourquoi je t'honore de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci
-des journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que je fasse
-avaler à quelqu'un.
-
-»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin, une escorte d'une
-douzaine d'Albanais et de Turcs, et bien entendu mon fidèle Omar.
-D'abord des sentiers, des chemins bordés de lauriers-roses et de
-grenadiers sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout jeune
-museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros comme une chèvre, qui
-venait nous dire bonjour. A huit heures, nous commencions à monter la
-montagne: alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter, des
-pins gigantesques, admirables de formes, des arbres du temps de la
-création, des arbres pleins de vie et pleins de siècles, de vrais
-morceaux d'immortalité de la terre, qui font le respect avec l'ombre
-autour d'eux. Je ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans
-les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils, qui se
-sauvaient et se retournaient pour nous voir, comme s'ils n'avaient
-jamais vu de bêtes d'une espèce comme nous. En haut, malgré un froid de
-chien qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, nous
-restons une heure à regarder ce qu'on voit de là: le Bosphore, les îles,
-la côte de Troie, blanche, avec des éclats de carrière de marbre,
-étincelante dans ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu
-pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait une
-turquoise translucide, vois-tu cela?
-
-»De là, dégringolade dans la plaine. Des villages dominés par de grands
-cyprès, de la bonne bête de grosse verdure, comme en Normandie; des
-vergers avec de l'eau sourcillante sous le pied de nos chevaux, des
-arbres qui s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches jaunes,
-des prunes, des grenades, des raisins de toute couleur glissant des
-vignes emmêlées aux arbres; partout sur le chemin, des fruits suspendus,
-tentants, tombant à la portée de la main; entre les éclaircies des
-arbres, des champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre à
-grands coups de yatagan et dont elle m'offre le coeur. Enfin, il me
-semblait être sur la grande route du paradis, animé par un peuple de
-paradis qui semblait enchanté de nous voir manger ce qui lui
-appartenait. Nous croisons des zebecks aux étendards rouges. Nous
-passons de petites rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de
-croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout, et jusqu'à un
-déménagement du pays: cela se compose d'un petit âne blanc sur lequel
-est un grand diable de nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un
-coq; puis un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la femme nº 1,
-montée à califourchon, et flanquée devant et derrière d'un enfant; puis
-la femme nº 2; puis un ânon et un mouton en liberté, qui suivent la
-famille à peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser: nous
-tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande immobilité découpée sur
-le ciel, au chant grave, les yeux tournés vers une mosquée: je t'assure
-qu'ils dessinaient une crâne silhouette de la _Prière orientale_. C'est
-seulement à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons Ailvatissa,
-où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu absolument nous héberger, nous
-fourre dans la bouche, avec toutes sortes de politesses, les boulettes
-qu'il se donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était comme
-mon lit de fleurs!
-
-»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas? Eh bien! elle ne
-vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. Imagine-toi une immense
-oasis, un bois d'arbres énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre
-d'une forêt, des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur
-tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et rejaillissants
-du sol; imagine là-dessous de l'eau, un bruit de sources chantantes, un
-serpentement de jolis ruisseaux clairs, et là-dedans, dans cette ombre,
-cette fraîcheur, ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens
-ayant accroché aux branches leur vie errante, campant là avec leurs
-tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse nu, fabriquant des armes,
-forgeant des instruments de jardinage sur une petite enclume enfoncée en
-terre, et charmant le battement du fer avec le rhythme d'une chanson
-étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant en brandissant sur
-leur tête des tambours de basque qui leur font de l'ombre sur la figure,
-des femmes près de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux
-entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes odoriférantes,
-d'autres occupées à donner à de petites bouches leurs seins bronzés, des
-petits enfants tout nus avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie,
-ou bien n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le mauvais
-oeil: une gousse d'ail dans un petit morceau d'étoffe dorée; tous,
-barbotant, s'éclaboussant, dans le bois d'eau et de soleil, courant
-après des oies effarouchées... Et aux arbres, des berceaux d'enfants,
-nids de loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les
-trouvailles des routes...
-
-»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir!
-
-»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne.
-
-»A toi, vieux.
-
-»N. DE CORIOLIS.»
-
-
-
-
-XXI
-
-
-«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin.
-
-«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!... Ah! mon ami, si je
-l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases. Tu vas voir ce que c'est!
-
-»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû t'écrire cela, nous
-avions pris, il y a près de trois mois, un voiturin à Marseille. Nous
-étions les cinq prix: Jouvency, Salaville, Froment, Gouverneur et
-Charmond, le musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal flâné
-en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui, c'était le grand jour.
-A trois heures, nous étions dans un endroit appelé Ponte Molle. Nous
-savions que les camarades viendraient à notre rencontre: il y en avait
-quatre. Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui nous étions
-à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines pas! un froid... et
-pas seulement du froid, un air tout gêné, tout inquiet, tout absorbé.
-Avec ça, ils étaient mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai
-demandé à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac qui a été chez
-nous, n'était pas venu. Il m'a répondu, comme mystérieusement, qu'il
-n'avait pas pu venir; que j'allais le trouver bien changé, qu'il avait
-une espèce de maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et
-qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées. Et comme ça
-toute la route, ç'a été un tas de mauvaises nouvelles des uns et des
-autres, et des histoires qui nous ont mis tout sens dessus dessous.
-J'oublie de te dire qu'à Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de
-Michel-Ange: je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons rien
-compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait de plus beau. Il
-faut que je te dise quelque chose, mais cela tout à fait entre nous, je
-te demande le secret: ils sont ici très-malheureux d'une aventure
-arrivée à Filassier, le prix du _Joseph_, tu te rappelles. A ce qu'il
-paraît, il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement.
-Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu comprends la
-déconsidération que cela jette sur l'Académie, et la position fausse où
-cela nous met tous à Rome.
-
-»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a des obélisques de
-chaque côté, et ils nous ont de suite conduit dans le Corso voir
-Saint-Pierre. Mon Dieu! que cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait!
-Je me figurais une place circulaire avec des colonnes devant: il paraît
-que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire des rues. Et puis,
-nous avons monté, et nous sommes arrivés, comme la nuit venait à la
-villa Médici. On nous a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des
-chambres comme ça: j'en ai une... ignoble! Et nous en avons pour un an,
-à ce qu'il paraît, à être là! Là-dessus l'_Ave Maria_ a sonné: cela
-sonne le dîner ici, l'_Ave Maria_. Nous sommes descendus à la salle à
-manger. C'était lugubre; rien que de mauvaises chandelles, pas de
-nappes; au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain. Il y
-avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales, qu'ils vous ôtaient
-d'avance l'appétit. J'ai aperçu que c'était peint en rouge, et qu'il y
-avait au fond le Faune appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut
-les portraits des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui
-étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés! On était
-séparé: chaque année avait sa petite table. Les vieux prix, les restants
-à l'école, les _professeurs_, comme on les appelle ici, en avaient une
-un peu exhaussée. Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru
-terriblement vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux. Tu
-as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs, à présent. On a
-passé la soupe, et comme les nouveaux sont ici les derniers servis, la
-soupière nous est arrivée à peu près vide. Personne ne se parlait. Il y
-avait toujours un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous.
-Les vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus comme s'ils
-avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient de petits manteaux de
-laine, et paraissaient avoir froid dessous comme des pauvres. Enfin, il
-y eut une voix à la table des professeurs: «--Ah! voilà les
-nouveaux...--Il est bien laid, celui-là...--Lequel?--On dit que le
-concours était bien faible...» Nous avions le nez dans notre assiette.
-Il nous arriva une boîte de sardines où il n'y avait plus rien au fond
-que des arêtes et de l'huile qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans
-la salle un grand brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux
-qui grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois du
-brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en vint un autre,
-puis un autre. Alors il partit des tables: «Sont-ils embêtants, avec
-leur fièvre, ceux-là! C'est agréable pendant qu'on mange, d'avoir
-l'hôpital à côté de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent
-qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé quelques tirans du
-bouilli, de l'_alesso_, comme ils disent, quand Filassier a fait son
-entrée, en bottes, en culotte blanche, en veste de velours, des éperons,
-une cravache, et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce
-qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il mange mieux ailleurs...
-C'est révoltant! Je ne comprends pas qu'il en soit arrivé à cette
-impudeur-là. Là-dessus, j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!...
-Je n'ai entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait pour
-en manger une autre... Il y avait même Châtelain qui avait son
-couteau... Et personne n'essayait de les séparer! On devient de vraies
-bêtes féroces ici. Notre graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il
-s'est sauvé dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du vin
-cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais que l'ordinaire, et
-Grimel a proposé gentiment de boire à la santé des nouveaux, en nous
-disant qu'il «espérait que nous ferions honneur à l'Académie, et que
-nous reconnaîtrions la généreuse hospitalité que nous y recevions.»
-Aucun de nous n'a eu le courage de répondre. On est passé au salon.
-Qu'est-ce qui m'avait donc dit qu'il y avait des aquarelles de carnaval
-au salon? C'est une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été
-obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond jouait son prix,
-et on m'a conduit à ma chambre: les quatre murs, mon ami. Mon lit et ma
-malle, rien de plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore
-que...»
-
-
-«Du même endroit. Octobre 1845.
-
-«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre oublié dans un
-coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord que je te finisse ma nuit.
-
-»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma bougie s'éteint. Je
-la tâte: froide comme un mort! Je cherche des allumettes: pas une.
-J'ouvre ma porte: pas de lumière. Je me risque dans de grands diables
-d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La peur me prend de
-me casser le cou, je retrouve ma chambre et mon lit à tâtons. Je prends
-mon meuble de nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche,
-je vais fermer l'oeil... voilà de la lumière qui se met à serpenter par
-terre entre les jointures des carreaux, et il part sous mon lit quelque
-chose comme une mine qui saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on
-me jette dans ma chambre une avalanche de meubles.
-
-»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce depuis le commencement
-jusqu'à la fin! Les soi-disant statues de Michel-Ange, à Ponte Molle,
-sont de n'importe qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est l'église
-San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi à aller à Charenton. Il y
-a deux bonnes lampes dans la salle à manger, et des nappes. Les cheveux
-blancs de Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête
-garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les fiévreux étaient de
-faux fiévreux. Le vrai salon a bien des aquarelles de carnaval. La
-dispute à table était en imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre.
-Le meuble de dessous mon lit était percé, et ma bougie était un bout de
-bougie sur un navet ratissé! Voilà! Ah! les scélérats! les ai-je assez
-amusés! Car on vous donne, pour ces occasions, une chambre sans volets,
-sans rideaux, et où on peut vous voir du balcon de la Loggia. Et ils
-m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme qui rentre désespéré
-dans sa chambre, ferme la porte, regarde, fait deux ou trois tours, met
-la main dans son gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur,
-tire lentement une manche de sa redingote, cherche un meuble où la
-poser, et finit par s'asseoir sur sa malle comme un condamné à cinq ans
-de Rome! Ils m'ont vu ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me
-frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement dans
-le voyage, avec le geste imbécile qu'on a à se frotter le nez quand on
-n'a pas de glace! Ils m'ont vu, me graissant bêtement d'une main, tenir
-et retourner de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas
-osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en chemin d'une
-Italienne très-gentille que j'avais rencontrée dans le nord de l'Italie,
-et qui m'avait dit qu'elle allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant
-à l'Académie une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre
-sentant la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de poulet était en
-italien, en un polisson d'italien de cuisine qui me faisait venir l'eau
-à la bouche, et où j'accrochais un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir
-une phrase... Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de mon
-ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant toujours plus près de
-la bougie, et en m'enduisant plus fiévreusement le nez... ça devait être
-trop drôle!
-
-»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter à la dame de la
-garde-robe de l'École, comme à la femme de M. Schnetz, et j'ai été
-très-flatté qu'elle me parlât de mon concours!
-
-»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme ça! Ça doit te
-donner une assez jolie idée de la manière dont on vous met dedans. Vrai,
-c'est très-bien fait, cette scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça
-vous pince tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis, tu
-comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a remué, la fatigue,
-l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée, de tout ce qu'on va voir, de
-Rome. On ne sait pas, on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air,
-un tas de choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts: en
-est prêt à tout avaler.
-
-»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on ne peut
-atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est l'impression générale,
-à ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. Il me semble que je n'ai
-pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première
-année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un beau jour on
-voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive un moment ou tout d'un coup ce
-qu'on a partout sous les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du
-balcon de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome, la
-colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de Rome, la campagne, les
-monts de la Sabine, le bord de la mer à l'horizon, il a vu, il a
-compris, il a senti: tout s'est éclairé pour lui.
-
-»En attendant, je travaille dur.
-
-»Qu'est-ce qu'on devient à Paris?
-
-»Ton bon camarade,
-
-»GARNOTELLE.»
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette existence au jour
-le jour, nourrie des gains du hasard, riche une semaine, sans le sou
-l'autre, lorsqu'il lui arrivait une fortune. Un éditeur belge qui avait
-entrepris une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage des
-pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle décalqué sur la
-pierre, la pierre passée au gras, Anatole n'avait guère qu'à repiquer
-les valeurs qui n'étaient pas venues. Il en expédia près d'une centaine
-dans son hiver. Chacune de ces reproductions lui étant payée
-quatre-vingts francs, il se fit ainsi près de huit mille francs. C'était
-pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de la prospérité: il avait
-l'impression d'un homme sans souliers qui marcherait dans l'or. Tout
-coula, tout roula dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge
-ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie, où les
-cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour des quatre murs, et
-sortaient sur le palier.
-
-Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des acquisitions de
-luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement diverses choses
-étranges.
-
-Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua, sur un
-bouchon, un papillon.
-
-Il acheta un _Traité des vertus et des vices_, de l'abbé de Marolles,
-dont il fit le signet avec une chaussette.
-
-Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle, peinte un jour de
-misère avec l'huile d'une boîte à sardines.
-
-Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement de
-s'apprendre à jouer: _J'ai du bon tabac_... Après le clavecin, il acheta
-un grand morceau de guipure historique; après la guipure un canot qu'on
-vendait pour rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever,
-sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.
-
-Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un abonnement à une
-édition par livraisons des oeuvres de Fourier, et se commanda un habit
-noir doublé en satin blanc,--un habit qui devait, dans l'atelier,
-remplacer la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière, Anatole
-finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva l'intérieur.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
---Garçon!... des huîtres... des grandes... comme votre berceau! Allez!
-
-C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans la grande salle
-du restaurant Philippe, à une table en face la porte d'entrée.
-
-Ce jour-là--le jour de la mi-carême,--l'idée d'aller au bal de l'Opéra
-s'était emparée de lui. Il avait réuni un gilet de flanelle, une paire
-d'ailes, un maillot, un carquois, et avec cela il s'était déguisé en
-Amour. Une seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant pas la
-couper, il se résolut à lui donner un accompagnement qui ôtât le manque
-d'harmonie à son costume: il attacha sur son gilet de flanelle, au creux
-de l'estomac, un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé,
-des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban bleu de ciel dans
-les cheveux, des pantoufles de broderie aux pieds, il était parti,
-allant devant lui, flânant. Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait
-froid qu'au bout des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne
-pouvoir mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait devant
-les costumiers, regardait les oripeaux de carnaval dans le flamboiement
-du gaz, marchait tranquillement dans l'escorte d'honneur des gamins: il
-n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra un
-divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, un plaisir d'homme
-du monde; et il se demandait s'il ne devait pas aller dans un bal moins
-bon genre, comme Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant
-pas encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage, et
-trouva, dans ce qui se passait là, dans le caractère des habitués, dans
-les allées et venues des dominos qui leur apportaient des sucres de
-pomme et des oranges, assez d'intérêt pour y rester près d'une heure.
-Arrivé à l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des cireurs de
-bottes que les nuits de bal improvisent, il fit l'honneur à deux ou
-trois de ces peintres en vernis, auxquels il reconnut une jolie
-_platine_, de leur répondre, aux applaudissements des groupes du
-passage. D'un de ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait
-l'air de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener faire une
-partie de billard au Grand-Balcon. A peine si le monsieur joua: Anatole
-avait ce soir-là un jeu étourdissant; il fit des séries de carambolages
-interminables, en ne se lassant pas d'admirer combien le costume
-d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable aux effets
-de recul. Il joua ainsi pendant deux grandes heures, dans le café
-troublé de voir, à travers son demi-sommeil, les fantastiques académies
-dessinées par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des derniers
-consommateurs enfilait si étrangement, lors des raccourcis du jeu,
-depuis le talon jusqu'à la nuque.
-
-Il sortit de là, avec la ferme intention d'aller décidément au bal de
-l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité se laissait accrocher, arrêter
-au spectacle du mouvement entourant le bal, à ces figures qui sortent de
-ces nuits du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent
-des gros sous et des bouts de cigare derrière le Carnaval.
-
-Et il était en train de suivre et d'escorter une femme qui portait dans
-un seau du bouillon à la file des cochers de fiacre, quand il vit au
-cadran de la station: quatre heures moins cinq...--Tiens! dit-il, c'est
-l'heure d'avoir faim,--et renonçant au bal, il s'était dirigé vers
-Philippe.
-
-Les masques arrivaient. Anatole criait:
-
---Oh! c'te tête!... Bonjour, Chose!... Et tu fais toujours des affaires
-avec le clergé? «A la renommée pour l'encens des rois mages!...» T'es
-l'épicier du bon Dieu! Tais-toi donc!... Et tu te costumes en Turc!
-c'est indécent!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un signalement
-grotesque en pleine figure. La salle jubilait. Les soupeurs se
-poussaient pour entendre de plus près cette pluie de bêtises,
-apostrophes cocasses, baptêmes saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du
-Catéchisme poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les tables
-peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une à l'autre; et tous les
-soupers, en se pressant, ne faisaient plus qu'un souper où les folies,
-débitées par Anatole, couraient à la ronde avec les bouteilles de
-Champagne passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. On
-mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la mousse, des hommes
-pleuraient de rire, des femmes se tenaient le ventre, des pierrots se
-tordaient.
-
-Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là, dominant son public, il
-se mit à danser la danse des oeufs entre les plats, essaya des poses
-d'équilibre sur des goulots de bouteille, toujours parlant, débagoulant,
-levant pour des toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un
-morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une épaule de femme un
-baiser au hasard, criant:--Ah! ça me donne vingt ans de moins... et
-trois cheveux de plus!
-
-Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme la pâleur d'une
-orgie sur les nuits blanches de Paris. Le noir s'en allait des carreaux
-de la salle. Dans la rue s'éveillaient les premiers bruits de la grande
-ville. Le travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient. Anatole
-sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait dessous des ombres de
-misère et de sommeil, des gens des halles, des ouvriers de cinq heures,
-des silhouettes sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui
-passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de ce qui se boit,
-la faim de ce qui se mange, l'envie de ce qui flambe là-haut!
-
---Une... deux... trois... ouvrez le bec, mes enfants!--cria Anatole; et
-saisissant deux bouteilles de champagne, il les vida sans voir dans des
-gosiers vagues qui buvaient comme des trous. Chaque table se mit à
-l'imiter, et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela
-quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau d'orage perdu, à
-mesure, dans une bouche d'égout. La foule s'amassait, se bousculait, il
-en sortait des hourras, des cris, des têtes qui se disputaient une
-gorgée. La rue ivre se ruait à boire; le jour montait.
-
---Gare là-dessous!--fit Anatole; et tout à coup, lâchant ses bouteilles,
-il parut avec deux têtes encadrées dans l'anse de ses deux bras: l'une
-de ces têtes était la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête
-d'une débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la fenêtre,
-se penchant en dehors avec les élasticités d'un pitre sur un balcon de
-parade, il se mit à débiter, de la voix exclamatrice des _boniments_:
-
---Le Parisien, messieurs!--et il désignait le monsieur en habit se
-débattant sous son bras, en étouffant de rire.--Vivant, messieurs! En
-personne naturelle!!... Grand comme un homme! surnommé _le Roi des
-Français_!!! Cet animal!... vient de province! son pelage! est un habit
-noir! Il n'a qu'un oeil! comme vous pouvez voir! son autre oeil!... est
-un lorgnon! Cet animal, messieurs, habite un pays! borné par
-l'Académie!... Sauf l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de
-maladies particulières!... C'est l'animal du monde! du monde! le plus
-facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait filtré! du vin
-colorié! du bouillon économique! du chevreuil de restaurant!!! Il y en a
-même des espèces! qui digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal!
-messieurs! est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à la campagne!
-D'humeur douce! il est facile à élever. On peut le dresser, quand on le
-prend jeune, à retenir un air d'orgue et à comprendre un vaudeville!...
-Inutile, messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: il a
-inventé la _savate_ et les faux-cols!!! Sa cervelle! messieurs! la
-dissection nous l'a fait connaître! On y trouve! on y trouve! messieurs!
-le gaz d'une demi-bouteille de Champagne! un morceau de journal! le
-refrain de la _Marseillaise_!!! et la nicotine de trois mille paquets de
-cigares!!!... Pour les moeurs, il tient du coucou! il aime à faire ses
-petits dans le nid des autres!!!... Et v'la cet animal!!!... A sa dame,
-à présent!
-
-Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en la faisant tourner
-comme une poupée.
-
---... La Madame à ce monsieur-là! saluez!... Une bête! inconnue! une
-bête!!! qui enfonce les naturalistes!... La Parisienne! mesdames! sauf
-le respect que je vous dois!... Des pieds et des mains d'enfant! des
-dents de souris! une patte de velours! et des ongles de chat!!! Elle a
-été rapportée du Paradis terrestre! à ce qu'on dit! Quoique
-très-délicate! elle résiste aux plus gros ouvrages! Elle peut frotter
-dix heures de suite! quand c'est pour danser!!!... Cette petite bête!
-messieurs! se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible à sa
-santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!... Sensible aux bons
-traitements! messieurs! et surtout aux mauvais!!!... Beaucoup de
-personnes! un grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées à la
-domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! le chauffage!
-l'éclairage! le blanchissage! leur confiance! et quelques diamants!!!...
-Très-facile à apprivoiser! Généralement caressante! susceptible de
-jalousie! et même de fidélité!... Enfin! messieurs! cette charmante
-petite bête! qui marche sans se crotter! est vivipare! pare!!!
-pare!!!... Et v'la ce que c'est! Allez! la musique!!!
-
-
-
-
-XXIV
-
-
---Hein? quoi?--fit Anatole, le dimanche qui suivit ce jeudi-là, en se
-sentant rudement secoué dans son lit. Il ouvrit la moitié d'un oeil, et
-aperçut Alexandre, dit Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer.
-
---Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour?
-
-Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable, qui
-ressemblait à un masque déteint du carnaval. La sueur avait pleuré sur
-ses grandes lunettes noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau,
-lui donnait des luisants de poisson raclé.
-
---D'abord, lave-toi,--lui dit Alexandre,--ça te débarbouillera les
-idées. Tu as l'air d'un spectre qui s'est promené sans parapluie...
-Sais-tu que tu as fait venir des cheveux blancs à ton portier?
-
---Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout...
-
---Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin...
-
---Tiens!
-
---Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on te laisse
-dormir...
-
---Ah ça! quel jour sommes-nous?
-
---Dimanche.
-
---Dimanche? Mais alors... sapristi! C'est bien vendredi matin que
-j'étais raide...
-
-Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions.
-
---Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a des fuites... Ah!
-bien, voilà deux jours dans ma vie qu'on m'a joliment volés... Le bon
-Dieu me les doit, oh! il me les doit...
-
---Mais qu'est-ce que tu as pu faire?... Car tu n'es rentré que dans la
-nuit du vendredi, à je ne sais quelle heure... Le portier ne t'a pas
-vu...
-
---Je crois bien... moi non plus... Si tu crois que je me voyais!
-
---Voyons! tu dois te rappeler quelque chose?
-
---Rien... non, là, vrai, rien... Je me rappelle Philippe, le balcon...
-des messieurs qui m'ont mené au café... et puis, à partir de là, psit!
-plus rien...
-
---Mais, où as-tu été?
-
---Pas devant moi, bien sûr. Attends... Il me semble qu'on m'a fait
-galoper sur un cheval, dans une allée où il y avait de grands arbres...
-comme une allée de parc. Et puis, voilà... là, là.
-
-Et il voulut se remettre du côté du mur.
-
---Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc?
-
---Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen... Ah! attends, ça
-me revient... Oui, une chambre... très-grande... où il y avait des
-portraits de famille... des portraits de famille d'un effrayant! Il y en
-avait en noir... des magistrats, avec des sourcils et des nez!... Et
-puis, il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez, en robe
-jaune, et les joues d'un rouge!... Et c'était peint, mon cher! Imagine
-la famille de Barbe-Bleue, sous Louis XV, peinte par un vitrier de
-village... des Chardin byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur,
-d'autant plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une grande
-cheminée... Si j'avais des parents comme ça, par exemple, c'est moi qui
-les enverrais à une loterie de bienfaisance! Et puis je crois que j'ai
-rêvé que le portrait de la dame en jaune avait la colique, et que ça me
-la donnait... Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on roulait la
-chambre dans une voiture...
-
---C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château près de Paris. Et
-puis, tu étais trop saoûl, on t'aura couché et on t'aura ramené...
-
---Possible... Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas savoir tout de
-même... Il m'est peut-être arrivé des choses très-amusantes... Il y
-avait peut-être des grandes dames!... Et puis, dis donc... Ah ça!
-j'espère que ce n'était pas des filous, ces gens-là... Pourvu qu'ils ne
-m'aient pas fait signer des billets, les imbéciles!... Avec tout ça, je
-vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur envoyer de cartes
-au jour de l'an... Heureusement qu'il y a le dernier jugement pour se
-retrouver! Bonsoir! Oh! laisse-moi dormir encore un peu... Je dors en
-gros, moi... Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de suite
-sans me coucher?
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de son existence, Anatole
-eut une velléité de travail; l'idée de faire un tableau, d'exposer, lui
-vint comme il sortait du Louvre, le dernier jour de l'exposition,
-échauffé et monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les
-tableaux, l'admiration et la presse devant deux ou trois toiles de ses
-camarades d'atelier.
-
-Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des Julien.
-L'occasion était bonne pour se payer une oeuvre. En revenant il entra
-chez Desforges, commanda une toile de 100, choisit des brosses, se
-remonta de couleurs. Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit
-à chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure d'un trait au
-fusain. Le lendemain, un peu mordu de fièvre, du matin, du commencement
-du jour à sa tombée, il couvrit des feuilles de papier de crayonnages
-d'esquisse. On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas.
-
-Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite promenade sur
-la place de la Bastille, et, rentré chez lui, il donna vivement quelques
-indications dernières à un grand dessin choisi parmi les autres, et
-qu'il avait fixé au mur avec un clou.
-
-Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta dessus sa
-composition à la craie. Les amis qu'il laissa entrer ce jour-là riaient,
-assez étonnés de le voir piocher, et l'appelaient «l'homme qui a un
-chef-d'oeuvre dans le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté
-de quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et il passa
-quelques jours à assurer consciencieusement toutes ses places.
-
-Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes devant sa
-toile, avec une sorte de recueillement, tourna autour de sa boîte à
-couleurs, l'ouvrit, la ferma, et à la fin se mit à jeter précipitamment
-les premiers dessous sur la toile.
-
---Ça me démange, vois-tu,--dit-il au camarade qui était là,--je
-reprendrai cela avec le modèle.
-
-Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte, et le sujet du
-tableau d'Anatole apparaissait clairement.
-
-Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute son inspiration,
-n'était pas précisément une peinture: il était avant tout une pensée. Il
-sortait bien plus des entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était
-pas le peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le dessin
-y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau était en un mot la
-lanterne magique des opinions d'Anatole, la traduction figurative et
-colorée de ses tendances, de ses aspirations, de ses illusions; le
-portrait allégorique et la transfiguration de toutes les généreuses
-bêtises de son coeur. Cette sorte de _veulerie_ tendre, qui faisait sa
-bienveillance universelle, le vague embrassement dont il serrait toute
-l'humanité dans ses bras, sa mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le
-socialisme brouillé qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier
-décomplété et dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses
-idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire, des
-apitoiements de seconde main sur les peuples, les opprimés, les
-déshérités, un certain catholicisme libéral et révolutionnaire, le «Rêve
-de bonheur» de Papety entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui
-avait fait le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au
-Salon prochain de ce grand titre: _le Christ humanitaire_.
-
-Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux des principes
-d'Anatole! Imaginez une Salente du progrès, une Thélème de la solidarité
-dans une Icarie de feux de Bengale. La composition semblait commencer
-par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout en haut du
-tableau, les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance, la Charité,
-devenaient dans le ciel, où l'écharpe d'Iris se plissait en façon de
-drapeau tricolore, les trois vertus républicaines: la Liberté,
-l'Égalité, la Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de
-temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot: _Harmonia_, qui
-abritait les poëtes et des écoles mutuelles, la Pensée et l'Éducation.
-Au-dessous de ce nuage, qui planait à la façon du nuage de la Dispute du
-Saint-Sacrement, on apercevait à gauche un forgeron avec les instruments
-de la forge passés autour de sa ceinture de cuir, et dans le fond la
-Maturité, l'Abondance, la Moisson: de ce côté, un soleil se levant
-derrière une ruche éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une
-soeur de Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient des
-hospices, des crèches, des enfants, des vieillards. Au bas, sur le
-premier plan, des hommes arrachaient d'une colonne des mandements
-d'évêque, un frère ignorantin montrait son dos fuyant; un cardinal se
-sauvait, tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un tombeau
-qui portait sur son marbre les armes papales, un grand Christ se
-dressait, dont la main droite était transpercée d'un triangle de feu où
-se lisait en lettres d'or: _Pax!_
-
-Ce Christ était naturellement la lumière et la grande figure du tableau.
-Anatole l'avait fait beau de toute la beauté qu'il imaginait. Il l'avait
-flatté de toutes ses forces. Il avait essayé d'y incarner son type de
-Dieu dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune premier du
-Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de ressouvenirs de lithographies
-d'après Raphaël, et un reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée;
-et battant le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme un air de
-cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois à un Arthur du paradis et
-à un Mélingue du ciel.
-
-La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il «tenait» son
-tableau. Puis il arrêta un modèle. Le modèle vint: Anatole travailla
-mal; la séance terminée il ne lui dit pas de revenir.
-
-Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après nature. Il ne
-connaissait pas ce ravissement d'attention par la vie qui pose là devant
-le regard, l'effort presque enivrant de la serrer de près, la lutte
-acharnée, passionnée, de la main de l'artiste contre la réalité visible.
-Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent un peu le
-dessinateur en arrière, et lui font contempler un instant, dans un
-mouvement de recul, ce qu'il croit avoir senti, rendu, conquis, de son
-modèle.
-
-D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger, de vérifier la
-nature: il avait ce déplorable aplomb de la main qui sait de routine la
-superficie de l'anatomie humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et
-depuis longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler que de
-_chic_, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs d'école, une
-habitude de certaines couleurs, un flux courant de figures, la tradition
-de vieux croquis. Malheureusement il était adroit, doué de cette
-élégance banale qui empêche le progrès, la transformation, et noue
-l'homme à un semblant de talent, à un à peu près de style canaille.
-Anatole, pas plus qu'un autre, ne devait guérir de cette triste
-facilité, de cette menteuse et décevante vocation qui met au bout des
-doigts d'un artiste la production d'une mécanique.
-
-Il remplaçait le modèle par une maquette en terre sur laquelle il
-ajustait, pour les plis, son mouchoir mouillé, et, se trouvant plus à
-l'aise d'après cela, il se mettait à économiser les extrémités de ses
-personnages: il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades
-qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le génie de ne faire
-qu'une paire de mains pour les douze apôtres.
-
-Pourtant sa première fougue était un peu passée, et il commençait à
-trouver que la tentative était pénible, de vouloir faire tenir le monde
-de l'avenir et la religion du vingtième siècle dans une toile de 100. Il
-commença un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande toile, y
-fit toutes sortes de changements au gré de son caprice du moment. Puis
-il la laissa des jours, des semaines, n'y touchant plus que de loin en
-loin, et s'en dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait.
-
-L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs depuis quelque
-temps dans son imagination et faisait place au souvenir, à l'image
-présente de Debureau qu'il allait voir presque tous les soirs aux
-Funambules. Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait sa
-spirituelle tête, ses grimaces blanches sous le serre-tête noir, son
-costume de clair de lune, ses bras flottants dans ses manches; et il
-songeait qu'il y avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait
-exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de cinq Pierrots à
-l'aquarelle, dont la chromolithographie s'était assez bien vendue chez
-un marchand d'imagerie de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé
-dans cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins, à de
-petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait l'idée de se
-tailler une spécialité, de s'y faire un nom, d'être un jour le Maître
-aux Pierrots. Et chez lui ce n'était pas seulement le peintre, c'était
-l'homme aussi qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers le
-personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau: entre Pierrot et
-lui, il reconnaissait des liens, une parenté, une communauté, une
-ressemblance de famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son
-agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec son pied. Il
-l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises de brioches et de
-femmes, les traverses de sa vie, ses aventures, sa philosophie dans le
-malheur et ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un qui
-lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup comme son portrait.
-
-Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce nouvel ami, le
-Pierrot qu'il tourna et retourna dans toutes sortes de scènes et de
-situations comiques fort drôlement imaginées. Et il avait presque oublié
-son tableau sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui demander,
-de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle de couvent «dans les
-prix doux». Anatole reprit aussitôt sa grande toile, enleva tous les
-accessoires humanitaires, troua la tunique de son Christ pour lui mettre
-un coeur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva jamais son Bon
-Pasteur assez évangélique pour le prix qu'il voulait y mettre.
-
-Quand le malheureux tableau lui revint:--Seigneur,--fit Anatole en
-allant à la toile,--on dit que Judas vous a vendu: ce n'est pas comme
-moi. Et maintenant, excusez la lessive!
-
-Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement,
-jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin un grand Pierrot,
-l'échine pliée, l'oeil émérillonné.
-
-Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle, le public
-faisait foule à la porte d'un nouveau spectacle de pantomime devant ce
-Pierrot signé: _A. B._,--et qui avait un Christ comme dessous!
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, aux joies de
-l'eau, à la passion parisienne du canotage.
-
-Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans sa veine de richesse
-s'emplit, tous les jeudis et tous les dimanches, de cette société d'amis
-et d'inconnus familiers qui se groupent autour du bateau d'un bon
-enfant, et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait dedans
-des passants, des passantes, des camarades des deux sexes, des à peu
-près de peintres, des espèces d'artistes, des femmes vagues dont on ne
-savait que le petit nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes
-sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de campagne et du
-petit _bleu_ du cabaret. Cela sautait d'une troisième classe de chemin
-de fer, surprenait Anatole et son équipe dans leur café d'habitude; et
-s'ils étaient partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le
-canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les manches se
-retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis bras remuants, maladroits
-à ce travail d'homme, brillaient de rose entre les éclairs de feu des
-avirons relevés.
-
-On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein air libre et
-vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil dardant sur la tête, la
-flamme miroitante de tout ce qui étourdit et éblouit dans ces promenades
-coulantes, cette ivresse presque animale de vivre que fait un grand
-fleuve fumant, aveuglé de lumière et de beau temps.
-
-Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait au fil
-du courant. Et lentement, ainsi que ces écrans où tournent les tableaux
-sous les doigts d'enfants, se déroulaient les deux rives, les verdures
-trouées d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée par la
-marche des dimanches; les barques aux couleurs vives noyées dans l'eau
-tremblante, les moires remuées par les yoles attachées, les berges
-étincelantes, les bords animés de bateaux de laveuses, de chargements de
-sable, de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le jour
-splendide laissait tomber des douceurs de bleu velouté dans le creux des
-ombres et le vert des arbres; une brume de soleil effaçait le
-Mont-Valérien; un rayonnement de midi semblait mettre un peu de Sorrente
-au Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets verts,
-allongeaient leurs vergers pleins de linges étincelants. Le blanc des
-villas brillait sur les hauteurs penchées et le long jardin montant de
-Bellevue.
-
-Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, le jour jouait
-sur les nappes, sur les verres, sur la gaieté des robes d'été. Des
-poteaux peints, indiquant l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté
-sur de petites langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, de
-petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants et frissonnants,
-penchant devant eux un reflet de chair sur les rides du courant.
-
-Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur sous les
-saules, dans le pré dru d'un bord de l'eau, l'équipage se débandait; la
-troupe s'éparpillait et laissait passer la lourdeur du chaud dans une de
-ces siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées sous des
-ombres de branches, et ne montrant d'une société qu'un morceau de
-chapeau de paille, un bout de vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui
-flotte et surnage d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure
-où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des maisons de
-Paris faisait monter une lumière d'éclairage. Et puis c'était le dîner,
-les grands dîners du canot, les barbillons au beurre et les matelotes
-dans les chambres de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les
-faims dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures de
-nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses, de cris, des
-fraternités, des expansions, des chansons et des bonheurs du mauvais
-vin...
-
-
-
-
-XXVII
-
-
---Hé! là-bas, mon petit ange, toi...--dit un soir, à un de ces dîners,
-Anatole à une femme,--tu vas bien sur la matelote. Un peu de discrétion,
-mon enfant... Je te ferai observer que nous sommes encore trois à
-servir, et qu'il doit venir un quatrième... Hé! Malambic?... tu l'as
-connu, toi, Chassagnol?
-
---Parbleu! Chassagnol... Tu connais ses histoires, dis donc?
-
---Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois ans que je ne
-l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait quitté la veille. Il me demande:
-Qu'est-ce que tu fais demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai
-vous retrouver; et il file... Avec Chassagnol, on ne sait jamais... Il
-ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là...
-
---Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord un héritage de
-trente mille francs qui lui est tombé.
-
---Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,--fit Anatole, et se
-tournant vers une voisine:--Julie, vous allez avoir à côté de vous un
-monsieur qui a trente mille francs... ne le tutoyez pas la première...
-
---Mais il ne les a plus... Voilà l'histoire,--reprit Malambic.--Il palpe
-l'argent d'un oncle, un curé, je ne sais plus... Il le met dans sa
-malle, ce n'est pas une blague, et il part voir du Rembrandt dans le
-pays, du vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du Rembrandt
-dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il fait l'Allemagne. Il
-flâne des mois dans des villes à tableaux... Il se paye des rafles de
-bric-à-brac chez les juifs... Des musées d'Allemagne, il tombe sur les
-musées d'Italie, et là, une flâne, tu penses!... dans les ghettos, les
-tableaux, la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes de six
-heures devant une toile! Avec ça, tu sais qu'il a l'habitude d'aider ses
-admirations en se donnant une petite touche d'opium; il prétend qu'il
-est comme les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris du
-hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux qu'il faut qu'il
-se grise... La fin de tout cela, c'est qu'après s'être flanqué une bosse
-d'objets d'art, tout battu les palais, les collections, les
-chefs-d'oeuvre, les villes, les villages, tous les trous de l'Italie,
-éreinté, rafalé, à sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce
-qu'il traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de
-Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? qui était là-bas
-pour une copie du Giotto, que sa ville lui avait commandée. C'est lui,
-Rouvillain, qui m'a raconté ça... Mais c'est la fin qui est superbe, tu
-vas voir... Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme des
-musées, qui avait des oeillères dans la rue, qui n'aurait pas pu dire si
-les femmes portaient des chapeaux de paille ou des bonnets de coton...
-enfin Chassagnol, en traversant le marché, voit une jeune fille qui
-vendait des volailles, mais une jeune fille... tu ne connais pas ça,
-toi... la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive... une vierge
-de primitif, enfin merveilleuse! J'ai vu l'esquisse que Rouvillain en a
-faite, comme cela, avec ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges...
-ça a un caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa main.
-La vendeuse de poulets, qui était l'_innamorata_ d'un très-beau garçon
-beaucoup mieux que Chassagnol le refuse net. Alors, devine ce que fait
-Chassagnol! Il y avait dans la maison une soeur très-laide, une vraie
-caricature de la beauté de l'autre... De désespoir, mon cher, et pour se
-rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a épousée! Et, là-dessus,
-il est revenu sans un sou, avec une paysanne et des chambranles de
-cheminée en marbre provenant de la démolition d'un palais de Gênes,
-marié, pas changé, et... parbleu comme le voilà!--fit Malambic en
-coupant sa phrase.
-
-Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit noir que ses plus
-vieux amis lui avaient toujours vu, et qui semblait sa seconde peau.
-
---Ma foi,--lui dit Anatole en lui serrant la main,--on n'était pas sûr
-que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a pas attendu.
-
---Oui, oui... je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre heures... Je sais, je
-suis en retard,--fit Chassagnol, et il s'assit.
-
-Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir qui ne parlait pas,
-tombait sur sa gaieté.
-
---Ah çà! dis donc,--fit Anatole,--tu as donc été en Italie?
-
---Moi?... oui, oui, en Italie... En Italie certainement...
-
-Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces silences qui
-repoussent les questions. Penché sur son assiette, il avait l'air d'être
-à cent lieues des gens et des paroles de là, d'être ramassé en lui-même
-et tout seul, absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses
-sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur, sans
-contact avec un voisinage humain de semblables et de vivants.
-
-La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant par-dessus la tête
-de ce convive qui faisait le mort, et que les femmes ne regardaient même
-plus. Le café venait d'être apporté sur la table, quand Chassagnol
-appelant à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole:
-
---Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce que tu me disais?
-L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs... vois-tu, les primitifs! les
-_Uffizi_! Florence! Ah! les primitifs!
-
---Malambic! Malambic!--cria une voix de femme interrompant
-la tirade,--la ronde du Bas-Meudon!... Et tout le monde à
-l'accompagnement!... Le monsieur qui parle, là-bas... de la musique!
-Voyons! un peu de couteau sur votre verre!
-
-Quand la ronde fut finie:--Tiens! les voilà qui vont être embêtants, à
-parler de leurs machines,--fit une femme qui se leva, et entraîna les
-autres femmes au dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de
-bancs, devant le cabaret.
-
-Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une phrase commencée,
-arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans le silence fait par la fuite des
-femmes et le recueillement des hommes fumant leurs pipes:
-
---Ah! les primitifs!... Cimabué! Des tableaux comme des prières... La
-peinture avant la science, avant tout, avant l'art! Ricco de Candie...
-Les Byzantins... les mains de Vierge comme des eustaches... l'Ingénu
-barbare...
-
-Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en manches de chemise,
-il ôta son habit, et s'asseyant sur la table, ne s'adressant plus trop à
-Anatole, mais parlant à tous ceux qui étaient là, à un vague public, aux
-murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés de travers sur la
-chaux vive de la pièce, il continua:--Oui, la mosaïque byzantine, la
-cathèdre, la Mère de Dieu en impératrice, le petit Jésus
-porphyrophore... adorable! Des ciels d'or, des nimbes... _Ave gratia_!
-une parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi... des anges
-d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de rubis, Memmi!... des
-rêves... des rêves qu'on dirait faits sous le grand rosier de Damas du
-couvent florentin de Saint-Marc... Et Gaddi! magnifique... des casques
-de rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes... Gaddi! la
-terreur du décor de la Bible, l'Orient de la Bible... un dessinateur de
-Babylones... des femmes aux mentonnières de gaze près de grands fleuves
-verts, des paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments où il
-y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!... Et Gentile de Fabriano! La
-chevalerie... des lances, des chameaux, des singes, tout le moyen âge de
-Delacroix... Fiesole, la _transfiguration_ prêchée par Savonarole,
-l'ange de la peinture à l'oeuf... le miniaturiste du paradis... Des
-saintes comme des hosties... des hosties, des pains à cacheter célestes,
-hein, c'est ça?... Botticelli... il vous prend comme Alfred Durer,
-celui-là... des plis cassés d'un style! des chairs souffrantes... des
-lumières boréales... Et Lippi, l'amoureux des blondes... Masaccio... un
-grand bonhomme! le trait d'union entre Giotto et Raphaël... C'est la Foi
-qui va à l'Académie... l'Art s'incarnant dans l'humanité... _Et homo
-factus est_... voilà, hein?... Et ses fonds! des rangées de crânes de
-sénats marchands... des profils vulturins penchés sur la délibération
-des intérêts... Et une variété dans tous ces gens-là! Il y a les
-virgiliens... Cosimo Roselli... Des tableaux qui vous font chanter: _En
-nova progenies_!... Baldovinetti... la Fête-Dieu dans une toile... Et
-puis, des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse les reins
-d'Antée dans le cadre d'une carte de visite... toute la gestation de la
-Renaissance, ces hommes-là!... Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste,
-le Précurseur... Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon, il
-met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité... Il pose le toit
-de la crèche sur les colonnes d'un temple, il berce le petit Jésus dans
-le sarcophage d'un augure... Ghirlandaio... positivement, n'est-ce pas,
-hein?
-
-A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment. On entendit
-les femmes crier: «En barque! en barque!» Et presque aussitôt une
-irruption folle, prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs
-tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot.
-
---La Grande! au gouvernail!--commanda Anatole à une femme; et il passa
-un aviron à Chassagnol pour qu'il ne parlât plus.
-
-Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café et des glorias,
-dans le tralala d'un refrain déchirant un couplet populaire.
-
-Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant d'un côté,
-s'éclairait de l'autre du rose du soleil couché. Il ne semblait plus
-passer que des voix sur les rives; et sous les arbres du bord
-murmuraient des causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait
-pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le doute de
-l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient des profils bizarres,
-menaçants; de grands noirs d'huile s'étendaient sur l'eau dormante; les
-peupliers se massaient avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la
-cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une lanterne jaune
-accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement le repos de la nuit
-descendit en s'épandant sur le sommeil du paysage où les sonorités
-s'éteignaient. L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques.
-Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. Rien ne s'entendit
-plus qu'un frissonnement de courant, un tintement, l'heure qui tombe
-d'un clocher de banlieue, l'agaçante crécelle d'une grenouille, le
-roulement lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un pont.
-La lune montait, marchait avec le canot, comme si elle le suivait,
-jouait à cache-cache derrière les arbres, surgissant à leur bord et
-découpant leurs feuilles, puis passant derrière leur masse, et brillant
-à travers en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle
-éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le fer de lance
-d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière, une petite anse
-mystérieuse, une racine, un tronc mort; et souvent les rames, en entrant
-dans l'eau, frappaient dans sa lumière tombée et coupaient sa face en
-deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de bal voilée de
-dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient comme un fourmillement
-de fleurs de feu. La terre et sa rumeur finissante mouraient dans le
-dernier écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé,
-bercé par le clapotement continu de l'eau et par l'égouttement scandé de
-chaque coup d'aviron, comme par une mélancolique musique de plainte où
-tomberaient des larmes une à une. Une fraîcheur se levait dans le soir
-comme un souffle venant d'un autre monde et caressait les visages
-chauffés de soleil sous la peau. Des branches pendantes et balayantes de
-saules mettaient parfois contre les joues des chatouillements de
-chevelure...
-
-Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur dans laquelle les
-canotiers glissaient, la douceur solennelle de l'heure, la majesté de
-sommeil de ce beau silence, glaçaient sur les lèvres la chanson, le
-rire, la parole. La Nuit, au fond de cette barque de Bohême, embrassait
-au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu. Les yeux, involontairement,
-se levaient vers cette attirante sérénité d'en haut, regardaient au
-ciel... Et la bêtise même des femmes rêvait.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut
-obligé de descendre aux bas métiers qui nourrissent l'homme d'un pain
-qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de
-peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute
-aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa les affaires
-d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont
-on déjeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de
-souliers. Il fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait
-son état: des portraits de morts, d'après des photographies; des dessins
-décolletés, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour
-Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais,
-qu'il peignait à la diable, aidé de deux ou trois camarades de
-l'atelier, avec le procédé des tableaux de nature morte exposés sur le
-boulevard: chacun était chargé d'une couleur, préposé au rouge, au bleu
-ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on
-enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies
-effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche
-de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!
-
-Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous manquait. Mais il
-finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion;
-et, dans les moments les plus désespérés, un petit manteau-bleu
-apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulièrement
-informé des _noces_ et des _dèches_ d'artistes, surgissant le matin
-devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins d'argent
-possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par
-derrière d'une pointe à son nom. L'homme _à la fabrique_, c'est ainsi
-qu'on l'appelait, était un petit homme, habillé de couleurs sobres,
-portant des guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur
-d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du
-militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux,
-les yeux bridés, le nez d'un garçon de place napolitain, une bouche sans
-dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de
-l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du
-champagne confectionné à Montmorency. Ses plus gros prix étaient
-soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient
-sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il
-descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu
-qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes
-de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y
-mît du piquant, qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il
-faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait
-encore souvent avec des panneaux sur lesquels étaient lithographiés des
-sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la
-peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions,
-s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: «C'est
-creux... ça fait lanterne...,» demandait plus de plis aux robes de
-vierges, des lumières dans les yeux, du modelé partout, un tas de
-petites touches «tic comme ça» au bout des doigts et de la conscience,
-et de l'outremer dans les ciels.
-
-Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole, à la
-fin, préféra travailler pour M. Bernardin.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se trouvait occupé à
-faire des préparations anatomiques pour le musée Orfila. C'était un
-préparateur d'un grand mérite, auquel n'avait guère manqué jusque-là,
-pour devenir célèbre, que la chance d'embaumer des hommes connus. Il
-était parvenu à conserver le poids et le volume de la nature à ses
-préparations; seulement il ne pouvait les empêcher de prendre, avec le
-temps, une couleur de momification qui détruisait toute illusion. Il
-proposa à Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui
-fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à une belle
-et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il montait au
-cinquième, à une petite chambre de domestique, trouvait là le membre
-préparé, et, à côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui
-devait lui servir de modèle pour les tons.
-
-Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans la cour; et il
-n'était pas trop rassuré en voyant toutes les têtes des locataires et
-l'horreur de tous les étages tournées vers sa mansarde.
-
-Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en changeant de place son
-modèle, il voulut se laver dans une grande terrine, dont il n'avait pas
-vu dans l'ombre la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains,
-lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui ne finissait pas.
-
---Ah! celle-là, c'est d'une jeune fille...--dit négligemment M.
-Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage pour le lendemain.--Oui,
-c'est le moment... après le carnaval... le passage des femmes dans les
-hôpitaux...
-
-Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus. Cela étonna M.
-Bernardin qui le payait bien.
-
-A quelques semaines de là, il n'était bruit à Paris que d'un meurtre
-mystérieux, d'une femme coupée en morceaux, dont on avait trouvé la tête
-dans la fontaine du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était M.
-Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette femme, que la police
-voulait faire exposer et reconnaître. Mais comme elle avait séjourné
-sous l'eau et qu'elle avait des taches, M. Bernardin, qui voulait faire
-un chef-d'oeuvre, frapper un coup de maître, avait pensé à faire
-_raccorder_ la malheureuse; il venait demander à Anatole de passer des
-glacis dessus.
-
---Mon cher, c'est mon avenir,--dit-il à Anatole. Et il lui offrit un
-gros prix.
-
-Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui était naturellement
-curieux des grands crimes, se laissa décider. Et une demi-heure après,
-derrière le rideau tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en
-couleur chair, les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue
-de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie, tandis que M.
-Bernardin, retirant l'un après l'autre de la tête ses yeux en émail,
-essuyait dessus, soigneusement, la buée avec son foulard!
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans l'atelier la misère
-que l'artiste appelle de son petit nom la _panne_.
-
-L'hiver revint cette année-là au commencement du printemps. Tous les
-fournisseurs du quartier étaient usés, «brûlés». Anatole condamna au feu
-un vieux fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du
-chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que les deux côtés
-qui ne touchaient pas au mur. Les amis avaient fui devant le froid et
-l'absence de tabac. Alexandre était parti pour Lille, où l'appelait un
-engagement. Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait
-pris dans son existence la place d'Alexandre.
-
-Il est en Russie un plat national et religieux, l'_Agneau de beurre_, un
-agneau à la toison faite avec du beurre pressé dans un torchon, aux yeux
-piqués de petits points de truffe, à la bouche portant un rameau vert.
-Les Russes attachent une grande importance à la confection artistique de
-cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques. Un cuisinier français,
-maître de cuisine chez le prince Pojarski, pendant un séjour du prince à
-Paris, s'était mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire
-un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et en suif. Au
-milieu de ses études, saisi par l'amour de l'art, il avait donné sa
-démission de cuisinier pour se faire artiste. Et ses économies mangées,
-par ce hasard des rencontres qui accroche les malheureux, par cet
-instinct du ménage à deux qui associe presque toujours par paires les
-pauvres diables pour faire front aux duretés de la vie, il était devenu
-le compagnon de lit d'Anatole.
-
-La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout manquait, jusqu'à
-l'homme à la fabrique. Bardoulat--c'était le nom du camarade
-d'Anatole--commençait à donner des signes de démoralisation.
-
---C'est drôle! décidément, c'est drôle!--répétait-il--nous voilà à
-ramasser des bouts de cigarettes pour fumer, à présent. Ah! c'est drôle,
-l'art! très-drôle! maintenant, quand je sors dehors, je marche au milieu
-de la rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un carreau!...
-Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle!
-
---Mon cher--lui disait Anatole pour le remonter--tu cultives un genre
-qui a eu du succès à Jérusalem, mais qui est mort avec Jérémie... Que
-diable! nous n'en sommes pas encore à la misère de Ducharmel...
-Ducharmel, tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est mort, un si
-beau tombeau par souscription... Lui, la Providence l'avait affligé d'un
-enfant... Sais-tu ce qu'un jour, que son moutard avait faim, il a trouvé
-à lui donner à manger?... Une boîte de pains à cacheter blancs!
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au _Désespoir_,
-chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour neuf sous. Et l'estomac à
-demi rempli, sans un liard pour une consommation, regardant à travers
-les rideaux les gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient
-tristement.
-
-Alors commençait la veillée, la causerie, et presque toujours l'ironie
-d'une conversation succulente. Curieux de tout ce qui avait un caractère
-étranger, enclin d'ailleurs à cette gourmandise d'imagination qui lui
-faisait demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus et de
-noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien chef du prince Pojarski sur
-son passé; et le cuisinier, s'animant au souvenir du feu de ses
-fourneaux, et comme repris par sa première profession, lui parlait
-cuisine, et cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les cailles
-des gouvernements de Toul et de Koursk, les gélinottes de Wologda,
-Arkhangel, Kazan; les coqs de bruyères, les bécasses de bois, les
-sangliers des gouvernements de Grodno et de Minsk; les jambons, les
-pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année dans les
-glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la délicatesse des poissons
-vivant dans ces fleuves de glace: les sterlets du Volga, l'esturgeon du
-lac Ladoga, les saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le
-meilleur apprêt est celui dit du _Cabaret rouge_; et les truites de
-Gatschina, les _carassins_ des environs de Saint-Pétersbourg, les
-éperlans de Ladoga, les goujons perchés, les goujons délicieux de
-Moscou, les riapouschka, les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le
-carême pour le _stschi_ maigre, et dans la semaine du carnaval pour les
-_blinis_. Et de l'énumération, Bardoulat passait impitoyablement aux
-détails de son ancien art, avec des termes techniques, des explications,
-des gestes qui semblaient remuer les choses dans la casserole, des mots
-qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick, le
-potage aux concombres liés, au moment de servir, avec de la crème double
-et des jaunes d'oeuf, dans lequel on met les membres de deux jeunes
-poulets cuits dans le velouté du potage.
-
---Le velouté du potage!--répétait Anatole, comme pour se faire passer
-sur la langue la friandise de l'expression.
-
-Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans l'extravagance des
-soupes: le potage de sterlet aux foies de lotte, mouillé de vin de
-Champagne, les bortsch, les stschi à la paresseuse, le bouillon de
-gribouis, fait de ces exquis champignons qui ne viennent que sous les
-sapins, les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux
-morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises, pour les
-grandes chaleurs...
-
-Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des plats que l'autre
-évoquait toujours, les petits pâtés de vesiga, les coulibiac de
-feuilletage aux choux, les varenikis lithuaniens, les vatrouschkis au
-fromage blanc, les sausselis farcis des pellmènes sibériens, les
-ciernikis et nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail
-d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il lui entrait des
-rêves dans l'estomac.
-
---Mais vois-tu ce qu'il faut manger,--lui dit une fois l'ancien
-chef,--au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un
-faisan à la Géorgienne!... C'est qu'il faut du raisin.
-
---Oh!--dit négligemment Anatole,--j'en ai vu chez Chevet... vingt francs
-la boîte, mon Dieu...
-
---Écoute!--fit le chef, et se mettant à parler comme un livre de
-cuisine,--tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan... tu le bardes,
-tu le mets dans une casserole... ovale, la casserole... tu enlèves avec
-précaution les pellicules d'une trentaine de noix fraîches, et tu les
-mets dans la casserole.
-
---Bon!
-
---Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre
-oranges... tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de
-Malvoisie, autant d'infusion de thé vert... Tout cela sur le feu, une
-heure avant de servir, et lorsque c'est cuit... tu as ajouté, bien
-entendu, gros comme un oeuf de beurre fin... Tu passes les trois quarts
-de la cuisson à la serviette pour la réduire avec une bonne espagnole...
-Tu sers... Et ce que c'est bon! Ah! mon ami!
-
---Assez!--dit d'un ton impératif Anatole.
-
---Oui, assez,--dit mélancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince
-Pojarski.
-
-Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice abominablement
-irritant, torture de tentation pareille à celle qu'auraient des
-naufragés si, dans le ciel au-dessus d'eux, le _Parfait Cuisinier_
-s'ouvrait avec des recettes écrites en lettres de feu.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Par une journée de froid noir, en décembre, où ils étaient restés au
-lit, couchés avec leurs vareuses, à jouer au piquet, il leur prit l'idée
-d'aller se chauffer gratis dans un endroit public.
-
-Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils entreraient,
-hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus, lorsque Anatole dit:
-
---Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs? Il y a longtemps que
-j'ai envie d'acheter un mobilier en bois de rose...
-
-Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long corridor de la
-rue des Jeûneurs, entrèrent dans une première salle et s'assirent sur
-deux chaises, les pieds posés sur la bouche d'un calorifère, le corps
-ramassé dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants
-seulement ils regardèrent.
-
---Ah!--fit Anatole,--une esquisse de Lestonnat... Tiens!... une autre...
-C'est encore de lui, ça... Et ça aussi... Une crânement bonne chose,
-cette esquisse-là... Langibout, je me rappelle, quand il la lui a
-montrée, était joliment content... Que c'est drôle, qu'il _lave_ tout
-ça!... Il est donc connu à présent, qu'il se paye une vente... Ah! voilà
-Grandvoinet... là-bas, dans le coin, ce grand... C'était son intime...
-Il va nous dire... Eh! Grandvoinet...
-
-Grandvoinet arriva à Anatole.
-
---Tiens! c'est toi? Bonjour...
-
---Ça se vend-il?
-
-Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête triste.
-
---Ah ça! pourquoi vend-il?
-
---Pourquoi?... Tu n'as donc pas lu l'affiche?
-
---Non.
-
---Eh bien! il est mort... simplement...
-
---Mort! bah?... Comment, lui!... Sapristi! Lestonnat... un garçon
-auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout le monde croyaient tant
-d'avenir...
-
---Tiens! le voilà, à présent, son avenir!
-
-Et Grandvoinet montra de l'oeil à Anatole, au bas du bureau du
-commissaire-priseur, une pauvre maigre jeune femme, vêtue du deuil
-propre et pauvre de la misère, en chapeau, les épaules serrées dans un
-châle reteint. Elle était là, droite, ne bougeant pas, les mains dans le
-creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur jaune, et son chagrin à
-peine séché dans les yeux. A côté d'elle, et de fatigue se penchant par
-moments contre son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la
-chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux jambes qu'il
-remuait, et dont les pieds, en se tortillant, se tournaient l'un sur
-l'autre; et puis il regardait vaguement, d'un air étonné et distrait, de
-l'air des enfants trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés
-d'être en noir.
-
---De quoi est-il mort?--demanda Anatole.
-
---De quoi?... De la peinture, mon cher... de ce joli métier de
-galère-là!--fit Grandvoinet d'un ton d'amertume sourde.--Les bourgeois
-croient que c'est tout rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien
-de travail-là! Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six heures
-jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de
-terre frites; après ça, le Louvre, où l'on peint toute la journée... Et
-puis, le soir, encore l'école, le modèle de six à huit heures, et ce
-qu'on fait en rentrant chez soi... Trouvez le temps de dîner seulement
-là-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la gargotte, les
-embêtements, les échignements pour les concours, les éreintements
-d'estomac, de tête, de piochade, de volonté et de tout... Va, il faut en
-avoir une santé et un coffre pour y résister!... Soixante-quinze francs!
-Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse, qu'on vend...
-Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?... Quatre-vingt-cinq! Je suis
-capable de ne rien avoir... Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée
-de mettre au clou ma montre et ma chaîne... Si je n'avais pas poussé, ce
-gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien... Quatre-vingt-quinze!... On
-n'a pas idée de ça: il n'y a que lui de marchand ici...
-
-La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui d'une vacation
-qui ne va pas. Les enchères misérables languissaient. Rien n'avait amené
-le public à cette dernière exposition d'un peintre à peu près inconnu
-des amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades, et dont les
-autres peintres achetaient les esquisses pour «se monter le coup».
-D'ailleurs, la mode n'existait pas encore des ventes d'artistes; et il
-pesait sur le marché de l'art les préoccupations politiques de la fin de
-cette année 1847.
-
-Des gens qui étaient là, des vingt personnes espacées autour des tables,
-la moitié était venue, comme Anatole et son ami, pour se chauffer. A
-peine si trois ou quatre faisaient un petit mouvement d'avance, quand
-une toile passait devant eux; et, dans un coin, un homme au chapeau roux
-dormait tout haut. De temps en temps, un passant regardait, de la porte
-de la salle, les cadres, les panneaux, le chevalet Bonhomme, les
-cartons, le mannequin; et voyant si peu de monde, il n'avait pas le
-courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé sur son fauteuil
-et se grattant le dessous du menton avec son marteau d'ivoire, se
-laissait aller à bâiller; le crieur ne donnait plus que la moitié de sa
-voix; et jusqu'au dos des lourds Auvergnats emportant les numéros
-adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture qui se vendait
-si mal, ce talent que la réclame de la mort n'avait pas fait monter.
-
-Enfin, on arrivait à la fin de la vente.
-
-La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse, plus humiliée à
-chaque nouvelle adjudication, comme si, devant les morceaux de la vie de
-son mari vendus si bon marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle
-avait placé sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et,
-paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir du soir, il
-regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux
-sensuels de célibataire sceptique. Il criait, pressait les enchères,
-disait:
-
---Messieurs, il y a un cadre!--ou bien:--Une belle femme nue,
-messieurs!... Pas d'erreur?... Vu?... On y renonce?--Il jetait sur les
-toiles, à mesure qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques
-plaisanteries de son métier, qui enterrent l'oeuvre d'un mort dans une
-profanation de risée.
-
---Le misérable!--fit Grandvoinet indigné,--il _égaye_ la vente!... Ah!
-si sa femme, avec les frais, a seulement de quoi payer les dettes!
-
-Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de cette triste scène.
-Dans la rue:
-
---Merci!--dit Bardoulat,--ayez donc du talent!
-
-Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat, sa vareuse
-ôtée, allait se coucher, il le vit prendre la redingote commune.
-
---Tu prends notre redingote?--lui dit-il.
-
---Oui, je sors un moment...
-
---A cette heure-ci?... Coquin!
-
-Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole que le thermomètre
-baissait: le lendemain, il fut étonné de se trouver seul dans son lit.
-La journée se passa sans nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint
-pas. Le matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander s'il
-ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue, quand il reçut un petit
-billet de Bardoulat. Bardoulat s'avouait dégoûté de l'art, et il
-demandait pardon à Anatole de l'avoir quitté si brusquement, mais il
-n'osait plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé
-comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en courrier pour la
-Russie.
-
---Cet animal-là!--fit Anatole,--il aurait bien dû mettre la redingote
-dans sa lettre, d'autant plus qu'il est parti avec les derniers quarante
-sous de la maison!... Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses
-histoires de cuisine, c'était le _supplice de Cancale!_...
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la Révolution, la
-crise de l'argent.
-
-Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à s'employer dans
-une série de portraits des députés de la Constituante. Mais après cela,
-des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvât autre chose à
-faire que l'en-tête d'une romance légitimiste: _Où est-il?_ qu'il
-exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. Puis, la gêne
-des temps croissant, il arriva à se laisser embaucher par un individu
-qui avait eu l'idée de placer en province des livres invendables, des
-_rossignols_ de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait
-au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait être payé 20
-francs à Anatole, et l'on commençait la tournée par Poissy. Anatole et
-son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire
-du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la porte; et tout à
-coup, Anatole ouvrant une boîte qui contenait son portrait, se mettait à
-côté dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir
-démasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succès
-auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne réussit guère mieux dans les
-autres villes du département. Et, peu de jours avant les journées de
-Juin, Anatole retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant de
-partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de faire d'imagination
-un faux croquis d'après nature de l'épisode de la barrière de
-Fontainebleau: l'assassinat du général Bréa. Un journal illustré lui
-payait assez bien ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde
-mouture en lilhographiant un portrait du général, dont il vendait pour
-une trentaine de francs.
-
-Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il eut beau
-chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim à
-l'horizon désespéré de son lendemain.
-
-Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même avait presque
-toute déménagé au mont-de-piété. Il fouilla machinalement la poche de
-son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé
-un peu d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas
-revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le vide de ses
-meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou eût voulu.
-
-Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le luxe de leurs
-toiles; il se mit à les découdre, trouva dessous la laine assez tassée
-en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier
-bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à
-manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre pour son dîner. En
-se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine
-de jours. Et il dormit sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.
-
-Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. C'était simplement
-une situation tendue, une faillite momentanée de chance. Puis, il y
-avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractère, un côté
-pittoresque, comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son
-imagination. Cette misère absolue lui paraissait une extrémité
-extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait toujours adoré le pain
-de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner
-aux animaux, il le mangeait.
-
-Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux
-d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé par «une ancienne» après
-l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte où ils allaient entrer.
-Les lendemains se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de
-seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui le menaient
-jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta cet allongement de déveine et
-cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se
-roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est éternel,
-trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas même la
-pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il espérait
-toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du
-système des compensations d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un
-étalage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa
-porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans une petite poche
-de cuir, le nom d'amis aisés venus pour le voir: il n'alla point chez
-eux, par une pudeur de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait
-toujours empêché d'emprunter.
-
-Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui dans les entrailles,
-il songea à aller chez sa mère, avec laquelle il était complètement
-brouillé, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais
-pensant au sermon que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit
-le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de
-seigle; mais, à une dernière digestion, des crampes si atroces le
-prirent qu'il fut forcé de se coucher.
-
-La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant
-pas, ses réflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans
-la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'était une
-vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander
-dix sous pour aller manger une portion à un bouillon. Mais quand elle
-eut vu l'atelier, elle s'arrêta comme honteuse de demander à plus pauvre
-qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de
-la limonade, et s'en alla.
-
-Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses idées à
-des lâchetés, à des tentations de s'adresser à sa mère.
-
-Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, ôta ses gants,
-fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapporté du
-restaurant où quelqu'un l'avait emmenée: le citron des huîtres et le
-sucre du café. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda
-où était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un instant, puis
-tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les
-paillassons de la maison qu'elle était allée ramasser sur les paliers.
-Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre à
-Anatole, lui dit:--_Il_ m'attend en bas,--et se sauva.
-
-Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang était passée.
-Anatole se sentait soulagé, et il se laissait aller à la somnolence de
-bien-être qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez
-lui.
-
---Tiens! tu es malade?
-
---Oui, j'ai la jaunisse.
-
---Ah! la jaunisse,--reprit Chassagnol en répétant machinalement le mot
-d'Anatole, sans paraître y attacher la moindre idée d'importance ou
-d'intérêt.
-
-C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et sourd au dedans à
-ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs
-affaires, de leurs maux. Généralement, il paraissait ne pas écouter,
-être loin de ce qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non
-qu'il eût mauvais coeur, mais il était de ces individus qui ont tous
-leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand affolé d'art, était
-toujours parti, envolé, perdu dans les espaces et les rêves de
-l'esthétique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la
-vie comme dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on rencontre
-des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignées de
-main. D'ailleurs la réalité des choses passait à côté de lui sans le
-pénétrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misère au monde capable de
-le toucher autant qu'une _Famille malheureuse_ bien peinte.
-
---La jaunisse, ce n'est rien,--reprit-il tranquillement.--Seulement, il
-ne faut pas te faire d'embêtement... Je voulais toujours venir te
-voir... mais j'ai été pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu
-salonnier dans un journal sérieux... Et comme il ne sait pas un mot de
-peinture... Si on publiait dans le _Charivari_ un Albert Durer, sans
-prévenir, il croirait que c'est de Daumier... Enfin, il fait un salon,
-le voilà maintenant critique artistique... C'est absolument comme un
-homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire... Alors
-il prend séance avec moi... Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes
-expressions, il me suce tout mon technique... C'est si drôle, un homme
-d'esprit! c'est si bête en art!... Enfin, je lui ai enfoncé un tas de
-mots: frottis, glacis, clair-obscur... Il commence à s'en servir pas
-trop mal... Il est capable de finir par les comprendre!... Eh bien,
-vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai seriné à la sévérité, raide...
-Ça sera une cascade d'éreintements... Je lui ai dit qu'il s'agissait de
-nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, à ces
-milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh! la
-fausse peinture!... Du talent ou la mort! il n'y a que cela... Il faut
-décourager trois mille peintres par an... sans cela, dans dix ans, tout
-le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute
-ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait y avoir un
-barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes mal venues, pas viables,
-pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien! l'art, ça doit être comme le
-saut périlleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les
-reins!... On me dira: Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez
-de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les
-récompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique,
-c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits
-officiels, les achats de l'État, des ministères, du souverain quand il y
-en a un, des villes, des _Sociétés des amis des arts_... plus d'un
-million au budget!... Et vous vous plaignez! Tenez! vous êtes des
-enfants gâtés... Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni
-secours... voilà le vrai régime de l'art... On ne cultive pas plus les
-talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance...
-Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim en art, ça ne me touche
-pas... Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de bêtises, de
-platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive...
-Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! Pas de
-larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbéciles! Qu'est-ce
-qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de
-vous faire manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je vous
-demande un peu les secours qu'on donne à un épicier lorsqu'il a fait
-faillite!... Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que
-vous ayiez à donner... Ça servira au moins d'avertissement aux
-autres!... Comment! vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme,
-vous le serez toujours!... Vous n'avez rien trouvé, rien inventé, rien
-créé... et parce que vous êtes un artiste, tout le monde s'intéressera à
-vous, et la société sera déshonorée si elle ne vous met, tous les
-matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop
-fort!...
-
-Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient
-une à une comme des coups de poing sur la tête d'Anatole. Il lui
-semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que
-Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne.
-Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères méritées; il
-vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience lui montra tout à
-coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre.
-
---Si tu me laissais un peu dormir, hein?--fit-il en coupant brusquement
-la tirade de Chassagnol.
-
---Ah!--fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant son idée et
-en monologuant avec lui-même.
-
-A quelques jours de là, Anatole était sur pied. Il devait la vie à sa
-jeunesse et à une vieille bonne de la maison, sa voisine sur le carré;
-brave femme, adorant les deux petits enfants de maître qu'elle élevait,
-et dont Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux
-de sainteté. La brave femme avait cru voir ses deux petits chéris dans
-le ciel; et elle fut trop heureuse d'apporter au malade ses soins et le
-bouillon qui lui rendirent les forces.
-
-Comme il était convalescent, une rentrée inespérée, le payement d'un
-transparent qu'il avait fait pour un bal Willis des environs de Paris,
-quatre-vingts francs arriérés le sortaient de la faim.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la petite bonne de sa
-mère lui apportant une lettre. Sa mère le priait de venir passer la
-soirée chez elle avec un de ses oncles, un frère de son père, qu'il
-n'avait jamais vu, et qui désirait le connaître.
-
-Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé, les deux lampes
-Carcel allumées, et un monsieur à collier de barbe noire qui l'invita à
-déjeuner avec lui le lendemain.
-
-Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet du Petit-Véfour, au
-Palais-Royal, les deux coudes sur une table où trois bouteilles de
-Pomard étaient vides, l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec
-l'expansion du Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait
-à Marseille dans une fabrique de produits chimiques pour la savonnerie,
-ses déplacements pour la commission, le charmant voyage fait par lui,
-l'année précédente, en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son
-plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, qu'il
-semblait revoir, de gros sourires scélérats. Maintenant, il avait envie
-d'aller à Constantinople. Il aimait le mouvement, et cela lui ferait
-voir du pays. Puis un homme comme lui devait toujours trouver à brasser
-quelque chose là-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des paquebots, il
-comptait bien avoir le passage gratuit pour lui, et peut-être pour un
-compagnon, s'il en trouvait un.
-
-Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse d'Anatole,
-soudainement réconcilié avec les idées de famille, et qui sentait toutes
-sortes de tendresses fumeuses aller à son oncle. Il fit:--A
-Constantinople!--Et il regarda devant lui, fasciné.
-
-Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison, une
-espèce d'envie de bureaucrate d'aller à du merveilleux lointain. Il
-caressait depuis longtemps la pensée vague, confuse, la tentation
-instinctive de faire quelque grand voyage, de partir flâner quelque
-part, dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à travers
-des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans des récits et des
-dessins de voyageurs. Ce qui aspirait en lui à l'exotique, à ces
-horizons attirants déroulés dans les descriptions qu'il avait lues,
-c'était le Parisien musard et curieux, le badaud avec ses imaginations
-d'enfant bercées par _Robinson_ et les _Mille et une Nuits_.
-Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de poésie et de
-parfumerie où se mêlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses
-idées d'Eau des Sultanes, de pastilles du sérail, et de soleil dans le
-dos des Turcs.
-
---Eh bien! si tu m'emmenais, moi?--fit-il à brûle-pourpoint.
-
-L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café.
-
---Mon Dieu, tout de même,--répondit l'oncle en homme désarçonné par la
-brusquerie de la demande.--Mais tu ne seras jamais prêt,--reprit-il.
-
---Quand pars-tu?
-
---Mais... demain, à cinq heures.
-
---Oh! j'ai un jour de trop.
-
-Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché trois cents francs
-à sa mère, dont la vanité de bourgeoise était humiliée des costumes dans
-lesquels on rencontrait son fils à Paris. Il paya sa place, et partit
-avec son oncle pour Marseille.
-
-A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les deux voyageurs:
-l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement les malheurs de
-leurs bonnes fortunes.
-
-Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à l'hôtel des
-Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole but un peu trop de vin de
-Lamalgue, un vin généralement fatal aux nouveaux venus, et monta se
-coucher. Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole!
-Anatole!--lui criait son oncle de la rue--nous sommes chez Conception!
-le pisteur de l'hôtel t'y mènera...
-
-Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur le mena au
-troisième étage d'une maison de la rue de Suffren, où se trouvaient,
-autour d'un bol de punch, son oncle, quatre amis de son oncle et la
-maîtresse de son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise,
-brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre.
-
-Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux à Anatole.
-Des promenades sur le Prado, aux Peupliers, des déjeuners à la Réserve,
-des dîners avec Conception et les amis de son oncle, des soirées au
-spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle se montrait
-charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait assez singulier qu'il ne
-parût point s'occuper du tout de la façon dont il allait vivre: il ne
-parlait pas de l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de
-Constantinople.
-
-Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter assez
-sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel vint lui dire qu'une dame,
-qui venait de descendre chez lui, demandait un peintre. Cette brave dame
-avait pour fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès de
-fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la gorge et le ventre.
-La gangrène étant venue, les médecins désespérant du malade, elle avait
-fait un voeu à Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle
-venait à Marseille faire faire l'_ex-voto_. Anatole se hâta de brosser
-l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère près de son fils couché.
-Il eut pour cela une centaine de francs.
-
-Cet _ex-voto_ lui amena la commande d'un épisode d'émeute dans les rues
-de Marseille, commande faite par un monsieur qui s'y fit représenter en
-Horatius Coclès de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau, où
-il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien payé. Un portrait
-qu'il fit d'un agent maritime lui amena toute la série des agents
-maritimes. Des figures d'odalisques avec des sequins, qu'il exposa à la
-devanture de Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage
-lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena large et joyeuse
-vie pendant plusieurs mois.
-
-Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. Mais
-l'oncle paraissait fort refroidi à son égard. Il était intérieurement
-offusqué des succès de son neveu, de la façon dont, avec sa gaieté, son
-esprit, sa familiarité, Anatole avait réussi dans sa société, au cercle,
-au café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé, relégué,
-au second plan, par cette place faite au Parisien, à l'artiste; les
-histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, après les histoires
-d'Anatole, ne faisaient plus rire: il ne brillait plus. Outre cela, il
-était blessé d'une certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec
-lui, le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries d'égalité
-et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à cause d'un vert caisse
-d'oranger usuel dans son commerce, «mon oncle _Schwanfurt_». Il trouvait
-enfin que mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là»,
-qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle avait l'air de le
-regarder comme le plaisir de la maison. Tout cela fit qu'il commença par
-ne plus inviter Anatole, et qu'il finit par lui remettre un beau jour la
-note de tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer
-qu'il avait la discrétion de ne les lui compter que trois francs pièce.
-Celte réclamation arrivait au moment où la vogue de l'artiste de Paris
-commençait à baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre;
-et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en avaient acheté
-une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était alors que se déclarait à
-Marseille le choléra qui faisait fuir à Lyon la moitié des habitants, et
-l'oncle d'Anatole un des premiers.
-
-Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de quoi se sauver.
-Il se trouva heureusement avoir affaire à un hôtelier qui avait encore
-plus peur que lui. Cet homme avait voulu lui donner son compte quelques
-jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec une contrition
-piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré le pisteur de l'hôtel. Il
-y avait déjà plusieurs mois que, forcé de faire des économies, Anatole
-allait dîner à l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec
-l'état-major des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner
-chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même de payer ce qu'il
-devait à la Poste. Anatole accepta, et pour ses vingt-cinq sous, il eut
-un dîner à trois services, dans la grande salle à manger de cent
-couverts, désolée et désertée, au bout de la grande table, où ne
-s'asseyaient plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui, et trois
-autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur Mondeux, dont
-les représentations étaient arrêtées net, et qui ne faisait plus
-d'argent, même dans les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé
-Regnault, et madame Regnault.
-
-On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait les uns les
-autres: tout ce petit monde était fort épouvanté, à l'exception du petit
-pâtre, qui n'avait pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième
-ciel des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les autres.
-
-Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier: l'hôte était si
-bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin, Anatole eut un héroïsme à
-la Gribouille: pour échapper à ces terreurs, il résolut de plonger
-dedans à fond; et il alla tout droit se faire inscrire au bureau des
-cholériques, pour visiter les malades et porter des secours.
-
-Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait, chez des
-pauvres diables, enragés de quitter leur vie de misère, chez des
-poissonniers et des poissonnières qui s'éteignaient le visage éclairé
-par les bougies d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit,
-enguirlandée de chapelets de coquillages. Il les touchait, les
-frictionnait, leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait:
-souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à peu,
-s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs, il finit par lui
-trouver comme un sinistre côté comique; et avec sa nature comédienne, sa
-pente à l'imitation, son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il
-lui revenait un moment de courage, des simulations caricaturales et
-terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait soignées,
-des morts auxquels il avait fermé les yeux: cela ressemblait à l'agonie
-se regardant dans une cuiller à potage, et au choléra se tirant la
-langue dans une glace!
-
-L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople, qui ne
-l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois chez son oncle avec un
-écuyer de Paris, le fameux Lalanne, qui dirigeait un cirque à Marseille.
-Toutes les affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté vers
-l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, l'inventeur du
-célèbre exercice de la boule; Emilie Bach, qui faisait valser son
-cheval, en le forçant à poser de deux tours en deux tours les pieds de
-devant sur la barrière des premières; Solié, qui courait debout, dans
-l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux. Toute cette
-troupe était engagée pour aller donner des représentations à
-Constantinople, dans le cirque où madame Bach avait gagné presque une
-fortune, en laissant le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en
-faisant la recette à la porte dans un turban.
-
-Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter en croupe derrière
-le cirque pour aller là-bas. L'affaire s'arrangeait: il était convenu
-qu'on le prenait pour contrôleur; mais le contrôleur dans la troupe
-devait, en cas de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le
-fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à reculer pour si
-peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait rentrait dans sa vocation. Il
-était naturellement un peu acrobate. Chez Langibout, il aimait à se
-pendre par les pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était
-d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait très-bien le
-saut périlleux du haut de son poêle d'atelier. Il avait à la fois le
-tempérament et l'enthousiasme des tours de force. Avec ces dispositions,
-il parvint en quelques semaines à faire le manége debout et à se tenir
-sur un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le cheval des
-deux pieds, sauter les banderoles; mais au bout de six mois, il n'en
-avait pas encore trouvé le courage, lorsqu'on apprit la mort de madame
-Bach. Constantinople lui échappait encore une fois!
-
-Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai du port,--quand
-tout à coup un homme lui tomba dans les bras en même temps qu'un singe
-sur la tête.
-
-L'homme était Coriolis.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de large.
-
-Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un pandémonium. L'étalage
-et le fouillis d'un luxe baroque, un entassement d'objets bizarres,
-exotiques, hétéroclites, des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le
-contraste de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes les
-couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste, un voyageur, un
-collectionneur, y mettaient le désordre et le sabbat du bric-à-brac.
-Partout d'étonnants voisinages, la promiscuité confuse des curiosités et
-des reliques: un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une lampe
-de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait sur la lame:
-_Penetrabit_, et un bouclier d'hippopotame pour la chasse au tigre, on
-pouvait voir un chapeau de cardinal à la pourpre historique tout usée;
-et un personnage d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir était
-accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la cuisson des
-hosties.
-
-Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des arabesques
-d'Alhambra, une tête de mort couronnait une panoplie qui dessinait
-vaguement, dessous, l'ostéologie d'un corps. Des sabres à pommeaux,
-arrangés en fémurs, des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des
-poignards courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des khandjars
-albanais, des flissats kabyles, des cimeterres japonais, des cama
-circassiens, des khoussar indous, des kris malais, se levait une espèce
-de squelette sinistre de la guerre, le spectre de l'arme blanche.
-Au-dessus de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient,
-comme à califourchon, des deux côtés d'un grand masque de sarcophage, la
-face noire et les yeux blancs: posés sur le front du large et effrayant
-visage, des gants persans en laine frisée lui faisaient une sorte
-d'étrange perruque de cheveux blancs.
-
-A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII à cadran de cuivre
-et à poids, une crédence moyen âge portait un moulage d'Hygie: devant
-elle, un ânon de plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc
-plein de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait comme
-un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant et un lutteur antique
-lancé en avant. La Léda de Feuchères, les jambes furieusement croisées
-autour du cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le
-Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une nymphe de
-Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette en ébène enrichie
-d'incrustations de nacre, représentant des fleurs de lys et des
-dauphins, masquait à demi un albâtre de Lagny, du XVIe siècle, ou était
-figuré le songe de Jacob.
-
-De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence, des toiles sur
-châssis empilées et retournées portaient en lettres noires: _1, rue
-Childebert, Paris, Hardy Alan, fabricant de couleurs fines_.
-
-Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un faisceau d'oriflammes
-et de drapeaux d'or, rouges et bleus, ayant servi à quelque
-représentation de théâtre, et qui, avec la fulgurance de leurs plis,
-avec leurs éclairs de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des
-Invalides et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide et
-triomphal, sortait de casques, de masses d'armes, de boucliers, de
-rondaches. Là-dessus, une tête de lion empaillée, la gueule ouverte, les
-crocs blancs, sortait du mur. Elle dominait et semblait garder un fauve
-chef-d'oeuvre, une petite copie du temps du _Martyre de Saint-Marc_, de
-Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait d'une boiserie noire
-reliée à un coffre en bois de chêne sculpté, orné de petites armoiries
-peintes et dorées. Sur un coin du coffre qui portait cela, une boîte à
-couleurs ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de
-petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur, au milieu
-desquels de vieux tubes vides et dégorgés avaient le chiffonnage d'un
-papier d'argent. Il y avait encore sur le coffre, un grand plat
-hispano-arabe, à reflets mordorés, où s'éparpillait un paquet de
-gravures, un serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze
-florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès à dessins
-bleus, et une grande statue en bois de sainte Barbe, à la main de
-laquelle était suspendu, par un cordonnet, un petit médaillon en cire,
-le portrait d'une vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93.
-
-Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de plâtres peints, de
-grands écussons bariolés et coloriés. Un profil de Diane de Poitiers, la
-chair rosée, les cheveux blondissants, sous un clocheton gothique et
-flamboyant, à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur un socle à
-pivot, des pipes accrochées et serrées à la gorge par deux clous, un
-fragment du Parthénon, un relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère
-folle de Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une étagère
-chargée de bouteilles turques zébrées d'or et d'azur, un houka, enlacé
-du serpent poussiéreux de son tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une
-planche de coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante,
-traversée d'éclairs d'irisations.
-
-Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés les uns devant les
-autres, le premier sur un chevalet Bonhomme, le second sur la peluche
-rouge de deux chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'oeil allait,
-sur le panneau de droite, à un masque de Géricault, sur lequel était
-jeté de travers un feutre de pitre à plumes de coq. Après le masque,
-c'était une petite Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos,
-une branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par un modèle
-de femme, un dimanche des Rameaux. A côté de la Vierge, une mince
-colonnette, à enroulements or, argent, bleu et rouge, semée de
-croissants de lune argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut
-une boule couverte de dessins astrologiques.
-
-Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale abandonnée,
-sur le bas de laquelle étaient écrits, à la craie, des adresses d'amis,
-des noms de modèles, des dates de rendez-vous, des mémentos de la vie
-parisienne, qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la toile
-était pendue l'ossature d'une tête de chameau, avec tout son
-harnachement de brides mosaïquées de pierres bleues, tout un entourage
-de sellerie orientale, d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait
-un manteau de peau d'un grand chef des _Pieds noirs_, troué d'un trou de
-balle, et qui avait été échangé, dans le pays, contre vingt-deux poneys.
-
-En bas, une petite armoire vitrée laissait voir, pressées et mêlées, des
-étoffes d'où s'échappaient des fils d'or, des soieries à couleurs de
-fleurs, des vestes turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle
-fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques d'un monceau
-de charbon de terre étincelaient contre le poêle qui allait enfoncer le
-coude de son tuyau dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint
-Michel terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique,
-gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur de Coriolis:
-
- Quare
- Nec time
- Hic aut illic mors
- Veniet.
-
-Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères et un
-médaillon bronzé d'une tournure furieuse à la Préault, pendaient une
-paire de castagnettes et deux souliers de danseuse espagnole, qui
-avaient comme une ombre de chair au talon. La décoration continuait par
-un bas-relief de camarade, un sujet de prix de Rome, portant le cachet
-en creux, au haut, à gauche: _École royale des Beaux-Arts_. Et le mur
-finissait par un moulage de la Vénus de Milo.
-
-Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin loué, était debout
-devant la déesse, et il en écornait un grand morceau avec sa pose de
-bois qui faisait la cour à Colombine.
-
-Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un grand divan-lit qui
-ne laissait de place, dans un coin, qu'à une psyché en acajou, à pieds à
-griffes. Sous le jour de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là
-entre deux grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un large
-_tendo_ de toile grise, qui rappelait le ton et le grand pli lâche d'une
-voile sur une dunette de navire. Ce _tendo_ pendait à des cordes que
-paraissaient tenir, de chaque côté de la baie, deux grands anges de
-style byzantin, peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux
-de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux deux encoignures du
-fond, deux moulages de femme de grandeur naturelle, les deux moulages
-admirables du corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière
-et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était la vie,
-c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes, celle
-surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de jour, ce dos que fouettait,
-sur tous ses reliefs et sur le plein de ses orbes, une lumière
-chatouillante allant se perdre le long de la jambe sur le bout du talon.
-Une ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de mystère et de
-paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, qui, avec ses odeurs de
-dépouilles sauvages et sa couleur de désert, semblait abriter le
-recueillement et la rêverie de la tente.
-
-Là-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis qui peignait
-debout;--Anatole, qui faisait sur un album, en fumant une cigarette, un
-croquis d'après un corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;--et le
-singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la chaise
-d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant de regarder quand
-il regardait, crayonnant quand il crayonnait, appuyant avec rage son
-porte-crayon sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, il
-avait des étonnements, des désespoirs; il jetait de petits cris de
-colère, il tapait sur le papier: son crayon était rentré et ne marquait
-plus. Il voulait le faire ressortir, s'acharnait, flairait le
-porte-crayon avec précaution, comme un instrument de magie, et finissait
-par le tendre à Anatole.
-
-Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir commençait à se
-mêler à la fumée des cigarettes. Une vapeur vague où les objets se
-perdaient et se noyaient tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les
-murs salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet, dans les
-angles, aux quatre coins, il s'amassait un voile de brouillard. La
-gaieté de la lumière mourante allait en s'éteignant. De l'ombre tombait
-avec du silence: on eût dit qu'un recueillement venait aux choses.
-
-Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se perdit dans les
-rêveries que l'heure douteuse fait passer dans les yeux d'un peintre
-devant son oeuvre. Anatole alla s'étendre à la place que les pieds du
-dormeur laissaient libre sur le divan. Le singe disparut quelque part.
-
-Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de ce sommeil du
-crépuscule qui paraît faire descendre dans les ciels peints le ciel du
-dehors, et retirer lentement des couleurs le soleil qui s'en va de la
-journée. La mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur les
-toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées du soir; la
-nuit s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientôt les tableaux, vus
-sur le côté, firent les taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou
-d'un tapis de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes des
-compositions qui prirent, dans la masse de leurs ombres un caractère
-confus, étrange, presque fantastique. Les petites colonnes encastrées
-dans le mur, les consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient
-encore un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours plus
-mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du Saint-Marc, du noir
-était entré dans la gueule ouverte du lion qui paraissait bâiller à la
-nuit.
-
-Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. Les plâtres
-devenaient frustes à l'oeil, et des apparences de formes à demi perdues
-ne laissaient plus voir que des mouvements de corps lignés par un
-dernier trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de
-bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait à pleuvoir
-ce gris de la nuit qui ressemble à une poussière. La fin de la lumière
-agonisait dans les tableaux: ils s'évanouissaient sur place,
-décroissaient sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail
-de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse décomposition
-du jour. Comme lassée et retombant sur l'épaule, la tête de mort sembla
-se pencher davantage et se baisser sur un manche de yatagan.
-
-Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne se voit plus que ce
-qui est de l'or: l'ombre avait mangé tout le bas de l'atelier. Il n'y
-restait plus de lumière qu'aux deux godets de la palette de Coriolis,
-posée sur une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient
-plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des yeux. Puis des taches
-noires couvrirent les tableaux. L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux
-murs. Une paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa,
-disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans l'atelier qu'une
-lueur d'un blanc vague sur un oeuf d'autruche pendu au plafond, et dont
-on ne voyait déjà plus ni la corde ni la houppe de soie rouge.
-
-A ce moment, le domestique apporta la lampe.
-
-Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira, se leva: c'était
-Chassagnol.
-
-Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les mouvements,
-l'espèce de frisson d'un homme agitant et secouant la dernière lâcheté
-de sa somnolence. Et tout à coup: Ingres! Delacroix!--il jeta ces deux
-grands noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie sur
-laquelle il s'était endormi.
-
---Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons donc! Ingres!...
-Il y a trois dessins: d'abord l'absolu du beau: le Phidias; puis le
-dessin italien de la Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci;
-puis le dessin _rengaine_... encore beau, mais avec des indications, des
-appuiements, des soulignements de choses qui doivent être perdues dans
-la ligne, fondues dans la coulée, le jet de tout le dessin... Tenez! par
-exemple, un modèle, mettez-le là: Léonard de Vinci le dessinera avec
-ingénuité... tout auprès... poil par poil, comme un enfant... Raphaël y
-mettra, dans l'après-nature de son dessin, le ressouvenir de formes,
-l'instinct d'un noble à lui... Eh bien! dans le Vinci comme dans le
-Raphaël, dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui a
-interprété, il y aura plus que le modèle, quelque chose qu'ils seront
-seuls à y voir... Tenez! voilà une tête de cheval de Phidias... Eh bien!
-ça a l'air de n'être que la nature: moulez une tête de cheval et
-voyez-la à côté!... C'est le mystère de toutes les belles choses de
-l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai et la réalité
-même, mais c'est de la réalité vue par de la personnalité de génie...
-Chez Ingres? Rien de cela... Ce qu'il est, je vais vous le dire:
-l'inventeur au dix-neuvième siècle de la photographie en couleur pour la
-reproduction des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!... Delacroix, lui,
-c'est l'autre pôle... Un autre homme!... L'image de la décadence de ce
-temps-ci, le gâchis, la confusion, la littérature dans la peinture, la
-peinture dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans la
-prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le
-tourment moderne... Des éclairs de sublime dans tout cela... Au fond, le
-plus grand des ratés... Un homme de génie venu avant terme... Il a tout
-promis, tout annoncé... L'ébauche d'un maître... Ses tableaux? des
-foetus de chefs-d'oeuvre!... l'homme qui, après tout, fera le plus de
-passionnés comme tout grand incomplet... Du mouvement, une vie de fièvre
-dans ce qu'il fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en
-avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se perdant à chercher
-la boulette du sculpteur, le modelage de triangles et de losanges, qui
-n'est plus le contour de la ligne d'un corps, mais l'expression,
-l'épaisseur du relief de sa forme... Le coloriste? Un harmoniste
-désaccordé... pas de généralité d'harmonie... des colorations dures,
-impitoyables, cruelles à l'oeil, qui ont besoin de s'enlever sur des
-tonalités tragiques, des fonds tempétueux de crucifiement, des vapeurs
-d'enfer comme dans son Dante... Une bonne toile, ça!... Pas de chaleur,
-avec toute cette violence de tons, cette rage de palette... Il n'a pas
-le soleil... La chair, il n'exprime pas la chair... Point de
-transparence... des crépis rosâtres, des rouges d'onglée, il fait de
-cela la vie, l'animation de la peau... Toujours vineux... des
-demi-teintes boueuses... Jamais la belle pâte coulante, la grande
-traînée délavée des maîtres de la chair... Avec cela un insupportable
-procédé d'éclairage des corps et des objets, des lumières faites avec
-des hachures ou des traînées de pur blanc, des lumières qui ne sont
-jamais prises dans le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent
-comme des repeints... Regardez dans le _Dante_ ce brillant de bord
-d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant du pied le ventre de
-la femme... Delacroix! Delacroix! Un grand maître? oui, pour notre
-temps... Mais au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!...
-
---Merci!--fit Anatole.--Eh bien? alors, qu'est-ce qui nous restera comme
-grands peintres?
-
---Les paysagistes,--répondit Chassagnol,--les paysagistes...
-
-Une brusque détonation lui coupa la parole.
-
---Hé! là-bas?--fit Anatole en regardant le coin de l'atelier d'où le
-bruit était parti; et s'approchant de la petite table sous laquelle on
-mettait les bouteilles de bière, il aperçut le singe blotti qui, les
-yeux fermés, faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant
-encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière qu'il avait
-débouché.
-
---Farceur!--dit Anatole; et il le saisit par la patte. Le singe se fit
-tirer comme quelqu'un qu'on va battre; et au moment où Anatole allait
-lui donner une correction, il fut sauvé par l'annonce du dîner.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui avait voulu
-absolument lui payer ses dettes à Marseille et son voyage. Aux
-résistances, aux susceptibilités, aux délicatesses fières d'Anatole,
-Coriolis avait répondu par des mots d'une brutalité cordiale, lui disant
-que «c'était trop bête» et qu'il l'emmenait.
-
-Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était mort; et il
-revenait, après avoir été à Bourbon prendre possession de la succession.
-Il était riche, il avait maintenant une quinzaine de mille livres de
-rentes. Il comptait prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui;
-et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait bien,
-jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une embellie. La chaleur
-des offres de Coriolis, leur simple et rude amitié avaient triomphé des
-scrupules d'Anatole, qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de
-Coriolis, dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.
-
-Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui ne se suffisent pas
-et qui ont besoin de la présence, de l'habitude de quelqu'un à côté
-d'eux. Il avait peine à passer une heure dans une chambre où n'était pas
-un être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver la vie
-enfermée de l'Occident dans un grand appartement où il serait tout seul,
-seul à vivre, seul à travailler, seul à dîner, toujours en tête-à-tête
-avec lui-même. Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la
-solitude, il avait toujours mis une femme dans son intérieur et fini ses
-liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage d'Anatole, il voyait
-une gaie et amusante société de tous les instants, qui le sauverait de
-l'enlacement d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin qu'il
-s'était défendue: le mariage.
-
-Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il eût de la
-répugnance contre le mariage; mais le mariage lui semblait un bonheur
-refusé à l'artiste. Le travail de l'art, la poursuite de l'invention,
-l'incubation silencieuse de l'oeuvre, la concentration de l'effort lui
-paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune
-femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la jalousie d'une
-chose plus aimée qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un
-enfant, brisant ses idées, lui prenant son temps, le rappelant au
-_fonctionarisme_ du mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la
-famille, au monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et
-l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social qu'est un vrai
-artiste.
-
-Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste sa
-liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience. Il avait encore sur la
-femme, l'épouse, l'idée que c'était par elle que se glissaient, chez
-tant d'artistes, les faiblesses, les complaisances pour la mode, les
-accommodements avec le gain et le commerce, les reniements
-d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement de leur
-vocation pour descendre à la production industrielle hâtée et bâclée, à
-l'argent que tant de mères de famille font gagner à la honte et à la
-sueur d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la paternité
-qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait de la production
-spirituelle, l'attachait à une création d'ordre inférieur, l'abaissait à
-l'orgueil bourgeois d'une propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes
-sortes de servitudes, d'abdications et de ramollissements pour
-l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état doux,
-lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend la fibre nerveuse et
-où s'éteint la fièvre qui fait créer. Au mariage, il eût presque
-préféré, pour un tempérament d'artiste, une de ces passions violentes,
-tourmentées, qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner des
-chefs-d'oeuvre.
-
-En somme, il estimait que la sagesse et la raison étaient de ne demander
-que des satisfactions sensuelles à la femme, dans des liaisons sans
-attachement, à part du sérieux de la vie, des affections et des pensées
-profondes, pour garder, réserver, et donner tout le dévouement intime de
-sa tête, toute l'immatérialité de son coeur, le fond d'idéal de tout son
-être, à l'Art, à l'Art seul.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole passait des
-journées à observer le singe qu'on appelait Vermillon, à cause du goût
-qu'il avait pour les vessies de _minium_. Le singe s'épouillait
-attentivement, allongeant une de ses jambes, tenant dans une de ses
-mains son pied tordu comme une racine; ayant fini de se gratter, il se
-recueillait sur son séant, dans des immobilités de vieux bonze: le nez
-dans le mur, il semblait méditer une philosophie religieuse, rêver au
-Nirvanâ des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse et
-soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée, creusée, comme un plan de
-filou, qui lui plissait le front, lui joignait les mains, le pouce de
-l'une sur le pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa
-physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant ces petits
-animaux, l'air inquiétant de pensée qu'ils ont, ce ténébreux travail de
-malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre
-de l'homme, leur manière grave de regarder avec une main posée sur la
-tête, tout l'indéchiffrable des choses prêtes à parler qui passent dans
-leur grimace et leur mâchonnement continuel. Ces petites volontés
-courtes et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses d'un
-objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent, pour se gratter
-le dos, ces tremblements tout palpitants de désir et d'avidité
-empoignante, ces appétences d'une petite langue qui bat, puis tout à
-coup ces oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les yeux dans
-le vide, les mains entre les deux cuisses; le caprice des sensations, la
-mobilité de l'humeur, les prurigos subits, les passages de la gravité à
-la folie, les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes,
-semblent mettre en une heure le caractère de tous les âges, mêler des
-dégoûts de vieillard à des envies d'enfant, la convoitise enragée à la
-suprême indifférence,--tout cela faisait la joie, l'amusement, l'étude
-et l'occupation d'Anatole.
-
-Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva à singer le
-singe, à lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lèvres, ses
-petits cris, sa façon de cligner des yeux et de battre des paupières. Il
-s'épouillait comme lui, avec des grattements sur les pectoraux ou sous
-le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe, d'abord étonné, avait
-fini par voir un camarade dans Anatole. Et ils faisaient tous deux des
-parties de jeu de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des
-élancements, une espèce de course volante entre l'homme et la bête, un
-bousculement, un culbutis, un tapage, des cris, des rires, des sauts,
-une lutte furieuse d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le
-bruit, le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de deux
-singes qui se donnent la chasse. Les meubles, les plâtres, les murs en
-tremblaient. Et tous deux, au bout de la course, se trouvant nez à nez,
-il arrivait presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de
-l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, Vermillon,
-piété sur ses quatre pattes, la queue roide, sa raie de vieille femme
-dessinée sur son front qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau
-tendu et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort à crans,
-et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à ce moment, il trouvait en
-face de lui une tête qui ressemblait tellement à la sienne, une
-répétition si parfaite de sa colère de singe, que tout décontenancé,
-comme s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde et s'en
-allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier animal qui lui
-ressemblait tant.
-
-C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de
-l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas là, Vermillon restait à
-bouder solitairement dans un coin, refusait de jouer avec des mouvements
-grognons qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes
-insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur la peau, sans
-mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement. Quoiqu'il eût la
-longue mémoire rancunière de sa race, des patiences de vengeance qui
-attendaient des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces, ses
-cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque chose, c'était à
-lui qu'il faisait son petit cri de demande. C'était à lui qu'il se
-plaignait quand il était un peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait
-pour demander une intercession, quand il avait fait quelque mauvais coup
-et qu'il sentait une correction dans l'air. Quelquefois, au soleil
-couchant, il lui venait de petits gestes de câlinerie qui demandaient
-pour s'endormir les bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête.
-
-Il semblait que le singe se sentait comme rapproché par un voisinage de
-nature de ce garçon si souple, si élastique, à la physionomie si mobile;
-il retrouvait en lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais
-presque un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux que de le
-voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer avec ses petites mains
-de lui toucher la langue, comme s'il avait eu l'idée de chercher à se
-rendre compte de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et que
-lui n'avait pas.
-
-A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur l'autre. Si
-Vermillon avait donné du singe à Anatole, Anatole avait donné de
-l'artiste à Vermillon. Vermillon avait contracté, à côté de lui, le goût
-de la peinture, un goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de
-couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'était
-mis à arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, à les
-tremper dans le ruisseau, et à les promener sur ce qu'il trouvait d'à
-peu près blanc. Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces
-évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à peu près là.
-Il n'avait pu encore tracer, en dessinant d'après nature, que des ronds,
-toujours des ronds, et il était à craindre que ce genre de dessin
-monotone ne fût le dernier mot de son talent.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue
-de Vaugirard, excellent ménage de deux hommes et d'un singe, de ces
-trois inséparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois êtres que
-voici.
-
-Vermillon était un macaque _Rhésus_, le macaque appelé _Memnon_ par
-Buffon. Sur sa fourrure brune, aux épaules, à la poitrine, il avait des
-bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache
-blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tête
-des espèces de cheveux plantés très-bas avec une raie qui s'allongeait
-sur le front. Dans ses grands yeux bruns, à prunelles noires, brillait
-une transparence d'un ton marron doré. La pinçure de son petit nez
-aplati montrait comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une cire.
-Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. Des tons fins de
-teint de vieillard jouaient sur le rose jaunâtre et bleuâtre de sa peau
-de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de
-papier, traversées de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses
-miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux
-d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris
-d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant.
-
-Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, les privations,
-les excès, commençaient à dessiner le masque et la calvitie d'une tête
-de philosophe cynique.
-
-Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, la tête
-petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garçon se cognant
-aux linteaux des portes basses, au plafond des coupés, aux lustres des
-appartements de Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne
-pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes
-d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tête sur les tablettes des
-cheminées et les rebords des poêles, à moins qu'il ne les nouât, en
-sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son
-pantalon remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqué
-d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vêtements
-amples, donnaient à sa personne, à sa tournure, un dégingandement qui
-n'était pas sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, qui
-ressemblait à une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de
-petits yeux noirs brillants, pétillants, qui éclairaient à la moindre
-impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom
-patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lèvres pleines, un
-peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement boucanée de son
-visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacité, une énergie
-sympathiques, une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur
-amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième
-siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant de ce joli accent
-mouillé de son pays, qui lui revenait quand il parlait à une femme.
-
-Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament féminin, une
-nature de paresse, de volupté, portée à une vie sans travail et de
-jouissances sensuelles, une vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été
-contrariée par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler à
-une de ces carrières d'observation, de mondanité, de plaisir, à un de
-ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres
-savaient créer, sous Louis-Philippe, pour tel séduisant créole. Même à
-l'heure présente, engagé comme il l'était dans la lutte de ses
-ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout
-soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui
-fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuité lui
-manquait dans le courage et le labeur de la production. Il éprouvait à
-tout moment des défaillances, des fatigues, des découragements. Des
-journées venaient où l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur
-parisien, des journées qu'il usait, étourdissait, perdait à faire de la
-fumée et à boire des douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue
-violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il avait eu, pour
-se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et
-aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupée encore
-à regarder des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, son
-tempérament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par
-fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraîner, de se lier au
-travail par la force maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela,
-tombant, de l'oeuvre désertée, dans des inactions désespérées d'un mois.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalité,
-alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui
-fréquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard.
-
-Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré
-aux yeux de Paris, un Orient de lumière aux ombres blondes, tout
-pétillant de couleurs tendres. Aux objections de première surprise et
-d'étonnement, il se contentait de répondre:--Si, c'est bien cela; et
-souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait
-rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se
-mettait-il à dire--cela, je le sais... et je suis sûr que je le sais...
-Je suis une mémoire... Je ne suis peut-être pas autre chose, mais j'ai
-cela du peintre: la mémoire... Je puis poser sur la toile le ton juste,
-rigoureux, qu'a tel mur là-bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui
-est là dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est
-précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au mois de
-juillet... C'est mathématique, voyez-vous... absolu comme deux et deux
-font quatre...--Une seule fois, un jour où la discussion s'était animée,
-et où, dans l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps
-avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de
-l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la turque sur le divan, le doigt,
-dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à
-une ses idées sur un grand rival, ainsi:
-
---Decamps!... Decamps n'est pas un naïf... Il n'est pas arrivé tout neuf
-devant la lumière orientale... Il n'a pas appris le soleil, là... Il
-n'est pas tombé en Orient avec son éducation de peintre à faire, avec
-des yeux tout à fait à lui... Il était formé, il savait... Il a vu avec
-un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des
-procédés... Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres
-font la lumière dans les tableaux... Il avait trop vécu avec les
-Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le
-coup de soleil du Rembrandt du Salon carré... Enfin, pour moi, quand il
-a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié, abandonné... Il n'a pas
-assez voulu voir comment la lumière qu'il avait devant les yeux se
-faisait, et alors, pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré
-ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincérité:
-il n'a pas eu l'émotion de la nature... Toujours trop de lui dans ce
-qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, être un
-refléteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait très-peu de
-chose en pleine lumière... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumière
-diffuse... Il ne connaît pas ça, les bains de jour, les pleins soleils
-aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues,
-des culs-de-sac, des compartiments de lumière dans des corridors
-d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses
-gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire à cacheter...
-Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez,
-non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du
-blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de
-là... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des
-couleurs est d'un coloriste, paraît d'un coloriste dans une reproduction
-gravée ou lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose,
-absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: le rapport des
-valeurs... Par exemple, voici un Velasquez...
-
-Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille
-d'album.
-
---Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumière, de noir et de
-blanc... Il les combinera dans une tête, un pourpoint, une écharpe, une
-culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de
-quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, orangé, ou jaune,
-ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr qu'il s'arrangera toujours pour
-garder les valeurs d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc...
-Decamps ne s'est jamais douté de ça... Ce qui l'a sauvé, c'est que
-presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des
-réveillons, des espèces de crayons noirs relevés de touches de pastel...
-Ça peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne sais
-pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie
-Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines
-inondées une partie de l'année... C'est une vaporisation continuelle...
-Tenez! une évaporation d'eau de perles... tout brille et tout est
-doux... la lumière, c'est un brouillard opalisé... avec des couleurs...
-comme un scintillement de morceaux de verre coloré...
-
-
-
-
-XL
-
-
-Lors de son retour en France, vers la fin de l'année 1850, Coriolis
-s'était trouvé à court de temps pour exposer au Salon qui ouvrait, cette
-année-là, le 30 décembre. Anatole avait vainement essayé de le décider à
-envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles esquisses.
-Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais étalé, il lui fallait un
-début qui fût un coup d'éclat. Il ne voulait arriver devant le public
-qu'avec des morceaux faits, où il aurait mis tout son effort,
-l'achèvement du temps.
-
-L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le loisir de
-travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa, les retoucha,
-les retournant pour les laisser dormir, y revenant avec des yeux plus
-froids et détachés de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous
-les coins cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même.
-
-Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses souvenirs et ses
-croquis, était le campement de Bohémiens dont il avait envoyé à Anatole
-l'ébauche écrite. Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait,
-errante et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil dans les
-bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de sorcière et de fée, un
-mélange de basse-cour, de dortoir et de forge, des berceaux
-multicolores, comme de petits lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un
-troupeau d'enfants, de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et
-d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et son fouillis,
-revivait dans la peinture claire, cristallisée, pétillante de Coriolis,
-pleine de retroussis de pinceau, d'accentuations qui, dans les masses,
-relevaient un détail, jetaient de l'esprit sur une figure, sur une
-silhouette.
-
-Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. D'une touche fraîche
-et légère, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet,
-Coriolis avait jeté sur la toile le riant éblouissement de ce morceau de
-ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries
-vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques d'eau où
-semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un rayonnement d'un bout à
-l'autre, sans ombre, sans noir, un décor de chaleur, de soleil, de
-vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de
-pierres précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et
-comme l'aimait Coriolis.
-
-Le troisième de ses tableaux représentait une caravane sur la route de
-Troie. C'était l'heure frémissante et douce où le soleil va se lever;
-les premiers feux, blancs et roses, répandant le matin dans le ciel,
-semblaient jeter les changeantes couleurs tendres de la nacre sur le
-lever du jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient.
-
-La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier coup de
-pinceau que les peintres donnent à leurs tableaux dans leur cadre de
-l'Exposition.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se
-sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de
-toute lettre de refus, les promesses de réception faites à ses tableaux
-par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait
-vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami était refusé, au
-moins pour une de ses toiles. La tête de Coriolis se mit à travailler
-là-dessus. Il était embarrassé pour sortir de cette incertitude qui lui
-taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir
-leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son
-retour de Rome, et qui était devenu un artiste posé, lancé, «pourri de
-relations». Coriolis se décidait à aller voir Garnotelle.
-
-Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture posé
-sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers
-riches, de l'art heureux, du succès, dont le petit trottoir montant
-n'est guère foulé que par des artistes décorés. Vers le milieu de la
-cité, à une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un
-domestique à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un
-atelier à la claire peinture lilas.
-
-Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des gravures de
-Marc-Antoine, des dessins à la mine de plomb grise, portant sur leur
-bordure le nom de M. Ingres. Les meubles étaient couverts d'un reps gris
-qui s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture de
-l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à anses de serpents
-tordus, posaient sur un grand meuble à glaces de vitrine, laissant voir
-la collection, reliée en volume dorés sur tranche, des études et des
-croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes
-feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espèce de
-grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano droit ouvert. Tout était
-net, rangé, essuyé, jusqu'aux plantes qui paraissaient brossées. Rien ne
-traînait, ni une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse.
-C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement classique
-et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre
-spécialement aux portraits de dames du monde.
-
-Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou à
-col de cygne, reposait un portrait de femme entièrement terminé et
-verni. Devant ce portrait était un tapis, et devant le tapis, trois
-fauteuils en place, fatigués d'un passage de personnes, formaient un
-hémicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là un air
-d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis
-reconnut le portrait: c'était le portrait de la femme d'un riche
-financier, un portrait que les journaux avaient annoncé comme devant
-être le seul envoi de Garnotelle au Salon.
-
-Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.
-
---Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'équilibre
-d'un homme qui retrouve un ami oublié.--Tu as été longtemps là-bas,
-sais-tu? Je suis enchanté... Ah! tu regardes mon exposition...
-
---Comment, ton exposition?
-
---Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces
-choses-là... Eh bien! j'ai tout bonnement écrit à la Direction que
-j'avais besoin d'un délai pour finir... et voilà... Je n'envoie pas
-comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulière,
-comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun
-des martyrs... Vous êtes distingué par l'administration... cela fait
-très-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas
-le plus mal placé... Ah çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu
-avais quelque chose?
-
---Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement pour ça... Je ne
-sais pas si je suis refusé... Et je voudrais être fixé, savoir
-décidément...
-
---Oh! très-bien... C'est très-facile... Je te saurai cela ce soir... Où
-demeures-tu?
-
---Rue de Vaugirard, 23.
-
---Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu
-dans le monde... les ponts à traverser... Et ça te va-t-il, mon
-portrait?
-
---Très-bien... très-bien... Le collier de perles... Oh! il est
-étonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme.
-
---Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage... Si j'avais voulu,
-ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il était deux, trois
-heures... enfin une heure honnête pour se présenter chez une femme qui
-ne l'est pas... Elle était au lit... Une chambre de satin, feu et or...
-éblouissante... Elle s'amusait à faire ruisseler dans une grande
-cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des
-diamants, de l'or... Elle était à demi sortie du lit, les épaules nues,
-des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles
-ont!... elle m'a demandé son portrait comme une chatte... J'ai été
-héroïque, j'ai refusé... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-là,
-quand on voit du monde, quand on connaît des femmes bien, c'est toujours
-une mauvaise affaire... ça jette de la déconsidération sur un talent...
-il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse?
-
---23, rue de Vaugirard.
-
---Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté... parce que j'ai tant de
-choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que
-tu as rapporté... Je serais très-curieux... Veux-tu que nous descendions
-ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin...
-
-Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent
-dehors:--Pourquoi,--dit-il à Coriolis,--n'habites-tu pas par ici?
-
---Pourquoi?--répondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il désigna une
-croisée.--Vois-tu ces bougies roses à cette toilette, des bougies
-couleur de chair qui font penser à la jambe d'une danseuse dans un bas
-de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit chien
-de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge...
-Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort
-par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voilà
-ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour
-moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me
-connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier
-d'étudiants qui ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée... Ici,
-je redeviendrais un créole... et je veux faire quelque chose...
-
---Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand
-avec l'école nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro
-Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les
-thermes de Caracalla...
-
-Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poignée de main, sur
-la porte du café Anglais.
-
-Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, qui portait
-écrit au crayon: «Les trois _reçus_.»
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!
-
-Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu
-sans dormir, dans l'anxiété de savoir où l'on a placé leurs oeuvres, et
-l'impatience d'écouter ce que ce public de première représentation va en
-dire. Médailles, décorations, succès, commandes, achats du gouvernement,
-gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est là, derrière ces
-portes encore fermées de l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes,
-tous se précipitent.
-
-C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en bande, en famille,
-en tribu; des artistes gradés donnant le bras à des épouses qui ont des
-cheveux en coques, des artistes avec des maîtresses à mitaines noires;
-des chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un feutre pointu;
-puis des hommes du monde qui veulent «se tenir au courant»; des femmes
-de la société frottées à des connaissances artistiques, et qui ont un
-peu dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois
-venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants
-jettent à leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudités avec
-une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies,
-à la robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas de
-mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au nez, à passer la
-revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie.
-Du monde de tous les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le
-tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices
-fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refusés
-hérissés, allumés, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et
-des jugements féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus pour
-admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris à lire; et çà et
-là, au milieu de tous, coupant le flot, la marche familière et l'air
-d'être chez elles, des modèles allant aux tableaux, aux statues où elles
-retrouvent leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me voilà!» à
-l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende... On ne voit que
-des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les façons
-ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations
-stupéfiées, religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il y a des
-coups d'oeil de joie que jette un concurrent à un tableau raté de
-camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre,
-d'autres qui restent en arrêt, les bras croisés et le livret sous un
-bras, serré sous l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en
-_o_, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement
-désolé, et le navrement éreinté qui vient aux visages des malheureux
-obligés par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il
-y a les silencieux qui se promènent avec les mains à la Napoléon
-derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les noteurs qui
-écrivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui
-expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis à peine
-séché, les agités qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un
-paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui
-parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des mots comme _smorfia_.
-Il y a des hommes qui traînent des troupeaux de femmes aux sujets
-historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se
-tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à cravates
-de foulard, les longs cheveux rejetés derrière les oreilles, qui
-serpentent à travers les foules et crachent, en courant, à chaque toile,
-un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux
-convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de
-petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes en redingotes,
-chacun le bras sur l'épaule d'un frère, immobiles; changeant seulement
-de pied de cinq en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et
-tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres crétins...
-
-Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, les
-émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces
-murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une année!
-
-Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il n'avança pas l'heure
-du déjeuner, par une espèce de déférence pour la blague d'Anatole. Mais
-au dessert l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole
-mettait des éternités à prendre son café. Et le voyant siroter son
-gloria en disant tranquillement:--Nous avons bien le temps!--il l'enleva
-brusquement de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui dans
-les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, l'appelait, le
-retenait: Coriolis s'échappait, allait devant lui; il voulait se voir.
-
-Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna dans la poitrine
-ce coup de poing que vous envoie votre oeuvre exposée, accrochée,
-publique. Tout disparut; il eut ce premier grand éblouissement de sa
-chose où chacun voit en grosses lettres: MOI!
-
-Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au bout d'un moment, il
-trouva que sa place, si bonne qu'elle fût, avait des inconvénients, des
-voisinages qui lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la
-Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. Sa Vue d'Adramiti
-avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement
-sobre de Garnotelle, placé à côté, le faisait paraître un peu trop
-«bouchon de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la
-cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis
-était peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estimé tout à
-fait bien placé que s'il avait été exposé absolument seul dans le Salon
-d'honneur. Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se
-plaindre; et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché par
-d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener dans le voisinage de
-ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui étaient à côté,
-l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de
-lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui
-stationnaient devant sa signature.
-
-Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct, tout vif et
-présent, la joie chaude de l'homme qui se voit et se sent applaudi par
-un public qu'il touche des yeux et du coude. Il lui passa un
-chatouillement d'orgueil au bruit de son nom qui marchait dans la foule.
-Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations, des chaleurs
-de sympathie, des riens, des gestes, des approbations de tête, qui
-saluaient et félicitaient ses toiles. Une bande de rapins en passant
-lança des hourras. Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de
-penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure s'avançant, les
-passants s'amassèrent; aux regardeurs isolés, aux petits groupes succéda
-un rassemblement grossissant, trois rangées de spectateurs tassés,
-serrés, emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos,
-froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de femmes, et
-renversant une soixantaine de fonds ronds de chapeaux noirs où le jour
-tombé d'en haut lustrait la soie.
-
-Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu le prendre par
-le bras en lui disant:
-
---Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?
-
-Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis, en fumant son
-cigare et en regardant devant lui, revoyait tous ces dos devant ses
-tableaux.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une réaction.
-
-On ne trouble point impunément les habitudes du public, ses idées
-reçues, les préjugés avec lesquels il juge les choses de l'art. On ne
-contrarie pas sans le blesser le rêve que ses yeux se sont faits d'une
-forme, d'une couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté
-l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, nuancé,
-vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait, le déconcertait.
-Cette interprétation imprévue dérangeait la manière de voir de tout le
-monde, elle embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites
-de couleur orientale.
-
-Puis cette peinture avait contre elle le nom de son auteur, ce qu'un nom
-noble ou d'apparence nobiliaire inspire contre une oeuvre de préventions
-trop souvent justifiées. La signature _Naz de Coriolis_, mise au bas de
-ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un homme du monde et de
-salon, occupant ses loisirs et ses lendemains de bal avec le passe-temps
-d'un art. A beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer
-sûrement le talent là où ils croient être assurés de rencontrer le
-travail, l'application, la peine de tout un homme et l'ambition de toute
-une carrière d'artiste, ce nom donnait toutes sortes d'idées de
-méfiance, une prédisposition instinctive à ne voir là qu'une oeuvre
-d'amateur, d'homme riche qui fait cela pour s'amuser.
-
-Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, qui a ses
-embranchements sur les brasseries de la peinture, les ramassa et les
-envenima. Elle fut impitoyable, féroce pour Coriolis, pour cet homme
-ayant des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et qui, inconnu
-hier, accaparait, à la première tentative, l'intérêt d'une exposition.
-Le petit peuple du bas des arts ne pouvait pardonner à une pareille
-chance. Aussi pendant deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces
-arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires et les
-grands hommes sans nom, où chauffent ces succès de la Bohême, auxquels
-chacun apporte l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait
-lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On le déchira spécialement
-à l'estaminet du _Vert-de-gris_, le rendez-vous des _amers_. Les
-_amers_, les amers spéciaux que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et
-qu'exaspère cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère
-anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une fortune soudaine,
-énorme, tous les bonheurs de gloire de celui qui arrive, les amers, tout
-ce monde d'avenirs aigris, de jeunes talents grisés de compliments
-d'amis et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, exaspéré
-contre la société, la veine et le succès des autres, haineux, ulcérés,
-misanthropes qui s'humaniseront à leur première paire de gants
-gris-perle,--les amers se mirent à _exécuter_ tous les soirs la personne
-et le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz, soufflant
-la technique de l'éreintement à deux ou trois criticules qui venaient
-prendre là le mauvais air de l'art.
-
-Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la réaction
-commençant à se faire contre l'Orient, dans le retour des amateurs
-sévères, posés, au style du grand paysage encanaillé à leurs yeux par un
-trop long carnaval de turquerie.
-
-En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis était à peu
-près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les camaraderies, ce qu'une
-chaîne de relations organise pour la défense d'un talent discuté. Les
-huit ans passés par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en
-avait rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait
-l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive presque toujours,
-des sympathies sortirent des haines. Ce qui se lève sous le contre-coup
-de l'injustice et de l'unanimité des hostilités, le sens de combativité
-et de générosité qui se révolte dans un public, mettaient la dispute et
-la violence d'une bataille dans la discussion du nouvel Orient de
-Coriolis. Devant la partialité de la négation, les éloges s'emportaient
-jusqu'à l'hyperbole; et Coriolis sortait des jalousies, des passions et
-de la critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une notoriété
-arrachée à une sorte de scandale.
-
-Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des journaux, de la
-dureté des feuilletons, Coriolis tombait presque journellement sur
-l'éloge de Garnotelle. Il y avait pour son ancien camarade un concert de
-louanges, un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance,
-d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes, de restrictions
-respectueuses, d'observations enveloppées. Presque toute la critique,
-avec un ensemble qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de
-Garnotelle. Ou le louait avec des mots qui rendent justice à un
-caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa façon de peindre la
-beauté de son âme. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait
-étaient le blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la
-flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on disait qu'elle
-était «loyale et véridique», qu'elle avait la «sérénité des intentions
-et du faire». Son gris devenait la sobriété. La misère de coloris du
-pénible peintre, du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer
-qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait, à propos de
-cette belle sagesse, l'austérité du pinceau bolonais; un critique même,
-entraîné par l'enthousiasme, alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la
-couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du regard; et
-faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il désignait comme attirant
-la foule par le sensualisme, il déclarait ne plus voir de salut pour
-l'Art contemporain que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de
-l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux esprits et aux
-intelligences d'élite».
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et presque unanime
-sympathie de la critique pour Garnotelle s'expliquait naturellement.
-
-Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la critique de ces
-critiques qui ne sont que des littérateurs pouvait satisfaire sa haine
-d'instinct contre le _morceau peint_, contre le bout de toile ou le
-panneau de couleur éclatante, contre la page de soleil et de vie
-rappelant quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de la
-signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé, acclamé par tout
-ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité inavouée, dans les purs
-phraseurs d'esthétique, pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant
-de pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche carrée d'un
-Velasquez, le tripotage de génie de la couleur, le travail de la main
-des chefs-d'oeuvre. Le peintre satisfaisait le goût de ces doctrines,
-aimées de la France, sympathiques à son tempérament, qui mènent
-l'admiration de l'estime publique et des gens distingués à une certaine
-manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée, sans pâte, sans
-touche, à une peinture impersonnelle et inanimée, terne et polie,
-reflétant la vie dans un miroir dont le tain serait malade, fixant et
-desséchant le trait qui joue et trempe dans la lumière de la nature,
-arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques rigides comme le
-tracé d'une épure, réduisant le coloris de la chair aux teintes mortes
-d'un vieux daguerréotype colorié, dans le temps, pour dix francs.
-
-Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la critique purement
-lettrée, et au public qui juge un peintre avec des théories, des idées,
-des systèmes, un certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs
-de quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté délicate,
-une compétence bornée à un mépris acquis et convenu pour les tons roses
-de Dubuffe. L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des
-professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école doctrinaire et
-philosophique du Beau, l'armée d'écrivains penseurs qui n'ont jamais vu
-un tableau même en le regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton
-cette jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul dit
-aussi forte pour l'oeil que les sensations des saveurs agréables pour le
-palais; ces juges d'art qui n'apprécient jamais l'art par cette
-impression spontanée, la sensation, mais par la réflexion, par une
-opération de cerveau, par une application et un jugement d'idées; tous
-ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune, affectant pour elle
-le mépris, répétant que cela, cette chose divine que rien n'apprend, la
-couleur, peut s'apprendre en huit jours, que la peinture doit être
-simplement en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation de
-l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique et d'une chimie
-si matérielle: la Peinture,--tels étaient les gens, les théories, les
-sympathies, les courants d'opinion qui constituaient le grand parti de
-Garnotelle.
-
-De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence de vie, leur
-décoration passait pour du style; leur platitude était saluée comme une
-idéalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint je ne
-sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une
-peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël. Il y avait une entente
-pour ne pas voir toute la misère de ce dessin mesquin, tiraillé entre la
-nature et l'exemple, timide et appliqué, cherchant aux personnages de
-basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas même tirer de ses
-modèles la forte matérialité trapue, l'épaisse grandeur de la
-Bourgeoisie: il arrangeait les bourgeois qu'il peignait en portiers
-songeurs, travaillait à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de
-rêverie dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un ventru
-avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et jetait ainsi sur la
-grosse race positive, dont il était le peintre presque mystique, le plus
-divertissant des ridicules.
-
-Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle étaient ses
-portraits de femmes: minutieuses et laborieuses copies de traits et de
-plis de robes, images patientes de dames sérieuses et roides, dans des
-intérieurs maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de
-l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe
-siècle. C'étaient des mains étalées gauchement sur les genoux avec les
-doigts forcés comme des pincettes, des physionomies ayant un air de
-calme dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte de
-mortification morne, provenant des longues et nombreuses séances exigées
-par le consciencieux portraitiste. Il semblait y avoir un travail
-pénible, très-mal éclairé, un travail de prison, dans ce douloureux
-dessin, dans ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces
-femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre sous un jour de
-souffrance. Vaguement, devant ces portraits, l'idée vous venait de
-bourgeoises en pénitence dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait
-pour pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation
-de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de ces réflexions de femme
-qui marchande une chose trop chère. Malgré tout, c'étaient les portraits
-à la mode. Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles ont
-d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté, les femmes
-s'étaient laissé persuader que cette façon rigoureuse de les peindre
-avait de la sévérité et de la noblesse. Ce qu'elles perdaient avec
-Garnotelle en jeunesse et en piquant, elles pensaient qu'il le leur
-rendait en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et parmi
-les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies, les portraits de
-ce peintre, à propos duquel elles avaient entendu nommer si souvent
-Raphaël, devenaient un objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée
-à la bourse du mari.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres raisons.
-
-Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide, marchant dans les
-pas d'Anatole, attaché et collé à lui, vivant de sa société et à son
-ombre. Il n'était plus ce pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris,
-honteux de lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château pour une
-décoration, avait passé quinze jours sans se laisser arracher une
-parole, avec des larmes d'embarras lui venant presque aux yeux, quand
-l'attention des femmes s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un
-petit paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de Rome a un
-mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait rien pour le talent des
-gens, elle fait beaucoup pour leur éducation; si elle n'inspire pas le
-peintre, elle forme et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce
-de frottement d'un club académique, le façonnement des natures abruptes
-au contact des natures civilisées, ce que les gens bien nés enseignent
-et font gagner aux autres, ce que les lettrés donnent et communiquent
-d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions, la villa
-Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple, des espèces de gens du
-monde que cinq ans élèvent, en apparence de manières, en superficie de
-savoir, en politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et des
-exigences de la société actuelle. Là avait commencé la métamorphose de
-Garnotelle, encouragée par la bienveillance de deux ou trois salons
-français et étrangers, où les gâteries des femmes l'enhardissaient à
-prendre peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait à ses
-succès: il plaisait par une beauté brune, un peu commune et marquée,
-mais de ce genre qu'aiment les femmes, une beauté vulgairement
-souffrante, où de la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux
-malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal, mettaient ce
-caractère, qui l'avait fait surnommer par ses camarades «l'ouvrier
-malsain». Dans ce physique, le monde ne voulait voir que le tourment de
-la pensée, les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité. Et
-pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure rêvée, une poétique
-incarnation du pittoresque et romanesque personnage qui peint avec son
-coeur et sa santé; il était ce malheureux céleste:--l'_artiste_!
-
-A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une famille française, il
-était entré dans un monde de femmes du haut commerce et de la haute
-banque, un monde orléaniste de femmes sérieuses, intelligentes,
-cultivées, mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion
-publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. Il trouva là de
-puissantes protectrices, supérieures à la banalité, ardentes et
-remuantes dans l'amitié, mettant leur activité et leur dévouement
-d'esprit au service des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux,
-de leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt,
-l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite gloire de leur
-cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes et tout le profit de ces
-liaisons pures, de ces attachements, de ces adoptions qui finissent par
-laisser tomber sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une
-bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses prières, ses
-intrigues, tout ce que peut une femme à l'époque du Salon pour le
-lancement d'un succès.
-
-En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans quelques salons de
-la haute aristocratie étrangère, où il rencontrait de grands noms avec
-lesquels il pouvait peser sur le ministère, des femmes au désir
-despotique, habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient
-perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était pour Garnotelle une
-récréation et un délassement, que ce monde aimant le plaisir, la
-liberté, les artistes. Il s'y sentait entouré de la naïve admiration des
-étrangers pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français,
-l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient avec la
-vivacité de l'ingénuité ravissante des coquetteries russes. On le
-choyait, on l'enguirlandait. Il était le cornac des plaisirs, la fête
-des soirées, l'invité annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient,
-se l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles
-gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa vanité jusqu'au fond.
-Il était là comme dans une délicieuse atmosphère d'enchantement
-amoureux. On ne le voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la
-tête à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux robes,
-toujours dans une intimité d'aparté, dans une pose d'enfant gâté,
-discret, étouffant de petits rires, des demi-paroles, des chuchotements,
-ce qui bruit tout bas autour d'un secret, d'une confidence, avec de
-petites mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration,
-tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un bras, d'un pied, qui touchait
-les femmes comme le platonisme et le soupir d'un amour qui leur aurait
-fait la cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de plaire et
-de paraître amusant avec un rien de cet esprit que tout peintre ramasse
-dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il de l'achat d'un de ses tableaux
-par quelques gros banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait
-dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais les experts, les
-familiers, le médecin même pour lui, travaillant à forcer la main au
-Million.
-
-Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé que tout ce qu'il
-pouvait avoir à demander au gouvernement serait emporté par des
-exigences de jolies femmes, ou des transactions de femmes influentes,
-Garnotelle qui, sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de
-la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque dangereux, de
-passer pour un ami du gouvernement. Il ne se montrait pas aux soirées
-officielles, boudait les avances, jouant la réserve et la froideur d'un
-homme appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines.
-
-Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite. Avec son nom
-et sa position, il sollicitait de l'aider dans ses travaux; il s'offrait
-à lui peindre des fonds, des _à-plats_, à lui couvrir des ciels, des
-terrains, à lui poncer des draperies «pour se dévouer et apprendre»,
-disait-il. Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour où il y
-avait exposition chez lui. Et devant le tableau, dont il semblait ne pas
-oser s'approcher de trop près, il restait à distance respectueuse,
-plongé dans une muette contemplation. Dans ce genre d'admiration
-accablée, écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité
-du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les spasmes, les
-lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes entrecoupés, il avait
-imaginé une invention sublime, et qui avait attaché à son avenir la
-protection du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé
-devant «l'oeuvre» un silence morne; puis, rentré chez lui, il avait
-écrit au maître une lettre où il laissait naïvement échapper son
-découragement, se disait désespéré par cette perfection, cette grandeur,
-cette pureté, qui lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque
-la force de travailler encore; et faisant répandre par ses amis le bruit
-de son découragement, il avait attendu, cloîtré dans son atelier,
-jusqu'à ce qu'une lettre du maître relevât son courage avec des éloges,
-l'encourageât à vivre et à peindre.
-
-De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus de cette
-société de l'_Oignon_, réunissant et reliant les anciens prix de Rome
-avec deux grands dîners annuels et quelques petits dîners subsidiaires,
-dans cette espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on se
-passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut, entre la
-poire et le fromage, entre les pièces de vers en l'honneur des gloires
-académiques et des satires contre les autres gloires.
-
-Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas les critiques
-de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait pas et tenait à distance
-ceux qu'il rencontrait dans les salons avec une poignée de main qui leur
-tendait seulement le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de
-réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart des feuilletons
-parlaient de son talent.
-
-Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent de ses
-portraits, renté par l'argent de son atelier, un atelier aristocratique
-de jeunes et riches étrangers payant cent francs par mois, et
-s'engageant pour six mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé
-dans ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le Garnotelle
-des chemises brodées et des parfums à base de musc, n'ayant plus rien de
-son passé que ses longs cheveux, qu'il gardait comme une auréole
-d'artiste, Garnotelle se montrait parfois enveloppé d'une vague
-tristesse. Il paraissait avoir le noble et solennel fond de souffrance
-d'un homme éloigné «de l'objet de son culte». Il se plaignait à demi-mot
-de n'être plus là où étaient ses regrets et son amour; et de temps en
-temps, il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard
-d'aspiration religieuse, une:--«Chère Rome, où es-tu?»--qui apitoyait
-autour de lui un public d'imbéciles sur cette pauvre âme sombre d'exilé.
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de ces
-contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés. La
-bataille autour de ses tableaux, de son nom, de son Orient, ce
-soulèvement de colères soudaines et d'ennemis inconnus lui donnaient la
-surexcitation de la lutte, le poussaient à la volonté d'une grande
-chose, d'une de ces oeuvres qui arrachent au public la pleine
-reconnaissance d'un homme.
-
-On ne le connaissait que par les côtés de coloriste pittoresque. Il
-voulait se révéler avec les puissantes qualités du peintre; montrer la
-force et la science du dessinateur, amassées en lui par des études
-patientes et acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis
-l'accent et la signature de sa personnalité.
-
-Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre où
-il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le décor de sa
-scène était un _Bain turc_. Sur la pierre moite de l'étuve, sur le
-granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un
-nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par une négresse
-presque nue, les reins sanglés d'une _foutah_ à couleurs vives. La
-baigneuse, sur son séant, se présentait de face. Elle était
-gracieusement ramassée et rondissante dans la ligne d'un disque: on
-l'eût dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se
-croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés qui dessinaient
-une anse et une couronne. Sa tête, penchée, se baissait mollement, avec
-un chatouillement d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les
-deux contours charmants et contraires de cette attitude penchée: pressé
-d'un côté, serré entre le sein et la hanche, il se tendait de l'autre,
-déroulait le dessin de son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de
-la baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement allongée,
-l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation d'un
-balancement. Derrière ce corps ébauché, sorti de la toile avec du
-pastel, Coriolis avait massé au fond des groupes de femmes qu'on
-entrevoyait dans une buée de vapeur, dans une aérienne perspective
-d'étuve rayée de traits de soleil qui faisaient des barres.
-
-Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce tableau. Anatole, qui
-n'était pas complimenteur et qui n'avait guère de sympathie pour les
-sujets orientaux, ne put retenir, devant la toile achevée:
-
---Très-bien, ton corps de femme... c'est ça!
-
-Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le compliment qui
-porte à faux, qui loue une qualité qu'ils n'ont pas, ou un coin d'une
-oeuvre qu'ils sentent n'être pas le bon de cette oeuvre. Un éloge à côté
-avait beau être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des
-colères d'enfant.
-
---«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste violent.--Ah! tu
-trouves que c'est ça, toi?... Ça! mais c'est d'un commun!... ce n'est
-pas plus le corps que je veux... Voilà six semaines que je m'échine
-dessus... Tu as bien fait de me dire que c'était bien... Allons! je te
-dis, c'est bête... bête comme une académie de parisienne... et
-tortillé... Tiens! Il traîne sur les quais une Vénus de Goltzius... qui
-a des perles aux oreilles, avec des colombes qui volent autour...
-voilà!... Je sentais bien que c'était mauvais. Mais, attends!
-
-Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole essaya de l'arrêter,
-l'injuria, l'appela «imbécile et chercheur de petite bête». Coriolis
-continuait à démolir sa baigneuse en disant:
-
---Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne la note... C'est
-dégoûtant maintenant... Il n'y a plus un corps à Paris... Voyons! voilà
-six mois que nous n'avons pu avoir un modèle propre... Une femme qui ait
-pour un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop canaille...
-où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles? une espèce finie...
-Rachel a commencé à les perdre avec le Conservatoire... Il n'y a plus de
-modèles! Ça vous donne deux séances... et puis, à la troisième, vous
-rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée en chien, qui vous
-dit: «Bonjour!...» Une femme lancée, plus de pose! Et celles qu'on a
-encore la chance d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la
-pose... ça n'a pas de tendons... ça ne _crispe_ pas!... ça ne _crispe_
-pas!...
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini, désespéré.
-Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans une lueur, sans une trouée de
-bleu. Une tristesse grise flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est
-comme le cadavre du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à
-travers de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur les
-choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment comme dans
-l'ombre du passé et le voile du fané. Dans l'atelier, un mélancolique
-effacement ôte le rayon à la toile, promène entre les grands murs, une
-sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses lignes à la
-palette qui perd ses tons, et finit par remplacer, dans la main du
-peintre, les pinceaux par la pipe.
-
-Ces jours-là, on voyait à Vermillon des attitudes paresseuses,
-engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé par le malaise de ce
-vilain temps, ayant comme le froid de la neige au fond de lui, il se
-postait près du poêle, et passait des demi-heures, immobile, en
-équilibre sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes dans ses
-deux mains. Toute son attention paraissait concentrée sur le rouge du
-poêle. La demi-heure passée, il tournait sa tête sur son épaule,
-regardait de côté, avec méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant
-dans le cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse, poussait
-un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et ne le reconnaissant
-pas, il paraissait y chercher une seconde le souvenir de quelque chose
-de disparu. Puis il revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans
-une espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée, avec un
-air confondu, cette espèce de peur de voir le soleil mort, qu'ont
-observée les naturalistes chez les singes en hiver.
-
-Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait les pieds, en
-se pelotonnant près du poêle, se regardait fumer, entre deux cigarettes
-essayait de taquiner la plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon,
-grave et préoccupé, repoussait ses agaceries.
-
-Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche, quelque coups de
-brosse, il prenait dans une crédence une poignée d'albums aux
-couvertures bariolées, gaufrées, pointillées ou piquées d'or, brochées
-d'un fil de soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché
-sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains dans les
-cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages pareilles à des
-palettes d'ivoire chargées des couleurs de l'Orient, tachées et
-diaprées, étincelantes de pourpre, d'outremer, de vert d'émeraude. Et un
-jour de pays féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière, se
-levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son regard entrait
-dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or
-la silhouette des êtres et des campagnes; il se perdait dans cet azur où
-se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail bleu
-sertissant les fleurs de neige des pêchers et des amandiers, dans ces
-grands couchers de soleil cramoisis et d'où partent les rayons d'une
-roue de sang, dans la splendeur de ces astres écornés par le vol des
-grues voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant
-de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord de ces mers limpides
-comme le ciel, balançant des danses sur des radeaux de buveurs de thé;
-il les oubliait dans ces champs aux rochers de lapis, dans ce
-verdoiement de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de ces
-haies efflorescentes qui font un mur avec de grands bouquets. Devant
-lui, se déroulait ce pays des maisons rouges, aux murs de paravent, aux
-chambres peintes, à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs
-miroitants, éclaboussés, amusés de tous les reflets que font les vernis
-des bois, l'émail des porcelaines, les ors des laques, le fauve luisant
-des bronzes tonkin. Et tout à coup, dans ce qu'il regardait, une page
-fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poignée du
-printemps, toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et
-la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient des zigzags de branches, ou
-bien des gouttes de couleur pleurant en larmes sur le papier, ou des
-pluies de caractères jouant et descendant comme des essaims d'insectes
-dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là, des rivages montraient des
-plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes de crabes; une porte
-jaune, un treillage de bambou, des palissades de clochettes bleues
-laissaient deviner le jardin d'une maison de thé; des caprices de
-paysages jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un volcan
-sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation, de
-l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon de leur pittoresque.
-Du fond des bonzeries partaient et s'évasaient des rayons, des éclairs,
-des gloires jaunes palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités
-apparaissaient, la tête nimbée de la branche d'un saule, et le corps
-évanoui dans la tombée des rameaux.
-
-Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient des femmes, les
-unes dévidant de la soie cerise, les autres peignant des éventails; des
-femmes buvant à petites gorgées dans des tasses de laque rouge; des
-femmes interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant en barques
-sur des fleuves, nonchalamment penchées sur la poésie et la fugitivité
-de l'eau. Elles avaient des robes éblouissantes et douces, dont les
-couleurs semblaient mourir en bas, des robes glauques à écailles, où
-flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes brodées de pivoines
-et de griffons, des robes de plumes, de soie, de fleurs et d'oiseaux,
-des robes étranges, qui s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de
-papillon, tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient
-au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant de la chimérique
-fantaisie d'un dessin héraldique. Des antennes d'écaille piquées dans
-les cheveux, ces femmes montraient leur visage pâle aux paupières
-fardées, leurs yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées sur
-des balcons, le menton sur le revers de la main, muettes, rêveuses, de
-la rêverie sournoise d'un Debureau dans une pantomime, elles semblaient
-ronger leur vie, en mordillant un bout de leur vêtement.
-
-Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière pleine de
-bouquets, des oiseaux d'or becquetant des fruits de carmin,--quand
-tombait, dans ces visions du Japon, la lumière de la réalité, le soleil
-des hivers de Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
---La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent! les
-correspondances!... Personne n'a de correspondance?
-
---Tiens! tu fais très-bien la charge,--dit Anatole, étonné d'entendre
-faire une imitation au grave Coriolis.
-
---... Et l'omnibus repart... Une suite de malechances ce soir-là... Un
-mauvais dîner chez Garnotelle... de la pluie, pas de voitures, et
-l'omnibus!... C'est peut-être l'habitude qui me manque... mais je trouve
-ça mortel, l'omnibus... cette mécanique qui fait semblant d'aller et qui
-s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui vont plus vite
-que la voiture... Et puis rien que l'odeur!... Ça sent toujours le chat
-mouillé, un omnibus!... Enfin, je m'embêtais... J'avais fini d'épeler
-les annonces qu'on a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine
-Collas... Je regardais stupidement des maisons, des rues, de grandes
-machines d'ombre, des choses éclairées, des becs de gaz, des vitrines,
-un petit soulier rose de femme dans une montre, sur une étagère de
-glace, des bêtises, rien du tout, ce qui passait... J'en étais arrivé à
-suivre mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées, l'ombre des
-gens de l'omnibus qui recommence éternellement... une série de
-silhouettes... Pas un bonhomme curieux... tous, des têtes de gens qui
-vont en omnibus... Des femmes... des femmes sans sexe, des femmes à
-paquet... Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il n'y avait plus
-qu'une place au fond... Zing! une voyageuse... complet! J'avais en face
-de moi un monsieur avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un
-journal... Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes... Ça me
-fit tourner les yeux sur la femme qui venait de monter... Elle regardait
-les chevaux par-dessous la lanterne, le front presque contre la glace de
-la voiture... une pose de petite fille... l'air d'une femme un peu gênée
-dans un endroit rempli d'hommes... Voilà tout... Je regardai autre
-chose... As-tu remarqué, toi, comme les femmes paraissent
-mystérieusement jolies en voiture, le soir?... De l'ombre, du fantôme,
-du domino, je ne sais pas quoi, elles ont de tout cela... un air voilé,
-un empaquetage voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et qu'on ne
-voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, avec ces lumières qui leur
-battent sur les traits, tous ces demi-reflets qui leur flottent sous le
-chapeau, ces grandes touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur
-jupe même remuante d'ombres...--La Madeleine! le boulevard! la Bastille!
-Pas de correspondance!...--Tiens! elle était comme ça... tournée,
-regardant, un peu baissée... La lueur de la lanterne lui donnait sur le
-front... c'était comme un brillant d'ivoire... et mettait une vraie
-poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des cheveux floches
-comme dans du soleil... trois touches de clarté sur la ligne du nez, sur
-un bout de la pommette, sur la pointe du menton, et tout le reste, de
-l'ombre... Tu vois cela?... Très-charmante cette femme... et c'est
-drôle, pas Parisienne... Des manches courtes, pas de gants, pas de
-manchettes, la peau des bras... une toilette, on n'y voyait rien dans sa
-toilette... et je m'y connais... une tenue de grisette et de bourgeoise,
-avec quelque chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était pas
-de l'une et qui n'était pas de l'autre...--Auteuil! Bercy! Charenton! le
-Trône! Palais-Royal! Vaugirard! nº 17! nº 18! nº 19!...--Ici, une
-éclipse... elle a tourné le dos à la lanterne... sa figure en face de
-moi est une ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité... plus rien,
-qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et sur un bout de son
-oreille où pend un petit bouton de diamant qui jette un feu de diable...
-L'omnibus va toujours son train... Le Carrousel, le quai, la Seine, un
-pont où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard... puis des rues
-noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui repassent à la
-chandelle... Je ne la vois plus que par éclairs... toujours sa pose...
-son oreille et le petit diamant... Et puis tout à coup, au bout de cette
-vilaine rue du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur... Mon
-cher, elle a passé devant moi avec une marche, des gestes de statue,
-paroles d'honneur... Et ce n'est pas facile d'avoir du style, une femme,
-en omnibus... Je ne l'ai un peu vue qu'à ce moment-là... elle m'a paru
-avoir un type, un type... Elle est entrée dans un sale magasin où il y a
-en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué.
-
---Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors?
-
---Ah! le numéro, je n'en sais rien.
-
---Un magasin de vieux neuf, enfin!... Brune et des yeux bleus bizarres,
-ta femme, n'est-ce pas?...
-
---Je crois...
-
---Oh! elle est bonne! C'est la Salomon...
-
---Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me semble, je me
-souviens, dans le temps, qui nous apportait de la parfumerie...
-
---Ça, c'est la mère... qui a fait des enfants, des bottes... tous qui
-posent... la mère au magasin, à la brocante... Elle, c'est la fille,
-c'est sa dernière... une dix-huitaine d'années... Ton affaire, au
-fait... Serin que je suis! je n'y avais pas pensé... Manette... Manette
-Salomon...
-
---Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de venir lundi,
-tiens... Je verrai si elle me va...
-
---Parfaitement... Ah! plus de papier... Voilà la lettre de mort de
-Paillardin... Je prends la page blanche... Oui c'est au 27 ou au 29...
-La mère lui remettra... Je crois qu'elle ne demeure plus avec elle...
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit le lendemain
-et les autres jours de la semaine: elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne
-fit rien dire. Coriolis se décida à chercher un autre modèle.
-
-Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce qui se
-présentait à son atelier, les poseuses d'occasion et de misère, jusqu'à
-une pauvre femme qui monta sur la table en costume d'Ève, avec son
-chapeau, son voile et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces
-galbes de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait; et,
-découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse rencontre pour
-trouver l'inspiration de nature qu'il voulait, il lâcha sa figure
-principale et se mit à retravailler le reste de son tableau.
-
-Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, avec une soirée vide
-devant eux, Anatole tomba en arrêt devant l'affiche d'un grand bal à la
-salle Barthélemy.
-
---Tiens!--dit-il,--c'est le Carnaval des juifs... si nous y allions?
-
-Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la fête de la
-_Pourime_,--le vieil anniversaire de la chute d'Aman et de la délivrance
-des Juifs par Esther,--était célébrée par un bal public.
-
-Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi ça», de
-vieilles vestes de débardeur couleur de raisin de Corinthe usé,
-sautaient au milieu des paletots et des redingotes. La famille et
-l'honnêteté apparaissaient çà et là par places, sur les côtés de la
-danse, dans des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de mauvais
-allemand, un patois demi-français sonnant de consonnes tudesques, dans
-les files de vieilles femmes branlant de la tête à la mesure de la
-musique, les mains posées à plat sur les genoux avec la rigidité de
-statues d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le gradin de
-la banquette, souriant et dansant des yeux, en remuant à demi les bras.
-C'était un bal qui ressemblait, au premier aspect, à tous les autres
-bals parisiens, où le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux
-ou trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère. Cette foule,
-pareille de surface et d'ensemble à toutes les foules, ces hommes, ces
-femmes sans particularité frappante, habillés des costumes, des airs de
-Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son oeil
-de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore visible, les
-traits d'origine, la fatalité de signes où survit la race. Il remarqua
-des visages brouillés, sur lesquels se mêlait la coupe fière de profil
-des peuples de désert à des humilités louches de commerces douteux de
-grande ville, des teints plombés tout à la fois par un ancien soleil et
-par une réverbération de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux
-laineux, à la tête de bélier, des figures à cheveux papillotés, à gros
-diamant faux sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment
-les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés de la fièvre
-du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin. Il reconnut,
-sous les capuchons et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au
-plein air du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars.
-C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur dorée du blé mûr, des
-chevelures noires et crêpées, des nez busqués, des ovales fuyant dans
-des pâleurs ambrées de joue et de cou où se détachait la coquille rose
-de l'oreille, des coins de lèvres ombrées de poil follet, des bouches
-poussées en avant comme par un souffle: des épaules décolletées avaient
-une ombre de duvet dans le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux
-tout rapprochés du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés comme
-de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête aux cils sans douceur,
-laissant à nu le noir d'un regard étonné, parfois vague.
-
---Tiens! la Manette...--fit tout à coup Anatole, et il montra à Coriolis
-une femme qui regardait de la galerie d'en haut danser dans la salle.
-Coriolis aperçut un bras enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé
-sur la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de profil, un
-ruban feu nouant des cheveux pris dans une résille à perles d'acier.
-Immobile, Manette laissait le bal venir à ses yeux, avec un air de
-contentement paresseux et de distraction indifférente.
-
---Eh bien!--dit Coriolis à Anatole--monte lui demander pourquoi elle
-n'est pas venue.
-
-Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques instants.
-
---Mon cher, elle est furieuse... Il paraît que notre lettre n'était pas
-signée... Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux chiens qu'on écrit sans mettre
-son nom... Et puis, elle s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas
-fait l'honneur d'une feuille de papier à lettre toute neuve... Je lui ai
-tout dit pour la radoucir... Enfin, si tu y tiens, montons là-haut... Tu
-n'as qu'à lui faire des excuses... Mets ça sur moi, dis que c'est moi,
-appelle-moi pignouf... tout ce que tu voudras!... Au fond, je crois
-qu'elle a envie de venir... Il n'y a que sa dignité... tu comprends? La
-dignité de mademoiselle!... A la fin, elle m'a demandé si c'était bien
-de toi que les journaux avaient parlé...--Et comme ils montaient le
-petit escalier qui allait à la galerie:--Ah! tu vas en voir, par
-exemple, deux sibylles avec elle... de vrais enfants de Moïse et de
-Polichinelle!
-
-Manette était assise à une table où posaient trois verres de bière à
-moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes. L'une, les yeux troubles
-et louches, le visage rempli et gêné par un nez énorme et crochu, avait
-l'air d'une terrible caricature encadrée dans la ruche noire d'un
-immense bonnet noué sous son menton de galoche; un fichu de soie, aux
-ramages de madras, d'un jaune d'oeillet d'Inde, croisait sur son cou
-décharné. Les yeux, la bouche, les narines remplis du noir qu'ont les
-têtes desséchées, la figure charbonnée comme par le poilu horrible d'une
-singesse, l'autre portait, rejeté en arrière sur des cheveux de
-négresse, un chapeau blanc de marchande à la toilette, orné d'une rose
-blanche; et des effilés de poils de chèvre pendaient des épaulettes de
-sa robe.
-
-Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à la table des
-trois femmes qui se serrèrent pour leur faire place. Coriolis parla à
-Manette, s'excusa. Manette le laissa parler sans l'interrompre, sans
-paraître l'entendre; puis quand il eut fini, tournant vers lui un de ces
-regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de femme quand ils le
-veulent, elle le toisa du bout des bottes jusqu'à la racine des cheveux,
-détourna la tête, et, après un silence, elle se décida à lui dire
-qu'elle voulait bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le lundi
-suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture sa petite montre
-pendue à la chaîne d'or qui battait sur sa robe de soie noire, elle se
-leva, salua Coriolis, et disparut suivie de ses deux monstres gardiens.
-
-
-
-
-L
-
-
-Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots, elle commença à se
-déshabiller lentement, rangeant avec ordre sur le divan les vêtements
-qu'elle quittait. Puis elle monta sur la table à modèle avec sa chemise
-remontée contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses dents le
-festonnage d'en haut, dans le mouvement ramassé, pudique, d'une femme
-honnête qui change de linge.
-
-Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes ont de ces hontes.
-La créature bientôt publique qui va se livrer toute aux regards des
-hommes, a les rougeurs de l'instinct, tant que son talon ne mord pas le
-piédestal de bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une
-statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien
-qu'une forme. Jusque-là, jusqu'à ce moment où la chemise tombée fait
-lever de la nudité absolue de la femme la pureté rigide d'un marbre, il
-reste toujours un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le
-glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux de sa peau
-devenant nus un à un, la curiosité de ces yeux d'hommes qui l'attendent,
-l'atelier où n'est pas encore descendue la sévérité de l'étude, tout
-donne à la poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui la
-fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses poses. Puis, la
-séance finie, la femme revient encore, et se retrouve à mesure qu'elle
-se rhabille. On dirait qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise.
-Et celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la vue de
-sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie pas attacher sa
-jarretière.
-
-C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus femme, et que pour
-elle les hommes ne sont plus des hommes. La représentation de sa
-personne la laisse sans gêne et sans honte. Elle se voit regardée par
-des yeux d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette,
-l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée qui fait
-taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus intimes secrets de
-sa chair, c'est la contemplation sereine et désintéressée, c'est
-l'attention passionnée et absorbée du peintre, du dessinateur, du
-sculpteur, devant ce morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être
-pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en elle, la vie de
-la ligne qui fait rêver le dessin.
-
-De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette défense contre la
-curiosité des amis, des connaissances venant visiter un peintre, ces
-peurs, ces alarmes devant tous les gens qui ne sont pas du métier, ce
-trouble sous ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour
-regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une séance, un corps
-de femme s'aperçoit qu'il est nu et se trouve tout déshabillé.--Un jour,
-dans l'atelier de M. Ingres, une femme posait devant trente élèves,
-trente paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la table à
-modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute la peau, et courant à
-ses vêtements se couvrir bien vite tant bien que mal du premier qu'elle
-trouva: qu'avait-elle vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin,
-par la baie au-dessus de sa tête.
-
-Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. Soudain, elle laissa
-tomber de ses dents desserrées la fine toile qui glissa le long de son
-corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba
-sur ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un petit coup de
-pied, le chassa par derrière ainsi qu'une queue de robe; puis, après
-avoir abaissé sur elle-même un regard d'un moment, un regard où il y
-avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras
-au-dessus de sa tête, portant son corps sur une hanche, elle apparut à
-Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le _Génie du
-repos éternel_.
-
-La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des milliers, des
-millions de corps qu'elle semble à peine dégrossir, qu'elle jette à la
-vie à demi façonnés, et qui paraissent porter la marque de la vulgarité,
-de la hâte, de la négligence d'une création productive et d'une
-fabrication banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle tire, comme un
-ouvrier écrasé de travail, des peuples de laideur, des multitudes de
-vivants ébauchés, manqués, des espèces d'images à la grosse de l'homme
-et de la femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute cette
-pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard, comme pour
-empêcher de mourir l'exemple du Beau. Elle prend un corps qu'elle polit
-et finit avec amour, avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin
-être d'art qui sort des mains artistes de la Nature.
-
-Le corps de Manette était un de ces corps-là: dans l'atelier, sa nudité
-avait mis tout à coup le rayonnement d'un chef-d'oeuvre.
-
-Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et un peu penchée,
-retombait en grappe sur ses cheveux; sa main gauche, repliée sur son
-bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui
-trois de ses doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, ne
-posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon en l'air; l'autre
-jambe, droite et le pied à plat, portait l'équilibre de toute
-l'attitude. Ainsi dressée et appuyée sur elle-même, elle montrait ces
-belles lignes étirées et remontantes de la femme qui se couronne de ses
-bras. Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête aux
-pieds: l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire
-frémir tout le dessin de la femme, répandre, tout autour d'elle, un peu
-du bord et du jour de son corps.
-
-Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et si pleines, une
-pareille élégance élancée et serpentine, une si fine délicatesse de race
-gardant aux attaches de la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la
-fragilité et la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il s'oublia
-à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une chair de brune, mate et
-absorbant la clarté, blanche de cette chaude blancheur du Midi qui
-efface les blancheurs nacrées de l'Occident, une de ces chairs de
-soleil, dont la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des
-ombres d'ambre.
-
-Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et si fine, ces
-passages de ton si doux, si variés, si nuancés, que tant de peintres
-expriment et croient idéaliser avec un rose banal et plat; ils
-embrassaient ces fugitives transparences, ces tendresses et ces tiédeurs
-de couleurs qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles
-apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, ombrant d'une
-adorable pâleur les diaphanéités laiteuses de la chair, tout ce
-délicieux je ne sais quoi de l'épiderme de la femme, qu'on dirait fait
-avec le dessous de l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches,
-la glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, l'artiste
-étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, qui, levés,
-blanchissaient sur ces cheveux bruns, ces bras au bas desquels la
-lumière, entrant dans l'ombre de l'aisselle, montrait des fils d'or
-frisant dans du jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et
-azurée de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge des
-blondes, et où le bout du sein était de la nuance naissante de
-l'hortensia.
-
-Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la ligne à peine
-éclose d'un torse de jeune fille, encore contenu et comprimé dans sa
-grâce, à demi mûr, serré dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un
-bouton. Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse, comme la
-taille des femmes qui n'ont jamais porté de corset, lui montrait cette
-jolie indication molle et sans coupure, la ceinture naturelle marquée
-d'un sinus d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. De
-cette taille, son regard allait au douillet modelage, aux inflexions,
-aux méplats, à la rondeur enveloppée, à la douce et voluptueuse
-ondulation d'un ventre de vierge, d'un ventre innocent, presque
-enfantin, sculpté dans sa mollesse et délicatement dessiné dans le
-_flou_ de sa chair: une petite lumière, à demi coulée au bord du
-nombril, semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et le coeur
-d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y avait de la convexité
-d'une coquille et du rentrant d'une vague, à l'arc des hanches, à ces
-cuisses charnues, caressées, sur le doux grain de leur peau, de
-blancheurs tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux,
-délicats et noyés, cachant si coquettement sous leurs demi-fossettes
-l'agrafe des muscles et le noeud des os, à ces jambes polies et
-lustrées, qui semblaient garder chez Manette, comme chez certaines
-femmes, le luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces
-malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit pied, maigre et
-long, l'orteil en avant, les doigts un peu rosés au bout...
-
-Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, Manette à la fin
-éprouva une sorte d'embarras. Laissant retomber ses bras et décroisant
-ses jambes, elle parut demander à Coriolis de lui indiquer la pose.
-
---Nom d'un petit bonhomme!--s'écria Anatole dans un élan d'admiration,
-et mettant sur ses genoux un carton, il commença à tailler un fusain.
-
---Tu vas faire une étude, _toi?_--lui dit Coriolis avec un «toi» assez
-durement accentué.
-
---Un peu... Je ne t'ai pas dit... un fabricant de papier à cigarettes...
-Il m'a demandé une Renommée grandeur nature... Quatre cents balles! s'il
-vous plaît.
-
-Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans la pose de sa
-baigneuse, revint à sa place et se mit à travailler. De temps en temps,
-il s'arrêtait, tirait et froissait sa moustache, regardait de côté
-Anatole, auquel il finit par dire:
-
---Tu es assommant avec ton tic!... Tu ne sais pas comme c'est nerveux...
-
-Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois qu'il peignait
-ou dessinait, de se mordiller perpétuellement un bout de la langue qu'il
-avançait à un coin de la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.
-
---Je vais te tourner le dos, voilà tout...
-
---Non, tiens, laisse-moi... va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui... je ne sais
-ce que j'ai... j'ai besoin d'être seul pour faire quelque chose...
-
-Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se promener pendant
-la séance de Manette: il avait pris son parti de faire sa Renommée «de
-chic».
-
-
-
-
-LI
-
-
---Qu'est-ce que tu as fait hier?--disait un matin à la fin du déjeuner
-Coriolis à Anatole.
-
---Hier, j'ai été au Père-Lachaise.
-
---Et aujourd'hui?
-
---Ma foi, je pourrais bien y retourner... je trouve ça très-amusant
-comme promenade...
-
---Ça ne te fait pas penser à la mort?
-
---Oh! à celle des autres... pas à la mienne...--fit Anatole avec un mot
-dans lequel il était tout entier.
-
-Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent se perdre dans la
-fumée de sa pipe; puis il lui échappa, comme s'il pensait tout haut:
-
---Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois... Je n'en ai pas encore
-vu une comme ça...
-
-Et se tournant vers Anatole:
-
---Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à ce qu'elle soit
-tombée dans votre pose... Et une fois qu'elle y est, c'est superbe!...
-on bûcherait deux heures, qu'elle ne bougerait pas... C'est qu'elle a
-l'air de porter un intérêt à ce que vous faites... Oh! mon cher, c'est
-étonnant... Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas... Il y a des
-riens... un mouvement de lèvres, un geste... On est nerveux... il vous
-passe des inquiétudes dans le corps... Enfin, ça se voit... Eh bien!
-cette mâtine-là, quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait
-l'air aussi ennuyé que ma peinture... Et puis quand j'ai commencé à
-m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà qu'elle a eu un air
-content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait... Tiens! je vais te dire
-quelque chose de stupide: on aurait dit que sa peau était heureuse!...
-Vrai! je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me semblait
-qu'elle était chatouillée là où je donnais un coup de pinceau... Une
-bêtise, je te dis... quelque chose de bizarre comme le magnétisme, le
-courant de caresse d'un portrait à une figure... Et puis, à chaque
-repos, si tu avais vu sa comédie!... Tiens, comme ça... son jupon à demi
-passé, la chemise serrée à deux mains sur sa poitrine, en tas, comme un
-mouchoir de poche... elle venait regarder avec une petite moue, en se
-penchant... Elle ne disait rien... elle se regardait... une femme qui se
-voit dans une glace, absolument... Et quand c'était fini, elle s'en
-allait avec un mouvement d'épaules content... Elle venait toujours les
-pieds dans ses petits souliers, sans mettre les quartiers... C'est
-très-gentil les femmes qui boitent, qui clochent, comme ça... Une drôle
-de femme tout de même!... Quand je la fais déjeuner, elle me parle tout
-le temps des tableaux où elle est, de ce qu'elle a posé... Oh! d'abord,
-elle n'aurait donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes
-après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres... Là-dessus,
-il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait! Elle est d'une
-jalousie sur ces questions-là... et éreinteuse! Je t'assure que c'est
-amusant de l'entendre abîmer ses petites camarades... Elle en fait des
-portraits! Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les
-échigner!... c'est très-malin ça... Oh! une vraie vanité... C'en est
-comique... D'abord, c'est toujours elle qui a trouvé le mouvement...
-Elle est persuadée que c'est son corps qui fait les tableaux... Il y a
-des femmes qui se voient une immortalité n'importe où, dans le ciel,
-dans le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un...
-elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça... L'autre jour,
-sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un dessin de draperie... Je
-l'arrange sur elle... je la vois qui fait une tête... une tête!
-Figure-toi une reine qu'on insulte!... Moi, je ne comprenais pas
-d'abord... Et puis c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de
-me dire: Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin, moi?
-Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos cinq francs... Et avec cela
-elle posait si mal, et une figure si maussade... j'ai été obligé d'y
-renoncer... Il faudra que j'en prenne une autre pour les draperies...
-Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça, qu'elle n'avait
-pas osé me le dire... Et si tu savais de quel ton elle m'a dit: _pour
-ça_!... Elle trouvait que je lui avais manqué, positivement... J'étais
-pour elle un homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de Milo!
-
-
-
-
-LII
-
-
-Ce jour-là, Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre. Il devait
-dîner dehors et ne rentrer que fort tard, s'il rentrait.
-
-Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café de Fleurus.
-
-Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin du jardin du
-Luxembourg, était alors une espèce de cercle artistique fondé par
-Français, Achard, Nazon, Schulzenberger, Lambert, et quelques autres
-paysagistes, auxquels s'étaient joints des peintres de genre et
-d'histoire, Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée de
-peintures par les habitués et ornée d'une figure de la grande Victoire
-entourée de l'allégorie de ses amours, un dîner des vendredis s'était
-organisé sous le nom de _Dîner des grands hommes_. Le dîner, restreint
-d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des médecins, à des
-internes d'hôpitaux, avait bientôt été égayé par la surprise d'une
-loterie, tirée à chaque dessert, et imposant au gagnant l'obligation de
-fournir un lot pour le dîner suivant. De là, une succession de lots
-d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins et de pots
-de chambre à oeil, de bronzes et de clysopompes, de tableaux et de
-bonnets grecs, une tombola de souvenirs et mystifications qui faisaient
-éclater chaque fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait:
-elle arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du retour de
-la colonie pompéienne, après la fermeture de la _Boîte à thé_, cet essai
-de phalanstère d'art, sur les terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs,
-licencié, dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres. Ce
-dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une sorte de club
-gai, spirituel, où la cordialité se respirait dans une réunion de
-camarades et de gens de talent. Anatole y venait souvent; Coriolis y
-apparaissait quelquefois.
-
---Imaginez-vous--disait un des habitués--imaginez-vous!... il m'est
-tombé une fois un bourgeois qui m'a dit: «Monsieur, je voudrais être
-peint sous l'inspiration du Dieu...--Comment, sous l'inspiration du
-Dieu?--Oui... après avoir entendu Rubini... J'aime beaucoup la
-musique... Pourriez-vous rendre cela?...» Vous croyez que c'est tout?
-Quand je l'ai eu peint, sous l'inspiration du Dieu, il m'a amené son
-tailleur... Oui, il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la
-piqûre de son gilet!... Non, on ne saura jamais combien ils sont bêtes
-les bourgeois!
-
-Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait son anecdote, son
-mot, son trait; et chaque nouveau récit était salué par des hourras, des
-risées, des grognements, des rires enragés, une sauvagerie de joie qui
-avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru entendre
-toutes les haines instinctives de l'art, tous les mépris, toutes les
-rancunes, toutes les révoltes de sang et de race du peuple des ateliers,
-toutes ses antipathies foncières et nationales se lever dans un _tolle_
-furieux contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans cette Fosse
-aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!--Et toujours revenait le
-refrain:--Non, non, ils sont trop bêtes, les bourgeois!
-
---Tiens!--fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui laissait voir un air
-mal dissimulé de mauvaise humeur.
-
---C'est toi?--lui dit-il.--Qu'est-ce que tu prends?
-
---Rien...
-
-Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une mesure de colère
-sur le marbre de la table, à côté d'Anatole.
-
---Qu'est-ce que tu as?--lui demanda Anatole au bout de quelques
-instants.
-
---Ce que j'ai?... J'étais avec une femme à la porte Saint-Martin... Elle
-m'a quitté à dix heures... pour être rentrée à dix heures et demie...
-parce qu'elle tient à la considération de son portier! Comprends-tu?
-Voilà!
-
---Elle est drôle!... Qui ça donc?--fit Anatole.
-
-Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion engagée à la
-table à côté, il étonna le café par une défense passionnée de la
-_momie_, des éclats de voix terribles, une argumentation agressive et
-violente, un accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il
-abîma le _bitume_ comme un ennemi personnel, comme quelqu'un sur lequel
-il aurait voulu se venger; et il laissa son défenseur, l'inoffensif et
-placide Buchelet, étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à
-Coriolis, d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse,
-montée tout à coup dans la parole de son contradicteur.
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole, revenant de
-chez le marchand de couleurs Desforges, et surpris, dans le
-Palais-Royal, par une ondée de printemps, se promenaient sous les
-galeries, en attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux
-tours; puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se mit à
-regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé.
-
-La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, pénétrante,
-fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure de ce bleu violet avec
-lequel la peinture imite la transparence du gros verre. Dans ce jour de
-neutre alteinte liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de lumière
-blanche, et le blanc qui habillait des enfants avait la douceur diffuse
-d'un rayonnement. La soie des parapluies tournant dans les mains jetait
-çà et là un éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les
-branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme des coups de
-pinceau, des touches printanières semant des frottis légers de cendre
-verte. Et dans le fond, le jardin, les passants, le bronze rouillé de la
-Chasseresse, la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient,
-s'estompant dans un lointain mouillé, trempant dans un brouillard de
-cristal, avec des apparences molles d'images noyées.
-
-Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son compagnon planté là et
-ne bougeant pas, essaya de jeter quelques mots dans sa contemplation:
-Coriolis ne parut pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le
-bras, l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde, à un passage
-de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, et laissa encore
-tomber dans le silence les paroles d'Anatole.
-
---Ah çà! mon cher,--lui dit au bout de quelque temps Anatole
-impatienté,--sais-tu que tu me fais l'effet d'un homme qu'on met dedans?
-
---Moi?--dit Coriolis.
-
---Toi-même... avec cette petite... Mais Buchelet lui a plu à la
-quatrième séance! Buchelet! juge!
-
---Il n'y a pas que Buchelet,--fit Coriolis.
-
---Ah!--fit Anatole en le regardant. Alors quoi?
-
---Alors... alors...--dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant avec
-l'effort d'un homme habitué à garder ses pensées, à refouler ses
-émotions, à se renfoncer le coeur dans la poitrine,--alors... tiens,
-laisse-moi tranquille, hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.
-
-Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait été aussi vite
-et aussi facilement heureux que le petit Buchelet. Mais ce caprice,
-qu'il croyait user en le satisfaisant, s'était enflammé, une fois
-satisfait. Il s'était changé en une sorte d'appétit ardent, irrité,
-passionné, de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait
-devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de ce corps public
-qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait en ne voulant pas les
-voir, les yeux des autres. Des colères auxquelles ses amis ne
-comprenaient rien, l'animaient contre ceux qui avaient fait poser cette
-femme avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux avec
-une injustice rancunière, comme des gens qui, en lui prenant d'avance
-pour leurs figures un peu de la beauté de cette femme, l'avaient trompé
-dans leurs tableaux.
-
-Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre tous les jours, à
-la tenir dans son atelier, sans en avoir besoin, et, en travaillant à
-peine d'après elle: il lui payait des séances où il ne donnait que
-quelques coups de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite
-aperçue de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation; elle avait
-inventé des prétextes, manqué des rendez-vous de Coriolis, pour aller
-chez d'autres artistes qu'elle voyait travailler vraiment et s'inspirer
-d'après elle. Et c'est alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice
-dont le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le tourment, ce
-supplice d'un homme tenant à une femme possédée par les regards du
-premier venu.
-
---Oui, voilà,--fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans le roulement de
-la voiture, au bout de toutes ses pensées, et comme s'il les avait
-confiées à Anatole,--voilà...--et il se retourna nerveusement vers lui
-sur le coussin du fiacre.--Un mari qui voudrait empêcher sa femme de se
-décolleter pour aller dans le monde, eh bien! ça lui serait encore plus
-facile qu'à moi d'empêcher Manette d'ôter sa chemise pour se faire
-voir...
-
-
-
-
-LIV
-
-
-Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire habiter avec
-lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses promesses. Devant les
-propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait
-offert, un large entretien, une vie choyée, la haute main sur
-l'intérieur, le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été
-étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse tant
-qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter son «petit chez elle»,
-le petit chez elle qu'elle s'était arrangé avec l'argent de son travail.
-En tout, elle avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de
-liberté. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le droit de
-pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission même des choses dont on
-n'a pas envie. C'était une de ces petites natures ombrageuses qui
-gardent un caractère de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de
-main qui se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer
-devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres
-et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage.
-
-Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, Coriolis ne voyait
-aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce
-singulier caractère de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à
-lui, il n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche auprès
-de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout
-ce qui asservit à un homme les coquetteries et les sensualités d'une
-maîtresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De
-sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, une
-espèce d'indifférence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle
-ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait
-absolument. Par une étrange exception, elle était insensible aux bijoux,
-à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur la femme. Maîtresse de
-Coriolis, elle avait gardé sa mise modeste de petite ouvrière honnête,
-de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits châles
-malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes
-aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la
-maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait
-mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un
-marbre. Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une robe
-de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la
-serrait en pièce dans une armoire.
-
-Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement défaut.
-Elle était paresseuse à désirer les distractions. Elle n'aimait ni le
-plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'étourdissement, le mouvement, la
-vie fouettée dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui
-paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne
-l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle était
-toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions pas?» Sa nature
-apathique et sans fantaisie se contentait de goûter une espèce de
-tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y eût en elle un peu de
-l'humeur casanière et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent
-et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans
-remuer, dans une sérénité de bien-être physique, dans l'harmonieux
-équilibre d'une pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur
-la peau, c'était toute sa félicité,--une félicité qu'elle pouvait se
-payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis.
-
-
-
-
-LV
-
-
-Créole, Coriolis avait le coeur et les sens du créole.
-
-Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, délicate, raffinée,
-mettant dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs
-cheveux, leur toilette, une recherche qui dépasse les coquetteries
-viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits
-de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se nourrissant
-d'excitants et de choses sucrées, il y a, en dehors des mâles énergies
-et des colères un peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, de
-si intimes affinités avec le tempérament féminin, que l'amour chez eux
-ressemble presque à de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les
-autres hommes, avec des instincts d'attachement et d'habitude tendre,
-avec le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une espèce de
-besoin d'être caressés, enveloppés continûment par l'amour, de
-s'enrouler autour de lui, de se tremper dans ses lâches douceurs, de s'y
-perdre, de s'y fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle
-servitude heureuse.
-
-De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole à la vie qui
-mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du concubinage. Coriolis n'y avait
-pas échappé. Presque toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues
-des chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant cette
-vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce qu'il connaissait
-tant: un modèle!
-
-Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle, et qu'il
-n'avait point connue avec ses autres maîtresses. A son amour se mêlait
-l'amour de sa vie, l'amour de son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il
-aimait cette femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, pour
-un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait comme s'il
-entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses du dessin et de la
-couleur d'un peintre dont la rencontre providentielle met dans les
-tableaux des maîtres un type nouveau de l'_éternel féminin_. Il l'aimait
-pour sentir devant elle une inspiration et une révélation de son talent.
-Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet Idéal de nature, cette
-matière à chefs-d'oeuvre, cette présence réelle et toute vive du Beau
-que lui montrait sa beauté.
-
-
-
-
-LVI
-
-
-A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, Coriolis
-finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter avec lui. Il fut
-heureux de cette victoire comme d'une conquête de sa maîtresse. Il
-tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main,
-sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à toute
-heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage avec le domicile
-l'existence de son amant.
-
-Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne
-voulut pas donner congé de son petit logement de la rue du
-Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait là, de sa part, une idée de
-méfiance, une réserve de sa liberté, la garde d'un pied-à-terre, la
-menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore
-pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte de le
-nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle allait y passer une
-journée chaque semaine. Mais quoi qu'il fît, il ne put la décider à
-l'abandon de ce caprice.
-
-Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait détachée de ses
-habitudes, de son intérieur. Il l'avait rapprochée de lui par une intime
-communauté de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il
-serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son
-corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait
-essayé d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le
-renoncement à l'orgueil d'être nue et belle devant des hommes qui
-peignent, elle lui avait simplement dit que cela était impossible; et
-son regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain d'un
-artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il avait voulu
-exiger, menacer: elle s'était redressée comme une femme prête à un coup
-de tête; et devant le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en
-ébouriffant méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide
-des mains, Coriolis avait reculé. Alors l'hypocrisie de sa jalousie
-s'était rejetée sur de misérables petits moyens de mauvaise foi, des
-exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et
-chez lesquels il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses en
-défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus
-lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces
-ruses indignes de lui, il éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses
-fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son coeur
-saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brûlantes, de
-baisers où passait la rage de ses colères et de ses souffrances, il lui
-demandait que ce fût fini.
-
-Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. Tout en
-continuant obstinément à poser, et à poser où il lui plaisait, elle
-montrait une espèce d'apparente condescendance pour ses exigences,
-paraissait leur céder, lui faisant des promesses, comme à ce que demande
-un enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait les
-jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.
-
-Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait une obsession le
-prenait tout à coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une
-connaissance où il supposait qu'elle était, et refermant sur son dos la
-porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette,
-il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait,
-cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait,
-pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie était connue,
-et l'on n'en riait même plus. De basses envies de savoir le prenaient:
-il pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on lui avait parlé,
-qui suivent une femme pour cinq francs donnés par un mari qui soupçonne.
-Dans des ateliers de camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des
-esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu
-du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse.
-L'un d'eux avait eu la délicate pitié de le comprendre; et il avait
-retiré une étude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait
-douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres murs
-d'autres études que cette étude, pour tourmenter le regard de Coriolis
-et lui jeter à la face la publicité de sa maîtresse. Il la retrouvait
-partout, toujours, et même où elle n'était pas; car peu à peu c'était
-devenu chez lui une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir
-la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait
-pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, finissaient par ne
-lui montrer que ce corps, et toutes les nudités peintes des autres
-femmes le blessaient, comme si elles étaient la nudité de cette seule
-femme.
-
-Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. Il ne
-l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis,
-autour de lui, gardaient le secret de sa maîtresse. Mais quand il lui
-disait à elle: «Tu as posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui
-lui donnait envie de la tuer,--et qu'il aimait encore mieux qu'un oui.
-
-
-
-
-LVII
-
-
-Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait de dîner.
-Aussitôt le dessert servi, elle se leva de table, alla dans sa chambre,
-revint avec son châle et son chapeau. Coriolis crut voir je ne sais
-quelle recherche dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était
-neuf.
-
-Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se dit: «Elle va me
-le dire».
-
-Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau, chiffonnait
-son noeud de rubans, lissait d'un coup de doigt ses cheveux sur une
-tempe, faisait ce joli mouvement de corps des femmes qui regardent, en
-se retournant, si leur châle, dont elles rebroussent la pointe du talon
-de leurs bottines, tombe bien.
-
-Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle, et toutes sortes
-de pensées lui traversaient la cervelle.
-
-Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette idée: «Où
-va-t-elle?»
-
-Il attendait que Manette eût fini.--Où vas-tu?--il avait sa phrase toute
-prête sur les lèvres.
-
-Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:--Je sors,--fit-elle
-simplement.
-
-Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il l'écouta faire dans
-l'antichambre le bruit de la femme qui s'en va, parler aux domestiques,
-tourner une dernière fois, fermer la porte... Elle était partie.
-
-Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait étonné, la
-reprit, tira deux bouffées, la reposa sur une assiette, et brusquement
-saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier.
-
-Manette était à une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un
-petit pas pressé, d'un air à la fois distrait et recueilli, ne regardant
-rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa
-mère. Elle passa devant une station de voitures sur la place
-Saint-André-des-Arts: elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont
-Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne
-se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui
-se mit à marcher derrière elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut
-pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir
-plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de
-violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait cela à un amant; il vit
-le bouquet chez un homme, sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette
-prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la
-rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis
-reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit
-salut. Tout à coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue
-en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un
-drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se
-lança derrière elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un
-petit préau bizarre, un _patio_ de maison d'Orient, une espèce de
-cloître alhambresque: Manette n'était plus là.
-
-Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris,
-à quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des
-points de lumière dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une
-salle d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel des têtes
-d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de
-grands livres, avec des voix de nuit, des chants de ténèbres.
-
-Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth.
-
-Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première femme qu'il aperçut
-là fut Manette.
-
-Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, le coeur
-léger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont
-une mauvaise pensée s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu
-et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce
-bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystère voltigeant et
-caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumières qui, s'accordant,
-se mariant, se pénétrant, semblaient chanter à voix basse dans la
-synagogue comme une soupirante et religieuse mélodie de clair-obscur.
-
-Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire venant d'en
-haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient
-devant eux aux lueurs de la mourante polychromie effacée des murs
-assombris et noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies
-scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites touches de
-blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur la laine d'un _taleth_. Et
-son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil à la vision d'un
-tableau de Rembrandt qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit
-dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de femmes, à
-ces têtes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient
-plus l'air de têtes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans
-l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prières,
-il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui
-rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains...
-
-Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en lui par ce culte,
-cette langue, qui n'étaient ni son culte ni sa langue, ces prières, ces
-chants, ces visages, ce milieu d'un peuple étranger et si loin de Paris
-dans Paris même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord
-indéterminé et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion ne s'était
-jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours été jusque-là pour lui
-comme si elle n'était pas, et comme s'il ignorait qu'elle fût. C'était
-la première fois que cette perception lui venait de voir une juive dans
-Manette, qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. Et
-avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont il n'avait pas
-conscience, à des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frappé
-dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un
-petit pain sans levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un
-soir, où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu de
-l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, sans vouloir,
-jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher à rien qui fût du feu.
-
-Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se
-dégageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du
-créole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression
-indéfinissable.
-
-
-
-
-LVIII
-
-
---Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,--dit Anatole à Coriolis.--Je
-crois qu'il avait à te parler... Il devient puant, sais-tu?
-Garnotelle... Nous avons eu un petit empoignement... oh! à la douceur...
-C'est que c'est si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!... Quand on a
-été comme nous... Tu te rappelles, à l'atelier?... C'est trop fort!...
-Il me dit, en s'asseyant, d'un air... tu sais, d'un air perdu dans des
-chefs-d'oeuvre, avec sa voix languissante: Est-ce que tu fais toujours
-de la peinture? Moi je lui dis: Et toi?... Et puis, je l'attrape, dame!
-Tu vas toujours dans le monde?... le Raphaël de la cravate blanche!...
-Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme... Eh bien! vrai, ça y était...
-une portière séraphique tirant le cordon du Paradis!...--Tu seras donc
-toujours blagueur?--Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi... il faut
-bien que je me console...--Et les travaux, mon pauvre Bazoche?--_Son
-pauvre!_... Ah! les travaux...--je lui dis--par-dessus la tête, mon
-cher! je vais prendre des ouvriers... J'ai tous les portraits du
-Tribunal de Commerce à faire... des belles têtes!... Et puis, j'ai une
-idée de tableau... Si je ne sors pas avec ce tableau-là! si je ne tape
-pas en plein dans le public, dans le vrai, dans le tien!... On est
-spiritualiste, n'est-ce pas? ou on ne l'est pas... Et bien! voilà mon
-tableau: c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va se
-brûler avec des allumettes chimiques... Il y a son ange gardien qui est
-là, qui lui prend les allumettes chimiques et qui lui donne des
-allumettes amorphes... Sauvé, mon Dieu!... Et je peindrai ça avec le
-coeur, comme ce que tu peins...--Ah! je l'ai un peu abîmé, ce poulet
-sacré de l'Institut! Il était vert... ce qui ne l'a pas empêché de me
-dire en s'en allant qu'il était content de me trouver toujours le même,
-aussi jeune, le Bazoche du bon temps...
-
---Oh! tu sais, moi, Garnotelle... je n'ai jamais eu une sympathie bien
-vive... C'était plutôt à cause de toi, qui étais lié avec lui... Après
-ça, il a été très-gentil pour moi, à l'Exposition... et je ne voudrais
-pas me fâcher...
-
---N'aie pas peur... tu es un homme bien, toi; tu as une position...
-Garnotelle ne se fâchera jamais avec toi...
-
-Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la rentrée de Coriolis:
-il se remit à lancer avec une sarbacane des pois secs à Vermillon, qui,
-tout en haut de l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à
-descendre. Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un homme
-qui se vengerait d'une humiliation sur un ami intime. Le singe
-grimaçait, menaçait, se secouait sous les cinglements ainsi qu'une bête
-mouillée, poussait de petits cris agacés en montrant les dents,--et sa
-colère finissait par avoir la colique.
-
-Là-dessus, on apporta une lettre à Coriolis.
-
---Attention, Manette!... Je parie que c'est d'une femme,--dit Anatole à
-Manette qui, pour réponse, fit un petit haussement d'épaules.
-
---Tiens, c'est de lui...--fit Coriolis--de Garnotelle... Il m'invite à
-venir voir sa chapelle à l'Église Saint-Mathurin, qu'on découvre
-demain...
-
---Tu iras?
-
---Oui... sa lettre est très-chaude... Je ne peux pas ne pas y aller...
-Ça aurait l'air...
-
---Très-malin, sa chapelle... Il a senti, à son dernier envoi de Rome,
-qu'il n'avait pas assez de reins pour la grande peinture... celle qu'on
-risque en pleine exposition à côté des petits camarades... Comme ça, il
-a son petit salon... Et puis, c'est commode... on dit que le jour est
-mauvais, que la disposition architectonique vous a empêché d'être
-sublime, qu'on a fait plat pour l'édification des fidèles, et gris pour
-ne pas faire de tapage dans le monument. Et puis, pas de public... des
-amis, rien que des invités, c'est superbe!... Très-malin, Garnotelle!
-
-Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte de la petite
-église, dans le vieux quartier pauvre étonné, ébranlé par les voitures
-bourgeoises et les fiacres versant près de la grille, au bas des
-marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'église,
-sur un des bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. On y
-voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des personnages de la
-Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrêt
-sur les pendentifs, des femmes académiques à cheveux gris, à physique
-professoral, et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, qui
-semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.
-
-Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le
-bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda
-son avis, sollicita sa sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même
-d'incomplet dans son oeuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques:
-Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de
-l'attendre, cicérona les dames, revint à Coriolis. Ils sortirent
-ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque
-affectueux. Il se plaignit de l'éloignement que fait la vie, du
-refroidissement de leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs
-rencontres. Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu
-brutaux, et comme involontaires, qui entrent au coeur d'un talent. Il
-lui indiqua un article élogieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua
-l'homme simple, ouvert, abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis
-d'avoir à demeure, auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon
-d'Anatole, rappela les légendes de chez Langibout, les farces, les
-rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il
-avait été, il le redevint tout à coup.
-
-Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand de tabac, et
-allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la boîte en lui disant:
-
---Tu sais, moi, je suis un cochon.
-
-Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait
-l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en
-plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des
-autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu
-riche et gagneur d'argent, disait toujours:--«Moi, tu sais, je suis un
-cochon»,--et continuait, en se proclamant un pingre, à faire bravement
-dans la vie toutes les petites économies de la pingrerie.
-
-
-
-
-LIX
-
-
-Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive était
-presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, perdue, usée au
-frottement de la vie d'Occident, des milieux européens, au contact de
-tout ce qui fusionne une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant
-de toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette race.
-
-Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De
-ses langueurs indolentes, elle se réveillait quelquefois avec des
-gamineries. Sa belle tête brune, par instants, s'animait de l'ironie
-d'un enfant du faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il
-passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure,
-des airs de crânerie et de petite résolution rageuse, le mauvais sourire
-des méchantes petites têtes dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de
-certaines minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.
-
-C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans un portrait
-qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, où, dans
-un caprice d'artiste, son premier amant l'avait représentée en gamin,
-une petite casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt sur
-la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade,
-avec un regard effronté et homicide, le regard d'un moutard de quinze
-ans, enragé et froid, qui cherche un officier pour le _descendre_. La
-peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tête,
-cette femme en blouse, jetée sur les pavés, et qui semblait le Génie de
-l'émeute en Titi.
-
-Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le
-souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgré lui, et
-tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de
-quelque chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre entre
-lui et Manette, quand il regardait Manette après avoir regardé la toile.
-Il avait essayé vainement de décider Manette à s'en séparer, à le
-renvoyer chez sa mère. Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de
-faire un portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant
-tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il lui arrivait de
-temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrêtait dans l'entrain et
-la chaleur d'un travail, allait à une des ébauches, la posait sur la
-traverse du chevalet, et la palette à la main, la tête un peu penchée de
-côté sur son appui-main, il regardait Manette.
-
-Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un
-petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils très-arqués,
-dessinés avec la netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait
-les yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin desquels
-coulait le regard, des yeux bleus mystérieux qui, dans la fixité,
-dardaient, de leur pupille contractée et rapetissée comme la tête d'une
-épingle noire, on ne savait quoi de profond, de transperçant, de clair
-et d'aigu. Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce rose
-du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la joue des juives,
-cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuyé de
-fard qu'une actrice s'est posé sous l'oeil. Tout ce visage, le front
-creusant à la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines
-découpées et un peu remontantes, montrait un modelage ciselé de traits.
-La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement retombante aux coins et
-dédaigneuse, à demi détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse,
-presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux portraits
-italiens.
-
-Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie, avec ce qu'il y
-voyait d'un autre pays, d'une autre nature, le charme paresseux, bizarre
-et fascinant, de cette sensualité animale que le baptême semble tuer
-chez la femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes à
-elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa main posée sur le dos
-d'une chaise, le cou allongé et tout tendu, le regard vague devant elle,
-elle montrait des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les autres
-femmes montrent des coquetteries de chatte et de colombe.
-
---Ah! toi,--finissait-il par lui dire en reposant sa palette,--tu es
-comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles appellent le «désespoir des
-peintres!»
-
-Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé.
-
-
-
-
-LX
-
-
-Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée. Elle ne dormait pas
-encore, mais elle était dans ce premier engourdissement où la pensée
-commence à rêver. Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le
-regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas un mot; et
-lui tournant le dos, il se mit au coin de la cheminée à fumer avec cet
-air qu'a par derrière la mauvaise humeur d'un homme en colère contre une
-femme.
-
-Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant son cigare au feu, il
-se leva, s'approcha du lit, empoigna le bâton d'une petite chaise dorée
-sur laquelle avaient coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne
-remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui regardait et rêvait,
-ces yeux tranquilles et fixes, nageant à demi dans le bonheur et la paix
-du sommeil. Sa tête, un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne
-de son visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée sur la
-cheminée se mourait sur la douceur de son profil perdu; ses traits
-expiraient sous une caresse d'ombre où rien ne se dessinait que deux
-petites touches de lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le
-dessous de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle, le
-dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant les dents d'un reflet de
-perles; et sous les draps, son corps se devinait, obscur et charmant
-ainsi que son visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné
-dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour dormir...
-
-Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; puis sa main
-lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu tomba cassé sur le tapis.
-
-Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis qui n'était pas
-encore levé, Manette y trouva une photographie de femme nue--qui était
-elle,--une carte qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en
-saurait jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la carte,
-et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour être toute prête à
-partir, à ranger en cachette son linge, ses affaires.
-
-Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là, et ne plus la
-voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la parole. Au dîner, il mit le
-journal devant son verre et lut en mangeant. Manette attendait, muette,
-impatiente, froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements
-de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la moindre contrariété, se
-chargeait d'implacabilité, avec tout ce mauvais d'une femme dont elle
-savait s'envelopper et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire
-jaillir le choc et l'étincelle d'une explication.
-
---Qu'est-ce qui t'a donné cela?--lui dit tout à coup Coriolis: il
-rentrait de sa chambre où il avait été chercher quelque chose, et il lui
-montrait une petite pièce d'or qu'il avait ramassée dans le désordre de
-ses affaires tirées hors des tiroirs.
-
---Je ne sais plus...--répondit Manette.--J'étais toute petite... Maman
-me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jésus... J'étais
-blonde, à ce qu'il paraît, dans ce temps-là... Ah! oui... j'ai accroché
-la chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre... Alors...
-
---C'était moi, ce monsieur-là,--dit Coriolis.
-
---Toi? vrai, toi?
-
-Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta un instant
-sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. On eût dit qu'elle
-voyait, avec ses idées d'Orientale, comme la volonté divine d'une
-fatalité dans ce lien de leur passé et ces fiançailles si lointaines de
-leur liaison.
-
-Elle se répéta à elle-même: Lui... Et ses yeux allaient presque
-religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de Coriolis à la pièce
-d'or, grands ouverts, étonnés et vaincus.
-
-Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espèce de
-solennité vers Coriolis, elle lui passa par derrière les deux bras
-autour du cou, et lui soulevant un peu la tête, tout doucement, elle lui
-mit le baiser de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:
-
---Plus jamais!... C'est promis... plus jamais! pour personne...
-
-
-
-
-LXI
-
-
-Le tableau du _Bain turc_ était complétement terminé. Les amis, les
-connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient,
-s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de
-feuilleton aux autres.--«C'était réussi, c'était superbe!... Il faisait
-chaud dans le tableau... De la vraie chair... admirable! C'était dessiné
-avec du jour... Le fameux coloriste un tel était enfoncé...»--on
-n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure,
-et allaient serrer les mains à Coriolis avec une force enragée qui lui
-faisait mal aux os des doigts.
-
-A tous les compliments, Coriolis répondait:--Vous trouvez?--et ne disait
-que cela.
-
-Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il
-restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un
-bout de bras de Manette, une place de sa chair où tombait un rayon. Il
-étudiait de la peau,--les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et
-miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide de la lumière,
-cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de
-blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprès de laquelle pâlit
-ce triomphe de chair, l'_Antiope_ du Corrége elle-même.
-
---Dis donc, Chassagnol,--dit-il un jour en se tournant vers le divan où
-le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait, à de petites
-siestes,--qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la
-peinture?
-
---Hein? hé! quoi?... jour du Nord!... peinture... hein?--grogna en se
-réveillant Chassagnol... Tu dis!... Qu'est-ce que tu demandes?... Le
-jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien... Ah! le jour du Nord?... Eh
-bien, le jour du Nord... Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les
-artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!... Mes
-opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits... Eh bien,
-après? Les idées reçues, mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà
-peintres... c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui
-avez toutes les peines du monde à attraper la nature dans sa puissance
-éclairante... Il n'y a pas à dire, vous êtes toujours au-dessous du
-ton... Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup...
-Comment! pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des
-étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre... pour
-peindre!... vous allez prendre une lumière... ce cadavre de
-lumière-là!... Un jour purifié, clarifié, distillé, où il ne reste plus
-rien, rien de l'orangé de la lumière du soleil, rien de son or...
-quelque chose de filtré... C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est
-mort!... Et par là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un
-crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de murs sales... De
-la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance est du vin... Allons donc! les
-théories, les rengaines, la nécessité d'un jour neutre, d'un jour
-«abstrait...» Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose le dessin...
-chimiquement, c'est prouvé... Et puis... et puis... Ils disent encore
-que ça laisse la liberté aux coloristes, qu'un coloriste est toujours
-coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la
-couleur est une impression retrouvée... est-ce que je sais! un tas de
-raisons... Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas ça dans le
-sang, vous lui mettrez devant le nez le Régent dans un feu de Bengale,
-ça ne lui fera pas trouver des éclairs sur sa palette... Mais je réponds
-qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui
-peindra dans du vrai soleil, dans un jour coloré par du soleil, dans la
-lumière normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait
-dans ce joli petit froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne...
-C'est peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes... Eux ils
-peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature... Ah!
-mon cher, peut-être, si on savait la disposition des ateliers du temps
-de la Renaissance!... Tiens, les artistes italiens... Malheureusement,
-il n'y a pas un document là-dessus... Voyons, t'imagines-tu... prenons
-les grands bonshommes... Véronèse, si tu veux, et le Titien... qu'ils
-peignissent dans des conditions de gris bête comme ça, et si contre
-nature?... Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai découverte... Un
-autre aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!... C'est
-que Rembrandt... mon maître et le bon dieu de la couleur,--fit
-Chassagnol en saluant,--c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un
-atelier en plein midi... Ça, c'est comme si je l'avais vu... et avec des
-jeux de rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait... Mais regarde
-tous ses tableaux... Il faisait poser le Soleil, cet homme-là, c'est
-évident!
-
---Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi?
-
-Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer le peu
-d'importance qu'il attachait à ce détail.
-
-Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une grande chambre au
-midi qu'il avait au haut de la maison. Les maçons changeaient la fenêtre
-en une baie d'atelier.
-
-Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa baigneuse,
-d'après le corps de Manette, dans le jour du soleil.
-
-
-
-
-LXII
-
-
-Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette ne posait
-plus pour d'autres.
-
-Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour plusieurs
-heures, elle restait immobile à regarder la pendule, attendant pendant
-un certain temps qu'elle comptait. Puis, se levant, elle allait à la
-porte de l'atelier dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des
-petits fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du poêle,
-en regardant autour d'elle comme une petite fille qui est seule et qui
-fait une chose défendue.
-
-Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement, peu à peu, avec
-une lenteur où elle mettait comme une paresseuse et longue coquetterie,
-écoutant complaisamment le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait
-mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à tour dans ses
-mains chacun de ses pieds, des pieds d'Orientale, qui semblaient
-d'autres mains entre ses mains; puis les reposant à terre, elle les
-enfonçait, en se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses ongles
-rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait par dessus. Relevant
-alors sa jupe des deux mains, Manette se penchait, et restait quelque
-temps à regarder au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté
-comme le pouce d'un pied de marbre.
-
-Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son peigne, qui
-laissait à demi descendre sur son cou le flot de ses cheveux. Elle
-défaisait son peignoir, elle laissait tomber sa chemise de fine batiste:
-ce luxe sur la peau, la batiste de sa chemise et la soie de ses bas,
-était son seul et nouveau luxe.
-
-Elle était nue, n'était plus qu'elle.
-
-Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant le divan,
-s'étendait en se frottant sur leur rudesse un peu râpeuse, et là
-couchée, elle se caressait d'un regard jusqu'à l'extrémité des pieds, et
-se poursuivait encore au delà, dans la psyché au bout du divan, qui lui
-renvoyait en plein la répétition de son allongement radieux. Et quand
-sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses bagues, elle les ôtait d'une
-main avec le geste de se déganter, et les semait, sans regarder, sur le
-tapis.
-
-Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés, la grâce nue
-de la femme. C'était, sur les zébrures des peaux, un remuement presque
-invisible, un travail sur place et qui semblait immobile, des
-avancements et des retraites de muscles à peine perceptibles,
-d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements, des coulées
-de membres, des glissements serpentins, des mouvements qu'on eût dit
-arrondis par du sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage d'une
-volonté artiste, se levait de la forme ondulante et assouplie, une
-admirable statue d'un moment...
-
-Une minute, Manette se contemplait et se possédait dans cette victoire
-de sa pose: elle s'aimait. La tête un peu penchée en avant, la poitrine
-à peine soulevée par sa respiration, elle restait dans une immobilité
-d'extase qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de divin. Et
-sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe, les compliments qu'une
-femme murmure tout bas à sa beauté, paraissaient monter et mourir,
-expirer sans voix dans le dessin parlant de sa bouche.
-
-Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice d'un enfant qui
-déchire une image.
-
-Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait son amoureux
-travail. L'odeur doucement entêtante du bois de genévrier qui brûlait
-montait dans la chaleur de l'atelier: Manette recommençait cette
-patiente création d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation
-des lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait avec le
-tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble, l'accord et l'eurythmie
-d'une figure. L'heure qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait
-l'arracher à cet enchantement de faire des transformations de son corps
-comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait l'arracher à l'adoration de
-ce spectacle d'elle-même, auquel allaient toujours plus fixement ses
-deux pupilles pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de
-ses yeux.
-
-Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa clef, la surprenait.
-Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait de lui dire:
-
---Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit!
-
-
-
-
-LXIII
-
-
-Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le _Bain Turc_ de Coriolis y
-obtenait un grand et franc succès.
-
-Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur de taches»
-étaient forcés de reconnaître le peintre, le dessinateur, le coloriste
-puissant, s'affirmant dans une toile dont les dimensions n'avaient guère
-été abordées, pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau.
-Tout le public était frappé de l'ensoleillement de ce corps de femme,
-d'un certain lumineux que Coriolis avait tiré de son dernier travail
-dans l'éclat du jour. Les premiers admirateurs du peintre, tout fiers de
-l'avoir pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme. Et la
-persistance de quelques injustices rancunières passionnait les éloges.
-
-Il fut le nom nouveau, le _lion_ du Salon. Le gouvernement lui acheta
-son tableau pour le Musée du Luxembourg, et les journaux donnèrent la
-nouvelle presque officielle de sa décoration.
-
-
-
-
-LXIV
-
-
-Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans les idées et les
-sentiments de Manette.
-
-Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer. Elle l'avait
-rencontré dans un moment où elle n'avait personne. Abandonnée par
-Buchelet, elle l'avait pris comme une femme qui a l'habitude de l'homme
-prend celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse pas.
-Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait vu en lui qu'une
-chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à-dire un homme de son monde, et
-qu'il était naturel de connaître. Elle pensait là-dessus ainsi que
-beaucoup de femmes de sa profession, qui se regardent comme
-exclusivement vouées à la corporation, et qui n'imaginent pas l'amour
-hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se divisait en deux classes
-d'hommes: les artistes,--et les autres. Et les autres, à quelque classe
-qu'ils appartinssent, qu'ils fussent n'importe quoi de grand et
-d'officiel dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal de France,
-n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas. La femme chez elle
-n'était sensible qu'à un nom d'art, à un talent, à une réputation
-d'artiste.
-
-Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence lui avaient un
-peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée de la vertu ni l'instinct de ses
-remords; la conscience qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle
-faisait lui manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût
-peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et aussi honnête que
-d'être mariée. Et pour elle, il faut le dire, la liaison était une sorte
-d'engagement et de contrat. Manette était de l'espèce de ces maîtresses
-qui mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage. Elle était de
-ces femmes qui se font un honneur d'être, fidèles jusqu'au jour où elles
-en aiment un autre. Ce jour-là, elles ne trompent point l'homme avec
-lequel elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel
-amour. Cette loyauté était un principe chez elle.
-
-Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative, de certaines
-élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul, sans arrière-pensée. Elle
-ne regardait point à l'argent chez un homme.
-
-Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée assez froide.
-Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses qu'il mettait dans sa vie de
-tous les jours, l'agrément des choses autour d'elle ne l'avaient point
-touchée d'attendrissement et de reconnaissance. Elle se sentait bien lui
-venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais rien que de
-l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon garçon, à un camarade, à
-quelqu'un de très-gentil. Ce qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y
-croire, d'avoir foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes
-brusques, des messieurs assez peu commodes, presque brutaux, elle voyait
-à Coriolis des habitudes, un ton, des paroles d'homme du monde: elle se
-demandait s'il était de la même race, et elle se laissait aller à croire
-qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre comme les gens
-célèbres qu'elle avait connus. Le succès de Coriolis tomba sur elle
-comme un coup de lumière.
-
-Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux, des feuilletons,
-lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée du présent, de l'avenir, de ce
-bruit de popularité qui commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un
-artiste connu fit tout à coup lever de son coeur une chaleur, une
-flamme, presque de l'amour.
-
-
-
-
-LXV
-
-
-Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme
-de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une
-maîtresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne
-froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et
-passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui
-inspirer un de ces retours, un de ces regrets où l'amour humilié se sent
-rougir de ce qu'il aime.
-
-Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, les artisans
-d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de
-livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents à de
-pareilles créatures. Il ne leur déplaît pas de vivre avec des
-intelligences de femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à
-ce qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir compagnie.
-Une maîtresse qui ne répond à rien de ce qu'ils ont dans la tête, une
-maîtresse qui est uniquement une société pour les repos de la journée et
-les trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce qu'ils font
-et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension soumise et
-instinctivement respectueuse, cette maîtresse leur suffit. La femme, en
-général, ne leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur
-semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le mot expressif
-et vulgaire, la _moitié_ d'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux,
-il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever
-dans l'effort et le mal de créer; et aux maladresses dont ne manquerait
-pas de les blesser une femme élevée, ils préfèrent le silence de bêtise
-d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus là, il est vrai,
-qu'après des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils
-ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à leurs
-chefs-d'oeuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, ou bien seulement
-une madame d'Albany. Et tombés meurtris, blessés, de quelque haute
-déception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore
-jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait
-que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils sont mes
-inférieurs»,--répondit-elle d'un mot profond.
-
-L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où l'homme met un peu
-de l'autorité du supérieur, et trouve dans la femme la légère et
-agréable odeur de servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à
-sa table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et de la parole,
-qui dispense des exigences et des dérangements du monde, et ne touche ni
-au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier,
-domestique et sous la main,--c'est l'explication, le secret de ces
-liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces ménages de tant d'hommes
-distingués avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour
-eux ce charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, de les
-laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nuées où l'Art
-plane sur le Pot-au-feu.
-
-Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt francs pour faire
-apprendre l'orthographe à Manette. Il prenait sa maîtresse comme elle
-était, et pour ce qu'elle était, une bête charmante, dont le parlage ne
-le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine.
-Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, lui plaisait par
-certains côtés de spontanéité drôle et de naïveté personnelle: il
-trouvait dans sa fraîche niaiserie une originalité d'enfance, une jeune
-grâce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout
-haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laissé
-tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.
-
-Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance
-spirituelle par une qualité qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout
-chez une femme, et sans laquelle il n'eût pas pu vivre trois jours avec
-une maîtresse. Elle offrait une séduction qui, après sa beauté, avait
-attaché Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve
-les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle était née avec ce
-signe de race, le caractère de rareté et d'élégance, la marque
-d'élection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destinée
-des fortunes, la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie
-de nature, dans la première venue du peuple:--la distinction.
-
-
-
-
-LXVI
-
-
-Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut bientôt l'occasion de
-se montrer et de se consacrer, comme les passions de femmes, dans le
-dévouement.
-
-La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant son dernier mois de
-travail, son effort énorme et inquiet pour arriver à temps, avaient
-amené chez lui un abattement, un vague malaise. Un refroidissement qu'il
-prenait le rendait tout à fait malade.
-
-Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être souffrant. Il se
-couchait, ne parlait plus, regardait les gens sans leur répondre, et
-quand les gens restaient là, il tournait le dos et se collait le nez
-dans la ruelle. C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois,
-quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une parole ni un verre
-de tisane, il se levait comme à l'ordinaire et se remettait à travailler
-sans parler de rien, ni vouloir qu'on lui parlât de rien.
-
-Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second jour, Anatole
-le vit si malade qu'il alla chercher un médecin, le médecin ordinaire du
-monde de l'art, et que la moitié des hommes de lettres et des artistes
-traitaient en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante et
-souriante de bossu, son oeil clignotant, ses paupières plissées de
-lézard: quand il était là, assis au pied du lit d'un malade, il prenait
-un inquiétant aspect de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait
-l'air d'être content de tenir un homme de talent, un homme connu, de
-l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le moral, tâter ses
-peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur sa mine paterne et mielleuse
-passaient de petits éclairs froids où s'apercevaient ensemble la rancune
-implacable d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la fortune
-des autres, et la curiosité d'une étude impie et féroce aux prises avec
-l'instinct de guérir d'une grande science médicale.
-
---Ah! sapristi, mon pauvre enfant,--dit-il à Coriolis,--pas de chance!
-Dire que ta réputation allait si bien!... Tu marchais, tu marchais... Tu
-commençais à embêter pas mal de gens... Ah! tu étais lancé...
-
-Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.
-
---Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?--dit Coriolis en relevant sur lui
-des yeux braves.
-
-Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait tout occupé à
-écouter le pouls de Coriolis, à en compter les battements. Et tous deux
-se regardant face à face, il y eut un instant de silence et de lutte au
-bout duquel le médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé
-sur le sien.
-
---Qu'est-ce qui te parle de ça?--reprit-il d'un air bonhomme.--Mais il
-était temps, là, vrai... Tu as ce qu'on fait de mieux en fait de fausse
-fluxion de poitrine.
-
-Et il se mit à écrire une terrible ordonnance.
-
-Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui dire: Eh bien?--Ah!
-le gaillard!--fit-il en prenant sur un tabouret son chapeau de
-philanthrope à larges bords, et jetant un regard sur les murs de
-l'atelier garnis d'esquisses:--On ferait une jolie vente, ici... oui...
-oui...
-
-Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée à laisser tomber
-dans les désespoirs de la femme les cupidités de la maîtresse.
-
-Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances aiguës de la
-maladie et l'affaiblissement des saignées, Coriolis se crut perdu. Il se
-prépara à mourir, et il trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une
-douceur étrange.
-
-Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu le sentiment, la
-passion de l'exotique, la nostalgie, le mal du pays des pays chauds. Il
-s'était toujours senti l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une
-autre terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des fruits
-étrangers; ses mains allaient aux objets peints et teints par le Midi,
-ses yeux se plaisaient à des feuilles d'Asie. L'Orient l'avait toujours
-appelé, tenté. Il aimait à le respirer dans les choses venues
-d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son
-rêve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la
-naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait trouvé tout
-cela là-bas. Mourant, il voulut charmer son agonie avec ce qui avait
-charmé son existence, et il n'eut plus que cette pensée d'aspiration
-suprême: l'Orient! On eût dit que, comme dans les religions de ses
-peuples de lumière, il tournait sa mort vers le soleil.
-
-Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de tissus qu'il
-avait rapportés, des étoffes lamées d'argent, des soieries safranées où
-couraient des fils d'or; et, la tête un peu affaissée dans les
-oreillers, avec les regards longs des mourants, il regardait ces choses
-aimées. De temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir en
-lui-même comme un buveur qui savoure les délices d'un vin; puis il les
-rouvrait, et ne pouvant les rassasier, il suivait ainsi jusqu'au jour
-baissant les pas du jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait,
-ces étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant, l'enlevaient
-à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa vie, il ne la sentait
-plus battre qu'au coeur de ses souvenirs. Les couleurs qu'il avait
-devant lui devenaient ses idées, et l'emportaient à leur pays. Il était
-là-bas: il revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces
-caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; et des
-caquetages de femmes assises dans un caïack qu'il avait entendus à
-Tichim-Brahé, lui revenaient dans un bourdonnement de faiblesse.
-
-Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des petits flacons
-d'essence, des bourses, des bijoux, des grains de collier; et de ses
-doigts détendus, errant dessus et qui avaient peine à prendre, il les
-palpait, les retournait, les touchait pendant des heures, lentement,
-avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient égrener un
-chapelet et caresser des reliques. Ses yeux se fermaient presque; les
-lèvres chatouillées d'un demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours
-vaguement. Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre,
-il les serrait de ses faibles mains avec une force d'enfant.
-
-Quelquefois encore il approchait de ses narines le parfum évaporé qui
-reste à ces objets, et en les sentant, il les effleurait de ses lèvres
-pâlies comme pour mettre dans une dernière communion le baiser de son
-agonie sur l'adoration de sa vie!
-
-Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait plus, ne se
-couchait pas. Elle le soignait comme une femme qui ne veut pas qu'on
-meure. Anatole l'aidait admirablement et de tout coeur: il avait, lui
-aussi, des soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade d'un
-homme à tout faire.
-
-Coriolis fut sauvé.
-
-
-
-
-LXVII
-
-
-Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, allongé sur
-le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait
-dans la petite armoire les étoffes turques éparpillées sur des meubles;
-et de temps en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient deux
-bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume
-d'Orient,--quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc à quatre
-pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.
-
---Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?--fit Manette en poussant un
-petit cri de peur.
-
---Oh! mon Dieu!--dit Anatole,--rien... un cochon...
-
-Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec
-de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et
-de tous les dessous de meubles de la grande pièce.
-
---Tu es fou!--fit Coriolis.
-
---Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a
-des rubans comme une boîte de baptême?... Tu ne méritais pas de le
-gagner, par exemple... Merci, le gros lot, plains-toi!... Oui, mon
-cher... On a été si content au café de Fleurus de te savoir remonté sur
-ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette au dîner et qu'on a tiré pour
-toi à la loterie... Tu as eu la chance... et tu as la bête... C'est
-doux, c'est gentil, ça aime l'homme... et ça sauve de la tentation: vois
-saint Antoine!... Et puis ce sera une société pour Vermillon... Il faut
-que je le lui présente... Hop! Vermillon!
-
-Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé un bout de son
-museau hors de sa cage à l'entrée du goret dans l'atelier, le rentra en
-se renfonçant précipitamment.
-
---Vermillon!--cria impérieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta
-la tête, se lança après sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et
-s'arrêta là, en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre.
-Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'épaule, et de là,
-sautant à terre, il se mit de loin, baissé et appuyé sur le dos de ses
-deux mains, à regarder cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il
-en fit le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit avec de
-petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le
-considérant avec une attention profonde, méditative, presque
-scientifique.
-
---Nous étions une flotte,--reprit Anatole,--au grand complet... Je t'ai
-excusé... J'ai dit que tu étais encore un peu patraque... Oh! ça été
-d'un chaud! On a crié à faire venir les sergents de ville!
-
-Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se familiarisait avec
-lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et goûta
-le doigt avec lequel il l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il
-lui prit délicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son
-instinct de la ligne droite était blessé par cette queue en vrille, il
-la tira pour la redresser, la lâcha pour voir s'il avait réussi; et
-voyant qu'elle restait tirebouchonnée, la retira encore. Le cochon
-restait immobile, cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération,
-plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant d'autre signe
-d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.
-
---Vermillon! à ta niche!--cria Coriolis; et se retournant vers
-Anatole:--Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine
-fois... quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout
-à fait bien... Ça serait bête de leur donner quelque chose de moi...
-
---Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?--lança Manette.
-
---Mon fils adoptif!--dit Anatole.--Ah! bien!...
-
---Un bronze de Barbedienne?...--reprit Coriolis,--ce n'est pas bien
-neuf, un bronze de Barbedienne... Ma foi! si je leur rendais, comme lot,
-un dîner à tous ici... pour la fin de ma convalescence?
-
---Hum! un dîner...--fit Anatole,--ça sent la fête de famille, un
-dîner... Donne donc plutôt un souper... c'est toujours plus drôle.
-
---Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux... Mais qu'est-ce qu'on fera avant
-souper?
-
---Tout ce qu'on voudra... de la musique religieuse... Une idée!... si on
-se livrait à un petit tremblement de jambes?
-
---Moi, d'abord, je mets ça, si on danse...--dit Manette qui venait de
-passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote.
-
---Mais, ma chère, tu n'y penses pas... ce n'est plus l'époque des bals
-masqués...
-
---Bah! si ça l'amuse?--fit Anatole.--Donne-lui cette petite fête-là...
-Elle ne l'a pas volée... Elle n'a pas eu trop d'agrément ces temps-ci...
-Garnotelle connaît le préfet de police, il vient de faire son
-portrait... Il nous aura une permission... Nous aurons un municipal à la
-porte... C'est ça qui aura de l'oeil!... Enfoncés les bourgeois!
-
-Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée devant Coriolis.
-
---Accordé!--dit Coriolis,--bal et souper! Voilà le programme... Par
-exemple, c'est toi que ça regarde Anatole... tu te charges de tout...
-Ah! canaille de Vermillon!
-
-Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.
-
-Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du cochon, après avoir
-essayé inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lâcher
-sa victime. Grimpé Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en
-ayant l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret rassuré
-passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous de lui. Il avait
-saisi le moment, calculé son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui,
-de terreur, faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un
-cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponné,
-par la peur de tomber, à la peau du coureur. Le petit cochon, les
-oreilles rabattues sur les yeux, lancé et détalant comme s'il avait un
-diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, avec
-sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de cette bête de
-graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'équilibre
-continuelles,--c'était un spectacle du plus prodigieux comique, où un
-philosophe aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté
-par elle.
-
-
-
-
-LXVIII
-
-
-A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de Coriolis ce bal qui
-devait devenir historique et laisser dans les légendes de l'art une
-mémoire encore vivante.
-
-Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût cru voir se presser
-un peu de toutes les nations et de tous les siècles. L'histoire et
-l'espace semblaient ramassés là. L'univers s'y coudoyait. C'était comme
-une évocation où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se
-cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins, les lignes,
-les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le tohubohu étourdissant
-des couleurs. Il y avait des échantillons de toutes les civilisations,
-des morceaux de toute la terre, et des robes volées à des statues. Les
-costumes allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national
-de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là avaient été détachés
-d'une page de Cesare Vecellio. Il passait des cardinaux et des Mohicans.
-Des couples se parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à
-Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé dans un
-chef-d'oeuvre, prenait la taille de la dernière des débardeuses. Des
-bouts de chlamyde flottaient sur des pointes de mules. Yeddo était dans
-cette jupe, un barbare de la colonne Trajane dans cette braie. La
-fustanelle plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme la porte
-la statue de Tibère, voisinait avec la _tébuta_ d'Océanie. Une déesse de
-la Raison, une Diane de Poitiers et une belle écaillère faisaient un
-groupe des trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique avec
-un masque de plâtre et du madapolam amidonné. On voyait un galérien en
-vareuse rouge, en bonnet vert, avec la chaîne et un boulet fait d'un
-ballon d'enfant peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un
-Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de Rhamsès II, détachés
-d'une graphie égyptienne, fraternisaient avec un Mezzetin. De la toile à
-matelas par instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui
-coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un Chicard. Un premier
-communiant à barbe, dans un habit et un pantalon de collégien trop
-courts, avec le brassard blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui
-s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une femme, en
-Moluquoise, avait un chapeau de six pieds de large, tout garni de nacre
-et de coquillages. Une autre était la sainte Cécile, en rouge, du
-Dominiquin.
-
-Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient ajouté, avec la
-conscience d'artistes qui se déguisent, la tournure, l'air, le teint, la
-physionomie, la couleur locale du maquillage, la grimace même de chaque
-latitude. Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges, avait
-passé la journée à se peindre religieusement, d'après les planches de
-Catlin, tous les tatouages rouges, verts et jaunes des Indiens: on les
-aurait reçus à la danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise
-s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux aux tempes
-pour se remonter le coin des yeux.
-
-Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin d'Olympe: la beauté
-d'un modèle de femme en Amphitrite, vêtue d'une écume de mousseline à
-travers laquelle paraissaient, à ses chevilles, des _péricelidès_ d'or
-copiés sur la _Venus physica_ du Musée de Naples; la beauté d'un homme
-dont les muscles jouaient dans un maillot; la beauté de Massicot, le
-sculpteur, dans le costume des fromagiers de Parmesan, la chemise
-bouillonnée, coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le ventre,
-le caleçon arrêté au genou, les jambes nues, basanées, nerveuses et
-parfaites, dignes de son costume et de ce type de race qui montre le
-Bacchus indien dans les fermes milanaises.
-
-Puis çà et là, c'étaient des apparitions, des fantaisies de Mardi gras,
-comme en trouve l'atelier, des caricatures taillées de main d'artiste,
-des parodies cocasses, un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la
-chevalerie du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux de
-cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros qui avaient ramassé
-un casque dans un Daumier, des vengeances de pensum sur le dos
-d'Achille, une cour de Cucurbitus Ier, des imaginations de
-travestissements volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui
-avaient l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première, et
-d'en avoir été retirés avec une couronne de lauriers et de carottes.
-
-Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine, à ramages jaunes et
-verts, du seigneur qui lève une coupe dans les _Noces de Cana_.
-
-Manette portait un des costumes rapportés d'Orient par Coriolis: les
-jambes dans un large pantalon de soie flottant, de la délicieuse nuance
-fausse du rose turc, elle avait la taille dessinée par une petite veste
-de soie marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus par
-les grandes manches d'une chemise de tulle sans agrafes qui laissait
-voir en jouant la moitié de sa gorge. Sur sa tête, elle avait le
-charmant _tatikos_ de Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert
-d'agréments et de broderies, dans lesquels elle avait passé, noué,
-enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la coquetterie d'une
-femme de là-bas. Et ravissante ainsi, elle semblait la vraie femme
-d'Ionie,--la femme de la séduction.
-
-Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était très-bien arrangé
-dans le pourpoint de brocard noir, aux manches violettes, du beau
-portrait de Calcar du Louvre.
-
-Chassagnol était superbe dans son costume de comique florentin, en
-Stenterello du théâtre Borgognisanti, avec sa perruque rousse, sa petite
-queue remontante, ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils
-terribles, sa veste courte à carreaux.
-
-Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en saltimbanque
-classique de baraque. Il avait des chaussettes de laine noire, sur
-lesquelles il avait fait coudre un lacet d'or en triangle et de la
-fourrure, un maillot blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de
-velours noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette en
-velours noir et or, un diadème en or sur une grande perruque, et une
-trompette dans le dos.
-
-
-
-
-LXIX
-
-
-Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de la danse d'Anatole,
-une danse folle, éblouissante, étourdissante, où le danseur, avec une
-fièvre de vif argent et des élasticités de clown, bondissait, tombait,
-se ramassait, faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un coup de
-pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo de la pastourelle, se
-relevait sur un saut périlleux. On riait, on applaudissait. La danse
-autour de lui s'arrêtait pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le
-diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une
-joie de vertige dans le bal.
-
-Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient
-et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se
-demandait ce qu'il était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit
-noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, il recommença
-à danser.
-
-Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse de tours de force
-et de gymnastique: c'était maintenant une danse qui ressemblait à la
-pantomime sérieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui
-blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tête, tout
-son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie
-cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de
-l'échine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles
-d'infirmités: il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la
-figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au
-milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frappé
-d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui
-murmuraient: «_Mon ange!_» qui disaient: «_Et ta soeur!_» qui semblaient
-secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! Il tombait dans des
-béatitudes hébétées, des extases idiotes, des ahurissements abrutis,
-coupés de subites démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le
-haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il
-levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des
-regards qui semblaient tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur
-le front de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert Macaire.
-Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis-à-vis, il
-se gracieusait, se déformait, faisait le geste de cueillir de l'idéal au
-vol, piétinait comme sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se
-bossuait les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un
-mouvement de rotation mécanique à une de ses mains, et tournant dans le
-vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de
-Juliette sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait
-l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrés par
-les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles
-et divines de caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la femme
-et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue à son
-coeur, la prière, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il
-caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de
-dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes dérisoires
-d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de
-Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalité de
-l'homme... Danse impie, où l'on aurait cru voir Satan-Chicard et
-Méphistophélès-Arsouille! C'était le cancan infernal de Paris, non le
-cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le
-cancan ricaneur et ironique, le cancan épileptique qui crache comme le
-blasphème du plaisir et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!
-
-A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille où il dansait; et
-les femmes qui avaient le bonheur d'être costumées en Turcs et de porter
-des pantalons, montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de
-sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à force de rire.
-
-
-
-
-LXX
-
-
-Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie. Il ne reprenait
-ses forces que lentement, travaillant mal, manquant de l'entrain de la
-santé, souffrant de la chaleur de l'été, intolérable cette année-là.
-
---C'est une drôle de chose,--dit-il un jour à Anatole,--quand on a
-dix-huit ans on ne s'aperçoit pas du mois de juillet à Paris... On ne
-sent pas qu'on étouffe et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a
-l'idée de penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre
-d'arbres...
-
---Ah ça!...--fit Anatole,--est-ce que tu aurais le projet d'acheter une
-maison de campagne avec un jet d'eau?
-
---Non,--répondit Coriolis,--ça ne va pas jusque-là... mais, mon Dieu, si
-ça vous convenait à Manette et à toi...
-
---Quoi?--fit Manette.
-
---D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des boutiquiers de
-passage, respirer...
-
---A la campagne? oh! oui...--dit nonchalamment Manette, à laquelle ce
-mot faisait voir quelque chose au-delà de Saint-Cloud, de vert,
-d'inconnu, d'attirant, avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir.
-
-Elle reprit aussitôt:
-
---Où ça?
-
---Ma foi,--reprit Coriolis,--je ne connais pas Fontainebleau... Il
-paraît, à ce qu'ils disent tous, que c'est une vraie forêt... Nous
-irions dans un trou... à Barbison, à l'auberge... Une installation, ce
-serait le diable... nous laisserons nos domestiques ici.
-
---Oh! c'est ça, en garçons!--fit Manette, à laquelle l'idée d'aller à
-l'auberge plaisait comme sourit à un enfant l'idée de dîner au
-restaurant.
-
-Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de l'atelier à
-l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court:
-
---Et Vermillon.
-
---Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens, au fait,--dit
-Coriolis,--on ne le voit plus.
-
---Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel... Il y
-a l'honneur d'une femme, et tu comprends... Vermillon a une passion,
-parole d'honneur! malheureuse, je l'espère... Il brûle pour la forte
-épouse de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur... Il
-passe maintenant tout son temps à lui savonner son linge dans le
-ruisseau pour lui prouver son dévouement... C'est touchant!... Et il lui
-fait une cour dans sa loge, des yeux au ciel, des airs d'adoration... un
-homme ne serait pas plus bête, quoi!
-
---Très-bien... Tu le laisseras en pension chez son adorée.
-
---C'est peut-être très-grave... Je te dirai que je crois qu'ils sont
-jaloux l'un de l'autre: le mari et lui... Le mari est sombre, de plus,
-il est tailleur, et les hommes qui travaillent toute la journée les
-jambes croisées sur une table sont rangés par les criminalistes dans la
-classe des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations...
-
---Imbécile!
-
---Aux paquets!--cria Anatole.
-
-
-
-
-LXXI
-
-
-Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait prise à
-Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure et demie de voyage à
-travers la forêt, d'une route de sable sur le pavé.
-
-Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa lisière. De
-petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, élevées d'un étage,
-avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient à l'ombre des femmes sur
-des siéges rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, d'où
-sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes
-avec leurs grandes portes charretières, commençaient la longue rue. Tout
-à l'entrée, un tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des
-maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis par terre et la
-curiosité de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait
-quoi d'après nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montées
-et plaquées hors de la portée de la main, les murailles de moellon des
-granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait mal des
-fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres
-à moulure étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à
-demi barrée d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier.
-Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un
-buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des
-cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux
-fortes lui avaient déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue
-bâtisse où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé,
-c'était l'auberge.
-
-Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs
-à un petit pavillon où ils trouvèrent trois chambres assez proprettes,
-dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en
-noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient
-des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre
-cuite.
-
-Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés de la bonne
-odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit; et
-il s'endormit au bruit d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant
-de caille.
-
-Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai
-vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mangé de lierre,
-de jasmin, de chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes
-feuilles vertes! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de
-roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux
-carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font
-des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les
-tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les
-petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des
-vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs
-vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse.
-Une découpure de treille encadre dans des feuilles, une tête de cerf aux
-os blancs.
-
-Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des verres tachés
-de vin et de vieux livres usés où se déchire le papier qui fait un
-manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis
-de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des _moss_, des
-canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et
-pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans
-les branches d'un abricotier. Des poules montent aux échelles pour aller
-pondre au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent çà et là;
-de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la
-traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri.
-
-Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des
-poussins qui courent. Il y a des tonneaux coulés dans des mares; et çà
-et là des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines,
-des cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits sacs de
-graines renflés; des palissades où sont fichés, dans chaque pieu, des
-goulots de bouteille; une herse démanchée à côté d'un débris de berceau
-en osier; un moulin à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore
-odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant à côté de
-brosses à peindre et de torchons bis sur des bourrées sèches; des cordes
-de balançoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des
-amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des
-poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des hangars où
-s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; des portes battantes,
-dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des
-sentiers où traînent des morceaux et des restes de tout; des resserres
-encombrées de vieilles choses hors de service... Bric-à-brac hybride de
-café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, de marchand de vin et
-d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, remué par
-l'air ventilant du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie bâtie
-par les pinceaux d'Isabey.
-
-
-
-
-LXXII
-
-
-Les premières journées passées à Barbison parurent à Coriolis douces et
-reposantes. Il avait quitté Paris encore convalescent, dans un état de
-fatigue de corps et de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent
-le travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air sain et
-calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, avait besoin de se
-mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à se sentir dans cet endroit si
-bien mort à tous les bruits d'une capitale, et où la publicité n'était
-que le _Moniteur des communes_. Sa vue était heureuse de cette grande
-rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences dételées
-sur le bord de la chaussée. Il goûtait des jouissances d'oubli à voir le
-peu qui passe là, le lent travail des bêtes et des gens, cet apaisement
-particulier que les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme
-les grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons et les
-existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succèdent, sans
-être plutôt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse
-aller, ces heures inoccupées qui le menaient au soir, un soir sans gaz
-où ne restait de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet du
-billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du matin, il éprouvait une
-certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun
-criait à l'aubergiste:--Rien de nouveau?--et que l'aubergiste
-répondait:--Rien--ce _rien_ qui disait que rien là n'arrivait.
-
-Pour Manette, la campagne était comme le déballage de la première boîte
-de joujoux d'où sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et
-des arbres frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions
-d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que ça? de petite
-fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres
-partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs
-remplis de choses qui poussent, c'était pour elle comme un monde nouveau
-d'étonnements et d'amusements.
-
-Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions, l'allégresse un
-peu oisonne de la Parisienne à la campagne. Il lui paraissait charmant
-de manger à genoux des fraises dans le plant. A tout moment elle se
-penchait dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à bon
-Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant dans son cou.
-Elle attrapait une branche sur un chemin en passant, volait ce qui
-pendait, ramassait la Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans
-un coquillage.
-
-On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de son apathie, de
-sa nonchalance sérieuse. Elle devenait, dans cet air, d'humeur alerte,
-dansante, sautante, presque grimpante. Il lui passait des envies de
-monter à des cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla
-faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse de soleil, les
-reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans la chambre à four
-regarder couler la lessive dans le grand cuveau. Elle portait de l'herbe
-à la vache: elle voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle
-n'osa pas.
-
-Mais le plus souverainement heureux des trois était Anatole. Il éclatait
-en gestes, en bouts de chansons, en paroles folles, en apostrophes qui
-ressemblaient à de la griserie, à cette ivresse que verse à certains
-hommes de bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des
-demi-journées en tête-à-tête avec les bêtes de la basse-cour, les
-étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs voix dans la bouche,
-faisant l'écho au chant du fumier, et laissant les chiens lui
-débarbouiller, comme à un ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue.
-
-Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu, étalé, aplati tout
-de son long, les yeux demi-clos sous son chapeau de paille qui lui
-rabattait de l'ombre sur la figure, la tête sur ses bras en manches de
-chemise. Il restait là, bien heureusement immobile, le bouton de sa
-ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise qui lui couraient
-tout le corps. Et tout enfoncé dans ce lazzaronisme en plein air, à demi
-extasié dans l'épanouissement d'une jubilation infinie, il cuvait le
-paysage. Il «vachait»,--comme il disait avec l'expression crapuleuse qui
-peint ces félicités retournant à la brute.
-
-Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles Coriolis ne
-se serait pas aperçu des dimanches, sans les boules étamées qu'exposait,
-ce jour-là, dans un jardin, un employé qui les apportait le samedi soir
-et les remportait le lundi matin.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-
-Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce qui le sonnait,
-c'était le coucher du soleil, faisant apparaître tout noir, sur son
-rayonnement de feu rouge, le genévrier mort servant d'enseigne à
-l'auberge.
-
-Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement qui pavait de
-lumière la rue du village. Les premiers arrivés se mettaient à l'ombre
-sur le banc de pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient
-dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant de leurs
-bâtons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant
-sur le pavé, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitôt
-qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs
-parasols dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait
-fumante dans la salle à manger.
-
-A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses
-chapeaux, on démêlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes
-de toile de ménage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds
-des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les
-assiettes creuses. Le grand pain posé sur le dessus du piano passait, et
-chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les
-fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient à la ronde, les
-couteaux frappant sur la table demandaient des suppléments, la porte
-battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les
-convives, les bouteilles vides faisaient la chaîne avec les bouteilles
-pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient
-effrontément la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires tombaient
-dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de réfectoire de
-grands enfants, partait de tous ces appétits d'hommes avivés par l'air
-creusant de toute une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait
-qu'à la solennelle confection de la salade à la moutarde, pour laquelle,
-à la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru.
-
-Et autour de la table égayée, tout riait: le grand buffet avec ses
-soupières à coq et sa grande tête de dix-cors; la salle à manger avec
-toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré
-l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit
-musée, barbouillé par tous les hôtes de Barbison, et qui met à ces murs,
-derrière les chaises de ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom
-de ceux qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de pluie,
-avec un reste d'étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces
-tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies
-gris dans la forêt, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures
-mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de
-canotage sur la Seine, amours boiteux frappant à la porte de Mercure. Et
-de derniers rayons allaient à ces panneaux de buffet qui montrent la
-pochade d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de pommes sur
-des échelles; ils allaient à ces guirlandes où le pinceau de Brendel a
-noué aux pipes du Rhin les verres de Bohême; ils quittaient, comme à
-regret, des esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à
-cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces bouquets de
-fleurs et de femmes écloses sous la brosse de Nanteuil et la baguette
-magique de Diaz, ces grappes de fées montrant leurs bas de femmes sur
-des balançoires de roses...
-
-Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage
-de gruyère dévoré, le café versé dans les demi-tasses opaques, les pipes
-s'allumaient. Des apartés se faisaient dans des coins où des camarades
-se parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient des vers faux
-sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les
-charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de
-la campagne tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans leurs
-yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, leur motif, leur
-journée, et souriaient vaguement à leurs couleurs du lendemain, avec les
-rêves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se
-berçait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le
-piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons
-sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_
-de Macherin, et qu'éveillait, avec ses bruits du matin le réveil de la
-basse-cour.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-
-Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, sans
-dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espèces
-d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mémoire et la palette du
-peintre.
-
-Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait chaque fois,
-quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait à l'avenue du Bas-Bréau:
-il se sentait devant une des grandes majestés de la Nature. Et il
-demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement
-respectueux et de silence ému de l'âme, en face de cette entrée d'allée,
-de cette porte triomphale, où les arbres portaient sur l'arc de leurs
-colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout
-de l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et sévères,
-ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, beaux de la beauté
-sacrée des siècles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de
-fougère écrasées de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce,
-leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs
-polies de la pierre. Coriolis se mettait à marcher sous ces voûtes qui
-éclataient au-dessus de lui, à des élévations de cent pieds, en fusées
-de branches, en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, ayant
-l'air de couronnes de colère sur des têtes de géant. Il marchait sur les
-ombres couchées barrant le chemin, qui tombaient du fût énorme des
-troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres
-du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par de petits
-morceaux de beau temps que la verdeur de la feuillée faisait fuir et
-presque pâlir dans un infini d'altitude. Des deux côtés du chemin, il
-avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a
-l'ombre des forêts dans la transparence pénétrante du midi, et que
-déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon courant, frémissant
-jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air
-d'y allumer une rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits
-genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; et les houx
-rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumière
-métallique et liquide, l'éblouissement blanc d'un diamant dans une
-goutte d'eau.
-
-Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur les feuilles, cette
-gloire de l'été dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes,
-les senteurs cordiales, l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois,
-ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude,
-enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse
-d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres
-d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les
-lignes penchées des grands pins italiens dans les villas, ceux-là qui
-montaient droits dans un jet de rigide élancement. Il y en avait de
-solitaires comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, mêlant et
-nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient dessiner un rond de
-danse pour des hamadryades. Le sable, derrière Coriolis, enterrait son
-pas; et il avançait dans ce silence de la forêt muette et murmurante, où
-tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, où bourdonnent
-incessamment, pour le bercement de la rêverie, tous les infiniment
-petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien
-qui marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, le coude sur
-la terre, les yeux à l'éternel balancement des branches auprès du ciel,
-de petits souffles accouraient à lui, sur l'herbe et les feuilles
-tombées, avec le pas d'une bête.
-
-L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune
-clarté d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chênes succédaient
-les futaies, aux futaies les petits bois, où tout à coup, en passant, il
-faisait sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait de
-là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait lever, un grand
-remuement de branches d'où s'échappait au galop comme un grand cheval
-rouge, qui était un cerf.
-
-Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, devant lui, dans le
-paysage découvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous
-le bleu africain du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se
-dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. Alors, quittant
-le grand chemin, il grimpait à l'aventure au hasard de la route
-serpentante. Il se glissait entre les pierres d'où se dressait l'arbre
-sans terre et sans ombre, le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les
-fougères, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la
-mousse grillée et grésillante, se glissait entre des écartements de roc,
-marchait sous des tortils d'arbres étouffés, étranglés entre deux blocs
-et poussant de côté une branche sans feuille qui courait en l'air comme
-une mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au passage,
-l'inconnu de ces arbustes pareils à des noeuds de serpents lapidés, et
-dont la végétation se tord avec des airs d'animalité blessée, ces
-genévriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables
-à des foetus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure noueuse et
-fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à travers lesquels se
-convulsionne le tronc vert-de-grisé avec ces arrachis d'où l'on dirait
-qu'il s'égoutte du sang.
-
-Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements
-furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chèvre, par des
-lits de torrents séchés, par des montées où les marches étaient faites
-de réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, par des
-escaliers où de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles
-mal enterrés; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au
-bout de ses courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui va à
-Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calciné, tout
-miroitant de micas, dont l'éclatante blancheur n'était rompue, çà et là,
-que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de
-bruyère qui avait le noir de la traînée d'un charroi de charbon. Et
-alors, à sa gauche et à sa droite ce n'était plus que des roches. De la
-crête des deux collines, découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs
-arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement,
-l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lâchés par une défaite
-de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croulé et s'être arrêté là; il
-y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempête de
-la nature soudainement pétrifiée. Toutes les formes, tous les aspects,
-toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du
-rocher, étaient rassemblés dans ce cirque où les grès énormes prenaient
-des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions assyriens, des
-allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entassées
-figuraient un soulèvement, un écrasement de tortues monstrueuses, de
-carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx camus serraient la
-route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une première
-mer du monde, des crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses,
-le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient sur ce
-chemin bordé de roches creusées par des remous de siècles, fouillés et
-battus peut-être par une vague antédiluvienne.
-
-Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte de Franchart,
-qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement de siéges de granit
-renversés par un festin de Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le
-fruste de murs anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées
-par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de l'éternité a
-creusé l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait
-devant ces grottes béantes où le Désert semble rentrer chez lui, devant
-ces antres de bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu
-de pas de lion, des traces de breacks...
-
-De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait
-involontairement à des oiseaux qui porteraient à manger à un Saint dans
-une grotte de la Thébaïde.
-
-Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une eau fauve dans sa
-cuvette de pierre blanche, à la marge mamelonnée, ondulante et rongée.
-Il s'asseyait quelques minutes au petit café de Franchart, repartait,
-retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.
-
-Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. Des brumes de
-verdure se levaient doucement des massifs où s'éteignait la molle clarté
-des écorces, où les formes à demi flottantes des arbres paraissaient se
-déraidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation.
-Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant
-de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries
-d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux
-du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds;
-des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une légèreté de
-rayons de lune, jouaient entre les fourrés. Des allées, du sable envolé
-sous les voitures, il se levait peu à peu un petit brouillard aérien,
-une fumée de rêve suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond,
-tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un
-écrin céleste... La fenêtre de Rembrandt, où il y a un prisme, et où
-jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araignée
-d'argent--c'était ce paysage du soir.
-
-
-
-
-LXXV
-
-
-Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes de l'art ont changé
-d'aspect, de physionomie, de caractère. Elles ne sont plus hantées
-seulement par le peintre; elles sont visitées et habitées par le
-bourgeois, le demi-homme du monde, les affamés de villégiature à bon
-marché, les curieux désireux d'approcher cette bête curieuse: l'artiste,
-de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses moeurs,
-ses habitudes, son débraillé intime et familier, ses charges, un peu de
-cette vie de déclassés amusants, que les légendes entourent d'une
-auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu à peu, on a vu venir
-loger dans ces chambrettes, manger à cette gamelle de la jeunesse, de la
-bonne enfance et de l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des
-professeurs, des officiers en congé, des magistrats, des mères de
-famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde
-composite d'une table d'hôte.
-
-Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, à
-côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant là leurs
-quartiers d'été et d'automne, à côté de deux paysagistes américains,
-amenés à Barbison par la réputation de cette forêt de Fontainebleau
-populaire jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait s'asseoir
-une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un écureuil, et qu'on
-ne connaissait que sous le nom de «la demoiselle de Versailles»; un
-professeur de septième d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et
-de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie à
-rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd, à sourde vocation de
-peinture, sorti de la grande école des Batignolles.
-
-Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain de la
-société: devant l'inconnu des convives, l'imposante présence de la
-famille et de la virginité bourgeoise, les jeunes peintres avec la
-timidité de gens sans éducation, craignant de laisser échapper une
-inconvenance, et se mettant à viser à une sorte de comme il faut,
-s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui
-glacent dans l'artiste _poseur_ le rire naturel de l'art. Ils
-respectaient le comique du professeur, une espèce de M. Pet-de-Loup,
-homme sévère, mais juste, qui passait la moitié de son temps à morigéner
-ses deux fils, et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils
-n'abusaient pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de
-Versailles. Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du jeune sourd
-qui les _sciait_ avec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets
-dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'écriteau de leur
-infirmité pendu sur leur poitrine.
-
-Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il criait dans
-l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait à tout
-moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de
-quelqu'un dans sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses
-notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il abondait avec
-des intonations de Prudhomme dans les anathèmes du professeur contre les
-débordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour
-leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la
-vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il
-commença par lui persuader très-sérieusement, avec des textes de livres
-de médecine à l'appui, que la cohabitation avec un écureuil donnait à la
-longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes
-contre la morsure des vipères pour aller se promener dans la forêt. Il
-lui fit croire qu'un des deux Américains de la table était un sauvage
-défroqué qui avait été élevé à manger de la chair humaine.--N'est-ce
-pas?--disait-il; et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des
-sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela avait un goût
-entre le boeuf et le turbot. Un soir, après une répétition secrète dans
-la journée, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable
-d'anthropophagie: les gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez
-crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle
-vampire, la «figure» où il faisait sauter comme un morceau délicat
-l'oeil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits
-de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole
-fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa
-chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'était échappée
-d'une ménagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'était sauvée dans
-la forêt, qu'elle avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour
-la bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait son entrée
-dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait
-s'aventurer dehors qu'avec une arme.
-
-
-
-
-LXXVI
-
-
-Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces deux vieilles
-femmes, au milieu de cette réunion d'hommes. Les attentions, les
-prévenances, les égards allaient à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se
-sentait trôner à cette table: elle y était comme une petite reine.
-
-Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction nouvelle pour
-elle, et qui la flattait dans la fausse position où elle était. L'épouse
-du professeur, bonne créature ingénue, s'était laissé prendre à son
-excellente tenue, au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis»
-qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que le couple était
-un ménage, que Manette était la femme du peintre. Aussi avait-elle
-répondu à ses amabilités.
-
-Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements du
-voisinage, les menues relations de la communauté des repas, elle avait
-mis ce liant qui établit comme une politesse de plain-pied entre femmes
-du même monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, sur
-le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle honorait Manette de
-petits bouts de conversation familière.
-
-Manette était excessivement touchée d'être ainsi traitée; et elle
-s'appliquait à se maintenir dans cette estime, en continuant à la
-tromper, en jouant avec un art admirable cette comédie de la femme
-honnête qu'aime tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte
-souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir ce qu'elle
-essaye de paraître.
-
-Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété, de peur d'une
-découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant la figure de l'épouse
-légitime. Elle se surveillait elle-même dans ses gestes, ses paroles,
-ses expressions, s'enveloppait de robes simples, de petits fichus
-modestes, faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec tous
-les airs de sa personne, au mensonge qui devait entretenir l'illusion et
-continuer la méprise de la respectable femme du professeur. Et une joie
-intérieure la remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce
-de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté qu'elle
-rencontrait pour la première fois lui procurait l'enivrement,
-l'étourdissement qu'elle donne aux créatures qui n'y sont pas nées, et
-qui n'ont pas toujours respiré, naturellement, comme l'air autour
-d'elle, l'atmosphère de l'estime.
-
-Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de rires et de
-plaisanteries pour moquer, comme elle disait, ce «_geignard_» de
-Coriolis qui commençait à se plaindre du séjour.
-
-
-
-
-LXXVII
-
-
-L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, s'était réveillé
-chez Coriolis. Il était blessé physiquement de riens qui ne semblaient
-atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La
-rusticité de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il
-souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites
-insuffisances de l'installation, de cette misère d'eau et de linge faite
-à sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'égueulement du pot à
-l'eau, de la cuvette de faïence si vilainement rosée sur le bord.
-
-La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de
-la nappe, la fourchette d'étain qui salit les doigts, les assiettes de
-Creil avec les mêmes rébus. Le petit _jinglet_ du cru lui irritait
-l'estomac. Il se faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé
-à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait
-découvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fané des
-siéges, la pauvreté sale du papier, le rapiéçage du couvre-pied, la
-couleur mangée des rideaux, la corde de la descente de lit, le
-déplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait là les
-instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les souffreteux,
-jetés hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvreté, entre
-ces quatre murs où gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres
-de bois noir.
-
-Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a le Parisien à sortir
-de chez lui, à changer ses aises contre l'imprévu et les privations de
-l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous
-les bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, mais qu'il
-trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues de Paris: sa patience
-d'un mauvais lit, d'un dîner sans lampe, du carreau sans tapis, avait
-fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait
-s'empêcher, par instant, de s'indigner intérieurement de l'_arriéré_ du
-pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de paysannerie inculte qui
-reste aux bords des forêts, s'y défend si longtemps contre la
-civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de
-cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les
-caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'oeufs.
-
-Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme toute dépaysée
-par le service de l'endroit, une sorte de service bénévole dont on
-semblait faire la gracieuseté aux gens, et où se trahissait
-l'indépendance du forestier, mêlée à la supériorité du paysan qui a du
-bien. On sentait une auberge habituée à des gens de vie presque
-ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de ménage, tout prêts,
-au besoin, à remplir l'ordre qu'ils donnaient, à aller chercher une
-assiette au buffet et l'eau de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes,
-hébergés par la maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels
-on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait
-les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et
-continuer à mériter le surnom de «_Bienfaiteur des artistes_», inscrit
-en grandes lettres sur la tombe de son prédécesseur.
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-
-Coriolis en était à ce moment de désenchantement, quand un soir à
-l'heure du dîner, il aperçut au bout de la rue de Barbison une
-silhouette de sa connaissance, la silhouette de Chassagnol ayant pour
-tout bagage une canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt.
-
---Bah! c'est toi?... Ah! c'est gentil...
-
---Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice... voilà. Je suis
-parti pour Fontainebleau... deux jours que j'y suis... On m'a dit que
-vous étiez ici... Et je viens casser une croûte...
-
---Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous... Nous te ferons voir
-la forêt.
-
---Moi... Oh! tu sais la forêt... j'ai horreur de ça, moi... A
-Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais pas étudier mon
-bonhomme... j'ai été dans un cabinet de lecture pas mal monté pour la
-province... Ils ont une collection de romantiques de 1830... C'est bête,
-mais ça exalte... Je n'ai pas même été voir les carpes... Tu sais, moi,
-je suis un vrai pourri... je n'aime que ce qu'a fait l'homme... Il n'y a
-que cela qui m'intéresse... les villes, les bibliothèques, les musées...
-et puis après, le reste... cette grande étendue jaune et verte, cette
-machine qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un grand rien du
-tout pour moi... du vide mal colorié qui me rend les yeux tristes...
-Sais-tu le grand charme de Venise? C'est que c'est le coin du monde où
-il y a le moins de terre végétale... Ah çà! Manette va bien? Et Anatole?
-
---Oui, oui, tu vas la voir... Anatole est encore en forêt, il va
-revenir.
-
-Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la table, ceux-ci pour
-aller faire un piquet chez des amis, ceux-là pour se promener, d'autres
-pour se coucher:
-
---Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,--fit Chassagnol qui
-venait de dire, sans se déranger: C'est bon! à l'aubergiste qui voulait
-lui montrer sa chambre.
-
---Pas mal!... Heu! heu!
-
-Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires de
-confortable.
-
---Ah! ah!--jeta tout à coup au milieu de ces doléances Chassagnol, avec
-l'explosion de son éloquence du soir allumée par l'imprudence des
-confidences de Coriolis.--Ah! ah!... bien fait!... Grand seigneur! toi,
-grand seigneur! gentilhomme!... toi seul, par exemple! Et tu viens ici
-pour être bien? Dans un endroit où il vient des peintres! Les peintres!
-un tas de rats, vivant mal... Tous des pingres!... Tous, laisse donc!
-
---Allons, mon cher,--essaya de dire Coriolis,--parce qu'il y a quelques
-crasseux parmi nous, ce n'est pas une raison pour envelopper toute notre
-classe...
-
---Moi, les peintres, je les adore... j'ai passé toute ma vie avec eux...
-Mais, précisément parce que je les adore, je les vois et je les juge...
-tous des pingres... sauf toi, avec une douzaine d'autres...--reprit
-Chassagnol se lançant à fond dans son paradoxe.--Oh! les préjugés! les
-préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous ces braves gens de
-bourgeois qui ont, sous la calotte du crâne, l'idée, l'idée enfoncée,
-solide, indéracinable, chevillée, qu'un artiste est un homme rempli de
-vices coûteux, un mangeur, un dépensier, un luxueux!... un bourreau
-d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se paye tout ce qu'il y a
-de meilleur et de plus cher à boire, à manger, à aimer! Mais ils sont
-ordonnés, rangés, serrés... ce sont des papiers de musique, que les
-artistes!... Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!... Ils dépensent...
-ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire comme les camarades; ils
-gaspillent un peu d'argent envoyé par la famille, carotté aux parents,
-prêté par leur bottier, de l'argent aux autres... Mais quand c'est de
-l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel, de l'argent
-gagné, de l'argent de leur talent et de leur travail; quand il leur
-descend dans la case du cerveau où se font les comptes que des pièces
-mises sur des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose sur
-des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables: des rentes, des
-maisons, des propriétés, des propriétés!... Oh! alors, il entre dans
-l'artiste une économie... mais une économie!... la magnifique avarice
-bourgeoise de l'art!... Enfin, dans toutes les autres professions, il y
-a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune, de bénéfices,
-d'enrichissement, qui pousse l'homme à la largeur, le parvenu à la
-dépense, le joueur heureux à la profusion... Un boursier, je prends un
-boursier, un boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer
-deux douzaines de chemises garnies de Malines à sa maîtresse... Mais
-dans l'art? Cherche! On dirait une industrie de luxe où les riches
-restent pauvres diables... L'argent qui leur pleut dessus avec le
-succès, ça garde dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents
-de peine qu'on gagne avec de la sueur... Il y en a beaucoup qui font des
-années de chirurgiens, des recettes de cent mille francs; il y a donc
-dans ce monde-là des signatures de cinquante mille francs le mètre
-carré... Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la folie de
-la dépense, et le mépris d'un homme né riche pour une pièce de cent
-sous... Une race plate... avec des goûts plats, des sens plats, des
-appétits plats... Oui, des gens capables de faire des fortunes de
-ténors, sans avoir un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente
-sous ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit francs... Au
-fond, des natures _peuple_, presque tous... Une pauvreté de goûts
-d'origine, de première éducation qui va très-bien avec leur vie, qui
-simplifie tout dans leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage,
-la famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement qui
-permet le bon marché des deux choses les plus chères de la vie: le
-Plaisir et le Bonheur... La femme, je prends la femme, parce que c'est
-l'étiage de la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme, est-ce
-qu'elle est, dans ce monde-là, la grande dépense qu'elle est ailleurs
-dans d'autres couches sociales? Un peintre, quand il gagne quarante,
-cinquante mille francs par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de
-paresse, broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune homme
-de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste, la maîtresse,
-presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein? qu'est-ce que c'est? Une
-utilité, une raccommodeuse, une personne de compagnie, une femme entre
-la gouvernante et la femme de ménage, bonne fille qui porte des bijoux
-d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant sur ses vertus
-domestiques... de domestique, son ordre, sa couture, son économie... La
-femme légitime? mon Dieu, c'est ça... avec un vernis... Le ménage? un
-ménage d'ouvrier... Des enfants habillés de mises bas, qu'on endimanché
-aux fêtes... morveux, avec des chandelles sous le nez... voilà!
-Connais-tu un peintre qui ait eu seulement voiture, toi?... Pas un,
-n'est-ce pas?... Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers, dans
-les corporations de tanneurs comme dans les confréries d'huissiers,
-jusque dans le monde des lettres où l'on gagne moins d'argent qu'à
-élever des couchers de soleil, et où l'on paye trois sous, une fois
-payée, une idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les
-ans... dans les lettres même, on entend dire quelquefois à des gens:
-J'ai dîné hier chez Chose... Et il y a eu chez Chose un dîner qui avait
-tout ce qui constitue un dîner... Chez les peintres, jamais! Je demande
-quelqu'un qui ait fait un vrai dîner chez un peintre... Qu'il le dise et
-qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre, c'est mythique,
-c'est une abstraction... Depuis le commencement du monde, on n'a jamais
-parlé de la cuisinière d'un peintre!... Les peintres, on sait comment ça
-reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements, c'est
-Gozlan qui a dénoncé celle-là, on passe des eaux-fortes et des
-dessins!... Et quand il y a des circonstances impossibles qui les
-forcent à vous offrir le pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur
-le «pas de cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit
-fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour la santé! le
-petit vin simple et naturel, qui se boit dans de petits verres
-ordinaires, sans prétention!... Je les connais, leurs pipes en terre! Je
-les connais, leurs collections de deux sous, leur bric-à-brac de faïence
-de Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons rustiques, les
-gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement où ils vous mènent
-dans les campagnes, et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont
-jamais assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et des
-trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?... Les
-peintres! Ah! oui, les peintres!... Mais si Solimène... Oui, si Solimène
-revenait...
-
-Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de Coriolis qui
-s'inclinait:
-
---Tu dors?
-
---Pardon, mon cher... il est deux heures du matin... Et ici, on prend un
-peu les habitudes des poules... A neuf heures, tout le monde est _en
-paille_ comme on dit dans le pays...
-
---Deux heures?...--répéta tranquillement Chassagnol,--deux heures... La
-voiture part à six heures... Ça ne vaut guère la peine de se coucher...
-Je vais un peu flâner dehors jusque-là... Tiens! au fait, si je
-réveillais Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole... Nous
-ferons un tour ensemble.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-
-Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de son art, avait
-commencé une étude dans la forêt. Il était parti dans une de ces grandes
-tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuillée, l'air
-terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de
-chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de
-cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait été ainsi
-bravement _piger le motif_.
-
-Cependant, au bout de deux jours, il commença à trouver que ce qu'il
-faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonçait, et que le bon Dieu
-était décidément plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher,
-regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les
-huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son regard tomba et
-s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les petites mousses
-vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes de pluie, les suintements
-luisants, les éclaboussures de blanc, les petits creux mouillés où
-pourrit le roux tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha
-de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec du soleil sous
-les paupières.
-
-Les autres jours, il recommença. Il appelait cela «dormir d'après
-nature».
-
-Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque
-à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les
-plantations déshonorant la forêt, et piétinait pendant deux heures les
-petites pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec l'homme
-des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux deux boîtes de reptiles. Il
-allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il
-était familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux
-boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques qui
-connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui
-mettaient le soir au bout de Barbison l'écho des entre-sols de marchands
-de vin au Mardi-gras.
-
-La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des futaies, et restait
-sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, espérant
-voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la légende du
-pays.
-
-Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine existence. La
-forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, de distractions. Il se
-fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve là, ce que la main
-ramasse par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la chasse aux
-vipères, il passa à la récolte des champignons.
-
-Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'énormes aux
-pieds des chênes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse nouée aux
-quatre coins, toute pesante et bourrée de ces _girolles_ d'or que le pas
-écrase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à l'huile,
-à la provençale: car il était assez cuisinier de goût et de vocation, et
-il n'y avait pas besoin que la table le priât beaucoup pour qu'il se fît
-un tablier d'une serviette et remuât dans une casserole son fameux gigot
-à la juive.
-
-Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint à son
-étude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout à coup, en plein
-Bas-Bréau, les chênes qui le regardaient virent l'incorrigible maître
-aux Pierrots accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.
-
-Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau
-resserra l'intimité qui le mêlait à toute la famille; car il était pour
-la maison un camarade. Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part,
-le dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances en blouse de la
-ferme, aux parties de cartes à la chandelle des petites bonnes en
-madras, avec des cartes grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.
-
-Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, le samedi, à
-Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans
-un cabinet cet extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un
-homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu gais,
-fraternellement liés par le bras de l'un passé sur l'épaule de l'autre.
-
-
-
-
-LXXX
-
-
---Dis donc,--fit un matin Anatole, en frappant à la porte de
-Coriolis,--tu ne viens pas à Mariette?... une partie que nous venons
-d'arrêter devant le beau temps qu'il fait... On va à pied, nous allons
-nous payer la _Mare aux Fées_, le _Long Rocher_, les _Ventes à la
-Reine_, l'affaire de deux jours: viens donc, hein?
-
---Non... Ce serait trop dur pour Manette... Mais vois un peu ça, si l'on
-est mieux là-bas qu'ici.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Anatole revenu:
-
---Eh bien?--lui dit Coriolis.
-
---Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher... nous avons été voir ça
-la nuit, une lune magnifique! Ah! voilà un décor pour la
-Porte-Saint-Martin, avec un beau crime là-dedans...
-
---Et les auberges?
-
---Les auberges, délicieux! un monde!... Pas des bonnets de nuit comme
-ici... d'un jeune!... et un train! Ah! des vrais, ceux-là... On les
-entend à une demi-lieue sur la route, jusqu'à deux heures du matin.
-
---Et la nourriture?
-
---Oh! la nourriture... Je leur ai pêché un fameux plat de grenouilles,
-va!... La nourriture? Tu sais, moi, je n'ai pas trop fait attention...
-Par exemple, le vin est meilleur qu'ici... Un vrai père Lajoie, mon
-cher, l'aubergiste là-bas... pas de façons... les pieds nus dans ses
-chaussons... Oh! une bonne tête!... Très-animé, le pays... il tombe des
-convois du quartier Latin, des baladeuses qui vous arrivent en cheveux,
-en pantoufles et avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des
-courants d'air de _Closerie des lilas_ dans la forêt... Enfin je te dis,
-c'est tout ce qu'il y a de plus gai.
-
---Bon, je suis fixé,--dit Coriolis.
-
---Pas moyen de s'embêter une minute--continua sans l'entendre
-Anatole,--des histoires de femmes toute la journée; la maîtresse de
-Chose qui a accusé la maîtresse de Machin de lui avoir démarqué ses
-bas... ça a fait une scène à table!... Les lits? je n'y ai rien senti...
-Ma foi! nous n'y serions pas mal,--dit en finissant Anatole tourmenté du
-besoin de mouvement qu'ont les enfants, et toujours prêt à changer de
-place.
-
---Merci,--fit Coriolis,--que j'emmène Manette là?
-
---Ah! c'est vrai, oui, Manette... Je n'y pensais pas,--fit Anatole en
-homme subitement éclairé par Coriolis, et n'ayant guère des convenances
-de la vie une perception nette, immédiate et personnelle.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-
-Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa
-famille s'étaient retirés de la salle à manger. Et Anatole déployait ses
-talents de brûleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine
-de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu par Coriolis.
-
-Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société d'hommes, dans
-l'effusion bavarde de la digestion, se lève de la mémoire de chacun et
-s'en répand, après la première pipe, des histoires de tous les pays et
-de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch.
-
-Un des Américains, dans un français impossible, racontait que par amour
-pour une gitana, il s'était engagé dans une troupe de bohémiens courant
-l'Amérique. Et il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de
-trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne aventure,
-interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint à mourir:
-la religion de la bande exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et
-il n'y avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au Potomac:
-dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant à mesure que l'odeur
-de la morte augmentait, il avait fini par se sauver à mi-chemin des
-bohémiens et de son amante.
-
-Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garçon
-connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de
-deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre à Florence. Ces
-industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient
-chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre
-tassée, et avec lequel ils frappaient à très-petits coups, tout
-doucement, sur l'épigastre de leur victime, de manière à ne jamais
-déterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en
-moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après quoi, ils rentraient
-chez eux, comme d'honnêtes paysans, avec leurs gaines de parapluie
-vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons,
-merveilleusement observées, contées avec tout le détail impressionnant
-et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un
-lancement dans l'éternité à Londres, avec le bourreau splénétique, le
-paletot de caoutchouc sur le condamné, et l'éternelle petite pluie
-désolée des exécutions de là-bas.
-
-Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain
-des légendes du pays, attribuait l'immigration des peintres à une espèce
-de précurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de
-l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des
-époques anté-historiques, et demanda un sabre à un certain père Ordet
-pour aller dans la forêt. Il avait, d'après la tradition, un petit
-domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et
-c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient
-été Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin.
-Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832,
-deux ans après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son
-rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait par une
-échelle, et où l'on accrochait le soir son étude du jour au-dessus de
-son lit. C'est à cette époque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut
-fixer le commencement de sûreté du pays pour les artistes, non à cause
-des brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient pour
-trop de pittoresque «les hommes à pique», que le père de l'aubergiste
-actuel était obligé de réclamer.
-
-Anatole avait rempli les verres.
-
---Tiens! sourd, voilà le tien,--dit-il au Batignollais.
-
---Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée ce matin... Tu
-vas payer quelque chose... Viens un peu par ici que nous reprenions
-notre conversation...
-
-Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice
-qu'on eût dite amassée par plusieurs générations paysannes de la
-banlieue de Paris. Il avait une défiance terrible de ce monde où il
-s'était aventuré, et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu
-respectueux et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute comme
-une caverne. Rien n'était plus amusant que sa grossière peur d'être
-carotté, et la continuelle préoccupation avec laquelle il se défendait
-d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des
-sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses
-créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des
-en-têtes de contributions, grommelait, mâchonnait des chiffres, des
-comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire
-jouer, il demandait à ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu
-cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de
-velours.
-
-La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui persuader qu'il
-voulait épouser sa tante, une charge qui, malgré sa monstruosité, ne
-laissait pas que d'inquiéter vaguement, par son retour quotidien et
-l'air sérieux d'Anatole, les espérances du neveu.
-
-Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant le cou à
-lui dévisser la tête, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux
-oreilles, et lui cria dedans de toute sa force:
-
---Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?...
-
---Trente-cinq.
-
---Mettons quarante... Est-elle ragoûtante?
-
---Qui ça?
-
---Ta tante.
-
---Ma tante?... Elle est belle femme.
-
---Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?
-
---Hein?
-
---Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? Parce que
-moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants...
-
---Ah! dame... je ne sais pas, moi...
-
---Ça me suffit... tu es mon ami... il faut que tu me fasses épouser ta
-tante...
-
-Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:--Non,--à demi
-formulé dans un sourire d'idiot.
-
-Anatole lui ressaisit la tête:
-
---Tu ne me trouves pas bien?
-
-Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.
-
---Où demeures-tu?
-
---Rue Cardinet... 14.
-
---Il y a des omnibus?
-
---Oui.
-
---J'irai te voir.
-
-Le sourd riait toujours.
-
-Anatole reprit:
-
---Nous irons tous te voir... Ça fera plaisir à ta tante, à ta brave
-femme de tante... un coeur d'or... je la vois d'ici... Elle nous fera un
-petit dîner...
-
---Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre...--murmura
-le sourd avec une espèce de finesse malicieuse.
-
---Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!... La sagesse des
-nations!... Amour de sourd, va!... Quelle canaille, hein!--ajouta
-Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un après l'autre,
-prenaient la tête du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne
-oreille:
-
---Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!
-
---Tenez,--dit quelqu'un,--voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas
-sourd du tout... Il nous fait poser... c'est un truc que lui a montré sa
-tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous.
-
-Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une
-voix caverneuse, fatale et méphistophélique:
-
---Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de génie... Si, tu me l'as
-dit... C'est une ambition honnête... Il n'y a qu'un moyen... c'est de
-commencer par manger ta fortune...
-
---Toucher à mon _tapital_!--s'écria, dans un premier soubresaut
-d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant
-et reprenant sa sérénité à la fois bête et sournoise, il se mit à dire,
-comme s'il parlait avec lui-même à ses idées:--Moi... je ne veux pas me
-marier... J'aime les gens connus, moi... Je les inviterai... un jour...
-Et puis, je voudrais fonder quelque chose après ma mort...
-
---C'est cela!--lui beugla Anatole,--une fondation, bravo! Tiens! la
-fondation d'un punch perpétuel à Barbison! Trois cent soixante-cinq bols
-par an!... Superbe idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos
-bras!
-
-Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du sourd, ahuri et
-se débattant.
-
-
-
-
-LXXXII
-
-
-Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à patienter. Le trio
-restait à l'auberge, continuant sa vie de promenade et de paresse,
-jouissant de l'air, de la forêt, de la campagne, quand un soir il
-apparut à la table deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de
-large encolure, les mains énormes; et une petite femme, sa femme, une
-petite brune, toute sèche et nerveuse, aux grands yeux noirs, aux traits
-fins, découpés, presque pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'oeil
-dédaigneux, à la parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du
-haut commerce parisien; un type de cette femme légitime de l'artiste
-chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, une dignité hérissée,
-une susceptibilité agressive, toujours en garde contre un manque de
-respect, une honnêteté nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent
-dans la petite bourgeoise une petite madame Roland manquée.
-
-Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant le dîner,
-elle laissa tomber sur elle deux ou trois de ces regards avec lesquels
-les femmes honnêtes savent jeter leur mépris et leur haine à la figure
-des autres.
-
-En sortant de table, Manette demanda à la femme de l'aubergiste ce que
-c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit
-qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous
-les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un
-contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et
-le genre de son talent, avait la spécialité de peindre des branches de
-groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le
-fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui,
-ne le quittait pas: elle en était très-jalouse.
-
-Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain de madame
-Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de
-ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gêne,
-l'embarras, l'espèce de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la
-femme du professeur, évitant son regard et se levant, la première au
-dessert, pour ne pas la rencontrer.
-
-A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver chez Manette un
-écho, une voix qui se mêla peu à peu à ses plaintes. Les choses en
-étaient là, quand un soir, un des Américains se mit à dire que dans son
-pays, le métier de modèle était considéré comme honteux; et, comme
-exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il avait dessiné un modèle de
-femme dans une académie de New-York, pas une jeune personne, à un petit
-bal où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnête
-Américain avait raconté cela fort innocemment, et en toute ignorance du
-passé de Manette. Son histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle
-y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention
-d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce que Coriolis put lui dire,
-elle resta attachée à cette idée, avec l'entêtement bête et enragé,
-enfoncé pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que
-rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à
-Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on l'outrageait.
-
-Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop fâché qu'on
-quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant
-d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroyé. Le
-croyant échappé, on le cherchait partout.
-
-Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la table des
-peintres. Ils se feraient servir à part, tous les trois. Il n'était
-guère plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il fût tout prêt
-à s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui
-avait parlé de Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas
-s'établir un peu mieux.
-
-Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la suite d'un
-pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les
-paysans, un peintre de l'endroit, une des popularités du pays, le fameux
-paysagiste Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, invita à
-venir le manger chez lui tous les artistes faisant séjour à Barbison,
-Coriolis, «sa dame» et Anatole.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-
-Crescent était un des grands représentants du paysage moderne.
-
-Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe siècle
-à la nature naturelle, dans cette étude sympathique des choses à
-laquelle vont pour se retremper et se rafraîchir les civilisations
-vieilles, dans cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles,
-ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre école
-présente, Crescent s'était fait un nom et une place à part. Un des
-premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site
-composé et traditionnel, le persil héroïque du feuillage, l'arbre
-monumental, cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement
-un crime ou un amour mythologique. Il avait été au premier champ, à la
-première herbe, à la première eau; et là, toute la nature lui était
-apparue et lui avait parlé. En regardant naïvement et religieusement en
-l'air et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une barrière, il
-avait trouvé sa vocation et son talent. Dans la campagne commune,
-vulgaire, méprisée du rayon de la grande ville, il avait découvert la
-campagne. Le verger mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume
-dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les
-ondulations de collines basses, les légers rideaux de peupliers, les
-minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver
-ces chefs-d'oeuvre «qu'on peut faire,--disait un de ses grands
-camarades,--sans quitter les environs de Paris.»
-
-Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin,
-le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un
-ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une
-tranche de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par l'âne
-d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur blancs et roses comme
-des arbres de paradis: c'étaient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une
-mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour
-faire voir et toucher à l'oeil la plaine de Barbison.
-
-Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, la terre des
-champs crevassée à grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan,
-le _touffe_ d'une belle journée, la fraîcheur d'une rivière, l'ombre
-d'un chemin creux: elle avait des parfums, des _fragrances_, des
-haleines. De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent
-donnait le sentiment, presque l'émotion, en peintre admirable de la
-sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'était
-l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de
-l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, la
-gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le soupir. Et de
-ses souvenirs, de ses études, il semblait emporter dans ses toiles
-l'espèce d'âme variable, circulant autour de la sèche immobilité du
-motif, animant l'arbre et le terrain,--l'atmosphère.
-
-L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, l'embrassement
-universel, la pénétration des choses par le ciel, avaient été la grande
-étude de ces yeux et de cet esprit, toujours occupés à contempler et à
-saisir les féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume,
-les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, les
-vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les décompositions
-des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations
-prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il
-jamais _un fait isolé_, le dessus et le plafond d'un tableau, il était
-l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble et aux détails tous les
-rapports de ton, le bain où tout trempait, de la feuille à l'insecte, le
-milieu ambiant et diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature
-et toutes les transfigurations de la terre.
-
-Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique des Heures
-retrouvé au bout de la brosse, il répandait le matin, l'aube
-poudroyante, les dernières balayures de la nuit, le jour timide dans un
-brouillard de rosée, la lumière argentée, virginale, comme tramée de
-fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le
-village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette de
-l'_Angelus_. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, gris de
-chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brûlants, ses soleils sourds
-faisant peser la fadeur écoeurante de l'été sur la sieste des
-moissonneurs. Et toute une série admirable de ses tableaux déroulait le
-soir, ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un horizon d'or,
-les lentes défaillances, les pâlissements de jour, la descente de la
-mélancolie sereine des heures noires dans la campagne éteinte et presque
-effacée.
-
-Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque scène champêtre,
-les semailles, la moisson, la récolte,--un de ces travaux nourriciers de
-l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté
-avec l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une ligne
-rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant
-de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps
-où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide
-habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit:--du brun de
-la terre, du bleu du ciel.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-
-Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, l'heure du dîner de la
-campagne, sous une tente faite avec des draps, dressée dans le jardin.
-
-On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les sauces. Et bientôt,
-dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui
-avaient d'avance, sans se connaître, une mutuelle estime de leurs
-talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimité de
-l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.
-
-Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité bouffonne et
-de galanterie attentionnée, qui était son charme auprès des femmes,
-Anatole avait fait tout le suite la conquête de madame Crescent.
-
-Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner d'hommes, où il n'y avait
-d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espèce de
-gêne.
-
-La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le dessert fut-il sur la
-table qu'elle lui dit:--Ma belle, venez voir ma poulaille... ça vous
-amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes... Et
-vous?--fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le _bélier_...
-
-Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la passion, répandus et
-vulgarisés dans tout Barbison par la _poulomanie_ de Jacques, le peintre
-graveur. Au bout du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc
-divisé en quatre compartiments, et dont un émondage de peupliers relié
-par des perchettes nouées avec de l'osier faisait le palis garni en bas
-de paille de seigle. Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros
-loquet de la porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de
-pierrailles, traversés de lattes, couverts de chaume; les petits hangars
-reliés aux poulaillers par une rallonge de refuge contre la pluie; les
-juchoirs mobiles, les pondoirs en osier attachés au mur par une tringle
-de bois, les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela, leur
-disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, ne _gâchant_ pas,
-que les poulaillers étaient exposés au levant, parce que l'exposition au
-midi faisait de la vermine; que l'hiver, il fallait mettre une bonne
-couche de fumier sous les hangars, pour empêcher les poules d'avoir
-froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu du gazon, où elle
-déposait du sable fin qui servait aux poules à se poudrer. Elle leur
-faisait remarquer une augette recouverte qu'elle avait inventée pour
-mettre le grain à l'abri de la pluie et des piétinements.
-
-Et toute contente des petits étonnements de Manette, enchantée
-d'Anatole, de son air et de ses assentiments de connaisseur, des cris
-imitatifs dont il inquiétait la basse-cour, des _cocoricos_ avec
-lesquels il faisait se piéter et se créter batailleusement les coqs,
-elle montrait et remontrait ses Houdan, ses Crèvecoeur, ses Cochinchine,
-ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes, exotiques, ses petites
-poules naines: des boules de soie. Elle appelait toutes ces bêtes, les
-petites, les grandes, leur parlait, les caressait avec une sorte
-d'attendrissement grisé mêlé à un sentiment de famille.
-
-
-
-
-LXXXV
-
-
-Madame Crescent était une petite femme grasse et courte, avec une
-tournure boulotte où il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de
-comique. Deux _couêttes_ de cheveux en désordre, couleur de chanvre,
-s'échappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus
-tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait
-un petit nez étonné, un teint tout frais avec des pommettes du rose
-d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de
-quarante ans, où l'on croyait voir par moments comme la figure et la
-peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mère.
-
-Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, d'habitude, de
-langue et d'âme. Ses robes, faites à Paris, rappelaient, sur son dos,
-les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui
-faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier
-chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux fois d'être
-écrasée dans la journée. Ses idées étaient les idées têtues de
-l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la médecine, de
-républicaines sur le gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de
-françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher les Anglais
-d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulièrement,
-elle nourrissait toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on
-faisait de Paris une pension de cent mille francs à la fille de la reine
-d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle pêle-mêle, avec des
-observations fines de paysan, en saillies drôlatiques, dans une langue
-colorée des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris,
-une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, moitié
-estropiée, une langue de raccroc et de chance brouillée avec la
-grammaire, et qui avait un fond d'arrière-goût des champs, l'originalité
-native et brute de cette nature restée champêtre.
-
-Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un mélange de bonne
-humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la
-vivacité de son sang, et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies
-cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement
-de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.
-
-Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle ne pouvait rien
-retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la garder, intime, secrète,
-enfermée, cachée, comme tout le monde. Une sensation, une impression,
-était immédiatement chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait tout
-haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les idées les plus
-baroques, les plus saugrenues, les plus «endiablées», comme elle disait,
-lui venaient au même moment au bout de la langue. Les mots de choses qui
-lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un phénomène
-étrange, dans l'espèce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et
-cela était chez elle aussi involontaire qu'instantané. Souvent, aussitôt
-après un mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, elle
-devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres.
-
-Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au
-soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, à la pièce où elle se
-trouvait. Dans un éternel monologue de confession, elle disait
-innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce
-qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination,
-l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la
-cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que
-touchaient ses mains: elle prévenait une pomme de terre qu'elle allait
-la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la cheminée, les
-casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère,
-et qu'elle appelait sérieusement «_horreurs_», un mot universel qu'elle
-appliquait à tout.
-
-Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration
-des animaux. Les bêtes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il
-semblait qu'il y eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse
-pour eux.
-
-Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait pas, qu'elle
-menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu
-tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la révolte,
-l'horreur de son estomac pour la viande avait été telle qu'elle avait
-passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher à un _creton_ de lard; et
-encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui était de la
-chair, refusant de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau,
-vivant de légumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente
-et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse
-répugnance du brahme pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle,
-la boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.
-
-Les animaux lui tenaient comme physiquement au coeur. Il y avait d'elle
-à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une
-autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que
-fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle
-met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de
-parenté, une communion de souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs
-joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie
-en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit
-corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en
-pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs
-bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs
-attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au
-logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations
-terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait
-vus dans la journée.
-
-Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa grande joie était de
-voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant,
-d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux
-surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de
-l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille
-piaillants.
-
-Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi
-cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans
-bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une
-immobilité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un
-joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait
-allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier
-le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du
-bon Dieu pour ces petits pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année,
-il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.»
-
-
-
-
-LXXXVI
-
-
---Ah! on est dans la _boutique_,--dit madame Crescent en se servant du
-mot dont son mari appelait son atelier, et elle rentra du jardin avec
-Manette et Anatole.
-
-Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui causaient
-familièrement: Coriolis enchanté de trouver enfin un peintre qui parlât
-un peu de son art; Crescent, le sauvage, vivant à l'écart des habitants
-du pays, tout heureux de rencontrer un causeur intelligent qui
-l'entretenait de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à des
-vitrines de marchands, les analysait en homme qui les avait étudiés,
-flairés, sentis. De la peinture, la conversation alla au pays, au manque
-de confortable des auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à
-côté d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. Coriolis
-expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa connaissance juste au
-moment de s'en aller, de retourner à Paris. Le pays lui plaisait; il
-aurait voulu y passer encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait
-matériellement trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être mieux.
-
---Un moyen?--dit vivement madame Crescent qui trouvait Manette
-charmante.--Mais il y en a un... Il faut devenir nos voisins, voilà
-tout... Si au lieu de rester à l'auberge... La maison, tu sais Crescent,
-qui est là, de l'autre côté de notre mur?
-
---Tiens, c'est vrai,--dit Crescent.--Ils m'ont écrit... la famille
-anglaise qui l'habite tous les ans. Ils ne viennent pas cette année...
-Je suis chargé de la louer... Ainsi, si ça vous va... Il y a un petit
-atelier où le mari faisait de l'aquarelle d'amateur... Mais venez la
-voir, ce sera plus simple.
-
-Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, une petite maison
-gaie, construite avec de la pierraille encastrée dans du ciment rouge,
-aux volets, aux persiennes, peints en acajou, au toit de tuile caché
-dans l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect par la
-confortable rusticité d'une installation anglaise.
-
---Signons le papier,--dit Coriolis au bout de la visite.
-
-Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison, où la cuisinière,
-rappelée de Paris, faisait le dîner.
-
-
-
-
-LXXXVII
-
-
-Le voisinage porte à porte, les instructions que madame Crescent était
-obligée de donner pour l'approvisionnement fait à Barbison par des
-fournisseurs en voiture, les visites à toute minute pour se demander,
-s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout de quelques
-jours la plus grande intimité entre les deux femmes.
-
-Manette était enchantée de la connaissance. Au fond, elle éprouvait un
-certain soulagement à n'avoir plus besoin de «se tenir» comme avec la
-femme du professeur, à se sentir affranchie de la réserve, de la
-surveillance sur elle-même, de toute cette manière d'être cérémonieuse
-qu'elle avait eu tant de peine à soutenir. Elle se trouvait à l'aise
-avec cette femme toute ronde, ses manières à la bonne franquette, sa
-langue de peuple. Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la
-campagnarde la remettait dans son milieu, en lui laissant sa supériorité
-de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne.
-
-Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette relation
-l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée, d'une femme honnête,
-estimée, aimée par tout le pays. Car madame Crescent était sans
-préjugés: elle avait cette singulière indulgence de la femme pour la
-maîtresse, assez ordinaire dans le monde des arts, et qu'apprend
-peut-être là aux femmes légitimes l'exemple de toutes les maîtresses qui
-finissent par y être épousées.
-
-De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément dans la société de
-Manette, dans une espèce d'autorité d'expérience et d'âge sur cette
-jeune et jolie femme qui aurait pu être sa fille. Son coeur chaud et
-aimant de paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne
-sympathique qui lui faisait une société, un auditoire, prêtait ses deux
-oreilles au bavardage que n'entendait même pas Crescent.
-
-Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand Manette arrivait
-dans l'après-midi, une sorte de gros bonheur fou la prenait, la mettait
-sens dessus dessous, lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus
-belle surprise:--Ma belle, nous allons nous faire une bonne salade à la
-crème!
-
-Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre chaude, les yeux
-heureux de regarder Manette, de sa voix criarde qui se faisait toute
-douce, elle laissait échapper cette phrase comme une musique.
-
---Est-on bien ici!... c'est comme si l'on était sur de la mousse en
-paradis...
-
-
-
-
-LXXXVIII
-
-
-Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.
-
-Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don de cet homme né
-peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la
-peinture. Il admirait ce tempérament d'artiste plongé si profondément
-dans son art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour de
-poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glissât dans le
-bonheur et l'application de son opération matérielle, une idée de
-réputation, de gloire, d'argent, une préoccupation du public, du succès,
-de l'opinion. Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de
-matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'était tout ce
-que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquiétude, sans
-tâtonnement, sans fatigue, sans effort de volonté, on eût dit que le
-tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la
-régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au courant d'un
-travail ouvrier.
-
-Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier
-à première vue montraient le caractère.
-
-L'atelier était une grange avec une planche portant à sept ou huit pieds
-de haut des toiles retournées, trois chevalets en bois blanc, et
-quelques faïences de village écornées.
-
-L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée dans une barbe
-rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux _voraces_, comme les avait
-appelés un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du
-paysan.
-
-
-
-
-LXXXIX
-
-
-Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte
-et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait
-encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la
-Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pré.
-Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce de bouillonnement de son
-front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lèvres, ses
-regards, dégageaient le vague, le pénétrant, le troublant qu'on
-sentirait auprès d'un paysan apôtre.
-
-Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas même un journal,
-ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, replié sur lui, ne se
-mêlant point aux autres, ne voyant personne, se dérobant aux visites,
-retiré, muré dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant pas mis
-le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, ni dans les
-Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent était arrivé, par
-l'excès de la solitude et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme
-auquel l'art agreste élève les âmes simples.
-
-Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était venue de ces études
-errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner,
-plongé dans l'infini des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir
-dans l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant des
-yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, aspirant les chaudes
-odeurs du blé mûr, l'acre volupté des senteurs de forêt, les grands
-souffles qui ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.
-
-Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des
-couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient à la longue
-développé dans Crescent l'espèce d'illumination d'un voyant de la
-nature, la religiosité inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le
-ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un
-artiste, la ténacité paysanne de la méditation, le travail surexcitant
-de l'isolement, l'immense enivrement sacré de la création, tout cela,
-mêlé en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires.
-Comme chez quelques grands paysagistes à existence sauvage, à idées
-congestionnées, on eût dit que la séve des choses lui était montée au
-cerveau.
-
-
-
-
-XC
-
-
-Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se réunir le soir,
-en passant alternativement la soirée les uns chez les autres. Les hommes
-causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame
-Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, montrant
-des désespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes à partie,
-les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en
-disant:--A-t-on idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous
-ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-là qui m'a
-fait perdre! Ah! par exemple, la première fois que j'attraperai un
-_moricaud_... Eh bien! oui, un chat noir... ça porte chance...
-
-Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de Crescent
-éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de Luther qu'on entend dans
-les _Propos de table_.
-
---Voyons, madame Crescent, calmez-vous,--disait Anatole,--nous allons
-faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse.
-
---Ne jouez pas avec ma femme,--criait Crescent en continuant à
-rire,--elle triche!
-
---Je triche. Ah! bon sang!--s'exclamait là-dessus madame Crescent avec
-l'exclamation barbisonnaise dont elle usait à tout propos:--Si l'on peut
-dire!--Elle étouffait d'indignation et de colère.--Je triche, moi? Dis
-donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te
-lâcherai de la ficelle, et tu courras après la pelote, tu verras!
-
-Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se
-taire ni rester en place. Des trépidations de nerfs la traversaient;
-elle était tourmentée par des influences atmosphériques, prise et
-secouée d'inquiétudes animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et
-regarder avec peur.
-
---Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je
-suis sûre, vous allez voir, il va encore en avoir un... Ah! oui, riez!
-il va en faire un, je vous dis... Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse!
-Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.
-
---Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage...
-Tenez! la revanche...
-
---Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent... je suis comme
-un damné, ça me soulève sous la plante des pieds... et puis dans les
-bras... J'ai, vous savez... j'ai comme des fourmis dans les ongles...
-Ah! tant pis! le roi, je le marque.
-
-Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la monomanie de
-ses tendresses.--Figurez-vous, commençait-elle à dire,--les gens d'ici,
-c'est si canaille, c'est si... je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés!
-s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres
-bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu... Il sort tous les soirs à la
-tombée de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu,
-si j'étais le garde! C'est mon choléra, cet homme-là... avec ça qu'il
-est laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux
-animaux, je les sens... Dans le temps, à Paris, dans une maison où nous
-habitions, j'ai dit un jour en rentrant à mon mari: Il y a un garçon
-boucher emménagé ici... Mais non... Mais si... Et c'était vrai: je le
-savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je
-saurais faire souffrir une bête, je ne suis pas traître, n'est-ce
-pas?... eh bien! je lui ferais rouler la tête avec mon pied! Ça ne me
-ferait pas plus que ça!... Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des
-tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne
-savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours après les
-fusils, les pistolets... de la mauvaise herbe de braconnier. Et les
-petites filles, donc! C'est encore plus enragé que les garçons... il y a
-des chasses... ça les rend mauvaises... Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui la
-petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en train de tirer avec
-du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne
-l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrière la
-carriole? Ah! je lui ai flanqué une _touille_, à cette petite
-coquine-là... qu'elle n'aura pas _bouffeté_ de la journée, je vous en
-réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!...
-
-Crescent essayait de l'interrompre.--Allons, laisse-nous un peu Anatole,
-tu es à l'ennuyer depuis une heure...
-
---Ah! monsieur Anatole, dites donc,--faisait encore madame Crescent en
-le retenant par le bras,--je suis sûre que pour cela vous serez de mon
-avis... Vous savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant
-chez nous?... Ça vous a-t-il rendu tout crin comme moi?... Eh bien!
-n'est-ce pas que le gouvernement devrait défendre les orgues?... parce
-que, voyez-vous, on le voit bien par soi, ça doit avoir une influence
-sur les chiens enragés, hein, n'est-ce pas?
-
-
-
-
-XCI
-
-
---Oh! madame! madame! des peintres avec un groom!--criait à madame
-Crescent la petite bonne qui l'aidait dans son ménage.
-
---Un groom, pour _groomer_ quoi?--dit madame Crescent, et elle passa par
-la fenêtre une tête tout ébouriffée: elle vit devant la porte des
-Coriolis un breack attelé en poste.
-
-C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de ses jeunes élèves aux
-courses de Fontainebleau, et sachant que Coriolis était à Barbison,
-venait lui dire un petit bonjour.
-
---Je tombe chez toi pour une heure,--lui dit-il.
-
-Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui et son
-monde:--Impossible, nous dînons à...--Et Garnotelle jeta le nom d'un des
-grands châteaux des environs.--Ah çà! fais-tu quelque chose ici?
-
---Rien du tout... Je pense à faire quelque chose... Et toi?
-
---Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un petit séjour à Rome
-pour la fin de l'automne, parce que Rome, vois-tu... c'est le seul
-endroit au monde pour vous donner le dégoût des choses trop vivantes...
-du succès facile, du coin de bouche retroussé... Ici on y va, on y
-glisse, on a beau se roidir... tandis que là-bas, le style, le style...
-ça vous entre, ça vous pénètre... C'est l'air!... Rien que cette grande
-ligne horizontale...--et de la main il dessina la sévérité d'une
-campagne plane.--La grande ligne horizontale!... Et puis ces fonds
-d'art, le dessin haut et concis de Michel-Ange!... Raphaël!... Mais, dis
-donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux de voir les peintures
-de l'auberge d'ici...
-
---Nous allons vous y mener avec Anatole...
-
-On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de Garnotelle, qui
-étaient des Russes de grande famille s'amusant à apprendre l'art; et
-arrivé dans la grande pièce de l'auberge, il commença:
-
---Il n'y a pas de catalogue, messieurs... je vais vous en servir... Je
-vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée du Luxembourg... tous les
-noms, toutes les tendances, l'école moderne au complet... tous les
-genres... Ça, la mort d'un hanneton sous Périclès... le néo-grec... Un
-pifferare italien... la queue de Léopold Robert! une femme Louis XV...
-chic Schlesinger et compagnie! le Breton qui fume sa pipe... la Bretagne
-à Leleux!... un café dans la Forêt Noire... école de la bière de
-Strasbourg!... la Vérité sortant d'un moss... le grand mouvement des
-brasseries!... Le temple du Réalisme, au fond du jardin, avec une porte
-où il y a: «_C'est ici..._» l'école de l'allégorie!... Et des noms!
-Tenez! celle vue de Venise, peinte au _jaune de soleil_... Bonington!
-Ces moutons... Brascassat! Un Tatar dans la neige... Horace Vernet
-_fecit en diligence_! Cette danse de nymphe au clair de la lune...
-Gleyre! Ce duel au moyen âge... Delacroix! Vous voyez qu'il se servait
-du _vert cadavre_ pour les sujets dramatiques... Ces deux gendarmes...
-Meissonnier! Ce sabot et cette lanterne d'écurie... là... un Decamps!...
-un pur Decamps!... Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tous ces
-farceurs-là ont signé avec des pseudonymes...
-
-Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le mur:
-
---Le portrait de notre hôte, par Flandrin, _ipse_ Flandrin!
-
-Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers, causaient presque
-toujours un insupportable agacement de nerfs à Coriolis. Il trouvait
-cela, selon une expression à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne
-s'était retenu, il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant
-Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler son attention sur
-un panneau encadré dans le mur.
-
-Anatole continuait:--Ça?
-
-Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant la fin d'un
-dîner à Barbison, où l'on voyait des femmes fumant des cigarettes, des
-baisers de maîtresse, des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs
-sanguins, aux bras nus, au madras rouge.
-
---C'est de M. Ingres!... Il a fait ça, quand il est venu, huit jours
-ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a épousé sa seconde femme,
-l'Idéal... pour remplacer sa première, la Ligne, qui était morte... Une
-débauche dans son oeuvre... très-curieux... Un monsieur en a déjà offert
-vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui venait de sa
-mère...
-
-En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole, et lui
-dit:--Mon cher... que tu me fasses des charges à moi, c'est très-bien...
-mais que tu fasses poser ces messieurs, je trouve ça bête...
-
---Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine... les gens du monde t'ont
-perdu... tu désertes les grands principes de 89... l'Égalité devant la
-Blague!
-
-
-
-
-XCII
-
-
-Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, Crescent et
-Coriolis étaient arrivés à se parler de leur vie, à se raconter leur
-passé l'un à l'autre.
-
---Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je
-suis arrivé dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se
-fichaient de moi: ils m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux
-qui m'appelaient comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant
-la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, si ça coupait... Et
-puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux à la volée... Ah! il a vu que je
-connaissais son métier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux
-mains pour cet ouvrage-là!... Depuis ça, ils me tirent tous des coups de
-chapeau...
-
-Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la conscription.
-Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les
-images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au régiment, il avait
-continué à dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu
-la chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses charges.
-Presque tous les jours, c'était la même scène:--Eh bien! n... de D...
-f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que
-c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire
-fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...!
-Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la femme de
-l'adjudant...--La charge faite:--Étonnant, ce b...-là! C'est n... de
-D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fenêtre:--Lieutenant!
-venez voir la charge de ce b... de Crescent!
-
-En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa femme, une _payse_,
-pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée sur le pavé de Paris. Avec
-l'admirable instinct d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait
-laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne comprenait rien,
-en apportant au ménage tous ses pauvres gains d'ouvrière.
-
---De la rude misère!--disait Crescent, en parlant de ce temps-là,--et
-des bricoles!... il n'y avait pas à dire... Ah! je faisais de tout, des
-petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter à présent
-quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un
-rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste austère et
-sévère.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure à l'eau-forte
-d'ornements... A-t-elle trotté, ma pauvre bonne femme, par tous les
-temps, la pluie, la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous
-les portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton et son
-bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-là!... Non, ma
-femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin,
-un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'idée de devenir
-propriétaire... oui, propriétaire...
-
-Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient trembler la
-baie vitrée de son atelier.
-
---J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis à la réforme
-par le chemin de fer d'Orléans... et avec ça, cinquante mètres de
-terrain à cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon
-terrain, une maison comme une autre, très-commode, je vous assure...
-Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de la lumière la nuit me
-criait: Qui est là? Je répondais: Propriétaire!... Tenez! je la loue
-encore maintenant soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les
-réparations à sa charge... Eh bien! c'est cette maison-là qui a fait de
-moi un paysagiste... Elle m'a fait découvrir la Bièvre... Et je sors de
-là... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la
-campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite
-rivière, c'est elle qui m'a baptisé... J'ai commencé à pêcher dedans ce
-que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bièvre, c'est ça
-qui m'a ouvert la grande fenêtre...
-
-Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études qu'il essuya
-avec sa manche:
-
---Tenez! voilà...
-
-
-
-
-XCIII
-
-
-Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait
-ouvert ses yeux et trouvé son génie, se développa devant Coriolis.
-
-C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: une eau brune,
-rousse, mousseuse, une eau de purin, encaissée entre des revêtements de
-pierre, une espèce de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de
-blancheurs verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et le noir de
-monceaux de toisons étaient triés par des femmes en camisole lilas,
-coiffées de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans
-reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux
-tons de vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres
-sans persiennes étaient percées comme des trous; les couronnements
-surhaussés de séchoirs découpaient en l'air, au-dessous du toit et des
-lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient
-recroquevillées tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait se
-perdant dans un fond coupé de barrières de vieux bois noir, dans un
-encombrement de constructions rapiécées, d'architectures grises, de
-cheminées droites et noires d'usine, de grandes cages à jours barrant,
-dans le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.
-
-De là, les études de Crescent avaient remonté la Bièvre. Elles avaient
-été par les boues où marchent les petits garçons pieds nus et les
-petites filles dans les grandes savates de leur mère, par tout ce
-quartier Mouffetard, par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la baie
-des portes, que des montagnes de tan et des étages de maisons blafardes
-à toits de tuile; et elles avaient trouvé cette espèce de malheureuse
-nature, la nature de Paris, la nature qui vient après les rues baptisées
-_Campagne-Première_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de
-misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique de ces prés râpés et
-jaunis par places, serrés dans de grands murs, arrosés par la Bièvre
-étroite, sèchement ombragée de peupliers et de petits bouquets de
-saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui
-vont le long de ces carrés marécageux où pâturent des rosses; ces lignes
-d'horizon et de collines bossues où éclate un blanc brutal de maison
-neuve, ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au soleil, où
-finissent les réverbères à poteaux verts; ces bouts de paysage plâtreux
-où le rouge d'une cerise sur un cerisier étonne comme un fruit de corail
-inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu d'un
-bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de
-pochard ou d'assassin.
-
-Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs
-solides et concrétionnées, des ciels bas, pesant sur les coteaux,
-étaient coupés par des bâtons de blanchisserie. Puis on retrouvait
-encore la Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des
-champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau de mégisserie,
-une eau ouvrière et la salissure d'une rivière qui travaille. Dans ces
-peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaissée, sous les
-saules à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants,
-entre les usines, les blanchisseries, les cahutes à contre-forts
-semblables à des bâtiments brûlés, dont la flamme aurait noirci la porte
-et la fenêtre; contre les tonneaux à laveuses, les grandes pierres
-plates à battre le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et
-moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des
-morceaux de bois rond.
-
-De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, de cette nature
-maigre, malsaine, Crescent avait su dégager l'expression, le sentiment,
-presque la souffrance.
-
-
-
-
-XCIV
-
-
-Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux où il se trouvait, sa
-facilité à entrer dans le moule de la vie environnante et des habitudes
-d'une localité, Anatole, un peu fatigué de la forêt, était en train de
-devenir un vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des
-passe-temps de petit bourgeois de village.
-
-Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte basse dont
-l'avarice du paysan avait économisé la hauteur, il entrait chez la
-rustique débitante de tabac de l'endroit, et y achetait régulièrement
-ses cinq sous de tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la
-cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir, en fumant des
-cigarettes, de voir les consommateurs qui venaient, causait champs,
-céréales, mercuriales de Melun, attrapait au passage les nouvelles du
-pays, apprenait par coeur l'ameublement de la pièce blanchie à la chaux,
-le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la vente des tabacs, la
-balance, les deux pots blancs à bordure bleue, portant: _Tabac_, les
-verres où était coulée la tête de Louis-Napoléon, président de la
-république, et d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa
-gaîne de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile orné du
-cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine. Et son regard trouvait
-toujours le même amusement sur le mur du fond, à contempler l'image
-coloriée de la rue Zacharie, représentant le _Catafalque de l'empereur
-Napoléon aux Invalides_, un catafalque jaune à guirlandes vertes, à
-renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums, avec, au premier
-plan, une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de
-ciel à franges oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un
-jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde.
-
-De temps en temps, il disait des paroles à la débitante, et la vieille
-femme au madras, sortant alors d'entre ses épaules sa tête enfoncée,
-lentement et de côté, avec le mouvement pénible et soupçonneux d'une
-tortue, lui répondait:--S'il vous plaît?
-
-Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait assez du bureau et
-de la marchande, il raccrochait un indigène ou un artiste, et l'emmenait
-près de l'auberge à un petit billard où les coqs sautaient de la cour
-dans la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons.
-
-Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il existait dans
-l'endroit un charcutier retiré qui, pour se créer des relations, une
-popularité, attirer chez lui le monde de Barbison, et s'ouvrir,
-disait-on, le chemin de la mairie, s'était avisé de donner des séances
-de lanterne magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur des
-verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le délirant cicérone de
-lanterne magique, qu'il était fait pour être.
-
-
-
-
-XCV
-
-
-La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse de Coriolis
-recevait un coup soudain et mortel d'une révélation du hasard: madame
-Crescent apprenait que Manette était juive.
-
-Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions du peuple, et
-d'un peuple de vieille province.
-
-Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les crédulités du
-passé contre les juifs, la tradition de leur hostilité contre les
-chrétiens, les fables populaires absurdement dérivées de l'article du
-Talmud qui permet qu'on vole les biens des étrangers, qu'on les regarde
-comme des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination le vague
-flottement des sacrifices d'enfants, des blessures saignantes aux
-hosties, des cruautés impies, des histoires de Croquemitaine enfoncées
-dans le _credo_ de barbarie et d'ignorance des légendes de village.
-
-De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés, la suspicion, la
-haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs parasites, ne
-produisant rien, n'ensemençant pas, ne cultivant pas, et surgissant
-toujours, sortant toujours du sillon, partout où il y a une vache à
-vendre, la part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait
-ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France de l'Est, des
-paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les deux pays de sa mère et de
-son père, les deux provinces où l'usure a livré une partie du sol aux
-juifs. Et de ces souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il
-avait fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que tout
-ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais et marqué du signe de
-nuire, apportait aux autres de la fatalité, et faisait inévitablement le
-malheur et la ruine de tous ceux qui s'en laissaient approcher.
-
-Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier ses préventions,
-tout en cherchant à se raisonner, à revenir de son injustice, à se faire
-entrer dans la tête, en se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout,
-madame Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les antipathies
-de son vieux sang de Lorraine. Et son observation s'éveillant, dans un
-sentiment soupçonneux, avec ce sens pénétrant de jugement que donne aux
-natures de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes avec les
-autres, elle commença à découvrir chez Manette une espèce d'arrière-âme,
-cachée, enveloppée, profonde, suspecte, presque menaçante, pour l'avenir
-de Coriolis.
-
-Madame Crescent avait une nature trop en dehors, elle était trop peu
-maîtresse de ses impressions et de sa physionomie pour rester la même
-personne avec Manette, Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa
-réserve amenait la contrainte chez madame Crescent; et, en quelques
-jours, il se faisait un grand refroidissement instinctif entre les deux
-femmes.
-
-
-
-
-XCVI
-
-
-Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, sous les chaleurs
-de l'été, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et
-de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudités du
-vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus légères.
-Autour des branches dégagées et d'un dessin plus net, les feuilles plus
-rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx métalliques,
-des genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant dans des
-harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient les teintes du Midi aux
-brumes du Nord. On eût cru voir les adieux de la forêt. L'arcade de ses
-grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait
-dans des effacements de pastel et des limpidités de brouillard éclairé.
-Un instant, cela tremblait comme un décor qui va s'éteindre; et les
-chênes avec leurs grands bras, la route avec son mystère, le bois avec
-sa mourante lumière, sa transparence d'enchantement, semblait montrer
-aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte de fées, l'avenue d'une
-Belle au bois dormant. Par moments, à ces heures, la forêt n'avait pour
-lui presque plus rien de réel; elle enlevait son imagination de terre:
-un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde eût débouché à
-un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait pas été trop surpris.
-
-Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie qui tombe des grands
-bois pénétrait Coriolis: il était atteint par cette lente et sourde
-tristesse qui enlace les habitués, les amoureux de Fontainebleau, et
-profile des dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.
-
-Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, la grandeur muette,
-l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil maudit d'une forêt sans eau et
-sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt,
-n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du
-corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la
-terre lui semblait sans écho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable
-qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et où toutes les
-sonorités de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer
-et se perdre.
-
-Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur dureté
-rude et leur rigueur nue. Même les magnificences de la végétation, les
-arbres énormes, les chênes superbes ne lui donnaient point cette
-heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant
-l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, et de ce
-qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches
-noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le désespoir de leurs
-bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colère
-titanesque qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le nom
-qu'ils méritent tous: le _Rageur_, Coriolis éprouvait comme un peu de la
-fatigue et de l'effort qui avait arraché à la cendre ou à la maigre
-terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientôt tout,
-jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui
-parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, à
-quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il
-entendait un coup de pic régulier et résigné sur la pierre, il pensait
-malgré lui à la courte vie que fait aux carriers cette mortelle
-poussière de grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant
-dans leurs poumons.
-
-Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents
-frissonnants jetant leurs gémissements qui se lamentent dans le haut des
-arbres. Sur la lisière du Bornage, déjà les petits peupliers faisaient
-trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or
-maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement,
-et voletaient un instant, balayées, ainsi que des papillons desséchés;
-toutes rouillées, elles laissaient à peine paraître le velours de la
-mousse au pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées en
-tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grève, pendant que
-le vent à l'horizon soulevait, dans le creux de la forêt, le mugissement
-de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales,
-le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.
-
-Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement de l'automne, le
-commencement de la saison sombre et du soir de l'année. Il ne faisait
-plus qu'un jour éteint, comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait
-vouloir finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule
-enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, assoupie et sans
-flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus à leur
-bout qu'une éclaircie où défaillait le vert; et les grandes futaies
-hautes, maintenant abandonnées de tous les rayons qui les
-éclaboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à perte de
-vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs
-grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des
-profondeurs d'ombre bâtonnées éternellement par des lignes de troncs
-noirs. Un vague petit brouillard poussiéreux, couleur de toile
-d'araignée, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs
-moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, leurs
-jaunissements d'immortelles, mettaient des deux côtés du chemin
-l'apparence de jardins mortuaires abandonnés.
-
-Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères aux fleurs en
-poussière, dans les champs de fougères brûlées et roussies, les routes
-serpentant à travers les rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc
-du sable, mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus
-pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des nuages arrêtés, plombés
-et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, répétant
-avec leur solidité de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé
-du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un bouleau
-frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de
-froideur sauvage, où l'âpre intensité d'une désolation monochrome
-montrait tous les deuils de nature du Nord!
-
-Mais la plus grande mort de tout était le silence, un de ces silences
-que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterré tous
-les bruits des silences de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le
-voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ailés, la vie
-invisible et présente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le
-grain de sable: le froid et l'eau avaient tué l'insecte. Le coeur de la
-forêt avait cessé de battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol
-inanimé et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.
-
-De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà guettait et rampait,
-tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement
-dans le lointain effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant
-sourire, une dernière lueur de la maussade journée passait dans le bas
-du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible
-sérénité d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors
-une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau détachait sa
-tache de blancheur du sombre d'une allée, un éclair mordoré courait sur
-le fouillis rouillé des fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir
-dans un petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt,
-derrière les gros chênes, les rochers gris avaient l'air de se répandre
-et de couler dans un brouillard bleuâtre. Puis les ornières devant
-Coriolis se brouillaient et s'emmêlaient en s'éloignant.
-
-A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne se perdant dans la
-grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystère sinistre. Quand
-il avait marché sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure
-du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu l'_Allée aux
-Vaches_, en enfonçant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du
-terrain mou, entre ces murs d'obscurité, à travers ce sommeil de
-l'avenue, réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait
-avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, rêvant, avec une
-certaine sensation troublée, à cette solennité terrible de l'immense
-silence et de la vaste immobilité.
-
-
-
-
-XCVII
-
-
-Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser dans l'atelier du
-paysagiste, regardant par-dessus l'épaule du travailleur absorbé ce qui
-naissait magiquement sur sa toile,--c'était souvent un effet qu'ils
-avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa
-palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement,
-avec l'accent traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les brosses
-et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de
-brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est
-comme une montagne... J'ai de la peine à la porter... La brosse sèche
-mord comme un burin, cela devient un outil résistant.»
-
-Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une
-heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-même et du
-creux de ses réflexions: «Il faut poser le ton sans le remuer, arriver à
-modeler sans remuer la couleur... chercher à avoir les veines de la
-palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après d'autres heures,
-l'échauffement lui venant de son travail, une espèce de luisant blanc
-montant à son front il recommençait à parler comme s'il se parlait à
-lui-même. Il disait alors: «La palette est la décomposition à l'infini
-du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»
-
-Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de l'exécution, des
-superstitions du procédé, il passait avec un ton de révélation à des
-axiomes qui lui tombaient des lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme
-des versets d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la
-variété dans l'infini.»
-
-De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases énigmatiques,
-enveloppées, mystérieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art.
-Des fragments de théories lui échappaient, qui montaient à une certaine
-philosophie de la peinture, allaient à l'_au delà_ du tableau, au but
-moral de la conception, à la spiritualité supérieure dominant
-l'habileté, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractère de
-la peinture, de la sincérité qu'il disait la vraie vocation pour
-peindre. A des bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire
-du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes de
-convictions ardemment personnelles, de croyances couvées, fermentées
-dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu
-à peu, s'entraînant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands
-arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, des espèces de
-longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'élevait par de
-courts jaillissements de paroles à une suspecte et nuageuse formulation
-d'idéalité d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable
-et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement et de l'envolée
-d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou.
-
-Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui aimait en
-toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, éprouvait une
-sorte de malaise à côté de ces idées, de ces paroles, de cette
-esthétique. Les fièvres d'imagination, les griseries de cervelle, les
-théories qui perdent terre lui avaient toujours inspiré une répulsion
-native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur
-et de recul.
-
-Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche
-dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait
-de laisser toucher à la santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et
-il arrivait qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait pour
-Manette, Coriolis sentait pour la société du paysagiste, tout en restant
-l'ami de l'homme et de son talent, une espèce d'involontaire
-éloignement.
-
-
-
-
-XVCIII
-
-
-Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue promenade par une de
-ces nuits humides qui font apparaître dans un brouillard la lampe des
-petites salles à manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du
-coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole.
-
---Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit! Crois-tu qu'il a
-l'idée de passer l'hiver ici?
-
---Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer un peu?
-
---Parfaitement,--dit Anatole surmontant l'espèce de petite honte d'un
-enfant surpris dans ces tentations chimériques auxquelles la lecture des
-voyages entraîne les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à
-raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme s'il se moquait
-de lui-même, un de ces projets qui passaient de temps en temps dans sa
-cervelle d'oiseau, et lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de
-rêvasserie dans son lit avant de s'endormir.--Tu connais bien la cave
-des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle... Il n'y a qu'à
-boucher quelques petites fissures, l'affaire d'une poignée de bruyère...
-Avec ça une porte d'occasion... je serai chez moi... Il y a bien un
-Américain qui y a déjà demeuré... Je ferai ma cuisine... Qu'est-ce que
-ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends... L'hiver, on dit
-que c'est si beau... Il paraît qu'il y a des jours de givre dans la
-forêt... un vrai décor en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le
-printemps... et c'est là que moi, malin, je me livre à ma petite
-industrie... Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent pas les
-champignons, ils les laissent perdre... J'aurai une petite voiture à
-bras... Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drôle à ça?... C'est que
-je connais les espèces à présent... et bien... Ce n'est pas à moi qu'on
-repasserait une fausse oronge... Tu vois l'affaire, une affaire
-énorme!... Je me mettrai en rapport avec un grand marchand de la
-halle... je lui fournirai des _ceps_, des _têtes de nègre_, des
-_ombelles_... je ne te parle pas des girolles... Un vrai commerce... Car
-enfin à Paris, un petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux
-francs... et c'en est plein ici... Calcule... La forêt... ah! on ne sait
-pas tout ce qu'elle peut rapporter!...
-
-Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses projets comme pour
-n'en pas laisser la moquerie aux autres:
-
---Non, on ne le sait pas... La forêt de Fontainebleau! Mais je parie
-qu'on peut s'en faire, comme des lapins, cinq mille livres de rente, et
-plus!... Tiens! une idée... une idée magnifique qui me vient à
-l'instant... Tu sais bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits
-bras et qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour d'un
-arbre... Eh bien, mon cher, voilà un revenu... Je mets sur un morceau de
-papier: le _Chêne de l'empereur_... _Élévation: tant... Circonférence à
-hauteur d'homme: tant..._ Tous les chênes célèbres comme ça... Je fais
-imprimer à Melun... format dune carte de visite... et un sou! je leur
-vends un sou, pas plus... Des gens qui sont avec des femmes, ils n'y
-regardent pas... ils m'achètent... Il y a des milliards d'étrangers dans
-le monde... Ce sont les patards qui font les millions... Je gagne un
-argent à devenir fou... et je fais bâtir un château où je t'inviterai à
-passer quinze jours: on dînera en habit!
-
---C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau pour l'exposition,
-n'est-ce pas? Tu seras donc toujours aussi bête, vieil imbécile?... Eh
-bien! est-ce qu'on va dîner?... Moi, c'est bizarre, je ne suis pas comme
-Anatole: à mesure que je me promène dans la forêt, je trouve que ça
-manque de gaieté...
-
---As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?--dit Manette.
-
---C'est affreux d'humidité... Et puis, ces maisons en grès, c'est comme
-une cave...
-
---Allons!--fit Coriolis,--il me semble que voilà un bien joli moment
-pour revenir à Paris?... Le temps d'installer Anatole dans son
-terrier...--et Coriolis se tourna vers lui en riant,--et nous partons,
-n'est-ce pas, Manette?
-
---Ah! flûte!--dit Anatole dégrisé de ses projets en les parlant et
-tourné tout à coup au vent de Paris,--les champignons n'auraient qu'à
-avoir la maladie l'année prochaine!... Et puis, mon avenir!... La
-Postérité remarquerait mon absence... Rentrons dans l'Art!
-
---Alors, le départ pour après-demain, par la voiture de Melun, à deux
-heures? Nous serons pour dîner à Paris...
-
-
-
-
-XCIX
-
-
-Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver
-les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles
-quand on revient.
-
-En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder de vieilles
-esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne venait pas à lui, et qui,
-sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'était
-contenté, à l'entrée de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les
-fixer avec un regard de reconnaissance.
-
---Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?--fit Anatole.--Voilà tout?
-Pas plus de fête que ça? Voyons, voyons...
-
-Et il se pencha sur la bête couchée.
-
-Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis et pénibles, et lui
-passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tête
-sur son épaule, dans un mouvement incliné qui semblait chercher à y
-dormir.
-
---Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?... des chagrins? C'est
-vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade... je t'ai joliment
-manqué, hein? mais attends...
-
-Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole
-commença à lui faire ses anciennes grimaces. Tout à coup le singe se mit
-à tousser, et une quinte, coupée de petits cris d'impatience et de
-colère, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout
-de sa queue.
-
---Ta rosse de portier!--lança Anatole à Coriolis.--Je te l'avais bien
-dit, avant de partir... Il l'aura laissé avoir froid... Pauvre chou!
-n'est-ce pas que tu as eu froid?
-
-Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné et ramassé sur sa
-souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta
-devant la chaleur du poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le
-câlinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps
-en temps, lui donnait à boire une cuillerée de l'eau sucrée qu'il avait
-mise tiédir sur la plaque.
-
-Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. Il eut des hauts,
-des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des réveils de vie, des
-heures de gaieté, puis des tousseries, des quintes déchirées et entêtées
-lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire
-et d'égayer.
-
-Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par
-terre à côté du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait
-pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une
-veilleuse.
-
-Le matin, lorsqu'il se levait, l'oeil doux et clair de l'animal suivait
-le moindre de ses mouvements. Sa tête se soulevait peu à peu, et montait
-tout doucement pour voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe
-était presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux attachés sur
-le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux
-d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et
-venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la porte
-quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon était toujours dans la
-même position, le regard d'une pensée fixe tournée vers la porte, tétant
-mélancoliquement un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: on eût
-cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le matin en pénitence.
-
-Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bête. Il
-descendit à l'atelier, établit un petit plancher sur le poêle de fonte,
-organisa une espèce de matelas avec des couvertures, remonta:
-
---Viens, Vermillon,--fit-il.
-
-Vermillon le regarda.
-
---Saute donc, vieux!--lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui.
-
-Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put
-faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le
-clouer par les pattes au lit. Il resta, jeté en avant, poussant des
-petits cris, essayant vainement de bondir.
-
---Ah! nom d'un chien!--dit Anatole en le découvrant,--il a le train de
-derrière paralysé!
-
-
-
-
-C
-
-
-Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de
-dessins modernes qui avait attiré aux Commissaires-priseurs, dans une
-des grandes salles de l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa
-vie, son commerce, son goût ou son genre.
-
-Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, Chassagnol
-absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux et laissant
-échapper des gestes.
-
-Tout à coup Coriolis s'arrêta:
-
---Oui, une feuille, une tuile sur un toit... deux choses comme ça dans
-le ciel...--et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans
-l'air,--c'est signé, c'est de lui... Une personnalité du diable ce
-mâtin-là!
-
-Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui paraissait ne pas
-l'avoir entendu.
-
-Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout net, et faisant
-faire halte à Chassagnol:
-
---As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le camp à côté de lui? Tous
-les autres, ça paraît ce que c'est: des modernes... Lui, ses tableaux...
-ça recule, ça s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'oeuvre...
-
---Ah çà! de qui parles-tu?
-
---De Decamps, parbleu!--fit sourdement Coriolis.
-
-Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa bouche ce nom que
-Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres.
-
---Eh bien, oui, de lui,--reprit Coriolis.--Je l'ai assez discuté et
-chicané pour lui rendre justice.
-
-Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie vaincue, il
-se mit à vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres,
-ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent à une
-succession de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels ils
-semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les choses dont ils parlent.
-
-Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance pittoresque
-de ce dessinateur s'avouant incapable de «flanquer sur ses pattes» une
-figure de prix de Rome, et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche,
-cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses
-dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître imprimées aux
-flancs brûlés d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait nié
-lui-même autrefois, du coloriste écrasant, tuant tout autour de lui. Il
-trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pénétrante des
-choses, une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.
-
---Des ficelles! allons donc!--s'écriait-il.--Est-ce qu'on est Decamps
-avec des ficelles? Qu'est-ce que ça fait le procédé? Pourquoi alors ne
-reproche-t-on pas à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les
-pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la manière dont
-il a préparé son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on
-vous dit: Verdier! qu'il a volé, Verdier! un faux Lebrun!... Ils me font
-mal!
-
-Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu à la vente,
-les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le désolé de la pluie, une
-trombe dans le buisson de Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un
-champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main,
-sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois
-presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de
-campagne.
-
-Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait
-frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel
-grand décor mystérieux et sourd il bâtit avec les bois de cyprès autour
-des lacs, quels arbres sacrés il tire de terre pour y accrocher le
-carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants,
-cyclopéens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de
-temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, à des gradins de
-Cirque autour d'une arène d'Histoire, tassés, plissés souvent sur
-l'horizon comme le bas de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres
-d'or, de sang et de feu comme une échelle de Jacob.
-
-Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces sentiers
-perdus, ces routes abandonnées, suspectes, aventureuses, où le peintre
-de la mélancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le
-Pâtre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers
-sauvages, vus plus grands que nature, élevés par le caractère, l'aspect,
-la sculpture du haillon à une espèce de style héroïque moderne.
-
-Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de force suprême
-que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et toutes les pages de style de
-Decamps lui repassant dans la tête, il citait, en s'animant, en devenant
-éloquent sous une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses,
-fumantes de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs barbares où de
-petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il
-citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque
-chose de fauve dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»
-
-En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était empli les yeux à
-l'exposition pendant une demi-heure, il rappela à Chassagnol cette bande
-de ciel ouaté de blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un
-tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des massifs de
-rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès noirs percés de jours,
-cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant
-sur des plâtres tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons
-de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, ce craquelé
-de la muraille chatoyant sous les traînées du pinceau, l'égrenage du
-ton, l'émail de la pâte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons
-coulant en larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, où le
-coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau
-vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste
-couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il
-évoquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumière,
-son ombre, la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas des
-colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, la mare sourde et
-fumante aux eaux de sombre transparence, piquées çà et là d'un feu
-d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre précieuse avec
-lesquels jouent les gamins des _Mille et une Nuits_. Au bout de cela,
-Coriolis dit rêveusement:
-
---Ah! mon cher, l'Orient... l'Orient!... Moi je n'ai fait que de la
-cochonnerie...
-
---Laisse donc,--fit Chassagnol,--tu as tes qualités à toi... de
-très-grandes...
-
---De la cochonnerie, je te dis!... Une turquerie intelligente,
-spirituelle, coloriée, avec des qualités comme tu dis... oh! beaucoup de
-qualités! Mais jamais la note extrême... Et sans cette note-là, vois-tu
-en art... Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi...
-Mais c'est mieux, c'est... tiens, je ne sais pas quelque chose
-au-dessus... Vois-tu, c'est un Orient... un Orient...
-
---L'Orient de la poésie de _Child-Harold_ et de _Don Juan_, dans
-du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?... Du Child-Harold
-rembranisé...--répéta deux ou trois fois Chassagnol.
-
-Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans
-lui parler, dîner chez lui.
-
-
-
-
-CI
-
-
---Eh bien! comment est-il aujourd'hui?--demanda Coriolis à Anatole qui
-apportait Vermillon pour l'installer sur le poêle.
-
-Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête. Et il se mit à
-arranger la couverture, la bourrant en traversin sous la tête du singe.
-
---Oh! qu'il pue!--dit Manette en regardant Vermillon par-dessus l'épaule
-de Coriolis qui était venu le caresser, et elle alla se rasseoir, à
-distance, au fond de l'atelier.
-
-Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse, de l'élasticité
-animale, faisait peine à voir chez Vermillon. La paresse dolente, la
-peine de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa
-diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en
-faisaient comme un petit malade approché tout près de l'homme et de sa
-pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la souffrance des animaux.
-A tout moment, le pauvre petit malheureux soulevait sa tête, se
-retournait, changeait de pose et de place, donnant le déchirant
-spectacle de l'agitation continue dans l'incessant malaise et l'angoisse
-de toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait en
-grognant de petits: _hun, hun_. Une respiration visible et pénible
-courait sous la maigreur de ses côtes. Des frémissements nerveux lui
-fronçaient le front, relevant au-dessus de ses sourcils sa houppe de
-poils, et des crispations plissaient la chair de poule de son petit
-mufle aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, ses yeux
-fermés laissaient voir une tache rouge, une meurtrissure de sang
-extravasé, qui faisait paraître plus bleu le bleuissement de ses
-paupières. Il restait longtemps avec un seul oeil ouvert et veillant;
-puis, il s'enfonçait dans ce sommeil des malades, accablé, assommé, qui
-ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait de côté ses yeux
-agrandis de souffrance, où passait du désespoir et de la prière de bête.
-D'autres fois, il avait des regards circulaires qui faisaient le tour de
-la pièce, et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards pleins
-de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme la stupéfaction de sa
-souffrance, de son immobilité, de la corde qui pendait du plafond sans
-qu'il s'y balançât. On eût cru que par moments, dans la lente douceur de
-ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y avait l'étonnement de
-voir le soleil jouer sans lui à la fenêtre.
-
-De petites secousses de douleur faisaient donner à ses mains des coups
-nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient qui remuaient ses poils
-et en ouvraient les épis comme un souffle. Ses jambes avaient des
-allongements de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à
-branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts pour se dresser
-et se soutenir sur son séant, à l'aide de ses petites mains faibles qui
-se soulevaient de temps en temps et mettaient leurs deux petits poings
-crispés contre ses tempes,--un mouvement que les deux amis avaient vu
-dire, dans des agonies d'hommes: _Mon Dieu! que je souffre!_
-
-Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en retourna à son
-chevalet. Anatole resta près de Vermillon, lui relevant de son mieux la
-tête sous des bourrelets de couverture, le retenant doucement des deux
-mains dans les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait
-en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle. Puis, il
-restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal qui boit, avec son
-petit bras pendant; ou bien encore, il se tenait, de grands moments,
-appuyé sur le dos de ses mains rebroussées et montrant leur paume
-jaunâtre, les coudes élevés de chaque côté de son dos comme les pattes
-d'une sauterelle prête à sauter, la tête toute en dehors de la plaque du
-poêle, immobile, en arrêt sur une feuille de parquet.
-
-La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats, vivaces et
-nerveux, se débattait cruellement dans ce malheureux petit corps.
-C'étaient des secousses, des tressautements, des étirements, des
-tortillements inapaisables, des élancements, tout pareils à ces
-dernières révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres d'un
-malade, les pieds hors du lit, la tête dans le mur. Il essayait de
-s'arc-bouter, de se cramponner tout autour de lui; et sa main, sortie de
-sa couverture, se nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec
-l'étreinte d'une griffe d'oiseau serrant une branche.
-
-Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte de vieillesse
-descendait dans le creux de l'amaigrissement de ses petits traits. Des
-tons malsains de corruption se mêlaient peu à peu sur sa face à un
-jaunissement de vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de
-nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements
-d'immobilité et de refroidissement faisaient déjà monter de la mort dans
-le petit corps où la vie n'était plus guère que le mouvement du globe de
-l'oeil sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre d'un
-regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa tête eut un
-renversement suprême: elle bascula toute en arrière, avec un subit
-renfoncement dans les épaules, en découvrant le dessous blanc de son
-menton. Au bout de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains
-serrèrent leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses
-coururent, en serpentant, tout le bas de son corps. Un mouvement
-furieux, semblable à la détente d'un ressort qui casse, agita une de ses
-jambes qui battit désespérément dans le vide... Puis ce fut une
-immobilité où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la plante
-des pieds.
-
---Tiens! il pleure!... Anatole qui pleure vraiment!--fit Manette.
-
-Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur le cadavre du singe,
-et le jour la faisait briller au bout d'un poil.
-
---Moi, je pleure?...--fit Anatole honteux, et se dépêchant de sécher sa
-larme avec du cynisme:--Ah! sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il
-voulait un prêtre...
-
---Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard d'Anatole
-revenir au singe; et il jeta la couverture sur le singe.
-
---Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse de ça?--fit Manette.
-
---Pas la peine, ma petite,--lui dit Anatole en lui arrêtant le bras d'un
-geste dramatique.--C'est papa que ça regarde!
-
-
-
-
-CII
-
-
-Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre dans un coin de
-l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre
-de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un
-paletot sur sa vareuse, mit son chapeau.
-
---Où vas-tu?--lui demanda Coriolis.
-
---Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne coûtent rien.
-
-Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale d'un de ces
-grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son
-paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en
-écartant un petit peu de la toile.
-
-A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit
-une allée à droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de
-solitude où l'on pût faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du
-monde partout, et pas un bout de désert.
-
-Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de
-Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit à attendre l'heure du
-dîner en se faisant verser une absinthe.
-
-Après le premier verre, il en redemanda un; après le second, un autre.
-Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour
-griser Anatole: au troisième verre d'absinthe, il était «raide comme la
-justice».
-
-Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans le plâtre, de
-trous de queues de billard qui y avaient fouillé du blanc. Il regarda le
-paquet de serge verte posé sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et
-l'attendrissement de ses pensées lui échappant dans un monologue de
-pochard:--Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser
-que tu es là! ratatiné, tout froid... C'est ça, toi! ça!... plus que ça,
-rien que ça!... On me prend, vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte
-de l'ouvrage en ville... Des imbéciles, laisse donc... Qu'est-ce que ça
-me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, dans cette
-grande canaille d'éternité!... Te laisser ramasser par un chiffonnier,
-par exemple... comme elle voulait, elle... pour que je te trouve
-empaillé sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une
-scène à personnages!... Ah! bien oui, plus souvent!... C'est moi qui
-vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras pas embêté... dans
-un joli endroit où tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la
-tête... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois...
-C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?
-
-Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté de la sienne. Il
-demanda à manger à la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le
-rata du jour, il ne put y goûter. Il avait comme un malheur qui lui
-barrait l'estomac et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une
-impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.
-
-Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en
-buvant:--Hein? Vermillon,--fit-il en se penchant,--plus de petits
-verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose
-là-dedans...
-
-Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:--Viens!--et alla payer
-au comptoir.
-
-Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et
-moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nuée flottante
-et transparente, traversée, pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse
-de la lune qu'elle voilait.
-
-Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, quand un
-morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.
-
---Bravo l'effet!--fit Anatole.--Le tableau de Girodet... l'enterrement
-d'Atala, gravé par monsieur... monsieur... Tiens, voilà que je ne sais
-plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon,
-vois-tu? Le soleil avec un crêpe... un enterrement nature, et soigné! Tu
-as le ciel à ton convoi... la lune, rien que ça! Première classe,
-franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures...
-
-La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à fait levée dans
-le ciel irradié d'une lumière de nacre et de neige, inondé d'une
-sérénité argentée, irisé, plein de nuages d'écume qui faisaient comme
-une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur
-laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés
-mettaient comme des arborisations d'agate sur un fond d'opale.
-
-Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à s'étendre. Le ruban
-blanchissant des allées s'enfonçait très-loin dans des taches de noir.
-Une voiture qui riait passa; puis un pas.
-
-Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha cinq minutes,
-s'arrêta comme un homme qui a trouvé: il était dans une petite
-clairière. L'éclaircie était mélancolique, douce, hospitalière. La lune
-y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli,
-presque angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient çà et
-là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de
-ramures fines et poussiéreuses, paraissaient des bouquets de marabouts.
-Une légèreté vaporeuse, le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres,
-ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous
-la lune, entre les branches, un peu de cette âme antique qu'a un bois de
-Corot, faisaient songer devant cela à des Champs-Élysées d'âmes
-d'enfants.
-
-Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de loin en loin, et
-le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante, à l'horizon.
-
-Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de la clairière, se
-détachant du massif; la lune écaillait un peu le bas de leur écorce.
-Anatole défit, tout auprès, le noeud de son paquet: les paupières
-entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux
-horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents
-blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau contracté et retiré.
-
-Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à creuser. Et tandis
-qu'il travaillait, un chantonnement nègre lui vint aux lèvres, une
-espèce de bercement funèbre, comme si, avec le gazouillis des chansons
-que Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de l'oreille de
-Vermillon.
-
-Il marmottait:--Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi
-lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis
-là-dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus
-souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le
-bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli,
-Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forêts vierges à Vermillon...
-boire aux rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des
-noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où il n'y a pas
-d'hommes... Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie...
-Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon
-retrouver ses amis... Vermillon là-haut! Vermillon, amour! oiseau!
-étoile!... petite fleur bleue! pervenche! Psitt!... plus rien! Dansez,
-Canada!
-
-Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa main, Anatole tâta:
-
---Ah! mon pauvre frileux,--dit-il sérieusement et tristement, avec un
-son de voix dégrisé,--tu vas trouver la terre bien froide...
-
-Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières comme à une
-personne. Il lui déroidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit
-dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et,
-quand il eut marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à
-fumer une longue cigarette silencieuse.
-
-Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant quelque chose
-de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous
-terre.
-
-Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le coeur ivre, étourdi
-et remué. Il tomba sur le premier banc dans une grande allée, s'allongea
-tout de son long, un bras, une jambe pendants, et là s'endormit.
-
-Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait plus de lune,
-et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.
-
-Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à une porte du bois,
-vit de la lumière à un poste de douaniers, entra là, demanda à se
-chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette
-bouteille-là et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le
-matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, ne put rien tirer
-de ses souvenirs abrutis que cette phrase:--Les gabelous,
-très-gentils!... très-gentils, les gabelous...
-
-
-
-
-CIII
-
-
-Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le voir commencer
-quelque grand morceau, une oeuvre importante à son retour de
-Fontainebleau, après un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis
-continuait à ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et
-s'en allait errer dans Paris.
-
-Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus opposés; il
-coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant
-lui, fouillant, d'un oeil chercheur, dans les multitudes grises, dans
-les mêlées des foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé
-d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un
-dessin sortant d'un groupe. Puis, accroché par un individu bizarre, il
-se mettait à suivre, pendant des heures, l'originalité d'une silhouette
-excentrique. Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque de
-l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce regard qui les
-gênait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de
-les pénétrer à fond.
-
-Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moitié de
-la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui
-attrapent l'instantanéité d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort
-d'une attelée de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc de
-jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des démolitions, le
-hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un
-enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse
-enveloppante avec laquelle un ouvrier herculéen porte son enfant dans
-des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort
-de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, ému,
-qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journées de fatigue,
-souvent stériles, mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en
-quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une de ces rencontres
-soudaines de la réalité pareilles à une illumination de son art.
-
-Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se graver dans la
-mémoire une tête de mendiante aveugle, le plus beau des visages
-douloureux que la peinture ait jamais rêvés: un profil de vieille femme
-octogénaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une
-tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, sculptée par toutes les
-misères, les joues remuées et tremblantes du souffle d'une petite toux,
-le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau
-d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une chose usée; une tête de
-Niobé aux Petits-Ménages et de Reine en madras, dont les cheveux gris,
-le cou tendu et plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie
-de statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des gens du peuple
-qui passaient.
-
-D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les types saillants,
-essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la
-physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps,
-d'une époque, d'une humanité:--le caractère, qui passe comme un coup de
-pouce artiste sur ces figures fiévreuses, agitées; le caractère qui
-marque et désigne pour l'art la face des pensées, des passions, des
-intérêts, des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa
-curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent le regard si
-loin du vague sourire dormant des Eginètes et de la divine placidité
-grecque; ces visages travaillés d'idées, de sensations, de toutes les
-acquisitions d'activité morale de l'homme, éreintés par la complexité
-des préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, le labeur
-enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent
-dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous
-le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui traînent
-leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la
-méchanceté des instincts sous la féminilité d'une tête de Faustine, ces
-tournures d'inventeurs, portés par leurs jambes qui vont, monologuant
-sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.
-
-Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable
-beauté de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprévues, ces
-mines chiffonnées et rayonnantes, ces petites personnes étranges,
-fleuries entre deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière
-d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier à
-rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles
-maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, pâles de
-veilles, et comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse et de
-luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisité de
-grâce, une rareté d'expression, un air de cette suavité souffrante, de
-cette mélancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement
-des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur
-le visage des petites ouvrières. Un jour, il emporta dans son souvenir,
-pour une étude qu'il commença le lendemain, le visage de la fille d'une
-portière, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si
-blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle
-faisait rêver à un ange malade.
-
-Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un
-grand malaise, l'inquiétude qui prend un homme quitté par une religion
-de jeunesse. Il était à ce moment critique, à cette heure de la vie d'un
-artiste où l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience de
-son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxiété où, tâtonnant de
-son avenir, tiraillé entre les habitudes de son talent et la vocation de
-sa personnalité, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment
-d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles façons
-de voir, de sentir, de vouloir la peinture.
-
-
-
-
-CIV
-
-
---Vrai, la terre tourne?
-
-Manette posait pour une répétition du _Bain turc_, commandée par un
-banquier de Rotterdam à Coriolis qui faisait effort dans ce travail pour
-se rattacher à sa peinture passée.
-
-Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse que la terre
-tournait.
-
---La terre tourne? Ça sur quoi je suis?--reprit Manette en regardant en
-bas: elle avait l'air d'avoir peur de tomber.--Ça tourne?
-
-Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander s'il ne se
-moquait pas d'elle.
-
-Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne savait pas, et
-comme il le lui expliquait aussi mal qu'il le savait:
-
---Ne continue pas,--lui dit-elle tout à coup,--il me semble que j'ai mal
-au coeur, avec tout ce que tu me dis qui tourne...
-
-Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette... Mais il n'était pas en
-train. Il grondait, tout en brossant, contre la hâte singulière que
-Manette avait de le voir finir cette toile.
-
---Ton corps,--finit-il par lui dire,--eh? mon Dieu, ton corps, il ne va
-pas changer d'ici à huit jours...
-
---Tu crois?--fit Manette. Et elle laissa tomber de la pointe rose de sa
-gorge jusqu'au bout de ses pieds, sur la virginité de ses formes, le
-dessin de sa jeunesse, la pureté de son ventre, un regard où semblait se
-mêler l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une statue qui
-se pleure.
-
---Ah!--fit Coriolis.
-
-Il avait compris.
-
---Oui...--dit Manette en baissant la tête, avec le ton d'une femme qui
-va pleurer.
-
-Coriolis se sentit une secousse au coeur. Mais aussitôt, honteux de
-cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec une ironie:
-
---Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu veux? nous sommes dans
-des siècles chipies et prudhommesques... Autrefois, dans un pays
-d'antiques, un pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un
-modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je me suis laissé
-dire... On l'appelait Laïs... Il lui arriva... ce qui t'arrive... Cela
-fit une révolution dans le pays... L'Institut de l'endroit où il y avait
-des peintres aussi coloristes que M. Picot, et des marbriers un peu plus
-forts que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de
-désolation... Les dessinateurs en masse déclarèrent qu'ils ne
-trouveraient jamais la correction de M. Ingres, si on laissait la nature
-abîmer leur modèle... Il y eut des rassemblements, des articles de
-petits journaux, des commissions, des sous-commissions, tout ce qui
-constitue un mouvement national... Et l'on finit par mener Laïs à Cos,
-chez un fameux médecin que tu as peut-être vu dans une gravure, le nommé
-Hippocrate...
-
-Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa plaisanterie,
-devant l'expression de Manette, la fixité de la pensée de ses yeux.
-
-Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses genoux, et
-appuyant sur elle le sérieux de son regard, il fouilla jusqu'au fond de
-sa tentation.
-
-Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît pas rougir.
-
-
-
-
-CV
-
-
-L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole continuait à y
-jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette y mettait l'enchantement de
-sa personne.
-
-Quand elle était là, dans l'atelier, vêtue d'une robe blanche, sur
-laquelle tranchait un petit châle d'enfant d'un rouge sang de boeuf, la
-taille dénouée et toute alanguie des paresses de la femme grosse, belle
-d'une beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,--Coriolis oubliait tout.
-
-Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée dans son amour
-pour cette femme qui remplissait et animait sa maison, lui faisait la
-vie coulante et facile, lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez
-lui un de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on ne sent
-pas.
-
-Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements qui font du
-modèle la maîtresse naturelle de l'artiste. Au milieu de cette ignorance
-de peuple qui ne lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de
-ces connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. Manette
-avait vu peindre et savait comment se fait de la peinture. Les choses du
-métier de l'art lui étaient familières: elle en connaissait le nom et
-l'usage. Elle ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile.
-Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet. Elle s'entendait à
-laver des brosses, et elle reconnaissait vaguement des tons distingués
-dans une toile. En un mot, elle était «_du bâtiment_».
-
-Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle lui plaisait en
-se suffisant à elle-même, en se tenant compagnie, en se passant des
-sociétés de femmes, en ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa
-froideur au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans cette
-existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble de qualités
-soumises, une docilité gracieuse à ce qu'il disait, à ce qu'il voulait,
-une obéissance à ses idées, une sorte d'aimable effacement de caractère:
-elle ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités sur des
-mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et qui, tout à coup lui
-mettant un coup de rouge aux pommettes, la rendaient un moment boudeuse
-ou colère avec de petits gestes de sauvagerie méchante.
-
-Aussi un attachement de gratitude et de confiance venait-il à Coriolis
-pour cette maîtresse si peu absorbante, d'apparence si détachée de tout
-désir de domination, et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée
-d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à côté d'elle.
-Elle était pour lui dans sa vie du calme et du repos, une compagnie
-bonne pour ses nerfs d'artiste. Dans sa société tranquille, sa douce
-présence, les demi-paroles de sa bouche, les demi-caresses de ses mains,
-il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues du peintre,
-endormait ses contrariétés, ses prévisions mauvaises, ses tourments
-d'imagination...
-
-Et il lui semblait que cette jolie créature apathique dégageait autour
-d'elle la paix, la santé, la matérialité d'un bonheur hygiénique.
-
-
-
-
-CVI
-
-
-Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de
-s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme
-de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement
-de l'intérieur, la tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse
-et des pantoufles.
-
-Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de longues pipes
-méditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui
-étaient venus manger sa soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait
-jusqu'à minuit.
-
-Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole:
-
---Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le
-papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais
-qu'il y avait quelque chose là... Il me semble que tu y viens...
-
---Eh bien! oui, j'y viens... Je me débattais contre moi-même en te
-combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'étais dans une
-autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnaître qu'on se
-blouse... Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie... La turquerie,
-bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant,
-c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-là... désorienté... Tiens!
-c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher...
-Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres
-exercices... Tu verras ce que je veux faire...
-
---Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une
-bonne idée que tu as là... Eh bien! vrai, ça me fait plaisir, beaucoup
-de plaisir... parce que... écoute... Je me disais: Coriolis qui a ça, un
-tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un
-sensitif... une machine à sensations... lui qui a des yeux... Comment!
-il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas,
-cet animal-là... Non, non, non...--répéta Chassagnol avec un rire bête
-et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands
-peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé
-le Beau? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, qu'à un
-peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau
-quelconque, plus ou moins à fleur de terre, saisissable et
-exploitable... C'est une question de creusage, ça... Il se peut que le
-Beau d'aujourd'hui soit enveloppé, enterré, concentré... Il faut
-peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope,
-des procédés de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce
-que Balzac n'a pas trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la
-saleté des choses modernes? dans un tas de choses où les siècles passés
-n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour
-l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art
-dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On
-vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un
-Bronzino dans notre école, je réponds qu'il trouverait un fier style
-dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir
-peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres
-de brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits de nuage...
-Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera
-des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires
-de notre vie sociale... Ah! cette question-là, la question du moderne,
-on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre
-temps, un épatement de bourgeois: le _réalisme_!... parce qu'un monsieur
-a fait une religion en chambre avec du laid bête, du vulgaire mal
-ramassé et sans choix, du moderne... bas, ça me serait égal, mais
-commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la
-vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si
-justement l'autre jour le génie, la griffe du lion, chez un peintre...
-Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain
-qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon... à côté de l'homme, il y
-a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en
-toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de
-n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe,
-l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la
-mine!... et dire que cette femme-là, la femme du dix-neuvième siècle, la
-poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur
-de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisières,
-les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du passé sur
-l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à
-présent? tiens! sur le cimetière de l'Idéal... Mais vois donc David,
-David qui a jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur,
-David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son
-Marat!... Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du
-contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous
-sentez frémir vos passions et quelque chose de vous... tout est là pour
-l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut... Ah! je
-sais, il y a des articles de rêveurs, des enfileurs de phrases à sang
-blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son époque, remonter au
-répertoire du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme
-alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!... ça rentre dans les
-individus métempsycosistes et transposés qui ont besoin que les choses
-où les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la
-noblesse, de l'actualité ou du génie... Le dix-neuvième siècle ne pas
-faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un
-siècle qui a tant souffert, le grand siècle de l'inquiétude des sciences
-et de l'anxiété du vrai... Un Prométhée raté, mais un Prométhée... un
-Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un siècle comme cela,
-ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de malade, ses visages de
-fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer,
-qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et qui se
-trouvera... Après ce grand grisailleur douloureux, Géricault, il y a eu
-un homme, tiens! Delacroix... c'était peut-être l'homme à cela... un
-tempérament tout nerfs, un malade, un agité, le passionné des
-passionnés... Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une
-bêtise, un idéalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans
-ce sacré dix-neuvième siècle!... C'est que, sacristi! il y en a pour
-tous les goûts... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps,
-les scènes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque,
-de l'épique dans ce temps-ci... Vous pouvez être un peintre d'histoire
-du dix-neuvième siècle... et un fier! toucher à des émotions humaines
-qui seront un jour aussi classiques, aussi consacrées que les plus
-vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, même après
-Gros... Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! Mais nous
-avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des épopées à la
-journée, un certain Napoléon qui ramassait tous les jours de la gloire à
-peindre... L'incendie de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de
-l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-être un
-peu pâli depuis la retraite de Russie... Voilà des cadres! voilà des
-pages! Il y a tous les soleils là-dedans, et de l'homérique tant qu'on
-en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne
-en a donné des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du
-monde... Depuis 1789, il en pleut des scènes dans les révolutions de
-France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos
-Atrides!... Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage de la
-Loire à Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier
-des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage...
-quatre-vingt mille personnes entassées... l'eau où l'on entre... les
-chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fumée, les _bleus_ par
-derrière... La Loire jaune, plate et large avec une île au milieu comme
-un radeau... et le bord, là-bas, noir de gens passés et plein de leur
-murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela...
-les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant,
-pêle-mêle, les prisonniers républicains, les chapeaux avec des
-sacrés-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas
-porté par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes,
-des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration d'une
-guerre civile en déroute!... Et là-dedans des déguisements, comme ces
-cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au
-théâtre de la Flèche, la défroque du _Roman comique_ tombée sur l'épaule
-d'une légion thébaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est
-grand comme le Passage du Nil!
-
---Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant pas
-entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni
-renaissance...
-
---Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant
-le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_.
-
---La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et
-puis, non, ce n'est pas ça... Il faudrait une ligne à trouver qui
-donnerait juste la vie, serrerait de tout près l'individu, la
-particularité, une ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait
-quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de La Tour,
-d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris à dessiner,
-qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien,
-c'est bête ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus,
-un dessin... oui, plus humain, ça me rend mon idée.
-
-
-
-
-CVII
-
-
-Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. Elle s'y était
-peu à peu et de jour en jour installée, établie. De cette pose dans la
-maison qu'a la maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans
-la commode, de la pose sur la branche où la femme, mal à l'aise avec les
-gens, effarouchée de ce qui entre, humble, inquiète, furtive, tremble au
-vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage du
-lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, à cet air de
-maîtresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son
-geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement de sa robe sur un divan,
-qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les
-domestiques s'adressent à l'homme, et consultent du regard Monsieur
-avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commençaient à être pour le
-service la volonté de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier
-ne la traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait chez eux
-comme un accord tacite pour reconnaître en elle la maîtresse officielle,
-la femme à demeure, ancrée dans le domicile, dans la vie de leur ami,
-montée à l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle,
-la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait à
-peu près comme une personne mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un
-mot un peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement,
-que Manette elle-même ne put s'empêcher d'en rire.
-
-Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce changement. Il
-s'était fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par
-la lente et progressive infiltration de l'influence féminine, par
-l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements,
-pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le
-pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout ce qui se détache à la
-longue, dans l'amollissement du ménage, de la force de l'homme pour
-aller à la faiblesse de la femme.
-
-Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: elle était
-une mère.
-
-
-
-
-CVIII
-
-
-En devenant mère, Manette était devenue une autre femme. Le modèle avait
-été tué soudainement, il était mort en elle. La maternité, en touchant
-son corps, en avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande
-révolution intérieure s'était faite secrètement au fond d'elle. Elle
-s'était renouvelée et avait changé de nature, comme dans un dédoublement
-de son existence qui aurait porté en avant d'elle et de son présent tout
-son coeur et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature
-paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite d'une
-inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la
-mère, la juive avait jailli. Et la persévérance froide, l'entêtement
-résolu, la rapacité originelle de sa race, s'étaient levés des semences
-de son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de femme rêvant de
-l'argent sur la tête de son enfant.
-
-Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé et caché chez
-Manette. Elle ne montrait rien de ces avidités ambitieuses qui
-s'agitaient en elle. Elle n'avait point demandé au père de reconnaître
-son fils. Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans
-ces heures où la femme est comme une malade douce et sacrée, elle
-n'avait pas laissé échapper un mot, une allusion au sort de ce fils.
-Jamais il ne lui était échappé une de ces paroles qui cherchent et
-tâtent, dans la charité ou la générosité d'un homme, le père d'un enfant
-naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, écarter de
-Coriolis toute idée d'avenir, toute préoccupation d'engagement et de
-lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises
-éveillées par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que
-par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair.
-
-Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. Le temps était
-pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle,
-apporter à ses semblables, à d'anciennes camarades, la fortune de leurs
-rêves, faire monter des modèles à la société, au mariage, à la richesse,
-donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de châles, à
-celle-là, un château et une couronne de comtesse: elle le laissait agir,
-patiente et ferme dans l'assurance de ses espérances. Elle se confiait
-aux circonstances, aux hasards favorables, à la Providence de l'imprévu,
-à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, aux héritiers du peuple
-d'Israël, chargés de mener à bien leurs affaires; elle se confiait à
-l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses
-pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa
-chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrivée de tout ce
-qu'elle désirait. «Moi, d'abord,--disait-elle tranquillement,--je suis
-d'une religion où tout réussit.»
-
-
-
-
-CIX
-
-
-A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait dans l'atelier sa
-grande tirade sur le moderne, Coriolis s'était mis à attaquer deux
-grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue,
-le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition
-universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples,
-allait donner le monde pour public à sa grande et hardie tentative.
-
-A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en même temps que
-le dégagement complet du coloriste annoncé par le _Bain turc_, un
-renouvellement du peintre, de ses procédés, de ses aspirations, de son
-genre. Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: _Un Conseil de
-révision_ et l'autre: _Un Mariage à l'église_, Coriolis apportait une
-pâte de couleur se rapprochant de la belle pâte espagnole, de larges
-harmonies solides et sévères, où ne restait plus rien des tons claquants
-de sa première manière, une étude rigoureuse de la nature, une
-accusation caractéristique de la réalité.
-
-Le sujet de la première de ces toiles, la _Révision_, lui avait permis
-ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent si rarement les sujets
-modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe,
-un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se
-détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les
-personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les
-têtes de fonctionnaires, l'académie d'un jeune homme examiné par le
-chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième
-siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean,
-s'agitaient avec les turbulences et les émotions des loges du _Cirque_
-de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux.
-
-L'autre tableau de Coriolis, _Un Mariage à l'église_, représentait une
-messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. Le moment choisi par
-Coriolis était celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le
-poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques ressemblant
-à des génies de l'hyménée en collégiens. Derrière les mariés, se
-voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang.
-Beaucoup de femmes étaient complétement retournées ou de profil,
-regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage et de la messe
-sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginités séchées,
-pointaient çà et là. Du milieu de la légèreté des élégances, se levait,
-dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main
-gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de
-satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la
-barbe grise rebroussées par son col de chemise, sa grosse oreille
-détachée et coupée par le linge roide, son grand baudrier amarante et or
-traversant son habit chamarré et lourd, ses basques se perdant sur ses
-mollets bas et farnésiens, enfermés dans un coton blanc dont ils
-faisaient crever les mailles. Au delà de la balustrade, dans les stalles
-de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles
-silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lèvres
-avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office penché sur un
-livre dont la tranche dorée avait une lueur de la flamme des cierges.
-Dans le choeur, comme dans une rose de lumière, se perdaient des enfants
-de choeur à ceintures bleues, à robes de dentelles, l'officiant en
-chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les
-candélabres allumés et dont les feux montaient dans le scintillement
-criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes ces splendeurs,
-un coin de bas côté près du choeur rassemblait, au-dessous d'un tronc
-d'offrande, une vieille femme à genoux par terre, un bonnet sale et
-troué laissant voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune
-mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée sur un parapluie,
-avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un
-instrument de supplice; une mère du peuple portant un enfant qui dormait
-tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en
-pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses
-poches, et une miche de pain sous le bras.
-
-
-
-
-CX
-
-
-Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant l'indifférence
-qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.
-
-Le public, cette année-là, allait aux grands noms d'Ingres, de
-Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait sur les écoles
-allemandes, anglaise, sur l'art étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son
-attention avait trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts
-nouveaux de l'art français.
-
-Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion faite que
-la question de la représentation du moderne en peinture, soulevée par
-les essais, hardis jusqu'au scandale, d'un autre artiste, était
-définitivement jugée. La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit
-entre elle et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas
-tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait, un réalisme
-cherché en dehors de la bêtise du daguerréotype, de la charlatanerie du
-laid, et travaillant à tirer de la forme typique, choisie, expressive
-des images contemporaines, le style contemporain.
-
-Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne parla de lui que pour
-le plaindre de cette singulière idée. Et, au moment de clôturer son
-salon, dans un méprisant post-scriptum, le patriarche de l'éreintement
-classique l'accablait sous ce cliché de sa critique:
-
-«... Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, de deux toiles
-sur lesquelles notre critique nous semble appelée à dire un dernier mot.
-Quoique le public en ait fait justice, il nous semble de notre devoir
-d'insister sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives, osées
-par un peintre qui avait donné quelques promesses, et autour duquel la
-camaraderie avait essayé de faire quelque bruit... Quand de tels
-symptômes se produisent, quand le trouble de l'art se révèle par de tels
-signes, il faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on peut
-suivre les déviations et les défaillances de l'école moderne... Comment
-l'auteur de ces deux pauvres et regrettables toiles, un _Conseil de
-révision_ et une _Messe de mariage_, n'a-t-il pas compris que la grande
-peinture était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune du
-moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait presque un blasphème
-à vouloir faire du nu, du nu divin, du nu sacré, avec le nu d'un
-conscrit? Comment n'a-t-il pas compris que la toilette a besoin de
-perdre son actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse
-éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer les maîtres?... A
-Dieu ne plaise que nous voulions décourager les jeunes talents! Mais il
-y a là, nous ne pouvons le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand
-abaissement. Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute et
-primitive destination de la peinture, c'est descendre l'art à la
-photographie de l'actualité. A quels abîmes de ce qu'on appelle
-maintenant «le vrai contemporain» veut-on donc nous entraîner?
-Supprimera-t-on dans la peinture l'intérêt moral, la perspective du
-passé, tout ce qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère
-commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible impression, en
-songeant que c'est devant l'étranger, à l'Exposition des grandes oeuvres
-de l'Europe en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un
-peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils
-échantillons de la décadence de notre art... Sans doute, il n'y a pas à
-craindre que de tels exemples prévalent jamais: la France, si fidèle au
-sentiment et au bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la
-noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits clairvoyants ne
-peuvent s'empêcher de voir l'art actuel menacé, comme l'École grecque
-après la mort d'Alexandre, d'une invasion de ces peintres de moeurs
-vulgaires qu'on appelait alors des _rhyparographes_... Les barbares sont
-toujours aux portes de l'art, ne l'oublions pas; et il importe à tous
-ceux dont c'est la charge, à la critique, dont c'est la mission, au
-gouvernement, dont c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour
-les talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la peinture sévère,
-résistant aux basses sollicitations de la mode, du succès et du public,
-défendant la tradition, disons-le, la religion de cet art élevé dont
-l'École de Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.»
-
-
-
-
-CXI
-
-
-Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent dîner chez
-Coriolis.
-
-Manette, qui commençait à donner sa petite opinion, le soutenait dans la
-maison, disant à Coriolis qu'elle ne comprenait pas comment il vivait
-entouré de gens qui ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il
-repoussait les avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position,
-de relation honorable, et capable plus tard de lui être utile dans le
-chemin de son avenir.
-
-Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre un secret plaisir
-aux chamaillades, aux petites disputes taquines, aux asticotages entre
-Anatole et Garnotelle, chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble.
-Anatole se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et il était
-bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, il n'_attrapât_
-pas son ancien camarade.
-
-Un soir, il ne lui avait encore rien dit.
-
---Eh bien! mon vieux,--fit-il après dîner, en allant s'asseoir auprès de
-lui, et en lui frappant amicalement sur la cuisse,--on dit donc que tu
-te présentes à l'Institut... Comment! nous allons avoir un ami qui a
-encore des cheveux avec des palmes vertes?... Merci! de la chance...
-
---Oh! oh!--dit Garnotelle,--je me présente... mais voilà tout... Je sais
-que je n'ai aucune chance... que je suis tout à fait indigne... Mon
-Dieu! ce sont mes camarades... On m'a un peu forcé la main... Oh! je ne
-serai pas nommé... Mais enfin, je l'avoue, je serais très-content,
-très-flatté, si tu veux, que mon nom fût sur la liste des candidats...
-
---Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras... Farceur, va!
-laisse-moi donc tranquille... Tu as des chances, des chances... Tu ne te
-figures pas toutes tes chances, tiens!
-
---Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les dire? tu
-m'obligeras...
-
---Voici... D'abord, mon cher, tu n'es pas savant... Très-bon...
-excellent... L'Institut, ça lui va... Rien à craindre... Pas d'articles
-dans la _Revue des Deux Mondes_, pas même une brochure de cinquante
-centimes sur la fabrication des couleurs... Tu sais cela aussi bien que
-moi: un monsieur qui écrit... l'Institut, jamais! Et d'une... Comme
-orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice... tu es tempéré comme
-métaphores... tu causes même mal... Encore très-bon, ça! Tu serais
-brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit,
-des mots, pour défendre l'Institut... Très-mauvais! Tu manquerais à la
-gravité de sa cause, tu compromettrais la solennité du corps... Du
-sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut... et ce que tu as de
-naissance... Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude... Encore
-une très-bonne note... Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre,
-indépendant, pas soumis... Le monde où tu vas, parfait! On n'y a jamais
-dit un mot contre l'Institut, c'est connu... Et puis, encore une bonne
-chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'oeil... Tu l'as très-bien
-choisi... Voilà quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne
-parle pas trop de toi... une chance de plus... Ah ça! qu'est-ce qui te
-manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!... Voyons, tiens... tu
-ne montes pas à cheval... Très-important... Si l'on te voyait
-cavalcader, tu comprends... Tu n'es pas d'une élégance exagérée...
-Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman... tu n'es pas même... je te dis
-cela entre nous... tu n'es pas même, Dieu merci pour toi, d'une propreté
-à effrayer,--fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son
-collet d'habit.--Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!...
-Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta
-personne qui soit voyant... tu ressembles à tout le monde, des pieds à
-la tête... tu es arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du
-tout... et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!...
-Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!
-
---Tu es très-amusant,--dit Garnotelle d'un air piqué.
-
---Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme
-de là, qui voit dans le charmant garçon qui se présente le mari futur de
-mademoiselle sa fille...
-
---Oh! il n'y a rien de fait,--dit vivement Garnotelle, tout étonné de ce
-que savait Anatole,--et je te prierai de ne pas parler d'une personne...
-
---Charmante!... mais pas jolie, à ce qu'on dit... Oh! je la laisse! oh!
-je la laisse!...--fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se
-versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges,
-les poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.
-
---Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nièce d'un
-membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a
-des camarades... et qui étaient forts... qui n'ont jamais pu arriver à
-s'approcher de l'Académie autrement que par des femmes qui connaissaient
-du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes séances... Mais
-toi...
-
-Garnotelle fit un geste d'impatience.
-
---Ah çà! mon cher, est-ce que tu me crois assez bête pour que je ne
-trouve pas ça tout simple... qu'un beau-père tâche de repasser sa
-contre-marque à son gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de
-lui, sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés...
-C'est même dans les lois de la nature, tu ne trouves pas? Autrefois, on
-avait des idées bêtes dans ce corps de vieux immortels: ils se
-figuraient qu'un artiste était fait pour vivre pour l'art... Un jeune
-artiste qui se mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour
-eux un _habile_, un _monsieur_... Mais aujourd'hui...
-
---Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi...--fit Garnotelle, avec
-une certaine animation, en lui coupant la parole,--tu es un blagueur! La
-blague t'a mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des blagues!
-
---Vous êtes assommant, Anatole,--dit Manette.--Vous êtes toujours à
-tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se
-dispute... C'est si bon d'être un peu tranquille, après son dîner... à
-causer gentiment...
-
---Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!--fit Anatole.--Eh bien!
-quoi, parce qu'on bave un peu sur ses contemporains?... Et puis ça
-l'amuse, Garnotelle... N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux
-Garnotelle?
-
-
-
-
-CXII
-
-
-Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole s'était effacé
-devant elle, et il avait mis la plus aimable bonne grâce à lui céder la
-direction de l'intérieur, cette espèce de rôle de gouvernante que peu à
-peu il s'était laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en
-avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir d'elle par des
-soins, des attentions, une sorte de petite cour.
-
-Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon de tempérament
-amoureux et de nature insinuante. Prompt à s'enflammer en dessous,
-habile à se glisser sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les
-coins, un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs à
-petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un jour devenir
-dangereux. Il se chauffait aux femmes comme au feu des autres, et il
-s'acoquinait près des maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans
-leur atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple. Dans la
-vie, il ne s'était guère connu la propriété de rien, il avait toujours
-un peu vécu d'une existence à côté, et l'amour auquel il assistait, et
-qui se passait près de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien
-que la soupe qu'on mange avec un camarade.
-
-Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes les femmes
-rencontrées ainsi par lui en demi-ménage avec un homme: un _désireur_.
-Et Manette ne manqua pas d'être flattée de cette adoration humble,
-muette, contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement d'un
-domestique. Un jour, comme on revenait de la campagne, où l'on avait été
-en bande, elle s'amusa beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au
-beau Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée d'une
-façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis s'en était indigné au nom
-de Coriolis qui n'avait rien vu; et l'ivresse lui enlevant un instant sa
-peur naturelle et foncière des coups, il était entré dans une frénésie
-d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu l'amant de la femme
-d'un ami. Au reste, cet accès de jalousie et de courage dura peu:
-dégrisé le lendemain, il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un
-mouvement dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout bas, en en
-riant tout haut.
-
-Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, qu'Anatole
-d'ailleurs était le dernier homme avec lequel elle l'eût trompé, un
-homme qu'elle mésestimait pour son peu de talent, et surtout pour son
-peu de notoriété artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce
-pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait eu pour lui des
-yeux indulgents, des pardons de camarade. Maintenant elle voyait tous
-ses mauvais côtés. Elle lui trouvait des expressions, des mots, des
-manières abjectes, populacières, qui la dégoûtaient comme les taches de
-sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la femme de basse
-classe, ses dédains pour tout ce qui ne joue pas le _distingué_, elle
-finit par le prendre en grippe et en mépris. Elle ne lui pardonna plus
-rien, pas même de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se
-soulevèrent contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût aspirer
-à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, honteuse au fond,
-humiliée, enragée de la persistance de cet amoureux patient qui
-continuait à faire le gentil et l'aimable, avec l'air de ne rien
-demander et d'attendre.
-
-Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, le besoin qu'il
-avait de sa bonne humeur, elle dissimulait tous ses méchants sentiments.
-De temps en temps seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et
-sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait et faisait
-redescendre Anatole à l'humble place qu'il avait dans la maison, à
-l'infériorité et au parasitisme de sa position.
-
-
-
-
-CXIII
-
-
-A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour les bains de
-mer.
-
-Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée d'un
-tableau.
-
-C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août, vers les six
-heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant sur la mer, fait
-remonter de chaque vague les feux d'un miroir brisé, et jette dans l'air
-plein de reflets une réverbération où les couleurs s'allument avec des
-vivacités de fleurs.
-
-Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri d'ombre de deux
-cabanes de bain posées à angle droit, un baigneur aux formes
-athlétiques, en chemise de flanelle rouge violacée par la mer et noircie
-de mouillure à la ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés
-s'enfonçant dans le sable, auprès de Normandes assises, en jupons noirs
-et en tricots noirs, le bonnet de coton tout blanc sur leurs figures au
-teint de pomme, aux yeux d'avoués. De là partait le chemin de planches,
-menant les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du tableau comme
-des corbeilles d'enfants renversées: des grappes, des tas de jolis
-bébés, à moitié enterrés dans les trous que creusaient leurs petites
-bêches et leurs grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures
-blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, de mollets nus,
-de jupons aux dents de dentelles, de chapeaux de petit marin, de
-tabliers pleins de coquillages, de petites mains faisant des gâteaux de
-sable dans des bols russes, de robes blanches au gros chou de rubans
-dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient deux petits garçons voués
-au Sacré-Coeur, qui, tout en rouge des bottines à la casquette,
-semblaient montrer là de la pourpre d'église.
-
-Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se levait un groupe de
-jeunes gens tout habillés de velours noir, et dont les courtes braies
-laissaient à découvert des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur
-des parasols de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec deux
-jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur leurs burnous leurs
-cheveux encore un peu pleurants et moites de la lame du matin; et l'une
-des deux, tenant de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait
-sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure annelée,
-qu'elle frottait, la tête un peu renversée, en se balançant doucement,
-contre le chanvre vibrant.
-
-Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de chaises adossées
-contre le front des cabanes de bains, et qui allongeaient presque
-jusqu'au fond de la toile la perspective des toilettes.
-
-Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les
-visages, les poitrines, les épaules, étaient assises les baigneuses de
-Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait éclater, comme avec des
-touches de joie, la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer,
-la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces dernières
-années, cette Mode, prise à toutes les modes, qui semble mettre au bord
-de l'infini un air de bal masqué dans un coin de Longchamp. Tout se
-mêlait, se heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les
-saute-en-barque aux caracos, les mantelets de dentelle noire à des
-vestes de jockey, les transparents de mousseline aux vareuses
-coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry aux paletots de cachemire
-agrémentés de soies du Thibet. Çà et là, s'apercevait quelque joli
-détail: un bout de pied sur un barreau de chaise montrait un bas
-écossais, un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des lueurs
-d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs, la plume ocellée d'un
-paon ou l'aile mordorée d'un faisan courait sur un chapeau, un peigne
-d'or à lentilles de corail mordait la tête d'une brune, de grands
-pendants d'or remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée le
-matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la grosse et riche
-bijouterie des agrafes normandes, brillaient sur de coquettes roulières
-rayées.
-
-En avant des chaises s'étendait la plage avec son sable piétiné et plein
-d'enfoncements de pas, la plage humide, brunissant vers la mer, et
-coupée de _naus_ où se noyaient des morceaux de ciel.
-
-Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui se réchauffait du
-frisson du bain, des promeneuses caressées de leur voile, la robe
-troussée sur la jupe rouge, et découvrant leurs hautes bottines jaunes.
-D'autres marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et coquette
-sur une grande canne, enveloppées les unes et les autres de ce
-flottement d'étoffes, de ce voltigement de rubans par derrière que fait
-la brise de la mer. Et là encore, des fillettes déchaussées, les jambes
-nues et hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants de la
-plage. Puis, sur des chaises groupées et semées, de petites sociétés
-ramassées faisaient ces taches de pourpre et de blanc, ces taches
-franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans
-l'aveuglante et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du
-ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux
-cheval ramenait au galop une cabane à flot; plus loin encore, au delà de
-la dernière _nau_, avec cette touche nette et ce piquage de ton que
-l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent,
-se détachait une folle cavalcade d'enfants sur des ânes. Et tout au bout
-de la plage, au bord de l'écume de la première vague, tout seul, un
-vieux petit curé s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en
-longeant l'immensité.
-
-
-
-
-CXIV
-
-
-Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville, Anatole avait
-eu l'étonnement de voir changer la manière d'être de Manette avec lui.
-La femme désagréable, froide et dédaigneuse, le tenant à distance, était
-peu à peu devenue douce, prévenante, aimable. Coriolis revenu, elle
-continua à parler à Anatole, à faire attention à lui, à le traiter en
-ami de la maison. Et il semblait à Anatole que chaque jour la bonne
-camaraderie de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de
-familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper d'elle.
-Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes dont elle le frôlait, dans
-les longs silences à l'atelier, dans ces heures où elle l'enveloppait
-d'elle-même sans lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette
-femme lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de ce
-vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait.
-
-Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à l'atelier:--Tiens!
-Coriolis n'y est pas?--fit-il en trouvant Manette seule.
-
---Je ne l'ai pas entendu rentrer,--répondit Manette.
-
-Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail:
-
---Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui... Voyons,
-faites-moi une cigarette... et mettez-vous là... là...
-
-Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée dans une pose
-dénouée et vaincue par la paresse du Midi, elle ne se retira pas assez
-pour qu'Anatole n'eût pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la
-fois renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec un mouvement
-qui faisait bâiller un peu son peignoir négligemment déboutonné d'en
-haut, elle passait, de temps en temps, sur le commencement de rondeur et
-l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du bout de ses
-doigts.
-
-Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas, elle n'avait
-pas l'air de penser qu'il fût là. Rien d'elle ne s'occupait de lui. Et
-cependant, il paraissait à Anatole que jamais il n'avait été si près de
-la minute d'un caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix
-avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès d'elle, sa
-jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de son corps, son abandon
-de rêve, le joli jeu animé des muscles de ses bras à demi nus, sa main
-laissant pendre sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente
-de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre tendre allongeant
-l'ombre de ses paupières sur le bleu adouci de ses yeux, ces passes
-lentes, errantes, dont elle promenait le chatouillement sur sa gorge,
-tout apportait peu à peu à Anatole ces séductions de volupté muette avec
-lesquelles la femme allume et sollicite, sans un mot, sans un sourire,
-rien qu'avec la tentation de sa mollesse et de son silence, l'audace des
-sens de l'homme.
-
-Un moment, il voulut s'arracher de là. Mais son regard rencontra le
-regard de Manette, un de ces regards troublants qui laissent tout lire,
-une provocation, un défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair...
-
-D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut l'enlacer; mais
-Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta net par un éclat de rire, au
-milieu duquel elle cria deux ou trois fois:--Coriolis!
-
-Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au visage l'insulte de
-ce rire forcé de comédienne qui la secouait toute, et faisait onduler
-son peignoir autour d'elle.
-
---Eh bien! quoi?--fit en entrant Coriolis.
-
---Elle le savait rentré,--se dit Anatole.
-
---Qu'est-ce qu'il y a?--reprit Coriolis intrigué de l'air penaud de son
-ami, du rire interminable de Manette, et ne sachant trop quelle figure
-faire entre eux deux.
-
---Ah! mon cher,--ricana Manette,--tu as un ami qui est galant
-aujourd'hui... mais galant!...
-
-Elle s'interrompit pour pouffer encore.
-
---Oh! une plaisanterie...--fit Anatole en cherchant son air le plus
-naturel; et il rougit.
-
---Certainement... certainement... une plaisanterie,--et Manette tapota
-enfantinement les joues de Coriolis.
-
-Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait empoisonner,
-une arme traîtresse en réserve pour combattre et tuer quand elle
-voudrait l'amitié de coeur de Coriolis pour Anatole.
-
-
-
-
-CXV
-
-
-Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre
-n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu
-l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord
-de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa
-coquetterie, l'osé de son costume, le négligé de sa robe et de sa grâce,
-l'espèce de déshabillé de toute sa personne. Il avait voulu fixer là,
-dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le
-type féminin du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures
-évaporées, frêles, légères, presque immatérielles de la vie factice, ces
-petites créatures mondaines, pâles de nuits blanches, surmenées,
-surexcitées, à demi mortes des fatigues d'un hiver, enragées à vivre
-avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame
-qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les
-lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, les
-raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprême
-de la femme délicate, il avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans
-l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de
-gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de plaisir ou
-d'ennui de toutes ces femmes épanouies à l'air salin, au vent de la
-côte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies
-convalescentes au milieu des énergies de la nature,--c'était le
-contraste qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, de
-toutes ces marques de petits talons de Cendrillon semés sur la plage,
-les figures qu'elles font rêver.
-
-Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau
-exposé chez un grand marchand de la rue Laffite.
-
-
-
-
-CXVI
-
-
-Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et de ses amertumes,
-l'espèce d'habitude sauvage qui lui faisait dévorer, sans rien dire, le
-chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, après
-l'humiliation de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, fumant,
-ne faisant rien.
-
-Au bout d'un mois de ce _far niente_ rageur, il empoigna une grande
-toile, et se mit à la brouiller impétueusement d'un charbonnage rehaussé
-de coups de craie. Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement
-et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des
-repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes,
-il commença à sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme,
-d'un vieillard.
-
-Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours,
-enfermé, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-même son
-poêle pour être prêt au travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las,
-épuisé, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues
-éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.
-
---A demain,--dit-il un soir à Manette et à Anatole en se levant de table
-pour aller dormir,--vous verrez.
-
---C'est cela,--leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et
-il se jeta derrière eux, sur le divan, dans l'ombre.
-
-_Cela_, voici ce que c'était.
-
-Dans un arrangement qui rappelait un peu _le Pâris et l'Hélène_ de
-David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au
-bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de désir, la
-passion d'un vieillard. D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la
-première innocence de sa forme, sa première splendeur blanche, une gorge
-à demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller
-sur des roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces
-jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les
-beautés et toutes les puretés comme pour les fiancer à l'amour d'une
-autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la
-laideur de l'argent, la laideur des cupidités basses et des stigmates
-ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, abjecte, de ce que la
-Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracité de l'Usure dans le
-Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au
-vif, élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance du
-dessin.
-
-Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand désir triste,
-presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre
-des vieux tableaux soupirer après la nudité d'une Suzanne. Il était
-l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: «_un vieux_». On voyait
-en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces derniers appétits
-presque féroces de la fin des sens, le goût des amours qui tournent en
-affaires de moeurs et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation
-de l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le
-hiatus d'une bouche édentée et humide, des morceaux de nudités
-effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un
-roquentin,--le satyre bourgeois.
-
-Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se
-détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait pas; et elle paraissait
-livrer, avec l'habitude d'un métier, avec une indifférence ingénue, le
-rayonnement et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.
-
-Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune
-fille, de la Belle et de la Bête, le peintre avait mis l'espèce
-d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition était
-sans pitié, sans miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait
-qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, s'étaient tendus
-pour faire la plus épouvantable, la plus révoltante, la plus sacrilége
-et la plus antinaturelle des antithèses. L'exécution en était presque
-cruelle. D'un bout à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée,
-avait voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de pinceau
-çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les chairs étaient rayées
-comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les
-rideaux de feu du lit, dans les flambées de la soie autour du corps de
-la femme. La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait avec son
-étouffement dans la chambre. Et des morceaux d'étoffes, rigides, tordus,
-serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanières et les
-envolées sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements d'anges
-vengeurs...
-
-Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.
-
-Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations,
-des jours où il éprouve le besoin de répandre et de communiquer ce qu'il
-a de désolé, d'ulcéré au fond du coeur. Comme l'homme qui crie la
-souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là
-l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses
-idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti,
-souffert, dévoré d'amertume au contact des êtres et des choses. Ce qui
-l'a atteint, froissé, blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la
-vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page émue,
-saignante, horrible. C'est le débridement d'une plaie; c'est comme si
-dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains génies, de
-certains chefs-d'oeuvre, Il y a des jours où, sur son instrument,
-violon, ou tableau, ou livre, dans une création où frémit son âme, tout
-artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes,
-coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et du blasphème de crucifié;
-des jours où il s'enchante dans une oeuvre qui lui fait mal, mais qui
-rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son
-art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, une
-vengeance de sa sensibilité à lui sur la sensibilité des autres...
-Coriolis était à un de ces jours-là.
-
-Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, plantés là
-devant.
-
-Anatole finit par dire:
-
---Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire cela?
-
---Ça m'est venu,--dit simplement Coriolis.
-
-Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis était le
-bruit de Paris. La curiosité des gens d'art et des badauds s'allumait
-sur cette toile étrange à laquelle les commérages de la presse, les
-légendes du public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier
-fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand
-marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait.
-
-Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie. Il voulut reprendre
-son esquisse. Il essaya d'y mettre la dernière main; mais sa fièvre
-était passée: il la laissa, et, au bout de quelques jours, il la
-retourna dans un coin contre le mur.
-
-
-
-
-CXVII
-
-
-La vie militante de l'art avait développé à la longue une singulière
-sensitivité maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire
-malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il
-se découvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de
-perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie semblaient
-s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle de l'existence. Les
-plus petits contre-temps, les riens fâcheux, les ennuis insignifiants
-prenaient, dans le noir et le mécontentement de ses idées, les
-proportions démesurées, le grossissement que leur attribuent trop
-souvent ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces âmes
-inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies en peine.
-
-Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. Il avait des
-désirs d'enfant et de malade. Des velléités soudaines, des appétits lui
-venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dégoût
-immédiat. Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un
-repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans
-de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspéré contre
-le pays, les hôteliers, le temps.
-
-Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se dissipaient
-qu'au milieu de la journée. Presque rien ne l'intéressait plus, en
-dehors de lui-même. Le cercle de son intérêt se rétrécissait chaque
-jour. Les autres, peu à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il
-n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient,
-qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque
-chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans l'étroite personnalité de son
-moi, avec cette absorption entière, avec cet égoïsme profond et absolu,
-carré et résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme né
-sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosité, et
-dont la surface d'insensibilité avait été déjà remarquée à l'atelier,
-chez Langibout, la dureté finissait par se montrer dans une rudesse
-âpre, presque sauvage.
-
-Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à peu l'amertume de
-sa carrière. Dans le découragement, le mécontentement de ses oeuvres,
-avec un regard aiguisé par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux
-autres les cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le
-conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le
-doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit juste. «Un casseur de
-bras», disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptisé:
-_Découragateur_ II, en lui donnant la seconde place après Chenavard.
-Aussi, presque peureusement, s'écartait-on de lui comme d'un confrère
-dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, glaçant
-l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, capable de
-dégoûter de la peinture le peintre le mieux doué.
-
-Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait
-avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqué cet
-éloignement par son acuité d'esprit, la teinte d'ironie mordante
-particulière aux créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail
-et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses lèvres,
-maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, ses dégoûts, ses
-colères d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits
-empoisonnés. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il
-n'estimait pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule
-mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de la langue du peintre
-à la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se
-pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés
-au vif des vanités saignantes.
-
-
-
-
-CXVIII
-
-
-Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.
-
-Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti dans ses
-entrailles cette révolution qui fait les pères et qui semble ouvrir un
-nouveau coeur dans le coeur de l'homme. Devant l'enfant qui n'était
-qu'un «petit», une forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à
-demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir et remuer en
-lui. Il était resté froid à cette vie qui semble continuer la vie
-foetale, à ces mouvements encore embryonnaires, à ce regard à peine né
-des enfants dans leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante
-des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des mères. Mais quand
-ce petit corps commença à se modeler comme sous l'ébauchoir de François
-Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en
-s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues
-à des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses
-petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la
-beauté, la beauté du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque
-déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste s'éveilla en même
-temps chez le père.
-
-Son fils était véritablement un de ces enfants dont une naïve expression
-populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le
-teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de
-s'épanouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait cette
-douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau appelant la caresse
-de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, frisés en
-toison, des cheveux de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de
-poussière au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont
-l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses
-tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout
-pur, sans nuage et sans pensée, semblait plein du rien auquel rêvent
-délicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de
-ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant
-d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés vers les coins, des yeux
-qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'ébauche d'un nez arabe
-s'apercevait dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en
-avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della Robia; elle
-était petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses
-petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il
-remuait de la grâce dans ses petites mains.
-
-Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement d'une chemise et
-d'un collier de corail; et quand, habillé ainsi, par terre, sur un
-tapis, le petit garçon se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses
-câlineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa
-mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits pieds se cherchant
-pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la
-blancheur écourtée de la toile.
-
-Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant,
-les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le
-plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du
-Corrége, l'_Enfant à la Tortue_ de Decamps, il évoquait à la fois tous
-ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de
-l'enfance divine.
-
-Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant une minute sur
-ses genoux, et que, glissé sur les coussins du divan, il dormait, les
-cheveux ébouriffés, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où
-ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on fût à côté
-du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit endormi qui avait la
-respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes
-de Paradis sur ses paupières chatouillées.
-
-
-
-
-CXIX
-
-
-Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le
-froid de la gêne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et
-jeunes, y semblait mort avec l'écho des bonds de Vermillon, et le passé
-paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière fait
-peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des
-gens un commencement de détachement et de séparation. La vie commune du
-trio avait perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier
-éloignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne
-se quittent. Manette avait des mutismes guindés, du sérieux de projets
-de femme sur la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait pas
-dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les
-réunions; Anatole n'avait plus le courage d'être Anatole. Son esprit
-était contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et
-craignait l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa
-familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions qui le
-renfonçaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position.
-Chacun se tenait sur la réserve, les paroles s'arrêtaient, des silences
-tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des têtes
-la menace muette d'un grand changement.
-
-Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les
-jours, tout pleins du présent seul, où ils ne croyaient pas se quitter.
-Ils comprenaient que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans
-qu'ils sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain qui ne les
-verrait plus ensemble; et lâches devant cette idée, aucun des deux
-n'osait la dire à l'autre.
-
-
-
-
-CXX
-
-
-Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement de Coriolis.
-
-Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce
-siècle la carrière et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il
-était dévoré de cette fièvre de déception, de cette désolation
-intérieure que Gros appelait «la rage au coeur». Il souffrait de la
-douleur suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent la fin de
-leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reçues de
-leur temps. A côté des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il
-voyait comblés, gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée,
-courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés sous le viager de
-la gloire, le laurier de la réclame, le _Divo_ qu'on ne donne qu'aux
-morts, il se sentait né sous une de ces malheureuses étoiles qui
-prédestinent à la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent
-à la contestation, ses oeuvres et son nom à la dispute d'une bataille.
-L'épreuve était faite, l'illusion n'était plus possible: tant qu'il
-vivrait, il était destiné à n'être pas reconnu; tant qu'il vivrait, il
-ne toucherait pas à cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec
-tous ses efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée avec
-ses espérances.
-
-Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de
-sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient le découragement des
-mélancolies suprêmes que roulait à la fin Géricault, il se laissait
-aller à un sentiment affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire,
-lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au delà de sa
-vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée et presque le souhait de
-mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort,
-des réparations de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art
-attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,--qu'ils hâtent
-quelquefois.
-
-
-
-
-CXXI
-
-
-Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à l'enfoncer dans le
-travail, la lassitude, le brisement d'une espèce d'art mécanique. Il lui
-venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant
-faire à Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son
-absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du
-cigare, l'espèce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie.
-Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sous les
-tailles et les égratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il
-passait des journées. Et c'était comme une suspension momentanée de sa
-vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce de congestion
-qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le
-cerveau à la place du chagrin.
-
-Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degré,
-la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou
-manquer la planche, faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser
-son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa
-chimie magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées
-rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait dans l'eau
-mordante les changements du cuivre, ses pâlissements, les
-bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et
-aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et
-d'un pas affairé qui coupait les queues des petites filles à la porte
-des fritureries, il se dépêchait d'arriver, sa planche sous le bras,
-tout en haut de la rue Saint-Jacques.
-
-Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine d'un jour blanc, dont
-le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour
-l'impression, devant une presse à grandes roues, dans le silence de
-l'atelier ayant pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le
-papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un
-coucou, les coups de la presse à satiner qu'on tourne, il avait une
-véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant
-sa planche sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de
-la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant
-sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant.
-Il était tout entier à ce qui allait se lever de là, à ce tour de roue,
-la fortune de son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des
-mains de l'ouvrier.
-
-Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de
-prostration, un épuisement physique et moral comparable à celui d'un
-joueur sortant d'une nuit de jeu.
-
-
-
-
-CXXII
-
-
-Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion de poitrine, il
-retoussait un peu; l'été, les chaleurs de juillet emportaient ce rhume.
-Mais cette année-là, sa toux, irritée peut-être par les émanations de
-l'eau-forte dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista tout
-l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida à prendre,
-sur les instances de Manette, ne l'en débarrassa pas.
-
-Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir aucun danger dans
-son état, son médecin, défiant, par expérience, de la délicatesse des
-poitrines de créole, lui conseilla de ne pas rester dans le froid et
-l'humidité de Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque
-bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année, quelque pendant à
-son _Bain turc_. Coriolis s'emportait à cette idée de voyage, y opposait
-une résistance presque colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris,
-que toutes ses études étaient maintenant là, qu'il avait de grandes
-choses en tête.
-
-Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il continuait à
-souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent, il était forcé de passer
-des journées au lit. Et dans les soins qui penchaient Manette sur son
-amant couché, dans l'intimité, ce tête-à-tête confidentiel, ce
-rapprochement de petits secrets que fait la maladie entre le malade et
-la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit des paroles basses
-qui l'écartaient, l'éloignaient de son ami, des conversations qui se
-taisaient à son approche, des espèces de consultations mystérieuses, des
-signes furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler de
-lui, et qui s'en cachaient.
-
-
-
-
-CXXIII
-
-
-Manette s'était levée de table pour aller coucher son enfant. Coriolis
-touchait à des objets sur la nappe, les reposait comme il les avait
-pris, sans y penser, regardait de temps en temps Anatole, et ne disait
-rien.
-
-Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait mal à l'aise
-sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de vouloir lui parler et de
-ne pas oser. Il avait le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, dure à
-dire pour Coriolis, cruelle à entendre pour lui-même.
-
-Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et décidés avec
-lesquels on ramasse son courage, et d'une voix qui se pressait pour en
-finir plus tôt:
-
---Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me pèse... Je me lève tous
-les matins en me disant: Je lui dirai aujourd'hui... Et puis, c'est plus
-fort que moi... Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste
-là... c'est que ça me coûte, vrai... Enfin, je quitte Paris, voilà...
-
---Tu quittes Paris, toi?--fit Anatole tout abasourdi sous le coup.
-
---Ah! parbleu,--reprit Coriolis,--si nous n'étions pas tant de monde...
-l'enfant, deux domestiques... je t'aurais bien emmené, tu comprends...
-
---Complet!... oui, je comprends... La plaque est relevée comme dans les
-omnibus... C'est vrai qu'on ne peut pas me prendre sur les genoux, j'ai
-passé l'âge...--répondit Anatole sur un ton de bouffonnerie presque
-amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié dans sa voix:--Est-ce que
-tu te sens plus souffrant?
-
---Oui et non... C'est-à-dire que certainement, depuis quelque temps, ça
-ne va pas comme je veux... Mais ce n'est pas ça... Au fond, vois-tu, il
-y a un grand embêtement dans mon affaire... Je ne sais pas où j'en suis
-de ma carrière, de mon talent, de ma peinture... Va, ça vaut une
-maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on souffre assez... Je
-croyais avoir trouvé le _moderne_... A présent, je n'y vois plus ce que
-j'y voyais... et peut-être que ça n'y est pas... J'ai besoin de repos,
-de recueillement... Ça me tue, cette maudite température de fièvre de
-Paris... Je resterai un an... Nous allons à Montpellier... C'est Manette
-qui a eu cette idée-là... Je t'assure, c'est une bonne idée... La pauvre
-fille! c'est du dévouement, car la vie ne sera pas bien amusante pour
-elle... Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins... Et
-puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la Camargue, où je
-veux faire des études... Oh! ça me fera beaucoup de bien... Je voulais
-te prévenir plus tôt... Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle
-avant... parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la peine
-de te faire cet ennui-là pour rien... Et puis, nous n'avons été tout à
-fait décidés que ces jours-ci... C'est égal, mon vieux, quand on a vécu
-ensemble comme nous, on ne se quitte pas comme on plie ça!
-
-Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.
-
---Enfin, je ne pars pas pour la Chine... Et quand je reviendrai, rien ne
-nous empêchera de recommencer ces si bonnes années-là, n'est-ce pas?
-
-Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux était à jamais
-finie, et que c'était un dernier adieu qu'il faisait ce soir-là à la
-grande amitié de sa vie.
-
---Mais,--reprit-il,--je ne puis te laisser comme ça sur le pavé... sans
-un sou...
-
---Oh! j'ai ma chambre... j'ai le temps de me retourner...
-
---C'est que je vais te dire...--fit Coriolis d'un ton embarrassé,--nous
-avions, tu sais, encore une année de bail... Eh bien! Manette a trouvé
-moyen de relouer... Elle a tout arrangé... Il y a un marchand qui doit
-venir prendre les meubles... Par exemple, tu sais, les tiens... ceux de
-ta chambre... tu me feras plaisir de les garder... Oui, je me
-remeublerai... Nous renvoyons aussi les domestiques... Manette a trouvé
-des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines à elle... Nous
-serons cent fois mieux servis... Mais voyons, ce n'est pas tout cela,
-qu'est-ce qu'il te faut?
-
---Rien,--dit en relevant la tête Anatole, blessé d'être ainsi chassé par
-la femme à peu près de la même façon que les domestiques étaient
-renvoyés.--Merci... J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait
-gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile...
-
-Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs avaient roulé dans ce
-grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se
-creuser sous tous les à comptes qu'il y jetait.
-
---Bien vrai?--fit Coriolis soulagé, débarrassé de l'idée d'une lutte à
-soutenir avec Manette.--Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments
-durs, si tu étais brûlé au _Spectre solaire_, tu peux tout prendre chez
-Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu... Voyons, qu'est-ce que tu
-vas faire?
-
---Je ne suis pas encore mort de faim... Je vais tâcher que ça
-continue...
-
---Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé paresser... j'aurais
-dû te faire travailler... Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai
-jamais eu le courage...
-
---Et quand partez-vous?--demanda Anatole en l'interrompant.
-
---Samedi... ou lundi... Et où en es-tu avec ta mère?
-
---Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement... Voilà que nous allons nous
-quitter, ça suffit... parlons d'autre chose.
-
-Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait tous deux. Anatole
-avait pris au hasard un album sur une table et le feuilletait.
-
---D'où est-ce, ça, dis donc?--demanda-t-il à Coriolis pour rompre le
-silence en lui montrant un croquis.
-
---Ça?... Ah! c'est de mon voyage à Bourbon... quand j'y ai été, tu sais,
-avant mon retour d'Orient...
-
-Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie brisée, il
-voulait ressaisir son coeur dans le passé, Coriolis se mit à raconter à
-Anatole ce qui lui était arrivé là-bas, aux colonies, avec des paroles
-qui s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où semblait
-tomber le souvenir un moment suspendu.
-
-Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune
-fille.--Figure-toi... elle écrivait un journal sur les bandes de papier
-de sa broderie... et elle attachait cela à la patte des oiseaux fatigués
-qui venaient se reposer sur le bateau... C'était si joli, cette idée-là,
-vois-tu... ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau,
-jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber quelque part comme
-du ciel, comme une lettre d'ange!... Tu sais, on ne sait pas comment on
-devient amoureux... Je fus très-bien reçu dans la famille... Elle avait
-une grande fortune... Mais il y avait une habitation... Il fallait
-mettre sa vie là, tout laisser, renoncer à la peinture... et je dis non.
-
---Et ça finit ainsi?
-
---A peu près... Seulement, en me reconduisant au bateau, quand je
-partis, la nourrice de la jeune personne, qui m'avait pris en adoration,
-me donna un petit sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais
-beaucoup... Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés...
-un peu moins, heureusement, que je ne devais l'être à moi tout seul...
-C'est égal,--reprit Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié
-sérieux,--il n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là dans
-notre Europe...
-
-Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur lui-même où
-Anatole crut apercevoir le premier regret de l'amant de Manette.
-
-
-
-
-CXXIV
-
-
---Mère Capitaine, auriez-vous un endroit à m'indiquer pour coucher
-pendant quelques jours?
-
-Anatole disait cela à la maîtresse d'un petit _bistingo_ transféré de la
-rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle, et qu'il avait décoré, dans
-le temps, de fresques épisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits
-de zouaves. Depuis ce travail, il ne passait guère devant le cabaret
-sans y entrer, y prendre une consommation et causer avec la mère
-Capitaine.
-
---Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,--fit madame Capitaine,--y
-a Champion, un honnête garçon qui vient ici, que tu le connais bien, que
-tu as bu avec lui, qu'il a une grande chambre, que ça lui ira comme un
-gant de t'en céder la moitié... C'est son heure, il va venir...
-
-Un sergent de ville parut, et après quelques mots de madame Capitaine,
-il alla à Anatole, lui dit que c'était une affaire faite, qu'il pouvait
-venir le soir même prendre l'air du «bazar», qu'il emménagerait son
-_biblot_ le lendemain. Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit à
-boire avec lui.
-
-C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le locataire d'une
-moitié de chambre inconnue, dans une maison dont il ignorait jusqu'au
-quartier, et le compagnon de chambrée d'un individu dont il ne s'était
-même plus rappelé au premier moment l'état de sergent de ville.
-
-A minuit, les deux hommes passèrent les ponts, allèrent vers l'Hôtel de
-ville, arrivèrent à une petite rue derrière Saint-Gervais, où, dans le
-fond d'un marchand de vin, résonnait la musique nasillarde d'une vielle,
-avec l'accompagnement de la bourrée qu'elle jouait, scandé par des
-sabots. Là, à une petite allée noire, n'ayant que le filet blafard du
-gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait, ils entrèrent. Le sergent de
-ville alluma une allumette contre le mur; et ils se trouvèrent dans
-l'escalier, un escalier de briques sur champ, aux arêtes de bois.
-
---Bigre!--fit Anatole,--ce n'est pas l'escalier du Louvre...
-
-Et il monta.
-
-Couché, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de dormir partout, et
-aux côtés de n'importe qui.
-
---Hein? qu'est-ce qu'il y a?--fit-il à cinq heures du matin, en
-s'éveillant au bruit de la maison.--Qu'est-ce que c'est? Est ce qu'il y
-a des éléphants ici?
-
---Ça?--fit Champion négligemment.--Ah! j'avais oublié de vous dire...
-C'est une maison de maçons, ici. Au jour, ils dégringolent... Il y a
-trois départs tous les matins...
-
-Au bruit des souliers des maçons se mêlait le bruit du bois qu'on
-sciait, des bûches qui tombaient, du feu qu'on soufflait pour la soupe.
-
---Oh! on s'y fait,--reprit Champion,--demain tous n'entendrez plus rien.
-Moi, il faut que je file...
-
-Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa chambre, et quelque
-habitué qu'il fût à tous les logis, le lieu lui fit un petit froid. Du
-carrelage sur la terre battue, il ne restait plus que trois carreaux. La
-fenêtre était à guillotine et donnait sur un mur interminable qui
-montait à dix pieds devant. Au mur, un papier dont il était impossible
-de discerner la couleur, avait été arraché contre le lit, à cause des
-punaises, et remplacé par une grande tache blanche faite à la chaux.
-Là-dedans tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce qu'on
-appelle si bien «un jour de souffrance», une lueur où il n'y avait que
-la pauvreté du jour.
-
-
-
-
-CXXV
-
-
-A dix heures, il descendit pour découvrir un gargot, et tomba dans la
-rue, une rue étroite aux petits pavés, où il trouva des bornillons
-resserrant des entrées d'allées, le ruisseau libre lavant le pied des
-constructions en surplomb sur des rez-de-chaussées noirs et pleins de
-trous d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen âge s'écartant en haut
-pour voir un peu de ciel, les bâtisses rapiécées par trois ou quatre
-siècles et laissant, sous leur plâtre d'hier, repercer les saletés de
-leur vieillesse, des croisillons voilés d'un morceau de calicot, de
-grandes fenêtres aux petits carreaux verdâtres faisant paraître tout
-hâves les enfants collés derrière, des appuis de bois où séchaient
-pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps, de petites
-filles allaient avec le bruit de sabots de ce quartier sans souliers. La
-cage d'un perruquier, qui fait tous les dimanches la barbe aux maçons,
-était accrochée en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec
-ses deux serins, une vieille rue abandonnée de province derrière un
-évêché. Au fond d'une petite cour, il vit comme un reste des journées de
-Juin dans un enfant qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille,
-coiffé d'un shako de militaire ramassé dans du sang.
-
-Ce pittoresque intéressa Anatole, qui aimait le caractère de la misère,
-les curiosités des recoins pauvres de Paris, et dont la badauderie
-allait instinctivement aux quartiers, aux habitudes, à la vie du peuple.
-Il s'amusa à se reconnaître; il alla le long des rez-de-chaussée où
-toutes sortes d'industries pour les pauvres étaient cachées et enfouies:
-il y avait des teintureries pour deuil, des boutiques de modes aux
-volets desquelles étaient accrochés des gueux en terre, des revendeurs à
-l'enseigne faite d'un sac d'où s'ébouriffait de la laine à matelas, des
-étalages de fleurs sous globe, de vieilles cages, de vieux lits de
-sangle, de vieilles lanternes de voiture, toutes sortes de friperies
-flétries et pourries coulant au ruisseau comme un fumier de brocantage.
-C'était des boutiques de taillandiers, à la forge allumée, des
-fabricants d'auges et d'outils de maçons, des boutiques de confection
-pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles était écrit en gros
-caractères: _Blouses, Sarreaux, Habillements de fatigue_. A côté d'un
-bureau de garçons marchands de vin, Anatole lut une annonce à moitié
-effacée de «repassage de chapeaux à cinq sous»; et il s'arrêta au coin
-de la rue à de vieilles affiches de quête à domicile pour le bureau de
-bienfaisance de cet arrondissement chargé de dix-huit mille indigents.
-
-Il trouva de grandes distractions dans cette exploration. Ce qui eût
-rendu triste un autre, l'amusait presque, Il était là en pleine misère,
-et se sentait à l'aise. Son premier sentiment de découragement, de
-mélancolie du matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dépaysé ni
-désolé. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique. Il se
-voyait, dans cette rue, libre, débarrassé de tout respect humain, mêlé à
-des travailleurs n'ayant guère plus d'argent devant eux qu'il n'en avait
-lui-même. Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes,
-et devint décidément enchanté du quartier.
-
-A côté de sa maison était une crémerie qui portail écrit sur des
-pancartes: _OEufs sur le plat, Boeuf et Bouilli à emporter_. Il entra,
-se mit à une table sans nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à
-dix centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à une
-suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles, satisfaites,
-heureuses, au milieu desquelles tombait, sans les troubler, le bruit des
-morceaux de vitre jetés dans une charrette devant un marchand de verre
-cassé de la rue Jacques-de-Brosse.
-
-Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans la chambre du
-sergent de ville.
-
-
-
-
-CXXVI
-
-
-Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole quinze jours, un
-mois au plus, se laissait bientôt couler, sans compter le temps, dans
-cette singulière communauté avec un sergent de ville.
-
-Champion était un ancien gendarme, revenu de Cayenne, jaune comme un
-coing. Il avait des histoires de patrouilles dans les forêts vierges, de
-phénomènes météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris
-vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes sortes de récits
-embellis d'imaginations de chambrée et de légendes de gendarmerie
-coloniale, qu'il contait le soir de son lit, à Anatole, avec les _rra_
-et la vibration tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de
-causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré détaillé des
-arrestations galantes qu'il opérait chaque soir; car, en attendant son
-passage à la Surveillance, Champion se trouvait être préposé aux moeurs.
-Une seule chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, les
-libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe et le style
-d'un ami de la morale; et les rapports d'Anatole eurent un tel succès à
-la Préfecture de police que Champion fut sur le point de passer
-brigadier.
-
-Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates et sévères
-fonctions, un vrai militaire français. «L'honneur et les dames»,--il
-pratiquait la devise nationale. Il respectait le sexe dans le malheur.
-Il avait lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. Aussi
-avait-il, avec ses subordonnées, des formes, des manières, des
-indulgences même qui lui faisaient parfois fermer l'oeil sur une
-contravention. De là souvent lui venaient des visites de remercîment, la
-reconnaissance d'une femme qui lui apportait timidement un bouquet et
-mettait le bruit des volants de sa robe de soie dans la misérable pauvre
-petite chambre des deux hommes.
-
-Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie d'amabilité, de
-galanterie, d'ironie, une dépense de ses bouffonneries économisées. Il
-faisait des ronds de bras de maître de danse pour mener la visiteuse au
-divan--qui était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, un
-vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon de la recevoir
-dans ce petit intérieur de garçon: on était en train de le meubler, le
-tapissier n'en finissait pas de poser ses glaces Louis XV... Il
-pirouettait, il était Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un
-papier de sa poche, disait:--Encore une invitation de la duchesse!... Il
-époussetait ses souliers, criait:--Jean! je vous chasse!... Madame, il
-n'y a plus de domestiques... Voilà où mènent les révolutions!... Il
-madrigalisait avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait
-passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un gentilhomme
-toqué dans la débine.
-
-Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on terminait la
-petite fête en faisant monter du vin blanc et des huîtres.
-
-
-
-
-CXXVII
-
-
-Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel ami, des repas pris
-aux gargots où mangeait Champion, les soirées passées dans les cafés où
-il allait, ne tardaient pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa
-vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le camarade de
-tous les camarades du sergent de ville, une connaissance de toutes ses
-connaissances, des gardes de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes
-endroits que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa légèreté
-d'observation était toujours attirant, intéressant pour Anatole. Entré
-dans celui-là, il le trouva tout à fait cordial et charmant. Il fut
-séduit par la rondeur, la bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la
-franchise de l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux
-d'où il tira une _militariana_ avec laquelle il faisait rire ses
-victimes jusqu'aux larmes. Car là, dans ce monde fort, il désarmait par
-sa faiblesse. Ses auditeurs lui pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues
-des récits de bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à un
-gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté avec des charges à
-leur portée, faisait leurs caricatures, des portraits poétiques et
-penchés de leurs épouses. Pour les bals de corps donnés à la fête de
-l'empereur, il fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on
-l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un grand enfant de
-troupe du régiment: il avait _l'oeil_ à la cantine.
-
-Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et que ses
-relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique l'avait porté vers
-eux, il prenait part à leurs exercices, et retrouvant son élasticité, sa
-souplesse de jeunesse, il luttait avec eux, faisait le _cheval_, les
-_barres parallèles_, la _poutre_, les _guirlandes_, la _corde à noeuds_,
-l'_échelle vacillante_. Et il n'était pas le moins agile dans ces
-courses au _chat coupé_ de la caserne des Célestins, ou la partie de jeu
-des pompiers, s'élançant de la cour, sautant après les murs, bondissait
-de toit en toit sur les maisons du voisinage, et finissait par mettre le
-lendemain deux ou trois écloppés à l'infirmerie.
-
-
-
-
-CXXVIII
-
-
-Anatole présentait le curieux phénomène psychologique d'un homme qui n'a
-pas la possession de son individualité, d'un homme qui n'éprouve pas le
-besoin d'une vie à part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et
-pour instinct d'attacher son existence à l'existence des autres par une
-sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement de son
-tempérament, à tous les rassemblements, à toutes les agrégations, à tous
-les enrégimentements, qui mêlent et fondent dans le tout à tous
-l'initiative, la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce
-qu'il aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté bon,
-offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur de toute haine et de
-toute amertume, encore plein d'utopies, quand il bâtissait du bonheur
-pour toute l'humanité, c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il
-lui voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table d'hôte, le
-paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les autres, les gens roulés
-dans la misère d'une grande ville et se sentant à peine, comme dans une
-foule, une existence, des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce
-compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, presque liée à leur
-règle, à leur ordre du jour, amusée de leurs récréations, de leurs
-plaisirs, buvant à leur table, emboîtant leur pas, il tirait une espèce
-de satisfaction, de bien-être difficile à exprimer, une sorte
-d'allégement, de libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié
-partie de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne à la
-_masse_.
-
-Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore contribué à lui
-faire tolérer cette vie qu'un autre eût été jeter à la Seine coulant si
-près de là. Il était soutenu par la grâce que la Providence fait aux
-malheureux: il avait au suprême point le sens de l'_invrai_. Une
-prodigieuse imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait
-l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions entêtées que
-rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le berçaient toujours, une
-confiance enragée qui lui ôtait la prévision de tous les accidents de la
-vie, et ne faisait tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il
-se fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus horribles
-figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, lui
-apparaissaient comme des visages de braves gens. Il voyait une affaire
-faite dans une parole en l'air. Les chances les plus impossibles, des
-miracles de salut, il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où
-des restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, c'étaient
-des échafaudages de fortune, des emmanchements de hasards, des enfilades
-de travaux, des connaissances de grands personnages, des rêves à la
-piste de millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent
-des pompiers, et dont il allait chercher le nom et l'adresse dans des
-endroits incroyables, chez des _minzingues_ de la rue Saint-Hilaire, à
-la Bourse des marchands d'habits! Et en tout, il poussait si loin le
-sens du faux, l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre
-plusieurs travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours celui
-dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du reste, ne le fâchait
-pas; il se mettait à la place de l'homme qui lui devait, lui trouvait
-mille excuses, et en faisait son ami.
-
-Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources de
-caractère, par cette vie où le frottement continuel des autres le
-soulageait de lui-même, Anatole trouvait dans la misère les coudées
-franches de sa nature, la libre expansion, l'occasion de développement
-de goûts inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers les
-inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement sans gêne
-dans les fraternités à brûle-pourpoint, les amitiés improvisées sur le
-comptoir, les tutoiements au petit verre. Doucement, et sans y résister,
-dans ces milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de
-beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par leurs préférences
-de sociétés, leurs relations, leurs lieux de rendez-vous, descendent peu
-à peu au peuple, se trempent à ses habitudes, s'y oublient et s'y
-perdent. Lui aussi était de ceux qui semblent tirés en bas par des
-attaches d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand de
-vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche et faisait des
-projets, il parlait de festins qu'il donnerait dans de grands salons de
-Ménilmontant; et il esquissait la fête avec son gros luxe de femmes à
-chaînes de montre, ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers
-d'oeufs rouges, ses brocs de vin bleu,--une ripaille de barrière, une
-apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un idéal de canaillerie.
-
-A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence présente,
-cette maison, cette chambrée, tous ces compagnonnages donnaient une
-pleine satisfaction. Il roulait de rencontres en rencontres,
-d'accrochages en accrochages, dans des sociétés de n'importe qui. Il se
-laissait emmener par des noces qui avaient pour demoiselles d'honneur
-des femmes faisant tirer des loteries dans des gargots, des noces qui
-allaient aux _Barreaux verts_ en arrêtant les «sapins» et la mariée pour
-une «tournée» à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières
-parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos rond, les deux
-mains nouées autour de ses genoux relevés, la bouche gouailleuse, il
-prenait des apparences de contentement presque fantastique, l'air
-d'ironique bonheur de Mayeux.
-
-
-
-
-CXXIX
-
-
-Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence, Anatole
-perdait peu à peu les forces de sa volonté. Il devenait paresseux à
-chercher du travail. Il n'osait plus, dans sa timidité de pauvre
-honteux, aller au-devant d'une affaire, voir les gens, emporter une
-commande.
-
-Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières énergies et
-de ses derniers orgueils. Sa vocation mourait. Ce que l'artiste, au plus
-profond de ses chutes et de ses misères, garde du rêve et des illusions
-de sa carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme
-des travaux forcés du gagne-pain, la confiance, la foi et le goût de
-revenir un jour à l'art, l'orgueil de se sentir toujours un
-artiste,--cela même l'abandonnait. La misère avait dévoré le peintre; et
-dans l'ancien élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir
-un nouvel être: le bohême pur, le lazzarone de Paris, l'homme sans autre
-ambition que la nourriture et la subsistance, l'homme de la vie au jour
-le jour, mendiante du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la main
-de la faim.
-
-Il vendait petit à petit de ses _frusques_, de ses meubles; puis,
-talonné par le besoin, il descendait à ramasser les plus bas deniers et
-la plus vile obole de son état. Il faisait, pour un marchand d'estampes
-du quai de l'Horloge, des portraits destinés à l'illustration des
-livres, les uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures,
-les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des couleurs de
-confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze centimes, les
-autres aux prix de deux francs cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins
-qu'il mettait en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux
-quand le maître du café arrachait quelques pièces de cinquante centimes
-à la goguette des gardes nationaux venant là.
-
-Au milieu de cette _dèche_, il fut fort étonné un jour de voir tomber
-dans sa chambre la visite de sa mère qui n'avait jamais mis les pieds
-chez lui depuis leur séparation. Elle avait fait des pertes d'argent. La
-mode et l'industrie qui lui donnaient ses revenus étaient complétement
-abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un petit capital à peine
-suffisant pour la faire vivre dans une petite localité des environs de
-Paris. Elle fit de cette situation un exposé pathétique à Anatole, lui
-demanda ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit tout
-le temps, sortit comme une femme venue pour faire une scène à effet, en
-se drapant dans du dramatique.
-
-Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son fils:
-
---Je ne conçois pas comment vous restez dans une maison comme ça... Si
-du monde venait vous voir...
-
---Du monde? ah! oui... Des pairs de France, n'est-ce pas?
-
-
-
-
-CXXX
-
-
-L'été vint, et, avec l'été, les nuits brûlantes, mangées de punaises,
-lui firent découvrir un nouvel agrément de son quartier, de son
-logement: le bain _gratis_ à deux pas, dans la Seine.
-
-Vers les onze heures, il descendait de chez lui en chemise et en
-pantalon de toile, emportant sa carafe et son pot à l'eau, allait à
-l'abreuvoir du quai, et, en quelques brasses, il se trouvait dans la
-belle eau pleine et profonde, coulant entre l'Hôtel de Ville, l'île
-Saint-Louis et l'île Notre-Dame.
-
-Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres seulement,
-ouvertes, respiraient. De loin en loin, une lumière qui se noyait dans
-la rivière paraissait y faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà
-et là une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le noir de
-la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La lune, un milieu d'un
-courant ridé, se mirait et rayonnait. Anatole nageait, se perdait dans
-l'ombre avec cette espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et
-le mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait à couper
-les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu blanc de la lune qui
-s'égouttait de ses doigts. Il faisait de petites brasses, glissait,
-s'abandonnait à l'eau molle, et, par moments, se laissant couler sur le
-dos, le front à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un
-puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de Ville, le ciel,
-la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions de paresse, de calme, le
-pénétraient de bien-être. Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne
-sur un pont, le mélancolique sifflement d'un _écopeur_ de bateau, des
-mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en l'air, ce doux petit
-bruit d'une grande eau qui va dans une grande ville qui dort. Des heures
-au timbre mourant tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il
-nageait toujours, se disait:--Je vais sortir,--et restait encore, ne
-pouvant se lasser de boire de tout le corps et de tout l'être ce bonheur
-des muets enchantements nocturnes de la Seine, et cette délicieuse
-fraîcheur enveloppante de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce Paris
-aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du jour.
-
-
-
-
-CXXXI
-
-
-Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.
-
-Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère qu'un ennui, une
-contrariété qui le taquinait.
-
-Tant que Champion avait été aux moeurs, Anatole n'avait vu dans son
-compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'édilité, une espèce de
-douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer à la
-Surveillance: l'employé du gouvernement se transformait alors aux yeux
-d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au
-tricorne, à l'épée, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre
-lequel se soulevaient toutes les instinctives répugnances du Parisien et
-du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses opinions
-libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil homme établi aussi à
-fond dans son intimité,--et parfois dans ses chemises.
-
-Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec ses nouvelles
-fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait
-brusquement arrêté ses tentatives de propagande phalanstérienne, et
-coupé net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore
-contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion
-qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le
-plus dur de l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur
-qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, faisait semblant
-de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne
-s'occupait, ne s'inquiétait de rien, Champion avait à la longue fini par
-concevoir pour l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa
-vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent dédain
-du travailleur pour le _loupeur_, Champion, avec sa grosse et lourde
-nature, le laissait échapper à toute minute dans des paroles et des airs
-qui étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole
-eut-il la joie d'un grand débarras, quand Champion, craignant peut-être
-pour son avancement le compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses,
-vint lui annoncer qu'il le quittait.
-
-Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier réduit, par les
-_lavages_ successifs, à un lit, à une chaise et à son morceau de guipure
-historique, seul débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans
-savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par mois une table
-pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin.
-
-
-
-
-CXXXII
-
-
-Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal, un coin de
-pittoresque échappé au dessinateur parisien Méryon, à son eau forte si
-amoureuse des ponts, des berges, des quais.
-
-Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée de morceaux de
-fer, à demi déboulonnée par les voleurs de nuit, dresse là
-l'architecture à jour de son treillis de poutres. Cette masse de pilotis
-arc-boutés et s'entremêlant, ce fouillis d'échafaudages, ces énormes
-madriers goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux, glaiseux,
-tout gris en bas, les mille trous des niches de l'armature, font songer
-à une jetée de port de mer, à une machine de Marly détraquée, à une
-forêt dont l'incendie aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la
-Samaritaine suspecte et hantée par la maraude.
-
-Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides qui font des
-barres dans toutes les traverses de l'estacade, entrent dans ses creux,
-la battent, la pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent de
-violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture de boue, et
-jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité noire et chaude du reflet
-de la grande charpente.
-
-Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur à la ligne, allait
-pêcher là.
-
-Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant de la
-gymnastique périlleuse de la descente; et arrivé à son endroit, juché,
-installé, perché, en équilibre sur une solive, les jambes pendantes, il
-amorçait, avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le
-_gardon_, le _barbillon_, la _brème_, le _chevenne_. Il voisinait avec
-les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces individus que le goût
-commun de la pêche à la ligne assemble et mêle dans une ville comme
-Paris, il trouvait les relations imprévues dont la Providence semblait
-s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres de sa vie.
-Bientôt ses amis furent un facteur de la Halle aux veaux; un grand jeune
-homme qui refaisait les éducations incomplètes, donnait des leçons
-discrètes aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes
-d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière, fort curieux
-à entendre sur les objets inimaginables qui se perdent tous les jours
-sur le pavé de perdition de Paris; un commis d'un magasin de la rue
-Coquillière, où l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de
-talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en aunant, le
-sifflement de la soie neuve; et avec quelques autres encore, un aide
-préparateur de M. Bernardin.
-
-Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les hommes à
-professions funèbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le
-croque-mort, le nécrophore. La Mort, dont il avait très-peur,
-l'attirait. Il en était curieux, presque friand. La Morgue, la salle
-Saint-Jean après une révolution, les cimetières, les catacombes, les
-spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une
-espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'être
-l'intime d'un homme apportant à la société de gros asticots, sur
-lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des
-pêches miraculeuses.
-
-
-
-
-CXXXIII
-
-
-Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter à la peinture qu'il
-voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg
-Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien où un
-décorateur était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec
-l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.
-
---Un serpent, ça?--fit-il,--mais c'est une anguille de Melun!
-
-Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette
-à Anatole.
-
-Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques
-coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale qu'il avait vu au
-Jardin des Plantes.
-
-Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu voir, et trouvait le
-serpent parlant.
-
-Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra
-sa boutique. Il en voulait faire décorer les six panneaux d'allégories
-représentant les éléments de la chimie; malheureusement, il commençait
-les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par
-panneau.
-
-Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis
-de l'_Eau_, de la _Terre_, du _Feu_, de l'_Air_, du _Mercure_, du
-_Soufre_. Le pharmacien était charmé des dessins. On causait, des noms
-de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien
-le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole:
-Anatole, lui, l'appelait déjà Purgon.
-
-Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le
-premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail.
-«Messieurs,--criait-il en peignant la première figure qui était
-l'Eau,--voilà une peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!»
-Pendant ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des remèdes,
-lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, questionnait le
-garçon pharmacien, l'étonnait avec la demi-science qu'il possédait de
-tout. Bientôt, son ardeur à peindre baissant, il trôla dans le magasin,
-cacheta quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un
-paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un pot, aida à
-recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la facilité d'assimilation
-qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il
-approchait, à se mêler à tout ce qu'il traversait, il devint là une
-sorte d'aide amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier lui
-allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une
-vocation à une carrière de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir,
-à une occupation légère, distraite par le dérangement, le mouvement des
-acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris,
-il avait non-seulement le goût, mais encore le génie naturel: il
-excellait à vendre, à «entortiller» le consommateur.
-
-A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. Anatole resta deux
-mois à les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout
-des deux mois, comme l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la
-force d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus rien à
-faire décorer, lui proposait de lui prêter comme atelier son «petit
-salon pour les accidents». Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait
-qu'à répondre à la boutique dans les moments pressés, à donner un coup
-de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait
-volontiers partout où il était, et qui se trouvait toujours lâche pour
-sortir d'une habitude.
-
-Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontré
-de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux
-garçon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait
-à tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, c'était son
-petit nom, passait sa vie à boire de la bière qui lui avait donné, à
-force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et
-inquiétante d'une baudruche. De là une plaisanterie journalière
-d'Anatole:--Fermez les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à côté du
-pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, installée dans
-l'arrière-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse à
-se cacher pour prendre à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une
-bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espèce
-d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au
-besoin qu'Anatole avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à
-demi amoureux.
-
-Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, le bonheur du
-pot-au-feu, bien chauffé, bien nourri, bien éclairé, doucement bercé
-dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable
-digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité
-sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage et du petit
-commerce, dans des commérages, des rabâchages, des conversations de
-vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges.
-Sa verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie
-l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque à la distillerie
-de l'arrière-boutique; la cuisine des remèdes l'occupait, ses curiosités
-touche-à-tout s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux
-filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait à dire des
-mots de médecine à des gens du peuple, à donner des consultations pour
-toutes les maladies, à éblouir de vieilles femmes avec des bribes de
-Codex et du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés qu'on
-apportait dans la boutique étaient pour lui une distraction, et jetaient
-dans ses journées l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'était-il plus
-beau que son zèle à donner des secours: il était un père pour les
-écrasés; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais où
-il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, de sang-froid,
-c'était dans les crises de nerfs de femmes foudroyées de la nouvelle du
-mariage d'un amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en
-perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.
-
-Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole restait là, croyant
-y rester toujours, lavant de temps à autre quelque aquarelle, genre
-XVIIIe siècle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des
-commerçants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il
-apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner à
-la pharmacie l'estime des gens de goût, le garçon lui apprit que son
-patron était parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de
-troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.
-
-Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de
-bons produits une pharmacie tombée, il donnait ce qu'on lui demandait,
-il faisait des préparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme
-fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience
-l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'était vu obligé de
-vendre son fonds à vil prix et de s'embarquer.
-
-Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, prit la boîte
-d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du
-garçon, et rentra rue des Barres avec le premier grand découragement de
-sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:
-
---Il y a un bon Dieu contre moi!
-
-
-
-
-CXXXIV
-
-
-Anatole passa alors des journées, des journées entières au lit.
-
-Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, il apercevait
-autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant à l'étroite
-fenêtre, ce pan de mur d'en face reflétant la blancheur d'un ciel glacé,
-l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se
-lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonné
-sous la tiédeur des couvertures et du reste de ses vêtements jeté et
-bourré par-dessus, il cherchait à perdre la conscience et le sentiment
-de sa vie, la pensée d'exister réellement et présentement. Il
-s'abandonnait à l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur
-infinie, au lâche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il
-goûtait, ce n'était pas le plein sommeil, c'était une bienheureuse
-impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide,
-l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis
-pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de
-plomb comprimant les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.
-
-C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes,
-les jours couleur d'ennui où il faut avoir un peu de bonheur pour vivre.
-Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre,
-le froid des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, la
-vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, dans un demi-rêve,
-les yeux ouverts.
-
-De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses et pareilles, il
-sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pincée de
-tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une
-cigarette qui brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui
-semblait que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait avec la fumée,
-le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts
-d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette,
-poursuivant à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement
-envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait plus, à la fin, de ses
-membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur.
-
-La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il prît rien. Ce
-jeûne, cette débilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il
-avait de sa personnalité matérielle, l'allégeaient un peu plus de son
-corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau,
-surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à
-s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois,
-lui faisait croire une minute qu'il était noyé dans l'eau jaune de la
-Seine, une eau qui le roulait, et où il lui semblait qu'on ne souffrait
-pas du tout.
-
-Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet état flottant de
-lui-même, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son
-présent persistait en lui et prenait une fixité insupportable. Alors il
-tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées
-entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du
-pied à la tête. Plongé dans le papier gras une heure ou deux, il lisait.
-C'était presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des
-courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures
-terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de récits qui
-emportent le liseur dans le péril, l'horreur, la terreur. Là-dessus, il
-tâchait de dormir, avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture
-dans le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en grisant
-jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de ses peurs. Même à de
-certains jours, par raffinement, après ces lectures, et pour s'y mieux
-enfoncer, il se couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se
-mêler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au
-cauchemar de ses idées, il se donnait des demi-journées anxieuses et
-troubles, auxquelles il trouvait un charme étrange et une angoisse
-presque délicieuse: le charme de l'émotion du danger.
-
-Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, trompant la
-vie, le temps, ses misères, la faim, avec de la fumée de cigarette, des
-ébauches de rêves, des bribes de cauchemar, les étourdissements du
-besoin et les paresses avachissantes du lit.
-
-Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle allumée
-quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il
-s'habillait, entrait dans l'arière-boutique de quelque marchand de vin,
-mangeait un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait comme
-une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. Il se promenait une
-heure dans quelque rue éclairée, se remplissait les yeux de tout ce feu
-flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet éblouissement,
-il revenait se coucher.
-
-
-
-
-CXXXV
-
-
-Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole était à se promener
-sur le quai de la Ferraille, longeant le parapet, badaudant, le dos
-tendu à un de ces charitables rayons de soleil d'hiver qui semblent
-avoir pitié du froid des pauvres.
-
-Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller, et, se
-retournant, il vit madame Crescent toute chargée de paquets et
-d'ustensiles de jardinage.
-
---Ah! mon pauvre enfant!--fit-elle avec un regard qui alla de la tête
-aux pieds d'Anatole,--tu n'es pas riche...
-
-La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement. Elle avait
-la tristesse honteuse, sordide, la mélancolie sale de la mise désespérée
-du Parisien; elle montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble
-et crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui n'est plus sur
-un homme le vêtement, mais la «pelure». Il portait un chapeau cabossé
-avec des cassures d'arêtes, des luisants roux et mordorés où passait le
-carton; à des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu
-la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée dormait
-entre ses bords gondolés. A son cou, une loque sans couleur et cordée
-laissait voir la cotonnade d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un
-bout de gilet galonné du large galon des gilets remontés au Temple. Son
-paletot, un paletot marron, était entièrement déteint; une espèce de ton
-de vieille mousse se glissait dans le brun effacé du drap aux omoplates,
-et de grandes lignes blanches entouraient le tour des poches. Les
-lumières du collet de velours semblaient nager dans la graisse; et
-au-dessous du collet, le gras des cheveux s'était dessiné en rond dans
-le dos. Des taches immémoriales et des taches d'hier, tous les malheurs
-et toutes les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le drap
-flétri, sur ce paletot de chimiste dans la _panne_: les manches
-cuirassées, encroûtées en dessous de tout ce qu'elles avaient ramassé
-aux tables saucées ou poisseuses des gargotes et des cafés, paraissaient
-avoir la solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste de
-pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux de leur linge et de
-leurs dessous, lui faisait croiser avec les deux mains ce paletot à demi
-boutonné par des capsules de boutons tout effiloqués. Son pantalon
-chocolat flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis,
-spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée, la semelle
-décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels les connaisseurs
-reconnaissent la vraie misère.
-
-Et l'homme avait là-dedans comme le physique de son costume.
-L'éreintement des traits, des poils blancs dans sa barbe rare et noire,
-des plaques près des oreilles, sur le cou, rouges et grenées comme du
-galuchat, un teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et le
-creusement de l'heure des repas sous la peau des meurt-de-faim de grande
-ville, les privations, les stigmates des excès et des jeûnes, je ne sais
-quoi de brûlé et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la
-flétrissure de ses habits.
-
---Mais prends-moi donc ça...--reprit vivement madame Crescent,--au lieu
-de rester là comme Saint Immobile... Débarrasse-moi un peu... Qu'est-ce
-que tu veux? Avec un paresseux comme j'en ai un... il faut la croix et
-la bannière pour le faire sortir de sa _turne_... C'est des affaires
-pour le faire venir deux ou trois fois dans l'année... Alors, c'est moi
-le voyageur... Un enfant, tu sais, mon homme... un vrai petit garçon...
-il lui faudrait un panier avec un pot de confitures!... Hein! je suis
-chargée?... Pas grand'chose de bon, va, dans tout ça... Maintenant les
-marchands, ce qu'ils vendent?... de la _masticaille_!... Oh! les gueux!
-si je les tenais! ces muselés-là!... Ça ne fait rien, mon pauvre
-garçon... as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une ornière
-sans te crotter!... Tu ne viendrais donc jamais chez nous quand ça ne va
-pas? Ce n'est pas si long par le chemin de fer... Tu trouveras toujours
-ton lit et la soupe... Nous savons ce que c'est, nous... nous avons eu
-aussi nos jours!
-
---Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire... Je vous remercie
-bien... Mais, vous savez... je suis comme les chiens qui se cachent
-quand ils sont galeux...
-
---Galeux! galeux!... Tiens bon!--Et madame Crescent éternua à se faire
-sauter la tête.--Ah! que c'est bête d'être enrhumée comme ça... j'ai une
-visite dans le nez à chaque instant... Dis donc, tu sais, nous allons
-dîner ensemble...
-
-Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant son costume.
-
---Innocent!--fit madame Crescent,--Tiens, prends-moi encore ce
-paquet-là... Et donne-moi le bras... Nous allons aller comme ça
-tranquillement sur nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me
-reconduiras au chemin de fer...
-
---Et les bêtes, madame Crescent?
-
---Ah! ne m'en parle pas... Elles remplissent la maison... Ah! j'ai une
-alouette... C'est-il gentil!... quelque chose de si doux, que ça vous
-fait dormir de l'entendre chanter...
-
-Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant à quarante
-sous: pour madame Crescent, le dîner à quarante sous était le premier
-des repas de luxe.
-
---Eh bien!--dit-elle à Anatole tout en mangeant,--tu es donc si bas que
-ça, mon pauvre garçon?
-
---Mon Dieu! une déveine... rien en vue... Qu'est-ce que vous voulez?...
-Pas moyen de décrocher seulement un portrait de vingt-cinq francs!...
-une vraie crise cotonnière... Mais j'ai bien assez de m'embêter tout
-seul... ne parlons pas de ça, hein?... Il y avait quelque chose qui
-aurait pu me remettre sur pattes... une copie d'un portrait de
-l'empereur... ça se donne à tout le monde... Je n'avais pas Coriolis...
-il n'est pas à Paris... Garnotelle n'aurait eu à dire qu'un mot... Mais
-c'est un bon petit camarade, Garnotelle!... Il m'a fait dire deux fois
-qu'il n'y était pas... et la troisième, il m'a reçu comme du haut de la
-colonne Vendôme!... Je lui ai dit: Fais-toi faire une redingote grise,
-alors!
-
---Et ta mère?... Elle a toujours quelque chose, ta mère? fit madame
-Crescent, et remettant vite le pain d'Anatole à plat:--Le bourreau
-aurait le droit de le prendre...
-
---Ah! ma mère... c'est comme mes affaires... ne touchons pas à cette
-corde-là, madame Crescent... Tenez! vrai, c'est pas pour moi, c'est pour
-elle que j'ai été chez Garnotelle... Et ça me coûtait, je vous en
-réponds!... Oui, pour elle... car je la vois qui aura besoin de manger
-de mon pain d'ici à peu... Mais, je vous dis, ne parlons pas de ça... Il
-arrivera ce qui arrivera... Nous verrons bien... Qu'est-ce qu'il fait,
-dans ce moment-ci, monsieur Crescent?
-
---Toujours ses _sous-bois_... Nous, ça va... Il gagne gros comme lui, à
-présent, l'homme... même que c'est joliment payé, je trouve, de la
-couleur comme ça sur la toile... Mais c'est pas à moi à leur dire,
-n'est-ce pas?...
-
-Et appelant le garçon:--Dites donc, garçon!... Votre fromage
-_camousse_... Qu'est ce qu'il a donc, ce grand imbécile, avec ses
-oreilles comme des chaussons de lisière?... Tout le monde sait ce que ça
-veut dire, que c'est du fromage qui a de la barbe.
-
---Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour le chemin de
-fer...--dit Anatole.
-
---Non, j'ai changé d'idée... Je ne m'en irai que demain... J'avais
-oublié... Il faut que j'aille au ministère pour Crescent... C'est moi
-qui les amuse au ministère!... Il y a un vieux _calibot_ qui a l'air
-d'un Bacchus tout farce... Ah! c'est que je ne me laisse pas
-entortiller! Sa dernière affaire, sans moi... Il n'a pas de caboche, mon
-homme, vois-tu... Je leur dis un tas de bêtises... Ah! si tu crois
-qu'ils me font peur!... J'ai attrapé ce que je voulais, et il faudra
-bien que ça continue... Nous allons voir demain... Au fait, on est si
-chose... Les garçons pourraient trouver étonnant de me voir payer...
-Tiens, paye, toi...
-
-Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table.
-
---Merci!--lui dit-elle comme ils allaient sortir du restaurant,--tu
-oubliais un de mes paquets, toi!... Tu vas me mener jusqu'à mon petit
-hôtel, où je couche quand je couche ici... C'est tout près... rue
-Saint-Roch... J'ai l'habitude... et puis, je n'y moisis pas... Allons!
-rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une chance pour
-les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne... Et puis, viens donc
-un peu là-bas... Nous aurons tant de plaisir... Il y a une bêtise que tu
-as dite dans le temps à Crescent, je ne sais plus... il en rit encore
-chaque fois qu'il y pense... Maintenant, tu peux te donner de l'air...
-Bonsoir, mon garçon...
-
-
-
-
-CXXXVI
-
-
-A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des charités du hasard et
-des aumônes de la chance, sur le pavé de la grande ville où deux cent
-mille individus se lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur
-dîner; à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot de l'un
-d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue suite d'aujourd'hui», il
-arrive tout à coup, vers l'âge de quarante ans, une sorte d'affaissement
-moral qui fait baisser l'insolente confiance de leur misère.
-
-La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. De là, ils
-aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la perspective des réalités
-rigoureuses. De l'inconnu auquel ils vont, commence à se lever devant
-eux la figure redoutable et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été
-jusque-là leur force, leur patience, leur santé d'esprit et leur
-philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve, l'ironie, la griserie de
-tête et de mots, tout ce qu'ils avaient reçu, ces hommes, pour se faire
-de la résignation et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement
-défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette élasticité, ce
-rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement d'insouci, ce
-scepticisme et ce stoïcisme de farceurs qui les faisaient rebondir si
-lestement et les relançaient à l'illusion. Leur instinct de blagueur
-s'en va, et ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il faut
-à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut qu'ils
-s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, amertumes,
-inquiétudes, menaces d'échéances, vides de la poche et du ventre, hier,
-il suffisait, pour les empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire,
-d'un rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à être noyés
-dans de l'eau-de-vie!
-
-Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes d'autrefois. Elles
-ne paraissent plus avoir l'amusement d'une pantomime où l'on ferait le
-«combat à l'hache à quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres
-monstres en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier, qui
-faisait dire tranquillement, en se retournant dans le lit: «Mon Dieu!
-que ces gens-là se lèvent de bonne heure! sonne à présent au creux de
-l'estomac; et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant
-qui rêve à des protêts. Le corps même n'est plus aussi philosophe. Il
-perd l'assurance de sa santé. Les excès, les privations, les malaises
-refoulés, tous les reports des souffrances passées, commencent à y
-revenir et à y mettre comme une vague menace de l'expiation de la
-jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris qu'on a fait d'elle.
-L'estomac ne s'accommode plus de rester vingt-quatre heures sans manger,
-avec une tasse de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se
-coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque... Sinistre
-retour d'âge de la bohême, où l'on croirait voir une jeune Garde partie,
-misérable et gaie, pour la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans
-le froid, commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des épreuves de
-ses premières campagnes!
-
-Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de l'heure, quand le
-jour descend et que la demi-nuit d'une salle encore sans gaz brouille
-sur le papier l'imprimé des journaux, il y a de lugubres rêveries de ces
-hommes si vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis riches
-qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à des maisons où il y a
-un piano, une femme, des enfants, du feu, une lampe. Ils revoient les
-meubles en acajou les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la
-commode, le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel ils vont
-donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les autres: un intérieur, un
-ménage, une carrière...
-
-Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans la vie d'autres
-horizons. Toutes sortes de choses méconnues par eux leur apparaissent
-pour la première fois sérieuses, solides et graves. Le propriétaire ne
-leur semble plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient leurs
-charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de ses revenus, et le
-Pouvoir qui fait saisir. Et devant la vision qui leur montre leurs
-anciennes risées, la Société, la Famille, la Propriété, le Bourgeois;
-devant l'écrasante image de toutes ces existences classées, rentées,
-confortables, prospères, honorées,--il leur vient comme la désolante
-idée, le regret et le remords de n'être que des passants et des errants
-de la vie, campés à la belle étoile, en dehors du droit de cité et de
-bonheur des autres hommes...
-
-Anatole en était à cette quarantaine du bohême...
-
-
-
-
-CXXXVII
-
-
-Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril où souffle
-dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis que s'essayent sur les
-murs de Paris de pâles chaleurs et les premières couleurs de l'été.
-
-Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers, une redingote neuve,
-un air heureux, traversait en courant le jardin du Luxembourg. Il se
-cogna presque contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans un
-paletot à collet de fourrure.
-
---Toi?... comment, c'est toi?--fit-il,--à Paris!... Et pas un mot? pas
-un bout de nouvelles?... Et comment ça va-t-il, mon vieux?
-
-Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant un peu, comme
-un homme brusquement accroché par une rencontre imprévue:
-
---J'arrive...--répondit-il,--Manette voulait me faire rester jusqu'au
-mois de juillet, mais j'en avais assez... Et me voilà... oui... tu sais,
-je ne suis pas écrivassier, moi... Et toi, es-tu heureux?
-
---Merci... pas mal... Cette brave femme de madame Crescent a eu la bonne
-idée de m'obtenir une copie du portrait de l'empereur... douze cents
-francs... Ce qu'il y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me
-prévenir... La lettre du ministère m'est tombée comme un aérolithe... Ah
-çà? et ta santé?
-
---Oh! maintenant, je vais très-bien... je suis seulement frileux comme
-tout...
-
-Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis et par une
-froideur particulière de toute sa personne. C'était le froid de glace
-que les femmes savent si bien mettre dans tout un homme pour un autre
-homme, l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté qu'elles
-parviennent à obtenir des amitiés d'un amant. On sentait le méchant
-travail sourd, continu et creusant, d'une hostilité de maîtresse contre
-un camarade qu'elle n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les
-attaques qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir, les
-coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le coeur et la poignée de main
-de l'ami.
-
---Si nous buvions quelque chose là pour causer?--fit Anatole en montrant
-le café auprès duquel ils s'étaient rencontrés, et qui se dressait, au
-milieu des grands arbres à l'écorce verdie, entouré de son grillage de
-bois pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été. Et
-prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre
-abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux de quatre petits
-candélabres à gaz. Devant eux, ils avaient un de ces effets de lumière
-qui transfigurent souvent à Paris la grise platitude des maisons et la
-contrefaçon de grandeur des architectures bêtes.
-
-Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir. Pour nuages,
-il avait comme des déchirures de gazes blanches qui traînaient.
-Là-dedans montait la coupole du Panthéon, baignée, chaude et violette,
-au milieu de laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil
-couchant. Puis, des fusées de folles branches et de cimes emmêlées, des
-arbres de pourpre aux premiers bourgeons verdissants, les deux côtés
-d'une longue et vieille allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un
-grand morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des bâtisses et
-glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à deux statues de marbre
-blanc luisantes, au premier plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On
-eût cru voir, par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de
-Rome au Luxembourg.
-
---Tiens!--dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre le mur du café
-peint en rose,--nous aurons chaud là comme si nous avions le dos au
-poêle... Garçon! deux absinthes... Non? Veux-tu de la Chartreuse,
-hein?... Ah! mon vieux! dire que te voilà!... Eh bien! cré nom, vrai, ça
-me fait plaisir... Y a-t-il longtemps! C'est-il vieux! Comme ça passe!
-Avons-nous bêtifié ensemble, hein? Tiens, ici... voilà un café qui
-devrait nous connaître... Là, par derrière, te rappelles-tu? quand nous
-avons eu notre rage de billard chez Langibout... que nous faisions des
-parties de cinq heures!... Et Zaza?... Zaza, tu sais? qui était si
-drôle... qui m'appelait toujours Georges, et qui m'écrivait _Gorge_ avec
-une cédille sous le _g_ pour faire Georges!
-
-Et voyant que Coriolis ne riait pas:
-
---Tu as dû travailler là-bas? As-tu fini une de tes grandes machines
-modernes... tu sais... dont tu étais si toqué?
-
---Non... non...--répondit Coriolis avec un accent de tristesse.--Oh!
-j'en ferai... tu verras... j'en vois... Là-bas, ce que j'ai fait? Mon
-Dieu! j'ai fait une vingtaine de petits tableaux du midi de la France...
-En y joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient... tout cela, je
-te dirai, ce n'est pas mon dernier mot... mais enfin ça ferait une
-vente, tu comprends... il y aurait de quoi faire un jour
-aux Commissaires-Priseurs... C'est la mode à présent, les
-Commissaires-Priseurs... Et je crois que ce serait une bonne chose pour
-moi... Ça me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin... depuis trois
-ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier... Il y a un
-catalogue, les journaux parlent de vous, on donne les prix... Je ferai
-une exposition particulière... Oh! c'est très-bon... Ce qui ne montera
-pas à des sommes considérables, je le retirerai... Il faut bien faire
-comme tout le monde... Je n'y aurais pas pensé sans Manette... Elle est
-très-intelligente pour tout ça, Manette... Et puis ça me liquidera... Et
-maintenant que me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce
-bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande un
-peu,--dit-il en s'animant et comme s'il se roidissait dans une volonté
-d'avenir,--je te demande un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de
-faire ce que je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre... des
-choses... tu verras!... Mais je t'ai assez embêté de moi... Ah çà!
-qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était tombée sur le dos, mon
-pauvre garçon?
-
---Parfaitement... J'ai cette croix-là, la croix de ma mère... Enfin! on
-n'a qu'une maman, ce n'est pas pour la laisser sur le pavé... Et puis,
-je ne peux pas lui en vouloir de m'avoir donné le jour... Elle croyait
-bien faire, cette femme...
-
---Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance, ta mère?
-
---Mais si... Il y a eu un temps où il y avait quatre lampes Carcel à la
-maison... Mais maman avait une maladie, vois-tu, qui l'a perdue... Il
-fallait qu'elle donnât à jouer au whist... La rage de recevoir, quoi!...
-d'inviter des chefs de bureau à dîner... Tout ce qu'elle gagnait y a
-passé... A la fin de tout, elle avait quelque chose en viager pour ses
-vieux jours chez une perle de banquier: il a levé le pied, et un beau
-jour, plus un radis! voilà l'histoire... Tu comprends que ce n'était pas
-le moment de lui demander des comptes de la fortune de papa... J'ai pris
-deux chambres... et, quand elle a l'air trop ennuyé le soir, je lui dis:
-Maman, si tu veux, je vais dire au portier de monter pour faire ton
-whist!
-
---Allons! ne blague donc pas... il paraît que tu t'es conduit
-admirablement, et toi qui es si _vache_, on m'a dit que tu t'étais remué
-comme un enragé, que tu avais fait des pieds et des mains pour vous
-sortir de misère...
-
---Moi? laisse donc...--fit modestement Anatole à demi humilié d'être
-complimenté de son dévouement filial, et revenant à ses idées
-d'observation comique:--Le plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas
-changée, c'est toujours la même femme... Voilà donc ses malheurs qui
-arrivent... plus le sou, plus rien que les meubles de sa chambre... Moi,
-c'était roide... J'avais six francs, six francs net pour le
-déménagement... Eh bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était
-d'envoyer des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!...
-Maman, je te dis,--et sa voix prit la solennité caverneuse du Prudhomme
-de Monnier,--c'est la victime des convenances sociales!
-
---Tais-toi, imbécile!--fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher de rire.
-
-Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs paroles retourner
-au passé et toucher çà et là à ce qui réchauffe les années mortes. Les
-regards d'Anatole, chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en
-parlant, il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements
-caressants, de gestes posés sur quelque endroit de la personne de son
-interlocuteur. A ce contact, au frottement de ces mains qui retâtaient
-une vieille amitié, au souffle des jours passés, sous les mots, les
-questions, les souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt
-ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se fondre sa
-froideur première. Et tu viens dîner à la maison, n'est-ce pas?--dit-il
-à la fin.
-
-Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent la rue
-Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers et de chapelles, aux grandes
-maisons conventuelles, aux étroites allées garnies de lierre, aux loges
-rustiques de portiers, aux affiches de pommade de Soeurs, la grande rue
-religieuse et provinciale où trébuchent de vieux liseurs de livres à
-tranches rouges, et qui, avec ses cloches, semble sonner l'heure du
-travail avec l'heure du couvent.
-
-Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins et se renfermait en
-lui-même avec un air de préoccupation, à mesure qu'on approchait de la
-maison.
-
---Et elle va bien, Manette?--demanda Anatole, quand ils furent à deux ou
-trois portes de Coriolis.
-
---Très-bien.
-
---Et ton moutard?
-
---Très-bien, très-bien, merci.
-
-Ils montèrent.
-
---Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,--dit Coriolis,--je
-vais prévenir Manette que tu dînes.
-
-Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur, où se levait,
-d'une bouilloire sur le poêle, une forte odeur de goudron. Il était à
-peine là que, par une petite porte, un enfant se glissa comme un petit
-chat, et, ayant attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains
-derrière le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en avant,
-avec cet air des enfants que leur mère envoie surveiller au salon un
-monsieur qu'on ne connaît pas.
-
---Tu ne me reconnais pas?--dit Anatole en s'avançant vers lui.
-
---Si... tu es le monsieur qui faisait les bêtes...--répondit sans bouger
-le bel enfant de Coriolis; et il fit le silence d'un petit bonhomme qui
-ne veut plus parler. Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se
-renversa en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de là, se
-mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits yeux ronds, tous ses
-mouvements.
-
-Un peu gêné du tête-à-tête avec ce gamin qui le tenait à distance,
-Anatole se mit à regarder des panneaux posés sur deux chevalets, des
-paysages aux ciels de lapis, aux verts métalliques d'émail.
-
-Il avait fini son examen, et commençait à trouver le temps long, quand
-Coriolis reparut avec un air singulier.
-
---Nous dînerons nous deux,--fit-il,--Manette a la migraine... Elle s'est
-couchée.
-
---Tiens!... Ah! tant pis,--dit Anatole.--Moi qui me faisais un plaisir
-de la voir... Il est très-gentil, ton fils... Charmant enfant!
-
---Ah! tu regardais?... C'est de là-bas, tout ça... Tu sais, nous étions
-à Montpellier... On n'a qu'à descendre le Lez, une jolie petite rivière
-avec des iris jaunes, pendant une heure... Et puis, passé les saules
-d'un petit hameau qu'on appelle _Lattes_, c'est ça, mon cher... Oh! un
-bien drôle de pays... une vraie Égypte, figure-toi... Tiens!
-voilà...--Et il touchait dans ses études les effets et les couleurs dont
-il lui parlait.--Une terre... comme ça... des grandes flaques d'eau...
-des marais avec de l'herbe... et entre l'herbe, des grandes plaques
-d'azur, des morceaux de ciel très-crus... aussi crus que ça... Et puis à
-côté, tu vois... des langues de sable avec des touffes de soude... un
-tas de canaux là-dedans, avec ces bateaux-là, à drague, avec des roues à
-godets... des petits îlots brûlés... de temps en temps un grand pré
-vague... voilà... où il n'y a que deux ou trois juments blanches qui
-filent, ou des troupes de taureaux qui s'effarent quand vous passez...
-une fermentation du diable dans toutes ces eaux-là... une végétation!
-des joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!... Et des ciels, mon
-cher! C'est plus bleu que ça encore... Enfin, tout: des scorpions, du
-mirage... il y a du mirage... il y a même des flamants... tiens, d'après
-nature, s'il vous plaît, ces flamants-là... près de Maguelonne... et ils
-volaient, je te réponds!... Ils avaient l'air heureux, comme moi, de
-retrouver leur Orient...
-
---Mais, dis donc,--fit Anatole en regardant les murs du nouvel atelier
-de Coriolis à peine garnis de quelques plâtres,--qu'est-ce que tu as
-fait de tes bibelots?
-
---Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis... C'était un nid à
-poussière... Viens-tu dans la salle à manger?... ça les décidera
-peut-être à nous servir...
-
-Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait l'ancienne largeur du
-ménage de garçon de Coriolis, fut servi par deux filles qui répondaient
-aigrement aux observations de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de
-chaise, quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer.
-
---Tiens!--dit Coriolis, quand on fut au café, avec un ton d'impatience
-qu'Anatole ne comprit pas,--prends ta tasse, le carafon d'eau-de-vie...
-Nous serons mieux dans l'atelier...
-
-Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être avec Coriolis,
-quelques petits verres qu'il se versa, le firent bientôt s'épanouir; et
-ses vieilles gaietés lui revenant, il recommença ses anciennes farces,
-bondissant, criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour de
-Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces de tapes, se
-jetant sur lui en lui disant:--C'est donc toi! la voilà, la grosse
-bête!--le chatouillant, le pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour
-jeter sa joie dans ce mot:--Tiens! je suis content comme si j'étais
-décoré!
-
-Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la fin, il leva le
-carafon à la lumière de la lampe, et y chercha du regard un dernier
-verre: le carafon était vide. Coriolis sonna. Une bonne parut.
-
---De l'eau-de-vie...
-
---Il n'y en a plus,--dit la bonne avec une voix dont Anatole lui-même
-perçut l'insolence.
-
-Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil le chapeau
-qu'il y avait posé à plat soigneusement sur les bords: c'était chez lui
-un principe absolu de poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher,
-disait-il, les bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât
-à le retenir.
-
-Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie, le mot de
-la bonne lui retombant dans la pensée avec le dîner, la journée, la
-première gêne, les singularités de Coriolis, Anatole marcha en se
-parlant tout haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:--«Il
-n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une bonne que je retiens! «Il
-n'y en a plus!» Et sa migraine, à madame!... «Il n'y en a plus!»... Et
-toute la maison... ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques! ïoutre, la
-femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami! ïoutre!... tous, ïoutres!...
-pas moi, ïoutre...
-
-
-
-
-CXXXVIII
-
-
-La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant Coriolis de Paris,
-en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa
-vie, en l'isolant et en le tenant près de deux années sous une influence
-que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient
-pas de l'indépendance de son passé. Toutes les facilités s'étaient
-rencontrées là pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus
-malade encore qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être
-qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par
-ennui de lutter, par ce renoncement à vouloir que fait chez les plus
-forts la pensée de la mort. Son autorité de garde-malade, la maîtresse
-l'avait peu à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait touché
-à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. Coriolis s'était
-laissé lentement enlacer, envelopper, du coeur à la cervelle, saisir
-tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant
-son paletot sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de
-tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement
-grondeuses de Manette, la solitude, le tête-à-tête, l'habitude que
-chaque jour ramène, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et
-la femme, avaient longuement usé les résistances de son caractère, ses
-instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. Des soumissions que
-la femme légitime n'impose pas au mari auquel elle est liée pour
-toujours, la maîtresse les avait imposées à l'amant qu'elle était libre
-de quitter: elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours
-craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, la plus
-petite menace de fâcherie. Un abandon, une rupture, un départ, c'était
-ce que Coriolis voyait aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la
-terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être aimé
-et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans laquelle il
-n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là, le tenant lié par cet
-immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en
-l'inquiétant, avec l'habileté et le génie de tact donnés aux plus
-médiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire
-pencher Coriolis vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger,
-ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce
-n'avait point été une entière et brusque abdication de ses goûts, de ses
-instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'était fait dans Coriolis
-était plutôt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions.
-Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique qui
-veut que dans la communauté de deux intelligences, l'intelligence
-inférieure prédomine, marche à la longue fatalement sur l'autre, et
-donne ce spectacle étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que
-par le petit objectif de la femme qui les a.
-
-Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit et de l'âme,
-des idées auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'était
-tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaissé et plié en lui.
-A mesure qu'il vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de
-ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au premier jour
-contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commencé par ne
-pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas
-entendre; maintenant il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.
-
-Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, armé d'un peu
-plus d'énergie et de santé, renoué à ses connaissances, retrempé dans le
-courant parisien, fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit,
-dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques
-insupportables, tomber à cette vie que lui faisait Manette, une vie
-antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses amitiés, étroite,
-_retrillonnée_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes,
-Coriolis ne put réprimer un mouvement de révolte. Mais alors, il
-rencontra dans la volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait
-pas soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder et qui ne
-cédait jamais, un entêtement sans violence, une sorte d'opiniâtreté
-ingénue, caressante, presque angélique. A tout, elle disait: Oui, et
-faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait:
-elle avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de si peu
-d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, ce qu'elle commandait
-contre les ordres de Coriolis, contre son désir tacite ou formel,
-c'était le même jeu, la même justification tranquille et de sang-froid.
-Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un
-air d'humilité désarmante, une sorte d'indolence apathique, devant
-lesquelles les colères de Coriolis étaient forcées de se dévorer.
-
-
-
-
-CXXXIX
-
-
-La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là de réunir deux ou
-trois amis à sa table. Il aimait ces dîners familiers qu'égayaient des
-causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chère
-habitude de ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et
-la récompense de sa journée, la récréation du soir où il oubliait la
-fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait à la verve des
-autres.
-
-Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus
-que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. Qui les éloignait? Il
-montrait toujours le même plaisir à les voir. Et il ne pouvait accuser
-Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle
-avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il,
-s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise
-humeur. Et cependant presque tous un à un désertaient. Ses plus vieux
-amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils
-essayaient de se dérober à la chaude insistance de son invitation, en
-s'excusant sur des prétextes.
-
-Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un intérieur,
-l'absence de cordialité qui se répand et s'étend de la maîtresse de la
-maison à la maison même, l'accueil maussade et rechigné des murs, une
-espèce de mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, la
-sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la chaise boiteuse, le
-feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'égarement
-des clefs de ménage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents
-conjurés pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore
-blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient un ton
-d'effort et de commande, la grâce forcée d'une maîtresse obligée de les
-subir, leur en voulant comme d'une indiscrétion de s'être laissé
-inviter, et faisant, à travers son sourire, courir sur la table des
-regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions,
-l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur
-présence sur les plats manqués, les réprimandes sur le service, étaient
-chez elle autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. Et
-pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces façons de Manette
-ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer,
-l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la
-fatigue du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, leur
-impatience à attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques à des
-gens qui ne viennent que pour manger.
-
-Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où vivent les hommes
-dont la tête travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant
-au-dessus de tous ces détails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour
-qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers
-fidèles:
-
---Dîner?--lui répondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant.
-
---Pourquoi?
-
---Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble
-qu'il y a des cents d'épingles anglaises dans le crin de ma chaise, et
-qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!...
-Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de
-rideau dans une chambre où leurs parents les ont embêtés... Moi, quand
-je regarde le papier de ta salle à manger, il me prend des envies de
-casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme...
-pas poliment... d'aller se coucher!
-
-
-
-
-CXL
-
-
-Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis.
-
-Son petit logement n'était plus son grand et large appartement de la rue
-de Vaugirard. Son atelier, dépouillé de ce clinquant d'art sur lequel
-l'oeil du coloriste aime à se promener, semblait vide et froid, presque
-pauvre.
-
-Là-dedans, à la place du domestique et de l'ancienne cuisinière, étaient
-installées les deux cousines de Manette, deux créatures à la désagréable
-tournure hommasse de bonnes de province, l'une retirée d'un service de
-ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville, où elle soignait
-les fous.
-
-Manette avait encore établi dans la maison sa vieille mère dont la
-colonne vertébrale était presque entièrement ankylosée, et qui, clouée
-et roide, restait à l'angle d'une cheminée, à un coin de feu, avec son
-serre-tête noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement sombre
-de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses mouvements, le marmottage
-grommelant et redoutable de prières incompréhensibles. Dans l'escalier,
-à la porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes jambes un
-jeune homme aux cheveux laineux, portant toujours un petit paquet
-enveloppé dans un mouchoir de couleur: c'était un frère de Manette. A de
-certains jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes
-pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de ces
-_nixkandlers_, de ces industriels du trottoir et du boulevard sortis du
-petit village de Bischeim, près de Strasbourg.
-
-Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait, montait à la
-dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus, y mettait l'air de ses
-habitudes et la contagion de ses superstitions. Les deux cousines,
-conservées par la province plus près de leur culte et de leur origine,
-défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et les oublis de la
-Parisienne. Elles la renfonçaient aux pratiques et aux idées du
-judaïsme, fouillant, retrouvant, ranimant dans la juive vieillissante la
-persistance immortelle de la race, ce qui reste toujours de juif dans le
-sang qui ne paraît plus du tout l'être.
-
-Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien vu en elle de sa
-religion ni de son peuple. Manette avait pourtant toujours gardé de ce
-côté de secrètes attaches. Il ne s'était guère passé de samedi sans
-qu'elle menât ce jour-là sa promenade vers une petite place située à
-l'embranchement de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, de la rue
-Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement au soleil de
-l'après-midi que font là les juifs. C'était comme un besoin pour elle de
-passer et de repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens
-qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, mais dont elle
-s'approchait, qu'elle touchait, et dont la vue lui donnait pour toute la
-semaine comme une espèce de communion avec les siens et avec une
-humanité de sa famille.
-
-On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes tuées selon le
-rite traditionnel du _schechita_; on allait chercher de la choucroute
-rue des Rosiers. Maîtresses de l'intérieur, les femmes de la maison ne
-se gênaient plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages pour
-lesquels il avait de la répugnance.
-
-Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant que taquiner,
-irriter, impatienter Coriolis. De plus graves ennuis, de poignants
-soucis de coeur lui venaient d'un bien autre envahissement de sa vie: il
-sentait la domination hostile de ces femmes toucher à l'affection du son
-enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il grandissait,
-lui semblait aller à ces étrangères, se complaire dans leurs jupes,
-comme s'il était instinctivement attiré par une sympathie mystérieuse de
-consanguinité. Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le
-prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille mémoire
-chevrotante, versant à la jeune imagination de l'enfant le merveilleux
-du _Zeanah Surenah_, lui rabâchant des choses de vieux livres écrits en
-germanico-judaïque, le tenait charmé, ébloui devant les contes de
-l'Orient talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, dont le
-poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup un poisson de trois
-cents pieds, dont le rôti sera le taureau Behemot mangeant tous les
-jours le foin de mille montagnes.
-
-
-
-
-CXLI
-
-
-Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à Paris pour faire
-provision de toiles, de couleurs, de brosses, et toucher le prix d'un
-tableau. A chacun de ces petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir
-Coriolis, passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée.
-
-Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait en lui un
-souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait ce que le rustique artiste
-lui apportait de l'odeur et de la sérénité des champs. Et il était
-heureux de voir un brave homme heureux.
-
-A une de ces visites:--Et Anatole?--se mit à dire Crescent...--J'ai été
-si habitué à le voir avec vous...
-
---Oh! il y a bien longtemps,--fit Coriolis, embarrassé.--Il est venu
-dîner un soir... Et puis, nous ne l'avons pas revu... je ne sais pas
-pourquoi...
-
---Oh! il a assez mangé ici...--dit Manette.
-
---Pauvre garçon...--reprit Crescent--on vient de me faire des plaintes
-sur lui au ministère pour la commande que je lui ai fait avoir... Il
-paraît qu'il ne finit pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection.
-
---Je crois bien,--dit Manette,--il est si paresseux!... une vraie
-couleuvre...
-
---Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute... Dans sa position,
-il faut d'abord manger, il faut gagner son pain de chaque jour... Gueuse
-de misère tout de même dans nos états, quand on reste en route...
-
-Et changeant de ton:--Ah çà! toi,--dit-il brusquement à Coriolis,--tu
-m'as toujours promis un dessin... Ce n'est pas tout ça... il me faut mon
-dessin... Où est mon dessin?
-
---Tiens! là, au fond de l'atelier... le carton rouge... C'est ça...
-
-Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à feuilleter: c'était un
-choix des plus beaux dessins de Coriolis. Machinalement, il leva les
-yeux: il vit dans la psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de
-Coriolis, lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse de voir
-emporter de la maison un objet de valeur, quelque chose représentant de
-l'argent. Et presque aussitôt:--Non, pas le rouge,--lui cria
-Coriolis,--l'autre, à côté... le vert... tiens... là...
-
-Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis.
-
-Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, le mit sur une
-table, le retravailla, le recala longuement, puis le rendit à Crescent.
-
-Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement la main et
-sortait sans saluer Manette.
-
-
-
-
-CXLII
-
-
-Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour de Coriolis,
-le travail incessant de la maîtresse continua, poursuivant plus
-hardiment la diminution, l'annihilation du maître de la maison, avec
-cette espèce d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans la
-domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces
-tyrannies affichées, publiques, montrées devant les domestiques, les
-fournisseurs, les gens qui passent, et ôtant à un homme la dignité
-qu'une femme de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari.
-Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intérieur; on
-lui retirait des mains la direction de la maison; on lui ôtait de la
-bouche les ordres à donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans
-les arrangements qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout ce
-que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, chéri?» qu'elle lui
-jetait de confiance, sans écouter sa réponse. Il n'eut bientôt plus
-d'argent: la femme le prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le
-retint, s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle lui
-donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des
-retranchements furent imposés à ses goûts. Coriolis avait un sentiment
-d'élégance de créole. Il s'était toujours mis de façon distinguée et
-dépensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son
-linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un petit
-tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps de là commença à se
-montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrières de la maison.
-
-Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes ménagères, à la
-façon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un
-peu plus à elles, approchaient de lui leur familiarité, l'entraînaient
-dans quelque place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le
-poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses affaires.
-
-Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, à la fin de laquelle
-il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette
-l'amenait à être dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne
-comme un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés,
-dociles, qu'une femme mène, manoeuvre, tapote, habille, cravate,
-embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de
-leur humilité et de leur sujétion au logis.
-
-Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, des chatteries,
-des affectuosités, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer
-dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire
-obéir, un animal domestique. Mais à côté de Manette il y avait les deux
-cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mépriser Coriolis
-en face, et rire ironiquement de sa déchéance. Avec leur air de
-dédaigner ses ordres, l'aigreur de leurs réponses, leur grossièreté
-amère, leur entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences,
-ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, ces femmes
-entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient à toute
-heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dévorer, cette torture qui
-d'abord l'avait exaspéré, maintenant lui causait comme une peur: il se
-retournait vers Manette, implorait sa présence contre elles, lui
-demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne
-heure, pour ne pas être livré aux bonnes, leur appartenir toute la
-soirée.
-
-On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de résistance de
-Coriolis, tous les appareils de la volonté, tout ce qui tient debout le
-caractère d'un homme, cédaient peu à peu ainsi que cède la solidité d'un
-corps à la dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque
-chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.
-
-
-
-
-CXLIII
-
-
-Et cette domination domestique, cette volonté substituée à la sienne
-dans le ménage, Coriolis commençait à les voir se glisser peu à peu
-jusqu'aux choses de son métier, de son art, essayer doucement de
-s'attaquer à l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque à
-son inspiration.
-
-Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait un glacial
-encouragement; quand, à côté de lui, elle lui semblait faire la mine à
-ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des
-femmes à jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il
-peignait, Coriolis était pris dans son travail d'une impatience nerveuse
-qui lui faisait gâter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne
-percevait plus que les faiblesses, les difficultés, les côtés
-décourageants, ce qui arrête la verve en tuant l'illusion; et il ne
-tardait pas à abandonner son oeuvre commencée.
-
-Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils des autres,
-avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si dédaigneux de
-l'intelligence et des goûts d'art de la femme, si jaloux de ses
-sensations propres, de son optique personnelle, de l'indépendance et de
-l'ombrageuse originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des
-découragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obéir, de la
-consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie,
-l'avait mené lentement à cet asservissement où les faiblesses de l'homme
-descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de
-sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et finissent par lui ôter le
-caractère jusque dans le talent.
-
-Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. Il en
-repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il se débattait sous elle.
-Et cependant, malgré lui, aux heures de ses réflexions solitaires, il se
-rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait
-entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convînt avec
-lui-même: ce n'étaient point la presse, les criailleries des journaux,
-la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne
-et abandonner le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses
-«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou
-laissé voir pour le détourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser
-à des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une
-juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette basse
-mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal de ses oeuvres. Pour
-elle, l'argent, en art, était tout et prouvait tout. Il était la grande
-consécration apportée par le public. Aussi travaillait-elle
-infatigablement à mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de
-l'argent. Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains des
-autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de
-celui-là, des revenus de chaque année de la peinture de Garnotelle. Elle
-approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations
-bourgeoises, des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes
-d'appétits tournés vers le succès.
-
-Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer à ces
-excitations incessantes, à ces paroles qui avaient le retour et la
-patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'était jusque-là estimé
-si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'être au-dessus des
-exigences, des concessions de misère qui déshonorent un talent; lui,
-plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui sentait le commerce chez
-les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait
-de la peinture sa chose sainte et révérée, la religion désintéressée et
-le voeu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa vocation,
-avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les
-paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, délicat, rare, qui s'était
-presque fait un point d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode;
-lui, dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté,
-indépendance,--il commençait à éprouver auprès de cette femme comme les
-premiers symptômes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste.
-
-Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une sorte de
-dégradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de
-quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa
-vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par
-horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, dans quelque
-promenade de solitude, fouillant ses lâchetés, se penchant dessus, en
-sondant le fond, il se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce
-mot, cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir
-toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour
-elle, l'Argent ne lui parlait pas déjà un peu aussi à lui.
-
-
-
-
-CXLIV
-
-
-Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompté
-par Manette, docile à ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se
-résigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au
-métier. L'avenir qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses
-ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée de tenter,
-il les remettait, les repoussait à d'autres temps, quand un hasard vint,
-qui le rattacha violemment à ses oeuvres passées, et, redressant l'homme
-dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.
-
-Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette avait su
-obtenir de son découragement, de son affaiblissement maladif, lors de
-leur départ pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il
-se dessaisît de ces deux toiles, _la Révision_ et _le Mariage_, qu'elle
-disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux
-rappelaient un insuccès et des attaques, ennuyé et souffrant de les
-voir, n'avait pas fait grande résistance; et les deux toiles avaient été
-vendues, données à un marchand de tableaux. De là, l'une de ces toiles,
-_la Révision_, passait chez un amateur, homme du monde, élégant
-brocanteur en chambre, littérateur de revue à ses heures, lequel
-ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid
-calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des
-valeurs d'avenir, et résolu à faire de sa vente un «grand coup».
-
-Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un débutant
-littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant faire son trou et du
-bruit, cherchant une personnalité sur laquelle il pût accrocher des
-idées neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois
-grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu
-attirèrent l'attention sur «le maître de _la Révision_». Accouru à la
-vente, Paris, qui avait à peine retenu le nom de Coriolis et ne savait
-plus sur quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile balayée
-par les regards indifférents du public à la grande exposition de 1855.
-Des polémiques s'enflammèrent, coururent de journaux en journaux.
-Coriolis prit les proportions d'une curiosité et d'un grand homme
-méconnu.
-
-L'heure des enchères venue, deux concurrents se trouvèrent en présence:
-un monsieur possédé de la rage de se faire connaître, du désir furieux
-d'une publicité quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour
-rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de faire une
-dépense folle bien visible et annoncée dans les journaux. Entre cet
-intérêt et cette vanité, le tableau monta à une quinzaine de mille
-francs.
-
-Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperçut en
-lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de
-dureté reconquise, de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa
-pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le
-premier, rompit le silence, en allant à elle.
-
---Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, vous!--Et il laissa
-tomber avec un accent de mépris: _les affaires_.
-
---Ma _Révision_ vient de se vendre... savez-vous combien? Quinze mille
-francs!... Ah!... est-ce que vous croyez que ça me fait quelque
-chose?... Mais quand j'ai fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie...
-rien que la femme qui vous sert de l'amour... comme elle vous cirerait
-vos bottes!... Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, j'étais un peintre...
-je trouvais... Ah! vous avez eu une jolie idée de spéculation!...
-Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur
-de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du
-public!... un misérable!... Tenez! pendant qu'on promenait ma _Révision_
-sur la table, dans les enchères, je regardais... Il y a des choses
-là-dedans... l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans
-l'ombre... Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens que c'est beau!...
-On se pressait, on se penchait... et je voyais que c'était beau dans
-tous les yeux qui regardaient!... A présent? Mais je ne saurais plus
-_fiche_ une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois que je ne
-pourrais plus... Il faut pouvoir vouloir... Et c'est vous!--dit-il en
-s'avançant, d'un air menaçant, vers Manette,--vous, à force de
-tourments, en étant toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles
-qui me jetaient du froid dans le dos... Ah! ce que je serais aujourd'hui
-avec les tableaux que vous m'avez empêché de faire!... et l'argent que
-vous auriez gagné, vous!... Vous ne savez pas tout l'argent... C'est que
-maintenant, j'y pense aussi, moi, à ça... Vous m'avez passé de votre
-sang, tenez! Dieu me pardonne!... Ah! vous avez bien vidé l'artiste!...
-Je vous hais, voyez-vous, je vous hais... Et voulez-vous que je vous
-dise! Il y a des jours...--et sa voix lente prit une douceur
-homicide--des jours... où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse
-de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette
-vie-là!...
-
-Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, revenant à
-Manette, et lui parlant avec le ton d'une prière égarée:
-
---Mais parle donc!... dis au moins quelque chose!... Parle-moi!... ce
-que tu voudras!... mais parle-moi!... Tiens! j'ai peur de moi...
-Manette! Manette!
-
-Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:
-
---De l'argent? Ah! de l'argent!... Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que
-ça?... Eh bien, attends.
-
-Il sonna.
-
-Une des bonnes parut à la porte.
-
---Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en
-haut...
-
-La bonne ne bougea pas et regarda Manette.
-
-Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:--Oui,
-monsieur...
-
-Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le
-poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brûler. Il prit une autre
-toile, l'arracha de son châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la
-lui retirer des mains.
-
---Allons, mon cher,--lui dit-elle avec son petit ton supérieur,--vous
-avez assez fait l'enfant... En voilà assez...
-
-Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lâcha
-pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et là, de force,
-il la fit tomber dessus, assise, brusquement.
-
-Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu.
-Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se
-tordait,--puis Manette.
-
-Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.
-
---Restez là!--lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde...
-
-Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et
-de cette agonie de ses oeuvres, il se remit à brûler ses tableaux. Quand
-le dernier fut consumé, il tracassa lentement ce qui restait du tout,
-une espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent de toutes
-les toiles brûlées; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette,
-il alla à Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe.
-
---Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!--lui dit-il.
-
---Ah!--fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser à terre le
-lingot au bas de sa robe brûlée,--me brûler!... Il a voulu me brûler!
-
---Maintenant,--lui dit Coriolis,--vous pouvez vous en aller... Je n'ai
-plus besoin de vous.
-
-Et il retomba, brisé, sur le divan.
-
-
-
-
-CXLV
-
-
-De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait pas été écarté par
-Manette: c'était Garnotelle. Elle avait pour lui l'estime, la
-considération, le respect que lui inspirait le succès d'argent. Elle le
-recevait avec des attentions complimenteuses, des coquetteries
-d'infériorité et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans
-l'orgueil de sa valeur méconnue.
-
-Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les hostilités
-d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment la maison. Il avait
-toujours eu pour Coriolis une sorte de déférence; et l'homme arrivé
-semblait encore goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se
-frotter à l'amitié du gentilhomme.
-
-Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des événements qui le
-portaient à ce rapprochement. Nommé à l'Institut, il avait, avec une
-admirable adresse, dénoué son mariage avec la fille du membre de
-l'Institut qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il eût
-mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons procédés de son
-côté, ce mariage manqué avait fait un assez mauvais effet, d'autant plus
-que la rupture concordait, par une malheureuse coïncidence, avec un
-revers de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps où il
-venait d'entrer une froideur, une réserve presque hostile. Il se
-retournait alors vers le ministère, les liaisons gouvernementales; et
-avec les influences qu'il faisait jouer là, la pesée de sa personnalité
-et de ses recommandations, il essayait, par les récompenses, les
-commandes, de gagner des reconnaissances, des sympathies, une clientèle
-avec laquelle il pût faire contre-poids à l'opinion publique et regagner
-de la considération.
-
---Allons! mon cher,--disait-il un soir à Coriolis dans l'atelier à demi
-sombre et qui attendait la lampe,--permets-moi de te le dire, c'est de
-l'enfantillage...
-
-Coriolis se promenait à grands pas.
-
-Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener Coriolis; et elle
-avait un sourire méprisant, presque cruel.
-
-Il y eut un long silence.
-
---Tiens!--fit à la fin Coriolis,--je me sens trop vaniteux pour
-refuser...
-
---Ah! c'est bien heureux,--dit Manette.
-
---Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au _Moniteur_...
-Manette peut acheter du ruban rouge... Dès demain on aura ta réponse...
-J'irai moi-même...
-
-Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, et dans la
-petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées se laissèrent aller à
-une irritation d'amertume. Il pensait à cette croix que l'opinion
-publique lui avait donnée à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui
-accorder après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit de
-cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses camarades qui
-l'avaient obtenue à côté de lui, derrière lui; il se rappelait des
-nominations qui étaient presque des ironies; il retrouvait les noms,
-revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au coeur un
-soulèvement, la révolte légitime d'un homme de talent qui a la
-conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et qui trouve que
-quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus
-qu'une banale récompense à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce
-n'était pas une lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de
-lui de refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop
-gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre sa vanité: il était
-tenté par l'éclat de refuser la croix, de se singulariser par le mépris
-de ce ruban si envié, si quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y
-eut en lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de
-l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'étant
-pas tout rempli et tout récompensé par l'art seul, très-touché par
-toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, très-sensible au
-désir des marques et des distinctions officielles de la célébrité.
-
-A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette
-chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main
-de Garnotelle.
-
-Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit à écrire une
-lettre où la dignité orgueilleuse de son refus se cachait sous
-l'humilité d'une exagération de modestie.
-
-Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot
-à Manette.
-
-
-
-
-CXLVI
-
-
-En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment
-singulier. Il lui vint un profond mépris, un mépris de femme d'affaires
-pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant à lui, et qui manquait
-tout ce que la décoration donne à un artiste: la consécration
-officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la
-part aux commandes ministérielles. Dans ce refus que rien n'expliquait,
-n'excusait à ses yeux, et dont elle était incapable de comprendre la
-hauteur et la dignité, elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était
-désormais pour elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce
-qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était un pur
-imbécile.
-
-De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de
-caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorité,
-de sécheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire
-obéir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le
-vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases,
-sans explication, sans réplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le
-droit de demander plus. Elle prit, d'un air dégagé, l'assurance et le
-commandement d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea un
-ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, si décisif, que
-Coriolis en reçut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta,
-bras cassés, accablé, assommé.
-
-Quelques jours après, un marchand de tableaux belge venait le voir le
-matin, et séance tenante, en présence de Manette qui débattait toutes
-les conditions de l'acte, Coriolis signait un traité par lequel il
-s'engageait à livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant
-une rente annuelle.
-
-C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il
-avait tout accepté sans faire une objection: ses révoltes étaient à bout
-de forces, son énergie d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière
-scène avec Manette.
-
-
-
-
-CXLVII
-
-
-Alors commençait pour tous les deux le supplice du concubinage.
-
-Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir des haines amassées
-par tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, manger de hontes, dévorer
-d'avilissements, de chagrins, de désespoirs. Elle discernait
-distinctement ce qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de
-l'homme pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations
-d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire à côté d'elle, les
-mauvaises pensées, les ressentiments de son orgueil et de son coeur, les
-injures qu'il retenait, les révoltes qu'il taisait, elle les sentait
-sortir de lui, l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui
-semblaient la maudire. Il la blessait avec ces regards qui vont de la
-maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de femme, à des ménages qui
-passent; il la blessait avec ses rêveries qu'elle croyait voir aller
-vers quelque pur amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée
-ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une félicité manquée.
-
-Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme plus outrageusement
-que les brutalités d'un homme, les derniers liens attachant Manette à
-Coriolis se rompaient. Ce qui reste involontairement d'habitude aimante
-chez une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et qui demeure
-sa maîtresse, qui est la mère de son enfant, qui a encore la chaleur de
-ses bras autour du cou, se brisa chez elle: son âme se referma, avec
-l'amertume de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui
-reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces pardons qui montent
-du côte-à-côte de la vie, à ce qui se laisse attendrir, désarmer par
-l'existence à deux et le contact du souvenir.
-
-Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres éteintes de
-leurs années vécues, l'horrible détachement de mort qui s'établit entre
-deux êtres vivant, mangeant, dormant ensemble, unis à tous les instants
-de l'existence, et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable
-éloignement du père et de la mère, que rien ne rapproche plus, pas même
-les jeux de leur enfant à leurs pieds; ce fut cette vie double, ennemie,
-tiraillée et contrainte, pareille à la chaîne qui rive la haine de deux
-forçats, cette vie en commun où chaque frottement est une irritation, où
-l'instinct même des corps s'évite et se fuit, où l'homme et la femme
-mettent la séparation d'un vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils
-avaient peur de mêler leurs rêves!
-
-Heure épouvantable de ces amours, qui donne à l'amant la terreur de
-cette moitié de lui-même, assise dans son intérieur, entrée dans sa
-maison, et qui est là, contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à
-peine le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui fait
-avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de la chasser, et
-sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle le tient par l'habitude,
-parce qu'elle le connaît lâche et se manquant de parole à lui-même,
-parce qu'elle sait que son coeur est à l'âge des bassesses de coeur
-d'homme et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul!
-
-Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage à leur
-accouplement, à l'indissolubilité d'un lien intime intolérable et
-détesté, il semblait se dégager de Manette contre Coriolis une espèce
-d'hostilité originelle. L'éloignement de la femme paraissait se
-compliquer et s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en
-eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive, en revenant
-aux préjugés des siens, revenait peu à peu aux antipathies obscures et
-confuses de ses instincts. Une sorte de sentiment nouveau et naissant,
-impersonnel, irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la
-personne de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans le creux
-de toute âme juive, persiste la tradition des haines, l'amertume de
-siècles d'humiliation, tout ce qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu
-peut avoir de fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent,
-naturel, presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un roi juif
-de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, dans une de ces
-ivresses où l'on s'ouvre, il répondait à des amis qui lui demandaient le
-plaisir qu'il pouvait avoir à toujours travailler à être riche: «Ah!
-vous ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes un tas de
-chrétiens!»
-
-Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure d'une femme,
-Manette les goûtait en sentant Coriolis sous le talon de sa bottine.
-
-La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude de cet homme
-d'une autre foi, d'un autre baptême, d'un autre Dieu; en sorte qu'on
-aurait pu voir,--ironie des choses qui finissent!--la bizarre survie des
-vieilles vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes de
-dix-huit siècles, mettre comme le reste des entre-mangeries de races, de
-la race indo-germanique et de la race sémitique, là, en plein Paris,
-dans un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de ce
-misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle.
-
-
-
-
-CXLVIII
-
-
-Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où Anatole avait dîné
-pour la dernière fois chez Coriolis. Il sortait du palais de
-l'Industrie, où il venait de commencer un second portrait de l'empereur,
-dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une
-femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait écouter
-religieusement ses paroles:
-
---Oui, ma chère dame,--disait sentencieusement Anatole,--voilà la
-recette pour faire un Empereur dans les prix doux... La première fois,
-on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce... Mais la seconde,
-plus de ça..., on devient sage... Et comme j'ai un véritable intérêt
-pour vous--son sourire eut une nuance de galanterie,--je vais vous
-donner mon expérience _à l'oeil_... La toile, vous savez, c'est
-cinquante-huit francs, plus le calque, acheté à part cinq francs...
-Maintenant, attention! _Gnien_ a qui, pour le pantalon blanc et le
-manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent à cinq
-sous, total quarante sous... Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de
-plomb à quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon
-affaire... J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la
-culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de
-l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'épaulette, du collier, des
-parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des
-crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation d'ocre jaune
-pour les lumières et de bitume pour les ombres... Toutes les ombres de
-la toile, bien entendu, préparées au brun-rouge... Alors vous repiquez
-les lumières avec du jaune de chrome foncé et du jaune de Naples, et les
-brillants cassés avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de
-chrome à quinze et vingt centimes... Il existe des gens sans économie
-qui fourrent là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le tube,
-vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles... Point de siccatif
-de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout à l'huile grasse
-ordinaire... Inutile de vous recommander cela... Ah! j'ai encore trouvé
-le moyen de remplacer le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne coûte
-qu'un sou de plus que le bleu de Prusse...
-
-En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé dans les
-Champs-Elysées à la place d'un jeu de boules. Tout à coup, il
-s'interrompit et s'arrêta, en apercevant, dans le groupe des
-spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tête en
-avant et, découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière
-son dos. Il regarda cette tête où des cheveux presque blancs, coupés
-ras, contrastaient avec le noir des sourcils, restés durement noirs. Il
-examina tout cet homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de vingt
-ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.
-
---Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme étonnée,--à demain...
-
-A quelques pas, il lui jeta:--Mais surtout, ne glacez jamais avec de la
-capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!... rien que de
-la bonne laque fine à neuf sous!...
-
-Et il marcha vers Coriolis.
-
---Tu n'en as pas un... un cigare?--Ce fut le premier mot de
-Coriolis.--Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette... _Elle_ ne me
-donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!...
-
-Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se
-cramponnant à lui, le touchant de son grand corps penché, avec un air
-heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lâcher, il se mit à lui
-parler de «cette femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne
-lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du
-malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce qu'il souffrait dans cet
-intérieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de
-lâcheté...
-
-Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats de voix tout à
-coup réprimés, des gestes violents qui s'arrêtaient comme effrayés.
-
---Tu ne l'as pas vue... tu ne l'as pas vue avec son visage méchant, le
-visage qu'elle a pour moi... Ah! ce qui vient dans une figure de juive
-avec l'âge... la Parque qui se lève dans la femme... ce nez qui devient
-crochu... et ses yeux aigus... ses yeux! Les as-tu jamais bien
-regardés?... Ces yeux!...--murmura Coriolis en baissant la voix.--Ah!
-les femmes!... Tu étais avec une femme tout à l'heure, toi?
-
---Oui, une pauvre diablesse... Ça a été riche, élevée dans le luxe, au
-piano... Une canaille de mari qui a tout mangé et l'a plantée là avec
-deux enfants... Et maintenant, il faut vivre avec un talent
-d'agrément...
-
-Le triste roman de misère esquissé dans les quelques mots d'Anatole ne
-parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en était venu à cette
-monstrueuse surdité des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à
-un homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un mot d'intérêt,
-sans lui parler de lui, de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'il était
-devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit à lui
-repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les
-arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant à lui, il lui
-rabâcha ses plaintes, ses lamentations, ses jérémiades.
-
-Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne
-put se défendre d'un triste étonnement, en retrouvant cet homme si fort,
-si concentré, si maître de lui-même, descendu à cela:--à dire
-peureusement du mal de cette femme, à s'en venger comme un enfant qui
-_cafarde_ derrière le dos de son tyran!
-
-
-
-
-CXLIX
-
-
-A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à sa sortie,
-Anatole trouva Coriolis l'attendant.
-
-Coriolis était là, un quart d'heure avant, il se promenait de long en
-large devant la porte, il guettait, et aussitôt qu'Anatole paraissait,
-il s'emparait de lui, et tout de suite, brusquement, du premier mot, il
-soulageait sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations où
-il essayait de vider et de dégorger ses souffrances.
-
---Une vraie juiverie, la maison, maintenant!--lui disait-il un
-jour.--Non, tu n'as pas idée... C'est le sabbat chez moi, le sabbat!...
-D'abord les deux cousines qui sont à présent plus maîtresses qu'_elle_,
-et qui la tournent et la retournent comme un gant... Il y a la vieille
-paralysée qui fait tourner les sauces en marmottant de l'hébreu
-dessus... Et puis, c'est le scrofuleux de frère... Il vient une
-parente... qui travaille pour la synagogue, qui est brodeuse en
-_sepharim_... Je sais de leurs mots, tiens, à présent!... Horrible,
-celle-là!... Et puis, un tas de revenants de l'Ancien Testament, des
-parents, des juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des
-paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons avec une
-poignée entourée de laine rouge et de fils de laiton... des
-coreligionnaires d'on ne sait où, qui viennent manger, «s'asseoir sous
-la lampe», comme ils disent... Et des têtes!... Ah! je suis puni d'avoir
-aimé Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de ses fonds
-d'eau-fortes... Et les cuisines qu'ils font, si tu savais!... des
-cuisines à eux, comme en Alsace, pour les noces, des panades où ils
-mettent des mèches de bonnet de coton... Oui!... Ces jours-là, je me
-sauve de chez moi... Non, c'est trop fort, que toute cette abomination
-de marchands de lorgnettes descende chez moi comme à l'auberge!...
-Tiens! tu sais, la cousine, la grande, avec ses cheveux comme un
-incendie, son visage terrible... celle qui ressemble à la prostituée de
-l'Apocalypse... qui a été chez les fous... Ah! les pauvres fous, ils ont
-dû souffrir!... est-ce qu'elle ne connaît pas des infirmiers de
-Charenton?... Et elle les amène à dîner!... Ils viennent avec les fous
-qu'ils sont chargés de promener... Avant-hier, il y en a eu un qui est
-redevenu fou à la cuisine... Il a fallu aller chercher la garde... C'est
-amusant... Des fous, conçois-tu? On m'amène des fous chez moi! Oui... et
-tu veux que je continue à supporter cela?...
-
-Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de se dégager:
-
---Tu me quittes déjà?... Encore un quart d'heure... Tiens! dix minutes,
-rien que dix minutes...
-
---Non, je t'assure... je vais te dire... Il y a une heure que je devrais
-être parti... Tu vas comprendre... figure-toi qu'il y a trois jours que
-maman a cassé ses lunettes... Voilà trois jours qu'elle ne peut rien
-faire, ni travailler, ni lire... J'ai eu seulement ce matin de quoi lui
-en commander... je dois les prendre en route... Elle m'attend comme ses
-yeux, tu penses...
-
---Toi?--dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le bras.--Et bien ça ne
-fait rien...
-
-Il s'arrêta et le regarda.
-
---Tu es tout de même bien heureux!...
-
-
-
-
-CL
-
-
-Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux mois se passèrent
-sans qu'il le trouvât à la porte du palais de l'Industrie. Il ne savait
-ce qu'il était devenu, lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné
-d'être accosté par lui, à sa sortie.
-
---Tiens! te voilà?--fit-il.--Y a-t-il longtemps!...
-
---Oui, il y a longtemps... très-longtemps...--dit Coriolis lentement,
-comme si lui seul, dans sa vie, pouvait mesurer la longueur douloureuse
-du temps.
-
-En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui retenant amicalement
-la main dans la sienne:
-
---Es-tu content? Ça va-t-il?
-
---Oui... Et toi?--fit Anatole surpris de cette tendresse inaccoutumée de
-Coriolis.
-
---Moi? Ah! moi... je deviens raisonnable...--dit-il d'une voix
-sourde.--Tu comprends bien, mon ami, quand il y a un homme
-d'intelligence, il faut qu'il se trouve une femelle pour lui mettre la
-patte dessus, le déchirer, lui mordre le coeur, lui tuer ce qu'il y a
-dedans, et puis encore ce qu'il y a là... et il se toucha le
-front,--enfin le manger!...--On a toujours vu ça... Ça arrive tous les
-jours... Et il faut vraiment être bien enfant pour s'en plaindre...
-c'est ridicule...
-
-Il jeta cela avec une ironie presque sauvage.
-
---Je sais bien... il y un moyen de casser ces machines-là...
-
-Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et enragé de serrer,
-comme des mains qui étranglent.
-
---Oui, il faudrait des choses... pas bien... Il faudrait... des
-meurtres... Ah! dans le temps!...
-
-Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans laquelle Anatole
-retrouva le feu fauve des colères de jeune homme de son ami. Mais
-aussitôt cela tomba.
-
---Maintenant, je suis une...
-
-Et il dit un mot ignoble.
-
---Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas la vie drôle...
-
-Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement chinois d'un
-comique en vogue; mais de l'eau monta à ses paupières, et sa blague
-finit dans l'horrible étouffement brisé d'une voix d'homme qui se
-mouille de larmes de femme.
-
-Il reprit:
-
---Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un homme, cette
-poupée-là!... Tiens! je ne sais plus si j'ai du talent... Non, vrai, je
-ne sais plus!... Je n'y vois plus... Je suis comme un homme que j'ai vu
-une fois, assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait devant
-lui, dans un sillon... Il ne savait plus, il allait... stupide, comme
-moi... On entre dans mon atelier, on me trouve à mon chevalet, n'est-ce
-pas? Si l'on regardait mes brosses et ma palette, on verrait que c'est
-sec... Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait... je me
-suis levé pour faire croire que je peignais. Je ne peins plus, je fais
-semblant!... comprends-tu?... Et _elle_ est toujours là, dans mon dos...
-Quand je n'en peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient
-voir... Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!... Quand
-elle sort, j'ai les yeux des cousines sur moi, je les sens... Oh! on me
-soigne... Pardieu! c'est moi qui fais aller la maison... Je suis le
-boeuf, moi!... Quand je sors... tiens! aujourd'hui... c'est comme si je
-leur mangeais une bouchée dans la bouche...
-
-Il s'arrêta un moment; puis:
-
---Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?... Eh bien, il est
-affreux... il est devenu affreux!--dit-il avec une espèce de rire amer
-qui fit mal à Anatole.--C'est maintenant un vrai mérinos noir... Ah! je
-te réponds qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique,
-celui-là!... Mon fils, ça! mais il n'a rien de moi, rien des miens...
-rien! Tiens, il y a des moments où je crois que c'est l'âme de quelque
-grand-père qui vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie...
-Un affreux petit bonhomme, vois-tu!... Et si tu l'entendais me dire ce
-qu'elles l'ont dressé à me dire toute la journée: _Papa, tu ne fais
-rien_... si tu l'entendais!
-
-Et passant tout à coup à une autre idée:
-
---Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais te faire voir un
-tableau nouveau que je viens d'exposer...
-
-Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture où était son
-tableau.
-
-Anatole regarda, et après quelques compliments vagues, il se dépêcha de
-se sauver: il lui semblait qu'il venait de voir la folie d'un talent.
-
-
-
-
-CLI
-
-
-Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez Coriolis. Avec
-l'énervement de l'homme, une surexcitation était venue à l'organe
-artiste du peintre. Le sens de la couleur, s'exaltant en lui, avait
-troublé, déréglé, enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque
-fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande et pénible
-désillusion devant ses admirations anciennes. Les toiles qui autrefois
-lui avaient paru les plus splendides et les plus éclairées, ne lui
-donnaient plus de sensation lumineuse: il les revoyait éteintes,
-passées.
-
-Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre murs de chefs-d'oeuvre
-ne lui semblaient plus rayonner. Le Salon s'assombrissait, et arrivait à
-ne plus lui montrer qu'une sorte de momification des couleurs sous la
-patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il ne retrouvait plus
-là que la mémoire pâlie. Il sentait quelque chose manquer dans le
-rendez-vous de ces tableaux immortels: le soleil. Une monotone
-impression de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et il
-cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie dans les plus beaux
-tableaux.
-
-La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la voir, que dans
-l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion, l'aveuglement de
-rayonnement, les électricités de l'orage, le flamboiement des apothéoses
-de théâtre, le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du
-_magnesium_. Du jour, il n'essayait plus de peindre que l'éblouissement.
-A l'exemple de certains coloristes qui, la maturité de leur talent
-franchie, perdent dans l'excès la dominante de leur talent, Coriolis, un
-moment arrêté à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces
-derniers temps, à sa première manière, et peu à peu, à force d'en
-exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence, la limpidité,
-l'ensoleillement féerique, l'allumage enragé, l'étincellement, il se
-laissait entraîner à une peinture véritablement illuminée; et dans son
-regard, il descendait un peu de cette hallucination du grand Turner qui,
-sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des tableaux, mécontent de la
-lumière peinte jusqu'à lui, mécontent même du jour de son temps,
-essayait de s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à un
-jour vierge et primordial, à la _Lumière avant le Déluge_.
-
-Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
-enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant
-de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
-pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces
-bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des
-cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au
-bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
-sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et
-rêvait à l'_amatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur
-cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait les ors et les verts
-queue de paon des poudingues diluviens, les verts de velours, les verts
-changeants et bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du
-feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au jaune miellé
-des orpiments cristallisés et des fluorines; les couleurs embrasées des
-cuivres pyriteux, les couleurs de pierres roses ou violettes, qui font
-penser à des fleurs de cristal.
-
-Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations mères de la
-tendresse et de l'idéal du ton, à toutes ces variations du rose dans une
-fonte de porcelaine, depuis la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant,
-à la nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes les
-irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes sur le verre
-antique sorti de terre comme avec du ciel enterré. Il se mettait dans
-les yeux l'azur du saphir, le sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau
-du diamant. Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin de
-tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre,
-dans la Mer.
-
-
-
-
-CLII
-
-
---Comment! c'est vous, madame Crescent?--fit Anatole qui était couché.
-La brusque entrée de madame Crescent venait de le réveiller du délicieux
-sommeil de dix heures du matin.--Vous, chez moi? chez un jeune homme!
-
---Bêta!--dit madame Crescent,--il est joli, le jeune homme! Avec ça que
-les hommes m'ont jamais fait peur... Ouf!--fit-elle en soufflant comme
-si elle allait étouffer.--Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on te
-déniche... En voilà une horreur, ta rue!
-
---La rue du Gindre, madame!... La porte à côté du bureau de
-Bienfaisance... l'appartement à côté de la pompe... je trouve le matin
-des têtards dans ma cuvette!... Quand j'éternue, ça fait lever le
-papier... un détail!... Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait
-pas... On me l'a laissée à dix francs par mois... les champignons
-compris... Ça ne fait rien, ma brave madame Crescent, vous voyez
-quelqu'un de crânement heureux... Ah! j'en ai passé de dures avant
-ça!... Trois jours, pas ce qui s'appelle ça sous la dent!... Zéro à
-l'heure des repas... Je me couchais gris... Ah! dame, gris, vous me
-comprenez... Mais, psit! un changement à vue, une fortune! De la chance!
-Moi qui aurais dû crever, finir par la Morgue... Car, voilà!... Eh bien!
-pas du tout... Concevez-vous? M'amuser, bien dîner, être heureux, me
-payer des dîners à vingt-cinq sous!... Cinq jours de noce, là, à ne rien
-faire... Ah! rien... On aurait pu venir m'offrir n'importe quoi pour
-faire quelque chose... Le premier jour je me suis régalé du Jardin
-d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu'à six heures... Il y a un
-oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau... je ne vous dis que
-ça... Par exemple, cette fois-ci, mes créanciers... rien, pas un monaco.
-Trop bête, de ne pas garder un sou... On ne m'y repincera plus... Quand
-j'ai reçu mon argent, toc! j'ai acheté un parapluie d'abord... C'est
-drôle, hein? moi, d'acheter un parapluie? Comme il faut que j'ai mûri!
-Et puis, trois chemises à quatre francs cinquante... Pas mal, hein? ce
-petit paletot-là pour dix-huit francs?... le gilet, quatre francs... Et
-deux paires de bottines... pas une... deux!... Ah! voilà comme je m'y
-mets, moi, quand je m'y mets... Ah! c'est toi...
-
-Un gamin venait d'entrer, apportant à Anatole une tasse de café au lait.
-
---Tu reviendras demain... Aujourd'hui congé, pas de leçon... c'est saint
-Barnabé!
-
-Et, revenant à madame Crescent, quand l'enfant fut parti:--Je suis
-très-bien ici... La portière me fait mon ménage _à l'oeil_, pour des
-leçons que je donne à son moutard, à ce petit idiot-là... Il n'a pas la
-moindre disposition... Ça ne fait rien... Cette vieille bête de femme
-est si enchantée que, dans les premiers temps, elle m'envoyait un verre
-de vin avec mon café... des attentions à toucher un frotteur!... Ça
-s'arrange très-bien... Pendant qu'elle est là qui brosse mes affaires,
-qui cire mes souliers, je colle ma leçon au petit... Hein? de beaux
-draps? Je m'en suis aussi payé deux paires avec quatre taies
-d'oreiller... Oh! je suis requinqué... Voyez-vous! maintenant, je mène
-une vie d'un rangé! je rentre tous les soirs de bonne heure pour me
-sentir bien chez moi, jouir de tout ça, de mon petit intérieur... Je
-m'amollis dans le bien-être, quoi!... Quand je suis là-dedans, dans mes
-draps, avec une bougie, je me sens un bonheur!... Dire que j'ai encore
-soixante francs en or, là-haut, sur ce cadre!... Moi qui depuis des
-temps ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours... Enfin,
-c'est un secours de deux cents francs qui m'est joliment tombé...
-
---Ah! tu es si heureux que ça?--fit madame Crescent avec un air
-embarrassé.
-
---On dirait que ça vous fait de la peine?
-
---Non... mais c'est que...
-
-Elle s'arrêta.
-
---C'est que... quoi?
-
---Je t'apportais quelque chose.
-
-Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui avait l'apparence
-d'une lettre ministérielle.
-
---Une commande?--fit Anatole en la regardant.
-
---Non, tu n'es pas assez gentil pour ça... Comment, petite saleté, nous
-te faisons avoir une copie... tu ne viens pas nous voir... On t'en a
-après ça une seconde: tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de
-tes nouvelles... Eh bien! moi, je pensais à toi, animal... Je ne sais
-pas pourquoi... Vois-tu, au fond, il n'y a que nous deux qui aimions
-vraiment les bêtes...
-
---Voyons, ma bonne madame Crescent... cette lettre!
-
---Oh! c'est rien,--dit madame Crescent,--c'est rien...--Et elle devint
-rouge.--On croit souvent, comme ça, faire pour le bien... moi, je
-croyais... et puis, pas du tout... tu es riche... te voilà avec soixante
-francs... Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? où tu n'aurais pas
-été si fier... Enfin, que veux-tu, une idée... Si ça ne te va pas, il ne
-faut pas pour ça m'en vouloir... Parce que, vrai, moi, c'était pour
-toi...--fit la grosse femme avec une adorable humilité honteuse.--Moi,
-je suis une bête... la langue me brouille... je ne sais pas tourner les
-choses. Eh bien! voilà comme ça m'est venu... Nous étions donc comme ça
-à avoir de tes nouvelles, de bric et de broc, par les uns, par les
-autres... Moi j'ai bien vu qu'au fond, les commandes, tout ça, ça ne te
-tirait pas de peine... Ça te faisait manger deux ou trois mois, et puis
-c'était toujours à recommencer... Eh bien! alors, moi je me suis mise
-dans mes rêves... C'est devenu ma colique de te savoir comme ça... je me
-suis dit: Voilà un homme qui aime les bêtes... Si on voyait à lui
-trouver une petite place, où il serait comme qui dirait dans ses amours,
-avec la maman... Au fait, et la maman?
-
---Je l'ai emballée pour la province, chez une amie, en attendant une
-embellie... C'était trop lourd, à la fin le ménage... je me suis chargé
-de la liquidation... C'est elle qui m'a mis à sec.
-
---Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme ça, tous les deux, le pain
-et la caboulée... Tu sais, moi, quand j'ai une idée dans la tête... ça
-me trottait... Voilà la cour qui vient à Fontainebleau... Il nous tombe
-chez nous quelqu'un de bien... Merci! ce n'était pas de la chenille...
-un ministre, s'il vous plaît! de je ne sais plus quoi... Oh! un homme
-avec un front comme une porte de grange... Il voulait absolument avoir
-une décoration de son salon par Crescent... Tu sais que c'est moi qui
-fais les affaires... Lui, tu le connais, sorti de sa mécanique de
-peinture, cet empoté-là! le sabot d'un cochon serait aussi malin que
-lui... Si je n'étais pas là, il laisserait tout aller... Alors, quand
-nous avons été arrangés à peu près sur le prix... Ma foi!... il avait
-l'air si bon enfant, ce ministre... je lui ai dit que je voulais mes
-épingles... Il m'a dit: Quoi?... Eh bien! que je lui ai fait, je
-voudrais une petite place dans votre Jardin des Plantes pour
-quelqu'un... Il a commencé à me dire que ça ne se donnait pas comme
-ça... que c'était difficile, qu'il ne savait pas... Un tas de raisons...
-Monseigneur, que je lui ai dit... Ah! je n'ai pas bronché, je lui ai
-dit: Monseigneur... rien de fait, Crescent ne vous fera pas chez vous
-seulement grand comme la main, sans que j'aie ça pour un pauvre garçon
-qui a sa mère sur les bras... Et voilà ta lettre... je n'ai pu que ça...
-Oh! je me mets bien dans ta peau, va... je comprends... je me rends
-compte... un artiste, ce n'est pas tout le monde, je sais ce que
-c'est... on a ses idées, on tient à son état... Quand on a eu le courage
-jusqu'à quarante ans, qu'on s'est fait toute la vie des imaginations à
-ça... Après ça, tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque
-chose... Et puis, quelquefois, on peint là-dedans, à ce qu'il paraît...
-on peint quelque chose... un modèle de poisson... C'est du pain,
-vois-tu... C'est pour manger tous les jours... Tu n'es pas seul, songe
-donc! Et puis les années commencent à te monter sur la tête, sais-tu?
-
-Et elle avança timidement la lettre sur le pied du lit.
-
-Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains, avec une expression
-presque douloureuse, et la reposa sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y
-avait là-dedans la mort honteuse du rêve de toute sa vie. Madame
-Crescent était allée prendre les trois pièces d'or posées sur le rebord
-du cadre. Elle revint à Anatole en les tenant dans sa main ouverte.
-
---Sais-tu,--dit-elle doucement à Anatole,--ce que c'est que cet
-argent-là, mon enfant? C'est de l'argent qui n'est pas gagné... et de
-l'argent qui n'est pas gagné, c'est de la charité... une vilaine
-monnaie, je te dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes...
-
-Anatole baissa sur son drap un regard sérieux, reprit la lettre,
-l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-préparateur au Jardin des Plantes.
-Il la reposa sur son drap, la regarda quelque temps de loin sans rien
-dire. Puis tout à coup, criant:--Enfoncée la Gloire!--il se jeta au bas
-de son lit pour embrasser madame Crescent, en oubliant qu'il était en
-chemise.
-
---Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain singe!--fit madame
-Crescent qui reprit bientôt:--Et Coriolis? C'est bien drôle chez lui, à
-ce qu'il paraît... Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu?
-
---Des temps infinis.
-
---Eh bien! il y a des affaires... mais des affaires!... C'est Garnotelle
-que j'ai rencontré qui m'a raconté ça... Ah! mais, il faut te dire
-d'abord qu'il s'est marié, Garnotelle, tu ne savais pas?... Oui,
-marié... Oh! un beau mariage... Sa femme, c'est une princesse...
-Attends: Moldave... Oui, c'est bien ça qu'il m'a dit... Le nom, par
-exemple... tu sais, c'est des noms étrangers... cherche, apporte...
-Voilà que pour se marier, il va demander à Coriolis pour être son
-témoin... Un ancien camarade, je trouve que c'était gentil comme idée,
-moi... Il paraît que Coriolis l'a reçu! qu'il lui a dit des choses!
-qu'il venait pour l'insulter... que c'était lui faire un affront quand
-il savait que lui allait épouser une... Excusez du mot!--dit madame
-Crescent en le disant.--Une scène abominable!... Garnotelle a eu peur
-qu'il ne le battît... Il le croit devenu fou enragé... Après ça, mon
-Dieu! ça ne serait pas étonnant avec la femme qu'il a... une croquette
-comme ça!... Allons! tu sais qu'il y a encore quelques pièces de cent
-sous chez nous... Si tu avais des créanciers qui t'ennuient trop... Mais
-viens donc les chercher... Voilà ce qu'il faut faire... Nous passerons
-quelques bons jours... Tu verras les poules...
-
-
-
-
-CLIII
-
-
---Psit! psit! Chassagnol!
-
-Ainsi interpellé par Anatole, Chassagnol, qui allait sortir de la mairie
-du Luxembourg, se retourna. Il avait à côté de lui une bonne portant un
-petit enfant sous un voile blanc.
-
---A toi?--demanda Anatole à Chassagnol en regardant l'enfant.
-
---Ma septième fille...--dit le père avec un sourire qui laissait
-échapper le secret si longtemps gardé de sa nombreuse famille.--Ah çà!
-comment es-tu ici?
-
---Oh! moi, rien, rien... Une petite histoire de justice de paix, un
-arrangement à trois mois... le dernier de mes créanciers... C'est que
-maintenant, tu ne sais pas, j'ai une place...
-
---Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent... Figure-toi que
-Cecchina... ah! pardon, c'est ma femme... me voyant sans le sou, les
-enfants avaient faim, elle a eu une idée, ma paysanne de femme... Elle a
-trouvé je ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit
-que c'est un secret qui lui vient de la Madone... Enfin, les petites ont
-la becquée tous les jours, il y a toujours quelques sous dans la poche
-de mon gilet, et je puis flâner tranquillement... Ah çà! je t'emmène, tu
-vas dîner chez nous...
-
-Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de la Justice de
-Paix:--Vois donc...--dit tout à coup Anatole.
-
-A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, qu'on apercevait par
-le cintre de la porte vitrée du péristyle, sous le rayonnement diffus et
-blanc d'une large fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire
-s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du mur, disparut
-dans le retour de l'escalier que les deux amis ne pouvaient apercevoir.
-Puis il reparut, contre le carreau de la porte, un chapeau et un profil
-se détachant sur la carte en couleur du onzième arrondissement peinte au
-fond dans la cage de l'escalier. La porte battante s'ouvrit, et un homme
-se mit à descendre les douze grandes marches de l'escalier de la mairie,
-avec une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou, et des
-pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le vide. Les deux amis se
-rejetèrent un peu dans le vestibule noir de la Justice de Paix. L'homme
-passa sans les voir: c'était Coriolis.
-
-A quelques pas derrière lui venait Manette en grande toilette, suivie
-d'un groupe de quatre individus, vulgaires, effacés et vagues comme ces
-comparses des actes de l'État civil, raccolés au plus près dans les
-fournisseurs du voisinage.
-
-Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, frôla, sans
-le sentir, des blouses qui lisaient le _Moniteur_ affiché au mur,
-traversa la rue Bonaparte, et, comme s'il cherchait l'ombre, les pierres
-sans fenêtres et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent
-longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette s'était
-arrêtée avec les témoins au coin de la rue de Mézières et semblait les
-remercier.
-
-Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, qu'elle
-saisit par le bras, et l'on vit les deux dos de la femme et du marié
-aller jusqu'au bout de la rue Bonaparte. Puis, le couple tourna à
-droite, disparut.
-
---Rasé!--dit Anatole en faisant le geste énergique du gamin qui peint,
-avec le coupant de la main, une vie d'homme décapitée.
-
-
-
-
-CLIV
-
-
---Le Beau, ah! oui, le Beau!... s'y reconnaître dans le Beau! Dire c'est
-cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le définir!... Le
-pourquoi du Beau? D'où il vient? ce qui le fait être? son essence? Le
-Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin... la qualité de l'idée se
-produisant sous une forme symbolique... un produit de la faculté
-d'_idéer_... la perfection perçue d'une manière confuse... la réunion
-aristotélique des idées d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais!...
-Le Beau, est-ce l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine,
-_eido_, je _vois_, n'est que le Beau visible... Est-ce la réalité
-retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion,
-l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'idée et de la forme,
-de l'essence de la réalité, du visible et de l'invisible?... Est-il dans
-le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... dans l'imitation du beau des êtres,
-des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par
-élection ou par élévation? l'imitation sans particularité, sous l'image
-iconique de la personnalité, l'homme et pas un homme, l'imitation
-d'après un modèle collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure
-à la beauté vraie... «_pulchritudinem quæ est supra veram_...» une
-seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? L'objectivité ou l'infini de la
-subjectivité? l'_expressif_ de Goethe? Le côté individuel, le naturel,
-le caractéristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature,
-le mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité
-d'une sensation?... Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint
-Augustin?... Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?... Oh! le
-Beau!... le suprême de l'illimité et de l'indéfinissable!... Une goutte
-de l'océan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'école de l'Ironie, une
-création contre la Création, une reconstruction de l'univers par
-l'homme, le remplacement de l'oeuvre divine par quelque chose de plus
-humain, de plus conforme au _moi fini_, une bataille contre Dieu!... Le
-Beau!... Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien... le Beau
-rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une
-préparation à la morale, les idées de Fichte: le Beau utile!... Ah! la
-philosophie du Beau! Et toutes les esthétiques!... Le Beau, tiens! je le
-baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du
-Vrai! Et puis après?... Des mots! des mots!... Le Beau! le Beau! Mais
-d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre
-esprit? L'idée du Beau, ce n'est peut-être qu'un sentiment immédiat,
-irraisonné, personnel, qui sait?... Est-ce que tu crois au principe
-réfléchi du Beau, toi?
-
-C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des heures indues de
-la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier où séchaient
-les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu
-sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte aux
-lèvres, avec l'air d'écouter.
-
-
-
-
-CLV
-
-
-Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié brique, moitié
-pierre, à l'air d'étable et de cottage, où s'accrochent les bras
-grimpants d'une glycine, une fenêtre s'ouvre toujours la première au
-bout du Jardin des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue
-sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre à ce qui revit
-dans le jour qui ressuscite.
-
-Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu dans le
-jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses dans les allées, le
-long des grilles. Partout c'est un épanouissement d'êtres; et de
-jardinet en jardinet, court le frémissement du réveil animal, charmant
-de souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit de tous
-côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle de leurs kiosques, de jeunes
-axis, penchés sur le côté, s'inclinent en patinant sur le sol où ils
-tournent; les lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux,
-mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent dans des essais de
-galop; des onagres en gaieté, les quatre pattes en l'air, font de
-grandes roulées par terre. Tout ce qui est là, dans le mouvement, la
-fièvre, la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des
-muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux, dans leur
-volière, font trembler, sous leur voletage incessant, l'arbre mort
-qu'ils fatiguent sans repos du rapide effleurement d'une seconde de
-pose.
-
-A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons et des plumes
-montre le blanc de la neige; le trottinement des chèvres d'Angora
-balance comme des flocons d'argent mat; des paons blancs traînent,
-étalées, les lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la
-splendide blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une sorte de
-douceur frissonnante, avec des reflets dormants de nuage et de nacre.
-Sur les petites pelouses, presque entièrement couvertes de l'ombre
-allongée des arbres, où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque
-brise qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir le passage
-des animaux au soleil, la promenade de leurs couleurs dans des éclairs,
-la fuite, l'effacement instantané des petites lignes fines et sèches qui
-se dessinent en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde les
-vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe au bois râpeux de
-leur auge; le zèbre, avec son élégance d'un âne de Phidias, ses formes
-pleines, pures et souples, ses impatiences de ruade par tout le corps;
-les bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide, laissant
-tomber de leur masse le sombre d'un rocher, laissant emporter à l'air
-des rouleaux de leur toison brûlée. Des biches de l'Algérie, à la
-démarche lente, élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se
-dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en levant leurs
-bois comme la majesté d'une couronne. Il va à ces grands boeufs de
-Hongrie, aux cornes gigantesques, qui semblent la paix dans la force et
-dans la candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge au bout
-de son cou de serpent, et dont l'oeil nostalgique a l'air de chercher
-devant lui la liberté, l'horizon, l'infini, le désert. Et sur du gazon,
-il suit les tortues couleur de bronze, allant, en ramant des pattes, à
-travers des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur
-marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil.
-
-Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle et
-translucide, sur le décor mouillé des acacias, des peupliers, des
-saules, les cigognes tout à coup rompant leurs poses et leur immobilité
-empaillée, les cigognes prennent des essors boiteux; et courant,
-trébuchant, butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts ridicules et
-de grotesques velléités de vol, elles illuminent tout ce coin de jardin
-des couleurs vives qu'elles y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes
-agitées, du rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes,
-voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y attarde comme à
-une mare du paradis: rien que des frissonnements, des frémissements, des
-ondulations, des ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de
-l'oiseau, la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les
-ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements en
-boule, les hérissements, les rengorgements qui soulèvent la ouate floche
-de tous ces petits corps avec le souffle d'une brise; et cela, dans du
-soleil et dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui nagent
-et des brillants de plume qui se noient, avec des reflets qui voguent et
-des éclaboussements de poussière humide qui semblent briser, tout autour
-de l'oiseau, en gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine
-joie est là, la joie gracieuse des animaux qui échappent à la terre et
-ne se traînent pas sur le sol, la joie sans fatigue de toutes ces
-existences flottantes, balancées, portées sans fatigue par un soupir de
-l'air ou par une ride du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage,
-bercées dans de la transparence et de la limpidité, voyageant dans du
-ciel qui les mouille.
-
-Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, qui dort à
-fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à une île de granit à demi submergée,
-et qui, de temps en temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant
-son oeil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en serpe, le rose
-énorme d'une immense fleur de monde inconnu. Le pain de seigle
-qu'Anatole a l'habitude de grignoter en marchant dans le jardin, fait
-venir tout de suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec
-des éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un _pounka_:
-Anatole flatte de la main la bête vénérable, aux cils de momie, et il
-caresse presque pieusement cette peau de pierre qui a la couleur et le
-grain d'un bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un
-siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se pressant et se
-nouant par la trompe, se poussent front contre front, et jouent à se
-faire reculer avec des malices d'enfants de géants qui luttent et de
-grosses douceurs de frères qui s'amusent.
-
-Le soleil, en montant, resserre à chaque minute l'ombre de tout, et
-mordant le coin de cage, l'angle de nuit où sont réfugiés les nocturnes
-perchés, il allume un feu d'ambre dans l'oeil du Jean-le-Blanc.
-L'éblouissement qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au milieu
-des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets éclatent. Les
-aras rouges font reluire sur leur rouge l'écarlate d'un piment; les
-plumages des aras blancs étincellent de la blancheur de stalactites de
-cire vierge et de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit
-toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un feu d'artifice
-de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la grue couronnée tremble dans
-l'herbe comme un bouquet d'épis d'or.
-
-Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de marronniers, la
-lumière jette de distance en distance des palets de jour; et sur les
-troncs ensoleillés, la découpure digitée des feuilles dessine en
-tremblant des fleurs de lis d'ombre.
-
-Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la respiration de
-l'air fait courir en passant comme des soulèvements d'ailes qui
-s'envolent et des battements de langues qui boivent, Anatole a devant
-lui la ménagerie enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la
-ménagerie où le roux des lions marche dans la flamme de l'heure, où le
-tigre qui passe et repasse semble emporter chaque fois sur les raies de
-sa robe les raies de ses barreaux, où de jeunes panthères, couchées sur
-le dos, s'étirent mollement avec des voluptés renversées de bacchantes.
-Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux attirés par le pain qu'on
-donne aux animaux et les miettes des grosses bêtes. A l'étourdissant
-concert des moineaux gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le
-chant de fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle
-infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement sourd d'un grand
-boeuf, le rugissement d'un lion, le bramement guttural d'un
-cerf, le barrit strident d'un éléphant, le cor d'airain de
-l'hippopotame,--bâillements de féroces ennuyés, soupirs de bêtes
-sauvages, fauves haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime
-à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion, le
-tressaillement d'instruments de bronze et de notes de tonnerre. Puis
-cela tombe, et bientôt s'éteint dans le cri d'un petit animal, ainsi
-qu'un grand souffle qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une
-flûte de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à goutte le
-filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours blanc.
-
-En errant, ses regards rencontrent dans des trouées de verdure des têtes
-aux yeux mourants, à la langue rose qui passe sur des babines luisantes,
-des bouches flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se
-cherchant, dans un baiser qui mord, à travers les grillages! Il y a dans
-l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias en fleur qui couvrent
-des allées de leur effeuillement; il y a des arômes fumants, des
-émanations musquées et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums des
-roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs buissons l'entrée du
-jardin...
-
-Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il s'oublie, il se perd à
-voir, à écouter, à aspirer. Ce qui est autour de lui le pénètre par tous
-les pores, et la Nature l'embrassant par tous les sens, il se laisse
-couler en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse lui
-vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses antiques qui
-replantaient l'homme dans la Terre, en lui faisant pousser des branches
-aux jambes. Il glisse dans l'être des êtres qui sont là. Il lui semble
-qu'il est un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît, dans
-tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, ce qui chante,
-chante en lui. Il croit sentir passer dans ses entrailles l'allégresse
-de la vie des bêtes; et une espèce de grand bonheur animal le remplit
-d'une de ces béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la
-créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant de la création.
-
-Et parfois, dans ce jour du commencement de la journée, dans ces heures
-légères, dans cette lumière qui boit la rosée, dans cette fraîcheur
-innocente du matin, dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la
-terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans ce bleu du ciel
-naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans la tendresse verte de mai,
-dans la solitude des allées sans public, au milieu de ces cabanes de
-bois qui font songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu de
-cet univers d'animaux familiers et confiants comme sur une terre divine
-encore, l'ancien Bohême revit des joies d'Éden, et il s'élève en lui,
-presque célestement, comme un peu de la félicité du premier homme en
-face de la Nature vierge.
-
-Décembre 1864.--Août 1866.
-
-
-FIN.
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--1215
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by
-Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
-
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-
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-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Manette Salomon, by Edmond and Jules de Goncourt.
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by
-Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Manette Salomon
-
-Author: Edmond de Goncourt
- Jules de Goncourt
-
-Release Date: September 11, 2020 [EBook #63179]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANETTE SALOMON ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c"><span class="large">ROMANS</span><br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-<span class="large">EDMOND ET JULES DE GONCOURT</span></p>
-
-<h1>MANETTE<br />
-<span class="xlarge">SALOMON</span></h1>
-
-<p class="c gap sans-serif">NOUVELLE ÉDITION</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS<br />
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</span><br />
-<span class="sans-serif small">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br />
-11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
-
-
-<p class="c">1902</p>
-
-<p class="c small">Tous droits réservés</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c sans-serif sc top4em">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</p>
-
-<p class="c large">&OElig;UVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT</p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="large sc c top1em" colspan="3">GONCOURT (Edmond de)</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La fille Élisa</b>, 38<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Les frères Zemganno</b>, 8<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La Faustin</b>, 19<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Chérie</b>, 18<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La Maison d'un artiste au XIX<sup>e</sup> siècle</b></td>
-<td class="num">2 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><b>Les actrices du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>:</td>
-<td>M<sup>me</sup> <span class="sc">Saint-Huberty</span></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>M<sup>lle</sup> <span class="sc">Clairon</span> (3<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td><span class="sc">La Guimard</span></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Les Peintres japonais</b>:
-<span class="sc">Outamaro</span>.&mdash;Le Peintre des Maisons vertes, 4<sup>e</sup> mille</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap2" colspan="2">&mdash;<span class="sc">Hokousaï</span> (peintre), (2<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="large sc c top1em">GONCOURT (Jules de)</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Lettres</b>, précédées d'une préface de <span class="sc">H. Céard</span> (3<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="large sc c top1em">GONCOURT (Edmond et Jules de)</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>En 18**</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Germinie Lacerteux</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Madame Gervaisais</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Renée Mauperin</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Manette Salomon</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Charles Demailly</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>S&oelig;ur Philomène</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Quelques créatures de ce temps</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Pages retrouvées</b>, avec une préface de <span class="sc">G. Geffroy</span> (3<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Idées et sensations</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Préfaces et manifestes littéraires</b> (3<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Théâtre</b> (<span class="sc">Henriette Maréchal.&mdash;La Patrie en danger</span>)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Portraits intimes du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>. Études nouvelles d'après
-les lettres autographes et les documents inédits</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La Femme au XVIII<sup>e</sup> siècle</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La duchesse de Châteauroux et ses s&oelig;urs</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Madame de Pompadour</b>, nouvelle édition, revue et augmentée
-de lettres et documents inédits</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>La Du Barry</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de Marie-Antoinette</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Sophie Arnould</b> (Les actrices au XVIII<sup>e</sup> siècle)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de la Société française pendant la Révolution</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Histoire de la Société française pendant le Directoire</b></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="3"><b>L'Art du XVIII<sup>e</sup> siècle</b>.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap2" colspan="2">1<sup>re</sup> série (Watteau.&mdash;Chardin.&mdash;Boucher.&mdash;Latour)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap2" colspan="2">2<sup>e</sup> série (Greuze.&mdash;Les Saint-Aubin.&mdash;Gravelot.&mdash;Cochin)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap2" colspan="2">3<sup>e</sup> série (Eisen.&mdash;Moreau-Debucourt.&mdash;Fragonard.&mdash;Prudhon)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Gavarni</b>. <span class="sc">L'Homme et l'&OElig;uvre</span></td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><b>Journal des Goncourt</b>. Mémoires de la vie littéraire (9<sup>e</sup> mille).</td>
-<td class="num">9 vol.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Paris.&mdash;L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.&mdash;1215.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">MANETTE SALOMON</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>On était au commencement de novembre. La dernière
-sérénité de l'automne, le rayonnement blanc et
-diffus d'un soleil voilé de vapeurs de pluie et de neige,
-flottait, en pâle éclaircie, dans un jour d'hiver.</p>
-
-<p>Du monde allait dans le Jardin des Plantes, montait
-au labyrinthe, un monde particulier, mêlé, cosmopolite,
-composé de toutes les sortes de gens de Paris, de la
-province et de l'étranger, que rassemble ce rendez-vous
-populaire.</p>
-
-<p>C'était d'abord un groupe classique d'Anglais et d'Anglaises
-à voiles bruns, à lunettes bleues.</p>
-
-<p>Derrière les Anglais, marchait une famille en deuil.</p>
-
-<p>Puis suivait, en traînant la jambe, un malade, un
-voisin du jardin, de quelque rue d'à côté, les pieds dans
-des pantoufles.</p>
-
-<p>Venaient ensuite: un sapeur, avec, sur sa manche,
-ses deux haches en sautoir surmontées d'une grenade;&mdash;un
-prince jaune, tout frais habillé de Dusautoy, accompagné
-d'une espèce d'heiduque à figure de Turc, à dolman
-d'Albanais;&mdash;un apprenti maçon, un petit gâcheur
-débarqué du Limousin, portant le feutre mou et la chemise
-bise.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, grimpait un interne de la Pitié, en
-casquette, avec un livre et un cahier de notes sous le
-bras. Et presque à côté de lui, sur la même ligne, un
-ouvrier en redingote, revenant d'enterrer un camarade
-au Montparnasse, avait encore, de l'enterrement, trois
-fleurs d'immortelle à la boutonnière.</p>
-
-<p>Un père, à rudes moustaches grises, regardait courir
-devant lui un bel enfant, en robe russe de velours bleu,
-à boutons d'argent, à manches de toile blanche, au cou
-duquel battait un collier d'ambre.</p>
-
-<p>Au-dessous, un ménage de vieilles amours laissait
-voir sur sa figure la joie promise du dîner du soir en
-cabinet, sur le quai, à la <i>Tour d'argent</i>.</p>
-
-<p>Et, fermant la marche, une femme de chambre tirait
-et traînait par la main un petit négrillon, embarrassé
-dans sa culotte, et qui semblait tout triste d'avoir vu
-des singes en cage.</p>
-
-<p>Toute cette procession cheminait dans l'allée qui s'enfonce
-à travers la verdure des arbres verts, entre le bois
-froid d'ombre humide, aux troncs végétants de moisissure,
-à l'herbe couleur de mousse mouillée, au lierre
-foncé et presque noir. Arrivé au cèdre, l'Anglais le montrait,
-sans le regarder, aux miss, dans le Guide; et la
-colonne, un moment arrêtée, reprenait sa marche, gravissant
-le chemin ardu du labyrinthe d'où roulaient des
-cerceaux de gamins fabriqués de cercles de tonneaux,
-et des descentes folles de petites filles faisant sauter à
-leur dos des cornets à bouquin peints en bleu.</p>
-
-<p>Les gens avançaient lentement, s'arrêtant à la boutique
-d'ouvrages en perles sur le chemin, se frôlant et par
-moments s'appuyant à la rampe de fer contre la charmille
-d'ifs taillés, s'amusant, au dernier tournant, des
-micas qu'allume la lumière de trois heures sur les bois
-pétrifiés qui portent le belvédère, clignant des yeux pour
-lire le vers latin qui tourne autour de son bandeau de
-bronze:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c">Horas non numero nisi serenas.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Puis, tous entrèrent un à un sous la petite coupole à
-jour.</p>
-
-<p>Paris était sous eux, à droite, à gauche, partout.</p>
-
-<p>Entre les pointes des arbres verts, là où s'ouvrait un
-peu le rideau des pins, des morceaux de la grande ville
-s'étendaient à perte de vue. Devant eux, c'étaient d'abord
-des toits pressés, aux tuiles brunes, faisant des
-masses d'un ton de tan et de marc de raisin, d'où se
-détachait le rose des poteries des cheminées. Ces larges
-teintes étalées, d'un ton brûlé, s'assombrissaient et s'enfonçaient
-dans du noir-roux en allant vers le quai. Sur
-le quai, les carrés de maisons blanches, avec les petites
-raies noires de leurs milliers de fenêtres, formaient et
-développaient comme un front de caserne d'une blancheur
-effacée et jaunâtre, sur laquelle reculait, de loin
-en loin, dans le rouillé de la pierre, une construction
-plus vieille. Au delà de cette ligne nette et claire, on ne
-voyait plus qu'une espèce de chaos perdu dans une nuit
-d'ardoise, un fouillis de toits, des milliers de toits d'où
-des tuyaux noirs se dressaient avec une finesse d'aiguille
-une mêlée de faîtes et de têtes de maisons enveloppées
-par l'obscurité grise de l'éloignement, brouillées dans
-le fond du jour baissant; un fourmillement de demeures,
-un gâchis de lignes et d'architectures, un amas de
-pierres pareil à l'ébauche et à l'encombrement d'une
-carrière, sur lequel dominaient et planaient le chevet et
-le dôme d'une église, dont la nuageuse solidité ressemblait
-à une vapeur condensée. Plus loin, à la dernière
-ligne de l'horizon, une colline, où l'&oelig;il devinait une
-sorte d'enfouissement de maisons, figurait vaguement
-les étages d'une falaise dans un brouillard de mer. Là-dessus
-pesait un grand nuage, amassé sur tout le bout
-de Paris qu'il couvrait, une nuée lourde, d'un violet
-sombre, une nuée de Septentrion, dans laquelle la respiration
-de fournaise de la grande ville et la vaste bataille
-de la vie de millions d'hommes semblaient mettre
-comme des poussières de combat et des fumées d'incendie.
-Ce nuage s'élevait et finissait en déchirures aiguës
-sur une clarté où s'éteignait, dans du rose, un peu
-de vert pâle. Puis revenait un ciel dépoli et couleur
-d'étain, balayé de lambeaux d'autres nuages gris.</p>
-
-<p>En regardant vers la droite, on voyait un Génie d'or
-sur une colonne, entre la tête d'un arbre vert se colorant
-dans ce ciel d'hiver d'une chaleur olive, et les plus hautes
-branches du cèdre, planes, étalées, gazonnées, sur lesquels
-les oiseaux marchaient en sautillant comme sur
-une pelouse. Au delà de la cime des sapins, un peu balancés,
-sous lesquels s'apercevait nue, dépouillée, rougie,
-presque carminée, la grande allée du jardin, plus
-haut que les immenses toits de tuile verdâtres de la
-Pitié et que ses lucarnes à chaperon de crépi blanc, l'&oelig;il
-embrassait tout l'espace entre le dôme de la Salpêtrière
-et la masse de l'Observatoire: d'abord, un grand plan
-d'ombre ressemblant à un lavi, d'encre de Chine sur un
-dessous de sanguine, une zone de tons ardents et bitumineux,
-brûlés de ces roussissures de gelée et de ces
-chaleurs d'hiver qu'on retrouve sur la palette d'aquarelle
-des Anglais; puis, dans la finesse infinie d'une teinte
-dégradée, il se levait un rayon blanchâtre, une vapeur
-laiteuse et nacrée, trouée du clair des bâtisses neuves,
-et où s'effaçaient, se mêlaient, se fondaient, en s'opalisant,
-une fin de capitale, des extrémités de faubourgs,
-des bouts de rues perdues. L'ardoise des toits pâlissait
-sous cette lueur suspendue qui faisait devenir noires,
-en les touchant, les fumées blanches dans l'ombre.
-Tout au loin, l'Observatoire apparaissait, vaguement
-noyé dans un éblouissement, dans la splendeur féerique
-d'un coup de soleil d'argent. Et à l'extrémité de
-droite, se dressait la borne de l'horizon, le pâté du Panthéon,
-presque transparent dans le ciel, et comme lavé
-d'un bleu limpide.</p>
-
-<p>Anglais, étrangers, Parisiens, regardaient de là-haut
-de tous côtés; les enfants étaient montés, pour mieux
-voir, sur le banc de bronze, quand quatre jeunes gens
-entrèrent dans le belvédère.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! l'homme de la lorgnette n'y est pas,&mdash;fit
-l'un en s'approchant de la lunette d'approche fixée par
-une ficelle à la balustrade. Il chercha le point, braqua
-la lunette:&mdash;Ça y est! attention!&mdash;se retourna vers le
-groupe d'Anglais qu'il avait derrière lui, dit à une des
-Anglaises:&mdash;Milady, voilà! confiez-moi votre &oelig;il&hellip; Je
-n'en abuserai pas! Approchez, mesdames et messieurs!
-Je vais vous faire voir ce que vous allez voir! et un peu
-mieux que ce préposé aux horizons du Jardin des Plantes
-qui a deux colonnes torses en guise de jambes&hellip; Silence!
-et je commence!&hellip;</p>
-
-<p>L'Anglaise, dominée par l'assurance du démonstrateur,
-avait mis l'&oelig;il à la lorgnette.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs! c'est sans rien payer d'avance, et selon
-les moyens des personnes!&hellip; <i lang="en" xml:lang="en">Spoken here! Time is money!
-Rule Britannia! All right!</i> Je vous dis ça, parce qu'il
-est toujours doux de retrouver sa langue dans la
-bouche d'un étranger&hellip; Paris! messieurs les Anglais,
-voilà Paris! C'est ça!&hellip; c'est tout ça&hellip; une crâne
-ville!&hellip; j'en suis, et je m'en flatte! Une ville qui fait du
-bruit, de la boue, du chiffon, de la fumée, de la gloire&hellip;
-et de tout! du marbre en carton-papier, des grains de
-café avec de la terre glaise, des couronnes de cimetière
-avec de vieilles affiches de spectacle, de l'immortalité
-en pain d'épice, des idées pour la province, et des
-femmes pour l'exportation! Une ville qui remplit le
-monde&hellip; et l'Odéon, quelquefois! Une ville où il y a des
-dieux au cinquième, des éleveurs d'asticots en chambre,
-et des professeurs de thibétain en liberté! La capitale
-du Chic, quoi! Saluez!&hellip; Et maintenant ne bougeons
-plus! Ça? milady, c'est le cèdre, le vrai du Liban, rapporté
-d'un ch&oelig;ur d'Athalie, par M. de Jussieu, dans son
-chapeau!&hellip; Le fort de Vincennes! On compte deux lieues,
-mes gentlemen! On a abattu le chêne sous lequel Saint
-Louis rendait la justice, pour en faire les bancs de la
-cour de Cassation&hellip; Le château a été démoli, mais on l'a
-reconstruit en liége sous Charles X: c'est parfaitement
-imité, comme vous voyez&hellip; On y voit les mânes de Mirabeau,
-tous les jours de midi à deux heures, avec des
-protections et un passe-port&hellip; Le Père-Lachaise! le
-faubourg Saint-Germain des morts: c'est plein d'hôtels&hellip;
-Regardez à droite, à gauche&hellip; Vous avez devant vous le
-monument à Casimir Périer, ancien ministre, le père de
-M. Guizot&hellip; La colonne de Juillet, suivez! bâtie par les
-prisonniers de la Bastille pour en faire une surprise à
-leur gouverneur&hellip; On avait d'abord mis dessus le portrait
-de Louis-Philippe, Henri IV avec un parapluie;
-on l'a remplacé par cette machine dorée: la Liberté qui
-s'envole; c'est d'après nature&hellip; On a dit qu'on la muselait
-dans les chaleurs, à l'anniversaire des Glorieuses:
-j'ai demandé au gardien, ce n'est pas vrai&hellip; Regardez
-bien, mylady, il y a un militaire auprès de la Liberté:
-c'est toujours comme ça en France&hellip; Ça? c'est rien, c'est
-une église&hellip; Les buttes Chaumont&hellip; Distinguez le
-monde&hellip; On reconnaîtrait ses enfants naturels!&hellip; Maintenant,
-mylady, je vais vous la placer à Montmartre&hellip;
-La tour du télégraphe&hellip; Montmartre, <i lang="la" xml:lang="la">mons martyrum</i>&hellip;
-d'où vient la rue des Martyrs, ainsi nommée parce qu'elle
-est remplie de peintres qui s'exposent volontairement
-aux bêtes chaque année, à l'époque de l'Exposition&hellip;
-Là-dessous, les toits rouges? ce sont les Catacombes pour
-la soif, l'Entrepôt des vins, rien que cela, mademoiselle!&hellip;
-Ce que vous ne voyez pas après, c'est simplement
-la Seine, un fleuve connu et pas fier, qui lave
-l'Hôtel-Dieu, la Préfecture de Police, et l'Institut!&hellip; On
-dit que dans le temps il baignait la Tour de Nesle&hellip;
-Maintenant, demi-tour à droite, droite alignement! Voilà
-Sainte Geneviève&hellip; A côté, la tour Clovis&hellip; c'est fréquenté
-par des revenants qui y jouent du cor de chasse
-chaque fois qu'il meurt un professeur de Droit comparé&hellip;
-Ici, c'est le Panthéon&hellip; le Panthéon, milady, bâti par
-Soufflot, pâtissier&hellip; C'est, de l'aveu de tous ceux qui le
-voient, un des plus grands gâteaux de Savoie du monde&hellip;
-Il y avait autrefois dessus une rose: on l'a mise dans
-les cheveux de Marat quand on l'y a enterré&hellip; L'arbre
-des Sourds-et-Muets&hellip; un arbre qui a grandi dans le silence&hellip;
-le plus élevé de Paris&hellip; On dit que quand il fait
-beau, on voit de tout en haut la solution de la question
-d'Orient&hellip; Mais il n'y a que le ministre des affaires étrangères
-qui ait le droit d'y monter!&hellip; Ce monument égyptien?
-Sainte-Pélagie, milady&hellip; une maison de campagne,
-élevée par les créanciers en faveur de leurs
-débiteurs&hellip; Le bâtiment n'a rien de remarquable que
-le cachot où M. de Jouy, surnommé «l'Homme au
-masque de coton», apprivoisait des hexamètres avec un
-flageolet&hellip; Il y a encore un mur teint de sa prose!&hellip; La
-Pitié&hellip; un omnibus pour les pékins malades, avec correspondance
-pour le Montparnasse, sans augmentation
-de prix, les dimanches et fêtes&hellip; Le Val-de-Grâce, pour
-MM. les militaires&hellip; Examinez le dôme, c'est d'un
-nommé Mansard, qui prenait des casques dans les tableaux
-de Lebrun pour en coiffer ses monuments&hellip;
-Dans la cour, il y a une statue élevée par Louis XIV au
-baron Larrey&hellip; L'Observatoire&hellip; Vous voyez, c'est une
-lanterne magique&hellip; il y a des Savoyards attachés à l'établissement
-pour vous montrer le Soleil et la Lune&hellip;
-C'est là qu'est enterré Mathieu Laensberg, dans une lorgnette&hellip;
-en long&hellip; Et ça&hellip; la Salpêtrière, milady, où
-l'on enferme les femmes plus folles que les autres! Voilà!&hellip;
-Et maintenant, à la générosité de la société!&mdash;lança le
-démonstrateur de Paris.</p>
-
-<p>Il ôta son chapeau, fit le tour de l'auditoire, dit merci
-à tout ce qui tombait au fond de sa vieille coiffe, aux
-gros sous comme aux pièces blanches, salua et se sauva
-à toutes jambes, suivi de ses trois compagnons qui étouffaient
-de rire en disant:&mdash;Cet animal d'Anatole!</p>
-
-<p>Au cèdre, devant un vieux curé qui lisait son bréviaire,
-assis sur le banc contre l'arbre, il s'arrêta, renversa ce
-qu'il y avait dans son chapeau sur les genoux du prêtre,
-lui jeta:&mdash;Monsieur le curé, pour vos pauvres!</p>
-
-<p>Et le curé, tout étonné de cet argent, le regardait encore
-dans le creux de sa pauvre soutane, que le donneur
-était déjà loin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>A la porte du Jardin des Plantes, les quatre jeunes
-gens s'arrêtèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Où dine-t-on?&mdash;dit Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Où tu voudras,&mdash;répondirent en ch&oelig;ur les trois
-voix.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui <i>en</i> a?&mdash;reprit Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je n'ai pas grand'chose,&mdash;dit l'un.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, rien,&mdash;dit l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Alors ce sera Coriolis&hellip;&mdash;fit Anatole en s'adressant
-au plus grand, dont la mise élégante contrastait
-avec le débraillé des autres.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, c'est bête&hellip; mais j'ai déjà mangé
-mon mois&hellip; je suis à sec&hellip; Il me reste à peine de quoi
-donner à la portière de Boissard pour la cotisation du
-punch&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quelle diable d'idée tu as eue de donner tout cet
-argent à ce curé!&mdash;dit à Anatole un garçon aux longs
-cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;Garnotelle, mon ami,&mdash;répondit Anatole,&mdash;vous
-avez de l'élévation dans le dessin&hellip; mais pas dans
-l'âme!&hellip; Messieurs, je vous offre à dîner chez Gourganson&hellip;
-J'ai l'<i>&oelig;il</i>&hellip; Par exemple, Coriolis, il ne faut pas
-t'attendre à y manger des pâtés de harengs de Calais
-truffés comme à ta société du vendredi&hellip;</p>
-
-<p>Et se tournant vers celui qui avait dit n'avoir rien:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Chassagnol, j'espère que vous me ferez
-l'honneur&hellip;</p>
-
-<p>On se mit en marche. Comme Garnotelle et Chassagnol
-étaient en avant, Coriolis dit à Anatole, en lui désignant
-le dos de Chassagnol:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, ce monsieur-là, hein? qui a
-l'air d'un vieux f&oelig;tus&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Connais pas&hellip; mais pas du tout&hellip; Je l'ai vu une
-fois avec des élèves de Gleyre, une autre fois avec des
-élèves de Rude&hellip; Il dit des choses sur l'art, au dessert,
-il m'a semblé&hellip; Très-collant&hellip; Il s'est accroché à nous
-depuis deux ou trois jours&hellip; Il va où nous mangeons&hellip;
-Très-fort pour reconduire, par exemple&hellip; Il vous lâche
-à votre porte à des heures indues&hellip; Peut-être qu'il demeure
-quelque part, je ne sais pas où&hellip; Voilà!</p>
-
-<p>Arrivés à la rue d'Enfer, les quatre jeunes gens entrèrent
-par une petite allée dans une arrière-salle de
-crêmerie. Dans un coin, un gros gaillard noir et barbu,
-coiffé d'un grand chapeau gris, mangeait sur une petite
-table.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'homme aux bouillons&hellip;&mdash;fit Anatole en
-l'apercevant.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, monsieur,&mdash;dit-il à Chassagnol,&mdash;vous
-représente&hellip; le dernier des amoureux!&hellip; un homme
-dans la force de l'âge, qui a poussé la timidité, l'intelligence,
-le dévouement et le manque d'argent jusqu'à
-fractionner son dîner en un tas de cachets de consommé&hellip;
-ce qui lui permet de considérer une masse de
-fois dans la journée l'objet de son culte, mademoiselle
-ici présente&hellip;</p>
-
-<p>Et d'un geste, Anatole montra mademoiselle Gourganson
-qui entrait, apportant des serviettes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu étais né pour vivre au temps de la chevalerie,
-toi! Laisse donc, je connais les femmes&hellip; j'avance
-joliment tes affaires, va, farceur!&mdash;et il donna un amical
-renfoncement au jeune homme barbu qui voulut
-parler, bredouilla, devint pourpre, et sortit.</p>
-
-<p>Le crêmier apparut sur le seuil:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Gourganson! monsieur Gourganson!&mdash;cria
-Anatole,&mdash;votre vin le plus extraordinaire&hellip; à
-12 sous!&hellip; et des bifteacks&hellip; des vrais!&hellip; pour monsieur&hellip;&mdash;il
-indiqua Coriolis&mdash;qui est le fils naturel
-de Chevet&hellip; Allez!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash;Dis donc, Coriolis,&mdash;fit Garnotelle,&mdash;ta dernière
-académie&hellip; j'ai trouvé ça bien&hellip; mais très-bien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vrai?&hellip; vois-tu, je cherche&hellip; mais la nature!&hellip;
-faire de la lumière avec des couleurs&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Qui ne la font jamais&hellip;&mdash;jeta Chassagnol.&mdash;C'est
-bien simple, faites l'expérience&hellip; Sur un miroir
-posé horizontalement, entre la lumière qui le frappe et
-l'&oelig;il qui le regarde, posez un pain de blanc d'argent: le
-pain de blanc, savez-vous de quelle couleur vous le
-verrez? D'un gris intense, presque noir, au milieu de
-la clarté lumineuse&hellip;</p>
-
-<p>Coriolis et Garnotelle regardèrent après cette phrase,
-l'homme qui l'avait dite.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça?&mdash;Anatole, en cherchant
-dans sa poche du papier à cigarette, venait de retrouver
-une lettre.&mdash;Ah! l'invitation des élèves de
-Chose&hellip; une soirée où l'on doit brûler toutes les critiques
-du Salon dans la chaudière des sorcières de
-Macbeth&hellip; Il est bon, le post-scriptum: «Chaque invité
-est tenu d'apporter une bougie&hellip;»</p>
-
-<p>Et coupant une conversation sur l'École allemande
-qui s'engageait entre Chassagnol et Garnotelle:&mdash;Est-ce
-que vous allez nous embêter avec Cornélius?&hellip; Les
-Allemands! la peinture allemande!&hellip; Mais on sait comment
-ils peignent les Allemands&hellip; Quand ils ont fini
-leur tableau, ils réunissent toute leur famille, leurs enfants,
-leurs petits enfants&hellip; ils lèvent religieusement la
-serge verte qui recouvre toujours leur toile&hellip; Tout le
-monde s'agenouille&hellip; Prière sur toute la ligne&hellip; et alors
-ils posent le point visuel&hellip; C'est comme ça! C'est vrai
-comme&hellip; l'histoire!</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu bête!&mdash;dit Coriolis à Anatole.&mdash;Ah ça! dis
-donc, tes bifteacks, pour des bifteacks soignés&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ils sont immangeables&hellip; Attendez&hellip; Donnez-moi-les
-tous&hellip;&mdash;et il les réunit dans une assiette qu'il
-cacha sous la table. Puis, profitant d'une sortie de la
-fille de Gourganson, il disparut par une petite porte
-vitrée au fond de la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Ça y est,&mdash;dit-il en revenant au bout d'un instant.&mdash;Ah!
-tu ne connais pas la tradition de la maison&hellip;
-Ici, quand les bifteacks ne sont pas tendres, on va les
-fourrer dans le lit de Gourganson&hellip; C'est sa punition&hellip;
-Après ça, c'est peut-être aussi sa santé&hellip; J'ai connu un
-Russe qui en avait toujours un&hellip; cru&hellip; dans le dos.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on fait à l'hôtel Pimodan?&mdash;demanda
-Garnotelle à Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord,
-Boissard est très-bon garçon&hellip; Beaucoup de gens connus
-et amusants&hellip; Théophile Gautier&hellip; la bande de
-Meissonier&hellip; On fait de la musique dans un salon&hellip;
-dans l'autre, on cause peinture, littérature&hellip; de tout&hellip;
-Et une antichambre avec des statues&hellip; grand genre et
-pas cher&hellip; Un dîner tous les mois&hellip; nous avons déboursé
-chacun six francs pour un couvert en Ruolz&hellip;
-Ça se termine généralement par un punch&hellip; Nous avons
-Monnier qui est superbe! Il a eu la dernière fois une
-charge belge, les <i>prenkirs</i>&hellip; étourdissante!&hellip; Et puis
-Feuchères, qui fait des imitations de soldat, des histoires
-de Bridet à se tordre&hellip; Un monde bon enfant et pas trop
-canaille&hellip; On bavarde, on rit, on se monte&hellip; Tout le
-monde dit des mots drôles&hellip; L'autre jour, en sortant,
-je reconduisais Magimel le lithographe&hellip; Il me dit:
-«Ah! comme j'ai vieilli!&hellip; Autrefois, les rues étaient
-trop étroites&hellip; je battais les deux murs. Maintenant
-c'est à peine si j'accroche un volet!&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash;Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va
-chez Boissard, excusez!&mdash;fit Anatole.&mdash;Mais tu t'es
-trompé d'atelier, mon vieux&hellip; tu aurais dû entrer chez
-Ingres&hellip; Vous savez, ils sont bons, les Ingres! ils se demandent
-de leurs nouvelles! Plus que ça de genre!</p>
-
-<p>Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte
-et nerveuse la tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace
-de la lui coucher dans son assiette.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui a vu le <i>Premier baiser de Chloé</i>, de
-Brinchard, qui est exposé chez Durand Ruel?&mdash;demanda
-Garnotelle.</p>
-
-<p>&mdash;Moi&hellip; C'est d'un réussi&hellip;&mdash;dit Anatole&hellip;&mdash;Ça
-ma rappelé le baiser d'Houdon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! un baiser!&hellip;&mdash;lança Chassagnol.&mdash;Ça, un
-baiser! cette machine en bois! Un baiser, ça? Un baiser
-de ces poupées antiques qu'on voit dans une armoire au
-Vatican, je ne dis pas&hellip; Mais un baiser vivant, cela?
-Jamais! non, jamais! Rien de frémissant&hellip; rien qui
-montre ce courant électrique sur les grands et les petits
-foyers sensibles&hellip; rien qui annonce la répercussion de
-l'embrassement dans tout l'être&hellip; Non, il faut que le
-malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement
-de ce que c'est que les lèvres&hellip; Mais les lèvres, c'est revêtu
-d'une cuticule si fine qu'un anatomiste a pu dire
-que leurs papilles nerveuses n'étaient pas recouvertes,
-mais seulement gazées, <i>gazées</i>, c'est son mot, par cet
-épiderme&hellip; Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres
-de sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux
-ou de la cinquième paire, communiquent par des
-anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels
-de la tête&hellip; Ils s'unissent, de proche en proche, aux
-paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf intercostal
-ou le <i>grand sympathique</i>, le grand charrieur des
-émotions humaines au plus profond, au plus intime de
-l'organisme&hellip; le <i>grand sympathique</i> qui communique
-avec la paire vague ou nerfs de la huitième paire, qui
-embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au
-c&oelig;ur, qui touche au c&oelig;ur!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Neuf heures et demie&hellip; Je me sauve,&mdash;dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais avec toi,&mdash;fit Anatole; et, sur la
-porte, son geste appela Garnotelle, comme s'il lui disait:
-Viens donc!&hellip;</p>
-
-<p>Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit
-rasseoir, en le prenant par un bouton de sa redingote,
-et il continua à lui exposer la circulation de la sensation
-du baiser d'une extrémité à l'autre du corps humain.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>En ce temps, le temps où ces trois jeunes gens entraient
-dans l'art, vers l'année 1840, le grand mouvement
-révolutionnaire du Romantisme qu'avaient vu se
-lever les dernières années de la Restauration, finissait
-dans une sorte d'épuisement et de défaillance. On eût
-cru voir tomber, s'affaisser le vent nouveau et superbe,
-le souffle d'avenir qui avait remué l'art. De hautes espérances
-avaient sombré avec le peintre de la <i>Naissance
-d'Henri IV</i>, Eugène Deveria, arrêté sur son éclatant
-début. Des tempéraments brillants, ardents, pleins de
-promesses, annonçant le dégagement futur d'une personnalité,
-allaient, comme Chassériau, de l'ombre d'un
-maître à l'ombre d'un autre, ramassant sous les chefs
-d'école, dont ils essayaient de fusionner les qualités, un
-éclectisme bâtard et un style inquiet.</p>
-
-<p>Des talents qui s'étaient affirmés, qui avaient eu leur
-jour d'inspiration et d'originalité, désertaient l'art pour
-devenir les ouvriers de ce grand musée de Versailles, si
-fatal à la peinture par l'officiel de ses sujets et de ses
-commandes, la hâte exigée de l'exécution, tous ces travaux
-à la toise et à la tâche, qui devaient faire de la
-Galerie de nos gloires l'école et le Panthéon de la pacotille.</p>
-
-<p>En dehors de ces causes extérieures, les faillites
-d'avenir, les désertions, les séductions par les commandes
-et l'argent du budget, en dehors même de l'action,
-appuyée par la grande critique, des &oelig;uvres et des
-hommes en lutte avec le Romantisme, il y avait pour
-l'affaiblissement de la nouvelle école des causes intérieures,
-spéciales, et tenant aux habitudes, à la vie, aux
-fréquentations des artistes de 1830. Il était arrivé peu à
-à peu que le Romantisme, cette révolution de la peinture,
-bornée presque à ses débuts à un affranchissement de
-palette, s'était laissé entraîner, enfiévrer par une intime
-mêlée avec les lettres, par la société avec le livre ou le
-faiseur de livres, par une espèce de saturation littéraire,
-un abreuvement trop large à la poésie, l'enivrement
-d'une atmosphère de lyrisme.</p>
-
-<p>De là, de ce frottement aux idées, aux esthétiques, il
-était sorti des peintres de cerveau, des peintres poëtes.
-Quelques-uns ne concevaient un tableau que dans le
-cadre d'un vague symbolisme dantesque. D'autres, d'instinct
-germain, séduits par les <i>lieds</i> d'outre-Rhin, se
-perdaient dans des brumes de rêverie, noyaient le soleil
-des mythologies dans la mélancolie du fantastique, cherchaient
-les Muses au Walpurgis. Un homme d'un talent
-distingué, Ary Scheffer, marchait en tête de ce petit
-groupe. Il peignait des âmes, les âmes blanches et lumineuses
-créées par les poëmes. Il modelait les anges de
-l'imagination humaine. Les larmes des chefs-d'&oelig;uvre, le
-souffle de G&oelig;the, la prière de saint Augustin, le Cantique
-des souffrances morales, le chant de la Passion de la
-chapelle Sixtine, il tentait de mettre cela dans sa toile,
-avec la matérialité du dessin et des couleurs. Le <i>sentimentalisme</i>,
-c'était par là que le larmoyeur des tendresses
-de la femme essayait de rajeunir, de renouveler
-et de passionner le spiritualisme de l'art.</p>
-
-<p>La désastreuse influence de la littérature sur la peinture
-se retrouvait à l'autre bout du monde artiste, dans un
-autre homme, un peintre de prose, Paul Delaroche, l'habile
-arrangeur théâtral, le très-adroit metteur en scène
-des cinquièmes actes de chronique, l'élève de Walter
-Scott et de Casimir Delavigne, figeant le passé dans le
-trompe-l'&oelig;il d'une couleur locale à laquelle manquaient
-la vie, le mouvement, la résurrection de l'émotion.</p>
-
-<p>De tels hommes, malgré la mode du moment et la
-gloire viagère du succès, n'étaient, au fond, que des
-personnalités stériles. Ils pouvaient monter un atelier,
-faire des élèves; mais la nature de leur tempérament, le
-principe d'infécondité de leurs &oelig;uvres, les condamnaient
-à ne pas créer d'école. Leur action, restreinte fatalement
-à un petit cercle de disciples, ne devait jamais
-s'élever à cette large influence des maîtres qui décident
-les courants, déterminent la vocation d'avenir d'une génération,
-font lever le lendemain de l'art des talents
-d'une jeunesse.</p>
-
-<p>Au-dessous de la grande peinture, parmi les genres
-créés ou renouvelés par le mouvement romantique, le
-paysage se débattait, encore à demi méconnu, presque
-suspect, contre les sévérités du jury et les préjugés du
-public. Malgré les noms de Dupré, de Cabat, de Huet,
-de Rousseau qui ne pouvaient forcer les portes du Salon,
-le paysage n'avait point alors l'autorité, la considération,
-la place dans l'art qu'il devait finir par conquérir
-à coups de chefs-d'&oelig;uvre. Et ce genre, réputé inférieur
-et bas, contre lequel s'élevaient les idées du passé, les
-défiances du présent, n'avait guère de tentation pour le
-jeune talent indécis dans sa voie et cherchant sa carrière.
-L'orientalisme, né avec Decamps et Marilhat, paraissait
-épuisé avec eux. Ce qu'avait essayé de remuer Géricault
-dans la peinture française semblait mort. On ne
-voyait nulle tentative, nul effort, nulle audace qui tentât
-la vérité, s'attaquât à la vie moderne, révélât aux jeunes
-ambitions en marche ce grand côté dédaigné de l'art: la
-contemporanéité. Couture ne faisait qu'exposer son premier
-tableau, l'<i>Enfant prodigue</i>. Et depuis quelques
-années, il n'y avait guère eu qu'un coloriste sorti des talents
-nouveaux: un petit peintre de génie naturel, de tempérament
-et de caprice, jouant avec les féeries du soleil,
-doué du sentiment de la chair, et né, semblait-il, pour
-retrouver le Corrége dans une Orientale d'Hugo: Diaz
-avait apporté, à l'art de 1830 à 1840, sa franche et
-éblouissante originalité. Mais sa peinture était une peinture
-indifférente. Elle ne cherchait et ne donnait rien
-que la sensation de la lumière d'une femme ou d'une
-fleur. Elle ne parlait à la passion de personne. Toute
-âme lui manquait pour toucher et retenir à elle autre
-chose que les yeux.</p>
-
-<p>Dans cette situation de l'art, rejetée, rattachée à la
-grande peinture par cette lassitude ou ce mépris des
-autres genres, la génération qui se levait, l'armée des
-jeunes gens nourris dans la pratique de la peinture historique
-ou religieuse, allait fatalement aux deux personnalités
-supérieures et dominantes, aux deux tempéraments
-extrêmes et absolus qui commandaient dans
-l'École d'alors aux passions et aux esprits. Ceux-ci demandaient
-l'inspiration au grand lutteur du Romantisme,
-à son dernier héros, au maître passionnant et aventureux,
-marchant dans le feu des contestations et des
-colères, au peintre de flamme qui exposait en 1839,
-<i>Cléopâtre</i>, <i>Hamlet</i> et les <i>Fossoyeurs</i>; en 1840, la <i>Justice
-de Trajan</i>; en 1841, l'<i>Entrée des Croisés à Constantinople</i>,
-un <i>Naufrage</i>, une <i>Noce juive</i>. Mais ce n'était
-qu'une minorité, cette petite troupe de révolutionnaires
-qui s'attachaient et se vouaient à Delacroix, attirés par
-la révélation d'un Beau qu'on pourrait appeler le Beau
-expressif. La grande majorité de la jeunesse, embrassant
-la religion des traditions et voyant la voie sacrée sur la
-route de Rome, fêtaient rue Montorgueil le retour de
-M. Ingres comme le retour du sauveur du Beau de Raphaël.
-Et c'est ainsi qu'avenirs, vocations, toute la jeune
-peinture, à ce moment, se tournaient vers ces deux
-hommes dont les deux noms étaient les deux cris de
-guerre de l'art:&mdash;Ingres et Delacroix.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Anatole Bazoche était le fils d'une femme restée veuve
-sans fortune, qui avait eu l'intelligence de se faire une
-position dans une spécialité de la mode presque créée
-par elle. Entrepreneuse de broderie pour la haute confection,
-elle avait eu l'imagination de ces nouveautés
-bizarres qui charmèrent le goût de la Restauration et des
-premières années du règne de Louis-Philippe: les ridicules
-à pendants d'acier, les manchons en velours noir
-avec broderie en soie jaune représentant des kiosques,
-les boas pour l'exportation, roses, brodés d'argent et
-recouverts de tulle noir. Au milieu de cela, elle avait
-eu aussi l'invention des toilettes de féerie: c'était elle
-qui avait introduit la <i>lame</i> dans les robes de bal, édité
-les premières robes à <i>étincelles</i>, étonné les bals citoyens
-des Tuileries avec ces jupes et ces corsages où scintillaient
-des élytres d'insectes des Antilles. A ce métier de
-trouveuse d'idées et de dessins, elle gagnait de huit à dix
-mille francs par an.</p>
-
-<p>Elle mit Anatole au collége Henri IV</p>
-
-<p>Au collége, Anatole dessina des bonshommes en
-marge de ses cahiers. Le professeur Villemereux qui s'y
-reconnut, en le mettant aux arrêts pour cela, lui prédit
-la potence,&mdash;une prédiction qui commença à mettre
-autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules
-pour les grands criminels et les caractères extraordinaires.
-Puis, plus tard, en le voyant exécuter à la plume,
-trait pour trait, taille pour taille, les bois de Tony Johannot
-du <i>Paul et Virginie</i> publié par Curmer, ses camarades
-prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés
-sur son épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur
-souffle, pleins de l'attention religieuse des enfants devant
-ce mystère de l'art: le miracle du trompe-&oelig;il. Autour
-de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui, il sera peintre!»
-Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié
-fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné
-à une carrière de génie.</p>
-
-<p>Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la
-menace de ses professeurs, de l'encouragement de ses
-camarades, de ce murmure du collége qui dicte un peu
-l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une certaine
-facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses
-mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de
-foudre, sans l'illumination soudaine qui fait jaillir un
-talent du choc d'un morceau d'art ou d'une scène de nature.
-Au fond, Anatole était bien moins appelé par l'art
-qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait l'atelier.
-Il y aspirait avec les imaginations du collége et les appétits
-de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons
-de la Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de
-la Misère, le débarras du lien et de la règle, la liberté,
-l'indiscipline, le débraillé de la vie, le hasard, l'aventure,
-l'imprévu de tous les jours, l'échappée de la maison
-rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de
-l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout
-l'inconnu de volupté du modèle de femme, le travail qui
-ne donne pas de mal, le droit de se déguiser toute l'année,
-une sorte de carnaval éternel; voilà les images et
-les tentations qui se levaient pour lui de la carrière rigoureuse
-et sévère de l'art.</p>
-
-<p>Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là,
-la mère d'Anatole avait pour son fils un idéal d'avenir:
-l'École polytechnique. Le soir, en tisonnant son feu, elle
-voyait son Anatole coiffé d'un tricorne, l'habit serré aux
-hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la Révolution
-de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance
-passer dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand
-coup quand Anatole lui parla de se faire artiste: il lui
-sembla qu'elle avait devant elle un officier qui déchirait
-son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr s'écroula.</p>
-
-<p>De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut
-à chaque sortie à batailler avec elle. A la fin, comme il
-s'arrangeait toujours pour être le dernier en mathématiques,
-la mère, faible comme une veuve qui n'a qu'un
-fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour
-préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans
-une carrière qui la faisait trembler d'avance par ses
-périls de toutes sortes, elle demanda à un vieil ami de
-chercher dans ses connaissances et de lui indiquer un
-atelier où les m&oelig;urs de son fils seraient respectées.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune
-homme chez un élève de David qui s'appelait d'un nom
-fameux en l'an IX, Peyron, et qui consentait à recevoir
-Anatole sur le bien qu'on lui en disait.</p>
-
-<p>Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron
-était un atelier de femmes, mais d'âge si vénérable, sans
-aucune exception, qu'Anatole put y faire son entrée sans
-intimider personne. Il se trouva même, à la fin du troisième
-jour, occuper si peu ces respectables demoiselles,
-qu'il se sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara
-péremptoirement le soir à sa mère qu'il ne voulait
-plus retourner dans une pareille pension de Parques.</p>
-
-<p>Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout,
-qui avait rue d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il
-montait d'abord chez un élève nommé Corsenaire, qui
-travaillait dans le haut de la maison. Il y restait six mois
-à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le
-grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle
-vivant.</p>
-
-<p>Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier
-depuis deux ou trois ans.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>L'atelier de Langibout était un immense atelier peint
-en vert olive. Sur le mur d'un des côtés, sous le jour de
-la baie ouverte en face, se dressait la table à modèle,
-avec la barre de fer où s'attache la corde pour la pose
-des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le
-talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le
-bras qui repose.</p>
-
-<p>Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une
-hauteur de sept à huit pieds. Des grattages de palette,
-des adresses de modèles, des portraits-charges la couvraient
-presque entièrement. Un faux-col sur un pantalon
-représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet
-caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national
-sortant d'une guérite par une neige qui lui argentait le
-nez et les épaulettes, moquait les ambitions miliciennes
-de celui-ci. Un gentilhomme amateur était représenté
-dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la
-devise au-dessous: <i lang="la" xml:lang="la">Semper viret</i>. Et çà et là, à travers
-les caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: <i>Sarah
-Levy, la tête, rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul</i>;
-et plus loin: <i>Armand David, fifre sous Louis XVI,
-modèle de torse, fait la canne</i>.</p>
-
-<p>Sur une des parois latérales se levait le Discobole,
-moulage de Jacquet.</p>
-
-<p>Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ
-soixante, les sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines
-à terre, les peintres, juchés sur de hauts tabourets,
-formaient trois rangs devant la table à modèle.</p>
-
-<p>On voyait là:</p>
-
-<p>Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle
-Gourganson, le pâtira, le souffre-douleur de
-l'atelier, un méridional naïf, un <i>gobeur</i> avalant tout, et
-qu'on avait décidé à promener son chapeau gris la nuit,
-en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur
-blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui
-rognant un peu sa canne tous les jours, arriva au bout
-d'une semaine à persuader qu'il grandissait, et qu'il
-n'avait que le temps de se soigner, la croissance à son
-âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui
-était sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de
-piété;</p>
-
-<p>Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux
-yeux clignotants, aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant
-des couleurs, que le blond et la tendresse, faisant des
-esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des mythologies
-plafonnantes;</p>
-
-<p>Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait <i>Moins-Cinq</i>,
-à cause de sa réponse aux arrivants, qui le trouvaient
-toujours le premier à l'atelier, et lui disaient:&mdash;Tiens,
-il est l'heure?&mdash;Non, messieurs, il est l'heure
-moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du
-Poussin, excellent et doux garçon, n'entrant en colère
-que lorsque le modèle avait oublié de poser son mouchoir
-sur le tabouret, et volait ainsi quelques secondes
-à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont l'application,
-la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient
-respectés avec une sorte de commisération par la blague
-de ses camarades;</p>
-
-<p>Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout
-s'arrêtait, étonné et souriant d'un détail exagéré
-ou forcé dans une académie bien dessinée:&mdash;«C'est
-bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est bien,
-mon ami, vous voyez comique&hellip;» Lestringant, qui devait
-obéir à sa vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire
-pour mettre l'esprit de Paris dans la caricature;</p>
-
-<p>Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et
-effrontée, arrivant la casquette en casseur, la blouse
-tapageuse, engueulant les modèles, faisant le crâne: il
-n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége et de
-sa province dans des habits de première communion
-rallongés, et tombant dans l'atelier, au milieu d'une
-séance de modèle de femme, il était resté pétrifié devant
-«la madame» toute nue, ses yeux de petit garçon
-démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant
-glisser de stupéfaction son carton par terre, au milieu
-du rire homérique des élèves;</p>
-
-<p>Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir
-vingt francs, donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on
-lui fît la conduite jusqu'à la barrière Fontainebleau: de
-là, il s'en allait d'une trotte aux Pyrénées, frappant à la
-porte du premier curé qu'il trouvait le premier soir, lui
-faisant une tête de vierge ou une petite restauration,
-emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de
-recommandations en recommandations, de curé en curé,
-gagnant la frontière d'Espagne, d'où il revenait à Paris
-par les mêmes étapes;</p>
-
-<p>Garbuliez, un Suisse, fils d'un <i>cabinotier</i> de Genève;
-qui avait rapporté de son pays le culte de son compatriote
-Grosclaude, et la charge du peintre Jean Belin
-chez le Grand-Turc;</p>
-
-<p>Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par
-l'atelier, à cause de ses interminables jambes, éternellement
-enfermées dans un pantalon noir, et si justement
-comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers
-donnent pour un sou;</p>
-
-<p>Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas
-avec les cheveux frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs
-avec un sourire de Méphistophélès; un garçon qui
-avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais dont le temps
-et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les
-tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait
-l'orgueil du développement de son corps; Massiquot, le
-massier des élèves;</p>
-
-<p>Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire
-entre le maître et les élèves, l'homme de confiance du
-patron, qui reçoit la contribution mensuelle, écrit aux
-modèles, surveille le mobilier, et fait payer les tabourets
-et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de
-Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui
-faisait, dans l'atelier, un petit commerce, en achetant
-dix francs les têtes bien dessinées qu'il revendait à des
-pensionnats comme modèles;</p>
-
-<p>Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien,
-grand bredouilleur de français, qui brossait
-de temps en temps, entre deux saoûleries de bière,
-une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;</p>
-
-<p>Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage
-par un amateur braque très-connu qui, de temps en
-temps croyait découvrir un Raphaël dans quelque peintriot
-comme Blondulot, dont il surveillait les m&oelig;urs avec
-une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait
-recommander aux critiques, en disant: «Il est pur!
-c'est un ange!&hellip;»</p>
-
-<p>Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout
-soignait: c'était le fils de ce Jacquillat qui avait
-donné des leçons de tour à M. de Clarac et qui exécutait
-l'étoile à huit cercles;</p>
-
-<p>Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les
-crêmeries avec les domestiques des bals dont il sortait,
-le monsieur bien mis à l'atelier; mais ayant dans ses
-élégances des solutions de continuité et des accrocs, et
-regardant l'heure à une montre dont le verre avait été
-recollé avec de la cire à cacheter;</p>
-
-<p>Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'&oelig;il bleu, au
-teint indien, toujours serré dans un habit noir râpé; un
-liseur, un républicain, un musicien, qui faisait de la
-peinture à idées;</p>
-
-<p>Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux
-qu'il peignait par cette tendance singulière et fatale
-qu'ont presque tous les artistes à refléter dans leurs
-&oelig;uvres l'infirmité marquante de leur personne.</p>
-
-<p>Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait
-de nom que ce sobriquet; Système, peignant, à
-cloche-pied, la main gauche tenant la palette, appuyée
-sur une tringle de fer; Système posant sur son bras,
-dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa
-palette, et l'approchant du modèle pour le comparer;
-Système qui partageait avec Javelas le rôle de martyr de
-l'atelier.</p>
-
-<p>Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types
-du <i>cuveur</i> et du <i>rêveur</i> dans le peintre Vivarais et le
-sculpteur Romanet. Vivarais était l'homme qui passait
-sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais peindre; et
-c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa
-porte à Anatole:&mdash;Vois-tu, mon cher, pour mon buste,
-il fallait le marbre&hellip;&mdash;Pourquoi pas en terre? c'est si
-long, le marbre&hellip;&mdash;Non&hellip; je n'aurais pas eu la ligne
-rigide, le cassant du trait&hellip; Ça aurait été toujours mou,
-veule&hellip; Il me fallait le marbre, absolument le marbre&hellip;&mdash;Eh
-bien! laisse-moi le voir&hellip; Je t'assure, je n'en
-parlerai pas&hellip;&mdash;Mon marbre? mon marbre? Il est là&hellip;&mdash;lui
-dit Romanet en se touchant le front.</p>
-
-<p>Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures
-sérieuses et grotesques, de vocations vraies et d'ambitions
-de fils de boutiquiers aspirant à une industrie de
-luxe; de toutes sortes de natures et d'individus, promis
-à des avenirs si divers, à des fortunes si contraires, destinés
-à finir aux quatre coins de la société et du monde,
-là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les
-promesses d'un atelier, dans un fauteuil à l'Institut,
-dans la gueule d'un crocodile du Nil, dans une gérance
-de photographie, ou dans une boutique de chocolatier
-de passage!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Anatole était devenu immédiatement le boute-en-train
-de l'atelier, le «branle-bas» des farces et des charges.</p>
-
-<p>Il était né avec des malices de singe. Enfant, lorsqu'on
-le ramenait au collége, il prenait tout à coup sa course
-à toutes jambes, et se mettait à crier de toutes les forces
-de sa voix de crapaud: «V'la la révolution qui commence!»
-La rue s'effarait, les boutiquiers se précipitaient
-sur leurs portes, les fenêtres s'ouvraient, des têtes
-bouleversées apparaissaient, et dans le dos des vieilles
-gens qui se faisaient un cornet de leur main pour entendre
-le tocsin de Saint-Merry, le frisson du rentier
-passait. Malheureusement, à sa troisième tentative, il fut
-dégoûté du plaisir que lui donnait tout ce sens dessus
-dessous par un énorme coup de pied d'épicier philippiste
-de la rue Saint-Jacques. Au collége, c'était les
-mêmes niches diaboliques. Un professeur, dont il avait
-à se plaindre, ayant eu l'imprudence à une distribution
-de prix, de commencer son discours par: «Jeunes
-athlètes qui allez entrer dans l'arène&hellip;»&mdash;<i>Vive la
-reine!</i> se mit à crier Anatole en se tournant vers la reine
-Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour,
-une acclamation trois fois répétée partit des
-bancs, et le malheureux professeur fut obligé de remettre
-son éloquence dans sa poche.</p>
-
-<p>Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagination de
-drôlerie n'avait fait que grandir chez Anatole. Le sens
-du grotesque l'avait mené au génie de la parodie. Il caricaturait
-les gens avec un mot. Il appliquait sur les figures
-une profession, un métier, un ridicule qui leur
-restait. A des fusées, à des cascades de bêtises, il mêlait
-des cinglements, des claquements de ripostes pareils à
-ces coups de fouet avec lesquels les postillons enlèvent un
-attelage. Il jouait avec la grammaire, le dictionnaire,
-la double entente des termes: la mémoire de ses études
-lui permettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux
-de classiques, de remuer à travers ses bouffonneries
-de grands noms, des vers dérangés, du sublime estropié;
-et sa verve était un pot-pourri, une macédoine, un mélange
-de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus
-folle et la plus cocasse.</p>
-
-<p>Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures
-des environs de Paris, il faisait un personnage de province;
-il improvisait des récits de petite ville, il racontait
-des intérieurs où il y a des oranges sur des timbales,
-il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout un
-monde qu'il semblait mener de Monnier à Hoffmann,
-au grand amusement et dans le rire fou de ses compagnons
-de voyage. Il avait la vocation de l'acteur et du
-mystificateur. Sa parole était soutenue par son jeu, une
-mimique de méridional la succession et la vivacité des
-expressions, des grimaces, dans un visage souple comme
-un masque chiffonné, se prêtant à tout, et lui donnant
-l'air d'une espèce d'homme aux cent figures. A ce tempérament
-de comique, à tous ces dons de nature, il joignait
-encore une singulière aptitude d'imitation, d'assimilation
-de tout ce qu'il entendait, voyait au théâtre, et
-partout, depuis l'intonation de Numa jusqu'au coup de
-jupe d'une danseuse espagnole piaffant une cachucha,
-depuis le bégaiement de Mijonnet, le marchand de <i>tortillons</i>
-de l'atelier, jusqu'au jeu muet du monsieur qui
-cherche sa bourse en omnibus. A lui tout seul, il jouait
-une scène, une pièce: c'était le relai d'une diligence,
-le piétinement des garçons d'écurie, les questions des
-voyageurs endormis, l'ébranlement des chevaux, le: hu!
-du postillon; ou bien une messe militaire, le <i lang="la" xml:lang="la">Dominus
-vobiscum</i> chevrotant du vieux prêtre, les répons criards
-de l'enfant de ch&oelig;ur, le ronflement du serpent, les nazillements
-des chantres, le son voilé des tambours, la
-toux du pair de France sur la tombe du mort. Il singeait
-un grand air d'opéra, un <i>ut</i> de ténor. Il contrefaisait le
-réveil d'une basse-cour, la fanfare fêlée du coq, les
-gloussements, les cacardements, les roucoulements,
-tous les caquetages gazouillants des bêtes qui semblaient
-s'éveiller sous sa blouse. Des journées qu'il passait
-au Jardin des Plantes à étudier les animaux, il rapportait
-leur voix, leur chant. Quand il voulait, son
-larynx devenait une ménagerie: il faisait sortir, comme
-d'une gorge de l'Atlas, le rauquement du lion, un rugissement
-si vrai, que, la nuit, Jules Gérard eût tiré
-dessus au jugé. Pour les bruits humains, il les possédait
-tous. Il imitait les accents, les patois, les bruits
-de la rue, le chantonnement de la marchande de vieux
-chapeaux, la criée de la marchande de «bonne vitelotte»,
-le cri du vendeur de <i>canards</i> s'éteignant dans le
-lointain d'un faubourg, tous les cris: il n'y avait que le
-cri de la conscience qu'il disait ne pouvoir imiter.</p>
-
-<p>L'atelier avait en lui son amuseur et son fou, un fou
-dont il n'aurait pu se passer. Au bout de ces grands
-silences de travail qui se font là, après un long recueillement
-de tous ces jeunes gens pliés sur une étude,
-quand une voix s'élevait: «Allons! qu'est-ce qui va
-faire un <i>four</i>?» Anatole lançait aussitôt quelque mot
-drôle, faisant courir le rire comme une traînée de poudre,
-secouant la fatigue de tous, relevant toutes les têtes
-de dessus les cartons, et sonnant jusqu'au bout de la
-salle une récréation d'un moment.</p>
-
-<p>Jamais il n'était à court. L'atelier avait-il une vengeance
-à exercer? Anatole trouvait un tour de son invention,
-et le plus souvent, à la prière de ses camarades
-et pour répondre à leur confiance, il l'exécutait lui-même.
-Devait-on faire la réception d'un <i>nouveau</i>? Il
-s'en chargeait, et c'était son triomphe. Il s'y surpassait
-en fantaisie, en imagination de mise en scène.</p>
-
-<p>Le reste de crucifiement, la tradition de torture, demeurés
-d'un autre temps, dans ces farces artistiques,
-l'attachement à l'échelle, l'estrapade, la brutalité de
-ces exécutions qui parfois finissaient par un membre
-brisé, commençaient à passer de mode dans les ateliers.
-A peine si l'usage des férocités anciennes était encore
-conservé chez le sculpteur David, dont les élèves promenaient,
-en ces années, par tout le quartier, un nouveau
-lié sur une échelle, avec un camarade, à cheval sur
-l'estomac, qui jouait de la guitare. Les initiations peu
-à peu s'adoucissaient et se changeaient en innocentes
-épreuves de franc-maçonnerie. Anatole les renouvela
-par le sérieux de la charge et la comédie de la cruauté.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'un nouveau arrivait, il commençait par
-le faire déshabiller, lui injuriait successivement tous
-les membres, lui reprochait ses «abattis canaille»,
-établissait, avec la voix de pituite de Quatremère de
-Quincy, le peu de rapports existants entre une figure
-de Phidias et cet «Apollon des chaudronniers». Puis,
-il le faisait chanter, en costume de paradis, dans des
-poses d'un équilibre périlleux, des paroles impossibles
-sur des airs dont il avait le secret. Quand le nouveau
-était enroué et enrhumé, Anatole lui annonçait les <i>supplices</i>.
-Soudain, il changeait de voix, d'air, de visage:
-il avait des gestes d'ogre de contes de fée, une intonation
-de roi de féerie qui donne des ordres pour une
-exécution, des ricanements de Schahabaham. Une paillasserie
-sinistre l'animait: c'était Bobêche et Torquemada,
-l'Inquisition aux Funambules. S'agissait-il de
-marquer un récalcitrant? Il était terrible à fourgonner
-le poêle pour chauffer les fers tout rouge, terrible
-quand avec les fers, changés habilement dans sa main
-en chevilles de sculpteur peintes en vermillon, il approchait;
-terrible, lorsqu'il essayait ces faux fers, derrière
-le dos du patient, quatre ou cinq fois sur des
-planches, pendant qu'on brûlait de la corne; épouvantable,
-lorsqu'il les appliquait sur l'épaule du malheureux
-avec un <i>pschit!</i> qui jouait infernalement le cri de la
-peau grillée. On riait, et il faisait presque peur.&mdash;Et
-puis, venaient des boniments, des discours de réception,
-des morceaux académiques, du Bossuet tombé dans le
-<i>Tintamarre</i>&hellip; Pour chaque nouveau, il inventait un
-nouveau tour, des plaisanteries inédites, un chef-d'&oelig;uvre
-comme les sangsues, la farce des sangsues qu'il montrait
-à sa victime dans un verre, et qu'il lui posait au
-creux de l'estomac: la victime plaisantait d'abord, puis
-ne plaisantait plus: elle se figurait sentir piquer les
-sangsues, tant Anatole les avait bien imitées avec des
-découpures d'oignon brûlé!</p>
-
-<p>A l'atelier, on l'appelait «la Blague».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>La Blague,&mdash;cette forme nouvelle de l'esprit français,
-née dans les ateliers du passé, sortie de la parole
-imagée de l'artiste, de l'indépendance de son caractère
-et de sa langue, de ce que mêle et brouille en lui, pour
-la liberté des idées et la couleur des mots, une nature
-de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là,
-montée de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société;
-grandie dans la ruine des religions, des politiques, des
-systèmes, et dans l'ébranlement de la vieille société,
-dans l'indifférence des cervelles et des c&oelig;urs, devenue
-le <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> farce du scepticisme, la révolte parisienne de
-la désillusion, la formule légère et gamine du blasphème,
-la grande forme moderne, impie et charivarique,
-du doute universel et du pyrrhonisme national;
-la Blague du <span class="small">XIX</span><sup>e</sup> siècle, cette grande démolisseuse,
-cette grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi,
-la tueuse de respect; la Blague, avec son souffle canaille
-et sa risée salissante, jetée à tout ce qui est honneur,
-amour, famille, le drapeau ou la religion du c&oelig;ur de
-l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire
-de chaque jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la
-Courtille; la Blague, qui met les gémonies à Pantin; la
-Blague, le <i lang="la" xml:lang="la">vis comica</i> de nos décadences et de nos cynismes,
-cette ironie où il y a du <i>rictus</i> de Stellion et de
-la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet,
-ce que le voyou vole à Voltaire, ce qui va de <i>Candide</i>
-à Jean Hiroux; la Blague, qui est l'effrayant mot pour
-rire des révolutions; la Blague, qui allume le lampion
-d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande
-en riant au 24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen,
-votre billet!» la Blague, cette terrible marraine
-qui baptise tout ce qu'elle touche avec des expressions
-qui font peur et qui font froid; la Blague, qui assaisonne
-le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la
-Blague, qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à
-une femme enceinte: «Elle a un polichinelle dans le
-tiroir!» la Blague, où il y a le <i lang="la" xml:lang="la">nil admirari</i> qui est le
-sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé, le
-sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la
-revanche des petits contre les grands, pareille au trognon
-de pomme du titi dans la fronde de David; la
-Blague, cette charge parlée et courante, cette caricature
-volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier;
-la Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme
-et Robert Macaire; la Blague, cette populaire
-philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme avec
-lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le
-ciel, la Providence, la fin du monde, en leur disant
-tout haut: «Zut!» la Blague, cette railleuse effrontée
-du sérieux et du triste de la vie avec la grimace et le
-geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme
-qui a fait trouver un calembour à un Parisien
-sur le radeau de <i>la Méduse</i>; la Blague, qui défie la
-mort; la Blague, qui la profane; la Blague, qui fait
-mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant, devant
-Charlet, son dernier soupir dans le <i>couic</i> de Guignol;
-la Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais,
-presque diabolique, d'enfants gâtés, d'enfants
-pourris de la vieillesse d'une civilisation; ce rire riant
-de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la sainteté,
-de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire
-qu'on dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en
-blouse, qui, au Jardin des Plantes, s'amusent à cracher
-sur la beauté des bêtes et la royauté des lions;&mdash;la
-Blague, c'était bien le nom de ce garçon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures
-en été, de huit heures à une heure en hiver. Le mercredi,
-il y avait une prolongation de travail d'une heure
-«l'heure du torse», pour finir le torse commencé la
-veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des
-élèves. Trois semaines de modèle d'homme, une semaine
-de modèle de femme, faisaient le mois.</p>
-
-<p>Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant
-ce travail d'après nature se continuant des mois, des
-années, Anatole vit défiler les plus beaux corps du temps,
-l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste, les statues
-vivantes qui conservent les lois de proportion, le
-<i>canon</i> de l'homme et de la femme, les types qui dessinent
-le nu viril ou féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse
-ou la puissance, les lignes avec leurs oppositions,
-les contours avec leur sexe, les formes avec leur
-style.</p>
-
-<p>Anatole dessina: il fit la longue éducation de son &oelig;il
-et de son fusain; il apprit à bâtir une académie d'après
-tous ces corps fameux qui ont laissé leur mémoire dans
-les tableaux de l'époque:&mdash;le corps de Dubosc, ce
-corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé
-la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;&mdash;le
-corps de Gilbert, ce corps tout plein des
-trous d'une sculpture à la Puget, de Gilbert, le modèle
-pour les satyres, les convulsionnaires, les <i>ardents</i>. Il
-dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe
-florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence
-de la poitrine, les jambes fines et montrant la
-souple élégance, la longueur filante d'un dessin italien
-du seizième siècle, des formes de cire sur des muscles
-d'acier;&mdash;le corps de Thomas l'Ours, cet ancien lutteur
-de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son
-appétit, le vorace qui prenait son café au lait dans une
-terrine de sculpteur avec un pain de six livres, et que
-nourrissaient par commisération les domestiques de
-Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les
-épaules d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal
-dévorateur où les mouvements faisaient courir des
-houles sous la peau. Anatole eut encore les corps de
-grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre
-Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la
-taille de femme, aux bras ronds, qui charmait les fatigues
-de sa pose par des monologues à demi-voix, gazouillés
-dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces
-modèles héroïques, à constitution homérique, formés
-dans l'atelier de David, la poitrine élargie comme à l'air
-de ces grandes toiles antiques; vieux débris d'un Empire
-de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais de
-faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce
-qu'on appelle «un cornet», une feuille de papier tournée
-par un des nouveaux, qui circule, et où chacun met
-le fond de sa poche.</p>
-
-<p>La femme, le corps de la femme, les modes diverses
-et contraires de sa beauté, Anatole les apprit sur ces
-corps:&mdash;les corps des trois Marix, le trio de Juives
-dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée
-de l'Hémicycle de Delaroche;&mdash;le corps de Julie Waill,
-aux formes pleines, à la tête de Junon, à la grande
-bouche romaine, aux grands beaux yeux énormes de la
-Tegée de Pompéi;&mdash;le corps de madame Legois, le
-type du modèle pour le dessin classique du ventre et des
-jambes;&mdash;le corps mince, nerveux, distingué dans la
-maigreur, de Marie Poitou, une nature de sainte, de
-martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline
-l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de
-M. Ingres, ennemi des modèles d'hommes, et disant
-«qu'ils puaient»;&mdash;le corps de Georgette, à la taille
-d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un type
-égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;&mdash;le
-corps à la Rubens, la poitrine exubérante, les
-jambes magnifiques de Juliette;&mdash;le corps de Caroline
-Alibert, le corps d'une Ourania du Primatice, allongé,
-effilé, avec des extrémités si souples qu'elle faisait, d'un
-mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains
-l'un sous l'autre;&mdash;le corps fluet, maigriot, élancé et
-charmant de C&oelig;lina Cerf, avec ses formes hésitantes de
-petite fille et de femme, ses lignes d'une ingénue de
-roman grec,&mdash;le plus jeune des modèles, si jeune que
-les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de
-sucre d'orge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>De loin en loin, une distraction furieuse, une noce
-enragée rompait cette monotonie de la vie d'atelier. Par
-un beau jour tout plein de soleil, et promettant l'été,
-quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la masse; et
-quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève
-et exigés rigoureusement de tous, sans exception, par
-Langibout, quand ces entrées, appelées les <i>bienvenues</i>,
-montaient à une somme de quelques centaines de
-francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne.
-Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la
-semaine, et se lançait aux champs dans les costumes les
-plus farouches, avec les vareuses les plus rouges, les
-chapeaux les plus révolutionnaires, des oripeaux hurlants
-et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait
-sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes,
-des chansons, une gaieté violente qui effarouchait la
-banlieue et violait la verdure. Tout les grisait, leur nombre,
-leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en casseurs,
-animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence
-de joie qui démange les mains, et cette envie de
-vaillance qui appelle les coups.</p>
-
-<p>A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la
-bande dînait. Et c'était une ripaille, des poulets déchirés,
-des bouteilles entonnées par le goulot, des paris de
-goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité et d'ostentation
-d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des
-environs de Paris, des licences de kermesse et des fonds
-de tableaux de Teniers.</p>
-
-<p>Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que
-les plus doux avaient bu un vin de colère, la troupe,
-chantant à tue-tête et armée d'échalas pris dans les vignes,
-se répandait au hasard sur une route où elle espérait
-trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de
-Paris pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels
-lourds et fumeux, zébrés de noir par des nuages d'orage,
-les artistes se découpaient en silhouettes agitées et fiévreuses;
-et la nuit donnant sa terreur à la fantaisie de
-leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs
-ombres, au point de feu de leurs pipes, il se levait de
-ce qu'on voyait vaguement d'eux comme une sinistre
-apparence fantastique de bandits légendaires: on eût
-cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de Salvator
-Rosa.</p>
-
-<p>L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue.
-L'on revenait. Sur la route on trouva une cour
-ouverte, et dans la cour, des blanchisseuses. Aussitôt,
-l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en plein vent,
-la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un
-épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne
-dansaient pas. Le modèle avait apporté un violon: ce
-fut la musique. Mais, au milieu du quadrille, les garçons
-du village se ruaient sur les messieurs qui dansaient.
-La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au
-milieu de laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées,
-couchait avec son échalas deux des paysans
-par terre. A la fin, les garçons battus se sauvaient pour
-aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus
-qu'à partir.</p>
-
-<p>Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades
-de lâches. Il ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret
-dont il venait de sortir. Il voulait se battre. Il fallut
-que ses camarades l'entraînassent de force. Tous étaient
-étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des
-coups.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! tu n'es pas content?&mdash;lui dit Anatole,&mdash;tu
-n'as rien reçu et tu en as descendu deux!&hellip;
-Ah! tu y allais bien&hellip; Moi, j'ai donné un joli coup de
-pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui m'ennuyait&hellip;
-Mais deux, c'est très-gentil&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, non,&mdash;répéta Coriolis,&mdash;des lâches, les
-amis! Nous aurions dû leur donner une tripotée à ne
-pas leur donner envie de revenir&hellip; Des lâches, je te dis,
-les amis!</p>
-
-<p>Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps
-donna tous les signes d'une colère de créole qui ne veut
-rien entendre.</p>
-
-<p>Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille
-de Provence, originaire d'Italie, qui, à la Révolution de
-89, s'était réfugiée à l'île Bourbon. Un oncle, qui était
-son tuteur, lui faisait une pension de six mille francs,
-et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de mille
-livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension,
-cet avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de
-ses camarades, l'élégance de tenue de Coriolis, le monde
-où l'on se disait qu'il allait, les maîtresses avec lesquelles
-il avait été rencontré, les restaurants où on l'avait entrevu,
-mettaient entre lui et l'atelier le froid d'une certaine
-réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte
-de gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait;
-et il y avait un peu de brusquerie amère dans la façon
-dont il laissait tomber sur ses esquisses si vives et si
-colorées:&mdash;«C'est très-bien, très-bien&hellip; mais c'est
-fermé pour moi&hellip; vous savez, je ne comprends pas&hellip;»
-On plaisantait un peu Coriolis, mais doucement, prudemment,
-avec des malices qui ne s'aventuraient pas
-trop. On savait que les charges trop fortes ne réussiraient
-pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors
-de son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles
-de liége, traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce
-jour-là devenir tragique: Coriolis, frappant sur la main
-du témoin qui allait charger les pistolets, avait fait tomber
-les deux balles inoffensives, et, tirant de sa poche deux
-vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau et sérieux
-chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout.
-Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne,
-ni dans ses manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon,
-qu'il jouât sa partie dans toutes les gamineries, qu'il fût
-des jeux, des griseries et des batailles de l'atelier, c'était
-un camarade avec lequel les autres élèves ne se sentaient
-pas à l'aise et n'avaient que les rapports de l'atelier. Et
-dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole,
-un ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV.
-Amusé par sa gaieté, il lui permettait, lui pardonnait
-tout, avec cette espèce d'indulgence qu'a un gros chien
-pour un roquet.</p>
-
-<p>&mdash;Reconduis-moi,&mdash;lui dit-il, quand ils furent sur
-le pavé de Paris.</p>
-
-<p>Arrivé chez lui:&mdash;Tu déménages?&mdash;fit Anatole en
-regardant le sens dessus dessous de l'appartement et des
-commencements d'emballage.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je pars,&mdash;dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'en retournes à Bourbon?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vais me promener en Orient.</p>
-
-<p>&mdash;Bah!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai besoin de changer d'air&hellip; Ici, je sens que
-je ne peux rien faire&hellip; J'aime trop Paris, vois-tu&hellip; Ce
-gueux de Paris, c'est si charmant, si prenant, si tentant!
-Je me connais et je me fais peur: Paris finirait par me
-manger&hellip; Il me faut quelque chose qui me change&hellip; du
-mouvement&hellip; Je suis ennuyé de moi, de ma peinture,
-de l'atelier, de ce qu'on nous serine ici&hellip; Il me semble
-que je suis fait pour autre chose&hellip; Après ça, on croit
-toujours ça&hellip; Enfin, là-bas, je me figure&hellip; je verrai bien
-si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont rien laissé aux
-autres. Il y a peut-être encore à voir après eux&hellip; Et
-puis, je serai seul&hellip; c'est bon pour se reconnaître et se
-trouver&hellip; Les distractions, absence totale&hellip; Plus de dîners
-de Boissard, plus de soupers, plus de nuits au champagne&hellip;
-Rien! je serai bien forcé de travailler&hellip; Mon
-brave homme d'oncle fait les choses très proprement&hellip;
-Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard&hellip;
-Et dire que toutes ces idées raisonnables-là,
-c'est une femme qui me les a données!&hellip; mon Dieu,
-oui&hellip; en me flanquant à la porte! Ah ça! tu m'écriras,
-hein? parce qu'une fois là&hellip; j'y resterai quelque temps&hellip;
-Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un
-quand je remettrai les pieds à Paris&hellip; Tu sais, quand on
-voit son talent quelque part&hellip; On m'a dit souvent que
-j'avais un tempérament de coloriste&hellip; Nous verrons bien!</p>
-
-<p>Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant
-au passé, se mirent à causer de leur liaison, du
-collége, retrouvant dans leurs souvenirs l'enfance de leur
-amitié. Il était trois heures du matin quand Coriolis dit
-à Anatole:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je viendrai avec Garnotelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis
-à Anatole et à Garnotelle. Le repas avait été triste et gai,
-cordial et ému. On y avait bu ce coup de l'étrier qui
-remue le c&oelig;ur de celui qui part et de ceux qui restent.
-Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles
-aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des
-caisses, des sacs de nuit, des couvertures serrées dans
-des courroies, même une petite tente de campagne, dont
-la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au repos,
-de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de
-choses de voyage attendaient, prêtes à être chargées sur
-le fiacre avancé et arrêté déjà devant la porte de la maison.</p>
-
-<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil
-une femme poussant devant elle une petite fille: l'enfant,
-timide, ne voulait pas entrer; n'osant regarder ni
-se laisser voir, elle s'enfonçait dans la robe de sa mère,
-et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de
-sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une
-sauvagerie d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait
-de croiser.</p>
-
-<p>&mdash;Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un
-petit Jésus?&mdash;demanda la femme avec un sourire
-humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle montra
-une petite fille aux yeux bleus.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! charmante&hellip;&mdash;dit Coriolis; et faisant signe
-à l'enfant:</p>
-
-<p>&mdash;Viens un peu, petite&hellip;</p>
-
-<p>Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le
-monsieur, et marchant vers son regard, moitié peureuse
-et moitié confiante, elle arriva à lui. Coriolis, la
-mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans
-des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans
-ses petits cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera
-brune, et s'amusant les doigts de ce chatouillement de
-soie, il resta un instant à regarder ce grand et profond
-bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! la mère je ne sais plus qui&hellip;&mdash;fit Anatole,&mdash;vous
-prendrez bien une tasse de café avec nous?
-Dites donc, on ne vous voit plus poser, pourquoi donc
-ça? Vous n'êtes pas trop vieille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, j'ai un malheur&hellip; Les médecins
-disent comme ça que j'ai un commencement d'ankylose
-de la colonne vertébrale&hellip; Ce n'est pas que ça me gêne
-autrement pour n'importe quoi&hellip; Mais voilà deux ans
-au moins que je ne puis plus hancher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Une petite tête qui m'aurait été&hellip;,&mdash;fit Coriolis
-qui continuait à examiner la petite fille.&mdash;C'est dommage&hellip;
-Mais vous voyez, la mère, je pars&hellip; A propos,
-quelle heure est-il?</p>
-
-<p>Il regarda sa montre.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! nous n'avons que le temps&hellip;</p>
-
-<p>Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant
-au-dessus de sa tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais
-dans ce mouvement, l'enfant glissant contre lui, accrocha
-la chaîne de sa montre, et en fit sauter les breloques
-qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.</p>
-
-<p>&mdash;Ne la grondez pas, la mère&hellip; Ce n'est pas sa faute
-à cette enfant,&mdash;fit Coriolis en ramassant les breloques:&mdash;C'est
-bête, ces petites bêtises-là, on s'accroche
-toujours avec&hellip; Mais, au fait, j'y pense&hellip; Quand on va
-là-bas, on ne sait trop si on en reviendra&hellip; Tiens!
-Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours
-bien vingt francs au Mont-de-Piété&hellip; Et toi,&mdash;dit-il
-à Garnotelle,&mdash;qui vas attraper le prix de Rome
-un de ces jours, voilà une paire de cornes en corail
-pour te défendre du mauvais &oelig;il en Italie&hellip; Ah! et ma
-roupie?&hellip;</p>
-
-<p>Il regarda par terre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan&hellip;
-Oh! ne cherchez pas, la mère&hellip; Si elle était tombée
-on la verrait&hellip; Je l'aurai sans doute perdue.</p>
-
-<p>Le portier entra:&mdash;Allons, monsieur Antoine, chargeons
-tout ça un peu vite&hellip; Et en route!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Petit cochon, vous ne travaillez pas,&mdash;répétait
-Langibout à Anatole quand il passait derrière lui dans
-sa visite à l'atelier.</p>
-
-<p>On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.</p>
-
-<p>Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école.
-Il finissait la race où l'indépendance bourgeoise des artistes
-du <span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle se mêlait au culte de 89 et des
-idées de liberté. Élève de David, il vivait dans la religion
-de son souvenir. Les antichambres ministérielles
-ne l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie
-roide dans sa dignité, affectait une certaine austérité
-républicaine, comme une sainteté rude, aujourd'hui
-perdue dans le monde des arts. Il tenait du vieux grognard
-et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme
-bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son
-air, sa grosse voix mâchonnant les mots, sa dure et
-forte moustache, ses cheveux ras. Quand il entrait dans
-l'atelier, le respect et le salut du silence se faisaient
-devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes
-grises sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières
-lourdes, ses traits carrés, taillés largement dans des
-traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air grognon, une
-bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur
-toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une
-petite peur d'émotion quand le maître leur parlait. On
-l'estimait, on le craignait, et on le vénérait. Dans la
-gronderie de ses avertissements, il y avait une chaleur
-de c&oelig;ur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait
-point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères
-impuissantes, de ces rages qu'il répandait en gros mots,
-quand son peu d'influence dans les jugements des concours
-de prix de Rome avait fait manquer à un de ses
-élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses
-confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore
-reconnaissant de sa tolérance pour les vieux usages
-transmis par les ateliers de la Révolution aux ateliers de
-Louis-Philippe. Langibout était indulgent pour les farces,
-et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait
-que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant
-que les hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que
-de son temps, c'était bien autre chose, et que personne
-n'en mourait; que, dans l'art, il fallait se faire un peu
-la peau et le c&oelig;ur à tout. Et il rappelait la sauvage école
-des artistes sous la république une et indivisible, les misères
-mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner,
-il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait
-dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fièvre
-que cela lui donnait.</p>
-
-<p>Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour
-la simplicité de sa vie, une vie de petit bourgeois, en
-manches de chemise, quotidiennement promenée sur ce
-trottoir de la rue d'Enfer, entre un <i>regard</i> des eaux
-d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de
-famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de
-Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dîners d'amis
-du dimanche.</p>
-
-<p>Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole,
-à la séduction qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui
-semblait né pour plaire et arriver, ce jeune homme si
-brillant, si sympathique, dont les mères des autres élèves
-se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées,
-avec une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient
-été gagnés par l'entrain de ce farceur, et aussi par de
-certaines promesses de talent que ses études semblaient
-montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et peint d'après
-l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait l'attention
-de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours
-d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait
-en prix de Langibout un exemplaire des Loges de
-Raphaël ou des Sacrements du Poussin, il se dégagea,
-montra des aptitudes personnelles, obtint presque toutes
-les fois la première place. Il avait un certain sens de la
-composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup
-de lectures, il avait retenu comme des morceaux
-de reconstitution archaïque, des signes symboliques,
-des emblèmes, la mémoire d'animaux hiératiques et désignateurs,
-le hibou de la Minerve athénienne, l'épervier
-d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les livres
-feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de m&oelig;urs,
-un de ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence
-du passé dans un coin de toile. Il connaissait le <i>modius</i>,
-emblême d'abondance, et le <i>strophium</i>, couronne des
-dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il savait de
-raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur,
-et ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations
-imaginées, des arguments tirés d'un Homère inédit
-ou d'une Bible invraisemblable. «Il cherche celui-là»,&mdash;disait
-naïvement aux autres élèves Langibout,
-confondu dans sa courte science d'érudition.</p>
-
-<p>Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du
-groupement, l'intelligence du moment précis de la scène
-indiqué et souligné sur le programme du concours, une
-entente un peu banale, mais agréablement littéraire, du
-drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses,
-plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait
-la clarté: ses bonshommes étaient en situation, son décor
-montrait une espèce de couleur locale, son ébauche
-de tableau faisait tableau. Et Langibout jugeait que, si
-jamais il pouvait parvenir à travailler, il était capable de
-faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans
-l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter,
-se plantant derrière lui et restant là à lui grommeler
-dans le dos:&mdash;«Le garçon voit bien&hellip; Il interprète
-bien, très-bien&hellip; Ça va bien&hellip; Bonne couleur&hellip; fin,
-solide, lumineux&hellip; La tête&hellip; la tête y est&hellip; le torse,
-bien construit, le torse&hellip; Et puis&hellip; Ah! voilà&hellip; quelque
-chose manque&hellip; Oui, la volonté&hellip; ne jamais aller jusqu'au
-bout&hellip; Faiblesse, paresse&hellip; plus de jambes&hellip; Tout
-qui fiche le camp&hellip; Plus personne!&hellip; En bas, rien&hellip;
-Des jambes? ça, des jambes! Rien&hellip; Est-ce que ça porte,
-ces jambes-là, voyons?&hellip; Non, plus rien&hellip; Le bas, bonsoir&hellip;»</p>
-
-<p>Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit
-cochon, vous ne travaillez pas», qu'il jetait dans
-l'oreille d'Anatole en lui tirant assez rudement les cheveux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<blockquote>
-<p class="cc mleft40"><i>Monsieur,<br />
-Monsieur <span class="sc">Anatole Bazoche</span>,<br />
-peintre,<br />
-31, rue du Faubourg-Poissonnière.<br />
-Paris<br />
-France</i></p>
-
-<p class="small mright40">Adramiti, près et par Troie (<i>Iliade</i>).<br />
-Affranchir.</p>
-
-</blockquote>
-<p class="ind">«Mon vieux,</p>
-
-<p>«Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est
-rose, bleu clair, cendre verte, lilas tendre&hellip; Rien que
-des couleurs gaies qui font: pif! paf! dans les yeux dès
-qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme chez
-nous, ici, le soleil: on voit bien qu'il ne coûte rien, il
-y en a tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me
-fais l'effet d'être logé dans la vitrine des pierres précieuses
-au musée de minéralogie. Il faut te dire par là-dessus
-que les rues, dans ce pays-ci, servent de lits aux torrents
-qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a toujours
-de l'eau,&mdash;quand ce n'est pas une boue infecte,&mdash;et
-que les femmes sont obligées de marcher sur des
-patins, et qu'il y a de grosses pierres jetées pour traverser&hellip;
-Tu permets? je lâche ma phrase: elle s'embourbe
-dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans
-cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et
-toutes les couleurs tremblent, dansent: c'est absolument
-comme un feu d'artifice tiré sur la Seine que tu verrais
-dans le ciel et dans la rivière&hellip; Et des baraques! des
-auvents! des boutiques! un remuement de kaléidoscope,
-sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du
-pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des
-femmes turques, de vrais fantômes avec des bottes jaunes,
-des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises
-flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié
-de la figure, des mendiants&hellip; ah! mon cher, des mendiants
-à leur donner tout ce qu'on a pour les regarder!&hellip;
-et puis des bonshommes farces, bardés, bossués, chargés,
-hérissés de pistolets, de poignards, de yatagans, avec
-des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait
-penser à la ceinture de l'Albanais qui me sert d'escorte,
-écoute l'inventaire: deux cartouchières, une machine à
-enfoncer les balles, un couteau, plus une blague et un
-mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac! ils prennent
-feu: ils font la traînée de poudre, ils éclairent,
-avec leur batterie de cuisine, comme un feu de Bengale!</p>
-
-<p>»C'est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie
-m'en avait mordu en voyant la <i>Patrouille turque</i> de Decamps.
-Diable de patrouille! elle m'avait tapé au c&oelig;ur&hellip;
-Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette couleur-là&hellip;
-Seulement, il y a un embêtement,&mdash;ne le dis pas à ces
-animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant,
-si éclatant, si au-dessus de ce que nous avons dans nos
-boîtes à couleur, qu'il vous prend par moments un découragement
-qui coupe le travail en deux. On se demande
-si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être
-heureux, sans peindre, avec un goût de confiture de
-roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et
-groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un
-narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil,
-de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus
-qu'à moitié des idées, une toute douce évaporation de
-son être dans un bonheur de nuage&hellip; Et puis cet imbécile
-d'Européen revient dans la grande bête que tu as
-connue; je me sens prendre au collet par l'autre moitié
-de moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme
-qui éprouve le besoin de mettre son nom sur de petites
-ordures qui l'ont fait suer&hellip;</p>
-
-<p>»Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage
-de faire des tableaux quand on en voit continuellement
-de tout faits comme celui-ci. Tu vas voir.</p>
-
-<p>»L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais
-devant moi un auvent de boucher. Le boucher, gravement,
-chassait avec une branche d'arbre les mouches
-des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour
-de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores;
-à côté des enfants aux cheveux en petites nattes,
-des chiens maigres, une douzaine de chèvres et de moutons
-pressés et se serrant dans une vague peur commune;
-une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant,
-des traces que les chiens léchaient en grognant.
-Je regardais cela et un petit chevreau noir et blanc,
-avec ses grosses pattes, qui se tenait presque collé sous
-une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller
-au pauvre petit chevreau qui voulut se débattre, poussa
-deux ou trois petits cris malheureux, étouffés par les
-chants et la guitare des musiciens de mon café. Le boucher
-avait couché le chevreau sur la pierre; il tira un
-petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge: un
-flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire
-de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens.
-Alors un enfant qui était là, un bel enfant, au teint de
-fleur, aux yeux de velours, prit la bête par les cornes,
-attendant son dernier tressaillement; et de temps en
-temps il se penchait un peu pour mordre dans une
-pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit
-chevreau&hellip; Non, je n'ai jamais rien vu de plus affreusement
-joli que ce petit sacrificateur avec son amour de
-tête, ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs
-forces, mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine
-de sang, sur cette agonie d'un autre petit&hellip;</p>
-
-<p>»Ma maison est tout à fait au bout de la ville, presque
-dans la campagne, sur une route conduisant à la
-plaine et descendant à la mer que domine le mont Ida
-avec le blanc éternel de sa neige. Je m'assieds dehors,
-et, à la nuit tombante, dans la demi-obscurité qui met
-les choses un peu plus loin des yeux et un peu plus près
-de l'âme, j'assiste à la rentrée des troupeaux. C'est le
-plaisir doux et triste,&mdash;tu connais cela,&mdash;qu'on prend
-chez nous, dans un village, sur un banc de pierre, à la
-porte d'une auberge. Ici, c'est pour moi le moment le
-plus heureux de la journée, un moment de solennité
-pénétrante. Je me crois au soir d'un des premiers jours
-du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, toujours
-précédés d'un petit bonhomme monté sur un âne, la file
-des chameaux qui avancent lentement, le dernier portant
-la clochette, les petits courant en liberté et cherchant à
-téter les mères dès qu'elles s'arrêtent; puis les innombrables
-troupeaux de vaches; puis les buffles conduits
-par des bergers au chantonnement mélancolique, à la
-petite flûte aigrelette; enfin vient l'armée des chèvres et
-des moutons. Et à mesure que tout cela passe, les
-chants, les clochettes, les piétinements, les marches
-traînant la fatigue de la journée, les bruits, les formes
-qui vont s'endormant dans la majesté de la nuit, eh bien!
-que veux-tu que je te dise? il me vient une émotion si
-bonne, si bonne&hellip; que c'est stupide de t'en parler.</p>
-
-<p>»Après cela, il faut bien avouer que je suis venu ici
-le c&oelig;ur un peu ouvert à tout: avant de partir, il y avait
-une dame qui m'y avait fait un petit trou pour voir ce
-qu'il y avait dedans&hellip; Ah! en fait d'amour, veux-tu mes
-impressions <i>femmes</i> ici? Voici. En allant en caïque à
-Thérapia, je suis passé sous les fenêtres d'un harem.
-C'était éclairé à <i>gigorno</i>, comme nous disions pour les
-vins chauds de Langibout; et, sur les raies de lumière
-des persiennes, on voyait se mouvoir des ombres, des
-ombres très-empaquetées, les houris de la maison, rien
-que cela! qui dansaient et sautaient sur de la musique
-qu'elles se faisaient avec une épinette et un trombone&hellip;
-Une houri jouant du trombone! Ah! mon ami, j'ai cru
-voir l'Orient de l'avenir! Et je te laisse sur cette image.</p>
-
-<p>»Tu vois que je pense à toi. Serre la main à tous
-ceux qui ne m'auront pas oublié. Écris-moi n'importe
-quoi de Paris, de toi, des amis,&mdash;des bêtises, surtout:
-ça sent si bon à l'étranger!</p>
-
-<p class="sign2">»A toi,</p>
-
-<p class="sign">»N. <span class="sc">de Coriolis</span>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou
-du moins il n'avait pas cette persistance, cette volonté et
-ce long courage du travail qui tire le talent de l'effort
-continu d'un accouchement laborieux. Il n'avait que
-l'entrain de la première heure et le premier feu de la
-chose commencée. Sa nature se refusait à une application
-soutenue et prolongée.</p>
-
-<p>En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même
-par l'à peu près, l'escamotage spirituel, une sorte de
-rendu superficiel, l'effleurement de son sujet. Pousser
-l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une étude, une
-composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle
-légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination
-enfantine et rieuse, une pensée grotesque qui le
-traversait, toutes sortes de riens pareils au chatouillement
-d'une mouche sur le front d'un homme occupé, une
-perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans
-cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à
-tout moment l'atelier le voyait quitter son académie pour
-aller crayonner quelque charge lui jaillissant des doigts,
-la silhouette d'un camarade allongeant le Panthéon drolatique
-qui couvrait le mur.</p>
-
-<p>Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère
-plus. Son esprit, ses yeux se lassaient vite d'interroger
-la couleur, le dessin des vieilles toiles qu'il copiait; et
-son observation quittait bientôt les tableaux pour aller
-au monde baroque des copistes mâles et femelles qui
-peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes
-ces ironies vivantes jetées au bas des chefs-d'&oelig;uvre par
-la faim, la misère, le besoin, l'acharnement de la fausse
-vocation; peuple de pauvres, d'un comique à pleurer,
-qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses Dieux!
-Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur
-des copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto
-enluminant Anacréon, les dames au teint orange, à la
-robe sans manchettes, au bavolet gris sur la poitrine,
-perchées, les lunettes en arrêt, au haut de l'échelle garnie
-de serge verte pour la pudeur de leurs maigres
-jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés,
-grimaçantes de copier à la loupe la <i>Mise au tombeau</i> du
-Titien, les petits vieillards qui, dans leur petite blouse
-noire, les cheveux longs séparés au milieu de la tête,
-ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés
-dans de l'esprit-de-vin,&mdash;tout ce monde, avec
-sa lamentable cocasserie, amusait Anatole et le faisait
-délicieusement rire en dedans. Au fond de lui passaient
-des crayonnages en idée, des méditations de caricatures,
-des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus
-impossibles sur le passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions
-de ces êtres déclassés qu'il étudiait avec sa pénétrante
-curiosité du comique humain, avec son &oelig;il toujours
-occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la
-barre avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations
-d'amour de l'endroit: deux pêches posées par une main
-inconnue sur une boîte à couleurs. Avait-il tout observé
-et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à peu près
-une petite heure, puis il allait causer avec une vieille
-copiste portant en toute saison la même robe de barège
-noire, tachée de couleurs, et une palatine en plumes
-d'oiseaux; bonne vieille sentimentale, adorant les discussions
-métaphysiques, et qui, tout en parlant de son
-c&oelig;ur, parlait toujours du nez.</p>
-
-<p>Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser
-par des paradoxes terribles, des professions de foi d'insensibilité,
-toutes sortes de paroles troublantes, au bout
-desquels la pauvre vieille femme s'écriait avec un accent
-de désespoir presque maternel:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en
-divinité, sceptique en amour!&mdash;Et elle se mettait à
-pleurer, à pleurer sérieusement de vraies larmes sur le
-manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les illusions
-qu'il avait déjà perdues.</p>
-
-<p>Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute
-sa pensée, une obsession de la farce, le travail de tête de
-l'observation comique, un perpétuel rêve de rapin qui
-cherche et pioche une invention de charges. Et parfois il
-en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles
-comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le
-bruit du quartier.</p>
-
-<p>C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la
-figure le matin chez Langibout, et travaillait dans la journée
-chez l'architecte Lemeubre. Mongin, un matin, arriva
-chez Langibout furieux contre une actrice qui leur avait
-fait donner un «suif général» par Lemeubre pour avoir
-manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle
-femme de chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer
-les tapis au-dessus des fenêtres ouvertes où séchaient
-les lavis et les épures des élèves; et Mongin parlait de
-se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes, les
-dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice;
-puis il lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait
-pas le soir et où le cocher serait absent. Ce soir-là venu,
-il se glissa avec Mongin dans l'écurie, emmaillotta avec
-du linge les sabots des deux chevaux de l'actrice, puis,
-marche par marche, ils les firent monter, chacun en
-tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième,
-jusqu'à l'appartement. Là-dessus, un grand coup
-de sonnette, et la femme de chambre, accourant ouvrir,
-se trouva devant ces deux grands quadrupèdes plantés
-sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là:
-un cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut
-monter un escalier, mais quant à le faire redescendre,
-il n'y a pas même à essayer. On fut obligé de passer la
-nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un vrai
-praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice
-eut si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit
-pas, et la femme de chambre ne secoua plus jamais de
-tapis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Surexcité, mis en verve par son succès, sa popularité
-de mystificateur, Anatole imaginait, à peu de temps de
-là, une autre vengeance contre une autre femme qui
-avait fait tomber sur ses camarades et sur lui une terrible
-semonce de Langibout.</p>
-
-<p>Il se trouvait, par un malencontreux hasard, que dans
-le fond de la cour où était l'atelier de Langibout, il y
-avait un établissement de bains. Cela obligeait les
-malheureuses jeunes femmes du quartier, qui allaient au
-bain le matin, à traverser une haie de grands diables
-garnissant, à l'heure du déjeûner, les deux côtés de la
-cour, campés contre le mur, en vareuses rouges et la pipe
-à la bouche. Quand elles sortaient de l'établissement,
-charmantes, frissonnantes, caressées sous leurs robes
-du souvenir de l'eau et comme d'un souffle de fraîcheur,
-elles avaient à déranger des lazzarones couchés en travers
-de leur chemin. Elles passaient vite, en se serrant;
-mais elles sentaient tous ces regards d'hommes les
-fouiller, les tâter, les suivre; leurs oreilles accrochaient
-au passage des fragments d'histoires effarouchantes, des
-mots dans des récits, des cris d'animaux, qui leur faisaient
-peur. Les jours de gaieté de l'atelier, on les
-faisait s'arrêter dans l'angoisse d'une détonation imminente
-devant un petit canon vide de poudre auquel un
-élève menaçait de mettre le feu avec une grande
-feuille de papier allumé. Voyant sa clientèle s'éloigner,
-les femmes enceintes, les jeunes filles avec leurs mères,
-et jusqu'aux mères elles-mêmes ne plus revenir, la maîtresse
-des bains avait été faire ses plaintes à Langibout,
-qui, prenant feu sur la justice et l'honnêteté de ses récriminations,
-s'était livré contre tout l'atelier à un éclat
-de colère.</p>
-
-<p>Sur cela, Anatole résolut de punir la dénonciatrice
-en frappant son commerce au c&oelig;ur. Un matin, huit
-bains, qu'il avait été retenir dans un grand établissement
-de la rue Taranne, stationnaient devant la maison,
-avec leur adresse sur les planchettes de derrière des
-huit tonneaux, étonnant, occupant les voisins, la maison,
-la rue, le quartier, tout un monde qui se demandait
-s'il n'y avait plus d'eau, plus de bains, dans l'établissement
-de la maison Langibout. Tout l'atelier écoutait
-avec délices cette rumeur qui ruinait les robinets d'à
-côté, quand la porte s'entr'ouvrit.</p>
-
-<p>&mdash;Salut, messieurs&hellip;&mdash;fit une voix d'homme, une
-voix qui nazillait et bredouillait.</p>
-
-<p>&mdash;Salut, messieurs&hellip;&mdash;répétèrent aussitôt, aux
-quatre coins de l'atelier, quatre ou cinq voix de jeunes
-gens répercutant l'accent de l'homme avec une fidélité
-d'écho.</p>
-
-<p>L'homme se décida à entrer, en souriant humblement.
-C'était un grand homme gauche, aux traits purs, réguliers,
-à la lèvre un peu tombante, à l'air ingénu et naturellement
-ahuri. Une blonde perruque d'amoureux de
-théâtre lui couvrait le crâne. Il respirait la douceur et
-le ridicule, appelait, comme certaines bonnes natures
-grotesques, la sympathie et le rire.</p>
-
-<p>&mdash;Salut, messieurs&hellip;&mdash;reprit-il avec sa même voix
-embrouillée.&mdash;Qu'est-ce que vous voulez? Voilà des
-boîtes de fusain que je vends cinquante centimes&hellip; j'ai
-des tortillons&hellip; j'ai des estompes&hellip; de très-belles
-estompes en peau&hellip; j'en ai aussi en linge&hellip;&mdash;Et se
-baissant, il regardait, avec des yeux clignotants et le
-bout de son nez, les objets qu'il tirait de sa boîte.&mdash;C'est-il
-des canifs à deux lames qu'il vous faut? Maintenant,
-messieurs, j'ai de petites maquettes en fil de fer&hellip;
-messieurs, que j'ai inventées&hellip; Messieurs, c'est exact&hellip;
-C'est M. Cavelier qui m'a donné les mesures avec M. Gigoux&hellip;
-Ils ont compté&hellip; tenez, messieurs, regardez&hellip;
-depuis la rotule jusqu'à la malléole, c'est la même distance
-que de la rotule au bassin&hellip; Vous mettez un peu
-de cire là-dessus&hellip; Voyez-vous: ça hanche&hellip; Vous avez
-votre bonhomme, vous avez votre ensemble, vous avez
-tout&hellip; C'est-il des tortillons qu'il vous faut, monsieur
-Anatole?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, père Mijonnet&hellip; Mettez-m'en là pour deux
-sous&hellip; Mais, dites-moi donc, qu'est-ce que c'est que
-cette perruque que vous avez là?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous dire, monsieur Anatole&hellip; Je vais vous
-dire&hellip;</p>
-
-<p>Et une rougeur d'enfant colora les joues du marchand
-de tortillons.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas pour faire le jeune&hellip; Oh! non, vous
-me connaissez&hellip; On me disait toujours que j'avais une
-tête de bénédictin&hellip; Alors, je m'ai fait couper tous les
-cheveux, là-dessus, sur la tête&hellip; et je m'ai fait mouler
-presque jusque-là&hellip;</p>
-
-<p>Et il montra le milieu de sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, depuis ça, je ne désenrhumais pas&hellip; je ne
-désenrhumais pas, figurez-vous&hellip; Alors, ce bon monsieur
-Barnet, de chez M. Delaroche, a eu pitié de moi:
-il m'a donné cette perruque-là&hellip; Je ne m'enrhume plus&hellip;
-Elle est bien un peu blonde, c'est vrai&hellip; dans le jour
-surtout&hellip; mais comme on sait bien que ce n'est pas
-pour faire des femmes que je la mets&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Satané farceur de Mijonnet!&mdash;fit Anatole&mdash;Et
-le Théâtre-Français, qu'est-ce que nous en faisons?</p>
-
-<p>&mdash;Le Théâtre-Français, monsieur Anatole? Eh bien!
-voilà&hellip; On avait été gentil pour moi&hellip; M. Barnet m'avait
-fait mon costume&hellip; Il m'avait prêté une toge, il m'avait
-appris à me draper. Il m'avait même fait des sandales,
-vous savez, avec des lanières rouges&hellip; Voilà ces messieurs
-du théâtre, quand ils m'ont vu, ils ont été enchantés&hellip;
-Ils m'ont mis tout de suite au premier rang
-des comparses, sur le devant&hellip; même que je disais: «Mort
-à César!&hellip;» Tenez! messieurs, je me posais comme
-ça,&mdash;il se drapa dans son paletot,&mdash;et je criais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Des tortillons!&hellip;&mdash;cria Anatole avec la voix
-même de Mijonnet.&mdash;Oui, je sais, on m'a dit cela,
-mon pauvre Mijonnet. Ça vous a fait renvoyer du théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur Anatole, vous êtes toujours le même.
-Il faut que vous vous moquiez&hellip; Vous êtes toujours à
-taquiner le pauvre monde,&mdash;bredouilla doucement et
-plaintivement le père Mijonnet.&mdash;Mais c'est des histoires&hellip;
-J'ai toujours été très-convenable aux Français&hellip;
-Tenez, je criais très-bien, comme ça: «Mort à César!»&mdash;Et
-il s'arracha une note prodigieuse: le cri de
-Jocrisse dans une conspiration de Brutus!</p>
-
-<p>&mdash;Sérieusement, père Mijonnet, votre place était là&hellip;
-Vous aurez eu des jaloux, voyez-vous&hellip; Vous étiez né
-pour la déclamation&hellip; Non, vrai, je ne vous fais pas de
-blague&hellip; Je suis sûr qu'y y en a beaucoup d'entre vous,
-messieurs, qui n'ont jamais entendu M. Mijonnet réciter
-la <i>Chute des feuilles</i>, de Millevoye&hellip; Priez M. Mijonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur Anatole, c'est encore une plaisanterie
-que vous me faites là,&mdash;dit sans se fâcher le
-bonhomme, habitué à cette scie d'Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;La <i>Chute des feuilles</i>! la <i>Chute des feuilles</i>, Mijonnet!&hellip;
-ou pas de tortillons!&mdash;cria l'atelier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez, messieurs?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De la dépouille de nos bois,</div>
-<div class="verse">L'automne avait jonché la terre&hellip;</div>
-<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
-<div class="verse">&mdash;De la dépouille de nos bois,</div>
-<div class="verse">L'automne avait jonché la terre.</div>
-</div>
-
-<p>Mijonnet crut que c'était lui qui répétait le vers;
-c'était Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc, monsieur Anatole&hellip; C'est bête:
-je ne sais plus si c'est moi ou vous qui parlez&hellip;</p>
-
-<p>Mais Anatole continua, toujours avec la voix de Mijonnet:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le rossignol était en bois,</div>
-<div class="verse">Bocage était au ministère&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Oh! vous changez,&mdash;dit Mijonnet.&mdash;Ce n'est
-pas comme ça dans le livre&hellip; Je ne dis plus rien&hellip; Ah!
-merci, mon Dieu, comme voilà des bains!&mdash;fit-il en se
-retournant et en apercevant dans l'atelier les huit bains
-apportés de la rue Taranne.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour vous, monsieur Mijonnet,&mdash;se hâta de
-répondre Anatole, éclairé et traversé par une inspiration
-subite,&mdash;un bain d'honneur qu'on vous offre&hellip;
-une gracieuseté de l'atelier&hellip; Vous avez le choix des
-baignoires&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, je veux bien&hellip; si ça vous fait plaisir,
-messieurs,&mdash;dit Mijonnet, charmé de l'idée de
-prendre un bain gratis.</p>
-
-<p>Il se déshabilla et entra dans l'eau. Au bout de quelques
-minutes, il fut pris dans la baignoire de l'ennui
-des personnes qui n'ont pas l'habitude du bain. Il se
-remua, agita les mains, chercha une position, regarda
-timidement les baignoires à côté, et finit par se hasarder
-à dire timidement:</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne vous ferait rien, messieurs, que j'aille dans
-une autre, n'est ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour vous les huit!&mdash;hurla l'atelier à
-l'ensemble et le sérieux d'un ch&oelig;ur antique.</p>
-
-<p>Cinq minutes après, comme Mijonnet se promenait
-d'un bain à l'autre, cherchant de l'eau qui ne l'ennuyât
-pas, Langibout entra brusquement et violemment dans
-l'atelier, avec un teint d'apoplectique, les moustaches
-hérissées. Se jetant sur Mijonnet, qui posait pour l'indécision
-à cheval entre deux baignoires, et l'attrapant
-par le bras:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, grand imbécile! un vieillard comme
-vous!&hellip; vous prêter à des farces d'enfant!&hellip; Habillez-vous
-de suite&hellip; et si jamais vous remettez les pieds ici&hellip;</p>
-
-<p>Mijonnet, tremblant, courut à ses habits et se mit à
-les passer vivement, sans s'essuyer.</p>
-
-<p>Langibout se promenait à grands pas. L'atelier était
-silencieux, consterné, écrasé sous la colère muette du
-maître. Anatole, enfoncé dans le collet de sa redingote,
-ratatiné, les coudes au corps, le nez sur son esquisse,
-n'osait pas souffler: il espérait pourtant que tout l'orage
-tomberait sur Mijonnet.</p>
-
-<p>Mijonnet rhabillé, Langibout le poussa dehors; et, en
-fermant la porte sur lui, il jeta, sans se retourner, par-dessus
-son épaule:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Bazoche, faites-moi le plaisir de venir
-me trouver&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours
-pour venir désarmer Langibout et le décider à reprendre
-son garçon. Le «poil» qu'il eut à subir à sa rentrée, la
-menace d'une expulsion à la première peccadille refroidirent
-pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et ses
-facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable
-et se mit à piocher. On le vit arriver à six heures et travailler
-consciencieusement ses cinq heures de séance
-presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit plus de
-journées à courir à la recherche des modèles dans
-ces excursions en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient
-toute la rue Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait,
-poussait ses études, soignait ses esquisses plus qu'il ne
-les avait jamais soignées, ne bougeant plus de son tabouret,
-toujours présent quand venait la leçon de Langibout,
-sur la mine rébarbative duquel il cherchait à voir,
-avec un regard craintif et un sourire humble, s'il était
-tout à fait pardonné. Les progrès qu'il se sentait faire,
-et dont il percevait la reconnaissance autour de lui dans
-le contentement mal dissimulé de Langibout et les
-regards curieux et étonnés de ses camarades, soutinrent
-l'effort de son travail pendant plusieurs mois, au bout
-desquels il se leva en lui, d'une bouffée de vanité, une
-petite espérance, un grand désir, une ambition.</p>
-
-<p>Anatole était le vivant exemple du singulier contraste,
-de la curieuse contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer
-dans le monde des artistes. Il se trouvait que ce
-farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enragé du bourgeois,
-avait, pour les choses de l'art, les idées les plus
-bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En
-peinture, il ne voyait qu'une peinture digne de ce nom,
-sérieuse et honorable: la peinture continuant les sujets
-de concours, la peinture grecque et romaine de l'Institut.
-Il avait le tempérament non point classique, mais
-académique, comme la France. Le Beau, il le voyait
-entre David et M. Drolling. Le collége, l'écho imposant
-des langues mortes et des noms sombres de l'histoire
-ancienne, l'écrasement des <i>pensums</i> et de la grandeur
-des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte instinctif,
-plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère
-de Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu
-du respect qu'imprime au peuple, dans un parterre, la
-noblesse et la solennité de la représentation d'un temps
-enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche toutes les
-admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels
-pour les grands stylistes, les grands coloristes; mais,
-au fond, sans oser se l'avouer, il sentait plus et goûtait
-mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces dispositions faisaient
-qu'il méprisait à peu près toute la peinture des talents
-vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou
-des compliments de protection, et ne regardait guère,
-avec des yeux furieux d'attention et lui sortant de la
-tête, que les petites toiles néo-grecques menant Aristophane
-à Guignol.</p>
-
-<p>Pour un homme de ce tempérament et de ces idées,
-il y avait un grand rêve: le prix de Rome. Et c'est là
-qu'allaient bientôt toutes les aspirations de ses heures
-de travail. Ce que représentait le prix de Rome dans la
-pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans
-dans un musée de chefs-d'&oelig;uvre; ce n'était pas l'éducation
-supérieure de son métier et la fécondation de sa
-tête; ce n'était pas Rome elle-même: c'était l'honneur
-d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux
-auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme
-pour le jugement bourgeois et l'opinion des familles, la
-reconnaissance, le couronnement d'une vocation d'artiste.
-Dans le prix de Rome, il voyait cette consécration
-officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance,
-les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides
-que toutes les autres. Dans Rome, il voyait la capitale
-de la considération de l'Art, un lieu ennoblissant et
-supérieurement distingué, qui était un peu pour lui
-comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.</p>
-
-<p>Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des
-beaux-arts. Il attrapait même une seconde médaille,
-en ajoutant, avec une touche spirituelle, à sa figure terminée,
-les habits, la pipe et le cornet de tabac du modèle
-jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une
-résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de
-chance, au hasard qui aime les hasardeux, il alla, sans
-prévenir Langibout, se présenter au premier des trois
-concours pour le prix de Rome. C'était au mois d'avril
-1844.</p>
-
-<p>Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole,
-son chevalet à la main, un cervelas dans une poche,
-arrivait bravement à l'École, sur les cinq heures et
-demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures,
-l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés,
-usant du droit de leur médaille, prenaient possession des
-vingt cellules; les autres se partageaient à deux les cellules
-qui restaient. Le professeur du mois apparaissait
-au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en
-appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment
-de la scène, et que ramassaient en sourdine, avec des
-<i>queues de mots</i>, les élèves sur le pas de leurs cellules.
-Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules à deux,
-les défiants se dépêchaient de clouer une couverture
-entre leur toile et le camarade pour n'être pas <i>chipés</i>.
-Anatole, lui, ne cloua rien, se jeta au travail, mangea
-son cervelas sans lâcher son esquisse, travailla jusqu'à
-la dernière minute de la dernière heure. Au dernier
-quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore
-des points lumineux dans sa toile à la lueur du
-jour des lieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, quelle chance!&mdash;s'écria Anatole
-en rencontrant, à un coin de rue, Chassagnol qu'il
-n'avait pas vu depuis le jour du Jardin des Plantes.</p>
-
-<p>Et il se jeta dans ses bras, avec une folie de joie qui
-le tutoya.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais pas? Je suis le neuvième au concourt
-d'esquisse pour le prix de Rome!</p>
-
-<p>&mdash;Le neuvième? répéta froidement Chassagnol; et
-lui prenant le bras, il l'emmena du côté d'un café qui
-répandait sur le pavé le feu de son gaz. Arrivé à la
-porte, il fit passer Anatole devant lui avec ce geste d'invitation
-qui offre la consommation, et se jetant sur la
-première banquette sans rien voir, sans s'occuper des
-garçons plantés devant lui, des bourgeois qui regardaient,
-de l'argent qui pouvait bien n'être pas dans la
-poche d'Anatole, il partit:&mdash;Le prix de Rome&hellip; ah!
-ah! ah! le prix de Rome! Voilà! C'est bien cela! Le
-prix de Rome, n'est-ce pas, hein? Le rêve de six cents
-niais&hellip; tous les ans, six cents niais!</p>
-
-<p>Il jetait des cris, des interjections, des exclamations,
-des monosyllabes, des morceaux de phrases pénibles,
-douloureux. Sa voix se pressait, ses mots s'étranglaient.
-Ce qu'il voulait dire grimaçait sur ses traits crispés. De
-ses mains tressaillantes de violoniste, agitées au-dessus
-de sa tête, il relevait fiévreusement les ficelles tombantes
-de ses cheveux plats. Ses doigts épileptiques se
-tourmentaient, faisaient le geste d'accrocher et de saisir,
-battaient l'air devant ses idées, remuaient autour de son
-front le magnétisme de leurs nerfs. Coup sur coup, il
-renfonçait dans sa poitrine la corne de son habit boutonné.
-Un rire mécanique et fou mettait une espèce de
-hoquet dans sa parole coupée, hachée; et l'on eût cru
-voir de l'eau qui remplissait d'une lueur trouble ces
-yeux d'un visage halluciné montrant les misères d'un
-estomac qui ne mange pas tous les jours, et les débauches
-de l'opium.</p>
-
-<p>La crise dura quelques instants; puis avec l'élancement
-d'une source qui a rejeté ce qui l'étouffe et lui
-pèse, vomi son sable et ses pierres, il jaillit de Chassagnol
-un flot libre et courant d'idées et de mots, qui roula
-autour de lui sur l'hébétement des buveurs de bière.</p>
-
-<p>&mdash;Insensée!&hellip; là! insensée!&hellip; l'idée d'une fournée
-d'avenirs!&hellip; d'avenirs! Ah! ah!&hellip; Comment!&hellip; ce qu'il
-y a de plus divers et de plus opposé, natures, tempéraments,
-aptitudes, vocations, toutes les manières personnelles
-de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les
-contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans
-l'artiste pour sauver l'art humain de la monotonie, de
-l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrariété
-des admirations, ces germes ennemis et disparates
-d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir&hellip; tout cela!
-vous enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la
-discipline et la férule d'un pion du Beau! Et de quel
-Beau! du Beau patenté par l'Institut! Hein! comprends-tu?
-Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir pour
-deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas&hellip; Car le
-talent, enfin le talent, qu'est-ce que c'est, hein, le talent?
-C'est tout bêtement, et ça dans tous les arts, pas
-plus dans la peinture que dans autre chose&hellip;, c'est la
-faculté petite ou grande de nouveauté, tu entends? de
-nouveauté, qu'un individu porte en lui&hellip; Tiens! par
-exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de
-Rembrandt, ou, si tu veux, de haut en bas, Rubens de
-Jordaëns, là, hein?&hellip; eh bien, cette faculté, cette tendance
-de la personnalité à ne pas toujours recommencer
-un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec
-une sorte de piété chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui&hellip;
-cette faculté de mettre dans ce que tu fais
-quelque chose du dessin que tu surprends et perçois
-toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la
-vie, la force et je dirai le courage d'oser un peu la couleur
-que tu vois avec ta vision d'occidental, de Parisien
-du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, avec tes yeux&hellip; je ne sais pas, moi&hellip; de
-presbyte ou de myope, bruns ou bleus&hellip; un problème,
-cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper,
-et qui donnerait peut-être une loi des coloristes&hellip;
-Bref, ce que tu peux avoir de dispositions à être toi,
-c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent des autres&hellip;
-Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera,
-avec les prêcheries, les petits tourments, les persécutions!
-Mais on te montrera au doigt! Tu auras contre toi
-le directeur, tes camarades, les étrangers, l'air de la
-Villa-Medici, les souvenirs, les exemples, les vieux calques
-de vingt ans que les générations se repassent à
-l'École, le Vatican, les pierres du passé, la conspiration
-des individus, des choses, de ce qui parle, de ce qui
-conseille, de ce qui réprimande, de ce qui opprime avec
-le souvenir, la tradition, la vénération, les préjugés&hellip;
-tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefs-d'&oelig;uvre!
-Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par
-quelque chose de mou, de décoloré et d'envahissant,
-comme un nageur par un poulpe&hellip; le pastiche te mettra
-la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela,
-tu ne sentiras plus que cela: aujourd'hui, demain, toujours,
-tu ne feras plus que cela&hellip; pastiches! pastiches!
-pastiches! Et puis la vie, là!&hellip; Gardez donc de la flamme
-dans la tête, de l'énergie, du ressort, les muscles et les
-nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, dans
-cette existence qui tient de la communauté, du collége
-et du bureau, dans cette claustration et cette régularité
-monacales, dans cette pension! «Une cuisine bourgeoise»,
-comme l'a appelée Géricault&hellip; Rudement
-juste, le mot! C'est là qu'il s'éteint bien le <i lang="la" xml:lang="la">sursum
-corda</i> de l'ambition poignante&hellip; Toi? mais dans ce douceâtre
-et endormant bien-être, dans la fadeur des routines,
-devant la platitude des perspectives tranquilles,
-l'avenir assuré, le droit aux commandes, les travaux
-qui vous attendent&hellip; toi? Mais la bourgeoisie la plus basse
-finira par te couler dans les moelles!&hellip; Tu n'oseras plus
-rien trouver, rien risquer&hellip; Tu marcheras dans les souliers
-éculés de quelque vieille gloire bien sage, et tu
-feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne sais pas
-ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à
-deux ou trois qui ont passé par là&hellip; quatre, si tu veux,
-mais pas plus&hellip; pour résister au casernement, à l'énervement
-de ces cinq ans, à l'embourgeoisement et l'aplatissement
-de ce milieu! Non, vois-tu, mon cher, qu'on
-fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est
-pas là l'école qu'il faut au talent: la vraie école, c'est
-l'étude en pleine liberté, selon son goût et son choix. Il
-faut que la jeunesse tente, cherche, lutte, qu'elle se débatte
-avec tout, avec la vie, la misère même, avec un
-idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux
-à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme
-d'école, et qui se laisse attraper par les forts en thème&hellip;
-Et pourquoi une école de Rome, hein? Dis-moi un peu
-pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas laisser le peintre
-qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des aïeux,
-des pères de son talent, des espèces d'inspirations de
-famille qui l'appellent&hellip; Pourquoi pas une école à Amsterdam
-pour ceux qui sentent des liens de race, une filiation
-avec Rembrandt? Pourquoi pas une école de Madrid
-pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les
-veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres?
-Et puis, au fond, pourquoi des écoles? Veux-tu
-que je te dise ce qu'il y a à faire, et ce qu'on fera peut-être
-un jour? Plus de concours, d'émulation d'école, de
-vieilles machines usées et d'engrenages de tradition: à
-l'&oelig;uvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une
-pensée et d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant,
-inconnu, qui aura exposé une toile remarquable, que
-l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet argent
-l'artiste aille ou il voudra, en Grèce&hellip; c'est aussi classique
-que Rome, à ce que je crois&hellip; en Égypte, en
-Orient, en Amérique, en Russie, dans du soleil, dans du
-brouillard, n'importe où, au diable s'il veut! partout où
-le poussera son instinct de voir et de trouver&hellip; Qu'il
-voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son
-goût; qu'il regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille
-à Paris et sur Paris&hellip; Pourquoi pas? Pincio pour Pincio,
-quand il prendrait Montmartre? Si c'est là qu'il
-croit trouver son talent, le caractère caché dans toute
-chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir&hellip;
-Eh bien! celui qu'on encouragera ainsi, en le laissant
-tout à lui-même, en lui jetant la bride de son originalité
-sur le cou, s'il est le moins du monde doué, je puis
-bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau
-Blondel, ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni
-du beau Hesse, ni du beau Drolling&hellip; pas du beau si
-noble, mais quelque chose qui aura des entrailles, du
-tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la vie!&hellip;
-ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de mythologies-là!&hellip;
-Allons donc! Il y aurait eu des Instituts
-partout avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être
-pas vu se produire les excessifs, les déréglés, les
-géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous arrête le
-soleil à Raphaël! Ah! le prix de Rome!&hellip; Tu verras ce
-que je te dis: une honorable médiocrité, voilà tout ce
-qu'il fera de toi&hellip; comme des autres. Pardieu! tu arriveras
-à sacrifier «aux doctrines saines et élevées de
-l'art»&hellip; Doctrines saines et élevées! C'est amusant!
-Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a
-donc fait ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome
-qui a fait Géricault? Est-ce ton école de Rome qui a fait
-ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école de Rome
-qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche?
-qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet?
-Est-ce ton école de Rome qui a fait Decamps? Rome!
-Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi je le
-dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du <i>poncif</i>!&hellip;
-oui, la Mecque du <i>poncif</i>&hellip; Et voilà! Hein? n'est-ce pas?
-ça va, le baptême y est&hellip;</p>
-
-<p>Chassagnol parlait toujours. Et de son éloquence enfiévrée,
-morbide, qui grandissait en s'exaltant, se levait
-l'orateur nocturne, le parleur dont les théories, les paradoxes,
-l'esthétique semblent se griser à la nuit de
-l'excitation de la veille et de la lumière du gaz, un type
-de ce génie de la parole parisienne, qui s'éveille, à
-l'heure du sommeil des autres, sur un bout de table de
-café, les coudes sur les journaux salis et les mensonges
-fripés du jour, dans un coin de salle, à la lueur des bougies
-éclairant vaguement, au fond de l'ombre, les matelas
-roulés sur les billards par les garçons en manches de
-chemise.</p>
-
-<p>A une heure, le maître du café fut obligé de mettre
-à la porte les deux amis. Chassagnol s'égosillait toujours.</p>
-
-<p>Arrivé à sa porte, Anatole monta: Chassagnol monta
-derrière lui, en homme accoutumé à monter l'escalier
-de tout ami avec lequel il avait dîné une fois, ôta son
-habit qui le gênait pour parler, n'entendit pas sonner
-l'heure au coucou de la chambre, se mit à fumer une
-pipe sans cesse éteinte, regarda Anatole se déshabiller,
-et resta, toujours parlant, jusqu'à ce qu'Anatole lui eût
-offert la moitié de son lit pour obtenir le silence. Encore
-Anatole eut-il la fin de la tirade Chassagnol dans un de
-ses rêves.</p>
-
-<p>Deux jours et deux nuits, Chassagnol ne quitta pas
-Anatole, emboîtant son pas, l'accompagnant au restaurant,
-au café, vivant sur ce qu'il mangeait, partageant
-ses nuits et son lit, continuant à parler, à théoriser, à
-paradoxer, intarissable sur l'art, sans que jamais un mot
-lui échappât sur lui-même, ses affaires, la famille qu'il
-pouvait avoir, ce qui le faisait vivre, sans qu'il lui vînt
-jamais à la bouche le nom d'un père, d'une mère, d'une
-maîtresse, de n'importe quel être à qui il tînt, d'un pays
-même qui fût le sien. Mystère que tout cela dans cet
-homme bizarre et secret, dont la science même venait
-on ne savait d'où.</p>
-
-<p>La troisième nuit, Chassagnol abandonna Anatole
-pour s'en aller avec un autre ami quelconque, qui était
-venu s'asseoir à leur table de café. C'était son habitude,
-une habitude qu'on lui avait toujours connue de passer
-ainsi d'un individu, d'une société, d'un camarade, d'un
-café à un autre café, à un autre camarade, pour se raccrocher
-aux gens, quand il les retrouvait, comme s'il les
-avait quittés la veille, les quitter de nouveau quelques
-jours après, et s'en aller nouer avec le premier venu une
-nouvelle intimité d'une moitié de semaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain de cette séparation, Anatole entrait
-dans l'atelier à l'heure où Langibout faisait sa leçon. Il
-avait le petit air modestement fier qui s'attend à des félicitations.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà, petit misérable!&mdash;lui cria Langibout
-d'une voix terrible dès qu'il l'aperçut.&mdash;Comment!
-avec ce que vous savez, vous avez eu le front de concourir?
-Et vous êtes reçu le neuvième! C'est dégoûtant&hellip;
-Mais est-ce que vous avez jamais eu l'idée que
-vous seriez capable de peindre une académie, petit animal?
-Vous serez refusé au second concours, et vous aurez
-pris pour rien du tout la place d'un autre qui avait
-la chance d'avoir le prix&hellip; Quand je pense que vous
-auriez pu le faire manquer à Garnotelle! un garçon qui
-sait, lui, et qui est à sa dernière année&hellip; Ah! si c'était
-arrivé par exemple, je vous aurais flanqué à la porte!
-Je vous aurais flanqué à la porte!&hellip;&mdash;répéta plus vivement
-Langibout, et il s'avança sur Anatole qui baissa la
-tête sur son carton, comme devant la menace d'une calotte.
-Ce furent là toutes les félicitations de Langibout.
-Du reste, il ne s'était pas trompé: la semaine suivante,
-au concours de l'académie peinte, Anatole fut refusé.
-Garnotelle passait le troisième dans les dix admis à entrer
-en loge.</p>
-
-<p>Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art,
-la volonté sans le don, l'effort ingrat, ce courage de la
-médiocrité: la patience. A force d'application, de persévérance,
-il était devenu un dessinateur presque savant, le
-meilleur de tout l'atelier. Mais il n'avait que le dessin
-exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné
-et servile, où rien ne vibrait de la liberté, de la personnalité
-des grands traducteurs de la forme, de ce qui,
-dans un beau dessin d'Italie, ravit par l'attribution du
-caractère, l'exagération magistrale, la faute même dans
-la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans
-grandeur, sans largeur, sans audace, sans émotion, était
-pour ainsi dire impersonnel. Dans ce dessinateur, le
-coloriste n'existait pas, l'arrangeur était médiocre, et
-n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées
-à une douzaine de tableaux connus. Garnotelle
-était, en un mot, l'homme des qualités négatives, l'élève
-sans vice d'originalité, auquel une sagesse native de
-coloris, le respect de la tradition de l'école, un précoce
-archaïsme académique, une maturité vieillote, semblaient
-assurer et promettre le prix de Rome.</p>
-
-<p>Malgré trois échecs successifs, Langibout gardait l'espérance
-opiniâtre du succès pour cet élève persistant et
-méritant, auquel un double lien l'attachait: une similitude
-et une parité d'origine, une ressemblance de son
-vieux talent avec ce jeune talent classique. L'avenir lui
-semblait ne pouvoir échapper; tout ce qu'il estimait dans
-ce compatriote de Flandrin à son caractère, à cette
-ténacité que Garnotelle mettait en tout, apportant à la
-plaisanterie même comme l'entêtement d'un canut.</p>
-
-<p>Né de pauvres ouvriers, Garnotelle avait eu la chance
-de ne pas naître à Paris, et de trouver, autour de sa
-misérable vocation, toutes les protections qui soutiennent
-et caressent en province une future gloire de clocher.</p>
-
-<p>Le conseil municipal l'avait envoyé à Paris avec douze
-cents francs de pension, et, dans sa sollicitude maternelle,
-l'avait logé dans un hôtel vertueux, où les m&oelig;urs
-des pensionnaires étaient surveillées par un hôtelier
-tenu à un rapport sur leurs rentrées. Il avait été augmenté
-de deux cents francs, lors de sa réception à
-l'École des Beaux-Arts. Au bout de deux médailles, il
-avait été porté à dix-neuf cent francs. Une pension de
-deux mille quatre cents francs l'attendait quand il serait
-envoyé à Rome. Déjà venaient à lui, sans qu'il se fût
-produit, des commandes, des restaurations de chapelle,
-des portraits de gens de son endroit. Il sentait derrière
-lui tous ces bras d'une province qui poussent un fils
-dont elle attend de l'honneur, du bruit, toutes ces
-mains qui jettent au commencement de la carrière de
-quelqu'un du pays, les recommandations de l'évêque,
-l'influence toute-puissante du député, le tapage d'éloges
-de la presse locale.</p>
-
-<p>Malgré cette place de troisième, le maître et l'élève
-n'étaient pas rassurés. C'était le va-tout de l'avenir de
-Garnotelle, sa dernière année de concours; et Langibout
-avait beau se répéter toutes les chances de ce talent
-honnête et courageux, ses titres à la justice charitable
-du jury de l'école, il gardait un fond d'inquiétude. Il
-lui semblait qu'il y avait de mauvais courants et des menaces
-dans l'air. Des bruits d'ateliers, un commencement
-de bourdonnement d'opinion, jetaient en avant les
-noms de deux ou trois jeunes gens, dont le talent nouveau,
-hardi, sympathique, pouvaient s'imposer au jury
-et triompher de ses répugnances.</p>
-
-<p>Le programme du concours de cette année-là était un
-de ces sujets tirés du <i lang="la" xml:lang="la">Selectæ</i>, que semblent régulièrement
-tous les ans dicter à l'Institut, dans un songe, les
-ombres de Caylus et d'André Bardon: «Brennus assiégeant
-Rome, les vieillards, les femmes et les enfants assistent
-au départ des jeunes hommes qui montent au Capitole
-pour le défendre. <i>Les Flamines descendent du
-temple de Janus, portant les vases et les statues sacrés,
-et distribuent des armes aux guerriers qu'ils bénissent.</i>»</p>
-
-<p>Garnotelle passa soixante-dix jours en loge à faire son
-tableau, travaillant jusqu'à la nuit, sans perdre une
-heure, avec l'acharnement de toute sa volonté, une rage
-d'application, le suprême effort de toutes les ambitions
-et de toutes les espérances de sa médiocrité.</p>
-
-<p>Arrivait l'Exposition: son tableau était déjà jugé; car
-à ce concours, les élèves ne s'étaient pas contentés, selon
-l'habitude ordinaire, de <i>saloper</i>, c'est-à-dire de faire
-des trous dans la cloison pour regarder l'esquisse du
-voisin: profitant de l'inexpérience d'un gardien nouveau
-qu'on avait fait poser, le dos tourné aux portes des cellules,
-sous prétexte de faire son portrait, les concurrents
-s'étaient rendus visite les uns aux autres, et avec
-la justice loyale et spontanée des jugements de rivaux,
-le prix avait été décerné d'un commun accord à un
-tout jeune homme nommé Lamblin. A l'Exposition, ce
-jugement était confirmé par le public et la critique,
-qui restaient froids devant la sage ordonnance des Flamines
-de Garnotelle, la pauvre symétrie des troupes, la
-banale rouerie des draperies, le mouvement mort et
-mannequiné de la scène, la déclamation des gestes. Deux
-toiles de ses concurrents lui étaient opposées comme
-supérieures par le sentiment de la scène, l'entente de la
-grandeur et du pathétique historiques, des parties enlevées
-de verve. Et pour la première place, elle était donnée
-sans conteste à la toile de Lamblin, à laquelle les plus sévères
-accordaient une rare solidité de couleur, et le plus
-grand goût d'austérité tragique.</p>
-
-<p>Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier
-Salon un tableau dont on avait parlé, et autour duquel
-s'était fait un de ces bruits que les professeurs
-n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis,
-il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui,
-il pouvait attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever
-à un honnête travailleur, consciencieux, régulier, modeste,
-à un concurrent de la dernière année, auquel
-les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de
-Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel
-pour un pauvre diable méritant, et venu de bas, qui
-s'était élevé par l'étude. Des recommandations puissantes
-de Lyonnais haut placés firent encore pencher la balance
-du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin,
-pour que le rapprochement de son nom, le souvenir
-de sa toile n'écrasât pas trop le couronné: il n'eut
-pas même une mention; et pour sauver le jugement,
-des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on
-appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de
-sentiment du tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa
-personne: c'était un fait trop flagrant que le prix de
-Rome venait d'être encore une fois donné, non au talent
-et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à l'assiduité,
-aux bonnes m&oelig;urs du travail, au bon élève
-rangé et borné. Et la victoire de Garnotelle tomba dans
-le mépris de l'École, dans le soulèvement qu'inspire à
-la jeunesse une iniquité de juges et de maîtres.</p>
-
-<p>Anatole était une de ces heureuses natures trop légères
-pour nourrir la moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie
-de cette victoire qu'il avait tant rêvée. Il trouva
-que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et lors de
-la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain,
-à cette fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq
-logistes de l'année mêlés à des anciens, à des amis,
-courent la forêt, sur des rosses louées, avec des pantalons
-de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air
-d'un état-major de bizets dans une révolution, Anatole
-fut toujours en tête de la grotesque cavalcade. Au dîner
-traditionnel du pavillon Henri IV, dans la casse de toute
-la table et le bruit de deux pianos apportés par les prix
-de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux
-pianos. Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la
-nuit et le sommeil de la banlieue avec la chanson nouvelle,
-improvisée par un architecte, ce soir-là, au dessert
-du dîner, et populaire le lendemain:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">«Gn'y en a,</div>
-<div class="verse i2">Gn'y en a,</div>
-<div class="verse">Que c'est de la fameuse canaille!&hellip;»</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition.
-Il se tourna vers d'autres idées, vers un désir plus modeste
-et de réalisation plus facile: il voulut avoir un
-atelier qui lui donnerait le chez lui de l'artiste, la possibilité
-de faire des portraits, de gagner de l'argent; en
-un mot, <i>s'établir</i> peintre.</p>
-
-<p>Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui
-payer le luxe d'un atelier. A la fin, elle se décida à aller
-consulter Langibout, qui l'assura «que les belles choses
-pouvaient se faire dans une cave». Armée de cette réponse,
-elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole.
-Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole
-remonta fièrement dans sa chambre au sixième, en
-déclarant qu'il ne prendrait plus ses repas à la maison,
-et qu'il allait vivre de son talent.</p>
-
-<p>Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles
-pastellées, les cheveux fleuris de fleurs de
-grenadier, qu'il vendait à un petit marchand de la rue
-Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et
-repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant
-l'écriteau d'un petit atelier à louer, le seul atelier
-du quartier où Hillemacher n'avait pas encore fait bâtir
-ces huit grands ateliers qui firent plus tard de la rue un
-des camps de la peinture de la rive droite.</p>
-
-<p>L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles
-pour entrer là-dedans; et Anatole gagnait à peine de
-quoi dîner tous les jours. Le plus souvent, il était nourri
-par un camarade de l'atelier, avec lequel il compagnonnait;
-un brave garçon pris par la conscription, et qu'une
-recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans
-la réserve, et placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce,
-«les canonniers de la seringue.» De la caserne,
-il apportait à Anatole la moitié de sa ration dans son
-shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution
-d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par
-l'escalier de service devant la porte de la cuisine entr'ouverte
-de sa mère, sans y entrer, avec l'air de mépriser,
-du haut d'un estomac plein, l'odeur du déjeuner.</p>
-
-<p>Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province
-qui cherchait quelqu'un pour lui faire des personnages
-dans une lithographie. Il demanda l'adresse, et
-courut à un petit hôtel de la rue du Helder.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez!&mdash;lui cria une voix formidable quand il
-eut frappé à la porte indiquée. Il se trouva en face d'un
-Hercule, énormément nu, et tout occupé à faire des
-ablutions froides.</p>
-
-<p>L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer
-ses membres de lutteur, des muscles féroces, en roulant
-de gros yeux dans sa grosse tête à barbe dure.</p>
-
-<p>&mdash;Proférez des sons,&mdash;dit-il à Anatole interdit. Et
-quand Anatole eut expliqué le motif de sa visite:&mdash;Ah!
-vous savez faire la lithographie, vous?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement,&mdash;dit intrépidement Anatole, qui
-n'avait jamais touché de sa vie un crayon lithograhique.</p>
-
-<p>&mdash;Où demeurez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Rue du Faubourg-Poissonnière, n<sup>o</sup> 31.</p>
-
-<p>&mdash;Garçon!&mdash;cria l'homme en se rhabillant à un
-domestique de l'hôtel, qu'on entendait remuer dans la
-chambre à côté,&mdash;fermez ma malle, et un commissionnaire&hellip;</p>
-
-<p>Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague
-terreur brouillée lui monter dans les idées, devant cet
-homme inquiétant par sa force et ses espèces de manières
-de fou.</p>
-
-<p>&mdash;Partons!&mdash;dit brusquement l'homme tout à fait
-rhabillé.</p>
-
-<p>Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire,
-par la malle, et par l'homme portant sous le
-bras une immense pierre, concentré, sinistre, muet et
-caverneux, avec l'air de rouler sous ses épais sourcils
-froncés des méditations farouches. Il avait l'impression
-d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus
-tout, un poignant sentiment de honte. L'idée
-était horrible pour lui d'introduire cet étranger dans son
-taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse, il se
-serait sauvé à un tournant de rue.</p>
-
-<p>Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine
-la grande malle dans la petite chambre, et que la pierre
-fut posée sur la table qu'elle couvrit, l'homme, après
-avoir mesuré de l'&oelig;il la hauteur et la largeur de la mansarde,
-posa sa large main sur la couverture, et dit ces
-simples mots:&mdash;C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je
-vais me coucher.</p>
-
-<p>Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait
-à préparer dans sa tête une timide demande
-d'explication, quand l'homme tira de sa poche quatre
-ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.</p>
-
-<p>Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur
-atelier! Il ne dit pas un mot.</p>
-
-<p>L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié
-du lit, et se dressant sur son séant:&mdash;Au fait, vous ne
-mangeriez pas quelque chose, vous n'avez pas faim?</p>
-
-<p>&mdash;Si,&mdash;dit Anatole,&mdash;j'ai oublié de déjeuner ce
-matin.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole,
-et où Anatole n'osa pas lui parler:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me réveillerez à dix heures,&mdash;dit l'homme
-en se recouchant.&mdash;Vous entendez, à dix heures!</p>
-
-<p>Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes
-sortes d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle.
-Des histoires de fous dangereux qu'il avait lues lui revenaient.
-Il ne savait que penser, que croire de ce prodigieux
-garnisaire installé chez lui, tombé de la lune
-dans ses draps.</p>
-
-<p>A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et
-se mit à découvrir, avec toutes sortes de précautions, la
-pierre sur laquelle on ne voyait que l'indication d'un arc
-de triomphe, de ce caractère alhambresque qui est le
-style spécial de la pâtisserie: là-dessous devait être
-représentée la réception du duc d'Orléans par la garde
-nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de
-tous les gardes nationaux, exécutés d'après de mauvais
-daguerréotypes contenus dans la malle de leur compatriote.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? nous allons nous y mettre?&mdash;fit l'homme
-après avoir donné à Anatole toutes les explications du
-sujet.</p>
-
-<p>&mdash;Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler
-la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens?&hellip; Ah! bien, très-bien&hellip; Vous coucherez
-dans le lit, la nuit&hellip; moi le jour&hellip; Nous nous relayerons.</p>
-
-<p>Au bout de douze jours de ce singulier travail, la
-pierre était finie. L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit
-pour son pays, laissant à Anatole cent vingt-cinq
-francs, l'estomac refait et réélargi, et le souvenir d'un
-original très brave homme qui n'avait trouvé que ce
-bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce
-qu'il voulait, comme il le voulait.</p>
-
-<p>La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la
-rue, qu'Anatole sautait rue Lafayette; il retenait le petit
-atelier. De là il courait chez un brocanteur qui, pour
-soixante-dix francs, lui vendait un chiffonnier et quatre
-fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, Anatole
-ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi répondre
-d'un terme pour un loyer de cent soixante francs.
-Et il entrait dans son premier atelier avec cinquante
-francs d'avance, de quoi vivre tout un mois, trente jours
-à n'avoir pas besoin de la Providence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance,
-que cet atelier de la rue Lafayette, cette mansarde
-de travail avec sa bonne odeur de tabac et de paresse!
-La clef était sur la porte, entrait qui voulait. Un
-éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de
-Rouen, accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de
-caporal, attendait les visiteurs, qui trouvaient toujours
-pour s'asseoir une place quelconque, un bras de fauteuil,
-une couverture par terre, un coin sur le lit
-transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une
-demi-douzaine. Là venaient et revenaient toutes sortes
-d'amis, d'hôtes d'une heure ou d'une nuit, les vagues
-connaissances intimes de l'artiste, des gens qu'Anatole
-tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce
-seul mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque,
-comique et cynique: c'étaient des camarades
-de chez Langibout qui, ce jour-là, avaient pris la
-rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans
-atelier venant exécuter chez Anatole un <i>esgargot</i> pour
-un marchand de vin, un camarade de collége chatouillé
-par l'idée de voir un modèle de femme, un garçon plongé
-dans une étude d'avoué et en course dans le quartier,
-montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de
-Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de
-son ministère sur le coup de deux heures avec l'envie
-de flâner. On y voyait encore de jeunes architectes, des
-élèves de l'École centrale, des débutants de tout métier,
-des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par Anatole
-ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où:
-Anatole n'y regardait pas. Il prenait toutes les connaissances
-qui lui venaient, et rien ne lui semblait plus naturel
-que d'offrir la moitié de son domicile à un monsieur
-qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la
-sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait
-pas à lui amener un camarade de lit permanent,
-sans qu'il sût trop d'où lui venait ce camarade. Il s'appelait
-M. Alexandre, et il était engagé au Cirque. Son
-emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général
-Mélas. C'eût été, du reste, un acteur assez ordinaire
-sans ses pieds; mais par là, il sortait de la ligne: on
-avait retourné tous les magasins du Cirque, sans pouvoir
-trouver de chaussure où il pût entrer.</p>
-
-<p>Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore
-visité, généralement sur le tard et vers les heures où
-commencent les exigences de l'estomac, par quelques
-femmes sans profession, qui faisaient le tour des hommes
-qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de
-ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se
-rabattaient sur une cotisation qui permettait de faire
-remonter du café d'à côté des absinthes et des anisettes
-panachées.</p>
-
-<p>Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la
-petite pièce. Il s'en échappait des gaîtés, des rires, des
-refrains de chansons, des lambeaux d'opéra, des hurlements
-de doctrines artistiques. L'honnête maison croyait
-avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient
-des jeux qui faisaient trembler le parquet sur
-la tête des locataires du dessous: deux pauvres
-diables de dramaturges, malheureux comme des gens
-qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour
-trouver des situations. L'atelier piétinait, se poussait,
-dansait, se battait, faisait la roue. Il y avait des pantalonnades
-enragées, des chocs, des chutes, des tombées
-de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des
-luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des
-tours de force. A tout moment éclatait cet athlétisme
-auquel invite la vue des statues et l'étude du nu, cette
-gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier continue
-les récréations du collége, prolonge les batailles,
-les jeux, les activités et les élasticités de l'enfance chez
-les artistes à barbe.</p>
-
-<p>Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque,
-semés dans l'atelier, apportèrent bientôt à cette furie
-d'exercices une terrible surexcitation. Anatole et ses
-amis conçurent une grande idée qui, à peine réalisée
-amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à
-répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du
-Cirque. A douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs.
-Chacun représentait à son tour une puissance coalisée,
-et quelquefois deux. La table à modèle était la capitale
-où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la
-table figurait le praticable imité du fameux tableau des
-neiges du Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor
-était simple: on ouvrait la fenêtre. Une femme de la
-société, qui raffolait du talent de Léontine, fut chargée
-du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le
-costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de
-bottes, une blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus
-d'une boîte de sardines appliqué sur le chapeau de cuir
-d'un capitaine au long cours, naufragé à Terre-Neuve,
-et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues
-de la grande armée admirablement passées par Anatole
-à cheval sur une chaise. Il excellait à dire, d'après les
-plus pures traditions de Gobert: «Toi? je t'ai vu à
-Austerlitz&hellip; A cheval, messieurs, à cheval!» On vit
-aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où
-le roulement des tambours était fait avec un bruit de
-lèvres, et la sonnerie des clairons imitée dans le creux
-du bras replié. Mais ce qu'il y eut de plus beau, ce furent
-les batailles acharnées, héroïques, traversées de furieuses
-charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur, couronnées
-de la lutte suprême: le combat du drapeau!
-Triomphe d'Anatole, où serrant contre son c&oelig;ur la
-flèche de son lit, il luttait, se tordait, se disloquait, et
-finissait par faire passer au-dessus du manche à balai
-vainqueur tous les ennemis de la France!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>Deux lettres tombaient le même jour dans cet atelier
-et cette vie d'Anatole:</p>
-
-<p class="date">«Punaisiana, route de Magnésie</p>
-
-<p class="date2">Septembre 1845</p>
-
-<p>«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici,
-sans un bout de lettre, sans un mot! et je suis sûr que
-tu n'es pas même mort, ce qui serait au moins une excuse.
-Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je te pardonne,
-au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas
-dormir. Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec
-Dosiclès, lequel, pour m'honorer, m'a mis dans un lit
-où les draps sont brodés de fleurs en or d'un relief désespérant.
-J'étais si éreinté ce soir, que je commençais
-à dormir là-dessus, je me gauffrais, je me modelais en
-creux, mais je dormais&hellip; quand tout à coup, je me suis
-aperçu que chacune de ces fleurs d'or était un calice&hellip;
-un vrai calice de punaises! Et voilà pourquoi je t'honore
-de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci des
-journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que
-je fasse avaler à quelqu'un.</p>
-
-<p>»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin,
-une escorte d'une douzaine d'Albanais et de Turcs, et
-bien entendu mon fidèle Omar. D'abord des sentiers,
-des chemins bordés de lauriers-roses et de grenadiers
-sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout
-jeune museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros
-comme une chèvre, qui venait nous dire bonjour. A
-huit heures, nous commencions à monter la montagne:
-alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter,
-des pins gigantesques, admirables de formes, des arbres
-du temps de la création, des arbres pleins de vie et
-pleins de siècles, de vrais morceaux d'immortalité de la
-terre, qui font le respect avec l'ombre autour d'eux. Je
-ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans
-les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils,
-qui se sauvaient et se retournaient pour nous
-voir, comme s'ils n'avaient jamais vu de bêtes d'une espèce
-comme nous. En haut, malgré un froid de chien
-qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures,
-nous restons une heure à regarder ce qu'on voit
-de là: le Bosphore, les îles, la côte de Troie, blanche,
-avec des éclats de carrière de marbre, étincelante dans
-ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu
-pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait
-une turquoise translucide, vois-tu cela?</p>
-
-<p>»De là, dégringolade dans la plaine. Des villages dominés
-par de grands cyprès, de la bonne bête de grosse
-verdure, comme en Normandie; des vergers avec de l'eau
-sourcillante sous le pied de nos chevaux, des arbres qui
-s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches
-jaunes, des prunes, des grenades, des raisins de toute
-couleur glissant des vignes emmêlées aux arbres; partout
-sur le chemin, des fruits suspendus, tentants, tombant à
-la portée de la main; entre les éclaircies des arbres, des
-champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre
-à grands coups de yatagan et dont elle m'offre le c&oelig;ur.
-Enfin, il me semblait être sur la grande route du paradis,
-animé par un peuple de paradis qui semblait enchanté
-de nous voir manger ce qui lui appartenait. Nous croisons
-des zebecks aux étendards rouges. Nous passons de petites
-rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de
-croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout,
-et jusqu'à un déménagement du pays: cela se compose
-d'un petit âne blanc sur lequel est un grand diable de
-nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un coq; puis
-un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la
-femme n<sup>o</sup> 1, montée à califourchon, et flanquée devant
-et derrière d'un enfant; puis la femme n<sup>o</sup> 2; puis un
-ânon et un mouton en liberté, qui suivent la famille à
-peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser:
-nous tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande
-immobilité découpée sur le ciel, au chant grave, les yeux
-tournés vers une mosquée: je t'assure qu'ils dessinaient
-une crâne silhouette de la <i>Prière orientale</i>. C'est seulement
-à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons
-Ailvatissa, où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu
-absolument nous héberger, nous fourre dans la bouche,
-avec toutes sortes de politesses, les boulettes qu'il se
-donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était
-comme mon lit de fleurs!</p>
-
-<p>»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas?
-Eh bien! elle ne vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui.
-Imagine-toi une immense oasis, un bois d'arbres
-énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre d'une forêt,
-des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur
-tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et
-rejaillissants du sol; imagine là-dessous de l'eau, un bruit
-de sources chantantes, un serpentement de jolis ruisseaux
-clairs, et là-dedans, dans cette ombre, cette fraîcheur,
-ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens
-ayant accroché aux branches leur vie errante, campant
-là avec leurs tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse
-nu, fabriquant des armes, forgeant des instruments de
-jardinage sur une petite enclume enfoncée en terre, et
-charmant le battement du fer avec le rhythme d'une
-chanson étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant
-en brandissant sur leur tête des tambours de basque
-qui leur font de l'ombre sur la figure, des femmes près
-de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux
-entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes
-odoriférantes, d'autres occupées à donner à de petites
-bouches leurs seins bronzés, des petits enfants tout nus
-avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie, ou bien
-n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le
-mauvais &oelig;il: une gousse d'ail dans un petit morceau
-d'étoffe dorée; tous, barbotant, s'éclaboussant, dans le
-bois d'eau et de soleil, courant après des oies effarouchées&hellip;
-Et aux arbres, des berceaux d'enfants, nids de
-loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les
-trouvailles des routes&hellip;</p>
-
-<p>»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir!</p>
-
-<p>»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne.</p>
-
-<p class="ind">»A toi, vieux.</p>
-
-<p class="sign">»N. <span class="sc">de Coriolis</span>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p class="date">«Rome, 26 décembre 1844, deux heures du matin.</p>
-
-<p>«Je suis à Rome, Je suis à l'École de Rome!&hellip; Ah!
-mon ami, si je l'osais, je pleurerais. Mais pas de phrases.
-Tu vas voir ce que c'est!</p>
-
-<p>»Nous sommes arrivés ce soir; tu sais, Charagut a dû
-t'écrire cela, nous avions pris, il y a près de trois mois,
-un voiturin à Marseille. Nous étions les cinq prix: Jouvency,
-Salaville, Froment, Gouverneur et Charmond, le
-musicien. Nous avons passé par la Corniche et pas mal
-flâné en Toscane: ç'a été charmant. Enfin aujourd'hui,
-c'était le grand jour. A trois heures, nous étions dans un
-endroit appelé Ponte Molle. Nous savions que les camarades
-viendraient à notre rencontre: il y en avait quatre.
-Mais quel drôle de changement! des garçons avec qui
-nous étions à Paris à tu et à toi, des amis! tu ne l'imagines
-pas! un froid&hellip; et pas seulement du froid, un air
-tout gêné, tout inquiet, tout absorbé. Avec ça, ils étaient
-mis comme des brigands, fagotés à faire peur. J'ai demandé
-à Guérinau pourquoi Férussac, tu sais, Férussac
-qui a été chez nous, n'était pas venu. Il m'a répondu,
-comme mystérieusement, qu'il n'avait pas pu venir; que
-j'allais le trouver bien changé, qu'il avait une espèce de
-maladie noire; qu'on craignait un peu pour sa tête, et
-qu'il m'avertissait de ne pas le contrarier dans ses idées.
-Et comme ça toute la route, ç'a été un tas de mauvaises
-nouvelles des uns et des autres, et des histoires qui nous
-ont mis tout sens dessus dessous. J'oublie de te dire qu'à
-Ponte Molle, ils nous ont montré des statues de Michel-Ange:
-je t'avouerai que ni moi ni Jouvency n'y avons
-rien compris. Ils trouvent, eux, que c'est ce qu'il a fait
-de plus beau. Il faut que je te dise quelque chose, mais
-cela tout à fait entre nous, je te demande le secret: ils
-sont ici très-malheureux d'une aventure arrivée à Filassier,
-le prix du <i>Joseph</i>, tu te rappelles. A ce qu'il paraît,
-il est entretenu par une princesse italienne, et publiquement.
-Il ne s'en cache pas, il se donne en spectacle. Tu
-comprends la déconsidération que cela jette sur l'Académie,
-et la position fausse où cela nous met tous à
-Rome.</p>
-
-<p>»Nous sommes entrés par une grande porte où il y a
-des obélisques de chaque côté, et ils nous ont de suite
-conduit dans le Corso voir Saint-Pierre. Mon Dieu! que
-cela ressemble peu à l'idée qu'on s'en fait! Je me figurais
-une place circulaire avec des colonnes devant: il
-paraît que ç'a été démoli par le gouvernement pour faire
-des rues. Et puis, nous avons monté, et nous sommes
-arrivés, comme la nuit venait à la villa Médici. On nous
-a menés à nos chambres: tu ne te figures pas des chambres
-comme ça: j'en ai une&hellip; ignoble! Et nous en avons
-pour un an, à ce qu'il paraît, à être là! Là-dessus l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave
-Maria</i> a sonné: cela sonne le dîner ici, l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>.
-Nous sommes descendus à la salle à manger. C'était lugubre;
-rien que de mauvaises chandelles, pas de nappes;
-au lieu de serviettes, des torchons, des couverts en étain.
-Il y avait, pour servir, deux domestiques, mais si sales,
-qu'ils vous ôtaient d'avance l'appétit. J'ai aperçu que
-c'était peint en rouge, et qu'il y avait au fond le Faune
-appuyé, tu sais, avec sa flûte, et puis en haut les portraits
-des pensionnaires. Fleurieu me montrait tous ceux qui
-étaient morts: il y en avait des files de sept d'emportés!
-On était séparé: chaque année avait sa petite table. Les
-vieux prix, les restants à l'école, les <i>professeurs</i>, comme
-on les appelle ici, en avaient une un peu exhaussée.
-Ceux que j'ai connus dans le temps m'ont paru terriblement
-vieillis; et puis, ils ont un teint d'un vert affreux.
-Tu as bien connu Grimel? Il a les cheveux tout blancs,
-à présent. On a passé la soupe, et comme les nouveaux
-sont ici les derniers servis, la soupière nous est arrivée à
-peu près vide. Personne ne se parlait. Il y avait toujours
-un silence de glace. Ils ont l'air de se détester tous. Les
-vieux, autour de Grimel, avaient des regards perdus
-comme s'ils avaient été dans la lune. Quelques-uns avaient
-de petits manteaux de laine, et paraissaient avoir froid
-dessous comme des pauvres. Enfin, il y eut une voix à
-la table des professeurs: «&mdash;Ah! voilà les nouveaux&hellip;&mdash;Il
-est bien laid, celui-là&hellip;&mdash;Lequel?&mdash;On dit que
-le concours était bien faible&hellip;» Nous avions le nez dans
-notre assiette. Il nous arriva une boîte de sardines où il
-n'y avait plus rien au fond que des arêtes et de l'huile
-qui sentait l'huile grasse. Il y avait dans la salle un grand
-brasier plein de braise: voilà que je vois un de ceux qui
-grelottaient y aller, poser les pieds sur le tour de bois
-du brasier, et rester là à trembler. Cela faisait mal. Il en
-vint un autre, puis un autre. Alors il partit des tables:
-«Sont-ils embêtants, avec leur fièvre, ceux-là! C'est
-agréable pendant qu'on mange, d'avoir l'hôpital à côté
-de soi!» Il faut te dire que les domestiques ne parlent
-qu'italien, ce qui est commode. Nous avions attrapé
-quelques tirans du bouilli, de l'<i>alesso</i>, comme ils disent,
-quand Filassier a fait son entrée, en bottes, en culotte
-blanche, en veste de velours, des éperons, une cravache,
-et un air! Faisant des effets de cuisse, repoussant ce
-qu'on passait comme un homme qui veut dire qu'il
-mange mieux ailleurs&hellip; C'est révoltant! Je ne comprends
-pas qu'il en soit arrivé à cette impudeur-là. Là-dessus,
-j'ai entendu des cris: Michel-Ange! Raphaël!&hellip; Je n'ai
-entendu que cela, et j'ai vu toute une table qui se levait
-pour en manger une autre&hellip; Il y avait même Châtelain
-qui avait son couteau&hellip; Et personne n'essayait de les
-séparer! On devient de vraies bêtes féroces ici. Notre
-graveur, qui est nerveux, a pris le trac: il s'est sauvé
-dans la cuisine. Heureusement qu'on a fait apporter du
-vin cacheté, qui m'a semblé par parenthèse plus mauvais
-que l'ordinaire, et Grimel a proposé gentiment de boire
-à la santé des nouveaux, en nous disant qu'il «espérait
-que nous ferions honneur à l'Académie, et que nous reconnaîtrions
-la généreuse hospitalité que nous y recevions.»
-Aucun de nous n'a eu le courage de répondre.
-On est passé au salon. Qu'est-ce qui m'avait donc dit
-qu'il y avait des aquarelles de carnaval au salon? C'est
-une petite chambre nue, très-petite. Nous avons été
-obligés de nous asseoir par terre, tandis que Charmond
-jouait son prix, et on m'a conduit à ma chambre: les
-quatre murs, mon ami. Mon lit et ma malle, rien de
-plus. Je t'écris, assis sur ma malle. Je te dirai encore
-que&hellip;»</p>
-
-
-<p class="date">«Du même endroit. Octobre 1845.</p>
-
-<p>«Ah! mon cher, je retrouve ce vieux torchon de lettre
-oublié dans un coin, et je ris bien! Mais il faut d'abord
-que je te finisse ma nuit.</p>
-
-<p>»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma
-bougie s'éteint. Je la tâte: froide comme un mort! Je
-cherche des allumettes: pas une. J'ouvre ma porte:
-pas de lumière. Je me risque dans de grands diables
-d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La
-peur me prend de me casser le cou, je retrouve ma
-chambre et mon lit à tâtons. Je prends mon meuble de
-nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche,
-je vais fermer l'&oelig;il&hellip; voilà de la lumière qui se met à
-serpenter par terre entre les jointures des carreaux, et
-il part sous mon lit quelque chose comme une mine qui
-saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on me jette
-dans ma chambre une avalanche de meubles.</p>
-
-<p>»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce
-depuis le commencement jusqu'à la fin! Les soi-disant
-statues de Michel-Ange, à Ponte Molle, sont de n'importe
-qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est
-l'église San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi
-à aller à Charenton. Il y a deux bonnes lampes dans la
-salle à manger, et des nappes. Les cheveux blancs de
-Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête
-garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les
-fiévreux étaient de faux fiévreux. Le vrai salon a bien
-des aquarelles de carnaval. La dispute à table était en
-imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre. Le meuble
-de dessous mon lit était percé, et ma bougie était
-un bout de bougie sur un navet ratissé! Voilà! Ah! les
-scélérats! les ai-je assez amusés! Car on vous donne,
-pour ces occasions, une chambre sans volets, sans rideaux,
-et où on peut vous voir du balcon de la Loggia.
-Et ils m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme
-qui rentre désespéré dans sa chambre, ferme la porte,
-regarde, fait deux ou trois tours, met la main dans son
-gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur,
-tire lentement une manche de sa redingote, cherche un
-meuble où la poser, et finit par s'asseoir sur sa malle
-comme un condamné à cinq ans de Rome! Ils m'ont vu
-ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me
-frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement
-dans le voyage, avec le geste imbécile qu'on
-a à se frotter le nez quand on n'a pas de glace! Ils m'ont
-vu, me graissant bêtement d'une main, tenir et retourner
-de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas
-osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en
-chemin d'une Italienne très-gentille que j'avais rencontrée
-dans le nord de l'Italie, et qui m'avait dit qu'elle
-allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant à l'Académie
-une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre sentant
-la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de
-poulet était en italien, en un polisson d'italien de cuisine
-qui me faisait venir l'eau à la bouche, et où j'accrochais
-un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir une phrase&hellip;
-Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de
-mon ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant
-toujours plus près de la bougie, et en m'enduisant
-plus fiévreusement le nez&hellip; ça devait être trop
-drôle!</p>
-
-<p>»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter
-à la dame de la garde-robe de l'École, comme à la femme
-de M. Schnetz, et j'ai été très-flatté qu'elle me parlât de
-mon concours!</p>
-
-<p>»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme
-ça! Ça doit te donner une assez jolie idée de la manière
-dont on vous met dedans. Vrai, c'est très-bien fait, cette
-scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça vous pince
-tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis,
-tu comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a
-remué, la fatigue, l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée,
-de tout ce qu'on va voir, de Rome. On ne sait pas,
-on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, un tas de
-choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts:
-en est prêt à tout avaler.</p>
-
-<p>»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on
-ne peut atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est
-l'impression générale, à ce qu'on me dit, ce qui me console
-un peu. Il me semble que je n'ai pas encore les
-yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première
-année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un
-beau jour on voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive
-un moment ou tout d'un coup ce qu'on a partout sous
-les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du balcon
-de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome,
-la colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de
-Rome, la campagne, les monts de la Sabine, le bord de
-la mer à l'horizon, il a vu, il a compris, il a senti: tout
-s'est éclairé pour lui.</p>
-
-<p>»En attendant, je travaille dur.</p>
-
-<p>»Qu'est-ce qu'on devient à Paris?</p>
-
-<p class="ind">»Ton bon camarade,</p>
-
-<p class="sign">»<span class="sc">Garnotelle</span>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette
-existence au jour le jour, nourrie des gains du hasard,
-riche une semaine, sans le sou l'autre, lorsqu'il lui arrivait
-une fortune. Un éditeur belge qui avait entrepris
-une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage
-des pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle
-décalqué sur la pierre, la pierre passée au gras, Anatole
-n'avait guère qu'à repiquer les valeurs qui n'étaient pas
-venues. Il en expédia près d'une centaine dans son hiver.
-Chacune de ces reproductions lui étant payée quatre-vingts
-francs, il se fit ainsi près de huit mille francs.
-C'était pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de
-la prospérité: il avait l'impression d'un homme sans
-souliers qui marcherait dans l'or. Tout coula, tout roula
-dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge
-ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie,
-où les cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour
-des quatre murs, et sortaient sur le palier.</p>
-
-<p>Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des
-acquisitions de luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement
-diverses choses étranges.</p>
-
-<p>Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua,
-sur un bouchon, un papillon.</p>
-
-<p>Il acheta un <i>Traité des vertus et des vices</i>, de l'abbé
-de Marolles, dont il fit le signet avec une chaussette.</p>
-
-<p>Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle,
-peinte un jour de misère avec l'huile d'une boîte à sardines.</p>
-
-<p>Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement
-de s'apprendre à jouer: <i>J'ai du bon tabac</i>&hellip; Après
-le clavecin, il acheta un grand morceau de guipure historique;
-après la guipure un canot qu'on vendait pour
-rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever,
-sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.</p>
-
-<p>Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un
-abonnement à une édition par livraisons des &oelig;uvres de
-Fourier, et se commanda un habit noir doublé en satin
-blanc,&mdash;un habit qui devait, dans l'atelier, remplacer
-la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière,
-Anatole finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva
-l'intérieur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Garçon!&hellip; des huîtres&hellip; des grandes&hellip; comme
-votre berceau! Allez!</p>
-
-<p>C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans
-la grande salle du restaurant Philippe, à une table en
-face la porte d'entrée.</p>
-
-<p>Ce jour-là&mdash;le jour de la mi-carême,&mdash;l'idée d'aller
-au bal de l'Opéra s'était emparée de lui. Il avait réuni
-un gilet de flanelle, une paire d'ailes, un maillot, un
-carquois, et avec cela il s'était déguisé en Amour. Une
-seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant
-pas la couper, il se résolut à lui donner un accompagnement
-qui ôtât le manque d'harmonie à son costume: il
-attacha sur son gilet de flanelle, au creux de l'estomac,
-un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé,
-des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban
-bleu de ciel dans les cheveux, des pantoufles de broderie
-aux pieds, il était parti, allant devant lui, flânant.
-Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait froid qu'au bout
-des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne pouvoir
-mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait
-devant les costumiers, regardait les oripeaux de
-carnaval dans le flamboiement du gaz, marchait tranquillement
-dans l'escorte d'honneur des gamins: il
-n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra
-un divertissement d'une distinction un peu bourgeoise,
-un plaisir d'homme du monde; et il se demandait s'il ne
-devait pas aller dans un bal moins bon genre, comme
-Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant pas
-encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage,
-et trouva, dans ce qui se passait là, dans le caractère
-des habitués, dans les allées et venues des dominos
-qui leur apportaient des sucres de pomme et des oranges,
-assez d'intérêt pour y rester près d'une heure. Arrivé à
-l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des
-cireurs de bottes que les nuits de bal improvisent, il fit
-l'honneur à deux ou trois de ces peintres en vernis,
-auxquels il reconnut une jolie <i>platine</i>, de leur répondre,
-aux applaudissements des groupes du passage. D'un de
-ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait l'air
-de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener
-faire une partie de billard au Grand-Balcon. A peine si
-le monsieur joua: Anatole avait ce soir-là un jeu étourdissant;
-il fit des séries de carambolages interminables,
-en ne se lassant pas d'admirer combien le costume
-d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable
-aux effets de recul. Il joua ainsi pendant deux
-grandes heures, dans le café troublé de voir, à travers
-son demi-sommeil, les fantastiques académies dessinées
-par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des
-derniers consommateurs enfilait si étrangement, lors
-des raccourcis du jeu, depuis le talon jusqu'à la nuque.</p>
-
-<p>Il sortit de là, avec la ferme intention d'aller décidément
-au bal de l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité
-se laissait accrocher, arrêter au spectacle du mouvement
-entourant le bal, à ces figures qui sortent de ces nuits
-du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent
-des gros sous et des bouts de cigare derrière le
-Carnaval.</p>
-
-<p>Et il était en train de suivre et d'escorter une femme
-qui portait dans un seau du bouillon à la file des cochers
-de fiacre, quand il vit au cadran de la station: quatre
-heures moins cinq&hellip;&mdash;Tiens! dit-il, c'est l'heure
-d'avoir faim,&mdash;et renonçant au bal, il s'était dirigé
-vers Philippe.</p>
-
-<p>Les masques arrivaient. Anatole criait:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'te tête!&hellip; Bonjour, Chose!&hellip; Et tu fais toujours
-des affaires avec le clergé? «A la renommée pour
-l'encens des rois mages!&hellip;» T'es l'épicier du bon Dieu!
-Tais-toi donc!&hellip; Et tu te costumes en Turc! c'est indécent!&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un
-signalement grotesque en pleine figure. La salle jubilait.
-Les soupeurs se poussaient pour entendre de plus près
-cette pluie de bêtises, apostrophes cocasses, baptêmes
-saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du Catéchisme
-poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les
-tables peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une
-à l'autre; et tous les soupers, en se pressant, ne faisaient
-plus qu'un souper où les folies, débitées par Anatole,
-couraient à la ronde avec les bouteilles de Champagne
-passant de mains en mains comme des seaux d'incendie.
-On mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la
-mousse, des hommes pleuraient de rire, des femmes se
-tenaient le ventre, des pierrots se tordaient.</p>
-
-<p>Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là, dominant
-son public, il se mit à danser la danse des &oelig;ufs entre
-les plats, essaya des poses d'équilibre sur des goulots de
-bouteille, toujours parlant, débagoulant, levant pour des
-toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un
-morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une
-épaule de femme un baiser au hasard, criant:&mdash;Ah!
-ça me donne vingt ans de moins&hellip; et trois cheveux de
-plus!</p>
-
-<p>Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme
-la pâleur d'une orgie sur les nuits blanches de Paris. Le
-noir s'en allait des carreaux de la salle. Dans la rue
-s'éveillaient les premiers bruits de la grande ville. Le
-travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient.
-Anatole sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait
-dessous des ombres de misère et de sommeil, des gens
-des halles, des ouvriers de cinq heures, des silhouettes
-sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui
-passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de
-ce qui se boit, la faim de ce qui se mange, l'envie de ce
-qui flambe là-haut!</p>
-
-<p>&mdash;Une&hellip; deux&hellip; trois&hellip; ouvrez le bec, mes enfants!&mdash;cria
-Anatole; et saisissant deux bouteilles de champagne,
-il les vida sans voir dans des gosiers vagues qui
-buvaient comme des trous. Chaque table se mit à l'imiter,
-et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela
-quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau
-d'orage perdu, à mesure, dans une bouche d'égout. La
-foule s'amassait, se bousculait, il en sortait des hourras,
-des cris, des têtes qui se disputaient une gorgée. La
-rue ivre se ruait à boire; le jour montait.</p>
-
-<p>&mdash;Gare là-dessous!&mdash;fit Anatole; et tout à coup,
-lâchant ses bouteilles, il parut avec deux têtes encadrées
-dans l'anse de ses deux bras: l'une de ces têtes était
-la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête d'une
-débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la
-fenêtre, se penchant en dehors avec les élasticités d'un
-pitre sur un balcon de parade, il se mit à débiter, de la
-voix exclamatrice des <i>boniments</i>:</p>
-
-<p>&mdash;Le Parisien, messieurs!&mdash;et il désignait le monsieur
-en habit se débattant sous son bras, en étouffant
-de rire.&mdash;Vivant, messieurs! En personne naturelle!!&hellip;
-Grand comme un homme! surnommé <i>le Roi des Français</i>!!!
-Cet animal!&hellip; vient de province! son pelage!
-est un habit noir! Il n'a qu'un &oelig;il! comme vous pouvez
-voir! son autre &oelig;il!&hellip; est un lorgnon! Cet animal, messieurs,
-habite un pays! borné par l'Académie!&hellip; Sauf
-l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de maladies
-particulières!&hellip; C'est l'animal du monde! du monde! le
-plus facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait
-filtré! du vin colorié! du bouillon économique! du chevreuil
-de restaurant!!! Il y en a même des espèces! qui
-digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal! messieurs!
-est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à
-la campagne! D'humeur douce! il est facile à élever. On
-peut le dresser, quand on le prend jeune, à retenir un
-air d'orgue et à comprendre un vaudeville!&hellip; Inutile,
-messieurs, de vous citer des traits de son intelligence:
-il a inventé la <i>savate</i> et les faux-cols!!! Sa cervelle!
-messieurs! la dissection nous l'a fait connaître! On y
-trouve! on y trouve! messieurs! le gaz d'une demi-bouteille
-de Champagne! un morceau de journal! le refrain
-de la <i>Marseillaise</i>!!! et la nicotine de trois mille paquets
-de cigares!!!&hellip; Pour les m&oelig;urs, il tient du coucou! il
-aime à faire ses petits dans le nid des autres!!!&hellip; Et
-v'la cet animal!!!&hellip; A sa dame, à présent!</p>
-
-<p>Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en
-la faisant tourner comme une poupée.</p>
-
-<p>&mdash;&hellip; La Madame à ce monsieur-là! saluez!&hellip; Une
-bête! inconnue! une bête!!! qui enfonce les naturalistes!&hellip;
-La Parisienne! mesdames! sauf le respect que
-je vous dois!&hellip; Des pieds et des mains d'enfant! des
-dents de souris! une patte de velours! et des ongles de
-chat!!! Elle a été rapportée du Paradis terrestre! à ce
-qu'on dit! Quoique très-délicate! elle résiste aux plus
-gros ouvrages! Elle peut frotter dix heures de suite!
-quand c'est pour danser!!!&hellip; Cette petite bête! messieurs!
-se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible
-à sa santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!&hellip;
-Sensible aux bons traitements! messieurs!
-et surtout aux mauvais!!!&hellip; Beaucoup de personnes! un
-grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées
-à la domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement!
-le chauffage! l'éclairage! le blanchissage! leur
-confiance! et quelques diamants!!!&hellip; Très-facile à apprivoiser!
-Généralement caressante! susceptible de jalousie!
-et même de fidélité!&hellip; Enfin! messieurs! cette
-charmante petite bête! qui marche sans se crotter! est
-vivipare! pare!!! pare!!!&hellip; Et v'la ce que c'est! Allez!
-la musique!!!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Hein? quoi?&mdash;fit Anatole, le dimanche qui suivit
-ce jeudi-là, en se sentant rudement secoué dans son lit.
-Il ouvrit la moitié d'un &oelig;il, et aperçut Alexandre, dit
-Mélas, revenu d'Etampes, où il était allé jouer.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! le général! c'est toi? Fait-il jour?</p>
-
-<p>Et il sortit à demi des couvertures une figure méconnaissable,
-qui ressemblait à un masque déteint du carnaval.
-La sueur avait pleuré sur ses grandes lunettes
-noires, et le blanc de céruse, coulé sur sa peau, lui donnait
-des luisants de poisson raclé.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, lave-toi,&mdash;lui dit Alexandre,&mdash;ça te
-débarbouillera les idées. Tu as l'air d'un spectre qui
-s'est promené sans parapluie&hellip; Sais-tu que tu as fait
-venir des cheveux blancs à ton portier?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Eh bien, je les lui repeindrai, voilà tout&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Figure-toi qu'hier il a fait monter un médecin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!</p>
-
-<p>&mdash;Qui ne t'a pas trouvé de fièvre, et qui a dit qu'on
-te laisse dormir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! quel jour sommes-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Dimanche.</p>
-
-<p>&mdash;Dimanche? Mais alors&hellip; sapristi! C'est bien vendredi
-matin que j'étais raide&hellip;</p>
-
-<p>Et il répéta: Dimanche! en se perdant dans ses réflexions.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a donc des trous dans l'almanach. L'année a
-des fuites&hellip; Ah! bien, voilà deux jours dans ma vie
-qu'on m'a joliment volés&hellip; Le bon Dieu me les doit, oh!
-il me les doit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'est-ce que tu as pu faire?&hellip; Car tu n'es
-rentré que dans la nuit du vendredi, à je ne sais quelle
-heure&hellip; Le portier ne t'a pas vu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien&hellip; moi non plus&hellip; Si tu crois que je
-me voyais!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! tu dois te rappeler quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Rien&hellip; non, là, vrai, rien&hellip; Je me rappelle Philippe,
-le balcon&hellip; des messieurs qui m'ont mené au
-café&hellip; et puis, à partir de là, psit! plus rien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais, où as-tu été?</p>
-
-<p>&mdash;Pas devant moi, bien sûr. Attends&hellip; Il me semble
-qu'on m'a fait galoper sur un cheval, dans une allée où
-il y avait de grands arbres&hellip; comme une allée de parc.
-Et puis, voilà&hellip; là, là.</p>
-
-<p>Et il voulut se remettre du côté du mur.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu vas te rendormir, dis donc?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, oui, pour me rappeler, c'est le seul moyen&hellip;
-Ah! attends, ça me revient&hellip; Oui, une chambre&hellip; très-grande&hellip;
-où il y avait des portraits de famille&hellip; des
-portraits de famille d'un effrayant! Il y en avait en noir&hellip;
-des magistrats, avec des sourcils et des nez!&hellip; Et puis,
-il y avait surtout une dame, toujours avec le même nez,
-en robe jaune, et les joues d'un rouge!&hellip; Et c'était peint,
-mon cher! Imagine la famille de Barbe-Bleue, sous
-Louis XV, peinte par un vitrier de village&hellip; des Chardin
-byzantins, vois-tu ça? Ça me faisait peur, d'autant
-plus que c'était si drôlement éclairé par le feu d'une
-grande cheminée&hellip; Si j'avais des parents comme ça, par
-exemple, c'est moi qui les enverrais à une loterie de bienfaisance!
-Et puis je crois que j'ai rêvé que le portrait
-de la dame en jaune avait la colique, et que ça me la
-donnait&hellip; Et puis, et puis tout à coup j'ai cru qu'on
-roulait la chambre dans une voiture&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est ça, on t'aura emmené dans quelque château
-près de Paris. Et puis, tu étais trop saoûl, on t'aura
-couché et on t'aura ramené&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Possible&hellip; Ça ne fait rien, c'est embêtant de ne pas
-savoir tout de même&hellip; Il m'est peut-être arrivé des choses
-très-amusantes&hellip; Il y avait peut-être des grandes dames!&hellip;
-Et puis, dis donc&hellip; Ah ça! j'espère que ce n'était
-pas des filous, ces gens-là&hellip; Pourvu qu'ils ne m'aient
-pas fait signer des billets, les imbéciles!&hellip; Avec tout ça,
-je vais avoir l'air d'un muffle: je ne pourrai pas leur
-envoyer de cartes au jour de l'an&hellip; Heureusement qu'il
-y a le dernier jugement pour se retrouver! Bonsoir! Oh!
-laisse-moi dormir encore un peu&hellip; Je dors en gros,
-moi&hellip; Sais-tu que j'ai passé ces jours-ci, huit jours de
-suite sans me coucher?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Dans cette année 1846, au milieu du «coulage» de
-son existence, Anatole eut une velléité de travail; l'idée
-de faire un tableau, d'exposer, lui vint comme il sortait
-du Louvre, le dernier jour de l'exposition, échauffé et
-monté par ce qu'il avait vu, la foule, le public, les tableaux,
-l'admiration et la presse devant deux ou trois
-toiles de ses camarades d'atelier.</p>
-
-<p>Il lui restait encore quelque argent sur l'affaire des
-Julien. L'occasion était bonne pour se payer une &oelig;uvre.
-En revenant il entra chez Desforges, commanda une
-toile de 100, choisit des brosses, se remonta de couleurs.
-Puis il dîna vite, et, sa lampe allumée, il se mit à
-chercher son idée dans le tâtonnement et la bavochure
-d'un trait au fusain. Le lendemain, un peu mordu de
-fièvre, du matin, du commencement du jour à sa tombée,
-il couvrit des feuilles de papier de crayonnages d'esquisse.
-On frappa à sa porte, il n'ouvrit pas.</p>
-
-<p>Le soir, au lieu d'aller au café, il alla faire une petite
-promenade sur la place de la Bastille, et, rentré chez
-lui, il donna vivement quelques indications dernières à
-un grand dessin choisi parmi les autres, et qu'il avait
-fixé au mur avec un clou.</p>
-
-<p>Le lendemain, aussitôt qu'il eut sa toile, il reporta
-dessus sa composition à la craie. Les amis qu'il laissa
-entrer ce jour-là riaient, assez étonnés de le voir piocher,
-et l'appelaient «l'homme qui a un chef-d'&oelig;uvre dans
-le ventre». Anatole les laissa dire avec la majesté de
-quelqu'un qui se sentait au-dessus des plaisanteries; et
-il passa quelques jours à assurer consciencieusement
-toutes ses places.</p>
-
-<p>Ses places bien assurées, il fuma beaucoup de cigarettes
-devant sa toile, avec une sorte de recueillement,
-tourna autour de sa boîte à couleurs, l'ouvrit, la ferma,
-et à la fin se mit à jeter précipitamment les premiers
-dessous sur la toile.</p>
-
-<p>&mdash;Ça me démange, vois-tu,&mdash;dit-il au camarade
-qui était là,&mdash;je reprendrai cela avec le modèle.</p>
-
-<p>Au bout de quatre ou cinq jours, la toile était couverte,
-et le sujet du tableau d'Anatole apparaissait clairement.</p>
-
-<p>Ce tableau, où l'élève de Langibout avait mis toute
-son inspiration, n'était pas précisément une peinture:
-il était avant tout une pensée. Il sortait bien plus des
-entrailles de l'artiste que de sa main. Ce n'était pas le
-peintre qui avait voulu s'y affirmer, mais l'homme; et le
-dessin y cédait visiblement le pas à l'utopie. Ce tableau
-était en un mot la lanterne magique des opinions d'Anatole,
-la traduction figurative et colorée de ses tendances,
-de ses aspirations, de ses illusions; le portrait allégorique
-et la transfiguration de toutes les généreuses bêtises
-de son c&oelig;ur. Cette sorte de <i>veulerie</i> tendre, qui
-faisait sa bienveillance universelle, le vague embrassement
-dont il serrait toute l'humanité dans ses bras, sa
-mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le socialisme brouillé
-qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier décomplété et
-dans des lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses
-idées de fraternité mêlées à des effusions d'après boire,
-des apitoiements de seconde main sur les peuples, les
-opprimés, les déshérités, un certain catholicisme libéral
-et révolutionnaire, le «Rêve de bonheur» de Papety
-entrevu à travers le Phalanstère, voilà ce qui avait fait
-le tableau d'Anatole, le tableau qui devait s'appeler au
-Salon prochain de ce grand titre: <i>le Christ humanitaire</i>.</p>
-
-<p>Étrange toile qui avait les horizons consolants et nuageux
-des principes d'Anatole! Imaginez une Salente du
-progrès, une Thélème de la solidarité dans une Icarie
-de feux de Bengale. La composition semblait commencer
-par l'abbé de Saint-Pierre et finir par Eugène Sue. Tout
-en haut du tableau, les trois vertus théologales, la Foi,
-l'Espérance, la Charité, devenaient dans le ciel, où l'écharpe
-d'Iris se plissait en façon de drapeau tricolore,
-les trois vertus républicaines: la Liberté, l'Égalité, la
-Fraternité. De leurs robes elles touchaient une sorte de
-temple posé sur les nuages et portant au fronton le mot:
-<i lang="la" xml:lang="la">Harmonia</i>, qui abritait les poëtes et des écoles mutuelles,
-la Pensée et l'Éducation. Au-dessous de ce nuage, qui
-planait à la façon du nuage de la Dispute du Saint-Sacrement,
-on apercevait à gauche un forgeron avec les
-instruments de la forge passés autour de sa ceinture de
-cuir, et dans le fond la Maturité, l'Abondance, la Moisson:
-de ce côté, un soleil se levant derrière une ruche
-éclairait la silhouette d'une charrue. A droite, une s&oelig;ur de
-Bon-Secours était en prières, et derrière elle se voyaient
-des hospices, des crèches, des enfants, des vieillards.
-Au bas, sur le premier plan, des hommes arrachaient
-d'une colonne des mandements d'évêque, un frère ignorantin
-montrait son dos fuyant; un cardinal se sauvait,
-tout courbé, avec une cassette sous le bras; et d'un
-tombeau qui portait sur son marbre les armes papales,
-un grand Christ se dressait, dont la main droite était
-transpercée d'un triangle de feu où se lisait en lettres
-d'or: <i lang="la" xml:lang="la">Pax!</i></p>
-
-<p>Ce Christ était naturellement la lumière et la grande
-figure du tableau. Anatole l'avait fait beau de toute la
-beauté qu'il imaginait. Il l'avait flatté de toutes ses
-forces. Il avait essayé d'y incarner son type de Dieu
-dans une espèce de figure de bel ouvrier et de jeune
-premier du Golgotha. Il y avait encore mêlé un peu de
-ressouvenirs de lithographies d'après Raphaël, et un
-reste de mémoire d'une lorette qu'il avait aimée; et battant
-le tout, il avait créé un fils de Dieu ayant comme
-un air de cabot idéal: son Christ ressemblait à la fois
-à un Arthur du paradis et à un Mélingue du ciel.</p>
-
-<p>La toile couverte, Anatole flâna quelques jours: il
-«tenait» son tableau. Puis il arrêta un modèle. Le
-modèle vint: Anatole travailla mal; la séance terminée
-il ne lui dit pas de revenir.</p>
-
-<p>Anatole n'avait jamais été pris par l'étude d'après
-nature. Il ne connaissait pas ce ravissement d'attention
-par la vie qui pose là devant le regard, l'effort presque
-enivrant de la serrer de près, la lutte acharnée, passionnée,
-de la main de l'artiste contre la réalité visible.
-Il ne ressentait point ces satisfactions qui renversent
-un peu le dessinateur en arrière, et lui font contempler
-un instant, dans un mouvement de recul, ce qu'il
-croit avoir senti, rendu, conquis, de son modèle.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il n'éprouvait pas le besoin d'interroger,
-de vérifier la nature: il avait ce déplorable aplomb de
-la main qui sait de routine la superficie de l'anatomie
-humaine, la silhouette ordinaire des choses. Et depuis
-longtemps il avait pris l'habitude de ne plus travailler
-que de <i>chic</i>, de peindre au jugé avec l'acquis des souvenirs
-d'école, une habitude de certaines couleurs, un
-flux courant de figures, la tradition de vieux croquis.
-Malheureusement il était adroit, doué de cette élégance
-banale qui empêche le progrès, la transformation, et
-noue l'homme à un semblant de talent, à un à peu près
-de style canaille. Anatole, pas plus qu'un autre, ne
-devait guérir de cette triste facilité, de cette menteuse
-et décevante vocation qui met au bout des doigts d'un
-artiste la production d'une mécanique.</p>
-
-<p>Il remplaçait le modèle par une maquette en terre
-sur laquelle il ajustait, pour les plis, son mouchoir
-mouillé, et, se trouvant plus à l'aise d'après cela, il se
-mettait à économiser les extrémités de ses personnages:
-il se rappelait le magnifique exemple d'un de ses camarades
-qui, dans un tableau de la Pentecôte, avait eu le
-génie de ne faire qu'une paire de mains pour les douze
-apôtres.</p>
-
-<p>Pourtant sa première fougue était un peu passée, et
-il commençait à trouver que la tentative était pénible,
-de vouloir faire tenir le monde de l'avenir et la religion
-du vingtième siècle dans une toile de 100. Il commença
-un petit panneau, revint de temps en temps à sa grande
-toile, y fit toutes sortes de changements au gré de son
-caprice du moment. Puis il la laissa des jours, des semaines,
-n'y touchant plus que de loin en loin, et s'en
-dégoûtant un peu plus à mesure qu'il y travaillait.</p>
-
-<p>L'idée de son «Christ humanitaire» pâlissait d'ailleurs
-depuis quelque temps dans son imagination et
-faisait place au souvenir, à l'image présente de Debureau
-qu'il allait voir presque tous les soirs aux Funambules.
-Il était poursuivi par la figure de Pierrot. Il revoyait
-sa spirituelle tête, ses grimaces blanches sous
-le serre-tête noir, son costume de clair de lune, ses
-bras flottants dans ses manches; et il songeait qu'il y
-avait là une mine charmante de dessins. Déjà il avait
-exécuté sous le titre des «Cinq sens», une série de
-cinq Pierrots à l'aquarelle, dont la chromolithographie
-s'était assez bien vendue chez un marchand d'imagerie
-de la rue Saint-Jacques. Le succès l'avait poussé dans
-cette veine. Il pensait à de nouvelles suites de dessins,
-à de petits tableaux; et tout au fond de lui il caressait
-l'idée de se tailler une spécialité, de s'y faire un nom,
-d'être un jour le Maître aux Pierrots. Et chez lui ce
-n'était pas seulement le peintre, c'était l'homme aussi
-qui se sentait entraîné par une pente de sympathie vers
-le personnage légendaire incarné dans la peau de Debureau:
-entre Pierrot et lui, il reconnaissait des liens,
-une parenté, une communauté, une ressemblance de
-famille. Il l'aimait pour ses tours de force, pour son
-agilité, pour la façon dont il donnait un soufflet avec
-son pied. Il l'aimait pour ses vices d'enfant, ses gourmandises
-de brioches et de femmes, les traverses de sa
-vie, ses aventures, sa philosophie dans le malheur et
-ses farces dans les larmes. Il l'aimait comme quelqu'un
-qui lui ressemblait, un peu comme un frère, et beaucoup
-comme son portrait.</p>
-
-<p>Aussi il lâcha bientôt tout à fait son Christ pour ce
-nouvel ami, le Pierrot qu'il tourna et retourna dans
-toutes sortes de scènes et de situations comiques fort
-drôlement imaginées. Et il avait presque oublié son tableau
-sérieux, lorsqu'un architecte de ses amis vint lui
-demander, de la part d'un curé, un Christ pour une chapelle
-de couvent «dans les prix doux». Anatole reprit
-aussitôt sa grande toile, enleva tous les accessoires humanitaires,
-troua la tunique de son Christ pour lui mettre
-un c&oelig;ur rayonnant: quoi qu'il fît, le curé ne trouva
-jamais son Bon Pasteur assez évangélique pour le prix
-qu'il voulait y mettre.</p>
-
-<p>Quand le malheureux tableau lui revint:&mdash;Seigneur,&mdash;fit
-Anatole en allant à la toile,&mdash;on dit que Judas
-vous a vendu: ce n'est pas comme moi. Et maintenant,
-excusez la lessive!</p>
-
-<p>Disant cela, il effaça et barbouilla toute la toile furieusement,
-jusqu'à ce qu'il eût fait sortir du corps divin
-un grand Pierrot, l'échine pliée, l'&oelig;il émérillonné.</p>
-
-<p>Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne-Nouvelle,
-le public faisait foule à la porte d'un nouveau
-spectacle de pantomime devant ce Pierrot signé: <i>A. B.</i>,&mdash;et
-qui avait un Christ comme dessous!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
-
-
-<p>Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs,
-aux joies de l'eau, à la passion parisienne du canotage.</p>
-
-<p>Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans
-sa veine de richesse s'emplit, tous les jeudis et tous les
-dimanches, de cette société d'amis et d'inconnus familiers
-qui se groupent autour du bateau d'un bon enfant,
-et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait
-dedans des passants, des passantes, des camarades des
-deux sexes, des à peu près de peintres, des espèces d'artistes,
-des femmes vagues dont on ne savait que le petit
-nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes
-sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de
-campagne et du petit <i>bleu</i> du cabaret. Cela sautait d'une
-troisième classe de chemin de fer, surprenait Anatole
-et son équipe dans leur café d'habitude; et s'ils étaient
-partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le
-canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les
-manches se retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis
-bras remuants, maladroits à ce travail d'homme, brillaient
-de rose entre les éclairs de feu des avirons relevés.</p>
-
-<p>On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein
-air libre et vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil
-dardant sur la tête, la flamme miroitante de tout ce qui
-étourdit et éblouit dans ces promenades coulantes, cette
-ivresse presque animale de vivre que fait un grand fleuve
-fumant, aveuglé de lumière et de beau temps.</p>
-
-<p>Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait
-au fil du courant. Et lentement, ainsi que
-ces écrans où tournent les tableaux sous les doigts d'enfants,
-se déroulaient les deux rives, les verdures trouées
-d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée
-par la marche des dimanches; les barques aux couleurs
-vives noyées dans l'eau tremblante, les moires remuées
-par les yoles attachées, les berges étincelantes, les bords
-animés de bateaux de laveuses, de chargements de sable,
-de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le
-jour splendide laissait tomber des douceurs de bleu
-velouté dans le creux des ombres et le vert des arbres;
-une brume de soleil effaçait le Mont-Valérien; un rayonnement
-de midi semblait mettre un peu de Sorrente au
-Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets
-verts, allongeaient leurs vergers pleins de linges
-étincelants. Le blanc des villas brillait sur les hauteurs
-penchées et le long jardin montant de Bellevue.</p>
-
-<p>Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage,
-le jour jouait sur les nappes, sur les verres, sur la
-gaieté des robes d'été. Des poteaux peints, indiquant
-l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté sur de petites
-langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants,
-de petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants
-et frissonnants, penchant devant eux un reflet de chair
-sur les rides du courant.</p>
-
-<p>Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur
-sous les saules, dans le pré dru d'un bord de
-l'eau, l'équipage se débandait; la troupe s'éparpillait et
-laissait passer la lourdeur du chaud dans une de ces
-siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées
-sous des ombres de branches, et ne montrant d'une société
-qu'un morceau de chapeau de paille, un bout de
-vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui flotte et surnage
-d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure
-où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des
-maisons de Paris faisait monter une lumière d'éclairage.
-Et puis c'était le dîner, les grands dîners du canot, les
-barbillons au beurre et les matelotes dans les chambres
-de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les faims
-dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures
-de nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses,
-de cris, des fraternités, des expansions, des
-chansons et des bonheurs du mauvais vin&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Hé! là-bas, mon petit ange, toi&hellip;&mdash;dit un soir,
-à un de ces dîners, Anatole à une femme,&mdash;tu vas bien
-sur la matelote. Un peu de discrétion, mon enfant&hellip; Je
-te ferai observer que nous sommes encore trois à servir,
-et qu'il doit venir un quatrième&hellip; Hé! Malambic?&hellip; tu
-l'as connu, toi, Chassagnol?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! Chassagnol&hellip; Tu connais ses histoires,
-dis donc?</p>
-
-<p>&mdash;Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois
-ans que je ne l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait
-quitté la veille. Il me demande: Qu'est-ce que tu fais
-demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai vous retrouver;
-et il file&hellip; Avec Chassagnol, on ne sait jamais&hellip;
-Il ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord
-un héritage de trente mille francs qui lui est tombé.</p>
-
-<p>&mdash;Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,&mdash;fit
-Anatole, et se tournant vers une voisine:&mdash;Julie, vous
-allez avoir à côté de vous un monsieur qui a trente mille
-francs&hellip; ne le tutoyez pas la première&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais il ne les a plus&hellip; Voilà l'histoire,&mdash;reprit
-Malambic.&mdash;Il palpe l'argent d'un oncle, un curé, je
-ne sais plus&hellip; Il le met dans sa malle, ce n'est pas une
-blague, et il part voir du Rembrandt dans le pays, du
-vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du
-Rembrandt dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il
-fait l'Allemagne. Il flâne des mois dans des villes à tableaux&hellip;
-Il se paye des rafles de bric-à-brac chez les juifs&hellip;
-Des musées d'Allemagne, il tombe sur les musées d'Italie,
-et là, une flâne, tu penses!&hellip; dans les ghettos, les tableaux,
-la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes
-de six heures devant une toile! Avec ça, tu sais
-qu'il a l'habitude d'aider ses admirations en se donnant
-une petite touche d'opium; il prétend qu'il est comme
-les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris
-du hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux
-qu'il faut qu'il se grise&hellip; La fin de tout cela, c'est qu'après
-s'être flanqué une bosse d'objets d'art, tout battu
-les palais, les collections, les chefs-d'&oelig;uvre, les villes,
-les villages, tous les trous de l'Italie, éreinté, rafalé, à
-sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce qu'il
-traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de
-Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles?
-qui était là-bas pour une copie du Giotto, que sa ville
-lui avait commandée. C'est lui, Rouvillain, qui m'a raconté
-ça&hellip; Mais c'est la fin qui est superbe, tu vas voir&hellip;
-Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme
-des musées, qui avait des &oelig;illères dans la rue, qui n'aurait
-pas pu dire si les femmes portaient des chapeaux
-de paille ou des bonnets de coton&hellip; enfin Chassagnol,
-en traversant le marché, voit une jeune fille qui vendait
-des volailles, mais une jeune fille&hellip; tu ne connais pas
-ça, toi&hellip; la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive&hellip;
-une vierge de primitif, enfin merveilleuse! J'ai
-vu l'esquisse que Rouvillain en a faite, comme cela, avec
-ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges&hellip; ça a un
-caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa
-main. La vendeuse de poulets, qui était l'<i lang="it" xml:lang="it">innamorata</i>
-d'un très-beau garçon beaucoup mieux que Chassagnol
-le refuse net. Alors, devine ce que fait Chassagnol! Il y
-avait dans la maison une s&oelig;ur très-laide, une vraie caricature
-de la beauté de l'autre&hellip; De désespoir, mon cher,
-et pour se rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a
-épousée! Et, là-dessus, il est revenu sans un sou, avec
-une paysanne et des chambranles de cheminée en marbre
-provenant de la démolition d'un palais de Gênes,
-marié, pas changé, et&hellip; parbleu comme le voilà!&mdash;fit
-Malambic en coupant sa phrase.</p>
-
-<p>Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit
-noir que ses plus vieux amis lui avaient toujours vu, et
-qui semblait sa seconde peau.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi,&mdash;lui dit Anatole en lui serrant la main,&mdash;on
-n'était pas sûr que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a
-pas attendu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui&hellip; je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre
-heures&hellip; Je sais, je suis en retard,&mdash;fit Chassagnol, et
-il s'assit.</p>
-
-<p>Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir
-qui ne parlait pas, tombait sur sa gaieté.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! dis donc,&mdash;fit Anatole,&mdash;tu as donc été
-en Italie?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?&hellip; oui, oui, en Italie&hellip; En Italie certainement&hellip;</p>
-
-<p>Et Chassagnol s'arrêta, s'enfonçant dans un de ces
-silences qui repoussent les questions. Penché sur son
-assiette, il avait l'air d'être à cent lieues des gens et des
-paroles de là, d'être ramassé en lui-même et tout seul,
-absent du dîner, ignorant de la présence des autres. Ses
-sens mêmes paraissaient concentrés et retirés à l'intérieur,
-sans contact avec un voisinage humain de semblables
-et de vivants.</p>
-
-<p>La folie du dîner ne tardait pas à revenir, passant
-par-dessus la tête de ce convive qui faisait le mort, et
-que les femmes ne regardaient même plus. Le café venait
-d'être apporté sur la table, quand Chassagnol appelant
-à lui, d'un brusque coup de coude, l'attention d'Anatole:</p>
-
-<p>&mdash;Mon voyage d'Italie, hein, n'est-ce pas? Qu'est-ce
-que tu me disais? L'Italie? Ah! mon cher! Les primitifs&hellip;
-vois-tu, les primitifs! les <i>Uffizi</i>! Florence! Ah! les
-primitifs!</p>
-
-<p>&mdash;Malambic! Malambic!&mdash;cria une voix de femme
-interrompant la tirade,&mdash;la ronde du Bas-Meudon!&hellip;
-Et tout le monde à l'accompagnement!&hellip; Le monsieur
-qui parle, là-bas&hellip; de la musique! Voyons! un peu de
-couteau sur votre verre!</p>
-
-<p>Quand la ronde fut finie:&mdash;Tiens! les voilà qui vont
-être embêtants, à parler de leurs machines,&mdash;fit une
-femme qui se leva, et entraîna les autres femmes au
-dehors, à l'air, au crépuscule, sur le chemin barré de
-bancs, devant le cabaret.</p>
-
-<p>Chassagnol était resté penché sur Anatole avec une
-phrase commencée, arrêtée sur les lèvres. Il reprit, dans
-le silence fait par la fuite des femmes et le recueillement
-des hommes fumant leurs pipes:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les primitifs!&hellip; Cimabué! Des tableaux
-comme des prières&hellip; La peinture avant la science, avant
-tout, avant l'art! Ricco de Candie&hellip; Les Byzantins&hellip;
-les mains de Vierge comme des eustaches&hellip; l'Ingénu
-barbare&hellip;</p>
-
-<p>Il s'arrêta, et revenant à son habitude de parler en
-manches de chemise, il ôta son habit, et s'asseyant sur
-la table, ne s'adressant plus trop à Anatole, mais parlant
-à tous ceux qui étaient là, à un vague public, aux
-murs, aux têtes coloriées de tirs à macarons accrochés
-de travers sur la chaux vive de la pièce, il continua:&mdash;Oui,
-la mosaïque byzantine, la cathèdre, la Mère de
-Dieu en impératrice, le petit Jésus porphyrophore&hellip; adorable!
-Des ciels d'or, des nimbes&hellip; <i lang="la" xml:lang="la">Ave gratia</i>! une
-parole d'or qui s'envole d'un tableau de Memmi&hellip; des
-anges d'orfévrerie, de reliquaire, les ailes arrosées de
-rubis, Memmi!&hellip; des rêves&hellip; des rêves qu'on dirait faits
-sous le grand rosier de Damas du couvent florentin de
-Saint-Marc&hellip; Et Gaddi! magnifique&hellip; des casques de
-rois à barbe pointue, où des oiseaux battent des ailes&hellip;
-Gaddi! la terreur du décor de la Bible, l'Orient de la
-Bible&hellip; un dessinateur de Babylones&hellip; des femmes aux
-mentonnières de gaze près de grands fleuves verts, des
-paysages comme celui du premier meurtre, des firmaments
-où il y a le sang d'Abel sous le sang du Christ!&hellip;
-Et Gentile de Fabriano! La chevalerie&hellip; des lances, des
-chameaux, des singes, tout le moyen âge de Delacroix&hellip;
-Fiesole, la <i>transfiguration</i> prêchée par Savonarole,
-l'ange de la peinture à l'&oelig;uf&hellip; le miniaturiste du paradis&hellip;
-Des saintes comme des hosties&hellip; des hosties, des
-pains à cacheter célestes, hein, c'est ça?&hellip; Botticelli&hellip;
-il vous prend comme Alfred Durer, celui-là&hellip; des plis
-cassés d'un style! des chairs souffrantes&hellip; des lumières
-boréales&hellip; Et Lippi, l'amoureux des blondes&hellip; Masaccio&hellip;
-un grand bonhomme! le trait d'union entre
-Giotto et Raphaël&hellip; C'est la Foi qui va à l'Académie&hellip;
-l'Art s'incarnant dans l'humanité&hellip; <i lang="la" xml:lang="la">Et homo factus
-est</i>&hellip; voilà, hein?&hellip; Et ses fonds! des rangées de crânes
-de sénats marchands&hellip; des profils vulturins penchés sur
-la délibération des intérêts&hellip; Et une variété dans tous
-ces gens-là! Il y a les virgiliens&hellip; Cosimo Roselli&hellip; Des
-tableaux qui vous font chanter: <i lang="la" xml:lang="la">En nova progenies</i>!&hellip;
-Baldovinetti&hellip; la Fête-Dieu dans une toile&hellip; Et puis,
-des embryons de Michel-Ange, Pollaiolo qui vous casse
-les reins d'Antée dans le cadre d'une carte de visite&hellip;
-toute la gestation de la Renaissance, ces hommes-là!&hellip;
-Et Ghirlandaio! le saint Jean-Baptiste, le Précurseur&hellip;
-Il renoue les deux Romes, il mène Dieu au Panthéon,
-il met des frises d'amour dans le gynécée de la Nativité&hellip;
-Il pose le toit de la crèche sur les colonnes d'un
-temple, il berce le petit Jésus dans le sarcophage d'un
-augure&hellip; Ghirlandaio&hellip; positivement, n'est-ce pas,
-hein?</p>
-
-<p>A ce «hein?» de Chassagnol, la porte s'ouvrit violemment.
-On entendit les femmes crier: «En barque!
-en barque!» Et presque aussitôt une irruption folle,
-prenant les hommes par les bras, les soulevant de leurs
-tabourets, les traîna, avec Chassagnol, jusqu'au canot.</p>
-
-<p>&mdash;La Grande! au gouvernail!&mdash;commanda Anatole
-à une femme; et il passa un aviron à Chassagnol pour
-qu'il ne parlât plus.</p>
-
-<p>Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café
-et des glorias, dans le tralala d'un refrain déchirant un
-couplet populaire.</p>
-
-<p>Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant
-d'un côté, s'éclairait de l'autre du rose du soleil
-couché. Il ne semblait plus passer que des voix sur les
-rives; et sous les arbres du bord murmuraient des
-causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait
-pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le
-doute de l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient
-des profils bizarres, menaçants; de grands noirs d'huile
-s'étendaient sur l'eau dormante; les peupliers se massaient
-avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la
-cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une
-lanterne jaune accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement
-le repos de la nuit descendit en s'épandant sur
-le sommeil du paysage où les sonorités s'éteignaient.
-L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques.
-Le bruit du passant expira sur le chemin de halage.
-Rien ne s'entendit plus qu'un frissonnement de courant,
-un tintement, l'heure qui tombe d'un clocher de banlieue,
-l'agaçante crécelle d'une grenouille, le roulement
-lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un
-pont. La lune montait, marchait avec le canot, comme
-si elle le suivait, jouait à cache-cache derrière les
-arbres, surgissant à leur bord et découpant leurs feuilles,
-puis passant derrière leur masse, et brillant à travers
-en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle
-éclaboussait de gouttes d'éclairs et d'argent un jonc, le
-fer de lance d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière,
-une petite anse mystérieuse, une racine, un tronc
-mort; et souvent les rames, en entrant dans l'eau, frappaient
-dans sa lumière tombée et coupaient sa face en
-deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de
-bal voilée de dentelle noire; les étoiles de l'été y faisaient
-comme un fourmillement de fleurs de feu. La
-terre et sa rumeur finissante mouraient dans le dernier
-écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé,
-bercé par le clapotement continu de l'eau et par
-l'égouttement scandé de chaque coup d'aviron, comme
-par une mélancolique musique de plainte où tomberaient
-des larmes une à une. Une fraîcheur se levait
-dans le soir comme un souffle venant d'un autre monde
-et caressait les visages chauffés de soleil sous la peau.
-Des branches pendantes et balayantes de saules mettaient
-parfois contre les joues des chatouillements de
-chevelure&hellip;</p>
-
-<p>Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur
-dans laquelle les canotiers glissaient, la douceur solennelle
-de l'heure, la majesté de sommeil de ce beau silence,
-glaçaient sur les lèvres la chanson, le rire, la parole.
-La Nuit, au fond de cette barque de Bohême,
-embrassait au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu.
-Les yeux, involontairement, se levaient vers cette attirante
-sérénité d'en haut, regardaient au ciel&hellip; Et la
-bêtise même des femmes rêvait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
-
-
-<p>L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant,
-Anatole fut obligé de descendre aux bas métiers
-qui nourrissent l'homme d'un pain qui fait d'abord rougir
-l'artiste, et finissent par tuer chez tant de peintres,
-sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute
-aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa
-les affaires d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement:
-les panneaux, dont on déjeune, les paysages de
-Suisse qui donnent l'argent d'une paire de souliers. Il
-fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait son
-état: des portraits de morts, d'après des photographies;
-des dessins décolletés, pour la Russie; des dessus de
-cartons de modes pour Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises
-de Chemins-de-Croix au rabais, qu'il peignait
-à la diable, aidé de deux ou trois camarades de l'atelier,
-avec le procédé des tableaux de nature morte exposés
-sur le boulevard: chacun était chargé d'une couleur,
-préposé au rouge, au bleu ou au vert. La Passion marchait
-ainsi d'un train de poste, et l'on enlevait les <i>stations</i>
-pour la province au milieu de parodies effroyables
-et de charges du crucifiement qui mettaient dans la
-bouche de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!</p>
-
-<p>Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous
-manquait. Mais il finissait toujours par venir un hasard,
-une chance, quelque occasion; et, dans les moments les
-plus désespérés, un petit manteau-bleu apparaissait dans
-l'atelier, un homme providentiel, singulièrement informé
-des <i>noces</i> et des <i>dèches</i> d'artistes, surgissant le matin
-devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins
-d'argent possible, leur achetant deux ou trois esquisses
-qu'il marquait par derrière d'une pointe à son nom.
-L'homme <i>à la fabrique</i>, c'est ainsi qu'on l'appelait, était
-un petit homme, habillé de couleurs sobres, portant des
-guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur d'affaires
-qui a toujours une voiture pour ses courses. Il
-avait du militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant,
-le teint bilieux, les yeux bridés, le nez d'un garçon
-de place napolitain, une bouche sans dessin dans
-une barbe noire. Il faisait son principal commerce de
-l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau
-monde qui boivent du champagne confectionné à Montmorency.
-Ses plus gros prix étaient soixante francs;
-mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient sympathiques
-et aux peintres de style; et de soixante francs
-il descendait à quatre francs juste pour les petites compositions.
-Pour peu qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il
-lui faisait faire toutes sortes de choses; il apportait des
-esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y mît du piquant,
-qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il
-faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de
-six. Il venait encore souvent avec des panneaux sur lesquels
-étaient lithographiés des sujets de bergerie, des
-Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la peine de
-couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions,
-s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots
-d'art: «C'est creux&hellip; ça fait lanterne&hellip;,» demandait
-plus de plis aux robes de vierges, des lumières dans les
-yeux, du modelé partout, un tas de petites touches «tic
-comme ça» au bout des doigts et de la conscience, et de
-l'outremer dans les ciels.</p>
-
-<p>Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent,
-qu'Anatole, à la fin, préféra travailler pour M. Bernardin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
-
-
-<p>M. Bernardin, un embaumeur, le rival de Gannal, se
-trouvait occupé à faire des préparations anatomiques pour
-le musée Orfila. C'était un préparateur d'un grand mérite,
-auquel n'avait guère manqué jusque-là, pour devenir
-célèbre, que la chance d'embaumer des hommes
-connus. Il était parvenu à conserver le poids et le volume
-de la nature à ses préparations; seulement il ne pouvait
-les empêcher de prendre, avec le temps, une couleur de
-momification qui détruisait toute illusion. Il proposa à
-Anatole de les peindre d'après les modèles qu'il lui
-fournirait. Et ce fut alors qu'Anatole alla tous les jours à
-une belle et grande maison dans la rue du Faubourg-du-Temple.
-Il montait au cinquième, à une petite chambre
-de domestique, trouvait là le membre préparé, et, à
-côté, le membre, écorché frais par Bernardin, et qui devait
-lui servir de modèle pour les tons.</p>
-
-<p>Quelquefois, en travaillant, il hasardait un regard dans
-la cour; et il n'était pas trop rassuré en voyant toutes
-les têtes des locataires et l'horreur de tous les étages
-tournées vers sa mansarde.</p>
-
-<p>Un jour, s'étant mis un peu de sang aux doigts en
-changeant de place son modèle, il voulut se laver dans
-une grande terrine, dont il n'avait pas vu dans l'ombre
-la teinte sanguinolente. Comme il retirait ses mains,
-lui vint aux doigts quelque chose comme une peau qui
-ne finissait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! celle-là, c'est d'une jeune fille&hellip;&mdash;dit négligemment
-M. Bernardin, en train de préparer de l'ouvrage
-pour le lendemain.&mdash;Oui, c'est le moment&hellip;
-après le carnaval&hellip; le passage des femmes dans les hôpitaux&hellip;</p>
-
-<p>Il prit un tel frisson à Anatole, qu'il ne revint plus.
-Cela étonna M. Bernardin qui le payait bien.</p>
-
-<p>A quelques semaines de là, il n'était bruit à Paris
-que d'un meurtre mystérieux, d'une femme coupée en
-morceaux, dont on avait trouvé la tête dans la fontaine
-du quai aux Fleurs. On frappa chez Anatole: c'était
-M. Bernardin. Il avait été chargé d'embaumer cette
-femme, que la police voulait faire exposer et reconnaître.
-Mais comme elle avait séjourné sous l'eau et qu'elle avait
-des taches, M. Bernardin, qui voulait faire un chef-d'&oelig;uvre,
-frapper un coup de maître, avait pensé à faire
-<i>raccorder</i> la malheureuse; il venait demander à Anatole
-de passer des glacis dessus.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, c'est mon avenir,&mdash;dit-il à Anatole.
-Et il lui offrit un gros prix.</p>
-
-<p>Anatole, que la Morgue avait toujours attiré, et qui
-était naturellement curieux des grands crimes, se laissa
-décider. Et une demi-heure après, derrière le rideau
-tiré de la salle, il travaillait à couvrir, en couleur chair,
-les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue
-de la Barillerie, plus blanc qu'un linge, faisait la raie,
-tandis que M. Bernardin, retirant l'un après l'autre de
-la tête ses yeux en émail, essuyait dessus, soigneusement,
-la buée avec son foulard!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXX</h2>
-
-
-<p>Au bout de tous ces travaux de raccroc tombait dans
-l'atelier la misère que l'artiste appelle de son petit nom
-la <i>panne</i>.</p>
-
-<p>L'hiver revint cette année-là au commencement du
-printemps. Tous les fournisseurs du quartier étaient
-usés, «brûlés». Anatole condamna au feu un vieux
-fauteuil qui boitait. Du fauteuil, il passa aux tiroirs du
-chiffonnier, et arriva à ne laisser de ses meubles que
-les deux côtés qui ne touchaient pas au mur. Les amis
-avaient fui devant le froid et l'absence de tabac. Alexandre
-était parti pour Lille, où l'appelait un engagement.
-Et il ne restait plus à Anatole qu'un camarade, qui avait
-pris dans son existence la place d'Alexandre.</p>
-
-<p>Il est en Russie un plat national et religieux, l'<i>Agneau
-de beurre</i>, un agneau à la toison faite avec du beurre
-pressé dans un torchon, aux yeux piqués de petits points
-de truffe, à la bouche portant un rameau vert. Les
-Russes attachent une grande importance à la confection
-artistique de cet agneau qu'on sert dans la nuit de Pâques.
-Un cuisinier français, maître de cuisine chez le prince
-Pojarski, pendant un séjour du prince à Paris, s'était
-mis à étudier chez un sculpteur d'animaux pour se faire
-un talent de modeleur de pareilles pièces en beurre et
-en suif. Au milieu de ses études, saisi par l'amour de
-l'art, il avait donné sa démission de cuisinier pour se
-faire artiste. Et ses économies mangées, par ce hasard
-des rencontres qui accroche les malheureux, par cet
-instinct du ménage à deux qui associe presque toujours
-par paires les pauvres diables pour faire front aux duretés
-de la vie, il était devenu le compagnon de lit d'Anatole.</p>
-
-<p>La panne continuait pendant l'été et l'automne. Tout
-manquait, jusqu'à l'homme à la fabrique. Bardoulat&mdash;c'était
-le nom du camarade d'Anatole&mdash;commençait à
-donner des signes de démoralisation.</p>
-
-<p>&mdash;C'est drôle! décidément, c'est drôle!&mdash;répétait-il&mdash;nous
-voilà à ramasser des bouts de cigarettes pour
-fumer, à présent. Ah! c'est drôle, l'art! très-drôle! maintenant,
-quand je sors dehors, je marche au milieu de la
-rue: tu comprends, si j'avais le malheur de casser un
-carreau!&hellip; Oh! très-drôle, tout ça! très-drôle, très-drôle!</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher&mdash;lui disait Anatole pour le remonter&mdash;tu
-cultives un genre qui a eu du succès à Jérusalem,
-mais qui est mort avec Jérémie&hellip; Que diable! nous n'en
-sommes pas encore à la misère de Ducharmel&hellip; Ducharmel,
-tu sais bien? auquel on a fait, depuis qu'il est
-mort, un si beau tombeau par souscription&hellip; Lui, la
-Providence l'avait affligé d'un enfant&hellip; Sais-tu ce qu'un
-jour, que son moutard avait faim, il a trouvé à lui donner
-à manger?&hellip; Une boîte de pains à cacheter blancs!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXI</h2>
-
-
-<p>Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au
-<i>Désespoir</i>, chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour
-neuf sous. Et l'estomac à demi rempli, sans un liard pour
-une consommation, regardant à travers les rideaux les
-gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient tristement.</p>
-
-<p>Alors commençait la veillée, la causerie, et presque
-toujours l'ironie d'une conversation succulente. Curieux
-de tout ce qui avait un caractère étranger, enclin d'ailleurs
-à cette gourmandise d'imagination qui lui faisait
-demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus
-et de noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien
-chef du prince Pojarski sur son passé; et le cuisinier,
-s'animant au souvenir du feu de ses fourneaux, et comme
-repris par sa première profession, lui parlait cuisine, et
-cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les
-cailles des gouvernements de Toul et de Koursk, les
-gélinottes de Wologda, Arkhangel, Kazan; les coqs de
-bruyères, les bécasses de bois, les sangliers des gouvernements
-de Grodno et de Minsk; les jambons, les
-pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année
-dans les glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la
-délicatesse des poissons vivant dans ces fleuves de glace:
-les sterlets du Volga, l'esturgeon du lac Ladoga, les
-saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le
-meilleur apprêt est celui dit du <i>Cabaret rouge</i>; et les
-truites de Gatschina, les <i>carassins</i> des environs de Saint-Pétersbourg,
-les éperlans de Ladoga, les goujons perchés,
-les goujons délicieux de Moscou, les riapouschka,
-les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le carême
-pour le <i>stschi</i> maigre, et dans la semaine du carnaval
-pour les <i>blinis</i>. Et de l'énumération, Bardoulat passait
-impitoyablement aux détails de son ancien art, avec des
-termes techniques, des explications, des gestes qui semblaient
-remuer les choses dans la casserole, des mots
-qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick,
-le potage aux concombres liés, au moment de
-servir, avec de la crème double et des jaunes d'&oelig;uf,
-dans lequel on met les membres de deux jeunes poulets
-cuits dans le velouté du potage.</p>
-
-<p>&mdash;Le velouté du potage!&mdash;répétait Anatole, comme
-pour se faire passer sur la langue la friandise de l'expression.</p>
-
-<p>Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans
-l'extravagance des soupes: le potage de sterlet aux foies
-de lotte, mouillé de vin de Champagne, les bortsch, les
-stschi à la paresseuse, le bouillon de gribouis, fait de ces
-exquis champignons qui ne viennent que sous les sapins,
-les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux
-morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises,
-pour les grandes chaleurs&hellip;</p>
-
-<p>Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des
-plats que l'autre évoquait toujours, les petits pâtés de
-vesiga, les coulibiac de feuilletage aux choux, les varenikis
-lithuaniens, les vatrouschkis au fromage blanc, les
-sausselis farcis des pellmènes sibériens, les ciernikis et
-nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail
-d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il
-lui entrait des rêves dans l'estomac.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vois-tu ce qu'il faut manger,&mdash;lui dit une
-fois l'ancien chef,&mdash;au premier argent que nous aurons,
-j'en fais un, tu verras! Un faisan à la Géorgienne!&hellip;
-C'est qu'il faut du raisin.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!&mdash;dit négligemment Anatole,&mdash;j'en ai vu
-chez Chevet&hellip; vingt francs la boîte, mon Dieu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Écoute!&mdash;fit le chef, et se mettant à parler comme
-un livre de cuisine,&mdash;tu vides, tu flambes, tu trousses
-ton faisan&hellip; tu le bardes, tu le mets dans une casserole&hellip;
-ovale, la casserole&hellip; tu enlèves avec précaution les pellicules
-d'une trentaine de noix fraîches, et tu les mets
-dans la casserole.</p>
-
-<p>&mdash;Bon!</p>
-
-<p>&mdash;Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et
-la chair de quatre oranges&hellip; tu verses cela sur ton faisan,
-tu ajoutes un verre de Malvoisie, autant d'infusion
-de thé vert&hellip; Tout cela sur le feu, une heure avant de
-servir, et lorsque c'est cuit&hellip; tu as ajouté, bien entendu,
-gros comme un &oelig;uf de beurre fin&hellip; Tu passes les trois
-quarts de la cuisson à la serviette pour la réduire avec
-une bonne espagnole&hellip; Tu sers&hellip; Et ce que c'est bon!
-Ah! mon ami!</p>
-
-<p>&mdash;Assez!&mdash;dit d'un ton impératif Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, assez,&mdash;dit mélancoliquement l'ancien chef
-de cuisine du prince Pojarski.</p>
-
-<p>Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice
-abominablement irritant, torture de tentation pareille
-à celle qu'auraient des naufragés si, dans le ciel
-au-dessus d'eux, le <i>Parfait Cuisinier</i> s'ouvrait avec des
-recettes écrites en lettres de feu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXII</h2>
-
-
-<p>Par une journée de froid noir, en décembre, où ils
-étaient restés au lit, couchés avec leurs vareuses, à
-jouer au piquet, il leur prit l'idée d'aller se chauffer
-gratis dans un endroit public.</p>
-
-<p>Ils étaient sur le boulevard, ne sachant trop où ils
-entreraient, hésitant entre le Louvre et un bureau d'omnibus,
-lorsque Anatole dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! si nous allions aux commissaires-priseurs?
-Il y a longtemps que j'ai envie d'acheter un mobilier en
-bois de rose&hellip;</p>
-
-<p>Bardoulat ne fit pas d'objection. Ils arrivèrent au long
-corridor de la rue des Jeûneurs, entrèrent dans une
-première salle et s'assirent sur deux chaises, les pieds
-posés sur la bouche d'un calorifère, le corps ramassé
-dans la chaleur qu'il faisait. Au bout de quelques instants
-seulement ils regardèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Anatole,&mdash;une esquisse de Lestonnat&hellip;
-Tiens!&hellip; une autre&hellip; C'est encore de lui, ça&hellip; Et ça
-aussi&hellip; Une crânement bonne chose, cette esquisse-là&hellip;
-Langibout, je me rappelle, quand il la lui a montrée,
-était joliment content&hellip; Que c'est drôle, qu'il <i>lave</i> tout
-ça!&hellip; Il est donc connu à présent, qu'il se paye une
-vente&hellip; Ah! voilà Grandvoinet&hellip; là-bas, dans le coin,
-ce grand&hellip; C'était son intime&hellip; Il va nous dire&hellip; Eh!
-Grandvoinet&hellip;</p>
-
-<p>Grandvoinet arriva à Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! c'est toi? Bonjour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça se vend-il?</p>
-
-<p>Grandvoinet ne répondit que par un signe de tête
-triste.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! pourquoi vend-il?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?&hellip; Tu n'as donc pas lu l'affiche?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il est mort&hellip; simplement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mort! bah?&hellip; Comment, lui!&hellip; Sapristi! Lestonnat&hellip;
-un garçon auquel, à l'atelier, le père Langibout et tout
-le monde croyaient tant d'avenir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! le voilà, à présent, son avenir!</p>
-
-<p>Et Grandvoinet montra de l'&oelig;il à Anatole, au bas du
-bureau du commissaire-priseur, une pauvre maigre
-jeune femme, vêtue du deuil propre et pauvre de la misère,
-en chapeau, les épaules serrées dans un châle reteint.
-Elle était là, droite, ne bougeant pas, les mains
-dans le creux de sa jupe, avec une figure d'une pâleur
-jaune, et son chagrin à peine séché dans les yeux. A
-côté d'elle, et de fatigue se penchant par moments contre
-son bras, un enfant de deux ou trois ans, juché sur la
-chaise trop haute pour lui, laissait pendre ses deux
-jambes qu'il remuait, et dont les pieds, en se tortillant,
-se tournaient l'un sur l'autre; et puis il regardait vaguement,
-d'un air étonné et distrait, de l'air des enfants
-trop petits pour voir la mort, et qui sont amusés d'être
-en noir.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi est-il mort?&mdash;demanda Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi?&hellip; De la peinture, mon cher&hellip; de ce joli
-métier de galère-là!&mdash;fit Grandvoinet d'un ton d'amertume
-sourde.&mdash;Les bourgeois croient que c'est tout
-rose, notre vie, et qu'on ne crève pas à ce chien de travail-là!
-Tu la connais, toi: l'atelier, depuis le matin six
-heures jusqu'à midi; à déjeuner, deux sous de pain et
-deux sous de pommes de terre frites; après ça, le Louvre,
-où l'on peint toute la journée&hellip; Et puis, le soir, encore
-l'école, le modèle de six à huit heures, et ce qu'on fait
-en rentrant chez soi&hellip; Trouvez le temps de dîner seulement
-là-dedans! Ah! elle est jolie, l'hygiène, avec la
-gargotte, les embêtements, les échignements pour les
-concours, les éreintements d'estomac, de tête, de piochade,
-de volonté et de tout&hellip; Va, il faut en avoir une
-santé et un coffre pour y résister!&hellip; Soixante-quinze
-francs! Mais c'est son plafond pour la Tanucci, l'esquisse,
-qu'on vend&hellip; Quatre-vingts! Est-ce fin de ton, hein?&hellip;
-Quatre-vingt-cinq! Je suis capable de ne rien avoir&hellip;
-Enfin, j'ai tout de même eu une bonne idée de mettre
-au clou ma montre et ma chaîne&hellip; Si je n'avais pas
-poussé, ce gueux de Lapaque aurait tout eu pour rien&hellip;
-Quatre-vingt-quinze!&hellip; On n'a pas idée de ça: il n'y a
-que lui de marchand ici&hellip;</p>
-
-<p>La vente se traînait péniblement avec l'horrible ennui
-d'une vacation qui ne va pas. Les enchères misérables
-languissaient. Rien n'avait amené le public à cette dernière
-exposition d'un peintre à peu près inconnu des
-amateurs, qui n'avait de talent que pour ses camarades,
-et dont les autres peintres achetaient les esquisses pour
-«se monter le coup». D'ailleurs, la mode n'existait pas
-encore des ventes d'artistes; et il pesait sur le marché
-de l'art les préoccupations politiques de la fin de cette
-année 1847.</p>
-
-<p>Des gens qui étaient là, des vingt personnes espacées
-autour des tables, la moitié était venue, comme Anatole
-et son ami, pour se chauffer. A peine si trois ou quatre
-faisaient un petit mouvement d'avance, quand une toile
-passait devant eux; et, dans un coin, un homme au
-chapeau roux dormait tout haut. De temps en temps, un
-passant regardait, de la porte de la salle, les cadres, les
-panneaux, le chevalet Bonhomme, les cartons, le mannequin;
-et voyant si peu de monde, il n'avait pas le
-courage d'entrer. Le gros commissaire-priseur, renversé
-sur son fauteuil et se grattant le dessous du menton
-avec son marteau d'ivoire, se laissait aller à bâiller; le
-crieur ne donnait plus que la moitié de sa voix; et jusqu'au
-dos des lourds Auvergnats emportant les numéros
-adjugés, tout et tous semblaient mépriser cette peinture
-qui se vendait si mal, ce talent que la réclame de la
-mort n'avait pas fait monter.</p>
-
-<p>Enfin, on arrivait à la fin de la vente.</p>
-
-<p>La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse,
-plus humiliée à chaque nouvelle adjudication, comme si,
-devant les morceaux de la vie de son mari vendus si bon
-marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle avait placé
-sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et,
-paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir
-du soir, il regardait en dessous cette douleur de jeune
-veuve avec de gros yeux sensuels de célibataire sceptique.
-Il criait, pressait les enchères, disait:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, il y a un cadre!&mdash;ou bien:&mdash;Une
-belle femme nue, messieurs!&hellip; Pas d'erreur?&hellip; Vu?&hellip;
-On y renonce?&mdash;Il jetait sur les toiles, à mesure
-qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques plaisanteries
-de son métier, qui enterrent l'&oelig;uvre d'un mort dans une
-profanation de risée.</p>
-
-<p>&mdash;Le misérable!&mdash;fit Grandvoinet indigné,&mdash;il
-<i>égaye</i> la vente!&hellip; Ah! si sa femme, avec les frais, a seulement
-de quoi payer les dettes!</p>
-
-<p>Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de
-cette triste scène. Dans la rue:</p>
-
-<p>&mdash;Merci!&mdash;dit Bardoulat,&mdash;ayez donc du talent!</p>
-
-<p>Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat,
-sa vareuse ôtée, allait se coucher, il le vit prendre
-la redingote commune.</p>
-
-<p>&mdash;Tu prends notre redingote?&mdash;lui dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sors un moment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;A cette heure-ci?&hellip; Coquin!</p>
-
-<p>Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole
-que le thermomètre baissait: le lendemain, il fut étonné
-de se trouver seul dans son lit. La journée se passa sans
-nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint pas. Le
-matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander
-s'il ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue,
-quand il reçut un petit billet de Bardoulat. Bardoulat
-s'avouait dégoûté de l'art, et il demandait pardon à Anatole
-de l'avoir quitté si brusquement, mais il n'osait
-plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé
-comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en
-courrier pour la Russie.</p>
-
-<p>&mdash;Cet animal-là!&mdash;fit Anatole,&mdash;il aurait bien dû
-mettre la redingote dans sa lettre, d'autant plus qu'il est
-parti avec les derniers quarante sous de la maison!&hellip;
-Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses histoires de
-cuisine, c'était le <i>supplice de Cancale!</i>&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIII</h2>
-
-
-<p>Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la
-Révolution, la crise de l'argent.</p>
-
-<p>Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à
-s'employer dans une série de portraits des députés de la
-Constituante. Mais après cela, des semaines, des mois
-se passaient sans qu'il trouvât autre chose à faire que
-l'en-tête d'une romance légitimiste: <i>Où est-il?</i> qu'il
-exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines.
-Puis, la gêne des temps croissant, il arriva à
-se laisser embaucher par un individu qui avait eu l'idée
-de placer en province des livres invendables, des <i>rossignols</i>
-de librairie, avec la prime d'une pendule ou
-d'un portrait au choix. Chaque portrait, y compris les
-mains, devait être payé 20 francs à Anatole, et l'on commençait
-la tournée par Poissy. Anatole et son meneur
-se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien
-dire du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la
-porte; et tout à coup, Anatole ouvrant une boîte qui
-contenait son portrait, se mettait à côté dans la pose,
-tandis que son compagnon, levant un mouchoir démasquait
-la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut
-aucun succès auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne
-réussit guère mieux dans les autres villes du département.
-Et, peu de jours avant les journées de Juin, Anatole
-retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant
-de partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de
-faire d'imagination un faux croquis d'après nature de
-l'épisode de la barrière de Fontainebleau: l'assassinat
-du général Bréa. Un journal illustré lui payait assez bien
-ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde
-mouture en lilhographiant un portrait du général, dont
-il vendait pour une trentaine de francs.</p>
-
-<p>Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il
-eut beau chercher, courir, solliciter: un moment, il
-n'y eut plus que la faim à l'horizon désespéré de son
-lendemain.</p>
-
-<p>Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même
-avait presque toute déménagé au mont-de-piété.
-Il fouilla machinalement la poche de son gilet: le poisson
-d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé un peu
-d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas
-revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le
-vide de ses meubles: rien, il ne restait plus rien dont
-le clou eût voulu.</p>
-
-<p>Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le
-luxe de leurs toiles; il se mit à les découdre, trouva
-dessous la laine assez tassée en galette pour y pouvoir
-coucher, et courant les engager au premier bureau de
-commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à
-manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre
-pour son dîner. En se rationnant ainsi, il calculait qu'il
-avait de quoi vivre une huitaine de jours. Et il dormit
-sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.</p>
-
-<p>Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter.
-C'était simplement une situation tendue, une faillite
-momentanée de chance. Puis, il y avait, dans ce qui lui
-arrivait, une sorte de caractère, un côté pittoresque,
-comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son imagination.
-Cette misère absolue lui paraissait une extrémité
-extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait
-toujours adoré le pain de seigle: quand il en achetait un
-au Jardin des Plantes pour le donner aux animaux, il
-le mangeait.</p>
-
-<p>Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut
-tout heureux d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé
-par «une ancienne» après l'absinthe, et presque sur le
-pas de la gargotte où ils allaient entrer. Les lendemains
-se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de
-seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui
-le menaient jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta
-cet allongement de déveine et cette conjuration de
-contre-temps sans se laisser abattre. Il se roidissait dans
-sa philosophie, se disait que rien n'est éternel, trouvait
-en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas
-même la pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux
-hommes. Il espérait toujours avec une confiance vague,
-avec un ressouvenir instinctif du système des compensations
-d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un étalage
-sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur
-sa porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans
-une petite poche de cuir, le nom d'amis aisés venus
-pour le voir: il n'alla point chez eux, par une pudeur
-de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait toujours
-empêché d'emprunter.</p>
-
-<p>Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui
-dans les entrailles, il songea à aller chez sa mère, avec
-laquelle il était complètement brouillé, et qu'il ne voyait
-plus que le premier jour de l'an. Mais pensant au sermon
-que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit le
-parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses
-pains de seigle; mais, à une dernière digestion, des
-crampes si atroces le prirent qu'il fut forcé de se coucher.</p>
-
-<p>La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur
-ne s'apaisant pas, ses réflexions s'assombrissaient
-un peu, quand la clef tourna dans la porte. Il entendit
-un frou-frou de soie et de femme: c'était une vieille
-connaissance de ses parties de canot, qui venait lui
-demander dix sous pour aller manger une portion à un
-bouillon. Mais quand elle eut vu l'atelier, elle s'arrêta
-comme honteuse de demander à plus pauvre qu'elle, le
-regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire
-de la limonade, et s'en alla.</p>
-
-<p>Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant
-aller ses idées à des lâchetés, à des tentations de s'adresser
-à sa mère.</p>
-
-<p>Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra,
-ôta ses gants, fouilla dans ses poches, et en retira ce
-qu'elle avait rapporté du restaurant où quelqu'un l'avait
-emmenée: le citron des huîtres et le sucre du café. La
-limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda où
-était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un
-instant, puis tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant
-avec tous les paillassons de la maison qu'elle était
-allée ramasser sur les paliers. Elle alluma cela, mit la
-limonade sur le feu, en apporta un verre à Anatole, lui
-dit:&mdash;<i>Il</i> m'attend en bas,&mdash;et se sauva.</p>
-
-<p>Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang
-était passée. Anatole se sentait soulagé, et il se laissait
-aller à la somnolence de bien-être qui suit les grandes
-souffrances, quand Chassagnol entra chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! tu es malade?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai la jaunisse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la jaunisse,&mdash;reprit Chassagnol en répétant
-machinalement le mot d'Anatole, sans paraître y attacher
-la moindre idée d'importance ou d'intérêt.</p>
-
-<p>C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et
-sourd au dedans à ce que ses amis lui apprenaient d'eux,
-de leurs ennuis, de leurs affaires, de leurs maux. Généralement,
-il paraissait ne pas écouter, être loin de ce
-qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non qu'il
-eût mauvais c&oelig;ur, mais il était de ces individus qui ont
-tous leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand
-affolé d'art, était toujours parti, envolé, perdu dans les
-espaces et les rêves de l'esthétique, planant dans des
-tableaux. Cet homme se promenait dans la vie comme
-dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on
-rencontre des gens auxquels on donne, avant d'entrer,
-de distraites poignées de main. D'ailleurs la réalité des
-choses passait à côté de lui sans le pénétrer ni l'atteindre.
-Il n'y avait pas de misère au monde capable de
-le toucher autant qu'une <i>Famille malheureuse</i> bien
-peinte.</p>
-
-<p>&mdash;La jaunisse, ce n'est rien,&mdash;reprit-il tranquillement.&mdash;Seulement,
-il ne faut pas te faire d'embêtement&hellip;
-Je voulais toujours venir te voir&hellip; mais j'ai été
-pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu salonnier
-dans un journal sérieux&hellip; Et comme il ne sait pas
-un mot de peinture&hellip; Si on publiait dans le <i>Charivari</i>
-un Albert Durer, sans prévenir, il croirait que c'est de
-Daumier&hellip; Enfin, il fait un salon, le voilà maintenant
-critique artistique&hellip; C'est absolument comme un homme
-qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire&hellip;
-Alors il prend séance avec moi&hellip; Il me fait causer, il
-m'extirpe mes bonnes expressions, il me suce tout mon
-technique&hellip; C'est si drôle, un homme d'esprit! c'est si
-bête en art!&hellip; Enfin, je lui ai enfoncé un tas de mots:
-frottis, glacis, clair-obscur&hellip; Il commence à s'en servir
-pas trop mal&hellip; Il est capable de finir par les comprendre!&hellip;
-Eh bien, vrai, c'est amusant! Par exemple, je
-l'ai seriné à la sévérité, raide&hellip; Ça sera une cascade
-d'éreintements&hellip; Je lui ai dit qu'il s'agissait de nettoyer
-le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations,
-à ces milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent&hellip;
-Oh! la fausse peinture!&hellip; Du talent ou la
-mort! il n'y a que cela&hellip; Il faut décourager trois mille
-peintres par an&hellip; sans cela, dans dix ans, tout le monde
-sera peintre, et il n'y aura plus de peinture&hellip; Dans toute
-ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait
-y avoir un barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes
-mal venues, pas viables, pour l'exemple!&hellip; Mais, nom
-d'un chien! l'art, ça doit être comme le saut périlleux:
-quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse
-les reins!&hellip; On me dira: Ils mourront de faim&hellip; Ils ne
-meurent pas assez de faim! Comment! vous avez tous
-les encouragements, toutes les récompenses, tous les
-secours&hellip; j'en ai lu l'autre jour la statistique, c'est effrayant&hellip;
-les croix, les commandes, les copies, les portraits
-officiels, les achats de l'État, des ministères, du
-souverain quand il y en a un, des villes, des <i>Sociétés des
-amis des arts</i>&hellip; plus d'un million au budget!&hellip; Et vous
-vous plaignez! Tenez! vous êtes des enfants gâtés&hellip; Ni
-tutelle, ni protection, ni encouragements, ni secours&hellip;
-voilà le vrai régime de l'art&hellip; On ne cultive pas plus les
-talents que les truffes&hellip; L'art n'est pas un bureau de
-bienfaisance&hellip; Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim
-en art, ça ne me touche pas&hellip; Tous ces gens
-qui font un tas de saloperies, de bêtises, de platitudes,
-et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive&hellip;
-Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité!
-Pas de larmes pour les martyrs ridicules et les
-vaincus imbéciles! Qu'est-ce qui resterait aux autres,
-alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de vous faire
-manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je
-vous demande un peu les secours qu'on donne à un épicier
-lorsqu'il a fait faillite!&hellip; Mourez de faim, sapristi!
-c'est le seul bon exemple que vous ayiez à donner&hellip;
-Ça servira au moins d'avertissement aux autres!&hellip; Comment!
-vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme,
-vous le serez toujours!&hellip; Vous n'avez rien trouvé, rien
-inventé, rien créé&hellip; et parce que vous êtes un artiste,
-tout le monde s'intéressera à vous, et la société sera
-déshonorée si elle ne vous met, tous les matins, un pain
-de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop
-fort!&hellip;</p>
-
-<p>Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le
-savoir, tombaient une à une comme des coups de poing
-sur la tête d'Anatole. Il lui semblait entendre le jugement
-de sa vie. Cette condamnation, que Chassagnol jetait
-en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne.
-Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères
-méritées; il vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience
-lui montra tout à coup, pendant un instant, son parasitisme
-sur la terre.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu me laissais un peu dormir, hein?&mdash;fit-il en
-coupant brusquement la tirade de Chassagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant
-son idée et en monologuant avec lui-même.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, Anatole était sur pied. Il devait
-la vie à sa jeunesse et à une vieille bonne de la
-maison, sa voisine sur le carré; brave femme, adorant
-les deux petits enfants de maître qu'elle élevait, et dont
-Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux
-de sainteté. La brave femme avait cru voir ses
-deux petits chéris dans le ciel; et elle fut trop heureuse
-d'apporter au malade ses soins et le bouillon qui lui rendirent
-les forces.</p>
-
-<p>Comme il était convalescent, une rentrée inespérée,
-le payement d'un transparent qu'il avait fait pour un
-bal Willis des environs de Paris, quatre-vingts francs
-arriérés le sortaient de la faim.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIV</h2>
-
-
-<p>Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la
-petite bonne de sa mère lui apportant une lettre. Sa mère
-le priait de venir passer la soirée chez elle avec un de
-ses oncles, un frère de son père, qu'il n'avait jamais vu,
-et qui désirait le connaître.</p>
-
-<p>Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé,
-les deux lampes Carcel allumées, et un monsieur à collier
-de barbe noire qui l'invita à déjeuner avec lui le
-lendemain.</p>
-
-<p>Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet
-du Petit-Véfour, au Palais-Royal, les deux coudes sur
-une table où trois bouteilles de Pomard étaient vides,
-l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec l'expansion du
-Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait
-à Marseille dans une fabrique de produits chimiques
-pour la savonnerie, ses déplacements pour la commission,
-le charmant voyage fait par lui, l'année précédente,
-en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son
-plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs,
-qu'il semblait revoir, de gros sourires scélérats.
-Maintenant, il avait envie d'aller à Constantinople. Il aimait
-le mouvement, et cela lui ferait voir du pays. Puis
-un homme comme lui devait toujours trouver à brasser
-quelque chose là-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des
-paquebots, il comptait bien avoir le passage gratuit pour
-lui, et peut-être pour un compagnon, s'il en trouvait un.</p>
-
-<p>Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse
-d'Anatole, soudainement réconcilié avec les idées
-de famille, et qui sentait toutes sortes de tendresses fumeuses
-aller à son oncle. Il fit:&mdash;A Constantinople!&mdash;Et
-il regarda devant lui, fasciné.</p>
-
-<p>Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison,
-une espèce d'envie de bureaucrate d'aller
-à du merveilleux lointain. Il caressait depuis longtemps
-la pensée vague, confuse, la tentation instinctive de faire
-quelque grand voyage, de partir flâner quelque part,
-dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à
-travers des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans
-des récits et des dessins de voyageurs. Ce qui aspirait
-en lui à l'exotique, à ces horizons attirants déroulés dans
-les descriptions qu'il avait lues, c'était le Parisien musard
-et curieux, le badaud avec ses imaginations d'enfant
-bercées par <i>Robinson</i> et les <i>Mille et une Nuits</i>.
-Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de
-poésie et de parfumerie où se mêlaient, avec les lettres
-de Coriolis, toutes ses idées d'Eau des Sultanes, de
-pastilles du sérail, et de soleil dans le dos des Turcs.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! si tu m'emmenais, moi?&mdash;fit-il à brûle-pourpoint.</p>
-
-<p>L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, tout de même,&mdash;répondit l'oncle en
-homme désarçonné par la brusquerie de la demande.&mdash;Mais
-tu ne seras jamais prêt,&mdash;reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Quand pars-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip; demain, à cinq heures.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'ai un jour de trop.</p>
-
-<p>Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché
-trois cents francs à sa mère, dont la vanité de bourgeoise
-était humiliée des costumes dans lesquels on rencontrait
-son fils à Paris. Il paya sa place, et partit avec
-son oncle pour Marseille.</p>
-
-<p>A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les
-deux voyageurs: l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement
-les malheurs de leurs bonnes fortunes.</p>
-
-<p>Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à
-l'hôtel des Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole
-but un peu trop de vin de Lamalgue, un vin généralement
-fatal aux nouveaux venus, et monta se coucher.
-Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole!
-Anatole!&mdash;lui criait son oncle de la rue&mdash;nous sommes
-chez Conception! le pisteur de l'hôtel t'y mènera&hellip;</p>
-
-<p>Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur
-le mena au troisième étage d'une maison de la rue de
-Suffren, où se trouvaient, autour d'un bol de punch,
-son oncle, quatre amis de son oncle et la maîtresse de
-son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise,
-brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre.</p>
-
-<p>Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux
-à Anatole. Des promenades sur le Prado, aux
-Peupliers, des déjeuners à la Réserve, des dîners avec
-Conception et les amis de son oncle, des soirées au
-spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle
-se montrait charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait
-assez singulier qu'il ne parût point s'occuper du
-tout de la façon dont il allait vivre: il ne parlait pas de
-l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de
-Constantinople.</p>
-
-<p>Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter
-assez sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel
-vint lui dire qu'une dame, qui venait de descendre chez
-lui, demandait un peintre. Cette brave dame avait pour
-fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès
-de fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la
-gorge et le ventre. La gangrène étant venue, les médecins
-désespérant du malade, elle avait fait un v&oelig;u à
-Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle
-venait à Marseille faire faire l'<i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i>. Anatole se hâta de
-brosser l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère
-près de son fils couché. Il eut pour cela une centaine de
-francs.</p>
-
-<p>Cet <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i> lui amena la commande d'un épisode
-d'émeute dans les rues de Marseille, commande faite
-par un monsieur qui s'y fit représenter en Horatius Coclès
-de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau,
-où il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien
-payé. Un portrait qu'il fit d'un agent maritime lui amena
-toute la série des agents maritimes. Des figures d'odalisques
-avec des sequins, qu'il exposa à la devanture de
-Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage
-lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena
-large et joyeuse vie pendant plusieurs mois.</p>
-
-<p>Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception.
-Mais l'oncle paraissait fort refroidi à son égard.
-Il était intérieurement offusqué des succès de son neveu,
-de la façon dont, avec sa gaieté, son esprit, sa familiarité,
-Anatole avait réussi dans sa société, au cercle, au
-café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé,
-relégué, au second plan, par cette place faite au Parisien,
-à l'artiste; les histoires marseillaises qu'il essayait de raconter,
-après les histoires d'Anatole, ne faisaient plus
-rire: il ne brillait plus. Outre cela, il était blessé d'une
-certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec lui,
-le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries
-d'égalité et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à
-cause d'un vert caisse d'oranger usuel dans son commerce,
-«mon oncle <i>Schwanfurt</i>». Il trouvait enfin que
-mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là»,
-qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle
-avait l'air de le regarder comme le plaisir de la maison.
-Tout cela fit qu'il commença par ne plus inviter Anatole,
-et qu'il finit par lui remettre un beau jour la note de
-tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer
-qu'il avait la discrétion de ne les lui compter
-que trois francs pièce. Celte réclamation arrivait au moment
-où la vogue de l'artiste de Paris commençait à
-baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre;
-et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en
-avaient acheté une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était
-alors que se déclarait à Marseille le choléra qui faisait
-fuir à Lyon la moitié des habitants, et l'oncle d'Anatole
-un des premiers.</p>
-
-<p>Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de
-quoi se sauver. Il se trouva heureusement avoir affaire
-à un hôtelier qui avait encore plus peur que lui. Cet
-homme avait voulu lui donner son compte quelques
-jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec
-une contrition piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré
-le pisteur de l'hôtel. Il y avait déjà plusieurs mois
-que, forcé de faire des économies, Anatole allait dîner à
-l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec l'état-major
-des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner
-chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même
-de payer ce qu'il devait à la Poste. Anatole accepta, et
-pour ses vingt-cinq sous, il eut un dîner à trois services,
-dans la grande salle à manger de cent couverts, désolée
-et désertée, au bout de la grande table, où ne s'asseyaient
-plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui,
-et trois autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur
-Mondeux, dont les représentations étaient arrêtées
-net, et qui ne faisait plus d'argent, même dans
-les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé
-Regnault, et madame Regnault.</p>
-
-<p>On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait
-les uns les autres: tout ce petit monde était
-fort épouvanté, à l'exception du petit pâtre, qui n'avait
-pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième ciel
-des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les
-autres.</p>
-
-<p>Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier:
-l'hôte était si bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin,
-Anatole eut un héroïsme à la Gribouille: pour échapper
-à ces terreurs, il résolut de plonger dedans à fond; et
-il alla tout droit se faire inscrire au bureau des cholériques,
-pour visiter les malades et porter des secours.</p>
-
-<p>Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait,
-chez des pauvres diables, enragés de quitter leur
-vie de misère, chez des poissonniers et des poissonnières
-qui s'éteignaient le visage éclairé par les bougies
-d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit, enguirlandée
-de chapelets de coquillages. Il les touchait, les frictionnait,
-leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait:
-souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à
-peu, s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs,
-il finit par lui trouver comme un sinistre côté comique;
-et avec sa nature comédienne, sa pente à l'imitation,
-son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il lui revenait
-un moment de courage, des simulations caricaturales et
-terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait
-soignées, des morts auxquels il avait fermé les yeux:
-cela ressemblait à l'agonie se regardant dans une cuiller
-à potage, et au choléra se tirant la langue dans une
-glace!</p>
-
-<p>L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople,
-qui ne l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois
-chez son oncle avec un écuyer de Paris, le fameux Lalanne,
-qui dirigeait un cirque à Marseille. Toutes les
-affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté
-vers l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach,
-l'inventeur du célèbre exercice de la boule; Emilie Bach,
-qui faisait valser son cheval, en le forçant à poser de
-deux tours en deux tours les pieds de devant sur la barrière
-des premières; Solié, qui courait debout, dans
-l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux.
-Toute cette troupe était engagée pour aller donner
-des représentations à Constantinople, dans le cirque où
-madame Bach avait gagné presque une fortune, en laissant
-le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en
-faisant la recette à la porte dans un turban.</p>
-
-<p>Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter
-en croupe derrière le cirque pour aller là-bas. L'affaire
-s'arrangeait: il était convenu qu'on le prenait pour contrôleur;
-mais le contrôleur dans la troupe devait, en cas
-de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le
-fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à
-reculer pour si peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait
-rentrait dans sa vocation. Il était naturellement un peu
-acrobate. Chez Langibout, il aimait à se pendre par les
-pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était
-d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait
-très-bien le saut périlleux du haut de son poêle d'atelier.
-Il avait à la fois le tempérament et l'enthousiasme des
-tours de force. Avec ces dispositions, il parvint en quelques
-semaines à faire le manége debout et à se tenir sur
-un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le
-cheval des deux pieds, sauter les banderoles; mais au
-bout de six mois, il n'en avait pas encore trouvé le courage,
-lorsqu'on apprit la mort de madame Bach. Constantinople
-lui échappait encore une fois!</p>
-
-<p>Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai
-du port,&mdash;quand tout à coup un homme lui tomba dans
-les bras en même temps qu'un singe sur la tête.</p>
-
-<p>L'homme était Coriolis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXV</h2>
-
-
-<p>C'était un atelier de neuf mètres de long sur sept de
-large.</p>
-
-<p>Ses quatre murs ressemblaient à un musée et à un
-pandémonium. L'étalage et le fouillis d'un luxe baroque,
-un entassement d'objets bizarres, exotiques, hétéroclites,
-des souvenirs, des morceaux d'art, l'amas et le contraste
-de choses de tous les temps, de tous les styles, de toutes
-les couleurs, le pêle-mêle de ce que ramasse un artiste,
-un voyageur, un collectionneur, y mettaient le désordre
-et le sabbat du bric-à-brac. Partout d'étonnants voisinages,
-la promiscuité confuse des curiosités et des reliques:
-un éventail chinois sortait de la terre cuite d'une
-lampe de Pompéi; entre une épée à trois trèfles qui portait
-sur la lame: <i lang="la" xml:lang="la">Penetrabit</i>, et un bouclier d'hippopotame
-pour la chasse au tigre, on pouvait voir un chapeau
-de cardinal à la pourpre historique tout usée; et un personnage
-d'ombre chinoise de Java découpé dans du cuir
-était accroché auprès d'un vieux gril en fer forgé pour la
-cuisson des hosties.</p>
-
-<p>Sur l'un des panneaux de la porte, encadrée dans des
-arabesques d'Alhambra, une tête de mort couronnait une
-panoplie qui dessinait vaguement, dessous, l'ostéologie
-d'un corps. Des sabres à pommeaux, arrangés en fémurs,
-des lames à manches d'ivoire et d'acier niellé, des poignards
-courbes ébauchant des côtes, des yatagans, des
-khandjars albanais, des flissats kabyles, des cimeterres
-japonais, des cama circassiens, des khoussar indous, des
-kris malais, se levait une espèce de squelette sinistre
-de la guerre, le spectre de l'arme blanche. Au-dessus
-de la porte, deux bottes marocaines en cuir rouge pendaient,
-comme à califourchon, des deux côtés d'un grand
-masque de sarcophage, la face noire et les yeux blancs:
-posés sur le front du large et effrayant visage, des gants
-persans en laine frisée lui faisaient une sorte d'étrange
-perruque de cheveux blancs.</p>
-
-<p>A côté de la porte, auprès d'une horloge Louis XIII
-à cadran de cuivre et à poids, une crédence moyen âge
-portait un moulage d'Hygie: devant elle, un ânon de
-plâtre semblait boire dans un gobelet de fer-blanc plein
-de vermillon. Entre les jambes d'un écorché, on apercevait
-comme un coin du Cirque: un petit modèle d'éléphant
-et un lutteur antique lancé en avant. La Léda de
-Feuchères, les jambes furieusement croisées autour du
-cygne, ses genoux lui relevant les ailes, était devant le
-Mercure de Pigalle, dont l'épaule coupait la gorge d'une
-nymphe de Clodion. Au-dessus de la crédence, une pochette
-en ébène enrichie d'incrustations de nacre, représentant
-des fleurs de lys et des dauphins, masquait
-à demi un albâtre de Lagny, du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, ou était figuré
-le songe de Jacob.</p>
-
-<p>De l'autre côté de la porte, contre une autre crédence,
-des toiles sur châssis empilées et retournées portaient
-en lettres noires: <i>1, rue Childebert, Paris, Hardy Alan,
-fabricant de couleurs fines</i>.</p>
-
-<p>Le milieu du panneau de gauche était décoré d'un
-faisceau d'oriflammes et de drapeaux d'or, rouges et
-bleus, ayant servi à quelque représentation de théâtre,
-et qui, avec la fulgurance de leurs plis, avec leurs éclairs
-de lame de cuivre, avaient des lueurs de voûte des Invalides
-et de coupole de Saint-Marc. Ce faisceau, splendide
-et triomphal, sortait de casques, de masses d'armes,
-de boucliers, de rondaches. Là-dessus, une tête de lion
-empaillée, la gueule ouverte, les crocs blancs, sortait du
-mur. Elle dominait et semblait garder un fauve chef-d'&oelig;uvre,
-une petite copie du temps du <i>Martyre de Saint-Marc</i>,
-de Tintoret, dont le riche cadre doré se détachait
-d'une boiserie noire reliée à un coffre en bois de chêne
-sculpté, orné de petites armoiries peintes et dorées. Sur
-un coin du coffre qui portait cela, une boîte à couleurs
-ouverte faisait briller, du brillant perlé de l'ablette, de
-petits tubes de fer-blanc, tachés et baveux de couleur,
-au milieu desquels de vieux tubes vides et dégorgés
-avaient le chiffonnage d'un papier d'argent. Il y avait encore
-sur le coffre, un grand plat hispano-arabe, à reflets
-mordorés, où s'éparpillait un paquet de gravures, un
-serre-papier fait d'un pied momifié couleur de bronze
-florentin, des petites fioles, une cruche à huile en grès
-à dessins bleus, et une grande statue en bois de sainte
-Barbe, à la main de laquelle était suspendu, par un cordonnet,
-un petit médaillon en cire, le portrait d'une
-vieille parente de Coriolis, guillotinée en 93.</p>
-
-<p>Le reste du mur, de chaque côté, était couvert de
-plâtres peints, de grands écussons bariolés et coloriés.
-Un profil de Diane de Poitiers, la chair rosée, les cheveux
-blondissants, sous un clocheton gothique et flamboyant,
-à choux frisés, la Poésie légère de Pradier sur
-un socle à pivot, des pipes accrochées et serrées à la
-gorge par deux clous, un fragment du Parthénon, un
-relief du vase Borghèse, un sceptre de la Mère folle de
-Dijon en bois sculpté et peint, garni de grelots; une
-étagère chargée de bouteilles turques zébrées d'or et
-d'azur, un houka, enlacé du serpent poussiéreux de son
-tuyau, un tas de petits bouts d'ambre, une planche de
-coquilles, mettaient là une polychromie étourdissante,
-traversée d'éclairs d'irisations.</p>
-
-<p>Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés
-les uns devant les autres, le premier sur un chevalet
-Bonhomme, le second sur la peluche rouge de deux
-chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'&oelig;il allait,
-sur le panneau de droite, à un masque de Géricault,
-sur lequel était jeté de travers un feutre de pitre à
-plumes de coq. Après le masque, c'était une petite
-Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos, une
-branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par
-un modèle de femme, un dimanche des Rameaux. A
-côté de la Vierge, une mince colonnette, à enroulements
-or, argent, bleu et rouge, semée de croissants de lune
-argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut une
-boule couverte de dessins astrologiques.</p>
-
-<p>Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale
-abandonnée, sur le bas de laquelle étaient écrits, à
-la craie, des adresses d'amis, des noms de modèles, des
-dates de rendez-vous, des mémentos de la vie parisienne,
-qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la
-toile était pendue l'ossature d'une tête de chameau,
-avec tout son harnachement de brides mosaïquées de
-pierres bleues, tout un entourage de sellerie orientale,
-d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait un
-manteau de peau d'un grand chef des <i>Pieds noirs</i>,
-troué d'un trou de balle, et qui avait été échangé, dans le
-pays, contre vingt-deux poneys.</p>
-
-<p>En bas, une petite armoire vitrée laissait voir,
-pressées et mêlées, des étoffes d'où s'échappaient des
-fils d'or, des soieries à couleurs de fleurs, des vestes
-turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle
-fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques
-d'un monceau de charbon de terre étincelaient
-contre le poêle qui allait enfoncer le coude de son tuyau
-dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint Michel
-terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique,
-gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur
-de Coriolis:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c">Quare<br />
-Nec time<br />
-Hic aut illic mors<br />
-Veniet.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères
-et un médaillon bronzé d'une tournure furieuse
-à la Préault, pendaient une paire de castagnettes et
-deux souliers de danseuse espagnole, qui avaient comme
-une ombre de chair au talon. La décoration continuait
-par un bas-relief de camarade, un sujet de prix de
-Rome, portant le cachet en creux, au haut, à gauche:
-<i>École royale des Beaux-Arts</i>. Et le mur finissait par un
-moulage de la Vénus de Milo.</p>
-
-<p>Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin
-loué, était debout devant la déesse, et il en écornait un
-grand morceau avec sa pose de bois qui faisait la cour à
-Colombine.</p>
-
-<p>Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un
-grand divan-lit qui ne laissait de place, dans un coin,
-qu'à une psyché en acajou, à pieds à griffes. Sous le jour
-de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là entre deux
-grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un
-large <i>tendo</i> de toile grise, qui rappelait le ton et le grand
-pli lâche d'une voile sur une dunette de navire. Ce <i>tendo</i>
-pendait à des cordes que paraissaient tenir, de chaque
-côté de la baie, deux grands anges de style byzantin,
-peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux
-de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux
-deux encoignures du fond, deux moulages de femme de
-grandeur naturelle, les deux moulages admirables du
-corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière
-et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était
-la vie, c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes,
-celle surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de
-jour, ce dos que fouettait, sur tous ses reliefs et sur le
-plein de ses orbes, une lumière chatouillante allant se
-perdre le long de la jambe sur le bout du talon. Une
-ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de
-mystère et de paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier,
-qui, avec ses odeurs de dépouilles sauvages et sa
-couleur de désert, semblait abriter le recueillement et la
-rêverie de la tente.</p>
-
-<p>Là-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis
-qui peignait debout;&mdash;Anatole, qui faisait sur un album,
-en fumant une cigarette, un croquis d'après un
-corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;&mdash;et le
-singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la
-chaise d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant
-de regarder quand il regardait, crayonnant
-quand il crayonnait, appuyant avec rage son porte-crayon
-sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment,
-il avait des étonnements, des désespoirs; il jetait
-de petits cris de colère, il tapait sur le papier: son
-crayon était rentré et ne marquait plus. Il voulait le
-faire ressortir, s'acharnait, flairait le porte-crayon avec
-précaution, comme un instrument de magie, et finissait
-par le tendre à Anatole.</p>
-
-<p>Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir
-commençait à se mêler à la fumée des cigarettes. Une
-vapeur vague où les objets se perdaient et se noyaient
-tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les murs
-salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet,
-dans les angles, aux quatre coins, il s'amassait
-un voile de brouillard. La gaieté de la lumière mourante
-allait en s'éteignant. De l'ombre tombait avec du silence:
-on eût dit qu'un recueillement venait aux choses.</p>
-
-<p>Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se
-perdit dans les rêveries que l'heure douteuse fait passer
-dans les yeux d'un peintre devant son &oelig;uvre. Anatole
-alla s'étendre à la place que les pieds du dormeur laissaient
-libre sur le divan. Le singe disparut quelque
-part.</p>
-
-<p>Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de
-ce sommeil du crépuscule qui paraît faire descendre
-dans les ciels peints le ciel du dehors, et retirer lentement
-des couleurs le soleil qui s'en va de la journée. La
-mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur
-les toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées
-du soir; la nuit s'abaissait visiblement dans les
-cadres. Bientôt les tableaux, vus sur le côté, firent les
-taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou d'un tapis
-de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes
-des compositions qui prirent, dans la masse de leurs
-ombres un caractère confus, étrange, presque fantastique.
-Les petites colonnes encastrées dans le mur, les
-consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient encore
-un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours
-plus mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du
-Saint-Marc, du noir était entré dans la gueule ouverte
-du lion qui paraissait bâiller à la nuit.</p>
-
-<p>Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond.
-Les plâtres devenaient frustes à l'&oelig;il, et des apparences
-de formes à demi perdues ne laissaient plus voir
-que des mouvements de corps lignés par un dernier
-trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de
-bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait
-à pleuvoir ce gris de la nuit qui ressemble à une
-poussière. La fin de la lumière agonisait dans les tableaux:
-ils s'évanouissaient sur place, décroissaient
-sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail
-de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse
-décomposition du jour. Comme lassée et retombant
-sur l'épaule, la tête de mort sembla se pencher
-davantage et se baisser sur un manche de yatagan.</p>
-
-<p>Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne
-se voit plus que ce qui est de l'or: l'ombre avait mangé
-tout le bas de l'atelier. Il n'y restait plus de lumière
-qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, posée sur
-une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient
-plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des
-yeux. Puis des taches noires couvrirent les tableaux.
-L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux murs. Une
-paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa,
-disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans
-l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un &oelig;uf d'autruche
-pendu au plafond, et dont on ne voyait déjà plus
-ni la corde ni la houppe de soie rouge.</p>
-
-<p>A ce moment, le domestique apporta la lampe.</p>
-
-<p>Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira,
-se leva: c'était Chassagnol.</p>
-
-<p>Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les
-mouvements, l'espèce de frisson d'un homme agitant et
-secouant la dernière lâcheté de sa somnolence. Et tout à
-coup: Ingres! Delacroix!&mdash;il jeta ces deux grands
-noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie
-sur laquelle il s'était endormi.</p>
-
-<p>&mdash;Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons
-donc! Ingres!&hellip; Il y a trois dessins: d'abord l'absolu
-du beau: le Phidias; puis le dessin italien de la
-Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci; puis
-le dessin <i>rengaine</i>&hellip; encore beau, mais avec des indications,
-des appuiements, des soulignements de choses
-qui doivent être perdues dans la ligne, fondues dans la
-coulée, le jet de tout le dessin&hellip; Tenez! par exemple,
-un modèle, mettez-le là: Léonard de Vinci le dessinera
-avec ingénuité&hellip; tout auprès&hellip; poil par poil, comme un
-enfant&hellip; Raphaël y mettra, dans l'après-nature de son
-dessin, le ressouvenir de formes, l'instinct d'un noble à
-lui&hellip; Eh bien! dans le Vinci comme dans le Raphaël,
-dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui
-a interprété, il y aura plus que le modèle, quelque
-chose qu'ils seront seuls à y voir&hellip; Tenez! voilà une
-tête de cheval de Phidias&hellip; Eh bien! ça a l'air de n'être
-que la nature: moulez une tête de cheval et voyez-la à
-côté!&hellip; C'est le mystère de toutes les belles choses de
-l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai
-et la réalité même, mais c'est de la réalité vue par de la
-personnalité de génie&hellip; Chez Ingres? Rien de cela&hellip; Ce
-qu'il est, je vais vous le dire: l'inventeur au dix-neuvième
-siècle de la photographie en couleur pour la reproduction
-des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!&hellip;
-Delacroix, lui, c'est l'autre pôle&hellip; Un autre homme!&hellip;
-L'image de la décadence de ce temps-ci, le gâchis, la
-confusion, la littérature dans la peinture, la peinture
-dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans
-la prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre
-temps, le tourment moderne&hellip; Des éclairs de sublime
-dans tout cela&hellip; Au fond, le plus grand des ratés&hellip; Un
-homme de génie venu avant terme&hellip; Il a tout promis,
-tout annoncé&hellip; L'ébauche d'un maître&hellip; Ses tableaux?
-des f&oelig;tus de chefs-d'&oelig;uvre!&hellip; l'homme qui, après tout,
-fera le plus de passionnés comme tout grand incomplet&hellip;
-Du mouvement, une vie de fièvre dans ce qu'il
-fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en
-avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se
-perdant à chercher la boulette du sculpteur, le modelage
-de triangles et de losanges, qui n'est plus le contour
-de la ligne d'un corps, mais l'expression, l'épaisseur du
-relief de sa forme&hellip; Le coloriste? Un harmoniste désaccordé&hellip;
-pas de généralité d'harmonie&hellip; des colorations
-dures, impitoyables, cruelles à l'&oelig;il, qui ont besoin
-de s'enlever sur des tonalités tragiques, des fonds tempétueux
-de crucifiement, des vapeurs d'enfer comme
-dans son Dante&hellip; Une bonne toile, ça!&hellip; Pas de chaleur,
-avec toute cette violence de tons, cette rage de
-palette&hellip; Il n'a pas le soleil&hellip; La chair, il n'exprime
-pas la chair&hellip; Point de transparence&hellip; des crépis rosâtres,
-des rouges d'onglée, il fait de cela la vie, l'animation
-de la peau&hellip; Toujours vineux&hellip; des demi-teintes
-boueuses&hellip; Jamais la belle pâte coulante, la grande
-traînée délavée des maîtres de la chair&hellip; Avec cela un
-insupportable procédé d'éclairage des corps et des objets,
-des lumières faites avec des hachures ou des traînées de
-pur blanc, des lumières qui ne sont jamais prises dans
-le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent
-comme des repeints&hellip; Regardez dans le <i>Dante</i> ce brillant
-de bord d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant
-du pied le ventre de la femme&hellip; Delacroix! Delacroix!
-Un grand maître? oui, pour notre temps&hellip; Mais
-au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Merci!&mdash;fit Anatole.&mdash;Eh bien? alors, qu'est-ce
-qui nous restera comme grands peintres?</p>
-
-<p>&mdash;Les paysagistes,&mdash;répondit Chassagnol,&mdash;les
-paysagistes&hellip;</p>
-
-<p>Une brusque détonation lui coupa la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! là-bas?&mdash;fit Anatole en regardant le coin de
-l'atelier d'où le bruit était parti; et s'approchant de la
-petite table sous laquelle on mettait les bouteilles de
-bière, il aperçut le singe blotti qui, les yeux fermés,
-faisait très-sérieusement semblant de dormir, en tenant
-encore dans la main le bouchon d'un cruchon de bière
-qu'il avait débouché.</p>
-
-<p>&mdash;Farceur!&mdash;dit Anatole; et il le saisit par la patte.
-Le singe se fit tirer comme quelqu'un qu'on va battre;
-et au moment où Anatole allait lui donner une correction,
-il fut sauvé par l'annonce du dîner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVI</h2>
-
-
-<p>Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui
-avait voulu absolument lui payer ses dettes à Marseille et
-son voyage. Aux résistances, aux susceptibilités, aux
-délicatesses fières d'Anatole, Coriolis avait répondu par
-des mots d'une brutalité cordiale, lui disant que «c'était
-trop bête» et qu'il l'emmenait.</p>
-
-<p>Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était
-mort; et il revenait, après avoir été à Bourbon prendre
-possession de la succession. Il était riche, il avait maintenant
-une quinzaine de mille livres de rentes. Il comptait
-prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui;
-et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait
-bien, jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une
-embellie. La chaleur des offres de Coriolis, leur simple
-et rude amitié avaient triomphé des scrupules d'Anatole,
-qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de Coriolis,
-dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.</p>
-
-<p>Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui
-ne se suffisent pas et qui ont besoin de la présence, de
-l'habitude de quelqu'un à côté d'eux. Il avait peine à
-passer une heure dans une chambre où n'était pas un
-être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver
-la vie enfermée de l'Occident dans un grand appartement
-où il serait tout seul, seul à vivre, seul à travailler,
-seul à dîner, toujours en tête-à-tête avec lui-même.
-Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la solitude,
-il avait toujours mis une femme dans son intérieur
-et fini ses liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage
-d'Anatole, il voyait une gaie et amusante société
-de tous les instants, qui le sauverait de l'enlacement
-d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin
-qu'il s'était défendue: le mariage.</p>
-
-<p>Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il
-eût de la répugnance contre le mariage; mais le mariage
-lui semblait un bonheur refusé à l'artiste. Le travail de
-l'art, la poursuite de l'invention, l'incubation silencieuse
-de l'&oelig;uvre, la concentration de l'effort lui paraissaient
-impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune
-femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la
-jalousie d'une chose plus aimée qu'elle, faisant autour
-du travailleur le bruit d'un enfant, brisant ses idées, lui
-prenant son temps, le rappelant au <i>fonctionarisme</i> du
-mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la famille, au
-monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et
-l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social
-qu'est un vrai artiste.</p>
-
-<p>Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste
-sa liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience.
-Il avait encore sur la femme, l'épouse, l'idée que c'était
-par elle que se glissaient, chez tant d'artistes, les faiblesses,
-les complaisances pour la mode, les accommodements
-avec le gain et le commerce, les reniements
-d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement
-de leur vocation pour descendre à la production
-industrielle hâtée et bâclée, à l'argent que tant
-de mères de famille font gagner à la honte et à la sueur
-d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la
-paternité qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait
-de la production spirituelle, l'attachait à une création
-d'ordre inférieur, l'abaissait à l'orgueil bourgeois d'une
-propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes sortes de
-servitudes, d'abdications et de ramollissements pour
-l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état
-doux, lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend
-la fibre nerveuse et où s'éteint la fièvre qui fait créer.
-Au mariage, il eût presque préféré, pour un tempérament
-d'artiste, une de ces passions violentes, tourmentées,
-qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner
-des chefs-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>En somme, il estimait que la sagesse et la raison
-étaient de ne demander que des satisfactions sensuelles
-à la femme, dans des liaisons sans attachement, à part
-du sérieux de la vie, des affections et des pensées profondes,
-pour garder, réserver, et donner tout le dévouement
-intime de sa tête, toute l'immatérialité de son
-c&oelig;ur, le fond d'idéal de tout son être, à l'Art, à l'Art
-seul.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVII</h2>
-
-
-<p>Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole
-passait des journées à observer le singe qu'on appelait
-Vermillon, à cause du goût qu'il avait pour les vessies
-de <i>minium</i>. Le singe s'épouillait attentivement, allongeant
-une de ses jambes, tenant dans une de ses mains
-son pied tordu comme une racine; ayant fini de se
-gratter, il se recueillait sur son séant, dans des immobilités
-de vieux bonze: le nez dans le mur, il semblait
-méditer une philosophie religieuse, rêver au Nirvanâ
-des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse
-et soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée,
-creusée, comme un plan de filou, qui lui plissait le
-front, lui joignait les mains, le pouce de l'une sur le
-pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa
-physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant
-ces petits animaux, l'air inquiétant de pensée
-qu'ils ont, ce ténébreux travail de malice qu'ils semblent
-faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre de
-l'homme, leur manière grave de regarder avec une
-main posée sur la tête, tout l'indéchiffrable des choses
-prêtes à parler qui passent dans leur grimace et leur
-mâchonnement continuel. Ces petites volontés courtes
-et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses
-d'un objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent,
-pour se gratter le dos, ces tremblements tout
-palpitants de désir et d'avidité empoignante, ces appétences
-d'une petite langue qui bat, puis tout à coup ces
-oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les
-yeux dans le vide, les mains entre les deux cuisses; le
-caprice des sensations, la mobilité de l'humeur, les
-prurigos subits, les passages de la gravité à la folie,
-les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes,
-semblent mettre en une heure le caractère de tous les
-âges, mêler des dégoûts de vieillard à des envies d'enfant,
-la convoitise enragée à la suprême indifférence,&mdash;tout
-cela faisait la joie, l'amusement, l'étude et l'occupation
-d'Anatole.</p>
-
-<p>Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva
-à singer le singe, à lui prendre toutes ses grimaces,
-son claquement de lèvres, ses petits cris, sa façon de
-cligner des yeux et de battre des paupières. Il s'épouillait
-comme lui, avec des grattements sur les pectoraux
-ou sous le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe,
-d'abord étonné, avait fini par voir un camarade dans
-Anatole. Et ils faisaient tous deux des parties de jeu
-de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des
-élancements, une espèce de course volante entre
-l'homme et la bête, un bousculement, un culbutis, un
-tapage, des cris, des rires, des sauts, une lutte furieuse
-d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le bruit,
-le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de
-deux singes qui se donnent la chasse. Les meubles,
-les plâtres, les murs en tremblaient. Et tous deux, au
-bout de la course, se trouvant nez à nez, il arrivait
-presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de
-l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement,
-Vermillon, piété sur ses quatre pattes, la queue
-roide, sa raie de vieille femme dessinée sur son front
-qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau tendu
-et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort
-à crans, et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à
-ce moment, il trouvait en face de lui une tête qui ressemblait
-tellement à la sienne, une répétition si parfaite
-de sa colère de singe, que tout décontenancé, comme
-s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde
-et s'en allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier
-animal qui lui ressemblait tant.</p>
-
-<p>C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer
-l'un de l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas
-là, Vermillon restait à bouder solitairement dans un
-coin, refusait de jouer avec des mouvements grognons
-qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes
-insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur
-la peau, sans mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement.
-Quoiqu'il eût la longue mémoire rancunière
-de sa race, des patiences de vengeance qui attendaient
-des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces,
-ses cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque
-chose, c'était à lui qu'il faisait son petit cri de
-demande. C'était à lui qu'il se plaignait quand il était un
-peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait pour demander
-une intercession, quand il avait fait quelque
-mauvais coup et qu'il sentait une correction dans l'air.
-Quelquefois, au soleil couchant, il lui venait de petits
-gestes de câlinerie qui demandaient pour s'endormir les
-bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête.</p>
-
-<p>Il semblait que le singe se sentait comme rapproché
-par un voisinage de nature de ce garçon si souple, si
-élastique, à la physionomie si mobile; il retrouvait en
-lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais presque
-un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux
-que de le voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer
-avec ses petites mains de lui toucher la langue,
-comme s'il avait eu l'idée de chercher à se rendre compte
-de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et
-que lui n'avait pas.</p>
-
-<p>A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur
-l'autre. Si Vermillon avait donné du singe à Anatole,
-Anatole avait donné de l'artiste à Vermillon. Vermillon
-avait contracté, à côté de lui, le goût de la peinture, un
-goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de
-couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier,
-il s'était mis à arracher des plumes aux malheureuses
-poules du portier, à les tremper dans le ruisseau, et à
-les promener sur ce qu'il trouvait d'à peu près blanc.
-Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces
-évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à
-peu près là. Il n'avait pu encore tracer, en dessinant
-d'après nature, que des ronds, toujours des ronds, et il
-était à craindre que ce genre de dessin monotone ne fût
-le dernier mot de son talent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2>
-
-
-<p>Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet
-atelier de la rue de Vaugirard, excellent ménage de deux
-hommes et d'un singe, de ces trois inséparables: Vermillon,
-Anatole, Coriolis,&mdash;les trois êtres que voici.</p>
-
-<p>Vermillon était un macaque <i>Rhésus</i>, le macaque appelé
-<i>Memnon</i> par Buffon. Sur sa fourrure brune, aux
-épaules, à la poitrine, il avait des bleuissements de poils
-rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache blanche
-lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la
-tête des espèces de cheveux plantés très-bas avec une
-raie qui s'allongeait sur le front. Dans ses grands yeux
-bruns, à prunelles noires, brillait une transparence d'un
-ton marron doré. La pinçure de son petit nez aplati montrait
-comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une
-cire. Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé.
-Des tons fins de teint de vieillard jouaient sur le rose
-jaunâtre et bleuâtre de sa peau de visage. A travers ses
-oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de papier, traversées
-de fibrilles, le jour en passant devenait orange.
-Ses miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi,
-avaient des bijoux d'ongles. Et quand il voulait parler,
-il poussait de petits cris d'oiseau ou de petites plaintes
-d'enfant.</p>
-
-<p>Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère,
-les privations, les excès, commençaient à dessiner
-le masque et la calvitie d'une tête de philosophe cynique.</p>
-
-<p>Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre,
-la tête petite, les jointures noueuses, les mains longues,
-un garçon se cognant aux linteaux des portes basses, au
-plafond des coupés, aux lustres des appartements de
-Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne pouvaient
-tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans
-ses siestes d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa
-tête sur les tablettes des cheminées et les rebords des
-poêles, à moins qu'il ne les nouât, en sarments de vigne,
-l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son pantalon
-remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied
-busqué d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur
-flottant dans des vêtements amples, donnaient à sa personne,
-à sa tournure, un dégingandement qui n'était pas
-sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué,
-qui ressemblait à une distinction de nonchalance. Des
-cheveux bruns, de petits yeux noirs brillants, pétillants,
-qui éclairaient à la moindre impression; un grand nez,
-le signe de race de sa famille et de son nom patronymique,
-Naz, <i>naso</i>; une moustache dure, des lèvres
-pleines, un peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement
-boucanée de son visage, mettaient dans sa figure
-une chaleur, une vivacité, une énergie sympathiques,
-une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur amoureuse
-qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième
-siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant
-de ce joli accent mouillé de son pays, qui lui revenait
-quand il parlait à une femme.</p>
-
-<p>Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament
-féminin, une nature de paresse, de volupté, portée
-à une vie sans travail et de jouissances sensuelles, une
-vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été contrariée
-par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler
-à une de ces carrières d'observation, de mondanité, de
-plaisir, à un de ces postes de salon et de diplomatie parisienne
-que les ministres savaient créer, sous Louis-Philippe,
-pour tel séduisant créole. Même à l'heure présente,
-engagé comme il l'était dans la lutte de ses
-ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa
-vie, tout soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un
-vrai talent, il lui fallait de grands efforts pour toujours
-vouloir. La continuité lui manquait dans le courage et le
-labeur de la production. Il éprouvait à tout moment des
-défaillances, des fatigues, des découragements. Des
-journées venaient où l'homme des colonies reparaissait
-dans le piocheur parisien, des journées qu'il usait,
-étourdissait, perdait à faire de la fumée et à boire des
-douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue
-violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il
-avait eu, pour se soutenir, l'enchantement du pays, le
-bonheur enivrant du climat, et aussi le far-niente bienheureux
-d'une contemplation plus occupée encore à regarder
-des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur,
-son tempérament faisait de lui un travailleur sans
-suite, par boutades, par fougues, ayant besoin de se
-monter, de s'entraîner, de se lier au travail par la force
-maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela, tombant,
-de l'&oelig;uvre désertée, dans des inactions désespérées
-d'un mois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIX</h2>
-
-
-<p>Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent
-dont l'originalité, alors toute neuve, faisait sensation
-parmi le petit cercle d'amis qui fréquentaient l'atelier
-de la rue de Vaugirard.</p>
-
-<p>Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps
-avait montré aux yeux de Paris, un Orient de
-lumière aux ombres blondes, tout pétillant de couleurs
-tendres. Aux objections de première surprise et d'étonnement,
-il se contentait de répondre:&mdash;Si, c'est bien
-cela; et souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait
-revoir. Il n'ajoutait rien de plus. Parfois pourtant, quand
-on le poussait:&mdash;Voyez-vous&mdash;se mettait-il à dire&mdash;cela,
-je le sais&hellip; et je suis sûr que je le sais&hellip; Je suis
-une mémoire&hellip; Je ne suis peut-être pas autre chose,
-mais j'ai cela du peintre: la mémoire&hellip; Je puis poser
-sur la toile le ton juste, rigoureux, qu'a tel mur là-bas
-dans telle saison&hellip; Tenez! ce blanc qui est là dans ce
-coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est
-précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au
-mois de juillet&hellip; C'est mathématique, voyez-vous&hellip;
-absolu comme deux et deux font quatre&hellip;&mdash;Une seule
-fois, un jour où la discussion s'était animée, et où, dans
-l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps
-avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la
-condamnation de l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la
-turque sur le divan, le doigt, dans un quartier de sa
-pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à une ses
-idées sur un grand rival, ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Decamps!&hellip; Decamps n'est pas un naïf&hellip; Il n'est
-pas arrivé tout neuf devant la lumière orientale&hellip; Il n'a
-pas appris le soleil, là&hellip; Il n'est pas tombé en Orient
-avec son éducation de peintre à faire, avec des yeux
-tout à fait à lui&hellip; Il était formé, il savait&hellip; Il a vu avec
-un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des
-habitudes, des procédés&hellip; Il s'était trop rendu compte
-comment les anciens peintres font la lumière dans les
-tableaux&hellip; Il avait trop vécu avec les Vénitiens, l'école
-anglaise, Rembrandt&hellip; Il a toujours voulu faire le coup
-de soleil du Rembrandt du Salon carré&hellip; Enfin, pour
-moi, quand il a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié,
-abandonné&hellip; Il n'a pas assez voulu voir comment la
-lumière qu'il avait devant les yeux se faisait, et alors,
-pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré ses
-ombres&hellip; Des coups de pistolet, ses tableaux&hellip; Pas de
-sincérité: il n'a pas eu l'émotion de la nature&hellip; Toujours
-trop de lui dans ce qu'il faisait&hellip; Il n'a jamais su,
-tenez, comme Rousseau, être un refléteur en restant
-personnel&hellip; Puis, Decamps, il a fait très-peu de chose
-en pleine lumière&hellip; Dans ses tableaux, il n'y a jamais
-de lumière diffuse&hellip; Il ne connaît pas ça, les bains
-de jour, les pleins soleils aveuglant, mangeant tout&hellip; Ce
-qu'il fait toujours, ce sont des rues, des culs-de-sac,
-des compartiments de lumière dans des corridors
-d'ombre&hellip; Decamps? Jamais une finesse de ton&hellip; Des
-gris? cherchez ses gris!&hellip; Ses rouges? c'est toujours un
-rouge de cire à cacheter&hellip; Coloriste? non, il n'est pas
-coloriste&hellip; Criez tant que vous voudrez, non, pas coloriste&hellip;
-On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et
-du blanc?&hellip; Gavarni est un coloriste dans une lithographie&hellip;
-Partons de là&hellip; Qu'est-ce qui fait maintenant
-qu'une chose peinte avec des couleurs est d'un coloriste,
-paraît d'un coloriste dans une reproduction gravée ou
-lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose,
-absolument, la même chose que pour le noir et le blanc:
-le rapport des valeurs&hellip; Par exemple, voici un Velasquez&hellip;</p>
-
-<p>Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra
-une feuille d'album.</p>
-
-<p>&mdash;Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de
-lumière, de noir et de blanc&hellip; Il les combinera dans une
-tête, un pourpoint, une écharpe, une culotte, un cheval,&mdash;et
-le fusain marchait avec sa parole.&mdash;Puis, de
-quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses,
-orangé, ou jaune, ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr
-qu'il s'arrangera toujours pour garder les valeurs
-d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc&hellip;
-Decamps ne s'est jamais douté de ça&hellip; Ce qui l'a sauvé,
-c'est que presque tous ses tableaux sont des monochromies
-bitumineuses avec des réveillons, des espèces
-de crayons noirs relevés de touches de pastel&hellip; Ça peut
-rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne
-sais pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie
-Mineure&hellip; l'Asie Mineure! Si vous voyiez ce que c'est!
-Un pays de montagnes et de plaines inondées une partie
-de l'année&hellip; C'est une vaporisation continuelle&hellip; Tenez!
-une évaporation d'eau de perles&hellip; tout brille et tout est
-doux&hellip; la lumière, c'est un brouillard opalisé&hellip; avec
-des couleurs&hellip; comme un scintillement de morceaux de
-verre coloré&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XL</h2>
-
-
-<p>Lors de son retour en France, vers la fin de l'année
-1850, Coriolis s'était trouvé à court de temps pour
-exposer au Salon qui ouvrait, cette année-là, le 30 décembre.
-Anatole avait vainement essayé de le décider à
-envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles
-esquisses. Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais
-étalé, il lui fallait un début qui fût un coup d'éclat. Il
-ne voulait arriver devant le public qu'avec des morceaux
-faits, où il aurait mis tout son effort, l'achèvement
-du temps.</p>
-
-<p>L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le
-loisir de travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa,
-les retoucha, les retournant pour les laisser
-dormir, y revenant avec des yeux plus froids et détachés
-de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous les coins
-cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même.</p>
-
-<p>Le premier de ces trois tableaux, peints d'après ses
-souvenirs et ses croquis, était le campement de Bohémiens
-dont il avait envoyé à Anatole l'ébauche écrite.
-Une lumière pareille à la horde qu'elle éclairait, errante
-et folle, des rayons perdus, l'éparpillement du soleil
-dans les bois, des zigzags de ruisseau, des oripeaux de
-sorcière et de fée, un mélange de basse-cour, de dortoir
-et de forge, des berceaux multicolores, comme de petits
-lits d'Arlequin accrochés aux arbres, un troupeau d'enfants,
-de vieilles, de jeunes filles, le camp de misère et
-d'aventure, sous son dôme de feuilles, avec son tapage et
-son fouillis, revivait dans la peinture claire, cristallisée,
-pétillante de Coriolis, pleine de retroussis de pinceau,
-d'accentuations qui, dans les masses, relevaient un détail,
-jetaient de l'esprit sur une figure, sur une silhouette.</p>
-
-<p>Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti.
-D'une touche fraîche et légère, avec des tons de fleurs,
-la palette d'un vrai bouquet, Coriolis avait jeté sur la
-toile le riant éblouissement de ce morceau de ciel tout
-bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries
-vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques
-d'eau où semble croupir de l'azur noyé. Il y avait là un
-rayonnement d'un bout à l'autre, sans ombre, sans noir,
-un décor de chaleur, de soleil, de vapeur, l'Orient fin,
-tendre, brillant, mouillé de poussière d'eau de pierres
-précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu
-et comme l'aimait Coriolis.</p>
-
-<p>Le troisième de ses tableaux représentait une caravane
-sur la route de Troie. C'était l'heure frémissante et douce
-où le soleil va se lever; les premiers feux, blancs et roses,
-répandant le matin dans le ciel, semblaient jeter les
-changeantes couleurs tendres de la nacre sur le lever du
-jour vers lequel, le cou tendu, les chameaux respiraient.</p>
-
-<p>La veille de son envoi, Coriolis donnait encore ce dernier
-coup de pinceau que les peintres donnent à leurs
-tableaux dans leur cadre de l'Exposition.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLI</h2>
-
-
-<p>Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps,
-quand Coriolis se sentit inquiet, pris de l'impatience de
-savoir son sort. L'absence de toute lettre de refus, les
-promesses de réception faites à ses tableaux par ceux
-qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait
-vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami
-était refusé, au moins pour une de ses toiles. La tête de
-Coriolis se mit à travailler là-dessus. Il était embarrassé
-pour sortir de cette incertitude qui lui taquinait l'imagination
-et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir leur
-ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis
-son retour de Rome, et qui était devenu un artiste
-posé, lancé, «pourri de relations». Coriolis se décidait
-à aller voir Garnotelle.</p>
-
-<p>Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture
-posé sur les hauteurs du quartier Saint-Georges;
-gaie villa d'ateliers riches, de l'art heureux, du succès,
-dont le petit trottoir montant n'est guère foulé que par
-des artistes décorés. Vers le milieu de la cité, à une
-porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un domestique
-à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans
-un atelier à la claire peinture lilas.</p>
-
-<p>Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des
-gravures de Marc-Antoine, des dessins à la mine de
-plomb grise, portant sur leur bordure le nom de M. Ingres.
-Les meubles étaient couverts d'un reps gris qui
-s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture
-de l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à
-anses de serpents tordus, posaient sur un grand meuble
-à glaces de vitrine, laissant voir la collection, reliée en
-volume dorés sur tranche, des études et des croquis de
-Garnotelle. Dans un coin, un <i>ficus</i> montrait ses grandes
-feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une
-espèce de grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano
-droit ouvert. Tout était net, rangé, essuyé, jusqu'aux
-plantes qui paraissaient brossées. Rien ne traînait, ni
-une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse.
-C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement
-classique et artistiquement bourgeois d'un prix de
-Rome, qui se consacre spécialement aux portraits de
-dames du monde.</p>
-
-<p>Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet
-d'acajou à col de cygne, reposait un portrait de
-femme entièrement terminé et verni. Devant ce portrait
-était un tapis, et devant le tapis, trois fauteuils en place,
-fatigués d'un passage de personnes, formaient un hémicycle.
-Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là
-un air d'exhibition religieuse, et comme un petit coin
-de chapelle. Coriolis reconnut le portrait: c'était le portrait
-de la femme d'un riche financier, un portrait que
-les journaux avaient annoncé comme devant être le
-seul envoi de Garnotelle au Salon.</p>
-
-<p>Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! c'est toi?&mdash;dit-il en laissant voir le
-malaise d'équilibre d'un homme qui retrouve un ami
-oublié.&mdash;Tu as été longtemps là-bas, sais-tu? Je suis
-enchanté&hellip; Ah! tu regardes mon exposition&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Comment, ton exposition?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai&hellip; tu reviens de si loin! tu as l'innocence
-de ces choses-là&hellip; Eh bien! j'ai tout bonnement
-écrit à la Direction que j'avais besoin d'un délai
-pour finir&hellip; et voilà&hellip; Je n'envoie pas comme les autres&hellip;
-et je fais ici ma petite exposition particulière, comme tu
-vois&hellip; Votre tableau ne passe pas comme cela avec le
-commun des martyrs&hellip; Vous êtes distingué par l'administration&hellip;
-cela fait très-bien&hellip; Je l'enverrai au dernier
-jour, et tu verras, il ne sera pas le plus mal placé&hellip; Ah
-çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu avais
-quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement
-pour ça&hellip; Je ne sais pas si je suis refusé&hellip; Et je voudrais
-être fixé, savoir décidément&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! très-bien&hellip; C'est très-facile&hellip; Je te saurai
-cela ce soir&hellip; Où demeures-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Rue de Vaugirard, 23.</p>
-
-<p>&mdash;Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour
-peu qu'on aille un peu dans le monde&hellip; les ponts à traverser&hellip;
-Et ça te va-t-il, mon portrait?</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien&hellip; très-bien&hellip; Le collier de perles&hellip;
-Oh! il est étonnant&hellip;&mdash;dit Coriolis sans enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage&hellip;
-Si j'avais voulu, ces temps-ci&hellip; La Tanucci m'a fait demander&hellip;
-Il était deux, trois heures&hellip; enfin une heure
-honnête pour se présenter chez une femme qui ne l'est
-pas&hellip; Elle était au lit&hellip; Une chambre de satin, feu et
-or&hellip; éblouissante&hellip; Elle s'amusait à faire ruisseler dans
-une grande cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre
-aux angles, des bijoux, des diamants, de l'or&hellip; Elle était
-à demi sortie du lit, les épaules nues, des cheveux superbes,
-une chemise&hellip; tu sais de ces chemises qu'elles
-ont!&hellip; elle m'a demandé son portrait comme une
-chatte&hellip; J'ai été héroïque, j'ai refusé&hellip; Vois-tu, mon
-cher, au fond, ces portraits-là, quand on voit du monde,
-quand on connaît des femmes bien, c'est toujours une
-mauvaise affaire&hellip; ça jette de la déconsidération sur un
-talent&hellip; il faut laisser cela aux autres&hellip; Tu dis&hellip; ton
-adresse?</p>
-
-<p>&mdash;23, rue de Vaugirard.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté&hellip; parce que
-j'ai tant de choses&hellip; Et puis, je veux aller te voir&hellip; Tu
-me montreras tout ce que tu as rapporté&hellip; Je serais très-curieux&hellip;
-Veux-tu que nous descendions ensemble
-jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin&hellip;</p>
-
-<p>Il sonna son domestique, passa un habit, et quand
-ils furent dehors:&mdash;Pourquoi,&mdash;dit-il à Coriolis,&mdash;n'habites-tu
-pas par ici?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?&mdash;répondit Coriolis.&mdash;Tiens, regarde&hellip;&mdash;et
-il désigna une croisée.&mdash;Vois-tu ces bougies roses
-à cette toilette, des bougies couleur de chair qui font
-penser à la jambe d'une danseuse dans un bas de soie?
-Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit
-chien de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit
-chien a du rouge&hellip; Sens-tu cette odeur de poudre de
-riz qui descend les escaliers et sort par la porte comme
-l'haleine de la maison?&hellip; Eh bien! mon cher, voilà ce
-qui me fait sauver&hellip; J'en ai peur&hellip; Il flotte trop de plaisir
-pour moi par ici&hellip; La femme est dans l'air&hellip; on ne
-respire que cela! Je me connais, il me faut ma rue de
-Vaugirard, mon quartier, un quartier d'étudiants qui
-ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée&hellip; Ici,
-je redeviendrais un créole&hellip; et je veux faire quelque
-chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome&hellip; ma
-belle Rome! Quand avec l'école nous allions acheter, je
-me rappelle, aux <i lang="it" xml:lang="it">Quattro Fontane</i>, des oranges et des
-pommes de pin pour les manger dans les thermes de
-Caracalla&hellip;</p>
-
-<p>Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une
-poignée de main, sur la porte du café Anglais.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle,
-qui portait écrit au crayon: «Les trois <i>reçus</i>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLII</h2>
-
-
-<p>Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!</p>
-
-<p>Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes
-l'ont attendu sans dormir, dans l'anxiété de savoir où
-l'on a placé leurs &oelig;uvres, et l'impatience d'écouter ce
-que ce public de première représentation va en dire.
-Médailles, décorations, succès, commandes, achats du
-gouvernement, gloire bruyante du feuilleton, leur avenir,
-tout est là, derrière ces portes encore fermées de
-l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes, tous se précipitent.</p>
-
-<p>C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en
-bande, en famille, en tribu; des artistes gradés donnant
-le bras à des épouses qui ont des cheveux en coques,
-des artistes avec des maîtresses à mitaines noires; des
-chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un
-feutre pointu; puis des hommes du monde qui veulent
-«se tenir au courant»; des femmes de la société frottées
-à des connaissances artistiques, et qui ont un peu
-dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois
-venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce
-que les passants jettent à leur figure; de vieux messieurs
-qui regardent les nudités avec une lorgnette de
-spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, à la
-robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas
-de mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au
-nez, à passer la revue des torses d'hommes qu'elles
-critiquent avec des mots d'anatomie. Du monde de tous
-les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le
-tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices
-fringantes, curieuses de voir des marquises en
-peintures; des refusés hérissés, allumés, sabrant tout
-ce qu'ils voient avec le verbe bref et des jugements
-féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus
-pour admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont
-appris à lire; et çà et là, au milieu de tous, coupant le
-flot, la marche familière et l'air d'être chez elles, des
-modèles allant aux tableaux, aux statues où elles retrouvent
-leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me
-voilà!» à l'oreille d'une amie, pour que tout le monde
-entende&hellip; On ne voit que des nez en l'air, des gens qui
-regardent avec toutes les façons ordinaires et extraordinaires
-de regarder l'art. Il y a des admirations stupéfiées,
-religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il
-y a des coups d'&oelig;il de joie que jette un concurrent à un
-tableau raté de camarade. Il y a des attentions qui ont
-les mains sur le ventre, d'autres qui restent en arrêt,
-les bras croisés et le livret sous un bras, serré sous
-l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en <i>o</i>,
-devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement
-désolé, et le navrement éreinté qui vient aux
-visages des malheureux obligés par les convenances
-sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il y a les silencieux
-qui se promènent avec les mains à la Napoléon
-derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les
-noteurs qui écrivent au crayon sur les marges du livret,
-les toucheurs qui expliquent un tableau en passant leur
-gant sale sur le vernis à peine séché, les agités qui
-dessinent dans le vide toutes les lignes d'un paysage, et
-reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui
-parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des
-mots comme <i>smorfia</i>. Il y a des hommes qui traînent
-des troupeaux de femmes aux sujets historiques. Il y a
-des ateliers en peloton, compactes et paraissant se tenir
-par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à
-cravates de foulard, les longs cheveux rejetés derrière
-les oreilles, qui serpentent à travers les foules et crachent,
-en courant, à chaque toile, un lazzi qui la baptise.
-Il y a, devant d'affreux vilains tableaux convaincus
-et de grandes choses insolemment mal peintes, comme
-de petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes
-en redingotes, chacun le bras sur l'épaule d'un
-frère, immobiles; changeant seulement de pied de cinq
-en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et
-tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres
-crétins&hellip;</p>
-
-<p>Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions,
-les émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes,
-tout le long de ces murs qui portent le travail,
-l'effort et la fortune d'une année!</p>
-
-<p>Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il
-n'avança pas l'heure du déjeuner, par une espèce de
-déférence pour la blague d'Anatole. Mais au dessert
-l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole
-mettait des éternités à prendre son café. Et le
-voyant siroter son gloria en disant tranquillement:&mdash;Nous
-avons bien le temps!&mdash;il l'enleva brusquement
-de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui
-dans les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux,
-l'appelait, le retenait: Coriolis s'échappait, allait devant
-lui; il voulait se voir.</p>
-
-<p>Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna
-dans la poitrine ce coup de poing que vous envoie votre
-&oelig;uvre exposée, accrochée, publique. Tout disparut;
-il eut ce premier grand éblouissement de sa chose où
-chacun voit en grosses lettres: <span class="small">MOI</span>!</p>
-
-<p>Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au
-bout d'un moment, il trouva que sa place, si bonne
-qu'elle fût, avait des inconvénients, des voisinages qui
-lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la
-Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux.
-Sa Vue d'Adramiti avait l'honneur du grand Salon;
-mais le portrait gris et terriblement sobre de Garnotelle,
-placé à côté, le faisait paraître un peu trop «bouchon
-de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la
-cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait
-voulu: Coriolis était peintre, et, comme tout peintre,
-il ne se serait estimé tout à fait bien placé que s'il avait
-été exposé absolument seul dans le Salon d'honneur.
-Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se plaindre;
-et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché
-par d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener
-dans le voisinage de ses tableaux en faisant semblant
-de regarder ceux qui étaient à côté, l'oreille aux aguets,
-essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de lui,
-et laissant tomber des regards d'affection sur les gens
-qui stationnaient devant sa signature.</p>
-
-<p>Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct,
-tout vif et présent, la joie chaude de l'homme qui se
-voit et se sent applaudi par un public qu'il touche des
-yeux et du coude. Il lui passa un chatouillement d'orgueil
-au bruit de son nom qui marchait dans la foule.
-Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations,
-des chaleurs de sympathie, des riens, des gestes,
-des approbations de tête, qui saluaient et félicitaient ses
-toiles. Une bande de rapins en passant lança des hourras.
-Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de
-penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure
-s'avançant, les passants s'amassèrent; aux regardeurs
-isolés, aux petits groupes succéda un rassemblement
-grossissant, trois rangées de spectateurs tassés, serrés,
-emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos,
-froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de
-femmes, et renversant une soixantaine de fonds ronds
-de chapeaux noirs où le jour tombé d'en haut lustrait la
-soie.</p>
-
-<p>Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu
-le prendre par le bras en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?</p>
-
-<p>Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis,
-en fumant son cigare et en regardant devant lui,
-revoyait tous ces dos devant ses tableaux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIII</h2>
-
-
-<p>A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une
-réaction.</p>
-
-<p>On ne trouble point impunément les habitudes du
-public, ses idées reçues, les préjugés avec lesquels il
-juge les choses de l'art. On ne contrarie pas sans le blesser
-le rêve que ses yeux se sont faits d'une forme, d'une
-couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté
-l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin,
-nuancé, vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait,
-le déconcertait. Cette interprétation imprévue
-dérangeait la manière de voir de tout le monde, elle
-embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites
-de couleur orientale.</p>
-
-<p>Puis cette peinture avait contre elle le nom de son
-auteur, ce qu'un nom noble ou d'apparence nobiliaire
-inspire contre une &oelig;uvre de préventions trop souvent
-justifiées. La signature <i>Naz de Coriolis</i>, mise au bas de
-ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un
-homme du monde et de salon, occupant ses loisirs et
-ses lendemains de bal avec le passe-temps d'un art. A
-beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer
-sûrement le talent là où ils croient être assurés de
-rencontrer le travail, l'application, la peine de tout un
-homme et l'ambition de toute une carrière d'artiste, ce
-nom donnait toutes sortes d'idées de méfiance, une prédisposition
-instinctive à ne voir là qu'une &oelig;uvre d'amateur,
-d'homme riche qui fait cela pour s'amuser.</p>
-
-<p>Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse,
-qui a ses embranchements sur les brasseries de la
-peinture, les ramassa et les envenima. Elle fut impitoyable,
-féroce pour Coriolis, pour cet homme ayant
-des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et
-qui, inconnu hier, accaparait, à la première tentative,
-l'intérêt d'une exposition. Le petit peuple du bas des arts
-ne pouvait pardonner à une pareille chance. Aussi pendant
-deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces
-arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires
-et les grands hommes sans nom, où chauffent
-ces succès de la Bohême, auxquels chacun apporte
-l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait
-lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On
-le déchira spécialement à l'estaminet du <i>Vert-de-gris</i>, le
-rendez-vous des <i>amers</i>. Les <i>amers</i>, les amers spéciaux
-que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et qu'exaspère
-cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère
-anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une
-fortune soudaine, énorme, tous les bonheurs de gloire de
-celui qui arrive, les amers, tout ce monde d'avenirs
-aigris, de jeunes talents grisés de compliments d'amis
-et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde,
-exaspéré contre la société, la veine et le succès des
-autres, haineux, ulcérés, misanthropes qui s'humaniseront
-à leur première paire de gants gris-perle,&mdash;les
-amers se mirent à <i>exécuter</i> tous les soirs la personne et
-le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz,
-soufflant la technique de l'éreintement à deux ou trois
-criticules qui venaient prendre là le mauvais air de l'art.</p>
-
-<p>Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la
-réaction commençant à se faire contre l'Orient, dans le
-retour des amateurs sévères, posés, au style du grand
-paysage encanaillé à leurs yeux par un trop long carnaval
-de turquerie.</p>
-
-<p>En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis
-était à peu près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les
-camaraderies, ce qu'une chaîne de relations organise
-pour la défense d'un talent discuté. Les huit ans passés
-par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en avait
-rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait
-l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive
-presque toujours, des sympathies sortirent des haines.
-Ce qui se lève sous le contre-coup de l'injustice et de
-l'unanimité des hostilités, le sens de combativité et de
-générosité qui se révolte dans un public, mettaient la
-dispute et la violence d'une bataille dans la discussion
-du nouvel Orient de Coriolis. Devant la partialité de la
-négation, les éloges s'emportaient jusqu'à l'hyperbole;
-et Coriolis sortait des jalousies, des passions et de la
-critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une
-notoriété arrachée à une sorte de scandale.</p>
-
-<p>Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des
-journaux, de la dureté des feuilletons, Coriolis tombait
-presque journellement sur l'éloge de Garnotelle. Il y
-avait pour son ancien camarade un concert de louanges,
-un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance,
-d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes,
-de restrictions respectueuses, d'observations enveloppées.
-Presque toute la critique, avec un ensemble
-qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de Garnotelle.
-Ou le louait avec des mots qui rendent justice à
-un caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa
-façon de peindre la beauté de son âme. Le blanc d'argent
-et le bitume dont il se servait étaient le blanc
-d'argent et le bitume d'un noble c&oelig;ur. On inventait la
-flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on
-disait qu'elle était «loyale et véridique», qu'elle avait
-la «sérénité des intentions et du faire». Son gris devenait
-la sobriété. La misère de coloris du pénible peintre,
-du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer
-qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait,
-à propos de cette belle sagesse, l'austérité du
-pinceau bolonais; un critique même, entraîné par l'enthousiasme,
-alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la
-couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du
-regard; et faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il
-désignait comme attirant la foule par le sensualisme, il
-déclarait ne plus voir de salut pour l'Art contemporain
-que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de
-l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux
-esprits et aux intelligences d'élite».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIV</h2>
-
-
-<p>L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et
-presque unanime sympathie de la critique pour Garnotelle
-s'expliquait naturellement.</p>
-
-<p>Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la
-critique de ces critiques qui ne sont que des littérateurs
-pouvait satisfaire sa haine d'instinct contre le <i>morceau
-peint</i>, contre le bout de toile ou le panneau de couleur
-éclatante, contre la page de soleil et de vie rappelant
-quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de
-la signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé,
-acclamé par tout ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité
-inavouée, dans les purs phraseurs d'esthétique,
-pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant de
-pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche
-carrée d'un Velasquez, le tripotage de génie de la couleur,
-le travail de la main des chefs-d'&oelig;uvre. Le peintre
-satisfaisait le goût de ces doctrines, aimées de la France,
-sympathiques à son tempérament, qui mènent l'admiration
-de l'estime publique et des gens distingués à une
-certaine manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée,
-sans pâte, sans touche, à une peinture impersonnelle
-et inanimée, terne et polie, reflétant la vie dans
-un miroir dont le tain serait malade, fixant et desséchant
-le trait qui joue et trempe dans la lumière de la
-nature, arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques
-rigides comme le tracé d'une épure, réduisant
-le coloris de la chair aux teintes mortes d'un vieux daguerréotype
-colorié, dans le temps, pour dix francs.</p>
-
-<p>Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la
-critique purement lettrée, et au public qui juge un
-peintre avec des théories, des idées, des systèmes, un
-certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs de
-quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté
-délicate, une compétence bornée à un mépris
-acquis et convenu pour les tons roses de Dubuffe.
-L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des
-professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école
-doctrinaire et philosophique du Beau, l'armée d'écrivains
-penseurs qui n'ont jamais vu un tableau même en le
-regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton cette
-jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul
-dit aussi forte pour l'&oelig;il que les sensations des
-saveurs agréables pour le palais; ces juges d'art qui
-n'apprécient jamais l'art par cette impression spontanée,
-la sensation, mais par la réflexion, par une opération
-de cerveau, par une application et un jugement d'idées;
-tous ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune,
-affectant pour elle le mépris, répétant que cela, cette
-chose divine que rien n'apprend, la couleur, peut s'apprendre
-en huit jours, que la peinture doit être simplement
-en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation
-de l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique
-et d'une chimie si matérielle: la Peinture,&mdash;tels
-étaient les gens, les théories, les sympathies, les courants
-d'opinion qui constituaient le grand parti de Garnotelle.</p>
-
-<p>De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence
-de vie, leur décoration passait pour du style; leur
-platitude était saluée comme une idéalisation. On voulait
-trouver dans leur air de papier peint je ne sais quoi
-d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement
-d'une peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël.
-Il y avait une entente pour ne pas voir toute la misère
-de ce dessin mesquin, tiraillé entre la nature et l'exemple,
-timide et appliqué, cherchant aux personnages de
-basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas
-même tirer de ses modèles la forte matérialité trapue,
-l'épaisse grandeur de la Bourgeoisie: il arrangeait les
-bourgeois qu'il peignait en portiers songeurs, travaillait
-à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de rêverie
-dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un
-ventru avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et
-jetait ainsi sur la grosse race positive, dont il était le
-peintre presque mystique, le plus divertissant des ridicules.</p>
-
-<p>Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle
-étaient ses portraits de femmes: minutieuses et laborieuses
-copies de traits et de plis de robes, images patientes
-de dames sérieuses et roides, dans des intérieurs
-maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de
-l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la
-Parisienne du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. C'étaient des mains étalées
-gauchement sur les genoux avec les doigts forcés comme
-des pincettes, des physionomies ayant un air de calme
-dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte
-de mortification morne, provenant des longues et nombreuses
-séances exigées par le consciencieux portraitiste.
-Il semblait y avoir un travail pénible, très-mal éclairé,
-un travail de prison, dans ce douloureux dessin, dans
-ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces
-femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre
-sous un jour de souffrance. Vaguement, devant ces portraits,
-l'idée vous venait de bourgeoises en pénitence
-dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait pour
-pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation
-de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de
-ces réflexions de femme qui marchande une chose trop
-chère. Malgré tout, c'étaient les portraits à la mode.
-Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles
-ont d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté,
-les femmes s'étaient laissé persuader que cette façon
-rigoureuse de les peindre avait de la sévérité et de la
-noblesse. Ce qu'elles perdaient avec Garnotelle en jeunesse
-et en piquant, elles pensaient qu'il le leur rendait
-en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et
-parmi les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies,
-les portraits de ce peintre, à propos duquel elles avaient
-entendu nommer si souvent Raphaël, devenaient un
-objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée à la
-bourse du mari.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLV</h2>
-
-
-<p>Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres
-raisons.</p>
-
-<p>Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide,
-marchant dans les pas d'Anatole, attaché et collé à lui,
-vivant de sa société et à son ombre. Il n'était plus ce
-pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris, honteux de
-lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château
-pour une décoration, avait passé quinze jours sans se
-laisser arracher une parole, avec des larmes d'embarras
-lui venant presque aux yeux, quand l'attention des femmes
-s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un petit
-paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de
-Rome a un mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait
-rien pour le talent des gens, elle fait beaucoup pour
-leur éducation; si elle n'inspire pas le peintre, elle forme
-et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce
-de frottement d'un club académique, le façonnement
-des natures abruptes au contact des natures civilisées,
-ce que les gens bien nés enseignent et font gagner aux
-autres, ce que les lettrés donnent et communiquent
-d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions,
-la villa Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple,
-des espèces de gens du monde que cinq ans élèvent,
-en apparence de manières, en superficie de savoir, en
-politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et
-des exigences de la société actuelle. Là avait commencé
-la métamorphose de Garnotelle, encouragée par la bienveillance
-de deux ou trois salons français et étrangers,
-où les gâteries des femmes l'enhardissaient à prendre
-peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait
-à ses succès: il plaisait par une beauté brune, un
-peu commune et marquée, mais de ce genre qu'aiment
-les femmes, une beauté vulgairement souffrante, où de
-la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux
-malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal,
-mettaient ce caractère, qui l'avait fait surnommer par
-ses camarades «l'ouvrier malsain». Dans ce physique,
-le monde ne voulait voir que le tourment de la pensée,
-les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité.
-Et pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure
-rêvée, une poétique incarnation du pittoresque et romanesque
-personnage qui peint avec son c&oelig;ur et sa santé;
-il était ce malheureux céleste:&mdash;l'<i>artiste</i>!</p>
-
-<p>A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une
-famille française, il était entré dans un monde de femmes
-du haut commerce et de la haute banque, un monde orléaniste
-de femmes sérieuses, intelligentes, cultivées,
-mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion
-publique par leurs salons et leurs amis du journalisme.
-Il trouva là de puissantes protectrices, supérieures
-à la banalité, ardentes et remuantes dans l'amitié, mettant
-leur activité et leur dévouement d'esprit au service
-des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux, de
-leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt,
-l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite
-gloire de leur cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes
-et tout le profit de ces liaisons pures, de ces attachements,
-de ces adoptions qui finissent par laisser tomber
-sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une
-bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses
-prières, ses intrigues, tout ce que peut une femme à
-l'époque du Salon pour le lancement d'un succès.</p>
-
-<p>En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans
-quelques salons de la haute aristocratie étrangère, où
-il rencontrait de grands noms avec lesquels il pouvait
-peser sur le ministère, des femmes au désir despotique,
-habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient
-perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était
-pour Garnotelle une récréation et un délassement, que
-ce monde aimant le plaisir, la liberté, les artistes. Il s'y
-sentait entouré de la naïve admiration des étrangers
-pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français,
-l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient
-avec la vivacité de l'ingénuité ravissante des
-coquetteries russes. On le choyait, on l'enguirlandait.
-Il était le cornac des plaisirs, la fête des soirées, l'invité
-annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient, se
-l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles
-gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa
-vanité jusqu'au fond. Il était là comme dans une délicieuse
-atmosphère d'enchantement amoureux. On ne le
-voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la tête
-à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux
-robes, toujours dans une intimité d'aparté, dans une
-pose d'enfant gâté, discret, étouffant de petits rires, des
-demi-paroles, des chuchotements, ce qui bruit tout bas
-autour d'un secret, d'une confidence, avec de petites
-mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration,
-tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un
-bras, d'un pied, qui touchait les femmes comme le platonisme
-et le soupir d'un amour qui leur aurait fait la
-cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de
-plaire et de paraître amusant avec un rien de cet esprit
-que tout peintre ramasse dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il
-de l'achat d'un de ses tableaux par quelques gros
-banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait
-dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais
-les experts, les familiers, le médecin même pour lui,
-travaillant à forcer la main au Million.</p>
-
-<p>Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé
-que tout ce qu'il pouvait avoir à demander au gouvernement
-serait emporté par des exigences de jolies femmes,
-ou des transactions de femmes influentes, Garnotelle qui,
-sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de
-la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque
-dangereux, de passer pour un ami du gouvernement. Il
-ne se montrait pas aux soirées officielles, boudait les
-avances, jouant la réserve et la froideur d'un homme
-appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines.</p>
-
-<p>Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite.
-Avec son nom et sa position, il sollicitait de l'aider
-dans ses travaux; il s'offrait à lui peindre des fonds, des
-<i>à-plats</i>, à lui couvrir des ciels, des terrains, à lui poncer
-des draperies «pour se dévouer et apprendre», disait-il.
-Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour
-où il y avait exposition chez lui. Et devant le tableau,
-dont il semblait ne pas oser s'approcher de trop près, il
-restait à distance respectueuse, plongé dans une muette
-contemplation. Dans ce genre d'admiration accablée,
-écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité
-du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les
-spasmes, les lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes
-entrecoupés, il avait imaginé une invention sublime,
-et qui avait attaché à son avenir la protection
-du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé
-devant «l'&oelig;uvre» un silence morne; puis, rentré chez
-lui, il avait écrit au maître une lettre où il laissait naïvement
-échapper son découragement, se disait désespéré
-par cette perfection, cette grandeur, cette pureté, qui
-lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque la
-force de travailler encore; et faisant répandre par ses
-amis le bruit de son découragement, il avait attendu,
-cloîtré dans son atelier, jusqu'à ce qu'une lettre du maître
-relevât son courage avec des éloges, l'encourageât à vivre
-et à peindre.</p>
-
-<p>De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus
-de cette société de l'<i>Oignon</i>, réunissant et reliant
-les anciens prix de Rome avec deux grands dîners annuels
-et quelques petits dîners subsidiaires, dans cette
-espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on
-se passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut,
-entre la poire et le fromage, entre les pièces de vers en
-l'honneur des gloires académiques et des satires contre
-les autres gloires.</p>
-
-<p>Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas
-les critiques de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait
-pas et tenait à distance ceux qu'il rencontrait dans les
-salons avec une poignée de main qui leur tendait seulement
-le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de
-réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart
-des feuilletons parlaient de son talent.</p>
-
-<p>Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent
-de ses portraits, renté par l'argent de son atelier,
-un atelier aristocratique de jeunes et riches étrangers
-payant cent francs par mois, et s'engageant pour six
-mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé dans
-ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le
-Garnotelle des chemises brodées et des parfums à base
-de musc, n'ayant plus rien de son passé que ses longs
-cheveux, qu'il gardait comme une auréole d'artiste, Garnotelle
-se montrait parfois enveloppé d'une vague tristesse.
-Il paraissait avoir le noble et solennel fond de
-souffrance d'un homme éloigné «de l'objet de son
-culte». Il se plaignait à demi-mot de n'être plus là où
-étaient ses regrets et son amour; et de temps en temps,
-il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard
-d'aspiration religieuse, une:&mdash;«Chère Rome, où
-es-tu?»&mdash;qui apitoyait autour de lui un public d'imbéciles
-sur cette pauvre âme sombre d'exilé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVI</h2>
-
-
-<p>Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de
-ces contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés.
-La bataille autour de ses tableaux, de son nom,
-de son Orient, ce soulèvement de colères soudaines et
-d'ennemis inconnus lui donnaient la surexcitation de la
-lutte, le poussaient à la volonté d'une grande chose,
-d'une de ces &oelig;uvres qui arrachent au public la pleine
-reconnaissance d'un homme.</p>
-
-<p>On ne le connaissait que par les côtés de coloriste
-pittoresque. Il voulait se révéler avec les puissantes qualités
-du peintre; montrer la force et la science du dessinateur,
-amassées en lui par des études patientes et
-acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis
-l'accent et la signature de sa personnalité.</p>
-
-<p>Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu
-dans un cadre où il pouvait faire mouvoir la grandeur du
-corps humain. Le décor de sa scène était un <i>Bain turc</i>.
-Sur la pierre moite de l'étuve, sur le granit suant, il
-plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un
-nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par
-une négresse presque nue, les reins sanglés d'une <i>foutah</i>
-à couleurs vives. La baigneuse, sur son séant, se
-présentait de face. Elle était gracieusement ramassée et
-rondissante dans la ligne d'un disque: on l'eût dite
-assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains
-se croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés
-qui dessinaient une anse et une couronne. Sa tête,
-penchée, se baissait mollement, avec un chatouillement
-d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les
-deux contours charmants et contraires de cette attitude
-penchée: pressé d'un côté, serré entre le sein et la
-hanche, il se tendait de l'autre, déroulait le dessin de
-son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de la
-baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement
-allongée, l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation
-d'un balancement. Derrière ce corps ébauché,
-sorti de la toile avec du pastel, Coriolis avait massé au
-fond des groupes de femmes qu'on entrevoyait dans une
-buée de vapeur, dans une aérienne perspective d'étuve
-rayée de traits de soleil qui faisaient des barres.</p>
-
-<p>Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce
-tableau. Anatole, qui n'était pas complimenteur et qui
-n'avait guère de sympathie pour les sujets orientaux, ne
-put retenir, devant la toile achevée:</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien, ton corps de femme&hellip; c'est ça!</p>
-
-<p>Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le
-compliment qui porte à faux, qui loue une qualité qu'ils
-n'ont pas, ou un coin d'une &oelig;uvre qu'ils sentent n'être
-pas le bon de cette &oelig;uvre. Un éloge à côté avait beau
-être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des
-colères d'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste
-violent.&mdash;Ah! tu trouves que c'est ça, toi?&hellip; Ça! mais
-c'est d'un commun!&hellip; ce n'est pas plus le corps que je
-veux&hellip; Voilà six semaines que je m'échine dessus&hellip; Tu
-as bien fait de me dire que c'était bien&hellip; Allons! je te
-dis, c'est bête&hellip; bête comme une académie de parisienne&hellip;
-et tortillé&hellip; Tiens! Il traîne sur les quais une
-Vénus de Goltzius&hellip; qui a des perles aux oreilles, avec
-des colombes qui volent autour&hellip; voilà!&hellip; Je sentais
-bien que c'était mauvais. Mais, attends!</p>
-
-<p>Et Coriolis commença à effacer sa figure, Anatole
-essaya de l'arrêter, l'injuria, l'appela «imbécile et
-chercheur de petite bête». Coriolis continuait à démolir
-sa baigneuse en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Après cela, c'est le diable, un torse qui vous donne
-la note&hellip; C'est dégoûtant maintenant&hellip; Il n'y a plus un
-corps à Paris&hellip; Voyons! voilà six mois que nous n'avons
-pu avoir un modèle propre&hellip; Une femme qui ait pour
-un liard de race, de distinction, un ensemble pas trop
-canaille&hellip; où ça se trouve-t-il? sais-tu, toi? Oh! les modèles?
-une espèce finie&hellip; Rachel a commencé à les
-perdre avec le Conservatoire&hellip; Il n'y a plus de modèles!
-Ça vous donne deux séances&hellip; et puis, à la troisième,
-vous rencontrez votre étude, dans un petit coupé, coiffée
-en chien, qui vous dit: «Bonjour!&hellip;» Une femme
-lancée, plus de pose! Et celles qu'on a encore la chance
-d'attraper, sont-ce des modèles? Ça ne tient pas la pose&hellip;
-ça n'a pas de tendons&hellip; ça ne <i>crispe</i> pas!&hellip; ça ne <i>crispe</i>
-pas!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVII</h2>
-
-
-<p>L'hiver de Paris a des jours gris, d'un gris morne, infini,
-désespéré. Le gris remplit le ciel, bas et plat, sans
-une lueur, sans une trouée de bleu. Une tristesse grise
-flotte dans l'air. Ce qu'il y a de jour est comme le cadavre
-du jour. Une froide lumière, qu'on dirait filtrée à travers
-de vieux rideaux de tulle, met sa clarté jaune et sale sur
-les choses et les formes indécises. Les couleurs s'endorment
-comme dans l'ombre du passé et le voile du
-fané. Dans l'atelier, un mélancolique effacement ôte le
-rayon à la toile, promène entre les grands murs, une
-sorte d'ennui glacé, polaire, glisse du plâtre qui perd ses
-lignes à la palette qui perd ses tons, et finit par remplacer,
-dans la main du peintre, les pinceaux par la
-pipe.</p>
-
-<p>Ces jours-là, on voyait à Vermillon des attitudes
-paresseuses, engourdies, inquiètes et souffrantes. Travaillé
-par le malaise de ce vilain temps, ayant comme le
-froid de la neige au fond de lui, il se postait près du
-poêle, et passait des demi-heures, immobile, en équilibre
-sur son derrière, et se chauffant ses deux pattes
-dans ses deux mains. Toute son attention paraissait concentrée
-sur le rouge du poêle. La demi-heure passée, il
-tournait sa tête sur son épaule, regardait de côté, avec
-méfiance, cette plaque de faux jour blanchissant dans le
-cadre de la baie, se grattait le dessous d'une cuisse,
-poussait un petit cri, regardait encore un peu le ciel, et
-ne le reconnaissant pas, il paraissait y chercher une seconde
-le souvenir de quelque chose de disparu. Puis il
-revenait à la chaleur du poêle, et s'enfonçait dans une
-espèce de nostalgie profonde et de méditation concentrée,
-avec un air confondu, cette espèce de peur de voir le
-soleil mort, qu'ont observée les naturalistes chez les
-singes en hiver.</p>
-
-<p>Tout à côté, Anatole faisait comme le singe, se chauffait
-les pieds, en se pelotonnant près du poêle, se regardait
-fumer, entre deux cigarettes essayait de taquiner la
-plante du pied de Vermillon. Mais Vermillon, grave et
-préoccupé, repoussait ses agaceries.</p>
-
-<p>Pour Coriolis, après quelques essais de travail lâche,
-quelque coups de brosse, il prenait dans une crédence
-une poignée d'albums aux couvertures bariolées, gaufrées,
-pointillées ou piquées d'or, brochées d'un fil de
-soie, et jetant cela par terre, s'étendant dessus, couché
-sur le ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains
-dans les cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages
-pareilles à des palettes d'ivoire chargées des couleurs de
-l'Orient, tachées et diaprées, étincelantes de pourpre,
-d'outremer, de vert d'émeraude. Et un jour de pays
-féerique, un jour sans ombre et qui n'était que lumière,
-se levait pour lui de ces albums de dessins japonais. Son
-regard entrait dans la profondeur de ces firmaments
-paille, baignant d'un fluide d'or la silhouette des êtres
-et des campagnes; il se perdait dans cet azur où se
-noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail
-bleu sertissant les fleurs de neige des pêchers et des
-amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis
-et d'où partent les rayons d'une roue de sang, dans la
-splendeur de ces astres écornés par le vol des grues
-voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le pauvre ciel frissonnant
-de Paris, il les fuyait et les oubliait au bord
-de ces mers limpides comme le ciel, balançant des danses
-sur des radeaux de buveurs de thé; il les oubliait dans
-ces champs aux rochers de lapis, dans ce verdoiement
-de plantes aux pieds mouillés, près de ces bambous, de
-ces haies efflorescentes qui font un mur avec de grands
-bouquets. Devant lui, se déroulait ce pays des maisons
-rouges, aux murs de paravent, aux chambres peintes,
-à l'art de nature si naïf et si vif, aux intérieurs miroitants,
-éclaboussés, amusés de tous les reflets que font
-les vernis des bois, l'émail des porcelaines, les ors des
-laques, le fauve luisant des bronzes tonkin. Et tout à
-coup, dans ce qu'il regardait, une page fleurissante semblait
-un herbier du mois de mai, une poignée du printemps,
-toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement
-et la jeune tendresse de sa couleur. C'étaient
-des zigzags de branches, ou bien des gouttes de couleur
-pleurant en larmes sur le papier, ou des pluies de caractères
-jouant et descendant comme des essaims d'insectes
-dans l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et là, des rivages montraient
-des plages éblouissantes de blancheur et fourmillantes
-de crabes; une porte jaune, un treillage de bambou,
-des palissades de clochettes bleues laissaient deviner
-le jardin d'une maison de thé; des caprices de paysages
-jetaient des temples dans le ciel, au bout du piton d'un
-volcan sacré; toutes les fantaisies de la terre, de la végétation,
-de l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon
-de leur pittoresque. Du fond des bonzeries partaient et
-s'évasaient des rayons, des éclairs, des gloires jaunes
-palpitantes de vols d'abeilles. Et des divinités apparaissaient,
-la tête nimbée de la branche d'un saule, et le
-corps évanoui dans la tombée des rameaux.</p>
-
-<p>Coriolis feuilletait toujours: et devant lui passaient
-des femmes, les unes dévidant de la soie cerise, les
-autres peignant des éventails; des femmes buvant à petites
-gorgées dans des tasses de laque rouge; des femmes
-interrogeant des baquets magiques; des femmes glissant
-en barques sur des fleuves, nonchalamment penchées
-sur la poésie et la fugitivité de l'eau. Elles avaient des
-robes éblouissantes et douces, dont les couleurs semblaient
-mourir en bas, des robes glauques à écailles, où
-flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes
-brodées de pivoines et de griffons, des robes de plumes,
-de soie, de fleurs et d'oiseaux, des robes étranges, qui
-s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de papillon,
-tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient
-au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant
-de la chimérique fantaisie d'un dessin héraldique. Des
-antennes d'écaille piquées dans les cheveux, ces femmes
-montraient leur visage pâle aux paupières fardées, leurs
-yeux relevés au coin comme un sourire; et accoudées
-sur des balcons, le menton sur le revers de la main,
-muettes, rêveuses, de la rêverie sournoise d'un Debureau
-dans une pantomime, elles semblaient ronger leur vie,
-en mordillant un bout de leur vêtement.</p>
-
-<p>Et d'autres albums faisaient voir à Coriolis une volière
-pleine de bouquets, des oiseaux d'or becquetant des
-fruits de carmin,&mdash;quand tombait, dans ces visions du
-Japon, la lumière de la réalité, le soleil des hivers de
-Paris, la lampe qu'on apportait dans l'atelier.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVIII</h2>
-
-
-<p>&mdash;La Bastille! l'Odéon! Montmartre! Saint-Laurent!
-les correspondances!&hellip; Personne n'a de correspondance?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! tu fais très-bien la charge,&mdash;dit Anatole,
-étonné d'entendre faire une imitation au grave Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;&hellip; Et l'omnibus repart&hellip; Une suite de malechances
-ce soir-là&hellip; Un mauvais dîner chez Garnotelle&hellip; de la
-pluie, pas de voitures, et l'omnibus!&hellip; C'est peut-être
-l'habitude qui me manque&hellip; mais je trouve ça mortel,
-l'omnibus&hellip; cette mécanique qui fait semblant d'aller et
-qui s'arrête toujours! On voit les gens sur le trottoir qui
-vont plus vite que la voiture&hellip; Et puis rien que l'odeur!&hellip;
-Ça sent toujours le chat mouillé, un omnibus!&hellip; Enfin,
-je m'embêtais&hellip; J'avais fini d'épeler les annonces qu'on
-a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine Collas&hellip;
-Je regardais stupidement des maisons, des rues, de
-grandes machines d'ombre, des choses éclairées, des
-becs de gaz, des vitrines, un petit soulier rose de femme
-dans une montre, sur une étagère de glace, des bêtises,
-rien du tout, ce qui passait&hellip; J'en étais arrivé à suivre
-mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées,
-l'ombre des gens de l'omnibus qui recommence éternellement&hellip;
-une série de silhouettes&hellip; Pas un bonhomme
-curieux&hellip; tous, des têtes de gens qui vont en omnibus&hellip;
-Des femmes&hellip; des femmes sans sexe, des femmes à paquet&hellip;
-Zing! le cadran du conducteur, un voyageur! Il
-n'y avait plus qu'une place au fond&hellip; Zing! une voyageuse&hellip;
-complet! J'avais en face de moi un monsieur
-avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un journal&hellip;
-Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes&hellip;
-Ça me fit tourner les yeux sur la femme qui venait de
-monter&hellip; Elle regardait les chevaux par-dessous la lanterne,
-le front presque contre la glace de la voiture&hellip;
-une pose de petite fille&hellip; l'air d'une femme un peu gênée
-dans un endroit rempli d'hommes&hellip; Voilà tout&hellip; Je regardai
-autre chose&hellip; As-tu remarqué, toi, comme les
-femmes paraissent mystérieusement jolies en voiture, le
-soir?&hellip; De l'ombre, du fantôme, du domino, je ne sais
-pas quoi, elles ont de tout cela&hellip; un air voilé, un empaquetage
-voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et
-qu'on ne voit pas, un teint vague, un sourire de nuit,
-avec ces lumières qui leur battent sur les traits, tous ces
-demi-reflets qui leur flottent sous le chapeau, ces grandes
-touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur jupe
-même remuante d'ombres&hellip;&mdash;La Madeleine! le boulevard!
-la Bastille! Pas de correspondance!&hellip;&mdash;Tiens!
-elle était comme ça&hellip; tournée, regardant, un peu baissée&hellip;
-La lueur de la lanterne lui donnait sur le front&hellip;
-c'était comme un brillant d'ivoire&hellip; et mettait une vraie
-poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des
-cheveux floches comme dans du soleil&hellip; trois touches de
-clarté sur la ligne du nez, sur un bout de la pommette,
-sur la pointe du menton, et tout le reste, de l'ombre&hellip;
-Tu vois cela?&hellip; Très-charmante cette femme&hellip; et c'est
-drôle, pas Parisienne&hellip; Des manches courtes, pas de
-gants, pas de manchettes, la peau des bras&hellip; une toilette,
-on n'y voyait rien dans sa toilette&hellip; et je m'y connais&hellip;
-une tenue de grisette et de bourgeoise, avec quelque
-chose dans toute la personne de déroutant, qui n'était
-pas de l'une et qui n'était pas de l'autre&hellip;&mdash;Auteuil!
-Bercy! Charenton! le Trône! Palais-Royal! Vaugirard!
-n<sup>o</sup> 17! n<sup>o</sup> 18! n<sup>o</sup> 19!&hellip;&mdash;Ici, une éclipse&hellip; elle a tourné
-le dos à la lanterne&hellip; sa figure en face de moi est une
-ombre toute noire, un vrai morceau d'obscurité&hellip; plus
-rien, qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et
-sur un bout de son oreille où pend un petit bouton de
-diamant qui jette un feu de diable&hellip; L'omnibus va toujours
-son train&hellip; Le Carrousel, le quai, la Seine, un pont
-où il y a sur le parapet des plâtres de savoyard&hellip; puis
-des rues noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui
-repassent à la chandelle&hellip; Je ne la vois plus que par
-éclairs&hellip; toujours sa pose&hellip; son oreille et le petit diamant&hellip;
-Et puis tout à coup, au bout de cette vilaine rue
-du Vieux-Colombier, elle a fait signe au conducteur&hellip;
-Mon cher, elle a passé devant moi avec une marche, des
-gestes de statue, paroles d'honneur&hellip; Et ce n'est pas
-facile d'avoir du style, une femme, en omnibus&hellip; Je ne
-l'ai un peu vue qu'à ce moment-là&hellip; elle m'a paru avoir
-un type, un type&hellip; Elle est entrée dans un sale magasin
-où il y a en montre des lorgnettes en ivoire et du plaqué.</p>
-
-<p>&mdash;Des lorgnettes? Au 27 ou au 29 alors?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le numéro, je n'en sais rien.</p>
-
-<p>&mdash;Un magasin de vieux neuf, enfin!&hellip; Brune et des
-yeux bleus bizarres, ta femme, n'est-ce pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je crois&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! elle est bonne! C'est la Salomon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Salomon? Mais il y avait une vieille femme, il me
-semble, je me souviens, dans le temps, qui nous apportait
-de la parfumerie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c'est la mère&hellip; qui a fait des enfants, des bottes&hellip;
-tous qui posent&hellip; la mère au magasin, à la brocante&hellip;
-Elle, c'est la fille, c'est sa dernière&hellip; une dix-huitaine
-d'années&hellip; Ton affaire, au fait&hellip; Serin que je
-suis! je n'y avais pas pensé&hellip; Manette&hellip; Manette Salomon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Si tu lui écrivais de ma part, de venir, hein? de
-venir lundi, tiens&hellip; Je verrai si elle me va&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement&hellip; Ah! plus de papier&hellip; Voilà la lettre
-de mort de Paillardin&hellip; Je prends la page blanche&hellip; Oui
-c'est au 27 ou au 29&hellip; La mère lui remettra&hellip; Je crois
-qu'elle ne demeure plus avec elle&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIX</h2>
-
-
-<p>Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit
-le lendemain et les autres jours de la semaine:
-elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne fit rien dire. Coriolis
-se décida à chercher un autre modèle.</p>
-
-<p>Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce
-qui se présentait à son atelier, les poseuses d'occasion
-et de misère, jusqu'à une pauvre femme qui monta sur
-la table en costume d'Ève, avec son chapeau, son voile
-et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces galbes
-de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait;
-et, découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse
-rencontre pour trouver l'inspiration de nature qu'il
-voulait, il lâcha sa figure principale et se mit à retravailler
-le reste de son tableau.</p>
-
-<p>Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards,
-avec une soirée vide devant eux, Anatole tomba en arrêt
-devant l'affiche d'un grand bal à la salle Barthélemy.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;dit-il,&mdash;c'est le Carnaval des juifs&hellip; si
-nous y allions?</p>
-
-<p>Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la
-fête de la <i>Pourime</i>,&mdash;le vieil anniversaire de la chute
-d'Aman et de la délivrance des Juifs par Esther,&mdash;était
-célébrée par un bal public.</p>
-
-<p>Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi
-ça», de vieilles vestes de débardeur couleur
-de raisin de Corinthe usé, sautaient au milieu des paletots
-et des redingotes. La famille et l'honnêteté apparaissaient
-çà et là par places, sur les côtés de la danse, dans
-des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de
-mauvais allemand, un patois demi-français sonnant de
-consonnes tudesques, dans les files de vieilles femmes
-branlant de la tête à la mesure de la musique, les mains
-posées à plat sur les genoux avec la rigidité de statues
-d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le
-gradin de la banquette, souriant et dansant des yeux, en
-remuant à demi les bras. C'était un bal qui ressemblait,
-au premier aspect, à tous les autres bals parisiens, où
-le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux ou
-trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère.
-Cette foule, pareille de surface et d'ensemble à toutes
-les foules, ces hommes, ces femmes sans particularité
-frappante, habillés des costumes, des airs de Paris, et
-tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son
-&oelig;il de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore
-visible, les traits d'origine, la fatalité de signes où
-survit la race. Il remarqua des visages brouillés, sur lesquels
-se mêlait la coupe fière de profil des peuples de
-désert à des humilités louches de commerces douteux
-de grande ville, des teints plombés tout à la fois par un
-ancien soleil et par une réverbération de vieil argent,
-des jeunes gens aux cheveux laineux, à la tête de bélier,
-des figures à cheveux papillotés, à gros diamant faux
-sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment
-les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés
-de la fièvre du lucre, et des sourires d'Arabes
-dans des barbes de crin. Il reconnut, sous les capuchons
-et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au plein air
-du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars.
-C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur
-dorée du blé mûr, des chevelures noires et crêpées, des
-nez busqués, des ovales fuyant dans des pâleurs ambrées
-de joue et de cou où se détachait la coquille rose de l'oreille,
-des coins de lèvres ombrées de poil follet, des
-bouches poussées en avant comme par un souffle: des
-épaules décolletées avaient une ombre de duvet dans
-le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux tout rapprochés
-du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés
-comme de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête
-aux cils sans douceur, laissant à nu le noir d'un regard
-étonné, parfois vague.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! la Manette&hellip;&mdash;fit tout à coup Anatole, et
-il montra à Coriolis une femme qui regardait de la galerie
-d'en haut danser dans la salle. Coriolis aperçut un bras
-enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé sur
-la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de
-profil, un ruban feu nouant des cheveux pris dans une
-résille à perles d'acier. Immobile, Manette laissait le bal
-venir à ses yeux, avec un air de contentement paresseux
-et de distraction indifférente.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!&mdash;dit Coriolis à Anatole&mdash;monte lui
-demander pourquoi elle n'est pas venue.</p>
-
-<p>Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques
-instants.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, elle est furieuse&hellip; Il paraît que notre
-lettre n'était pas signée&hellip; Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux
-chiens qu'on écrit sans mettre son nom&hellip; Et puis, elle
-s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas fait l'honneur
-d'une feuille de papier à lettre toute neuve&hellip; Je
-lui ai tout dit pour la radoucir&hellip; Enfin, si tu y tiens,
-montons là-haut&hellip; Tu n'as qu'à lui faire des excuses&hellip;
-Mets ça sur moi, dis que c'est moi, appelle-moi pignouf&hellip;
-tout ce que tu voudras!&hellip; Au fond, je crois qu'elle a
-envie de venir&hellip; Il n'y a que sa dignité&hellip; tu comprends?
-La dignité de mademoiselle!&hellip; A la fin, elle m'a demandé
-si c'était bien de toi que les journaux avaient parlé&hellip;&mdash;Et
-comme ils montaient le petit escalier qui allait à la
-galerie:&mdash;Ah! tu vas en voir, par exemple, deux sibylles
-avec elle&hellip; de vrais enfants de Moïse et de Polichinelle!</p>
-
-<p>Manette était assise à une table où posaient trois verres
-de bière à moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes.
-L'une, les yeux troubles et louches, le visage rempli et
-gêné par un nez énorme et crochu, avait l'air d'une terrible
-caricature encadrée dans la ruche noire d'un immense
-bonnet noué sous son menton de galoche; un
-fichu de soie, aux ramages de madras, d'un jaune d'&oelig;illet
-d'Inde, croisait sur son cou décharné. Les yeux, la
-bouche, les narines remplis du noir qu'ont les têtes desséchées,
-la figure charbonnée comme par le poilu horrible
-d'une singesse, l'autre portait, rejeté en arrière
-sur des cheveux de négresse, un chapeau blanc de marchande
-à la toilette, orné d'une rose blanche; et des effilés
-de poils de chèvre pendaient des épaulettes de sa robe.</p>
-
-<p>Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à
-la table des trois femmes qui se serrèrent pour leur
-faire place. Coriolis parla à Manette, s'excusa. Manette
-le laissa parler sans l'interrompre, sans paraître l'entendre;
-puis quand il eut fini, tournant vers lui un de
-ces regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de
-femme quand ils le veulent, elle le toisa du bout des
-bottes jusqu'à la racine des cheveux, détourna la tête,
-et, après un silence, elle se décida à lui dire qu'elle voulait
-bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le
-lundi suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture
-sa petite montre pendue à la chaîne d'or qui battait sur
-sa robe de soie noire, elle se leva, salua Coriolis, et disparut
-suivie de ses deux monstres gardiens.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">L</h2>
-
-
-<p>Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots,
-elle commença à se déshabiller lentement, rangeant avec
-ordre sur le divan les vêtements qu'elle quittait. Puis
-elle monta sur la table à modèle avec sa chemise remontée
-contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses
-dents le festonnage d'en haut, dans le mouvement
-ramassé, pudique, d'une femme honnête qui change de
-linge.</p>
-
-<p>Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes
-ont de ces hontes. La créature bientôt publique qui va
-se livrer toute aux regards des hommes, a les rougeurs de
-l'instinct, tant que son talon ne mord pas le piédestal de
-bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une
-statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est
-plus rien qu'une forme. Jusque-là, jusqu'à ce moment
-où la chemise tombée fait lever de la nudité absolue de
-la femme la pureté rigide d'un marbre, il reste toujours
-un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le
-glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux
-de sa peau devenant nus un à un, la curiosité de
-ces yeux d'hommes qui l'attendent, l'atelier où n'est pas
-encore descendue la sévérité de l'étude, tout donne à la
-poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui
-la fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses
-poses. Puis, la séance finie, la femme revient encore, et
-se retrouve à mesure qu'elle se rhabille. On dirait
-qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise. Et
-celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la
-vue de sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie
-pas attacher sa jarretière.</p>
-
-<p>C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus
-femme, et que pour elle les hommes ne sont plus des
-hommes. La représentation de sa personne la laisse sans
-gêne et sans honte. Elle se voit regardée par des yeux
-d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette,
-l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée
-qui fait taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus
-intimes secrets de sa chair, c'est la contemplation sereine
-et désintéressée, c'est l'attention passionnée et absorbée
-du peintre, du dessinateur, du sculpteur, devant ce
-morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être
-pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en
-elle, la vie de la ligne qui fait rêver le dessin.</p>
-
-<p>De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette
-défense contre la curiosité des amis, des connaissances
-venant visiter un peintre, ces peurs, ces alarmes devant
-tous les gens qui ne sont pas du métier, ce trouble sous
-ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour
-regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une
-séance, un corps de femme s'aperçoit qu'il est nu et se
-trouve tout déshabillé.&mdash;Un jour, dans l'atelier de
-M. Ingres, une femme posait devant trente élèves, trente
-paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la
-table à modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute
-la peau, et courant à ses vêtements se couvrir bien vite
-tant bien que mal du premier qu'elle trouva: qu'avait-elle
-vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin,
-par la baie au-dessus de sa tête.</p>
-
-<p>Cette honte de femme dura une seconde chez Manette.
-Soudain, elle laissa tomber de ses dents desserrées la
-fine toile qui glissa le long de son corps, fila de ses
-reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba sur
-ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un
-petit coup de pied, le chassa par derrière ainsi qu'une
-queue de robe; puis, après avoir abaissé sur elle-même
-un regard d'un moment, un regard où il y avait de
-l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux
-bras au-dessus de sa tête, portant son corps sur une
-hanche, elle apparut à Coriolis dans la pose de ce marbre
-du Louvre qu'on appelle le <i>Génie du repos éternel</i>.</p>
-
-<p>La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des
-milliers, des millions de corps qu'elle semble à peine
-dégrossir, qu'elle jette à la vie à demi façonnés, et qui
-paraissent porter la marque de la vulgarité, de la hâte,
-de la négligence d'une création productive et d'une fabrication
-banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle
-tire, comme un ouvrier écrasé de travail, des peuples de
-laideur, des multitudes de vivants ébauchés, manqués,
-des espèces d'images à la grosse de l'homme et de la
-femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute
-cette pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard,
-comme pour empêcher de mourir l'exemple du Beau.
-Elle prend un corps qu'elle polit et finit avec amour,
-avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin être d'art
-qui sort des mains artistes de la Nature.</p>
-
-<p>Le corps de Manette était un de ces corps-là: dans
-l'atelier, sa nudité avait mis tout à coup le rayonnement
-d'un chef-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et
-un peu penchée, retombait en grappe sur ses cheveux;
-sa main gauche, repliée sur son bras droit, un peu au-dessus
-du poignet, laissait glisser contre lui trois de ses
-doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant,
-ne posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon
-en l'air; l'autre jambe, droite et le pied à plat, portait
-l'équilibre de toute l'attitude. Ainsi dressée et appuyée
-sur elle-même, elle montrait ces belles lignes étirées et
-remontantes de la femme qui se couronne de ses bras.
-Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête
-aux pieds: l'invisible vibration de la vie des contours
-semblait faire frémir tout le dessin de la femme, répandre,
-tout autour d'elle, un peu du bord et du jour de son
-corps.</p>
-
-<p>Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et
-si pleines, une pareille élégance élancée et serpentine,
-une si fine délicatesse de race gardant aux attaches de
-la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la fragilité et
-la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il
-s'oublia à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une
-chair de brune, mate et absorbant la clarté, blanche de
-cette chaude blancheur du Midi qui efface les blancheurs
-nacrées de l'Occident, une de ces chairs de soleil, dont
-la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des
-ombres d'ambre.</p>
-
-<p>Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et
-si fine, ces passages de ton si doux, si variés, si nuancés,
-que tant de peintres expriment et croient idéaliser avec
-un rose banal et plat; ils embrassaient ces fugitives
-transparences, ces tendresses et ces tiédeurs de couleurs
-qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles
-apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible,
-ombrant d'une adorable pâleur les diaphanéités laiteuses
-de la chair, tout ce délicieux je ne sais quoi de l'épiderme
-de la femme, qu'on dirait fait avec le dessous de
-l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches, la
-glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement,
-l'artiste étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants,
-qui, levés, blanchissaient sur ces cheveux bruns,
-ces bras au bas desquels la lumière, entrant dans l'ombre
-de l'aisselle, montrait des fils d'or frisant dans du
-jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et azurée
-de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge
-des blondes, et où le bout du sein était de la nuance
-naissante de l'hortensia.</p>
-
-<p>Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la
-ligne à peine éclose d'un torse de jeune fille, encore
-contenu et comprimé dans sa grâce, à demi mûr, serré
-dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un bouton.
-Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse,
-comme la taille des femmes qui n'ont jamais porté de
-corset, lui montrait cette jolie indication molle et sans
-coupure, la ceinture naturelle marquée d'un sinus
-d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques.
-De cette taille, son regard allait au douillet modelage,
-aux inflexions, aux méplats, à la rondeur enveloppée, à
-la douce et voluptueuse ondulation d'un ventre de vierge,
-d'un ventre innocent, presque enfantin, sculpté dans sa
-mollesse et délicatement dessiné dans le <i>flou</i> de sa chair:
-une petite lumière, à demi coulée au bord du nombril,
-semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et
-le c&oelig;ur d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y
-avait de la convexité d'une coquille et du rentrant d'une
-vague, à l'arc des hanches, à ces cuisses charnues, caressées,
-sur le doux grain de leur peau, de blancheurs
-tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux,
-délicats et noyés, cachant si coquettement sous
-leurs demi-fossettes l'agrafe des muscles et le n&oelig;ud des
-os, à ces jambes polies et lustrées, qui semblaient garder
-chez Manette, comme chez certaines femmes, le
-luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces
-malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit
-pied, maigre et long, l'orteil en avant, les doigts un peu
-rosés au bout&hellip;</p>
-
-<p>Sous cette attention qui semblait ne pas travailler,
-Manette à la fin éprouva une sorte d'embarras. Laissant
-retomber ses bras et décroisant ses jambes, elle parut
-demander à Coriolis de lui indiquer la pose.</p>
-
-<p>&mdash;Nom d'un petit bonhomme!&mdash;s'écria Anatole
-dans un élan d'admiration, et mettant sur ses genoux
-un carton, il commença à tailler un fusain.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas faire une étude, <i>toi?</i>&mdash;lui dit Coriolis avec
-un «toi» assez durement accentué.</p>
-
-<p>&mdash;Un peu&hellip; Je ne t'ai pas dit&hellip; un fabricant de papier
-à cigarettes&hellip; Il m'a demandé une Renommée grandeur
-nature&hellip; Quatre cents balles! s'il vous plaît.</p>
-
-<p>Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans
-la pose de sa baigneuse, revint à sa place et se mit à
-travailler. De temps en temps, il s'arrêtait, tirait et
-froissait sa moustache, regardait de côté Anatole, auquel
-il finit par dire:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es assommant avec ton tic!&hellip; Tu ne sais pas
-comme c'est nerveux&hellip;</p>
-
-<p>Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois
-qu'il peignait ou dessinait, de se mordiller perpétuellement
-un bout de la langue qu'il avançait à un coin de
-la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais te tourner le dos, voilà tout&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, tiens, laisse-moi&hellip; va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui&hellip;
-je ne sais ce que j'ai&hellip; j'ai besoin d'être
-seul pour faire quelque chose&hellip;</p>
-
-<p>Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se
-promener pendant la séance de Manette: il avait pris
-son parti de faire sa Renommée «de chic».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as fait hier?&mdash;disait un matin à
-la fin du déjeuner Coriolis à Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Hier, j'ai été au Père-Lachaise.</p>
-
-<p>&mdash;Et aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je pourrais bien y retourner&hellip; je trouve ça
-très-amusant comme promenade&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne te fait pas penser à la mort?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! à celle des autres&hellip; pas à la mienne&hellip;&mdash;fit
-Anatole avec un mot dans lequel il était tout entier.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Les idées de Coriolis semblèrent
-se perdre dans la fumée de sa pipe; puis il lui échappa,
-comme s'il pensait tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;Un drôle d'être! En voilà pas mal que je vois&hellip; Je
-n'en ai pas encore vu une comme ça&hellip;</p>
-
-<p>Et se tournant vers Anatole:</p>
-
-<p>&mdash;Figure-toi une femme qui travaille avec vous jusqu'à
-ce qu'elle soit tombée dans votre pose&hellip; Et une fois
-qu'elle y est, c'est superbe!&hellip; on bûcherait deux heures,
-qu'elle ne bougerait pas&hellip; C'est qu'elle a l'air de porter
-un intérêt à ce que vous faites&hellip; Oh! mon cher, c'est
-étonnant&hellip; Tu sais, ça se voit quand ça ne va pas&hellip; Il y
-a des riens&hellip; un mouvement de lèvres, un geste&hellip; On
-est nerveux&hellip; il vous passe des inquiétudes dans le
-corps&hellip; Enfin, ça se voit&hellip; Eh bien! cette mâtine-là,
-quand elle voyait que ça ne marchait pas, elle avait l'air
-aussi ennuyé que ma peinture&hellip; Et puis quand j'ai commencé
-à m'échauffer, quand ça s'est mis à venir, voilà
-qu'elle a eu un air content! Il me semblait qu'elle s'épanouissait&hellip;
-Tiens! je vais te dire quelque chose de stupide:
-on aurait dit que sa peau était heureuse!&hellip; Vrai!
-je voyais le reflet de ma toile sur son corps, et il me
-semblait qu'elle était chatouillée là où je donnais un
-coup de pinceau&hellip; Une bêtise, je te dis&hellip; quelque chose
-de bizarre comme le magnétisme, le courant de caresse
-d'un portrait à une figure&hellip; Et puis, à chaque repos, si
-tu avais vu sa comédie!&hellip; Tiens, comme ça&hellip; son jupon
-à demi passé, la chemise serrée à deux mains sur sa
-poitrine, en tas, comme un mouchoir de poche&hellip; elle
-venait regarder avec une petite moue, en se penchant&hellip;
-Elle ne disait rien&hellip; elle se regardait&hellip; une femme qui
-se voit dans une glace, absolument&hellip; Et quand c'était
-fini, elle s'en allait avec un mouvement d'épaules content&hellip;
-Elle venait toujours les pieds dans ses petits souliers,
-sans mettre les quartiers&hellip; C'est très-gentil les
-femmes qui boitent, qui clochent, comme ça&hellip; Une
-drôle de femme tout de même!&hellip; Quand je la fais déjeuner,
-elle me parle tout le temps des tableaux où elle
-est, de ce qu'elle a posé&hellip; Oh! d'abord, elle n'aurait
-donné qu'une séance, il y aurait eu dix autres femmes
-après elle, ça ne fait rien, c'est elle, et pas les autres&hellip;
-Là-dessus, il ne faut pas la contrarier: elle vous grifferait!
-Elle est d'une jalousie sur ces questions-là&hellip; et
-éreinteuse! Je t'assure que c'est amusant de l'entendre
-abîmer ses petites camarades&hellip; Elle en fait des portraits!
-Jusqu'à des noms de muscles qu'elle a retenus pour les
-échigner!&hellip; c'est très-malin ça&hellip; Oh! une vraie vanité&hellip;
-C'en est comique&hellip; D'abord, c'est toujours elle qui a
-trouvé le mouvement&hellip; Elle est persuadée que c'est son
-corps qui fait les tableaux&hellip; Il y a des femmes qui se
-voient une immortalité n'importe où, dans le ciel, dans
-le paradis, dans des enfants, dans le souvenir de quelqu'un&hellip;
-elle, c'est sur la toile! pas d'autre idée que ça&hellip;
-L'autre jour, sais-tu ce qu'elle m'a fait? Il me fallait un
-dessin de draperie&hellip; Je l'arrange sur elle&hellip; je la vois
-qui fait une tête&hellip; une tête! Figure-toi une reine qu'on
-insulte!&hellip; Moi, je ne comprenais pas d'abord&hellip; Et puis
-c'est devenu si visible! Elle avait si bien l'air de me dire:
-Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis un mannequin,
-moi? Vous n'avez droit qu'à ma nudité pour vos
-cinq francs&hellip; Et avec cela elle posait si mal, et une figure
-si maussade&hellip; j'ai été obligé d'y renoncer&hellip; Il
-faudra que j'en prenne une autre pour les draperies&hellip;
-Depuis, elle m'a dit qu'elle ne posait jamais pour ça,
-qu'elle n'avait pas osé me le dire&hellip; Et si tu savais de
-quel ton elle m'a dit: <i>pour ça</i>!&hellip; Elle trouvait que je
-lui avais manqué, positivement&hellip; J'étais pour elle un
-homme qui ferait un porte-manteau de la Vénus de
-Milo!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LII</h2>
-
-
-<p>Ce jour-là, Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre.
-Il devait dîner dehors et ne rentrer que fort
-tard, s'il rentrait.</p>
-
-<p>Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café
-de Fleurus.</p>
-
-<p>Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin
-du jardin du Luxembourg, était alors une espèce de
-cercle artistique fondé par Français, Achard, Nazon,
-Schulzenberger, Lambert, et quelques autres paysagistes,
-auxquels s'étaient joints des peintres de genre et d'histoire,
-Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée
-de peintures par les habitués et ornée d'une figure
-de la grande Victoire entourée de l'allégorie de ses
-amours, un dîner des vendredis s'était organisé sous le
-nom de <i>Dîner des grands hommes</i>. Le dîner, restreint
-d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des
-médecins, à des internes d'hôpitaux, avait bientôt été
-égayé par la surprise d'une loterie, tirée à chaque dessert,
-et imposant au gagnant l'obligation de fournir un
-lot pour le dîner suivant. De là, une succession de lots
-d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins
-et de pots de chambre à &oelig;il, de bronzes et de clysopompes,
-de tableaux et de bonnets grecs, une tombola
-de souvenirs et mystifications qui faisaient éclater chaque
-fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait: elle
-arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du
-retour de la colonie pompéienne, après la fermeture de
-la <i>Boîte à thé</i>, cet essai de phalanstère d'art, sur les
-terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs, licencié,
-dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres.
-Ce dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une
-sorte de club gai, spirituel, où la cordialité se respirait
-dans une réunion de camarades et de gens de talent.
-Anatole y venait souvent; Coriolis y apparaissait quelquefois.</p>
-
-<p>&mdash;Imaginez-vous&mdash;disait un des habitués&mdash;imaginez-vous!&hellip;
-il m'est tombé une fois un bourgeois qui
-m'a dit: «Monsieur, je voudrais être peint sous l'inspiration
-du Dieu&hellip;&mdash;Comment, sous l'inspiration du
-Dieu?&mdash;Oui&hellip; après avoir entendu Rubini&hellip; J'aime
-beaucoup la musique&hellip; Pourriez-vous rendre cela?&hellip;»
-Vous croyez que c'est tout? Quand je l'ai eu peint, sous
-l'inspiration du Dieu, il m'a amené son tailleur&hellip; Oui,
-il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la piqûre
-de son gilet!&hellip; Non, on ne saura jamais combien
-ils sont bêtes les bourgeois!</p>
-
-<p>Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait
-son anecdote, son mot, son trait; et chaque nouveau
-récit était salué par des hourras, des risées, des grognements,
-des rires enragés, une sauvagerie de joie qui
-avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru
-entendre toutes les haines instinctives de l'art, tous les
-mépris, toutes les rancunes, toutes les révoltes de sang
-et de race du peuple des ateliers, toutes ses antipathies
-foncières et nationales se lever dans un <i lang="la" xml:lang="la">tolle</i> furieux
-contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans
-cette Fosse aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!&mdash;Et
-toujours revenait le refrain:&mdash;Non, non, ils sont
-trop bêtes, les bourgeois!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui
-laissait voir un air mal dissimulé de mauvaise humeur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi?&mdash;lui dit-il.&mdash;Qu'est-ce que tu prends?</p>
-
-<p>&mdash;Rien&hellip;</p>
-
-<p>Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une
-mesure de colère sur le marbre de la table, à côté
-d'Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as?&mdash;lui demanda Anatole au
-bout de quelques instants.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai?&hellip; J'étais avec une femme à la porte
-Saint-Martin&hellip; Elle m'a quitté à dix heures&hellip; pour être
-rentrée à dix heures et demie&hellip; parce qu'elle tient à la
-considération de son portier! Comprends-tu? Voilà!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est drôle!&hellip; Qui ça donc?&mdash;fit Anatole.</p>
-
-<p>Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion
-engagée à la table à côté, il étonna le café par
-une défense passionnée de la <i>momie</i>, des éclats de voix
-terribles, une argumentation agressive et violente, un
-accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il
-abîma le <i>bitume</i> comme un ennemi personnel, comme
-quelqu'un sur lequel il aurait voulu se venger; et il
-laissa son défenseur, l'inoffensif et placide Buchelet,
-étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à Coriolis,
-d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse,
-montée tout à coup dans la parole de son contradicteur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIII</h2>
-
-
-<p>Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole,
-revenant de chez le marchand de couleurs Desforges,
-et surpris, dans le Palais-Royal, par une ondée
-de printemps, se promenaient sous les galeries, en
-attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux tours;
-puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se
-mit à regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé.</p>
-
-<p>La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre,
-pénétrante, fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure
-de ce bleu violet avec lequel la peinture imite la
-transparence du gros verre. Dans ce jour de neutre alteinte
-liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de
-lumière blanche, et le blanc qui habillait des enfants
-avait la douceur diffuse d'un rayonnement. La soie des
-parapluies tournant dans les mains jetait çà et là un
-éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les
-branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme
-des coups de pinceau, des touches printanières semant
-des frottis légers de cendre verte. Et dans le fond, le
-jardin, les passants, le bronze rouillé de la Chasseresse,
-la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient, s'estompant
-dans un lointain mouillé, trempant dans un
-brouillard de cristal, avec des apparences molles d'images
-noyées.</p>
-
-<p>Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son
-compagnon planté là et ne bougeant pas, essaya de jeter
-quelques mots dans sa contemplation: Coriolis ne parut
-pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le bras,
-l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde,
-à un passage de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement,
-et laissa encore tomber dans le silence les
-paroles d'Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! mon cher,&mdash;lui dit au bout de quelque
-temps Anatole impatienté,&mdash;sais-tu que tu me fais
-l'effet d'un homme qu'on met dedans?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?&mdash;dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Toi-même&hellip; avec cette petite&hellip; Mais Buchelet lui
-a plu à la quatrième séance! Buchelet! juge!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas que Buchelet,&mdash;fit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Anatole en le regardant. Alors quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Alors&hellip; alors&hellip;&mdash;dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant
-avec l'effort d'un homme habitué à garder ses
-pensées, à refouler ses émotions, à se renfoncer le c&oelig;ur
-dans la poitrine,&mdash;alors&hellip; tiens, laisse-moi tranquille,
-hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.</p>
-
-<p>Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait
-été aussi vite et aussi facilement heureux que le petit
-Buchelet. Mais ce caprice, qu'il croyait user en le satisfaisant,
-s'était enflammé, une fois satisfait. Il s'était
-changé en une sorte d'appétit ardent, irrité, passionné,
-de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait
-devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de
-ce corps public qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait
-en ne voulant pas les voir, les yeux des autres. Des colères
-auxquelles ses amis ne comprenaient rien, l'animaient
-contre ceux qui avaient fait poser cette femme
-avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux
-avec une injustice rancunière, comme des gens qui, en
-lui prenant d'avance pour leurs figures un peu de la
-beauté de cette femme, l'avaient trompé dans leurs tableaux.</p>
-
-<p>Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre
-tous les jours, à la tenir dans son atelier, sans en avoir
-besoin, et, en travaillant à peine d'après elle: il lui
-payait des séances où il ne donnait que quelques coups
-de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite aperçue
-de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation;
-elle avait inventé des prétextes, manqué des rendez-vous
-de Coriolis, pour aller chez d'autres artistes qu'elle voyait
-travailler vraiment et s'inspirer d'après elle. Et c'est
-alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice dont
-le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le
-tourment, ce supplice d'un homme tenant à une femme
-possédée par les regards du premier venu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, voilà,&mdash;fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans
-le roulement de la voiture, au bout de toutes ses pensées,
-et comme s'il les avait confiées à Anatole,&mdash;voilà&hellip;&mdash;et
-il se retourna nerveusement vers lui sur le coussin
-du fiacre.&mdash;Un mari qui voudrait empêcher sa
-femme de se décolleter pour aller dans le monde, eh
-bien! ça lui serait encore plus facile qu'à moi d'empêcher
-Manette d'ôter sa chemise pour se faire voir&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIV</h2>
-
-
-<p>Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire
-habiter avec lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses
-promesses. Devant les propositions qu'il lui avait faites,
-le bonheur de femme qu'il lui avait offert, un large
-entretien, une vie choyée, la haute main sur l'intérieur,
-le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été
-étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse
-tant qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter
-son «petit chez elle», le petit chez elle qu'elle
-s'était arrangé avec l'argent de son travail. En tout, elle
-avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de liberté.
-Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le
-droit de pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission
-même des choses dont on n'a pas envie. C'était une de
-ces petites natures ombrageuses qui gardent un caractère
-de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de main qui
-se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer
-devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal,
-d'instincts libres et courants, qui ne voudrait pas entrer
-dans une belle cage.</p>
-
-<p>Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté,
-Coriolis ne voyait aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait
-n'avoir aucune prise sur ce singulier caractère de
-femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à lui, il
-n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche
-auprès de la fille, la ressource de la griser de luxe, de
-plaisir, et de tout ce qui asservit à un homme les coquetteries
-et les sensualités d'une maîtresse. Manette
-n'avait point les petits sens friands de la femme. De sa
-race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété,
-une espèce d'indifférence pour le boire et le
-manger. De coquetterie, elle ne connaissait que la coquetterie
-de son corps. L'autre lui manquait absolument.
-Par une étrange exception, elle était insensible aux
-bijoux, à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur
-la femme. Maîtresse de Coriolis, elle avait gardé sa mise
-modeste de petite ouvrière honnête, de grisette. Elle
-portait des robes de laine, de petits châles malheureux
-en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes
-aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent
-d'ordinaire la maigreur des trotteuses de magasin.
-La toilette d'ailleurs lui allait mal: la mode faisait sur
-son admirable corps de faux plis comme sur un marbre.
-Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une
-robe de soie: Manette le remerciait, emportait la robe
-chez elle, et la serrait en pièce dans une armoire.</p>
-
-<p>Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement
-défaut. Elle était paresseuse à désirer les distractions.
-Elle n'aimait ni le plaisir, ni le spectacle, ni le
-bal. L'étourdissement, le mouvement, la vie fouettée
-dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui paraissaient
-une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne
-l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle
-était toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions
-pas?» Sa nature apathique et sans fantaisie se contentait
-de goûter une espèce de tranquille bonheur stagnant.
-Il semblait qu'il y eût en elle un peu de l'humeur casanière
-et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent
-et se bercent avec un ciel, un climat de paresse.
-Vivre sur place, sans remuer, dans une sérénité de
-bien-être physique, dans l'harmonieux équilibre d'une
-pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur
-la peau, c'était toute sa félicité,&mdash;une félicité qu'elle
-pouvait se payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir
-besoin de Coriolis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LV</h2>
-
-
-<p>Créole, Coriolis avait le c&oelig;ur et les sens du créole.</p>
-
-<p>Dans ces hommes des colonies, de nature subtile,
-délicate, raffinée, mettant dans les soins de leur corps,
-leurs parfums, l'huile de leurs cheveux, leur toilette,
-une recherche qui dépasse les coquetteries viriles et les
-sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits
-de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se
-nourrissant d'excitants et de choses sucrées, il y a, en
-dehors des mâles énergies et des colères un peu sauvages,
-une si grande analogie avec la femme, de si intimes
-affinités avec le tempérament féminin, que l'amour
-chez eux ressemble presque à de l'amour de femme.
-Ces hommes aiment, plus que les autres hommes, avec
-des instincts d'attachement et d'habitude tendre, avec
-le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une
-espèce de besoin d'être caressés, enveloppés continûment
-par l'amour, de s'enrouler autour de lui, de se
-tremper dans ses lâches douceurs, de s'y perdre, de s'y
-fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle
-servitude heureuse.</p>
-
-<p>De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole
-à la vie qui mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du
-concubinage. Coriolis n'y avait pas échappé. Presque
-toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues des
-chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant
-cette vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce
-qu'il connaissait tant: un modèle!</p>
-
-<p>Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle,
-et qu'il n'avait point connue avec ses autres maîtresses.
-A son amour se mêlait l'amour de sa vie, l'amour de
-son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il aimait cette
-femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait,
-pour un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait
-comme s'il entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses
-du dessin et de la couleur d'un peintre dont la
-rencontre providentielle met dans les tableaux des maîtres
-un type nouveau de l'<i>éternel féminin</i>. Il l'aimait pour
-sentir devant elle une inspiration et une révélation de
-son talent. Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet
-Idéal de nature, cette matière à chefs-d'&oelig;uvre, cette
-présence réelle et toute vive du Beau que lui montrait sa
-beauté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVI</h2>
-
-
-<p>A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance,
-Coriolis finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter
-avec lui. Il fut heureux de cette victoire comme d'une
-conquête de sa maîtresse. Il tenait maintenant sa vie.
-Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, sous ses
-yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à
-toute heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage
-avec le domicile l'existence de son amant.</p>
-
-<p>Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant
-chez lui, ne voulut pas donner congé de son petit logement
-de la rue du Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait
-là, de sa part, une idée de méfiance, une réserve de sa
-liberté, la garde d'un pied-à-terre, la menace de ne pas
-rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore
-pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte
-de le nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle
-allait y passer une journée chaque semaine. Mais quoi
-qu'il fît, il ne put la décider à l'abandon de ce caprice.</p>
-
-<p>Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait
-détachée de ses habitudes, de son intérieur. Il l'avait
-rapprochée de lui par une intime communauté de vie;
-mais toujours quelque chose de cette femme qu'il serrait
-contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait.
-Son corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de
-l'art. Quand il avait essayé d'obtenir d'elle le sacrifice
-de ne plus se montrer, le renoncement à l'orgueil d'être
-nue et belle devant des hommes qui peignent, elle lui
-avait simplement dit que cela était impossible; et son
-regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain
-d'un artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il
-avait voulu exiger, menacer: elle s'était redressée
-comme une femme prête à un coup de tête; et devant
-le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en ébouriffant
-méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une
-passe rapide des mains, Coriolis avait reculé. Alors
-l'hypocrisie de sa jalousie s'était rejetée sur de misérables
-petits moyens de mauvaise foi, des exclusions de tel ou
-tel peintre, des camarades qu'il connaissait et chez lesquels
-il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses
-en défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au
-ridicule de ne plus lui permettre que quelques vieillards
-de l'Institut. Puis, las de ces ruses indignes de lui, il
-éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses fausses
-hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son
-c&oelig;ur saignait; et l'enveloppant de supplications, de
-paroles brûlantes, de baisers où passait la rage de ses
-colères et de ses souffrances, il lui demandait que ce fût
-fini.</p>
-
-<p>Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié.
-Tout en continuant obstinément à poser, et à poser où
-il lui plaisait, elle montrait une espèce d'apparente condescendance
-pour ses exigences, paraissait leur céder,
-lui faisant des promesses, comme à ce que demande un
-enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait
-les jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.</p>
-
-<p>Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait
-une obsession le prenait tout à coup. Il arrivait tout
-courant dans l'atelier d'une connaissance où il supposait
-qu'elle était, et refermant sur son dos la porte comme
-un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette,
-il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier,
-furetait, cherchait, et quand il avait tout vu sans rien
-trouver, il se sauvait, pour aller faire sa visite chez un
-autre peintre. Sa manie était connue, et l'on n'en riait
-même plus. De basses envies de savoir le prenaient: il
-pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on
-lui avait parlé, qui suivent une femme pour cinq francs
-donnés par un mari qui soupçonne. Dans des ateliers de
-camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des esquisses
-qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au
-milieu du front, et devant lesquels il restait dans une
-absorption rageuse. L'un d'eux avait eu la délicate pitié
-de le comprendre; et il avait retiré une étude que
-Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait douloureusement,
-avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres
-murs d'autres études que cette étude, pour tourmenter
-le regard de Coriolis et lui jeter à la face la publicité de
-sa maîtresse. Il la retrouvait partout, toujours, et même
-où elle n'était pas; car peu à peu c'était devenu chez lui
-une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir la
-voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle
-n'avait pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles,
-finissaient par ne lui montrer que ce corps, et
-toutes les nudités peintes des autres femmes le blessaient,
-comme si elles étaient la nudité de cette seule
-femme.</p>
-
-<p>Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours.
-Il ne l'avait pas surprise, personne ne le lui avait
-dit. Tous ses amis, autour de lui, gardaient le secret de
-sa maîtresse. Mais quand il lui disait à elle: «Tu as
-posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui lui
-donnait envie de la tuer,&mdash;et qu'il aimait encore mieux
-qu'un oui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVII</h2>
-
-
-<p>Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait
-de dîner. Aussitôt le dessert servi, elle se leva de
-table, alla dans sa chambre, revint avec son châle et son
-chapeau. Coriolis crut voir je ne sais quelle recherche
-dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était neuf.</p>
-
-<p>Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se
-dit: «Elle va me le dire».</p>
-
-<p>Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau,
-chiffonnait son n&oelig;ud de rubans, lissait d'un coup
-de doigt ses cheveux sur une tempe, faisait ce joli mouvement
-de corps des femmes qui regardent, en se retournant,
-si leur châle, dont elles rebroussent la pointe
-du talon de leurs bottines, tombe bien.</p>
-
-<p>Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle,
-et toutes sortes de pensées lui traversaient la cervelle.</p>
-
-<p>Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette
-idée: «Où va-t-elle?»</p>
-
-<p>Il attendait que Manette eût fini.&mdash;Où vas-tu?&mdash;il
-avait sa phrase toute prête sur les lèvres.</p>
-
-<p>Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:&mdash;Je
-sors,&mdash;fit-elle simplement.</p>
-
-<p>Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il
-l'écouta faire dans l'antichambre le bruit de la femme
-qui s'en va, parler aux domestiques, tourner une dernière
-fois, fermer la porte&hellip; Elle était partie.</p>
-
-<p>Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait
-étonné, la reprit, tira deux bouffées, la reposa
-sur une assiette, et brusquement saisissant un chapeau,
-il se jeta dans l'escalier.</p>
-
-<p>Manette était à une quinzaine de pas de la maison.
-Elle marchait d'un petit pas pressé, d'un air à la fois
-distrait et recueilli, ne regardant rien. Elle prit la rue
-Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa mère. Elle passa
-devant une station de voitures sur la place Saint-André-des-Arts:
-elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont Saint-Michel,
-le pont au Change. Coriolis la suivait toujours.
-Elle ne se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut
-un moment un homme qui se mit à marcher derrière
-elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut pas l'air de
-l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir
-plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta
-un bouquet de violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait
-cela à un amant; il vit le bouquet chez un homme,
-sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette prit la
-rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson,
-la rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes
-passaient que Coriolis reconnut pour des juifs, et auxquels
-Manette faisait en passant un petit salut. Tout à
-coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande
-rue en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de
-laquelle il y avait un drapeau tricolore, que Coriolis ne
-vit pas, elle disparut. Coriolis se lança derrière elle, et,
-au bout de quelques pas, il se trouva dans un petit préau
-bizarre, un <i>patio</i> de maison d'Orient, une espèce de
-cloître alhambresque: Manette n'était plus là.</p>
-
-<p>Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination
-en plein Paris, à quelques pas du boulevard. Il lui
-sembla apercevoir une porte avec des points de lumière
-dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une salle
-d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel
-des têtes d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle,
-psalmodiaient sur de grands livres, avec des voix
-de nuit, des chants de ténèbres.</p>
-
-<p>Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de
-Nazareth.</p>
-
-<p>Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première
-femme qu'il aperçut là fut Manette.</p>
-
-<p>Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner,
-le c&oelig;ur léger dans la poitrine, soudainement heureux
-du bonheur d'un homme dont une mauvaise pensée
-s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu
-et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette
-demi-nuit, ce bourdonnement murmurant d'un peuple
-qui prie, le mystère voltigeant et caressant de ces demi-bruits
-et de ces demi-lumières qui, s'accordant, se mariant,
-se pénétrant, semblaient chanter à voix basse
-dans la synagogue comme une soupirante et religieuse
-mélodie de clair-obscur.</p>
-
-<p>Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire
-venant d'en haut, et teinte du bleu des vitraux que
-le soir traversait; ils allaient devant eux aux lueurs de
-la mourante polychromie effacée des murs assombris et
-noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies
-scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites
-touches de blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur
-la laine d'un <i>taleth</i>. Et son regard s'oubliait dans quelque
-chose de pareil à la vision d'un tableau de Rembrandt
-qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit
-dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de
-femmes, à ces têtes qui, sous les grands noirs que leur
-jetait l'ombre, n'avaient plus l'air de têtes de Parisiennes,
-et paraissaient reculer dans l'Ancien Testament. Et par
-instants, dans le marmottement des prières, il entendait
-se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui
-rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains&hellip;</p>
-
-<p>Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en
-lui par ce culte, cette langue, qui n'étaient ni son culte
-ni sa langue, ces prières, ces chants, ces visages, ce milieu
-d'un peuple étranger et si loin de Paris dans Paris
-même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord indéterminé
-et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion
-ne s'était jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours
-été jusque-là pour lui comme si elle n'était pas, et comme
-s'il ignorait qu'elle fût. C'était la première fois que cette
-perception lui venait de voir une juive dans Manette,
-qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour.
-Et avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont
-il n'avait pas conscience, à des petits riens de Manette
-qui ne l'avaient pas frappé dans le moment, et qui lui
-revenaient maintenant. Il se rappelait un petit pain sans
-levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un soir,
-où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu
-de l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche,
-sans vouloir, jusqu'au coucher du soleil du lendemain,
-toucher à rien qui fût du feu.</p>
-
-<p>Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la
-juive, il se dégageait en lui, du fond de l'homme et du
-catholique, des instincts du créole, de ce sang orgueilleux
-que font les colonies, une impression indéfinissable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVIII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,&mdash;dit Anatole
-à Coriolis.&mdash;Je crois qu'il avait à te parler&hellip; Il
-devient puant, sais-tu? Garnotelle&hellip; Nous avons eu un
-petit empoignement&hellip; oh! à la douceur&hellip; C'est que c'est
-si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!&hellip; Quand on
-a été comme nous&hellip; Tu te rappelles, à l'atelier?&hellip; C'est
-trop fort!&hellip; Il me dit, en s'asseyant, d'un air&hellip; tu sais,
-d'un air perdu dans des chefs-d'&oelig;uvre, avec sa voix languissante:
-Est-ce que tu fais toujours de la peinture?
-Moi je lui dis: Et toi?&hellip; Et puis, je l'attrape, dame! Tu
-vas toujours dans le monde?&hellip; le Raphaël de la cravate
-blanche!&hellip; Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme&hellip;
-Eh bien! vrai, ça y était&hellip; une portière séraphique tirant
-le cordon du Paradis!&hellip;&mdash;Tu seras donc toujours
-blagueur?&mdash;Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi&hellip;
-il faut bien que je me console&hellip;&mdash;Et les travaux,
-mon pauvre Bazoche?&mdash;<i>Son pauvre!</i>&hellip; Ah! les travaux&hellip;&mdash;je
-lui dis&mdash;par-dessus la tête, mon cher! je
-vais prendre des ouvriers&hellip; J'ai tous les portraits du Tribunal
-de Commerce à faire&hellip; des belles têtes!&hellip; Et
-puis, j'ai une idée de tableau&hellip; Si je ne sors pas avec ce
-tableau-là! si je ne tape pas en plein dans le public,
-dans le vrai, dans le tien!&hellip; On est spiritualiste, n'est-ce
-pas? ou on ne l'est pas&hellip; Et bien! voilà mon tableau:
-c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va
-se brûler avec des allumettes chimiques&hellip; Il y a son
-ange gardien qui est là, qui lui prend les allumettes chimiques
-et qui lui donne des allumettes amorphes&hellip;
-Sauvé, mon Dieu!&hellip; Et je peindrai ça avec le c&oelig;ur,
-comme ce que tu peins&hellip;&mdash;Ah! je l'ai un peu abîmé,
-ce poulet sacré de l'Institut! Il était vert&hellip; ce qui ne l'a
-pas empêché de me dire en s'en allant qu'il était content
-de me trouver toujours le même, aussi jeune, le
-Bazoche du bon temps&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu sais, moi, Garnotelle&hellip; je n'ai jamais eu
-une sympathie bien vive&hellip; C'était plutôt à cause de toi,
-qui étais lié avec lui&hellip; Après ça, il a été très-gentil
-pour moi, à l'Exposition&hellip; et je ne voudrais pas me
-fâcher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;N'aie pas peur&hellip; tu es un homme bien, toi; tu as
-une position&hellip; Garnotelle ne se fâchera jamais avec
-toi&hellip;</p>
-
-<p>Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la
-rentrée de Coriolis: il se remit à lancer avec une sarbacane
-des pois secs à Vermillon, qui, tout en haut de
-l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à descendre.
-Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un
-homme qui se vengerait d'une humiliation sur un ami
-intime. Le singe grimaçait, menaçait, se secouait sous
-les cinglements ainsi qu'une bête mouillée, poussait de
-petits cris agacés en montrant les dents,&mdash;et sa colère
-finissait par avoir la colique.</p>
-
-<p>Là-dessus, on apporta une lettre à Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Attention, Manette!&hellip; Je parie que c'est d'une
-femme,&mdash;dit Anatole à Manette qui, pour réponse, fit
-un petit haussement d'épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est de lui&hellip;&mdash;fit Coriolis&mdash;de Garnotelle&hellip;
-Il m'invite à venir voir sa chapelle à l'Église
-Saint-Mathurin, qu'on découvre demain&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu iras?</p>
-
-<p>&mdash;Oui&hellip; sa lettre est très-chaude&hellip; Je ne peux pas
-ne pas y aller&hellip; Ça aurait l'air&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Très-malin, sa chapelle&hellip; Il a senti, à son dernier
-envoi de Rome, qu'il n'avait pas assez de reins pour la
-grande peinture&hellip; celle qu'on risque en pleine exposition
-à côté des petits camarades&hellip; Comme ça, il a son
-petit salon&hellip; Et puis, c'est commode&hellip; on dit que le
-jour est mauvais, que la disposition architectonique vous
-a empêché d'être sublime, qu'on a fait plat pour l'édification
-des fidèles, et gris pour ne pas faire de tapage
-dans le monument. Et puis, pas de public&hellip; des amis,
-rien que des invités, c'est superbe!&hellip; Très-malin, Garnotelle!</p>
-
-<p>Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte
-de la petite église, dans le vieux quartier pauvre étonné,
-ébranlé par les voitures bourgeoises et les fiacres versant
-près de la grille, au bas des marches, des hommes bien
-mis et des femmes en toilette. Dans l'église, sur un des
-bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde.
-On y voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des
-personnages de la Fabrique, des vieillards en cravate
-blanche, leurs lorgnettes en arrêt sur les pendentifs, des
-femmes académiques à cheveux gris, à physique professoral,
-et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates,
-qui semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.</p>
-
-<p>Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis,
-lui prit le bras, lui fit voir tous les compartiments
-de sa composition, lui demanda son avis, sollicita sa
-sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même d'incomplet
-dans son &oelig;uvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques:
-Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria
-Coriolis de l'attendre, cicérona les dames, revint à
-Coriolis. Ils sortirent ensemble. Et, en marchant, Garnotelle
-devint cordial, presque affectueux. Il se plaignit
-de l'éloignement que fait la vie, du refroidissement de
-leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs rencontres.
-Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant,
-un peu brutaux, et comme involontaires, qui entrent au
-c&oelig;ur d'un talent. Il lui indiqua un article élogieux que
-Coriolis n'avait pas lu. Il joua l'homme simple, ouvert,
-abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis d'avoir à demeure,
-auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon d'Anatole,
-rappela les légendes de chez Langibout, les farces,
-les rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle
-qu'il avait été, il le redevint tout à coup.</p>
-
-<p>Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand
-de tabac, et allait les payer. Garnotelle en saisit
-un dans la boîte en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, moi, je suis un cochon.</p>
-
-<p>Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait
-l'homme qui avait l'habitude de sauver ses petites avarices
-en les tournant en plaisanterie, de devancer et de
-parer par une blague la blague des autres, de sauver sa
-ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu riche
-et gagneur d'argent, disait toujours:&mdash;«Moi, tu sais, je
-suis un cochon»,&mdash;et continuait, en se proclamant un
-pingre, à faire bravement dans la vie toutes les petites
-économies de la pingrerie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIX</h2>
-
-
-<p>Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la
-juive était presque effacée; elle s'était à peu près oubliée,
-perdue, usée au frottement de la vie d'Occident,
-des milieux européens, au contact de tout ce qui fusionne
-une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant de
-toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette
-race.</p>
-
-<p>Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne,
-une Parisienne. De ses langueurs indolentes, elle se
-réveillait quelquefois avec des gamineries. Sa belle tête
-brune, par instants, s'animait de l'ironie d'un enfant du
-faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il
-passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture
-de sa figure, des airs de crânerie et de petite résolution
-rageuse, le mauvais sourire des méchantes petites têtes
-dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de certaines
-minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.</p>
-
-<p>C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans
-un portrait qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis;
-singulier portrait, où, dans un caprice d'artiste, son
-premier amant l'avait représentée en gamin, une petite
-casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt
-sur la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus
-une barricade, avec un regard effronté et homicide,
-le regard d'un moutard de quinze ans, enragé et
-froid, qui cherche un officier pour le <i>descendre</i>. La
-peinture était saisissante: on gardait dans les yeux,
-dans la tête, cette femme en blouse, jetée sur les pavés,
-et qui semblait le Génie de l'émeute en Titi.</p>
-
-<p>Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement
-le souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait
-encore malgré lui, et tout en voulant se le nier, une
-ressemblance mauvaise, une expression de quelque
-chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre
-entre lui et Manette, quand il regardait Manette après
-avoir regardé la toile. Il avait essayé vainement de décider
-Manette à s'en séparer, à le renvoyer chez sa mère.
-Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de faire un
-portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant
-tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il
-lui arrivait de temps en temps encore de les reprendre. Il
-s'arrêtait dans l'entrain et la chaleur d'un travail, allait
-à une des ébauches, la posait sur la traverse du chevalet,
-et la palette à la main, la tête un peu penchée de côté
-sur son appui-main, il regardait Manette.</p>
-
-<p>Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le
-front de Manette, un petit front qui fuyait un peu en
-haut. Sous des sourcils très-arqués, dessinés avec la
-netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les
-yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin
-desquels coulait le regard, des yeux bleus mystérieux
-qui, dans la fixité, dardaient, de leur pupille contractée
-et rapetissée comme la tête d'une épingle noire, on ne
-savait quoi de profond, de transperçant, de clair et d'aigu.
-Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce
-rose du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la
-joue des juives, cette lueur de rouge en haut des pommettes
-pareil au reste essuyé de fard qu'une actrice
-s'est posé sous l'&oelig;il. Tout ce visage, le front creusant à
-la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines
-découpées et un peu remontantes, montrait un modelage
-ciselé de traits. La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement
-retombante aux coins et dédaigneuse, à demi
-détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse,
-presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux
-portraits italiens.</p>
-
-<p>Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie,
-avec ce qu'il y voyait d'un autre pays, d'une autre nature,
-le charme paresseux, bizarre et fascinant, de cette sensualité
-animale que le baptême semble tuer chez la
-femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes
-à elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa
-main posée sur le dos d'une chaise, le cou allongé et
-tout tendu, le regard vague devant elle, elle montrait
-des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les
-autres femmes montrent des coquetteries de chatte et de
-colombe.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! toi,&mdash;finissait-il par lui dire en reposant sa
-palette,&mdash;tu es comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles
-appellent le «désespoir des peintres!»</p>
-
-<p>Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LX</h2>
-
-
-<p>Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée.
-Elle ne dormait pas encore, mais elle était dans ce premier
-engourdissement où la pensée commence à rêver.
-Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le
-regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas
-un mot; et lui tournant le dos, il se mit au coin de la
-cheminée à fumer avec cet air qu'a par derrière la mauvaise
-humeur d'un homme en colère contre une femme.</p>
-
-<p>Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant
-son cigare au feu, il se leva, s'approcha du lit, empoigna
-le bâton d'une petite chaise dorée sur laquelle avaient
-coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne
-remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui
-regardait et rêvait, ces yeux tranquilles et fixes, nageant
-à demi dans le bonheur et la paix du sommeil. Sa tête,
-un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne de son
-visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée
-sur la cheminée se mourait sur la douceur de son profil
-perdu; ses traits expiraient sous une caresse d'ombre
-où rien ne se dessinait que deux petites touches de
-lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le dessous
-de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle,
-le dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant
-les dents d'un reflet de perles; et sous les draps, son
-corps se devinait, obscur et charmant ainsi que son
-visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné
-dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour
-dormir&hellip;</p>
-
-<p>Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole;
-puis sa main lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu
-tomba cassé sur le tapis.</p>
-
-<p>Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis
-qui n'était pas encore levé, Manette y trouva une photographie
-de femme nue&mdash;qui était elle,&mdash;une carte
-qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en saurait
-jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la
-carte, et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour
-être toute prête à partir, à ranger en cachette son linge,
-ses affaires.</p>
-
-<p>Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là, et
-ne plus la voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la
-parole. Au dîner, il mit le journal devant son verre et
-lut en mangeant. Manette attendait, muette, impatiente,
-froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements
-de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la
-moindre contrariété, se chargeait d'implacabilité, avec
-tout ce mauvais d'une femme dont elle savait s'envelopper
-et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire jaillir
-le choc et l'étincelle d'une explication.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui t'a donné cela?&mdash;lui dit tout à coup
-Coriolis: il rentrait de sa chambre où il avait été chercher
-quelque chose, et il lui montrait une petite pièce d'or
-qu'il avait ramassée dans le désordre de ses affaires
-tirées hors des tiroirs.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais plus&hellip;&mdash;répondit Manette.&mdash;J'étais
-toute petite&hellip; Maman me menait dans les ateliers pour
-poser les Enfants Jésus&hellip; J'étais blonde, à ce qu'il
-paraît, dans ce temps-là&hellip; Ah! oui&hellip; j'ai accroché la
-chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre&hellip; Alors&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'était moi, ce monsieur-là,&mdash;dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Toi? vrai, toi?</p>
-
-<p>Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta
-un instant sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient.
-On eût dit qu'elle voyait, avec ses idées d'Orientale,
-comme la volonté divine d'une fatalité dans ce lien
-de leur passé et ces fiançailles si lointaines de leur
-liaison.</p>
-
-<p>Elle se répéta à elle-même: Lui&hellip; Et ses yeux allaient
-presque religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de
-Coriolis à la pièce d'or, grands ouverts, étonnés et
-vaincus.</p>
-
-<p>Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant
-avec une espèce de solennité vers Coriolis, elle lui passa
-par derrière les deux bras autour du cou, et lui soulevant
-un peu la tête, tout doucement, elle lui mit le baiser
-de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Plus jamais!&hellip; C'est promis&hellip; plus jamais! pour
-personne&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXI</h2>
-
-
-<p>Le tableau du <i>Bain turc</i> était complétement terminé.
-Les amis, les connaissances, des critiques vinrent le
-voir, et tous admiraient, s'exclamaient. La toile arrachait
-des cris aux uns, des lambeaux de feuilleton aux
-autres.&mdash;«C'était réussi, c'était superbe!&hellip; Il faisait
-chaud dans le tableau&hellip; De la vraie chair&hellip; admirable!
-C'était dessiné avec du jour&hellip; Le fameux coloriste un
-tel était enfoncé&hellip;»&mdash;on n'entendait que cela. Quelques-uns
-regardaient pendant un quart d'heure, et allaient
-serrer les mains à Coriolis avec une force enragée
-qui lui faisait mal aux os des doigts.</p>
-
-<p>A tous les compliments, Coriolis répondait:&mdash;Vous
-trouvez?&mdash;et ne disait que cela.</p>
-
-<p>Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de
-soleil, il restait pendant des quarts d'heure les yeux sur
-un morceau de cou, un bout de bras de Manette, une
-place de sa chair où tombait un rayon. Il étudiait de la
-peau,&mdash;les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et
-miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide
-de la lumière, cette joie qui court sur tout le corps qui
-la boit, cette flamme de blancheur, cette merveilleuse
-couleur de vie, auprès de laquelle pâlit ce triomphe de
-chair, l'<i>Antiope</i> du Corrége elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, Chassagnol,&mdash;dit-il un jour en se tournant
-vers le divan où le noctambule Chassagnol se
-livrait, quand il venait, à de petites siestes,&mdash;qu'est-ce
-que tu penses, toi, du jour du Nord pour la peinture?</p>
-
-<p>&mdash;Hein? hé! quoi?&hellip; jour du Nord!&hellip; peinture&hellip;
-hein?&mdash;grogna en se réveillant Chassagnol&hellip; Tu dis!&hellip;
-Qu'est-ce que tu demandes?&hellip; Le jour du Nord, qu'est-ce
-que je pense? Rien&hellip; Ah! le jour du Nord?&hellip; Eh
-bien, le jour du Nord&hellip; Tous les ateliers, jour du Nord!
-Tous les artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour
-du Nord!&hellip; Mes opinions? Mes opinions! quand je les
-crierais sur les toits&hellip; Eh bien, après? Les idées reçues,
-mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà peintres&hellip;
-c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes,
-qui avez toutes les peines du monde à attraper la
-nature dans sa puissance éclairante&hellip; Il n'y a pas à dire,
-vous êtes toujours au-dessous du ton&hellip; Eh bien, quand
-vous avez si besoin de vous monter le coup&hellip; Comment!
-pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des
-étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre&hellip;
-pour peindre!&hellip; vous allez prendre une lumière&hellip; ce
-cadavre de lumière-là!&hellip; Un jour purifié, clarifié, distillé,
-où il ne reste plus rien, rien de l'orangé de la lumière
-du soleil, rien de son or&hellip; quelque chose de filtré&hellip;
-C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est mort!&hellip; Et par
-là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un
-crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de
-murs sales&hellip; De la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance
-est du vin&hellip; Allons donc! les théories, les rengaines,
-la nécessité d'un jour neutre, d'un jour «abstrait&hellip;»
-Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose
-le dessin&hellip; chimiquement, c'est prouvé&hellip; Et puis&hellip; et
-puis&hellip; Ils disent encore que ça laisse la liberté aux coloristes,
-qu'un coloriste est toujours coloriste, qu'on
-peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la couleur
-est une impression retrouvée&hellip; est-ce que je sais!
-un tas de raisons&hellip; Parbleu! il est clair qu'un monsieur
-qui n'a pas ça dans le sang, vous lui mettrez devant le
-nez le Régent dans un feu de Bengale, ça ne lui fera
-pas trouver des éclairs sur sa palette&hellip; Mais je réponds
-qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un
-peintre qui peindra dans du vrai soleil, dans un jour
-coloré par du soleil, dans la lumière normale enfin, verra
-et peindra autre chose que s'il peignait dans ce joli petit
-froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne&hellip; C'est
-peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes&hellip; Eux
-ils peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de
-la nature&hellip; Ah! mon cher, peut-être, si on savait la disposition
-des ateliers du temps de la Renaissance!&hellip;
-Tiens, les artistes italiens&hellip; Malheureusement, il n'y a
-pas un document là-dessus&hellip; Voyons, t'imagines-tu&hellip;
-prenons les grands bonshommes&hellip; Véronèse, si tu veux,
-et le Titien&hellip; qu'ils peignissent dans des conditions de
-gris bête comme ça, et si contre nature?&hellip; Sais-tu une
-chose, toi? une chose que j'ai découverte&hellip; Un autre
-aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!&hellip;
-C'est que Rembrandt&hellip; mon maître et le bon dieu
-de la couleur,&mdash;fit Chassagnol en saluant,&mdash;c'est que
-Rembrandt, eh bien, il avait un atelier en plein midi&hellip;
-Ça, c'est comme si je l'avais vu&hellip; et avec des jeux de
-rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait&hellip; Mais regarde
-tous ses tableaux&hellip; Il faisait poser le Soleil, cet homme-là,
-c'est évident!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg,
-n'est pas au Midi?</p>
-
-<p>Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer
-le peu d'importance qu'il attachait à ce détail.</p>
-
-<p>Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une
-grande chambre au midi qu'il avait au haut de la maison.
-Les maçons changeaient la fenêtre en une baie
-d'atelier.</p>
-
-<p>Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa
-baigneuse, d'après le corps de Manette, dans le jour du
-soleil.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXII</h2>
-
-
-<p>Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Coriolis, Manette
-ne posait plus pour d'autres.</p>
-
-<p>Quand Coriolis sortait, et qu'elle le savait parti pour
-plusieurs heures, elle restait immobile à regarder la
-pendule, attendant pendant un certain temps qu'elle
-comptait. Puis, se levant, elle allait à la porte de l'atelier
-dont elle ôtait la clef, retirait d'un coffre des petits
-fagots de bois de genévrier, qu'elle jetait sur le feu du
-poêle, en regardant autour d'elle comme une petite fille
-qui est seule et qui fait une chose défendue.</p>
-
-<p>Elle commençait à se déchausser, mais tout doucement,
-peu à peu, avec une lenteur où elle mettait comme
-une paresseuse et longue coquetterie, écoutant complaisamment
-le cri de soie de son bas, qu'elle arrachait
-mollement de sa jambe. Ses bas ôtés, elle prenait tour à
-tour dans ses mains chacun de ses pieds, des pieds
-d'Orientale, qui semblaient d'autres mains entre ses
-mains; puis les reposant à terre, elle les enfonçait, en
-se dressant, sur le tapis de Smyrne: le bout de ses
-ongles rougis blanchissait, et un peu de chair rebroussait
-par dessus. Relevant alors sa jupe des deux mains, Manette
-se penchait, et restait quelque temps à regarder
-au bas d'elle ses pieds nus, et son long pouce, écarté
-comme le pouce d'un pied de marbre.</p>
-
-<p>Puis elle marchait vers le divan. Elle soulevait son
-peigne, qui laissait à demi descendre sur son cou le flot
-de ses cheveux. Elle défaisait son peignoir, elle laissait
-tomber sa chemise de fine batiste: ce luxe sur la peau,
-la batiste de sa chemise et la soie de ses bas, était son
-seul et nouveau luxe.</p>
-
-<p>Elle était nue, n'était plus qu'elle.</p>
-
-<p>Elle allait se glisser sur les peaux fauves garnissant
-le divan, s'étendait en se frottant sur leur rudesse un
-peu râpeuse, et là couchée, elle se caressait d'un regard
-jusqu'à l'extrémité des pieds, et se poursuivait encore
-au delà, dans la psyché au bout du divan, qui lui renvoyait
-en plein la répétition de son allongement radieux.
-Et quand sur ses doigts, ses yeux rencontraient ses
-bagues, elle les ôtait d'une main avec le geste de se déganter,
-et les semait, sans regarder, sur le tapis.</p>
-
-<p>Alors elle commençait à chercher les beautés, les voluptés,
-la grâce nue de la femme. C'était, sur les zébrures
-des peaux, un remuement presque invisible, un
-travail sur place et qui semblait immobile, des avancements
-et des retraites de muscles à peine perceptibles,
-d'insensibles inflexions de contours, de lents déroulements,
-des coulées de membres, des glissements serpentins,
-des mouvements qu'on eût dit arrondis par du
-sommeil. Et à la fin, comme sous un long modelage
-d'une volonté artiste, se levait de la forme ondulante et
-assouplie, une admirable statue d'un moment&hellip;</p>
-
-<p>Une minute, Manette se contemplait et se possédait
-dans cette victoire de sa pose: elle s'aimait. La tête un
-peu penchée en avant, la poitrine à peine soulevée par
-sa respiration, elle restait dans une immobilité d'extase
-qui semblait avoir peur de déranger quelque chose de
-divin. Et sur le bord de ses lèvres, des mots de triomphe,
-les compliments qu'une femme murmure tout bas à sa
-beauté, paraissaient monter et mourir, expirer sans voix
-dans le dessin parlant de sa bouche.</p>
-
-<p>Puis brusquement, elle rompait cela avec le caprice
-d'un enfant qui déchire une image.</p>
-
-<p>Et se laissant retomber sur le divan, elle reprenait
-son amoureux travail. L'odeur doucement entêtante du
-bois de genévrier qui brûlait montait dans la chaleur de
-l'atelier: Manette recommençait cette patiente création
-d'une attitude, cette lente et graduelle réalisation des
-lignes qu'elle ébauchait, remaniait, corrigeait, conquérait
-avec le tâtonnement d'un peintre qui cherche l'ensemble,
-l'accord et l'eurythmie d'une figure. L'heure
-qui passait, le feu qui tombait, rien ne pouvait l'arracher
-à cet enchantement de faire des transformations de son
-corps comme un Musée de sa nudité; rien ne pouvait
-l'arracher à l'adoration de ce spectacle d'elle-même,
-auquel allaient toujours plus fixement ses deux pupilles
-pareilles à deux petits points noirs dans le bleu aigu de
-ses yeux.</p>
-
-<p>Quelquefois, Coriolis rentrant brusquement avec sa
-clef, la surprenait. Il ne disait rien. Mais Manette se dépêchait
-de lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Bête! puisqu'il n'y a que la glace qui me voit!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXIII</h2>
-
-
-<p>Arrivait l'Exposition de cette année 1853. Le <i>Bain
-Turc</i> de Coriolis y obtenait un grand et franc succès.</p>
-
-<p>Ceux qui n'avaient voulu voir en lui qu'un joli «faiseur
-de taches» étaient forcés de reconnaître le peintre,
-le dessinateur, le coloriste puissant, s'affirmant dans
-une toile dont les dimensions n'avaient guère été abordées,
-pour de pareils sujets, que par Delacroix et Chasseriau.
-Tout le public était frappé de l'ensoleillement de
-ce corps de femme, d'un certain lumineux que Coriolis
-avait tiré de son dernier travail dans l'éclat du jour. Les
-premiers admirateurs du peintre, tout fiers de l'avoir
-pressenti et prophétisé, se répandaient en enthousiasme.
-Et la persistance de quelques injustices rancunières passionnait
-les éloges.</p>
-
-<p>Il fut le nom nouveau, le <i>lion</i> du Salon. Le gouvernement
-lui acheta son tableau pour le Musée du Luxembourg,
-et les journaux donnèrent la nouvelle presque
-officielle de sa décoration.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXIV</h2>
-
-
-<p>Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans
-les idées et les sentiments de Manette.</p>
-
-<p>Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer.
-Elle l'avait rencontré dans un moment où elle n'avait
-personne. Abandonnée par Buchelet, elle l'avait pris
-comme une femme qui a l'habitude de l'homme prend
-celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse
-pas. Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait
-vu en lui qu'une chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à-dire
-un homme de son monde, et qu'il était naturel de
-connaître. Elle pensait là-dessus ainsi que beaucoup de
-femmes de sa profession, qui se regardent comme exclusivement
-vouées à la corporation, et qui n'imaginent
-pas l'amour hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se
-divisait en deux classes d'hommes: les artistes,&mdash;et
-les autres. Et les autres, à quelque classe qu'ils appartinssent,
-qu'ils fussent n'importe quoi de grand et d'officiel
-dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal
-de France, n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas.
-La femme chez elle n'était sensible qu'à un nom d'art,
-à un talent, à une réputation d'artiste.</p>
-
-<p>Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence
-lui avaient un peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée
-de la vertu ni l'instinct de ses remords; la conscience
-qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle faisait lui
-manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût
-peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et
-aussi honnête que d'être mariée. Et pour elle, il faut le
-dire, la liaison était une sorte d'engagement et de contrat.
-Manette était de l'espèce de ces maîtresses qui
-mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage.
-Elle était de ces femmes qui se font un honneur d'être,
-fidèles jusqu'au jour où elles en aiment un autre. Ce
-jour-là, elles ne trompent point l'homme avec lequel
-elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel
-amour. Cette loyauté était un principe chez elle.</p>
-
-<p>Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative,
-de certaines élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul,
-sans arrière-pensée. Elle ne regardait point à l'argent
-chez un homme.</p>
-
-<p>Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée
-assez froide. Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses
-qu'il mettait dans sa vie de tous les jours, l'agrément
-des choses autour d'elle ne l'avaient point touchée d'attendrissement
-et de reconnaissance. Elle se sentait bien
-lui venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais
-rien que de l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon
-garçon, à un camarade, à quelqu'un de très-gentil. Ce
-qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y croire, d'avoir
-foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes
-brusques, des messieurs assez peu commodes, presque
-brutaux, elle voyait à Coriolis des habitudes, un ton,
-des paroles d'homme du monde: elle se demandait s'il
-était de la même race, et elle se laissait aller à croire
-qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre
-comme les gens célèbres qu'elle avait connus. Le succès
-de Coriolis tomba sur elle comme un coup de lumière.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux,
-des feuilletons, lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée
-du présent, de l'avenir, de ce bruit de popularité qui
-commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un artiste
-connu fit tout à coup lever de son c&oelig;ur une chaleur,
-une flamme, presque de l'amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXV</h2>
-
-
-<p>Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant,
-de la femme de la rue et du peuple. Mais cette ignorance
-originelle et vierge d'une maîtresse, si blessante
-d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne froissait
-pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et
-passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience,
-sans lui inspirer un de ces retours, un de ces
-regrets où l'amour humilié se sent rougir de ce qu'il
-aime.</p>
-
-<p>Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui,
-les artisans d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention,
-les enfanteurs de livres, de tableaux, de statues,
-sont faciles et indulgents à de pareilles créatures.
-Il ne leur déplaît pas de vivre avec des intelligences de
-femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à ce
-qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir
-compagnie. Une maîtresse qui ne répond à rien de ce
-qu'ils ont dans la tête, une maîtresse qui est uniquement
-une société pour les repos de la journée et les
-trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce
-qu'ils font et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension
-soumise et instinctivement respectueuse,
-cette maîtresse leur suffit. La femme, en général, ne
-leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur
-semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le
-mot expressif et vulgaire, la <i>moitié</i> d'un bourgeois:
-mais ils jugent que, pour eux, il n'y a pas de compagne
-qui puisse les soutenir, les aider, les relever dans l'effort
-et le mal de créer; et aux maladresses dont ne
-manquerait pas de les blesser une femme élevée, ils
-préfèrent le silence de bêtise d'une femme inculte. Presque
-tous n'en sont venus là, il est vrai, qu'après des
-illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils
-ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à
-leurs chefs-d'&oelig;uvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice,
-ou bien seulement une madame d'Albany. Et tombés
-meurtris, blessés, de quelque haute déception, ils
-sont devenus comme cette actrice encore belle, encore
-jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui
-voyait que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils
-sont mes inférieurs»,&mdash;répondit-elle d'un mot profond.</p>
-
-<p>L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où
-l'homme met un peu de l'autorité du supérieur, et
-trouve dans la femme la légère et agréable odeur de
-servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à sa
-table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et
-de la parole, qui dispense des exigences et des dérangements
-du monde, et ne touche ni au temps, ni aux
-aises du travailleur, l'amour commode, familier, domestique
-et sous la main,&mdash;c'est l'explication, le secret
-de ces liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces
-ménages de tant d'hommes distingués avec des femmes
-si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour eux ce
-charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal,
-de les laisser tranquilles et solitaires dans le panier des
-Nuées où l'Art plane sur le Pot-au-feu.</p>
-
-<p>Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt
-francs pour faire apprendre l'orthographe à Manette. Il
-prenait sa maîtresse comme elle était, et pour ce qu'elle
-était, une bête charmante, dont le parlage ne le choquait
-pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas
-serine. Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation,
-lui plaisait par certains côtés de spontanéité
-drôle et de naïveté personnelle: il trouvait dans sa fraîche
-niaiserie une originalité d'enfance, une jeune grâce. Et
-souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout
-haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette
-avait laissé tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.</p>
-
-<p>Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance
-spirituelle par une qualité qui, aux yeux de
-Coriolis, excusait tout chez une femme, et sans laquelle
-il n'eût pas pu vivre trois jours avec une maîtresse. Elle
-offrait une séduction qui, après sa beauté, avait attaché
-Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve
-les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle
-était née avec ce signe de race, le caractère de rareté
-et d'élégance, la marque d'élection qui met souvent,
-contre les hasards du rang et de la destinée des fortunes,
-la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie
-de nature, dans la première venue du peuple:&mdash;la
-distinction.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXVI</h2>
-
-
-<p>Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut
-bientôt l'occasion de se montrer et de se consacrer,
-comme les passions de femmes, dans le dévouement.</p>
-
-<p>La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant
-son dernier mois de travail, son effort énorme et inquiet
-pour arriver à temps, avaient amené chez lui un abattement,
-un vague malaise. Un refroidissement qu'il prenait
-le rendait tout à fait malade.</p>
-
-<p>Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être
-souffrant. Il se couchait, ne parlait plus, regardait les
-gens sans leur répondre, et quand les gens restaient là,
-il tournait le dos et se collait le nez dans la ruelle.
-C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois,
-quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une
-parole ni un verre de tisane, il se levait comme à l'ordinaire
-et se remettait à travailler sans parler de rien,
-ni vouloir qu'on lui parlât de rien.</p>
-
-<p>Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second
-jour, Anatole le vit si malade qu'il alla chercher
-un médecin, le médecin ordinaire du monde de l'art, et
-que la moitié des hommes de lettres et des artistes traitaient
-en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante
-et souriante de bossu, son &oelig;il clignotant, ses
-paupières plissées de lézard: quand il était là, assis au
-pied du lit d'un malade, il prenait un inquiétant aspect
-de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait l'air d'être
-content de tenir un homme de talent, un homme connu,
-de l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le
-moral, tâter ses peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur
-sa mine paterne et mielleuse passaient de petits éclairs
-froids où s'apercevaient ensemble la rancune implacable
-d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la
-fortune des autres, et la curiosité d'une étude impie et
-féroce aux prises avec l'instinct de guérir d'une grande
-science médicale.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! sapristi, mon pauvre enfant,&mdash;dit-il à Coriolis,&mdash;pas
-de chance! Dire que ta réputation allait si
-bien!&hellip; Tu marchais, tu marchais&hellip; Tu commençais à
-embêter pas mal de gens&hellip; Ah! tu étais lancé&hellip;</p>
-
-<p>Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?&mdash;dit Coriolis
-en relevant sur lui des yeux braves.</p>
-
-<p>Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait
-tout occupé à écouter le pouls de Coriolis, à en compter
-les battements. Et tous deux se regardant face à face, il
-y eut un instant de silence et de lutte au bout duquel le
-médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé
-sur le sien.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui te parle de ça?&mdash;reprit-il d'un air
-bonhomme.&mdash;Mais il était temps, là, vrai&hellip; Tu as ce
-qu'on fait de mieux en fait de fausse fluxion de poitrine.</p>
-
-<p>Et il se mit à écrire une terrible ordonnance.</p>
-
-<p>Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui
-dire: Eh bien?&mdash;Ah! le gaillard!&mdash;fit-il en prenant
-sur un tabouret son chapeau de philanthrope à larges
-bords, et jetant un regard sur les murs de l'atelier garnis
-d'esquisses:&mdash;On ferait une jolie vente, ici&hellip; oui&hellip; oui&hellip;</p>
-
-<p>Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée
-à laisser tomber dans les désespoirs de la femme les
-cupidités de la maîtresse.</p>
-
-<p>Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances
-aiguës de la maladie et l'affaiblissement des saignées,
-Coriolis se crut perdu. Il se prépara à mourir, et il
-trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une douceur
-étrange.</p>
-
-<p>Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu
-le sentiment, la passion de l'exotique, la nostalgie, le
-mal du pays des pays chauds. Il s'était toujours senti
-l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une autre
-terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des
-fruits étrangers; ses mains allaient aux objets peints et
-teints par le Midi, ses yeux se plaisaient à des feuilles
-d'Asie. L'Orient l'avait toujours appelé, tenté. Il aimait
-à le respirer dans les choses venues d'outre-mer, qui en
-rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son rêve, son
-bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la
-naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait
-trouvé tout cela là-bas. Mourant, il voulut charmer son
-agonie avec ce qui avait charmé son existence, et il n'eut
-plus que cette pensée d'aspiration suprême: l'Orient!
-On eût dit que, comme dans les religions de ses peuples
-de lumière, il tournait sa mort vers le soleil.</p>
-
-<p>Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de
-tissus qu'il avait rapportés, des étoffes lamées d'argent,
-des soieries safranées où couraient des fils d'or; et, la
-tête un peu affaissée dans les oreillers, avec les regards
-longs des mourants, il regardait ces choses aimées. De
-temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir
-en lui-même comme un buveur qui savoure les délices
-d'un vin; puis il les rouvrait, et ne pouvant les rassasier,
-il suivait ainsi jusqu'au jour baissant les pas du
-jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait, ces
-étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant,
-l'enlevaient à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa
-vie, il ne la sentait plus battre qu'au c&oelig;ur de ses souvenirs.
-Les couleurs qu'il avait devant lui devenaient ses
-idées, et l'emportaient à leur pays. Il était là-bas: il
-revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces
-caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches;
-et des caquetages de femmes assises dans un
-caïack qu'il avait entendus à Tichim-Brahé, lui revenaient
-dans un bourdonnement de faiblesse.</p>
-
-<p>Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des
-petits flacons d'essence, des bourses, des bijoux, des
-grains de collier; et de ses doigts détendus, errant
-dessus et qui avaient peine à prendre, il les palpait, les
-retournait, les touchait pendant des heures, lentement,
-avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient
-égrener un chapelet et caresser des reliques. Ses
-yeux se fermaient presque; les lèvres chatouillées d'un
-demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours vaguement.
-Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre,
-il les serrait de ses faibles mains avec une force
-d'enfant.</p>
-
-<p>Quelquefois encore il approchait de ses narines le
-parfum évaporé qui reste à ces objets, et en les sentant,
-il les effleurait de ses lèvres pâlies comme pour mettre
-dans une dernière communion le baiser de son agonie
-sur l'adoration de sa vie!</p>
-
-<p>Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait
-plus, ne se couchait pas. Elle le soignait comme une
-femme qui ne veut pas qu'on meure. Anatole l'aidait
-admirablement et de tout c&oelig;ur: il avait, lui aussi, des
-soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade
-d'un homme à tout faire.</p>
-
-<p>Coriolis fut sauvé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXVII</h2>
-
-
-<p>Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait,
-allongé sur le divan. Manette allant et venant, rangeait
-dans l'atelier, repliait dans la petite armoire les
-étoffes turques éparpillées sur des meubles; et de temps
-en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient
-deux bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des
-morceaux de costume d'Orient,&mdash;quand Anatole rentra
-suivi de quelque chose de blanc à quatre pattes,
-qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?&mdash;fit Manette
-en poussant un petit cri de peur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu!&mdash;dit Anatole,&mdash;rien&hellip; un cochon&hellip;</p>
-
-<p>Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez
-en terre, avec de petits grognements, faisant la reconnaissance
-de tous les recoins et de tous les dessous de
-meubles de la grande pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es fou!&mdash;fit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je rapporte un cochon, un amour de
-cochon, un cochon qui a des rubans comme une boîte
-de baptême?&hellip; Tu ne méritais pas de le gagner, par
-exemple&hellip; Merci, le gros lot, plains-toi!&hellip; Oui, mon
-cher&hellip; On a été si content au café de Fleurus de te savoir
-remonté sur ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette
-au dîner et qu'on a tiré pour toi à la loterie&hellip; Tu as eu
-la chance&hellip; et tu as la bête&hellip; C'est doux, c'est gentil,
-ça aime l'homme&hellip; et ça sauve de la tentation: vois
-saint Antoine!&hellip; Et puis ce sera une société pour Vermillon&hellip;
-Il faut que je le lui présente&hellip; Hop! Vermillon!</p>
-
-<p>Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé
-un bout de son museau hors de sa cage à l'entrée du
-goret dans l'atelier, le rentra en se renfonçant précipitamment.</p>
-
-<p>&mdash;Vermillon!&mdash;cria impérieusement Anatole
-Vermillon se pencha, se gratta la tête, se lança après
-sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et s'arrêta là,
-en liant, comme un clown, son jarret autour du
-chanvre. Anatole secoua la corde: le singe lui tomba
-sur l'épaule, et de là, sautant à terre, il se mit de loin,
-baissé et appuyé sur le dos de ses deux mains, à regarder
-cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il en fit
-le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit
-avec de petits sauts, se penchant de temps en temps, le
-regardant en dessous, le considérant avec une attention
-profonde, méditative, presque scientifique.</p>
-
-<p>&mdash;Nous étions une flotte,&mdash;reprit Anatole,&mdash;au
-grand complet&hellip; Je t'ai excusé&hellip; J'ai dit que tu étais
-encore un peu patraque&hellip; Oh! ça été d'un chaud! On a
-crié à faire venir les sergents de ville!</p>
-
-<p>Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se
-familiarisait avec lui. Il le flaira, le toucha un peu,
-aventura sa patte dessus, et goûta le doigt avec lequel il
-l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il lui prit délicatement
-la queue, la releva, regarda, et, comme si
-son instinct de la ligne droite était blessé par cette
-queue en vrille, il la tira pour la redresser, la lâcha
-pour voir s'il avait réussi; et voyant qu'elle restait tirebouchonnée,
-la retira encore. Le cochon restait immobile,
-cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération,
-plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant
-d'autre signe d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Vermillon! à ta niche!&mdash;cria Coriolis; et se retournant
-vers Anatole:&mdash;Dis donc, qu'est-ce qu'il faut
-que je leur donne la prochaine fois&hellip; quel lot? Je voudrais
-faire les choses bien, tu comprends, tout à fait
-bien&hellip; Ça serait bête de leur donner quelque chose de
-moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?&mdash;lança
-Manette.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils adoptif!&mdash;dit Anatole.&mdash;Ah! bien!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Un bronze de Barbedienne?&hellip;&mdash;reprit Coriolis,&mdash;ce
-n'est pas bien neuf, un bronze de Barbedienne&hellip;
-Ma foi! si je leur rendais, comme lot, un dîner à tous
-ici&hellip; pour la fin de ma convalescence?</p>
-
-<p>&mdash;Hum! un dîner&hellip;&mdash;fit Anatole,&mdash;ça sent la fête
-de famille, un dîner&hellip; Donne donc plutôt un souper&hellip;
-c'est toujours plus drôle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux&hellip; Mais
-qu'est-ce qu'on fera avant souper?</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce qu'on voudra&hellip; de la musique religieuse&hellip;
-Une idée!&hellip; si on se livrait à un petit tremblement de
-jambes?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, d'abord, je mets ça, si on danse&hellip;&mdash;dit Manette
-qui venait de passer sur elle une magnifique robe
-de Smyrniote.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma chère, tu n'y penses pas&hellip; ce n'est plus
-l'époque des bals masqués&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Bah! si ça l'amuse?&mdash;fit Anatole.&mdash;Donne-lui
-cette petite fête-là&hellip; Elle ne l'a pas volée&hellip; Elle n'a pas
-eu trop d'agrément ces temps-ci&hellip; Garnotelle connaît le
-préfet de police, il vient de faire son portrait&hellip; Il nous
-aura une permission&hellip; Nous aurons un municipal à la
-porte&hellip; C'est ça qui aura de l'&oelig;il!&hellip; Enfoncés les bourgeois!</p>
-
-<p>Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée
-devant Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Accordé!&mdash;dit Coriolis,&mdash;bal et souper! Voilà
-le programme&hellip; Par exemple, c'est toi que ça regarde
-Anatole&hellip; tu te charges de tout&hellip; Ah! canaille de Vermillon!</p>
-
-<p>Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.</p>
-
-<p>Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du
-cochon, après avoir essayé inutilement de grimper sur
-son dos, Vermillon avait paru lâcher sa victime. Grimpé
-Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en ayant
-l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret
-rassuré passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous
-de lui. Il avait saisi le moment, calculé son
-saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, de terreur,
-faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un
-cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon
-cramponné, par la peur de tomber, à la peau du
-coureur. Le petit cochon, les oreilles rabattues sur les
-yeux, lancé et détalant comme s'il avait un diablotin en
-croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses,
-avec sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de
-cette bête de graisse, se rattrapant et se raccrochant
-dans des pertes d'équilibre continuelles,&mdash;c'était un
-spectacle du plus prodigieux comique, où un philosophe
-aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté
-par elle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXVIII</h2>
-
-
-<p>A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de
-Coriolis ce bal qui devait devenir historique et laisser
-dans les légendes de l'art une mémoire encore vivante.</p>
-
-<p>Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût
-cru voir se presser un peu de toutes les nations et de tous
-les siècles. L'histoire et l'espace semblaient ramassés
-là. L'univers s'y coudoyait. C'était comme une évocation
-où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se
-cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins,
-les lignes, les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le
-tohubohu étourdissant des couleurs. Il y avait des échantillons
-de toutes les civilisations, des morceaux de toute
-la terre, et des robes volées à des statues. Les costumes
-allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national
-de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là
-avaient été détachés d'une page de Cesare Vecellio. Il
-passait des cardinaux et des Mohicans. Des couples se
-parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à
-Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé
-dans un chef-d'&oelig;uvre, prenait la taille de la dernière des
-débardeuses. Des bouts de chlamyde flottaient sur des
-pointes de mules. Yeddo était dans cette jupe, un barbare
-de la colonne Trajane dans cette braie. La fustanelle
-plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme
-la porte la statue de Tibère, voisinait avec la <i>tébuta</i>
-d'Océanie. Une déesse de la Raison, une Diane de
-Poitiers et une belle écaillère faisaient un groupe des
-trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique
-avec un masque de plâtre et du madapolam amidonné.
-On voyait un galérien en vareuse rouge, en bonnet vert,
-avec la chaîne et un boulet fait d'un ballon d'enfant
-peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un
-Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de
-Rhamsès II, détachés d'une graphie égyptienne, fraternisaient
-avec un Mezzetin. De la toile à matelas par
-instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui
-coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un
-Chicard. Un premier communiant à barbe, dans un habit
-et un pantalon de collégien trop courts, avec le brassard
-blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui
-s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une
-femme, en Moluquoise, avait un chapeau de six pieds
-de large, tout garni de nacre et de coquillages. Une autre
-était la sainte Cécile, en rouge, du Dominiquin.</p>
-
-<p>Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient
-ajouté, avec la conscience d'artistes qui se déguisent, la
-tournure, l'air, le teint, la physionomie, la couleur locale
-du maquillage, la grimace même de chaque latitude.
-Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges,
-avait passé la journée à se peindre religieusement,
-d'après les planches de Catlin, tous les tatouages rouges,
-verts et jaunes des Indiens: on les aurait reçus à la
-danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise
-s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux
-aux tempes pour se remonter le coin des yeux.</p>
-
-<p>Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin
-d'Olympe: la beauté d'un modèle de femme en Amphitrite,
-vêtue d'une écume de mousseline à travers
-laquelle paraissaient, à ses chevilles, des <i>péricelidès</i> d'or
-copiés sur la <i lang="la" xml:lang="la">Venus physica</i> du Musée de Naples; la
-beauté d'un homme dont les muscles jouaient dans un
-maillot; la beauté de Massicot, le sculpteur, dans le
-costume des fromagiers de Parmesan, la chemise bouillonnée,
-coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le
-ventre, le caleçon arrêté au genou, les jambes nues,
-basanées, nerveuses et parfaites, dignes de son costume
-et de ce type de race qui montre le Bacchus indien dans
-les fermes milanaises.</p>
-
-<p>Puis çà et là, c'étaient des apparitions, des fantaisies
-de Mardi gras, comme en trouve l'atelier, des caricatures
-taillées de main d'artiste, des parodies cocasses,
-un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la chevalerie
-du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux
-de cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros
-qui avaient ramassé un casque dans un Daumier, des
-vengeances de pensum sur le dos d'Achille, une cour
-de Cucurbitus I<sup>er</sup>, des imaginations de travestissements
-volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui avaient
-l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première,
-et d'en avoir été retirés avec une couronne de
-lauriers et de carottes.</p>
-
-<p>Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine,
-à ramages jaunes et verts, du seigneur qui lève une
-coupe dans les <i>Noces de Cana</i>.</p>
-
-<p>Manette portait un des costumes rapportés d'Orient
-par Coriolis: les jambes dans un large pantalon de soie
-flottant, de la délicieuse nuance fausse du rose turc, elle
-avait la taille dessinée par une petite veste de soie
-marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus
-par les grandes manches d'une chemise de tulle
-sans agrafes qui laissait voir en jouant la moitié de sa
-gorge. Sur sa tête, elle avait le charmant <i>tatikos</i> de
-Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert d'agréments
-et de broderies, dans lesquels elle avait passé,
-noué, enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la
-coquetterie d'une femme de là-bas. Et ravissante ainsi,
-elle semblait la vraie femme d'Ionie,&mdash;la femme de la
-séduction.</p>
-
-<p>Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était
-très-bien arrangé dans le pourpoint de brocard noir, aux
-manches violettes, du beau portrait de Calcar du Louvre.</p>
-
-<p>Chassagnol était superbe dans son costume de comique
-florentin, en Stenterello du théâtre Borgognisanti,
-avec sa perruque rousse, sa petite queue remontante,
-ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils terribles,
-sa veste courte à carreaux.</p>
-
-<p>Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en
-saltimbanque classique de baraque. Il avait des chaussettes
-de laine noire, sur lesquelles il avait fait coudre
-un lacet d'or en triangle et de la fourrure, un maillot
-blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de velours
-noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette
-en velours noir et or, un diadème en or sur une grande
-perruque, et une trompette dans le dos.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXIX</h2>
-
-
-<p>Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de
-la danse d'Anatole, une danse folle, éblouissante, étourdissante,
-où le danseur, avec une fièvre de vif argent et
-des élasticités de clown, bondissait, tombait, se ramassait,
-faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un
-coup de pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo
-de la pastourelle, se relevait sur un saut périlleux. On
-riait, on applaudissait. La danse autour de lui s'arrêtait
-pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le diable au corps
-qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une
-joie de vertige dans le bal.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes
-qui se bousculaient et se marchaient sur les pieds, Anatole
-disparut. On le cherchait, on se demandait ce qu'il
-était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit
-noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement,
-il recommença à danser.</p>
-
-<p>Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse
-de tours de force et de gymnastique: c'était maintenant
-une danse qui ressemblait à la pantomime sérieuse et
-sinistre de sa blague,&mdash;une danse qui blaguait!&mdash;Mouvements,
-physionomie, les jambes, les bras, la tête,
-tout son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible
-gouaillerie cynique. On ne savait quoi de sardonique
-lui courait le long de l'échine. De toute sa
-personne, jaillissaient des charges cruelles d'infirmités:
-il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la
-figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de
-bois, simulait, au milieu d'un pas, le gigottement de
-pied d'un vieillard frappé d'apoplexie sur un trottoir.
-Il avait des gestes qui parlaient, qui murmuraient:
-«<i>Mon ange!</i>» qui disaient: «<i>Et ta s&oelig;ur!</i>» qui semblaient
-secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts!
-Il tombait dans des béatitudes hébétées, des extases
-idiotes, des ahurissements abrutis, coupés de subites
-démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le
-haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la
-Terre-de-Feu. Il levait les yeux au plafond comme s'il
-crachait au ciel. Il avait des regards qui semblaient
-tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur le front
-de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert
-Macaire. Il embrassait la place des pas de la femme qui
-lui faisait vis-à-vis, il se gracieusait, se déformait, faisait
-le geste de cueillir de l'idéal au vol, piétinait comme
-sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se bossuait
-les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait
-un mouvement de rotation mécanique à une de
-ses mains, et tournant dans le vide, il paraissait moudre
-un air qui semblait le chant de l'alouette de Juliette
-sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait
-l'amour. Les poses, les balancements de couples
-amoureux, consacrés par les chefs-d'&oelig;uvre, les statues
-et les tableaux, les lignes immortelles et divines de
-caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la
-femme et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la
-taille et se noue à son c&oelig;ur, la prière, l'agenouillement,
-le baiser,&mdash;le baiser!&mdash;il caricaturait tout cela
-dans des charges d'artiste, dans des poses de dessus
-de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes
-dérisoires d'imploration, de pudeur et de respect, moquant,
-avec un doigt de Cupidon sur la bouche, toute
-la tendre sentimentalité de l'homme&hellip; Danse impie, où
-l'on aurait cru voir Satan-Chicard et Méphistophélès-Arsouille!
-C'était le cancan infernal de Paris, non le
-cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan
-corrompu, le cancan ricaneur et ironique, le cancan
-épileptique qui crache comme le blasphème du plaisir
-et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!</p>
-
-<p>A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille
-où il dansait; et les femmes qui avaient le bonheur
-d'être costumées en Turcs et de porter des pantalons,
-montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de
-sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à
-force de rire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXX</h2>
-
-
-<p>Coriolis avait été assez rudement secoué par sa maladie.
-Il ne reprenait ses forces que lentement, travaillant
-mal, manquant de l'entrain de la santé, souffrant de
-la chaleur de l'été, intolérable cette année-là.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une drôle de chose,&mdash;dit-il un jour à Anatole,&mdash;quand
-on a dix-huit ans on ne s'aperçoit pas
-du mois de juillet à Paris&hellip; On ne sent pas qu'on étouffe
-et que les ruisseaux puent; du diable si l'on a l'idée de
-penser à des endroits où il y a de l'air et de l'ombre
-d'arbres&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça!&hellip;&mdash;fit Anatole,&mdash;est-ce que tu aurais
-le projet d'acheter une maison de campagne avec un
-jet d'eau?</p>
-
-<p>&mdash;Non,&mdash;répondit Coriolis,&mdash;ça ne va pas jusque-là&hellip;
-mais, mon Dieu, si ça vous convenait à Manette et à toi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?&mdash;fit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;D'aller à la campagne, tout bêtement, comme des
-boutiquiers de passage, respirer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;A la campagne? oh! oui&hellip;&mdash;dit nonchalamment
-Manette, à laquelle ce mot faisait voir quelque chose
-au-delà de Saint-Cloud, de vert, d'inconnu, d'attirant,
-avec de l'herbe où l'on peut s'asseoir.</p>
-
-<p>Elle reprit aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Où ça?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi,&mdash;reprit Coriolis,&mdash;je ne connais pas
-Fontainebleau&hellip; Il paraît, à ce qu'ils disent tous, que
-c'est une vraie forêt&hellip; Nous irions dans un trou&hellip; à
-Barbison, à l'auberge&hellip; Une installation, ce serait le
-diable&hellip; nous laisserons nos domestiques ici.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est ça, en garçons!&mdash;fit Manette, à laquelle
-l'idée d'aller à l'auberge plaisait comme sourit à un
-enfant l'idée de dîner au restaurant.</p>
-
-<p>Pour Anatole, il faisait de joie la roue d'un bout de
-l'atelier à l'autre. Tout à coup, il s'arrêta court:</p>
-
-<p>&mdash;Et Vermillon.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas vouloir qu'on l'emmène, je parie? Tiens,
-au fait,&mdash;dit Coriolis,&mdash;on ne le voit plus.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, ce que je vais te dire est tout à fait confidentiel&hellip;
-Il y a l'honneur d'une femme, et tu comprends&hellip;
-Vermillon a une passion, parole d'honneur!
-malheureuse, je l'espère&hellip; Il brûle pour la forte épouse
-de notre concierge. Oui, il a été séduit par sa grosseur&hellip;
-Il passe maintenant tout son temps à lui savonner son
-linge dans le ruisseau pour lui prouver son dévouement&hellip;
-C'est touchant!&hellip; Et il lui fait une cour dans sa loge,
-des yeux au ciel, des airs d'adoration&hellip; un homme ne
-serait pas plus bête, quoi!</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien&hellip; Tu le laisseras en pension chez son
-adorée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est peut-être très-grave&hellip; Je te dirai que je crois
-qu'ils sont jaloux l'un de l'autre: le mari et lui&hellip; Le
-mari est sombre, de plus, il est tailleur, et les hommes
-qui travaillent toute la journée les jambes croisées sur
-une table sont rangés par les criminalistes dans la classe
-des gens concentrés, dangereux, capables de perpétrations&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile!</p>
-
-<p>&mdash;Aux paquets!&mdash;cria Anatole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXI</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait
-prise à Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure
-et demie de voyage à travers la forêt, d'une route de
-sable sur le pavé.</p>
-
-<p>Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa
-lisière. De petites maisons aux volets gris, aux toits de
-tuile, élevées d'un étage, avec l'avance d'un auvent sous
-lequel causaient à l'ombre des femmes sur des siéges
-rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches,
-d'où sortaient et se penchaient des verdures de jardin,
-des façades de fermes avec leurs grandes portes charretières,
-commençaient la longue rue. Tout à l'entrée, un
-tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des
-maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis
-par terre et la curiosité de deux petites filles dans le dos,
-crayonnait on ne savait quoi d'après nature. Les maisons
-garnies de vignes, prudemment montées et plaquées hors
-de la portée de la main, les murailles de moellon des
-granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait
-mal des fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée;
-des fenêtres à moulure étaient encastrées
-dans une construction paysanne. Une baie, à demi barrée
-d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier.
-Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec
-une étude sur un buffet. Coriolis reconnaissait des toits
-de bois sur des portes, des cours, des ruelles de masures
-donnant sur la campagne, que des eaux fortes lui avaient
-déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue bâtisse
-où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé,
-c'était l'auberge.</p>
-
-<p>Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste,
-mena les voyageurs à un petit pavillon où ils trouvèrent
-trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvrait sur
-un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en noyer,
-recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs
-avaient des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds
-des griffes en terre cuite.</p>
-
-<p>Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés
-de la bonne odeur du linge qui a séché sur des
-haies et sur des arbres à fruit; et il s'endormit au bruit
-d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant de
-caille.</p>
-
-<p>Pittoresque et riante auberge que cette auberge de
-Barbison, vrai vide-bouteille de l'Art! une maison dans
-un treillage mangé de lierre, de jasmin, de chèvrefeuille,
-de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes!
-Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de
-roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent
-aux carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des
-torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure
-de la maison saute par-dessus les tonnelles, monte les
-escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts
-tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des
-vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles
-et leurs vrilles sur le trou noir de la cuisine et les
-bras bruns d'une laveuse. Une découpure de treille encadre
-dans des feuilles, une tête de cerf aux os blancs.</p>
-
-<p>Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des
-verres tachés de vin et de vieux livres usés où se déchire
-le papier qui fait un manche au gigot, des buffets, des
-fontaines, des garde-mangers remplis de viandes saignantes
-sous l'abri d'une feuille de zinc; des <i>moss</i>, des
-canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la
-cave ouverte et pleine. La poulie, la corde et le grincement
-d'un puits se perdent dans les branches d'un abricotier.
-Des poules montent aux échelles pour aller pondre
-au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent
-çà et là; de tout petits chats jouent entre des barreaux
-de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cassé, un coq
-jette son cri.</p>
-
-<p>Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens
-qui dorment, des poussins qui courent. Il y a des tonneaux
-coulés dans des mares; et çà et là des chaudrons
-noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, des
-cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits
-sacs de graines renflés; des palissades où sont fichés,
-dans chaque pieu, des goulots de bouteille; une herse démanchée
-à côté d'un débris de berceau en osier; un moulin
-à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore
-odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant
-à côté de brosses à peindre et de torchons bis sur des
-bourrées sèches; des cordes de balançoire pourries pendant
-d'un sureau; des piles de bois, des amoncellements
-de solives, des appentis, des toits de branchages, des
-poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des
-hangars où s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils;
-des portes battantes, dont le poids est une pierre dans
-un morceau de mouchoir bleu; des sentiers où traînent
-des morceaux et des restes de tout; des resserres encombrées
-de vieilles choses hors de service&hellip; Bric-à-brac
-hybride de café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour,
-de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son
-fouillis fourmillant, animé, battu, remué par l'air ventilant
-du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie
-bâtie par les pinceaux d'Isabey.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXII</h2>
-
-
-<p>Les premières journées passées à Barbison parurent
-à Coriolis douces et reposantes. Il avait quitté Paris encore
-convalescent, dans un état de fatigue de corps et
-de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent le
-travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air
-sain et calmant de la vie végétative. La bête, chez lui,
-avait besoin de se mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à
-se sentir dans cet endroit si bien mort à tous les bruits
-d'une capitale, et où la publicité n'était que le <i>Moniteur
-des communes</i>. Sa vue était heureuse de cette grande
-rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences
-dételées sur le bord de la chaussée. Il goûtait des
-jouissances d'oubli à voir le peu qui passe là, le lent travail
-des bêtes et des gens, cet apaisement particulier que
-les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme les
-grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons
-et les existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se
-succèdent, sans être plutôt un jour qu'un autre, ce temps
-du village auquel on se laisse aller, ces heures inoccupées
-qui le menaient au soir, un soir sans gaz où ne restait
-de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet
-du billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du
-matin, il éprouvait une certaine satisfaction, lorsque le
-conducteur de la voiture de Melun criait à l'aubergiste:&mdash;Rien
-de nouveau?&mdash;et que l'aubergiste répondait:&mdash;Rien&mdash;ce
-<i>rien</i> qui disait que rien là n'arrivait.</p>
-
-<p>Pour Manette, la campagne était comme le déballage
-de la première boîte de joujoux d'où sortent des moutons,
-une maison qui serait une ferme, et des arbres
-frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions
-d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que
-ça? de petite fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de
-la terre, des arbres partout, un jardin qui n'en finissait
-pas, des oiseaux, des champs remplis de choses qui poussent,
-c'était pour elle comme un monde nouveau d'étonnements
-et d'amusements.</p>
-
-<p>Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions,
-l'allégresse un peu oisonne de la Parisienne à la campagne.
-Il lui paraissait charmant de manger à genoux
-des fraises dans le plant. A tout moment elle se penchait
-dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à
-bon Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant
-dans son cou. Elle attrapait une branche sur un
-chemin en passant, volait ce qui pendait, ramassait la
-Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans un
-coquillage.</p>
-
-<p>On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de
-son apathie, de sa nonchalance sérieuse. Elle devenait,
-dans cet air, d'humeur alerte, dansante, sautante, presque
-grimpante. Il lui passait des envies de monter à des
-cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla
-faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse
-de soleil, les reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans
-la chambre à four regarder couler la lessive dans le
-grand cuveau. Elle portait de l'herbe à la vache: elle
-voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle
-n'osa pas.</p>
-
-<p>Mais le plus souverainement heureux des trois était
-Anatole. Il éclatait en gestes, en bouts de chansons, en
-paroles folles, en apostrophes qui ressemblaient à de la
-griserie, à cette ivresse que verse à certains hommes de
-bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des
-demi-journées en tête-à-tête avec les bêtes de la basse-cour,
-les étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs
-voix dans la bouche, faisant l'écho au chant du fumier,
-et laissant les chiens lui débarbouiller, comme à un
-ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue.</p>
-
-<p>Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu,
-étalé, aplati tout de son long, les yeux demi-clos sous
-son chapeau de paille qui lui rabattait de l'ombre sur
-la figure, la tête sur ses bras en manches de chemise.
-Il restait là, bien heureusement immobile, le bouton de
-sa ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise
-qui lui couraient tout le corps. Et tout enfoncé dans ce
-lazzaronisme en plein air, à demi extasié dans l'épanouissement
-d'une jubilation infinie, il cuvait le paysage.
-Il «vachait»,&mdash;comme il disait avec l'expression crapuleuse
-qui peint ces félicités retournant à la brute.</p>
-
-<p>Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles
-Coriolis ne se serait pas aperçu des dimanches,
-sans les boules étamées qu'exposait, ce jour-là, dans un
-jardin, un employé qui les apportait le samedi soir et
-les remportait le lundi matin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXIII</h2>
-
-
-<p>Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce
-qui le sonnait, c'était le coucher du soleil, faisant apparaître
-tout noir, sur son rayonnement de feu rouge, le
-genévrier mort servant d'enseigne à l'auberge.</p>
-
-<p>Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement
-qui pavait de lumière la rue du village. Les premiers
-arrivés se mettaient à l'ombre sur le banc de
-pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient
-dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant
-de leurs bâtons leurs semelles pleines de sable. La
-fille de la maison, sortant sur le pavé, la main devant
-les yeux, regardait au loin, et, sitôt qu'elle voyait arriver
-les derniers attendus, avec le bout de leurs parasols
-dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait
-fumante dans la salle à manger.</p>
-
-<p>A peine si l'on se donnait le temps de laver les
-brosses. On jetait ses chapeaux, on démêlait, au petit
-bonheur, les grandes serviettes jaunes de toile de ménage,
-on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds
-des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait
-dans les assiettes creuses. Le grand pain posé sur le
-dessus du piano passait, et chacun s'y coupait un michon.
-Le petit vin moussait dans les verres, les fourchettes
-piquaient les plats, les assiettes couraient à la
-ronde, les couteaux frappant sur la table demandaient
-des suppléments, la porte battait sans cesse, le tablier
-de la fille qui servait volait sur les convives, les bouteilles
-vides faisaient la chaîne avec les bouteilles pleines,
-les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient effrontément
-la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires
-tombaient dans les plats. Une grosse joie de jeunesse,
-une joie de réfectoire de grands enfants, partait de tous
-ces appétits d'hommes avivés par l'air creusant de toute
-une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait qu'à
-la solennelle confection de la salade à la moutarde,
-pour laquelle, à la fin, la table suppliante obtenait un
-jaune d'&oelig;uf cru.</p>
-
-<p>Et autour de la table égayée, tout riait: le grand
-buffet avec ses soupières à coq et sa grande tête de
-dix-cors; la salle à manger avec toutes ses peintures
-dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré
-l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait
-sur tout ce petit musée, barbouillé par tous les hôtes de
-Barbison, et qui met à ces murs, derrière les chaises de
-ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom de ceux
-qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de
-pluie, avec un reste d'étude et la verve de leur premier
-talent, dans tous ces tableaux qui se cognent: paysages,
-moutons, dessous de bois, parapluies gris dans la forêt,
-chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures
-mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto,
-partie de canotage sur la Seine, amours boiteux frappant
-à la porte de Mercure. Et de derniers rayons allaient
-à ces panneaux de buffet qui montrent la pochade
-d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de
-pommes sur des échelles; ils allaient à ces guirlandes
-où le pinceau de Brendel a noué aux pipes du Rhin les
-verres de Bohême; ils quittaient, comme à regret, des
-esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à
-cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces
-bouquets de fleurs et de femmes écloses sous la brosse
-de Nanteuil et la baguette magique de Diaz, ces grappes
-de fées montrant leurs bas de femmes sur des balançoires
-de roses&hellip;</p>
-
-<p>Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre
-jaune, le fromage de gruyère dévoré, le café versé dans
-les demi-tasses opaques, les pipes s'allumaient. Des
-apartés se faisaient dans des coins où des camarades se
-parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient
-des vers faux sur le livre de souvenir de la maison. La
-nuit endormait la rue, les charrettes, le village; les paroles
-devenaient plus rares; le sommeil de la campagne
-tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans
-leurs yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude,
-leur motif, leur journée, et souriaient vaguement à leurs
-couleurs du lendemain, avec les rêves de leurs chiens
-grognants entre leurs jambes. La fatigue se berçait dans
-une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le
-piano ouvert&hellip; Et tous allaient se coucher, dormir un
-de ces bons sommeils dans lesquels tombait le son lointain
-de la trompe du <i>corneur</i> de Macherin, et qu'éveillait,
-avec ses bruits du matin le réveil de la basse-cour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXIV</h2>
-
-
-<p>Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre,
-sans dessiner, laissant se faire en lui ces croquis
-inconscients, ces espèces d'esquisses flottantes que fixent
-plus tard la mémoire et la palette du peintre.</p>
-
-<p>Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait
-chaque fois, quand, au bout d'un quart d'heure, il
-arrivait à l'avenue du Bas-Bréau: il se sentait devant
-une des grandes majestés de la Nature. Et il demeurait
-toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement
-respectueux et de silence ému de l'âme, en face
-de cette entrée d'allée, de cette porte triomphale, où
-les arbres portaient sur l'arc de leurs colonnes superbes
-l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout de
-l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et
-sévères, ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments,
-beaux de la beauté sacrée des siècles, sortant,
-comme d'une herbe naine, des forets de fougère écrasées
-de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce,
-leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois
-les blancheurs polies de la pierre. Coriolis se mettait à
-marcher sous ces voûtes qui éclataient au-dessus de lui,
-à des élévations de cent pieds, en fusées de branches,
-en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues,
-ayant l'air de couronnes de colère sur des têtes de
-géant. Il marchait sur les ombres couchées barrant le
-chemin, qui tombaient du fût énorme des troncs; et en
-haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres
-du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par
-de petits morceaux de beau temps que la verdeur de la
-feuillée faisait fuir et presque pâlir dans un infini d'altitude.
-Des deux côtés du chemin, il avait des dessous
-de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a l'ombre
-des forêts dans la transparence pénétrante du midi,
-et que déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon
-courant, frémissant jusqu'au bout d'une branche, voletant
-sur les feuilles, en ayant l'air d'y allumer une
-rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits
-genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre;
-et les houx rampants remuaient sur le vernis de leurs
-feuilles une lumière métallique et liquide, l'éblouissement
-blanc d'un diamant dans une goutte d'eau.</p>
-
-<p>Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur
-les feuilles, cette gloire de l'été dans les arbres, cet air
-vif qui passe sur les tempes, les senteurs cordiales,
-l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois, ce qui
-passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude,
-enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse
-d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres
-aux membres d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci
-qui s'inclinaient avec les lignes penchées des grands pins
-italiens dans les villas, ceux-là qui montaient droits dans
-un jet de rigide élancement. Il y en avait de solitaires
-comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés,
-mêlant et nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient
-dessiner un rond de danse pour des hamadryades.
-Le sable, derrière Coriolis, enterrait son pas; et il avançait
-dans ce silence de la forêt muette et murmurante,
-où tombe des arbres comme une pluie de petits bruits
-secs, où bourdonnent incessamment, pour le bercement
-de la rêverie, tous les infiniment petits de la vie, le battement
-du rien qui vole, le bruissement du rien qui
-marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse,
-le coude sur la terre, les yeux à l'éternel balancement
-des branches auprès du ciel, de petits souffles accouraient
-à lui, sur l'herbe et les feuilles tombées, avec le
-pas d'une bête.</p>
-
-<p>L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du
-jour, la jeune clarté d'un bourgeonnement de printemps.
-Aux grands chênes succédaient les futaies, aux futaies
-les petits bois, où tout à coup, en passant, il faisait
-sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait
-de là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait
-lever, un grand remuement de branches d'où s'échappait
-au galop comme un grand cheval rouge, qui était
-un cerf.</p>
-
-<p>Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait,
-devant lui, dans le paysage découvert, les gorges sauvages
-d'Apremont, les rochers qui, sous le bleu africain
-du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se
-dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches.
-Alors, quittant le grand chemin, il grimpait à l'aventure
-au hasard de la route serpentante. Il se glissait entre les
-pierres d'où se dressait l'arbre sans terre et sans ombre,
-le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les fougères, presque
-aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied
-la mousse grillée et grésillante, se glissait entre des
-écartements de roc, marchait sous des tortils d'arbres
-étouffés, étranglés entre deux blocs et poussant de côté
-une branche sans feuille qui courait en l'air comme une
-mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au
-passage, l'inconnu de ces arbustes pareils à des n&oelig;uds
-de serpents lapidés, et dont la végétation se tord avec
-des airs d'animalité blessée, ces genévriers aux brindilles
-mortes, aux cassures de branchettes semblables à
-des f&oelig;tus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure
-noueuse et fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à
-travers lesquels se convulsionne le tronc vert-de-grisé
-avec ces arrachis d'où l'on dirait qu'il s'égoutte du
-sang.</p>
-
-<p>Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes
-de glissements furtifs et de rampements suspects,
-par des sentiers de chèvre, par des lits de torrents séchés,
-par des montées où les marches étaient faites de
-réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards,
-par des escaliers où de grandes dalles figuraient des
-affleurements de fossiles mal enterrés; et l'instinct de
-ses pas le portait presque toujours, au bout de ses
-courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui
-va à Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc
-de chaux calciné, tout miroitant de micas, dont l'éclatante
-blancheur n'était rompue, çà et là, que par un
-morceau de mousse d'un vert humide et une tache de
-terre de bruyère qui avait le noir de la traînée d'un
-charroi de charbon. Et alors, à sa gauche et à sa droite
-ce n'était plus que des roches. De la crête des deux collines,
-découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs
-arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement,
-l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes
-lâchés par une défaite de Titans. Un pan du Chaos semblait
-avoir croulé et s'être arrêté là; il y avait dans
-le tumulte immobile du paysage comme une grande
-tempête de la nature soudainement pétrifiée. Toutes les
-formes, tous les aspects, toutes les formidables fantaisies
-et toutes les terribles apparences du rocher, étaient rassemblés
-dans ce cirque où les grès énormes prenaient
-des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions
-assyriens, des allongements de lamentins sur un promontoire.
-Ici, les pierres entassées figuraient un soulèvement,
-un écrasement de tortues monstrueuses, de
-carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx
-camus serraient la route et barraient presque le passage.
-Les vastes galets d'une première mer du monde, des
-crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses,
-le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient
-sur ce chemin bordé de roches creusées par des
-remous de siècles, fouillés et battus peut-être par une
-vague antédiluvienne.</p>
-
-<p>Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte
-de Franchart, qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement
-de siéges de granit renversés par un festin de
-Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le fruste de murs
-anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées
-par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de
-l'éternité a creusé l'apparence de sculpture d'une cave
-d'Elephanta. Il restait devant ces grottes béantes où le
-Désert semble rentrer chez lui, devant ces antres de
-bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu
-de pas de lion, des traces de breacks&hellip;</p>
-
-<p>De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait
-involontairement à des oiseaux qui porteraient
-à manger à un Saint dans une grotte de la Thébaïde.</p>
-
-<p>Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une
-eau fauve dans sa cuvette de pierre blanche, à la marge
-mamelonnée, ondulante et rongée. Il s'asseyait quelques
-minutes au petit café de Franchart, repartait, retrouvait
-les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.</p>
-
-<p>Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt.
-Des brumes de verdure se levaient doucement des massifs
-où s'éteignait la molle clarté des écorces, où les formes
-à demi flottantes des arbres paraissaient se déraidir et
-se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation.
-Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles,
-le couchant de soleil en fusion remuait et faisait scintiller
-les feux de pierreries d'un lustre de cristal de roche.
-Le bleuissement, l'estompage vaporeux du soir montait
-insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds;
-des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une
-légèreté de rayons de lune, jouaient entre les fourrés.
-Des allées, du sable envolé sous les voitures, il se levait
-peu à peu un petit brouillard aérien, une fumée de rêve
-suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond, tout
-blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les
-flammes d'un écrin céleste&hellip; La fenêtre de Rembrandt,
-où il y a un prisme, et où jouerait la Titania de Shakespeare
-dans une toile d'araignée d'argent&mdash;c'était ce
-paysage du soir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXV</h2>
-
-
-<p>Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes
-de l'art ont changé d'aspect, de physionomie, de caractère.
-Elles ne sont plus hantées seulement par le peintre;
-elles sont visitées et habitées par le bourgeois, le demi-homme
-du monde, les affamés de villégiature à bon
-marché, les curieux désireux d'approcher cette bête
-curieuse: l'artiste, de le voir prendre sa nourriture, de
-surprendre sur place ses m&oelig;urs, ses habitudes, son
-débraillé intime et familier, ses charges, un peu de cette
-vie de déclassés amusants, que les légendes entourent
-d'une auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu
-à peu, on a vu venir loger dans ces chambrettes, manger
-à cette gamelle de la jeunesse, de la bonne enfance et de
-l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des professeurs,
-des officiers en congé, des magistrats, des mères
-de famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des
-passants, le monde composite d'une table d'hôte.</p>
-
-<p>Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour
-de la table, à côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant
-et prenant là leurs quartiers d'été et d'automne,
-à côté de deux paysagistes américains, amenés à Barbison
-par la réputation de cette forêt de Fontainebleau populaire
-jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait
-s'asseoir une vieille demoiselle tenant toujours en laisse
-un écureuil, et qu'on ne connaissait que sous le nom de
-«la demoiselle de Versailles»; un professeur de septième
-d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et de deux
-grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant
-sa vie à rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune
-sourd, à sourde vocation de peinture, sorti de la grande
-école des Batignolles.</p>
-
-<p>Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain
-de la société: devant l'inconnu des convives, l'imposante
-présence de la famille et de la virginité bourgeoise,
-les jeunes peintres avec la timidité de gens sans
-éducation, craignant de laisser échapper une inconvenance,
-et se mettant à viser à une sorte de comme il faut,
-s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et
-de bon ton qui glacent dans l'artiste <i>poseur</i> le rire naturel
-de l'art. Ils respectaient le comique du professeur, une
-espèce de M. Pet-de-Loup, homme sévère, mais juste, qui
-passait la moitié de son temps à morigéner ses deux fils,
-et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils n'abusaient
-pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de Versailles.
-Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du
-jeune sourd qui les <i>sciait</i> avec ces petits gloussements
-qu'ont les sourds-muets dans les cours, essayant d'attirer
-l'attention sur l'écriteau de leur infirmité pendu sur leur
-poitrine.</p>
-
-<p>Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il
-criait dans l'oreille du sourd des choses qui le faisaient
-rougir. Il rendait à tout moment des visites au vieux
-monsieur si peureux de l'invasion de quelqu'un dans
-sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses
-notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il
-abondait avec des intonations de Prudhomme dans les
-anathèmes du professeur contre les débordements de la
-jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour leur
-inculquer les plus sataniques principes d'insoumission.
-Quanta la vieille fille de Versailles, il en fit sa victime
-d'adoption. Il commença par lui persuader très-sérieusement,
-avec des textes de livres de médecine à l'appui, que
-la cohabitation avec un écureuil donnait à la longue la danse
-de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes contre
-la morsure des vipères pour aller se promener dans
-la forêt. Il lui fit croire qu'un des deux Américains de la
-table était un sauvage défroqué qui avait été élevé à
-manger de la chair humaine.&mdash;N'est-ce pas?&mdash;disait-il;
-et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des
-sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela
-avait un goût entre le b&oelig;uf et le turbot. Un soir, après
-une répétition secrète dans la journée, Anatole fit danser
-au Yankee une danse effroyable d'anthropophagie: les
-gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez crochu,
-ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle
-vampire, la «figure» où il faisait sauter comme
-un morceau délicat l'&oelig;il de sa victime, mirent l'horreur
-de leur cauchemar dans les nuits de la pauvre demoiselle.
-Mais la plus belle charge que lui monta Anatole fut
-la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez
-elle dans sa chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une
-lionne s'était échappée d'une ménagerie de Melun: on
-lui dit que la lionne s'était sauvée dans la forêt, qu'elle
-avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour la
-bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait
-son entrée dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste,
-comme s'il n'osait s'aventurer dehors qu'avec
-une arme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXVI</h2>
-
-
-<p>Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces
-deux vieilles femmes, au milieu de cette réunion d'hommes.
-Les attentions, les prévenances, les égards allaient
-à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se sentait trôner à cette
-table: elle y était comme une petite reine.</p>
-
-<p>Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction
-nouvelle pour elle, et qui la flattait dans la fausse position
-où elle était. L'épouse du professeur, bonne créature
-ingénue, s'était laissé prendre à son excellente tenue,
-au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis»
-qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que
-le couple était un ménage, que Manette était la femme
-du peintre. Aussi avait-elle répondu à ses amabilités.</p>
-
-<p>Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements
-du voisinage, les menues relations de la communauté
-des repas, elle avait mis ce liant qui établit
-comme une politesse de plain-pied entre femmes du même
-monde et de pareille situation sociale. De temps en temps,
-sur le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle
-honorait Manette de petits bouts de conversation familière.</p>
-
-<p>Manette était excessivement touchée d'être ainsi
-traitée; et elle s'appliquait à se maintenir dans cette
-estime, en continuant à la tromper, en jouant avec un
-art admirable cette comédie de la femme honnête qu'aime
-tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte
-souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir
-ce qu'elle essaye de paraître.</p>
-
-<p>Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété,
-de peur d'une découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant
-la figure de l'épouse légitime. Elle se surveillait
-elle-même dans ses gestes, ses paroles, ses expressions,
-s'enveloppait de robes simples, de petits fichus modestes,
-faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec
-tous les airs de sa personne, au mensonge qui devait
-entretenir l'illusion et continuer la méprise de la respectable
-femme du professeur. Et une joie intérieure la
-remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce
-de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté
-qu'elle rencontrait pour la première fois lui procurait
-l'enivrement, l'étourdissement qu'elle donne aux
-créatures qui n'y sont pas nées, et qui n'ont pas toujours
-respiré, naturellement, comme l'air autour d'elle, l'atmosphère
-de l'estime.</p>
-
-<p>Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de
-rires et de plaisanteries pour moquer, comme elle disait,
-ce «<i>geignard</i>» de Coriolis qui commençait à se plaindre
-du séjour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXVII</h2>
-
-
-<p>L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur,
-s'était réveillé chez Coriolis. Il était blessé physiquement
-de riens qui ne semblaient atteindre personne
-autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La rusticité
-de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il
-souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les
-petites insuffisances de l'installation, de cette misère
-d'eau et de linge faite à sa toilette, des serviettes de
-huit jours, de l'égueulement du pot à l'eau, de la cuvette
-de faïence si vilainement rosée sur le bord.</p>
-
-<p>La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes,
-les taches de la nappe, la fourchette d'étain qui
-salit les doigts, les assiettes de Creil avec les mêmes
-rébus. Le petit <i>jinglet</i> du cru lui irritait l'estomac. Il se
-faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé
-à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre,
-il y avait découvert tous les dessous de la chambre
-garnie des champs: le fané des siéges, la pauvreté sale du
-papier, le rapiéçage du couvre-pied, la couleur mangée
-des rideaux, la corde de la descente de lit, le déplaquage
-de la commode d'occasion. Et il lui venait là les
-instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les
-souffreteux, jetés hors de chez eux dans ces logis de
-hasard et de pauvreté, entre ces quatre murs où gondolent
-de mauvaises lithographies dans des cadres de bois
-noir.</p>
-
-<p>Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a
-le Parisien à sortir de chez lui, à changer ses aises contre
-l'imprévu et les privations de l'auberge. Il ne se
-trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous les
-bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient,
-mais qu'il trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues
-de Paris: sa patience d'un mauvais lit, d'un dîner sans
-lampe, du carreau sans tapis, avait fini avec sa distraction,
-avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait s'empêcher,
-par instant, de s'indigner intérieurement de
-l'<i>arriéré</i> du pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de
-paysannerie inculte qui reste aux bords des forêts, s'y
-défend si longtemps contre la civilisation et le confortable
-moderne, et garde toujours un peu de cette France
-d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les caravanes
-d'artistes sur des oreillers de coquilles d'&oelig;ufs.</p>
-
-<p>Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme
-toute dépaysée par le service de l'endroit, une sorte de
-service bénévole dont on semblait faire la gracieuseté
-aux gens, et où se trahissait l'indépendance du forestier,
-mêlée à la supériorité du paysan qui a du bien. On sentait
-une auberge habituée à des gens de vie presque
-ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de
-ménage, tout prêts, au besoin, à remplir l'ordre qu'ils
-donnaient, à aller chercher une assiette au buffet et l'eau
-de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, hébergés par la
-maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels
-on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait
-la main, paraissait les traiter, quoiqu'ils payassent,
-uniquement pour les obliger, et continuer à mériter le
-surnom de «<i>Bienfaiteur des artistes</i>», inscrit en grandes
-lettres sur la tombe de son prédécesseur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXVIII</h2>
-
-
-<p>Coriolis en était à ce moment de désenchantement,
-quand un soir à l'heure du dîner, il aperçut au bout de
-la rue de Barbison une silhouette de sa connaissance, la
-silhouette de Chassagnol ayant pour tout bagage une
-canne qu'il avait coupée en chemin dans la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! c'est toi?&hellip; Ah! c'est gentil&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'éprouvais le besoin de repasser mon Primatice&hellip;
-voilà. Je suis parti pour Fontainebleau&hellip; deux
-jours que j'y suis&hellip; On m'a dit que vous étiez ici&hellip; Et
-je viens casser une croûte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu resteras bien quelques jours avec nous&hellip;
-Nous te ferons voir la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Moi&hellip; Oh! tu sais la forêt&hellip; j'ai horreur de ça,
-moi&hellip; A Fontainebleau, tout le temps que je ne pouvais
-pas étudier mon bonhomme&hellip; j'ai été dans un cabinet
-de lecture pas mal monté pour la province&hellip; Ils ont une
-collection de romantiques de 1830&hellip; C'est bête, mais ça
-exalte&hellip; Je n'ai pas même été voir les carpes&hellip; Tu
-sais, moi, je suis un vrai pourri&hellip; je n'aime que ce qu'a
-fait l'homme&hellip; Il n'y a que cela qui m'intéresse&hellip; les
-villes, les bibliothèques, les musées&hellip; et puis après, le
-reste&hellip; cette grande étendue jaune et verte, cette machine
-qu'on est convenu d'appeler la nature, c'est un
-grand rien du tout pour moi&hellip; du vide mal colorié qui
-me rend les yeux tristes&hellip; Sais-tu le grand charme de
-Venise? C'est que c'est le coin du monde où il y a le
-moins de terre végétale&hellip; Ah çà! Manette va bien? Et
-Anatole?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, tu vas la voir&hellip; Anatole est encore en forêt,
-il va revenir.</p>
-
-<p>Après le dîner, quand les dîneurs eurent quitté la
-table, ceux-ci pour aller faire un piquet chez des amis,
-ceux-là pour se promener, d'autres pour se coucher:</p>
-
-<p>&mdash;Mais il me semble que vous n'êtes pas mal ici,&mdash;fit
-Chassagnol qui venait de dire, sans se déranger:
-C'est bon! à l'aubergiste qui voulait lui montrer sa
-chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal!&hellip; Heu! heu!</p>
-
-<p>Et Coriolis raconta à Chassagnol tous ses petits déboires
-de confortable.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!&mdash;jeta tout à coup au milieu de ces doléances
-Chassagnol, avec l'explosion de son éloquence du
-soir allumée par l'imprudence des confidences de Coriolis.&mdash;Ah!
-ah!&hellip; bien fait!&hellip; Grand seigneur! toi,
-grand seigneur! gentilhomme!&hellip; toi seul, par exemple!
-Et tu viens ici pour être bien? Dans un endroit où il
-vient des peintres! Les peintres! un tas de rats, vivant
-mal&hellip; Tous des pingres!&hellip; Tous, laisse donc!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, mon cher,&mdash;essaya de dire Coriolis,&mdash;parce
-qu'il y a quelques crasseux parmi nous, ce n'est
-pas une raison pour envelopper toute notre classe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Moi, les peintres, je les adore&hellip; j'ai passé toute
-ma vie avec eux&hellip; Mais, précisément parce que je les
-adore, je les vois et je les juge&hellip; tous des pingres&hellip; sauf
-toi, avec une douzaine d'autres&hellip;&mdash;reprit Chassagnol
-se lançant à fond dans son paradoxe.&mdash;Oh! les préjugés!
-les préjugés du bourgeois! Penses-tu à cela? Tous
-ces braves gens de bourgeois qui ont, sous la calotte du
-crâne, l'idée, l'idée enfoncée, solide, indéracinable, chevillée,
-qu'un artiste est un homme rempli de vices coûteux,
-un mangeur, un dépensier, un luxueux!&hellip; un
-bourreau d'argent qui le jette comme il le gagne, qui se
-paye tout ce qu'il y a de meilleur et de plus cher à boire,
-à manger, à aimer! Mais ils sont ordonnés, rangés, serrés&hellip;
-ce sont des papiers de musique, que les artistes!&hellip;
-Ah! la calomnie, mon ami, la calomnie!&hellip; Ils dépensent&hellip;
-ils dépensent quand ils sont jeunes pour faire
-comme les camarades; ils gaspillent un peu d'argent
-envoyé par la famille, carotté aux parents, prêté par
-leur bottier, de l'argent aux autres&hellip; Mais quand c'est
-de l'argent à eux, quand c'est cet argent sacré et solennel,
-de l'argent gagné, de l'argent de leur talent et de
-leur travail; quand il leur descend dans la case du cerveau
-où se font les comptes que des pièces mises sur
-des pièces ça fait des piles, et que des piles qu'on pose
-sur des piles, ça fait ces choses vénérées et considérables:
-des rentes, des maisons, des propriétés, des
-propriétés!&hellip; Oh! alors, il entre dans l'artiste une économie&hellip;
-mais une économie!&hellip; la magnifique avarice
-bourgeoise de l'art!&hellip; Enfin, dans toutes les autres professions,
-il y a, n'est-ce pas? un certain degré de fortune,
-de bénéfices, d'enrichissement, qui pousse l'homme à la
-largeur, le parvenu à la dépense, le joueur heureux à la
-profusion&hellip; Un boursier, je prends un boursier, un
-boursier qui fait un coup de bourse, est capable d'envoyer
-deux douzaines de chemises garnies de Malines à
-sa maîtresse&hellip; Mais dans l'art? Cherche! On dirait une
-industrie de luxe où les riches restent pauvres diables&hellip;
-L'argent qui leur pleut dessus avec le succès, ça garde
-dans leurs mains la vilenie et la crasse de ces argents de
-peine qu'on gagne avec de la sueur&hellip; Il y en a beaucoup
-qui font des années de chirurgiens, des recettes
-de cent mille francs; il y a donc dans ce monde-là des
-signatures de cinquante mille francs le mètre carré&hellip;
-Eh bien! sois tranquille, jamais ça ne leur donnera la
-folie de la dépense, et le mépris d'un homme né riche
-pour une pièce de cent sous&hellip; Une race plate&hellip; avec des
-goûts plats, des sens plats, des appétits plats&hellip; Oui, des
-gens capables de faire des fortunes de ténors, sans avoir
-un certain jour l'idée de fumer un cigare de trente sous
-ou de boire une bouteille de bordeaux de dix-huit
-francs&hellip; Au fond, des natures <i>peuple</i>, presque tous&hellip;
-Une pauvreté de goûts d'origine, de première éducation
-qui va très-bien avec leur vie, qui simplifie tout dans
-leurs arrangements d'existence, l'amour, le ménage, la
-famille, l'intérieur. Des garçons nés avec le peu de raffinement
-qui permet le bon marché des deux choses les
-plus chères de la vie: le Plaisir et le Bonheur&hellip; La
-femme, je prends la femme, parce que c'est l'étiage de
-la distinction, du luxe et de la dépense de l'homme,
-est-ce qu'elle est, dans ce monde-là, la grande dépense
-qu'elle est ailleurs dans d'autres couches sociales? Un
-peintre, quand il gagne quarante, cinquante mille francs
-par an, se donne-t-il cet animal de luxe et de paresse,
-broutant des billets de banque, qui passe chez un jeune
-homme de vingt-cinq mille livres de rente? Pour l'artiste,
-la maîtresse, presque toujours, qu'est-ce que c'est? Hein?
-qu'est-ce que c'est? Une utilité, une raccommodeuse,
-une personne de compagnie, une femme entre la gouvernante
-et la femme de ménage, bonne fille qui porte
-des bijoux d'argent doré, et qu'on entretient, en se rattrapant
-sur ses vertus domestiques&hellip; de domestique,
-son ordre, sa couture, son économie&hellip; La femme légitime?
-mon Dieu, c'est ça&hellip; avec un vernis&hellip; Le ménage?
-un ménage d'ouvrier&hellip; Des enfants habillés de
-mises bas, qu'on endimanché aux fêtes&hellip; morveux, avec
-des chandelles sous le nez&hellip; voilà! Connais-tu un peintre
-qui ait eu seulement voiture, toi?&hellip; Pas un, n'est-ce
-pas?&hellip; Enfin, dans tous les états, dans tous les métiers,
-dans les corporations de tanneurs comme dans les confréries
-d'huissiers, jusque dans le monde des lettres où
-l'on gagne moins d'argent qu'à élever des couchers de
-soleil, et où l'on paye trois sous, une fois payée, une
-idée dont un peintre se ferait trois mille francs tous les
-ans&hellip; dans les lettres même, on entend dire quelquefois
-à des gens: J'ai dîné hier chez Chose&hellip; Et il y a eu chez
-Chose un dîner qui avait tout ce qui constitue un dîner&hellip;
-Chez les peintres, jamais! Je demande quelqu'un qui
-ait fait un vrai dîner chez un peintre&hellip; Qu'il le dise et
-qu'il le prouve! Mais non, la cuisinière d'un peintre,
-c'est mythique, c'est une abstraction&hellip; Depuis le commencement
-du monde, on n'a jamais parlé de la cuisinière
-d'un peintre!&hellip; Les peintres, on sait comment ça
-reçoit: ça vous invite à des soirées où, comme rafraîchissements,
-c'est Gozlan qui a dénoncé celle-là, on passe
-des eaux-fortes et des dessins!&hellip; Et quand il y a des
-circonstances impossibles qui les forcent à vous offrir le
-pot-au-feu, je les connais, leurs phrases sur le «pas de
-cérémonie», la table avec une toile cirée, le bon petit
-fricot de portier, et le bon petit vin du pays, si bon pour
-la santé! le petit vin simple et naturel, qui se boit dans
-de petits verres ordinaires, sans prétention!&hellip; Je les
-connais, leurs pipes en terre! Je les connais, leurs collections
-de deux sous, leur bric-à-brac de faïence de
-Rouen! Je les connais, leurs habitudes, les bouchons
-rustiques, les gargots pittoresques, les cuisines d'empoisonnement
-où ils vous mènent dans les campagnes,
-et dont vous sortez avec l'idée qu'ils ne se sont jamais
-assis dans un restaurant, avec des glaces dans le dos et
-des trois francs devant les plats de la carte! Les peintres?&hellip;
-Les peintres! Ah! oui, les peintres!&hellip; Mais si
-Solimène&hellip; Oui, si Solimène revenait&hellip;</p>
-
-<p>Et s'interrompant brusquement, en voyant la tête de
-Coriolis qui s'inclinait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu dors?</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, mon cher&hellip; il est deux heures du matin&hellip;
-Et ici, on prend un peu les habitudes des poules&hellip; A
-neuf heures, tout le monde est <i>en paille</i> comme on dit
-dans le pays&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Deux heures?&hellip;&mdash;répéta tranquillement Chassagnol,&mdash;deux
-heures&hellip; La voiture part à six heures&hellip;
-Ça ne vaut guère la peine de se coucher&hellip; Je vais un
-peu flâner dehors jusque-là&hellip; Tiens! au fait, si je réveillais
-Anatole? Oui, c'est ça, je vais réveiller Anatole&hellip;
-Nous ferons un tour ensemble.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXIX</h2>
-
-
-<p>Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de
-son art, avait commencé une étude dans la forêt. Il était
-parti dans une de ces grandes tenues d'artiste qui donnent
-aux peintres, sous la feuillée, l'air terrible de bandits
-du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de
-chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des
-jambards de cuir, son parapluie gris en sautoir sur son
-sac. Et il avait été ainsi bravement <i>piger le motif</i>.</p>
-
-<p>Cependant, au bout de deux jours, il commença à
-trouver que ce qu'il faisait ne marchait pas, que la nature
-l'enfonçait, et que le bon Dieu était décidément plus
-fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher, regarda
-le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres,
-les huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son
-regard tomba et s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les
-petites mousses vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes
-de pluie, les suintements luisants, les éclaboussures de
-blanc, les petits creux mouillés où pourrit le roux
-tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha
-de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec
-du soleil sous les paupières.</p>
-
-<p>Les autres jours, il recommença. Il appelait cela
-«dormir d'après nature».</p>
-
-<p>Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur
-du pittoresque à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait
-de gros souliers contre les plantations déshonorant
-la forêt, et piétinait pendant deux heures les petites
-pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec
-l'homme des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux
-deux boîtes de reptiles. Il allait causer avec le vendeur
-d'orangine de la Cave aux Brigands. Il était familier
-dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux
-boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques
-qui connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec
-des messieurs qui mettaient le soir au bout de Barbison
-l'écho des entre-sols de marchands de vin au Mardi-gras.</p>
-
-<p>La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des
-futaies, et restait sans bouger, sans fumer, sans souffler,
-attendant un bramement, espérant voir un de ces fantastiques
-combats de cerfs qui sont la légende du pays.</p>
-
-<p>Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine
-existence. La forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions,
-de distractions. Il se fit un grand plaisir de chercher
-tout ce qu'on trouve là, ce que la main ramasse
-par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la
-chasse aux vipères, il passa à la récolte des champignons.</p>
-
-<p>Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait
-d'énormes aux pieds des chênes: Anatole ne revenait
-plus qu'avec sa vareuse nouée aux quatre coins, toute
-pesante et bourrée de ces <i>girolles</i> d'or que le pas écrase,
-tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à
-l'huile, à la provençale: car il était assez cuisinier de
-goût et de vocation, et il n'y avait pas besoin que la table le
-priât beaucoup pour qu'il se fît un tablier d'une serviette
-et remuât dans une casserole son fameux gigot à la juive.</p>
-
-<p>Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole
-revint à son étude, travailla encore un jour ou deux.
-Puis tout à coup, en plein Bas-Bréau, les chênes qui le
-regardaient virent l'incorrigible maître aux Pierrots
-accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.</p>
-
-<p>Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste.
-Et ce cadeau resserra l'intimité qui le mêlait à
-toute la famille; car il était pour la maison un camarade.
-Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part, le
-dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances
-en blouse de la ferme, aux parties de cartes à la chandelle
-des petites bonnes en madras, avec des cartes
-grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.</p>
-
-<p>Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine,
-le samedi, à Melun, il emmenait Anatole dans
-sa carriole, et lui faisait manger dans un cabinet cet
-extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un
-homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu
-gais, fraternellement liés par le bras de l'un passé sur
-l'épaule de l'autre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXX</h2>
-
-
-<p>&mdash;Dis donc,&mdash;fit un matin Anatole, en frappant à
-la porte de Coriolis,&mdash;tu ne viens pas à Mariette?&hellip;
-une partie que nous venons d'arrêter devant le beau
-temps qu'il fait&hellip; On va à pied, nous allons nous payer
-la <i>Mare aux Fées</i>, le <i>Long Rocher</i>, les <i>Ventes à la Reine</i>,
-l'affaire de deux jours: viens donc, hein?</p>
-
-<p>&mdash;Non&hellip; Ce serait trop dur pour Manette&hellip; Mais
-vois un peu ça, si l'on est mieux là-bas qu'ici.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Anatole revenu:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?&mdash;lui dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, superbe! Le Long Rocher&hellip; nous
-avons été voir ça la nuit, une lune magnifique! Ah!
-voilà un décor pour la Porte-Saint-Martin, avec un beau
-crime là-dedans&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et les auberges?</p>
-
-<p>&mdash;Les auberges, délicieux! un monde!&hellip; Pas des
-bonnets de nuit comme ici&hellip; d'un jeune!&hellip; et un train!
-Ah! des vrais, ceux-là&hellip; On les entend à une demi-lieue
-sur la route, jusqu'à deux heures du matin.</p>
-
-<p>&mdash;Et la nourriture?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! la nourriture&hellip; Je leur ai pêché un fameux
-plat de grenouilles, va!&hellip; La nourriture? Tu sais, moi,
-je n'ai pas trop fait attention&hellip; Par exemple, le vin est
-meilleur qu'ici&hellip; Un vrai père Lajoie, mon cher, l'aubergiste
-là-bas&hellip; pas de façons&hellip; les pieds nus dans
-ses chaussons&hellip; Oh! une bonne tête!&hellip; Très-animé, le
-pays&hellip; il tombe des convois du quartier Latin, des baladeuses
-qui vous arrivent en cheveux, en pantoufles et
-avec une chemise au dos pour la semaine. Ça met des
-courants d'air de <i>Closerie des lilas</i> dans la forêt&hellip; Enfin
-je te dis, c'est tout ce qu'il y a de plus gai.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, je suis fixé,&mdash;dit Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Pas moyen de s'embêter une minute&mdash;continua
-sans l'entendre Anatole,&mdash;des histoires de femmes toute
-la journée; la maîtresse de Chose qui a accusé la maîtresse
-de Machin de lui avoir démarqué ses bas&hellip; ça a
-fait une scène à table!&hellip; Les lits? je n'y ai rien senti&hellip;
-Ma foi! nous n'y serions pas mal,&mdash;dit en finissant
-Anatole tourmenté du besoin de mouvement qu'ont les
-enfants, et toujours prêt à changer de place.</p>
-
-<p>&mdash;Merci,&mdash;fit Coriolis,&mdash;que j'emmène Manette
-là?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, oui, Manette&hellip; Je n'y pensais pas,&mdash;fit
-Anatole en homme subitement éclairé par Coriolis,
-et n'ayant guère des convenances de la vie une perception
-nette, immédiate et personnelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXI</h2>
-
-
-<p>Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le
-professeur et sa famille s'étaient retirés de la salle à
-manger. Et Anatole déployait ses talents de brûleur
-d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine
-de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu
-par Coriolis.</p>
-
-<p>Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société
-d'hommes, dans l'effusion bavarde de la digestion, se
-lève de la mémoire de chacun et s'en répand, après
-la première pipe, des histoires de tous les pays et de
-toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de
-punch.</p>
-
-<p>Un des Américains, dans un français impossible, racontait
-que par amour pour une gitana, il s'était engagé
-dans une troupe de bohémiens courant l'Amérique. Et
-il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de
-trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne
-aventure, interrompue par un singulier incident. La
-femme du chef vint à mourir: la religion de la bande
-exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et il n'y
-avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au
-Potomac: dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant
-à mesure que l'odeur de la morte augmentait,
-il avait fini par se sauver à mi-chemin des bohémiens
-et de son amante.</p>
-
-<p>Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant,
-un garçon connaissant les coins et recoins des capitales
-de l'Europe, parlait de deux assassins de grand chemin
-qu'il avait vu pendre à Florence. Ces industriels assassinaient,
-sans se salir ni se compromettre. Ils avaient
-chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient
-de terre tassée, et avec lequel ils frappaient
-à très-petits coups, tout doucement, sur l'épigastre de
-leur victime, de manière à ne jamais déterminer d'ecchymose
-ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en
-moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après
-quoi, ils rentraient chez eux, comme d'honnêtes paysans,
-avec leurs gaines de parapluie vides. Puis venaient des
-descriptions d'autres pendaisons, merveilleusement observées,
-contées avec tout le détail impressionnant et
-scientifique de la chose vue, finissant par un tableau
-sinistre d'un lancement dans l'éternité à Londres, avec
-le bourreau splénétique, le paletot de caoutchouc sur le
-condamné, et l'éternelle petite pluie désolée des exécutions
-de là-bas.</p>
-
-<p>Un autre exposait les origines de Barbison, remontait
-au plus lointain des légendes du pays, attribuait
-l'immigration des peintres à une espèce de précurseur
-mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de
-l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter
-le pays, dans des époques anté-historiques, et demanda
-un sabre à un certain père Ordet pour aller dans la forêt.
-Il avait, d'après la tradition, un petit domestique
-qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et
-c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs
-avaient été Jacob Petit, le porcelainier, puis un
-M. Ledieu, puis un M. Dauvin. Puis venaient Rousseau,
-Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, deux ans
-après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son
-rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait
-par une échelle, et où l'on accrochait le soir son
-étude du jour au-dessus de son lit. C'est à cette époque,
-ajoutait l'historiographe, qu'on peut fixer le commencement
-de sûreté du pays pour les artistes, non à cause des
-brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient
-pour trop de pittoresque «les hommes à pique»,
-que le père de l'aubergiste actuel était obligé de réclamer.</p>
-
-<p>Anatole avait rempli les verres.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! sourd, voilà le tien,&mdash;dit-il au Batignollais.</p>
-
-<p>&mdash;Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée
-ce matin&hellip; Tu vas payer quelque chose&hellip; Viens un
-peu par ici que nous reprenions notre conversation&hellip;</p>
-
-<p>Le sourd des Batignolles avait une corde comique,
-l'avarice, une avarice qu'on eût dite amassée par plusieurs
-générations paysannes de la banlieue de Paris. Il
-avait une défiance terrible de ce monde où il s'était aventuré,
-et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu respectueux
-et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute
-comme une caverne. Rien n'était plus amusant que sa
-grossière peur d'être carotté, et la continuelle préoccupation
-avec laquelle il se défendait d'avoir de l'argent dans
-sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des sept cents
-pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de
-ses créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des
-contraintes, des en-têtes de contributions, grommelait,
-mâchonnait des chiffres, des comptes de pauvre, demandait
-le prix de tout. Quand on voulait le faire jouer, il
-demandait à ne jouer que des centimes; et quand il
-avait perdu cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage
-sa redingote de velours.</p>
-
-<p>La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui
-persuader qu'il voulait épouser sa tante, une charge qui,
-malgré sa monstruosité, ne laissait pas que d'inquiéter
-vaguement, par son retour quotidien et l'air sérieux d'Anatole,
-les espérances du neveu.</p>
-
-<p>Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant
-le cou à lui dévisser la tête, approcha sa bouche
-de la meilleure de ses deux oreilles, et lui cria dedans de
-toute sa force:</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Trente-cinq.</p>
-
-<p>&mdash;Mettons quarante&hellip; Est-elle ragoûtante?</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça?</p>
-
-<p>&mdash;Ta tante.</p>
-
-<p>&mdash;Ma tante?&hellip; Elle est belle femme.</p>
-
-<p>&mdash;Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?</p>
-
-<p>&mdash;Hein?</p>
-
-<p>&mdash;Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais?
-Parce que moi, je ne veux me marier qu'avec
-la certitude d'avoir des enfants&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dame&hellip; je ne sais pas, moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça me suffit&hellip; tu es mon ami&hellip; il faut que tu me
-fasses épouser ta tante&hellip;</p>
-
-<p>Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:&mdash;Non,&mdash;à
-demi formulé dans un sourire d'idiot.</p>
-
-<p>Anatole lui ressaisit la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne me trouves pas bien?</p>
-
-<p>Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.</p>
-
-<p>&mdash;Où demeures-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Rue Cardinet&hellip; 14.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des omnibus?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;J'irai te voir.</p>
-
-<p>Le sourd riait toujours.</p>
-
-<p>Anatole reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous irons tous te voir&hellip; Ça fera plaisir à ta tante,
-à ta brave femme de tante&hellip; un c&oelig;ur d'or&hellip; je la vois
-d'ici&hellip; Elle nous fera un petit dîner&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Plus la cuisine est grasse, plus le testament est
-maigre&hellip;&mdash;murmura le sourd avec une espèce de finesse
-malicieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!&hellip; La
-sagesse des nations!&hellip; Amour de sourd, va!&hellip; Quelle canaille,
-hein!&mdash;ajouta Anatole en se tournant vers les
-autres qui, arrivant l'un après l'autre, prenaient la tête
-du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!</p>
-
-<p>&mdash;Tenez,&mdash;dit quelqu'un,&mdash;voulez-vous que je vous
-dise? Il n'est pas sourd du tout&hellip; Il nous fait poser&hellip;
-c'est un truc que lui a montré sa tante pour qu'on ne lui
-emprunte pas cent sous.</p>
-
-<p>Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le
-tympan avec une voix caverneuse, fatale et méphistophélique:</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de
-génie&hellip; Si, tu me l'as dit&hellip; C'est une ambition honnête&hellip;
-Il n'y a qu'un moyen&hellip; c'est de commencer par
-manger ta fortune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Toucher à mon <i>tapital</i>!&mdash;s'écria, dans un premier
-soubresaut d'effroi, le sourd avec une inarticulation
-d'enfant. Puis, se remettant et reprenant sa sérénité à
-la fois bête et sournoise, il se mit à dire, comme s'il
-parlait avec lui-même à ses idées:&mdash;Moi&hellip; je ne veux
-pas me marier&hellip; J'aime les gens connus, moi&hellip; Je les
-inviterai&hellip; un jour&hellip; Et puis, je voudrais fonder quelque
-chose après ma mort&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela!&mdash;lui beugla Anatole,&mdash;une fondation,
-bravo! Tiens! la fondation d'un punch perpétuel à Barbison!
-Trois cent soixante-cinq bols par an!&hellip; Superbe
-idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos bras!</p>
-
-<p>Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du
-sourd, ahuri et se débattant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXII</h2>
-
-
-<p>Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à
-patienter. Le trio restait à l'auberge, continuant sa vie
-de promenade et de paresse, jouissant de l'air, de la
-forêt, de la campagne, quand un soir il apparut à la table
-deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de
-large encolure, les mains énormes; et une petite femme,
-sa femme, une petite brune, toute sèche et nerveuse, aux
-grands yeux noirs, aux traits fins, découpés, presque
-pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'&oelig;il dédaigneux, à la
-parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du haut
-commerce parisien; un type de cette femme légitime de
-l'artiste chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu,
-une dignité hérissée, une susceptibilité agressive, toujours
-en garde contre un manque de respect, une honnêteté
-nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent
-dans la petite bourgeoise une petite madame Roland
-manquée.</p>
-
-<p>Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant
-le dîner, elle laissa tomber sur elle deux ou trois de
-ces regards avec lesquels les femmes honnêtes savent
-jeter leur mépris et leur haine à la figure des autres.</p>
-
-<p>En sortant de table, Manette demanda à la femme de
-l'aubergiste ce que c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient
-longtemps. Elle apprit qu'ils s'appelaient M. et madame
-Riberolles; qu'ils venaient passer tous les ans une
-partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un
-contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure
-de l'individu et le genre de son talent, avait la spécialité
-de peindre des branches de groseillier et de cerisier sur
-de petits panneaux, dont il laissait le fond et les veines
-de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, ne
-le quittait pas: elle en était très-jalouse.</p>
-
-<p>Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain
-de madame Riberolles se reculant de son voisinage, se
-garant d'elle, affectant de ne pas la voir, de ne pas l'entendre;
-et elle remarqua la gêne, l'embarras, l'espèce
-de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la femme du
-professeur, évitant son regard et se levant, la première
-au dessert, pour ne pas la rencontrer.</p>
-
-<p>A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver
-chez Manette un écho, une voix qui se mêla peu à peu à
-ses plaintes. Les choses en étaient là, quand un soir, un
-des Américains se mit à dire que dans son pays, le métier
-de modèle était considéré comme honteux; et,
-comme exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il
-avait dessiné un modèle de femme dans une académie
-de New-York, pas une jeune personne, à un petit bal
-où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui.
-L'honnête Américain avait raconté cela fort innocemment,
-et en toute ignorance du passé de Manette. Son
-histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle y
-trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir
-une intention d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce
-que Coriolis put lui dire, elle resta attachée à cette idée,
-avec l'entêtement bête et enragé, enfoncé pour toujours
-dans la cervelle d'une femme du peuple, et que rien n'en
-arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à
-Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on
-l'outrageait.</p>
-
-<p>Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop
-fâché qu'on quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un
-crime. En grisant d'eau-de-vie le corbeau favori de la
-maison, il l'avait foudroyé. Le croyant échappé, on le
-cherchait partout.</p>
-
-<p>Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la
-table des peintres. Ils se feraient servir à part, tous les
-trois. Il n'était guère plus content qu'elle de l'auberge;
-mais, quoi qu'il fût tout prêt à s'en aller, il lui demandait
-de rester encore quelques jours. On lui avait parlé de
-Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas s'établir
-un peu mieux.</p>
-
-<p>Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la
-suite d'un pannotage pour la destruction des grands
-animaux dont se plaignaient les paysans, un peintre de
-l'endroit, une des popularités du pays, le fameux paysagiste
-Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général,
-invita à venir le manger chez lui tous les artistes faisant
-séjour à Barbison, Coriolis, «sa dame» et Anatole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXIII</h2>
-
-
-<p>Crescent était un des grands représentants du paysage
-moderne.</p>
-
-<p>Dans le grand mouvement du retour de l'art et de
-l'homme du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle à la nature naturelle, dans cette
-étude sympathique des choses à laquelle vont pour se
-retremper et se rafraîchir les civilisations vieilles, dans
-cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles,
-ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de
-notre école présente, Crescent s'était fait un nom et une
-place à part. Un des premiers il avait bravement rompu
-avec le paysage historique, le site composé et traditionnel,
-le persil héroïque du feuillage, l'arbre monumental,
-cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement
-un crime ou un amour mythologique. Il avait été
-au premier champ, à la première herbe, à la première
-eau; et là, toute la nature lui était apparue et lui avait
-parlé. En regardant naïvement et religieusement en l'air
-et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une
-barrière, il avait trouvé sa vocation et son talent. Dans
-la campagne commune, vulgaire, méprisée du rayon de
-la grande ville, il avait découvert la campagne. Le verger
-mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume
-dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de
-vigne, les ondulations de collines basses, les légers
-rideaux de peupliers, les minces bois clairs de la grande
-banlieue lui avaient suffi pour trouver ces chefs-d'&oelig;uvre
-«qu'on peut faire,&mdash;disait un de ses grands camarades,&mdash;sans
-quitter les environs de Paris.»</p>
-
-<p>Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le
-plus petit coin, le moindre sujet lui donnait l'inspiration.
-Une ferme, un clos, un ruisseau sous bois clapotant
-sous le sabot d'un cheval de charrette, une tranche
-de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par
-l'âne d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur
-blancs et roses comme des arbres de paradis: c'étaient
-ses tableaux. Une ligne d'horizon, une mare, une silhouette
-de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour
-faire voir et toucher à l'&oelig;il la plaine de Barbison.</p>
-
-<p>Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée,
-la terre des champs crevassée à grosses mottes, la chaleur
-et, comme dit le paysan, le <i>touffe</i> d'une belle journée,
-la fraîcheur d'une rivière, l'ombre d'un chemin
-creux: elle avait des parfums, des <i>fragrances</i>, des haleines.
-De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du
-soir, Crescent donnait le sentiment, presque l'émotion,
-en peintre admirable de la sensation. Ce qu'il cherchait,
-ce qu'il rendait avant tout, c'était l'impression, vive et
-profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure.
-D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant,
-la gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le
-soupir. Et de ses souvenirs, de ses études, il semblait
-emporter dans ses toiles l'espèce d'âme variable, circulant
-autour de la sèche immobilité du motif, animant
-l'arbre et le terrain,&mdash;l'atmosphère.</p>
-
-<p>L'atmosphère, la possession, le remaniement continu,
-l'embrassement universel, la pénétration des choses par
-le ciel, avaient été la grande étude de ces yeux et de
-cet esprit, toujours occupés à contempler et à saisir les
-féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume,
-les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes,
-les vaporisations changeantes, le flottement des
-rayons, les décompositions des nuages, l'admirable richesse
-et le divin caprice des colorations prismatiques
-de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il
-jamais <i>un fait isolé</i>, le dessus et le plafond d'un tableau,
-il était l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble
-et aux détails tous les rapports de ton, le bain où tout
-trempait, de la feuille à l'insecte, le milieu ambiant et
-diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature et
-toutes les transfigurations de la terre.</p>
-
-<p>Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique
-des Heures retrouvé au bout de la brosse, il répandait le
-matin, l'aube poudroyante, les dernières balayures de la
-nuit, le jour timide dans un brouillard de rosée, la lumière
-argentée, virginale, comme tramée de fils de la
-Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le
-village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette
-de l'<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux,
-gris de chaleur orageuse, avec ses tons neutres et
-brûlants, ses soleils sourds faisant peser la fadeur éc&oelig;urante
-de l'été sur la sieste des moissonneurs. Et toute
-une série admirable de ses tableaux déroulait le soir,
-ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un
-horizon d'or, les lentes défaillances, les pâlissements de
-jour, la descente de la mélancolie sereine des heures
-noires dans la campagne éteinte et presque effacée.</p>
-
-<p>Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque
-scène champêtre, les semailles, la moisson, la récolte,&mdash;un
-de ces travaux nourriciers de l'homme dont il
-essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté avec
-l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une
-ligne rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité
-primitive, faisant de la paysanne, de la femme de
-labour, courbée sur la glèbe, de ce corps où le labeur
-du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide
-habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle
-vit:&mdash;du brun de la terre, du bleu du ciel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXIV</h2>
-
-
-<p>Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure,
-l'heure du dîner de la campagne, sous une tente faite
-avec des draps, dressée dans le jardin.</p>
-
-<p>On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les
-sauces. Et bientôt, dans l'expansion de ce repas en plein
-air, Crescent et Coriolis, qui avaient d'avance, sans se
-connaître, une mutuelle estime de leurs talents, devinrent
-presque des amis, se parlant dans l'intimité de
-l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.</p>
-
-<p>Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité
-bouffonne et de galanterie attentionnée, qui était
-son charme auprès des femmes, Anatole avait fait tout
-le suite la conquête de madame Crescent.</p>
-
-<p>Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner
-d'hommes, où il n'y avait d'autre femme avec elle que
-madame Crescent, laissait voir une espèce de gêne.</p>
-
-<p>La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le
-dessert fut-il sur la table qu'elle lui dit:&mdash;Ma belle,
-venez voir ma poulaille&hellip; ça vous amusera plus que de
-rester avec toutes ces horreurs d'hommes&hellip; Et vous?&mdash;fit-elle
-en se tournant vers Anatole, vous, le <i>bélier</i>&hellip;</p>
-
-<p>Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la
-passion, répandus et vulgarisés dans tout Barbison par
-la <i>poulomanie</i> de Jacques, le peintre graveur. Au bout
-du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc
-divisé en quatre compartiments, et dont un émondage
-de peupliers relié par des perchettes nouées avec de
-l'osier faisait le palis garni en bas de paille de seigle.
-Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros loquet de la
-porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de pierrailles,
-traversés de lattes, couverts de chaume; les
-petits hangars reliés aux poulaillers par une rallonge de
-refuge contre la pluie; les juchoirs mobiles, les pondoirs
-en osier attachés au mur par une tringle de bois,
-les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela,
-leur disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau,
-ne <i>gâchant</i> pas, que les poulaillers étaient exposés au
-levant, parce que l'exposition au midi faisait de la vermine;
-que l'hiver, il fallait mettre une bonne couche de
-fumier sous les hangars, pour empêcher les poules
-d'avoir froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu
-du gazon, où elle déposait du sable fin qui servait aux
-poules à se poudrer. Elle leur faisait remarquer une
-augette recouverte qu'elle avait inventée pour mettre le
-grain à l'abri de la pluie et des piétinements.</p>
-
-<p>Et toute contente des petits étonnements de Manette,
-enchantée d'Anatole, de son air et de ses assentiments
-de connaisseur, des cris imitatifs dont il inquiétait la
-basse-cour, des <i>cocoricos</i> avec lesquels il faisait se piéter
-et se créter batailleusement les coqs, elle montrait et
-remontrait ses Houdan, ses Crèvec&oelig;ur, ses Cochinchine,
-ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes,
-exotiques, ses petites poules naines: des boules de soie.
-Elle appelait toutes ces bêtes, les petites, les grandes,
-leur parlait, les caressait avec une sorte d'attendrissement
-grisé mêlé à un sentiment de famille.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXV</h2>
-
-
-<p>Madame Crescent était une petite femme grasse et
-courte, avec une tournure boulotte où il y avait quelque
-chose de fallot, de cocasse, de comique. Deux <i>couêttes</i>
-de cheveux en désordre, couleur de chanvre, s'échappaient
-sur son front de la ruche de son bonnet. Ses
-yeux bleus tout clairs montraient un grand blanc
-quand elle les levait. Elle avait un petit nez étonné, un
-teint tout frais avec des pommettes du rose d'une
-pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une
-femme de quarante ans, où l'on croyait voir par moments
-comme la figure et la peau d'une petite fille sous
-un bonnet de grand'mère.</p>
-
-<p>Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps,
-d'habitude, de langue et d'âme. Ses robes, faites à
-Paris, rappelaient, sur son dos, les paquets et les plis du
-village. Elle portait des souliers qui faisaient le bruit
-d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier chapeau
-l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux
-fois d'être écrasée dans la journée. Ses idées étaient les
-idées têtues de l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques
-sur la médecine, de républicaines sur le
-gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de
-françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher
-les Anglais d'acheter ce qu'on mange en France.
-Contre les Anglais particulièrement, elle nourrissait
-toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on
-faisait de Paris une pension de cent mille francs à la
-fille de la reine d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle
-pêle-mêle, avec des observations fines de paysan, en
-saillies drôlatiques, dans une langue colorée des mots
-de son pays et des expressions faubouriennes de Paris,
-une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée,
-moitié estropiée, une langue de raccroc et de
-chance brouillée avec la grammaire, et qui avait un fond
-d'arrière-goût des champs, l'originalité native et brute
-de cette nature restée champêtre.</p>
-
-<p>Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un
-mélange de bonne humeur et d'impatience, de grogneries
-sans amertume lui montant de la vivacité de son sang,
-et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies cascades de
-rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement
-de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.</p>
-
-<p>Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle
-ne pouvait rien retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la
-garder, intime, secrète, enfermée, cachée, comme tout
-le monde. Une sensation, une impression, était immédiatement
-chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait
-tout haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les
-idées les plus baroques, les plus saugrenues, les plus
-«endiablées», comme elle disait, lui venaient au même
-moment au bout de la langue. Les mots de choses qui
-lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un
-phénomène étrange, dans l'espèce de bouillonnement
-d'un pot sans couvercle. Et cela était chez elle aussi involontaire
-qu'instantané. Souvent, aussitôt après un
-mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un,
-elle devenait rouge comme une cerise, et malheureuse
-comme les pierres.</p>
-
-<p>Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du
-matin jusqu'au soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs,
-à la pièce où elle se trouvait. Dans un éternel monologue
-de confession, elle disait innocemment toute seule ce
-qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce qui l'occupait, ce
-qu'elle regardait, tous les riens de son imagination,
-l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en
-faisant la cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait
-avec tout ce que touchaient ses mains: elle prévenait
-une pomme de terre qu'elle allait la faire cuire.
-Elle interpellait le charbon, la cheminée, les casseroles,
-grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère,
-et qu'elle appelait sérieusement «<i>horreurs</i>», un mot
-universel qu'elle appliquait à tout.</p>
-
-<p>Un amour, une passion remplissait la vie de madame
-Crescent: l'adoration des animaux. Les bêtes faisaient
-son bonheur et comme ses enfants. Il semblait qu'il y
-eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse pour
-eux.</p>
-
-<p>Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait
-pas, qu'elle menait avec elle aux champs, dans les
-bois. A douze ans, elle avait vu tuer et manger sa nourrice
-par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, l'horreur
-de son estomac pour la viande avait été telle
-qu'elle avait passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher
-à un <i>creton</i> de lard; et encore maintenant, elle ne
-mangeait pas volontiers de ce qui était de la chair, refusant
-de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau,
-vivant de légumes et de verdure, comme de la seule
-nourriture innocente et sans crime. Son instinct avait
-naturellement de la religieuse répugnance du brahme
-pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle, la
-boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.</p>
-
-<p>Les animaux lui tenaient comme physiquement au
-c&oelig;ur. Il y avait d'elle à eux des liens secrets, une espèce
-de chaîne, des rapports comme d'une autre vie commune.
-Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que fait
-une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles
-qu'elle met dans un être humain, lui avaient presque
-donné une solidarité de parenté, une communion de
-souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs joies lui
-remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa
-vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se
-levait de son petit corps, de sa timidité, des audaces,
-des colères, des apostrophes en pleine rue à se faire assommer.
-Contre les bouchers menant leurs bestiaux à
-l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs
-attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient
-revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers,
-avec des indignations terribles. Elle rêvait la nuit de
-tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journée.</p>
-
-<p>Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa
-grande joie était de voir un chien, un chat, n'importe
-quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un
-bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux
-surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour
-eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage
-qui les éparpille piaillants.</p>
-
-<p>Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une
-heure, à demi cachée derrière une persienne, distraite,
-intéressée, absorbée, sans bouger, perdue dans une attention
-amoureuse, charmée, avec une immobilité de
-ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un
-joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait
-allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait
-l'air de remercier le beau temps et les premières pousses
-de verdure comme la charité du bon Dieu pour ces petits
-pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, il y
-a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites
-panses.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXVI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Ah! on est dans la <i>boutique</i>,&mdash;dit madame Crescent
-en se servant du mot dont son mari appelait son
-atelier, et elle rentra du jardin avec Manette et Anatole.</p>
-
-<p>Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui
-causaient familièrement: Coriolis enchanté de trouver
-enfin un peintre qui parlât un peu de son art; Crescent,
-le sauvage, vivant à l'écart des habitants du pays, tout
-heureux de rencontrer un causeur intelligent qui l'entretenait
-de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à
-des vitrines de marchands, les analysait en homme qui
-les avait étudiés, flairés, sentis. De la peinture, la conversation
-alla au pays, au manque de confortable des
-auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à côté
-d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux.
-Coriolis expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa
-connaissance juste au moment de s'en aller, de retourner
-à Paris. Le pays lui plaisait; il aurait voulu y passer
-encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait matériellement
-trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être
-mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Un moyen?&mdash;dit vivement madame Crescent qui
-trouvait Manette charmante.&mdash;Mais il y en a un&hellip; Il
-faut devenir nos voisins, voilà tout&hellip; Si au lieu de rester
-à l'auberge&hellip; La maison, tu sais Crescent, qui est là, de
-l'autre côté de notre mur?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est vrai,&mdash;dit Crescent.&mdash;Ils m'ont
-écrit&hellip; la famille anglaise qui l'habite tous les ans. Ils
-ne viennent pas cette année&hellip; Je suis chargé de la
-louer&hellip; Ainsi, si ça vous va&hellip; Il y a un petit atelier où le
-mari faisait de l'aquarelle d'amateur&hellip; Mais venez la voir,
-ce sera plus simple.</p>
-
-<p>Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine,
-une petite maison gaie, construite avec de la pierraille
-encastrée dans du ciment rouge, aux volets, aux persiennes,
-peints en acajou, au toit de tuile caché dans
-l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect
-par la confortable rusticité d'une installation anglaise.</p>
-
-<p>&mdash;Signons le papier,&mdash;dit Coriolis au bout de la
-visite.</p>
-
-<p>Et, dès le lendemain, il s'établissait dans la maison,
-où la cuisinière, rappelée de Paris, faisait le dîner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXVII</h2>
-
-
-<p>Le voisinage porte à porte, les instructions que madame
-Crescent était obligée de donner pour l'approvisionnement
-fait à Barbison par des fournisseurs en
-voiture, les visites à toute minute pour se demander,
-s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout
-de quelques jours la plus grande intimité entre les deux
-femmes.</p>
-
-<p>Manette était enchantée de la connaissance. Au fond,
-elle éprouvait un certain soulagement à n'avoir plus besoin
-de «se tenir» comme avec la femme du professeur,
-à se sentir affranchie de la réserve, de la surveillance
-sur elle-même, de toute cette manière d'être
-cérémonieuse qu'elle avait eu tant de peine à soutenir.
-Elle se trouvait à l'aise avec cette femme toute ronde,
-ses manières à la bonne franquette, sa langue de peuple.
-Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la campagnarde
-la remettait dans son milieu, en lui laissant sa
-supériorité de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne.</p>
-
-<p>Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette
-relation l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée,
-d'une femme honnête, estimée, aimée par tout le pays.
-Car madame Crescent était sans préjugés: elle avait
-cette singulière indulgence de la femme pour la maîtresse,
-assez ordinaire dans le monde des arts, et
-qu'apprend peut-être là aux femmes légitimes l'exemple
-de toutes les maîtresses qui finissent par y être épousées.</p>
-
-<p>De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément
-dans la société de Manette, dans une espèce d'autorité
-d'expérience et d'âge sur cette jeune et jolie femme qui
-aurait pu être sa fille. Son c&oelig;ur chaud et aimant de
-paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne
-sympathique qui lui faisait une société, un auditoire,
-prêtait ses deux oreilles au bavardage que n'entendait
-même pas Crescent.</p>
-
-<p>Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand
-Manette arrivait dans l'après-midi, une sorte de gros
-bonheur fou la prenait, la mettait sens dessus dessous,
-lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus belle
-surprise:&mdash;Ma belle, nous allons nous faire une bonne
-salade à la crème!</p>
-
-<p>Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre
-chaude, les yeux heureux de regarder Manette, de sa
-voix criarde qui se faisait toute douce, elle laissait échapper
-cette phrase comme une musique.</p>
-
-<p>&mdash;Est-on bien ici!&hellip; c'est comme si l'on était sur de
-la mousse en paradis&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXVIII</h2>
-
-
-<p>Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.</p>
-
-<p>Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don
-de cet homme né peintre, et qui semblait mis au monde
-uniquement pour faire cela: de la peinture. Il admirait ce
-tempérament d'artiste plongé si profondément dans son
-art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour
-de poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se
-glissât dans le bonheur et l'application de son opération
-matérielle, une idée de réputation, de gloire, d'argent,
-une préoccupation du public, du succès, de l'opinion.
-Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de
-matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges,
-c'était tout ce que Crescent demandait. A le voir travailler
-sans inquiétude, sans tâtonnement, sans fatigue,
-sans effort de volonté, on eût dit que le tableau lui coulait
-de la main. Sa production avait l'abondance et la
-régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au
-courant d'un travail ouvrier.</p>
-
-<p>Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier,
-l'homme et l'atelier à première vue montraient le caractère.</p>
-
-<p>L'atelier était une grange avec une planche portant à
-sept ou huit pieds de haut des toiles retournées, trois
-chevalets en bois blanc, et quelques faïences de village
-écornées.</p>
-
-<p>L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée
-dans une barbe rousse, avec de gros yeux bleus,
-des yeux <i>voraces</i>, comme les avait appelés un de ses
-amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du
-paysan.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LXXXIX</h2>
-
-
-<p>Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait
-dans l'homme inculte et rustique comme un Jean Journet
-des bois et des champs. Il y avait encore en lui de
-la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la Restauration,
-qui avait entendu des voix et Dieu lui parler
-dans un pré. Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce
-de bouillonnement de son front, ses silences, les sourires
-passant sur ses grosses lèvres, ses regards, dégageaient
-le vague, le pénétrant, le troublant qu'on sentirait
-auprès d'un paysan apôtre.</p>
-
-<p>Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas
-même un journal, ignorant de tout et du gouvernement
-qu'il faisait, replié sur lui, ne se mêlant point aux autres,
-ne voyant personne, se dérobant aux visites, retiré, muré
-dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant
-pas mis le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg,
-ni dans les Expositions, sourd au bruit de sa
-femme, Crescent était arrivé, par l'excès de la solitude
-et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme auquel
-l'art agreste élève les âmes simples.</p>
-
-<p>Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était
-venue de ces études errantes qu'il faisait hors de son
-atelier, sans peindre, sans dessiner, plongé dans l'infini
-des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir dans
-l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant
-des yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule,
-aspirant les chaudes odeurs du blé mûr, l'acre
-volupté des senteurs de forêt, les grands souffles qui
-ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.</p>
-
-<p>Cette absorption, cette communion, cet embrassement
-des visions, des couleurs, des fantasmagories de la campagne,
-avaient à la longue développé dans Crescent l'espèce
-d'illumination d'un voyant de la nature, la religiosité
-inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le
-ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des
-perceptions d'un artiste, la ténacité paysanne de la méditation,
-le travail surexcitant de l'isolement, l'immense
-enivrement sacré de la création, tout cela, mêlé en lui,
-lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires.
-Comme chez quelques grands paysagistes à existence
-sauvage, à idées congestionnées, on eût dit que la séve
-des choses lui était montée au cerveau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XC</h2>
-
-
-<p>Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se
-réunir le soir, en passant alternativement la soirée les
-uns chez les autres. Les hommes causaient, fumaient;
-les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame
-Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique,
-montrant des désespoirs d'enfant quand elle perdait,
-prenant les cartes à partie, les injuriant, leur donnant
-des coups de poing sur la figure en disant:&mdash;A-t-on
-idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous
-ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est
-ce monstre-là qui m'a fait perdre! Ah! par exemple, la
-première fois que j'attraperai un <i>moricaud</i>&hellip; Eh bien!
-oui, un chat noir&hellip; ça porte chance&hellip;</p>
-
-<p>Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de
-Crescent éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de
-Luther qu'on entend dans les <i>Propos de table</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, madame Crescent, calmez-vous,&mdash;disait
-Anatole,&mdash;nous allons faire une partie ensemble, vous
-serez plus heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ne jouez pas avec ma femme,&mdash;criait Crescent en
-continuant à rire,&mdash;elle triche!</p>
-
-<p>&mdash;Je triche. Ah! bon sang!&mdash;s'exclamait là-dessus
-madame Crescent avec l'exclamation barbisonnaise dont
-elle usait à tout propos:&mdash;Si l'on peut dire!&mdash;Elle
-étouffait d'indignation et de colère.&mdash;Je triche, moi?
-Dis donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi,
-un jour je te lâcherai de la ficelle, et tu courras après
-la pelote, tu verras!</p>
-
-<p>Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne
-pouvait se taire ni rester en place. Des trépidations de
-nerfs la traversaient; elle était tourmentée par des influences
-atmosphériques, prise et secouée d'inquiétudes
-animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et regarder
-avec peur.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est
-jaune dans le ciel, je suis sûre, vous allez voir, il va encore
-en avoir un&hellip; Ah! oui, riez! il va en faire un, je vous
-dis&hellip; Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! Vous ne
-me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y
-aura pas d'orage&hellip; Tenez! la revanche&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent&hellip;
-je suis comme un damné, ça me soulève sous la
-plante des pieds&hellip; et puis dans les bras&hellip; J'ai, vous
-savez&hellip; j'ai comme des fourmis dans les ongles&hellip; Ah!
-tant pis! le roi, je le marque.</p>
-
-<p>Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la
-monomanie de ses tendresses.&mdash;Figurez-vous, commençait-elle
-à dire,&mdash;les gens d'ici, c'est si canaille,
-c'est si&hellip; je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés! s'ils
-avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les
-pauvres bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu&hellip; Il sort
-tous les soirs à la tombée de la nuit, je ne sais pas ce
-qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, si j'étais le garde!
-C'est mon choléra, cet homme-là&hellip; avec ça qu'il est
-laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font
-du mal aux animaux, je les sens&hellip; Dans le temps, à Paris,
-dans une maison où nous habitions, j'ai dit un jour
-en rentrant à mon mari: Il y a un garçon boucher emménagé
-ici&hellip; Mais non&hellip; Mais si&hellip; Et c'était vrai: je le
-savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un
-homme que je saurais faire souffrir une bête, je ne suis
-pas traître, n'est-ce pas?&hellip; eh bien! je lui ferais rouler
-la tête avec mon pied! Ça ne me ferait pas plus que
-ça!&hellip; Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des tout
-petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils
-ne savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours
-après les fusils, les pistolets&hellip; de la mauvaise
-herbe de braconnier. Et les petites filles, donc! C'est
-encore plus enragé que les garçons&hellip; il y a des chasses&hellip;
-ça les rend mauvaises&hellip; Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui
-la petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en
-train de tirer avec du sable dans son petit fusil sur la
-biche que nous avons! Vous ne l'avez pas vue, ma biche,
-quand elle me suit si gentiment derrière la carriole? Ah!
-je lui ai flanqué une <i>touille</i>, à cette petite coquine-là&hellip;
-qu'elle n'aura pas <i>bouffeté</i> de la journée, je vous en
-réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!&hellip;</p>
-
-<p>Crescent essayait de l'interrompre.&mdash;Allons, laisse-nous
-un peu Anatole, tu es à l'ennuyer depuis une
-heure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur Anatole, dites donc,&mdash;faisait encore
-madame Crescent en le retenant par le bras,&mdash;je
-suis sûre que pour cela vous serez de mon avis&hellip; Vous
-savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant
-chez nous?&hellip; Ça vous a-t-il rendu tout crin comme
-moi?&hellip; Eh bien! n'est-ce pas que le gouvernement devrait
-défendre les orgues?&hellip; parce que, voyez-vous, on
-le voit bien par soi, ça doit avoir une influence sur les
-chiens enragés, hein, n'est-ce pas?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Oh! madame! madame! des peintres avec un
-groom!&mdash;criait à madame Crescent la petite bonne qui
-l'aidait dans son ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Un groom, pour <i>groomer</i> quoi?&mdash;dit madame Crescent,
-et elle passa par la fenêtre une tête tout ébouriffée:
-elle vit devant la porte des Coriolis un breack
-attelé en poste.</p>
-
-<p>C'était Garnotelle qui, emmené par quelques-uns de
-ses jeunes élèves aux courses de Fontainebleau, et sachant
-que Coriolis était à Barbison, venait lui dire un
-petit bonjour.</p>
-
-<p>&mdash;Je tombe chez toi pour une heure,&mdash;lui dit-il.</p>
-
-<p>Et comme Coriolis voulait qu'ils revinssent dîner, lui
-et son monde:&mdash;Impossible, nous dînons à&hellip;&mdash;Et
-Garnotelle jeta le nom d'un des grands châteaux des environs.&mdash;Ah
-çà! fais-tu quelque chose ici?</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout&hellip; Je pense à faire quelque chose&hellip;
-Et toi?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je travaille tout bonnement à m'arranger un
-petit séjour à Rome pour la fin de l'automne, parce que
-Rome, vois-tu&hellip; c'est le seul endroit au monde pour
-vous donner le dégoût des choses trop vivantes&hellip; du
-succès facile, du coin de bouche retroussé&hellip; Ici on y va,
-on y glisse, on a beau se roidir&hellip; tandis que là-bas, le
-style, le style&hellip; ça vous entre, ça vous pénètre&hellip; C'est
-l'air!&hellip; Rien que cette grande ligne horizontale&hellip;&mdash;et
-de la main il dessina la sévérité d'une campagne plane.&mdash;La
-grande ligne horizontale!&hellip; Et puis ces fonds d'art,
-le dessin haut et concis de Michel-Ange!&hellip; Raphaël!&hellip;
-Mais, dis donc, ces messieurs et moi, nous serions curieux
-de voir les peintures de l'auberge d'ici&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons vous y mener avec Anatole&hellip;</p>
-
-<p>On partit. En chemin, Anatole s'empara des élèves de
-Garnotelle, qui étaient des Russes de grande famille
-s'amusant à apprendre l'art; et arrivé dans la grande
-pièce de l'auberge, il commença:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de catalogue, messieurs&hellip; je vais vous
-en servir&hellip; Je vous dirai qu'ici c'est un vrai petit musée
-du Luxembourg&hellip; tous les noms, toutes les tendances,
-l'école moderne au complet&hellip; tous les genres&hellip; Ça, la
-mort d'un hanneton sous Périclès&hellip; le néo-grec&hellip; Un
-pifferare italien&hellip; la queue de Léopold Robert! une
-femme Louis XV&hellip; chic Schlesinger et compagnie! le
-Breton qui fume sa pipe&hellip; la Bretagne à Leleux!&hellip; un
-café dans la Forêt Noire&hellip; école de la bière de Strasbourg!&hellip;
-la Vérité sortant d'un moss&hellip; le grand mouvement
-des brasseries!&hellip; Le temple du Réalisme, au fond
-du jardin, avec une porte où il y a: «<i>C'est ici&hellip;</i>» l'école
-de l'allégorie!&hellip; Et des noms! Tenez! celle vue de Venise,
-peinte au <i>jaune de soleil</i>&hellip; Bonington! Ces moutons&hellip;
-Brascassat! Un Tatar dans la neige&hellip; Horace
-Vernet <i><span lang="la" xml:lang="la">fecit</span> en diligence</i>! Cette danse de nymphe au
-clair de la lune&hellip; Gleyre! Ce duel au moyen âge&hellip; Delacroix!
-Vous voyez qu'il se servait du <i>vert cadavre</i> pour
-les sujets dramatiques&hellip; Ces deux gendarmes&hellip; Meissonnier!
-Ce sabot et cette lanterne d'écurie&hellip; là&hellip; un Decamps!&hellip;
-un pur Decamps!&hellip; Ce qu'il y a de plus curieux,
-c'est que tous ces farceurs-là ont signé avec des
-pseudonymes&hellip;</p>
-
-<p>Il montra une tête à grand chapeau fusinée sur le
-mur:</p>
-
-<p>&mdash;Le portrait de notre hôte, par Flandrin, <i lang="la" xml:lang="la">ipse</i> Flandrin!</p>
-
-<p>Les charges d'Anatole aux inconnus, aux étrangers,
-causaient presque toujours un insupportable agacement
-de nerfs à Coriolis. Il trouvait cela, selon une expression
-à lui, horriblement «perruquier», et s'il ne s'était retenu,
-il aurait cédé à une envie de le battre. Entraînant
-Garnotelle dans la chambre à côté, il essaya d'appeler
-son attention sur un panneau encadré dans le mur.</p>
-
-<p>Anatole continuait:&mdash;Ça?</p>
-
-<p>Et il montrait devant la cheminée un paravent représentant
-la fin d'un dîner à Barbison, où l'on voyait des
-femmes fumant des cigarettes, des baisers de maîtresse,
-des artistes pâles et rêveurs, et des buveurs sanguins,
-aux bras nus, au madras rouge.</p>
-
-<p>&mdash;C'est de M. Ingres!&hellip; Il a fait ça, quand il est
-venu, huit jours ici, pour sa lune de miel, lorsqu'il a
-épousé sa seconde femme, l'Idéal&hellip; pour remplacer sa
-première, la Ligne, qui était morte&hellip; Une débauche dans
-son &oelig;uvre&hellip; très-curieux&hellip; Un monsieur en a déjà offert
-vingt-cinq mille francs et une pipe en écume qui lui
-venait de sa mère&hellip;</p>
-
-<p>En revenant chez Coriolis, Garnotelle prit à part Anatole,
-et lui dit:&mdash;Mon cher&hellip; que tu me fasses des
-charges à moi, c'est très-bien&hellip; mais que tu fasses poser
-ces messieurs, je trouve ça bête&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, Garnotelle, tu me fais de la peine&hellip; les
-gens du monde t'ont perdu&hellip; tu désertes les grands
-principes de 89&hellip; l'Égalité devant la Blague!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCII</h2>
-
-
-<p>Des causeries de leur art, des confessions de leur métier,
-Crescent et Coriolis étaient arrivés à se parler de
-leur vie, à se raconter leur passé l'un à l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Moi,&mdash;disait Crescent,&mdash;je suis un paysan, fils
-de paysan. Quand je suis arrivé dans le pays, un jour,
-dans un champ, des faucheurs se fichaient de moi: ils
-m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux qui m'appelaient
-comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en
-faisant la bête, en lui demandant si c'était bien difficile,
-si ça coupait&hellip; Et puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux
-à la volée&hellip; Ah! il a vu que je connaissais son métier
-mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux mains
-pour cet ouvrage-là!&hellip; Depuis ça, ils me tirent tous des
-coups de chapeau&hellip;</p>
-
-<p>Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la
-conscription. Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait
-dans son village les images qu'il avait vues aux boutiques
-de Nancy. Au régiment, il avait continué à dessinailler,
-et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu la
-chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses
-charges. Presque tous les jours, c'était la même scène:&mdash;Eh
-bien! n&hellip; de D&hellip; f&hellip;! disait le capitaine, qui
-l'avait fait appeler,&mdash;qu'est-ce que c'est, Crescent? Encore
-un manque de service&hellip; Je devrais vous faire fusiller,
-s&hellip; n&hellip; de D&hellip;! Est-ce que vous vous f&hellip; de moi!
-f&hellip;! Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la
-femme de l'adjudant&hellip;&mdash;La charge faite:&mdash;Étonnant,
-ce b&hellip;-là! C'est n&hellip; de D&hellip; n&hellip; de D&hellip; bien l'adjudante&hellip;&mdash;Et
-par la fenêtre:&mdash;Lieutenant! venez voir
-la charge de ce b&hellip; de Crescent!</p>
-
-<p>En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa
-femme, une <i>payse</i>, pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée
-sur le pavé de Paris. Avec l'admirable instinct
-d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait
-laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne
-comprenait rien, en apportant au ménage tous ses
-pauvres gains d'ouvrière.</p>
-
-<p>&mdash;De la rude misère!&mdash;disait Crescent, en parlant
-de ce temps-là,&mdash;et des bricoles!&hellip; il n'y avait pas à
-dire&hellip; Ah! je faisais de tout, des petites femmes nues
-dans le genre Diaz qui me font sauter à présent quand je
-les revois&hellip; une honte!&mdash;Et sa voix avait l'indignation
-d'un rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste
-austère et sévère.&mdash;De tout!&mdash;reprenait-il.&mdash;Et puis
-de la gravure à l'eau-forte d'ornements&hellip; A-t-elle trotté,
-ma pauvre bonne femme, par tous les temps, la pluie,
-la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous les
-portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton
-et son bonnet de linge, pour attraper quelques sous
-par-ci, par-là!&hellip; Non, ma femme, voyez-vous, il n'y a
-que moi qui sache ce qu'elle vaut!&hellip; Enfin, un peu d'argent
-nous tomba&hellip; Il me vint l'idée de devenir propriétaire&hellip;
-oui, propriétaire&hellip;</p>
-
-<p>Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient
-trembler la baie vitrée de son atelier.</p>
-
-<p>&mdash;J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise
-mis à la réforme par le chemin de fer d'Orléans&hellip;
-et avec ça, cinquante mètres de terrain à cinq francs au
-petit Gentilly&hellip; Je mis mon wagon sur mon terrain, une
-maison comme une autre, très-commode, je vous assure&hellip;
-Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de
-la lumière la nuit me criait: Qui est là? Je répondais:
-Propriétaire!&hellip; Tenez! je la loue encore maintenant
-soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les réparations
-à sa charge&hellip; Eh bien! c'est cette maison-là
-qui a fait de moi un paysagiste&hellip; Elle m'a fait découvrir
-la Bièvre&hellip; Et je sors de là&hellip; Moi, un homme de la
-campagne, je n'avais pas du tout vu la campagne&hellip; C'est
-ma source, je vous dis&hellip; Oui, cette salope de petite rivière,
-c'est elle qui m'a baptisé&hellip; J'ai commencé à
-pêcher dedans ce que je suis, ce que je sens, ce que je
-peins&hellip; Oui, la Bièvre, c'est ça qui m'a ouvert la grande
-fenêtre&hellip;</p>
-
-<p>Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études
-qu'il essuya avec sa manche:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez! voilà&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCIII</h2>
-
-
-<p>Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans
-lequel Crescent avait ouvert ses yeux et trouvé son génie,
-se développa devant Coriolis.</p>
-
-<p>C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel:
-une eau brune, rousse, mousseuse, une eau de purin,
-encaissée entre des revêtements de pierre, une espèce
-de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de blancheurs
-verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et
-le noir de monceaux de toisons étaient triés par des
-femmes en camisole lilas, coiffées de chapeaux de paille.
-L'eau lourde et sale, trouble et sans reflet, coulait entre
-de hautes masures d'industrie, des tanneries aux tons de
-vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres
-sans persiennes étaient percées comme des trous; les
-couronnements surhaussés de séchoirs découpaient en
-l'air, au-dessous du toit et des lucarnes, des silhouettes
-de tonnelles; des peaux blanches pendaient recroquevillées
-tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait
-se perdant dans un fond coupé de barrières de vieux
-bois noir, dans un encombrement de constructions rapiécées,
-d'architectures grises, de cheminées droites et
-noires d'usine, de grandes cages à jours barrant, dans
-le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.</p>
-
-<p>De là, les études de Crescent avaient remonté la
-Bièvre. Elles avaient été par les boues où marchent les
-petits garçons pieds nus et les petites filles dans les
-grandes savates de leur mère, par tout ce quartier Mouffetard,
-par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la
-baie des portes, que des montagnes de tan et des étages
-de maisons blafardes à toits de tuile; et elles avaient
-trouvé cette espèce de malheureuse nature, la nature de
-Paris, la nature qui vient après les rues baptisées <i>Campagne-Première</i>.
-Les esquisses de Crescent rendaient le
-style de misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique
-de ces prés râpés et jaunis par places, serrés dans de
-grands murs, arrosés par la Bièvre étroite, sèchement
-ombragée de peupliers et de petits bouquets de saules.
-Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de
-houille qui vont le long de ces carrés marécageux où
-pâturent des rosses; ces lignes d'horizon et de collines
-bossues où éclate un blanc brutal de maison neuve,
-ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au
-soleil, où finissent les réverbères à poteaux verts; ces
-bouts de paysage plâtreux où le rouge d'une cerise
-sur un cerisier étonne comme un fruit de corail inattendu;
-ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu
-d'un bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre
-une sieste suspecte de pochard ou d'assassin.</p>
-
-<p>Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des
-Nuages aux rondeurs solides et concrétionnées, des ciels
-bas, pesant sur les coteaux, étaient coupés par des bâtons
-de blanchisserie. Puis on retrouvait encore la
-Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des
-champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau
-de mégisserie, une eau ouvrière et la salissure
-d'une rivière qui travaille. Dans ces peintures de Crescent,
-elle serpentait et courait, encaissée, sous les saules
-à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants,
-entre les usines, les blanchisseries, les cahutes
-à contre-forts semblables à des bâtiments brûlés, dont
-la flamme aurait noirci la porte et la fenêtre; contre les
-tonneaux à laveuses, les grandes pierres plates à battre
-le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et
-moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des
-peaux sur des morceaux de bois rond.</p>
-
-<p>De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect,
-de cette nature maigre, malsaine, Crescent avait
-su dégager l'expression, le sentiment, presque la souffrance.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCIV</h2>
-
-
-<p>Avec la prompte adaptation de sa nature aux lieux
-où il se trouvait, sa facilité à entrer dans le moule de la
-vie environnante et des habitudes d'une localité, Anatole,
-un peu fatigué de la forêt, était en train de devenir un
-vrai Barbisonnais, et ses journées s'écoulaient dans des
-passe-temps de petit bourgeois de village.</p>
-
-<p>Après déjeuner, passant en se baissant sous la porte
-basse dont l'avarice du paysan avait économisé la hauteur,
-il entrait chez la rustique débitante de tabac de
-l'endroit, et y achetait régulièrement ses cinq sous de
-tabac; puis, se juchant en face de la débitante sur la
-cheminée peinte en bois noir, il se donnait le plaisir,
-en fumant des cigarettes, de voir les consommateurs
-qui venaient, causait champs, céréales, mercuriales de
-Melun, attrapait au passage les nouvelles du pays, apprenait
-par c&oelig;ur l'ameublement de la pièce blanchie à la
-chaux, le comptoir, l'almanach, le tableau du prix de la
-vente des tabacs, la balance, les deux pots blancs à bordure
-bleue, portant: <i>Tabac</i>, les verres où était coulée
-la tête de Louis-Napoléon, président de la république, et
-d'où sortaient des pipes de terre, l'horloge dans sa gaîne
-de noyer, avec son heure arrêtée et son cadran immobile
-orné du cuivre estampé de Jésus et de la Samaritaine.
-Et son regard trouvait toujours le même amusement sur
-le mur du fond, à contempler l'image coloriée de la rue
-Zacharie, représentant le <i>Catafalque de l'empereur Napoléon
-aux Invalides</i>, un catafalque jaune à guirlandes
-vertes, à renommées roses, éclairé par quatre brûle-parfums,
-avec, au premier plan, une femme en chapeau
-vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de ciel à franges
-oranges sur une robe vermillon, donnant la main à un
-jeune enfant en pantalon collant et en bottes à la hussarde.</p>
-
-<p>De temps en temps, il disait des paroles à la débitante,
-et la vieille femme au madras, sortant alors d'entre
-ses épaules sa tête enfoncée, lentement et de côté, avec
-le mouvement pénible et soupçonneux d'une tortue, lui
-répondait:&mdash;S'il vous plaît?</p>
-
-<p>Après une heure ou deux usées ainsi, quand il avait
-assez du bureau et de la marchande, il raccrochait un
-indigène ou un artiste, et l'emmenait près de l'auberge
-à un petit billard où les coqs sautaient de la cour dans
-la salle, et où le garçon était un petit paysan en chaussons.</p>
-
-<p>Pour ses soirées, il avait trouvé une distraction. Il
-existait dans l'endroit un charcutier retiré qui, pour se
-créer des relations, une popularité, attirer chez lui le
-monde de Barbison, et s'ouvrir, disait-on, le chemin de
-la mairie, s'était avisé de donner des séances de lanterne
-magique. Anatole devint naturellement le démonstrateur
-des verres du charcutier, un démonstrateur étonnant, le
-délirant cicérone de lanterne magique, qu'il était fait
-pour être.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCV</h2>
-
-
-<p>La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse
-de Coriolis recevait un coup soudain et mortel
-d'une révélation du hasard: madame Crescent apprenait
-que Manette était juive.</p>
-
-<p>Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions
-du peuple, et d'un peuple de vieille province.</p>
-
-<p>Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les
-crédulités du passé contre les juifs, la tradition de leur
-hostilité contre les chrétiens, les fables populaires absurdement
-dérivées de l'article du Talmud qui permet qu'on
-vole les biens des étrangers, qu'on les regarde comme
-des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination
-le vague flottement des sacrifices d'enfants, des blessures
-saignantes aux hosties, des cruautés impies, des histoires
-de Croquemitaine enfoncées dans le <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> de barbarie
-et d'ignorance des légendes de village.</p>
-
-<p>De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés,
-la suspicion, la haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs
-parasites, ne produisant rien, n'ensemençant
-pas, ne cultivant pas, et surgissant toujours, sortant toujours
-du sillon, partout où il y a une vache à vendre, la
-part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait
-ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France
-de l'Est, des paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les
-deux pays de sa mère et de son père, les deux provinces
-où l'usure a livré une partie du sol aux juifs. Et de ces
-souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il avait
-fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que
-tout ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais
-et marqué du signe de nuire, apportait aux autres de la
-fatalité, et faisait inévitablement le malheur et la ruine
-de tous ceux qui s'en laissaient approcher.</p>
-
-<p>Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier
-ses préventions, tout en cherchant à se raisonner, à revenir
-de son injustice, à se faire entrer dans la tête, en
-se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout, madame
-Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les
-antipathies de son vieux sang de Lorraine. Et son observation
-s'éveillant, dans un sentiment soupçonneux, avec
-ce sens pénétrant de jugement que donne aux natures
-de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes
-avec les autres, elle commença à découvrir chez Manette
-une espèce d'arrière-âme, cachée, enveloppée, profonde,
-suspecte, presque menaçante, pour l'avenir de Coriolis.</p>
-
-<p>Madame Crescent avait une nature trop en dehors,
-elle était trop peu maîtresse de ses impressions et de sa
-physionomie pour rester la même personne avec Manette,
-Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa
-réserve amenait la contrainte chez madame Crescent;
-et, en quelques jours, il se faisait un grand refroidissement
-instinctif entre les deux femmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCVI</h2>
-
-
-<p>Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt,
-sous les chaleurs de l'été, avait pris des rayonnements
-plus doux. Des touches de jaune et de roux couraient
-sur le bout des feuillages, rompant les crudités du vert.
-Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus
-légères. Autour des branches dégagées et d'un dessin
-plus net, les feuilles plus rares ne mettaient plus que
-des nuances. Au-dessus des houx métalliques, des
-genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant
-dans des harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient
-les teintes du Midi aux brumes du Nord. On eût cru voir
-les adieux de la forêt. L'arcade de ses grands chemins
-baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait
-dans des effacements de pastel et des limpidités de
-brouillard éclairé. Un instant, cela tremblait comme un
-décor qui va s'éteindre; et les chênes avec leurs grands
-bras, la route avec son mystère, le bois avec sa mourante
-lumière, sa transparence d'enchantement, semblait
-montrer aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte
-de fées, l'avenue d'une Belle au bois dormant. Par moments,
-à ces heures, la forêt n'avait pour lui presque plus
-rien de réel; elle enlevait son imagination de terre: un
-chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde
-eût débouché à un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait
-pas été trop surpris.</p>
-
-<p>Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie
-qui tombe des grands bois pénétrait Coriolis: il était
-atteint par cette lente et sourde tristesse qui enlace les
-habitués, les amoureux de Fontainebleau, et profile des
-dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.</p>
-
-<p>Il commençait à trouver à la forêt le recueillement,
-la grandeur muette, l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil
-maudit d'une forêt sans eau et sans oiseau, sans
-joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt, n'ayant
-que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement
-du corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans
-bonheur et sans cri, la terre lui semblait sans écho; et
-son pas s'ennuyait de ce sol de sable qui efface le bruit
-avec la trace du promeneur, et où toutes les sonorités
-de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer
-et se perdre.</p>
-
-<p>Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant
-avec leur dureté rude et leur rigueur nue. Même les
-magnificences de la végétation, les arbres énormes, les
-chênes superbes ne lui donnaient point cette heureuse
-impression du bonheur des choses qu'on ressent devant
-l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort,
-et de ce qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion
-de leurs branches noires sur le ciel, la convulsion de
-leurs forces, le désespoir de leurs bras, le tourment qui
-les sillonne du haut en bas, l'air de colère titanesque
-qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le
-nom qu'ils méritent tous: le <i>Rageur</i>, Coriolis éprouvait
-comme un peu de la fatigue et de l'effort qui avait arraché
-à la cendre ou à la maigre terre toutes ces douloureuses
-grandeurs d'arbres. Et bientôt tout, jusqu'au bruit
-de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui
-parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon,
-à quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou
-de la Reine-Blanche, il entendait un coup de pic régulier
-et résigné sur la pierre, il pensait malgré lui à la courte
-vie que fait aux carriers cette mortelle poussière de
-grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant
-dans leurs poumons.</p>
-
-<p>Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands
-vents frissonnants jetant leurs gémissements qui se
-lamentent dans le haut des arbres. Sur la lisière du Bornage,
-déjà les petits peupliers faisaient trembler au bout
-de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or
-maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant
-lentement, et voletaient un instant, balayées,
-ainsi que des papillons desséchés; toutes rouillées, elles
-laissaient à peine paraître le velours de la mousse au
-pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées
-en tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de
-grève, pendant que le vent à l'horizon soulevait, dans
-le creux de la forêt, le mugissement de la mer. Des
-branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales,
-le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.</p>
-
-<p>Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement
-de l'automne, le commencement de la saison sombre et
-du soir de l'année. Il ne faisait plus qu'un jour éteint,
-comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait vouloir
-finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule
-enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée,
-assoupie et sans flamme. Au lieu d'une porte de soleil,
-les avenues n'avaient plus à leur bout qu'une éclaircie
-où défaillait le vert; et les grandes futaies hautes, maintenant
-abandonnées de tous les rayons qui les éclaboussaient,
-de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à
-perte de vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie
-monotonie de leurs grands arbres inexorablement droits,
-n'ouvraient plus que des profondeurs d'ombre bâtonnées
-éternellement par des lignes de troncs noirs. Un vague
-petit brouillard poussiéreux, couleur de toile d'araignée,
-s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs
-moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris,
-leurs jaunissements d'immortelles, mettaient des deux
-côtés du chemin l'apparence de jardins mortuaires
-abandonnés.</p>
-
-<p>Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères
-aux fleurs en poussière, dans les champs de fougères
-brûlées et roussies, les routes serpentant à travers les
-rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc du sable,
-mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus
-pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des
-nuages arrêtés, plombés et lourds d'avance des neiges
-de l'hiver; et sur les rochers, répétant avec leur solidité
-de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé
-du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un
-bouleau frissonnait avec la maigreur d'un arbre en
-cheveux. Morne paysage de froideur sauvage, où l'âpre
-intensité d'une désolation monochrome montrait tous
-les deuils de nature du Nord!</p>
-
-<p>Mais la plus grande mort de tout était le silence, un
-de ces silences que la terre fait pour dormir, un silence
-plat qui avait enterré tous les bruits des silences
-de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le voltigement,
-le sifflement, le stridulant murmure d'atomes
-ailés, la vie invisible et présente qui fait vivre la touffe
-d'herbe, la feuille, le grain de sable: le froid et l'eau
-avaient tué l'insecte. Le c&oelig;ur de la forêt avait cessé de
-battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol inanimé
-et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.</p>
-
-<p>De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà
-guettait et rampait, tapie au bord des chemins, sous les
-arbres. Le soir s'amassait lentement dans le lointain
-effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant
-sourire, une dernière lueur de la maussade
-journée passait dans le bas du ciel et semblait y mettre
-la nacre d'une perle noire. Une faible sérénité d'argent
-se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors
-une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau
-détachait sa tache de blancheur du sombre d'une allée,
-un éclair mordoré courait sur le fouillis rouillé des
-fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir dans un
-petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt,
-derrière les gros chênes, les rochers gris avaient
-l'air de se répandre et de couler dans un brouillard
-bleuâtre. Puis les ornières devant Coriolis se brouillaient
-et s'emmêlaient en s'éloignant.</p>
-
-<p>A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne
-se perdant dans la grandeur du noir, devenaient redoutables
-et d'un mystère sinistre. Quand il avait marché
-sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure
-du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu
-l'<i>Allée aux Vaches</i>, en enfonçant dans le sable,
-dans le vague et l'inconnu du terrain mou, entre ces
-murs d'obscurité, à travers ce sommeil de l'avenue,
-réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait
-avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête,
-rêvant, avec une certaine sensation troublée, à cette
-solennité terrible de l'immense silence et de la vaste
-immobilité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCVII</h2>
-
-
-<p>Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser
-dans l'atelier du paysagiste, regardant par-dessus
-l'épaule du travailleur absorbé ce qui naissait
-magiquement sur sa toile,&mdash;c'était souvent un effet
-qu'ils avaient vu ensemble la veille,&mdash;Crescent, de
-temps en temps, appuyant sa palette sur sa cuisse, se
-retournait vers le regardeur, et, lentement, avec l'accent
-traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les
-brosses et la palette du tableau que je peins&hellip; Changer
-de palette et de brosses c'est changer d'harmonie&hellip; Ma
-palette, vous le voyez, c'est comme une montagne&hellip; J'ai
-de la peine à la porter&hellip; La brosse sèche mord comme
-un burin, cela devient un outil résistant.»</p>
-
-<p>Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au
-bout d'une heure, il laissait tomber, mot par mot,
-comme du fond de lui-même et du creux de ses réflexions:
-«Il faut poser le ton sans le remuer, arriver
-à modeler sans remuer la couleur&hellip; chercher à avoir les
-veines de la palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après
-d'autres heures, l'échauffement lui venant de son travail,
-une espèce de luisant blanc montant à son front
-il recommençait à parler comme s'il se parlait à lui-même.
-Il disait alors: «La palette est la décomposition
-à l'infini du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»</p>
-
-<p>Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de
-l'exécution, des superstitions du procédé, il passait avec
-un ton de révélation à des axiomes qui lui tombaient des
-lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme des versets
-d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la
-variété dans l'infini.»</p>
-
-<p>De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases
-énigmatiques, enveloppées, mystérieuses, sur le <i lang="la" xml:lang="la">summum</i>
-et la conscience de l'art. Des fragments de théories
-lui échappaient, qui montaient à une certaine philosophie
-de la peinture, allaient à l'<i>au delà</i> du tableau,
-au but moral de la conception, à la spiritualité supérieure
-dominant l'habileté, le talent de la main. Il parlait
-des vertus de caractère de la peinture, de la sincérité
-qu'il disait la vraie vocation pour peindre. A des
-bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire
-du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes
-de convictions ardemment personnelles, de croyances
-couvées, fermentées dans le recueillement de son travail
-et le croupissement de sa vie. Peu à peu, s'entraînant,
-s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands
-arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées,
-des espèces de longs ruminements muets, il dogmatisait
-sans suite, s'élevait par de courts jaillissements de paroles
-à une suspecte et nuageuse formulation d'idéalité
-d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable
-et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement
-et de l'envolée d'une cervelle vers l'absurde,
-l'irrationnel, le fou.</p>
-
-<p>Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui
-aimait en toutes choses la simplicité, la clarté et la logique,
-éprouvait une sorte de malaise à côté de ces idées,
-de ces paroles, de cette esthétique. Les fièvres d'imagination,
-les griseries de cervelle, les théories qui perdent
-terre lui avaient toujours inspiré une répulsion native et
-insurmontable, presque un premier mouvement physique
-d'horreur et de recul.</p>
-
-<p>Il avait peur instinctivement de leur contact comme
-d'une approche dangereuse, de quelque chose de malsain
-et de contagieux qu'il craignait de laisser toucher à la
-santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et il arrivait
-qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait
-pour Manette, Coriolis sentait pour la société du
-paysagiste, tout en restant l'ami de l'homme et de son
-talent, une espèce d'involontaire éloignement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVCIII</h2>
-
-
-<p>Au milieu d'octobre, Coriolis rentrait d'une longue
-promenade par une de ces nuits humides qui font apparaître
-dans un brouillard la lampe des petites salles à
-manger du village. En l'apercevant, Manette lui cria du
-coin du feu auprès duquel elle causait avec Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Arrive donc; si tu savais les bêtises qu'il me dit!
-Crois-tu qu'il a l'idée de passer l'hiver ici?</p>
-
-<p>&mdash;Bah! L'hiver, comment ça? Veux-tu m'expliquer
-un peu?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement,&mdash;dit Anatole surmontant l'espèce
-de petite honte d'un enfant surpris dans ces tentations
-chimériques auxquelles la lecture des voyages entraîne
-les premières imaginations de l'homme. Et il se mit à
-raconter d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, comme
-s'il se moquait de lui-même, un de ces projets qui passaient
-de temps en temps dans sa cervelle d'oiseau, et
-lui donnaient deux ou trois bonnes soirées de rêvasserie
-dans son lit avant de s'endormir.&mdash;Tu connais bien la
-cave des Barbissonnières? Elle a une cheminée naturelle&hellip;
-Il n'y a qu'à boucher quelques petites fissures,
-l'affaire d'une poignée de bruyère&hellip; Avec ça une porte
-d'occasion&hellip; je serai chez moi&hellip; Il y a bien un Américain
-qui y a déjà demeuré&hellip; Je ferai ma cuisine&hellip; Qu'est-ce
-que ça me coûtera? Pas de bois à acheter, tu comprends&hellip;
-L'hiver, on dit que c'est si beau&hellip; Il paraît
-qu'il y a des jours de givre dans la forêt&hellip; un vrai décor
-en cristal! Et puis, après l'hiver, j'attrape le printemps&hellip;
-et c'est là que moi, malin, je me livre à ma
-petite industrie&hellip; Ici, ils n'ont pas d'idées, ils ne ramassent
-pas les champignons, ils les laissent perdre&hellip; J'aurai
-une petite voiture à bras&hellip; Eh bien! quoi? Qu'est-ce
-qu'il y a de drôle à ça?&hellip; C'est que je connais les espèces
-à présent&hellip; et bien&hellip; Ce n'est pas à moi qu'on
-repasserait une fausse oronge&hellip; Tu vois l'affaire, une
-affaire énorme!&hellip; Je me mettrai en rapport avec un
-grand marchand de la halle&hellip; je lui fournirai des <i>ceps</i>,
-des <i>têtes de nègre</i>, des <i>ombelles</i>&hellip; je ne te parle pas des
-girolles&hellip; Un vrai commerce&hellip; Car enfin à Paris, un
-petit panier de morilles comme la main, ça vaut deux
-francs&hellip; et c'en est plein ici&hellip; Calcule&hellip; La forêt&hellip; ah!
-on ne sait pas tout ce qu'elle peut rapporter!&hellip;</p>
-
-<p>Et se mettant à faire peu à peu la caricature de ses
-projets comme pour n'en pas laisser la moquerie aux
-autres:</p>
-
-<p>&mdash;Non, on ne le sait pas&hellip; La forêt de Fontainebleau!
-Mais je parie qu'on peut s'en faire, comme des lapins,
-cinq mille livres de rente, et plus!&hellip; Tiens! une idée&hellip;
-une idée magnifique qui me vient à l'instant&hellip; Tu sais
-bien? ces familles d'étrangers qui ont des petits bras et
-qui se collent huit contre l'écorce pour mesurer le tour
-d'un arbre&hellip; Eh bien, mon cher, voilà un revenu&hellip; Je
-mets sur un morceau de papier: le <i>Chêne de l'empereur</i>&hellip;
-<i>Élévation: tant&hellip; Circonférence à hauteur
-d'homme: tant&hellip;</i> Tous les chênes célèbres comme ça&hellip;
-Je fais imprimer à Melun&hellip; format dune carte de
-visite&hellip; et un sou! je leur vends un sou, pas plus&hellip; Des
-gens qui sont avec des femmes, ils n'y regardent pas&hellip;
-ils m'achètent&hellip; Il y a des milliards d'étrangers dans le
-monde&hellip; Ce sont les patards qui font les millions&hellip; Je
-gagne un argent à devenir fou&hellip; et je fais bâtir un château
-où je t'inviterai à passer quinze jours: on dînera
-en habit!</p>
-
-<p>&mdash;C'est à ce moment-là que tu feras ton grand tableau
-pour l'exposition, n'est-ce pas? Tu seras donc
-toujours aussi bête, vieil imbécile?&hellip; Eh bien! est-ce
-qu'on va dîner?&hellip; Moi, c'est bizarre, je ne suis pas
-comme Anatole: à mesure que je me promène dans la
-forêt, je trouve que ça manque de gaieté&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;As-tu vu ce temps d'aujourd'hui?&mdash;dit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;C'est affreux d'humidité&hellip; Et puis, ces maisons en
-grès, c'est comme une cave&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons!&mdash;fit Coriolis,&mdash;il me semble que voilà
-un bien joli moment pour revenir à Paris?&hellip; Le temps
-d'installer Anatole dans son terrier&hellip;&mdash;et Coriolis se
-tourna vers lui en riant,&mdash;et nous partons, n'est-ce
-pas, Manette?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! flûte!&mdash;dit Anatole dégrisé de ses projets en
-les parlant et tourné tout à coup au vent de Paris,&mdash;les
-champignons n'auraient qu'à avoir la maladie l'année
-prochaine!&hellip; Et puis, mon avenir!&hellip; La Postérité remarquerait
-mon absence&hellip; Rentrons dans l'Art!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, le départ pour après-demain, par la voiture
-de Melun, à deux heures? Nous serons pour dîner à
-Paris&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XCIX</h2>
-
-
-<p>Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la
-joie de retrouver les meubles, les objets de souvenir,
-les choses qui paraissent nouvelles quand on revient.</p>
-
-<p>En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder
-de vieilles esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne
-venait pas à lui, et qui, sommeillant dans un coin de
-l'atelier, sous une couverture, s'était contenté, à l'entrée
-de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les fixer
-avec un regard de reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?&mdash;fit
-Anatole.&mdash;Voilà tout? Pas plus de fête que ça? Voyons,
-voyons&hellip;</p>
-
-<p>Et il se pencha sur la bête couchée.</p>
-
-<p>Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis
-et pénibles, et lui passant les bras autour du cou, il
-laissa paresseusement aller sa tête sur son épaule, dans
-un mouvement incliné qui semblait chercher à y dormir.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?&hellip;
-des chagrins? C'est vrai qu'il y a longtemps que tu n'as
-eu un camarade&hellip; je t'ai joliment manqué, hein? mais
-attends&hellip;</p>
-
-<p>Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa
-couverture, Anatole commença à lui faire ses anciennes
-grimaces. Tout à coup le singe se mit à tousser, et une
-quinte, coupée de petits cris d'impatience et de colère,
-secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au
-bout de sa queue.</p>
-
-<p>&mdash;Ta rosse de portier!&mdash;lança Anatole à Coriolis.&mdash;Je
-te l'avais bien dit, avant de partir&hellip; Il l'aura
-laissé avoir froid&hellip; Pauvre chou! n'est-ce pas que tu as
-eu froid?</p>
-
-<p>Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné
-et ramassé sur sa souffrance, l'emmaillottant doucement
-dans la couverture, il l'apporta devant la chaleur du
-poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le câlinait,
-lui adressait des mots, des douceurs de nourrice,
-et, de temps en temps, lui donnait à boire une cuillerée
-de l'eau sucrée qu'il avait mise tiédir sur la plaque.</p>
-
-<p>Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même.
-Il eut des hauts, des bas, de bons moments, suivis de
-mauvais, des réveils de vie, des heures de gaieté, puis
-des tousseries, des quintes déchirées et entêtées lui
-laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement
-de distraire et d'égayer.</p>
-
-<p>Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait
-un petit lit par terre à côté du sien. Quand il l'entendait
-tousser la nuit, il sautait pieds nus par terre, et lui
-donnait du lait qu'il tenait chaud sur une veilleuse.</p>
-
-<p>Le matin, lorsqu'il se levait, l'&oelig;il doux et clair de
-l'animal suivait le moindre de ses mouvements. Sa tête
-se soulevait peu à peu, et montait tout doucement pour
-voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe était
-presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux
-attachés sur le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait,
-avec l'expression des yeux d'une personne qui regarde
-la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et venir la solitude.
-Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la
-porte quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon
-était toujours dans la même position, le regard d'une
-pensée fixe tournée vers la porte, tétant mélancoliquement
-un doigt de sa petite main entré dans sa bouche:
-on eût cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le
-matin en pénitence.</p>
-
-<p>Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette
-pauvre bête. Il descendit à l'atelier, établit un petit
-plancher sur le poêle de fonte, organisa une espèce de
-matelas avec des couvertures, remonta:</p>
-
-<p>&mdash;Viens, Vermillon,&mdash;fit-il.</p>
-
-<p>Vermillon le regarda.</p>
-
-<p>&mdash;Saute donc, vieux!&mdash;lui dit-il en baissant sa poitrine
-vers lui.</p>
-
-<p>Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut
-tout ce qu'il put faire: le bas de son corps ne se souleva
-pas. Quelque chose semblait le clouer par les pattes au
-lit. Il resta, jeté en avant, poussant des petits cris,
-essayant vainement de bondir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! nom d'un chien!&mdash;dit Anatole en le découvrant,&mdash;il
-a le train de derrière paralysé!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">C</h2>
-
-
-<p>Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de
-tableaux et de dessins modernes qui avait attiré aux
-Commissaires-priseurs, dans une des grandes salles de
-l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa vie, son
-commerce, son goût ou son genre.</p>
-
-<p>Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre,
-Chassagnol absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux
-et laissant échapper des gestes.</p>
-
-<p>Tout à coup Coriolis s'arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, une feuille, une tuile sur un toit&hellip; deux choses
-comme ça dans le ciel&hellip;&mdash;et il dessina du doigt l'accolade
-d'un vol d'oiseau dans l'air,&mdash;c'est signé, c'est
-de lui&hellip; Une personnalité du diable ce mâtin-là!</p>
-
-<p>Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui
-paraissait ne pas l'avoir entendu.</p>
-
-<p>Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout
-net, et faisant faire halte à Chassagnol:</p>
-
-<p>&mdash;As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le
-camp à côté de lui? Tous les autres, ça paraît ce que
-c'est: des modernes&hellip; Lui, ses tableaux&hellip; ça recule, ça
-s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'&oelig;uvre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! de qui parles-tu?</p>
-
-<p>&mdash;De Decamps, parbleu!&mdash;fit sourdement Coriolis.</p>
-
-<p>Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa
-bouche ce nom que Coriolis n'aimait pas dans la bouche
-des autres.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui, de lui,&mdash;reprit Coriolis.&mdash;Je l'ai
-assez discuté et chicané pour lui rendre justice.</p>
-
-<p>Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie
-vaincue, il se mit à vanter ce grand talent avec cette
-langue qu'ont les peintres, ces mots qui redoublent
-l'expression, ces paroles qui ressemblent à une succession
-de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels
-ils semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les
-choses dont ils parlent.</p>
-
-<p>Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance
-pittoresque de ce dessinateur s'avouant incapable
-de «flanquer sur ses pattes» une figure de prix de Rome,
-et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche, cette griffe,
-cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses
-dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître
-imprimées aux flancs brûlés d'une meute. Il parlait du
-coloriste, qu'il avait nié lui-même autrefois, du coloriste
-écrasant, tuant tout autour de lui. Il trouvait dans sa
-peinture la vie, la vie intime et pénétrante des choses,
-une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.</p>
-
-<p>&mdash;Des ficelles! allons donc!&mdash;s'écriait-il.&mdash;Est-ce
-qu'on est Decamps avec des ficelles? Qu'est-ce que
-ça fait le procédé? Pourquoi alors ne reproche-t-on pas
-à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les
-pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la
-manière dont il a préparé son char du Soleil dans la
-galerie d'Apollon? Et puis on vous dit: Verdier! qu'il
-a volé, Verdier! un faux Lebrun!&hellip; Ils me font mal!</p>
-
-<p>Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage
-vu à la vente, les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout
-le désolé de la pluie, une trombe dans le buisson de
-Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un champ, et
-sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement
-de main, sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique,
-d'un bourgeois presque effrayant, ayant l'air
-de mener le diable chez un notaire de campagne.</p>
-
-<p>Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme
-il fait frissonner la nature, comme il dramatise le bois
-et l'horizon, quel grand décor mystérieux et sourd il
-bâtit avec les bois de cyprès autour des lacs, quels arbres
-sacrés il tire de terre pour y accrocher le carquois de
-Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, cyclopéens,
-roulant des colonnades, des architectures, des
-bases de temple, pareils à des assises, à de grands escaliers,
-à des gradins de Cirque autour d'une arène d'Histoire,
-tassés, plissés souvent sur l'horizon comme le bas
-de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres d'or,
-de sang et de feu comme une échelle de Jacob.</p>
-
-<p>Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces
-sentiers perdus, ces routes abandonnées, suspectes,
-aventureuses, où le peintre de la mélancolie du grand
-chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le Pâtre, le
-Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les
-derniers sauvages, vus plus grands que nature, élevés
-par le caractère, l'aspect, la sculpture du haillon à une
-espèce de style héroïque moderne.</p>
-
-<p>Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de
-force suprême que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et
-toutes les pages de style de Decamps lui repassant dans
-la tête, il citait, en s'animant, en devenant éloquent sous
-une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses, fumantes
-de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs
-barbares où de petits chevaux blancs galopent entre des
-peuples qui se broient. Il citait les dessins du Samson;
-il les proclamait bibliques avec quelque chose de fauve
-dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»</p>
-
-<p>En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était
-empli les yeux à l'exposition pendant une demi-heure,
-il rappela à Chassagnol cette bande de ciel ouaté de
-blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un
-tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des
-massifs de rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès
-noirs percés de jours, cette rondeur d'une coupole, la
-ligne des terrasses, ce rayon vibrant sur des plâtres
-tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons
-de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile,
-ce craquelé de la muraille chatoyant sous les traînées
-du pinceau, l'égrenage du ton, l'émail de la pâte,
-les gouttelettes de couleur huileuse, les tons coulant en
-larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur,
-où le coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait
-le fourneau vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge
-d'un turban, une veste couleur d'or vert, une fleur au
-fond dans un jardin de fleurs. Il évoquait, ressuscitait,
-semblait repeindre tout le tableau, sa lumière, son ombre,
-la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas
-des colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain,
-la mare sourde et fumante aux eaux de sombre transparence,
-piquées çà et là d'un feu d'escarboucle, d'un
-reflet de ces palets de pierre précieuse avec lesquels jouent
-les gamins des <i>Mille et une Nuits</i>. Au bout de cela, Coriolis
-dit rêveusement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, l'Orient&hellip; l'Orient!&hellip; Moi je n'ai
-fait que de la cochonnerie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Laisse donc,&mdash;fit Chassagnol,&mdash;tu as tes qualités
-à toi&hellip; de très-grandes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;De la cochonnerie, je te dis!&hellip; Une turquerie intelligente,
-spirituelle, coloriée, avec des qualités comme
-tu dis&hellip; oh! beaucoup de qualités! Mais jamais la note
-extrême&hellip; Et sans cette note-là, vois-tu en art&hellip; Ce qu'il
-fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi&hellip; Mais
-c'est mieux, c'est&hellip; tiens, je ne sais pas quelque chose
-au-dessus&hellip; Vois-tu, c'est un Orient&hellip; un Orient&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;L'Orient de la poésie de <i>Child-Harold</i> et de <i>Don
-Juan</i>, dans du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?&hellip; Du
-Child-Harold rembranisé&hellip;&mdash;répéta deux ou trois fois
-Chassagnol.</p>
-
-<p>Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol,
-et l'emmena, sans lui parler, dîner chez lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Eh bien! comment est-il aujourd'hui?&mdash;demanda
-Coriolis à Anatole qui apportait Vermillon pour l'installer
-sur le poêle.</p>
-
-<p>Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête.
-Et il se mit à arranger la couverture, la bourrant en traversin
-sous la tête du singe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! qu'il pue!&mdash;dit Manette en regardant Vermillon
-par-dessus l'épaule de Coriolis qui était venu le
-caresser, et elle alla se rasseoir, à distance, au fond de
-l'atelier.</p>
-
-<p>Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse,
-de l'élasticité animale, faisait peine à voir chez Vermillon.
-La paresse dolente, la peine de ses mouvements, la
-paralysie de ses gamineries et de sa diablerie, ce qu'il y
-avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en faisaient
-comme un petit malade approché tout près de l'homme
-et de sa pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la
-souffrance des animaux. A tout moment, le pauvre petit
-malheureux soulevait sa tête, se retournait, changeait de
-pose et de place, donnant le déchirant spectacle de l'agitation
-continue dans l'incessant malaise et l'angoisse de
-toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait
-en grognant de petits: <i>hun, hun</i>. Une respiration visible
-et pénible courait sous la maigreur de ses côtes.
-Des frémissements nerveux lui fronçaient le front, relevant
-au-dessus de ses sourcils sa houppe de poils, et des
-crispations plissaient la chair de poule de son petit mufle
-aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves,
-ses yeux fermés laissaient voir une tache rouge, une
-meurtrissure de sang extravasé, qui faisait paraître plus
-bleu le bleuissement de ses paupières. Il restait longtemps
-avec un seul &oelig;il ouvert et veillant; puis, il s'enfonçait
-dans ce sommeil des malades, accablé, assommé,
-qui ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait
-de côté ses yeux agrandis de souffrance, où passait du
-désespoir et de la prière de bête. D'autres fois, il avait
-des regards circulaires qui faisaient le tour de la pièce,
-et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards
-pleins de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme
-la stupéfaction de sa souffrance, de son immobilité, de
-la corde qui pendait du plafond sans qu'il s'y balançât.
-On eût cru que par moments, dans la lente douceur
-de ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y
-avait l'étonnement de voir le soleil jouer sans lui à la
-fenêtre.</p>
-
-<p>De petites secousses de douleur faisaient donner à ses
-mains des coups nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient
-qui remuaient ses poils et en ouvraient les épis
-comme un souffle. Ses jambes avaient des allongements
-de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à
-branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts
-pour se dresser et se soutenir sur son séant, à l'aide de
-ses petites mains faibles qui se soulevaient de temps en
-temps et mettaient leurs deux petits poings crispés contre
-ses tempes,&mdash;un mouvement que les deux amis avaient
-vu dire, dans des agonies d'hommes: <i>Mon Dieu! que je
-souffre!</i></p>
-
-<p>Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en
-retourna à son chevalet. Anatole resta près de Vermillon,
-lui relevant de son mieux la tête sous des bourrelets de
-couverture, le retenant doucement des deux mains dans
-les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait
-en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle.
-Puis, il restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal
-qui boit, avec son petit bras pendant; ou bien encore,
-il se tenait, de grands moments, appuyé sur le dos
-de ses mains rebroussées et montrant leur paume jaunâtre,
-les coudes élevés de chaque côté de son dos
-comme les pattes d'une sauterelle prête à sauter, la tête
-toute en dehors de la plaque du poêle, immobile, en arrêt
-sur une feuille de parquet.</p>
-
-<p>La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats,
-vivaces et nerveux, se débattait cruellement dans ce
-malheureux petit corps. C'étaient des secousses, des
-tressautements, des étirements, des tortillements inapaisables,
-des élancements, tout pareils à ces dernières
-révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres
-d'un malade, les pieds hors du lit, la tête dans le
-mur. Il essayait de s'arc-bouter, de se cramponner tout
-autour de lui; et sa main, sortie de sa couverture, se
-nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec l'étreinte
-d'une griffe d'oiseau serrant une branche.</p>
-
-<p>Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte
-de vieillesse descendait dans le creux de l'amaigrissement
-de ses petits traits. Des tons malsains de corruption se
-mêlaient peu à peu sur sa face à un jaunissement de
-vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de
-nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements
-d'immobilité et de refroidissement faisaient
-déjà monter de la mort dans le petit corps où la vie
-n'était plus guère que le mouvement du globe de l'&oelig;il
-sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre
-d'un regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa
-tête eut un renversement suprême: elle bascula toute
-en arrière, avec un subit renfoncement dans les épaules,
-en découvrant le dessous blanc de son menton. Au bout
-de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains serrèrent
-leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses
-coururent, en serpentant, tout le bas de son
-corps. Un mouvement furieux, semblable à la détente
-d'un ressort qui casse, agita une de ses jambes qui battit
-désespérément dans le vide&hellip; Puis ce fut une immobilité
-où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la
-plante des pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! il pleure!&hellip; Anatole qui pleure vraiment!&mdash;fit
-Manette.</p>
-
-<p>Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur
-le cadavre du singe, et le jour la faisait briller au bout
-d'un poil.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je pleure?&hellip;&mdash;fit Anatole honteux, et se
-dépêchant de sécher sa larme avec du cynisme:&mdash;Ah!
-sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il voulait un
-prêtre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard
-d'Anatole revenir au singe; et il jeta la couverture sur
-le singe.</p>
-
-<p>&mdash;Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse
-de ça?&mdash;fit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;Pas la peine, ma petite,&mdash;lui dit Anatole en lui
-arrêtant le bras d'un geste dramatique.&mdash;C'est papa que
-ça regarde!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CII</h2>
-
-
-<p>Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre
-dans un coin de l'atelier. Il coucha dedans, avec des
-mains presque pieuses, le cadavre de Vermillon, ramena
-la serge, la noua aux quatre coins, passa un paletot sur
-sa vareuse, mit son chapeau.</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu?&mdash;lui demanda Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne
-coûtent rien.</p>
-
-<p>Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale
-d'un de ces grands omnibus qui jettent les Parisiens
-dans la campagne. Il tenait son paquet sur ses genoux,
-et regardait dedans, de temps en temps, en écartant
-un petit peu de la toile.</p>
-
-<p>A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de
-Boulogne, prit une allée à droite, marcha, cherchant une
-place, un petit morceau de solitude où l'on pût faire une
-fosse en creusant un trou. Il y avait du monde partout,
-et pas un bout de désert.</p>
-
-<p>Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans
-l'avenue de Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit
-à attendre l'heure du dîner en se faisant verser une absinthe.</p>
-
-<p>Après le premier verre, il en redemanda un; après le
-second, un autre. Il suffisait d'un chagrin tombant dans
-un verre de n'importe quoi pour griser Anatole: au troisième
-verre d'absinthe, il était «raide comme la justice».</p>
-
-<p>Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans
-le plâtre, de trous de queues de billard qui y avaient
-fouillé du blanc. Il regarda le paquet de serge verte posé
-sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et l'attendrissement
-de ses pensées lui échappant dans un monologue
-de pochard:&mdash;Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est
-vilain?&hellip; Penser que tu es là! ratatiné, tout froid&hellip; C'est
-ça, toi! ça!&hellip; plus que ça, rien que ça!&hellip; On me prend,
-vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte de l'ouvrage
-en ville&hellip; Des imbéciles, laisse donc&hellip; Qu'est-ce que ça
-me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité,
-dans cette grande canaille d'éternité!&hellip; Te laisser ramasser
-par un chiffonnier, par exemple&hellip; comme elle
-voulait, elle&hellip; pour que je te trouve empaillé sur le boulevard
-Montmartre, chez le naturaliste, dans une scène à
-personnages!&hellip; Ah! bien oui, plus souvent!&hellip; C'est moi
-qui vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras
-pas embêté&hellip; dans un joli endroit où tu n'auras pas des
-bottes de sergent de ville sur la tête&hellip; As pas peur!&hellip;
-Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois&hellip; C'est
-vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?</p>
-
-<p>Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté
-de la sienne. Il demanda à manger à la fille qui servait.
-Mais quand il eut devant lui le rata du jour, il ne put y
-goûter. Il avait comme un malheur qui lui barrait l'estomac
-et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une impression
-d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.</p>
-
-<p>Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en
-buvant:&mdash;Hein? Vermillon,&mdash;fit-il en se penchant,&mdash;plus
-de petits verres, c'est fini&hellip; Nous ne mettrons
-plus notre petite langue rose là-dedans&hellip;</p>
-
-<p>Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:&mdash;Viens!&mdash;et
-alla payer au comptoir.</p>
-
-<p>Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait
-et moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc,
-une immense nuée flottante et transparente, traversée,
-pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse de la lune qu'elle
-voilait.</p>
-
-<p>Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice,
-quand un morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo l'effet!&mdash;fit Anatole.&mdash;Le tableau de Girodet&hellip;
-l'enterrement d'Atala, gravé par monsieur&hellip; monsieur&hellip;
-Tiens, voilà que je ne sais plus le nom de la
-gravure d'Atala&hellip; Mais, regarde donc, Vermillon, vois-tu?
-Le soleil avec un crêpe&hellip; un enterrement nature, et
-soigné! Tu as le ciel à ton convoi&hellip; la lune, rien que ça!
-Première classe, franges d'argent, tenture et tout, les
-nuages dans des voitures&hellip;</p>
-
-<p>La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à
-fait levée dans le ciel irradié d'une lumière de nacre et
-de neige, inondé d'une sérénité argentée, irisé, plein de
-nuages d'écume qui faisaient comme une mer profonde
-et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur laiteuse,
-suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés
-mettaient comme des arborisations d'agate sur un
-fond d'opale.</p>
-
-<p>Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à
-s'étendre. Le ruban blanchissant des allées s'enfonçait
-très-loin dans des taches de noir. Une voiture qui riait
-passa; puis un pas.</p>
-
-<p>Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha
-cinq minutes, s'arrêta comme un homme qui a trouvé:
-il était dans une petite clairière. L'éclaircie était mélancolique,
-douce, hospitalière. La lune y tombait en plein.
-Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli, presque
-angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient
-çà et là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes,
-des couronnes de ramures fines et poussiéreuses, paraissaient
-des bouquets de marabouts. Une légèreté vaporeuse,
-le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres,
-ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe
-d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de
-cette âme antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer
-devant cela à des Champs-Élysées d'âmes d'enfants.</p>
-
-<p>Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de
-loin en loin, et le bruissement de la nappe d'eau du lac,
-frissonnante, à l'horizon.</p>
-
-<p>Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de
-la clairière, se détachant du massif; la lune écaillait un
-peu le bas de leur écorce. Anatole défit, tout auprès, le
-n&oelig;ud de son paquet: les paupières entr'ouvertes de Vermillon
-laissaient voir ses yeux, ces yeux horriblement
-doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses
-dents blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau
-contracté et retiré.</p>
-
-<p>Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à
-creuser. Et tandis qu'il travaillait, un chantonnement
-nègre lui vint aux lèvres, une espèce de bercement funèbre,
-comme si, avec le gazouillis des chansons que
-Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de
-l'oreille de Vermillon.</p>
-
-<p>Il marmottait:&mdash;Dansez, Canada! fougoum, fougoum!
-Vermillon mouru, moi lui faire petit trou, petit
-nid, petit, petit&hellip; bien gentil! Paradis là-dessous&hellip;
-Bienheureux, Vermillon&hellip; paradis! Dansez, Canada!
-Plus souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler&hellip;
-dans le bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui!
-Dansez, Canada! dansez, Cocoli, Bengali, Colibri! Des
-Mississipi, des forêts vierges à Vermillon&hellip; boire aux
-rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres!
-des noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où
-il n'y a pas d'hommes&hellip; Le bon Dieu pour les singes,
-tous les jours, toute la vie&hellip; Vermillon courir, Vermillon
-avoir bien chaud dans le dos&hellip; Vermillon retrouver
-ses amis&hellip; Vermillon là-haut! Vermillon,
-amour! oiseau! étoile!&hellip; petite fleur bleue! pervenche!
-Psitt!&hellip; plus rien! Dansez, Canada!</p>
-
-<p>Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa
-main, Anatole tâta:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre frileux,&mdash;dit-il sérieusement et
-tristement, avec un son de voix dégrisé,&mdash;tu vas trouver
-la terre bien froide&hellip;</p>
-
-<p>Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières
-comme à une personne. Il lui déroidit les membres,
-plia sa queue sous lui, le mit dans la petite fosse, ramena
-avec les mains la terre sur le trou. Et, quand il eut
-marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à
-fumer une longue cigarette silencieuse.</p>
-
-<p>Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant
-quelque chose de lui lui paraissait mort et fini: il
-y avait de sa gaminerie sous terre.</p>
-
-<p>Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le c&oelig;ur
-ivre, étourdi et remué. Il tomba sur le premier banc
-dans une grande allée, s'allongea tout de son long, un
-bras, une jambe pendants, et là s'endormit.</p>
-
-<p>Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait
-plus de lune, et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.</p>
-
-<p>Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à
-une porte du bois, vit de la lumière à un poste de
-douaniers, entra là, demanda à se chauffer, envoya
-chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette bouteille-là
-et une autre avec les douaniers; et quand il rentra
-le matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu,
-ne put rien tirer de ses souvenirs abrutis que cette
-phrase:&mdash;Les gabelous, très-gentils!&hellip; très-gentils,
-les gabelous&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CIII</h2>
-
-
-<p>Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le
-voir commencer quelque grand morceau, une &oelig;uvre
-importante à son retour de Fontainebleau, après un si
-long repos. Des mois se passaient: Coriolis continuait à
-ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et
-s'en allait errer dans Paris.</p>
-
-<p>Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus
-opposés; il coudoyait les populations les plus diverses.
-Il allait, marchant devant lui, fouillant, d'un &oelig;il chercheur,
-dans les multitudes grises, dans les mêlées des
-foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé
-d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste,
-l'apparition d'un dessin sortant d'un groupe. Puis,
-accroché par un individu bizarre, il se mettait à suivre,
-pendant des heures, l'originalité d'une silhouette excentrique.
-Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque
-de l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce
-regard qui les gênait, se promenait sur eux, leur faisait
-l'effet de les creuser et de les pénétrer à fond.</p>
-
-<p>Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand
-comme la moitié de la main, il jetait dessus deux ou
-trois de ces coups de crayon qui attrapent l'instantanéité
-d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort d'une attelée
-de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc
-de jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des
-démolitions, le hanchement d'une blanchisseuse au panier
-lourd, le renversement d'un enfant qui boit au mufle de
-bronze d'une fontaine, la caresse enveloppante avec laquelle
-un ouvrier herculéen porte son enfant dans des
-bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget
-dans un fort de la Halle, un morceau quelconque du
-sculptural naturel, superbe, ému, qu'indique et montre
-le spectacle de la rue. Journées de fatigue, souvent stériles,
-mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en
-quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une
-de ces rencontres soudaines de la réalité pareilles à une
-illumination de son art.</p>
-
-<p>Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se
-graver dans la mémoire une tête de mendiante aveugle,
-le plus beau des visages douloureux que la peinture ait
-jamais rêvés: un profil de vieille femme octogénaire,
-dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre,
-une tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur,
-sculptée par toutes les misères, les joues remuées et
-tremblantes du souffle d'une petite toux, le masque de
-marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la
-peau d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une
-chose usée; une tête de Niobé aux Petits-Ménages et de
-Reine en madras, dont les cheveux gris, le cou tendu et
-plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie de
-statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des
-gens du peuple qui passaient.</p>
-
-<p>D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les
-types saillants, essayant de saisir au passage, dans ce
-monde d'allants et de venants, la physionomie moderne,
-observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps,
-d'une époque, d'une humanité:&mdash;le caractère, qui
-passe comme un coup de pouce artiste sur ces figures
-fiévreuses, agitées; le caractère qui marque et désigne
-pour l'art la face des pensées, des passions, des intérêts,
-des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa
-curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent
-le regard si loin du vague sourire dormant des Eginètes
-et de la divine placidité grecque; ces visages travaillés
-d'idées, de sensations, de toutes les acquisitions d'activité
-morale de l'homme, éreintés par la complexité des
-préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière,
-le labeur enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces
-faces de gens qui courent dans les rues, comme la
-fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous le bras,
-ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui
-traînent leur faim devant les changeurs, ces physiques
-de voyou, cachant la méchanceté des instincts sous
-la féminilité d'une tête de Faustine, ces tournures d'inventeurs,
-portés par leurs jambes qui vont, monologuant
-sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.</p>
-
-<p>Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable
-beauté de la femme de Paris. Il suivait ces
-apparitions imprévues, ces mines chiffonnées et rayonnantes,
-ces petites personnes étranges, fleuries entre
-deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière
-d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir
-d'un escalier à rampe de bois. Il essayait d'analyser le
-charme de ces jeunes filles maigres ayant aux tempes
-le reflet des lampes de l'atelier, pâles de veilles, et
-comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse
-et de luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait
-une exquisité de grâce, une rareté d'expression, un
-air de cette suavité souffrante, de cette mélancolie virginale
-que la vie des grands centres, le raffinement des
-civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire
-tomber sur le visage des petites ouvrières. Un jour, il
-emporta dans son souvenir, pour une étude qu'il commença
-le lendemain, le visage de la fille d'une portière,
-une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse,
-si blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande
-ombre, qu'elle faisait rêver à un ange malade.</p>
-
-<p>Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades,
-il y avait un grand malaise, l'inquiétude qui prend un
-homme quitté par une religion de jeunesse. Il était à ce
-moment critique, à cette heure de la vie d'un artiste où
-l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience
-de son art: instant de doute, de tiraillement,
-d'anxiété où, tâtonnant de son avenir, tiraillé entre les
-habitudes de son talent et la vocation de sa personnalité,
-il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment
-d'autres formes, d'autres visions, le commencement de
-nouvelles façons de voir, de sentir, de vouloir la peinture.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CIV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Vrai, la terre tourne?</p>
-
-<p>Manette posait pour une répétition du <i>Bain turc</i>, commandée
-par un banquier de Rotterdam à Coriolis qui
-faisait effort dans ce travail pour se rattacher à sa peinture
-passée.</p>
-
-<p>Un hasard de parole l'avait amené à dire à sa maîtresse
-que la terre tournait.</p>
-
-<p>&mdash;La terre tourne? Ça sur quoi je suis?&mdash;reprit
-Manette en regardant en bas: elle avait l'air d'avoir
-peur de tomber.&mdash;Ça tourne?</p>
-
-<p>Elle releva les yeux sur Coriolis comme pour lui demander
-s'il ne se moquait pas d'elle.</p>
-
-<p>Coriolis se mit à vouloir lui expliquer ce qu'elle ne
-savait pas, et comme il le lui expliquait aussi mal qu'il
-le savait:</p>
-
-<p>&mdash;Ne continue pas,&mdash;lui dit-elle tout à coup,&mdash;il
-me semble que j'ai mal au c&oelig;ur, avec tout ce que tu
-me dis qui tourne&hellip;</p>
-
-<p>Coriolis se tut, et se remit à peindre Manette&hellip; Mais
-il n'était pas en train. Il grondait, tout en brossant,
-contre la hâte singulière que Manette avait de le voir
-finir cette toile.</p>
-
-<p>&mdash;Ton corps,&mdash;finit-il par lui dire,&mdash;eh? mon
-Dieu, ton corps, il ne va pas changer d'ici à huit jours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois?&mdash;fit Manette. Et elle laissa tomber de
-la pointe rose de sa gorge jusqu'au bout de ses pieds,
-sur la virginité de ses formes, le dessin de sa jeunesse,
-la pureté de son ventre, un regard où semblait se mêler
-l'amour d'une femme qui se regrette à la douleur d'une
-statue qui se pleure.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Coriolis.</p>
-
-<p>Il avait compris.</p>
-
-<p>&mdash;Oui&hellip;&mdash;dit Manette en baissant la tête, avec le
-ton d'une femme qui va pleurer.</p>
-
-<p>Coriolis se sentit une secousse au c&oelig;ur. Mais aussitôt,
-honteux de cette émotion, l'artiste fit taire l'homme avec
-une ironie:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! ma pauvre Manette, qu'est-ce que tu
-veux? nous sommes dans des siècles chipies et prudhommesques&hellip;
-Autrefois, dans un pays d'antiques, un
-pays dont tu as vu les statues au Musée, il y avait un
-modèle, un modèle comme toi, aussi bien, à ce que je
-me suis laissé dire&hellip; On l'appelait Laïs&hellip; Il lui arriva&hellip;
-ce qui t'arrive&hellip; Cela fit une révolution dans le pays&hellip;
-L'Institut de l'endroit où il y avait des peintres aussi coloristes
-que M. Picot, et des marbriers un peu plus forts
-que M. Duret, l'Institut de l'endroit poussa des cris de
-désolation&hellip; Les dessinateurs en masse déclarèrent
-qu'ils ne trouveraient jamais la correction de M. Ingres,
-si on laissait la nature abîmer leur modèle&hellip; Il y eut
-des rassemblements, des articles de petits journaux, des
-commissions, des sous-commissions, tout ce qui constitue
-un mouvement national&hellip; Et l'on finit par mener
-Laïs à Cos, chez un fameux médecin que tu as peut-être
-vu dans une gravure, le nommé Hippocrate&hellip;</p>
-
-<p>Et comme il allait continuer, Coriolis s'arrêta dans sa
-plaisanterie, devant l'expression de Manette, la fixité de
-la pensée de ses yeux.</p>
-
-<p>Allant à elle, il lui prit la tête, la lui renversa sur ses
-genoux, et appuyant sur elle le sérieux de son regard, il
-fouilla jusqu'au fond de sa tentation.</p>
-
-<p>Manette se cacha dans son cou, pour qu'il ne la vît
-pas rougir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CV</h2>
-
-
-<p>L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole
-continuait à y jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette
-y mettait l'enchantement de sa personne.</p>
-
-<p>Quand elle était là, dans l'atelier, vêtue d'une robe
-blanche, sur laquelle tranchait un petit châle d'enfant
-d'un rouge sang de b&oelig;uf, la taille dénouée et toute
-alanguie des paresses de la femme grosse, belle d'une
-beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,&mdash;Coriolis
-oubliait tout.</p>
-
-<p>Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée
-dans son amour pour cette femme qui remplissait et
-animait sa maison, lui faisait la vie coulante et facile,
-lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez lui un
-de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on
-ne sent pas.</p>
-
-<p>Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements
-qui font du modèle la maîtresse naturelle de
-l'artiste. Au milieu de cette ignorance de peuple qui ne
-lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de ces
-connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers.
-Manette avait vu peindre et savait comment se fait
-de la peinture. Les choses du métier de l'art lui étaient
-familières: elle en connaissait le nom et l'usage. Elle
-ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile.
-Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet.
-Elle s'entendait à laver des brosses, et elle reconnaissait
-vaguement des tons distingués dans une toile. En un
-mot, elle était «<i>du bâtiment</i>».</p>
-
-<p>Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle
-lui plaisait en se suffisant à elle-même, en se tenant
-compagnie, en se passant des sociétés de femmes, en
-ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa froideur
-au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans
-cette existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble
-de qualités soumises, une docilité gracieuse à ce
-qu'il disait, à ce qu'il voulait, une obéissance à ses
-idées, une sorte d'aimable effacement de caractère: elle
-ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités
-sur des mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et
-qui, tout à coup lui mettant un coup de rouge aux pommettes,
-la rendaient un moment boudeuse ou colère
-avec de petits gestes de sauvagerie méchante.</p>
-
-<p>Aussi un attachement de gratitude et de confiance
-venait-il à Coriolis pour cette maîtresse si peu absorbante,
-d'apparence si détachée de tout désir de domination,
-et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée
-d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à
-côté d'elle. Elle était pour lui dans sa vie du calme et
-du repos, une compagnie bonne pour ses nerfs d'artiste.
-Dans sa société tranquille, sa douce présence, les demi-paroles
-de sa bouche, les demi-caresses de ses mains,
-il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues
-du peintre, endormait ses contrariétés, ses prévisions
-mauvaises, ses tourments d'imagination&hellip;</p>
-
-<p>Et il lui semblait que cette jolie créature apathique
-dégageait autour d'elle la paix, la santé, la matérialité
-d'un bonheur hygiénique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CVI</h2>
-
-
-<p>Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait
-l'horreur de s'habiller, refusait les invitations, n'allait
-plus nulle part. L'homme de travail, d'incubation, ne se
-plaisait plus que dans le recueillement de l'intérieur, la
-tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse et
-des pantoufles.</p>
-
-<p>Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de
-longues pipes méditatives; puis, au milieu de la causerie
-de deux ou trois amis qui étaient venus manger sa
-soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait jusqu'à
-minuit.</p>
-
-<p>Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et
-Anatole:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!&mdash;lui dit Chassagnol, en regardant ce
-qu'il jetait sur le papier, un souvenir de la rue,&mdash;toi
-qui me blaguais quand je te disais qu'il y avait quelque
-chose là&hellip; Il me semble que tu y viens&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! oui, j'y viens&hellip; Je me débattais contre
-moi-même en te combattant&hellip; Je me gendarmais, je ne
-voulais pas&hellip; J'étais dans une autre chose&hellip; C'est le
-diable&hellip; On ne veut pas reconnaître qu'on se blouse&hellip;
-Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie&hellip; La turquerie,
-bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir&hellip;
-Maintenant, c'est mort&hellip; Et tu me vois depuis ce temps-là&hellip;
-désorienté&hellip; Tiens! c'est le mot&hellip; un homme qui
-cherche&hellip; qui essaye de se raccrocher&hellip; Enfin, ce qu'il
-y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres exercices&hellip;
-Tu verras ce que je veux faire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Le moderne&hellip; vois-tu, le moderne, il n'y
-a que cela&hellip; Une bonne idée que tu as là&hellip; Eh bien!
-vrai, ça me fait plaisir, beaucoup de plaisir&hellip; parce
-que&hellip; écoute&hellip; Je me disais: Coriolis qui a ça, un
-tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un
-nerveux, un sensitif&hellip; une machine à sensations&hellip; lui
-qui a des yeux&hellip; Comment! il a son temps devant lui,
-et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, cet animal-là&hellip;
-Non, non, non&hellip;&mdash;répéta Chassagnol avec un
-rire bête et fou qui ricanait.&mdash;Mais, est-ce que tous
-les peintres, les grands peintres de tous les temps, ce
-n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau? Est-ce
-que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque,
-qu'à un peuple, le beau? Mais tous les temps portent en
-eux un Beau, un Beau quelconque, plus ou moins à
-fleur de terre, saisissable et exploitable&hellip; C'est une
-question de creusage, ça&hellip; Il se peut que le Beau d'aujourd'hui
-soit enveloppé, enterré, concentré&hellip; Il faut
-peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des
-yeux de myope, des procédés de physiologie nouveaux&hellip;
-Voyons, tiens, Balzac? Est-ce que Balzac n'a pas
-trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la saleté
-des choses modernes? dans un tas de choses où les
-siècles passés n'avaient pas vu pour deux liards d'art?
-Et il n'y aurait plus rien pour l'artiste dans l'ordre des
-choses plastiques, plus d'inspiration d'art dans le contemporain!&hellip;
-Je sais bien, le costume, l'habit noir&hellip; On
-vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y
-avait un Bronzino dans notre école, je réponds qu'il
-trouverait un fier style dans un Elbeuf. Et si Rembrandt
-revenait&hellip; crois-tu qu'un habit noir peint par lui ne
-serait pas une belle chose?&hellip; Il y a eu des peintres de
-brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits
-de nuage&hellip; Eh bien! il faut maintenant un peintre du
-drap: il viendra&hellip; et il fera des choses superbes, toutes
-neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires de notre vie
-sociale&hellip; Ah! cette question-là, la question du moderne,
-on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du
-Vrai de notre temps, un épatement de bourgeois: le
-<i>réalisme</i>!&hellip; parce qu'un monsieur a fait une religion en
-chambre avec du laid bête, du vulgaire mal ramassé et
-sans choix, du moderne&hellip; bas, ça me serait égal, mais
-commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui
-est la beauté et la vie du Laid dans la nature et dans
-l'art: le <i>style</i>! dont tu faisais si justement l'autre jour le
-génie, la griffe du lion, chez un peintre&hellip; Et puis quoi,
-le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain
-qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon&hellip; à côté de
-l'homme, il y a la femme&hellip; la femme moderne&hellip; Je te
-demande si une Parisienne, en toilette de bal, n'est pas
-aussi belle pour les pinceaux que la femme de n'importe
-quelle civilisation? Un chef-d'&oelig;uvre de Paris, la robe,
-l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe
-et de la mine!&hellip; et dire que cette femme-là, la femme
-du dix-neuvième siècle, la poupée sublime, tu ne l'as
-pas encore vue dans un tableau d'une valeur de deux
-sous&hellip; Pourquoi? On n'a jamais pu savoir&hellip; Ah! les
-lisières, les exemples, les traditions, les anciens, la
-pierre du passé sur l'estomac!&hellip; Sais-tu sur quoi me
-semblent donner les ateliers d'à présent? tiens! sur le
-cimetière de l'Idéal&hellip; Mais vois donc David, David qui a
-jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur,
-David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau
-qui vit: son Marat!&hellip; Le moderne, tout est là. La sensation,
-l'intuition du contemporain, du spectacle qui
-vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir
-vos passions et quelque chose de vous&hellip; tout est là
-pour l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut&hellip;
-Ah! je sais, il y a des articles de rêveurs, des
-enfileurs de phrases à sang blanc pour vous dire qu'il
-faut s'abstraire de son époque, remonter au répertoire
-du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme
-alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!&hellip; ça
-rentre dans les individus métempsycosistes et transposés
-qui ont besoin que les choses où les gens aient cinq
-cents ans sur le dos pour leur trouver de la noblesse,
-de l'actualité ou du génie&hellip; Le dix-neuvième siècle
-ne pas faire un peintre! mais c'est inconcevable&hellip; Je
-n'y crois pas&hellip; Un siècle qui a tant souffert, le grand
-siècle de l'inquiétude des sciences et de l'anxiété du
-vrai&hellip; Un Prométhée raté, mais un Prométhée&hellip; un
-Titan, si tu veux, avec une maladie de foie&hellip; un siècle
-comme cela, ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté
-de malade, ses visages de fièvre, comment veux-tu qu'il
-ne trouve pas une forme pour s'exprimer, qu'il ne
-jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et
-qui se trouvera&hellip; Après ce grand grisailleur douloureux,
-Géricault, il y a eu un homme, tiens! Delacroix&hellip;
-c'était peut-être l'homme à cela&hellip; un tempérament tout
-nerfs, un malade, un agité, le passionné des passionnés&hellip;
-Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une bêtise,
-un idéalisme de pittoresque&hellip; Et pourtant, que de
-choses dans ce sacré dix-neuvième siècle!&hellip; C'est que,
-sacristi! il y en a pour tous les goûts&hellip; Si c'est trop
-petit pour vous, les m&oelig;urs du temps, les scènes, la rue
-qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, de
-l'épique dans ce temps-ci&hellip; Vous pouvez être un peintre
-d'histoire du dix-neuvième siècle&hellip; et un fier! toucher à
-des émotions humaines qui seront un jour aussi classiques,
-aussi consacrées que les plus vieilles! L'Empire,
-tenez! il y a de quoi se promener, même après Gros&hellip;
-Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut!
-Mais nous avons eu, depuis Achille, un monsieur qui
-faisait des épopées à la journée, un certain Napoléon
-qui ramassait tous les jours de la gloire à peindre&hellip; L'incendie
-de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de
-l'embrasement de Troie&hellip; et la retraite des Dix Mille a
-peut-être un peu pâli depuis la retraite de Russie&hellip;
-Voilà des cadres! voilà des pages! Il y a tous les soleils
-là-dedans, et de l'homérique tant qu'on en veut! Des
-grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne
-en a donné des programmes aussi magnifiques que
-les plus beaux du monde&hellip; Depuis 1789, il en pleut des
-scènes dans les révolutions de France, qui sont grandes&hellip;
-comme nous!&hellip; La Terreur, ce sont nos Atrides!&hellip;
-Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage
-de la Loire à Saint-Florent-le-Vieux&hellip; Figure-toi
-l'<i>Iliade</i> et le <i>Dernier des Mohicans</i>!&hellip; le demi-cercle
-de la colline&hellip; la vaste plage&hellip; quatre-vingt mille personnes
-entassées&hellip; l'eau où l'on entre&hellip; les chevaux
-qu'on pousse&hellip; l'incendie, la fumée, les <i>bleus</i> par derrière&hellip;
-La Loire jaune, plate et large avec une île au
-milieu comme un radeau&hellip; et le bord, là-bas, noir
-de gens passés et plein de leur murmure&hellip; Une vingtaine
-de mauvaises barques pour passer tout cela&hellip; les
-barques de Michel-Ange dans le <i>Jugement dernier</i>!&hellip;
-Devant, pêle-mêle, les prisonniers républicains, les
-chapeaux avec des sacrés-c&oelig;urs, Bonchamps qui agonise,
-Lescure mourant sur un matelas porté par deux
-piques, les pieds dans des serviettes&hellip; et des femmes,
-des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration
-d'une guerre civile en déroute!&hellip; Et là-dedans
-des déguisements, comme ces cavaliers avec de vieux
-jupons, ces officiers avec des turbans pris au théâtre de
-la Flèche, la défroque du <i>Roman comique</i> tombée sur
-l'épaule d'une légion thébaine&hellip; Quel tableau! hein!
-quel tableau!&hellip; C'est grand comme le Passage du Nil!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant
-pas entendre.&mdash;Oui, rendre cela avec un
-dessin qui ne serait ni antique ni renaissance&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?&mdash;dit
-Anatole en levant le nez, dans le fond de l'atelier,
-d'un volume de l'<i>Illustration</i>.</p>
-
-<p>&mdash;La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord,
-de Michel-Ange&hellip; Et puis, non, ce n'est pas ça&hellip; Il
-faudrait une ligne à trouver qui donnerait juste la vie,
-serrerait de tout près l'individu, la particularité, une
-ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait quelque
-chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de
-La Tour, d'un trait de Gavarni&hellip; Un dessin qui n'aurait
-pas appris à dessiner, qui serait devant la nature comme
-un enfant, un dessin&hellip; Je sais bien, c'est bête ce que
-je dis&hellip; plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, un
-dessin&hellip; oui, plus humain, ça me rend mon idée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CVII</h2>
-
-
-<p>Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur.
-Elle s'y était peu à peu et de jour en jour installée,
-établie. De cette pose dans la maison qu'a la
-maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans la
-commode, de la pose sur la branche où la femme, mal
-à l'aise avec les gens, effarouchée de ce qui entre,
-humble, inquiète, furtive, tremble au vent comme une
-chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage
-du lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre,
-à cet air de maîtresse de maison qui laisse voir dans toute
-une femme, dans son geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement
-de sa robe sur un divan, qu'elle est chez
-elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les domestiques
-s'adressent à l'homme, et consultent du regard
-Monsieur avant de faire ce que dit Madame: ses
-ordres commençaient à être pour le service la volonté
-de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier ne la
-traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait
-chez eux comme un accord tacite pour reconnaître en
-elle la maîtresse officielle, la femme à demeure, ancrée
-dans le domicile, dans la vie de leur ami, montée à
-l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant
-elle, la conversation devenait moins libre, prenait un
-ton qui la respectait à peu près comme une personne
-mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un mot un
-peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement,
-que Manette elle-même ne put s'empêcher
-d'en rire.</p>
-
-<p>Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce
-changement. Il s'était fait presque tout seul, par le
-courant naturel des choses, par la lente et progressive infiltration
-de l'influence féminine, par l'habitude, par
-l'oreiller, par la succession de ces accroissements, pareils
-aux alluvions du concubinage, grandissant la position,
-le pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout
-ce qui se détache à la longue, dans l'amollissement du
-ménage, de la force de l'homme pour aller à la faiblesse
-de la femme.</p>
-
-<p>Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse:
-elle était une mère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CVIII</h2>
-
-
-<p>En devenant mère, Manette était devenue une autre
-femme. Le modèle avait été tué soudainement, il était
-mort en elle. La maternité, en touchant son corps, en
-avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande révolution
-intérieure s'était faite secrètement au fond
-d'elle. Elle s'était renouvelée et avait changé de nature,
-comme dans un dédoublement de son existence qui aurait
-porté en avant d'elle et de son présent tout son c&oelig;ur
-et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature
-paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite
-d'une inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale.
-Des entrailles de la mère, la juive avait jailli. Et la
-persévérance froide, l'entêtement résolu, la rapacité
-originelle de sa race, s'étaient levés des semences de
-son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de
-femme rêvant de l'argent sur la tête de son enfant.</p>
-
-<p>Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé
-et caché chez Manette. Elle ne montrait rien de
-ces avidités ambitieuses qui s'agitaient en elle. Elle
-n'avait point demandé au père de reconnaître son fils.
-Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches,
-dans ces heures où la femme est comme une malade
-douce et sacrée, elle n'avait pas laissé échapper un mot,
-une allusion au sort de ce fils. Jamais il ne lui était
-échappé une de ces paroles qui cherchent et tâtent,
-dans la charité ou la générosité d'un homme, le père
-d'un enfant naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au
-contraire, écarter de Coriolis toute idée d'avenir, toute
-préoccupation d'engagement et de lien. Ce qui couvait
-en elle, les nouvelles et hardies convoitises éveillées par
-ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors
-que par de longues absorptions dans lesquelles brillait
-son regard clair.</p>
-
-<p>Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation.
-Le temps était pour elle, le temps qu'elle voyait tous les
-jours, autour d'elle, apporter à ses semblables, à d'anciennes
-camarades, la fortune de leurs rêves, faire monter
-des modèles à la société, au mariage, à la richesse,
-donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de
-châles, à celle-là, un château et une couronne de comtesse:
-elle le laissait agir, patiente et ferme dans l'assurance
-de ses espérances. Elle se confiait aux circonstances,
-aux hasards favorables, à la Providence de
-l'imprévu, à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore,
-aux héritiers du peuple d'Israël, chargés de mener
-à bien leurs affaires; elle se confiait à l'avenir que fait
-aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses pareilles,
-elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans
-sa chance, la certitude religieuse de son bonheur, de
-l'arrivée de tout ce qu'elle désirait. «Moi, d'abord,&mdash;disait-elle
-tranquillement,&mdash;je suis d'une religion où
-tout réussit.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CIX</h2>
-
-
-<p>A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait
-dans l'atelier sa grande tirade sur le moderne, Coriolis
-s'était mis à attaquer deux grandes toiles. Il y travaillait
-quinze mois, soutenu dans la fatigue, le courage d'un
-si long effort, par la perspective de l'Exposition universelle
-de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les
-peuples, allait donner le monde pour public à sa grande
-et hardie tentative.</p>
-
-<p>A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient
-en même temps que le dégagement complet du coloriste
-annoncé par le <i>Bain turc</i>, un renouvellement du peintre,
-de ses procédés, de ses aspirations, de son genre.
-Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: <i>Un Conseil
-de révision</i> et l'autre: <i>Un Mariage à l'église</i>, Coriolis
-apportait une pâte de couleur se rapprochant de la
-belle pâte espagnole, de larges harmonies solides et sévères,
-où ne restait plus rien des tons claquants de sa
-première manière, une étude rigoureuse de la nature,
-une accusation caractéristique de la réalité.</p>
-
-<p>Le sujet de la première de ces toiles, la <i>Révision</i>, lui
-avait permis ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent
-si rarement les sujets modernes. Des parties de
-corps superbes, un torse, un bras, une jambe, un fragment
-d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se
-détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade,
-devant les personnages du bureau, les uniformes, les
-habits noirs officiels, les têtes de fonctionnaires, l'académie
-d'un jeune homme examiné par le chirurgien
-dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième
-siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle
-Saint-Jean, s'agitaient avec les turbulences et les émotions
-des loges du <i>Cirque</i> de Goya, dans ses lithographies
-de Bordeaux.</p>
-
-<p>L'autre tableau de Coriolis, <i>Un Mariage à l'église</i>,
-représentait une messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés.
-Le moment choisi par Coriolis était
-celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le
-poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques
-ressemblant à des génies de l'hyménée en collégiens.
-Derrière les mariés, se voyaient les deux familles
-sur les fauteuils rouges de premier rang. Beaucoup de
-femmes étaient complétement retournées ou de profil,
-regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage
-et de la messe sur la figure. Des jeunes filles maigres,
-des virginités séchées, pointaient çà et là. Du milieu de
-la légèreté des élégances, se levait, dans une couleur
-puissante et magnifique, un suisse tenant de la main
-gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre
-un ruban de satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil
-perdu, la bajoue et la barbe grise rebroussées par son
-col de chemise, sa grosse oreille détachée et coupée par
-le linge roide, son grand baudrier amarante et or traversant
-son habit chamarré et lourd, ses basques se
-perdant sur ses mollets bas et farnésiens, enfermés dans
-un coton blanc dont ils faisaient crever les mailles. Au
-delà de la balustrade, dans les stalles de bois, au-dessous
-des peintures, se dessinaient deux spirituelles
-silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait
-les lèvres avec le pompon de sa barrette; l'autre
-lisait l'office penché sur un livre dont la tranche dorée
-avait une lueur de la flamme des cierges. Dans le
-ch&oelig;ur, comme dans une rose de lumière, se perdaient
-des enfants de ch&oelig;ur à ceintures bleues, à robes de
-dentelles, l'officiant en chasuble d'or, l'autel d'or, avec
-son petit temple, les chandeliers, les candélabres allumés
-et dont les feux montaient dans le scintillement
-criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes
-ces splendeurs, un coin de bas côté près du ch&oelig;ur rassemblait,
-au-dessous d'un tronc d'offrande, une vieille
-femme à genoux par terre, un bonnet sale et troué laissant
-voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune
-mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée
-sur un parapluie, avec un geste de Sainte d'ancien tableau
-qui pose ses mains sur un instrument de supplice;
-une mère du peuple portant un enfant qui dormait tout
-roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste
-et en pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe,
-les deux mains dans ses poches, et une miche de pain
-sous le bras.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CX</h2>
-
-
-<p>Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant
-l'indifférence qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.</p>
-
-<p>Le public, cette année-là, allait aux grands noms
-d'Ingres, de Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait
-sur les écoles allemandes, anglaise, sur l'art
-étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son attention avait
-trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts
-nouveaux de l'art français.</p>
-
-<p>Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion
-faite que la question de la représentation du moderne
-en peinture, soulevée par les essais, hardis jusqu'au
-scandale, d'un autre artiste, était définitivement jugée.
-La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit entre elle
-et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas
-tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait,
-un réalisme cherché en dehors de la bêtise du
-daguerréotype, de la charlatanerie du laid, et travaillant
-à tirer de la forme typique, choisie, expressive des images
-contemporaines, le style contemporain.</p>
-
-<p>Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne
-parla de lui que pour le plaindre de cette singulière idée.
-Et, au moment de clôturer son salon, dans un méprisant
-post-scriptum, le patriarche de l'éreintement classique
-l'accablait sous ce cliché de sa critique:</p>
-
-<p>«&hellip; Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant,
-de deux toiles sur lesquelles notre critique nous semble
-appelée à dire un dernier mot. Quoique le public en ait
-fait justice, il nous semble de notre devoir d'insister
-sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives,
-osées par un peintre qui avait donné quelques promesses,
-et autour duquel la camaraderie avait essayé de faire
-quelque bruit&hellip; Quand de tels symptômes se produisent,
-quand le trouble de l'art se révèle par de tels signes, il
-faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on
-peut suivre les déviations et les défaillances de l'école
-moderne&hellip; Comment l'auteur de ces deux pauvres et
-regrettables toiles, un <i>Conseil de révision</i> et une <i>Messe
-de mariage</i>, n'a-t-il pas compris que la grande peinture
-était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune
-du moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait
-presque un blasphème à vouloir faire du nu, du nu divin,
-du nu sacré, avec le nu d'un conscrit? Comment n'a-t-il
-pas compris que la toilette a besoin de perdre son
-actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse
-éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer
-les maîtres?&hellip; A Dieu ne plaise que nous voulions décourager
-les jeunes talents! Mais il y a là, nous ne pouvons
-le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand abaissement.
-Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute
-et primitive destination de la peinture, c'est descendre
-l'art à la photographie de l'actualité. A quels abîmes de
-ce qu'on appelle maintenant «le vrai contemporain»
-veut-on donc nous entraîner? Supprimera-t-on dans la
-peinture l'intérêt moral, la perspective du passé, tout ce
-qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère
-commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible
-impression, en songeant que c'est devant l'étranger,
-à l'Exposition des grandes &oelig;uvres de l'Europe
-en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un
-peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils
-échantillons de la décadence de notre art&hellip; Sans
-doute, il n'y a pas à craindre que de tels exemples prévalent
-jamais: la France, si fidèle au sentiment et au
-bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la
-noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits
-clairvoyants ne peuvent s'empêcher de voir l'art actuel
-menacé, comme l'École grecque après la mort d'Alexandre,
-d'une invasion de ces peintres de m&oelig;urs vulgaires
-qu'on appelait alors des <i>rhyparographes</i>&hellip; Les
-barbares sont toujours aux portes de l'art, ne l'oublions
-pas; et il importe à tous ceux dont c'est la charge, à la
-critique, dont c'est la mission, au gouvernement, dont
-c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour les
-talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la
-peinture sévère, résistant aux basses sollicitations de la
-mode, du succès et du public, défendant la tradition,
-disons-le, la religion de cet art élevé dont l'École de
-Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXI</h2>
-
-
-<p>Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent
-dîner chez Coriolis.</p>
-
-<p>Manette, qui commençait à donner sa petite opinion,
-le soutenait dans la maison, disant à Coriolis qu'elle ne
-comprenait pas comment il vivait entouré de gens qui
-ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il repoussait les
-avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position,
-de relation honorable, et capable plus tard de lui
-être utile dans le chemin de son avenir.</p>
-
-<p>Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre
-un secret plaisir aux chamaillades, aux petites disputes
-taquines, aux asticotages entre Anatole et Garnotelle,
-chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble. Anatole
-se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et
-il était bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie,
-il n'<i>attrapât</i> pas son ancien camarade.</p>
-
-<p>Un soir, il ne lui avait encore rien dit.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon vieux,&mdash;fit-il après dîner, en allant
-s'asseoir auprès de lui, et en lui frappant amicalement
-sur la cuisse,&mdash;on dit donc que tu te présentes
-à l'Institut&hellip; Comment! nous allons avoir un ami qui
-a encore des cheveux avec des palmes vertes?&hellip; Merci!
-de la chance&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!&mdash;dit Garnotelle,&mdash;je me présente&hellip;
-mais voilà tout&hellip; Je sais que je n'ai aucune chance&hellip; que
-je suis tout à fait indigne&hellip; Mon Dieu! ce sont mes
-camarades&hellip; On m'a un peu forcé la main&hellip; Oh! je
-ne serai pas nommé&hellip; Mais enfin, je l'avoue, je serais
-très-content, très-flatté, si tu veux, que mon nom
-fût sur la liste des candidats&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras&hellip;
-Farceur, va! laisse-moi donc tranquille&hellip; Tu as des
-chances, des chances&hellip; Tu ne te figures pas toutes tes
-chances, tiens!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les
-dire? tu m'obligeras&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Voici&hellip; D'abord, mon cher, tu n'es pas savant&hellip;
-Très-bon&hellip; excellent&hellip; L'Institut, ça lui va&hellip; Rien à
-craindre&hellip; Pas d'articles dans la <i>Revue des Deux
-Mondes</i>, pas même une brochure de cinquante centimes
-sur la fabrication des couleurs&hellip; Tu sais cela
-aussi bien que moi: un monsieur qui écrit&hellip; l'Institut,
-jamais! Et d'une&hellip; Comme orateur, tu ne tires
-pas des feux d'artifice&hellip; tu es tempéré comme métaphores&hellip;
-tu causes même mal&hellip; Encore très-bon,
-ça! Tu serais brillant dans les salons, tu ferais de
-l'effet, de l'esprit, du bruit, des mots, pour défendre
-l'Institut&hellip; Très-mauvais! Tu manquerais à la gravité
-de sa cause, tu compromettrais la solennité du
-corps&hellip; Du sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut&hellip;
-et ce que tu as de naissance&hellip; Et de deux! Tu ne travailles
-pas dans la solitude&hellip; Encore une très-bonne
-note&hellip; Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre,
-indépendant, pas soumis&hellip; Le monde où tu vas, parfait!
-On n'y a jamais dit un mot contre l'Institut, c'est connu&hellip;
-Et puis, encore une bonne chose, ce n'est pas du monde
-qui tire trop l'&oelig;il&hellip; Tu l'as très-bien choisi&hellip; Voilà
-quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne
-parle pas trop de toi&hellip; une chance de plus&hellip; Ah ça!
-qu'est-ce qui te manque, je te demande un peu? Tout, tu
-as tout!&hellip; Voyons, tiens&hellip; tu ne montes pas à cheval&hellip;
-Très-important&hellip; Si l'on te voyait cavalcader, tu comprends&hellip;
-Tu n'es pas d'une élégance exagérée&hellip; Enfin,
-tu n'as pas un chic de gentleman&hellip; tu n'es pas même&hellip;
-je te dis cela entre nous&hellip; tu n'es pas même, Dieu
-merci pour toi, d'une propreté à effrayer,&mdash;fit Anatole
-en lui mettant le doigt sur des taches de son
-collet d'habit.&mdash;Ah! si tu n'appelles pas tout cela des
-chances!&hellip; Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer,
-rien dans toute ta personne qui soit voyant&hellip; tu
-ressembles à tout le monde, des pieds à la tête&hellip; tu es
-arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du
-tout&hellip; et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra
-pas de toi!&hellip; Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!</p>
-
-<p>&mdash;Tu es très-amusant,&mdash;dit Garnotelle d'un air
-piqué.</p>
-
-<p>&mdash;Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection
-d'un bonhomme de là, qui voit dans le charmant garçon
-qui se présente le mari futur de mademoiselle sa fille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il n'y a rien de fait,&mdash;dit vivement Garnotelle,
-tout étonné de ce que savait Anatole,&mdash;et je te
-prierai de ne pas parler d'une personne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Charmante!&hellip; mais pas jolie, à ce qu'on dit&hellip; Oh!
-je la laisse! oh! je la laisse!&hellip;&mdash;fit Anatole avec une
-intonation de Sainville; et il se versa le second verre
-d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, les
-poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait
-que la nièce d'un membre de l'Institut que tu serais
-encore un veinard, et un joli! Il y a des camarades&hellip; et
-qui étaient forts&hellip; qui n'ont jamais pu arriver à s'approcher
-de l'Académie autrement que par des femmes qui
-connaissaient du monde de la boutique, et qui assistaient
-aux grandes séances&hellip; Mais toi&hellip;</p>
-
-<p>Garnotelle fit un geste d'impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! mon cher, est-ce que tu me crois assez
-bête pour que je ne trouve pas ça tout simple&hellip; qu'un
-beau-père tâche de repasser sa contre-marque à son
-gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de lui,
-sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés&hellip;
-C'est même dans les lois de la nature, tu ne
-trouves pas? Autrefois, on avait des idées bêtes dans ce
-corps de vieux immortels: ils se figuraient qu'un artiste
-était fait pour vivre pour l'art&hellip; Un jeune artiste qui se
-mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour
-eux un <i>habile</i>, un <i>monsieur</i>&hellip; Mais aujourd'hui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi&hellip;&mdash;fit
-Garnotelle, avec une certaine animation, en lui coupant
-la parole,&mdash;tu es un blagueur! La blague t'a
-mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des
-blagues!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes assommant, Anatole,&mdash;dit Manette.&mdash;Vous
-êtes toujours à tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas,
-Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se dispute&hellip; C'est si bon
-d'être un peu tranquille, après son dîner&hellip; à causer
-gentiment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!&mdash;fit
-Anatole.&mdash;Eh bien! quoi, parce qu'on bave un peu sur
-ses contemporains?&hellip; Et puis ça l'amuse, Garnotelle&hellip;
-N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux Garnotelle?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXII</h2>
-
-
-<p>Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole
-s'était effacé devant elle, et il avait mis la plus aimable
-bonne grâce à lui céder la direction de l'intérieur, cette
-espèce de rôle de gouvernante que peu à peu il s'était
-laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en
-avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir
-d'elle par des soins, des attentions, une sorte de petite
-cour.</p>
-
-<p>Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon
-de tempérament amoureux et de nature insinuante.
-Prompt à s'enflammer en dessous, habile à se glisser
-sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les coins,
-un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs
-à petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un
-jour devenir dangereux. Il se chauffait aux femmes
-comme au feu des autres, et il s'acoquinait près des
-maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans leur
-atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple.
-Dans la vie, il ne s'était guère connu la propriété de
-rien, il avait toujours un peu vécu d'une existence à
-côté, et l'amour auquel il assistait, et qui se passait près
-de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien que
-la soupe qu'on mange avec un camarade.</p>
-
-<p>Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes
-les femmes rencontrées ainsi par lui en demi-ménage
-avec un homme: un <i>désireur</i>. Et Manette ne manqua
-pas d'être flattée de cette adoration humble, muette,
-contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement
-d'un domestique. Un jour, comme on revenait de la
-campagne, où l'on avait été en bande, elle s'amusa
-beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au beau
-Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée
-d'une façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis
-s'en était indigné au nom de Coriolis qui n'avait rien vu;
-et l'ivresse lui enlevant un instant sa peur naturelle et
-foncière des coups, il était entré dans une frénésie
-d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu
-l'amant de la femme d'un ami. Au reste, cet accès de
-jalousie et de courage dura peu: dégrisé le lendemain,
-il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un mouvement
-dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout
-bas, en en riant tout haut.</p>
-
-<p>Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis,
-qu'Anatole d'ailleurs était le dernier homme avec
-lequel elle l'eût trompé, un homme qu'elle mésestimait
-pour son peu de talent, et surtout pour son peu de notoriété
-artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce
-pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait
-eu pour lui des yeux indulgents, des pardons de camarade.
-Maintenant elle voyait tous ses mauvais côtés. Elle
-lui trouvait des expressions, des mots, des manières abjectes,
-populacières, qui la dégoûtaient comme les taches
-de sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la
-femme de basse classe, ses dédains pour tout ce qui ne
-joue pas le <i>distingué</i>, elle finit par le prendre en grippe
-et en mépris. Elle ne lui pardonna plus rien, pas même
-de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se soulevèrent
-contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût
-aspirer à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps,
-honteuse au fond, humiliée, enragée de la persistance de
-cet amoureux patient qui continuait à faire le gentil et
-l'aimable, avec l'air de ne rien demander et d'attendre.</p>
-
-<p>Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole,
-le besoin qu'il avait de sa bonne humeur, elle dissimulait
-tous ses méchants sentiments. De temps en temps
-seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et
-sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait
-et faisait redescendre Anatole à l'humble place qu'il
-avait dans la maison, à l'infériorité et au parasitisme de
-sa position.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXIII</h2>
-
-
-<p>A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour
-les bains de mer.</p>
-
-<p>Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée
-d'un tableau.</p>
-
-<p>C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août,
-vers les six heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant
-sur la mer, fait remonter de chaque vague les feux
-d'un miroir brisé, et jette dans l'air plein de reflets une
-réverbération où les couleurs s'allument avec des vivacités
-de fleurs.</p>
-
-<p>Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri
-d'ombre de deux cabanes de bain posées à angle droit,
-un baigneur aux formes athlétiques, en chemise de flanelle
-rouge violacée par la mer et noircie de mouillure à la
-ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés s'enfonçant
-dans le sable, auprès de Normandes assises, en
-jupons noirs et en tricots noirs, le bonnet de coton tout
-blanc sur leurs figures au teint de pomme, aux yeux
-d'avoués. De là partait le chemin de planches, menant
-les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du
-tableau comme des corbeilles d'enfants renversées: des
-grappes, des tas de jolis bébés, à moitié enterrés dans
-les trous que creusaient leurs petites bêches et leurs
-grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures
-blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds,
-de mollets nus, de jupons aux dents de dentelles, de
-chapeaux de petit marin, de tabliers pleins de coquillages,
-de petites mains faisant des gâteaux de sable dans
-des bols russes, de robes blanches au gros chou de
-rubans dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient
-deux petits garçons voués au Sacré-C&oelig;ur, qui, tout en
-rouge des bottines à la casquette, semblaient montrer là
-de la pourpre d'église.</p>
-
-<p>Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se
-levait un groupe de jeunes gens tout habillés de velours
-noir, et dont les courtes braies laissaient à découvert
-des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur des parasols
-de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec
-deux jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur
-leurs burnous leurs cheveux encore un peu pleurants et
-moites de la lame du matin; et l'une des deux, tenant
-de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait
-sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure
-annelée, qu'elle frottait, la tête un peu renversée,
-en se balançant doucement, contre le chanvre vibrant.</p>
-
-<p>Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de
-chaises adossées contre le front des cabanes de bains,
-et qui allongeaient presque jusqu'au fond de la toile la
-perspective des toilettes.</p>
-
-<p>Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant
-sur les visages, les poitrines, les épaules, étaient
-assises les baigneuses de Trouville. Le pinceau du peintre
-y avait fait éclater, comme avec des touches de joie,
-la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer,
-la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces
-dernières années, cette Mode, prise à toutes les modes,
-qui semble mettre au bord de l'infini un air de bal
-masqué dans un coin de Longchamp. Tout se mêlait, se
-heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les saute-en-barque
-aux caracos, les mantelets de dentelle noire
-à des vestes de jockey, les transparents de mousseline
-aux vareuses coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry
-aux paletots de cachemire agrémentés de soies du Thibet.
-Çà et là, s'apercevait quelque joli détail: un bout de
-pied sur un barreau de chaise montrait un bas écossais,
-un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des
-lueurs d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs,
-la plume ocellée d'un paon ou l'aile mordorée d'un faisan
-courait sur un chapeau, un peigne d'or à lentilles de
-corail mordait la tête d'une brune, de grands pendants d'or
-remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée
-le matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la
-grosse et riche bijouterie des agrafes normandes, brillaient
-sur de coquettes roulières rayées.</p>
-
-<p>En avant des chaises s'étendait la plage avec son
-sable piétiné et plein d'enfoncements de pas, la plage
-humide, brunissant vers la mer, et coupée de <i>naus</i> où
-se noyaient des morceaux de ciel.</p>
-
-<p>Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui
-se réchauffait du frisson du bain, des promeneuses caressées
-de leur voile, la robe troussée sur la jupe rouge,
-et découvrant leurs hautes bottines jaunes. D'autres
-marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et
-coquette sur une grande canne, enveloppées les unes et
-les autres de ce flottement d'étoffes, de ce voltigement
-de rubans par derrière que fait la brise de la mer. Et là
-encore, des fillettes déchaussées, les jambes nues et
-hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants
-de la plage. Puis, sur des chaises groupées et semées,
-de petites sociétés ramassées faisaient ces taches de
-pourpre et de blanc, ces taches franches, brutales,
-criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans l'aveuglante
-et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du
-ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin,
-un vieux cheval ramenait au galop une cabane à flot;
-plus loin encore, au delà de la dernière <i>nau</i>, avec cette
-touche nette et ce piquage de ton que l'horizon de la
-mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent,
-se détachait une folle cavalcade d'enfants sur
-des ânes. Et tout au bout de la plage, au bord de l'écume
-de la première vague, tout seul, un vieux petit curé
-s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en longeant
-l'immensité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXIV</h2>
-
-
-<p>Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville,
-Anatole avait eu l'étonnement de voir changer la
-manière d'être de Manette avec lui. La femme désagréable,
-froide et dédaigneuse, le tenant à distance,
-était peu à peu devenue douce, prévenante, aimable.
-Coriolis revenu, elle continua à parler à Anatole, à faire
-attention à lui, à le traiter en ami de la maison. Et il
-semblait à Anatole que chaque jour la bonne camaraderie
-de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de
-familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper
-d'elle. Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes
-dont elle le frôlait, dans les longs silences à l'atelier,
-dans ces heures où elle l'enveloppait d'elle-même sans
-lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette femme
-lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de
-ce vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait.</p>
-
-<p>Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à
-l'atelier:&mdash;Tiens! Coriolis n'y est pas?&mdash;fit-il en
-trouvant Manette seule.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'ai pas entendu rentrer,&mdash;répondit Manette.</p>
-
-<p>Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui&hellip;
-Voyons, faites-moi une cigarette&hellip; et mettez-vous
-là&hellip; là&hellip;</p>
-
-<p>Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée
-dans une pose dénouée et vaincue par la paresse du
-Midi, elle ne se retira pas assez pour qu'Anatole n'eût
-pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la fois
-renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec
-un mouvement qui faisait bâiller un peu son peignoir
-négligemment déboutonné d'en haut, elle passait, de
-temps en temps, sur le commencement de rondeur et
-l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du
-bout de ses doigts.</p>
-
-<p>Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas,
-elle n'avait pas l'air de penser qu'il fût là. Rien d'elle
-ne s'occupait de lui. Et cependant, il paraissait à Anatole
-que jamais il n'avait été si près de la minute d'un
-caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix
-avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès
-d'elle, sa jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de
-son corps, son abandon de rêve, le joli jeu animé des
-muscles de ses bras à demi nus, sa main laissant pendre
-sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente
-de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre
-tendre allongeant l'ombre de ses paupières sur le bleu
-adouci de ses yeux, ces passes lentes, errantes, dont
-elle promenait le chatouillement sur sa gorge, tout apportait
-peu à peu à Anatole ces séductions de volupté
-muette avec lesquelles la femme allume et sollicite,
-sans un mot, sans un sourire, rien qu'avec la tentation
-de sa mollesse et de son silence, l'audace des sens de
-l'homme.</p>
-
-<p>Un moment, il voulut s'arracher de là. Mais son regard
-rencontra le regard de Manette, un de ces regards
-troublants qui laissent tout lire, une provocation, un
-défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair&hellip;</p>
-
-<p>D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut
-l'enlacer; mais Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta
-net par un éclat de rire, au milieu duquel elle cria
-deux ou trois fois:&mdash;Coriolis!</p>
-
-<p>Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au
-visage l'insulte de ce rire forcé de comédienne qui la
-secouait toute, et faisait onduler son peignoir autour
-d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quoi?&mdash;fit en entrant Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Elle le savait rentré,&mdash;se dit Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?&mdash;reprit Coriolis intrigué de
-l'air penaud de son ami, du rire interminable de Manette,
-et ne sachant trop quelle figure faire entre eux
-deux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher,&mdash;ricana Manette,&mdash;tu as un ami
-qui est galant aujourd'hui&hellip; mais galant!&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'interrompit pour pouffer encore.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! une plaisanterie&hellip;&mdash;fit Anatole en cherchant
-son air le plus naturel; et il rougit.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement&hellip; certainement&hellip; une plaisanterie,&mdash;et
-Manette tapota enfantinement les joues de Coriolis.</p>
-
-<p>Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait
-empoisonner, une arme traîtresse en réserve pour
-combattre et tuer quand elle voudrait l'amitié de c&oelig;ur
-de Coriolis pour Anatole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXV</h2>
-
-
-<p>Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville.
-Le peintre n'avait pas voulu seulement y montrer des
-costumes: il avait eu l'ambition d'y peindre la femme
-du monde telle qu'elle s'exhibe au bord de la mer, avec
-le piquant de sa tournure, la vive expression de sa coquetterie,
-l'osé de son costume, le négligé de sa robe et
-de sa grâce, l'espèce de déshabillé de toute sa personne.
-Il avait voulu fixer là, dans ce cadre d'un pays de la
-mode, la physionomie de la Parisienne, le type féminin
-du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures évaporées,
-frêles, légères, presque immatérielles de la vie
-factice, ces petites créatures mondaines, pâles de nuits
-blanches, surmenées, surexcitées, à demi mortes des
-fatigues d'un hiver, enragées à vivre avec un rien de
-sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame
-qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions,
-les lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques,
-les raffinements de traits, ce qu'on pourrait
-appeler l'exquis et le suprême de la femme délicate, il
-avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans l'attitude,
-la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice
-de gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de
-plaisir ou d'ennui de toutes ces femmes épanouies à
-l'air salin, au vent de la côte, paresseuses et revivantes
-comme des plantes au soleil. De jolies convalescentes
-au milieu des énergies de la nature,&mdash;c'était le contraste
-qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux,
-de toutes ces marques de petits talons de Cendrillon
-semés sur la plage, les figures qu'elles font rêver.</p>
-
-<p>Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis
-dans son tableau exposé chez un grand marchand de la
-rue Laffite.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXVI</h2>
-
-
-<p>Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et
-de ses amertumes, l'espèce d'habitude sauvage qui lui
-faisait dévorer, sans rien dire, le chagrin comme la maladie,
-Coriolis resta, presque un mois, après l'humiliation
-de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan,
-fumant, ne faisant rien.</p>
-
-<p>Au bout d'un mois de ce <i lang="it" xml:lang="it">far niente</i> rageur, il empoigna
-une grande toile, et se mit à la brouiller impétueusement
-d'un charbonnage rehaussé de coups de craie.
-Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement et la
-confusion des lignes, des contours, des accentuations,
-des repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble
-roulant des formes, il commença à sortir comme
-l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, d'un
-vieillard.</p>
-
-<p>Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta
-quinze jours, enfermé, seul, n'y voulant personne. Le
-matin, il allumait lui-même son poêle pour être prêt au
-travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las, épuisé, avec
-ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues
-éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.</p>
-
-<p>&mdash;A demain,&mdash;dit-il un soir à Manette et à Anatole
-en se levant de table pour aller dormir,&mdash;vous
-verrez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela,&mdash;leur dit-il brusquement le lendemain
-devant sa toile; et il se jeta derrière eux, sur le
-divan, dans l'ombre.</p>
-
-<p><i>Cela</i>, voici ce que c'était.</p>
-
-<p>Dans un arrangement qui rappelait un peu <i>le Pâris et
-l'Hélène</i> de David, se voyait un couple de grandeur nature:
-une jeune fille nue au bord d'un lit, sur laquelle
-se penchait, avec des bras de désir, la passion d'un vieillard.
-D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la
-première innocence de sa forme, sa première splendeur
-blanche, une gorge à demi fleurie, des genoux
-roses comme s'ils venaient de s'agenouiller sur des
-roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge,
-une de ces jeunesses divines de femmes que Dieu semble
-faire avec toutes les beautés et toutes les puretés
-comme pour les fiancer à l'amour d'une autre jeunesse;
-de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la laideur
-de l'argent, la laideur des cupidités basses et des
-stigmates ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée,
-abjecte, de ce que la Banque met sur la face de la Vieillesse,
-la voracité de l'Usure dans le Million, ce que la
-caricature physiologique de notre temps a saisi au vif,
-élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance
-du dessin.</p>
-
-<p>Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand
-désir triste, presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse
-qu'on voit dans l'ombre des vieux tableaux soupirer
-après la nudité d'une Suzanne. Il était l'amoureux
-sinistre peint par le mot des femmes: «<i>un vieux</i>». On
-voyait en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces
-derniers appétits presque féroces de la fin des sens,
-le goût des amours qui tournent en affaires de m&oelig;urs
-et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation de
-l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux
-sans cils, le hiatus d'une bouche édentée et humide, des
-morceaux de nudités effrayants et grotesques montraient
-ce monstre: un minotaure dans un roquentin,&mdash;le satyre
-bourgeois.</p>
-
-<p>Cependant la femme reposait tranquille, attendant,
-passive, sans se détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait
-pas; et elle paraissait livrer, avec l'habitude d'un
-métier, avec une indifférence ingénue, le rayonnement
-et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.</p>
-
-<p>Dans ce contraste de la femme et du monstre, du
-vieillard et de la jeune fille, de la Belle et de la Bête, le
-peintre avait mis l'espèce d'horreur de l'approche d'une
-blanche par un gorille. L'opposition était sans pitié, sans
-miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait
-qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste,
-s'étaient tendus pour faire la plus épouvantable, la plus
-révoltante, la plus sacrilége et la plus antinaturelle des
-antithèses. L'exécution en était presque cruelle. D'un bout
-à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée, avait
-voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de
-pinceau çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les
-chairs étaient rayées comme avec des griffes. Il y avait du
-rouge d'orage et de sang dans les rideaux de feu du lit,
-dans les flambées de la soie autour du corps de la femme.
-La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait
-avec son étouffement dans la chambre. Et des morceaux
-d'étoffes, rigides, tordus, serpentant, faisaient voir
-comme les redressements de lanières et les envolées
-sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements
-d'anges vengeurs&hellip;</p>
-
-<p>Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.</p>
-
-<p>Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces
-inspirations, des jours où il éprouve le besoin de répandre
-et de communiquer ce qu'il a de désolé, d'ulcéré au
-fond du c&oelig;ur. Comme l'homme qui crie la souffrance
-de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là
-l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses
-nerfs, de ses idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de
-tout ce qu'il a senti, souffert, dévoré d'amertume au contact
-des êtres et des choses. Ce qui l'a atteint, froissé,
-blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la vie, il
-ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page
-émue, saignante, horrible. C'est le débridement d'une
-plaie; c'est comme si dans un talent crevait le fiel, cette
-poche, chez certains génies, de certains chefs-d'&oelig;uvre,
-Il y a des jours où, sur son instrument, violon, ou tableau,
-ou livre, dans une création où frémit son âme,
-tout artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes,
-coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et
-du blasphème de crucifié; des jours où il s'enchante
-dans une &oelig;uvre qui lui fait mal, mais qui rendra ce mal
-qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son
-art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance,
-une vengeance de sa sensibilité à lui sur
-la sensibilité des autres&hellip; Coriolis était à un de ces
-jours-là.</p>
-
-<p>Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux,
-plantés là devant.</p>
-
-<p>Anatole finit par dire:</p>
-
-<p>&mdash;Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire
-cela?</p>
-
-<p>&mdash;Ça m'est venu,&mdash;dit simplement Coriolis.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de
-Coriolis était le bruit de Paris. La curiosité des gens
-d'art et des badauds s'allumait sur cette toile étrange à
-laquelle les commérages de la presse, les légendes du
-public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier
-fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs
-fous, un grand marchand de blanc, offrit de la
-toile l'argent que Coriolis en voudrait.</p>
-
-<p>Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie.
-Il voulut reprendre son esquisse. Il essaya d'y mettre la
-dernière main; mais sa fièvre était passée: il la laissa,
-et, au bout de quelques jours, il la retourna dans un
-coin contre le mur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXVII</h2>
-
-
-<p>La vie militante de l'art avait développé à la longue
-une singulière sensitivité maladive chez Coriolis. Pour
-souffrir, pour se faire malheureux, pour s'empoisonner
-les quelques bonnes heures de sa vie, il se découvrait
-une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de
-perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie
-semblaient s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle
-de l'existence. Les plus petits contre-temps, les riens
-fâcheux, les ennuis insignifiants prenaient, dans le noir
-et le mécontentement de ses idées, les proportions démesurées,
-le grossissement que leur attribuent trop souvent
-ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces
-âmes inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies
-en peine.</p>
-
-<p>Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices.
-Il avait des désirs d'enfant et de malade. Des
-velléités soudaines, des appétits lui venaient pour des
-choses dont la possession lui donnait le dégoût immédiat.
-Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour
-faire un repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait
-pas. Il l'emmenait dans de petits voyages de banlieue,
-dont il revenait furieux, exaspéré contre le pays, les
-hôteliers, le temps.</p>
-
-<p>Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se
-dissipaient qu'au milieu de la journée. Presque rien ne
-l'intéressait plus, en dehors de lui-même. Le cercle de
-son intérêt se rétrécissait chaque jour. Les autres, peu
-à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il n'avait
-plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient,
-qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient
-quelque chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans
-l'étroite personnalité de son moi, avec cette absorption
-entière, avec cet égoïsme profond et absolu, carré et
-résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme
-né sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive
-affectuosité, et dont la surface d'insensibilité
-avait été déjà remarquée à l'atelier, chez Langibout, la
-dureté finissait par se montrer dans une rudesse âpre,
-presque sauvage.</p>
-
-<p>Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à
-peu l'amertume de sa carrière. Dans le découragement,
-le mécontentement de ses &oelig;uvres, avec un regard aiguisé
-par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux autres les
-cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le
-conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau,
-mettait le doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit
-juste. «Un casseur de bras», disaient de lui les ateliers
-qui l'avaient baptisé: <i>Découragateur</i> II, en lui donnant
-la seconde place après Chenavard. Aussi, presque peureusement,
-s'écartait-on de lui comme d'un confrère
-dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art,
-glaçant l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée,
-capable de dégoûter de la peinture le peintre le
-mieux doué.</p>
-
-<p>Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude
-et ne voyait avec plaisir que deux ou trois intimes,
-avait encore provoqué cet éloignement par son acuité
-d'esprit, la teinte d'ironie mordante particulière aux
-créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail et
-d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses
-lèvres, maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes,
-ses dégoûts, ses colères d'artiste s'exhalaient en
-paroles fielleuses, en traits empoisonnés. Sur les camarades
-qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il n'estimait
-pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule
-mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de
-la langue du peintre à la barbarie fine d'une observation
-de femme, avec des mots qui ne se pardonnaient pas,
-comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés
-au vif des vanités saignantes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXVIII</h2>
-
-
-<p>Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.</p>
-
-<p>Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti
-dans ses entrailles cette révolution qui fait les pères et
-qui semble ouvrir un nouveau c&oelig;ur dans le c&oelig;ur de
-l'homme. Devant l'enfant qui n'était qu'un «petit», une
-forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à
-demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir
-et remuer en lui. Il était resté froid à cette vie qui semble
-continuer la vie f&oelig;tale, à ces mouvements encore embryonnaires,
-à ce regard à peine né des enfants dans
-leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante
-des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des
-mères. Mais quand ce petit corps commença à se modeler
-comme sous l'ébauchoir de François Flamand, quand
-ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en
-s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis
-avait vues à des enfants maures, quand cette figure
-prit, sous les frissons de ses petits cheveux, l'expression
-d'un amour de tableau italien, quand la beauté, la beauté
-du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque
-déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste
-s'éveilla en même temps chez le père.</p>
-
-<p>Son fils était véritablement un de ces enfants dont une
-naïve expression populaire dit qu'ils sont beaux comme
-le jour, un de ces enfants dont le teint, les mouvements,
-les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de s'épanouir
-dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait
-cette douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau
-appelant la caresse de la main comme une peau de petite
-fille. Ses petits cheveux, frisés en toison, des cheveux
-de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de poussière
-au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont
-l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses
-yeux, sur ses tempes, jouaient des transparences de
-nacre. Son grand petit front tout pur, sans nuage et sans
-pensée, semblait plein du rien auquel rêvent délicieusement
-les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et
-de ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux
-d'enfant d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés
-vers les coins, des yeux qui, par instant, lui remplissaient
-le visage. L'ébauche d'un nez arabe s'apercevait
-dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en
-avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della
-Robia; elle était petite avec un rire large qui inondait
-l'enfant de rire. Ses petits bras bien faits, ronds et
-pleins, faisaient de jolis gestes. Il remuait de la grâce
-dans ses petites mains.</p>
-
-<p>Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement
-d'une chemise et d'un collier de corail; et quand,
-habillé ainsi, par terre, sur un tapis, le petit garçon
-se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses câlineries,
-ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir
-de sa mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits
-pieds se cherchant pour s'embrasser, sa chair, sa peau
-ferme et douce sortant de la blancheur écourtée de la
-toile.</p>
-
-<p>Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux
-venus, confiant, les bras tendus, avec l'avance d'un
-baiser dans la bouche. Il donnait le plaisir d'un objet
-d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du Corrége,
-l'<i>Enfant à la Tortue</i> de Decamps, il évoquait à la
-fois tous ces types charmants de l'enfance anglaise, de
-l'enfance turque, de l'enfance divine.</p>
-
-<p>Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant
-une minute sur ses genoux, et que, glissé sur les coussins
-du divan, il dormait, les cheveux ébouriffés, la
-mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où ses
-petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on
-fût à côté du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit
-endormi qui avait la respiration du ciel dans la bouche
-ouverte et le coup d'aile des songes de Paradis sur ses
-paupières chatouillées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXIX</h2>
-
-
-<p>Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme
-autrefois. Le froid de la gêne s'y glissait, le souvenir
-des jours heureux, fous et jeunes, y semblait mort avec
-l'écho des bonds de Vermillon, et le passé paraissait s'y
-effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière
-fait peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air
-de la maison et des gens un commencement de détachement
-et de séparation. La vie commune du trio avait
-perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier
-éloignement des personnes qui se fait tout doucement,
-avant qu'elles ne se quittent. Manette avait des
-mutismes guindés, du sérieux de projets de femme sur
-la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait
-pas dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise
-pesait sur les réunions; Anatole n'avait plus le courage
-d'être Anatole. Son esprit était contraint. Le blagueur
-pesait ses mots, retenait ses gamineries et craignait
-l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa
-familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions
-qui le renfonçaient, sous leur intimidation, dans
-le faux de sa position. Chacun se tenait sur la réserve,
-les paroles s'arrêtaient, des silences tombaient, de grands
-silences froids qui mettaient au-dessus des têtes la menace
-muette d'un grand changement.</p>
-
-<p>Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et
-Coriolis repassaient les jours, tout pleins du présent
-seul, où ils ne croyaient pas se quitter. Ils comprenaient
-que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans qu'ils
-sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain
-qui ne les verrait plus ensemble; et lâches devant cette
-idée, aucun des deux n'osait la dire à l'autre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXX</h2>
-
-
-<p>Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement
-de Coriolis.</p>
-
-<p>Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner
-dans ce siècle la carrière et la vie des grands
-peintres de la vie moderne. Il était dévoré de cette fièvre
-de déception, de cette désolation intérieure que Gros
-appelait «la rage au c&oelig;ur». Il souffrait de la douleur
-suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent
-la fin de leur chemin en serrant dans leurs entrailles
-les blessures reçues de leur temps. A côté des autres,
-au milieu de tant de contemporains qu'il voyait comblés,
-gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée,
-courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés
-sous le viager de la gloire, le laurier de la réclame, le
-<i>Divo</i> qu'on ne donne qu'aux morts, il se sentait né sous
-une de ces malheureuses étoiles qui prédestinent à la
-lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent
-à la contestation, ses &oelig;uvres et son nom à la dispute
-d'une bataille. L'épreuve était faite, l'illusion n'était
-plus possible: tant qu'il vivrait, il était destiné à n'être
-pas reconnu; tant qu'il vivrait, il ne toucherait pas à
-cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec tous ses
-efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée
-avec ses espérances.</p>
-
-<p>Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis,
-et dans de sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient
-le découragement des mélancolies suprêmes que roulait
-à la fin Géricault, il se laissait aller à un sentiment
-affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire, lui
-montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au
-delà de sa vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée
-et presque le souhait de mourir, comme sur la promesse
-et la tentation des justices de la Mort, des réparations
-de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art
-attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,&mdash;qu'ils
-hâtent quelquefois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXI</h2>
-
-
-<p>Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à
-l'enfoncer dans le travail, la lassitude, le brisement d'une
-espèce d'art mécanique. Il lui venait comme une manie
-de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant faire à
-Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son
-absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout,
-du repas, du cigare, l'espèce d'effacement du temps
-qu'elle faisait dans sa vie. Penché sur sa planche, à gratter
-le cuivre, à découvrir, sous les tailles et les égratignures,
-l'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées.
-Et c'était comme une suspension momentanée de
-sa vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce
-de congestion qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce
-vide qu'il se sentait dans le cerveau à la place du chagrin.</p>
-
-<p>Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui,
-selon le degré, la température, des lois inconnues, une
-chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche,
-faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son
-style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère
-et de sa chimie magique. Il était enlevé à lui-même
-quand, baissé sur les fumées rousses, les bulles d'air
-crevant à la surface, il suivait dans l'eau mordante les
-changements du cuivre, ses pâlissements, les bouillonnements
-verts qui moussaient sur les traits de la pointe.
-Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une
-hâte à sortir, et d'un pas affairé qui coupait les queues
-des petites filles à la porte des fritureries, il se dépêchait
-d'arriver, sa planche sous le bras, tout en haut de la
-rue Saint-Jacques.</p>
-
-<p>Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine
-d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des
-ficelles des langes de laine pour l'impression, devant une
-presse à grandes roues, dans le silence de l'atelier ayant
-pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le
-papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations
-d'un coucou, les coups de la presse à satiner
-qu'on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la
-main noire du tireur encrant et chargeant sa planche
-sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant
-avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc
-d'Espagne, la passant sous le rouleau, serrant la presse,
-tournant la roue et la retournant. Il était tout entier à ce
-qui allait se lever de là, à ce tour de roue, la fortune de
-son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des
-mains de l'ouvrier.</p>
-
-<p>Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec
-une sorte de prostration, un épuisement physique et
-moral comparable à celui d'un joueur sortant d'une
-nuit de jeu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXII</h2>
-
-
-<p>Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion
-de poitrine, il retoussait un peu; l'été, les chaleurs de
-juillet emportaient ce rhume. Mais cette année-là, sa
-toux, irritée peut-être par les émanations de l'eau-forte
-dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista
-tout l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida
-à prendre, sur les instances de Manette, ne l'en
-débarrassa pas.</p>
-
-<p>Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir
-aucun danger dans son état, son médecin, défiant, par
-expérience, de la délicatesse des poitrines de créole, lui
-conseilla de ne pas rester dans le froid et l'humidité de
-Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque
-bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année,
-quelque pendant à son <i>Bain turc</i>. Coriolis s'emportait
-à cette idée de voyage, y opposait une résistance presque
-colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, que toutes
-ses études étaient maintenant là, qu'il avait de grandes
-choses en tête.</p>
-
-<p>Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il
-continuait à souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent,
-il était forcé de passer des journées au lit. Et dans les
-soins qui penchaient Manette sur son amant couché, dans
-l'intimité, ce tête-à-tête confidentiel, ce rapprochement
-de petits secrets que fait la maladie entre le malade et
-la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit
-des paroles basses qui l'écartaient, l'éloignaient de son
-ami, des conversations qui se taisaient à son approche,
-des espèces de consultations mystérieuses, des signes
-furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler
-de lui, et qui s'en cachaient.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXIII</h2>
-
-
-<p>Manette s'était levée de table pour aller coucher son
-enfant. Coriolis touchait à des objets sur la nappe, les
-reposait comme il les avait pris, sans y penser, regardait
-de temps en temps Anatole, et ne disait rien.</p>
-
-<p>Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait
-mal à l'aise sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de
-vouloir lui parler et de ne pas oser. Il avait le pressentiment
-d'une mauvaise nouvelle, dure à dire pour Coriolis,
-cruelle à entendre pour lui-même.</p>
-
-<p>Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et
-décidés avec lesquels on ramasse son courage, et d'une
-voix qui se pressait pour en finir plus tôt:</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me
-pèse&hellip; Je me lève tous les matins en me disant: Je lui
-dirai aujourd'hui&hellip; Et puis, c'est plus fort que moi&hellip;
-Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste
-là&hellip; c'est que ça me coûte, vrai&hellip; Enfin, je quitte Paris,
-voilà&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu quittes Paris, toi?&mdash;fit Anatole tout abasourdi
-sous le coup.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! parbleu,&mdash;reprit Coriolis,&mdash;si nous n'étions
-pas tant de monde&hellip; l'enfant, deux domestiques&hellip; je
-t'aurais bien emmené, tu comprends&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Complet!&hellip; oui, je comprends&hellip; La plaque est
-relevée comme dans les omnibus&hellip; C'est vrai qu'on ne
-peut pas me prendre sur les genoux, j'ai passé l'âge&hellip;&mdash;répondit
-Anatole sur un ton de bouffonnerie
-presque amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié
-dans sa voix:&mdash;Est-ce que tu te sens plus souffrant?</p>
-
-<p>&mdash;Oui et non&hellip; C'est-à-dire que certainement, depuis
-quelque temps, ça ne va pas comme je veux&hellip; Mais
-ce n'est pas ça&hellip; Au fond, vois-tu, il y a un grand embêtement
-dans mon affaire&hellip; Je ne sais pas où j'en suis
-de ma carrière, de mon talent, de ma peinture&hellip; Va, ça
-vaut une maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on
-souffre assez&hellip; Je croyais avoir trouvé le <i>moderne</i>&hellip; A
-présent, je n'y vois plus ce que j'y voyais&hellip; et peut-être
-que ça n'y est pas&hellip; J'ai besoin de repos, de recueillement&hellip;
-Ça me tue, cette maudite température de fièvre
-de Paris&hellip; Je resterai un an&hellip; Nous allons à Montpellier&hellip;
-C'est Manette qui a eu cette idée-là&hellip; Je t'assure,
-c'est une bonne idée&hellip; La pauvre fille! c'est du dévouement,
-car la vie ne sera pas bien amusante pour elle&hellip;
-Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins&hellip; Et
-puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la
-Camargue, où je veux faire des études&hellip; Oh! ça me fera
-beaucoup de bien&hellip; Je voulais te prévenir plus tôt&hellip;
-Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle avant&hellip;
-parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la
-peine de te faire cet ennui-là pour rien&hellip; Et puis, nous
-n'avons été tout à fait décidés que ces jours-ci&hellip; C'est
-égal, mon vieux, quand on a vécu ensemble comme
-nous, on ne se quitte pas comme on plie ça!</p>
-
-<p>Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, je ne pars pas pour la Chine&hellip; Et quand je
-reviendrai, rien ne nous empêchera de recommencer
-ces si bonnes années-là, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux
-était à jamais finie, et que c'était un dernier adieu qu'il
-faisait ce soir-là à la grande amitié de sa vie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais,&mdash;reprit-il,&mdash;je ne puis te laisser comme
-ça sur le pavé&hellip; sans un sou&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'ai ma chambre&hellip; j'ai le temps de me retourner&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je vais te dire&hellip;&mdash;fit Coriolis d'un ton
-embarrassé,&mdash;nous avions, tu sais, encore une année
-de bail&hellip; Eh bien! Manette a trouvé moyen de relouer&hellip;
-Elle a tout arrangé&hellip; Il y a un marchand qui doit venir
-prendre les meubles&hellip; Par exemple, tu sais, les tiens&hellip;
-ceux de ta chambre&hellip; tu me feras plaisir de les garder&hellip;
-Oui, je me remeublerai&hellip; Nous renvoyons aussi les
-domestiques&hellip; Manette a trouvé des parentes qui ne sont
-pas heureuses, des cousines à elle&hellip; Nous serons cent
-fois mieux servis&hellip; Mais voyons, ce n'est pas tout cela,
-qu'est-ce qu'il te faut?</p>
-
-<p>&mdash;Rien,&mdash;dit en relevant la tête Anatole, blessé
-d'être ainsi chassé par la femme à peu près de la même
-façon que les domestiques étaient renvoyés.&mdash;Merci&hellip;
-J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait gagner,
-le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile&hellip;</p>
-
-<p>Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs
-avaient roulé dans ce grand trou de toutes les petites
-dettes d'Anatole, qui semblait se creuser sous tous les
-à comptes qu'il y jetait.</p>
-
-<p>&mdash;Bien vrai?&mdash;fit Coriolis soulagé, débarrassé de
-l'idée d'une lutte à soutenir avec Manette.&mdash;Ah! dis
-donc, tu sais, si tu avais des moments durs, si tu étais
-brûlé au <i>Spectre solaire</i>, tu peux tout prendre chez
-Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu&hellip; Voyons,
-qu'est-ce que tu vas faire?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas encore mort de faim&hellip; Je vais
-tâcher que ça continue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé
-paresser&hellip; j'aurais dû te faire travailler&hellip; Mais tu me
-faisais tant rire, que je n'ai jamais eu le courage&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et quand partez-vous?&mdash;demanda Anatole en
-l'interrompant.</p>
-
-<p>&mdash;Samedi&hellip; ou lundi&hellip; Et où en es-tu avec ta mère?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement&hellip; Voilà
-que nous allons nous quitter, ça suffit&hellip; parlons d'autre
-chose.</p>
-
-<p>Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait
-tous deux. Anatole avait pris au hasard un album sur
-une table et le feuilletait.</p>
-
-<p>&mdash;D'où est-ce, ça, dis donc?&mdash;demanda-t-il à
-Coriolis pour rompre le silence en lui montrant un croquis.</p>
-
-<p>&mdash;Ça?&hellip; Ah! c'est de mon voyage à Bourbon&hellip;
-quand j'y ai été, tu sais, avant mon retour d'Orient&hellip;</p>
-
-<p>Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie
-brisée, il voulait ressaisir son c&oelig;ur dans le
-passé, Coriolis se mit à raconter à Anatole ce qui lui
-était arrivé là-bas, aux colonies, avec des paroles qui
-s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où
-semblait tomber le souvenir un moment suspendu.</p>
-
-<p>Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune
-fille.&mdash;Figure-toi&hellip; elle écrivait un journal sur les
-bandes de papier de sa broderie&hellip; et elle attachait cela
-à la patte des oiseaux fatigués qui venaient se reposer
-sur le bateau&hellip; C'était si joli, cette idée-là, vois-tu&hellip;
-ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau,
-jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber
-quelque part comme du ciel, comme une lettre d'ange!&hellip;
-Tu sais, on ne sait pas comment on devient amoureux&hellip;
-Je fus très-bien reçu dans la famille&hellip; Elle avait une
-grande fortune&hellip; Mais il y avait une habitation&hellip; Il
-fallait mettre sa vie là, tout laisser, renoncer à la peinture&hellip;
-et je dis non.</p>
-
-<p>&mdash;Et ça finit ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;A peu près&hellip; Seulement, en me reconduisant au
-bateau, quand je partis, la nourrice de la jeune personne,
-qui m'avait pris en adoration, me donna un petit
-sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais beaucoup&hellip;
-Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés&hellip;
-un peu moins, heureusement, que je ne
-devais l'être à moi tout seul&hellip; C'est égal,&mdash;reprit
-Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié sérieux,&mdash;il
-n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là
-dans notre Europe&hellip;</p>
-
-<p>Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur
-lui-même où Anatole crut apercevoir le premier regret
-de l'amant de Manette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXIV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Mère Capitaine, auriez-vous un endroit à m'indiquer
-pour coucher pendant quelques jours?</p>
-
-<p>Anatole disait cela à la maîtresse d'un petit <i>bistingo</i>
-transféré de la rue du Petit-Musc au quai de la Tournelle,
-et qu'il avait décoré, dans le temps, de fresques
-épisodiques de la guerre d'Afrique et d'exploits de
-zouaves. Depuis ce travail, il ne passait guère devant le
-cabaret sans y entrer, y prendre une consommation et
-causer avec la mère Capitaine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, tiens, j'ai justement ton affaire,&mdash;fit
-madame Capitaine,&mdash;y a Champion, un honnête garçon
-qui vient ici, que tu le connais bien, que tu as bu avec
-lui, qu'il a une grande chambre, que ça lui ira comme
-un gant de t'en céder la moitié&hellip; C'est son heure, il va
-venir&hellip;</p>
-
-<p>Un sergent de ville parut, et après quelques mots de
-madame Capitaine, il alla à Anatole, lui dit que c'était
-une affaire faite, qu'il pouvait venir le soir même prendre
-l'air du «bazar», qu'il emménagerait son <i>biblot</i> le lendemain.
-Et s'attablant en face d'Anatole, il se mit à
-boire avec lui.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'en dix minutes, Anatole se trouva le
-locataire d'une moitié de chambre inconnue, dans une
-maison dont il ignorait jusqu'au quartier, et le compagnon
-de chambrée d'un individu dont il ne s'était
-même plus rappelé au premier moment l'état de sergent
-de ville.</p>
-
-<p>A minuit, les deux hommes passèrent les ponts,
-allèrent vers l'Hôtel de ville, arrivèrent à une petite rue
-derrière Saint-Gervais, où, dans le fond d'un marchand
-de vin, résonnait la musique nasillarde d'une vielle, avec
-l'accompagnement de la bourrée qu'elle jouait, scandé
-par des sabots. Là, à une petite allée noire, n'ayant que
-le filet blafard du gaz sur l'eau du ruisseau qui en sortait,
-ils entrèrent. Le sergent de ville alluma une allumette
-contre le mur; et ils se trouvèrent dans l'escalier,
-un escalier de briques sur champ, aux arêtes de
-bois.</p>
-
-<p>&mdash;Bigre!&mdash;fit Anatole,&mdash;ce n'est pas l'escalier du
-Louvre&hellip;</p>
-
-<p>Et il monta.</p>
-
-<p>Couché, il dormit avec l'admirable don qu'il avait de
-dormir partout, et aux côtés de n'importe qui.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? qu'est-ce qu'il y a?&mdash;fit-il à cinq heures du
-matin, en s'éveillant au bruit de la maison.&mdash;Qu'est-ce
-que c'est? Est ce qu'il y a des éléphants ici?</p>
-
-<p>&mdash;Ça?&mdash;fit Champion négligemment.&mdash;Ah! j'avais
-oublié de vous dire&hellip; C'est une maison de maçons, ici.
-Au jour, ils dégringolent&hellip; Il y a trois départs tous les
-matins&hellip;</p>
-
-<p>Au bruit des souliers des maçons se mêlait le bruit
-du bois qu'on sciait, des bûches qui tombaient, du feu
-qu'on soufflait pour la soupe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! on s'y fait,&mdash;reprit Champion,&mdash;demain
-tous n'entendrez plus rien. Moi, il faut que je file&hellip;</p>
-
-<p>Son camarade parti, le jour venu, Anatole regarda sa
-chambre, et quelque habitué qu'il fût à tous les logis,
-le lieu lui fit un petit froid. Du carrelage sur la terre
-battue, il ne restait plus que trois carreaux. La fenêtre
-était à guillotine et donnait sur un mur interminable
-qui montait à dix pieds devant. Au mur, un papier dont
-il était impossible de discerner la couleur, avait été arraché
-contre le lit, à cause des punaises, et remplacé
-par une grande tache blanche faite à la chaux. Là-dedans
-tombait un jour de cave avec toutes ses tristesses, ce
-qu'on appelle si bien «un jour de souffrance», une
-lueur où il n'y avait que la pauvreté du jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXV</h2>
-
-
-<p>A dix heures, il descendit pour découvrir un gargot, et
-tomba dans la rue, une rue étroite aux petits pavés, où
-il trouva des bornillons resserrant des entrées d'allées,
-le ruisseau libre lavant le pied des constructions en surplomb
-sur des rez-de-chaussées noirs et pleins de trous
-d'ombre. Il regarda ces maisons de moyen âge s'écartant
-en haut pour voir un peu de ciel, les bâtisses rapiécées
-par trois ou quatre siècles et laissant, sous leur plâtre
-d'hier, repercer les saletés de leur vieillesse, des croisillons
-voilés d'un morceau de calicot, de grandes fenêtres
-aux petits carreaux verdâtres faisant paraître tout hâves
-les enfants collés derrière, des appuis de bois où séchaient
-pendus des pantalons de toile bleue. De temps en temps,
-de petites filles allaient avec le bruit de sabots de ce
-quartier sans souliers. La cage d'un perruquier, qui fait
-tous les dimanches la barbe aux maçons, était accrochée
-en dehors de la boutique sur le mur, et rappelait, avec
-ses deux serins, une vieille rue abandonnée de province
-derrière un évêché. Au fond d'une petite cour, il vit
-comme un reste des journées de Juin dans un enfant
-qui faisait l'exercice avec un morceau de ferraille, coiffé
-d'un shako de militaire ramassé dans du sang.</p>
-
-<p>Ce pittoresque intéressa Anatole, qui aimait le caractère
-de la misère, les curiosités des recoins pauvres de
-Paris, et dont la badauderie allait instinctivement aux
-quartiers, aux habitudes, à la vie du peuple. Il s'amusa
-à se reconnaître; il alla le long des rez-de-chaussée où
-toutes sortes d'industries pour les pauvres étaient cachées
-et enfouies: il y avait des teintureries pour deuil,
-des boutiques de modes aux volets desquelles étaient
-accrochés des gueux en terre, des revendeurs à l'enseigne
-faite d'un sac d'où s'ébouriffait de la laine à matelas,
-des étalages de fleurs sous globe, de vieilles cages,
-de vieux lits de sangle, de vieilles lanternes de voiture,
-toutes sortes de friperies flétries et pourries coulant au
-ruisseau comme un fumier de brocantage. C'était des
-boutiques de taillandiers, à la forge allumée, des fabricants
-d'auges et d'outils de maçons, des boutiques de
-confection pour les hommes d'ouvrage, sur lesquelles était
-écrit en gros caractères: <i>Blouses, Sarreaux, Habillements
-de fatigue</i>. A côté d'un bureau de garçons marchands
-de vin, Anatole lut une annonce à moitié effacée de
-«repassage de chapeaux à cinq sous»; et il s'arrêta au
-coin de la rue à de vieilles affiches de quête à domicile
-pour le bureau de bienfaisance de cet arrondissement
-chargé de dix-huit mille indigents.</p>
-
-<p>Il trouva de grandes distractions dans cette exploration.
-Ce qui eût rendu triste un autre, l'amusait presque,
-Il était là en pleine misère, et se sentait à l'aise. Son
-premier sentiment de découragement, de mélancolie du
-matin, avait disparu. Il ne se trouvait plus ni dépaysé ni
-désolé. Plus il allait, plus ce milieu lui paraissait sympathique.
-Il se voyait, dans cette rue, libre, débarrassé de
-tout respect humain, mêlé à des travailleurs n'ayant
-guère plus d'argent devant eux qu'il n'en avait lui-même.
-Il fit encore deux ou trois tours dans les rues environnantes,
-et devint décidément enchanté du quartier.</p>
-
-<p>A côté de sa maison était une crémerie qui portail
-écrit sur des pancartes: <i>&OElig;ufs sur le plat, B&oelig;uf et
-Bouilli à emporter</i>. Il entra, se mit à une table sans
-nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à dix
-centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à
-une suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles,
-satisfaites, heureuses, au milieu desquelles tombait,
-sans les troubler, le bruit des morceaux de vitre jetés
-dans une charrette devant un marchand de verre cassé
-de la rue Jacques-de-Brosse.</p>
-
-<p>Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans
-la chambre du sergent de ville.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXVI</h2>
-
-
-<p>Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole
-quinze jours, un mois au plus, se laissait bientôt couler,
-sans compter le temps, dans cette singulière communauté
-avec un sergent de ville.</p>
-
-<p>Champion était un ancien gendarme, revenu de
-Cayenne, jaune comme un coing. Il avait des histoires
-de patrouilles dans les forêts vierges, de phénomènes
-météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris
-vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes
-sortes de récits embellis d'imaginations de chambrée et
-de légendes de gendarmerie coloniale, qu'il contait le
-soir de son lit, à Anatole, avec les <i>rra</i> et la vibration
-tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de
-causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré
-détaillé des arrestations galantes qu'il opérait chaque
-soir; car, en attendant son passage à la Surveillance,
-Champion se trouvait être préposé aux m&oelig;urs. Une seule
-chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea,
-les libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe
-et le style d'un ami de la morale; et les rapports
-d'Anatole eurent un tel succès à la Préfecture de police
-que Champion fut sur le point de passer brigadier.</p>
-
-<p>Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates
-et sévères fonctions, un vrai militaire français.
-«L'honneur et les dames»,&mdash;il pratiquait la devise
-nationale. Il respectait le sexe dans le malheur. Il avait
-lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux.
-Aussi avait-il, avec ses subordonnées, des formes,
-des manières, des indulgences même qui lui faisaient
-parfois fermer l'&oelig;il sur une contravention. De là souvent
-lui venaient des visites de remercîment, la reconnaissance
-d'une femme qui lui apportait timidement un
-bouquet et mettait le bruit des volants de sa robe de
-soie dans la misérable pauvre petite chambre des deux
-hommes.</p>
-
-<p>Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie
-d'amabilité, de galanterie, d'ironie, une dépense de ses
-bouffonneries économisées. Il faisait des ronds de bras
-de maître de danse pour mener la visiteuse au divan&mdash;qui
-était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh,
-un vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon
-de la recevoir dans ce petit intérieur de garçon: on
-était en train de le meubler, le tapissier n'en finissait
-pas de poser ses glaces Louis XV&hellip; Il pirouettait, il était
-Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un papier de sa
-poche, disait:&mdash;Encore une invitation de la duchesse!&hellip;
-Il époussetait ses souliers, criait:&mdash;Jean!
-je vous chasse!&hellip; Madame, il n'y a plus de domestiques&hellip;
-Voilà où mènent les révolutions!&hellip; Il madrigalisait
-avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait
-passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un
-gentilhomme toqué dans la débine.</p>
-
-<p>Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on
-terminait la petite fête en faisant monter du vin blanc
-et des huîtres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXVII</h2>
-
-
-<p>Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel
-ami, des repas pris aux gargots où mangeait Champion,
-les soirées passées dans les cafés où il allait, ne tardaient
-pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa
-vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le
-camarade de tous les camarades du sergent de ville,
-une connaissance de toutes ses connaissances, des gardes
-de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes endroits
-que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa
-légèreté d'observation était toujours attirant, intéressant
-pour Anatole. Entré dans celui-là, il le trouva tout à fait
-cordial et charmant. Il fut séduit par la rondeur, la
-bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la franchise de
-l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux
-d'où il tira une <i>militariana</i> avec laquelle il faisait rire
-ses victimes jusqu'aux larmes. Car là, dans ce monde
-fort, il désarmait par sa faiblesse. Ses auditeurs lui
-pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues des récits de
-bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à
-un gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté
-avec des charges à leur portée, faisait leurs caricatures,
-des portraits poétiques et penchés de leurs épouses.
-Pour les bals de corps donnés à la fête de l'empereur, il
-fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on
-l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un
-grand enfant de troupe du régiment: il avait <i>l'&oelig;il</i> à la
-cantine.</p>
-
-<p>Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et
-que ses relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique
-l'avait porté vers eux, il prenait part à leurs
-exercices, et retrouvant son élasticité, sa souplesse de jeunesse,
-il luttait avec eux, faisait le <i>cheval</i>, les <i>barres parallèles</i>,
-la <i>poutre</i>, les <i>guirlandes</i>, la <i>corde à n&oelig;uds</i>, l'<i>échelle
-vacillante</i>. Et il n'était pas le moins agile dans ces
-courses au <i>chat coupé</i> de la caserne des Célestins, ou la
-partie de jeu des pompiers, s'élançant de la cour, sautant
-après les murs, bondissait de toit en toit sur les maisons
-du voisinage, et finissait par mettre le lendemain deux ou
-trois écloppés à l'infirmerie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXVIII</h2>
-
-
-<p>Anatole présentait le curieux phénomène psychologique
-d'un homme qui n'a pas la possession de son individualité,
-d'un homme qui n'éprouve pas le besoin d'une vie à
-part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et pour
-instinct d'attacher son existence à l'existence des autres
-par une sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement
-de son tempérament, à tous les rassemblements,
-à toutes les agrégations, à tous les enrégimentements,
-qui mêlent et fondent dans le tout à tous l'initiative,
-la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce qu'il
-aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté
-bon, offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur
-de toute haine et de toute amertume, encore plein d'utopies,
-quand il bâtissait du bonheur pour toute l'humanité,
-c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il lui
-voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table
-d'hôte, le paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les
-autres, les gens roulés dans la misère d'une grande ville
-et se sentant à peine, comme dans une foule, une existence,
-des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce
-compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux,
-presque liée à leur règle, à leur ordre du jour, amusée
-de leurs récréations, de leurs plaisirs, buvant à leur table,
-emboîtant leur pas, il tirait une espèce de satisfaction, de
-bien-être difficile à exprimer, une sorte d'allégement, de
-libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié partie
-de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne
-à la <i>masse</i>.</p>
-
-<p>Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore
-contribué à lui faire tolérer cette vie qu'un autre eût été
-jeter à la Seine coulant si près de là. Il était soutenu par
-la grâce que la Providence fait aux malheureux: il avait
-au suprême point le sens de l'<i>invrai</i>. Une prodigieuse
-imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait
-l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions
-entêtées que rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le
-berçaient toujours, une confiance enragée qui lui ôtait la
-prévision de tous les accidents de la vie, et ne faisait
-tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il se
-fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus
-horribles figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer,
-lui apparaissaient comme des visages de braves
-gens. Il voyait une affaire faite dans une parole en l'air.
-Les chances les plus impossibles, des miracles de salut,
-il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où des
-restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes,
-c'étaient des échafaudages de fortune, des emmanchements
-de hasards, des enfilades de travaux, des connaissances
-de grands personnages, des rêves à la piste de
-millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent
-des pompiers, et dont il allait chercher le nom et
-l'adresse dans des endroits incroyables, chez des <i>minzingues</i>
-de la rue Saint-Hilaire, à la Bourse des marchands
-d'habits! Et en tout, il poussait si loin le sens du faux,
-l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre plusieurs
-travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours
-celui dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du
-reste, ne le fâchait pas; il se mettait à la place de l'homme
-qui lui devait, lui trouvait mille excuses, et en faisait son
-ami.</p>
-
-<p>Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources
-de caractère, par cette vie où le frottement continuel
-des autres le soulageait de lui-même, Anatole trouvait
-dans la misère les coudées franches de sa nature, la
-libre expansion, l'occasion de développement de goûts
-inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers
-les inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement
-sans gêne dans les fraternités à brûle-pourpoint,
-les amitiés improvisées sur le comptoir, les tutoiements
-au petit verre. Doucement, et sans y résister, dans ces
-milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de
-beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par
-leurs préférences de sociétés, leurs relations, leurs lieux
-de rendez-vous, descendent peu à peu au peuple, se trempent
-à ses habitudes, s'y oublient et s'y perdent. Lui aussi
-était de ceux qui semblent tirés en bas par des attaches
-d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand
-de vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche
-et faisait des projets, il parlait de festins qu'il donnerait
-dans de grands salons de Ménilmontant; et il esquissait
-la fête avec son gros luxe de femmes à chaînes de montre,
-ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers d'&oelig;ufs
-rouges, ses brocs de vin bleu,&mdash;une ripaille de barrière,
-une apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un
-idéal de canaillerie.</p>
-
-<p>A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence
-présente, cette maison, cette chambrée, tous ces
-compagnonnages donnaient une pleine satisfaction. Il
-roulait de rencontres en rencontres, d'accrochages en accrochages,
-dans des sociétés de n'importe qui. Il se laissait
-emmener par des noces qui avaient pour demoiselles
-d'honneur des femmes faisant tirer des loteries dans des
-gargots, des noces qui allaient aux <i>Barreaux verts</i> en
-arrêtant les «sapins» et la mariée pour une «tournée»
-à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières
-parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos
-rond, les deux mains nouées autour de ses genoux relevés,
-la bouche gouailleuse, il prenait des apparences de
-contentement presque fantastique, l'air d'ironique bonheur
-de Mayeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXIX</h2>
-
-
-<p>Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence,
-Anatole perdait peu à peu les forces de sa volonté.
-Il devenait paresseux à chercher du travail. Il n'osait
-plus, dans sa timidité de pauvre honteux, aller au-devant
-d'une affaire, voir les gens, emporter une commande.</p>
-
-<p>Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières
-énergies et de ses derniers orgueils. Sa vocation
-mourait. Ce que l'artiste, au plus profond de ses chutes
-et de ses misères, garde du rêve et des illusions de sa
-carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme
-des travaux forcés du gagne-pain, la confiance,
-la foi et le goût de revenir un jour à l'art, l'orgueil de
-se sentir toujours un artiste,&mdash;cela même l'abandonnait.
-La misère avait dévoré le peintre; et dans l'ancien
-élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir
-un nouvel être: le bohême pur, le <span lang="it" xml:lang="it">lazzarone</span> de Paris,
-l'homme sans autre ambition que la nourriture et la
-subsistance, l'homme de la vie au jour le jour, mendiante
-du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la
-main de la faim.</p>
-
-<p>Il vendait petit à petit de ses <i>frusques</i>, de ses meubles;
-puis, talonné par le besoin, il descendait à ramasser
-les plus bas deniers et la plus vile obole de son état.
-Il faisait, pour un marchand d'estampes du quai de l'Horloge,
-des portraits destinés à l'illustration des livres, les
-uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures,
-les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des
-couleurs de confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze
-centimes, les autres aux prix de deux francs
-cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins qu'il mettait
-en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux
-quand le maître du café arrachait quelques pièces de
-cinquante centimes à la goguette des gardes nationaux
-venant là.</p>
-
-<p>Au milieu de cette <i>dèche</i>, il fut fort étonné un jour
-de voir tomber dans sa chambre la visite de sa mère qui
-n'avait jamais mis les pieds chez lui depuis leur séparation.
-Elle avait fait des pertes d'argent. La mode et l'industrie
-qui lui donnaient ses revenus étaient complétement
-abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un
-petit capital à peine suffisant pour la faire vivre dans
-une petite localité des environs de Paris. Elle fit de cette
-situation un exposé pathétique à Anatole, lui demanda
-ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit
-tout le temps, sortit comme une femme venue pour faire
-une scène à effet, en se drapant dans du dramatique.</p>
-
-<p>Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son
-fils:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne conçois pas comment vous restez dans une
-maison comme ça&hellip; Si du monde venait vous voir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Du monde? ah! oui&hellip; Des pairs de France, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXX</h2>
-
-
-<p>L'été vint, et, avec l'été, les nuits brûlantes, mangées
-de punaises, lui firent découvrir un nouvel agrément de
-son quartier, de son logement: le bain <i>gratis</i> à deux
-pas, dans la Seine.</p>
-
-<p>Vers les onze heures, il descendait de chez lui en
-chemise et en pantalon de toile, emportant sa carafe et
-son pot à l'eau, allait à l'abreuvoir du quai, et, en quelques
-brasses, il se trouvait dans la belle eau pleine et
-profonde, coulant entre l'Hôtel de Ville, l'île Saint-Louis
-et l'île Notre-Dame.</p>
-
-<p>Les quais étaient noirs et comme morts; quelques fenêtres
-seulement, ouvertes, respiraient. De loin en loin,
-une lumière qui se noyait dans la rivière paraissait y
-faire trembler la lueur d'une fenêtre de bal. Çà et là
-une lanterne, un réverbère était un point de feu dans le
-noir de la rivière, sous les grands pâtés des maisons. La
-lune, un milieu d'un courant ridé, se mirait et rayonnait.
-Anatole nageait, se perdait dans l'ombre avec cette
-espèce d'émotion que fait chez le nageur l'inconnu et le
-mystère de l'eau; puis il allait vers la lumière, s'amusait
-à couper les reflets du gaz, dérangeait de la main le feu
-blanc de la lune qui s'égouttait de ses doigts. Il faisait
-de petites brasses, glissait, s'abandonnait à l'eau molle,
-et, par moments, se laissant couler sur le dos, le front
-à demi baigné, il regardait en l'air, comme du fond d'un
-puits, les tours de Notre-Dame, les toits de l'Hôtel de
-Ville, le ciel, la nuit d'argent. Toutes sortes d'impressions
-de paresse, de calme, le pénétraient de bien-être.
-Il écoutait s'éteindre la chanson d'un ivrogne sur un
-pont, le mélancolique sifflement d'un <i>écopeur</i> de bateau,
-des mots que l'écho de la Seine semblait suspendre en
-l'air, ce doux petit bruit d'une grande eau qui va dans
-une grande ville qui dort. Des heures au timbre mourant
-tombaient dans l'éloignement: minuit, une heure. Il
-nageait toujours, se disait:&mdash;Je vais sortir,&mdash;et restait
-encore, ne pouvant se lasser de boire de tout le corps
-et de tout l'être ce bonheur des muets enchantements
-nocturnes de la Seine, et cette délicieuse fraîcheur enveloppante
-de l'eau, mise là pour lui au milieu de ce
-Paris aux pierres chaudes étouffé et suant du soleil du
-jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXI</h2>
-
-
-<p>Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.</p>
-
-<p>Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère
-qu'un ennui, une contrariété qui le taquinait.</p>
-
-<p>Tant que Champion avait été aux m&oelig;urs, Anatole n'avait
-vu dans son compagnon de chambre qu'un soldat
-civil de l'édilité, une espèce de douanier de la maraude
-de l'amour. Mais Champion venait de passer à la Surveillance:
-l'employé du gouvernement se transformait
-alors aux yeux d'Anatole; il prenait une couleur politique,
-il devenait l'homme au tricorne, à l'épée, l'homme
-qui empoigne, l'homme de police contre lequel se soulevaient
-toutes les instinctives répugnances du Parisien et
-du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses
-opinions libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil
-homme établi aussi à fond dans son intimité,&mdash;et parfois
-dans ses chemises.</p>
-
-<p>Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec
-ses nouvelles fonctions, de la roideur, un air autoritaire,
-un ton caporal qui avait brusquement arrêté ses
-tentatives de propagande phalanstérienne, et coupé net
-ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore
-contre son compagnon un autre grief, une plus
-sourde rancune. Champion qui se levait avec le jour,
-qui souvent passait la nuit en essuyant le plus dur de
-l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur
-qui se levait à dix heures, flânait toute la journée,
-faisait semblant de chercher de l'ouvrage, en cherchait
-pour ne pas en trouver, ne s'occupait, ne s'inquiétait de
-rien, Champion avait à la longue fini par concevoir pour
-l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa
-vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond
-et violent dédain du travailleur pour le <i>loupeur</i>, Champion,
-avec sa grosse et lourde nature, le laissait échapper
-à toute minute dans des paroles et des airs qui
-étaient un reproche et une humiliation pour Anatole.
-Aussi Anatole eut-il la joie d'un grand débarras, quand
-Champion, craignant peut-être pour son avancement le
-compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses, vint
-lui annoncer qu'il le quittait.</p>
-
-<p>Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier
-réduit, par les <i>lavages</i> successifs, à un lit, à une
-chaise et à son morceau de guipure historique, seul
-débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans
-savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par
-mois une table pour quelques dessins qu'il faisait encore,
-par hasard, de loin en loin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXII</h2>
-
-
-<p>Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal,
-un coin de pittoresque échappé au dessinateur
-parisien Méryon, à son eau forte si amoureuse des ponts,
-des berges, des quais.</p>
-
-<p>Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée
-de morceaux de fer, à demi déboulonnée par les voleurs
-de nuit, dresse là l'architecture à jour de son treillis de
-poutres. Cette masse de pilotis arc-boutés et s'entremêlant,
-ce fouillis d'échafaudages, ces énormes madriers
-goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux,
-glaiseux, tout gris en bas, les mille trous des niches de
-l'armature, font songer à une jetée de port de mer, à
-une machine de Marly détraquée, à une forêt dont l'incendie
-aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la
-Samaritaine suspecte et hantée par la maraude.</p>
-
-<p>Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides
-qui font des barres dans toutes les traverses de
-l'estacade, entrent dans ses creux, la battent, la
-pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent
-de violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture
-de boue, et jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité
-noire et chaude du reflet de la grande charpente.</p>
-
-<p>Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur
-à la ligne, allait pêcher là.</p>
-
-<p>Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant
-de la gymnastique périlleuse de la descente; et
-arrivé à son endroit, juché, installé, perché, en équilibre
-sur une solive, les jambes pendantes, il amorçait,
-avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le
-<i>gardon</i>, le <i>barbillon</i>, la <i>brème</i>, le <i>chevenne</i>. Il voisinait
-avec les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces
-individus que le goût commun de la pêche à la ligne
-assemble et mêle dans une ville comme Paris, il trouvait
-les relations imprévues dont la Providence semblait
-s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres
-de sa vie. Bientôt ses amis furent un facteur de
-la Halle aux veaux; un grand jeune homme qui refaisait
-les éducations incomplètes, donnait des leçons discrètes
-aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes
-d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière,
-fort curieux à entendre sur les objets inimaginables qui
-se perdent tous les jours sur le pavé de perdition de
-Paris; un commis d'un magasin de la rue Coquillière, où
-l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de
-talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en
-aunant, le sifflement de la soie neuve; et avec quelques
-autres encore, un aide préparateur de M. Bernardin.</p>
-
-<p>Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les
-hommes à professions funèbres. Il avait une pente vers
-l'embaumeur, le croque-mort, le nécrophore. La Mort,
-dont il avait très-peur, l'attirait. Il en était curieux,
-presque friand. La Morgue, la salle Saint-Jean après une
-révolution, les cimetières, les catacombes, les spectacles
-de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui
-une espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait
-original d'être l'intime d'un homme apportant à la
-société de gros asticots, sur lesquels personne n'osait
-l'interroger, et qui faisaient faire des pêches miraculeuses.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXIII</h2>
-
-
-<p>Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter
-à la peinture qu'il voyait faire. Un jour, vaguant devant
-lui, le long du faubourg Montmartre, il fit halle pour
-regarder la boutique d'un pharmacien où un décorateur
-était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec
-l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.</p>
-
-<p>&mdash;Un serpent, ça?&mdash;fit-il,&mdash;mais c'est une anguille
-de Melun!</p>
-
-<p>Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire
-moqueur sa palette à Anatole.</p>
-
-<p>Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise,
-et en quelques coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale
-qu'il avait vu au Jardin des Plantes.</p>
-
-<p>Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu
-voir, et trouvait le serpent parlant.</p>
-
-<p>Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria
-d'entrer et lui montra sa boutique. Il en voulait faire
-décorer les six panneaux d'allégories représentant les
-éléments de la chimie; malheureusement, il commençait
-les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante
-francs par panneau.</p>
-
-<p>Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait
-les croquis de l'<i>Eau</i>, de la <i>Terre</i>, du <i>Feu</i>, de
-l'<i>Air</i>, du <i>Mercure</i>, du <i>Soufre</i>. Le pharmacien était
-charmé des dessins. On causait, des noms de connaissances
-communes venaient dans la conversation. Le
-pharmacien le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait
-plus qu'Anatole: Anatole, lui, l'appelait déjà
-Purgon.</p>
-
-<p>Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec
-l'ardeur, la verve, le premier feu qu'il avait toujours au
-commencement d'un travail. «Messieurs,&mdash;criait-il en
-peignant la première figure qui était l'Eau,&mdash;voilà une
-peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!» Pendant
-ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des
-remèdes, lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes,
-questionnait le garçon pharmacien, l'étonnait avec la
-demi-science qu'il possédait de tout. Bientôt, son ardeur
-à peindre baissant, il trôla dans le magasin, cacheta
-quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un
-paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un
-pot, aida à recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la
-facilité d'assimilation qui le faisait entrer, glisser dans
-toutes les professions dont il approchait, à se mêler à
-tout ce qu'il traversait, il devint là une sorte d'aide
-amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier
-lui allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier,
-une vocation à une carrière de paresse dont la
-peine est d'ouvrir un tiroir, à une occupation légère,
-distraite par le dérangement, le mouvement des acheteurs,
-le bavardage avec les clients. Et du petit commerce
-de Paris, il avait non-seulement le goût, mais encore
-le génie naturel: il excellait à vendre, à «entortiller»
-le consommateur.</p>
-
-<p>A ce train, les peintures ne marchaient guère vite.
-Anatole resta deux mois à les finir. Il ne faisait plus que
-coucher rue des Barres. Au bout des deux mois, comme
-l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la force
-d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus
-rien à faire décorer, lui proposait de lui prêter comme
-atelier son «petit salon pour les accidents». Ils mangeraient
-ensemble, et Anatole n'aurait qu'à répondre à
-la boutique dans les moments pressés, à donner un
-coup de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta
-Anatole, qui s'oubliait volontiers partout où il était,
-et qui se trouvait toujours lâche pour sortir d'une habitude.</p>
-
-<p>Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais
-il n'avait rencontré de meilleur enfant que le pharmacien,
-un grand, gras et paresseux garçon, avec des lunettes
-lui coulant le long du nez, et qu'il remontait à
-tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule,
-c'était son petit nom, passait sa vie à boire de la
-bière qui lui avait donné, à force de le gonfler et de le
-souffler, l'apparence comique et inquiétante d'une baudruche.
-De là une plaisanterie journalière d'Anatole:&mdash;Fermez
-les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à
-côté du pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse,
-installée dans l'arrière-boutique: une petite femme
-grasse, presque jolie, gracieuse à se cacher pour prendre
-à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une
-bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du
-bagout, une espèce d'air comme il faut, et suffisamment
-de coquetterie pour satisfaire au besoin qu'Anatole
-avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à
-demi amoureux.</p>
-
-<p>Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur,
-le bonheur du pot-au-feu, bien chauffé, bien
-nourri, bien éclairé, doucement bercé dans la mollesse
-d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable digestion.
-Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité
-sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage
-et du petit commerce, dans des commérages, des
-rabâchages, des conversations de vieux parents et des
-provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. Sa
-verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la
-pharmacie l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque
-à la distillerie de l'arrière-boutique; la cuisine
-des remèdes l'occupait, ses curiosités touche-à-tout
-s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux
-filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait
-à dire des mots de médecine à des gens du peuple, à
-donner des consultations pour toutes les maladies, à
-éblouir de vieilles femmes avec des bribes de Codex et
-du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés
-qu'on apportait dans la boutique étaient pour lui une
-distraction, et jetaient dans ses journées l'aventure du
-fait divers. Aussi, rien n'était-il plus beau que son zèle
-à donner des secours: il était un père pour les écrasés;
-il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais
-où il se montrait surtout admirable d'attention, de charité,
-de sang-froid, c'était dans les crises de nerfs de
-femmes foudroyées de la nouvelle du mariage d'un
-amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en
-perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.</p>
-
-<p>Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole
-restait là, croyant y rester toujours, lavant de temps à
-autre quelque aquarelle, genre <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dont le
-pharmacien lui trouvait le placement chez des commerçants
-de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin
-qu'il apportait des dessins pour des bouchons de flacon
-qui devaient gagner à la pharmacie l'estime des
-gens de goût, le garçon lui apprit que son patron était
-parti pour le Havre, avec une place de pharmacien
-de troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.</p>
-
-<p>Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu
-remonter avec de bons produits une pharmacie tombée,
-il donnait ce qu'on lui demandait, il faisait des préparations
-scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme fait
-avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette
-conscience l'avait perdu: les recettes baissant toujours,
-il s'était vu obligé de vendre son fonds à vil prix et de
-s'embarquer.</p>
-
-<p>Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons,
-prit la boîte d'aquarelle et le stirator dans le
-salon aux accidents, serra la main du garçon, et rentra
-rue des Barres avec le premier grand découragement de
-sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a un bon Dieu contre moi!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXIV</h2>
-
-
-<p>Anatole passa alors des journées, des journées entières
-au lit.</p>
-
-<p>Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux,
-il apercevait autour de lui ce matin terne, ce jour sans
-rayon frissonnant à l'étroite fenêtre, ce pan de mur d'en
-face reflétant la blancheur d'un ciel glacé, l'hiver sans
-feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se
-lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses
-draps, pelotonné sous la tiédeur des couvertures et du
-reste de ses vêtements jeté et bourré par-dessus, il cherchait
-à perdre la conscience et le sentiment de sa vie,
-la pensée d'exister réellement et présentement. Il s'abandonnait
-à l'assoupissement, aux douceurs mortes
-d'une langueur infinie, au lâche bonheur de s'oublier
-et de se perdre. Ce qu'il goûtait, ce n'était pas le plein
-sommeil, c'était une bienheureuse impression de gris,
-un demi-balancement dans le vague et le vide, l'effacement
-d'un commencement de somnolence qui fait reculer
-les ennuis pressants de la vie, quelque chose
-comme l'attouchement d'une main de plomb comprimant
-les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les
-jours mornes, les jours couleur d'ennui où il faut avoir
-un peu de bonheur pour vivre. Ce qui tombait sur lui
-des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre, le froid
-des murs qui avait comme un souffle derrière la porte,
-la vision persécutante des créanciers, il oubliait tout,
-dans un demi-rêve, les yeux ouverts.</p>
-
-<p>De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses
-et pareilles, il sortait un peu le bras de dessous la
-couverture, prenait une pincée de tabac, une feuille de
-papier Job, et roulait, sous le drap, une cigarette qui
-brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui semblait
-que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait
-avec la fumée, le bleu et les ronds de nuage du tabac.
-Et il demeurait de longs quarts d'heure, laissant charbonner
-le papier au bout de sa cigarette, poursuivant
-à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement
-envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait
-plus, à la fin, de ses membres et de toute sa personne
-qu'une sensation de moiteur.</p>
-
-<p>La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il
-prît rien. Ce jeûne, cette débilitation diminuaient encore
-en lui le sentiment qu'il avait de sa personnalité matérielle,
-l'allégeaient un peu plus de son corps; et le vide
-de son estomac faisant travailler son cerveau, surexcitant
-chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à s'approcher
-de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre,
-parfois, lui faisait croire une minute qu'il était
-noyé dans l'eau jaune de la Seine, une eau qui le roulait,
-et où il lui semblait qu'on ne souffrait pas du tout.</p>
-
-<p>Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet
-état flottant de lui-même, trouver cette songerie et cet
-assoupissement. La notion de son présent persistait en
-lui et prenait une fixité insupportable. Alors il tirait de
-sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées
-entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient
-tout son lit du pied à la tête. Plongé dans le papier gras
-une heure ou deux, il lisait. C'était presque toujours
-des voyages, des explorations lointaines, des courses au
-bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures
-terribles, des romans gros de catastrophes, toutes
-sortes de récits qui emportent le liseur dans le péril,
-l'horreur, la terreur. Là-dessus, il tâchait de dormir,
-avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture dans
-le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en
-grisant jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de
-ses peurs. Même à de certains jours, par raffinement,
-après ces lectures, et pour s'y mieux enfoncer, il se
-couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se mêler
-ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son
-corps au cauchemar de ses idées, il se donnait des
-demi-journées anxieuses et troubles, auxquelles il trouvait
-un charme étrange et une angoisse presque délicieuse:
-le charme de l'émotion du danger.</p>
-
-<p>Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même,
-trompant la vie, le temps, ses misères, la faim,
-avec de la fumée de cigarette, des ébauches de rêves,
-des bribes de cauchemar, les étourdissements du besoin
-et les paresses avachissantes du lit.</p>
-
-<p>Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle
-allumée quelque part dans la maison lui disait
-qu'il faisait nuit. Alors il s'habillait, entrait dans l'arière-boutique
-de quelque marchand de vin, mangeait
-un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait
-comme une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz.
-Il se promenait une heure dans quelque rue éclairée, se
-remplissait les yeux de tout ce feu flambant et vivant,
-puis, quand il en avait assez de cet éblouissement, il
-revenait se coucher.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXV</h2>
-
-
-<p>Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole
-était à se promener sur le quai de la Ferraille, longeant
-le parapet, badaudant, le dos tendu à un de ces charitables
-rayons de soleil d'hiver qui semblent avoir pitié
-du froid des pauvres.</p>
-
-<p>Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller,
-et, se retournant, il vit madame Crescent toute
-chargée de paquets et d'ustensiles de jardinage.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre enfant!&mdash;fit-elle avec un regard
-qui alla de la tête aux pieds d'Anatole,&mdash;tu n'es pas
-riche&hellip;</p>
-
-<p>La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement.
-Elle avait la tristesse honteuse, sordide, la
-mélancolie sale de la mise désespérée du Parisien; elle
-montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble et
-crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui
-n'est plus sur un homme le vêtement, mais la «pelure».
-Il portait un chapeau cabossé avec des cassures d'arêtes,
-des luisants roux et mordorés où passait le carton; à
-des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu
-la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée
-dormait entre ses bords gondolés. A son cou, une
-loque sans couleur et cordée laissait voir la cotonnade
-d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un bout de gilet
-galonné du large galon des gilets remontés au Temple.
-Son paletot, un paletot marron, était entièrement déteint;
-une espèce de ton de vieille mousse se glissait
-dans le brun effacé du drap aux omoplates, et de grandes
-lignes blanches entouraient le tour des poches. Les lumières
-du collet de velours semblaient nager dans la
-graisse; et au-dessous du collet, le gras des cheveux
-s'était dessiné en rond dans le dos. Des taches immémoriales
-et des taches d'hier, tous les malheurs et toutes
-les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le
-drap flétri, sur ce paletot de chimiste dans la <i>panne</i>:
-les manches cuirassées, encroûtées en dessous de tout
-ce qu'elles avaient ramassé aux tables saucées ou poisseuses
-des gargotes et des cafés, paraissaient avoir la
-solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste
-de pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux
-de leur linge et de leurs dessous, lui faisait croiser avec
-les deux mains ce paletot à demi boutonné par des capsules
-de boutons tout effiloqués. Son pantalon chocolat
-flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis,
-spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée,
-la semelle décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels
-les connaisseurs reconnaissent la vraie misère.</p>
-
-<p>Et l'homme avait là-dedans comme le physique de
-son costume. L'éreintement des traits, des poils blancs
-dans sa barbe rare et noire, des plaques près des oreilles,
-sur le cou, rouges et grenées comme du galuchat, un
-teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et
-le creusement de l'heure des repas sous la peau des
-meurt-de-faim de grande ville, les privations, les stigmates
-des excès et des jeûnes, je ne sais quoi de brûlé
-et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la flétrissure
-de ses habits.</p>
-
-<p>&mdash;Mais prends-moi donc ça&hellip;&mdash;reprit vivement madame
-Crescent,&mdash;au lieu de rester là comme Saint Immobile&hellip;
-Débarrasse-moi un peu&hellip; Qu'est-ce que tu
-veux? Avec un paresseux comme j'en ai un&hellip; il faut la
-croix et la bannière pour le faire sortir de sa <i>turne</i>&hellip;
-C'est des affaires pour le faire venir deux ou trois fois
-dans l'année&hellip; Alors, c'est moi le voyageur&hellip; Un enfant,
-tu sais, mon homme&hellip; un vrai petit garçon&hellip; il lui
-faudrait un panier avec un pot de confitures!&hellip; Hein! je
-suis chargée?&hellip; Pas grand'chose de bon, va, dans tout
-ça&hellip; Maintenant les marchands, ce qu'ils vendent?&hellip; de
-la <i>masticaille</i>!&hellip; Oh! les gueux! si je les tenais! ces
-muselés-là!&hellip; Ça ne fait rien, mon pauvre garçon&hellip;
-as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une
-ornière sans te crotter!&hellip; Tu ne viendrais donc jamais
-chez nous quand ça ne va pas? Ce n'est pas si long par
-le chemin de fer&hellip; Tu trouveras toujours ton lit et la
-soupe&hellip; Nous savons ce que c'est, nous&hellip; nous avons
-eu aussi nos jours!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire&hellip;
-Je vous remercie bien&hellip; Mais, vous savez&hellip; je suis
-comme les chiens qui se cachent quand ils sont galeux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Galeux! galeux!&hellip; Tiens bon!&mdash;Et madame Crescent
-éternua à se faire sauter la tête.&mdash;Ah! que c'est
-bête d'être enrhumée comme ça&hellip; j'ai une visite dans
-le nez à chaque instant&hellip; Dis donc, tu sais, nous allons
-dîner ensemble&hellip;</p>
-
-<p>Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant
-son costume.</p>
-
-<p>&mdash;Innocent!&mdash;fit madame Crescent,&mdash;Tiens,
-prends-moi encore ce paquet-là&hellip; Et donne-moi le
-bras&hellip; Nous allons aller comme ça tranquillement sur
-nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me reconduiras
-au chemin de fer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et les bêtes, madame Crescent?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ne m'en parle pas&hellip; Elles remplissent la maison&hellip;
-Ah! j'ai une alouette&hellip; C'est-il gentil!&hellip; quelque
-chose de si doux, que ça vous fait dormir de l'entendre
-chanter&hellip;</p>
-
-<p>Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant
-à quarante sous: pour madame Crescent, le dîner
-à quarante sous était le premier des repas de luxe.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!&mdash;dit-elle à Anatole tout en mangeant,&mdash;tu
-es donc si bas que ça, mon pauvre garçon?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! une déveine&hellip; rien en vue&hellip; Qu'est-ce
-que vous voulez?&hellip; Pas moyen de décrocher seulement
-un portrait de vingt-cinq francs!&hellip; une vraie crise cotonnière&hellip;
-Mais j'ai bien assez de m'embêter tout seul&hellip;
-ne parlons pas de ça, hein?&hellip; Il y avait quelque chose
-qui aurait pu me remettre sur pattes&hellip; une copie d'un
-portrait de l'empereur&hellip; ça se donne à tout le monde&hellip;
-Je n'avais pas Coriolis&hellip; il n'est pas à Paris&hellip; Garnotelle
-n'aurait eu à dire qu'un mot&hellip; Mais c'est un bon
-petit camarade, Garnotelle!&hellip; Il m'a fait dire deux fois
-qu'il n'y était pas&hellip; et la troisième, il m'a reçu comme
-du haut de la colonne Vendôme!&hellip; Je lui ai dit: Fais-toi
-faire une redingote grise, alors!</p>
-
-<p>&mdash;Et ta mère?&hellip; Elle a toujours quelque chose, ta
-mère? fit madame Crescent, et remettant vite le pain
-d'Anatole à plat:&mdash;Le bourreau aurait le droit de le
-prendre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma mère&hellip; c'est comme mes affaires&hellip; ne
-touchons pas à cette corde-là, madame Crescent&hellip; Tenez!
-vrai, c'est pas pour moi, c'est pour elle que j'ai été
-chez Garnotelle&hellip; Et ça me coûtait, je vous en réponds!&hellip;
-Oui, pour elle&hellip; car je la vois qui aura besoin
-de manger de mon pain d'ici à peu&hellip; Mais, je vous dis,
-ne parlons pas de ça&hellip; Il arrivera ce qui arrivera&hellip;
-Nous verrons bien&hellip; Qu'est-ce qu'il fait, dans ce moment-ci,
-monsieur Crescent?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours ses <i>sous-bois</i>&hellip; Nous, ça va&hellip; Il gagne
-gros comme lui, à présent, l'homme&hellip; même que c'est
-joliment payé, je trouve, de la couleur comme ça sur la
-toile&hellip; Mais c'est pas à moi à leur dire, n'est-ce pas?&hellip;</p>
-
-<p>Et appelant le garçon:&mdash;Dites donc, garçon!&hellip;
-Votre fromage <i>camousse</i>&hellip; Qu'est ce qu'il a donc, ce
-grand imbécile, avec ses oreilles comme des chaussons
-de lisière?&hellip; Tout le monde sait ce que ça veut dire,
-que c'est du fromage qui a de la barbe.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour
-le chemin de fer&hellip;&mdash;dit Anatole.</p>
-
-<p>&mdash;Non, j'ai changé d'idée&hellip; Je ne m'en irai que demain&hellip;
-J'avais oublié&hellip; Il faut que j'aille au ministère
-pour Crescent&hellip; C'est moi qui les amuse au ministère!&hellip;
-Il y a un vieux <i>calibot</i> qui a l'air d'un Bacchus tout
-farce&hellip; Ah! c'est que je ne me laisse pas entortiller! Sa
-dernière affaire, sans moi&hellip; Il n'a pas de caboche, mon
-homme, vois-tu&hellip; Je leur dis un tas de bêtises&hellip; Ah! si
-tu crois qu'ils me font peur!&hellip; J'ai attrapé ce que je
-voulais, et il faudra bien que ça continue&hellip; Nous allons
-voir demain&hellip; Au fait, on est si chose&hellip; Les garçons
-pourraient trouver étonnant de me voir payer&hellip; Tiens,
-paye, toi&hellip;</p>
-
-<p>Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table.</p>
-
-<p>&mdash;Merci!&mdash;lui dit-elle comme ils allaient sortir du
-restaurant,&mdash;tu oubliais un de mes paquets, toi!&hellip; Tu
-vas me mener jusqu'à mon petit hôtel, où je couche
-quand je couche ici&hellip; C'est tout près&hellip; rue Saint-Roch&hellip;
-J'ai l'habitude&hellip; et puis, je n'y moisis pas&hellip; Allons!
-rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une
-chance pour les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne&hellip;
-Et puis, viens donc un peu là-bas&hellip; Nous aurons
-tant de plaisir&hellip; Il y a une bêtise que tu as dite
-dans le temps à Crescent, je ne sais plus&hellip; il en rit encore
-chaque fois qu'il y pense&hellip; Maintenant, tu peux te
-donner de l'air&hellip; Bonsoir, mon garçon&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXVI</h2>
-
-
-<p>A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des
-charités du hasard et des aumônes de la chance, sur le
-pavé de la grande ville où deux cent mille individus se
-lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur dîner;
-à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot
-de l'un d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue
-suite d'aujourd'hui», il arrive tout à coup, vers l'âge
-de quarante ans, une sorte d'affaissement moral qui fait
-baisser l'insolente confiance de leur misère.</p>
-
-<p>La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne.
-De là, ils aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la
-perspective des réalités rigoureuses. De l'inconnu auquel
-ils vont, commence à se lever devant eux la figure redoutable
-et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été jusque-là
-leur force, leur patience, leur santé d'esprit et
-leur philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve,
-l'ironie, la griserie de tête et de mots, tout ce qu'ils
-avaient reçu, ces hommes, pour se faire de la résignation
-et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement
-défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette
-élasticité, ce rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement
-d'insouci, ce scepticisme et ce stoïcisme de farceurs
-qui les faisaient rebondir si lestement et les relançaient
-à l'illusion. Leur instinct de blagueur s'en va, et
-ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il
-faut à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut
-qu'ils s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses,
-amertumes, inquiétudes, menaces d'échéances,
-vides de la poche et du ventre, hier, il suffisait, pour les
-empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire, d'un
-rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à
-être noyés dans de l'eau-de-vie!</p>
-
-<p>Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes
-d'autrefois. Elles ne paraissent plus avoir l'amusement
-d'une pantomime où l'on ferait le «combat à l'hache à
-quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres monstres
-en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier,
-qui faisait dire tranquillement, en se retournant
-dans le lit: «Mon Dieu! que ces gens-là se lèvent de
-bonne heure! sonne à présent au creux de l'estomac;
-et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant
-qui rêve à des protêts. Le corps même n'est
-plus aussi philosophe. Il perd l'assurance de sa santé.
-Les excès, les privations, les malaises refoulés, tous les
-reports des souffrances passées, commencent à y revenir
-et à y mettre comme une vague menace de l'expiation
-de la jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris
-qu'on a fait d'elle. L'estomac ne s'accommode plus de
-rester vingt-quatre heures sans manger, avec une tasse
-de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se
-coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque&hellip;
-Sinistre retour d'âge de la bohême, où l'on croirait
-voir une jeune Garde partie, misérable et gaie, pour
-la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans le froid,
-commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des
-épreuves de ses premières campagnes!</p>
-
-<p>Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de
-l'heure, quand le jour descend et que la demi-nuit d'une
-salle encore sans gaz brouille sur le papier l'imprimé des
-journaux, il y a de lugubres rêveries de ces hommes si
-vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis
-riches qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à
-des maisons où il y a un piano, une femme, des enfants,
-du feu, une lampe. Ils revoient les meubles en acajou
-les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la commode,
-le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel
-ils vont donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les
-autres: un intérieur, un ménage, une carrière&hellip;</p>
-
-<p>Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans
-la vie d'autres horizons. Toutes sortes de choses méconnues
-par eux leur apparaissent pour la première fois sérieuses,
-solides et graves. Le propriétaire ne leur semble
-plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient
-leurs charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de
-ses revenus, et le Pouvoir qui fait saisir. Et devant la
-vision qui leur montre leurs anciennes risées, la Société,
-la Famille, la Propriété, le Bourgeois; devant l'écrasante
-image de toutes ces existences classées, rentées, confortables,
-prospères, honorées,&mdash;il leur vient comme la
-désolante idée, le regret et le remords de n'être que des
-passants et des errants de la vie, campés à la belle
-étoile, en dehors du droit de cité et de bonheur des autres
-hommes&hellip;</p>
-
-<p>Anatole en était à cette quarantaine du bohême&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXVII</h2>
-
-
-<p>Il faisait un de ces jours de printemps de la fin d'avril
-où souffle dans l'air la dernière aigreur de l'hiver, tandis
-que s'essayent sur les murs de Paris de pâles chaleurs
-et les premières couleurs de l'été.</p>
-
-<p>Anatole, avec un chapeau décent, de vrais souliers,
-une redingote neuve, un air heureux, traversait en courant
-le jardin du Luxembourg. Il se cogna presque
-contre un Monsieur qui se promenait à petits pas dans
-un paletot à collet de fourrure.</p>
-
-<p>&mdash;Toi?&hellip; comment, c'est toi?&mdash;fit-il,&mdash;à Paris!&hellip;
-Et pas un mot? pas un bout de nouvelles?&hellip; Et comment
-ça va-t-il, mon vieux?</p>
-
-<p>Coriolis eut un premier moment d'embarras, et rougissant
-un peu, comme un homme brusquement accroché
-par une rencontre imprévue:</p>
-
-<p>&mdash;J'arrive&hellip;&mdash;répondit-il,&mdash;Manette voulait me
-faire rester jusqu'au mois de juillet, mais j'en avais
-assez&hellip; Et me voilà&hellip; oui&hellip; tu sais, je ne suis pas écrivassier,
-moi&hellip; Et toi, es-tu heureux?</p>
-
-<p>&mdash;Merci&hellip; pas mal&hellip; Cette brave femme de madame
-Crescent a eu la bonne idée de m'obtenir une copie du
-portrait de l'empereur&hellip; douze cents francs&hellip; Ce qu'il
-y a de plus gentil, c'est qu'elle a fait cela sans me prévenir&hellip;
-La lettre du ministère m'est tombée comme un
-aérolithe&hellip; Ah çà? et ta santé?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! maintenant, je vais très-bien&hellip; je suis seulement
-frileux comme tout&hellip;</p>
-
-<p>Et un silence se fit, amené par le silence de Coriolis
-et par une froideur particulière de toute sa personne.
-C'était le froid de glace que les femmes savent si bien
-mettre dans tout un homme pour un autre homme,
-l'indifférence antipathique, le détachement dégoûté
-qu'elles parviennent à obtenir des amitiés d'un amant.
-On sentait le méchant travail sourd, continu et creusant,
-d'une hostilité de maîtresse contre un camarade qu'elle
-n'aime pas, les médisances goutte à goutte, les attaques
-qui lassent la défense, le lent empoisonnement du souvenir,
-les coups d'épingle qui tuent l'habitude dans le
-c&oelig;ur et la poignée de main de l'ami.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous buvions quelque chose là pour causer?&mdash;fit
-Anatole en montrant le café auprès duquel ils s'étaient
-rencontrés, et qui se dressait, au milieu des grands arbres
-à l'écorce verdie, entouré de son grillage de bois
-pourri, avec la tristesse d'hiver des lieux de plaisir d'été.
-Et prenant le bras de Coriolis, il le fit entrer dans le parterre
-abandonné, où des volailles becquetaient les piédestaux
-de quatre petits candélabres à gaz. Devant eux,
-ils avaient un de ces effets de lumière qui transfigurent
-souvent à Paris la grise platitude des maisons et la contrefaçon
-de grandeur des architectures bêtes.</p>
-
-<p>Le ciel était d'un bleu si tendre qu'il paraissait verdir.
-Pour nuages, il avait comme des déchirures de gazes
-blanches qui traînaient. Là-dedans montait la coupole
-du Panthéon, baignée, chaude et violette, au milieu de
-laquelle une fenêtre renvoyait un feu d'or au soleil couchant.
-Puis, des fusées de folles branches et de cimes
-emmêlées, des arbres de pourpre aux premiers bourgeons
-verdissants, les deux côtés d'une longue et vieille
-allée du jardin, enfermaient dans leur cadre un grand
-morceau de jour au loin, un coup de soleil noyant des
-bâtisses et glissant par places, sur la terre blonde, jusqu'à
-deux statues de marbre blanc luisantes, au premier
-plan, des blancheurs tièdes de l'ivoire. On eût cru voir,
-par cette journée de printemps, le rayon d'un hiver de
-Rome au Luxembourg.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;dit Anatole à Coriolis en s'accotant contre
-le mur du café peint en rose,&mdash;nous aurons chaud là
-comme si nous avions le dos au poêle&hellip; Garçon! deux
-absinthes&hellip; Non? Veux-tu de la Chartreuse, hein?&hellip;
-Ah! mon vieux! dire que te voilà!&hellip; Eh bien! cré nom,
-vrai, ça me fait plaisir&hellip; Y a-t-il longtemps! C'est-il
-vieux! Comme ça passe! Avons-nous bêtifié ensemble,
-hein? Tiens, ici&hellip; voilà un café qui devrait nous connaître&hellip;
-Là, par derrière, te rappelles-tu? quand nous
-avons eu notre rage de billard chez Langibout&hellip; que
-nous faisions des parties de cinq heures!&hellip; Et Zaza?&hellip;
-Zaza, tu sais? qui était si drôle&hellip; qui m'appelait toujours
-Georges, et qui m'écrivait <i>Gorge</i> avec une cédille
-sous le <i>g</i> pour faire Georges!</p>
-
-<p>Et voyant que Coriolis ne riait pas:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as dû travailler là-bas? As-tu fini une de tes
-grandes machines modernes&hellip; tu sais&hellip; dont tu étais si
-toqué?</p>
-
-<p>&mdash;Non&hellip; non&hellip;&mdash;répondit Coriolis avec un accent
-de tristesse.&mdash;Oh! j'en ferai&hellip; tu verras&hellip; j'en vois&hellip;
-Là-bas, ce que j'ai fait? Mon Dieu! j'ai fait une vingtaine
-de petits tableaux du midi de la France&hellip; En y
-joignant une quarantaine de mes esquisses d'Orient&hellip;
-tout cela, je te dirai, ce n'est pas mon dernier mot&hellip;
-mais enfin ça ferait une vente, tu comprends&hellip; il y aurait
-de quoi faire un jour aux Commissaires-Priseurs&hellip;
-C'est la mode à présent, les Commissaires-Priseurs&hellip;
-Et je crois que ce serait une bonne chose pour moi&hellip; Ça
-me ferait revenir sur l'eau, et j'en ai besoin&hellip; depuis trois
-ans que je n'ai pas exposé, on a eu le temps de m'oublier&hellip;
-Il y a un catalogue, les journaux parlent de vous,
-on donne les prix&hellip; Je ferai une exposition particulière&hellip;
-Oh! c'est très-bon&hellip; Ce qui ne montera pas à
-des sommes considérables, je le retirerai&hellip; Il faut bien
-faire comme tout le monde&hellip; Je n'y aurais pas pensé
-sans Manette&hellip; Elle est très-intelligente pour tout ça,
-Manette&hellip; Et puis ça me liquidera&hellip; Et maintenant que
-me voilà ici, avec tous mes matériaux sous la main et ce
-bon mauvais air de Paris qui vous fait piocher, je te demande
-un peu,&mdash;dit-il en s'animant et comme s'il se
-roidissait dans une volonté d'avenir,&mdash;je te demande
-un peu, qu'est-ce qui pourra m'empêcher de faire ce que
-je voulais faire, ce que je me sens dans le ventre&hellip; des
-choses&hellip; tu verras!&hellip; Mais je t'ai assez embêté de moi&hellip;
-Ah çà! qu'est-ce qui m'a donc dit que ta mère t'était
-tombée sur le dos, mon pauvre garçon?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement&hellip; J'ai cette croix-là, la croix de ma
-mère&hellip; Enfin! on n'a qu'une maman, ce n'est pas pour
-la laisser sur le pavé&hellip; Et puis, je ne peux pas lui en
-vouloir de m'avoir donné le jour&hellip; Elle croyait bien
-faire, cette femme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais est-ce qu'elle n'avait pas une certaine aisance,
-ta mère?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si&hellip; Il y a eu un temps où il y avait quatre
-lampes Carcel à la maison&hellip; Mais maman avait une maladie,
-vois-tu, qui l'a perdue&hellip; Il fallait qu'elle donnât
-à jouer au whist&hellip; La rage de recevoir, quoi!&hellip; d'inviter
-des chefs de bureau à dîner&hellip; Tout ce qu'elle gagnait y
-a passé&hellip; A la fin de tout, elle avait quelque chose en
-viager pour ses vieux jours chez une perle de banquier:
-il a levé le pied, et un beau jour, plus un radis! voilà
-l'histoire&hellip; Tu comprends que ce n'était pas le moment
-de lui demander des comptes de la fortune de papa&hellip;
-J'ai pris deux chambres&hellip; et, quand elle a l'air trop
-ennuyé le soir, je lui dis: Maman, si tu veux, je vais dire
-au portier de monter pour faire ton whist!</p>
-
-<p>&mdash;Allons! ne blague donc pas&hellip; il paraît que tu t'es
-conduit admirablement, et toi qui es si <i>vache</i>, on m'a dit
-que tu t'étais remué comme un enragé, que tu avais fait
-des pieds et des mains pour vous sortir de misère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Moi? laisse donc&hellip;&mdash;fit modestement Anatole à
-demi humilié d'être complimenté de son dévouement
-filial, et revenant à ses idées d'observation comique:&mdash;Le
-plus drôle, mon cher, c'est que ça ne l'a pas
-changée, c'est toujours la même femme&hellip; Voilà donc
-ses malheurs qui arrivent&hellip; plus le sou, plus rien que
-les meubles de sa chambre&hellip; Moi, c'était roide&hellip; J'avais
-six francs, six francs net pour le déménagement&hellip; Eh
-bien! sais-tu ce qui la préoccupait? C'était d'envoyer
-des cartes de visites avec P. P. C.! pour prendre congé!&hellip;
-Maman, je te dis,&mdash;et sa voix prit la solennité caverneuse
-du Prudhomme de Monnier,&mdash;c'est la victime des
-convenances sociales!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, imbécile!&mdash;fit Coriolis sans pouvoir s'empêcher
-de rire.</p>
-
-<p>Et continuant à causer, ils laissaient peu à peu leurs
-paroles retourner au passé et toucher çà et là à ce qui
-réchauffe les années mortes. Les regards d'Anatole,
-chargés d'expansion, enveloppaient Coriolis, et, en parlant,
-il appuyait ce qu'il disait de pressions, d'attouchements
-caressants, de gestes posés sur quelque endroit de
-la personne de son interlocuteur. A ce contact, au frottement
-de ces mains qui retâtaient une vieille amitié, au
-souffle des jours passés, sous les mots, les questions, les
-souvenirs d'effusion qui remuaient une liaison de vingt
-ans et leurs deux jeunesses, Coriolis sentait mollir et se
-fondre sa froideur première. Et tu viens dîner à la maison,
-n'est-ce pas?&mdash;dit-il à la fin.</p>
-
-<p>Ils se levèrent, sortirent du Luxembourg et remontèrent
-la rue Notre-Dame-des-Champs, cette rue d'ateliers
-et de chapelles, aux grandes maisons conventuelles,
-aux étroites allées garnies de lierre, aux loges rustiques
-de portiers, aux affiches de pommade de S&oelig;urs, la
-grande rue religieuse et provinciale où trébuchent de
-vieux liseurs de livres à tranches rouges, et qui, avec
-ses cloches, semble sonner l'heure du travail avec l'heure
-du couvent.</p>
-
-<p>Anatole débordait de paroles; Coriolis parlait moins
-et se renfermait en lui-même avec un air de préoccupation,
-à mesure qu'on approchait de la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle va bien, Manette?&mdash;demanda Anatole,
-quand ils furent à deux ou trois portes de Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien.</p>
-
-<p>&mdash;Et ton moutard?</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien, très-bien, merci.</p>
-
-<p>Ils montèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! veux-tu attendre un instant dans l'atelier,&mdash;dit
-Coriolis,&mdash;je vais prévenir Manette que tu dînes.</p>
-
-<p>Anatole entra dans l'atelier, plein d'une tiède chaleur,
-où se levait, d'une bouilloire sur le poêle, une forte
-odeur de goudron. Il était à peine là que, par une petite
-porte, un enfant se glissa comme un petit chat, et, ayant
-attrapé le coin du divan, il s'y colla, les mains derrière
-le dos, appuyées contre le bois, le ventre un peu en
-avant, avec cet air des enfants que leur mère envoie
-surveiller au salon un monsieur qu'on ne connaît pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne me reconnais pas?&mdash;dit Anatole en s'avançant
-vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Si&hellip; tu es le monsieur qui faisait les bêtes&hellip;&mdash;répondit
-sans bouger le bel enfant de Coriolis; et il fit
-le silence d'un petit bonhomme qui ne veut plus parler.
-Puis, comme pour se reculer d'Anatole, il se renversa
-en arrière sur le divan, avec une grâce maussade, et de
-là, se mit à suivre, sans le quitter de ses deux petits
-yeux ronds, tous ses mouvements.</p>
-
-<p>Un peu gêné du tête-à-tête avec ce gamin qui le tenait
-à distance, Anatole se mit à regarder des panneaux posés
-sur deux chevalets, des paysages aux ciels de lapis,
-aux verts métalliques d'émail.</p>
-
-<p>Il avait fini son examen, et commençait à trouver le
-temps long, quand Coriolis reparut avec un air singulier.</p>
-
-<p>&mdash;Nous dînerons nous deux,&mdash;fit-il,&mdash;Manette a la
-migraine&hellip; Elle s'est couchée.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&hellip; Ah! tant pis,&mdash;dit Anatole.&mdash;Moi qui
-me faisais un plaisir de la voir&hellip; Il est très-gentil, ton
-fils&hellip; Charmant enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu regardais?&hellip; C'est de là-bas, tout ça&hellip; Tu
-sais, nous étions à Montpellier&hellip; On n'a qu'à descendre
-le Lez, une jolie petite rivière avec des iris jaunes, pendant
-une heure&hellip; Et puis, passé les saules d'un petit
-hameau qu'on appelle <i>Lattes</i>, c'est ça, mon cher&hellip; Oh!
-un bien drôle de pays&hellip; une vraie Égypte, figure-toi&hellip;
-Tiens! voilà&hellip;&mdash;Et il touchait dans ses études les effets
-et les couleurs dont il lui parlait.&mdash;Une terre&hellip; comme
-ça&hellip; des grandes flaques d'eau&hellip; des marais avec de
-l'herbe&hellip; et entre l'herbe, des grandes plaques d'azur,
-des morceaux de ciel très-crus&hellip; aussi crus que ça&hellip; Et
-puis à côté, tu vois&hellip; des langues de sable avec des
-touffes de soude&hellip; un tas de canaux là-dedans, avec ces
-bateaux-là, à drague, avec des roues à godets&hellip; des
-petits îlots brûlés&hellip; de temps en temps un grand pré
-vague&hellip; voilà&hellip; où il n'y a que deux ou trois juments
-blanches qui filent, ou des troupes de taureaux qui
-s'effarent quand vous passez&hellip; une fermentation du
-diable dans toutes ces eaux-là&hellip; une végétation! des
-joncs, des tamaris, des ronces, des roseaux!&hellip; Et des
-ciels, mon cher! C'est plus bleu que ça encore&hellip; Enfin,
-tout: des scorpions, du mirage&hellip; il y a du mirage&hellip; il
-y a même des flamants&hellip; tiens, d'après nature, s'il vous
-plaît, ces flamants-là&hellip; près de Maguelonne&hellip; et ils volaient,
-je te réponds!&hellip; Ils avaient l'air heureux, comme
-moi, de retrouver leur Orient&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dis donc,&mdash;fit Anatole en regardant les
-murs du nouvel atelier de Coriolis à peine garnis de
-quelques plâtres,&mdash;qu'est-ce que tu as fait de tes bibelots?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tout a été vendu quand nous sommes partis&hellip;
-C'était un nid à poussière&hellip; Viens-tu dans la salle à
-manger?&hellip; ça les décidera peut-être à nous servir&hellip;</p>
-
-<p>Le dîner, un dîner de restes ou rien ne rappelait
-l'ancienne largeur du ménage de garçon de Coriolis, fut
-servi par deux filles qui répondaient aigrement aux observations
-de Coriolis, s'asseyaient sur un coin de chaise,
-quand les dîneurs s'oubliaient, après un plat, à causer.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;dit Coriolis, quand on fut au café, avec
-un ton d'impatience qu'Anatole ne comprit pas,&mdash;prends
-ta tasse, le carafon d'eau-de-vie&hellip; Nous serons
-mieux dans l'atelier&hellip;</p>
-
-<p>Anatole, en effet, s'y trouva bien. Le plaisir d'être
-avec Coriolis, quelques petits verres qu'il se versa, le
-firent bientôt s'épanouir; et ses vieilles gaietés lui revenant,
-il recommença ses anciennes farces, bondissant,
-criant: Hou! hou! aboyant comme un gros chien autour
-de Coriolis, l'étourdissant de tours de force et de menaces
-de tapes, se jetant sur lui en lui disant:&mdash;C'est
-donc toi! la voilà, la grosse bête!&mdash;le chatouillant, le
-pinçant, et tout à coup s'arrêtant, pour jeter sa joie dans
-ce mot:&mdash;Tiens! je suis content comme si j'étais décoré!</p>
-
-<p>Tout en jouant, Anatole revenait à l'eau-de-vie. A la
-fin, il leva le carafon à la lumière de la lampe, et y
-chercha du regard un dernier verre: le carafon était
-vide. Coriolis sonna. Une bonne parut.</p>
-
-<p>&mdash;De l'eau-de-vie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y en a plus,&mdash;dit la bonne avec une voix dont
-Anatole lui-même perçut l'insolence.</p>
-
-<p>Au bout de quelques instants, il prenait sur un fauteuil
-le chapeau qu'il y avait posé à plat soigneusement
-sur les bords: c'était chez lui un principe absolu de
-poser ses chapeaux ainsi, pour empêcher, disait-il, les
-bords de tomber; et il partait sans que Coriolis cherchât
-à le retenir.</p>
-
-<p>Une fois dans la rue, au froid de l'air fouettant sa griserie,
-le mot de la bonne lui retombant dans la pensée
-avec le dîner, la journée, la première gêne, les singularités
-de Coriolis, Anatole marcha en se parlant tout
-haut à lui-même, se répétant tout le long du chemin:&mdash;«Il
-n'y en a plus! Il n'y en a plus!» En voilà une
-bonne que je retiens! «Il n'y en a plus!» Et sa migraine,
-à madame!&hellip; «Il n'y en a plus!»&hellip; Et toute
-la maison&hellip; ïoutre! ïoutre! ïoutres, les domestiques!
-ïoutre, la femme! ïoutre, le moutard, ïoutre, mon ami!
-ïoutre!&hellip; tous, ïoutres!&hellip; pas moi, ïoutre&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXVIII</h2>
-
-
-<p>La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant
-Coriolis de Paris, en brisant brusquement ses habitudes,
-en l'arrachant aux milieux de sa vie, en l'isolant et en
-le tenant près de deux années sous une influence que
-rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne
-lui parlaient pas de l'indépendance de son passé. Toutes
-les facilités s'étaient rencontrées là pour l'asservissement
-d'un homme malade, se croyant plus malade encore
-qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être
-qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane,
-par fatigue, par ennui de lutter, par ce renoncement à
-vouloir que fait chez les plus forts la pensée de la mort.
-Son autorité de garde-malade, la maîtresse l'avait peu
-à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait
-touché à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées.
-Coriolis s'était laissé lentement enlacer, envelopper, du
-c&oelig;ur à la cervelle, saisir tout entier, par ces mains de
-caresse remontant son drap ou lui croisant son paletot
-sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de
-tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si
-affectueusement grondeuses de Manette, la solitude, le
-tête-à-tête, l'habitude que chaque jour ramène, ces deux
-forces lentes et dissolvantes: le temps et la femme,
-avaient longuement usé les résistances de son caractère,
-ses instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion.
-Des soumissions que la femme légitime n'impose pas au
-mari auquel elle est liée pour toujours, la maîtresse les
-avait imposées à l'amant qu'elle était libre de quitter:
-elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours
-craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation,
-la plus petite menace de fâcherie. Un abandon,
-une rupture, un départ, c'était ce que Coriolis voyait
-aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la terreur le
-prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être
-aimé et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans
-laquelle il n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là,
-le tenant lié par cet immense besoin qu'il avait d'elle,
-et qu'elle surexcitait, en l'inquiétant, avec l'habileté et
-le génie de tact donnés aux plus médiocres intelligences
-de son sexe, Manette avait fini par faire pencher Coriolis
-vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger,
-ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu
-de lui, ce n'avait point été une entière et brusque abdication
-de ses goûts, de ses instincts, de ses attaches de
-c&oelig;ur: ce qui s'était fait dans Coriolis était plutôt une
-diminution dans l'absolue confiance de ses opinions.
-Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique
-qui veut que dans la communauté de deux intelligences,
-l'intelligence inférieure prédomine, marche à
-la longue fatalement sur l'autre, et donne ce spectacle
-étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que
-par le petit objectif de la femme qui les a.</p>
-
-<p>Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit
-et de l'âme, des idées auxquelles il ne laissait pas
-Manette toucher; mais c'était tout ce que Manette n'avait
-pas encore atteint, abaissé et plié en lui. A mesure qu'il
-vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de
-ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au
-premier jour contre l'impression de ce qu'elle lui disait.
-Il avait commencé par ne pas l'entendre quand elle lui
-parlait de choses qu'il ne voulait pas entendre; maintenant
-il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.</p>
-
-<p>Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant,
-armé d'un peu plus d'énergie et de santé, renoué
-à ses connaissances, retrempé dans le courant parisien,
-fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit, dans
-un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques insupportables,
-tomber à cette vie que lui faisait Manette,
-une vie antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses
-amitiés, étroite, <i>retrillonnée</i> au-dessous de sa fortune,
-indigne de ses habitudes, Coriolis ne put réprimer un
-mouvement de révolte. Mais alors, il rencontra dans la
-volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait pas
-soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder
-et qui ne cédait jamais, un entêtement sans violence, une
-sorte d'opiniâtreté ingénue, caressante, presque angélique.
-A tout, elle disait: Oui, et faisait comme si elle
-avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait: elle
-avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de
-si peu d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait,
-ce qu'elle commandait contre les ordres de Coriolis,
-contre son désir tacite ou formel, c'était le même jeu,
-la même justification tranquille et de sang-froid. Il y
-avait dans la forme de sa domination comme une douceur
-passive, un air d'humilité désarmante, une sorte
-d'indolence apathique, devant lesquelles les colères de
-Coriolis étaient forcées de se dévorer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXXXIX</h2>
-
-
-<p>La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là
-de réunir deux ou trois amis à sa table. Il aimait ces
-dîners familiers qu'égayaient des causeries et des visages
-de vieux camarades; il avait pris une chère habitude de
-ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et
-la récompense de sa journée, la récréation du soir où il
-oubliait la fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait
-à la verve des autres.</p>
-
-<p>Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et
-ne parurent plus que de loin en loin: Coriolis s'en étonna.
-Qui les éloignait? Il montrait toujours le même plaisir
-à les voir. Et il ne pouvait accuser Manette de les
-renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle
-avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui
-semblait-il, s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais
-d'aigreur ni de mauvaise humeur. Et cependant presque
-tous un à un désertaient. Ses plus vieux amis ne revenaient
-pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils essayaient
-de se dérober à la chaude insistance de son invitation,
-en s'excusant sur des prétextes.</p>
-
-<p>Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un
-intérieur, l'absence de cordialité qui se répand et s'étend
-de la maîtresse de la maison à la maison même, l'accueil
-maussade et rechigné des murs, une espèce de
-mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange,
-la sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la
-chaise boiteuse, le feu qui ne prend pas, la lampe qui
-ne veut pas s'allumer, l'égarement des clefs de ménage
-qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents conjurés
-pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore
-blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient
-un ton d'effort et de commande, la grâce forcée
-d'une maîtresse obligée de les subir, leur en voulant
-comme d'une indiscrétion de s'être laissé inviter, et faisant,
-à travers son sourire, courir sur la table des regards
-qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses
-attentions, l'occupation embarrassante qu'elle prenait
-d'eux, les plaintes en leur présence sur les plats manqués,
-les réprimandes sur le service, étaient chez elle
-autant de façons polies de les prier de ne pas revenir.
-Et pour les natures moins fines, moins sensibles, que
-ces façons de Manette ne blessaient point, il y avait autour
-de la table, pour les renvoyer, l'insolence des deux
-grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la fatigue
-du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette,
-leur impatience à attendre la fin du dessert, leur mine
-de domestiques à des gens qui ne viennent que pour
-manger.</p>
-
-<p>Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où
-vivent les hommes dont la tête travaille et que remplit
-une &oelig;uvre, Coriolis, planant au-dessus de tous ces détails,
-ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour qu'il invitait
-Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers
-fidèles:</p>
-
-<p>&mdash;Dîner?&mdash;lui répondit Massicot&mdash;je veux bien&hellip;
-mais au restaurant.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pourquoi?&hellip; Eh bien, parce que chez toi&hellip;
-chez toi, il me semble qu'il y a des cents d'épingles anglaises
-dans le crin de ma chaise, et qu'on me met quelque
-chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!&hellip;
-Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant
-un anneau de rideau dans une chambre où leurs parents
-les ont embêtés&hellip; Moi, quand je regarde le papier de ta
-salle à manger, il me prend des envies de casser mon
-assiette sur le nez de tes bonnes&hellip; et de prier ta femme&hellip;
-pas poliment&hellip; d'aller se coucher!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXL</h2>
-
-
-<p>Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis.</p>
-
-<p>Son petit logement n'était plus son grand et large appartement
-de la rue de Vaugirard. Son atelier, dépouillé
-de ce clinquant d'art sur lequel l'&oelig;il du coloriste aime
-à se promener, semblait vide et froid, presque pauvre.</p>
-
-<p>Là-dedans, à la place du domestique et de l'ancienne
-cuisinière, étaient installées les deux cousines de Manette,
-deux créatures à la désagréable tournure hommasse
-de bonnes de province, l'une retirée d'un service
-de ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville,
-où elle soignait les fous.</p>
-
-<p>Manette avait encore établi dans la maison sa vieille
-mère dont la colonne vertébrale était presque entièrement
-ankylosée, et qui, clouée et roide, restait à l'angle
-d'une cheminée, à un coin de feu, avec son serre-tête
-noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement
-sombre de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses
-mouvements, le marmottage grommelant et redoutable
-de prières incompréhensibles. Dans l'escalier, à la
-porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes
-jambes un jeune homme aux cheveux laineux, portant
-toujours un petit paquet enveloppé dans un mouchoir de
-couleur: c'était un frère de Manette. A de certains
-jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes
-pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de
-ces <i>nixkandlers</i>, de ces industriels du trottoir et du
-boulevard sortis du petit village de Bischeim, près de
-Strasbourg.</p>
-
-<p>Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait,
-montait à la dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus,
-y mettait l'air de ses habitudes et la contagion
-de ses superstitions. Les deux cousines, conservées par
-la province plus près de leur culte et de leur origine,
-défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et
-les oublis de la Parisienne. Elles la renfonçaient aux
-pratiques et aux idées du judaïsme, fouillant, retrouvant,
-ranimant dans la juive vieillissante la persistance immortelle
-de la race, ce qui reste toujours de juif dans
-le sang qui ne paraît plus du tout l'être.</p>
-
-<p>Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien
-vu en elle de sa religion ni de son peuple. Manette avait
-pourtant toujours gardé de ce côté de secrètes attaches.
-Il ne s'était guère passé de samedi sans qu'elle menât ce
-jour-là sa promenade vers une petite place située à l'embranchement
-de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs,
-de la rue Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement
-au soleil de l'après-midi que font là les
-juifs. C'était comme un besoin pour elle de passer et de
-repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens
-qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas,
-mais dont elle s'approchait, qu'elle touchait, et dont la
-vue lui donnait pour toute la semaine comme une espèce
-de communion avec les siens et avec une humanité
-de sa famille.</p>
-
-<p>On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes
-tuées selon le rite traditionnel du <i>schechita</i>; on allait
-chercher de la choucroute rue des Rosiers. Maîtresses
-de l'intérieur, les femmes de la maison ne se gênaient
-plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages
-pour lesquels il avait de la répugnance.</p>
-
-<p>Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant
-que taquiner, irriter, impatienter Coriolis. De plus graves
-ennuis, de poignants soucis de c&oelig;ur lui venaient d'un
-bien autre envahissement de sa vie: il sentait la domination
-hostile de ces femmes toucher à l'affection du son
-enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il
-grandissait, lui semblait aller à ces étrangères, se complaire
-dans leurs jupes, comme s'il était instinctivement
-attiré par une sympathie mystérieuse de consanguinité.
-Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le
-prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille
-mémoire chevrotante, versant à la jeune imagination de
-l'enfant le merveilleux du <i>Zeanah Surenah</i>, lui rabâchant
-des choses de vieux livres écrits en germanico-judaïque,
-le tenait charmé, ébloui devant les contes de l'Orient
-talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam,
-dont le poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup
-un poisson de trois cents pieds, dont le rôti sera le taureau
-Behemot mangeant tous les jours le foin de mille
-montagnes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLI</h2>
-
-
-<p>Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à
-Paris pour faire provision de toiles, de couleurs, de
-brosses, et toucher le prix d'un tableau. A chacun de ces
-petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir Coriolis,
-passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée.</p>
-
-<p>Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait
-en lui un souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait
-ce que le rustique artiste lui apportait de l'odeur et de
-la sérénité des champs. Et il était heureux de voir un
-brave homme heureux.</p>
-
-<p>A une de ces visites:&mdash;Et Anatole?&mdash;se mit à
-dire Crescent&hellip;&mdash;J'ai été si habitué à le voir avec
-vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il y a bien longtemps,&mdash;fit Coriolis, embarrassé.&mdash;Il
-est venu dîner un soir&hellip; Et puis, nous ne
-l'avons pas revu&hellip; je ne sais pas pourquoi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il a assez mangé ici&hellip;&mdash;dit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre garçon&hellip;&mdash;reprit Crescent&mdash;on vient de
-me faire des plaintes sur lui au ministère pour la commande
-que je lui ai fait avoir&hellip; Il paraît qu'il ne finit
-pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien,&mdash;dit Manette,&mdash;il est si paresseux!&hellip;
-une vraie couleuvre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute&hellip;
-Dans sa position, il faut d'abord manger, il faut gagner
-son pain de chaque jour&hellip; Gueuse de misère tout de
-même dans nos états, quand on reste en route&hellip;</p>
-
-<p>Et changeant de ton:&mdash;Ah çà! toi,&mdash;dit-il brusquement
-à Coriolis,&mdash;tu m'as toujours promis un dessin&hellip;
-Ce n'est pas tout ça&hellip; il me faut mon dessin&hellip; Où
-est mon dessin?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! là, au fond de l'atelier&hellip; le carton rouge&hellip;
-C'est ça&hellip;</p>
-
-<p>Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à
-feuilleter: c'était un choix des plus beaux dessins de
-Coriolis. Machinalement, il leva les yeux: il vit dans la
-psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de Coriolis,
-lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse
-de voir emporter de la maison un objet de valeur, quelque
-chose représentant de l'argent. Et presque aussitôt:&mdash;Non,
-pas le rouge,&mdash;lui cria Coriolis,&mdash;l'autre, à
-côté&hellip; le vert&hellip; tiens&hellip; là&hellip;</p>
-
-<p>Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis.</p>
-
-<p>Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin,
-le mit sur une table, le retravailla, le recala longuement,
-puis le rendit à Crescent.</p>
-
-<p>Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement
-la main et sortait sans saluer Manette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLII</h2>
-
-
-<p>Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour
-de Coriolis, le travail incessant de la maîtresse continua,
-poursuivant plus hardiment la diminution, l'annihilation
-du maître de la maison, avec cette espèce
-d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans
-la domination domestique. Manette eut, comme la femme
-du peuple, ces tyrannies affichées, publiques, montrées
-devant les domestiques, les fournisseurs, les gens qui
-passent, et ôtant à un homme la dignité qu'une femme
-de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari.
-Coriolis perdait le gouvernement et le commandement
-de son intérieur; on lui retirait des mains la direction de
-la maison; on lui ôtait de la bouche les ordres à donner.
-Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans les arrangements
-qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout
-ce que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas,
-chéri?» qu'elle lui jetait de confiance, sans écouter sa
-réponse. Il n'eut bientôt plus d'argent: la femme le
-prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le retint,
-s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle
-lui donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations,
-des retranchements furent imposés à ses goûts.
-Coriolis avait un sentiment d'élégance de créole. Il s'était
-toujours mis de façon distinguée et dépensait largement
-pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son
-linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un
-petit tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps
-de là commença à se montrer dans sa toilette le coup de
-ciseau d'ouvrières de la maison.</p>
-
-<p>Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes
-ménagères, à la façon de vivre de ce trio de femmes qui,
-tous les jours, le tiraient un peu plus à elles, approchaient
-de lui leur familiarité, l'entraînaient dans quelque
-place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le
-poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses
-affaires.</p>
-
-<p>Ce fut comme une longue dépossession de lui-même,
-à la fin de laquelle il ne s'appartint presque plus. De soumission
-en soumission, Manette l'amenait à être dans la
-maison un de ces grands enfants qu'on soigne comme
-un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés,
-dociles, qu'une femme mène, man&oelig;uvre, tapote,
-habille, cravate, embrasse, et qui, jusqu'au dehors et
-dans la rue, emportent la marque de leur humilité et de
-leur sujétion au logis.</p>
-
-<p>Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses,
-des chatteries, des affectuosités, des douceurs: de temps
-en temps, il sentait passer dans le toucher de sa main
-les tendresses dont on flatte, pour le faire obéir, un animal
-domestique. Mais à côté de Manette il y avait les
-deux cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient
-mépriser Coriolis en face, et rire ironiquement de sa
-déchéance. Avec leur air de dédaigner ses ordres, l'aigreur
-de leurs réponses, leur grossièreté amère, leur
-entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences,
-ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre,
-ces femmes entouraient Coriolis de son humiliation, et
-la lui rapportaient à toute heure. Ce qu'elles lui faisaient
-souffrir et dévorer, cette torture qui d'abord l'avait exaspéré,
-maintenant lui causait comme une peur: il se retournait
-vers Manette, implorait sa présence contre elles,
-lui demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de
-revenir de bonne heure, pour ne pas être livré aux bonnes,
-leur appartenir toute la soirée.</p>
-
-<p>On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de
-résistance de Coriolis, tous les appareils de la volonté,
-tout ce qui tient debout le caractère d'un homme, cédaient
-peu à peu ainsi que cède la solidité d'un corps à la
-dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque
-chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLIII</h2>
-
-
-<p>Et cette domination domestique, cette volonté substituée
-à la sienne dans le ménage, Coriolis commençait
-à les voir se glisser peu à peu jusqu'aux choses de son
-métier, de son art, essayer doucement de s'attaquer à
-l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque
-à son inspiration.</p>
-
-<p>Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait
-un glacial encouragement; quand, à côté de lui, elle
-lui semblait faire la mine à ce qu'il brossait, ou bien
-seulement quand, avec l'admirable talent des femmes à
-jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il peignait,
-Coriolis était pris dans son travail d'une impatience
-nerveuse qui lui faisait gâter son esquisse et son
-tableau. De sa toile, il ne percevait plus que les faiblesses,
-les difficultés, les côtés décourageants, ce qui arrête
-la verve en tuant l'illusion; et il ne tardait pas à abandonner
-son &oelig;uvre commencée.</p>
-
-<p>Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils
-des autres, avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis
-si dédaigneux de l'intelligence et des goûts d'art de la
-femme, si jaloux de ses sensations propres, de son optique
-personnelle, de l'indépendance et de l'ombrageuse
-originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des
-découragements lui venant de cette femme! L'habitude
-de lui obéir, de la consulter, de lui soumettre et de lui
-confier tout le reste de sa vie, l'avait mené lentement à
-cet asservissement où les faiblesses de l'homme descendent
-dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du
-front de sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et
-finissent par lui ôter le caractère jusque dans le talent.</p>
-
-<p>Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette.
-Il en repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il
-se débattait sous elle. Et cependant, malgré lui, aux
-heures de ses réflexions solitaires, il se rappelait son
-exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait
-entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en
-convînt avec lui-même: ce n'étaient point la presse, les
-criailleries des journaux, la morsure de la critique qui
-l'avaient fait reculer devant le moderne et abandonner
-le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses
-«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle
-lui avait dit ou laissé voir pour le détourner de l'art qui
-ne se vend pas, et le pousser à des tableaux de vente.
-Car Manette, comme une femme et comme une juive,
-ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette
-basse mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal
-de ses &oelig;uvres. Pour elle, l'argent, en art, était tout et
-prouvait tout. Il était la grande consécration apportée
-par le public. Aussi travaillait-elle infatigablement à
-mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de l'argent.
-Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains
-des autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix
-de celui-ci, de celui-là, des revenus de chaque année
-de la peinture de Garnotelle. Elle approchait encore de
-lui des ambitions mesquines, des aspirations bourgeoises,
-des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes
-d'appétits tournés vers le succès.</p>
-
-<p>Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de
-se fermer à ces excitations incessantes, à ces paroles qui
-avaient le retour et la patience de la goutte d'eau qui
-creuse; lui qui s'était jusque-là estimé si heureux d'avoir
-son pain sur la planche, d'être au-dessus des exigences,
-des concessions de misère qui déshonorent un
-talent; lui, plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui
-sentait le commerce chez les autres; lui, l'amoureux et
-le religieux de son art, qui avait fait de la peinture sa
-chose sainte et révérée, la religion désintéressée et le
-v&oelig;u sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa
-vocation, avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir,
-un amour, les paresses du créole; lui, l'artiste raffiné,
-délicat, rare, qui s'était presque fait un point
-d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode; lui,
-dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté,
-indépendance,&mdash;il commençait à éprouver auprès de
-cette femme comme les premiers symptômes d'un ramollissement
-de sa conscience d'artiste.</p>
-
-<p>Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une
-sorte de dégradation morale qui s'accomplissait graduellement
-en lui, la honte de quelqu'un qui va mettre une
-mauvaise action, le reniement de toute sa vie dans une
-vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par
-horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même,
-dans quelque promenade de solitude, fouillant
-ses lâchetés, se penchant dessus, en sondant le fond, il
-se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce mot,
-cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent!
-revenir toujours dans sa bouche, juger tout, excuser
-tout, couronner tout pour elle, l'Argent ne lui parlait
-pas déjà un peu aussi à lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLIV</h2>
-
-
-<p>Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait
-vaincu, dompté par Manette, docile à ce qu'elle voulait
-de lui. L'artiste semblait se résigner aux exigences de
-la femme. De l'art, il se laissait glisser au métier. L'avenir
-qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses ambitions,
-la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée
-de tenter, il les remettait, les repoussait à d'autres
-temps, quand un hasard vint, qui le rattacha violemment
-à ses &oelig;uvres passées, et, redressant l'homme dans le
-peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.</p>
-
-<p>Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette
-avait su obtenir de son découragement, de son affaiblissement
-maladif, lors de leur départ pour le midi
-de la France, Manette avait encore voulu qu'il se dessaisît
-de ces deux toiles, <i>la Révision</i> et <i>le Mariage</i>, qu'elle
-disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel
-ces deux tableaux rappelaient un insuccès et des attaques,
-ennuyé et souffrant de les voir, n'avait pas fait
-grande résistance; et les deux toiles avaient été vendues,
-données à un marchand de tableaux. De là, l'une
-de ces toiles, <i>la Révision</i>, passait chez un amateur,
-homme du monde, élégant brocanteur en chambre, littérateur
-de revue à ses heures, lequel ramassait depuis
-dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid
-calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un
-agioteur joue sur des valeurs d'avenir, et résolu à faire
-de sa vente un «grand coup».</p>
-
-<p>Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un
-débutant littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant
-faire son trou et du bruit, cherchant une personnalité
-sur laquelle il pût accrocher des idées neuves et remuantes,
-crut trouver son homme dans Coriolis. Trois
-grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit
-journal le plus lu attirèrent l'attention sur «le maître
-de <i>la Révision</i>». Accouru à la vente, Paris, qui avait à
-peine retenu le nom de Coriolis et ne savait plus sur
-quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile
-balayée par les regards indifférents du public à la grande
-exposition de 1855. Des polémiques s'enflammèrent,
-coururent de journaux en journaux. Coriolis prit les
-proportions d'une curiosité et d'un grand homme méconnu.</p>
-
-<p>L'heure des enchères venue, deux concurrents se
-trouvèrent en présence: un monsieur possédé de la rage
-de se faire connaître, du désir furieux d'une publicité
-quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour
-rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de
-faire une dépense folle bien visible et annoncée dans
-les journaux. Entre cet intérêt et cette vanité, le tableau
-monta à une quinzaine de mille francs.</p>
-
-<p>Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette
-aperçut en lui comme un autre homme. Sa physionomie
-avait une telle expression de dureté reconquise,
-de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa pas
-lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis
-qui, le premier, rompit le silence, en allant à elle.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires,
-vous!&mdash;Et il laissa tomber avec un accent de mépris:
-<i>les affaires</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ma <i>Révision</i> vient de se vendre&hellip; savez-vous combien?
-Quinze mille francs!&hellip; Ah!&hellip; est-ce que vous
-croyez que ça me fait quelque chose?&hellip; Mais quand j'ai
-fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie&hellip; rien que la
-femme qui vous sert de l'amour&hellip; comme elle vous
-cirerait vos bottes!&hellip; Eh bien! alors, j'étais quelqu'un,
-j'étais un peintre&hellip; je trouvais&hellip; Ah! vous avez eu une
-jolie idée de spéculation!&hellip; Savez-vous ce que vous
-avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur de
-peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des
-marchands, du public!&hellip; un misérable!&hellip; Tenez! pendant
-qu'on promenait ma <i>Révision</i> sur la table, dans les
-enchères, je regardais&hellip; Il y a des choses là-dedans&hellip;
-l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans
-l'ombre&hellip; Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens
-que c'est beau!&hellip; On se pressait, on se penchait&hellip; et je
-voyais que c'était beau dans tous les yeux qui regardaient!&hellip;
-A présent? Mais je ne saurais plus <i>fiche</i>
-une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois
-que je ne pourrais plus&hellip; Il faut pouvoir vouloir&hellip; Et
-c'est vous!&mdash;dit-il en s'avançant, d'un air menaçant,
-vers Manette,&mdash;vous, à force de tourments, en étant
-toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles qui
-me jetaient du froid dans le dos&hellip; Ah! ce que je serais
-aujourd'hui avec les tableaux que vous m'avez empêché
-de faire!&hellip; et l'argent que vous auriez gagné, vous!&hellip;
-Vous ne savez pas tout l'argent&hellip; C'est que maintenant,
-j'y pense aussi, moi, à ça&hellip; Vous m'avez passé de votre
-sang, tenez! Dieu me pardonne!&hellip; Ah! vous avez bien
-vidé l'artiste!&hellip; Je vous hais, voyez-vous, je vous hais&hellip;
-Et voulez-vous que je vous dise! Il y a des jours&hellip;&mdash;et
-sa voix lente prit une douceur homicide&mdash;des jours&hellip;
-où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse de commencer
-par vous, et de finir par moi, pour en finir de
-cette vie-là!&hellip;</p>
-
-<p>Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier,
-revenant à Manette, et lui parlant avec le ton d'une
-prière égarée:</p>
-
-<p>&mdash;Mais parle donc!&hellip; dis au moins quelque chose!&hellip;
-Parle-moi!&hellip; ce que tu voudras!&hellip; mais parle-moi!&hellip;
-Tiens! j'ai peur de moi&hellip; Manette! Manette!</p>
-
-<p>Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:</p>
-
-<p>&mdash;De l'argent? Ah! de l'argent!&hellip; Vrai, tu l'aimes?
-tu l'aimes tant que ça?&hellip; Eh bien, attends.</p>
-
-<p>Il sonna.</p>
-
-<p>Une des bonnes parut à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont
-dans la chambre en haut&hellip;</p>
-
-<p>La bonne ne bougea pas et regarda Manette.</p>
-
-<p>Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit
-dire:&mdash;Oui, monsieur&hellip;</p>
-
-<p>Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis
-s'assit devant le poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda
-brûler. Il prit une autre toile, l'arracha de son
-châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la lui retirer
-des mains.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, mon cher,&mdash;lui dit-elle avec son petit ton supérieur,&mdash;vous
-avez assez fait l'enfant&hellip; En voilà assez&hellip;</p>
-
-<p>Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis
-ne la lâcha pas, et la serrant toujours, il la mena
-jusqu'au divan, et là, de force, il la fit tomber dessus,
-assise, brusquement.</p>
-
-<p>Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les
-jeta dans le feu. Il regardait le tableau plein d'huile et de
-couleurs qui se tordait,&mdash;puis Manette.</p>
-
-<p>Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Restez là!&mdash;lui dit Coriolis, ou je vous attache
-avec une corde&hellip;</p>
-
-<p>Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir
-de ce sacrifice et de cette agonie de ses &oelig;uvres, il se
-remit à brûler ses tableaux. Quand le dernier fut consumé,
-il tracassa lentement ce qui restait du tout, une
-espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent
-de toutes les toiles brûlées; puis, prenant cela
-entre les tiges de la pincette, il alla à Manette et le lui
-jeta brutalement dans le creux de sa robe.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!&mdash;lui
-dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;fit Manette avec un saut de terreur qui fit
-glisser à terre le lingot au bas de sa robe brûlée,&mdash;me
-brûler!&hellip; Il a voulu me brûler!</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant,&mdash;lui dit Coriolis,&mdash;vous pouvez vous
-en aller&hellip; Je n'ai plus besoin de vous.</p>
-
-<p>Et il retomba, brisé, sur le divan.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLV</h2>
-
-
-<p>De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait
-pas été écarté par Manette: c'était Garnotelle. Elle avait
-pour lui l'estime, la considération, le respect que lui
-inspirait le succès d'argent. Elle le recevait avec des
-attentions complimenteuses, des coquetteries d'infériorité
-et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans
-l'orgueil de sa valeur méconnue.</p>
-
-<p>Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les
-hostilités d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment
-la maison. Il avait toujours eu pour Coriolis une
-sorte de déférence; et l'homme arrivé semblait encore
-goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se
-frotter à l'amitié du gentilhomme.</p>
-
-<p>Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des
-événements qui le portaient à ce rapprochement. Nommé
-à l'Institut, il avait, avec une admirable adresse, dénoué
-son mariage avec la fille du membre de l'Institut
-qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il
-eût mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons
-procédés de son côté, ce mariage manqué avait fait un
-assez mauvais effet, d'autant plus que la rupture concordait,
-par une malheureuse coïncidence, avec un revers
-de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps
-où il venait d'entrer une froideur, une réserve presque
-hostile. Il se retournait alors vers le ministère, les liaisons
-gouvernementales; et avec les influences qu'il faisait
-jouer là, la pesée de sa personnalité et de ses recommandations,
-il essayait, par les récompenses, les commandes,
-de gagner des reconnaissances, des sympathies,
-une clientèle avec laquelle il pût faire contre-poids à
-l'opinion publique et regagner de la considération.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! mon cher,&mdash;disait-il un soir à Coriolis
-dans l'atelier à demi sombre et qui attendait la lampe,&mdash;permets-moi
-de te le dire, c'est de l'enfantillage&hellip;</p>
-
-<p>Coriolis se promenait à grands pas.</p>
-
-<p>Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener
-Coriolis; et elle avait un sourire méprisant, presque
-cruel.</p>
-
-<p>Il y eut un long silence.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!&mdash;fit à la fin Coriolis,&mdash;je me sens trop
-vaniteux pour refuser&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est bien heureux,&mdash;dit Manette.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au
-<i>Moniteur</i>&hellip; Manette peut acheter du ruban rouge&hellip; Dès
-demain on aura ta réponse&hellip; J'irai moi-même&hellip;</p>
-
-<p>Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler,
-et dans la petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées
-se laissèrent aller à une irritation d'amertume. Il pensait
-à cette croix que l'opinion publique lui avait donnée
-à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui accorder
-après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit
-de cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses
-camarades qui l'avaient obtenue à côté de lui, derrière
-lui; il se rappelait des nominations qui étaient presque
-des ironies; il retrouvait les noms, revoyait les tableaux
-des individus. Il lui montait au c&oelig;ur un soulèvement,
-la révolte légitime d'un homme de talent qui a la
-conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et
-qui trouve que quand le ruban attend pour lui venir ses
-cheveux blancs, ce n'est plus qu'une banale récompense
-à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce n'était pas une
-lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de lui de
-refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il
-avait trop gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre
-sa vanité: il était tenté par l'éclat de refuser la croix,
-de se singulariser par le mépris de ce ruban si envié, si
-quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y eut en
-lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de
-l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent,
-n'étant pas tout rempli et tout récompensé par l'art
-seul, très-touché par toutes les faiblesses humaines de
-l'homme de talent, très-sensible au désir des marques
-et des distinctions officielles de la célébrité.</p>
-
-<p>A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait
-voir cette chose odieuse, et affreusement humiliante: sa
-croix au bout de la main de Garnotelle.</p>
-
-<p>Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se
-mit à écrire une lettre où la dignité orgueilleuse de son
-refus se cachait sous l'humilité d'une exagération de
-modestie.</p>
-
-<p>Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans
-en dire un mot à Manette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLVI</h2>
-
-
-<p>En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise
-d'un sentiment singulier. Il lui vint un profond mépris,
-un mépris de femme d'affaires pour l'homme qui repoussait
-la chance s'offrant à lui, et qui manquait tout ce que
-la décoration donne à un artiste: la consécration officielle,
-la plus-value de la signature, l'achalandage commercial,
-la part aux commandes ministérielles. Dans ce
-refus que rien n'expliquait, n'excusait à ses yeux, et dont
-elle était incapable de comprendre la hauteur et la dignité,
-elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était désormais pour
-elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce
-qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était
-un pur imbécile.</p>
-
-<p>De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination
-n'eut plus de caresse. Elle mit dans ses rapports
-avec Coriolis une sorte d'autorité, de sécheresse. Elle ne
-sembla plus lui demander pardon de le faire obéir: ce
-qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le
-vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans
-phrases, sans explication, sans réplique, comme avec
-quelqu'un qui n'a pas le droit de demander plus. Elle
-prit, d'un air dégagé, l'assurance et le commandement
-d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea
-un ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque,
-si décisif, que Coriolis en reçut comme le coup d'une
-soudaine interdiction: il resta, bras cassés, accablé,
-assommé.</p>
-
-<p>Quelques jours après, un marchand de tableaux belge
-venait le voir le matin, et séance tenante, en présence
-de Manette qui débattait toutes les conditions de l'acte,
-Coriolis signait un traité par lequel il s'engageait à livrer
-un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant
-une rente annuelle.</p>
-
-<p>C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui
-faire vendre. Il avait tout accepté sans faire une objection:
-ses révoltes étaient à bout de forces, son énergie
-d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière scène
-avec Manette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLVII</h2>
-
-
-<p>Alors commençait pour tous les deux le supplice du
-concubinage.</p>
-
-<p>Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir
-des haines amassées par tout ce qu'elle lui avait fait
-souffrir, manger de hontes, dévorer d'avilissements, de
-chagrins, de désespoirs. Elle discernait distinctement ce
-qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de l'homme
-pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations
-d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire
-à côté d'elle, les mauvaises pensées, les ressentiments
-de son orgueil et de son c&oelig;ur, les injures qu'il retenait,
-les révoltes qu'il taisait, elle les sentait sortir de lui,
-l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui semblaient
-la maudire. Il la blessait avec ces regards qui
-vont de la maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de
-femme, à des ménages qui passent; il la blessait avec
-ses rêveries qu'elle croyait voir aller vers quelque pur
-amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée
-ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une
-félicité manquée.</p>
-
-<p>Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme
-plus outrageusement que les brutalités d'un homme, les
-derniers liens attachant Manette à Coriolis se rompaient.
-Ce qui reste involontairement d'habitude aimante chez
-une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et
-qui demeure sa maîtresse, qui est la mère de son enfant,
-qui a encore la chaleur de ses bras autour du cou, se
-brisa chez elle: son âme se referma, avec l'amertume
-de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui
-reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces
-pardons qui montent du côte-à-côte de la vie, à ce qui
-se laisse attendrir, désarmer par l'existence à deux et le
-contact du souvenir.</p>
-
-<p>Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres
-éteintes de leurs années vécues, l'horrible détachement
-de mort qui s'établit entre deux êtres vivant, mangeant,
-dormant ensemble, unis à tous les instants de l'existence,
-et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable
-éloignement du père et de la mère, que rien ne
-rapproche plus, pas même les jeux de leur enfant à leurs
-pieds; ce fut cette vie double, ennemie, tiraillée et contrainte,
-pareille à la chaîne qui rive la haine de deux
-forçats, cette vie en commun où chaque frottement est
-une irritation, où l'instinct même des corps s'évite et se
-fuit, où l'homme et la femme mettent la séparation d'un
-vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils avaient
-peur de mêler leurs rêves!</p>
-
-<p>Heure épouvantable de ces amours, qui donne à
-l'amant la terreur de cette moitié de lui-même, assise
-dans son intérieur, entrée dans sa maison, et qui est là,
-contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à peine
-le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui
-fait avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de
-la chasser, et sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle
-le tient par l'habitude, parce qu'elle le connaît lâche et
-se manquant de parole à lui-même, parce qu'elle sait
-que son c&oelig;ur est à l'âge des bassesses de c&oelig;ur d'homme
-et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul!</p>
-
-<p>Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage
-à leur accouplement, à l'indissolubilité d'un lien
-intime intolérable et détesté, il semblait se dégager de
-Manette contre Coriolis une espèce d'hostilité originelle.
-L'éloignement de la femme paraissait se compliquer et
-s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en
-eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive,
-en revenant aux préjugés des siens, revenait peu à peu
-aux antipathies obscures et confuses de ses instincts.
-Une sorte de sentiment nouveau et naissant, impersonnel,
-irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la personne
-de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans
-le creux de toute âme juive, persiste la tradition des
-haines, l'amertume de siècles d'humiliation, tout ce
-qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu peut avoir de
-fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent, naturel,
-presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un
-roi juif de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion,
-dans une de ces ivresses où l'on s'ouvre, il répondait
-à des amis qui lui demandaient le plaisir qu'il pouvait
-avoir à toujours travailler à être riche: «Ah! vous
-ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes
-un tas de chrétiens!»</p>
-
-<p>Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure
-d'une femme, Manette les goûtait en sentant Coriolis
-sous le talon de sa bottine.</p>
-
-<p>La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude
-de cet homme d'une autre foi, d'un autre baptême,
-d'un autre Dieu; en sorte qu'on aurait pu voir,&mdash;ironie
-des choses qui finissent!&mdash;la bizarre survie des vieilles
-vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes
-de dix-huit siècles, mettre comme le reste des
-entre-mangeries de races, de la race indo-germanique
-et de la race sémitique, là, en plein Paris, dans un atelier
-de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de
-ce misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLVIII</h2>
-
-
-<p>Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où
-Anatole avait dîné pour la dernière fois chez Coriolis. Il
-sortait du palais de l'Industrie, où il venait de commencer
-un second portrait de l'empereur, dont Crescent
-lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une
-femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait
-écouter religieusement ses paroles:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ma chère dame,&mdash;disait sentencieusement
-Anatole,&mdash;voilà la recette pour faire un Empereur
-dans les prix doux&hellip; La première fois, on fait des folies,
-on se laisse aller, on s'enfonce&hellip; Mais la seconde, plus
-de ça&hellip;, on devient sage&hellip; Et comme j'ai un véritable
-intérêt pour vous&mdash;son sourire eut une nuance de galanterie,&mdash;je
-vais vous donner mon expérience <i>à l'&oelig;il</i>&hellip;
-La toile, vous savez, c'est cinquante-huit francs, plus le
-calque, acheté à part cinq francs&hellip; Maintenant, attention!
-<i>Gnien</i> a qui, pour le pantalon blanc et le manteau
-d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc
-d'argent à cinq sous, total quarante sous&hellip; Moi, malin,
-avec quatre vessies de blanc de plomb à quatre sous,
-quatre fois quatre font seize, je fais mon affaire&hellip; J'en
-suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la
-culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans
-les demi-teintes de l'hermine, vous comprenez? Pour
-les ors de l'épaulette, du collier, des parements, de la
-ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des
-crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation
-d'ocre jaune pour les lumières et de bitume pour les
-ombres&hellip; Toutes les ombres de la toile, bien entendu,
-préparées au brun-rouge&hellip; Alors vous repiquez les lumières
-avec du jaune de chrome foncé et du jaune de
-Naples, et les brillants cassés avec du jaune de chrome
-brillant, de bonnes vessies de chrome à quinze et vingt
-centimes&hellip; Il existe des gens sans économie qui fourrent
-là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le
-tube, vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles&hellip;
-Point de siccatif de Harlem, ni de siccatif de Courtray,
-tout à l'huile grasse ordinaire&hellip; Inutile de vous recommander
-cela&hellip; Ah! j'ai encore trouvé le moyen de remplacer
-le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne
-coûte qu'un sou de plus que le bleu de Prusse&hellip;</p>
-
-<p>En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé
-dans les Champs-Elysées à la place d'un jeu de
-boules. Tout à coup, il s'interrompit et s'arrêta, en
-apercevant, dans le groupe des spectateurs, quelqu'un
-qui suivait le roulement des boules, la tête en avant et,
-découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière
-son dos. Il regarda cette tête où des cheveux
-presque blancs, coupés ras, contrastaient avec le noir
-des sourcils, restés durement noirs. Il examina tout cet
-homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de
-vingt ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme
-étonnée,&mdash;à demain&hellip;</p>
-
-<p>A quelques pas, il lui jeta:&mdash;Mais surtout, ne glacez
-jamais avec de la capucine rose, de la laque Robert,
-de la laque de Smyrne!&hellip; rien que de la bonne laque
-fine à neuf sous!&hellip;</p>
-
-<p>Et il marcha vers Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'en as pas un&hellip; un cigare?&mdash;Ce fut le premier
-mot de Coriolis.&mdash;Non, c'est vrai, toi tu fumes
-la cigarette&hellip; <i>Elle</i> ne me donne que de quoi m'en acheter
-deux, figure-toi!&hellip;</p>
-
-<p>Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant,
-se cramponnant à lui, le touchant de son grand
-corps penché, avec un air heureux de le tenir et qui ne
-voulait pas le lâcher, il se mit à lui parler de «cette
-femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne
-lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir
-ses amis, du malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce
-qu'il souffrait dans cet intérieur, de sa vie, une vie
-d'aplatissement, de solitude, de lâcheté&hellip;</p>
-
-<p>Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats
-de voix tout à coup réprimés, des gestes violents qui
-s'arrêtaient comme effrayés.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne l'as pas vue&hellip; tu ne l'as pas vue avec son
-visage méchant, le visage qu'elle a pour moi&hellip; Ah! ce
-qui vient dans une figure de juive avec l'âge&hellip; la Parque
-qui se lève dans la femme&hellip; ce nez qui devient crochu&hellip;
-et ses yeux aigus&hellip; ses yeux! Les as-tu jamais bien regardés?&hellip;
-Ces yeux!&hellip;&mdash;murmura Coriolis en baissant
-la voix.&mdash;Ah! les femmes!&hellip; Tu étais avec une femme
-tout à l'heure, toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, une pauvre diablesse&hellip; Ça a été riche, élevée
-dans le luxe, au piano&hellip; Une canaille de mari qui a tout
-mangé et l'a plantée là avec deux enfants&hellip; Et maintenant,
-il faut vivre avec un talent d'agrément&hellip;</p>
-
-<p>Le triste roman de misère esquissé dans les quelques
-mots d'Anatole ne parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis.
-Il en était venu à cette monstrueuse surdité des
-grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à un
-homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un
-mot d'intérêt, sans lui parler de lui, de sa mère, sans
-s'inquiéter de ce qu'il était devenu depuis deux ans, et
-s'il avait de quoi manger, il se mit à lui repeindre l'enfer
-de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les
-arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant
-à lui, il lui rabâcha ses plaintes, ses lamentations,
-ses jérémiades.</p>
-
-<p>Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses
-chagrins, Anatole ne put se défendre d'un triste étonnement,
-en retrouvant cet homme si fort, si concentré, si
-maître de lui-même, descendu à cela:&mdash;à dire peureusement
-du mal de cette femme, à s'en venger comme
-un enfant qui <i>cafarde</i> derrière le dos de son tyran!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CXLIX</h2>
-
-
-<p>A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à
-sa sortie, Anatole trouva Coriolis l'attendant.</p>
-
-<p>Coriolis était là, un quart d'heure avant, il se promenait
-de long en large devant la porte, il guettait, et
-aussitôt qu'Anatole paraissait, il s'emparait de lui, et
-tout de suite, brusquement, du premier mot, il soulageait
-sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations
-où il essayait de vider et de dégorger ses
-souffrances.</p>
-
-<p>&mdash;Une vraie juiverie, la maison, maintenant!&mdash;lui
-disait-il un jour.&mdash;Non, tu n'as pas idée&hellip; C'est le sabbat
-chez moi, le sabbat!&hellip; D'abord les deux cousines qui
-sont à présent plus maîtresses qu'<i>elle</i>, et qui la tournent
-et la retournent comme un gant&hellip; Il y a la vieille paralysée
-qui fait tourner les sauces en marmottant de
-l'hébreu dessus&hellip; Et puis, c'est le scrofuleux de frère&hellip;
-Il vient une parente&hellip; qui travaille pour la synagogue,
-qui est brodeuse en <i>sepharim</i>&hellip; Je sais de leurs mots,
-tiens, à présent!&hellip; Horrible, celle-là!&hellip; Et puis, un tas
-de revenants de l'Ancien Testament, des parents, des
-juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des
-paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons
-avec une poignée entourée de laine rouge et de fils
-de laiton&hellip; des coreligionnaires d'on ne sait où, qui
-viennent manger, «s'asseoir sous la lampe», comme ils
-disent&hellip; Et des têtes!&hellip; Ah! je suis puni d'avoir aimé
-Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de
-ses fonds d'eau-fortes&hellip; Et les cuisines qu'ils font, si tu
-savais!&hellip; des cuisines à eux, comme en Alsace, pour
-les noces, des panades où ils mettent des mèches de
-bonnet de coton&hellip; Oui!&hellip; Ces jours-là, je me sauve de
-chez moi&hellip; Non, c'est trop fort, que toute cette abomination
-de marchands de lorgnettes descende chez moi
-comme à l'auberge!&hellip; Tiens! tu sais, la cousine, la
-grande, avec ses cheveux comme un incendie, son visage
-terrible&hellip; celle qui ressemble à la prostituée de
-l'Apocalypse&hellip; qui a été chez les fous&hellip; Ah! les
-pauvres fous, ils ont dû souffrir!&hellip; est-ce qu'elle ne
-connaît pas des infirmiers de Charenton?&hellip; Et elle les
-amène à dîner!&hellip; Ils viennent avec les fous qu'ils sont
-chargés de promener&hellip; Avant-hier, il y en a eu un qui
-est redevenu fou à la cuisine&hellip; Il a fallu aller chercher
-la garde&hellip; C'est amusant&hellip; Des fous, conçois-tu? On
-m'amène des fous chez moi! Oui&hellip; et tu veux que je
-continue à supporter cela?&hellip;</p>
-
-<p>Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de
-se dégager:</p>
-
-<p>&mdash;Tu me quittes déjà?&hellip; Encore un quart d'heure&hellip;
-Tiens! dix minutes, rien que dix minutes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, je t'assure&hellip; je vais te dire&hellip; Il y a une heure
-que je devrais être parti&hellip; Tu vas comprendre&hellip; figure-toi
-qu'il y a trois jours que maman a cassé ses lunettes&hellip;
-Voilà trois jours qu'elle ne peut rien faire, ni travailler,
-ni lire&hellip; J'ai eu seulement ce matin de quoi lui en commander&hellip;
-je dois les prendre en route&hellip; Elle m'attend
-comme ses yeux, tu penses&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Toi?&mdash;dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le
-bras.&mdash;Et bien ça ne fait rien&hellip;</p>
-
-<p>Il s'arrêta et le regarda.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es tout de même bien heureux!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CL</h2>
-
-
-<p>Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux
-mois se passèrent sans qu'il le trouvât à la porte du palais
-de l'Industrie. Il ne savait ce qu'il était devenu,
-lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné d'être accosté
-par lui, à sa sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! te voilà?&mdash;fit-il.&mdash;Y a-t-il longtemps!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il y a longtemps&hellip; très-longtemps&hellip;&mdash;dit
-Coriolis lentement, comme si lui seul, dans sa vie, pouvait
-mesurer la longueur douloureuse du temps.</p>
-
-<p>En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui
-retenant amicalement la main dans la sienne:</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu content? Ça va-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Oui&hellip; Et toi?&mdash;fit Anatole surpris de cette tendresse
-inaccoutumée de Coriolis.</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Ah! moi&hellip; je deviens raisonnable&hellip;&mdash;dit-il
-d'une voix sourde.&mdash;Tu comprends bien, mon ami,
-quand il y a un homme d'intelligence, il faut qu'il se
-trouve une femelle pour lui mettre la patte dessus, le
-déchirer, lui mordre le c&oelig;ur, lui tuer ce qu'il y a dedans,
-et puis encore ce qu'il y a là&hellip; et il se toucha le
-front,&mdash;enfin le manger!&hellip;&mdash;On a toujours vu ça&hellip;
-Ça arrive tous les jours&hellip; Et il faut vraiment être bien
-enfant pour s'en plaindre&hellip; c'est ridicule&hellip;</p>
-
-<p>Il jeta cela avec une ironie presque sauvage.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien&hellip; il y un moyen de casser ces machines-là&hellip;</p>
-
-<p>Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et
-enragé de serrer, comme des mains qui étranglent.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il faudrait des choses&hellip; pas bien&hellip; Il faudrait&hellip;
-des meurtres&hellip; Ah! dans le temps!&hellip;</p>
-
-<p>Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans
-laquelle Anatole retrouva le feu fauve des colères de
-jeune homme de son ami. Mais aussitôt cela tomba.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je suis une&hellip;</p>
-
-<p>Et il dit un mot ignoble.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas
-la vie drôle&hellip;</p>
-
-<p>Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement
-chinois d'un comique en vogue; mais de l'eau
-monta à ses paupières, et sa blague finit dans l'horrible
-étouffement brisé d'une voix d'homme qui se mouille
-de larmes de femme.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un
-homme, cette poupée-là!&hellip; Tiens! je ne sais plus si
-j'ai du talent&hellip; Non, vrai, je ne sais plus!&hellip; Je n'y vois
-plus&hellip; Je suis comme un homme que j'ai vu une fois,
-assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait
-devant lui, dans un sillon&hellip; Il ne savait plus, il allait&hellip;
-stupide, comme moi&hellip; On entre dans mon atelier, on
-me trouve à mon chevalet, n'est-ce pas? Si l'on regardait
-mes brosses et ma palette, on verrait que c'est sec&hellip;
-Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait&hellip;
-je me suis levé pour faire croire que je peignais.
-Je ne peins plus, je fais semblant!&hellip; comprends-tu?&hellip;
-Et <i>elle</i> est toujours là, dans mon dos&hellip; Quand je n'en
-peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient
-voir&hellip; Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!&hellip;
-Quand elle sort, j'ai les yeux des cousines
-sur moi, je les sens&hellip; Oh! on me soigne&hellip; Pardieu!
-c'est moi qui fais aller la maison&hellip; Je suis le b&oelig;uf,
-moi!&hellip; Quand je sors&hellip; tiens! aujourd'hui&hellip; c'est
-comme si je leur mangeais une bouchée dans la bouche&hellip;</p>
-
-<p>Il s'arrêta un moment; puis:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?&hellip;
-Eh bien, il est affreux&hellip; il est devenu affreux!&mdash;dit-il
-avec une espèce de rire amer qui fit mal à Anatole.&mdash;C'est
-maintenant un vrai mérinos noir&hellip; Ah! je te réponds
-qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique,
-celui-là!&hellip; Mon fils, ça! mais il n'a rien de
-moi, rien des miens&hellip; rien! Tiens, il y a des moments
-où je crois que c'est l'âme de quelque grand-père qui
-vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie&hellip;
-Un affreux petit bonhomme, vois-tu!&hellip; Et si tu l'entendais
-me dire ce qu'elles l'ont dressé à me dire toute la
-journée: <i>Papa, tu ne fais rien</i>&hellip; si tu l'entendais!</p>
-
-<p>Et passant tout à coup à une autre idée:</p>
-
-<p>&mdash;Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais
-te faire voir un tableau nouveau que je viens d'exposer&hellip;</p>
-
-<p>Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture
-où était son tableau.</p>
-
-<p>Anatole regarda, et après quelques compliments
-vagues, il se dépêcha de se sauver: il lui semblait qu'il
-venait de voir la folie d'un talent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLI</h2>
-
-
-<p>Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez
-Coriolis. Avec l'énervement de l'homme, une surexcitation
-était venue à l'organe artiste du peintre. Le sens
-de la couleur, s'exaltant en lui, avait troublé, déréglé,
-enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque
-fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande
-et pénible désillusion devant ses admirations anciennes.
-Les toiles qui autrefois lui avaient paru les plus splendides
-et les plus éclairées, ne lui donnaient plus de
-sensation lumineuse: il les revoyait éteintes, passées.</p>
-
-<p>Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre
-murs de chefs-d'&oelig;uvre ne lui semblaient plus rayonner.
-Le Salon s'assombrissait, et arrivait à ne plus lui montrer
-qu'une sorte de momification des couleurs sous la
-patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il
-ne retrouvait plus là que la mémoire pâlie. Il sentait
-quelque chose manquer dans le rendez-vous de ces tableaux
-immortels: le soleil. Une monotone impression
-de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et
-il cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie
-dans les plus beaux tableaux.</p>
-
-<p>La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la
-voir, que dans l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion,
-l'aveuglement de rayonnement, les électricités
-de l'orage, le flamboiement des apothéoses de théâtre,
-le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du <i>magnesium</i>.
-Du jour, il n'essayait plus de peindre que
-l'éblouissement. A l'exemple de certains coloristes qui,
-la maturité de leur talent franchie, perdent dans l'excès
-la dominante de leur talent, Coriolis, un moment arrêté
-à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces
-derniers temps, à sa première manière, et peu à peu,
-à force d'en exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence,
-la limpidité, l'ensoleillement féerique, l'allumage
-enragé, l'étincellement, il se laissait entraîner à une
-peinture véritablement illuminée; et dans son regard,
-il descendait un peu de cette hallucination du grand
-Turner qui, sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des
-tableaux, mécontent de la lumière peinte jusqu'à lui,
-mécontent même du jour de son temps, essayait de
-s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à
-un jour vierge et primordial, à la <i>Lumière avant le
-Déluge</i>.</p>
-
-<p>Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer
-ses tons, les enflammer, les brillanter. Devant les
-vitrines de minéralogie, essayant de voler la Nature, de
-ravir et d'emporter les feux multicolores de ces pétrifications
-et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à
-ces bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces
-bleus défaillants des cuivres oxydés, au bleu céleste de
-la lazulite allant du bleu de roi au bleu de l'eau. Il suivait
-toute la gamme du rouge, des mercures sulfurés,
-carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite,
-et rêvait à l'<i>amatito</i>, la couleur perdue du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle,
-la couleur cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait
-les ors et les verts queue de paon des poudingues
-diluviens, les verts de velours, les verts changeants et
-bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du
-feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au
-jaune miellé des orpiments cristallisés et des fluorines;
-les couleurs embrasées des cuivres pyriteux, les couleurs
-de pierres roses ou violettes, qui font penser à des fleurs
-de cristal.</p>
-
-<p>Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations
-mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à toutes
-ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis
-la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la
-nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes
-les irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes
-sur le verre antique sorti de terre comme avec du ciel
-enterré. Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le
-sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant.
-Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin
-de tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel,
-dans la Terre, dans la Mer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Comment! c'est vous, madame Crescent?&mdash;fit
-Anatole qui était couché. La brusque entrée de madame
-Crescent venait de le réveiller du délicieux sommeil de
-dix heures du matin.&mdash;Vous, chez moi? chez un jeune
-homme!</p>
-
-<p>&mdash;Bêta!&mdash;dit madame Crescent,&mdash;il est joli, le
-jeune homme! Avec ça que les hommes m'ont jamais
-fait peur&hellip; Ouf!&mdash;fit-elle en soufflant comme si elle
-allait étouffer.&mdash;Eh bien! ce n'est pas sans peine qu'on
-te déniche&hellip; En voilà une horreur, ta rue!</p>
-
-<p>&mdash;La rue du Gindre, madame!&hellip; La porte à côté du
-bureau de Bienfaisance&hellip; l'appartement à côté de la
-pompe&hellip; je trouve le matin des têtards dans ma cuvette!&hellip;
-Quand j'éternue, ça fait lever le papier&hellip; un
-détail!&hellip; Une boutique de porteur d'eau qu'on ne louait
-pas&hellip; On me l'a laissée à dix francs par mois&hellip; les
-champignons compris&hellip; Ça ne fait rien, ma brave madame
-Crescent, vous voyez quelqu'un de crânement
-heureux&hellip; Ah! j'en ai passé de dures avant ça!&hellip; Trois
-jours, pas ce qui s'appelle ça sous la dent!&hellip; Zéro à
-l'heure des repas&hellip; Je me couchais gris&hellip; Ah! dame,
-gris, vous me comprenez&hellip; Mais, psit! un changement
-à vue, une fortune! De la chance! Moi qui aurais dû
-crever, finir par la Morgue&hellip; Car, voilà!&hellip; Eh bien!
-pas du tout&hellip; Concevez-vous? M'amuser, bien dîner, être
-heureux, me payer des dîners à vingt-cinq sous!&hellip; Cinq
-jours de noce, là, à ne rien faire&hellip; Ah! rien&hellip; On aurait
-pu venir m'offrir n'importe quoi pour faire quelque
-chose&hellip; Le premier jour je me suis régalé du Jardin
-d'acclimatation, et je n'en suis sorti qu'à six heures&hellip;
-Il y a un oiseau, voyez-vous, madame Crescent, un oiseau&hellip;
-je ne vous dis que ça&hellip; Par exemple, cette fois-ci,
-mes créanciers&hellip; rien, pas un monaco. Trop bête,
-de ne pas garder un sou&hellip; On ne m'y repincera plus&hellip;
-Quand j'ai reçu mon argent, toc! j'ai acheté un parapluie
-d'abord&hellip; C'est drôle, hein? moi, d'acheter un parapluie?
-Comme il faut que j'ai mûri! Et puis, trois chemises
-à quatre francs cinquante&hellip; Pas mal, hein? ce
-petit paletot-là pour dix-huit francs?&hellip; le gilet, quatre
-francs&hellip; Et deux paires de bottines&hellip; pas une&hellip; deux!&hellip;
-Ah! voilà comme je m'y mets, moi, quand je m'y mets&hellip;
-Ah! c'est toi&hellip;</p>
-
-<p>Un gamin venait d'entrer, apportant à Anatole une
-tasse de café au lait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu reviendras demain&hellip; Aujourd'hui congé, pas
-de leçon&hellip; c'est saint Barnabé!</p>
-
-<p>Et, revenant à madame Crescent, quand l'enfant fut
-parti:&mdash;Je suis très-bien ici&hellip; La portière me fait
-mon ménage <i>à l'&oelig;il</i>, pour des leçons que je donne à
-son moutard, à ce petit idiot-là&hellip; Il n'a pas la moindre
-disposition&hellip; Ça ne fait rien&hellip; Cette vieille bête de
-femme est si enchantée que, dans les premiers temps,
-elle m'envoyait un verre de vin avec mon café&hellip; des
-attentions à toucher un frotteur!&hellip; Ça s'arrange très-bien&hellip;
-Pendant qu'elle est là qui brosse mes affaires,
-qui cire mes souliers, je colle ma leçon au petit&hellip; Hein?
-de beaux draps? Je m'en suis aussi payé deux paires
-avec quatre taies d'oreiller&hellip; Oh! je suis requinqué&hellip;
-Voyez-vous! maintenant, je mène une vie d'un rangé! je
-rentre tous les soirs de bonne heure pour me sentir bien
-chez moi, jouir de tout ça, de mon petit intérieur&hellip; Je
-m'amollis dans le bien-être, quoi!&hellip; Quand je suis là-dedans,
-dans mes draps, avec une bougie, je me sens
-un bonheur!&hellip; Dire que j'ai encore soixante francs en
-or, là-haut, sur ce cadre!&hellip; Moi qui depuis des temps
-ne me suis jamais vu d'avance pour plus de trois jours&hellip;
-Enfin, c'est un secours de deux cents francs qui m'est
-joliment tombé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu es si heureux que ça?&mdash;fit madame Crescent
-avec un air embarrassé.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait que ça vous fait de la peine?</p>
-
-<p>&mdash;Non&hellip; mais c'est que&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que&hellip; quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Je t'apportais quelque chose.</p>
-
-<p>Et elle tira gauchement de sa poche une lettre qui
-avait l'apparence d'une lettre ministérielle.</p>
-
-<p>&mdash;Une commande?&mdash;fit Anatole en la regardant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, tu n'es pas assez gentil pour ça&hellip; Comment,
-petite saleté, nous te faisons avoir une copie&hellip; tu ne
-viens pas nous voir&hellip; On t'en a après ça une seconde:
-tu ne remues ni pied ni aile pour nous donner de tes
-nouvelles&hellip; Eh bien! moi, je pensais à toi, animal&hellip; Je
-ne sais pas pourquoi&hellip; Vois-tu, au fond, il n'y a que
-nous deux qui aimions vraiment les bêtes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, ma bonne madame Crescent&hellip; cette
-lettre!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est rien,&mdash;dit madame Crescent,&mdash;c'est
-rien&hellip;&mdash;Et elle devint rouge.&mdash;On croit souvent,
-comme ça, faire pour le bien&hellip; moi, je croyais&hellip; et puis,
-pas du tout&hellip; tu es riche&hellip; te voilà avec soixante francs&hellip;
-Je pouvais tomber, un jour, n'est-ce pas? où tu n'aurais
-pas été si fier&hellip; Enfin, que veux-tu, une idée&hellip; Si ça
-ne te va pas, il ne faut pas pour ça m'en vouloir&hellip; Parce
-que, vrai, moi, c'était pour toi&hellip;&mdash;fit la grosse femme
-avec une adorable humilité honteuse.&mdash;Moi, je suis
-une bête&hellip; la langue me brouille&hellip; je ne sais pas tourner
-les choses. Eh bien! voilà comme ça m'est venu&hellip; Nous
-étions donc comme ça à avoir de tes nouvelles, de bric
-et de broc, par les uns, par les autres&hellip; Moi j'ai bien vu
-qu'au fond, les commandes, tout ça, ça ne te tirait pas
-de peine&hellip; Ça te faisait manger deux ou trois mois, et
-puis c'était toujours à recommencer&hellip; Eh bien! alors,
-moi je me suis mise dans mes rêves&hellip; C'est devenu ma
-colique de te savoir comme ça&hellip; je me suis dit: Voilà
-un homme qui aime les bêtes&hellip; Si on voyait à lui trouver
-une petite place, où il serait comme qui dirait dans ses
-amours, avec la maman&hellip; Au fait, et la maman?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai emballée pour la province, chez une amie,
-en attendant une embellie&hellip; C'était trop lourd, à la fin
-le ménage&hellip; je me suis chargé de la liquidation&hellip; C'est
-elle qui m'a mis à sec.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! n'est-ce pas, si vous aviez comme ça,
-tous les deux, le pain et la caboulée&hellip; Tu sais, moi,
-quand j'ai une idée dans la tête&hellip; ça me trottait&hellip; Voilà
-la cour qui vient à Fontainebleau&hellip; Il nous tombe chez
-nous quelqu'un de bien&hellip; Merci! ce n'était pas de la
-chenille&hellip; un ministre, s'il vous plaît! de je ne sais plus
-quoi&hellip; Oh! un homme avec un front comme une porte
-de grange&hellip; Il voulait absolument avoir une décoration
-de son salon par Crescent&hellip; Tu sais que c'est moi qui
-fais les affaires&hellip; Lui, tu le connais, sorti de sa mécanique
-de peinture, cet empoté-là! le sabot d'un cochon
-serait aussi malin que lui&hellip; Si je n'étais pas là, il laisserait
-tout aller&hellip; Alors, quand nous avons été arrangés
-à peu près sur le prix&hellip; Ma foi!&hellip; il avait l'air si bon
-enfant, ce ministre&hellip; je lui ai dit que je voulais mes
-épingles&hellip; Il m'a dit: Quoi?&hellip; Eh bien! que je lui ai
-fait, je voudrais une petite place dans votre Jardin des
-Plantes pour quelqu'un&hellip; Il a commencé à me dire que
-ça ne se donnait pas comme ça&hellip; que c'était difficile,
-qu'il ne savait pas&hellip; Un tas de raisons&hellip; Monseigneur,
-que je lui ai dit&hellip; Ah! je n'ai pas bronché, je lui ai dit:
-Monseigneur&hellip; rien de fait, Crescent ne vous fera pas
-chez vous seulement grand comme la main, sans que
-j'aie ça pour un pauvre garçon qui a sa mère sur les
-bras&hellip; Et voilà ta lettre&hellip; je n'ai pu que ça&hellip; Oh! je
-me mets bien dans ta peau, va&hellip; je comprends&hellip; je me
-rends compte&hellip; un artiste, ce n'est pas tout le monde,
-je sais ce que c'est&hellip; on a ses idées, on tient à son état&hellip;
-Quand on a eu le courage jusqu'à quarante ans, qu'on
-s'est fait toute la vie des imaginations à ça&hellip; Après ça,
-tu pourras te lever plus matin, faire encore quelque
-chose&hellip; Et puis, quelquefois, on peint là-dedans, à ce
-qu'il paraît&hellip; on peint quelque chose&hellip; un modèle de
-poisson&hellip; C'est du pain, vois-tu&hellip; C'est pour manger
-tous les jours&hellip; Tu n'es pas seul, songe donc! Et puis
-les années commencent à te monter sur la tête, sais-tu?</p>
-
-<p>Et elle avança timidement la lettre sur le pied du lit.</p>
-
-<p>Anatole prit la lettre, la retourna dans ses mains,
-avec une expression presque douloureuse, et la reposa
-sans l'ouvrir. Il lui semblait qu'il y avait là-dedans la
-mort honteuse du rêve de toute sa vie. Madame Crescent
-était allée prendre les trois pièces d'or posées sur le
-rebord du cadre. Elle revint à Anatole en les tenant dans
-sa main ouverte.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu,&mdash;dit-elle doucement à Anatole,&mdash;ce
-que c'est que cet argent-là, mon enfant? C'est de l'argent
-qui n'est pas gagné&hellip; et de l'argent qui n'est pas
-gagné, c'est de la charité&hellip; une vilaine monnaie, je te
-dis, dans la main d'un homme qui a ses quatre pattes&hellip;</p>
-
-<p>Anatole baissa sur son drap un regard sérieux, reprit
-la lettre, l'ouvrit, y lut sa nomination d'aide-préparateur
-au Jardin des Plantes. Il la reposa sur son drap, la
-regarda quelque temps de loin sans rien dire. Puis tout
-à coup, criant:&mdash;Enfoncée la Gloire!&mdash;il se jeta au
-bas de son lit pour embrasser madame Crescent, en
-oubliant qu'il était en chemise.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu te refourrer au lit tout de suite, vilain
-singe!&mdash;fit madame Crescent qui reprit bientôt:&mdash;Et
-Coriolis? C'est bien drôle chez lui, à ce qu'il paraît&hellip;
-Est-ce qu'il y a longtemps que tu ne l'as vu?</p>
-
-<p>&mdash;Des temps infinis.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il y a des affaires&hellip; mais des affaires!&hellip;
-C'est Garnotelle que j'ai rencontré qui m'a raconté ça&hellip;
-Ah! mais, il faut te dire d'abord qu'il s'est marié, Garnotelle,
-tu ne savais pas?&hellip; Oui, marié&hellip; Oh! un beau
-mariage&hellip; Sa femme, c'est une princesse&hellip; Attends:
-Moldave&hellip; Oui, c'est bien ça qu'il m'a dit&hellip; Le nom, par
-exemple&hellip; tu sais, c'est des noms étrangers&hellip; cherche,
-apporte&hellip; Voilà que pour se marier, il va demander à
-Coriolis pour être son témoin&hellip; Un ancien camarade,
-je trouve que c'était gentil comme idée, moi&hellip; Il paraît
-que Coriolis l'a reçu! qu'il lui a dit des choses! qu'il
-venait pour l'insulter&hellip; que c'était lui faire un affront
-quand il savait que lui allait épouser une&hellip; Excusez du
-mot!&mdash;dit madame Crescent en le disant.&mdash;Une
-scène abominable!&hellip; Garnotelle a eu peur qu'il ne le
-battît&hellip; Il le croit devenu fou enragé&hellip; Après ça, mon
-Dieu! ça ne serait pas étonnant avec la femme qu'il a&hellip;
-une croquette comme ça!&hellip; Allons! tu sais qu'il y a
-encore quelques pièces de cent sous chez nous&hellip; Si tu
-avais des créanciers qui t'ennuient trop&hellip; Mais viens
-donc les chercher&hellip; Voilà ce qu'il faut faire&hellip; Nous
-passerons quelques bons jours&hellip; Tu verras les poules&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLIII</h2>
-
-
-<p>&mdash;Psit! psit! Chassagnol!</p>
-
-<p>Ainsi interpellé par Anatole, Chassagnol, qui allait
-sortir de la mairie du Luxembourg, se retourna. Il avait
-à côté de lui une bonne portant un petit enfant sous un
-voile blanc.</p>
-
-<p>&mdash;A toi?&mdash;demanda Anatole à Chassagnol en regardant
-l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Ma septième fille&hellip;&mdash;dit le père avec un sourire
-qui laissait échapper le secret si longtemps gardé de sa
-nombreuse famille.&mdash;Ah çà! comment es-tu ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, rien, rien&hellip; Une petite histoire de justice
-de paix, un arrangement à trois mois&hellip; le dernier
-de mes créanciers&hellip; C'est que maintenant, tu ne sais
-pas, j'ai une place&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, c'est bien plus fort! J'ai de l'argent&hellip;
-Figure-toi que Cecchina&hellip; ah! pardon, c'est ma femme&hellip;
-me voyant sans le sou, les enfants avaient faim, elle a
-eu une idée, ma paysanne de femme&hellip; Elle a trouvé je
-ne sais pas quoi pour nettoyer la paille d'Italie, elle dit
-que c'est un secret qui lui vient de la Madone&hellip; Enfin,
-les petites ont la becquée tous les jours, il y a toujours
-quelques sous dans la poche de mon gilet, et je puis
-flâner tranquillement&hellip; Ah çà! je t'emmène, tu vas dîner
-chez nous&hellip;</p>
-
-<p>Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de
-la Justice de Paix:&mdash;Vois donc&hellip;&mdash;dit tout à coup
-Anatole.</p>
-
-<p>A ce moment, en haut du grand escalier de pierre,
-qu'on apercevait par le cintre de la porte vitrée du péristyle,
-sous le rayonnement diffus et blanc d'une large
-fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire
-s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du
-mur, disparut dans le retour de l'escalier que les deux
-amis ne pouvaient apercevoir. Puis il reparut, contre
-le carreau de la porte, un chapeau et un profil se détachant
-sur la carte en couleur du onzième arrondissement
-peinte au fond dans la cage de l'escalier. La porte
-battante s'ouvrit, et un homme se mit à descendre les
-douze grandes marches de l'escalier de la mairie, avec
-une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou,
-et des pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le
-vide. Les deux amis se rejetèrent un peu dans le vestibule
-noir de la Justice de Paix. L'homme passa sans
-les voir: c'était Coriolis.</p>
-
-<p>A quelques pas derrière lui venait Manette en grande
-toilette, suivie d'un groupe de quatre individus, vulgaires,
-effacés et vagues comme ces comparses des actes
-de l'État civil, raccolés au plus près dans les fournisseurs
-du voisinage.</p>
-
-<p>Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir,
-frôla, sans le sentir, des blouses qui lisaient le
-<i>Moniteur</i> affiché au mur, traversa la rue Bonaparte, et,
-comme s'il cherchait l'ombre, les pierres sans fenêtres
-et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent
-longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette
-s'était arrêtée avec les témoins au coin de la rue
-de Mézières et semblait les remercier.</p>
-
-<p>Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis,
-qu'elle saisit par le bras, et l'on vit les deux dos
-de la femme et du marié aller jusqu'au bout de la rue
-Bonaparte. Puis, le couple tourna à droite, disparut.</p>
-
-<p>&mdash;Rasé!&mdash;dit Anatole en faisant le geste énergique
-du gamin qui peint, avec le coupant de la main, une vie
-d'homme décapitée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLIV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Le Beau, ah! oui, le Beau!&hellip; s'y reconnaître dans
-le Beau! Dire c'est cela, le Beau, l'affirmer, le prouver,
-l'analyser, le définir!&hellip; Le pourquoi du Beau? D'où il
-vient? ce qui le fait être? son essence? Le Beau! la
-splendeur du vrai&hellip; Platon, Plotin&hellip; la qualité de l'idée
-se produisant sous une forme symbolique&hellip; un produit
-de la faculté d'<i>idéer</i>&hellip; la perfection perçue d'une manière
-confuse&hellip; la réunion aristotélique des idées d'ordre
-et de grandeur&hellip; Est-ce que je sais!&hellip; Le Beau, est-ce
-l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine,
-<i>eido</i>, je <i>vois</i>, n'est que le Beau visible&hellip; Est-ce la réalité
-retirée du domaine du particulier et de l'accidentel?
-Est-ce la fusion, l'harmonie des deux principes de l'existence,
-de l'idée et de la forme, de l'essence de la réalité,
-du visible et de l'invisible?&hellip; Est-il dans le Vrai?&hellip;
-Mais dans quel Vrai?&hellip; dans l'imitation du beau des
-êtres, des choses, des corps? Mais quelle imitation?&hellip;
-l'imitation par élection ou par élévation? l'imitation sans
-particularité, sous l'image iconique de la personnalité,
-l'homme et pas un homme, l'imitation d'après un modèle
-collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure
-à la beauté vraie&hellip; «<i lang="la" xml:lang="la">pulchritudinem quæ est supra veram</i>&hellip;»
-une seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau?
-L'objectivité ou l'infini de la subjectivité? l'<i>expressif</i> de
-G&oelig;the? Le côté individuel, le naturel, le caractéristique
-de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature, le
-mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité
-d'une sensation?&hellip; Ou le platonicisme de
-Winckelmann et de saint Augustin?&hellip; Est-il un ou un
-multiple? absolu ou divers?&hellip; Oh! le Beau!&hellip; le suprême
-de l'illimité et de l'indéfinissable!&hellip; Une goutte de l'océan
-de Dieu, pour Leibnitz&hellip; pour l'école de l'Ironie, une
-création contre la Création, une reconstruction de l'univers
-par l'homme, le remplacement de l'&oelig;uvre divine
-par quelque chose de plus humain, de plus conforme
-au <i>moi fini</i>, une bataille contre Dieu!&hellip; Le Beau!&hellip;
-Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien&hellip; le Beau
-rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien,
-une préparation à la morale, les idées de Fichte: le
-Beau utile!&hellip; Ah! la philosophie du Beau! Et toutes les
-esthétiques!&hellip; Le Beau, tiens! je le baptiserais comme
-les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du Vrai!
-Et puis après?&hellip; Des mots! des mots!&hellip; Le Beau! le
-Beau! Mais d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les
-objets ou dans notre esprit? L'idée du Beau, ce n'est
-peut-être qu'un sentiment immédiat, irraisonné, personnel,
-qui sait?&hellip; Est-ce que tu crois au principe réfléchi
-du Beau, toi?</p>
-
-<p>C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des
-heures indues de la nuit, dans une petite chambre, au-dessus
-de l'atelier où séchaient les chapeaux de paille
-de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu sur
-la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte
-aux lèvres, avec l'air d'écouter.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CLV</h2>
-
-
-<p>Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié
-brique, moitié pierre, à l'air d'étable et de cottage, où
-s'accrochent les bras grimpants d'une glycine, une
-fenêtre s'ouvre toujours la première au bout du Jardin
-des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue
-sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre
-à ce qui revit dans le jour qui ressuscite.</p>
-
-<p>Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu
-dans le jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses
-dans les allées, le long des grilles. Partout c'est
-un épanouissement d'êtres; et de jardinet en jardinet,
-court le frémissement du réveil animal, charmant de
-souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit
-de tous côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle
-de leurs kiosques, de jeunes axis, penchés sur le côté,
-s'inclinent en patinant sur le sol où ils tournent; les
-lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux,
-mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent
-dans des essais de galop; des onagres en gaieté,
-les quatre pattes en l'air, font de grandes roulées par
-terre. Tout ce qui est là, dans le mouvement, la fièvre,
-la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des
-muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux,
-dans leur volière, font trembler, sous leur voletage
-incessant, l'arbre mort qu'ils fatiguent sans repos
-du rapide effleurement d'une seconde de pose.</p>
-
-<p>A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons
-et des plumes montre le blanc de la neige; le trottinement
-des chèvres d'Angora balance comme des flocons
-d'argent mat; des paons blancs traînent, étalées, les
-lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la splendide
-blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une
-sorte de douceur frissonnante, avec des reflets dormants
-de nuage et de nacre. Sur les petites pelouses, presque
-entièrement couvertes de l'ombre allongée des arbres,
-où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque brise
-qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir
-le passage des animaux au soleil, la promenade de leurs
-couleurs dans des éclairs, la fuite, l'effacement instantané
-des petites lignes fines et sèches qui se dessinent
-en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde
-les vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe
-au bois râpeux de leur auge; le zèbre, avec son élégance
-d'un âne de Phidias, ses formes pleines, pures et souples,
-ses impatiences de ruade par tout le corps; les
-bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide,
-laissant tomber de leur masse le sombre d'un rocher,
-laissant emporter à l'air des rouleaux de leur toison
-brûlée. Des biches de l'Algérie, à la démarche lente,
-élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se
-dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en
-levant leurs bois comme la majesté d'une couronne. Il
-va à ces grands b&oelig;ufs de Hongrie, aux cornes gigantesques,
-qui semblent la paix dans la force et dans la
-candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge
-au bout de son cou de serpent, et dont l'&oelig;il nostalgique
-a l'air de chercher devant lui la liberté, l'horizon, l'infini,
-le désert. Et sur du gazon, il suit les tortues couleur
-de bronze, allant, en ramant des pattes, à travers
-des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur
-marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil.</p>
-
-<p>Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle
-et translucide, sur le décor mouillé des acacias,
-des peupliers, des saules, les cigognes tout à coup rompant
-leurs poses et leur immobilité empaillée, les cigognes
-prennent des essors boiteux; et courant, trébuchant,
-butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts
-ridicules et de grotesques velléités de vol, elles illuminent
-tout ce coin de jardin des couleurs vives qu'elles
-y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes agitées, du
-rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes,
-voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y
-attarde comme à une mare du paradis: rien que des
-frissonnements, des frémissements, des ondulations, des
-ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de l'oiseau,
-la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les
-ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements
-en boule, les hérissements, les rengorgements
-qui soulèvent la ouate floche de tous ces petits corps
-avec le souffle d'une brise; et cela, dans du soleil et
-dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui
-nagent et des brillants de plume qui se noient, avec des
-reflets qui voguent et des éclaboussements de poussière
-humide qui semblent briser, tout autour de l'oiseau, en
-gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine
-joie est là, la joie gracieuse des animaux qui échappent
-à la terre et ne se traînent pas sur le sol, la joie sans
-fatigue de toutes ces existences flottantes, balancées, portées
-sans fatigue par un soupir de l'air ou par une ride
-du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage, bercées
-dans de la transparence et de la limpidité, voyageant
-dans du ciel qui les mouille.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame,
-qui dort à fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à
-une île de granit à demi submergée, et qui, de temps en
-temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant son
-&oelig;il rond, montre, en ouvrant son immense bouche en
-serpe, le rose énorme d'une immense fleur de monde
-inconnu. Le pain de seigle qu'Anatole a l'habitude de
-grignoter en marchant dans le jardin, fait venir tout de
-suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec des
-éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'un
-<i>pounka</i>: Anatole flatte de la main la bête vénérable,
-aux cils de momie, et il caresse presque pieusement
-cette peau de pierre qui a la couleur et le grain d'un
-bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un
-siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se
-pressant et se nouant par la trompe, se poussent front
-contre front, et jouent à se faire reculer avec des malices
-d'enfants de géants qui luttent et de grosses douceurs de
-frères qui s'amusent.</p>
-
-<p>Le soleil, en montant, resserre à chaque minute
-l'ombre de tout, et mordant le coin de cage, l'angle de
-nuit où sont réfugiés les nocturnes perchés, il allume
-un feu d'ambre dans l'&oelig;il du Jean-le-Blanc. L'éblouissement
-qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au
-milieu des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets
-éclatent. Les aras rouges font reluire sur leur
-rouge l'écarlate d'un piment; les plumages des aras blancs
-étincellent de la blancheur de stalactites de cire vierge et
-de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit
-toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un
-feu d'artifice de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la
-grue couronnée tremble dans l'herbe comme un bouquet
-d'épis d'or.</p>
-
-<p>Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de
-marronniers, la lumière jette de distance en distance des
-palets de jour; et sur les troncs ensoleillés, la découpure
-digitée des feuilles dessine en tremblant des fleurs de lis
-d'ombre.</p>
-
-<p>Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la
-respiration de l'air fait courir en passant comme des soulèvements
-d'ailes qui s'envolent et des battements de
-langues qui boivent, Anatole a devant lui la ménagerie
-enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la ménagerie
-où le roux des lions marche dans la flamme de
-l'heure, où le tigre qui passe et repasse semble emporter
-chaque fois sur les raies de sa robe les raies de ses barreaux,
-où de jeunes panthères, couchées sur le dos, s'étirent
-mollement avec des voluptés renversées de bacchantes.
-Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux
-attirés par le pain qu'on donne aux animaux et les miettes
-des grosses bêtes. A l'étourdissant concert des moineaux
-gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le chant de
-fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle
-infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement
-sourd d'un grand b&oelig;uf, le rugissement d'un lion, le bramement
-guttural d'un cerf, le barrit strident d'un
-éléphant, le cor d'airain de l'hippopotame,&mdash;bâillements
-de féroces ennuyés, soupirs de bêtes sauvages, fauves
-haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime
-à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion,
-le tressaillement d'instruments de bronze et de
-notes de tonnerre. Puis cela tombe, et bientôt s'éteint
-dans le cri d'un petit animal, ainsi qu'un grand souffle
-qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une flûte
-de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à
-goutte le filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours
-blanc.</p>
-
-<p>En errant, ses regards rencontrent dans des trouées
-de verdure des têtes aux yeux mourants, à la langue
-rose qui passe sur des babines luisantes, des bouches
-flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se cherchant,
-dans un baiser qui mord, à travers les grillages!
-Il y a dans l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias
-en fleur qui couvrent des allées de leur effeuillement;
-il y a des arômes fumants, des émanations musquées
-et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums
-des roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs
-buissons l'entrée du jardin&hellip;</p>
-
-<p>Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il
-s'oublie, il se perd à voir, à écouter, à aspirer. Ce qui
-est autour de lui le pénètre par tous les pores, et la Nature
-l'embrassant par tous les sens, il se laisse couler
-en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse
-lui vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses
-antiques qui replantaient l'homme dans la Terre,
-en lui faisant pousser des branches aux jambes. Il glisse
-dans l'être des êtres qui sont là. Il lui semble qu'il est
-un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît,
-dans tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau,
-ce qui chante, chante en lui. Il croit sentir passer dans
-ses entrailles l'allégresse de la vie des bêtes; et une espèce
-de grand bonheur animal le remplit d'une de ces
-béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la
-créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant
-de la création.</p>
-
-<p>Et parfois, dans ce jour du commencement de la
-journée, dans ces heures légères, dans cette lumière
-qui boit la rosée, dans cette fraîcheur innocente du matin,
-dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la
-terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans
-ce bleu du ciel naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans
-la tendresse verte de mai, dans la solitude des allées
-sans public, au milieu de ces cabanes de bois qui font
-songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu
-de cet univers d'animaux familiers et confiants comme
-sur une terre divine encore, l'ancien Bohême revit des
-joies d'Éden, et il s'élève en lui, presque célestement,
-comme un peu de la félicité du premier homme en face
-de la Nature vierge.</p>
-
-<p class="date">Décembre 1864.&mdash;Août 1866.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">Paris.&mdash;<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.&mdash;1215</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Manette Salomon, by
-Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANETTE SALOMON ***
-
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