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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade - -Author: Ulrich von Hutten - -Translator: Laurent Tailhade - -Release Date: November 22, 2020 [EBook #63846] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Google Books project and the Bibliothèque nationale de -France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - -Epîtres des hommes obscurs - - - - -[Illustration: ULRICH von HÜTTEN ein Ritter und Poet aus Francken.] - - - - - Épitres des Hommes - obscurs du chevalier - Ulric von Hutten - - traduites par - Laurent Tailhade - - on se lasse de tout, - [Vignette: ΓΝΩΣΙΣ.] - excepté de connaître - - Paris - “Les Textes” - La Connaissance - 9, Galerie de la Madeleine - - Nº 6 - - MCMXXIV - - - - -_Copyright by the «La Connaissance», 1924._ - -Droits de traduction réservés pour tous pays. - - - - -Les Épîtres des hommes obscurs du Chevalier Ulrich von Hutten ont été -traduites par Laurent Tailhade. Ce livre est le 6e de la Collection Les -Textes, éditée par la maison à l'enseigne «La Connaissance» et sous la -devise: _On se lasse de tout excepté de connaître_, sise à Paris, 9, -galerie de la Madeleine. L'édition est précédée d'une étude de Laurent -Tailhade sur _Luther_. - -L'édition de luxe comprend: la reproduction de 2 portraits de Ulrich von -Hutten (graveurs anonymes du XVIe siècle), d'un portrait de _Luther_ du -graveur hollandais Hooghe et d'un fac-simile du manuscrit de Tailhade. - - -Le tirage de l'édition de luxe a été fixé à: - -26 exemplaires sur vergé de Hollande van Gelder Zonen filigrané, et 524 -exemplaires sur vergé de pur fil Lafuma. - -Numérotés de 1 à 550. - -Nº - - -Dans cette même collection, ont paru: - -1.--Stendhal: _Lettres à Pauline_, édition annotée par MM. L. Royer et -R. de la Tour du Villard, avec le portrait de Beyle par Boilly et ceux -de Pauline et Zénaïde Beyle. - -2.--Jules Laforgue: _Exil. Poésie. Spleen_ (Correspondance d'Allemagne), -avec un portrait de Skarbina et nombreux fac-simile. - -3.--Ernest Renan: _Essai Psychologique sur Jésus-Christ_ (avec un -portrait et un fac-simile). - -4.--Isabelle Eberhardt: _Mes Journaliers_, précédés de: _La vie tragique -de la Bonne Nomade_ par René-Louis Doyon, comprenant un portrait, des -documents et fac-simile. - -5.--_Marceline Desbordes-Valmore et ses amitiés lyonnaises_, d'après une -correspondance inédite de Mariéton recueillie par Eugène Vial, avec 2 -portraits. - - - - -NOTE DE L'ÉDITEUR - - -Parmi les œuvres si variées du chevalier Ulrich von Hutten (1488 à -1524), les _Épîtres des Hommes obscurs_, souvent appelées _Épîtres des -Hommes noirs_ (dans le sens péjoratif de _obscurantins_) constituent -celle qui eut un retentissement et une action considérables, en Rhénanie -d'abord et en Allemagne ensuite, au temps où la Réformation, entreprise -par une réaction de probité évangélique contre la corruption et la -dégénérescence monacales, commençait à inquiéter l'autorité papale et -transformer la vie et la pensée religieuses de l'Europe. - -Ce n'est point seulement par un vif goût d'humanisme que Laurent -Tailhade a été conduit à écrire une translation de ces documents dans -une écriture aussi brillante et dans un sens aussi vivant que ceux du -_Satyricon_; plus d'une affinité apparentent le génie combattif du -pamphlétaire allemand et celui du railleur étincelant à qui l'on doit -_Au Pays du Mufle_ et tant de pages où le sarcasme le dispute à -l'écriture, une des plus équilibrées, harmoniques et françaises de ces -années. - -Ulrich von Hutten qui fit de rapides et belles études à -l'abbaye de Fulde, a, en peu d'années, publié--depuis un _Ars -Versificatoria_--jusqu'à ce _Traité du bois de gayaque_ (considéré comme -guérisseur de l'avarie). Guerrier, érudit, voyageur, connu des -humanistes et des princes de l'Europe entière, redouté de la papauté qui -tenta en vain de l'amener à Rome pour lui faire subir les douceurs -extrêmes d'une conversion raisonnée, aimé de Charles-Quint, il eut une -telle renommée inter-européenne que François Ier lui offrit--sans -succès--un titre de conseiller. On sait qu'il dut fuir en Suisse où -Zwingli lui fit accueil et qu'il s'éteignit dans une île du lac de -Zurich, à Uffnau, sous les atteintes du mal qu'il chercha en vain à -guérir. Cet ennemi, si haï des moines, gît sans tombe, alors qu'un -cénotaphe lui est consacré dans un mur du couvent de Notre-Dame à -Einselden. - -Sa combattivité qui atteignit à un paroxysme de virulence lui valut de -durables inimitiés et les jugements divers de ses contemporains autant -que de ses critiques. La prude biographie de Michaud (que Stendhal -traite souvent de menteur) dit qu'il _est de ces hommes moins célèbres -par leurs talents que par l'abus qu'ils en font_. Luther, Mélanchton, -Zwingli et même l'opportuniste Erasmus savaient le juger avec plus de -pondération et reconnaissaient et son courage et son érudition, sans -celer l'intempestivité de ce caractère violent. On ne l'a pas en vain -appelé _L'Éveilleur_ de l'Allemagne; le juriste Camerarius vaticinait de -lui «_Ulrich de Hutten aurait bouleversé l'univers si ses forces eussent -secondé ses désirs et ses entreprises._» Peut-être a-t-il manqué de -chance, de mesure, de santé, ou plus simplement de génie constructif, -pour être l'égal des grands incendiaires de l'Europe troublée. - -Les _Epistolae obscurorum virorum_ ont été de ses satires, celles qui -eurent la lecture la plus considérable et les résultats sociaux -prodigieux. Elles furent écrites pour la défense du philologue Reuchling -(† 1523) dans le procès de tendance que lui intenta le P. Hochstraten, -dominicain d'origine brabançonne, prieur du couvent de Cologne qui était -moins redoutable que redouté; Bayle écrit de ce religieux: «_Il était -amplement pourvu de toutes les mauvaises qualités qui sont nécessaires -aux inquisiteurs et aux délateurs._» Ulrich von Hutten lui livra une -guerre telle que le rencontrant il voulut le tuer; mais la pusillanimité -du moine, à genoux devant lui, désarma le terrible chevalier qui se -contenta d'humilier l'adversaire et de le battre du plat de son épée. -Les bibliographes les plus réputés ont attribué à une collaboration la -rédaction des premières _Lettres des Hommes obscurs_, 41, bientôt -suivies de 40 autres et 8 épîtres dans des éditions successives et -multipliées; pour la date, ils sont peu précis, mais Bayle qui paraît -informé de tout avec assez d'exactitude fixe la première édition à 1515. -Il est indiscuté, en général, qu'elles ne soient l'œuvre de notre -chevalier si implacable contre ces couvents où, au dire de l'évêque -français M. de Camus, l'on trouvait plus de berceaux que de -bréviaires[1]. L'effet de ces lettres virulentes auxquelles Laurent -Tailhade a redonné--dans une langue merveilleuse--la verdeur et la -nervosité qui en font une savoureuse lecture, fut tellement inattendu -que les religieux s'y laissèrent prendre d'abord. Thomas Morus jugeait -ainsi cette méprise: - - [1] Ces reproches de morale se sont aggravés des accusations de - paresse et d'ignorance si justifiées pour un très grand nombre de - religieux du XVe et XVIe siècles; un bénédictin disait à Trithème: - «_Malumus abbatem aratorem quam oratorem._» Ce mot qui serait - excellent s'il signifiait qu'un moine laboureur vaut mieux qu'un - bavard, trouve sa véritable interprétation dans cet autre propos de - Césaire: «_Nos frères aiment mieux faire paître les troupeaux que - lire les livres._» Peut-être dans l'absolu, la Foi tint lieu de - toute lumière, de toute connaissance. Saint Augustin qui avait connu - la fermentation des doutes et l'inquiétude des recherches - définissait le religieux: _Scienter pius et pie sciens_ «il doit - savoir avec piété et s'informer dans l'esprit de foi». On cite les - travaux considérables de St Jérôme et son fameux rêve qui le - conduisit à renoncer aux charmes des lettres; mais ce renoncement, - on le sait, fut essentiellement provisoire et de pure rhétorique. - -«_Il est curieux de voir combien les Épîtres plaisent aux savants et aux -ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire de tout cœur à cette lecture, -ils s'imaginent que nous rions seulement du style qu'ils consentent à ne -pas défendre; mais sous cette langue un peu barbare, répètent-ils, -quelles richesses! quelle abondance de maximes utiles et excellentes! -C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre! Il se passerait -cent ans que ces imbéciles (les moines) ne comprendraient pas à quel -point ils sont joués_» et Herder affirmait que «_ce livre est resté une -satire nationale parce qu'il est plein de feu, d'esprit et de la plus -merveilleuse exactitude_». Tant pis pour les religieux allemands du XVIe -siècle! - -Le traducteur semble s'être peu soucié d'exégèse; il a bien fait; il -épousa par nature l'inimitié de Hutten pour les Hommes obscurs et il en -a égalé dans sa traduction--la seconde en français à notre -connaissance--toute la violence, le comique rehaussés de cet amour qu'il -avait pour l'éclat d'une langue savante, vivante, réaliste et -harmonique. - -Ce texte de Laurent Tailhade qui compte parmi les œuvres les plus -soignées de cet aristocrate de l'écriture, subit un sort singulier. Des -extraits des Épîtres parurent en 1906, dans _la Phalange_; l'étude sur -Luther dans _le Mercure de France_; il remania celle-ci et mit au point -sa traduction; le livre tout composé devait paraître; un différend ou -des pusillanimités reculèrent jusqu'à ce jour la publication d'un livre -auquel les amis des belles lettres voudront bien reconnaître, avec -l'intérêt historique qu'il éveillera maintenant sans passion, le mérite -qu'on reconnaît au talent d'un humaniste, digne parent des écrivains de -la lignée qui va de Villon à Rabelais, de Marot à La Fontaine, de -Voltaire et Diderot à Anatole France. - -RENÉ-LOUIS DOYON. - - - - -DOCUMENTS ICONO-BIBLIOGRAPHIQUES - - -Blason de Ulrich von Hutten. - -«De gueule à deux bandes d'or. Cimier: un vol de gueule chargé, à dextre -de deux barres, et à senestre de deux bandes d'or.» - - -Épitaphe. - - Hic eques auratus jacet, oratorque disertus - Huttneus, vates carmine et ense potens. - - -Iconographie. - -La plupart des portraits de Ulrich von Hutten sont de deux styles et -semblent provenir de deux modèles: le portrait en pied et le buste; ils -ont été refaits et stylisés dans différentes éditions et de toutes -manières. Un autre portrait représente le chevalier lauré; les moines, -pour marquer leur mépris du pamphlétaire, en firent l'usage que trouva -merveilleusement Gargantua (au chapitre XIII de _la Vie très horrificque -du Grand Gargantua_[2]). Ulrich von Hutten voulut, pour cette injure, -mettre le feu au couvent et s'apaisa en lui infligeant une amende de -mille pistoles. - - [2] Comment Grandgousier congneut l'esperit merveilleux de Gargantua à - l'invention d'un torche (cul.) - - -Index bibliographique. - -Une réédition complète des œuvres de Ulrich von Hutten a paru en 6 -volumes in-8º chez J. G. Reimer, à Berlin, 1821-1827. - - -Parmi les éditions princeps, il convient de citer: - -_Epistolæ obscurorum virorum ad venerabilem magistram Ortuinus, Gratiâ -Peventriensem Coloniæ Aggrippinæ bonas litteras docentem viriis et locis -et temporibus missæ, ac demum in volumen coactæ._ - - Le colophon indique comme lieu d'édition Venise et comme nom - d'imprimeur, le célèbre architypographe Alde. En dépit de cette - indication, l'ouvrage a été clandestinement imprimé en Rhénanie. Une - édition augmentée porte cette indication qui précise les rapports de - Hutten avec la Suisse où il devait terminer sa vie: - - _Hoc opus est impressum Berne, ubi quator prædicatorum lucernæ - illuminaverunt totam Suitensium regionem, antequam Hochstrat vexavit - Joannem Capnionem_ (c'est le surnom de Reuchlin). On a joint souvent à - ces éditions: _les Lamentations des hommes obscurs_ parues à Cologne - en 1518 (?) avec un singulier frontispice, mais là, l'imitation du - genre est patente. - - -en grec: ΟΥΤΙΣ: Nemo, seu satyra de ineptis sæculi studiis et veræ -eruditionis contemptu. Leipzig, Schumann, 1518. - - C'est une satire des études «stupides de ce siècle et du mépris qu'il - a de la véritable érudition»; macaronade en vers latins: Personne - (l'auteur) est coupable; et dans la société, personne n'est coupable. - Le volume est orné d'un singulier frontispice gravé sur bois _par_ ou - _d'après_ Hans Cranach; le dessin représente un fou costumé de - feuilles effrangées et armé d'un balai à mouches, un hibou est perché - sur sa tête; le décor est d'une composition baroque. Il y eut une - imitation française: _Les grands et merveilleux faits de Nemo, imités - en partie des vers latins d'U. de H., et augmentés par P. J. A. Léon - Macé Bonhomme._ - - -Ulrichi de Hutten eq. - -De Guaici medicina et morbo Gallico, liber unus. Mayence, Scheffer, -1519. - - Ce traité singulier a eu de nombreuses éditions tant en Allemagne - qu'en Italie; le chevalier traita gravement du mal dont il devait - mourir. On remarquera, dans l'énoncé de ce docte sujet, les aménités - nationales qui attribuent à des patries différentes, selon le - traducteur, une avarie déjà connue sans étiquette ethnique, des - Égyptiens. - - -_L'expérience et approbation de Ulrich de Hutten, notable chevalier, -touchant la médecine du boys dict de gaïacum, pour circumvenir et -déchasser la maladie induement appelée françoise, ainçoys par gens de -meilleur jugement est dicte et appelée la maladie de Naples._ - - Traduite et interprétée par maistre Jeham Cheradame Hippocrates, - estudyant en la faculté et art de médecine. - - On lit dans le colophon: Cy finist le livre de Ulrich de Hutten, de la - maladie de Naples, nouvellement imprimé à Paris, pour Jehan Trepperel, - libraire et marchant demourant à la rue Neufve Nostre Dame à - l'enseigne de l'Escu de France. - - -On retrouve ce volume dans le fonds si riche du grand maître imprimeur -si peu connu Louis Perrin: - -_Livre du chevalier Ulric de Hutten sur la Maladie française et sur les -propriétés du bois de Gayac_, précédé d'une notice historique sur sa vie -et ses ouvrages, traduit du latin, accompagné de commentaires, d'études -médicales, d'observations critiques, de recherches historiques, -biographiques et bibliographiques par le Dr F.-F.-A. Potton. Lyon, Louis -Perrin, 1865 in-8º. - -_Dialogi_: Fortuna, Febris etc... Moguntiæ (Mayence), Schœffer, 1520. - - Avec un bois gravé représentant la Fortune tenant une corne - d'abondance, debout sur un globe et portant une sphère sur la tête. - - -_Conquestiones._ Schott, Strasbourg, 1520. - - Ce volume _se termine_ par un portrait gravé sur bois représentant le - chevalier lauré; l'image s'inscrit dans une couronne comportant quatre - blasons de Hutten et ses aïeux. - - -Parmi les ouvrages traduits en français en plus de celui cité plus haut, -voici les seuls connus: - -_Dialogue très facétieux et très salé_, traduit du latin par Victor -Develay, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1870. - -Lettre des Hommes obscurs.--(C'est la première édition en français.) Par -le même--même édition. - -_Arminius_, dialogue de U. v. H. traduit en français pour la première -fois, texte latin en regard, par Édouard Thion, Paris, Lisieux, 1877. - - - - -LUTHER - - -I - -Le drame politique et religieux qui, pendant plus d'un siècle et demi -(1521, diète de Worms; 1685, révocation de l'Édit de Nantes), mit en -armes les puissances occidentales, entre-choqua les intérêts et les -croyances, produisit, à la lumière des poètes, des héros, des martyrs: -Anne Dubourg, Coligny, Agrippa d'Aubigné, Gustave-Adolphe. En France, -Louis XIV--jésuite-roi qui savait à peine lire--consomma dans les -ténèbres et le sang, par la révocation de l'Édit de Nantes, par -l'horreur des Dragonnades, cette crise de conscience, révolte de la foi, -de la pudeur allemande, contre l'avarice de Rome, les turpitudes, les -crimes, les superstitions de la monacaille et de la Cour apostolique; la -Réforme eut comme prologue un immense éclat de rire, une bouffonnerie, -et les quolibets, et les sarcasmes de junkers en belle humeur. La -sordide persécution, intentée à Reuchlin par les antisémites d'alors, -provoqua l'indignation des humanistes. Sous un nom grécisé, d'après -l'usage ridicule qui faisait alors de Bombast, Paracelse et Démochares -du sinistre Antoine de Mouchy, le docteur Reuchlin, auteur du -_Dictionnaire hébraïque_, travesti en Capnion (fumée), remontant aux -sources, accréditait parmi les érudits la Bible juive, situait les -origines du dogme chrétien dans les écritures d'Israël, au grand -scandale, au déchaînement de l'Orthodoxie et la Stupidité, ces deux -sœurs jumelles. Moines, inquisiteurs et pédagogues, tout ce que la -«Sainte Cologne» élevait dans la crasse, dans la bêtise des couvents et -des écoles, toute la démagogie obscurantine, arrosa copieusement -Reuchlin d'eaux grasses et d'injures. Elle soudoya des insulteurs. Elle -eut recours à la police. En vain! La raison et la vérité l'emportèrent, -même à Rome, sur ces querelles de tondus. - -Les amis de Reuchlin triomphèrent. A leur tour, ils prirent l'offensive. -Ils arrachèrent aux dominicains leur froc sanglant et redouté. Ils -firent voir dans le nu malpropre de «leur Adam» ces balourds nidoreux, -cuistres de la Germanie et des Pays-Bas. - -Ils ouvrirent la porte des ergastules sacrés où les moines de toutes -robes déformaient le crâne de leurs disciples. Ce fut dans la jeune -Allemagne une croisade contre les Janotus confits en saint Thomas -«échauffés sur les annates, les expectatives et les restrictions» (H. -Heine), les Janotus dont Rabelais, encore que fort entaché lui-même -d'hellénisme et de latinité scolaires, devait, bientôt après, donner une -image éternelle avec «son lyripipion théologal et son chef tondu à la -césarine». - -Les _Lettres des hommes obscurs_ du chevalier Ulrich Von Hutten furent -la première escarmouche des poètes séculiers contre les «sorbonagres», -de la Renaissance contre le Moyen Age, de l'esprit moderne contre la -vieille routine et les dogmes surannés. Lentement, une à une, elles -parurent comme la _Ménippée_ ou, comme un siècle et demi plus tard, les -_Provinciales_. Ce furent des feuilles volantes que l'on se passait de -main en main, dont les plus naïfs prenaient copie et que les dominicains -de Cologne reçurent, tout d'abord, avec beaucoup d'édification, comme -l'œuvre d'un ami. - -L'auteur, qui déjà s'était fait connaître par des opuscules didactiques -et des tracts où s'avérait l'impérialisme le plus pur comptait dans le -monde érudit force amis et des patrons de marque. Érasme l'encourageait, -le lâche et faible Érasme qui devait plus tard le renier avec autant de -bassesse que d'opiniâtreté. Il avait pour compagnons et frères d'armes -les plus humanistes, ceux qui, aux sottes imaginations de la littérature -ecclésiastique, aux «lettres divines», comme on disait alors, opposaient -la beauté des lettres humaines, dont ils prirent leur nom, élevaient des -autels à Virgile, saluaient, dans les poètes reconquis du polythéisme -antiques, les dieux éternels des esprits civilisés. Reuchlin, Eoban -Hesse, Sébastien Brant, la Pléiade--poètes et juristes--de Mayence, de -Leipzig, de Wittemberg, de Vienne, prodiguaient au jeune Hutten les plus -hautes louanges. - -Néanmoins les _Lettres des hommes obscurs_ ne portèrent tout d'abord -d'autres signatures que les noms ridicules de leurs auteurs supposés. La -plupart s'adressaient à maître Ortuinus, professeur de théologie et l'un -des cuistres les plus fameux dont s'enorgueillissait l'école de -Deventer. Elles retraçaient les hésitations, les aventures graveleuses, -les bonnes fortunes scolastiques des jeunes tondus, ses élèves, les -tentations de leur «frère Ane» sous les aiguillons de la jeunesse. Elles -imploraient des conseils, des recettes amoureuses et pharmaceutiques. -Elles notaient heure par heure la germination de la bêtise dans leur -caboche tonsurée. Elles parlaient des maîtres d'alors avec un respect -imbécile et d'autant plus touchant: Arnauld de Tongres (le docteur Cap -d'Auque) et surtout Jacobus de Hoogstraten, prieur des Dominicains à -Cologne, dont ils suivaient ferme les errements, surtout dans son -affaire avec Reuchlin sur le propos des livres juifs. Pour goûter le sel -des _Hommes obscurs_ et sous la pesanteur de la «redondance latinicone» -en vogue chez les érudits du XVIe siècle; pour découvrir un humour à la -Voltaire où la raillerie assaisonne la plus fervente pitié; pour lire en -connaissance de cause Hutten, qui fut vraiment le Lucien de la -Renaissance germanique, il importe de connaître avec un certain détail -ce conflit, suscité à propos du _Talmud_ et du _Zohar_ que Reuchlin dans -son traité _de Verbo mirifico_, suivant les chemins frayés par Pic de la -Mirandole et le vieillard Florentin Gémiste Plethon, rattachant Socrate -à Pythagore, Pythagore aux Hébreux, proposait à la vénération des cœurs -justes et des intelligences éclairées. La persécution dont il fut -l'objet de la part des moines, persécution qui se termina d'ailleurs par -un triomphe, peut passer pour la première épiphanie de l'antisémitisme, -dans sa forme actuelle. On ne brûlait plus en Allemagne que les sorciers -et les faux monnayeurs. Mais de temps à autre, un massacre fomenté par -les ordres mendiants, par les «bons pauvres» et la ribaudaille des -écoles, sous prétexte d'hosties sanglantes ou d'enfants égorgés, -corroborait la foi des personnes pieuses, donnait un regain appréciable -d'activité à la vente des indulgences qui, dans les premières années de -la Renaissance, fut, en attendant Luther, la grande affaire de la -Papauté. Mais ces meurtres populaires, ces échauffourées autour des -“judengassen”, n'avaient pas le retentissement et, peut-on dire, -l'exemplarité d'une condamnation à mort ou tout au moins à la détention -perpétuelle d'une personne illustre. Le docteur Reuchlin, traducteur de -Térence, auteur d'une comédie aristophanesque où les porteurs de froc -étaient joués en ridicule, Reuchlin qui, dans son traité d'homélistique, -se moquait à leur barbe sale des Prêcheurs, de saint Thomas, des -réalistes et des discours qu'ils faisaient, voilà certes une victime -dont se fussent enorgueillis les inquisiteurs d'Allemagne! On n'attaque -pas de front un homme, protégé des princes ecclésiastiques, familier de -l'empereur, anobli par Maximilien lui-même, comte palatin, fort ancré -dans la bienveillance impériale grâce à l'amitié que lui portait le -médecin juif de César et par l'heureux succès d'une mission diplomatique -auprès du pape Alexandre VI. Mais on peut calomnier, salir, prodiguer -les pasquils injurieux, donner une interprétation infâme aux gestes les -plus simples, insister, mentir, s'acharner, dire qu'il ne fait pas jour -en plein midi et, comme les sorcières de Macbeth, «que le beau est -affreux, que l'affreux est beau», que les victimes égorgent les -tortionnaires, que les frustrés, les humiliés, les écrasés sont les -larrons, les insulteurs et les bourreaux. La calomnie avait pris au -service de l'Église une force redoutable. C'était déjà la méthode -expliquée à Bartholo par don Basile dans le couplet fameux de -Beaumarchais et la non moins célèbre cavatine d'_Il Barbiere_. Le Basile -teuton du XVIe siècle donna la formule. Ses dignes héritiers la mirent -en œuvre. De génération en génération, l'Église refondit le poignard, -et, mieux trempé, l'aiguisa. Pareille à Locuste, elle fit lentement -recuire le poison. Les fils de Hoogstraten, les hommes obscurs -élevèrent, comme un défi, leur citadelle de mensonge, falsifiant les -textes, déprédant les archives, donnant à l'évidence un perpétuel et -cynique démenti. Le faux devint leur instrument de choix, tant pour -instruire la jeunesse que pour fomenter les réactions. - -Si Reuchlin ne succomba pas à la conjuration des haines et des -impostures, c'est qu'il eut avec lui ce prodigieux éveil de l'esprit -humain qui jeta les chrétiens dans la Réforme, en même temps qu'il -rendait aux juristes et aux poètes le sens, aboli depuis dix siècles, du -Droit et de la Beauté. - -Pour perdre le comte Reuchlin, les Dominicains de Cologne avaient dans -leur clientèle un homme incomparable, un homme plein de talent et -d'intrigue qui, plus tard, eût fait un valet de Regnard ou de Molière, -qui, au début du XXe siècle, aurait su, de reniements en reniements, -franchir tous les degrés de la splendeur sociale, tour à tour -parlementaire, orateur assermenté de la Haute Banque, ministre d'État et -aussi roi que peut l'être de nos jours un Stuart ou un Bourbon. - -Il se nommait Pffefferkorn, c'est-à-dire «Grain-de-Poivre», suivant -l'usage où sont les rabbins d'imposer un sobriquet ridicule aux -catéchumènes dont les offrandes témoignent d'une certaine parcimonie. On -connaît de nos jours quelques israélites qui se prénomment «Tête de -Cochon» ou «Mandat-poste», pour ne citer que des vocables à peu près -congrus. Donc, Pffefferkorn s'était converti au christianisme sans -devenir pour cela directeur d'un journal aussi mondain que bien pensant, -ni convoler avec une de ces fières Allemandes qui, pareille à la -Cunégonde de Voltaire, ne peuvent, même après les plus scabreuses -aventures, épouser un roturier. Cependant, Grain-de-Poivre, enflé, -depuis son baptême, en Dom Johannes Pffefferkorn, menait la vie -exemplaire d'un laïque pieux. Il rendait au clergé tous les services -occultes que l'on ne peut confier qu'à des amis sûrs. Il faisait les -commissions délicates et prenait à son compte les gestes hasardeux. - -«Ce dangereux intrigant, dit Michelet, voulant se faire jour à tout -prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux juifs qui -s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné âme et corps aux -Dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'Ordre. -Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne; il n'y avait -pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les juifs; -toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, nouvelle -encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, multipliait les -légendes nouvelles, les livres de prières, les pamphlets sanglants des -Dominicains. Mysticisme et fanatisme, vierge et diable, roses et sang -humain, tout roulait mêlé au torrent. L'inventeur du rosaire, Sprenger, -publiait en même temps l'horrible _Marteau des sorcières_.» - -Ce fut pour obéir à ces féroces protecteurs que Pffefferkorn, calomniant -son peuple et traînant au ruisseau la gloire d'Israël, déclara les -livres juifs pleins d'infamie et de sacrilèges, d'insultes, dont -l'Ancien Testament éclabousse le Nouveau. Pour châtier ce crime de -lèse-majesté divine et mettre la populace en appétit d'autodafés, -«Pffefferkorn rejoignit l'empereur à son camp de Padoue et surprit du -prince étourdi un ordre général pour brûler les livres des juifs». Cela, -bien entendu, par manière de passe-temps, avec l'espoir d'une répression -plus sérieuse. En attendant, Sprenger brûlait sorciers de douze ans, -femmes grosses, un peuple entier. Il donnait, dans son _Marteau_, -l'étymologie en faveur chez les moines du mot «diable»: «Diabolus vient -de deux mots, dia «deux» et bolus «pilules», parce que le Mauvais Esprit -fait de l'âme et du corps deux pilules qu'il avale d'un seul trait.» - -Avec de si profonds latinistes, un homme tel que Reuchlin eût été fou -d'intenter la plus minime controverse. D'autant plus que le prieur des -Dominicains, Jacques de Hoogstraten, intervenait en personne déclarant -«que connaître de ces choses était le droit de l'Empereur, la nation -juive ayant autrefois reconnu l'autorité du Saint-Empire romain -par-devant Ponce-Pilate». - -Et c'était bien le cri haineux de l'Obscurantisme que poussait, du fond -de son cloître et de ses ténèbres, l'âne mangeur de chair humaine. Par -delà ce _Zohar_, ce _Talmud_, cette _Kabbale_, inabordables et -répugnants à la plupart des hommes, il poursuivait la suprême hérésie. -Il brandissait la torche enflammée et sans lumière qu'entre ses babines -écarlates porte le dogue du Saint-Office, la torche qui brûla jadis les -manuscrits du Sérapéum, non certes contre un livre en particulier, mais -contre le Livre, contre ce véhicule irrésistible de la pensée -indépendante, de l'esprit scientifique et du libre examen. Soixante ans -plus tôt, le sorcier Faust, le thaumaturge Guttenberg avaient commis le -crime de produire au grand jour l'esprit des âges révolus, de l'emmener -hors du sanctuaire, loin des bibliothèques où chartreux, bénédictins -couvraient de leurs pieuses sornettes les parchemins sacrés de Virgile -ou d'Euripide. Pour un tel méfait, les conteurs édifiants avaient damné -Faust, non sans, autour de son désastre, accumuler force conjonctures -aggravantes. Mais la voie offerte à l'intelligence humaine restait -ouverte. La damnation de Faust, non plus que le bûcher de Dolet condamné -à l'affreux supplice pour avoir imprimé le _Phédon_, ne pouvait arrêter -la diffusion de la clarté. Les missionnaires qui, sous la Restauration, -aux sombres jours de 1816, firent jeter au feu par les bourgeois -fanatisés l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_, ont-ils -effacé la grande âme de Diderot, la conscience lumineuse et pitoyable de -Voltaire, dans le souvenir de leurs enfants? - -Quoi qu'il en soit, le Dominicain Hoogstraten et son exécrable -Grain-de-Poivre ne réussirent qu'à moitié. Le Conseil Impérial n'avait -pas consenti d'emblée à la destruction des livres juifs. Premier que -d'en venir à cette extrémité, il voulut prendre l'avis d'un personnage -docte et de bon renom, d'un laïque versé dans l'exégèse et dans la -sémantique. Il porta Reuchlin à cet emploi dangereux; il raviva contre -cet honnête homme la haine de Hoogstraten, de ses moines et de ses -suppôts. En esprit miséricordieux, Reuchlin conseillait, à côté de la -Bible, si peu connue alors des fidèles et même du clergé, de garder le -_Talmud_, la _Kabbale_, les commentaires philologiques de l'Écriture, -les livres liturgiques, d'anéantir seulement ce qui traitait de la -goétie et des sciences occultes. C'était peu. Aussi les Dominicains -lâchèrent-ils de nouveau leur Pffefferkorn. En 1511, Grain-de-Poivre, -toujours intrigant et furieux (le baptême ne les améliore pas!) rouvrit -les hostilités. Cette fois, il ne prit aucun détour. Il attaqua -directement Reuchlin dans le _Miroir à main_ (Handspiegel), pamphlet -imbécile, venimeux et balourd qui fait songer à l'apostrophe dont Victor -Hugo, en 1852, saboulait «quelques journalistes de robe courte», à -savoir: Montalembert, Riancey, Veuillot surtout, qui néanmoins avait -plus de talent que Pffefferkorn. - - Parce que jargonnant vêpres, jeûne et vigile, - Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament, - Vous avez, au milieu du divin Évangile, - Ouvert boutique effrontément; - - Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge, - Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'où; - Parce que vous allez vendant la Sainte Vierge - Dix sous, avec miracle et sans miracle, un sou; - - Parce que la soutane est sous vos redingotes, - Parce que vous sentez la crasse et non l'œillet, - Parce que vous bâclez un journal de bigotes - Pensé par Escobar, écrit par Patouillet; - - Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges - Poussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé, - Parce que vous mêlez à la cire des cierges - Votre affreux suif vert-de-grisé; - - Parce qu'à vous tout seuls vous faites une espèce, - Parce qu'enfin blanchis dehors et noirs dedans, - Criant mea culpa, battant la grosse caisse, - La larme à l'œil, la boue au cœur, le fifre aux dents; - - Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche - Dans tous les vieux panneaux du mensonge immortel, - Vous avez adossé le tréteau de Bobêche - Aux saintes pierres de l'autel; - - Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bénite - Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint, - De dire: «Je suis saint, ange, vierge et jésuite. - J'insulte les passants et je ne me bats point.» - - Après avoir lancé l'affront et le mensonge, - Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux. - Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge, - Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux! - -Grain-de-Poivre ne plongea pas si vite dans son trou, qu'une sagette -barbelée et térébrante ne le vînt atteindre. L'oiseau de nuit était -marqué par un archer aux coups redoutables et sûrs. Le bon Reuchlin -riposta au libelle de Pffefferkorn par le _Miroir des yeux_ -(Augenspiegel); il remit à sa place le sycophante juif, le triple drôle, -affilié pour de l'argent à la Congrégation. La réplique fut rude, sans -aucun des ménagements qui servent aux modernes, quand ils éprouvent le -besoin d'édulcorer leurs aconits et leur ciguë. Il faut lire les -«auteurs gais» de cette époque, les contemporains allemands de Rabelais -pour imaginer à quelle grossièreté vont naturellement ces buveurs de -bière, dès que leurs choppes les ont mis en gaîté. Les facéties de -Bébelius, la légende (si souvent refondue, adoucie et transposée en beau -langage de Til Ulenspiegel), ne répondent précisément pas à l'idée -agréable qu'éveille en nous le mot «espièglerie». Une sorte de verve -pesante, une jovialité d'ours en belle humeur, que l'on retrouve dans -les deux trop fameuses lettres de la Palatine, emplissent d'incongruités -ces propos de table à divertir les junkers et les étudiants: _gaudeamus -igitur!_ Panurge, au regard de pareilles énormités, semble quelque peu -nuancé de gongorisme; Tabarin lui-même prend tout de suite un air -modeste et renchéri. - - [Illustration: Martinus Lutherus - PORTRAIT DE MARTIN LUTHER.] - -Le _Miroir des yeux_, en même temps qu'il faisait voir à Pffefferkorn sa -vilaine image, produisait sans flatterie aucune la silhouette -d'Hoogstratem. D'être bafoué devant tous, humilié dans son amour-propre, -atteint dans sa dignité, le redoutable prieur conçut une de ces rages -qui ne pardonnent point, la rage froide et vindicative du prêtre. Il se -mit sur le pied de guerre et combattit, à son tour. Certes, Reuchlin -portait de nobles armes: l'esprit, la raison, la science, le talent. -Hoogstraten, lui, n'avait que le bûcher. De connivence avec Arnold de -Tongres, principal au collège Saint-Laurent, avec Ortuinus Gratius, de -Deventer, ce même Ortuinus auquel Rabelais, dans la bibliothèque de -Saint-Victor, attribue un volume dont le titre ne se peut énoncer, -Hoogstraten, «héréticomètre» de Pantagruel, dressa contre l'humaniste -une accusation formelle d'hérésie. Il fit tenir à l'Empereur les -propositions suspectes de judaïsme, les extraits savamment choisis dans -les ouvrages du docteur par Arnold de Tongres, un idiot pédant. Reuchlin -se fâcha sérieusement, cette fois. Il écrivit un plaidoyer si véhément -et de ton si monté que le faible Érasme ne lui pardonna point cette -chose effrayante. Décidément, les choses tournaient mal. Quelque désir -qu'il en eût, Maximilien ne pouvait passer l'affaire sous silence. - -Reuchlin avait pour lui, en France, en Italie, en Allemagne, ceux qu'on -désigna plus tard sous le nom d'«intellectuels». Hoogstraten menait à sa -suite les professeurs de théologie et les maîtres de sentences, les -logiciens en «baroco» et en «baralipton», résonnant à perte d'haleine -sur l'hircocerf et le draconcule, sur l'essence et l'accident, les -gradés: bachelier ou maître ès arts, puis la troupe même des obscurs: -moine, moinillon, capets et tonsurés. - -En 1514, le prieur des Dominicains citait Reuchlin à comparoir devant -une commission ecclésiastique. Or, ce tribunal, peu enclin à désobliger -le vindicatif «papimane», siégeait à Mayence, chacun de ses membres -ayant été choisi et personnellement désigné par Hoogstraten. Donc, en -dépit de l'évêque de Spire, malgré le bon vouloir du pape même, la vie, -ou tout au moins l'honneur et les biens de Reuchlin étaient fort -menacés. Nulle sauvegarde. Nul appui. Conscients de leur infirmité, les -amis de Reuchlin voyaient se dérouler cette affaire de deux «miroirs», -l'une des plus importantes que les juifs aient jamais déchaînée sur le -monde occidental. - -Une tempête grondait. Reuchlin, malgré tant de vertus et d'illustres -protecteurs, voyait se rengréger les ténèbres et croître le péril. Déjà -le sol tremblait. Des éclairs imminents fulguraient à l'horizon. Le -triomphe d'Hoogstraten était proche, sans doute. Et lui, le pur lettré, -le penseur intrépide, le sage et l'érudit, allait-il donner cette joie à -ses lâches adversaires? Allait-il succomber sous cette racaille des -universités et des couvents? Tout menaçait, tout craquait, se dérobait -autour de lui, quand un éclat de rire le sauva. - -L'auteur des _Hommes obscurs_, était en 1515, âgé de 27 ans. Il n'avait -pour atteindre la fin de sa carrière que peu de jours encore devant lui. -Usé, miné, torturé par la misère et par la maladie, ayant combattu, -souffert, aimé la patrie allemande et recommencé après Dante le rêve -gibelin d'un empire laïque, susceptible de faire échec à la Papauté, -après avoir, dans la guerre des paysans et des bourgeois, suivi son ami -Frantz de Scheckingen, comme lui chevalier, venu, comme lui, du Mein et -de la forêt hercynienne; survivant à la défaite du héros, il s'éteignit -dans à peine la trente-cinquième année de son âge, avec pour dernier -abri la maison doucement hospitalière du pasteur Schnegg, sur le lac de -Zurich, où Zwingle, touché par tant de gloire et d'infortune, l'avait -appelé, quand, trahi de ses amis, brouillé avec Érasme, atteint d'un mal -qui ne pardonnait guère, presque sans pain, il voyait le soir allonger -une ombre automnale sur le rapide chemin de ses beaux jours. Mais, au -temps de lutte et de gaîté où la verve de Hutten flagellait de lanières -cuisantes les maîtres de Cologne, ces funèbres pensers ne hantaient -point sa noble intelligence. Frêle, mais si ardent à vivre, plein -d'espoir, de poésie et d'endurance, il donnait sans compter ses forces, -en même temps que son esprit, faisant largesse à tous, guerroyant, -pindarisant, parlant du bois de gayac et d'Arminius, préconisant des -remèdes contre le mal qui l'emportait, offrant à Charles-Quint sa fière -indépendance, éconduit à Bruxelles par le jeune empereur et, de plus -belle, rêvant pour ses camarades, pour lui-même une Athènes germanique -où les Dieux de l'Olympe auraient eu leurs autels. Épîtres des -Obscurantins! Quand parut sa ménippée, Hutten, jeune encore, était un -homme aux traits accentués et délicats, aux longs cheveux d'un blond -pâle, au visage encadré par une mousseuse barbe d'or, aux yeux d'une -douceur féminine où l'enthousiasme, la colère, et, comme il disait, «le -culte des Neuf Sœurs» mettaient de longues flammes. Un frontispice du -_Triomphe de Capnion_ le montre cuirassé, dans une armure aussi étrange -que le morion et les jambarts de Don Quichotte. Sur sa maigre poitrine, -la cuirasse de Galaor ou de Parsifal croupionne d'une façon ridicule, -tandis que son regard nostalgique et sincère contemple je ne sais quel -au-delà riche de lumière et de douceur. Autour du front une couronne de -laurier plaquée de feuilles vertes. Elle supporte une toque de velours -et complète l'ajustement bizarre de ce chevalier à qui l'épithète -d'«errant» semble appartenir à l'exclusion de tous autres. Depuis qu'il -échappa aux disciplines du révérend abbé de Fulde, Ulrich von Hutten -pérégrina par les chemins, erratique en effet et désorbité, en proie à -l'inquiétude, qui fait les vagabonds et les explorateurs. - -Une formidable hilarité accueillit ses premières lettres. Déduites en un -style négligé d'aspect, plein de germanismes, de locutions populaires et -de trivialités scolastiques, elles sont d'une parfaite ironie et d'une -surprenante mesure. Elles représentent les façons, la mentalité des -jeunes clercs avec tant de vraisemblance qu'il faut lire plus d'une fois -pour discerner la satire et l'intention vengeresse à travers les lignes -monotones de ce pastiche sans égal. - -Voici d'abord les apprentis moines aux prises avec les tentations du -Monde, si l'on peut nommer ainsi les tavernières qui les hébergent et -les adolescentes rieuses qui, le soir des fêtes patronales, dansent avec -eux, au son du flageolet, quand les corporations accueillent dans leurs -guildes les nouveaux venus. Un mépris naïf de la femme complique, chez -ces jeunes grimauds, l'éveil de leur sexualité. C'est avec des doigts -tachés d'encre et des gaîtés rudanières qu'ils abordent l'objet de leurs -scolastiques amours. Des histoires confuses, possession, envoûtement, se -combinent dans leur cervelle ignare à des obsessions moins chimériques. -Vilpatius d'Anvers exhorte dom Ortuinus Gratius, le met en garde contre -les stryges et les succubes, lui fait connaître comment on repousse -leurs maléfices au moyen de sel bénit et d'oraisons appropriées. -Conradus de Wickau lui raconte une histoire peu édifiante et quelles -pretentaines égayent ses vingt ans. Hutten est dur, la plupart du temps, -à la citation. Dès qu'il cesse de railler l'ignorance, la bêtise et -l'instruction à rebours chez les disciples dont maître Ortuinus -endoctrine le troupeau, sa plaisanterie a des façons tudesques. -L'hypocrisie à la mode et le pharisaïsme verbal dont la France est -engouée au début du XXe siècle, n'admettent guère ces fortes joyeusetés. - -Outre la métrique, la poésie et les divers rythmes qu'ils ordonnent, -outre les syllogismes cornus, ces bons jeunes gens étudient à leur -manière les poètes latins. Ils sont bien fondés en théologie et, quand -ils accouplent des vers, ce n'est pas sur des babioles, disent-ils, mais -sur la couronne des saints. Comme ils pensent dévotement, plus acharnés -à la doctrine de leurs maîtres que Thomas Diafoirus aux avis -d'Hippocrate, ils haïssent les poètes nouveaux, déclament contre -Philomusus, Escampativus et quelques autres fort oubliés, qu'ils -traitent de jeanfoutres. On les imagine déambulant parmi les venelles et -les carrefours de la «Sainte Cologne», emplissant la nuit de hurlements -avinés, quand ils vagabondent, après boire, dans les quartiers déserts. -La haute silhouette de la cathédrale apparaît sur le ciel nocturne, avec -son dôme inachevé, ses clochetons et ses pinacles, tandis que le Rhin -accompagne de sa plainte monotone les clameurs des jouvenceaux. A -l'ombre du vieil édifice, leur bêtise s'épanouit! - -C'est ici, dit Henri Heine, que la prêtraille a mené sa pieuse vie. Ici -ont régné les hommes noirs que Hutten a décrits. Ici Hoogstraten -distilla ses dénonciations. Ici la flamme du bûcher a dévoré des livres -et des hommes, et les cloches tintaient et on chantait _Kyrie eleison_. - -Mais le stupide fanatisme n'absorbe pas les jeunes clercs au point -d'empêcher qu'ils ne deviennent «très profonds», versés dans les -sciences orthodoxes. Il en est une que leur entendement s'approprie avec -délices, je veux dire la Mystique. C'est l'art de donner aux faits -mythiques ou sociaux une interprétation bizarre, saugrenue et falote, de -chercher dans les poètes antiques la «préfiguration», comme ils disent, -du christianisme et autres subtilités dogmatiques, mais idiotes. C'est -la mythologie comparée à Charenton. - -Voici frère Conradus Dollenkopsius, qui fait part à Ortuinus de son -érudition. - -«Je prends tous les jours, dit-il, une leçon de poésie, où, par la grâce -de Dieu, je commence à faire un progrès admirable. Je sais déjà toutes -les tables d'Ovidius en sa _Métamorphose_; de plus, je sais les -interpréter quadruplement, à savoir naturellement, littéralement, -historiquement et spirituellement, science que n'ont pas les poètes -séculiers. - -«Dernièrement, j'ai poussé à l'un d'eux cette colle: d'où vient le nom -de Mavors? - -«Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai: -«Mavors, lui dis-je, c'est _mares vorans_, le dévorateur des mâles.» De -quoi il demeura confondu. - -«Je poursuivis: «Que faut-il entendre allégoriquement par les neuf -Muses?» Le pauvre gars n'en savait rien: «Les neuf Muses, lui dis-je, -représentent les sept Chœurs des Anges.» - -«En troisième lieu, je lui demandai: «D'où vient le nom de Mercurius?» -et comme il ne savait pas davantage: «Mercurius, lui dis-je, c'est -_Mercatorum curius_ (patron des marchands), à cause qu'il est le dieu du -négoce et porte aux trafiquants un intérêt suivi.» - -«De cela vous pouvez inférer que ces poètes apprennent leur art dans un -grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de -l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels, comme l'écrit -l'apôtre dans sa Ire aux Corinthiens, II: «L'homme animal ne perçoit pas -les choses qui sont dans l'esprit de Dieu.» - -«Vous me demanderez peut-être: «D'où tenez-vous tant de subtilité?» Je -vous répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé -par un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son -livre a pour objet la _Métamorphose_ d'Ovidius. Il en expose tous les -mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en -Théologie, au delà de tout ce que vous pouvez croire. Il est bien -évident que le Saint-Esprit infusa une telle doctrine à cette personne, -à cause qu'elle établit la concordance qui existe entre l'Écriture -sainte et les tables poétiques. Vous en pourrez constater dans les -passages que voici: - -«De la serpente Pytho qu'Apollo mit à mort le Psalmiste dit: «Vous -marcherez sur l'aspic et sur le basilic.» Diana signifie la très béate -Vierge Maria, quand, avec des jouvencelles nombreuses, elle rôde par les -chemins. Cadmus courant après sa sœur figure la personne de Christus en -quête pareille de sa sœur qui est l'âme humaine et fondant une cité qui -est l'Église.» - -L'érudition du benêt se prolonge, se répète, encombre maintes pages de -citations, de notes marginales, et de références auprès des «bons -auteurs». Un vertige de stupidité monte peu à peu, se dégage de ces -élucubrations monastiques. Est-ce un hôpital de fous? Un couvent -d'inquisiteurs? On n'en sait plus rien et l'on demande merci. La grande -affaire toutefois que poursuivent les jeunes sycophantes, c'est la -confusion de Reuchlin et surtout l'anéantissement des juifs. Au moment -du Jubilé, de la vente des indulgences, il importe de détourner sur eux -les soupçons de la multitude. Un juif rôti, quelques maisons israélites -mises au pillage, voilà toujours un amusement que l'on ne saurait -interdire au peuple. C'est un apéritif à l'eucharistie, un encouragement -aux «bons pauvres» qui font leurs pâques. La démagogie réactionnaire est -organisée à jamais. Sous l'inspiration des Dominicains, elle fonctionne -telle que nous la reverrons au moment de la Ligue et, plus tard, de -l'affaire Dreyfus. Ses procédés restent les mêmes et le personnel ne -diffère point. M. Charles Maurras vaut Hoogstraten; M. Arthur Meyer -prête son humeur élégante et ses favoris en côtelettes à Johannes -Pffefferkorn. - -Ce néanmoins l'Allemagne intellectuelle avait compris. - -Les sarcasmes de Hutten avaient dessillé ses yeux. Dans Reuchlin menacé, -dans les juifs offerts à la populace comme un troupeau dont la vie -appartient au premier boucher venu, les penseurs, les humanistes se -reconnurent. Ils saluèrent un héros, leur aîné, qu'il fallait -sauvegarder à tout prix. Leur pitié s'émut. Ils tendirent une -fraternelle main au peuple des «judengassen», «aux tribus captives», aux -«éternels proscrits», victimes de la plus infâme superstition, exclus de -toute joie, en péril continu, holocauste offert au dieu des chrétiens, à -ce Christ plus sanguinaire que Moloch. Or, ces hommes ne demandaient -qu'à vivre, qu'à obtenir pour eux et pour les leurs ce que, même de nos -jours, contestent aux hébreux les salariés de l'antisémitisme, à savoir -«autant de droits que les autres mammifères» (Heine). Un énorme ridicule -tomba sur Hoogstraten, sur son Ordre abhorré, pris en flagrant délit -d'imposture. Nonobstant les efforts du Saint-Siège, malgré le zèle des -pères blancs et noirs à détruire ce libellé malencontreux, le coup -libérateur fut porté. L'audace des moines recula. Une sorte de trêve -suspendit les hostilités. - -Plus tard, avec le pape Adrien et le légat Alexandre, avec les bulles de -proscription, la terreur s'empara des âmes incertaines. Érasme renia son -amitié pour les humanistes. Il se déshonora de gaîté de cœur en -dénonçant aux pouvoirs publics Hutten malade et fugitif, en appelant sur -Zwingle, son hôte, la suspicion des magistrats. Ce causeur brillant, cet -esprit orné goûtait cependant le charme du bien-dire. Il pensait -librement. Mais il n'avait ni caractère, ni bravoure; il portait une -pente fâcheuse à prendre quand même le parti du plus fort. Le beau -portrait d'Holbein, au musée d'Anvers, a toute la valeur d'un document -psychologique. Il montre au vif le manque de bravoure qui noua Didier -Érasme, l'induisit en de lâches et vilaines actions. Le corps un peu -voûté, sous une fourrure assez belle, vieilli plutôt que vieux, l'homme -en dépit du chaperon et du manteau semble grelotter de froid. Les traits -fins, allongés, le sourire inquiet des lèvres minces, le nez un peu -dévié, les yeux dont le regard s'en va on ne sait où, le geste de la -main blanche et fine qui tient si mollement un manuscrit enroulé, disent -l'homme sans vouloir, égoïste, maniaque et personnel, qui pour conserver -sa «librairie» et ses objets d'art, ce beau parloir de chêne, gloire de -Rotterdam, acceptera n'importe quelle honte, sceptique au point d'être -le mieux du monde avec les autorités civiles ou religieuses, quelles -qu'elles soient. - -Le départ d'Érasme et la mort de Hutten ferment cette première période -où la Réformation à venir se fait deviner plutôt qu'elle ne se formule. -Ce n'est pas le mois d'avril encore. Mais le ciel se fait plus doux; un -souffle amical passe dans l'azur clair; les branches, qu'alourdit le -trop-plein de la sève, laissent poindre la verdure indécise des -bourgeons. Des cris d'oiseaux montent vers la lumière, dans l'allégresse -du matin. - -Après le déchaînement de haine et de mépris qu'ont suscité les _Épîtres_ -de Hutten contre l'obscurantisme, après la défaite d'Ortuinus et -l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire va cesser. - -Bientôt pourtant, un nouveau rieur, celui-là formidable, fait écho, sur -les bords de la Loire, au guerrier poète, qui, dans les burgs du Rhin, -aiguisa l'épigramme vengeresse. Les titans de Rabelais porteront au -Monde la même parole fraternelle que nous entendîmes dans les sarcasmes -de Hutten. - -Mais, avant d'écouter ce Gargantua si humain, ce bon Pantagruel qui -ravive les sources d'autrefois, qui, célébrant la joie et l'orgueil de -vivre, donne aux forts le seul viatique digne d'eux, à savoir l'amour du -travail, l'universelle énergie et la curiosité de son héros, prêtons -d'abord l'oreille à cette voix harmonieuse et robuste qui s'élève pour -chanter l'amour divin et les tendresses humaines. Après les chevaliers, -après les humanistes, les gentilshommes et les raffinés, voici le moine -plébéien de Wittemberg qui, soulevant la pierre funéraire sous laquelle, -depuis dix siècles, étouffait le Monde Occidental, d'un cœur allègre, -d'un gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection et de sa foi. - -Le printemps de la Réforme est venu, dans l'Allemagne et dans l'Univers, -comme le mois de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral de Luther lui -donne une voix immortelle, voix dont l'écho frémit encore pour éveiller -dans les cœurs des germes d'héroïsme, d'indépendance, de raison et de -bonté. - - -II - -Tandis que les humanistes, défenseurs des bonnes lettres, champions de -l'hébraïsme, vengeurs de l'antiquité grecque et latine goûtaient les -premiers fruits de leurs victoires; tandis que le chevalier Ulrich von -Hutten, ayant, avec ses _Hommes obscurs_, enrichi la linguistique d'un -vocable nouveau: l'«obscurantisme», comme cent ans après lui Miguel de -Cervantès devait apporter à l'univers le mot «don quichottisme», comme -déjà l'auteur anonyme du _Til Ulenspiegel_ avait fourni celui -d'«espièglerie»; incontesté, glorieux, satisfait et vengé, Reuchlin se -retirait du combat, sans vouloir, désormais, participer aux luttes qui -bouleversaient l'Allemagne, s'écartant aussi bien de la Réforme que de -l'insurrection fomentée contre le Saint-Empire, par les chevaliers -rhénans, groupés, au château d'Ebernburg, sous le pennon de Scheckingen, -Scheckingen, noble figure, un peu baroque aussi et qui, dans un avenir -prochain immédiat, présage l'autre gentilhomme, le caballero andante, -redoutable aux pécores, aux marionnettes et aux moulins! Scheckingen, -chevalier teutonique, Lohengrin égaré dans l'aube de la Renaissance, -croisé de Rutebeuf, épave du Moyen Age! En quête d'aventures, heaume au -chef, dague au poing, bardé de fer, jaloux de conserver à la noblesse -pauvre, en même temps que le droit féodal de rapine, le privilège -exclusif du service militaire, privilège que les troupes nouvelles de -Maximilien, reîtres et lansquenets, enlevaient aux gentilshommes sans -patrimoine, Frantz de Scheckingen tenta la dépossession de l'archevêque -de Trèves, rêva d'assumer, un jour, la pourpre impériale, et combattit, -pareil Goetz de Berlichingen, le héros de Gœthe, dans la guerre des -paysans. Il continuait les prises d'armes et les gestes de la -Chevalerie, au moment même où l'esprit moderne faisait éclater l'écorce -du vieux monde, où Luther, en déchirant la bulle qui l'excommuniait, -dans la cathédrale de Wittemberg, brisait, du même coup, mille ans -d'obéissance à la théocratie romaine et rompait brutalement avec le -passé. - -Le XVIe siècle, malgré son immense appétit de science, de voyages, -d'art, ses passions féroces et l'indomptable vitalité dont il regorge, -n'en est pas moins le siècle de la Diplomatie et de la Banque. -L'Allemagne a pu s'instruire de cette vérité. L'affaire des indulgences, -les marchandages qui aidèrent à «marmitonner» l'élection de -Charles-Quint l'ont rendue éclatante et manifeste. Le fils de Jeanne la -Folle est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans leur maison -d'Augsbourg. Ils tiennent, en même temps que celles de leur coffre-fort, -les clefs de la politique européenne. On connaît l'anecdote du fagot de -cannelle, qu'allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins souscrit -par l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour où ce prince daigna -recevoir leur hospitalité. La Foi seule pourra lutter contre cette -omnipotence de l'Argent. Mais les hobereaux de Scheckingen, les paysans -de la Souabe, de la Franconie et du Palatinat, que pourront-ils contre -les soldats mercenaires chargés de «rétablir l'ordre», et de répondre -par la Mort aux révoltes de la Faim? Les chefs périssent glorieusement -sans avoir à subir l'humiliation d'être absous ou châtiés par le -vainqueur. Mais le roman chevaleresque est à jamais conclu. Scheckingen, -dont Albert Dürer a fixé les traits dans une de ces planches «baroques» -et «sublimes» où la Mélancolie étreint sans relâche l'Esprit impuissant -à prendre son essor; Scheckingen que la mort conduit aux abîmes sur un -maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les rides qui labourent son -visage dévasté le désespoir infini que, déjà trois cents ans plus tôt, -manifestait le «décroisé» du vieux rimeur gaulois. - -Mais voici que Luther, secouant la défroque médiévale, se dresse pour un -combat nouveau. Armé du seul Évangile, au nom d'une doctrine plus pure, -il combattra les princes et chassera la Papauté de la conscience -humaine. Est-ce un dogme inconnu qu'il préconise? une théologie -éleuthérienne qui va muer tout à coup la face de l'Univers? Non! Luther, -Calvin, l'un avec son traité du serf arbitre, l'autre avec son -institution chrétienne, suivent les mêmes errements qu'adoptèrent -Jeansen, Duvergier de Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. Les -uns et les autres partent de saint Augustin, de cette idée que l'homme -est impuissant à créer lui-même le salut, à obtenir la grâce, don -purement gratuit de la Divinité. Cette doctrine décourageante semble, au -premier abord, faite pour anéantir toute l'énergie humaine, pour briser -tout ressort intérieur et toute volonté. Mais, proclamant l'impuissance -de l'homme à changer son destin, elle affranchit la conscience des -dogmes. Elle brise le joug sacerdotal. - -Ne donnant au fidèle que l'Écriture pour guide et réconfort, elle crée -en même temps le libre examen, la discussion des paroles divines, sans -que le prêtre ait besoin d'intervenir en qualité d'interprète ou de -médiateur. - -Mais ce n'est pas l'action théologique de Luther, les discussions plus -ou moins subtiles du docteur Martin qui lui donnèrent de mettre ainsi en -mouvement les forces populaires. Pour créer la foi des humbles, cette -foi qui soulève les montagnes, cette foi avant toute chose, uniquement, -peut-être, il faut beaucoup d'amour. - -Or la conquête de Luther n'est autre chose qu'une conquête de l'amour. -En déduire la légende tout entière ce serait évoquer, non seulement les -annales du XVIe siècle, mais la civilisation moderne depuis ces jours -lointains de la Wartburg où le moine en révolte eut son Thabor et sa -Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes encore, dont les passions nous -agitent et dont l'écho vibre dans l'air. - -Guerre sainte, chocs sublimes! Temps héroïques de dévouement et -d'espoir! Conflits des princes et des peuples, des doctrines et des -hommes, engagements superbes, où, de part et d'autre, luttant pour leur -conscience, pour leur foi, pour ce qu'ils crurent la vérité, les hommes -sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chère que cette vie -elle-même, l'existence de leurs proches, la stabilité de leur foyer, aux -revendications de l'Idéal! Que Luther tonne à la diète de Worms, et -repousse le Légat du Saint-Siège! que Loyola prenne, par ses disciples, -la direction du Monde! que l'aigre Calvin dogmatise à Genève, -arrêtons-nous dans la familiarité de ces grands hommes. Cherchons dans -les meneurs de peuples ce qui transparaît d'éternel, les douceurs et -même les faiblesses qui les rapprochent de la condition humaine, en -quelque sorte nos frères, les mettent plus près de notre cœur. - -J'ai suivi, par les lourds après-midi de septembre, par les couchants de -turquoise, de cuivre et d'or, la route d'Hernani à Motrio, gravi -l'escarpement de Loyola, rêvé dans la grotte de Manrèze à celui qui, -rassasié d'ascétisme et de douleur, inventa un monde à son image, et se -sentit assez grand, assez souple et fort pour, de ses mains, pétrir une -chrétienté nouvelle. A la Wartburg, où sainte Élisabeth de Hongrie -laissait tomber, sur son chemin, des roses, où Wolfram d'Eschenbach, -pour une autre Élisabeth, chanta ses cantiques et des hymnes que le -Génie, après cinq siècles, devait redire à l'Univers, j'ai retrouvé la -cellule monastique où Luther, captif, déclara la guerre à la Papauté, -jeta son écritoire à la tête du démon. Il traitait Satan avec le mépris -d'un homme qui, portant à ses frères l'acte, la Vie et la Parole, se -sait supérieur à l'Esprit de Négation. - -Il est un livre unique, touchant, humain dans l'œuvre théologique et -pesante de Luther. Là, plus d'abstraction, plus de controverse, -d'épilogues, sur la grâce, le serf arbitre et autres arguties. Les -Propos de table de Martin Luther sont aux écrits dogmatiques de ce grand -homme quelque chose comme tous les Fioretti, de saint François, dans les -sermons et les exhortations à ses frais qu'a laissés le Bienheureux. - -Par les plaines d'Assise, longs promenoirs plantés de pins et de cyprès, -ces cyprès qui donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie une -incomparable noblesse, retrouvant quelque chose du panthéisme antique et -de la douceur virgilienne, le padre Francesco invoquait, à l'appui de sa -dilection, «l'eau si pure, si humble et si chaste», la lune, le soleil, -les astres, la terre tout entière, le conviait aux épousailles de l'âme -humaine avec son Dieu. - -Les fresques de Giotto, dans la basilique d'Assise, le montrent, -chancelant, ivre de tendresse, portant à toute créature la nouvelle -eucharistique de l'éternel amour. - -Ce serait, peut-être, pousser le goût du paradoxe historistique un peu -plus loin que d'envisager François d'Assise comme un précurseur de la -Réforme. Néanmoins, la modification profonde qu'apportèrent dans -l'esprit chrétien les prédications franciscaines offre, en quelque -façon, une analogie avec le mouvement suscité par Luther. En substituant -à la doctrine ecclésiastique, à la direction, le pur amour, François -d'Assise, par d'autres chemins, arrivait à la même conclusion que le -docteur de Wittemberg. Il proclamait que le fidèle se peut affranchir du -prêtre; et cela constitue, au point de vue orthodoxe, la plus damnable -des hérésies. Si François d'Assise, esprit docile et tendre, s'inclina -toujours devant les décisions du Saint-Siège et lui resta soumis, il -n'en fut pas de même, pour quelques-uns des disciples ayant subi de près -ou de loin son influence, les fraticelli, par exemple, ou fra -Salambiene. - -Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un mineur, venu d'un sang plus -lourd et d'une race moins artiste, n'a pas l'élégance patricienne, -inhérente au padre Francesco. Mais celui-ci fut, peut-être en dépit de -lui-même, un émancipateur de l'intelligence. Gebhardt dans son Étude sur -«l'Italie mystique» au XIIIe siècle, montre François au milieu des sages -et des prophètes dans le paradis du Dante, au sommet de la _Divine -Comédie_, cette haute cathédrale, dont la porte s'ouvre encore sur les -ténèbres du Moyen Age, sur la forêt obscure «où le soleil se tait», mais -dont les flèches, les tours et le pinacle, touché déjà par l'aube de la -Renaissance, portent comme _Santa Maria dei fiori_ les stigmates de -l'esprit nouveau. - -Luther, ce gros moine priapique, bedonnant et vociférateur dont Lucas -Cranach a buriné les traits énergiques, plébéiens et volontaires, la -face carrée, aux yeux de douceur et de flamme, au menton d'empereur -romain, incarne la voix même de la Foule, atteste la vitalité, non -seulement du Peuple, mais de la Populace. Lui-même se nommait volontiers -_Herr Omnes_, Monseigneur «Tout le monde», incarnant, pour la première -fois, les droits de l'Homme, le Droit éternel, méconnu par l'Église et -la Féodalité. - -Il est dur, violent, poète néanmoins à sa manière, avec cette lourdeur -monacale que raillait Hutten et ce fonds de brutalité germanique dont ne -sont pas exempts les meilleurs poètes d'outre-Rhin, qui faisait dire à -Henri Heine se raillant lui-même: «Je suis une choucroute arrosée -d'ambroisie.» Mais Luther n'a garde, quant à lui, de railler. Il se sait -le porte-parole des hommes qui naîtront demain. Il revient de la diète -de Worms comme autrefois Julien de Nicomédie, comme saint Paul du -promontoire d'Éphèse où son génie adressa aux gentils cette «épître qui -rompait le câble de la vieille loi mosaïque». Il revient dans son jardin -de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu des rosiers, sous les tilleuls -en fleurs avec son petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable des -allées, puis vient à table, prend part à la conversation. Elle roule sur -les choses du Ciel. Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-né, que -lui apporte Catherine de Bora, complètent ce groupe que pourraient -peindre les petits maîtres hollandais: Jan Steen ou Pieter de Hooghes. -Son cœur s'emplit d'amour, déborde sur toute chose. Un soir, il voit un -oiseau se poser sur un arbre et se réjouit de comprendre que cette -gracieuse créature habite dans la protection de Dieu. Il respire une -rose et contemple en elle un magnifique ouvrage du Créateur; il aime le -vin, le goûte, le conserve pour les repas de noce. Le pain, dit-il, -confirme le cœur de l'homme. Le vin le réjouit. Il protège les nids -contre les passants, avec le geste de François d'Assise défendant les -hirondelles. Il fait taire les grenouilles pour écouter le rossignol. Il -parle, comme Virgile, des cygnes agonisants qui, près de quitter la -terre, tentent de leur voix sublime les astres éthérés. - -Un tel rapprochement ne saurait choquer ni surprendre. Le _Choral_ de -Luther aussi bien que le _Cantique du Soleil_ porte, en lui, une beauté -suffisante pour s'imposer à l'admiration des hommes, en dehors de toutes -préoccupations confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hérétique de -Wittemberg au «trouvère de Jésus», c'est un amour pareil pour la nature, -pour les êtres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour les bestioles -innocentes que l'homme tue et martyrise afin d'assouvir sa gloutonnerie -ou sa cupidité. Saint François prêchait les engoulevents, sauvait un -pauvre lièvre traqué par les chasseurs, défendait le meurtre au loup -d'Aggubio, conviait la Nature entière à la fête éternelle du printemps -et de l'amour divin: _Laudato sia, Signore mio!_ - -Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est la musique. «La musique -sainte--dit son contemporain Paracelse--met en fuite la tristesse et les -esprits méchants.» Or, le Diable est un esprit chagrin. Il désespère les -hommes. Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. De là vient -qu'il détale au plus près, sitôt qu'il entend la musique, et ne reste -jamais, dès que l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi David, avec -sa harpe, délivra Saül en proie aux attaques du Démon. - -«J'ai toujours aimé la musique; la connaissance de cet art est bonne; -elle sert à toute chose; la musique est un présent de Dieu, elle est -alliée de près à la théologie et, pour beaucoup, je ne voudrais être -dépourvu du petit savoir que j'ai en fait de musique. Un maître d'école -doit être habile musicien. La musique chasse beaucoup de tribulations et -de mauvaises pensées, la musique est la meilleure consolation que puisse -éprouver un esprit triste et affligé; elle rend les gens plus aimables, -plus doux, plus modestes et plus intelligents. Un tel goût suffit pour -ennoblir qui le professe.» - -Et lui-même, Luther, nous apparaît comme un chanteur divin, comme un -psalmiste, qui, sur la harpe de David, retrouve les cantiques des -prophètes, pour chanter son espoir et sa jubilation. Luther, luthier, le -psaume qu'il accompagne sur un nouveau psaltérion apporte à l'humanité -des forces, invigore son espoir. Les anges qu'on rêve, ceux de Flandre, -ou de Toscane; les anges de Memling et ceux de Jean de Fiesole -n'entonnèrent jamais pareils cantiques devant le trône de leur Dieu! - -Mais, ce chantre enthousiaste est, en même temps, un solide buveur, un -homme de chair et de sang. Il se plaît à table, rit avec fracas, au -milieu de ses amis. Il s'emplit de bière et tient, les coudes sur la -nappe, des propos qui n'ont rien d'édifiant. Ce n'est pas, lui non plus, -un ascète, mais un homme, un homme à qui rien n'est étranger. Il éclate -de force, de joie, et de bonté. Il fait trembler, sur sa chaire, le -pontife romain, au fond du Vatican, mais il obéit, sans mot dire, aux -humeurs de sa ménagère. Il a l'odeur, l'expansion et la force du peuple. -Il en a aussi la crédulité. S'il ne brûle pas les sorcières, à la façon -des juges ecclésiastiques, il débobine sur leur compte mainte histoire -digne d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants du Diable, que -les mauvais Esprits couchent dans les berceaux dont ils ont emporté les -nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent pas à rassasier. Il -apprend à ses commensaux, Mélanchthon, Auri-Faber, Jean Stols, -Lauterbach, les manigances du Diable qui prend, tour à tour, la figure -d'un veau noir et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme emporter -l'âme des aubergistes. Parfois aussi, Luther se plaît à des inventions -que n'eût pas désavouées Jacques de Voragine. Cette gracieuse histoire, -par exemple, d'un enfant égaré comme les frères du Petit Poucet et qu'un -ange nourrit pendant trois jours, au fond des bois. Quand ils ont bien -joué tous deux ensemble, au moment où la nuit tombe, l'ange le reconduit -chez ses parents. - -Et voici que ce brave homme, ce naïf conteur d'histoires horrifiques -touchantes, éclaire les peuples et les rois, promulgue des arrêts -souverains sur le gouvernement des empires, juge d'un mot décisif les -maîtres de l'Europe. Puis son esprit vagabond l'emporte vers les -spéculations théologiques. Le ton s'élève, grandit. Tout à l'heure, -c'était un bourgeois teuton, humant le pot, dans son logis. A présent, -c'est un prophète. Le charbon d'Isaïe a touché ses lèvres éloquentes. -Mais bientôt le rire, un rire large et sensuel, reprend ce gros homme en -liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il invective. Il se -glorifie avec ingénuité, car il manque absolument de modestie. Il se -montre, dans son naturel, plein de bonhomie et de dureté, d'égoïsme et -de dévouement, de bizarrerie et de lucidité, d'enthousiasme et de doute, -d'éloquence et de trivialité, de petitesse et de grandeur. - -C'est, pourrait-on dire, un personnage de Rabelais. Il en a la verve -intempérante, la belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, l'esprit -bachique, le langage cynique et la haute raison. Comme ceux de -_Pantagruel_, c'est un géant déchaîné parmi les nains. C'est une force -de la Nature. Il prend sa place à table, mord joyeusement à tous les -fruits offerts. Il aime sa femme, Catherine, ses enfants; il aime, nous -l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, les cygnes. Il s'appelait -tout à l'heure «Mgr tout le Monde». Ne pourrons-nous pas le nommer, à -présent, cet instigateur de révolte, cet éveilleur des forces latentes, -ne pourrons-nous pas le nommer «Panurge», l'homme de tous les travaux? -Comme Rabelais encore, partant d'un point de départ si différent, -Luther, à l'aube du XVIe siècle, retrouvait la douceur de vivre, mettait -fin au long carême du Moyen Age. Il relevait Adam déchu, _Adam vetus_, -tandem lætus, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur: «Lève-toi, -pauvre homme! bois et mange! Puis, espère! travaille. Et, sur la route -printanière, toute blanche de pommiers fleuris, par les campagnes -verdoyantes, sous le ciel d'azur et d'or, marche appuyé sur la Bonté -suprême, marche confiant vers l'avenir!» - - * * * * * - -Blessé au siège de Pampelune que le roi d'Espagne défendait contre Jean -d'Albret, lequel prétendait reconquérir cette capitale ancienne de la -Navarre, le capitaine Ignace de Loyola fut soigné par un chirurgien, -ignorant de son métier. Sa jambe mal soudée le laissait boiteux. -Derechef, il la brisa lui-même, reconstitua le pansement et, quelques -semaines après, marcha droit, comme par le passé. - -Cette violente et froide énergie est une caractéristique des races -d'Eskaldune, que nul péril n'effraie et que nulle souffrance ne fait -broncher d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, compatriote -d'Ignace, né au village de Motrio, et commandant une frégate, a les deux -jambes emportées par un boulet. Sur-le-champ, il ordonne qu'on le plonge -dans un baril de son, pour contenir l'hémorragie et ne cesse de faire -tête à l'ennemi qu'autant que la mort a pris son dernier souffle. Et -tous, coureurs de la montagne, écumeurs de l'Océan, gravissent les pics -inabordables, ou, sur leur barque faite de quatre planches, vont aux -pêcheries de Terre-Neuve, touchent peut-être aux régions polaires et, -sans même avoir conscience de leur héroïsme, devancent les explorateurs -les plus illustres, parmi les épouvantes, les récifs, les déserts de -l'Océan. Le sombre génie de la Biscaye vit en eux. Pays aux monts -tragiques, pleins d'embûches et de précipices, où le sol de basalte -noircit, dirait-on, les feuillages des grands arbres et la hampe -vigoureuse des maïs. Une race d'origine inconnue, apparemment sémitique, -«ibères non romanisés» dont le langage ne s'apparente à aucun dialecte -indo-européen, vit dans l'âpre montagne, jalouse de ses privilèges, -guerroyant pour ses fueros, prompte à l'insurrection contre les pouvoirs -établis, dès qu'il s'agit de défendre ses autels ou son foyer, prête à -reconquérir l'Espagne sur les Maures avec Pélage ou bien à faire le coup -d'escopette pour _el rey netto_, avec Zumalacarregui. - -Ignace de Loyola fut, pour employer le mot de Carlyle, l'homme le plus -«représentatif» de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme -audace, l'infrangible volonté. - -Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet homme opiniâtre subit une crise -morale qui détermina, chez lui, l'orientation nouvelle de son esprit. - -Pendant les importuns loisirs d'une longue convalescence, au château de -son père, ayant lu, afin de se divertir, la _Légende dorée_, il fut ému -par les récits qu'elle renferme et se jura de devenir un saint. - -Il faut dater de sa guérison, la retraite à Manrèze, la crise -d'ascétisme qui faillit se terminer par un départ en forme pour les -lieux saints. - -Il alla, mais en simple visiteur, à Jérusalem. Car il ne tarda guère à -comprendre, étant d'un esprit net et résolu, qu'en se faisant ermite, et -fuyant le Monde, il ne rendait à l'Église aucun des services qu'elle -pouvait espérer de lui. - -Déjà la Réforme devenait menaçante. La pensée de créer un Ordre qui, par -la parole, par l'enseignement et la direction, en combattrait les -progrès ne tarda pas à germer en lui. A la diète de Worms, c'est-à-dire -en 1521, Luther avait rompu, non seulement avec la Papauté, mais avec le -Saint-Empire. Prisonnier à la Wartburg, où l'électeur de Saxe le -cachait, il instituait cette prédication nouvelle, cet apostolat qui, -bientôt, déchaîneront des fureurs homicides, mettront aux prises, en un -choc éperdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient du nom de chrétiens, -mais se diviseront, à l'avenir, en catholiques et réformés. - -Sept ans après, en 1528, Ignace jura, dans les souterrains de -Montmartre, de se consacrer, avec les disciples qui l'accompagnaient, à -la défense de l'Orthodoxie et de la Papauté. Il formula bientôt la règle -de son Ordre, cet Ordre qui, dans moins d'un siècle, allait prendre la -conduite de l'Église, diriger la politique des nations et la conscience -des rois. - -Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins de dix-huit années, de 1545 -à 1563, consacra les prépondérances des Jésuites, lesquels, depuis, -confesseurs des princes, mêlés à toutes les grandes choses, aux guerres, -aux traités, aux conciles, aux ambassades, apaisant les révoltes et -gouvernant les souverains, ont eu, jusqu'à la Révolution française, et -même quelque temps après, la haute main sur les événements publics. -Ignace, dès le début du XVe siècle, avait senti que l'ancien monarchisme -ne cadrait pas avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne s'agissait -pas de recommencer la règle de Bernard ou de Benoît. Tout en maintenant -ses fils spirituels dans une étroite obédience, il comprenait, avec un -sens très juste des réalités, qu'il importe, avant tout, de charmer ceux -que l'on prétend conduire, qu'il faut plaire si l'on veut régner. - -Il apprit à conquérir les jeunes gens, les femmes, à pénétrer dans -l'intimité du riche, à rendre humaine, accueillante et douce la religion -qu'il défendait. Il emprunta au Monde ses plaisirs, ses futilités: -spectacles, réunions, musique. Il enseigna l'art de bâtir des églises -pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il commanda aux maîtres de la -peinture des toiles à grand effet, d'une couleur aimable et d'un goût -théâtral, propre à charmer, du même coup, les mondains et les dévots. -L'art jésuite était fondé. - -Une psychologie exacte, une observation pénétrante, une connaissance -approfondie, un jugement net des circonstances et des caractères permit -à la Compagnie de Jésus d'occuper, dès le début, chez les grands, la -place qu'elle a tenue pendant près de trois siècles--malgré l'éclipse de -1719--place qu'elle défend avec un génie opiniâtre et qu'elle garde -encore par une obstination intelligente, par des moyens sans cesse -renouvelés, par une souplesse forte, que, même hostiles ou indifférents, -les esprits cultivés ne peuvent envisager sans admiration, comme étant -le résultat le plus magnifique de la persévérance, de l'énergie et de la -volonté. - -De la Réforme à la Compagnie de Jésus, de la Diète de Worms au Concile -de Trente, de l'action à la réaction, le champ est délimité, où, pendant -quatre siècles et davantage, sans doute, va se jouer l'un des plus -grands drames qui ait intéressé les individus et les nations. C'est -d'abord la noire et sanglante épopée, le massacre d'Amboise, la -Saint-Barthélemy, l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain prodigué -à travers les champs de bataille et sur les échafauds, les pures -victimes, offertes de part et d'autre à je ne sais quelle implacable -divinité, la mort, donnée pour argument suprême, à l'appui d'une -doctrine de pardon et d'amour, les catholiques brûlant Anne Dubourg et -le malheureux Dolet, dont les peccadilles ne méritaient pas une fin si -cruelle, Calvin souillant sa robe noire du stigmate de Caïn et, -fratricide, menant Servet à l'échafaud. - -Puis la division se fait. L'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre -accueillent, sous des noms divers, la Réforme dont le docteur Martin fut -l'initiateur. La France déchire le pacte consenti par Henri IV aux -Huguenots, rejette à l'inconnu, à la mort, au désespoir, les «tribus -fugitives» de ces parfaits chrétiens qui ne savaient que mourir, sujets -féaux d'un roi barbare auquel, tout janséniste qu'il était, Racine donna -des pleurs. - -Le généreux XVIIIe siècle ouvre l'ère de la tolérance. Voltaire que -Flaubert appelait un «saint», Voltaire, ce génie humain et bienfaisant, -rend à Calas l'honneur que tenta de lui ravir un jugement inique. -Bientôt, la Révolution française, consacrant les principes des -Encyclopédistes, de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert, des penseurs -et des sages, montrant à l'Humanité la route vers des mœurs plus douces, -laïcisa le pouvoir, proclama la liberté de conscience, ce premier droit -de l'homme, laissant à chacun la faculté de juger, dans son for -intérieur, ce qu'il convient de penser touchant les questions -religieuses qui déchaînèrent autrefois de si cruelles animosités. - -Certain protestant étranger disait naguère, en France, un mot qui peut -paraître assez topique. Le voici: «Votre gouvernement a bien raison de -faire droit à toutes nos requêtes, car c'est à nous qu'il doit la -Révolution française.» Et, de fait, il n'est pas douteux que, depuis la -Révocation de l'Édit de Nantes jusqu'aux États généraux de 1789, les -ferments déposés dans l'esprit de la bourgeoisie française par la -Réforme et les persécutions dont elle fut le prétexte ont éveillé les -haines, les colères et cette soif de justice dont le monde moderne est -sorti. Sous les notes lentes du _Choral_ de Luther, j'entends déjà les -timbres de la _Marseillaise_, l'hymne sacré, «liberté chérie», le cri -d'irrésistible affranchissement que poussent, à la face du monde, les -conscrits de l'an II, et plus tard, jeune postérité de ces magnanimes -ancêtres, tous ceux qui donnèrent leur vie et risquèrent leur liberté -pour conquérir à leurs frères de douleur un monde, une cité -miséricordieuse, pacifique et des jours plus cléments. - -Le même feu qui brûla dans la poitrine de Luther anime encore ceux qui -cherchent à tous les problèmes angoissant l'Humanité des solutions -miséricordieuses, qui rêvent de bannir à jamais la guerre, la pauvreté, -l'ignorance et la douleur. C'est pour eux que Luther, au nom de l'amour, -a soulevé le monde, faisant paraître aux hommes à venir les routes -libres et les chemins ensemencés. - -Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci, de la Réforme et de la -Papauté, les prises d'armes, le réveil du fanatisme, un fleuve de sang, -l'échafaud d'Amboise et la nuit du 24 août, les Guises et Richelieu, -l'assassinat préconisé, l'Église ne respirant qu'homicide, le clergé, -les moines rivalisant avec les rois de France d'exaction et de férocité, -les Janotus de _Gargantua_ et les Ortuinus de Hutten, aiguisant le -couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit de capucin ou de minime, -appelant au secours des arguments théologiques le mousquet et la -pertuisane, ont-ils apporté dans le monde un peu de raison et de -bonheur? On peut hésiter à le croire. Au début du XVIe siècle, sous -Jules II, à l'avènement de Léon X, le christianisme en pleine -décomposition cadavérique se liquéfiait dans la boue. Et ses dogmes -ineptes, sa morale inobservée et rebutante n'en imposait plus déjà -qu'aux esprits sans culture. La Réforme galvanisa, remit sur pied le -moribond. Elle suscita des monstres, la ruse, l'énergie implacables -d'Ignace, la contagieuse folie et le morne délire de Thérèse. Les -jésuites devinrent bientôt maîtres du monde avec leurs méthodes -artificieuses, leur talent de captation, leur abjecte complaisance pour -la richesse et le pouvoir. Ils imaginèrent de rendre la science -«inoffensive» et l'art vérécundieux. Ils eurent leurs «bons savants», -leurs éditions à l'usage des Dauphins. Ils mêlèrent je ne sais quel fade -miel de collège aux œuvres les plus hautes de la science humaine; ils -falsifièrent les archives; ils persuadèrent au riche de leur confier ses -trésors et ses enfants. Secondés en cela par leurs adversaires et non -moins tartuffes que les protestants eux-mêmes, ils intronisèrent le -mensonge déliant leur clientèle de tout honneur et de toute probité. -C'est, pour la meilleure part, à leur influence que le monde est -redevable d'une cinquième vertu cardinale, chère et précieuse au -bourgeois, une vertu qui défend le capital, qui lui donne au besoin des -ministres et des soldats, une vertu chère aux bedeaux comme aux -académiciens, une vertu que, depuis quatre siècles bientôt, Rome et -Genève pratiquent avec une émulation louable; cette vertu sans pareille -se nomme Hypocrisie. Elle défend l'Église et trône au Parlement. Elle -inspire les discours des ministres et laïcise la France au bénéfice de -la Papauté. Les jésuites, par elle, devinrent les sauveurs de la morale -et des dogmes chrétiens. - -Donc, si la Papauté au XVe siècle, ne s'était point vue menacée à la -fois dans son temporel et dans sa domination intellectuelle, tout porte -à croire qu'elle aurait pris à son compte l'évolution de l'esprit -humain, qu'elle aurait marché dans les voies de la Science, adopté le -progrès et fait cause commune avec les esprits les plus ouverts. Le -christianisme gangrené, moribond, caduc, tombé en enfance, eût disparu -du monde, sans que nul en prît souci, comme tombent, au vent d'automne, -les feuilles et le bois mort. Sous l'influence de Gémiste Pléton, le -concile de Florence mettait, presque au rang des pères de l'Église, -l'Athénien Platon et proscrivait la scolastique de ses discours -harmonieux. C'était le temps où le cardinal Bembo disait en grec son -bréviaire «afin de ne point gâter sa latinité par les formes incorrectes -de la Bible italique»; temps admirable où les pontifes, patriciens de la -Rome papale, encourageaient les artistes et les érudits, où, comme -Pétrarque déposant, avant de mourir, son Virgile dans le trésor de -Venise, l'Italie entière, avec ses princes guerriers, ses cardinaux, ses -prêtres, ses nobles dames, que peignaient Botticelli, Vinci, Pollaïolo, -confondaient, en un même culte de beauté, toutes les religions de l'âme -humaine. Et que de sang épargné, que d'hommes employés à des œuvres -utiles, à des travaux féconds en résultats prospères! Quoi qu'il en -soit, ayant pleuré tous les morts et glorifié tous les martyrs, suspendu -à tous les autels des guirlandes pieuses, devant ces longues plaines en -deuil, ces champs funèbres de l'Histoire, il convient de répéter le mot -de Gœthe: «Par delà les tombes, en avant!»; de regarder avec espoir du -côté de l'aurore, d'attendre ce jour qui viendra peut-être, ce jour que -l'esprit scientifique annonce et prépare, en dépit de tous les -obstacles, de toutes les mauvaises fois, où la guerre d'idées aussi bien -que les guerres d'intérêts ne seront plus qu'un lugubre souvenir, un -cauchemar sinistre emporté par l'aube des temps nouveaux, où la Science -et la Justice mettront en commun leurs oracles, où, sur une terre plus -féconde, habiteront pour toujours les hommes fraternels et les dieux -réconciliés. - -LAURENT TAILHADE. - - - - -ÉPITRES - -DES - -HOMMES OBSCURS - - - - -I - -MAITRE JOANNES PELLIFEX DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Salut aimant et servitude incroyable à vous, Seigneur vénéré Maître. -Aristoteles, en ses prédicaments, affirme qu'un doute général n'est pas -oiseux; c'est pourquoi j'ai sur l'estomac un doute qui me fait grand -scrupule. J'allai naguère à la foire de Francfort. En compagnie d'un -bachelier, je faisais route vers le forum, par la grand'rue où nous -croisèrent deux hommes qui nous semblèrent d'aspect fort honnête, ayant -noires tuniques, vastes capuces et lyripipions. Et me sont les Dieux -témoins que je les crus deux de nos Maîtres! Je leur fis ma révérence et -leur tirai mon bonnet. Alors, mon compagnon me bourra fortement: «Pour -l'amour de Dieu, que faites-vous? dit-il. Ce sont des Juifs, et vous -leur ôtez votre barrette?» Je fus aussi perturbé que si j'avais vu un -diable. «Dom Bachelier, que le Seigneur me pardonne, car je l'ai fait -par ignorance. Mais pensez-vous que cela soit grand péché?» - -Tout d'abord, il répondit qu'il y voyait un péché mortel, le fait se -rattachant à l'idolâtrie, en opposition avec le premier des dix -préceptes: _Crois en un seul Dieu_. En effet, si quelqu'un rend honneur -soit à un Juif, soit à un païen, tout comme s'ils étaient baptisés, il -agit contre la foi et semble lui-même Juif ou païen. En même temps, le -Juif et le païen disent: «Voici que nous marchons dans la meilleure -voie, puisque les chrétiens nous tirent leur révérence; si nous n'y -marchions, ils ne la tireraient point.» Ils s'enracinent, par là, dans -leur foi, mésestiment la chrétienne et ne souffrent plus qu'on les -baptise. A quoi je répliquai: «Bien est véritable un tel propos quand on -agit sciemment; mais moi, je n'ai fait cela que par impéritie; or, -l'impéritie excuse le péché. Si j'avais connu que ces gens fussent Juifs -et que je leur eusse rendu honneur, je mériterais d'être brûlé vif, -comme ayant fait preuve d'hérésie. Mais Dieu ne l'ignore pas; je ne fus -instruit de leur qualité ni par le verbe ni par le geste; je supposai -avoir en ma présence deux Maîtres inconnus.» - -Alors, il reprit: «C'est encore un péché. Moi-même, je suis entré une -fois dans certaine église où se tient, en présence du Sauveur, un Juif -de bois qui brandit un marteau. Je crus voir saint Pierre avec ses -clefs. Je m'agenouillai, déposant ma barrette. Seulement, alors, je vis -que c'était un Juif et j'entrai en repentance. Néanmoins, en confession, -dans un monastère de Prêcheurs, mon confesseur me dit que c'était péché -mortel à cause que nous devons prendre garde à nos actions; il conclut -en disant ne me pouvoir absoudre sans congé de l'Évêque, le cas étant -épiscopal. Il ajouta que si j'avais agi volontairement et non par -ignorance, le cas devenait papal. Ainsi, je ne fus absous qu'après qu'il -eut obtenu les pouvoirs de l'Évêché. Et, de par Dieu! j'estime que, pour -décharger votre conscience, il importe que vous alliez à confesse devant -l'Official du Consistoire. Car, ici, l'ignorance ne peut être valable -comme excuse d'un si grand péché. Les Juifs portent sur le devant de -leur manteau une rouelle grise qu'il vous fallait voir comme je l'ai -vue. C'est donc une ignorance crasse; elle ne vaut rien pour -l'absolution.» - -Ainsi parla ce Bachelier. Vous êtes un théologien profond. En -conséquence, je vous supplie dévotement et non moins humblement qu'il -vous plaise résoudre la question susdite, m'écrivant si le péché se doit -considérer comme véniel ou mortel, si le cas est papal ou bien -épiscopal. Écrivez-moi aussi votre opinion sur la coutume de Francfort. -Les bourgeois de cette ville ont-ils raison d'endurer que les Juifs -portent le même habit que nos Maîtres? Cela me paraît abusif. N'est-ce -pas un scandale qu'il n'existe pour ainsi parler aucune différence entre -les circoncis et nos Maîtres aimés? N'est-ce pas une dérision de la -Théologie sacro-sainte? Notre chef sérénissime, l'Empereur, ne devrait -tolérer, sous quelque prétexte que ce soit, qu'un ioutre, égal aux -chiens et l'ennemi de Christus, ait l'audace de marcher, pareil à un -docteur en Théologie sacrée. - -Par les présentes, je vous mande aussi un _dictamen_ de Maître -Bernhardus Plumilegus--vulgairement Federlefer--qu'il m'a fait tenir de -Wittemberg. - -Vous le connaissez pour avoir tous deux cohabité à Deventer. Il m'assure -que vous lui fîtes bonne société; lui-même est un aimable compagnon qui -ne tarit pas sur votre louange. Ainsi portez-vous bien au nom de Dieu. - -_Donné à Leipzig._ - - - - -II - -MAITRE BERNHARDUS PLUMILEGUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Malheur au rat qui, pour se cacher, ne possède qu'un trou! - -Moi aussi pourrai-je dire, sauf le respect qui vous est dû, homme -vénérable, que je serais non moins pauvre, n'ayant qu'un seul ami, si, -quand il cogne sur moi, un autre ne survenait pour me traiter -affablement. - -Témoin ce quidam poète, nommé Georgius Sibutus, lequel est un poète -séculier donnant des lectures publiques dans les parlottes et, d'autre -part, le meilleur fils du monde. Mais, comme vous ne l'ignorez pas, ces -poètes, quand ils n'ont pas comme vous leurs grades en Théologie, -s'ingèrent, à tout coup, redresser les autres, font maigre estime des -théologiens. Une fois, dans un _symposium_ qu'il donnait chez lui, nous -bûmes de la cervoise de Thourgau et restâmes attablés jusqu'à la -troisième heure. J'étais un peu saoul, parce que la bière m'avait tapé -sur la coloquinte. Il se trouva là un personnage qui se comporta fort -mal à mon endroit. Je lui offris un demi-verre qu'il accepta; par la -suite, il refusa de me tenir tête. Je l'attaquai trois fois, mais il ne -voulut répondre. Il prit un siège en silence et ne dit plus un mot. -Alors, celui-ci, pensai-je, te méprise; c'est un superbe qui te veut -molester. Et je fus remué dans ma colère. Je pris le gobelet puis, à -tour de bras, lui cognai son viédaze. - -Là-dessus, notre poète Sibutus, irrité contre moi, de dire que j'avais -fait du boucan chez lui et que je n'avais qu'à foutre le camp au nom du -Diable. - -A quoi je répondis: «Que m'importe à moi que vous me soyez ennemi? j'en -ai d'autres aussi méchants que vous et cependant je leur ai tenu tête. -Que m'importe que vous soyez poète? j'ai pour camarades force poètes qui -vous valent bien. Je vous estronte, vous et votre poésie. Que -croyez-vous donc? Pensez-vous que je sois un sot, né comme une pomme sur -un arbre?» Alors il m'a traité d'âne, me criant que je n'avais jamais -fréquenté de poètes. «L'âne est dans ta peau, lui repartis-je. Quant aux -poètes, j'en ai vu plus que toi.» Je vous nommai, puis nos Maîtres, -Sotphi du collège de Kneck, qui composa une glose notable, et Rutgerus, -licencié en Théologie du collège de Mons. Enfin, je gagnai la porte et, -depuis, nous n'avons cessé d'être ennemis. - -C'est pourquoi je vous demande très cordialement de vouloir bien me -favoriser d'un _dictamen_ que j'ostenterai au Sibutus et à ses -compagnons, me voulant glorifier que vous êtes mon ami, autrement bon -poète que ce paltoquet. Écrivez-moi surtout les comportements du docteur -Joannes Pffefferkorn, s'il est encore en bisbille avec le docteur -Reuchlin, si vous le défendez encore comme par le passé; enfin -donnez-moi des nouvelles. Bonne santé dans le Christus. - - - - -III - -JOHANNES STRANSSFEDERIUS A ORTUINUS GRATIUS - - -Salut majeur et tout autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles dans le -ciel ou de poissons dans la mer! Vous devez savoir que je me porte bien, -ma mère aussi, et de grand cœur j'en voudrais savoir autant sur votre -compte, parce que je pense au moins une fois par jour à Votre -Seigneurie. - -A présent, écoutez, sauf votre bon plaisir, ce qu'a fait ici un -nobilion, que le diable confonde _in æternum_! pour avoir scandalisé -notre Maître Dom Petrus Meyer à sa table où popinaient plusieurs Maîtres -et gentilshommes. Ce garçon n'eut pas une goutte de modestie et se -montra si outrecuidant que j'en reste encore stupéfait. «Oui, dit-il, -Joannes Reuchlin est plus docte que vous.» Puis le régala d'une -chiquenaude. A quoi notre Maître Petrus répondit: «J'enverrais pendre -mon col si la chose était vraie! Sainte Maria! le docteur Reuchlin est -en Théologie comme un enfant. Un enfant est plus habile en théologie que -le docteur Reuchlin. Sainte Maria! n'en doutez point, car j'ai de -l'expérience. Je n'entends goutte au livre des _Sentences_. Sainte -Maria! cette matière est subtile; les hommes ne la peuvent assimiler -comme la poésie ou la grammaire. Moi aussi, pour peu que j'en eusse le -goût, je pourrais être poète; je pourrais ordonner des mètres, puisqu'à -Leipzig j'ai entendu Sulpicius discourir touchant le nombre des -syllabes. Mais à quoi cela sert-il? Votre Reuchlin devrait me proposer -une question de Théologie, argumenter ensuite _pro et contra_.» Puis, il -prouva d'abondance et par de nombreux syllogismes que nul ne connaît à -fond la Théologie, sinon par l'influx du Paraclet. Car c'est -l'Esprit-Saint lui-même qui dévoile ce grand Art. Au contraire, la -poésie est nourriture pour le Diable, comme l'affirme Hieronymus dans -son épistolaire. - -Alors ce crapaud de le démentir, assurant que le docteur Reuchlin est au -mieux avec le Saint-Esprit, qu'il est grandement qualifié en Théologie, -étant l'auteur d'un livre théologique dont le nom m'échappe. Il finit en -appelant «vieille bête» notre Maître Dom Petrus. Puis, il déclara que -notre Maître Hoogstraten est un moine fromager, de quoi les convives se -tordirent. Mais moi je lui représentai le scandale et quelle honte c'est -de voir un simple compagnon manquer de révérence au docteur Meyer. - -Dom Petrus fut tellement irrité qu'il se leva de table, allégua -l'Évangile, disant: _Tu es Samaritain et possédé du Diable!_ J'ajoutai: -«Prends cela pour toi!» grandement réjoui que mon bon maître eût si -vertement exécuté le trupheur. - -Vous devez persévérer dans votre attitude; vous devez, comme par le -passé, défendre la Théologie sans regarder si l'adversaire est noble ou -manant, puisque vous êtes fort de vos capacités. Si je savais écrire en -vers comme vous le faites, je n'aurais souci d'un Prince quand bien même -il voudrait me condamner à mort. En outre, je suis l'ennemi des juristes -qui, chaussant des brodequins écarlates, des manteaux fourrés et des -cols d'hermine, ne tirent pas la révérence due aux Maîtres d'ici et -d'ailleurs. - -Je vous prie encore, avec humilité et non moins d'affection, de vouloir -bien me notifier les sentiments de Paris à propos du _Speculum -oculare_[3]. Plaise à Dieu que notre inclyte mère l'Université de Paris -fasse avec nous cause commune pour brûler ce livre hérétique et plein de -scandales, ainsi que l'écrivit notre Maître Lungarus! - - [3] Le _Miroir oculaire_ de Reuchlin. - -J'ai ouï-dire que Maître Sotphi, du collège de Kneck, auteur d'une glose -notable sur les quatre parties d'Alexandre, serait mort. J'espère -néanmoins que c'est là un faux bruit, pour ce qu'il fut excellent homme, -grammairien profond, supérieur de beaucoup à ces nouveaux grammairiens -poétiques. - -Daignez présenter aussi mes hommages à Maître Remigius qui me fut un -maître sans égal. Il me donnait d'insignes camouflets, disant: «Te voilà -comme une auque, refusant de travailler pour devenir un célèbre -argumentateur!» Alors je répondais: «Très excellent Seigneur notre -Maître, je me veux amender à l'avenir.» Parfois il me tenait quitte, -parfois il me donnait une vigoureuse discipline. Ainsi ahuri, je devins -discret en recevant de bon cœur le châtiment de ma négligence. - -Je n'ai rien à vous marquer de plus, sinon qu'il vous plaise vivre cent -ans encore et vous bien porter dans le repos. - -_Donné à Mayence._ - - - - -IV - -MAITRE JOANNES CAUTRIFUSOR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Cordiales salutations, Vénérable Seigneur Maître! Puisque nous avons -fréquemment traité les mêmes bagatelles et que vous n'avez cure d'une -fantaisie que l'on vous narre, ainsi que je me propose de le faire, je -ne crains pas que vous preniez en mauvaise part la gaudriole que voici. -Car vous eussiez agi de même et vous rirez, je n'en doute pas; le tour -est des meilleurs. - -Advint ici, naguère, un moine des Prêcheurs, assez profond en Théologie, -et spéculatif, et goûté de nombreux adeptes. Il se nomme le docteur -Georgius. Après avoir séjourné à Halles, il vint ici, prêcha bien la -moitié de l'année, réprimandant les uns et les autres au sermon, -n'épargnant pas même le Prince et ses vassaux. - -A la collation, il se montrait sociable, d'esprit jovial, buvant avec -les compagnons demi-verres et rouges-bords. Mais toujours, quand il -avait popiné la veille au soir, en notre compagnie, il sermonnait le -matin contre nous, disant: «Les Maîtres de cette Université bambochent -avec leurs copains, hument le pot jusqu'à l'aurore, jouant et préoccupés -de balivernes. Ils devraient s'amender eux-mêmes, renoncer à de telles -sornettes, puisque l'exemple nous vient d'eux.» - -Souventefois sa critique me rendit vérécundieux; je fus irrité contre ce -Georgius, rêvant aux moyens d'en obtenir des représailles et ne les -trouvant pas. Quelqu'un me dit que le bon frère se coulait nuitamment -chez une coquine, la besognait et dormait avec. Entendant cela, je -réunis quelques-uns de mes condisciples habitant le collège. Vers 10 -heures, nous fûmes au gîte de la péronnelle où nous entrâmes de force. -Le moine, voulant fuir, n'eut pas le temps d'emporter son vestiaire. Il -sauta nu par la fenêtre; j'en ris au point que je me compissai. Puis, je -lui criai: «Dom Prédicateur, emportez donc vos ornements pontificaux!» -Dehors, mes amis le traînèrent dans la boue et dans la merde. - -Cependant, je les calmai, leur enjoignant de faire paraître la plus -entière discrétion. Ensuite de quoi j'obtempérai à leur caprice et, -tous, nous fornicâmes la donzelle du Prêcheur. - -C'est ainsi que je me vengeai de ce moine qui, depuis, s'est abstenu -d'épiloguer sur mes comportements. Gardez-vous cependant d'ébruiter -l'aventure, à cause que les Frères Prêcheurs sont à présent pour vous -contre le docteur Reuchlin, défendent l'Église catholique et la Foi -contre ces poètes séculiers. Je voudrais que mon insulteur fît partie -d'un Ordre moins illustre; car celui des Prêcheurs est mirifique entre -tous. - -Vous, ne manquez point de me notifier quelque bonne histoire et ne vous -irritez contre moi. Portez-vous bien. - -_De Wittemberg._ - - - - -V - -NICOLAUS CAPRIMULGIUS, BACHELIER, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Un salut copieux avec une grande révérence pour Votre Dignité, comme se -doit en écrivant au Maître que vous êtes! Vénérable Dom Maître, sachez -qu'il est une question notable dont j'implore ou sollicite votre -Maîtrise de me fournir l'éclaircissement. Nous avons ici un Grec. Il -commente la grammaire d'Urbanus. Or, quand il écrit le grec, il met -toujours en haut les accents. C'est pourquoi j'ai dit naguère: «Maître -Ortuinus enseigna pourtant la grammaire grecque à Deventer. Il est aussi -compétent que cet individu: jamais pourtant il n'écrivit les accents de -telle sorte et je crois qu'il entend assez bien son affaire pour pouvoir -à l'occasion corriger ce faquin de Grec.» Mais les autres n'ont pas -voulu me croire. Mes amis et mes condisciples m'ont demandé d'écrire à -Votre Domination qui voudra me notifier dans quel sens il faut opiner et -si nous devons ou non mettre des accents. - -S'il n'en faut pas mettre, par les Dieux! nous voulons sérieusement -embêter le Grec et faire qu'il ne garde qu'un petit nombre d'auditeurs. - -Je vous ai bien vu à Cologne, dans la maison d'Henricus Quentel, au -temps où vous étiez correcteur. Quand vous aviez à corriger du grec, -vous faisiez sauter les accents mis au-dessus des lettres, disant: «Que -signifient de pareilles sottises?» Je m'avisai, dès lors, que vous aviez -quelque raison, car sans cela vous ne l'eussiez pas fait. Vous êtes un -homme admirable. Dieu vous a fait une grande grâce, puisque vous -connaissez quelque chose dans tout le cognoscible. C'est pourquoi vous -devez louer le Seigneur Dieu dans vos mètres, et la béate Vierge, et -tous les saints de Dieu. Mais ne soyez pas molesté par moi si -j'importune Votre Seigneurie avec mes interrogatoires; je ne fais cela -que pour cause d'information. Portez-vous bien. - -_De Leipzig._ - - - - -VI - -MAITRE PETRUS HAFENMUSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Innombrables saluts, Vénérable Seigneur Maître! Si j'avais pécune et -substances copieuses, je voudrais vous offrir une popination de choix, -croyez-m'en sur parole, à la condition que vous me tiriez du doute que -voici. - -Mais pour ce que je n'ai présentement ni bœufs ni brebis, non plus -qu'aucune autre bête des champs et que je suis fort gueux, je ne peux -rémunérer votre doctrine. Toutefois, je vous promets qu'aussitôt pourvu -d'un bénéfice (et je postule en ce moment pour certain vicariat) je me -propose de vous rendre une fois des honneurs tout spéciaux. - -Donc, veuillez m'écrire s'il importe au salut éternel que les écoliers -apprennent la Grammaire dans les profanes, comme Virgilius, Tullius, -Plinius et autres poètes. Il me paraît, à moi, que ce n'est point une -bonne façon d'étudier. En effet, Aristoteles, au chapitre premier de sa -_Métaphysique_, dit que «les poètes mentent beaucoup». Mais ceux qui -mentent pèchent, et ceux qui fondent leur étude sur le mensonge la -fondent sur le péché. Or, tout ce qui est fondé sur le péché n'est pas -bon, mais contre Dieu, puisque Dieu est ennemi du péché. Dans la -poéterie tout est mensonge; ceux qui commencent leurs études par la -poéterie ne sauraient croître dans le bien. Car d'une méchante racine -sort toujours de la mauvaise herbe, et d'un arbre vénéneux des fruits -empoisonnés. Ce que dit notre Sauveur dans l'Évangile: _La souche n'est -impollue qui donne un mauvais fruit_. - -Et je me remémore en perfection l'avis que me bailla une fois notre -Maître Valentinus de Geltersheim, au collège du Mont, quand fus son -disciple et voulus entendre Sallustius. Il me dit: «Pourquoi veux-tu -entendre Sallustius, dyscole?» - -Je répondis alors: «Parce que Maître Johannes de Breslau prétend que de -tels poètes nous apprenons à rédiger d'excellents _dictamen_.» Mais lui -me rétorqua: «C'est un phantasme! Tu dois t'attacher aux _Parties_ -d'Alexander, aux _Épistoles_ de Carolus que l'on paraphrase dans les -cours de Grammaire. Quant à moi, je n'ai jamais entendu goutte à -Sallustius et pourtant j'excelle à composer des _dictamen_ soit en vers, -soit en prose.» Par ces bonnes raisons, Valentinus notre Maître me -détourna d'étudier jamais en Poésie. - -Ces humanistes d'à présent m'horripilent avec leur latin nouveau. Ils -abrogent les bouquins d'autrefois: Alexander, Remigius, Johannes de -Garlandria, Cornutus, le _Compost des vocables_, l'_Épistolaire_ de -Maître Paulus Niavis, disant de si grandes menteries que je me signe de -la croix lorsque je les entends parler. Ainsi, l'un d'entre eux -affirmait naguère que, dans une certaine province, il existe une eau -dont le sable est d'or et qui se nomme Tagus, de quoi je me suis rigolé -en cachette, puisque le fait n'est pas possible. - -Je sais bien que vous êtes poète; cependant j'ignore d'où vous tenez cet -art. On assure qu'à votre gré vous écrivez, en une heure, des montjoies -de vers; mais j'estime que votre intellect est ainsi illuminé par -l'influx du supernel Esprit, que vous savez ces choses et d'autres parce -que toujours vous fûtes bon théologien et que vous redressez comme il -faut les Gentils. - -De grand cœur je vous écrirais des nouvelles si j'en avais appris. Mais -je n'en sais aucune, sinon que les Frères et les Doms de l'Ordre des -Prêcheurs ont ici de copieuses indulgences. Ils absolvent de la peine et -de la coulpe n'importe qui se confesse avec contrition, ayant pour cet -objet des lettres papales. - -De votre part, écrivez-moi aussi quelque chose; car je suis en quelque -manière comme votre valet. - -_De Nuremberg._ - - - - -VII - -THOMAS LANGSCHNEIDERIUS, BACHELIER EN THÉOLOGIE COMBIEN QU'INDIGNE, -DONNE LE BONJOUR A DOM ORTUINUS GRATIUS DEVENTERIEN, HOMME -SUPEREXCELLENT NON MOINS QUE SAVANTISSIME, POÈTE, ORATEUR, PHILOSOPHE, -THÉOLOGIEN, EN OUTRE ET PLUS, S'IL LUI PLAISAIT. - - -Puisque (ainsi le promulgue Aristoteles) douter de toute chose n'est -point inutile, puisque dans l'_Ecclésiaste_, on peut lire: _J'ai proposé -à mon esprit de pousser quêtes et investigations à travers tous les -objets qu'on rencontre sous le soleil_, je me hasarde et soumets à Votre -Seigneurie une question qui m'inspire quelque doute. Mais, d'abord, je -proteste, par les Dieux sacrés! que je ne veux en aucune façon tenter -Votre Seigneurie ni votre respectabilité, mais que je souhaite -cordialement et affectueusement qu'elle me veuille édifier sur cettuy -doute. Il est écrit dans l'_Évangile_: _Ne cherche pas à tenter le -maître ton Dieu_ et, dans _Salomon_: _De Dieu émane toute sagesse_. - -Or, c'est vous qui me donnâtes la science que j'ai; cependant toute -bonne science est le principe de sagesse. C'est pourquoi vous êtes à mes -regards comme Dieu, m'ayant conféré le commencement de la sagesse, pour -m'exprimer sur le mode poétique. - -Voici comment fut introduite ma question. Naguère, nous eûmes ici un -banquet d'Aristoteles. Docteurs, Licenciés et les Maîtres encore se -gaudirent amplement. J'assistais à la fête. Nous bûmes, à l'apéritif, -trois coups de malvoisie; après quoi, nous goûtâmes d'abord du pain -d'épice frais que nous mettions en boulettes; puis, vinrent six plateaux -de boucherie, et de gallines, et de chapons; un autre de marée. Entre -chaque plat, des vins de Cobourg, du Rhin, la cervoise d'Embeke, de -Thourgau et de Neubourg. Et les Maîtres se déclarèrent satisfaits, -disant que les nouveaux Maîtres avaient bien fait les choses, de quoi -ils reçurent grand honneur. - -Devenus hilares, nos Maîtres commencèrent à discourir d'un art -incomparable sur les plus graves questions. L'un d'eux s'avisa -d'enquêter s'il est convenable de dire: _Magister Nostrandus_ ou _Noster -Magistrandus_, pour une personne apte née à devenir Docteur en -Théologie, comme, à présent, est dans Cologne ce père melliflu, frater -Theodoricus de Gand, carme déchaux, légat vénérandissime de Cologne, la -nourricière Université, philosophe argumentateur, artiste grandement -perspicace et théologien suréminent. - -Maître Warmsemmel, mon compatriote, lui répondit soudain, lequel est un -scottiste des plus aigus, Maître depuis dix-huit années, qui, dans ses -débuts, fut rejeté deux fois et trois fois empêché pour le degré de -Maître, mais n'en revint pas moins à la charge jusqu'au temps qu'il y -fut promu pour l'honneur de l'Université. Il raisonne pertinemment ses -actes; il a de nombreux disciples grands et petits, jeunes et vieux. Il -s'exprima d'un air grave et plein de maturité, soutenant qu'il faut -dire: _Noster Magistrandus_, que c'est le terme unique. _Magistrare_ -signifie apertement «faire Maître», _baccalauriare_ «faire Bachelier» et -_doctorare_ «faire Docteur». De là viennent ces termes: _Magistrandus_, -_Baccalauriandus_ et _Doctrinandus_. Les Docteurs en Théologie sacrée ne -prennent pas le titre de «Docteurs» il est vrai, mais pour cause -d'humilité, pour cause de sainteté et pour marquer aussi leur différence -d'avec le commun, ils se nomment ou sont appelés «Maîtres», à cause -qu'ils occupent dans la foi catholique la place de notre Dom -Jesus-Christus,--fontaine de vie--et que Jesus-Christus est notre Maître -à tous. Donc, ceux-là mêmes prennent le nom de Maîtres qui nous doivent -instruire dans le chemin de vérité. Dieu est vérité. C'est pourquoi ils -sont qualifiés à bon droit, puisque nous tous, chrétiens, devons ouïr -leurs prédications et n'y jamais contredire, ce qui fait qu'ils sont les -maîtres de nous tous. Mais les désinences _tras, trare_ ne sont pas dans -notre usage; elles ne se lisent point dans nos vocabulaires, ni dans le -_Catholicon_, ni dans le _Breviloque_, ni dans la _Gemme des Gemmes_, -qui renferme cependant un grand choix d'expressions. Je conclus. Il faut -dire _Magistrandus_, point _Magister Nostrandus_. - -Vint à la réplique Maître Andreas Delitzch, homme fort subtil, poète -d'une part, de l'autre artiste, jurisprudent et médecin. - -D'habitude, il enseigne Ovidius en sa _Métamorphose_, déduit chacune des -fables dans le sens littéral et dans l'anagogique, dont je fus -l'auditeur, pour ce qu'il expose très fondamentalement et que, dans sa -maison, il paraphrase en outre Quintilianus et Juvencus. - -Il prit parti contre Maître Warmsemmel, soutint qu'il nous faut dire -_Magister Nostrandus_. Parce que d'abord, comme il y a une différence -entre _Magisternoster_ et _Noster Magister_, la même différence existe -entre _Magister Nostrandus_ et _Noster Magistrandus_; ensuite, parce que -_Magisternoster_ se dit d'un docteur en Théologie et ne forme qu'un mot, -tandis que _Noster Magister_ est composé de deux vocables, s'appliquant -à tous Maîtres dans les sciences libérales tant d'espèces mécaniques et -manuelles, que d'espèce intellectuelle. Peu importe, que, chez nous, les -finales... _tras... trare_ n'aient pas un cours habituel, étant donné -que nous pouvons élaborer des termes neufs. Et, là-dessus, il allégua -Horatius. - -Les Maîtres alors s'émerveillèrent de tant d'ingéniosité. L'un d'eux lui -offrit un canthare où moussait la bière de Neubourg. «Je préfère -attendre; mais épargnez-moi», répondit-il; puis, touchant sa barrette, -il s'esclaffa très hilare et, portant la santé de Maître Warmsemmel: -«Voilà, dit-il, Seigneur Maître, afin que vous ne m'imputiez point de -vous être ennemi.» - -Puis il but d'un seul trait, à quoi Maître Warmsemmel répondit -vaillamment pour l'honneur de la Silésie. Et tous les Maîtres se -conjouirent. Ensuite de quoi, l'on sonna pour les vêpres. - -A ces causes, je demande à Votre Excellence qu'elle veuille bien me -donner son avis, car vous êtes merveilleusement profond. Je me suis dit -pour lors: «Dom Ortuinus me doit la vérité, qui fut mon précepteur à -Deventer quand j'y faisais ma troisième.» De plus, vous me devez -certifier comment va la guerre entre vous et Johannes Reuchlin. J'ai -compris que ce ribaud (encore que juriste et docteur) ne veut en aucune -façon rétracter ses paroles. Envoyez-moi derechef le livre de notre -Maître Arnaldus de Tongres, qu'il divisa par articles, étant beaucoup -subtil et dans quoi il aborde le plus profond de la Théologie. -Portez-vous bien. Ne prenez pas en mauvaise part que je vous écrive -ainsi en camarade. Vous me dîtes autrefois que vous m'aimez autant qu'un -frère et que vous m'entendez promouvoir en toute chose, quand bien même -il vous faudrait pour cela dépendre la forte somme. - -_Donné à Leipzig._ - - - - -VIII - -FRANCISCUS GENSELINUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Salutation à la gravité de quoi mille talents ne sauraient équipoller! -Apprenez, Vénérable Dom Maître, qu'il est ici grandement question de -vous. Les Théologiens font de votre personne une abondante préconisation -à cause que vous n'avez d'égards pour qui que ce soit et que vous -écrivez en défendant l'orthodoxie contre le docteur Reuchlin. Mais -quelques béjaunes sans esprit, des juristes qui ne sont point éclairés -dans la foi chrétienne, se truphent de Votre Seigneurie et lui -déblatèrent sur le casaquin. Toutefois ils ne sauraient prévaloir, -puisque la Faculté de Théologie tient pour vous. Et naguère, lorsque -sont venus ici les _Actes des Parisiens_, presque tous les Maîtres ont -acheté ce livre, de quoi ils se gaudirent énormément. Pour lors, en -ayant fait moi-même emplette, je l'envoyai à Heidelberg pour le signaler -à nos contradicteurs. - -Les ayant vus, j'estime que ceux d'Heidelberg ne tarderont pas à se -repentir de n'avoir point tenu pour l'alme Université de Cologne dans -ses conclusions contre le docteur Reuchlin. J'apprends d'ailleurs que, -pour ce motif, l'Université de Cologne a promulgué un statut par quoi -elle s'oblige à ne jamais promouvoir dans les siècles des siècles les -Maîtres ou Bacheliers ayant pris leurs grades à Heidelberg. C'est bien -fait. Ils apprendront à connaître l'Université de Cologne, à épouser, -une autre fois, son parti. Je voudrais qu'on en fît de même pour les -autres Universités; mais je crois qu'elles ne sont pas informées de tout -cela; veuillez donc pardonner à leur ignorance. - -Un compagnon m'a donné de bien jolis vers que vous devriez intimer à -l'Université de Cologne. Je les ai montrés aux Maîtres et à nos Maîtres -qui les ont fort recommandés. Je les ai adressés à plusieurs cités pour -votre gloire; car vous avez toutes mes faveurs. Lisez-les donc et sachez -ce que je pense: - - Qui veut lire les dépravations hérétiques, - Et, du même coup, apprendre les bonnes latinités, - Celui-là doit acheter les _Actes des Parisiens_ - Et les factums, dans Paris naguère édictés, - Comme quoi Reuchlin erre sur la Foi, - Ainsi que notre Maître Tongarus doctrinalement le prouve. - Ces choses, Maître Ortuinus veut les lire - Gratuitement, dans cette alme Université, - Et d'un bout à l'autre sur le texte gloser, - Non sans quelques remarques notables sur les marges notes. - Il veut, en outre, argumenter pour et contre, - Ainsi les Théologiens, dans Paris, - Quand ils examinèrent le _Speculum oculare_ - Et Reuchlin magistralement condamnèrent: - Comme le savent les frères Carmélites - Et les autres qui s'appellent Jacobites. - -Je m'étonne si vous prenez quelque intérêt à des choses de ce genre. -Vous êtes si artiste dans vos compositions, vous possédez une suavité si -grande que je ris toujours de plaisir quand je lis quelqu'un de vos -ouvrages. Moi, je souhaite qu'il vous plaise vivre longtemps afin que -votre los grandisse autant qu'il a fait jusqu'ici; car chacun de vos -écrits est de la dernière utilité. - -Dieu vous gard' et vivifie! Qu'il ne vous abandonne point aux mains de -vos ennemis! - -Comme dit le _Psalmiste_: _Que le Seigneur vous guerdonne selon votre -cœur et confirme tous vos desseins!_ - -Et vous aussi me veuillez écrire de vos gestes; car de grand cœur je -vois et entends ce que vous faites et comme vous agissez. Donc, -portez-vous bien. - -_De Fribourg._ - - - - -IX - -MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BON VÊPRE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Parce qu'on lit dans l'_Ecclésiaste_, XI: _Exulte, jouvenceau, dans ton -adolescence!_ pour cela je suis présentement d'esprit joyeux, car il -faut que vous appreniez qu'en amour tout me vient à point et que j'ai -fort à belluter. Ainsi dit Ézéchiel: _A présent, il forniquera dans sa -fornication_. Et pourquoi ne devrais-je pas, de temps à autre, me purger -les rognons? Cependant je ne suis pas un ange, mais un homme; or, tout -homme est sujet à l'erreur. - -Vous aussi jouez quelquefois du serre-croupière, encore que Théologien, -car vous ne pouvez dormir toujours seul. Témoin ce verset de -l'_Ecclésiaste_, IV: _Si deux couchent ensemble, ils s'échaufferont -mutuellement_. Un seul, comment parviendrait-il à se donner chaud? - -Quand m'écrirez-vous des faits de votre petite amie? Naguère, quelqu'un -m'a narré que, pendant qu'il était à Cologne, vous eûtes avec elle une -prise de bec et vous la gourmâtes comme il faut, pour ce qu'elle ne -culetait point à votre goût. Quant à moi, j'admire qu'il vous soit -possible de cogner sur une si charmante femelle: rien que de le voir, -j'en pleurerais. Vous eussiez dû la prévenir qu'elle n'eût pas à -recommencer. Se corrigeant d'elle-même, elle eût mis plus de grâce au -nocturne déduit. Quand vous nous commentiez Ovidius, vous nous apprîtes -qu'on ne doit sous aucun prétexte frapper les dames et vous alléguâtes -sur ce point les Écritures Saintes. - -Je suis content que ma petite soit d'humeur hilare et ne se mette pas en -rogne contre moi. Quand je vais chez elle, j'en use de même, ce qui nous -tient en joie, et nous biberonnons des vins, de la cervoise, parce que -le vin létifie le cœur de l'homme, cependant que la tristesse lui -dessèche les os. - -Si par hasard je m'emporte contre elle, voici qu'elle me baise et la -paix se conclut. Elle me dit ensuite: «Mon petit homme, soyez de belle -humeur.» - -Dernièrement, comme je l'allai voir, je bousculai en entrant un jeune -courtaud de magasin qui gagnait au pied. Ses souliers étaient dénoués, -son front en sueur, d'où j'inférai qu'il venait de monter dessus. -D'abord, je fus quelque peu irrité; cependant elle me jura que le commis -ne l'avait point touchée, mais qu'il prétendait lui vendre une pièce de -linteau pour faire des chemises. «C'est fort bien, répliquai-je, mais -toi, quand me donneras-tu une chemise?» - -Alors elle me pria de lui remettre deux florins moyennant quoi elle -pourrait acheter la toile et que certes elle ne manquerait pas de lever -sur la pièce une chemise en ma faveur. Je n'avais pas le sou, mais -j'empruntai les deux florins à un condisciple et les lui donnai -aussitôt. J'approuve, quant à moi, qu'on soit de bonne humeur. Les -médecins prétendent que rien n'est si pertinent à la santé. Nous avons -ici un certain Maître qui bougonne tout le temps, n'a pas une minute de -gaieté, ce qui fait qu'il est toujours infirme. Il me reprend sans -cesse, me détourne d'aimer les femelles parce que ce sont des diables -qui font tourner les hommes en bourrique, parce qu'elles sont immondes -et que nulle femme ne peut s'enorgueillir de pureté. Quand l'un de nous -est avec une femelle, c'est comme s'il était avec un diable, car elles -ne permettent aucun soulas. A quoi j'ai répondu: «Veuillez m'excuser, -cher Maître, mais il me semble que Mme votre mère était femme», et je -m'en suis allé. - -Le même a prêché naguère que les sacerdotes en aucune façon ne doivent -garder avec soi de concubines, que les Évêques pèchent mortellement -quand ils reçoivent la dîme du lait et qu'ils permettent aux servantes -de demeurer avec les prêtres, à cause qu'ils les devraient expeller tout -net. Mais que ce soit A ou B, nous devons être joyeux de temps à autre; -même nous pouvons cohabiter avec les femelles quand personne ne nous -voit. Nous allons ensuite au confessionnal. Dieu est tout clémence, de -qui nous devons attendre le pardon. - -Je vous envoie par le même ordinaire certain écrit pour la défense -d'Alexander Gallus, grammairien antique et suffisant, encore que les -poètes modernes veuillent y reprendre. Mais ils ne savent ce qu'ils -disent, puisque Alexander est le meilleur, ainsi qu'autrefois vous nous -l'apprîtes, quand je stationnais à Deventer. Un Maître m'en a guerdonné -ici; mais j'ignore de quelle part il le tient. Je voudrais que vous -donnassiez la chose à l'imprimerie. Cela insufflerait à nos poètes une -ire véhémente. L'auteur, en effet, les vexe rudement. Cet ouvrage est -écrit si poétiquement, dans un langage si relevé, que je n'y comprends -goutte. Celui qui l'écrivit est, c'est clair, un bon petit poète, mais -de plus théologien. Il ne fait pas cause commune avec les poètes -séculiers, à la façon de Reuchlin, Buschius et autres. - -Dès qu'on m'aura donné quelque matière, j'ai déjà dit que je me propose -de vous l'envoyer pour que vous en fassiez lecture. Si vous avez quelque -chose de nouveau, vous plaise aussi me le mander. Portez-vous bien, dans -une charité qui n'est pas feinte. - -_De Leipzig._ - - - - -X - -JOANNES ARNOLDUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Puisque toujours vous tient la concupiscence de quelque nouveauté, selon -un dit d'Aristoteles: _Les hommes, par nature, sont épris de savoir_, -moi Joannes Arnoldus, votre disciple et très humble serviteur, j'envoie -à Votre Seigneurie, ou bien à Votre Honorabilité, un libelle que composa -un certain Ribaldus[4], lequel scandalisa Dom Johannes Pffefferkorn de -Cologne, très intègre personne, comme nul n'en peut douter. J'en fus -grandement courroucé; mais nul moyen de faire échec à l'impression. Le -compagnon qui l'écrivit a de nombreux zélateurs, même gentilshommes, qui -courent par la ville, armés comme des bouffons et traînant de longues -rapières. - - [4] C'est la lecture de l'édition anglaise d'Henri Clément, Londres, - 1743. Victor Develay, au contraire, lit _ribaldus_: «ribaud», encore - que Hutten semble s'être diverti à faire de l'épithète un nom - propre. De même Ernest Münch (Leipzig, 1827) lit _Ribaldus_, n. p. - -Néanmoins, j'ai dit que cela n'est point correct, que ces poètes -séculiers, avec leurs cadences, fomenteront bien des guerres encore, si -nos Maîtres n'y portent advertance et ne les font citer par Maître -Jacobus de Hoogstraten devant la Curie romaine. Je crains même qu'il -n'en résulte une grande perturbation pour la Foi catholique. - -Je vous prie donc de vouloir bien composer un livre contre ce fauteur de -scandale et le vexer efficacement. Il ne sera plus dorénavant si -audacieux que de mécaniser nos Maîtres, quand il est simple compagnon, -n'étant promu ni qualifié, soit en Art soit en Droit, combien qu'il ait -fait séjour à Bologne où sont de nombreux poètes séculiers dépourvus de -zèle et d'illumination dans la Foi. Le même compagnon prit naguère place -à un dîner. Il avança que nos Maîtres de Cologne et de Paris font injure -au docteur Reuchlin; quant à moi, je lui fis de la contradiction. Il se -mit alors à me houspiller de paroles désobligeantes et scandaleuses. De -quoi je fus si courroucé que je me levai de table, protestant devant -tous contre ces injures, au point qu'il ne me fut pas possible d'avaler -une bouchée. Vous pourriez peut-être me donner un conseil touchant -l'affaire ci-dessus, puisque vous avez quelques parties de juriste. J'ai -compilé un certain nombre de mètres que je vous fais tenir par la -présente: choriambe, hexamètre, saphique, ïambique, asclépiade, -hendécasyllabe, élégiaque, dicolon, distrophon. - - Qui est bon catholique doit penser comme le Parisien: - Parce que leur Gymnase est la mère de toutes les Universités. - Vient ensuite Cologne la Sainte, qui vit dans une foi chrétienne - si grande - Que nul ne la doit contredire, sous peine de purger une peine - méritée: - Ainsi, le docteur Reuchlin, auteur du _Speculum oculare_, - Que notre Maître Tungarus a convaincu d'hérésie, - Tout comme notre Maître Altaplatea qui fit brûler ses _dictamen_. - -Si j'avais une idée, un soupçon d'argument, je voudrais composer un -livre contre ce trupheur et prouver que, de plein droit, il est -excommunié. - -Je n'ai pas le temps de vous en écrire plus long. Il faut que je me -rende au cours. Un Maître nous lit des répliques sur l'Art ancien, -ordonnées avec une grande subtilité; je les écoute afin de me pousser -dans l'érudition. Portez-vous bien, par-dessus les compagnons et les -miens amis qui demeurent, loin ou près, dans tous honnêtes lieux. - - - - -XI - -CORNELIUS FENESTRIFEX DONNE PLUSIEURS BONJOURS A ORTUINUS GRATIUS - - -Autant de salutations que d'étoiles au ciel et, dans la mer, de grains -de sable, Dom Maître Vénéré! Ici, j'ai force rixes et guerres avec de -mauvaises gens qui présument de leur science, n'ayant pas étudié même la -Logique, science des sciences. J'ai célébré naguère, au couvent des -Prêcheurs, une messe du Saint-Esprit, afin qu'il plaise au Seigneur -m'infuser sa grâce avec une bonne mémoire des syllogismes; elle me -permettra d'argumenter contre les mécréants qui ne savent que latiniser -et parfaire des _dictamen_. J'ai, dans cette messe, imposé une collecte -pour notre Maître Jacobus de Hoogstraten et notre Maître Arnoldus de -Tongres, suprême régent de Saint-Laurentius. Que dans leurs controverses -théologiques ils puissent amener jusqu'à la borne des réfutations le -nommé Joannes Reuchlin, docteur en droit, poète séculier et présomptueux -qui mène contre les universités une campagne en faveur des Juifs! Il -émet des propositions scandaleuses, qui offensent les oreilles dévotes, -ainsi que l'ont prouvé Johannes Pffefferkorn et notre Maître Arnoldus de -Tongres, mais il n'est pas fondé en théologie spéculative, non plus -qu'en Aristoteles ou en Petrus Hispanus. C'est pourquoi nos maîtres, -dans Paris, l'ont condamné soit au feu, soit à rétractation. J'ai vu la -lettre et le cachet de Mgr le Doyen de la sacro-sainte Faculté -parisienne de Théologie. - -Un de nos Maîtres, furieusement profond en Théologie sacrée, illuminé -dans la Foi, membre de quatre Universités, ayant sous sa férule plus de -cent casuistes occupés à écrire sur le livre des _Sentences_, sur quoi -ses arguments se fondent, assure à tout venant que le Docteur précité, -Joannes Reuchlin, ne se peut évader. Le Pape lui-même n'oserait édicter -une sentence contre une telle Université solemnissime, en faveur d'un -qui n'est pas même théologien, qui n'entend pas le bienheureux Thomas, -_Contre les Gentils_, combien que l'on prétende qu'il soit docte et même -en Poésie. Un de nos Maîtres, curé de Saint-Martinus, m'a ostenté une -épître dans laquelle, fort aimablement, cette Université promet à sa -sœur de Cologne un concours effectif et réel. Cependant, ces latinistes -outrecuident au point de tenir le parti contraire! - -Je suis naguère descendu à Mayence, _Hôtel de la Couronne_, où, de la -sorte la plus indiscrète, une couple de trupheurs me suscita des -vexations. Ils appelèrent nos Maîtres de Paris et de Cologne des -fantasques et des sots, leurs livres des _Sentences_, une logomachie. De -même, les procès, les recueils, les appels de tous les collèges -n'étaient pour eux que foutaise. J'en fus à ce point irrité qu'il ne me -vint aucune réponse. Ils s'avisèrent de me tarabuster encore parce que -j'avais effectué le pèlerinage de Trèves, dans le but d'y voir la -tunique du Seigneur. Ils dirent que ce n'était peut-être pas sa robe -elle-même et le prouvèrent par des syllogismes cornus: tout ce qui est -déchiré ne doit pas être offert comme tunique du Seigneur; or, la robe -en question est déchirée, donc... etc. J'accordai la majeure, mais je -m'inscrivis en faux contre la mineure. Après quoi, ils argumentèrent de -la sorte: le bienheureux Hieronymus dit: _Infatué d'une erreur vétuste, -l'Orient a déchiqueté en menus lambeaux la robe du Seigneur; elle était -sans couture et prise dans une seule étoffe._ Je rédarguai que saint -Hieronymus n'est pas du style évangélique et serait présomptueux, au -regard des Apôtres. Là-dessus, j'ai quitté la table et laissé les -trupheurs. Vous devez savoir que ceux qui parlent avec une telle -irrévérence de nos Maîtres, des Docteurs illuminés dans la Foi, peuvent -être excommuniés de fait par le Pape. Si les membres de la Cour de Rome -le savaient, ils les assigneraient devant la Curie et se feraient -attribuer leurs bénéfices. Tout au moins, ils les pourraient molester -avec dépens. - -Qui jamais a ouï dire que de simples compagnons, qui ne sont promus ni -qualifiés dans aucune Faculté, aient congé de houspiller des hommes -distingués, des hommes profondissimes dans tous les genres de sciences -comme nos Maîtres sont? Mais ils se rengorgent à cause de leurs vers. -Moi aussi je sais faire des vers, des _dictamen_. Car j'ai lu aussi le -_Nouvel Idiome latin_ de M. Laurentius Corvinus et du grammairien -Brassicanus, et Valerius Maximus et les autres poètes. Et j'ai naguère -compilé, chemin faisant, un _dictamen_ en vers contre ces quidams. Le -voici: - - Sont à Mayence, _Auberge de la Couronne_, - Où j'ai récemment dormi en personne, - Deux crapauds indiscrets. - Contre nos Maîtres, pasquins irrévérencieux, - Ils osent redresser les Théologiens, - Encore qu'ils ne soient pas même promus en Philosophie - Et ne sachent pas, dans les écoles, disputer en forme - Et d'une seule conclusion former plusieurs corollaires, - Comme l'enseigne fondamentalement le Docteur Subtil: - Qui méprise celui-là est un jeanfoutre! - Comment concluent les quodlibétaires du Docteur Irréfragable, - Qui dans les sciences ne peut être expugné, - Ils ne le savent point; ils ignorent le Docteur Séraphique, - Sans lequel ne se peut élever un bon physicien, - Et les gloses véridiques du Docteur Saint, - Tellement élevé dans Aristoteles et dans Porphyrius, - Qui seul exposa les cinq _Universaux_ - Nommés pareillement les cinq _Prédicables_. - O que brièvement il épitome les sermonnaires - Et met en _compendium_ d'Aristoteles les sentences morales! - Toutes ces choses, les poètes ne les entendent point: - C'est pourquoi ils parlent à l'étourdie - Comme ces deux trupheurs présomptueux - Et qualifient nos Maîtres des bonshommes pleins de fiel. - Mais notre Maître Hoogstraten les va citer: - Alors, ils n'oseront plus harauder les Illuminés. - -Portez-vous bien. Saluez pour moi, avec une grande révérence, -Nosseigneurs: Maître Arnoldus de Tongres, Maître Remigius, Maître -Valentinus de Geltersheim et Dom Jacobus de Ganda, poète éminemment -subtil de l'Ordre des Prêcheurs, ainsi que toute la compagnie. - - - - -XII - -MAITRE HILDEBRANDUS MAMMACEUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS - - -Très aimé Dom Ortuinus, je ne peux écrire en ce moment une épître -élégante suivant les préceptes inclus dans le _Traité d'épistolaire_, à -cause que le temps ne me le permet pas. Il importe, sur-le-champ et -succinctement, de vous faire connaître en peu de mots ce qui arrive; car -j'ai un cas des plus neufs à expédier. Entendez ceci: - -Vous devez savoir qu'il court un bruit terrible. Tout le monde prétend -que, dans la Curie romaine, la cause de nos Maîtres est en mauvaise -posture. On prétend que le Pape veut authentiquer la sentence qui fut -portée à Spire, l'an dernier, en faveur du docteur Reuchlin. - -Oyant cela, je fus saisi d'une telle peur que je ne pus articuler un -mot. Je suis resté muet et, deux nuits durant, n'ai pas dormi. Les amis -de Reuchlin se gaudissent; ils vont partout, accréditant cette rumeur. -Je ne l'eusse pas cru, mais l'on m'a fait lire une épistole d'un -Prêcheur, l'un de nos Maîtres, dans quoi il enregistre avec une -tristesse grande la fâcheuse nouveauté. Il ajoute que le Pape autorise -l'impression dans la Curie romaine du _Speculum oculare_, qu'il permet -aux marchands de le vendre et à tout homme de le lire. Notre Maître -Hoogstraten voulut abandonner la Curie romaine, jurer la pauvreté, sur -quoi les assesseurs le rebuffèrent, prétendant qu'il fallait expecter la -fin, que, d'ailleurs, Hoogstraten ne pouvait jurer le serment de -pauvreté, ayant fait son entrée à Rome dans un équipage de trois -chevaux, tenu table ouverte en Cour de Rome, dépensé une large pécune, -comblé de présents Cardinaux, Évêques, Auditeurs du Consistoire. Pour -quoi, il était mal venu à jurer la pauvreté. - -O Sainte Maria! qu'allons-nous faire à présent, si la Théologie est à ce -point méprisée qu'un seul juriste l'emporte sur l'art des théologiens? - -Pour moi, j'estime que le Pape est un foutu christian. S'il était, en -effet, bon christian, impossible qu'il ne tînt pour les théologues; -donc, si le Pape donne une sentence contre eux, il me semble qu'on devra -faire appel au Concile. Car le Concile est au-dessus du Pape et la -Théologie, au-dessus des autres Facultés, prévaut dans le Concile. -J'espère alors que le Seigneur nous impartira sa bénignité, prenant les -théologiens, ses fidèles serviteurs, en considération, ne permettant pas -que notre ennemi se conjouisse, et du Paraclet nous baillant la grâce, -par quoi nous pouvons espérer mettre des bornes à la fallace même de ces -hérétiques. - -Un certain juriste a dit ici, naguère, que, suivant une prédiction, les -Prêcheurs doivent disparaître, que de cet Ordre viennent les plus grands -scandales contre la Foi de Christus et tels que, jusqu'ici, on n'en vit -point de comparables. Même, il disait en quel ouvrage on peut lire cette -prophétie. Mais le ciel nous gard' que cela soit vrai, car cet Ordre est -efficace, grandement! S'il n'existait plus, j'ignore, alors, comment se -comporterait la Théologie, parce que de tout temps les Prêcheurs sont -plus profonds en Théologie que les Mineurs ou les Augustins, et qu'ils -tiennent la voix du Docteur Saint, lequel n'erra jamais. - -Eux-mêmes ont eu beaucoup de saints dans leur ordre; ils sont audacieux -dans leurs argumentations contre les hérétiques. - -Je m'étonne que notre Maître Jacobus de Hoogstraten ne puisse jurer la -pauvreté. Cependant, il fait partie de l'Ordre des Mendiants qui, -manifestement, vivent dans l'indigence. N'était l'excommunication que je -redoute, je dirais que le Pape fait erreur en ceci. Je ne crois pas -qu'il soit vrai que notre Maître ait dépensé tant d'argent et donné des -pots-de-vin, car c'est un homme hautement zélé. Je crois plutôt que les -juristes et les autres inventent ces commérages. Le docteur Reuchlin -sait de telles blandices que j'ai entendu dire que plusieurs cités et -des princes nombreux et des Doms avaient écrit en sa faveur. Cela -s'explique par le fait qu'ils ne sont pas versés dans la Théologie et -qu'ils n'entendent rien à cette affaire, autrement, ils enverraient cet -hérétique au diable, parce qu'il est opposé à la Foi, quand tout le -monde affirmerait le contraire. Il vous faut aviser de ces choses nos -Maîtres de Cologne, afin qu'ils se mettent en mesure de prendre un bon -conseil. Portez-vous bien dans le Christus. - -_Donné à Tübingen._ - - - - -[Illustration: ULRIC von HUTTEN. Chevalier.] - - - - -XIII - -MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Après m'avoir écrit que vous cessiez désormais de vaquer à ces fadaises -et que vous ne vouliez plus aimer ou besogner les femelles, sinon une ou -deux fois par mois, je suis estomiré que vous m'écriviez de telles -sornettes. - -Je sais pertinemment le contraire de ce que vous me dites. Nous avons -ici un compagnon venu de Cologne depuis peu. Vous le connaissez bien; il -y fut tout le temps mêlé à votre vie. Il prétend que vous forniquez -l'épouse de Johannes Pffefferkorn. Il m'affirma la chose, en fit -serment, et je le crois volontiers. Vous êtes fort séduisant. Vous savez -dire de jolis riens. Vous connaissez dans la perfection l'art d'aimer -d'après les règles d'Ovidius. - -En outre, un marchand m'a narré ce qu'on dit à Cologne. Il paraît que -notre Maître Arnoldus de Tongres lui fait pareil service. Mais la chose -n'est pas vraie, car il est encore puceau, je le sais pertinemment. -Jamais il ne s'est copulé avec une femelle. L'eût-il fait, d'ailleurs, -ou fût-il en possession de le faire, ce que je ne crois pas, il n'y -aurait pas grand mal, puisqu'il est humain d'errer quelquefois. - -Vous m'écrivez beaucoup de ce péché, qui n'est pas le péché le plus -grand de ce monde. Vous alléguez de nombreux écrits. Je sais bien que -cela n'est pas bon; mais cependant on trouve jusque dans l'Écriture -Sainte l'exemple de gens ayant ainsi prévariqué; néanmoins furent-ils -sauvés. Tel Samsom qui dormit avec une pute: cependant l'Esprit du -Seigneur fit, par la suite, irruption en lui. - -Et je pourrais contre vous rédarguer de la sorte: - -Quiconque n'est point malévole reçoit l'Esprit Divin! - -Mais Samsom n'est point malévole. - -Donc Samsom reçoit l'Esprit Divin. - -Je prouve la majeure par ce texte: - -Dans une âme malévole n'entre point l'Esprit de Sapience. - -Mais l'Esprit Saint n'est autre que l'Esprit de Sapience. - -Donc la mineure est patente. Car, si ce péché de fornication était -jusques à ce point condamnable, l'Esprit du Seigneur ne se fût pas irrué -chez Samsom, comme il appert du _Livre des Juges_. - -De même, on lit de Salomon qu'il eut trois cents reines, des concubines -sans nombre et qu'il fut, jusqu'à sa mort, le plus rude paillard. -Néanmoins, les Docteurs sont tous d'accord pour conclure à sa louange et -le tiennent pour sauvé. - -Que vous semble-t-il à présent? Suis-je plus fort que Samsom? Plus sage -que Salomon? Donc, il faut quelquefois se passer de l'agrément. Au -surplus, les médecins tiennent la chose pour valable contre la bile -noire. Et que dites-vous de ces pères sérieux? - -Cependant, l'_Ecclésiaste_ professe: _J'ai trouvé que rien n'est -meilleur pour l'homme que se réjouir de son œuvre_. C'est pourquoi je -dis avec Salomon, à ma particulière: _Tu vulnéras mon cœur, sœur mienne! -épouse mienne! tu vulnéras mon cœur pour un cheveu de ton cou! Ah! -combien sont tes mamelles duisantes, mienne sœur! épouse mienne! tes -mamelles sont plus douces que le vin_, etc. Par les Dieux! il est -grandement suave d'aimer le cotillon, d'après le carme du poète Samuel: -_Apprends, bon clerc, à choyer les pucelles, pour ce qu'elles savent -offrir de doux baisers, amignottant la jouvence fleurie._ Puisque -l'amour est charité, que Dieu est charité, l'amour ne saurait être une -mauvaise chose. Résolvez-moi cet argument! - -Salomon dit encore: _Quand l'homme aura donné toute la substance de son -domaine à cause de la dilection, il regardera comme rien cette -richesse._ - -Mais passons et venons à autre chose. - -Vous me sollicitez de vous apprendre quelques nouvelles. Sachez donc que -l'on s'est amusé ferme ici, pendant le carnaval. Nous avons eu une joute -de lance. Le Prince lui-même a fait de la haute école sur la place -publique. Il montait un andalou couvert d'un caparaçon de soie peinte où -l'on voyait une femme en grand habit, et, séant auprès d'elle, un jeune -homme aux cheveux crépelés qui jouait de l'orgue suivant le mot du -Psalmiste: _Que les damoiseaux et les érigones, les cadets et les -vieillards, exaltent le nom du Seigneur!_ Et quand le Prince entra dans -la ville, ce fut avec une procession grande que l'Université -l'intronisa. Les bourgeois brassèrent une cervoise copieuse; ils -offrirent des nourritures de choix et régalèrent de leur mieux le Prince -avec les courtisans. Le bal vint ensuite; je me nichai dans une fenêtre -d'où je ne perdis pas un coup d'œil. Je n'en sais pas davantage, sinon -que je souhaite pour Votre Grâce tous les bonheurs; portez-vous bien -dans le Très-Haut. - -_De Leipzig._ - - - - -XIV - -MAITRE JOANNES KRABACIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Excellente personne, selon que je fus, il y a deux ans, à Cologne, dans -votre compagnie, et que vous m'intimâtes qu'il fallait que je vous -écrivisse de quelque lieu que je me trouvasse, je vous notifie que j'ai -appris la mort d'un théologien excellentissime, nuncupé notre Maître -Heckman de Franconie. Ce fut un homme d'importance. De mon temps, -recteur à Nuremberg, il fut l'ennemi de tous les poètes séculiers. -C'était un homme zélé, qui célébrait la messe pour son plaisir. Quand il -tint le rectorat de Vienne, il garda les Suppôts dans une grande -rigueur. Une fois, vint un compagnon de Moravie qui doit être poète, car -il écrivait des mètres, et qui voulut professer l'art de la Métrique, -combien qu'il ne fût pas diplômé. Alors, notre Maître Heckman défendit -son cours; mais, lui, fut si outrecuidé qu'il ne voulut pas tenir compte -de l'ordonnance. Le recteur, pour le coup, interdit aux Suppôts de -fréquenter ses leçons. Ensuite de quoi ce ribaud vint trouver le -recteur, lui tint des propos superbes et se mit à le tutoyer. Aussitôt -le recteur envoya chercher les valets de ville et voulut incarcérer -notre homme, à cause que c'était un énorme scandale qu'un simple -compagnon eût le front de tutoyer un recteur d'Université qui est notre -Maître. Avec cela, j'ai ouï dire que ce compagnon n'est Bachelier, ni -Maître, ni en aucune façon qualifié ou gradué, qu'il pérégrine comme un -guerrier qui s'en va-t-en guerre, qu'il porte un grand chapeau; en -outre, un long poignard à son côté. Mais, pardieu! on l'eût bel et bien -incarcéré, n'étaient les répondants qu'il connaissait en ville. - -Quant à moi, je m'afflige beaucoup s'il est vrai qu'un tel homme soit -défunt. Il m'a fait beaucoup de bien lorsque j'étais à Vienne; c'est -pourquoi j'ai composé l'épitaphe que voici: - - Qui gît dans ce tombeau fut ennemi des poètes - Et les voulut expeller, quand ils cuidèrent ici pindariser; - Témoin ce compagnon, naguère, qui ne fut pas titré, - Venant de Moravie et montrant à composer des vers: - Il le voulut mettre en prison pour l'avoir tutoyé!!! - Mais à cause qu'il est mort, enseveli à Vienne, - Dites deux ou trois fois pour lui une belle patenôtre. - -Fut un messager qui nous apporta des nouvelles, méchantes si elles sont -véridiques, à savoir que votre cause est en mauvaise posture devant la -Curie romaine; je ne le crois cependant pas, car ces messagers -colportent force hapelourdes. Les poètes murmurent ici contre vous. Ils -clabaudent qu'ils veulent défendre le docteur Reuchlin avec des carmes. -Mais, comme vous aussi êtes poète lorsque bon vous semble, je crois que -vous ferez bonne contenance devant ces paltoquets. Vous devez néanmoins -m'écrire comment l'affaire se comporte. Si je peux alors vous assister, -vous aurez en moi un fidèle compagnon et coadjuteur. Portez-vous bien. - -_De Nuremberg._ - - - - -XV - -GUILHELMUS SCHERFCHLEIFERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS - - -Je m'étonne furieusement, homme vénérable, que vous ne m'écriviez pas -lorsque cependant vous écrivez à d'autres, lesquels ne vous écrivent pas -aussi souvent que moi je vous écris. Mais que si vous êtes mon ennemi au -point de ne me vouloir plus écrire, cependant, écrivez-moi pourquoi il -vous déplaît m'écrire désormais, afin que j'apprenne la raison pourquoi -vous ne m'écrivez plus lorsque je vous écris toujours, comme je vous -écris à présent, encore que je sache que vous ne m'écrirez pas. - -Mais, ce nonobstant, je vous supplie en mon cœur de me vouloir bien -écrire et, quand une fois vous m'aurez écrit, alors je veux vous écrire -dix fois, parce que volontiers j'écris à mes amis et je veux m'exercer -dans l'écriture afin de pouvoir élégamment écrire des _dictamen_ et des -épistoles. - -Je ne peux excogiter ce qui est en cause et pour quel motif vous ne -m'écrivez pas. Je me suis lamenté naguère. Des gens de Cologne étaient -ici. Je leur ai demandé: «Que fait cependant Maître Ortuinus qu'il ne -m'écrive point? Croyez-vous qu'il ne m'a nullement écrit depuis deux -ans! Cependant, dites-lui qu'il m'écrive, parce que je voudrais lire ses -épîtres plus volontiers que je ne mangerais du miel. Il fut jadis mon -principal ami.» - -Je leur ai demandé aussi comment les choses vont pour vous dans votre -débat avec le docteur Reuchlin. Ils m'ont fait réponse que le damné -juriste vous a circonvenu, grâce aux manèges de son art. J'ai alors -invoqué le Seigneur Dieu pour qu'il vous daigne sa grâce impartir et -qu'il vous rende vainqueur. Si vous me daignez écrire, c'est de cela -qu'il faut m'écrire, sur quoi je voudrais ardemment être informé. - -Ces juristes vont ici disant: «Le docteur Reuchlin tient une bonne -affaire. Les Théologiens de Cologne lui ont fait injure.» - -Et, par les Dieux! je crains que l'Église n'en vienne au scandale, si ce -livre, le _Speculum oculare_, n'est pas mis au bûcher, à cause qu'il -renferme nombre de propositions irrévérencieuses et contre la Foi -catholique. Si ce juriste n'est pas contraint à la rétractation, les -autres, à son exemple, tenteront d'écrire sur la Théologie, encore -qu'ils n'en sachent rien, encore qu'ils n'aient étudié sous la conduite -de Thomas, ni d'Albertus, ni de Scott et qu'ils ne soient aucunement -illuminés dans la Foi par l'influx du Paraclet. Parce que chacun se doit -enclore dans sa faculté; parce qu'on ne doit pas jeter la faucille dans -les chaumes d'autrui; parce qu'un gniaf est gniaf, un ravaudeur, -ravaudeur, un forgeron, forgeron, les choses iraient mal si le tailleur -prétendait faire des galoches ou des brodequins. - -Vous devez soutenir avec audace la Théologie sacrée. Je prierai Dieu -pour vous. Qu'il vous daigne attribuer sa grâce, illuminant votre -intellect ainsi qu'il en usait envers les Pères d'autrefois. Que le -Diable, avec ses serviteurs, ne prévale point contre la justice! - -Écrivez-moi cependant, pour l'amour de Dieu, comment vous vous portez. -Vous me causez d'étranges soucis dont vous n'avez nul besoin. Mais, pour -l'heure, je vous recommande au Seigneur Dieu. Mille prospérités dans -Christus. - -_Donné à Francfort._ - - - - -XVI - -MATHEUS MELLIAMBIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Puisque, en vérité, je fus toujours l'ami de Votre Domination et que -j'ai procuré votre bien, je veux à présent vous égayer dans vos -adversités. Je veux aussi être gai dans votre bonne fortune et triste -dans vos déplaisirs. Vous êtes mon ami. Or, nous devons nous conjouir -avec nos amis lorsque ils sont en joie et nous condouloir quand ils sont -en douleur. Ainsi le dit Tullius, encore que gentil et poète. - -Je vous informe donc que vous avez ici un ennemi très malicieux qui -débite force vitupères contre Votre Domination. Il présuppose beaucoup -et s'extolle dans sa superbe. Il vous traite de bâtard. Il dit que votre -mère fut une garce et votre père un curé. Alors j'ai combattu pour vous. -J'ai dit: «Seigneur Bachelier ou de quelque manière que l'on vous -qualifie, vous êtes encore jeune. Vous avez tort de décrier les Maîtres. -En effet, il est écrit dans l'Évangile: _Que le disciple ne se guinde -pas au-dessus du Maître._ Or, vous êtes disciple encore. Dom Ortuinus -est Maître depuis neuf ou dix ans. Vous n'êtes pas apte à noircir un -Maître ni un homme constitué dans une si éminente dignité. Prenez garde -que vous ne trouviez à votre tour qui déblatère sur votre compte pour -tant superbe que vous soyez. Gardez un peu de vérécundie et ne faites -plus ces choses.» - -A quoi le garçon me répondit: «Ce que j'affirme est vérité; je prouverai -mes dires et je ne veux point faire cas de vos remontrances. Ortuinus -est un bâtard. Un compatriote à lui m'a donné la chose pour certaine, -qui connut ses parents. Je veux mander cela au docteur Reuchlin; il ne -le sait encore. Mais vous, pourquoi cherchez-vous à me blâmer? Vous ne -savez rien de moi.» - -Je repris alors: «Messieurs mes compagnons, voici un jeune homme qui se -vante d'être saint, qui dit qu'on ne le peut vitupérer, qu'il n'a rien -fait de blâmable, tel ce Pharisien qui se vantait de jeûner deux fois -pour le Sabbat.» - -Alors il se rebiffa tout en colère et poursuivit: «Je ne me targue pas -d'être sans péché, ce qui serait démentir le _Psalmiste_ qui dit: _Tout -homme est menteur_, ce qui, élucidé par la glose, signifie que tout -homme est pécheur. Mais j'affirme que vous ne pouvez ni ne devez -récriminer sur moi quant à ma génération de père ou de mère. Quant à -Ortuinus, il est bâtard. Il n'est point légitime. Donc il est -vitupérable et je l'entends vitupérer _in æternum_.» - -J'ai répondu: «Vous ne le ferez pas. Dom Ortuinus est un homme essentiel -qui saura se défendre.» - -Il ne cessa d'ajouter des abominations touchant Mme votre mère; que des -prêtres, des moines, et des cavaliers, et des pétrousquins l'ont -investie aux champs, dans l'étable et autres lieux. - -J'ai eu de tout cela tant de honte que vous ne le sauriez imaginer. Mais -je ne peux vous défendre, n'ayant connu votre père ni votre mère, encore -que je croie fermement à leur honneur et prudhomie. Écrivez-moi ce qu'il -en est, afin que je puisse, dans Mayence, votre louange séminer. - -J'ai encore dit à l'insulteur: «Vous ne devriez pas divulguer de telles -choses. Admettons le cas. Maître Ortuinus est bâtard. Mais, peut-être, -légitimé, ce qui, dorénavant, efface la bâtardise. Or, le Souverain -Pontife a pouvoir de lier et de délier, de rendre un bâtard légitime et -réciproquement. Mais moi j'entends vous démontrer, l'Évangile en mains, -que vous êtes digne de blâme. Il est écrit: _De la même mesure que vous -employâtes à mesurer autrui, vous serez mesuré vous-même._ Or, vous -mesurâtes d'une mesure de vitupération; il me faut donc vous mesurer de -même. Je le prouve encore par un autre passage, quand notre Maître -Jesus-Christus dit: _Ne jugez point si vous ne voulez être jugés._ Or, -vous, mon garçon, vous jugez les autres, vous les insultez; il convient -donc qu'ils vous insultent et vous jugent aussi.» - -Mais lui répliqua: «Vos arguments ne sont que balivernes et demeurent -sans effet.» Il en vint à ce point de rodomontade qu'il ajouta: «Si le -Pape lui-même avait engendré un fils en dehors du mariage et que, par la -suite, il eût ce fils légitimé, l'enfant ne serait pas légitime pour -cela devant Dieu. Je ne cesserais pas, quant à moi, de le tenir pour -bâtard.» - -J'estime que le Diable est au corps de ces ribauds, pour qu'ils aient le -front de vous molester ainsi. Par conséquent, veuillez m'écrire afin -qu'il me soit permis de défendre votre honneur. - -Quel scandale si le docteur Reuchlin apprenait cela de vous que vous -êtes un bâtard! Dites-moi ce que vous êtes. Lui, cependant, ne pourra -prouver quoi que ce soit de façon péremptoire. D'autre part, si vous le -trouvez bon, nous le ferons citer devant la Curie romaine où nous -l'obligerons à se rétracter. Comme les juristes savent embrouiller les -choses en prenant des conclusions, nous pouvons le déclarer irrégulier, -lui donner des épines, un procureur aidant, et, s'il encourt -l'irrégularité, palper ses bénéfices. Il est pourvu d'un canonicat, -ici-même, à Mayence; autre part, il détient une paroisse. - -Ne me tenez pas rigueur si je vous mande les propos que j'ai entendus; -mes intentions, vous n'en doutez pas, sont les meilleures. Et -portez-vous bien dans le Seigneur Dieu, qui garde tous vos chemins. - -_Donné à Mayence._ - - - - -[Illustration: FAC-SIMILE DU MANUSCRIT DE LAURENT TAILHADE.] - - - - -XVII - -MAITRE JOANNES HIPP DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - _Réjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez, ô Juste! Soyez glorifiés, - vous tous, hommes au cœur droit._ - - Psalmiste, XXXI. - - -Mais ne prenez pas d'inquiétude en vous disant: «Que nous veut cet autre -avec son texte?» Vous devez lire joyeusement cette nouvelle qui -désopilera Votre Domination d'une gaieté peu commune. Je vous l'écrirai -en peu de mots. - -Il y avait ici un poète nommé Joannes Esticampianus. Il était assez -renchéri et ne faisait pas grand état des Maîtres ès Arts. Il en fit, -_ex cathedra_, les plus belles gorges chaudes, affirmant qu'ils ne -savent rien, qu'un poète vaut mieux que dix Maîtres, que les poètes, -dans les processions, devraient prendre le pas sur les Maîtres et les -Licenciés. Lui-même lisait Plinius et les autres poètes. Il répétait -aussi que les Maîtres ès Arts n'étaient pas Maîtres dans les sept Arts -libéraux, mais bien dans les sept Péchés capitaux; qu'ils n'avaient pas -de fond, n'ayant aucunement étudié les poètes. Ils ne connaissent que -Petrus Hispanus et sa _Parva logica_. Il avait de nombreux auditeurs et -beaucoup de pensionnaires. Il apprit à ces jeunes gens que thomistes et -scottistes ne valent pas un fétu. Il se répandit en blasphèmes contre le -Docteur Saint. - -Les Maîtres, cependant, expectaient une occasion qui leur permît de se -venger avec le secours de Dieu. Et Dieu voulut, une fois, que ce poète -fît une oraison qui scandalisa son auditoire, Maîtres, Docteurs, -Licenciés et Bacheliers, car il loua sa Faculté en rabaissant la -Théologie sacrée. Et ce fut une grande honte parmi les gros bonnets de -la Faculté. Les Maîtres, les Docteurs se réunirent en conseil. Ils -dirent: «Que faisons-nous? Cet homme fait ici de nombreuses merveilles. -Si nous le renvoyons sans phrases, le monde croira qu'il est plus docte -que nous, à moins que n'arrivent des modernes. Ils se prétendront alors -dans une meilleure voie que les anciens. Notre Université sera -vilipendée et le scandale éclatera.» Maître Andreas Delitsch prit la -parole. C'est d'ailleurs un excellent poète. Il déclara qu'à son avis -Esticampianus occupe dans l'Université l'emploi d'une cinquième roue -dans un char; qu'il importune les autres Facultés, à cause qu'il empêche -les Suppôts d'être qualifiés en elles congrument. Les autres Maîtres de -jurer qu'il en est ainsi et, pour la somme des sommes, ils conclurent à -la relégation ou même au bannissement du poète, quand bien même ils -devraient s'en faire un éternel ennemi. Ils le citèrent devant le -recteur, l'avisèrent de la citation entre les portes de l'église. Il -comparut, ayant un juriste avec soi. Il eut la prétention de défendre sa -cause, accompagné de nombreux compagnons qui prirent son parti. Les -Maîtres leur enjoignirent de lever la séance sous peine de parjure, -puisque, en demeurant, ils témoignaient contre l'Université. Les Maîtres -furent vigoureux dans le combat; ils persévérèrent dans leur constance; -ils firent le serment, au nom de la justice, qu'ils n'épargneraient qui -que ce fût. Quelques juristes et curiales intercédèrent pour -Esticampianus. Et les Maîtres déclarèrent impossible tout accommodement -parce qu'ils ont leurs statuts et que les statuts prescrivaient la -relégation. Chose admirable! le Prince même sollicita pour le poète, ce -qui ne servit à rien. Les Maîtres, en effet, répondirent au Duc: «Il -importe de garder les statuts universitaires à cause que les statuts, -dans l'Université, ont la même utilité que la reliure dans un livre; que -si la reliure vient à manquer, les feuilles tombent çà et là, et que si -les statuts sont méprisés, l'ordre n'existe plus dans l'Université. La -discorde s'établit chez les Suppôts. Le chaos et la confusion ne tardent -guère. Donc, il devait rechercher le bien de l'Université, à l'exemple -de feu son père.» - -Le Prince voulut bien se laisser convaincre. Il déclara ne pouvoir agir -contre l'Université et qu'il est plus expédient de bannir un seul homme -que d'infliger un esclandre à l'Université tout entière. Les Seigneurs -Maîtres furent prodigieusement satisfaits et dirent: «Seigneur Prince, -béni soit Dieu pour cette bonne justice!» Et le Recteur afficha un -mandement aux portes de l'église comme quoi Esticampianus était relégué -pour dix ans. Ses auditeurs ne manquèrent pas de clabauder. Ce furent -des conciliabules sans fin. Ils prétendaient que les Seigneurs du -Conseil avaient fait injure à Esticampianus. Mais les Maîtres -ripostèrent qu'ils ne donneraient pas une obole de sa peau. Quelques-uns -des pensionnaires firent courir le bruit qu'Esticampianus voulait tirer -vengeance de l'affront reçu et qu'il citait l'Université devant la Cour -de Rome. Alors, Maîtres de rire en disant: «Que prétend faire ce -ribaud?» - -Vous saurez qu'à présent la plus grande concorde règne dans -l'Université. Maître Delitsch professe les humanités et aussi Maître de -Rotenburg, auteur d'un livre trois fois aussi gros que Virgilius dans -ses œuvres complètes. Il a mis dans ce livre quantité de bonnes choses, -même pour la défense de la Sainte Mère Église et pour la louange des -Saints. Il y recommande principalement notre Université et la Théologie -sacrée et la Faculté des Arts, improuvant ces poètes gentils et -séculiers. Nos Seigneurs Maîtres disent que les vers du rotenburgeois -valent bien ceux de Virgilius, qu'ils n'ont aucun défaut, parce que leur -auteur sait en perfection l'art des rythmes et des rimes, ayant été, -avant même ses vingt ans, un impeccable métricien. - -C'est pourquoi Nos Seigneurs du Conseil ont permis qu'il expliquât -lui-même, en public, son ouvrage, préférablement à Térentius, à cause -qu'il est plus utile que Térentius, qu'il porte avec soi un -christianisme louable et qu'il ne traite pas, comme Térentius, des -putains et des morions. - -Vous devriez propager cette histoire dans votre Université. Peut-être, -alors, ferait-on à Busch, dans Cologne, ce qu'on vient de faire ici à -Esticampianus. - -Quand me ferez-vous tenir votre pamphlet contre Reuchlin? Vous promettez -beaucoup: rien ne paraît ensuite. - -Dieu vous épargne si vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, car -vous êtes en moi pareil à mon cœur! - -Encore une fois, daignez me l'adresser au plus vite, puisque j'ai -désiré, dans mon désir, manger avec vous cette pâque, en d'autres -termes, lire ce bouquin. - -Écrivez-moi des nouvelles. Composez sur moi une amplification ou -quelques mètres si vous m'en jugez digne. Et portez-vous bien dans -Christus notre Seigneur Dieu, pendant les siècles des siècles. _Amen._ - - - - -XVIII - -MAITRE PIERRE NEGELINUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS - - -Encore que je tremble d'une pareille audace, je mets sous vos yeux un -_dictamen_ de ma composition, à cause que vous êtes profondément artiste -dans l'ordonnance des mètres et des _dictamen_; mais je suis devant vous -pareil à un moutard, et, comme dit Hieremias: _Ah! ah! ah! Maître, je ne -sais parler, car je suis comme un petit enfant!_ Je n'ai pas encore de -bases solides et ne suis entraîné qu'imparfaitement dans la prosodie et -la rhétorique. Cependant, vous m'avez affirmé jadis qu'il convient de -toute façon que j'élabore un poème et que je vous le communique. Vous -plaît-il amender celui-ci et m'en représenter les défauts? Ainsi -j'excogitai naguère: Voici un homme qui est ton précepteur. Il te veut -du bien et tu devrais obéir à ses commandements. Il te saurait aussi -promouvoir en ces choses--bien plus, en toute chose. Tu pourras grandir -comme un homme docte, s'il plaît au Seigneur Dieu, tandis qu'il -t'arrivera du bien dans tes affaires. Car on lit, au premier Livre des -Rois: _Mieux vaut l'obéissance qu'une victime._ C'est pourquoi je vous -mande, ci-inclus, un poème élaboré par moi sur la louange de Saint -Petrus. Un _capellmeister_, bon musicien dans le chant choral et figuré, -a fait composer là-dessus un motet à quatre voix. J'ai mis la plus -stricte diligence à rimer ce poème ainsi qu'il est rimé; les vers en -sonnent mieux, car j'ai pris pour type les _Compilations_ d'Alexander. -Mais j'ignore si j'ai fait des fautes. Vous seriez on ne peut plus -obligeant de le scander comme il faut d'après les lois de la métrique: - - _Le carme nouveau de Maître Petrus Negelinus, sur la louange de Saint - Petrus commence:_ - - Parce que le Seigneur vous doint, avec ces clefs, - Le pouvoir le plus grand qu'accompagne une grâce particulière - Sur tous les Saints parce que vous êtes privément choisi, - Ce que vous déliez, reste délié sur Terre et dans le Cieux. - Et tout ce que vous liez, ici-bas, reste lié au plus haut des Cieux. - C'est pourquoi nous t'implorons et dévotement te supplions, - Afin que tu dises une prière pour nos péchés et pour la gloire de - l'Université. - -On dit que le docteur Reuchlin, qui se fait appeler en hébreu Joannes -_Capnion_[5], obtint à Spire un mandement favorable à ses écrits. -Cependant nos Maîtres des Prêcheurs affirment que cela n'a rien qui les -chagrine, à cause que cet Évêque ne possède aucune lueur de la Théologie -sacrée. Notre Maître Hoogstraten réside près de la Cour de Rome. Il est -bien vu du Chef apostolique. Il a de grandes ressources en pécune et -autrement. Je donnerais bien quatre _groschen_ pour connaître la vérité. -Daignez m'écrire. Saint Dieu! comment se fait-il que vous ne m'écriviez -pas, une seule fois, une petite lettre? cependant je ne me tiens pas -d'aise lorsque vous m'écrivez. Portez-vous bien. Qu'il vous plaise -saluer de ma part notre Maître Valentinus de Geltersheym, notre Maître -Arnoldus de Tongres, au collège Laurentius, et notre Maître Remigius, et -notre Maître Rutgerus Licencié, au collège de Mons,--sous peu de temps, -_Magister Nostrandus_,--Dom Johannes Pffefferkorn, homme plein de zèle, -et tous autres bien qualifiés, soit en Art soit en Théologie. Encore une -fois, portez-vous bien au nom du Seigneur. - - [5] Du grec: Καπνος. Plus tard, Jacques Stuart devait appeler - _Misocapnie_ son ravaudage contre les fumeurs. - -_Donné à Trèves._ - - - - -XIX - -STEPHANUS CALVASTER, BACHELIER, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Salut avec humilité pour Votre Grandeur, vénérable Dom Maître. Vint ici -un compagnon apportant certains vers qu'il disait de votre façon et -propagés par vous dans Cologne. Alors, un poète qui jouit ici d'un grand -renom, mais n'est pas fort chrétien, en prit connaissance, puis déclara -qu'ils ne sont pas bons et qu'ils fourmillent de balourdises. Je lui -répondis: «Si maître Ortuinus les a composés, ils sont exempts de -défauts. Cela est bien certain.» J'ai voulu mettre en gage ma tunique -pour démontrer que ces rythmes, s'ils avaient la moindre tache, ne -pouvaient être sortis de vous, mais que, si vous en êtes l'auteur, c'est -qu'ils n'ont pas la moindre tache. Au surplus, les voici. A vous de -trancher la question, sur quoi veuillez m'écrire un peu. Ce poème fut -instrumenté pour les obsèques de notre Maître Sotphi, au collège de -Kneck, qui jadis élucubra une glose notable et maintenant, ô douleur! -est trépassé. Qu'il repose en paix! - - -_Et c'est à présent que débute le poème:_ - - Ici mourut un Suppôt très solennel, - Né, par le Saint-Esprit, à l'Université - Dont il fut recteur, au collège de Kneck, - _Do macht er die copulat von kot zu dreck_! - O s'il avait pu vivre plus longtemps - Et derechef écrire des gloses notables, - Comme il eût adjuvé cette Université! - Comme il eût appris aux scholars une bonne latinité! - Mais, à présent qu'il est défunt - Et qu'il n'a pas assez exprimé le suc d'Alexander, - L'Université pleure son membre, - Comme une lanterne ou un candélabre - Qui, au large et au loin, resplendit - Par la doctrine qui fluait de sa personne! - Nul n'écrivit si bien les Constructions. - Et il confondait ces poètes dérisoires - Qui n'enseignent pas bien la Grammaire - Par la Logique, science des sciences, - Et qui ne sont pas illuminés dans la Foi. - C'est pourquoi ils sont aliénés de la Sainte Église. - Et s'ils ne veulent pas opiner droit, - Il faut qu'ils soient brûlés par Hoogstraten, - Qui déjà cita Joannes Reuchlin à comparaître - Et l'a traité admirablement devant le tribunal. - Mais toi, écoute, Dieu omnipotent, - Ce dont je t'obsècre, à genoux et tout en pleurs! - Donne à l'universitaire mort ta faveur sempiternelle - Et dépêche les poètes en Enfer. - -Ceci me paraît un très beau poème, mais je ne sais comment il faut -scander, parce que c'est un genre à part et que je scande exclusivement -les hexamètres. Vous ne devez pas tolérer que quelqu'un se permette de -reprendre vos rythmes. Par ainsi, écrivez-moi. Je prétends vous défendre -jusqu'au duel exclusivement et portez-vous bien. - -_De Munster en Westphalie._ - - - - -XX - -JOANNES LUCIBULARIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Salutations que nul ne peut compter! Vénérable Dom Maître, vous m'avez -promis autrefois de me prêter assistance autant que besoin serait et de -me promouvoir avant tous les autres. Vous avez ajouté qu'il me fallait -hardiment avoir recours à vous et qu'alors vous me suppéditeriez comme -un frère, car vous n'entendiez pas m'abandonner dans mes angoisses. Je -vous implore donc, et pour l'amour de Dieu, parce que la chose est -grandement nécessaire. Daignez subvenir à mes besoins, puisque cela est -en vos pouvoirs. Le Recteur ici a congédié un collaborateur; il en veut -prendre un autre. Qu'il vous plaise donc écrire pour moi une lettre de -recommandation afin qu'il acquiesce et vienne à m'accepter. Je n'ai plus -le sou, car j'ai tout dépendu pour acheter des livres et des bottes. -Vous connaissez bien ma suffisance, par la gloire de Dieu! puisque -j'étais en seconde quand vous professiez à Deventer. Ensuite je suis -resté un an à Cologne pour me préparer au degré de Bachelier, où j'eusse -été promu vers la Saint-Michaël, si j'avais eu de l'argent. Je sais -résumer pour les élèves l'_Exercice des enfants_ ou l'_Œuvre mineure_ en -la seconde partie. Je sais encore: l'art de scander, tel que vous me -l'enseignâtes, Petrus Hispanus dans tous ses traités, enfin, quelque peu -de philosophie naturelle. De plus, je suis chantre. Je sais la musique -chorale et figurée. Avec cela j'ai une voix de basse; je peux chanter -une note au-dessous de la gamme. Je ne vous écris pas ces choses par -jactance. Excusez-moi donc. Je vous recommande à l'Omnipotent. -Portez-vous bien. - -_De Zwoll._ - - - - -XXI - -MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS - - -Comme vous m'avez écrit dernièrement au sujet de votre petite femme, que -vous la chérissez d'un intime cœur et qu'elle vous reluque pareillement, -qu'elle vous offre des bouquets, des mouchoirs, des ceintures et autres -menus suffrages, qu'elle ne vous demande aucune paraguante à la manière -des putains, que vous la besognez quand le mari est en course, de quoi -il est fort aise; comme vous m'avez dit que, naguère, en une seule -visite, vous l'avez copulée trois fois et l'une d'elles en vous tenant -debout derrière la porte d'entrée, après avoir chanté: _Ouvrez, princes, -ouvrez vos portes!_ que son cocu survenant vous avez par le jardin pris -la poudre d'escampette, je veux à mon tour vous narrer comment je me -conduis avec mon tendron. - -C'est une femme excellente et riche. Fort à propos je suis entré dans -ses bonnes grâces parce qu'un certain jouvenceau, propriétaire bien noté -du Pape, m'a fait avancer. Conséquemment, je me suis mis à l'aimer sans -réserve, au point de ne savoir que faire, le jour, et de ne pas dormir, -la nuit. L'autre minuit, dans mon premier somme, je hurlais sous les -courtines: «Dorothea! Dorothea! Dorothea!» d'une telle véhémence, que -mes compagnons, internes au collège, entendirent mes hennissements, -prirent peur, se levèrent et: «Dom Maître, dirent-ils, que voulez-vous? -Pourquoi ces cris? Si vous désirez vous confesser, nous allons -sur-le-champ vous quérir un prêtre.» Ils me croyaient à l'article de la -mort et pensaient que j'invoquais Sainte Dorothea, pêle-mêle avec -d'autres Bienheureux. Cela me fit rougir en cramoisi. Mais, quand -j'arrivai chez ma petite femme, je fus tellement perturbé que je n'osai -lever les yeux sur elle; de nouveau je piquai mon soleil. Mais elle me -dit: «Ah! Dom Maître, pourquoi êtes-vous, aujourd'hui, vérécundieux?» Et -elle m'en demanda plusieurs fois la cause, voulant savoir par elle-même, -décidée à ne me congédier qu'après que je m'en serais ouvert. Elle -ajouta qu'elle ne se mettrait point en colère alors même que je lui -dirais la plus grosse cochonnerie. Alors me vint l'audace et je lui -révélai mes secrets. Cela, parce que vous m'avez dit, autrefois, quand -vous lisiez Ovidius, _De l'Art d'aimer_, que les amants doivent être -fort intrépides, tels des guerriers, ou bien qu'il n'y a rien de fait. -Et je lui dis: «Maîtresse révérende, épargnez-moi, pour Dieu et pour -tout votre honneur. J'arde comme un cerf quand je vous vois. Je vous ai -choisie parmi les filles des hommes parce que vous êtes belle entre les -femmes et que nulle tache n'est en vous, parce que, très spécieuse et -charmante, à ce point qu'on n'en voit dans le monde aucune autre -pareille.» Elle sourit alors et me répondit: «Par les Dieux! vous savez -discourir galamment si je voulais vous croire.» - -Depuis, j'allai souvent la voir chez elle et nous bûmes chopine de grand -cœur. Quand elle vient à l'église, je me campe de telle sorte que je la -puisse voir; elle me regarde comme si elle me voulait transverbérer de -ses œillades. - -Dernièrement, je la suppliai avec force de m'accorder l'amoureux déduit. -Elle de s'écrier que je ne l'aimais point. Je lui jurai que je l'aimais -autant que ma propre mère et que j'étais prêt à tout pour son service, -quand il m'en coûterait la vie. - -Alors, elle me répondit, cette exquise petite femme: «Je verrai bien -s'il en est ainsi.» Elle traça une croix sur sa porte avec du blanc -d'Espagne: «Si vous me chérissez, dit-elle, vous viendrez le soir, quand -la nuit est close, baiser pour l'amour de moi cette croix que voici.» - -Je m'en acquittai pendant plusieurs jours. Alors, vint un drôle qui -embrena cette croix, si bien qu'à la baiser dans l'obscurité, je me -barbouillai de merde la face, les dents et le nez. J'entrai dans une -furieuse colère contre la donzelle. Mais elle fit serment, par le Saint -des Saints, qu'elle n'était pour rien dans la chose, ce dont je ne doute -point, car elle est, maugrebleu! fort honnête par ailleurs. Je soupçonne -un compagnon d'être l'auteur de cette porcherie, et, si je peux l'en -convaincre, ne doutez pas que je lui donne toute la rétribution à quoi -il peut prétendre. - -Quant à la garce, elle a des gestes plus aimables que par le passé; -j'espère avant peu monter sur elle. Dernièrement, quelqu'un lui confia -que je suis poète, si bien qu'elle me provoqua: «J'ai ouï dire que vous -êtes bon poète; vous devriez, pour être gentil, composer, une fois, des -vers en mon honneur.» Je fis la pièce demandée et, le soir, je la -chantai sur la place pour la lui faire entendre. Ensuite je la traduisis -en allemand. La voici: - - O féconde Vénus, de l'amour inventrice et dominatrice, - Pourquoi ton fils m'est-il ennemi? - O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aimée, - Fais-moi la chose même que je veux faire à toi! - Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville, - Tu splendis comme une étoile et souris comme une fleur. - -Elle me dit qu'elle prétendait garder cela toute sa vie en dilection de -moi. Vous plaise me donner conseil touchant la manière dont je me dois -comporter et sur ce qu'il me faut faire pour en être aimé. Excusez-moi -si je suis à tel point débraillé dans une épistole à Votre Seigneurie, à -cause que j'ai accoutumé d'en user familièrement avec mes amis. -Portez-vous bien au nom du Benedict. - -_De Leipzig._ - - - - -XXII - -GERHARDUS SCHIRRUGLIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Je vous dis un salut panaché pour la gloire de Notre-Seigneur qui -ressuscita d'entre les morts et qui domine à présent au plus haut des -cieux. Honorable personne, je vous notifie que je ne réside pas ici très -volontiers, que j'ai gros cœur de ne résider point à Cologne près de -vous, où j'eusse profité davantage; car vous eussiez pu me rendre bon -logicien et même un peu poète. A Cologne, les hommes sont dévots. Ils -hantent complaisamment les églises, vont le dimanche au sermon. Ils -n'ont pas autant de superbe comme on en voit ici. - -Les Suppôts ne font pas la révérence aux Maîtres. Les Maîtres se -contrefichent des Suppôts, les laissent vaguer où bon leur semble. Ils -ne portent pas de capuces. Quand ils déambulent par les tavernes, ils -jurent vainement le nom de Dieu. Ils blasphèment et multiplient les -scandales. Ainsi, dernièrement, l'un d'entre eux s'écria qu'il ne -pouvait croire que la robe du Seigneur, à Trèves, fût vraiment la robe -du Seigneur, que c'est une antique et pouilleuse friperie. Il ne croit -pas davantage que l'on possède encore les cheveux de la béate Vierge. Un -autre avança que les trois Rois de Cologne furent apparemment trois -gourgauds de Westphalie, que le glaive et le bouclier de Saint Michaël -n'ont jamais appartenu à Saint Michaël. Bien plus, il ajouta qu'il -dépose sa merde contre les indulgences des Frères Prêcheurs, lesquels -sont de piètres saltimbanques dont les boniments trigaudent fumelles et -pétrousquins. Je me suis écrié: «Au feu, au feu, l'hérétique!» et lui de -se rigoler. Mais moi: «Tu devrais, ribaud, garder ces choses pour notre -maître Hoogstraten de Cologne, qui est Inquisiteur de la dépravation -hérétique.» Il répondit: «Hoogstraten est une maudite et venimeuse bête; -Joannes Reuchlin, un homme probe, vos théologiens, des démons. Ils ont -mal jugé quand ils condamnèrent aux flammes son livre intitulé _Speculum -oculare_.» A quoi je répliquai: «Ne dis pas cela, viédaze! Il est écrit -dans l'Ecclésiaste, VIII: _Ne juge point contre le juge, parce qu'il -juge d'après l'équité._ Considère que l'Université de Paris, où sont des -théologiens profondissimes et pleins de zèle qui ne peuvent errer, a -statué comme les Pères de Cologne: pourquoi t'insurger contre l'Église -tout entière?» A quoi il répondit que les Parisiens sont des juges très -iniques, soudoyés par les Frères Prêcheurs dont ils reçurent de l'argent -que leur apporta (le gredin ment à souhait!) Dom Théodoricus de Gand, -homme zélé, très savant théologien et légat de l'Université de Cologne. -En outre, il ajouta que cette Église n'est point l'Église de Dieu, mais -celle que désigne le _Psalmiste_: _Je hais l'Église de malignité; je ne -m'assoierai pas avec les impies._ Il inculpa nos Maîtres de Paris dans -tous leurs actes, affirmant que l'Université de Paris est la mère de -toute sottise qui, prenant de là son origine, s'est répandue ensuite par -l'Allemagne et l'Italie; que cette école de toute part sème la vanité de -la superstition; que la plupart du temps ceux qui étudient à Paris ont -de mauvaises têtes et sont à demi fous. - -Il affirma que le _Talmud_ n'est pas condamné par l'Église. - -Alors, notre Maître Petrus Meyer, curé de Francfort, qui se trouvait là: -«Je prétends vous faire connaître que ce compagnon n'est pas bon -chrétien, qu'il ne pense pas correctement avec l'Église. Sainte Maria! -vous autres, compagnons, vous osez discourir sur la Théologie encore que -vous n'entendiez goutte à ce bel art. Reuchlin même ignore où se trouve -le texte disant que le _Talmud_ est prohibé.» - -Le compagnon alors s'enquit du texte et de l'ouvrage. A quoi notre -Maître Petrus répondit que la chose se peut lire dans le _Fortalitium -fidei_. Ce polisson répondit que le _Fortalitium_ est un livre -cagatorial, sans aucune valeur, et qu'on ne le saurait alléguer à moins -d'être idiot ou fol par la tête. Moi, je fus atterré. Notre Maître -Petrus Meyer entra dans une véhémente colère, au point que ses mains -tremblaient. Je craignais qu'il ne fît à son adversaire un mauvais -parti. Je le calmai: «Seigneur très illustre, soyez patient, à cause que -_l'homme patient est dirigé par une haute Sagesse_ (_Proverbes_, XIII). -Épargnez celui-ci qui périra comme une poussière à la face du vent. Il -parle beaucoup mais ne sait rien. Et, comme il est écrit dans -l'_Ecclésiaste_: _Le fou prodigue les paroles_, tout juste à la manière -d'icettuy.» - -Alors, ô honte! voici que le compagnon se met à déblatérer contre -l'Obédience des Prêcheurs, que les Frères ont commis à Berne des -atrocités--ce que je ne croirai de ma vie--et qu'ils ont été brûlés; -qu'un jour, ils ont mêlé du poison au Sacrement eucharistique; par ce -moyen, ils ont occis un empereur. Il ajouta qu'il convînt de disperser -l'Ordre, faute de quoi il y aurait d'énormes scandales pour la Foi, car -les Prêcheurs sont le réceptacle de toute méchanceté, et là-dessus des -propos sans fin. - -Vous devez comprendre sans peine mon désir de réintégrer Cologne. Que -faire avec de tels maudits? Vienne la mort sur eux! _Qu'ils descendent -vivants au plus noir des enfers_, comme dit le Psalmiste, car ce sont -les fils du Malin. - -Si cela vous paraît bon, je compte d'abord acquérir mon grade. Si non, -je partirai sur-le-champ. Veuillez, par la première poste, m'aviser de -votre sentiment. J'y conformerai ma conduite. En même temps, je vous -recommande au Seigneur Dieu. - -_De Mayence._ - - - - -XXIII - -JOANNES VICKELPHIUS, HUMBLE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE SACRÉE, DONNE LE -BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, POÈTE, THÉOLOGIEN, ETC. - - -Puisque vous fûtes jadis mon disciple à Deventer, disciple que j'aimais -par-dessus tous les autres écoliers, tant pour votre bon esprit que pour -l'imperturbable docilité de votre jeunesse, je veux encore vous assister -de mes avis toutes fois et quantes l'occasion s'en présentera. Mais il -faut que vous preniez la chose en bonne part. Ce Dieu qui scrute les -poitrines sait que je vous parle en toute dilection, pour le rachat de -votre âme. - -Des gens de Cologne sont venus ici, prétendant que vous avez, à Cologne, -une femelle; que vous êtes communément, elle auprès de vous, et vous -auprès d'elle. Ils certifient que vous égayez son bas-ventre. Grandes -furent ma douleur et mon épouvante lorsque j'appris cela. N'est-ce pas -un scandale horrible si ces gens ont dit vrai? Comment! vous, diplômé, -vous qui monterez, avec le temps, aux faîtes les plus sublimes, -c'est-à-dire aux grades en Théologie sacrée, on peut sur votre compte -propager de tels bruits? Cela donne aux cadets le mauvais exemple; cela -pousse les jeunes hommes à la perversité. - -Cependant vous avez bien lu dans l'Ecclésiaste: _Beaucoup par le visage -de la femme périront; en elle arde la concupiscence comme la flamme d'un -brasier._ Vous avez lu encore au même endroit: _Ne porte pas tes yeux -sur la femme atournée, évite les charmes fallacieux de l'étrangère. -Garde-toi de circonspecter une vierge, de crainte que sa beauté ne te -mène à des esclandres sans honneur._ Vous savez que la fornication est -le plus grave des péchés. Avec cela, j'apprends que votre concubine est -en puissance de mari. Une femme légitime! Pour Dieu, ne la gardez pas un -instant de plus! Songez à votre bon renom. Quel éclat, si l'on pouvait -dire qu'un théologien pratique l'adultère! A part cela, vous avez une -assez bonne réputation; tout le monde assure que vous êtes fort estimé, -de quoi je ne doute pas. - -Il serait bon que vous fissiez, chaque jour, une dévote recordation du -Chemin de la Croix--préservatif souverain contre les embûches de -l'Ennemi, contre l'aiguillon de la chair--et que vous demandassiez dans -chacune de vos patenôtres que vous garde le Très-Haut des cogitations -luxurieuses. - -Je crains que vous n'ayez lu ces obscénités dans les auteurs profanes et -que leur fréquentation ne vous ait corrompu. Je voudrais que vous -donnassiez congé à ces poètes, sachant que Saint Hieronymus fut par un -ange houspillé pour avoir consulté leurs ouvrages. A Deventer, je vous -ai dit souvent qu'il ne fallait devenir ni poète ni juriste, que ces -gens-là sont mal affectionnés dans la Foi et qu'ils ont presque tous des -penchants obscènes quant aux mœurs. C'est d'eux que le Psalmiste a dit: -_Vous haïrez tous les hommes qui observent des choses vaines avec -superfluité._ - -Je veux encore vous entretenir d'un autre objet. On dit que vous avez -écrit contre Jean Reuchlin pour la cause de la Foi. C'est fort bien. -Vous avez raison de tirer profit du talent que Dieu vous a donné. Mais -on dit aussi que Johannes Pffefferkorn, dont vous avez pris la défense, -est un méchant bougre, qu'il ne s'est pas fait chrétien par amour de la -Foi, mais à cause que les Juifs le voulaient mener au gibet, rapport à -ses canailleries. C'est un voleur, un traître. On l'a baptisé malgré -cela. Tout le monde assure qu'il est au fond mauvais catholique et qu'il -ne se maintiendra pas dans la Foi. Voyez donc ce qu'il vous reste à -faire. On a déjà brûlé un Juif de Halles, qui avait reçu le baptême et -qui s'appelait de même Johannes Pffefferkorn. Il avait fait les cent -coups. Je crains que, si l'autre se comporte de façon identique, vous -n'éprouviez du désagrément. Cela posé, vous n'en devez pas moins -défendre la Théologie et prendre en bonne part les conseils que je vous -donne fraternellement. Portez-vous bien dans la prospérité. - -_Donné à Magdebourg._ - - - - -XXIV - -PAULUS DAUBENGIGELIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Si je fus un menteur, comme vous me le reprochâtes naguère, en toujours -promettant de vous écrire et ne vous écrivant jamais, j'entends vous -prouver, ce jourd'hui, que je suis de parole. Un homme d'âge, un homme -de bien ne promet que ce qu'il veut tenir. Ce serait de ma part une -inconséquence grande que de n'observer point ma promesse et d'être -fallacieux. A cet exemple, vous faut m'écrire. Ainsi nous pourrons -souvent nous envoyer à tour de rôle ou nous adresser des mandements. - -Sachez d'abord que le docteur Reuchlin s'est permis d'éditer un libelle -plein de scandale et d'impudeur où vous êtes couramment traité de -«bourrique». Cela est intitulé _Defensio_. J'ai ressenti une grande -confusion en lisant ce pamphlet, encore que je ne sois pas allé jusqu'au -bout, car je l'ai envoyé contre le mur dès que j'ai vu à quel point il -est malévole pour les artistes et les théologiens. Vous en prendrez -connaissance pour peu que cela vous plaise, car je vous le fais tenir. -Il me semble, quant à moi, que l'auteur, avec son pamphlet, devrait être -condamné au feu; car il est intolérable et hautement scandaleux qu'un -homme puisse écrire impunément des livres de ce genre. Je fus -dernièrement à la montre aux chevaux, à cause que je voulais faire -emplette d'un bidet pour cheminer jusqu'à Vienne. C'est alors que j'ai -vu le livre de Reuchlin mis en vente. Immédiatement, je m'avisai qu'il -était indispensable de vous donner connaissance du bouquin afin que vous -puissiez rédarguer sa perversité. Je voudrais autant que possible vous -faire de plus grands services. Croyez que je n'hésiterais pas, car vous -avez en moi un humble valet ainsi qu'un partisan chaleureux. - -Sachez que j'ai encore mal aux yeux. Mais une manière d'alchimiste est -ici venu qui dit qu'il sait médicamenter les yeux quand même on lui -donnerait, pour le guérir de cette infirmité, un homme absolument -aveugle. Il a d'ailleurs une expérience peu commune, ayant pérégriné à -travers l'Italie et la France et de nombreux pays. Or, vous le savez, -tout alchimiste est maître mire ou savonnier, encore que le nôtre fût -passablement désargenté. - -Vous me demandez comment, par ailleurs, se comportent mes affaires. -Mille grâces de vouloir bien vous enquérir de cela. Sachez donc que je -me porte bien, par la volonté de Dieu. J'ai pressé beaucoup de raisin -pendant le vendémiaire et j'ai de froment une bonne suffisance. - -Pour ce qui est des nouvelles, sachez encore que le Sérénissime Dom -Empereur envoie un grand peuple en Lombardie contre les Vénitiens et les -veut châtier de leur superbe. J'en ai bien vu deux mille, avec six -drapeaux. Une moitié portait des lances, l'autre des mousquets et des -bombardes. Ils étaient d'aspect très horrifique et traînaient des bottes -déchirées. Ils ont fait de grands dégâts chez les campagnards et les -vilains--tant que nos hommes criaient qu'ils voudraient les savoir tous -morts jusqu'au dernier. Mais moi je souhaite que l'armée nous soit -rendue en bon état. - -Envoyez-moi par cet ordinaire les _Formalitates_ et les _Distinctiones_ -de Scott que mit en ordre Brulifer et aussi le _Clipeus thomistarum_ -imprimé chez les Aldes, si vous pouvez mettre la main dessus. Je -voudrais bien avoir aussi le _Modus metrificandi_ composé par vous. -Achetez-moi Boetius dans toutes ses œuvres, et surtout la _Disciplina -scholarum_ et le _De consolatione philosophica_ portant les gloses du -Docteur Saint. En même temps, portez-vous bien et me gardez en bon -vouloir. - -_D'Augsbourg._ - - - - -XXV - -MAITRE PHILIPPUS SCULPTOR DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Comme je vous l'ai marqué bien souvent, je suis molesté de voir que -cette ribaudaille (j'entends la Faculté des poètes) devient commune et -s'accroît par toutes les provinces et régions. De mon temps, on ne -connaissait qu'un poète. Il se nommait Samuel. A présent, ils sont vingt -au moins, rien que dans cette ville, et nous mécanisent à l'envi, nous -autres qui tenons pour les anciens. - -Dernièrement, j'ai donné une forte remontrance à l'un de ces -blancs-becs. Il prétendait que le mot «écolier» ne signifie aucunement -une personne qui va pour apprendre à l'école. Je lui ai dit: «Bourrique, -voudrais-tu par hasard corriger le Docteur Saint qui donne cette -définition?» - -Depuis, il a écrit une invective contre moi dans laquelle entrent -plusieurs diffamations. Il me reproche de n'être point habile -grammairien, à cause que je n'aurais pas élucidé comme il faut certains -vocables dans mes commentaires sur la première partie d'Alexander et le -livre _De modis significandi_. - -Je veux expressément vous communiquer les termes susdits que j'ai, comme -vous le verrez, interprétés de la façon la plus correcte, d'après les -vocabulaires: je peux alléguer d'ailleurs force autorités décisives et -même des théologiens. - -J'ai affirmé d'abord: _Seria_ veut quelquefois dire «marmite»; le mot -vient alors de _Syria_ parce que, dans cette province, on fabriqua le -premier pot-au-feu; il peut venir encore de _Serius_, utile ou sérieux, -de _Seriè_, en bon ordre. De même, sont nommés «patriciens» les pères -des Sénateurs. _Item_, _currus_ «char» vient de _currere_ «courir» parce -que, grâce à lui, ce qui est dedans court au dehors. De même: _jus, -juris_ signifie «justice», mais _jus, jutis_ veut dire «jus». D'où le -vers: - - _Jus, jutis_, je le bois; _jus, juris_, je l'aboie (au tribunal). - -_Item_, _lucar_, le prix qu'on retire d'un _lucus_ ou «foret»; _item_, -_mantellus_, «manteau», d'où le diminutif _manticulus_. _Mœchanicus_ -veut dire «adultère»; c'est pourquoi on distingue les Arts Mécaniques -des Arts Libéraux qui seuls méritent le nom d'Arts. _Item_, _mensorium_ -est «tout ce qui se rattache à la mense». _Item_, _polyhistor_ est -«celui qui sait plusieurs histoires», de là vient _polyhistoria_, soit -«recueil d'histoires». Cela doit s'entendre d'un mot qui a plusieurs -sens. - -Ces explications, et d'autres semblables, ne sont pas bonnes, à ce qu'il -dit. Il m'a couvert de confusion devant mon auditoire. Alors, je l'ai -pris de haut, lui disant que, pour le salut éternel, on n'a pas besoin -d'autre chose que d'être simple grammairien et de savoir exprimer les -concepts de l'esprit. «Vous n'êtes grammairien ni simple ni double, -a-t-il répondu, et vous ne savez les éléments de quoi que ce soit.» - -Cela m'a fait grand plaisir parce que je le peux citer maintenant, grâce -au privilège de l'Université de Vienne où il faudra qu'il me réponde, -parce que c'est là que je fus promu, par la grâce de Dieu, à la dignité -de Maître. Si je fus déclaré suffisant par toute l'Université, je le -serai bien davantage au regard d'un seul poète, qui n'est rien comparé à -l'Université. Croyez-moi, je ne donnerai pas le compliment pour une -vingtaine de florins. - -On dit ici que tous les poètes veulent manifester avec le docteur -Reuchlin contre les théologiens. L'un d'eux a même composé un pasquil -qu'on dénomme: _Capnionis triumphus_[6], qui renferme plusieurs mauvais -propos, même sur votre compte. Plût à Dieu que tous les poètes fussent -au pays où l'on récolte le poivre! Ils nous donneraient la paix. Il est -à craindre sans cela que la Faculté des arts ne tombe par le fait de ces -poètes. Ils racontent que nos Maîtres ès arts captent les jouvenceaux en -acceptant de l'argent et leur donnent leurs grades, maîtrise ou -baccalauréat, même quand ils ne savent rien. Ils ont déjà obtenu ce -résultat que les étudiants ne veulent plus se promouvoir dans les Arts; -mais tous prétendent à la qualité de poète. J'ai un petit ami qui est un -bon garçon, de l'esprit le meilleur. Ses parents l'ont envoyé à -Ingolstadt. Je lui ai donné des lettres d'introduction pour un certain -Maître bien qualifié dans les Arts, qui prépare son doctorat -théologique. Et voici que mon jeune homme a quitté ce Maître pour aller -au poète Philomusus et pour en suivre les leçons. J'ai compassion du -godelureau, comme il est écrit dans les _Proverbes_, XIX: _Celui-là -prête au Seigneur avec usure qui prend pitié des malheureux._ Si mon -petit ami était resté près du Maître à qui je l'avais envoyé, il serait -à présent Bachelier. Mais il n'est rien. A se comporter comme il fait, -il ne sera oncques davantage, quand bien même il étudierait pendant dix -ans le métier de poète. - - [6] _Johannis Reuchlin viri clarissimi _Encomium_; triumphanti illi ex - devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et - fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum._ - - (Bibliothèque Mazarine, 18-766.) - -Je n'ignore pas que vous endurez aussi quantité de vexations que vous -suscitent les poètes séculiers. Combien que vous soyez vous-même un -poète, vous n'êtes pas de leur espèce, mais vous tenez pour l'Église. -Avec cela, vous êtes bien fondé en Théologie, et, quand vous copulez des -vers, ce n'est pas sur des babioles, mais sur la _Couronne des Saints_. -Je voudrais bien savoir où en est votre affaire avec le docteur -Reuchlin. Si je puis en cela être utile à vous, signifiez-le-moi, je -vous prie, et m'écrivez par la même occasion sur tous autres sujets. -Portez-vous bien. - - - - -XXVI - -ANTONIUS RUBENSTADIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS DONNE AFFECTUEUSEMENT LE -SALUT D'UNE AMITIÉ CORDIALE. - - -Vénérable Dom Maître, sachez que, pour l'instant, je n'ai pas le loisir -de vous écrire autre chose que de l'indispensable. Néanmoins, veuillez -répondre à la question que je vous pose ainsi: «Un Docteur en Droit -est-il tenu à faire la révérence à un notre Maître quand il n'est pas -vêtu de son habit?» L'habit magistral est, vous ne l'ignorez pas, un -grand capuce avec un lyripipion. Nous avons ici un Docteur promu dans -l'un et l'autre Droit. Il est en bisbille avec notre Maître, le curé -Petrus Meyer. Dernièrement, ils se trouvèrent nez à nez dans la rue, -mais comme notre Maître Petrus n'avait pas son habit, le juriste en -question garda sa révérence. Depuis, on a dit qu'il avait tort, parce -qu'il devait, quand même l'autre serait son ennemi, lui faire la -révérence pour l'honneur de la Théologie sacrée; parce que l'on doit -être l'adversaire de l'homme et non de la science, parce que les Maîtres -occupent la place des Apôtres, desquels fut écrit: _Comme ils sont beaux -les pieds de ceux qui évangélisent le bien et qui prêchent la paix!_ -Conséquemment, si leurs pieds sont beaux, combien plus leurs têtes et -leurs mains doivent être belles! C'est justice que tout homme et les -Princes eux-mêmes doivent honneur et déférence aux théologiens nos -Maîtres. Alors, ce juriste répondit. Contradictoirement, il allégua ses -lois et plusieurs textes, parce qu'il est écrit: _Tel je te vois, tel je -t'estime._ Nul n'est tenu de faire la révérence à qui ne porte point le -harnais de son état, quand bien même il serait prince. Quand un -ecclésiastique est pris sur le fait dans un acte indécent, ne portant -pas l'habit sacerdotal mais un costume séculier, tout juge séculier peut -se comporter avec lui comme avec un homme du siècle et le traiter de -même, prononcer contre lui des peines corporelles nonobstant les -privilèges des clercs. Tels sont les arguments de ce juriste. Faites-moi -connaître là-dessus votre pensée. Dans le cas où vous n'auriez pas -d'opinion personnelle, consultez, je vous prie, les casuistes et les -prudents qui sont à Cologne afin que je sache la vérité, parce que Dieu -est vérité, et que celui-là aime Dieu qui aime la vérité. De même, -faites-moi savoir comment vont les choses dans votre action contre le -docteur Reuchlin. J'entends qu'il est fort appauvri par les dépenses -qu'il a dû faire et cela me plaît fort, espérant que les théologiens -emporteront la victoire et vous aussi. Portez-vous bien, au nom du -Seigneur. - -_Donné à Francfort._ - - - - -XXVII - -JOHANNES STABLERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS - - -Comme vous avez toujours désiré que je vous apprenne du nouveau, le -temps est venu où je peux et dois vous faire part de mes nouvelles, -encore que je m'attriste qu'elles ne soient pas meilleures. - -Sachez donc que les Frères Prêcheurs eurent ici des indulgences et -pardons (obtenus à grands frais de la Curie romaine), avec quoi ils -amassèrent pas mal d'argent. La collecte achevée, un larron, nuitamment, -se coula dans l'église et déroba plus de trois cents florins dont il fit -ses orges. Les Frères, qui sont zélés et pleins de dévouement pour la -Foi chrétienne, en furent au désespoir et se plaignirent du voleur. Les -bourgeois ont fait perquisitionner partout, mais sans trouver personne. -Le bandit s'en est allé avec l'argent. C'est une grande scélératesse que -d'avoir ainsi traité les indulgences papales et dans un lieu consacré. -Ce forfait emporte l'excommunication, en quelque pays que soit l'auteur. -Les gens, absous en mettant leur pécune dans le tronc emporté, ne -cuident pas que l'absolution ait encore sa valeur. Mais ils se trompent. -Ils ne sont pas moins absous que si les Prêcheurs avaient en mains leurs -écus. - -Vous saurez aussi que les partisans du docteur Reuchlin font courir -toutes sortes de ragots. Ils affirment que les Prêcheurs n'avaient -obtenu de Rome ces pardons que pour, avec les bénéfices, tarabuster leur -grand homme et lui susciter des tribulations sous prétexte de la Foi. -Ils disent encore que les gens, quel que soit leur état, misérable ou -puissant, clérical ou mondain, ne devraient pas lâcher un sou. - -J'ai dernièrement assisté dans Mayence à un festival donné par nos -Maîtres contre Reuchlin. Nous eûmes pour conférencier un Prêcheur -éminent, promu à la Maîtrise par l'Université d'Heidelberg. Il se nomme -Bartholomeus Zehender, en latin _Decimarius_. Il publia du haut de la -chaire que tous les hommes devaient se réunir le jour suivant pour -assister au brûlement du _Speculum oculare_, car il ne pensait pas que -le docteur Reuchlin fût en état d'imaginer une fallace pour empêcher -l'exécution. Alors, un compagnon qui se trouvait présent et que l'on dit -poète, fit le tour de la ville en colportant de mauvais discours et des -bruits péjoratifs à l'encontre de notre susdit Maître. Quand il passait -dans son chemin, il regardait le saint homme d'un œil dracontique et -venimeux. - -Il osa dire publiquement: «Ce prédicateur est indigne de s'asseoir à la -table où prennent place les gens de bien: je peux établir que c'est un -jeanfoutre et un poltron, qu'il a dans votre église, en chaire, et -devant tous, menti contre la réputation d'un homme d'honneur, articulant -des faits qui n'ont jamais eu lieu.» - -Bien plus, il a osé dire: «C'est par jalousie que vous persécutez ce -noble Docteur.» Puis, il y a qualifié notre Maître de chien, de brute, -assurant que jamais pharisien n'eut tant de noirceur et d'envie. Tous -ces propos vinrent à l'oreille du Maître. Il s'excusa fort élégamment à -mon avis. «Combien, dit-il, que ce livre n'ait pas été mis encore au -feu, on peut admettre qu'il sera brûlé dans un avenir prochain.» Puis, -il attesta l'Écriture Sainte en plusieurs passages et démontra _qu'on ne -saurait mentir quand on parle en faveur de la Foi catholique_. Il -ajouta, pour finir, que les baillis et les officiaux de l'évêque de -Mayence empêchent cette réparation contre toute justice. Mais les hommes -verront bien ce qui doit advenir, lui-même ayant prophétisé que ce -libelle serait ars, quand bien même l'Empereur et le Roi de France, et -tous les Princes et tous les Ducs feraient cause commune avec le docteur -Reuchlin. J'ai voulu vous donner avis de tout cela pour que vous soyez -couvert; je vous recommande fort la diligence en affaires pour éviter le -scandale. Donc, portez-vous bien. - -_Donné à Miltenberg._ - - - - -XXVIII - -FRÈRE CONRAD DOLLENKOPSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -Salut et dévotion très humble avec mes oraisons quotidiennes auprès de -notre Seigneur Jésus Christus. Vénérable personne, daignez ne pas me -tenir pour fâcheux si je vous écris touchant mes affaires, combien que -vous m'avez autrefois enjoint de vous écrire sans relâche, de vous tenir -au courant de mes études. Il ne faut pas, disiez-vous, que je cesse -d'étudier mais que je persévère parce que j'ai une bonne caboche et que, -Dieu aidant, je peux, si cela me convient, profiter beaucoup. Vous -saurez donc que pour le moment je me suis fait inscrire à l'École -d'Heidelberg où je suis un cours de théologie. Outre cela, je prends -tous les jours une leçon de poësie où, par la grâce de Dieu, je commence -à faire un progrès admirable. Je sais déjà par cœur toutes les fables -d'Ovidius en sa _Métamorphose_; de plus, je sais les interpréter -quadruplement à savoir naturellement, littéralement, historiquement et -spirituellement--science que n'ont pas les poëtes séculiers[7]. - - [7] Dante n'est pas moine scolastique, c'est-à-dire moine abruti, dans - ses gloses de la _Vita Nuova_. - -Dernièrement j'ai poussé à l'un d'eux cette colle: D'où vient le nom de -Mavors[8]? - - [8] _Mavors_, Mars, l'Arès du Latium: - - ... belli fera munera Mavors. - Armipotens rugit...» - - Lucrèce. - -Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai: -Mavors, lui dis-je, c'est _Mares vorans_ (le dévorateur des mâles); de -quoi il demeura confondu. Je poursuivis: Que faut-il entendre -allégoriquement par les neuf Muses? Le pauvre gars n'en savait rien: Les -neuf Muses, lui dis-je, représentent les sept chœurs des anges. En -troisième lieu, je lui demandai: D'où vient le nom de Mercurius? et -comme il ne savait pas davantage: _Mercurius_, lui dis-je, c'est -_Mercatorum curius_ (patron des marchands) à cause qu'il est le Dieu du -négoce et porte aux traficants un intérêt suivi. - -De cela vous pouvez inférer que ces poëtes apprennent leur art dans un -grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de -l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels comme l'écrit -l'Apôtre dans sa première aux Corinthiens II: _L'homme animal ne perçoit -pas les choses qui sont dans l'esprit de Dieu._ - -Vous me demanderez peut-être: D'où tenez-vous tant de subtilité? Je vous -répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé par -un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son -livre a pour objet la _Métamorphose_ d'Ovidius. Il en expose tous les -mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en théologie -au delà de tout ce que vous pouvez croire; il est bien évident que le -Saint-Esprit infusa une belle doctrine à cette personne à cause qu'elle -établit la concordance qui existe entre l'Écriture Sainte et les fables -poëtiques. Vous la pourrez constater dans les passages que voici: - -De la serpente Pytho qu'Apollon mit à mort, le Psalmiste écrit: _Le -Dragon que vous formâtes pour badiner avec lui_ ou bien, encore: _Vous -marcherez sur l'aspic et sur le basilic._ Touchant Saturnus qui toujours -est figuré sous les traits d'un vieillard, père des Dieux et qui dévore -ses fils, Ézéchiel vaticine: _Les pères mangeront leurs enfants au -milieu de vous._ Diana signifie la très béate Vierge Maria quand, avec -des pucelles nombreuses, elle rôde par chemins. C'est pourquoi, dans les -psaumes, il est dit, à propos d'elle: _Que des vierges soient amenées à -sa suite_, et ailleurs: _Entraîne-moi; nous courrons à l'odeur de tes -parfums._ Item de Jovis quand il déflora Callesto l'érigone, puis -remonta vers le ciel. Matheus écrit, chapitre douzième: _Je retournerai -dans ma maison d'où je m'étais exilé._ - -De même, touchant la confidente Aglauros que Mercurius convertit en -rocher. Cette pétrification est mentionnée dans _Job_, XLII: _Son cœur -sera bientôt induré comme un caillou._ _Item_, le coït de Jupiter avec -la nymphe Europea est prévu par l'Écriture Sainte, ce que je ne savais -pas encore. C'est quand il lui dit: _Entendez, ma fille, et regardez, et -prêtez l'oreille, pour ce que le roi convoite vos beautés._ _Item_, -Cadmus, courant après sa sœur, figure la personne de Christus en quête -pareille de sa sœur qui est l'Ame humaine et fondant une cité qui est -l'Église. D'Actœo qui vit Diana toute nue, _Ézéchiel_, XVI, a prophétisé -quand il dit: _Vous étiez nue et pleine de vergogne; j'ai passé auprès -de vous et je vous ai considérée._ Et ce n'est pas en vain que les -poètes ont écrit que Bacchus fut deux fois engendré, ce qui est encore -une préfiguration de Christus, engendré pareillement, une fois, avant -les siècles, une autre fois, dans la chair et dans l'humanité. Et Semele -qui allaita Bacchus est l'image de la béate Vierge à qui s'adresse -l'_Exode_, II: _Accueille cet enfant; nourris-le-moi et je te donnerai -ton salaire._ _Item_, la fable de Pyramus et de Thisbe doit être exposée -comme suit allégoriquement et spirituellement. Pyramus est l'archétype -du Fils de Dieu. Thisbe symbolise l'âme humaine, amoureuse de Christus, -et dont il est écrit dans l'_Évangile_: _Son glaive transpercera ton -âme_ (_Lucas_, II). Ainsi Thisbe se poignarde avec l'engin de son amant. -_Item_, sur Vulcanus, précipité du ciel et rendu boiteux, il est écrit -dans les _Psaumes_: _Ils furent mis dehors; ils ne peuvent plus se tenir -debout._ - -Voilà ce que j'ai appris dans ce livre et bien d'autres choses encore. -Si vous étiez auprès de nous, vous verriez des prodiges. - -C'est dans une telle voie, ô Maître! qu'il nous convient de pousser nos -études poétiques. Mais excusez-moi, j'ai l'air de vouloir endoctriner -Votre Seigneurie. Hélas! vous en savez plus long que moi. Cependant, -j'ai fait la chose dans une bonne intention. J'ai pris certains -arrangements; quelqu'un de Tübingen doit, à l'avenir, me préciser les -faits et gestes du docteur Reuchlin, de telle sorte que je vous les -signale à mon tour. Mais, pour le présent, je ne sais rien; sinon, je -vous en donnerais avis. A présent, portez-vous bien, dans une charité -qui n'est pas mensongère. - -_Donné à Heidelberg._ - - - - -XXIX - -MAITRE TILMANNUS LUMLIN DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS - - -_Je suis le plus inepte des hommes; la prudence n'est pas avec moi, je -n'ai pas étudié la sagesse ni fréquenté la sapience des Élus._ -(_Proverbes_, XXX.) Conséquemment, point ne vous faut me dédaigner quand -je me risque à vous donner un avis sur vos comportements; je fais cela -dans un bon esprit. Je vous désire admonester dans la mesure de mon -intellect et même vous tancer un peu, _car la réprimande éclaircit -l'entendement_. Il est écrit dans l'_Ecclésiaste_, XIII: _Celui qui -touche de la poix sera inquiné par elle._ Il en est ainsi de vous. -Puisqu'il vous plaît que je sois votre ami, prenez en bonne part que je -vous morigène. J'ai compris que vous faites le mort dans la cause de -Joannes Reuchlin et que vous ne lui répondez pas à l'égard de ses -criminelles imputations. J'en suis fort irrité car je vous ai en amitié. -Il est écrit: _Je semonds qui j'aime._ A quoi bon commencer de lui -répondre si vous ne voulez pas continuer? N'êtes-vous pas suffisant? -Mais, par Dieu! vous êtes bien plus fort que lui, surtout dans les -questions de Théologie. Vous devez donc rétorquer ses impostures, -défendre votre nom, préconiser la Foi chrétienne contre laquelle cet -hérétique est déchaîné, et ne faire état de quiconque. Salomon a dit -dans l'_Ecclésiastique_, XIII: _Ne soyez pas humble dans votre sagesse, -de crainte que cette humilité ne vous induise en folie._ Et vous ne -devez pas craindre que le pouvoir des jurisprudents vous suscite un -danger corporel; car il faut subir de tels méchefs pour la Foi et pour -la vérité. C'est pourquoi dans l'_Évangile selon Matheus_, XVI, Christus -dit: _Que celui qui veut sauver son âme la perdra._ Et si vous craignez -de n'en pouvoir triompher, c'est donc que vous ne croyez pas à -l'Évangile, car votre cause est celle de la Foi. Et vous lirez dans -l'Évangile que rien n'est impossible à l'homme qui croit. Ceci est posé -dans _Matheus_, XVIII: _Si vous aviez la Foi comme un grain de moutarde, -vous diriez à cette montagne: Transporte-toi d'ici là. Et la montagne se -transporterait et rien ne vous serait impossible._ - -Mais il n'est pas à craindre que le docteur Reuchlin puisse écrire la -vérité, parce qu'il n'a pas la Foi intégrale, parce qu'il défend les -Juifs ennemis de la Foi et qu'il opine contre les décisions des -Docteurs. Pécheur en outre, ainsi qu'en témoigne Maître Johannes -Pffefferkorn dans son livre intitulé: _Sturmglock_. Or, les pécheurs -n'ont rien à démêler avec les _Écritures Saintes_, parce qu'il est -écrit, psaume XLIX: _Mais Dieu a dit au pécheur: Pourquoi divulgues-tu -ma justice; pourquoi ta bouche fait-elle hommage à mon testament?_ - -A ces causes, je vous exhorte et vous supplie! Ayez à cœur de nous -défendre, afin que les hommes proclament dans leurs louanges que vous -défendez l'Église et votre bon renom. Vous ne devez prendre qui que ce -soit en considération, alors même que le Pape lui servirait d'appui, car -l'Église est au-dessus du Pape. Vous devez également pardonner ce -monitoire, car je vous aime et vous savez pourquoi, Monseigneur, je vous -aime. Portez-vous bien dans la vigueur du corps et de l'esprit. - - - - -XXX - -AU TRÈS PROFOND ET TRÈS ILLUMINÉ DOM ORTUINUS GRATIUS, THÉOLOGIEN, -POÈTE, ORATEUR A COLOGNE, SON SEIGNEUR ET PROFESSEUR TRÈS OBSERVÉ, -JOHANNES SCHNARHOLTZ, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, OFFRE DES SALUTATIONS -EXUBÉRANTES AVEC LA PLUS ENTIÈRE SOUMISSION AUX COMMANDEMENTS DE LUI. - - -Cordialissime et profundissime Dom Ortuinus, moi Johannes Schnarholtz, -prochainement Licencié en Théologie, dans l'inclyte Université de -Tubingue, je veux entretenir familièrement Votre Dignité. Néanmoins, je -crains que cela ne soit irrévérencieux, car vous êtes si docte et si -magnifiquement réputé dans Cologne que nul n'oserait approcher de Votre -Dignité, sans faire de soi-même, au préalable, un examen rigoureux. En -effet, il est écrit: _Ami, comment êtes-vous entré, n'ayant point de -veste nuptiale?_ Mais, humble, vous savez l'art de vous humilier suivant -le dit de l'Écriture: _Sera exalté qui s'abaisse, abaissé qui s'exalte._ -Donc je veux mettre bas toute pudeur et causer hardiment à Votre -Domination, sauve néanmoins la révérence qu'on vous doit. - -J'ai, naguère, ouï prêcher certain Maître de Paris devant une assistance -nombreuse, pour la fête de l'Ascension. Il prit pour texte: _Dieu monta -au ciel avec joie._ Il fit un riche sermon que vantèrent les auditeurs -illacrymés, lesquels cette prédication améliora beaucoup. Dans le second -point du discours, il interpola deux conclusions très magistrales et -subtiles. Voici la première: Quand le Seigneur monta vers le firmament, -ses mains tendues au ciel, Notre-Dame, béate Vierge, et les Apostoles se -tinrent debout et clamèrent, avec une si grande jubilation qu'elle fut à -l'enrouement, afin de réaliser la prophétie: _Ils ont clamé tant que -leur voix est rauque devenue._ Il prouva que leur clameur fut un cri -d'allégresse, inhérent à la Foi catholique. Témoin cette parole du -Seigneur dans l'Évangile: _Amen, amen, je dis à vous: Si les hommes -ferment la bouche, les pierres jetteront des cris._ Donc, ils ont tous -vociféré d'un grand amour et d'un zèle éperdu. Mais par-dessus tous, le -bienheureux Petrus, dont la voix claironnait comme le bronze d'un tuba. -C'est le mot de David: _Cet indigent poussa des cris._ Néanmoins, la -Vierge béate ne s'égosilla point. Dans son cœur, elle magnifiait le -Très-Haut, n'ignorant pas que tout cela était dans l'ordre, suivant -l'Annonciation de l'Ange Gabriel. Et, quand les Apôtres eurent ainsi -dévotement et joyeusement beuglé, vint un Ange du Ciel qui leur dit: -«Hommes galiléens, qui stationnez en ce lieu et poussez votre clam en -regardant au ciel, Jésus, ce Jésus transfiguré dans la gloire, descendra -itérativement vers vous ainsi qu'il est monté. Cela pour que soit -accompli ce verset des Écritures, disant: _Les justes ont hurlé, mais le -Seigneur a leur voix entendue._» - -La deuxième conclusion fut plus magistrale encore. Le Fils de l'Homme -voulut avoir sa passion, sa sépulture et sa résurrection dans -Hierusalem, qui est le nombril de la Terre, afin que tout pays fût -prévenu de sa résurrection et que nul gentil ne pût comme excuse à son -hérésie alléguer: «Je ne savais point que le Seigneur fût revenu d'entre -les morts.» Parce que, de tous côtés, le milieu se fait apercevoir, nul -incrédule ne possède le moindre asile de justification touchant ce lieu -où Jésus-Christus monta vers le Ciel, puisque ce lieu est le centre -même, le nombril de la Terre. Là, une cloche que tout le monde entend -est suspendue. Or, quand elle tinte, elle éparpille un son formidable -pour le Jugement dernier ou l'Ascension de Jésus Notre-Seigneur. Quand -elle tinte, les sourds eux-mêmes en perçoivent l'appel. - -De cette conclusion il déduisit force corollaires dans le goût de Paris. -Mais, quand il eut achevé son homélie, un Maître d'Erfurth voulut faire -de la contradiction; cependant il demeura bouche bée. Vous plaît-il -m'indiquer les auteurs qui traitent de cette matière? je me donnerai -leurs écrits. - -_Donné à Bule chez Beatus Rhenanus qui est votre ami._ - - - - -XXXI - -A BARTHOLOMEUS COLPIUS, BACHELIER FORMÉ EN THÉOLOGIE DE L'OBÉDIENCE DES -CARMES, WUILLIBRODUS NICETUS, GUILLELMITE, CHARGÉ DE COURS PAR -L'AUTORITÉ DU RÉVÉRENDISSIME GÉNÉRAL DE L'ORDRE, SE RECOMMANDE AVEC UN -SALUT. - - -Autant que de gouttes dans la mer, autant que de béguines dans la Sainte -Cologne, autant qu'il y a de poil sur le cuir des baudets, vénérable Dom -carme Colpus, tant et plus je vous confère de salutations. Je sais que -vous êtes de la meilleure Obédience, que vous avez force indulgences de -la Chaire Apostolique, que nul ne saurait prévaloir sur votre Ordre, à -cause du pouvoir dont vous êtes investi d'absoudre les cas les plus -scabreux, sous la réserve toutefois que les pénitents soient contrits et -componctueux et qu'ils fassent paraître le désir de communier. C'est -pourquoi je veux proposer à Votre Seigneurie une question théologique. -Vous la déterminerez sans peine, car vous êtes bon artiste; car vous -savez bien prêcher; car vous êtes plein d'un zèle éminent et même -consciencieux; enfin, j'entends dire que votre couvent est fourni d'une -bibliothèque immense contenant de multiples ouvrages sur les _Saintes -Écritures_, sur la philosophie et la logique--et Petrus Hispanus; que -vous possédez, en outre le _Cours magistral_ du collège Saint-Laurentius -de Cologne qui régit présentement notre Maître Tungarus[9], homme -grandement zélé, profond en Théologie et, de plus, illuminé dans la Foi -catholique. Encore que certain Docteur en droit ait cherché à le -houspiller, comme il ne sait point disputer dans les formes et qu'il -n'est peu ou prou qualifié dans les _Libri Sententiarum_, nos Maîtres ne -prennent garde à lui. Je sais particulièrement que, dans votre susdite -librairie où les Bacheliers qui professent un cours de Théologie ont -leur salle d'étude, un livre est attaché par une cadène de fer, livre -insigne nommé _Combibilationes_. Il renferme des autorités en matière de -Théologie avec les premiers éléments de l'Écriture Sainte. Il vous fut -légué à l'article de la mort par notre Maître de Paris, quand il se -confessa et révéla quelques secrets touchant Bonaventure. Il recommanda -qu'on n'en permît la lecture qu'à ceux de votre Obédience. Le pape a -donné pour cela une quarantaine d'indulgences et les chaînes qui gardent -ce trésor. Auprès, gisent Henricus de Hesse, Verneus et tous autres -Docteurs sur les _Libri Sententiarum_. Vous êtes fondé là-dessus. Vous -excellez dans la défense et dans la controverse. Vous discutez les -anciens, les modernes, les scottistes, les albertistes et même ceux qui -appartiennent à la secte du collège de Kneck, dans Cologne, où ces -érudits ont en propre leurs assises et leurs cours particuliers. - - [9] Arnold de Tongres. - -C'est pourquoi je vous adjure, en tout amour et cordialité, de ne point -vous offusquer de ma prière: mais donnez-moi un bon conseil touchant ma -question et dans la mesure de mes forces. - -Veuillez déterminer en ma faveur ce qu'élucident les Docteurs nos -Maîtres, disputativement et péremptoirement. Cette question est ainsi -formulée: _On demande si à Cologne béguines et lollards sont des -personnes mondaines ou spirituelles? Sont-ils tenus de faire procession? -Et peuvent-ils se marier?_ J'ai longtemps étudié dans la Sainte -Écriture, dans le _Discipulus_, dans le _Fasciculus temporum_ et tels -autres livres authentiques et sacrés, mais je n'ai pas trouvé de -solution. De même, un prêtre de Fulde. Il a grandement compulsé les -ouvrages susdits, mais il ne l'a découverte ni dans la Table des -matières, ni dans les textes eux-mêmes. - -Le Dom Pasteur de l'endroit et lui sortent du même arbre généalogique. -Le Seigneur est poète, latiniste; il sait écrire des _dictamen_. En ma -qualité de curé attaché au monastère, je vois beaucoup de monde. J'ai -posé la question à plusieurs personnes. Mais notre surintendant affirme -tout net qu'il ne peut mettre, en décidant une telle question, sa -conscience à l'abri, encore qu'il ait disputé avec maints Docteurs de -Paris et de Cologne, parce qu'il a pris ses grades jusqu'à la licence et -répond matériellement et formellement pour le degré complémentaire. Si -donc vous ne pouvez trancher vous-même ce litige, vous plaise consulter -Maître Ortuinus qui vous enseignera toutes choses. Car on le nomme -_gratius_, pour la grâce divine qui est en lui et dont l'influx ne -permet pas qu'il ignore aucun objet. - -Sur ledit bouquin, j'ai ravaudé un poème héroïque. Faites-moi le plaisir -de le lire et de le corriger. Marquez les redondances ou les lacunes. -Sachez aussi comment il agrée à Maître Ortuinus. Je le veux donner à -l'imprimeur. - - _Je commence comme suit_: - - Nul ne doit être assez lunatique - Et dans une telle présomption enseveli - Que de vouloir être fait illuminé dans l'Écriture Sainte - Et formellement déduire les corollaires de Bonaventura - Qui n'a pas étudié par cœur les _Combibilationes_ - Que nos Maîtres divulguent par tous pays: - A Paris notamment, qui est la mère de toutes les Universités, - A Cologne où, naguère, il fut magistralement prouvé - Par nos Maîtres, dans une argumentation théologique - Déterminant toute chose par de séraphiques preuves, - Qu'il est préférable de connaître ces _Combibilationes_, - Traitant de plusieurs objets par d'irréfragables raisons, - Que de savoir sur le bout du doigt Hieronymus et Augustinus - Qui néanmoins écrivirent un bon latin: - Parce que les _Combibilationes_ sont une matière opime - (Comme nos Maîtres le soutiennent dans tous les monastères), - Elles concluent par de magistrales conclusions, - Elles sont, dans les choses divines, la définition essentielle. - Elles traitent ainsi du rudiment théologique - Et de plusieurs autres objets tout à fait magistraux. - - - - -XXXII - -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, HOMME D'INÉNARRABLES DOCTRINES, MAITRE -GINGOLFUS LIGNIPERCUSSOR DIT MILLE MILLIERS DE SALUTS, EN UNE DILECTION -QUI N'EST PAS MENSONGÈRE. - - -Très glorieux Maître, je vous aime pectoralement, et d'un zèle intime, -parce que vous m'avez toujours été bienveillant, depuis cette époque -lointaine où, précepteur affectionné, vous m'instruisîtes à Deventer. Ce -qui vous aiguillonne dans votre conscience ne m'aiguillonne pas moins et -ce qui m'aiguillonne, je le sais, vous aiguillonne aussi, si bien que -l'aiguillon vôtre fut toujours l'aiguillon mien; nul ne vous aiguillonna -jamais, qui ne m'aiguillonnât plus durement encore et mon cœur souffre -autant d'aiguillons qu'il est de gens pour vous aiguillonner. -Croyez-m'en sur parole. Quand Hermanus Buschius vous aiguillonnait dans -sa préface, il m'aiguillonna plus fort que vous; j'excogitai par quel -artifice je pourrais aiguillonner à mon tour ce querelleur incommode, -présomptueux et superbe qui ose aiguillonner les Maîtres de Paris et de -Cologne,--quand lui-même n'est pas seulement gradué, combien que ses -compères le disent promu au baccalauréat en droit par l'Université de -Leipzig. Mais je ne le crois pas, car il aiguillonne aussi les Maîtres -de Leipzig, à savoir le grand Chien et le Chien mineur et tant d'autres -qui le pourraient aiguillonner beaucoup mieux qu'il ne les aiguillonne. -Mais eux ne veulent aiguillonner personne à cause de leur mortalité, à -cause de la doctrine évangélique. L'apôtre dit: _Ne regimbez point -contre l'aiguillon._ - -Néanmoins, il serait bon de l'aiguillonner à votre tour. Vous avez un -bel entendement et plein d'imagination; vous pouvez en moins d'une heure -composer des vers pleins d'aiguillons. Vous sauriez l'aiguillonner dans -tous ses gestes et propos. J'ai ravaudé un _dictamen_ contre lui; je -l'aiguillonne magistralement et poétiquement. Il ne se peut dérober à -mon aiguillon. S'il veut m'aiguillonner en retour, je l'aiguillonnerai -plus fort itérativement. - -_Donné en grande hâte à Strasbourg, chez Mathias Schurer._ - - - - -XXXIII - -MARMOTRECTUS BUNTEMANTELLUS, MAITRE DANS LES SEPT ARTS, A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS, PHILOSOPHE, ORATEUR, POÈTE, JURISPRUDENT, THÉOLOGIEN -ET CONSÉQUEMMENT SANS ÉTAT DONNÉ, UN BONJOUR TRÈS CORDIAL. - - -Très consciencieux Dom Maître Ortuinus, croyez fermement que vous êtes -mon cœur depuis que j'ai entendu beaucoup parler de Votre Dignité dans -les choses poétiques. Car on dit à Cologne que vous surpassez tous les -autres en cet art, que vous êtes un poète bien supérieur à Bruschius ou -Cescerius, que vous savez aussi lire Plinius et la _Grammaire grecque_. -A cause de la confiance que vous m'inspirez, je veux, sous le sceau de -la confession, vous apprendre un secret. - -Vénérable Dom Maître, j'aime ici une poulette, fille d'un sonneur de -cloches. Elle s'appelle Margaretha. Naguère, elle s'est assise à vos -côtés, ce fut quand notre curé pria Votre Seigneurie à dîner et vous -traita fort révérencieusement. Quand ce fut le temps de boire, d'être en -belle humeur, elle porta votre santé et huma les rouges-bords. Je l'ai, -avec une telle fièvre, dans le sang, que plus ne m'appartiens. -Croyez-moi: je ne mange à cause d'elle ni ne dors. Les gens me disent: -«Dom Maître, pourquoi cette pâleur? Au nom de Dieu, laissez là vos -bouquins; vous étudiez sans mesure. Il vous faut, de temps à autre, -chercher un peu de divertissement et faire un tour à la brasserie. Vous -êtes encore un jeune homme. Vous pouvez bien prétendre au doctorat et -devenir notre Maître; vous êtes un scolastique bon et fondamental qui -déjà vaut bien un Docteur.» Mais je suis timide; je n'ose avouer mon -infirmité. Je lis Ovidius: _De remedio amoris_, que j'ai annoté dans -Cologne, d'après Votre Grandeur, avec force remarques et sentences -marginales; mais cela ne m'est d'aucune aide. Car mon désir augmente -chaque jour. - -Dernièrement, j'ai dansé trois fois avec elle dans un bal de nuit, à la -Maison du baillage. La flûte, alors, flûta la cantilène _Pastor de nova -civitate_. Aussitôt les cavaliers d'embrasser leurs donzelles à -l'accoutumée; je l'ai serrée bien fort sur ma poitrine avec ses mamelles -et j'ai pressé longtemps ses mains. Alors, elle s'est mise à rire: «Dans -mon âme, Seigneur Maître, a-t-elle dit, vous êtes un homme délectable. -Vous avez les mains plus douces que quiconque. N'entrez pas dans les -Ordres, acceptez une femme.» Ce disant, elle me regardait avec des yeux -si doux que je pense qu'elle m'aime en secret. Mais son regard me -poignit le cœur; ce fut comme une flèche qui l'aurait transpercé. Je -rentrai chez moi dans le plus grand désordre, escorté de mon domestique -et je me mis au lit. Ma mère, alors, se mit à pleurer, cuidant que -j'avais la peste. Elle s'en fut courant chez le docteur Brunellus, avec -mon urine, criant: «Seigneur Docteur, pour l'amour de Dieu, secourez mon -fils! Je vous ferai présent d'une bonne chemise, parce que j'ai promis -qu'il se ferait prêtre.» Le médecin alors considéra le pot de chambre et -dit: «Ce patient est moitié bilieux, moitié phlegmatique. Il peut -craindre une tumeur volumineuse autour du rein à cause des vents et des -coliques résultant d'une mauvaise digestion. Il convient qu'il absorbe -une médecine extractive. Il y a une herbe nommée _gyné_ qui pousse dans -les lieux humides; elle a une odeur forte, comme l'enseigne Herbarius. -Vous pilerez la partie intérieure de cette herbe. De son suc, vous ferez -un long emplâtre que vous lui poserez pendant une heure sur le ventre. -Vous le ferez coucher sur le ventre, aussi pendant une heure, et suer à -l'avenant. Du coup, ces coliques prendront fin et les vents feront de -même, car il n'est pas de médecine plus efficace, comme cela fut prouvé -dans un grand nombre de cas. Mais il serait bon qu'il prît d'abord une -purgation d'_album græcum_[10] avec du suc de raifort, drachmes iij; -ensuite, il ira bien.» Alors, ma mère vint et me fit avaler contre mon -gré la médecine; j'eus pendant la nuit cinq grosses selles; ne pouvant -dormir, je me rappelais de quelle façon je prenais, au bal, ses petits -seins contre ma poitrine et de quel air elle me regardait. Je vous prie, -au nom de toute votre bonté, de me donner pour l'amour une recette -expérimentée prise dans votre petit livre, celle, par exemple, qui porte -en marge le mot: ÉPROUVÉ. Vous m'avez, une fois, montré ce livre en me -disant: «Avec cela, je peux rendre folle de moi n'importe quelle -fumelle.» Si vous ne prenez pitié de moi, Dom Maître, alors je dois -mourir et ma pauvre mère aussi par le chagrin qu'elle en aura. - - [10] Crottes de chien fort en honneur dans la thérapeutique de - Rabelais ou de Molière et que l'on trouvait encore, il y a quelques - années, dans les officines de campagne. - -_D'Heidelberg._ - - - - -XXXIV - -MAITRE ORTUINUS GRATIUS A MAITRE MAMMOTRECTUS, SON PLUS PROFOND AMI AU -PREMIER RANG DES AMITIÉS. - - -Attendu que l'Écriture dit: _Le Seigneur aime ceux qui marchent dans la -simplicité_, conséquemment je loue Votre Seigneurie, très subtil Dom -Maître, de m'avoir écrit le concept de votre esprit si simplement, -encore que d'un ton fort oratoire--tant vous êtes bien stylé dans les -choses du latin! Je veux aussi vous écrire simplement, rhétoriquement et -non poétiquement. Dom Maître amicabilissime, vous me faites paraître vos -amours. Je m'étonne que vous ayez assez peu de circonspection pour les -vierges courtiser. Je vous le dis, c'est une faute. Vous avez là une -intention peccamineuse qui peut vous mener droit en Enfer. Je vous -tenais pour discrète personne et supposais que vous n'étiez pas féru de -telles inconséquences; elles ont toujours une mauvaise fin. - -Je vous donnerai pourtant cet avis mien que vous sollicitez, pour ce que -l'Écriture dit: _Qui demande recevra._ Vous devez, premièrement, laisser -là ces vaines cogitations de votre Margaretha que le Diable vous -suggère, lequel est père de tout péché, témoin _Richardus_, VI. - -Et toutes fois et quantes vous songez à elle, faites la croix sur vous, -dites une patenôtre avec le verset du _Psautier_: _Que le Diable -stationne à sa droite._ De plus, mangez du sel bénit, le dimanche; -aspergez-vous d'eau lustrale consacrée par le doyen de Saint-Rupertus. -Ainsi, vous esquiverez le Démon qui vous suggère une telle concupiscence -de votre Margaretha. Elle n'est, d'ailleurs, pas aussi belle qu'il vous -plaît le supposer. Elle a sur le front une verrue, les cuisses rouges et -longues, les mains grosses et noires; elle sent mauvais de la bouche à -cause de la pourriture de ses dents. De plus, elle a un cul énorme en -vertu du commun adage: _L'art de Margaretha est un piège sans fond._ -Mais, aveuglé par cette diabolique amour, vous n'apercevez aucune des -tares qu'on lui voit. Elle but comme un chantre et mangea comme un porc, -le jour qu'elle fut assise, à table, près de moi. Elle ne se put tenir -de me roter en plein visage, à deux reprises différentes, affirmant que -c'était son escabelle qui faisait tout ce bruit. J'eus, à Cologne, une -pécore bien plus avenante: je l'ai néanmoins plantée à reverdir. Depuis -qu'elle s'est mariée, elle me fait appeler souvent par une vieille -procureuse, me sollicitant de l'aller voir en l'absence du cocu. Je n'ai -cédé qu'une fois et parce que j'étais en ribote ce jour-là. - -Je vous exhorte à jeûner le samedi. Confessez-vous ensuite à l'un de nos -Maîtres de l'Ordre des Prêcheurs, qui vous donnera de bons avis. Quand -vous serez confessé, dites l'Oraison de Saint Christophorus; qu'il vous -charge sur ses épaules et daigne vous porter, afin de ne récidiver -point, de n'être pas immergé dans la mer profonde et sans limite où sont -des reptiles innombrables: à savoir des péchés infinis, suivant l'exposé -du _Compilateur_. Priez ensuite pour ne pas choir en tentation. -Levez-vous de bonne heure et vous rincez les mains, peignez ensuite vos -cheveux et ne baguenaudez point. L'Écriture dit, en effet: _Seigneur! -Seigneur mien! je veille vers vous dès la prime aube!_ Enfin, -gardez-vous des latrines. Souvent, nous ne l'ignorons pas, le temps et -la garde-robe induisent l'homme en péché, nommément de luxure. - -Quant à la demande que vous me faites d'un secret pour être aimé, à coup -sûr, apprenez qu'en mon âme et conscience je n'y peux obtempérer. Quand -j'ai devant vous épilogué sur Ovidius, _De Arte amandi_, je vous appris -que nul ne doit obtenir l'amour des femmes par incantation ou -nigromance. Qui va contre cela est excommunié par le fait. Les -inquisiteurs de la dépravation hérétique le peuvent assigner à comparoir -et même le condamner au feu. Je vous citai, d'ailleurs, un exemple que -vous avez sans doute retenu. Le voici. Un Bachelier de Leipzig tomba -épris de la fille d'un boulanger, Catharina, et jeta sur elle une pomme -ensorcelée. Elle prit la pomme, l'enferma dans sa gorge, entre les -mamelles; puis entra sur l'heure dans un incomparable transport d'amour. -Éperdument elle voulait son damoiseau, au point que, même à l'église, -elle regardait sans fin ce Bachelier. Et, quand il fallait marmotter: -_Notre père qui êtes aux cieux_, elle récitait: _O mon Bachelier, où -donc es-tu?_ Même au logis, quand son père ou sa mère l'appelait, de -répondre: «Que veux-tu, mon Bachelier?» - -Ces bonnes gens n'y comprenaient rien, jusques au temps qu'un de nos -Maîtres, passant d'aventure près de son logis, salua cette vierge: - -«Bonsoir, demoiselle Catharina; vous avez là de beaux cheveux.» Et cette -pucelle Catharina de répliquer: «Merci Dieu, bon Bachelier, vous -plaît-il avec moi popiner de la meilleure cervoise?» et de lui tendre un -verre. Mais ce notre Maître fut bien courroucé. Il accusa la petite et -dit à sa maman: «Dame boulangère, châtiez donc votre fille. Elle est -grandement indiscrète. Elle scandalise notre Université; car elle -m'intitule «Bachelier» et je suis notre Maître. _Amen, amen_, je vous le -dis, elle a commis un péché mortel; elle m'a ravi mes honneurs et le -péché ne s'efface qu'à la condition de restituer le bien qu'on a ravi! -Elle nomme ainsi Bacheliers plusieurs autres de nos Maîtres; je pense -qu'elle aime un Bachelier. Veillez donc sur elle comme il faut.» - -La mère prit un gourdin, appliqua sur le chef et sur le dos une telle -bastonnade à Catharina qu'elle en pissa dans sa chemise. Après quoi, -elle verrouilla la donzelle dans une chambre et l'y tint six mois, ne -lui donnant que du pain et de l'eau pour tout potage. Pendant ce temps, -le Bachelier prit ses grades et célébra sa première messe; il eut -ensuite une cure à Padoraw, en Saxe. Quand la belle en fut instruite, -elle sauta d'une haute fenêtre, pensa se rompre l'épaule droite et -courut en Saxe vers le Bachelier. Elle est encore avec lui dont elle a -quatre enfants. Vous comprenez bien que c'est un scandale pour l'Église. - -Ainsi donc, éloignez-vous de cette nigromance qui cause tant de maux. -Mais vous pouvez sans crainte employer cette médecine de gynique -prescrite à vous par Dom Brunellus. Le remède est excellent. J'en ai -fait, à plusieurs reprises, une expérience personnelle contre les -flatuosités. Portez-vous bien ainsi que Mme votre mère. - -_De Cologne dans la maison du Maître Joannes Pffefferkorn._ - - - - -XXXV - -LYRA BUTSCHULACHERIUS, THÉOLOGIEN DE L'ORDRE DES PRÊCHEURS, DONNE LE -BONJOUR A GUILLERMUS HACKINETUS, QUI EST LE PLUS THÉOLOGIEN DES -THÉOLOGIENS. - - -Vous m'avez écrit de Londres, en Angleterre, une ample missive, -latinisée avec bonheur, dans quoi vous sollicitez du nouveau, soit -plaisant soit fâcheux, parce que vous êtes naturellement porté sur les -choses nouvelles, comme tous ceux qui, de tempérament sanguin, prennent -plaisir aux cantilènes musicales et sont, après boire, des convives -joyeux. - -Ce me fut une grande jubilation que de tenir votre message. J'étais -celui qui a trouvé une perle fine. Je le montrai à nos seigneurs Joannes -Grocinus et Linacrus, disant: «Contemplez, Messeigneurs, contemplez! Ce -notre Maître n'est-il point l'archétype de la riche latinité, un modèle -unique dans l'art d'élaborer lettres et _dictamen_?» Eux, de jurer, -affirmant qu'ils ne peuvent rédiger des lettres pareilles dans -l'artifice de latinité, combien qu'ils soient poètes grecs et romains. -Ils vous élevèrent au-dessus de tous, Anglais, Français, Germains et des -nations quelconques vivant sous le soleil. C'est pourquoi il n'est pas -admirable que vous soyez général de votre Ordre et que le roi de France -ait pour vous de l'amitié. Vous êtes sans rival quand il faut latiniser, -prêcher ou disputer; vous excellez à diriger le roi et la reine en -confession. Ces deux poètes vous louèrent aussi de connaître à fond la -rhétorique. Il est bien vrai que nous avons ici un jeune compagnon qui -se fait appeler Richardus Crocus; il outrecuide et prétend que vous -n'écrivez pas suivant les règles de l'art. Mais rien n'égale sa -confusion quand il faut donner des preuves. Il séjourne présentement à -Leipzig. Il étudie la logique de Petrus Hispanus et j'ai tout lieu de -croire qu'à l'avenir il sera plus discret. - -Mais je passe aux nouveautés. Les habitants de Schwitz et les -lansquenets ont fait entre eux une grande guerre, se tuant par milliers. -Il est à craindre que nul ne monte au Ciel à cause qu'ils font cela pour -de l'argent et qu'un chrétien n'en doit pas tuer un autre. Mais vous -n'avez cure de ces événements; ce sont des gens de peu et qui vident -leurs querelles par manière de passe-temps. - -L'autre nouvelle vous semblera plus fâcheuse, et Dieu veuille qu'elle -soit erronée! On écrit de Rome que le _Speculum_ de Joannes Reuchlin fut -derechef traduit en latin de la langue maternelle, par ordre de Notre -Père le Pape. Cette version, en plus de deux cents lieux, sonne un latin -autre que celui dans Cologne usité par nos Maîtres et Dom Joannes -Pffefferkorn. On donne comme certain qu'à Rome elle est imprimée et -publiquement lue avec le _Talmud_ des Juifs. On infère de cela que nos -Maîtres sont des trompeurs, des infâmes, parce qu'ils ont traduit à -faux, ou bien des ânes, qui ne savent le latin ni l'allemand. Or, comme -ils ont brûlé ce livre à Saint-Andréas de Cologne, ils devraient -pareillement brûler, avec leur sentence, la décision des Parisiens, à -moins de vouloir eux-mêmes passer pour hérétiques. - -Je pleurerais du sang: telle est mon affliction. Qui désormais voudra -étudier en Théologie et tirer à nos Maîtres la révérence due? Oyant de -telles choses, qui ne voudra croire que le docteur Reuchlin est plus -profond que nos Maîtres, ce qui n'est pas possible, de par Dieu. Avec -cela, on écrit que, sous trois mois, viendra un jugement définitif -contre nos Maîtres et que le Pape le mandera sous peine de censure très -large; que les Frères Prêcheurs devront, à cause de leur impudence, -porter, brodées en blanc au dos de leur cape noire, des bésicles ou -lunettes en mémoire éternelle du scandale qu'ils ont suscité et de -l'injure faite au _Speculum oculare_ de Dom Joannes Reuchlin, comme on -assure qu'ils ont commis un crime dans la célébration de la messe en -donnant le boucon à l'Empereur. Moi, j'espère que le Pape ne sera pas -fol à ce point; mais, qu'il fasse une pareille chose, nous voulons, dans -tous nos couvents, réciter le psaume _Deus laudem_ contre lui. Du reste, -les Pères et nos Maîtres songent dès à présent aux précautions qu'il -faut prendre pour obvier à ce malheur. Ils veulent impétrer du Siège -Apostolique les indulgences les plus vastes, afin de colliger, en France -comme en Germanie, une somme exorbitante qui leur permette de résister à -ce fauteur des youtres jusqu'à sa mort, car il est vieux. Alors, ils -pourront le condamner de pied en cap. Portez-vous bien. Donnez-moi de -bons avis dans la mesure de vos facultés, et ne cessez pas une minute -d'opérer pour le bien de la Congrégation. - - - - -XXXVI - -EITELNARRABIANUS PESSENECK, GUILLELMITE CHARGÉ DE COURS, DONNE A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS DES SALUTATIONS TRÈS NOMBREUSES. - - -Nous sommes, par nature, enclins au mal, comme se peut lire dans les -_Authentiques_. C'est pourquoi, chez les humains, on entend plus de -médisances que de propos bénévoles. - -Naguère, à Worms, j'ai disputé avec deux Juifs, prouvant que leur Loi -fut abrogée par Christus et que leur expectation du Messias est une -bourde sans alliage, un phantasme; j'alléguai, à ce propos, le docteur -Johannes Pffefferkorn de Cologne. Et les youpins de se tordre: «Votre -Johannes Pffefferkorn, dirent-ils, est un exécrable mystificateur; il ne -sait pas un mot d'hébreu; s'il s'est fait chrétien, c'est pour mettre un -manteau à sa scélératesse. - -«Quand il était encore Juif, en Moravie, il administra un casse-museau -entre les deux yeux d'une femme, de telle sorte qu'elle ne put regarder -le comptoir où se fait le change des florins. Il en barbota deux cents -au moins et prit la fuite. - -«Dans un autre lieu, pour un autre vol, on lui fit l'honneur d'ériger -une potence. Comment fut-il délivré? nous ne le savons point; mais nous -avons vu l'engin patibulaire et force chrétiens l'ont vu comme nous, -dont quelques-uns de la noblesse que je vous peux nommer. C'est pourquoi -vous auriez bonne grâce à ne m'alléguer point les opinions de ce -voleur.» - -J'entrai dans une ire véhémente: «Vous en avez menti par le gosier, -sales Juifs que vous êtes! Si vous n'étiez défendu par un privilège, ce -me serait un délice de vous crêper le chignon et de vous saucer dans le -caca. Vous déblatérez ainsi par animadversion contre Dom Johannes -Pffefferkorn. C'est un bon et zélé chrétien, s'il en existe dans -Cologne. Je le sais d'original, car souventefois, il se confesse aux -Prêcheurs avec Mme son épouse. Il entend la messe pour son plaisir. -Quand le prêtre élève l'Eucharistie, alors il contemple dévotement et ne -fiche point ses yeux à terre, comme le lui objectent ses détracteurs, -sinon quand il expue! A vrai dire, il le fait souvent: mais c'est le -résultat de sa complexion grandement phlegmatique et d'une médecine -pectorale qu'il ingurgite le matin. Pensez-vous donc que nos magistrats, -les magistrats de Cologne, et le bourgmestre soient des niguedouilles, -eux qui l'ont fait nosocome au Grand Hôpital et de plus emmineur du sel? -Jamais ils n'eussent investi Dom Pffefferkorn de telles dignités s'ils -ne l'avaient reconnu pour bon chrétien catholique. En vérité, je vous le -dis: je dénoncerai tous vos propos à lui-même, de telle sorte qu'il -puisse venger sa prudhomie et vous mécaniser à fond dans un libelle sur -votre Foi. - -«Vous prétendez, il est vrai, que s'il agrée à nos bourgmestres et gros -bonnets, c'est à cause de sa jolie femme. Imposture que cela! Car les -bourgmestres sont pourvus eux-mêmes de compagnes délicieuses. Quant aux -gros bonnets, peu leur chaut des femelles; jamais on n'a ouï-dire qu'un -gros bonnet pratiquât l'adultère. Elle-même est aussi honnête matrone -que pas une dans Cologne: elle aimerait mieux perdre un œil que sa bonne -renommée. - -«Et j'ai souvent appris d'elle ce qu'elle-même tenait de sa mère, à -savoir que les mâles sans prépuce donnent aux femmes une volupté -autrement délectable que les non déprépucés, à cause de quoi elle -prétend que, si son mari venait à défunter, elle ne recevrait un autre -homme qu'à la condition de n'avoir le membre coiffé d'aucune peau. -Est-il croyable, après cela, qu'elle se fasse donoyer par les -bourgmestres qui, n'ayant pas été Juifs comme Dom Pffefferkorn, ne sont -point circoncis? Donc, laissez en paix cet honnête homme, faute de quoi -il écrira contre vous un traité qu'il nommera _Die Sturmglock_. Ainsi -fit-il contre Reuchlin.» - -Veuillez montrer ceci à Dom Johannes Pffefferkorn pour qu'il se défende -intégralement contre ces nez-crochus et contre Hermanus Buschius, à -cause qu'il est mon ami très singulier, m'ayant fait le _mutum_ de dix -florins, quand je fus promu Bachelier formé en Théologie. - -_Donné à Vérone d'Agrippa, où Buschius et son camarade ont boulotté une -fine poularde._ - - - - -XXXVII - -LUPOLDUS FEDERFUSIUS, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, DONNE A MAITRE ORTUINUS -GRATIUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE LES AUQUES MANGENT DE GRAMENS. - - -Dom Maître Ortuinus, on a soulevé à Erfurth, pour les séances -quodlibétaires[11], une question infiniment délicate dans les deux -Facultés de Physique et de Théologie. - - [11] Quodlibetum. _Scholasticis, pluribus abhinc seculis, de quo in - utramque disseritur partem, ex eo dictum, quia _quod libet_ - defenditur. Hinc _Quodlibetariæ questiones_ eadem notione. Vide: - Vossium, lib. 3, _de Vitiis Serm._ cap. 40, ubi plerosque Scriptores - Scholasticos laudat, qui _Quodlibeta_ scripserunt._ - - _Ex hoc Scholasticorum vocabulo deducunt nostrum gallicum - _quolibet_, dictum mordax, acutum nonnunquam, plerumque triviale - nulliusque leporis sale conditum, ideoque e politioribus colloquiis - amandatum, sicut et _Quodlibetariæ quæstiones_ e saniori theologia, - quod curiositati fere servirent, non utilitati._ - - DU CANGE, _Glossaire_. - -Les uns soutiennent que, dès qu'un Juif se fait chrétien, il lui renaît -un prépuce qui n'est autre chose que la gaine enlevée, au jour natal, de -son membre viril, pour se conformer à la loi mosaïque. - -Ceux-là marchent dans la voie orthodoxe des Théologiens. Ils ont en leur -faveur des raisons magistrales. Celle-ci entre autres: Les Juifs -convertis seraient, au Jugement dernier, tenus pour Juifs comme devant, -si leur pénil se faisait voir décalotté, ce qui serait une grave -injustice. - -Or, Dieu n'entend faire d'injustice à quiconque; _ergo_, etc. Une autre -raison, qui n'est pas moins prégnante, se fonde sur l'autorité du -Psalmiste qui dit: _Il m'a escondu au jour des calamités; il m'a protégé -dans le mystère._ Le jour des calamités, c'est le Jugement extrême, -c'est le val de Iosephat, lorsque seront appertes les coulpes et les -malversations. - -Je néglige d'autres arguments par amour de la brièveté, attendu qu'à -Erfurth nous sommes de notre temps et que les modernes se gaudissent -toujours de la brièveté. De même, pour ceci que j'ai une mémoire labile -et que je ne peux retenir par cœur d'allégations un grand nombre, ainsi -qu'en usent les Doms juristes. - -Mais les autres n'admettent pas que puisse telle opinion subsister. Ils -ont pour eux Plantier, qui dit, en sa poéterie, que ne sauraient les -faits être défaits. De ce dicton, ils infèrent que si un Juif a, dans sa -juiverie, aliéné quelque parcelle de son corps, il ne la récupère -aucunement dans la religion chrétienne. - -De plus, ils arguent que les arguments de leurs adversaires ne concluent -pas en forme. Autrement, il s'ensuivrait de leur premier sophisme que -les chrétiens qui pour cause de paillardise ont égaré tout ou partie de -leur estramaçon, chose fréquente chez les personnes mondaines aussi bien -que spirituelles, devraient au Dernier Examen se voir taxés de judaïsme. -Mais une telle assertion est hérétique au premier chef. Nos Maîtres -inquisiteurs de la dépravation hérétique ne la concéderont jamais, parce -que, souventefois, eux-mêmes sont défectueux quant à leur braguette, non -point qu'ils se copulent avec des mérétrices, mais parce qu'aux bains -ils ne regardent point ce qui se fait devant eux. - -C'est pourquoi, très humblement et dévotieusement, j'obsècre Votre -Seigneurie qu'elle daigne, par sa décision, établir pour moi la vérité -de la chose. Interrogez la femme de Dom Johannes Pffefferkorn, avec qui -vous êtes dans les meilleurs termes et qui ne se vergondera point de -vous édifier sur les choses que vous voulez savoir, à cause de la -conversation amicale que vous tenez avec son homme. En outre, j'ai -ouï-dire que vous êtes son confesseur: donc vous la pouvez compeller -sous peine de la sainte obédience. Dites lui: «Chère Madame, n'ayez -point de honte; je vous sais femme de bien autant que pas une dans -Cologne; je ne vous demande rien qui soit déshonnête, mais d'élucider -pour moi la question que voici: Pffefferkorn a-t-il un prépuce ou non? -Répondez sans vergogne, pour l'amour de Dieu! Pourquoi vous taire?» - -Mais je ne prétends pas vous enseigner. Vous savez mieux que moi comment -on se comporte avec les femmes. - -_Donné en coup de vent, à Erfurth, de l'hôtellerie du Dragon._ - - - - -XXXVIII - -PANDORMANNUS FORNACIFEX, LICENCIÉ, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SALUTATION -TRÈS SALUTAIRE. - - -Dernièrement, vous m'épistolâtes de Cologne, m'incriminant de ne pas -vous écrire, d'autant plus que vous dites que vous lisez volontiers mes -lettres, préférablement à celles des copains, à cause qu'elles sont d'un -beau style et qu'elles procèdent en droite ligne de l'art épistolaire -que j'ai reçu dans Cologne de Votre Prestance elle-même. Je vous -répondrai ceci: l'invention et la matière, je ne les ai pas toujours -comme à présent. Veuillez noter de plus que l'on tient ici, pour le -moment, des séances quodlibétaires, que Maîtres et Docteurs viennent -très adroitement à bout de leurs controverses. Ils font preuve d'une -doctrine infinie à déterminer, résoudre, proposer questions, arguments -et problèmes dans tout le cognoscible. Orateurs, poètes se révèlent -grandement artificieux et sagaces. Parmi ceux-là, un, dessus tous les -autres notable et magistral, se fait un titre de gloire des leçons qu'il -leur intime. Il se proclame le poète des poètes; il affirme qu'en dehors -de lui nul poète ne saurait exister. Il a écrit un traité en vers qu'il -a intitulé de façon exemplaire, mais je ne me souviens plus comment. -C'est, je crois, sur l'ire et sur les coléreux. - -Dans ce traité, il houspille force Maîtres et des poètes, ses confrères, -à qui furent les récitations inhibées dans l'Université, à cause que -leur art y sembla trop cochon. Mais les Maîtres lui ripostent sous le -nez qu'il n'est pas tant merveilleux poète comme il se plaît à le dire -et lui font de la contradiction sur plus d'un point. Vous leur servez de -preuve, car il est manifeste que vous êtes bien autrement profond que ce -quidam en l'art de poéterie. - -Avec cela, ils démontrent encore qu'il n'est pas bien fondé quant au -nombre de la syllabaison, comme elle est déterminée par Maître de la -Villedieu (_3e partie_), que le garçon ne paraît pas avoir suffisamment -étudiée, et nos Maîtres déduisent contre son postulat par de multiples -raisons. Votre nom d'abord, et ceci doublement: 1º cet individu prétend -être un poète plus que Maître Ortuinus, et son nom, toutefois, ne le -comporte point. Véritablement Ortuinus notre Maître est surnommé -«Gratius» à cause de la supernale grâce qu'on appelle grâce gratis -donnée. Car autrement vous ne pourriez écrire de si profonds _dictamen_ -poétiques, faute de cette grâce à vous gratis donnée par l'Esprit Saint -qui souffle où bon lui semble et que vous impétrâtes par votre humilité. -Dieu, en effet, résiste au superbe et prodigue sa grâce aux humiliés. -Ceux qui lisent et entendent votre poésie proclament cette chose, du -haut de leur conscience, que vous êtes sans pair. Ils admirent que le -poète en question puisse être à un tel point insipide et irrévérencieux -qu'il se targue sur vous, quand un enfant comprendrait que vous -précellez sur lui autant comme Laborinthus domine Cornutus. - -Nos maîtres se proposent d'ailleurs de colliger vos _dictamen_, de -veiller à l'impression des choses que vous avez écrites çà et là, dans -différents traités, par exemple dans celui de notre Maître Arnoldus de -Tongres, régent suprême du collège Laurentius, dans le _Traité des -propositions scandaleuses_, de Joannes Reuchlin, dans le _Sentiment -parisien_, sans compter les nombreux libelles de Dom Johannes -Pffefferkorn qui fut jadis Israélite et s'est rendu présentement le -meilleur chrétien. Faute de quoi, ils appréhendent que vos poèmes soient -perdus. Ils disent que ce serait le plus grand scandale de ce temps et -péché mortel si pareils ouvrages se périmaient par négligence ou manque -d'impression. Ils vous prient en même temps, Nosseigneurs Maîtres, de -daigner leur adresser votre _Apologie_ contre Joannes Reuchlin, dans -laquelle vous saboulez comme il faut ce présomptueux Docteur qui a le -front de tenir tête à un quatuor d'Universités; ils se proposent d'en -lever une minute et de vous la retourner incontinent. - -Les adeptes de cette argumentation probatoire sont: Maître Joannes -Kirchberg, mon ami très singulier, promu en même temps que moi; Maître -Joannes Hungen, mon ami très affectionné; Maître Jacobus de Nuremberg, -Maître Jodocus Vürzheym et beaucoup d'autres Maîtres encore, mes amis -très dignes et vos fauteurs imperturbés. - -Ce nonobstant, d'autres contestent la preuve, disant que la manière en -est à la vérité fort subtile et conclut magistralement; mais qu'elle ne -donne pas dans votre tour d'esprit, à cause que cela sonnerait avec trop -de superbe lorsque vous diriez: «Voici donc, Messeigneurs, que je suis -nommé _Gratius_, pour la supernale grâce dont Dieu me guerdonna aussi -bien dans la poéterie que dans tout le cognoscible.» Cela répugnerait à -votre humilité par quoi vous obtîntes la susdite grâce et serait opposé -dans l'adjectif. Car la grâce d'en haut et la superbe ne vivent pas -d'accord chez un même sujet. Or, la grâce d'en haut est vertu et la -superbe vice, qui ne s'amalgament point, par cette raison qu'il est dans -l'essence d'un des contraires de mettre l'autre en fuite, de même que -chaleur expelle frigidité. Notre Maître et poète, selon Petrus Hispanus, -est celui qui affirme que la vertu est par le vice contrariée. Il existe -conséquemment une raison beaucoup meilleure pourquoi il est nommé -«Gratius». Le nom vient des Gracchus (une lettre s'étant perdue afin -d'améliorer la consonance), Romains desquels on apprend, dans les -histoires des Romains, qu'ils furent, ces Gracchus, de fort notables -orateurs et poètes, que Rome n'en eut point de comparables, en ce temps; -telle fut leur profondeur en poésie tout comme en rhétorique! On lit, en -outre, qu'ils furent de voix molle et suave, non claironnante et -stertoreuse, mais charmeresse comme la flûte aux sons de quoi ils -préludaient à l'éloquence et débitaient l'exorde musical de leurs -_dictamen_. A ces causes, le peuple les écoutait dans une extrême -dilection et leur donna sur tous autres la première louange dans cet -art. C'est donc en mémoire de ces Gracchus que Maître Ortuinus fut -cognominé Gratius. Or, nul ne l'égale en poésie et nul ne se compare à -lui pour l'accortise de la voix. Et sur tous il l'emporte comme ces -Gracchus l'emportèrent sur la foule de tous les poètes romains. Donc, -pour ces motifs, en conséquence, devrait s'humilier et se taire le poète -en question de Wittemberg. Il ne manque pas de profondeur, mais, au -regard de vous, c'est un gamin. - -Ceux qui adoptent cette manière de prouver sont mes amis très cordiaux: -Eobanus le Hessois, Maître Henricus Urbanus, Ricius Euritius, Maître -Georgis Spalatinus, Ulrichus Huttenus et, par-dessus tels compagnons, -docteur Ludovicus Misotheus mon seigneur, mon ami et votre défenseur. - -Vous plaise m'écrire ceux qui marchent dans la meilleure voie et -m'informer de la vérité. Quant à moi, je veux célébrer pour vous une -messe aux Prêcheurs, afin que vous puissiez vaincre le docteur Reuchlin -qui vous qualifia mal à propos d'hérétique pour avoir écrit dans vos -poèmes: _Pleure de Jovis la mère féconde_. Portez-vous bien, dans une -extrême sauveté. - -_De Wittemberg, dans la retraite de Maître Spalatinus qui vous adressa -autant de saluts qu'il se chante d'alleluia entre Pâques et Pentecôte. -Derechef portez-vous bien et riez toujours._ - - - - -XXXIX - -NICOLAUS LUMINATOR A DOM MAITRE ORTUINUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE, DANS -UN AN, IL NAIT DE PUCES ET DE MOUCHERONS. - - -Scientifique précepteur, Maître Ortuinus, je vous rends plus de grâces -que je n'ai de poils sur tout le corps, pour le conseil que vous me -donnâtes de me rendre à Cologne et de pousser mes études au collège -Laurentius. Mon père fut absolument satisfait. Il me bailla dix florins -et m'acheta une cape majeure avec un lyripipion de couleur noire. Le -premier jour de mon entrée à l'Université, ayant acquitté mon -béjaune[12] dans la susdite bourse, un trait me fut conté que je ne -voudrais pas ignorer même pour dix blancs. - - [12] _BEANUS, nodellus studiosus qui ad academiam nuper accessit: - _Beanus_ est animal nesciens vitam studiosorum (_Epistolæ obscurorum - virorum_). Vox Gallica _béjaune_, quasi _bec jaune_, ut sunt aviculæ - quæ nondum e nido evolarunt._ - - DU CANGE, _Glossaire_. - -Une manière de poète, un certain Hermannus Buschius, vint à ce collège, -ayant quelque affaire avec un Régent collatéral. Alors, ce Maître lui -donna la main, l'accueillit révérencieusement et lui dit: «Comment se -fait-il que la mère du Seigneur vienne jusques à moi?» Et Buschius de -répondre: «Pour peu que le Seigneur nôtre n'ait pas eu pour mère une -plus belle que moi, certes la mère du Seigneur fut un insigne laideron.» -Il n'avait pas entendu la subtilité de cette allégorie et la fine -rhétorique dont son interlocuteur enveloppait le discours. Je me flatte -d'apprendre encore dans cette inclyte Université beaucoup de choses non -moins utiles que ce notable propos. J'ai acheté, ce jourd'hui, le -programme des cours; demain, je dois argumenter dans une dispute de -collège sur la question que voici: _La matière première est-elle l'Être -en acte ou en puissance?_ - -_A Cologne, du collège Laurentius._ - - - - -XL - -HERBORDUS MISTALDERIUS A MAITRE ORTUINUS, INCOMPARABLE EN DOCTRINE, SON -PRÉCEPTEUR TRÈS SPIRITUEL, TANT DE SALUTATIONS QUE NUL NE LES PUISSE -COMPTER. - - -Très illuminé Maître! quand à Zwoll, j'ai quitté Votre Seigneurie, il y -a deux ans, vous me promîtes, en me donnant la main, de m'écrire -souventefois et de m'enseigner, par vos _dictamen_, la manière de -dicter. Or, vous ne m'écrivez même pas si vous êtes vivant ou non. Vous -ne m'écrivez même pas pour m'apprendre ce qui est et la façon et le -comment de ce qui est. Saint Dieu! comment pouvez-vous me désoler ainsi? -Je vous obsècre! au nom de Dieu et de Saint Georgius, délivrez-moi d'une -telle inquiétude. Je tremble que vous n'ayez mal de tête sinon quelque -infirmité dans le ventre, la cacarelle par exemple, comme ce jour où -vous conchiâtes vos souliers en pleine rue et sans vous apercevoir de la -chose, jusques au temps qu'une femme vous eut dit: «Seigneur Maître, -dans quelle merde vous êtes-vous assis! Voici que votre robe et vos -pantoufles sont toutes pleines de bran!» Alors, vous gagnâtes la maison -de Dom Johannes Pffefferkorn. Sa femme vous donna des effets de -rechange. Il vous serait bon de manger œufs durs, châtaignes rôties au -four et fèves cuites saupoudrées avec de la graine de pavot, comme on -les accommode en Westphalie, votre pays natal. - -J'ai rêvé de vous, que vous teniez un méchant rhume et des phlegmes -abondamment. Du sucre, purée de pois relevée de thym et d'ail pilés -ensemble; poser sur votre ombilic un oignon trop cuit. Et, pendant six -jours, abstenez-vous de femmes. Couvrez soigneusement vos lombes et -votre chef; la guérison ne tardera guère. Ou bien encore, prenez la -recette que donne souvent aux langoureux l'épouse de Dom Johannes -Pffefferkorn. C'est un remède plusieurs fois éprouvé. - -_De Zwoll._ - - - - -XLI - -VILIPATIUS D'ANVERS, BACHELIER, DONNE A SON AMI TRÈS SINGULIER, MAITRE -ORTUINUS GRATIUS, LE PLUS GRAND DES SALUTS. - - -Vint à moi un religieux de l'Ordre des Prêcheurs, disciple de notre -Maître Jacobus de Hoogstraten, Inquisiteur de la dépravation hérétique. -Il me salua. Tout de suite, je l'interrogeai: «Que fait mon ami très -singulier, Maître Ortuinus Gratius, de qui j'ai appris tant de choses -dans la logique et dans la poésie?» Il me répondit que vous êtes -infirme. Du coup je m'abattis par terre à ses pieds, évanoui de peur. Il -m'arrosa d'eau froide, me chatouilla les génitoires et me suscita -péniblement. Je repris alors: «O combien vous me terrorisâtes! Quel est -donc le mal dont il pâtit?» Il m'a répondu que votre mamelle droite est -enflée et vous torture de pointes lancinantes, que la douleur vous -empêche de travailler. Alors j'ai retrouvé mes esprits disant: «Ah! ce -n'est pas autre chose! Je peux guérir cette infirmité; j'en aurai l'art -que je dois à mon expérience.» - -Pourtant, Seigneur Maître, oyez d'abord et sachez me dire d'où provient -ce mal. Quand des femmes impudiques prospectent un bel homme tel que -vous, c'est-à-dire aux cheveux cendrés, aux yeux bruns ou pers, à la -face rubiconde, au nez avantageux, de plus, solidement corporé, elles -grillent de coucher avec. - -Mais quand c'est un homme de mœurs sévères, qualifié comme vous pour son -esprit, qui n'a cure de leurs fallaces et de leurs vanités, elles ont -recours aux arts de la magie. Elles prennent un balai pour hippogriffe; -elles chevauchent sur cette escoube vers le beau mâle objet de leur -désir. Elles ont commerce avec lui pendant qu'il dort; il n'éprouve de -sensations qu'en rêve. Certaines se transforment en chattes, en -oiselles, sucent par les tétons le sang de leur ami et le rendent à ce -point infirme qu'il peut à peine cheminer soutenu par un bâton. Je pense -que le Diable lui-même leur apprit cet art. Ce néanmoins, il nous faut -obvier au sortilège d'après les indications que j'ai puisées dans un -grimoire très ancien, _Librairie des Maîtres_, à Rostock. Je les -expérimentai par la suite et n'eus qu'à me louer de leurs vertus. - -Le jour dominical, nous devons prendre un peu de sel bénit, faire une -croix sur la langue avec ce sel, puis le manger d'après ce mot de -l'Écriture: _Vos estis sal terræ_, c'est-à-dire: vous mangez le sel de -la terre[13]; ensuite, faire une croix sur la poitrine, une autre sur le -dos; de même en verser dans les oreilles, toujours avec une croix, et -prendre garde qu'il ne tombe; ensuite, éjaculer cette oraison dévote: -_Dom Jésus Christus et vous les quatre Évangélistes, gardez-moi des -putains dommageables et des incantatrices, de peur qu'elles ne boivent -mon sang et ne m'endolorissent les mamelles; de grâce, faites-leur -échec! Je vous donnerai comme offrande un riche et bel aspersoir._ - - [13] Jeu de mots sur les verbes _esse_, être et _esse_, manger. _Estis - sal_, vous êtes le sel, confondu avec _estis sal_, vous mangez le - sel. - -Alors, vous serez délivré. Si les stryges viennent derechef, c'est leur -propre sang qu'elles aspirent; elles s'affaiblissent à qui mieux mieux. - -Au surplus, comment va votre affaire avec le docteur Reuchlin? Les -Maîtres disent ici qu'il vous a rembarré. Je ne saurais admettre, quant -à moi, qu'un tel homme l'emporte sur nos Maîtres. Et je m'étonne -grandement que vous n'écriviez pas un _dictamen_ contre lui. Portez-vous -bien superéternellement. Saluez Dom Johannes Pffefferkorn avec son -épouse, dites-leur que je leur souhaite plus de paillardes nuits que les -astronomes ne comptent de minutes. - -_A Francfort-sur-l'Oder._ - - - - -XLII - -ANTONIUS N..., QUASI-DOCTEUR EN MÉDECINE, AUTREMENT DIT LICENCIÉ ET -BIENTOT PROMU DONNE LE BONJOUR A TRÈS SPECTACULEUSE PERSONNE, MAITRE -ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR GRANDEMENT VÉNÉRABLE. - - -Précepteur très singulier, d'après ce que vous m'avez écrit naguère que -je vous dois faire tenir des nouvelles, sachez que tout dernièrement je -suis allé d'Heidelberg à Strasbourg pour y faire emplette de certaines -drogues ou produits afférents à nos manipulations pharmaceutiques. Vous -savez de quoi il retourne apparemment, puisque c'est la coutume aussi de -vos apothicaires, tel ou tel article manquant dans leur officine, de -gagner une autre ville pour acquérir ce qui est nécessaire à la pratique -de leur art. Mais passons. - -Arrivé à Strasbourg, m'accosta un bon ami, grandement favorable à moi et -que vous connaissez bien pour ce qu'il fut longtemps à Cologne sous -votre férule. Avant tout, il me parla d'un quidam, un certain Erasmus de -Rotterdam que j'ignorais auparavant, homme très docte dans tout le -cognoscible et dans tous les genres de science. Il me dit que, pour -l'heure, il résidait à Strasbourg; je ne voulus pas le croire et ne le -crois pas encore pour ce qu'il ne me paraît pas possible qu'un homme -rabougri comme il est connaisse tant de choses. Je priai donc celui qui -me faisait ce ragot abondamment circonstancié de m'introduire auprès de -cet Erasmus, à telles enseignes que je le pusse fréquenter. J'avais -certain carnet que j'intitule _vade mecum_ en médecine, que j'ai -accoutumé de porter sur moi, quand je déambule à travers champs, soit -pour visiter les malades, soit pour acheter du matériel. On trouve dans -ce _compendium_ des questions subtiles et diverses touchant la matière -médicale. J'énucléai dedans une question avec toutes ses remarques, ses -arguments pour et contre. Armé de la sorte, je pouvais me présenter -devant le personnage, qu'on proclame tant docte, et, d'original, -éprouver s'il entend, oui ou non, quelque chose en médecine. - -Quand j'eus parlé à mon ami de ce projet, il ordonna une collation très -recherchée à quoi il pria des théologiens spéculatifs, des prudents très -splendides et moi-même, comme praticien en médecine, quoique indigne. -Après qu'ils se furent assis, longtemps ils se turent, nul ne voulant -ouvrir le feu par convenance et modestie. Alors, je stimulai mon plus -proche voisin en faveur de qui, par les dieux saufs! le vers suivant me -chanta aussitôt dans la mémoire: - - _Conticuere omnes..._ - -Ce vers m'est toujours présent, à cause que j'ai peint, quand vous nous -exposiez Virgilius en son _Énéis_, un bonhomme qui porte un verrou sur -la bouche, pour faire, suivant vos recommandations, une marque à mon -livre. Cette citation venait à point puisqu'on disait que l'Erasmus, ce -scientifique, était poète par surcroît. Comme nous nous taisions à -l'envi, lui-même se mit à discourir dans un long préambule. Pour moi, je -n'ai pas entendu un seul mot, ou bien je ne suis pas sorti d'un ventre -légitime, à cause qu'il a une toute petite voix. J'estime cependant -qu'il parla de Théologie, faisant cela pour attraire un de nos Maîtres, -homme extraordinairement profond, qui popinait avec nous. Puis, quand il -eut achevé son préambule, notre Maître se mit à disputer, en manière -très sagace, de l'_Être_ et de l'_Esprit_. Inutile de répéter son -discours, vous-même ayant traité à fond cette matière. Quand il eut -fini, Erasmus lui répondit en peu de mots et tout le monde se tut -derechef. - -Alors, notre hôte, qui est bon humaniste, se mit à parler de la poéterie -et loua copieusement Julius Cæsar pour ses écrits et pour ses gestes. -Lorsque j'entendis cela, je fus bien aise, à cause que, pendant mes -études à Cologne, j'ai lu et appris de vous de nombreuses choses à -propos de poésie. J'ai pris la parole. «Puis donc que vous commencez à -discourir de la chose poétique, je ne me peux dérober plus longtemps. Je -dis simplement que je ne crois pas que Cæsar ait écrit ses -_Commentaires_ et je veux corroborer mon assertion par un argument qui -tinte comme suit. Quiconque s'adonne au métier des armes, ayant de -soutenus labeurs, ne peut apprendre le latin. Or, Cæsar fut toujours -dans les guerres et les plus grands travaux. Il ne lui fut pas possible -d'accéder à l'érudition et d'apprendre le latin. En vérité, je pense que -nul autre que Suetonius n'écrivit ces _Commentaires_ à cause que je ne -vois personne ayant, plus que Suetonius, une manière identique au style -de Cæsar.» Quand j'eus dit cela et bien d'autres paroles que j'omets ici -pour abréger, car vous connaissez le vieux dicton: _Les modernes se -gaudissent de la brièveté_, Erasmus se prit à rire et ne répondit rien -parce que je l'avais terrassé par la subtilité de mon argumentation. -Nous terminâmes ainsi le colloque et le goûter. Je ne voulus point lui -proposer ma question médicale parce que je savais que lui-même ne la -saurait pas, puisqu'il ne savait pas même résoudre mon argument sur la -poésie, encore qu'il fût poète ou soi-disant tel. Et je dis, par Dieu! -qu'il n'est pas aussi calé qu'on veut bien nous le faire croire. Il n'en -sait pas plus long qu'un autre homme. Je concède néanmoins qu'en poésie -il emploie un beau latin. Mais qu'est-ce que cela prouve? Dans un an, on -peut apprendre ces choses. Mais les sciences spéculatives, comme -Théologie ou Médecine, veulent d'autres efforts. Il se flatte aussi -d'être théologien. Mais, bon précepteur! quel théologien? Un théologien -simple, qui travaille uniquement autour des mots et ne goûte pas à fond -les choses intérieures. Supposez (je veux faire une très belle -comparaison) un olibrius voulant manger des noix, qui ne mâcherait que -la coquille et rebuterait l'amande. - -Il en est de même quant à ces particuliers, pour mon intellect obtus; -mais vous, certes, vous avez beaucoup plus de comprenette que votre -serviteur, puisque j'entends dire que vous êtes déjà prêt à recevoir les -ornements doctoraux en Théologie, à quoi Dieu et la Sainte Génitrice -vous daignent promouvoir. Mais, pour ne parler que de moi, afin de ne -pas m'étendre au delà des bornes que je me suis proposées, j'affirme que -je peux, en une semaine, gagner, avec mon art (si toutefois Dieu me -concède une foule d'ægrotants), plus qu'Érasme ou tout autre poète dans -une année entière. Que cela suffise pour l'instant, qu'ils mettent cela -dans leurs poches, car je fus, par Dieu! extrêmement irrité. Une autre -fois, je vous écrirai plusieurs nouvelles. Vivez et portez-vous bien, -aussi longtemps que peut vivre un phénix, ce que vous accordent tous les -Saints de Dieu. Aimez-moi encore comme vous m'avez toujours aimé. - -_Donné à Heidelberg._ - - - - -XLIII - -GALLUS LINITEXTOR DE GUNDELFINGER, CHANTRE PARMI LES BRAVES COMPAGNONS, -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR CHÉRI DE PLUSIEURS MANIÈRES, -SALUT. - - -Révérend Dom Maître, comme vous m'avez écrit à Eberburg une lettre -solacieuse dans laquelle vous me consolez,--ayant appris que je fus -malade,--parconséquent je vous ai une gratitude sempiternelle. Mais, -dans cette épître, vous manifestez quelque surprise de me savoir malade -quand je n'ai pas de travaux pénibles, comme tous ceux que l'on répute -sans travail, en d'autres termes, domestiques des seigneurs. Ha! ha! ha! -il me faut rire, ou que je sois bâtard! de la question que vous me -faites avec tant de simplicité. Ne savez-vous pas que cela dépend de la -volonté de Dieu qui peut, à son gré, faire un malade, et derechef le -guérir, quand bon lui semble? Si la maladie provenait de la besogne, -cela pour moi n'irait pas bien, encore que vous affirmiez que je ne -travaille guère. Car je me suis trouvé naguère à Heidelberg, en -compagnie de gais lurons. Il m'a fallu peiner grandement du col, -c'est-à-dire humer le pot si bien qu'on peut tenir pour miraculeux que -j'aie encore mon gosier sec. Et vous croyez que ce n'est pas de la belle -ouvrage! Que cette riposte suffise à votre premier point. - -Vous me dites, en second lieu, que je ferai bien de vous mander -n'importe quel petit livre où se trouve quelque chose de neuf qui se -puisse montrer aux béjaunes. Comme en toute circonstance vous me fûtes -gracieux, eu égard aux disciplines de tout genre que vous savez par -cœur, je ne peux me tenir de vous adresser une lettre détachée d'un bien -bel ouvrage qui se nomme: _Épistolaire des Maîtres de Leipzig_, à quoi -les Maîtres les plus dispos de l'inclyte Université de Leipzig ont, tour -à tour, collaboré. J'ai fait cela pour, si cette première lettre vous -agrée, vous envoyer tout le livre dont je ne me dessaisis qu'à -contre-cœur. - -Cette lettre débute ainsi: - - - - -XLIV - -MAITRE CURIO, RÉGENT DOYEN AU COLLÈGE HENRICUS DE LEIPZIG, DONNE LE BON -VÊPRE A MATHIAS DE FALKENBERG, GENTILHOMME DE VIEILLE NOBLESSE, ET, -DEPUIS CINQUANTE ANS, SON TOUJOURS INSÉPARABLE AMI. - - -Puisque, en vérité, il y a déjà longtemps que nous ne fûmes ensemble, il -me paraît bon de vous écrire un peu afin que notre amitié ne dépérisse -point. J'ai reçu de nombreuses gens l'assurance que vous vivez encore, -ferme sur vos rognons, lisant à livre ouvert, comme au temps de votre -jeunesse, et, par le saint Dieu! j'ai appris ces choses en grande -hilarité. Mais que ce Dieu bon me pardonne d'avoir juré comme un -charretier. Lui plût, ainsi qu'à Dame Maria, que vous pussiez chevaucher -et venir à nous! Dire que vous ne montez plus à cheval aussi commodément -que par le passé, quand nous étions ensemble à Erfurth et dans telles -autres parties de la Saxe, où j'ai bien souvent admiré votre prestance -lorsque vous enfourchiez un étalon! - -Grande fut ma peur, quand j'ai su que les habitants de Worms étaient en -procès avec un gentilhomme, que vous ne fussiez engagé dans son affaire, -à cause qu'une ancienne famille comme la vôtre a des alliances chez -presque tous les nobles du pays. Quand vous étiez jeune, ce n'étaient -que _zeches_[14], compotations et haute école avec les gars de la -contrée, à l'occasion de quoi, souvent, je vous ai morigéné. Mais, comme -tout va bien jusqu'ici, nous voulons rapporter au Dieu Iesus les grâces -méritées, pour être, si longtemps, demeurés sains et saufs. - - [14] Allemand: _Zeche_ «écot», «festin», en mauvaise part «orgie». - Cela ne s'entend plus, aujourd'hui, que de la carte à payer dans les - restaurants. - -Je suis estomaqué fortement que vous n'ayez oncques songé à écrire, -malgré que vous ayez pour Leipzig des messagers nombreux et sachant fort -bien que je n'ai point cessé de l'habiter. Je ne saurais être paresseux -comme vous. Je vous épistole donc, car j'épistole de bon cœur. Depuis -notre dernière entrevue, j'ai plus de vingt fois écrit à des hommes -doctes mes égaux. Mais je passe l'éponge sur cette erreur tout comme sur -les autres. - -Seigneur noble, j'aurais voulu que vous fussiez dernièrement ici avec -nous, quand le Sérénissime Prince de Saxe solemnisa son mariage dans -Leipzig. Nous eûmes un très beau ballet avec des entrées de chant où -furent conviés force gentilshommes. Je fus délégué à ses noces en même -temps que notre Recteur de Leipzig, comme il est d'usage. Nous avons -popiné une large coupe avec des florins jusqu'au bord. Nous sommes -restés là deux jours; nous avons fait carrousse et, gaiement, nous nous -sommes restaurés à table par le boire et le manger. Avec moi était un -_famulus_ qui avait apporté deux marmites. Il a bien su me trouver où -j'étais assis et poser sous mon escabeau les récipients. Alors, nous -eûmes un vin de tout premier ordre; vous le connaissez bien et n'ignorez -pas ce qu'il vaut. Il est très délectablement délectable; je l'ingurgite -avec tant de plaisir qu'il me fait la tête ronde et qu'au sortir de -table, je me fous à chahuter. J'ai donc pris une marmite où j'ai -transvasé quelques fioles de ce jus, le remisant après sous la table, -uniquement pour ne pas mourir de soif, notre chemin faisant. - -Ensuite, parmi d'autres ragoûts de toute espèce, nous eûmes un insigne -hochepot, avec maintes gallines, farcies de bonnes choses. Alors je -ramenai la seconde marmite; je la garnis d'une poularde entière, afin -que le magnifique Dom Recteur et moi eussions de quoi goûter en route. -Ce petit travail mené à bien, je dis à un _nobilis_: «Monsieur le -gentilhomme, vous plaît-il siffler mon valet? j'ai quelque chose à lui -dire.» Quand il m'eut rendu ce bon office et mon valet debout auprès de -moi: «_Famulus_, dis-je, viens ici et ramasse mon couteau qui a roulé -sous la table» (je l'avais naturellement fait tomber exprès). Alors il -se coula sous la table, mit adroitement le couteau et les marmites sous -son froc, le tout si parfaitement distillé que les gens n'y virent que -du feu. - -O Sainte Dorothea! si vous eussiez fait route de compagnie avec nous, -quand nous retournâmes à Leipzig, comme notre bombance eût été joyeuse! -J'ai encore boulotté pendant deux jours les débris de ces reliefs, à -cause que nous n'avons pu manger nos provisions en cours de route. - -Je vous écris cela parce que je sais que vous avez aussi fréquemment -escamoté sous le manteau, dans vos chausses ou dans le sac. Vous le -faisiez communément lorsque nous vivions encore ensemble et c'est de -vous que j'ai appris cette gentillesse. En bonne foi, c'est un talent -fort agréable et je ne voudrais pas, au prix même de cent écus d'or, en -être dépourvu. On m'a dit récemment que vous avez, dans votre patelin, -un beau verger plein de fruits, poires, pommes et raisins. Quand vous -allez à votre auberge, parce que vous ne dînez point à domicile, vous -portez un grand carnier dans quoi vous escamotez du pain blanc, des -oiseaux rôtis et des viandes, le tout de si bonne grâce que nul ne s'en -aperçoit. Je m'en étonne, mais je le crois parce que vous avez eu un -long apprentissage et que l'apprentissage fait l'artiste, comme dit le -Philosophe au neuvième livre de la _Physique_. J'ai appris aussi que -vous aviez une fumelle qui n'y voit pas fort bien d'un œil. Ce que -j'admire le plus, c'est que vous puissiez encore être homme pendant la -nuit, à l'âge que vous avez; mais ce qui m'ébahit complètement, c'est -que votre cas demeura bandé pendant six semaines entières, sans qu'il -vous fût possible de le décourager, phénomène qui, d'après vous, -résultait de maladie. Nom de Dieu! si j'avais une infirmité pareille, je -voudrais être le plus recherché des galants! Mais, croyez-moi, je ne -peux plus besogner comme dans mes vertes saisons. Il y a quatre semaines -que j'ai foutu à la porte ma cuisinière, tant il y a belle lurette que -j'ai cessé de culeter. - -Voici encore une requête dont il me faut vous saisir, premier que de -conclure. Si vous avez quelque enfant ou consanguin, si vous connaissez -un bon ami qui possède l'un ou l'autre et soit dans le propos de le -faire étudier, envoyez-moi ici à Leipzig vos jeunes élèves. Nous avons -un grand nombre de Maîtres fort savants. La pitance du collège ne laisse -rien à désirer. Tous les jours, matin et soir, on met sept plats sur -table. Le premier s'appelle «toujours», en allemand: _grütz_; le second, -«continuellement», _eei supp_; le troisième, «chaque jour», c'est-à-dire -_muss_; le quatrième, «fréquemment», autrement dit _mager fleisch_; le -cinquième, _raro_, ou bien _gebratens_; le sixième, «jamais», à savoir -_kaes_; le septième, «quelquefois», qu'on peut traduire par _apffel_ und -_birn_. - -Avec cela, nous avons une potion de tout repos qu'on appelle -_conventum_. Qu'en dites-vous? Et cela ne suffit-il point? - -Nous gardons le même ordre pendant toute l'année, avec de grands éloges -et l'assentiment de tous. Cependant, nous n'avons pas dans nos cellules -extraordinairement de quoi manger. Cela manquerait un peu de décorum et -nos Suppôts ne voudraient plus en fiche un clou. C'est pourquoi j'ai -gravé sur toutes les portes de nos habitations les deux vers que voici: - - La règle de la Collégiale est en tous temps égale: - Porte des victuailles avec toi, si tu veux manger avec moi. - -Mais en voilà bien assez pour ne pas vous paraître superflu. Vous voyez -que je suis poète à mes heures. - -Donné en grande hâte à Leipzig, sous le ciel couleur de blave[15]. -Portez-vous bien avec votre particulière, comme l'abeille sur le thym ou -le poisson dans les ondes. Encore une fois, portez-vous bien. - - [15] Bleuet. Cf. Cotgrave (_Blave_ et _blate_). Rob. Estienne et - Ménage (_Blaveolles_ et _blavet_), c'est la fleur inhérente au blé - _blavium_. - - LACURNE. - - * * * * * - -Voyez à présent, Dom Maître Ortuinus, si cette épître vous agrée. Alors, -je vous en ferai tenir plein un livre, à cause qu'elles sont très -bonnes, tout au moins d'après mon débile génie; et voici que je ne peux -vous écrire davantage. Portez-vous bien dans Celui qui créa toutes -choses. - -_Donné à Ebersberg: Je voudrais que vous y fussiez avec moi, ou le -diable m'emporte! le sixième dimanche entre Pâques et Pentecôte._ - - - - -XLV - -ARNOLDUS DE TONGRES, NOTRE MAITRE EN LITTÉRATURE SACRÉE, DONNE LE -BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS. - - -Vénérable Dom Maître, je suis vexé au delà de toute vexation. Je -comprends à l'heure qu'il est combien est véridique cet adage des -poètes: _un malheur ne vient jamais seul_, de quoi je vous ai fourni la -preuve. Je suis déjà valétudinaire et sur mon état de maladie se greffe -une angarie qui n'est pas petite. La voici: - -Tous les jours, accourent vers moi des hommes. Il en est même d'autres -qui m'écrivent de différentes provinces, car je suis universellement -connu pour le libelle que j'ai publié, comme vous le savez, contre -l'_Apologie_ de Reuchlin. Ces gens-là disent ou écrivent qu'ils sont -ébaubis que nous ayons délégué Johannes Pffefferkorn, juif maquillé de -christianisme, à la défense de notre Foi; qu'il est bizarre de le voir -prendre parti dans cette cause, écrire en notre nom comme au sien propre -et tarabuster Joannes Reuchlin. Il recueille ainsi la notoriété, -cependant que nous rédigeons les actes de cette polémique. Il les publie -en son nom. Or, tout cela est vrai; j'en suis moi-même tombé d'accord, -l'ayant déclaré en confession. On dit même qu'il vient de compiler une -brochure nouvelle qu'il nomme en latin _Défense de Johannes Pffefferkorn -contre Joannes Reuchlin_. Dans ce factum, il débobine toute l'affaire, -depuis A jusqu'à Z; il a, de plus, teutonisé sa diatribe à l'usage du -public. Oyant cela, j'ai répondu tout simplement qu'il n'y a pas un mot -de vrai dans cette histoire, du moment que je n'en suis pas informé. Si -Pffefferkorn était coupable de ce geste, alors, par Dieu! ce serait un -furieux scandale qu'il ne m'en ait pas instruit d'abord et ne m'ait pas -consulté, premier que de le faire. Peut-être ne se recorde-t-il plus de -moi depuis qu'il me sait malade. S'il m'avait questionné, j'eusse -répondu que le geste était bon pour une fois, sachant que nous ne -gagnons pas à la controverse: car Joannes Reuchlin rebiffe toujours, -parce qu'il a le Diable au corps. Néanmoins, si Pffefferkorn s'est avisé -d'écrire, je sollicite diligemment votre intervention pour empêcher que -sa diatribe ne paraisse; vous en êtes le correcteur. - -Secondement, j'ai appris, ce dont je ne me saurais douloir d'une -pareille véhémence, que (révérence parler) vous donnâtes à la servante -de l'imprimeur Quentels force coups de votre lardoire, tant que le -ventre lui a levé. La chose est, ce dit-on, absolument incontestable. -Quentels a pardonné, mais il n'a plus voulu souffrir la donzelle chez -soi. Elle est, à présent, dans sa maison et ravaude à neuf les habits -hors d'usage. Je vous demande, au nom de la très grande charité que nous -eûmes toujours l'un pour l'autre, de m'écrire si cela est vrai ou non, -parce que, depuis longtemps, je souhaite besogner la petite. Jusqu'ici, -je m'en étais gardé, à cause que je craignais qu'elle eût encore son -pucelage, mais si, en réalité, vous lui fîtes la chosette et que vous -n'y trouviez pas d'inconvénient, nous pourrons alternativement larder -cette jeunesse, moi aujourd'hui, vous demain, attendu que les plus -qualifiés doivent prendre le pas, que je suis Docteur et vous Maître, -sans que, pour cela, je vous contemne le moins du monde. Nous garderons -le secret et nous la nourrirons avec son produit, à frais communs. Je -suis certain qu'elle acceptera de grand cœur et sera fort satisfaite. -Même si, depuis quelque temps, je l'avais lardée avec assiduité, à coup -sûr je serais plus gaillard. J'espère néanmoins que je vais purger mes -rognons dans son bas-ventre afin de récupérer la santé. Là-dessus, -portez-vous bien. Si je n'avais été mal en point et trop débile pour me -déplacer, j'eusse été vous voir plutôt que de vous écrire. Ce néanmoins, -ne manquez pas de me donner réponse. - -_En hâte, dans notre collège du Mont._ - - - - -XLVI - -JOHANNES CURRIFEX D'AMBERG A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, NOMBREUSES -SALUTATIONS. - - -Puisque vous m'avez écrit naguère afin d'enquerre comment je vivote à -Heidelberg et de vous marquer aussi comment les Docteurs et les Maîtres -se plaisent en ce lieu, apprenez donc, _primo_, qu'aussitôt arrivé dans -Heidelberg, je me suis fait marmiton au collège, ce qui me donne la -table gratuite et même quelque argent pour mon salaire. Je peux, de la -sorte, achever mes études et me pousser à la Maîtrise. Ainsi travaillait -Henricus le Pauvre. Il n'avait ni livre ni papier, mais il écrivait tout -sur sa peau. De même se nourrit Plautus, qui portait les sacs au moulin -comme un baudet et qui s'évada par la suite, devenu très docte et -s'étant fait l'auteur de proses et de vers. - -Or, pour que vous sachiez quels hommes doctes sont ici, je veux d'abord -vous parler des plus qualifiés et, successivement après, de tous les -autres. Le philosophe dit au chapitre premier de la _Physique_: _Des -universaux, il faut procéder aux individus._ Et Porphyrius, de même, -descend du genre le plus œcuménique à l'espèce la plus quidditive, où -Plato enjoint de se reposer. Donc, c'est par les plus qualifiés que se -doit engrener la dénomination, comme l'affirme le Maître gentil, au -second chapitre de l'_Ame_. - -Parmi tous les Docteurs en Théologie, il en est un qui fait fonction de -notre prédicateur. Il a une voix de buccin, encore que nabot. Les hommes -se plaisent à l'ouïr prêcher; ils gagnent à ses sermons, car il est -savant, de par Dieu! et docte au superlatif; c'est moi qui vous le dis. -Beaucoup viennent l'entendre parce qu'il est délectable et mécanise les -ventrus dans l'ambon ou le cancel. Je l'ai entendu un jour développer -cette question du livre des _Analytiques postérieures_ d'Aristoteles, à -savoir: _ce qui est, _est_, et pourquoi cela est-il, et pour quels -motifs cela est-il?_ Merveilleusement, il a su déduire en vulgaire tant -de subtilité. - -Une autre fois, il a discouru sur la virginité, disant que les filles -qui perdent leur membrane ont accoutumé de donner pour excuse qu'elles -ont été dépucelées par violence. De quoi il s'est tordu: «Vous êtes bien -venues d'attester la violence! Je vous le demande. Si quelqu'un avait -dans une main un braquemard nu et, dans l'autre, une gaine; que, tout le -temps, il remuât son fourreau, ne serait-ce pas un moyen sûr de -n'invaginer point le braquemard? Eh bien, il est en de même pour les -tendrons[16].» - - [16] «... Le Gouverneur aussitost rendit la bourse à l'homme et puis - tint ce discours à la voilée non violée: ma sœur, si, pour défendre - votre corps, vous eussiez employé la moytié du courage et de la - valeur que vous avez tesmoignée pour défendre cette bourse, les - forces d'Hercule ne vous pourraient jamais forcer. Allez à la bonne - heure, ou plus tôt à la mal heure et qu'on ne vous voye plus en - cette Isle, ny six lieües à la ronde, sur paine de deux cens coups - de foüet.» _L'Histoire de l'audacieux et redoutable chevalier Dom - Quixote de la Manche_, trad. F. de Rener. - -Une fois, quand, au nouvel an, faut donner leurs étrennes à chaque -division, il apporta des cadeaux pleins de goût pour les pupilles des -trois collèges. Aux modernes (car nous avons ici des modernes et des -anciens), il donna un Saturnus et leur exposa: «Saturnus est une planète -frigide convenant bien aux modernes, à cause qu'ils sont eux-mêmes des -artistes froids, qui n'observent point saint Thomas, ni les _Copulata_, -ni les _Réparations_, d'après le cours du collège de Mont à Cologne.» -Mais aux Thomistes, il donna, pour le nouvel an, un éphèbe dormant -auprès de Jovis qui s'appelle Ganymèdes. Celui-là cadre avec les -Réalistes. De même, en effet, que Ganymèdes décante à Jovis le vin et la -cervoise, le doux breuvage du lacaricium[17], histoire bellement -interprétée par Torentinus, au livre premier de l'_Æneis_, ainsi les -Réalistes infusent en eux-mêmes les Arts et les Sciences. Il ajouta -d'autres arguments et tant d'autres choses délectables qu'un homme seul -ne les peut admirer en une fois. J'estime qu'il a dû se coucher pendant -plusieurs nuits, mais qu'il n'a pas fermé l'œil quand il a spéculé avec -tant de perfection et de subtilité. Il en est beaucoup néanmoins qui -disent que ce Prêcheur ne fait que débiter des sornettes. Ils ne se -privent pas de le nommer _Quaculator_ et _Joannes à la tête fêlée_ et -_Cap d'auque_, pour la raison qu'un jour il resta coi dans une -controverse. Alors, ils expédièrent le Docteur avec tant de réalisme que -nul, depuis cent ans, ne fut si rondement expédié. L'un d'eux fut -l'attendre à la porte de la salle. Puis, ôtant sa barrette (non pour lui -rendre hommage, mais à la façon des Juifs quand ils mirent à Christus -une couronne et génuflectèrent devant lui): «Seigneur Docteur, -dit-il--révérence parler--que Dieu bénisse votre bain!» A quoi il -répondit: «A Dieu grâces, Bacheliers!» et disparut sans ajouter un mot. -Quelqu'un m'a dit que ses yeux étaient pleins de larmes et qu'on pense -qu'une fois hors de vue, il s'est mis à pleurer. Quand j'ai connu ce -méchant persiflage, la colique m'a pris tout à coup et, si j'avais su -quel pouvait être ce goguenard, je me fusse harpaillé avec lui quand -bien même il aurait dû me fendre la tête avec une planche. - - [17] Le _lacaricium_ d'Hutten s'identifie, en latin de cuisine, au mot - allemand (_lakritze_) _succus liquiritiæ!_ jus de réglisse, Ganymède - verse du coco à Jupiter! - -Mais le docteur _Cap d'auque_ conserve encore un disciple. Pour moi, -c'est un homme docte, quasi plus que docte et même plus docte que son -précepteur, si ce n'est qu'il est tout simplement Bachelier dans la -_Bible_. Il y a quelque temps, il y a même fort peu de temps, ce -Bachelier intima tout au moins vingt-deux questions et sophismes et -toujours contre les modernes, savoir: si Dieu est dans le _Prédicament_, -si l'_Essence_ et l'_Existence_ sont distinctes, si les _Rollations_ se -séparent de leur fondement, et si les dix _Prédicaments_ sont distincts -en réalité. A celui-là, que de répondants! Je n'en ai contemplé de ma -vie un tel nombre dans un seul amphithéâtre. Il a soutenu lui-même ses -propositions, de quoi il s'est fait grand honneur; car, pour contredire -un seul homme, c'était prou d'un seul Maître. Je m'étonne que le -dizainier ait permis qu'il en fût autrement. La canicule, sans doute, -lui aura donné un coup de marteau, car la chose est contraire aux -Statuts. La dispute achevée, j'ai tout de go improvisé à la louange du -cathédrant le poème que voici, car j'ai des parties d'humanités: - - Voilà un Maître docte, - Qui a intimé, deux ou trois fois, - Ce qui distingue l'_Être_ de l'_Essence_ - D'avec l'_Être_ de l'_Existence_, - Et des _rollations_, - Et des prédicaments la distinction. - _Utrum_, Dieu qui est dans le firmament - Se trouve-t-il aussi dans les _prédicaments_? - Ce que nul n'avait osé avant lui, - Pendant les siècles des siècles. - -Mais en voilà bastante sur ce point. Je veux, à présent, vous dire ou -vous écrire quelques petites choses des poètes. Il en est un qui -commente Valerius Maximus. Il ne me plaît la moitié autant que vous, -lorsque, dans Cologne, vous paraphrasiez de même Valerius Maximus. -Celui-ci procède tout uniment. Vous, au contraire, pour exprimer le -mépris de la Religion, les songes, les auspices, vous alléguiez les -Saintes Écritures, c'est-à-dire la Chaîne d'Or qui embrasse toutes les -œuvres de Thomas le Béat, de Durandus et autres Sublimes en Théologie. -Vous nous recommandâtes de bien noter ces passages empruntés à -l'Écriture, d'y peindre une main et de les retenir par cœur. - -Vous saurez de plus que nous n'avons pas ici autant de Suppôts comme on -en voit dans Cologne. A Cologne, les étudiants peuvent être comme sont -les scutaires[18] à Heidelberg. Même quelques-uns d'entre eux portent le -ceinturon avec le bouclier, chose que l'on ne veut point admettre ici. -Tous, en effet, ont leur table au Collège et doivent figurer au -matricule de l'Université. Mais leur petit nombre ne les empêche pas -d'être audacieux et non moins hardis que les troupes de Cologne. Ils ont -tout récemment dégringolé un régent du collège qui mouchardait à la -porte de leur salle, ayant compris qu'ils biberonnaient à l'intérieur. -L'un d'eux, voulant sortir, tomba sur le bonhomme et le jeta rudement à -travers l'escalier. Enfin, ils poussent la bravoure jusqu'à se gourmer -avec les reîtres, comme ceux de Cologne avec les taillandiers. Ils -marchent à la façon des reîtres, portant le glaive nu, et des arcs, et -des épées, même des _plumbatum_[19] où se peut tendre une corde qui sert -à décocher le projectile et qu'ensuite ils ramènent à eux. Des reîtres, -naguère, ont entamé le cuir d'un _Domicellus_ qui, d'effroi, tomba par -terre; mais, se relevant aussitôt, il fit une défense réaliste, -frappant, espadonnant sur tous, jusqu'au temps qu'ils aient invoqué -saint Valentin et pris leurs jambes à leur cou. - - [18] Victor Develay traduit par «archers». Ce bibliothécaire ne recule - jamais devant une explication à la portée des simples. Forcellini - pourtant, ni Du Cange ni la _Crusca_ ne traduisent le mot - _Scutones_, ni deux lignes plus bas le mot _parthecas_. Convient-il - de lire _parthicas_? - - [19] _Flagellum, cujus lora plumbeis globulis in extremo instructa - erant._ DU CANGE, _Glossaire_. Serait-ce la _nagaïka_ russe ou mieux - la «plombée» de Froissart? Mais ne faut-il pas traduire par - «arbalète»? - -Encore une chose sur quoi vous devez être éclairé: demandez, je vous -prie, au docteur Arnoldus de Tongres qui n'est pas manchot en Théologie, -s'il est permis de jouer aux dés pour gagner des indulgences. Je connais -certains compagnons, grands ribauds, lesquels ont joué toutes les -indulgences que leur avait accordées Jacobus de Altaplatea[20], quand il -eut terminé le procès de Reuchlin à Mayence. Ils sont trois qui -prétendent que de telles indulgences ne profitent à qui que ce soit. -Dans le cas où cela, comme je le suppose, serait un péché (et bien -est-il impossible que ce ne soit un péché), les trois compères me sont -parfaitement connus. Je les signalerai aux Prêcheurs qui les couvriront -de confusion dans les règles. Moi-même, je veux en personne (car j'ai -assez de bravoure pour cela) m'évertuer de les réduire par la famine. - - [20] Nom latinisé d'Hoogstraten. - -Je n'ai plus rien à vous écrire, sinon qu'il vous plaise saluer de ma -part la servante de Quentels, qui ne tardera pas à se vider. Portez-vous -bien pancratiquement, athlétiquement, pugiliquement, royalement et -magnifiquement, comme dit Erasmus en ses _Paraboles_. - -_Donné à Heidelberg._ - - - - -XLVII - -JACOBUS DE ALTAPLATEA, PROFESSEUR TRÈS HUMBLE DES SEPT ARTS INGÉNUS ET -LIBÉRAUX, NON MOINS QUE DE SANCTISSIME THÉOLOGIE; EN OUTRE, DANS -QUELQUES PROVINCES DE GERMANIA, MAITRE DES HÉRÉTIQUES, C'EST-A-DIRE LEUR -CORRECTEUR, A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, DOMICILIÉ POUR LA VIE A -COLOGNE, SALUT DANS NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRISTUS. - - -Jamais ne fut aux ruricoles tant duisante, après une longue sécheresse, -la très douce pluie, et tant bienvenu le soleil après de longs -brouillards, que l'a été pour moi votre message expédié à Rome où je -l'ai reçu. - -D'en avoir fait lecture, une jubilation telle m'a ému que j'eusse pleuré -de grand cœur. Il me semblait que nous étions encore dans votre maison -de Cologne, quand nous buvions de compagnie un ou deux quartauds, soit -de vin, soit de bière, et que nous prenions plaisir au jeu de l'Oye: -aussi ma pensée était en fête. - -Mais il vous plaît qu'à mon tour j'imite votre exemple et que je vous -écrive quels sont mes gestes dans cette Rome ici, tant de vous éloignée, -et comment, pour moi, les conjonctures se succèdent? Je le ferai de bien -bon cœur. Apprenez donc que je suis encore sain par l'influx de la -Divinité. Mais, combien que je sois encore sain, je ne goûte pas le -moindre contentement au séjour qu'il me faut faire en cette Rome; car le -procès que j'y plaide est en possession de tourner à ma honte. Je -voudrais ne l'avoir oncques entamé. Ici, tout la monde me prend pour -chouette et m'inflige des vexations. Reuchlin est beaucoup plus notoire -qu'en Allemagne: force cardinaux, et des évêques, et des prélats, et des -courtisans aiment lui. Si je n'avais entrepris cette maudite affaire, je -serais encore dans Cologne, buvant à pleins brocs et me rassasiant du -meilleur, tandis qu'ici j'ai quelquefois à peine un chanteau de pain -sec. Je crois même aussi qu'en Allemagne les choses ne tarderont pas à -se gâter. Cela tient à mon absence: tous, déjà, écrivent sur la -Théologie, au gré de leur humeur. On va jusqu'à prétendre qu'Erasmus de -Rotterdam a composé plusieurs traités sur cette matière. Or, j'opine -qu'il ne saurait le faire en toute rectitude. Lui-même, naguère, dans un -libelle, mécanisa les théologiens, et voici qu'à présent il compose -théologiquement, de quoi je demeure stupéfait. Que je sois de retour en -Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je trouve alors un point, un -seul point, un fétu de point que l'erreur coïnquine! Il verra ce que je -veux de lui, agrippé à sa couenne. Le butor écrit en grec, ce qui ne se -doit en aucune manière, car nous sommes latins et nullement grecs. S'il -veut écrire et que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il pas en -italien, hongre ou samogitique? Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte. -Qu'il se rende conforme à nous, théologiens, au nom de cent diables! -Qu'il écrive par _utrum_, et _contra_, et _arguitur_, et par -_conclusion_, et par _réplique_ suivant la coutume des théologiens. -Ainsi, nous-mêmes le lirons. - -Je ne saurais vous mander toutes choses ni vous dire quelle est, en ce -lieu, ma pauvreté. Quand m'aperçoivent les membres de la Curie romaine, -ils me traitent d'apostat. Ils disent que je me suis encouru de mon -Ordre. Ils en font de même au docteur Petrus Meyer, plébain de -Francfort: car ils vexent le pauvre homme aussi bien que moi, à cause -qu'il m'est favorable. Lui, cependant, reste en meilleure posture, nanti -d'un bon office, étant chapelain sur l'_Ara-Cœli_, poste recommandable, -par les Immortels! encore que ces courtisans le réputent comme le plus -abject emploi qui se puisse occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien. -S'ils parlent, c'est envie; or donc, Petrus Meyer tire son pain de la -charge en question. Il se nourrit vaille que vaille, en attendant qu'il -mène à bien son litige avec les Francfortois. Nous déambulons quasi tout -le jour parmi le Champ de Flora, expectant des gueules allemandes, car -nous avons le plus grand plaisir à voir nos braves Teutons. Viennent -alors ces membres de la Curie romaine. Ils nous montrent au doigt, font -sur nous des gorges chaudes: «Vous voyez bien, disent-ils, ces deux -galants qui se promènent? Ce sont eux qui prétendent avaler Reuchlin. -Ils le mangeront, d'abord. Ensuite, ils le merdifieront.» Enfin, nous -sommes tarabustés de telles vexations que les cailloux eux-mêmes -devraient en être émus. Alors, notre pieux curé de dire: «Sainte Maria! -qu'est-ce que cela peut bien nous foutre? Et d'ailleurs, mon frère, nous -le voulons prendre en patience pour l'amour de Dieu, lequel pour nous a -grandement pâti. Nous sommes théologiens. A ce titre, nous devons faire -profession de humilité et le monde nous incaguer abondamment.» Derechef, -il me fait ainsi l'humeur joyeuse et je pourpense: «Les gars disent ce -qu'ils veulent. Eux-mêmes, néanmoins, n'ont pas tout ce qu'ils veulent.» -Si nous étions dans la patrie et qu'un quidam s'avisât de nous berner de -la sorte, nous ne manquerions pas, à notre tour, de lui dire ou de lui -faire quelque notable avanie, à cause que j'arriverais sans peine à -gonfler contre lui la plus minime accusation. - -Tout récemment, nous allâmes faire un tour de compagnie. En ce moment, -deux ou trois individus marchaient sur le mail, à quelques pas devant -nous, ce qui fait que nous étions derrière eux. C'est alors que je -trouvai une cédule que, j'en suis convaincu, l'un de ces particuliers -avait perdue à bon escient et pour que nous la ramassassions. Elle -contenait les mètres que voici: - -ÉPITAPHE D'HOOGSTRAETEN - - Ire, fureur, dol, rage, inclémence et blême envie, - Quand succombe Hogstratus, ne meurent point du même coup. - Il en boutura les rejets dans l'insipide vulgaire: - Ce fut le don et le monument de son génie. - -AUTRE - - Croissez, ifs! croissent les aconits d'un tel sépulcre! - Avait celui qui gît sous cette pierre osé tous les forfaits. - -AUTRE - - Pleurez, mauvais! gaudissez-vous, braves gens! une seule mort, entre - ces deux - Troupes survenant, enlève à ceux-ci, donne à ceux-là. - -AUTRE - - Ici gît Hogstratus, lequel, vivant, souffrir et endurer - Les méchants ont pu, ains jamais les bons: - Lui-même se retire de la vie, indigné contre elle, - Marri de ce que le pouvoir de nuire encore lui est tollu. - -Le plébain et moi, quand nous eûmes ce libelle trouvé, nous l'emportâmes -sur-le-champ à la maison et procombâmes dessus pendant huit ou quatre et -dix jours, sans le pouvoir entendre. Il me semble que j'y dois être -mécanisé, à cause que le nom d'_Hogstratus_ figure dans ces vers. -Néanmoins, je cogite que ce ne peut être moi qu'ils atteignent: en effet -ce n'est pas ainsi que je me nomme en latin, mais bien _Jacobus de -Altaplatea_, sinon, en vulgaire, Hoogstraeten. C'est pourquoi je vous -fais tenir la lettre afin que, l'ayant interprétée, il vous plaise -mettre fin à mon incertitude et me dire si c'est de moi ou d'un autre -qu'il s'agit. Si c'est moi (ce que je me refuse à croire, car il est -évident que je ne suis pas mort), je veux alors mener une enquête; puis, -lorsque je tiendrai l'auteur, je lui chaufferai un bain qui ne lui -donnera pas de quoi rire. La chose est bien aisée; en effet, j'ai ici un -bon fauteur qui est mon âme damnée, Stafir, cardinal de Saint-Eusebius. -Il fera le nécessaire pour que notre homme vienne en prison, qu'il y -mange du pain et de l'eau et qu'il y prenne le trousse-galant. Par -ainsi, faites diligence; écrivez-moi au plus tôt votre sentiment et -corroborez ma certitude. - -J'ai, en outre, depuis peu, ouï-dire que Johannes Pffefferkorn s'est -rendu Juif itérativement. Je n'en crois pas un mot. Ne prétendait-on -pas, voici deux ou trois ans, que le margrave de Halles avait fait ardre -ce cher homme? La nouvelle était controuvée en ce qui le concerne, mais -véridique pour un autre qui portait le même nom. Et je n'admets pas -qu'il se fasse _mammalucus_ ayant, comme il l'a fait, déblatéré contre -les Juifs. Ce serait un déshonneur pour tous les Théologiens et les -Prêcheurs de Cologne puisque auparavant il était avec eux de la dernière -intimité. Les gens peuvent narrer tout ce qu'ils veulent, encore une -fois je n'en crois rien, de par la sainsangrebois! Et vous, tout de -même, portez-vous à souhait. - -_Donné à Rome en l'hôtellerie de la Campane dans le Champ de Flora, le -vingt-unième d'Avoust._ - - - - -XLVIII - -WENDELINUS PANNISTONSOR, BACHELIER A STRASBOURG ET CHANTRE, DONNE A -MAITRE ORTUINUS GRATIUS DE MULTIPLES SALUTS. - - -Vous m'encoulpez dans votre dernier message, à cause que l'atrament est, -à mes yeux, dites-vous, tel que du baume, le calame tel que du -cinnamome, le papyrus tel que de l'or. C'est pour cela que je vous écris -parcimonieusement comme je fais. Eh bien! je me propose, dorénavant et -toujours, de vous prodiguer mes lettres, momentanément pour ce que vous -fûtes mon précepteur, dans la cinquième classe à Deventer, pour ce que -vous fûtes le _vittrinus_ mien. De sorte que je suis tenu de vous -écrire. Mais parce que je ne sais la moindre nouvelle, je vous marquerai -tout autre chose. Néanmoins, je conviens que mon historiette n'est -aucunement pour vous éjouir, vous si indulgent pour les côtés faibles -des Prêcheurs. - -Dernièrement, nous avons pris place à un _symposium_. Un vint s'asseoir -à table, qui baragouinait latin si admirable que je n'entendais pas la -plupart des termes, mais bien quelques mots de çà de là. Par exemple, il -s'outrecuidait de composer un traité, à paraître pour la foire prochaine -de Francfort, lequel s'intitulera _Catalogue des Prévaricateurs, à -savoir des Prédicateurs_ et de publier toutes les scélératesses qu'ils -ont faites, car ils sont les plus scélérats de tous les Ordres connus. -D'abord comment il advint, à Berne, que le Prieur et les Supérieurs -introduisirent des garces dans le cloître; comment ils firent un nouveau -saint Franciscus; comment la béate Vierge et les autres saintes -apparurent à Nolhardus; de même, en quelle façon les moines voulurent, -par la suite, donner le boucon à ce même Nolhardus dans le corps de -Christus; enfin, comment ces moines, pour tant de noirceurs et de -crimes, furent menés au bûcher. - -Il se targuait en outre de narrer comment, une autre fois, dans l'église -de Mayence, devant le maître-autel, certain Prêcheur besogna sa -mérétrice. Quand les autres putes se harpaillaient avec elle, c'étaient -des noms d'amitié: «Paillasse de moine! Vache d'église!» ou «Salope -d'autel!» Des hommes ont ouï ces propos; ils connaissent encore la -putain. - -Le quidam se propose de rappeler aussi l'aventure de ce Prêcheur qui -voulut une fois, à Mayence, dans l'auberge de la Couronne, larder la -servante, lorsque les Prêcheurs d'Augsbourg eurent, là-bas, leurs -indulgences et dormirent dans ce bouchon. La servante donc s'apprêtait à -faire un lit. Notre moine la reluque, prend la piste de son derrière et, -la jetant sur le carreau, se met en posture de la cuisser tout net. -Elle, de beugler comme un pourceau qu'on égorge: des hommes opportuns -d'accourir à son aide. Faute d'un tel secours, la péronnelle eût subi -les derniers outrages, sans avoir même le temps de crier merci. - -Il pense encore divulguer comment ici, à Strasbourg, dans le cloître des -Prêcheurs, quelques moines ont fait entrer des cataus, les ont dans -leurs cellules introduites par le chemin de halage qui borde le couvent; -puis, ayant tondu les cheveux de ces dames, elles sont allées aux -emplettes, achetant du poisson à leurs cocus, pêcheurs de leur état, si -bien qu'elles ont été reconnues en plein marché. Telles sont -malpropretés que firent les cucupiètres en compagnie de ces salopes. - -En voulez-vous d'autres? Un Prêcheur s'en fut, il y a quelque temps, -promener avec une moinesse. Ils prirent par mégarde le chemin des écoles -pour y jouer du serre-cropière. Et voilà qu'une troupe d'étudiants les -aperçoit, entraîne chez eux le couple monacal et se met en devoir de les -fustiger d'importance. Quand ils en furent à retrousser la margot, ils -constatèrent qu'elle portait une vulve entre les jambes, de quoi ils se -gaudirent comme il faut et les renvoyèrent en paix, mais non sans que -l'anecdote s'ébruitât par la ville et devînt le principal de tous les -commérages. - -Alors, parbleu! je fus grandement irrité d'ouïr ces mauvais propos: -«Vous avez tort, dis-je au médisant, de proférer ces choses. Étant même -posé le cas de leur bien-fondé, votre devoir serait encore de les passer -sous silence. Car il pourrait bien advenir que tous les Prêcheurs -fussent égorgés en une heure, à l'instar des Templiers, si le public -était informé de ces cochonneries.» A quoi il riposta: «J'en sais encore -tant que je ne les pourrais coucher en écrit sur vingt _arcus_ de grand -papier.»--«Pourquoi, repris-je, imputer à tous les Prêcheurs des actes -que, cependant tous n'ont pas commis? S'il en est à Mayence, à -Augsbourg, à Strasbourg que vous traitez justement de saligauds, on en -peut voir ailleurs d'une éclatante probité.» Mais lui: «Comment, dit-il, -pensez-vous me confondre? Sans doute vous êtes fils de Prêcheurs. -Peut-être que vous-même fûtes Prêcheur aussi: noncupez-moi un seul -cloître où soient des Prêcheurs honnêtes gens?»--«Qu'ont fait ceux de -Francfort?» demandai-je. «L'ignorez-vous? dit-il. Ils ont chez eux un -principal du nom de Wigandus. C'est la tête des iniquités. C'est lui qui -machina cette hérésie à Berne, lui qui fit un libelle sur Wuesalius, -libelle que, par la suite, à Heidelberg, il a cassé, révoqué, annulé et -extirpé; lui enfin qui composa un autre volume, _Die Sturmglock_, mais -qui, n'ayant pas l'audace de le publier sous son nom, délégua Johannes -Pffefferkorn à la signature, lui promettant la moitié des droits -d'auteur. Bonne spéculation et dont, à coup sûr, il a lieu d'être -satisfait! Il n'ignore pas que Johannes Pffefferkorn se fout du tiers -comme du quart et ne se soucie pas davantage de sa réputation, quoiqu'il -soit appâté par l'espoir du lucre, d'après la coutume en vigueur chez -tous les Juifs.» - -Quand je me suis aperçu que la galerie était pour mon adversaire et non -pour moi, j'ai fait la retraite, mais dans une ire inexprimable qu'il -n'ait pas été seul, car j'eusse voulu poser le diable à ses côtés. -Portez-vous bien. - -_Donné à Strasbourg, la férie quatrième après la fête de Saint -Bernardus, an 1516._ - - - - -XLIX - -LETTRE DE CERTAIN DÉVOT ET MÊME INTRÉPIDE FRÈRE DE L'ORDRE SAINT AUTANT -QU'IMPOLLU, C'EST-A-DIRE DU SURHUMAIN AUGUSTINUS, TOUCHANT LES MAUVAISES -NOUVEAUTÉS DERNIÈREMENT SURVENUES A COLMAR. - -(L'IRE DIVINE EST SUR NOUS, PROCH! BON DIEU!) - -L'HUMBLE FRÈRE JOANNES DE TOLÈDE AU RÉVÉREND PÈRE, FRÈRE RICHARDUS DE -KALBERSTAD, DOM VÉRITABLEMENT PRÉDESTINÉ, OFFRE DE MULTIPLES -SALUTATIONS. - - -Je ne saurais, mon très cher Frère, sans épines intérieures et sans -navrure d'âme, vous tenir secrets les événements surgis et advenus -depuis peu dans cette ville, pour notre saint Ordre et pour nous. - -Nous possédons au couvent un Frère que vous connaissez, homme -remarquable, utile au monastère et à toute la communauté, à cause qu'il -chante au chœur d'une voix d'ophicléide et touche de l'orgue -supérieurement. - -Naguère, il parla et pérora devant une belle dame fautrice de l'Ordre -(ou qui, du moins, le fut jadis, car elle apostasia par la suite et -devint une maligne bête); il lui tint de si beaux discours qu'elle vint -le rejoindre au monastère où elle passa trois nuits. Alors, deux ou -trois Frères lui rendirent visite qui furent tous de belle humeur et -s'amusèrent à la cochonner un peu. Comme dans la fête de Codrus, ils -batifolèrent entre ses jambes drument et fréquemment. Quand ce fut le -jour de retourner chez soi, le Père lui dit: «Viens, je veux t'emmener -au dehors, afin que nul ne te voie.» Elle répondit: «Donne-moi d'abord -mon salaire, pour toi et pour les autres qui m'ont grimpé dessus.»--«Je -ne peux, répliqua-t-il, donner pour autrui.» Il y avait ce jour-là, au -chœur, un office plénier dont lui-même était l'officiant. Donc, force -lui fut d'aller au chœur pour entamer et conclure les matines. La chose -faite, retourna vers la pécore en aube et en dalmatique, lui fit sur la -poitrine de mauvaises manières, se divertit avec ses mamelles et prit -quelque plaisir dans son giron; enfin l'amignarda si soëvement qu'il ne -prévoyait de sa part aucunes représailles. Cependant le marguillier -sonna pour le chœur. Lui de se précipiter en aube et sans ses braies, -afin d'assister aux choses divines. Quand il regagna sa cellule, ne -voilà-t-il pas que la mauvaise chienne s'était donné de l'escampette, -emportant avec elle un froc tout neuf, plus sa cuculle de panne noire! -Au logis arrivée, elle s'empressa de le tailler en morceaux ne craignant -pas d'encourir la peine d'excommunication pour avoir mis en pièces un -habit consacré. Ainsi fut accomplie en réalité cette parole: _Ils se -sont imparti mes vêtements._ Certains Pères zélés ajoutent même que sa -mauvaise bête a dû trouver quatorze couronnes dans le lyripipion de la -cuculle, ce qui serait, heuh! _proch!_ douleur! un dam fort onéreux; -mais les uns le croient et d'autres n'en font que rire. - -Alors, quand le bon Père constata l'avarie et le dommage, il s'en fut -vers le _pedellus_, courrier de la ville (que les nouveaux latinistes -appellent «messager»): «Cher, lui dit-il, va voir cette pute et lui dis -de me rendre ma cuculle.»--«Je n'irai pas sur votre commandement, -répondit le _pedellus_, mais quand le magistrat m'en aura intimé -l'ordre.» - -Sur ce, le Père animé d'un beau zèle, mais trop à l'inconsidérée et -parce que le magistrat est ami de nos Pères, s'en fut le trouver et -déposer sa plainte. Le juge ouvrit l'instruction. Il manda la putain. -Quand elle fut en sa présence, il s'enquit de la raison pourquoi elle -avait dérobé cette cuculle. Elle se rebiffa et, sans la moindre -vergogne, narra par le menu toute l'histoire, comment elle avait passé -trois nuits au monastère et que, virilement chevauchée, on refusa au -départ de lui bailler ses gants. Bien entendu, le magistrat n'exigea -point la restitution de la cuculle, mais il dit au Père: «Vous donnez de -bien mauvais exemples; cela ne peut durer longtemps. Va-t'en, au nom de -cent mille diables, et reste sans bouger dans ton couvent!» Ainsi le bon -Père quitta l'audience, honteux et mortifié. On se trupha de lui. Quand -on l'eut suffisamment tourné en dérision, nos Supérieurs nous imposèrent -une croix bien lourde en nous inhibant, sous des peines majeures, les -promenades hors du monastère, par les chemins et par les carrefours. - -Le Révérend Père Frère prieur était en déplacement quand la chose -arriva. Mais au retour de son voyage, il fit déduire la chose au Père -provincial, notre Dom très gracieux. C'est un homme docte, illuminé. -C'est un flambeau du Monde qui, par deux fois, se comporta -valeureusement dans ses disputes contre les hérétiques. Il les a -confondus, encore qu'ils n'aient pas voulu en convenir, ces salauds de -mécréants. Alors le Père provincial vint aussitôt dans la ville, -accompagné du prieur. Tous deux furent très mécontents de ce Frère qui, -fort étourdiment, avait saisi le magistrat de sa querelle. Nous eussions -mieux fait d'acheter pour lui une cuculle neuve, de la panne la -meilleure. Voilà bien le préjudice qu'amène avec soi trop de zèle! - -Immédiatement, le Provincial fut trouver sénateurs et magistrats, -sollicitant pour nous une autorisation itérative d'aller du monastère -dans les rues, mais il ne put impétrer quoi que ce soit: tous lui -répondirent que la décision prise était irrévocable. - -C'est peu de nous tenir sous clef. Ils veulent encore nous imposer un -_factor_ qu'ils appellent curateur. Cet intrus sera chargé de vaquer aux -recettes et aux dépenses, ne nous donnant plus que le strict nécessaire. -Certes, si la chose a lieu, la liberté ecclésiastique est à jamais -perdue, puisque le diable est installé au monastère. O mon père -bien-aimé! fallait-il que nous vissions un pareil sacrilège de notre -vivant! Qui jamais eût présagé une telle douleur? Quoi! nos champions -les plus zélés se retirent de nous! - -A coup sûr, le Révérend Père prieur est grandement contristé. Il fut, -pendant quelques jours, mal en point d'avoir subi une telle -mortification. Aujourd'hui, c'est l'octave. Aussi, de bon matin, après -sa troisième digestion, il a été pris d'une sueur mauvaise. Ensuite de -quoi il s'est levé pour accomplir la besogne de nature. Il a chié -malaisément. La selle n'était pas grosse, mais ténue; il n'a pas laissé -néanmoins que d'en être soulagé. Il compte, pour se remettre, sur les -talents d'une fautrice dévote de notre communauté. Elle cuisine à point -de bons _juscula_, des pets-de-nonne et autres chatteries. - -Très cher Frère, si les laïques deviennent nos maîtres, ils se moqueront -de nous. Ils ont déjà édité un proverbe sur notre compte qu'ils ont pris -d'un vieux mot que l'on prête à un curé. Ce curé prisait fort le bon -fromage. Quand il fut, pendant la Nuit Sainte, au jeu pascal, sa catau -lui larronna son bon fromage. Au retour, il ne trouva que l'assiette et -cria: «Par les dieux saints! ma toupie a gobé le fromage!» A présent, si -quelquefois, du haut des murs, nous prospectons vers la place afin de -nous distraire un peu, ils accommodent le proverbe, non simplement, mais -par contraposition et goguenardant: «Écoutez! Par les dieux saints! la -pute a gobé votre cuculle!» - -Frère pieux, il faut donc endurer de nombreuses et grandes persécutions -à cause de notre Ordre, et les vexations que nous infligent ces laïques -maudits! - -Et maintenant les paroles de l'_Écriture_ s'accomplissent chez nous: -_Des esclaves ont dominé sur notre tête et nul ne s'est trouvé qui nous -rachetât de leurs mains. Les vieillards ont déserté les portes, les -jeunes hommes, le chœur de la psalette. La joie est tombée de nos -poitrines. Nos chants, nos hymnes sont changés en lamentations._ - -Très cher Frère, priez Dieu pour nous, afin qu'il nous délivre des -persécuteurs laïques. Mais, quoi que vous entrepreniez, mon bon Frère, -ayez cure que ces méchants grimauds de poètes séculiers ne prennent vent -de ma lettre et ne la lisent point; faute de quoi ils se mettraient -encore à déblatérer contre nous. - -Portez-vous bien pancratiquement, Frère pieux et très cher. - -_Donné en notre monastère, dans le huitième jour du mois de mai, l'an du -Seigneur 1537._ - - Si quelqu'un veut bonifier cette épître d'élégance, libre à lui, mais - il doit conserver le fond de l'historiette dans son intégrité, car - elle est véridique et l'on ne peut retracer plus fâcheuse aventure que - les maux dont nous sommes accablés. - - Cette lettre fut envoyée de Brabant à un Frère très dévot de Mayence, - pour lui faire part de nos calamités et des innovations - antichrétiennes. - - - - - on se lasse de tout, - [Vignette] - excepté de connaître - - - - -APPENDICE - - -CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE SAINT-VICTOR - -(RABELAIS. _Pantagruel_). - - -COMMENT PANTAGRUEL VINT A PARIS, ET DES BEAUX LIVRES DE LA LIBRAIRIE DE -SAINT-VICTOR - -... Ce fait, vint à Paris avec ses gens. Et, à son entrée, tout le monde -sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le peuple de Paris -maillotinier est sot par nature, par bequarre et par bemol; et le -regardoient en grand esbahissement, et non sans grande peur qu'il -n'emportast le palais ailleurs, en quelque pays _a remotis_, comme son -père avoit emporté les campanes de Nostre Dame, pour attacher au col de -sa jument. Et, après quelque espace de temps qu'il y eut demouré, et -fort bien estudié en tous les sept arts libéraux, il disoit que c'estoit -une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir; car les guenaulx de -Saint-Innocent se chauffoient le cul des ossemens des mors. Et trouva la -librairie de Saint-Victor fort magnifique, mesmement d'aucuns livres -qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le répertoire, et _primo_: - - -_Bigua salutis._ - -_Bragueta juris._ - -_Pantoufla decretorum._ - -_Malogranatum vitiorum._ - -Le Peloton de théologie. - -=Le Vistempenard des prescheurs, composé par Turlupin.= - -La Couille barrine des preux. - -Les Hanebanes des evesques. - -_Marmotretus, de babouynis et cingis, cum commento Dorbellis._ - -_Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum, ad -placitum._ - -L'apparition de Sainte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en mal -d'enfant. - -=Ars honeste petandi in societate, per M. Ortuinum.= - -Le Moustardier de penitence. - -Les Houseaulx, _alias_ les bottes de patience. - -_Formicarium artium._ - -_De Brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem Prieratem, -Jacopinum._ - -Le Beliné en court. - -Le Cabat des notaires. - -Le Pacquet de mariage. - -Le Creusiou de contemplation. - -Les Fariboles de droit. - -L'Aguillon de vin. - -L'Esperon de fromaige. - -_Decrotatorium scholarium._ - -_Tartaretus, de modo cacandi._ - -Les Fanfares de Rome. - -_Bricot, de differentiis soupparum._ - -Le Culot de discipline. - -La Savate d'humilité. - -Le Tripier de bon pensement. - -Le Chaudron de magnanimité. - -Les Hanicrochemens des confesseurs. - -La Croquignolle des curés. - -_Reverendi patris fratris Lubini, provincialis Bavardie, de croquendis -lardonibus libri tres._ - -_Pasquilli, doctoris marmorei, de capreolis cum chardoneta comedendis, -tempore papali ab Ecclesia interdicto._ - -L'invention Sainte-Croix, à six personnages, jouée par les clercs de -finesse. - -Les Lunettes des Romipètes. - -_Maioris, de modo faciendi boudinos._ - -La Cornemuse des prelatz. - -_Beda, de optimitate triparum._ - -La Complainte des advocatz sur la réformation des dragées. - -Le Chat fourré des procureurs. - -Des Pois au lard, _cum commento_. - -La Profiterolle des indulgences. - -_Preclarissimi juris utriusque doctoris Maistre Pilloti Raquedenari, -de bobelinandis glosse Accursiane baguenaudis repetitio -enucidiluculidissima._ - -_Stratagemata francarchieri_ de Baignolet. - -_Franctopinus, de re militari, cum figuris Tevoti._ - -_De usu et utilitate escorchandi equos et equas, authore M. Nostro de -Quebecu._ - -La Rustrie des prestolans. - -_M. n. Rostocostojambedanesse, de moustarda post prandium servienda, -lib. quatuordecim, apostillati per M. Vaurrillonis._ - -Le Couillage des promoteurs. - -_Jabolenus, de cosmographia purgatorii._ - -_Questio subtilissima, utrum Chimera, in vacuo bombinans, possit -comedere secundas intentiones: et fuit debatuta per decem hebdomadas in -concilio Constantiensi._ - -Le Maschefain des advocatz. - -_Barbouillamenta Scoti._ - -La Ratepenade des cardinaux. - -_De Calcaribus removendis decades undecim, per M. Albericum de Rosata._ - -_Ejusdem, de castrametandis crinibus lib. tres._ - -L'entrée d'Anthoine de Leive es terres du Brésil. - -_Marforii, bacalarii cubantis Rome, de pelendis mascarendisque -cardinalium mulis._ - -Apologie d'iceluy, contre ceux qui disent que la mule du pape ne mange -qu'à ses heures. - -_Pronosticatio que incipit, Silvii Triquebille, balata per M. N. -Songecrusyon._ - -_Bondarini, episcopi, de emulgentiarum profectibus enneades novem, cum -privilegio papali ad triennium, et postea non._ - -Le Chiabrena des pucelles. - -Le Cul pelé des veuves. - -La Coqueluche des moines. - -Les Brimborions des padres célestins. - -Le Barrage de manducité. - -Le Clacquedent des maroufles. - -La Ratouere des théologiens. - -L'Ambouchouoir des maistres en ars. - -Les Marmitons de Olcam, à simple tonsure. - -_Magistri N. Fripesaulcetis de grabellationibus, horarum canonicarum, -lib. quadraginta._ - -_Cullebutatorium confratriarum, incerto authore._ - -La Cabourne des briffaux. - -Le Faguenat des Espagnolz, supercoquelicanticque par Frai Inigo. - -La Barbottine des marmiteux. - -_Poltronismus rerum Italicarum, authore magistro_ Bruslefer. - -_R. Lullius, de batifolagiis principum._ - -=Calibistratorium caffardie, actore M. Jacobo Hocstratem hereticometra.= - -_Chaultcouillonis, de magistronostrandorum magistronostratorumque -beuvetis, lib. octo galantissimi._ - -_Les Petarrades des bullistes, copistes, scripteurs, abbreviateurs, -referendaires, et dataires, compillées par Regis._ - -Almanach perpétuel pour les goutteux et vérolés. - -_Maneries ramonandi fournellos, per M. Eccium._ - -Le Poulemart des marchans. - -Les Aises de vie monachale. - -La Gualimaffrée des bigotz. - -L'Histoire des farfadetz. - -La Bellistrandye des millesouldiers. - -Les Happelourdes des officiaux. - -La Bauduffe des thésauriers. - -_Badinatorium Sorboniformium._ - -_Antipericatametana parbeuge damphicribrationes merdicantium._ - -Le Limasson des rimasseurs. - -Le Boutavent des alchymistes. - -La Nicquenocque des questeurs, cababezacée par frère Serratis. - -Les Entraves de religion. - -La Racquette des brimballeurs. - -L'Accoudouoir de vieillesse. - -La Muselière de noblesse. - -Le Patenostre du cinge. - -Les Grezillons de devotion. - -La Marmite des quatre-temps. - -Le Mortier de vie politicque. - -Le Mouschet des hermites. - -La Barbute des penitenciers. - -Le Trictrac des frères frappars. - -_Lourdaudus, de vita et honestate braguardorum._ - -_Lyripipii, sorbonici, moralisationes, per M. Lupoldum._ - -Les Brimbelettes des voyageurs. - -=Tarraballationes doctorum Coloniensium adversus Reuchlin.= - -Les Potingues des evesques potatifz. - -Les Cymbales des dames. - -La Martingalle des fianteurs. - -_Virevoustorium nacquettorum, per F. Pedebilletis._ - -Les Bobelins de franc couraige. - -La Mommerie des rabatz et lutins. - -Gerson, _de auferibilitate pape ab Ecclesia_. - -La Ramasse des nommés et gradués. - -_Jo. Dytembrodii, de terribilitate excommunicationum libellulus -acephalos._ - -_Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas, per M. Guindolfum._ - -Le Hoschepot des perpetuons. - -La Morisque des hérétiques. - -Les Henilles de Gaietan. - -_Moillegroin, doctoris cherubici, de origine patepelutarum, et -torticollorum ritibus, lib. septem._ - -_Campi clysteriorum per S. C._ - -Le Tirepet des apothycaires. - -Le Baisecul de chirurgie. - -_Justinianus, de cagotis tollendis._ - -_Antidotarium anime._ - -_M. Merlinus Coccaius, de patria diabolorum._ - -Desquelz aucuns sont ja imprimés, et les autres l'on imprime maintenant -en ceste noble ville de Tubinge. - -Soixante et neuf Breviaires de haute gresse. - -Le Gaudemarre des cinq ordres des mendians. - -La Pelleterie des tirelupins, extraicte de la botte fauve -incornifistibulée en la somme angelicque. - -Le Ravasseur des cas de conscience. - -La Bedondaine des presidens. - -Le Vietdazouer des abbés. - -_Sutoris, adversus quemdam qui vocaverat eum friponnatorem, et quod -fripponnatores non sunt damnati ab Ecclesia._ - -_Cacatorium medicorum._ - -Le Ramoneur d'astrologie. - - -RABELAIS (édition Burgaud des Marets et Rathery), _Pantagruel_, liv. II, -chap. VII. - - -FIN - - - - -Le Volume: _Épîtres des hommes obscurs_ contient - - Note de l'éditeur XI - LUTHER, avant-propos de Laurent Tailhade 1 - -Les lettres qui le composent sont ainsi classées dans l'ouvrage: - - I. Maître Joannes Pellifex D. S. à Maître Ortuinus Gratius 57 - II. Maître Bernhardus Plumilegus D. S. à Maître Ortuinus Gratius 62 - III. Johannes Stranssfederius à Ortuinus Gratius 65 - IV. Maître Joannes Cautrifusor à Maître Ortuinus Gratius 70 - V. Nicolaus Caprimulgius à Maître Ortuinus Gratius 73 - VI. Maître Petrus Hafenmusius à Maître Ortuinus Gratius 75 - VII. Thomas Langschneiderius à Dom Ortuinus Gratius deventerius 79 - VIII. Franciscus Genselinus à Maître Ortuinus Gratius 86 - IX. Maître Conradus de Zwickau D. S. à Maître Ortuinus Gratius 90 - X. Joannes Arnoldi D. S. à Maître Ortuinus Gratius 95 - XI. Cornelius Fenestrifex D. S. à Ortuinus Gratius 99 - XII. Maître Hildebrandus Mammaceus D. S. à Maître Ortuinus 105 - XIII. Maître Conradus de Zwickau D. S. à M. Ortuinus Gratius 110 - XIV. Maître Joannes Krabacius D. S. à M. Ortuinus Gratius 115 - XV. Guilhelmus Scherfchleiferius D. S. à Ortuinus Gratius 118 - XVI. Matheus Melliambius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 122 - XVII. Maître Joannes Hipp S. D. à Maître Ortuinus Gratius 127 - XVIII. Maître Pierre Negelinus D. S. à Maître Ortuinus 133 - XIX. Stephanus Calvaster, bachelier, à Maître Ortuinus Gratius 137 - XX. Joannes Lucibularius à Maître Ortuinus Gratius 140 - XXI. Maître Conradus de Zwickau D. S. à Maître Ortuinus 142 - XXII. Gerhardus Schirruglius à Maître Ortuinus Gratius 147 - XXIII. Joannes Vickelphius, humble professeur de théologie - sacrée, D. S. à M. Ortuinus Gratius, poète, théologien, etc. 153 - XXIV. Paulus Daubengigelius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 157 - XXV. Maître Philippus Sculptor D. S. à Maître Ortuinus Gratius 161 - XXVI. Antonius Rubenstadius à Maître Ortuinus Gratius 166 - XXVII. Johannes Stablerius D. S. à Ortuinus Gratius 169 - XXVIII. Frère Conradus Dollenkopsius à Maître Ortuinus Gratius 173 - XXIX. Maître Tilmannus Lumlin D. S. à Maître Ortuinus Gratius 179 - XXX. Joannes Schnarholtz, incessamment bachelier, à - profondissime et non moins illuminissime D. Ortuinus Gratius 182 - XXXI. Wuillibrodus Nicetus, Guillelmite, D. S. à Bartholomeus - Colpius 186 - XXXII. Maître Gingolfus Lignipercussor à Maître Ortuinus Gratius 191 - XXXIII. Marmotrectus Buntemantellus, Maître ès arts, à Maître - Ortuinus Gratius 194 - XXXIV. Maître Ortuinus Gratius à Maître Mammotrectus, ami très - profond 199 - XXXV. Lyra Butschulacherius D. S. à Guillermus Hackinetus 205 - XXXVI. Eitelnarrabianus Pesseneck D. S. à Maître Ortuinus - Gratius 210 - XXXVII. Lupoldus Federfusius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 214 - XXXVIII. Pandormannus Fornacifex très salutateur D. S. à Maître - Ortuinus Gratius 218 - XXXIX. Nicolaus Luminator D. S. à Dom Maître Ortuinus 225 - XL. Herbordus Mistalderius D. S. à Maître Ortuinus 227 - XLI. Vilipatius d'Anvers D. S. à Maître Ortuinus Gratius 229 - XLII. Antonius N... D. S. à Maître Ortuinus Gratius 233 - XLIII. Gallus Linitextor de Gundelfinger D. S. à Maître Ortuinus - Gratius 240 - XLIV. Maître Curio, doyen des régents au collège Henricus de - Leipzig, D. S. à Mathias de Falkenberg 243 - XLV. Arnoldus de Tongres D. S. à Maître Ortuinus Gratius 251 - XLVI. Johannes Currifex d'Amberg D. S. à Ortuinus Gratius 255 - XLVII. Jacobus de Altaplatea (Hoogstraten) D. S. en N.-S. J.-C. - à Maître Ortuinus Gratius 264 - XLVIII. Wendelinus Pannistonsor D. plusieurs S. à Maître - Ortuinus Gratius 272 - XLIX. Épître d'un certain frère béjaune et dévot de l'ordre - impollu, c'est-à-dire du divin Augustinus 278 - L. Appendice 287 - - ---FIN-- - - -1924 - - - - -TOURS.--IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cie - - -5507 - - - on se lasse de tout, - [Vignette: ΓΝΩΣΙΣ.] - excepté de connaître - - - - -Note du transcripteur - - -On a conservé l'orthographe de l'original, en corrigeant toutefois les -erreurs manifestement imputables aux typographes. Les citations de -Ducange ont été rectifiées, ainsi que: - - déplora > déflora (quand il déflora Callesto) - [conformément à l'original latin: «quando defloravit Calistonem»] - -Les variantes dans les noms propres ont été conservées (par exemple: -Hochstraten, Hocstratem, Hoogstraeten, Hoogstraten; Arnaldus, Arnoldus; -etc.). - -Les mots mis en relief par l'emploi des italiques (ou par du texte droit -dans un passage en italique) ont été signalés _comme ceci_; les passages -en gras (certains titres de livres dans l'appendice) sont notés =ainsi=. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du -chevalier Ulric von Hutten tr, by Ulrich von Hutten - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS *** - -***** This file should be named 63846-0.txt or 63846-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/8/4/63846/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Google Books project and the Bibliothèque nationale de -France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/63846-0.zip b/old/63846-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 2303d3b..0000000 --- a/old/63846-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h.zip b/old/63846-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index cf42fbf..0000000 --- a/old/63846-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/63846-h.htm b/old/63846-h/63846-h.htm deleted file mode 100644 index 9ea7ef7..0000000 --- a/old/63846-h/63846-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9056 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of pitres des Hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten, translated by Laurent Tailhade. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 1em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 2em 0 1em 0; } - - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.3em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small, small { font-size: 90%; } -h1 .small { font-size: 80%; } - -.sans-serif { font-family: sans-serif; } -.i { font-style: italic; } -.b { font-weight: bold; } -.red { color: #C11; } - -i em, .i i, .i em { font-style: normal; } -i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.date { margin: 1em 10% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } -.sign, .attr { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } -.d { text-align: center; text-indent: 0; font-size: 90%; margin: 1em 0 1.5em 0; } -.d + .d { margin-top: -1.2em; } -.drap { padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em; text-align: justify; } -.left40 { margin: 1em 0 1em 40%; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } -.i1 { margin-left: 5%; } -.i3 { margin-left: 15% } - - - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - - -a { text-decoration: none; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; margin: .3em 0; padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em; - text-align: justify; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.pad { text-align: center; padding: 1em 0; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } - - -.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; - padding: .5em; margin-left: 5%; margin-right: 5%; - border: thin dotted; background: #F0F0F0; - } -.trnote h2 { margin-top: .5em; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; font-style: normal; } -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } -.ugap { margin-top: 1em; } - -img { max-width: 100%; } -.legende { text-align: center; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du chevalier -Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade, by Ulrich von Hutten - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade - -Author: Ulrich von Hutten - -Translator: Laurent Tailhade - -Release Date: November 22, 2020 [EBook #63846] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Google Books project and the Bibliothque nationale de -France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<div class="c"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<p class="c large b top6em">Eptres des hommes obscurs</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /> -<div class="legende" lang="de" xml:lang="de">ULRICH von HTTEN ein Ritter -und Poet aus Francken.</div> -</div> -<div class="break"></div> - - -<div class="c"><img src="images/title.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<h1 class="top2em red">pitres <span class="small">des</span> Hommes<br /> -obscurs <span class="small">du</span> chevalier<br /> -Ulric <span class="small">von</span> Hutten<br /> -<span class="small">traduites par</span><br /> -Laurent Tailhade</h1> - -<p class="c sans-serif small b">on se lasse de tout,<br /> -<img src="images/gnosis.png" alt="ΓΝΩΣΙΣ" /><br /> -except de connatre</p> - - -<p class="c gap large b">Paris<br /> -“Les Textes”<br /> -<span class="large red">La Connaissance</span><br /> -9, Galerie de la Madeleine</p> - -<p class="noindent b">N<sup>o</sup> 6</p> - -<p class="c small b">MCMXXIV</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><i lang="en" xml:lang="en">Copyright by the La Connaissance , 1924.</i></p> - -<p class="c">Droits de traduction rservs pour tous pays.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="top4em">Les <b>ptres des hommes obscurs</b> du Chevalier <b>Ulrich von -Hutten</b> ont t traduites par <b>Laurent Tailhade</b>. Ce livre est le -6<sup>e</sup> de la Collection <b>Les Textes</b>, dite par la maison l'enseigne - <b>La Connaissance</b> et sous la devise: <i>On se lasse -de tout except de connatre</i>, sise Paris, 9, galerie de la -Madeleine. L'dition est prcde d'une tude de <b>Laurent -Tailhade</b> sur <i>Luther</i>.</p> - -<p>L'dition de luxe comprend: la reproduction de 2 portraits -de <b>Ulrich von Hutten</b> (graveurs anonymes du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle), d'un -portrait de <i>Luther</i> du graveur hollandais Hooghe et d'un fac-simile -du manuscrit de Tailhade.</p> - - -<p class="ugap">Le tirage de l'dition de luxe a t fix :</p> - -<p class="ugap">26 exemplaires sur verg de Hollande van Gelder Zonen -filigran, et 524 exemplaires sur verg de pur fil Lafuma.</p> - -<p>Numrots de 1 550.</p> - -<p class="c gap">N<sup>o</sup></p> - - -<p class="gap">Dans cette mme collection, ont paru:</p> - -<p class="drap ugap">1. —<b>Stendhal</b>: <i>Lettres Pauline</i>, dition annote par -MM. <b>L. Royer</b> et <b>R. de la Tour du Villard</b>, avec le portrait -de Beyle par Boilly et ceux de Pauline et Znade Beyle.</p> - -<p class="drap">2. —<b>Jules Laforgue</b>: <i>Exil. Posie. Spleen</i> (Correspondance -d'Allemagne), avec un portrait de Skarbina et nombreux -fac-simile.</p> - -<p class="drap">3. —<b>Ernest Renan</b>: <i>Essai Psychologique sur Jsus-Christ</i> -(avec un portrait et un fac-simile).</p> - -<p class="drap">4. —<b>Isabelle Eberhardt</b>: <i>Mes Journaliers</i>, prcds de: <i>La -vie tragique de la Bonne Nomade</i> par <b>Ren-Louis Doyon</b>, -comprenant un portrait, des documents et fac-simile.</p> - -<p class="drap">5. —<i>Marceline Desbordes-Valmore et ses amitis lyonnaises</i>, -d'aprs une correspondance indite de Mariton -recueillie par <b>Eugne Vial</b>, avec 2 portraits.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="note">NOTE DE L'DITEUR</h2> - - -<p>Parmi les œuvres si varies du chevalier Ulrich von -Hutten (1488 1524), les <i>ptres des Hommes obscurs</i>, -souvent appeles <i>ptres des Hommes noirs</i> (dans le sens -pjoratif de <i>obscurantins</i>) constituent celle qui eut un -retentissement et une action considrables, en Rhnanie -d'abord et en Allemagne ensuite, au temps o la -Rformation, entreprise par une raction de probit -vanglique contre la corruption et la dgnrescence -monacales, commenait inquiter l'autorit papale -et transformer la vie et la pense religieuses de l'Europe.</p> - -<p>Ce n'est point seulement par un vif got d'humanisme -que Laurent Tailhade a t conduit crire une -translation de ces documents dans une criture aussi -brillante et dans un sens aussi vivant que ceux du -<i>Satyricon</i>; plus d'une affinit apparentent le gnie -combattif du pamphltaire allemand et celui du railleur -tincelant qui l'on doit <i>Au Pays du Mufle</i> et tant -de pages o le sarcasme le dispute l'criture, une des -plus quilibres, harmoniques et franaises de ces -annes.</p> - -<p>Ulrich von Hutten qui fit de rapides et belles tudes - l'abbaye de Fulde, a, en peu d'annes, publi — depuis -un <i lang="la" xml:lang="la">Ars Versificatoria</i>— jusqu' ce <i>Trait du bois de gayaque</i> -(considr comme gurisseur de l'avarie). Guerrier, -rudit, voyageur, connu des humanistes et des princes -de l'Europe entire, redout de la papaut qui tenta en -vain de l'amener Rome pour lui faire subir les douceurs -extrmes d'une conversion raisonne, aim de -Charles-Quint, il eut une telle renomme inter-europenne -que Franois I<sup>er</sup> lui offrit — sans succs — un -titre de conseiller. On sait qu'il dut fuir en Suisse o -Zwingli lui fit accueil et qu'il s'teignit dans une le -du lac de Zurich, Uffnau, sous les atteintes du mal -qu'il chercha en vain gurir. Cet ennemi, si ha des -moines, gt sans tombe, alors qu'un cnotaphe lui est -consacr dans un mur du couvent de Notre-Dame -Einselden.</p> - -<p>Sa combattivit qui atteignit un paroxysme de virulence -lui valut de durables inimitis et les jugements -divers de ses contemporains autant que de ses critiques. -La prude biographie de Michaud (que Stendhal traite -souvent de menteur) dit qu'il <i>est de ces hommes moins -clbres par leurs talents que par l'abus qu'ils en font</i>. -Luther, Mlanchton, Zwingli et mme l'opportuniste -Erasmus savaient le juger avec plus de pondration et -reconnaissaient et son courage et son rudition, sans -celer l'intempestivit de ce caractre violent. On ne l'a -pas en vain appel <i>L'veilleur</i> de l'Allemagne; le juriste -Camerarius vaticinait de lui <i>Ulrich de Hutten aurait -boulevers l'univers si ses forces eussent second ses dsirs -et ses entreprises.</i> Peut-tre a-t-il manqu de chance, -de mesure, de sant, ou plus simplement de gnie constructif, -pour tre l'gal des grands incendiaires de -l'Europe trouble.</p> - -<p>Les <i lang="la" xml:lang="la">Epistolae obscurorum virorum</i> ont t de ses satires, -celles qui eurent la lecture la plus considrable et les -rsultats sociaux prodigieux. Elles furent crites pour la -dfense du philologue Reuchling († 1523) dans le procs -de tendance que lui intenta le P. Hochstraten, dominicain -d'origine brabanonne, prieur du couvent de Cologne -qui tait moins redoutable que redout; Bayle crit de -ce religieux: <i>Il tait amplement pourvu de toutes les -mauvaises qualits qui sont ncessaires aux inquisiteurs et -aux dlateurs.</i> Ulrich von Hutten lui livra une guerre -telle que le rencontrant il voulut le tuer; mais la pusillanimit -du moine, genoux devant lui, dsarma le terrible -chevalier qui se contenta d'humilier l'adversaire -et de le battre du plat de son pe. Les bibliographes -les plus rputs ont attribu une collaboration la -rdaction des premires <i>Lettres des Hommes obscurs</i>, 41, -bientt suivies de 40 autres et 8 ptres dans des ditions -successives et multiplies; pour la date, ils sont -peu prcis, mais Bayle qui parat inform de tout avec -assez d'exactitude fixe la premire dition 1515. Il -est indiscut, en gnral, qu'elles ne soient l'œuvre de -notre chevalier si implacable contre ces couvents o, -au dire de l'vque franais M. de Camus, l'on trouvait -plus de berceaux que de brviaires<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. L'effet de ces -lettres virulentes auxquelles Laurent Tailhade a redonn — dans -une langue merveilleuse — la verdeur et -la nervosit qui en font une savoureuse lecture, fut -tellement inattendu que les religieux s'y laissrent -prendre d'abord. Thomas Morus jugeait ainsi cette -mprise:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces reproches de morale se sont aggravs des accusations -de paresse et d'ignorance si justifies pour un trs grand nombre -de religieux du <small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup> sicles; un bndictin disait -Trithme: <i lang="la" xml:lang="la">Malumus abbatem aratorem quam oratorem.</i> Ce -mot qui serait excellent s'il signifiait qu'un moine laboureur -vaut mieux qu'un bavard, trouve sa vritable interprtation -dans cet autre propos de Csaire: <i>Nos frres aiment mieux -faire patre les troupeaux que lire les livres.</i> Peut-tre dans l'absolu, -la Foi tint lieu de toute lumire, de toute connaissance. -Saint Augustin qui avait connu la fermentation des doutes et -l'inquitude des recherches dfinissait le religieux: <i lang="la" xml:lang="la">Scienter -pius et pie sciens</i> il doit savoir avec pit et s'informer dans -l'esprit de foi . On cite les travaux considrables de St Jrme -et son fameux rve qui le conduisit renoncer aux charmes -des lettres; mais ce renoncement, on le sait, fut essentiellement -provisoire et de pure rhtorique.</p> -</div> -<p> <i>Il est curieux de voir combien les ptres plaisent aux -savants et aux ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire -de tout cœur cette lecture, ils s'imaginent que nous rions -seulement du style qu'ils consentent ne pas dfendre; -mais sous cette langue un peu barbare, rptent-ils, quelles -richesses! quelle abondance de maximes utiles et excellentes! -C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre! -Il se passerait cent ans que ces imbciles (les moines) ne -comprendraient pas quel point ils sont jous</i> et Herder -affirmait que <i>ce livre est rest une satire nationale parce -qu'il est plein de feu, d'esprit et de la plus merveilleuse -exactitude</i>. Tant pis pour les religieux allemands du -<small>XVI</small><sup>e</sup> sicle!</p> - -<p>Le traducteur semble s'tre peu souci d'exgse; -il a bien fait; il pousa par nature l'inimiti de Hutten -pour les Hommes obscurs et il en a gal dans sa traduction — la -seconde en franais notre connaissance — toute -la violence, le comique rehausss de cet -amour qu'il avait pour l'clat d'une langue savante, -vivante, raliste et harmonique.</p> - -<p>Ce texte de Laurent Tailhade qui compte parmi les -œuvres les plus soignes de cet aristocrate de l'criture, -subit un sort singulier. Des extraits des ptres parurent -en 1906, dans <i>la Phalange</i>; l'tude sur Luther -dans <i>le Mercure de France</i>; il remania celle-ci et mit -au point sa traduction; le livre tout compos devait -paratre; un diffrend ou des pusillanimits reculrent -jusqu' ce jour la publication d'un livre auquel les -amis des belles lettres voudront bien reconnatre, avec -l'intrt historique qu'il veillera maintenant sans passion, -le mrite qu'on reconnat au talent d'un humaniste, -digne parent des crivains de la ligne qui va -de Villon Rabelais, de Marot La Fontaine, de -Voltaire et Diderot Anatole France.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Ren-Louis Doyon.</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak">DOCUMENTS -ICONO-BIBLIOGRAPHIQUES</h2> - - -<p class="b">Blason de Ulrich von Hutten.</p> - -<p class="drap"> De gueule deux bandes d'or. Cimier: un vol de gueule -charg, dextre de deux barres, et senestre de deux bandes -d'or. </p> - - -<p class="ugap b">pitaphe.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Hic eques auratus jacet, oratorque disertus</div> -<div class="verse i1" lang="la" xml:lang="la">Huttneus, vates carmine et ense potens.</div> -</div> - - -<p class="ugap b">Iconographie.</p> - -<p class="drap">La plupart des portraits de Ulrich von Hutten sont de deux -styles et semblent provenir de deux modles: le portrait en -pied et le buste; ils ont t refaits et styliss dans diffrentes -ditions et de toutes manires. Un autre portrait reprsente -le chevalier laur; les moines, pour marquer leur -mpris du pamphltaire, en firent l'usage que trouva merveilleusement -Gargantua (au chapitre <small>XIII</small> de <i>la Vie trs -horrificque du Grand Gargantua</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>). Ulrich von Hutten voulut, -pour cette injure, mettre le feu au couvent et s'apaisa -en lui infligeant une amende de mille pistoles.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Comment Grandgousier congneut l'esperit merveilleux de Gargantua - l'invention d'un torche (cul.)</p> -</div> - -<p class="ugap b">Index bibliographique.</p> - -<p class="drap">Une rdition complte des œuvres de Ulrich von Hutten a -paru en 6 volumes in-8<sup>o</sup> chez J. G. Reimer, Berlin, 1821-1827.</p> - - -<p class="ugap">Parmi les ditions princeps, il convient de citer:</p> - -<p class="drap"><i lang="la" xml:lang="la">Epistol obscurorum virorum ad venerabilem magistram Ortuinus, -Grati Peventriensem Coloni Aggrippin bonas litteras docentem -viriis et locis et temporibus miss, ac demum in volumen -coact.</i></p> - -<blockquote> -<p class="small">Le colophon indique comme lieu d'dition Venise et comme -nom d'imprimeur, le clbre architypographe Alde. En dpit -de cette indication, l'ouvrage a t clandestinement imprim -en Rhnanie. Une dition augmente porte cette indication qui -prcise les rapports de Hutten avec la Suisse o il devait terminer -sa vie:</p> - -<p class="small"><i lang="la" xml:lang="la">Hoc opus est impressum Berne, ubi quator prdicatorum -lucern illuminaverunt totam Suitensium regionem, antequam -Hochstrat vexavit Joannem Capnionem</i> (c'est le surnom de -Reuchlin). On a joint souvent ces ditions: <i>les Lamentations -des hommes obscurs</i> parues Cologne en 1518 (?) avec un singulier -frontispice, mais l, l'imitation du genre est patente.</p> -</blockquote> - - -<p class="ugap drap">en grec: ΟΥΤΙΣ: -<span lang="la" xml:lang="la">Nemo, seu satyra de ineptis sculi studiis -et ver eruditionis contemptu</span>. Leipzig, Schumann, 1518.</p> - -<blockquote> -<p class="small">C'est une satire des tudes stupides de ce sicle et -du mpris qu'il a de la vritable rudition ; macaronade -en vers latins: Personne (l'auteur) est coupable; et dans la -socit, personne n'est coupable. Le volume est orn d'un -singulier frontispice grav sur bois <i>par</i> ou <i>d'aprs</i> Hans -Cranach; le dessin reprsente un fou costum de feuilles -effranges et arm d'un balai mouches, un hibou est perch -sur sa tte; le dcor est d'une composition baroque. Il y eut -une imitation franaise: <i>Les grands et merveilleux faits de -Nemo, imits en partie des vers latins d'U. de H., et augments -par P. J. A. Lon Mac Bonhomme.</i></p> -</blockquote> - - -<p class="ugap b">Ulrichi de Hutten eq.</p> - -<p class="drap"><span lang="la" xml:lang="la">De Guaici medicina et morbo Gallico, liber unus.</span> Mayence, -Scheffer, 1519.</p> - -<blockquote> -<p class="small">Ce trait singulier a eu de nombreuses ditions tant en -Allemagne qu'en Italie; le chevalier traita gravement du mal -dont il devait mourir. On remarquera, dans l'nonc de ce -docte sujet, les amnits nationales qui attribuent des patries -diffrentes, selon le traducteur, une avarie dj connue sans -tiquette ethnique, des gyptiens.</p> -</blockquote> - - -<p class="ugap drap"><i>L'exprience et approbation de Ulrich de Hutten, notable chevalier, -touchant la mdecine du boys dict de gaacum, pour circumvenir et -dchasser la maladie induement appele franoise, ainoys par -gens de meilleur jugement est dicte et appele la maladie de Naples.</i></p> - -<blockquote> -<p class="small">Traduite et interprte par maistre Jeham Cheradame Hippocrates, -estudyant en la facult et art de mdecine.</p> - -<p class="small">On lit dans le colophon: Cy finist le livre de Ulrich de -Hutten, de la maladie de Naples, nouvellement imprim -Paris, pour Jehan Trepperel, libraire et marchant demourant - la rue Neufve Nostre Dame l'enseigne de l'Escu de France.</p> -</blockquote> - - -<p class="ugap drap">On retrouve ce volume dans le fonds si riche du grand matre -imprimeur si peu connu Louis Perrin:</p> - -<p class="drap"><i>Livre du chevalier Ulric de Hutten sur la Maladie franaise et -sur les proprits du bois de Gayac</i>, prcd d'une notice historique -sur sa vie et ses ouvrages, traduit du latin, accompagn -de commentaires, d'tudes mdicales, d'observations critiques, -de recherches historiques, biographiques et bibliographiques -par le Dr F.-F.-A. Potton. Lyon, Louis Perrin, 1865 in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p class="drap"><i lang="la" xml:lang="la">Dialogi</i>: <span lang="la" xml:lang="la">Fortuna, Febris etc… Mogunti</span> -(Mayence), Schœffer, 1520.</p> - -<blockquote> -<p class="small">Avec un bois grav reprsentant la Fortune tenant une corne -d'abondance, debout sur un globe et portant une sphre sur -la tte.</p> -</blockquote> - - -<p class="drap ugap"><i lang="la" xml:lang="la">Conquestiones.</i> Schott, Strasbourg, 1520.</p> - -<blockquote> -<p class="small">Ce volume <i>se termine</i> par un portrait grav sur bois reprsentant -le chevalier laur; l'image s'inscrit dans une couronne -comportant quatre blasons de Hutten et ses aeux.</p> -</blockquote> - - -<p class="ugap drap">Parmi les ouvrages traduits en franais en plus de celui cit -plus haut, voici les seuls connus:</p> - -<p class="drap"><i>Dialogue trs factieux et trs sal</i>, traduit du latin par Victor -Develay, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1870.</p> - -<p class="drap">Lettre des Hommes obscurs. — (C'est la premire dition en -franais.) Par le mme — mme dition.</p> - -<p class="drap"><i>Arminius</i>, dialogue de U. v. H. traduit en franais pour la -premire fois, texte latin en regard, par douard Thion, -Paris, Lisieux, 1877.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="luther">LUTHER</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Le drame politique et religieux qui, pendant -plus d'un sicle et demi (1521, dite de Worms; -1685, rvocation de l'dit de Nantes), mit en -armes les puissances occidentales, entre-choqua -les intrts et les croyances, produisit, la -lumire des potes, des hros, des martyrs: -Anne Dubourg, Coligny, Agrippa d'Aubign, -Gustave-Adolphe. En France, Louis XIV — jsuite-roi -qui savait peine lire — consomma -dans les tnbres et le sang, par la -rvocation de l'dit de Nantes, par l'horreur -des Dragonnades, cette crise de conscience, -rvolte de la foi, de la pudeur allemande, -contre l'avarice de Rome, les turpitudes, les -crimes, les superstitions de la monacaille et -de la Cour apostolique; la Rforme eut comme -prologue un immense clat de rire, une bouffonnerie, -et les quolibets, et les sarcasmes de -junkers en belle humeur. La sordide perscution, -intente Reuchlin par les antismites d'alors, -provoqua l'indignation des humanistes. Sous un -nom grcis, d'aprs l'usage ridicule qui faisait -alors de Bombast, Paracelse et Dmochares -du sinistre Antoine de Mouchy, le docteur -Reuchlin, auteur du <i>Dictionnaire hbraque</i>, -travesti en Capnion (fume), remontant -aux sources, accrditait parmi les rudits la -Bible juive, situait les origines du dogme -chrtien dans les critures d'Isral, au grand -scandale, au dchanement de l'Orthodoxie et -la Stupidit, ces deux sœurs jumelles. Moines, -inquisiteurs et pdagogues, tout ce que la - Sainte Cologne levait dans la crasse, dans -la btise des couvents et des coles, toute la -dmagogie obscurantine, arrosa copieusement -Reuchlin d'eaux grasses et d'injures. Elle soudoya -des insulteurs. Elle eut recours la police. -En vain! La raison et la vrit l'emportrent, -mme Rome, sur ces querelles de tondus.</p> - -<p>Les amis de Reuchlin triomphrent. A leur -tour, ils prirent l'offensive. Ils arrachrent aux -dominicains leur froc sanglant et redout. Ils -firent voir dans le nu malpropre de leur -Adam ces balourds nidoreux, cuistres de la -Germanie et des Pays-Bas.</p> - -<p>Ils ouvrirent la porte des ergastules sacrs -o les moines de toutes robes dformaient le -crne de leurs disciples. Ce fut dans la jeune -Allemagne une croisade contre les Janotus -confits en saint Thomas chauffs sur les -annates, les expectatives et les restrictions -(H. Heine), les Janotus dont Rabelais, encore -que fort entach lui-mme d'hellnisme et de -latinit scolaires, devait, bientt aprs, donner -une image ternelle avec son lyripipion -thologal et son chef tondu la csarine .</p> - -<p>Les <i>Lettres des hommes obscurs</i> du chevalier -Ulrich Von Hutten furent la premire -escarmouche des potes sculiers contre les sorbonagres , -de la Renaissance contre le Moyen -Age, de l'esprit moderne contre la vieille routine -et les dogmes suranns. Lentement, une une, -elles parurent comme la <i>Mnippe</i> ou, comme -un sicle et demi plus tard, les <i>Provinciales</i>. -Ce furent des feuilles volantes que l'on se -passait de main en main, dont les plus nafs -prenaient copie et que les dominicains de Cologne -reurent, tout d'abord, avec beaucoup -d'dification, comme l'œuvre d'un ami.</p> - -<p>L'auteur, qui dj s'tait fait connatre -par des opuscules didactiques et des tracts -o s'avrait l'imprialisme le plus pur comptait -dans le monde rudit force amis et des patrons -de marque. rasme l'encourageait, le lche -et faible rasme qui devait plus tard le renier -avec autant de bassesse que d'opinitret. Il -avait pour compagnons et frres d'armes les -plus humanistes, ceux qui, aux sottes imaginations -de la littrature ecclsiastique, aux - lettres divines , comme on disait alors, opposaient -la beaut des lettres humaines, dont ils -prirent leur nom, levaient des autels Virgile, -saluaient, dans les potes reconquis du -polythisme antiques, les dieux ternels des esprits -civiliss. Reuchlin, Eoban Hesse, Sbastien -Brant, la Pliade — potes et juristes — de -Mayence, de Leipzig, de Wittemberg, de -Vienne, prodiguaient au jeune Hutten les -plus hautes louanges.</p> - -<p>Nanmoins les <i>Lettres des hommes obscurs</i> -ne portrent tout d'abord d'autres signatures -que les noms ridicules de leurs auteurs supposs. -La plupart s'adressaient matre Ortuinus, -professeur de thologie et l'un des cuistres les -plus fameux dont s'enorgueillissait l'cole de -Deventer. Elles retraaient les hsitations, les -aventures graveleuses, les bonnes fortunes scolastiques -des jeunes tondus, ses lves, les tentations -de leur frre Ane sous les aiguillons -de la jeunesse. Elles imploraient des conseils, -des recettes amoureuses et pharmaceutiques. -Elles notaient heure par heure la germination -de la btise dans leur caboche tonsure. Elles -parlaient des matres d'alors avec un respect -imbcile et d'autant plus touchant: Arnauld -de Tongres (le docteur Cap d'Auque) et surtout -Jacobus de Hoogstraten, prieur des Dominicains - Cologne, dont ils suivaient ferme les -errements, surtout dans son affaire avec Reuchlin -sur le propos des livres juifs. Pour goter -le sel des <i>Hommes obscurs</i> et sous la pesanteur -de la redondance latinicone en vogue chez -les rudits du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle; pour dcouvrir un -humour la Voltaire o la raillerie assaisonne -la plus fervente piti; pour lire en connaissance -de cause Hutten, qui fut vraiment le Lucien -de la Renaissance germanique, il importe de -connatre avec un certain dtail ce conflit, -suscit propos du <i>Talmud</i> et du <i>Zohar</i> que -Reuchlin dans son trait <i lang="la" xml:lang="la">de Verbo mirifico</i>, -suivant les chemins frays par Pic de la Mirandole -et le vieillard Florentin Gmiste Plethon, -rattachant Socrate Pythagore, Pythagore -aux Hbreux, proposait la vnration -des cœurs justes et des intelligences claires. -La perscution dont il fut l'objet de la part des -moines, perscution qui se termina d'ailleurs -par un triomphe, peut passer pour la premire -piphanie de l'antismitisme, dans sa forme -actuelle. On ne brlait plus en Allemagne -que les sorciers et les faux monnayeurs. Mais -de temps autre, un massacre foment par -les ordres mendiants, par les bons pauvres -et la ribaudaille des coles, sous prtexte d'hosties -sanglantes ou d'enfants gorgs, corroborait -la foi des personnes pieuses, donnait un regain -apprciable d'activit la vente des indulgences -qui, dans les premires annes de la Renaissance, -fut, en attendant Luther, la grande affaire -de la Papaut. Mais ces meurtres populaires, -ces chauffoures autour des “<span lang="de" xml:lang="de">judengassen</span>”, -n'avaient pas le retentissement et, peut-on dire, -l'exemplarit d'une condamnation mort ou -tout au moins la dtention perptuelle d'une -personne illustre. Le docteur Reuchlin, traducteur -de Trence, auteur d'une comdie aristophanesque -o les porteurs de froc taient jous en -ridicule, Reuchlin qui, dans son trait d'homlistique, -se moquait leur barbe sale des Prcheurs, -de saint Thomas, des ralistes et des -discours qu'ils faisaient, voil certes une victime -dont se fussent enorgueillis les inquisiteurs -d'Allemagne! On n'attaque pas de front un -homme, protg des princes ecclsiastiques, -familier de l'empereur, anobli par Maximilien -lui-mme, comte palatin, fort ancr dans la -bienveillance impriale grce l'amiti que -lui portait le mdecin juif de Csar et par l'heureux -succs d'une mission diplomatique auprs -du pape Alexandre VI. Mais on peut calomnier, -salir, prodiguer les pasquils injurieux, -donner une interprtation infme aux gestes les -plus simples, insister, mentir, s'acharner, dire -qu'il ne fait pas jour en plein midi et, comme les -sorcires de Macbeth, que le beau est affreux, -que l'affreux est beau , que les victimes gorgent -les tortionnaires, que les frustrs, les humilis, -les crass sont les larrons, les insulteurs -et les bourreaux. La calomnie avait pris au -service de l'glise une force redoutable. C'tait -dj la mthode explique Bartholo par don -Basile dans le couplet fameux de Beaumarchais -et la non moins clbre cavatine d'<i lang="it" xml:lang="it">Il -Barbiere</i>. Le Basile teuton du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle donna -la formule. Ses dignes hritiers la mirent en -œuvre. De gnration en gnration, l'glise -refondit le poignard, et, mieux tremp, l'aiguisa. -Pareille Locuste, elle fit lentement -recuire le poison. Les fils de Hoogstraten, les -hommes obscurs levrent, comme un dfi, -leur citadelle de mensonge, falsifiant les textes, -dprdant les archives, donnant l'vidence -un perptuel et cynique dmenti. Le faux devint -leur instrument de choix, tant pour instruire -la jeunesse que pour fomenter les ractions.</p> - -<p>Si Reuchlin ne succomba pas la conjuration -des haines et des impostures, c'est qu'il eut -avec lui ce prodigieux veil de l'esprit humain -qui jeta les chrtiens dans la Rforme, en mme -temps qu'il rendait aux juristes et aux potes -le sens, aboli depuis dix sicles, du Droit et -de la Beaut.</p> - -<p>Pour perdre le comte Reuchlin, les Dominicains -de Cologne avaient dans leur clientle -un homme incomparable, un homme plein de -talent et d'intrigue qui, plus tard, et fait -un valet de Regnard ou de Molire, qui, au -dbut du <small>XX</small><sup>e</sup> sicle, aurait su, de reniements en -reniements, franchir tous les degrs de la splendeur -sociale, tour tour parlementaire, orateur -asserment de la Haute Banque, ministre -d'tat et aussi roi que peut l'tre de nos jours -un Stuart ou un Bourbon.</p> - -<p>Il se nommait Pffefferkorn, c'est--dire - Grain-de-Poivre , suivant l'usage o sont les -rabbins d'imposer un sobriquet ridicule aux -catchumnes dont les offrandes tmoignent -d'une certaine parcimonie. On connat de nos -jours quelques isralites qui se prnomment - Tte de Cochon ou Mandat-poste , pour -ne citer que des vocables peu prs congrus. -Donc, Pffefferkorn s'tait converti au christianisme -sans devenir pour cela directeur d'un -journal aussi mondain que bien pensant, ni -convoler avec une de ces fires Allemandes qui, -pareille la Cungonde de Voltaire, ne peuvent, -mme aprs les plus scabreuses aventures, -pouser un roturier. Cependant, Grain-de-Poivre, -enfl, depuis son baptme, en Dom -Johannes Pffefferkorn, menait la vie exemplaire -d'un laque pieux. Il rendait au clerg -tous les services occultes que l'on ne peut confier -qu' des amis srs. Il faisait les commissions -dlicates et prenait son compte les gestes -hasardeux.</p> - -<p> Ce dangereux intrigant, dit Michelet, -voulant se faire jour tout prix, avait essay -de se faire accepter pour Messie aux juifs qui -s'taient moqus de lui. De rage, il s'tait -donn me et corps aux Dominicains, se mettant -au service des terribles projets de l'Ordre. -Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'tre -en Allemagne; il n'y avait pas l de Maures - brler, mais il y avait les sorciers, les juifs; -toute machine tait bonne pour arriver ce -but. La presse, nouvelle encore, dj arme -terrible dans la main de la tyrannie, multipliait -les lgendes nouvelles, les livres de prires, -les pamphlets sanglants des Dominicains. Mysticisme -et fanatisme, vierge et diable, roses et -sang humain, tout roulait ml au torrent. L'inventeur -du rosaire, Sprenger, publiait en mme -temps l'horrible <i>Marteau des sorcires</i>. </p> - -<p>Ce fut pour obir ces froces protecteurs -que Pffefferkorn, calomniant son peuple et -tranant au ruisseau la gloire d'Isral, dclara -les livres juifs pleins d'infamie et de sacrilges, -d'insultes, dont l'Ancien Testament clabousse -le Nouveau. Pour chtier ce crime de lse-majest -divine et mettre la populace en apptit -d'autodafs, Pffefferkorn rejoignit l'empereur - son camp de Padoue et surprit du -prince tourdi un ordre gnral pour brler -les livres des juifs . Cela, bien entendu, par -manire de passe-temps, avec l'espoir d'une -rpression plus srieuse. En attendant, Sprenger -brlait sorciers de douze ans, femmes grosses, -un peuple entier. Il donnait, dans son <i>Marteau</i>, -l'tymologie en faveur chez les moines du mot - diable : <span lang="la" xml:lang="la">Diabolus</span> vient de deux mots, <span lang="la" xml:lang="la">dia</span> - deux et <span lang="la" xml:lang="la">bolus</span> pilules , parce que le -Mauvais Esprit fait de l'me et du corps deux -pilules qu'il avale d'un seul trait. </p> - -<p>Avec de si profonds latinistes, un homme tel -que Reuchlin et t fou d'intenter la plus -minime controverse. D'autant plus que le -prieur des Dominicains, Jacques de Hoogstraten, -intervenait en personne dclarant que -connatre de ces choses tait le droit de l'Empereur, -la nation juive ayant autrefois reconnu -l'autorit du Saint-Empire romain par-devant -Ponce-Pilate .</p> - -<p>Et c'tait bien le cri haineux de l'Obscurantisme -que poussait, du fond de son clotre et -de ses tnbres, l'ne mangeur de chair humaine. -Par del ce <i>Zohar</i>, ce <i>Talmud</i>, cette -<i>Kabbale</i>, inabordables et rpugnants la plupart -des hommes, il poursuivait la suprme -hrsie. Il brandissait la torche enflamme et -sans lumire qu'entre ses babines carlates -porte le dogue du Saint-Office, la torche qui -brla jadis les manuscrits du Srapum, non -certes contre un livre en particulier, mais contre -le Livre, contre ce vhicule irrsistible de la -pense indpendante, de l'esprit scientifique et -du libre examen. Soixante ans plus tt, le -sorcier Faust, le thaumaturge Guttenberg -avaient commis le crime de produire au grand -jour l'esprit des ges rvolus, de l'emmener -hors du sanctuaire, loin des bibliothques o -chartreux, bndictins couvraient de leurs pieuses -sornettes les parchemins sacrs de Virgile ou -d'Euripide. Pour un tel mfait, les conteurs -difiants avaient damn Faust, non sans, autour -de son dsastre, accumuler force conjonctures -aggravantes. Mais la voie offerte -l'intelligence humaine restait ouverte. La damnation -de Faust, non plus que le bcher de -Dolet condamn l'affreux supplice pour avoir -imprim le <i>Phdon</i>, ne pouvait arrter la -diffusion de la clart. Les missionnaires qui, -sous la Restauration, aux sombres jours de -1816, firent jeter au feu par les bourgeois fanatiss -l'<i>Encyclopdie</i> et le <i>Dictionnaire philosophique</i>, -ont-ils effac la grande me de Diderot, -la conscience lumineuse et pitoyable de -Voltaire, dans le souvenir de leurs enfants?</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, le Dominicain Hoogstraten -et son excrable Grain-de-Poivre ne russirent -qu' moiti. Le Conseil Imprial n'avait pas -consenti d'emble la destruction des livres -juifs. Premier que d'en venir cette extrmit, -il voulut prendre l'avis d'un personnage docte -et de bon renom, d'un laque vers dans l'exgse -et dans la smantique. Il porta Reuchlin cet -emploi dangereux; il raviva contre cet honnte -homme la haine de Hoogstraten, de ses moines -et de ses suppts. En esprit misricordieux, -Reuchlin conseillait, ct de la Bible, si peu -connue alors des fidles et mme du clerg, de -garder le <i>Talmud</i>, la <i>Kabbale</i>, les commentaires -philologiques de l'criture, les livres liturgiques, -d'anantir seulement ce qui traitait -de la gotie et des sciences occultes. C'tait -peu. Aussi les Dominicains lchrent-ils de -nouveau leur Pffefferkorn. En 1511, Grain-de-Poivre, -toujours intrigant et furieux (le -baptme ne les amliore pas!) rouvrit les hostilits. -Cette fois, il ne prit aucun dtour. Il -attaqua directement Reuchlin dans le <i>Miroir - main</i> (<span lang="de" xml:lang="de">Handspiegel</span>), pamphlet imbcile, -venimeux et balourd qui fait songer l'apostrophe -dont Victor Hugo, en 1852, saboulait - quelques journalistes de robe courte , savoir: -Montalembert, Riancey, Veuillot surtout, -qui nanmoins avait plus de talent que -Pffefferkorn.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Parce que jargonnant vpres, jene et vigile,</div> -<div class="verse">Exploitant Dieu qui rve au fond du firmament,</div> -<div class="verse">Vous avez, au milieu du divin vangile,</div> -<div class="verse i3">Ouvert boutique effrontment;</div> - -<div class="verse stanza">Parce que vous feriez prendre Jsus la verge,</div> -<div class="verse">Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'o;</div> -<div class="verse">Parce que vous allez vendant la Sainte Vierge</div> -<div class="verse">Dix sous, avec miracle et sans miracle, un sou;</div> - -<div class="verse stanza">Parce que la soutane est sous vos redingotes,</div> -<div class="verse">Parce que vous sentez la crasse et non l'œillet,</div> -<div class="verse">Parce que vous bclez un journal de bigotes</div> -<div class="verse">Pens par Escobar, crit par Patouillet;</div> - -<div class="verse stanza">Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges</div> -<div class="verse">Poussent dans le ruisseau ce pamphlet mpris,</div> -<div class="verse">Parce que vous mlez la cire des cierges</div> -<div class="verse i3">Votre affreux suif vert-de-gris;</div> - -<div class="verse stanza">Parce qu' vous tout seuls vous faites une espce,</div> -<div class="verse">Parce qu'enfin blanchis dehors et noirs dedans,</div> -<div class="verse">Criant <span lang="la" xml:lang="la">mea culpa</span>, battant la grosse caisse,</div> -<div class="verse">La larme l'œil, la boue au cœur, le fifre aux dents;</div> - -<div class="verse stanza">Pour attirer les sots qui donnent tte-bche</div> -<div class="verse">Dans tous les vieux panneaux du mensonge immortel,</div> -<div class="verse">Vous avez adoss le trteau de Bobche</div> -<div class="verse i3">Aux saintes pierres de l'autel;</div> - -<div class="verse stanza">Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bnite</div> -<div class="verse">Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint,</div> -<div class="verse">De dire: Je suis saint, ange, vierge et jsuite.</div> -<div class="verse">J'insulte les passants et je ne me bats point. </div> - -<div class="verse stanza">Aprs avoir lanc l'affront et le mensonge,</div> -<div class="verse">Vous fuyez, vous courez, vous chappez aux yeux.</div> -<div class="verse">Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge,</div> -<div class="verse">Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux!</div> -</div> - -<p>Grain-de-Poivre ne plongea pas si vite dans -son trou, qu'une sagette barbele et trbrante -ne le vnt atteindre. L'oiseau de nuit tait -marqu par un archer aux coups redoutables -et srs. Le bon Reuchlin riposta au libelle de -Pffefferkorn par le <i>Miroir des yeux</i> (<span lang="de" xml:lang="de">Augenspiegel</span>); -il remit sa place le sycophante -juif, le triple drle, affili pour de l'argent - la Congrgation. La rplique fut rude, sans -aucun des mnagements qui servent aux modernes, -quand ils prouvent le besoin d'dulcorer -leurs aconits et leur cigu. Il faut lire les - auteurs gais de cette poque, les contemporains -allemands de Rabelais pour imaginer -quelle grossiret vont naturellement ces buveurs -de bire, ds que leurs choppes les ont mis -en gat. Les facties de Bbelius, la lgende -(si souvent refondue, adoucie et transpose en -beau langage de Til Ulenspiegel), ne rpondent -prcisment pas l'ide agrable qu'veille en -nous le mot espiglerie . Une sorte de verve -pesante, une jovialit d'ours en belle humeur, -que l'on retrouve dans les deux trop fameuses -lettres de la Palatine, emplissent d'incongruits -ces propos de table divertir les <span lang="de" xml:lang="de">junkers</span> et les -tudiants: <i lang="la" xml:lang="la">gaudeamus igitur!</i> Panurge, au -regard de pareilles normits, semble quelque -peu nuanc de gongorisme; Tabarin lui-mme -prend tout de suite un air modeste et renchri.</p> - -<div class="c"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /> -<div class="legende"><span class="sc">Martinus Lutherus</span><br /> -PORTRAIT DE MARTIN LUTHER</div> -</div> -<p>Le <i>Miroir des yeux</i>, en mme temps qu'il -faisait voir Pffefferkorn sa vilaine image, -produisait sans flatterie aucune la silhouette -d'Hoogstratem. D'tre bafou devant tous, -humili dans son amour-propre, atteint dans -sa dignit, le redoutable prieur conut une de -ces rages qui ne pardonnent point, la rage -froide et vindicative du prtre. Il se mit sur -le pied de guerre et combattit, son tour. Certes, -Reuchlin portait de nobles armes: l'esprit, -la raison, la science, le talent. Hoogstraten, -lui, n'avait que le bcher. De connivence avec -Arnold de Tongres, principal au collge Saint-Laurent, -avec Ortuinus Gratius, de Deventer, -ce mme Ortuinus auquel Rabelais, dans la -bibliothque de Saint-Victor, attribue un volume -dont le titre ne se peut noncer, Hoogstraten, - hrticomtre de Pantagruel, dressa -contre l'humaniste une accusation formelle -d'hrsie. Il fit tenir l'Empereur les propositions -suspectes de judasme, les extraits savamment -choisis dans les ouvrages du docteur -par Arnold de Tongres, un idiot pdant. -Reuchlin se fcha srieusement, cette fois. Il -crivit un plaidoyer si vhment et de ton si -mont que le faible rasme ne lui pardonna -point cette chose effrayante. Dcidment, les -choses tournaient mal. Quelque dsir qu'il en -et, Maximilien ne pouvait passer l'affaire -sous silence.</p> - -<p>Reuchlin avait pour lui, en France, en Italie, -en Allemagne, ceux qu'on dsigna plus tard -sous le nom d' intellectuels . Hoogstraten -menait sa suite les professeurs de thologie -et les matres de sentences, les logiciens en - baroco et en baralipton , rsonnant perte -d'haleine sur l'hircocerf et le draconcule, sur -l'essence et l'accident, les grads: bachelier ou -matre s arts, puis la troupe mme des obscurs: -moine, moinillon, capets et tonsurs.</p> - -<p>En 1514, le prieur des Dominicains citait -Reuchlin comparoir devant une commission -ecclsiastique. Or, ce tribunal, peu enclin -dsobliger le vindicatif papimane , sigeait -Mayence, chacun de ses membres ayant t -choisi et personnellement dsign par Hoogstraten. -Donc, en dpit de l'vque de Spire, malgr -le bon vouloir du pape mme, la vie, ou tout -au moins l'honneur et les biens de Reuchlin taient -fort menacs. Nulle sauvegarde. Nul appui. -Conscients de leur infirmit, les amis de Reuchlin -voyaient se drouler cette affaire de deux - miroirs , l'une des plus importantes que les juifs -aient jamais dchane sur le monde occidental.</p> - -<p>Une tempte grondait. Reuchlin, malgr -tant de vertus et d'illustres protecteurs, voyait -se rengrger les tnbres et crotre le pril. -Dj le sol tremblait. Des clairs imminents -fulguraient l'horizon. Le triomphe d'Hoogstraten -tait proche, sans doute. Et lui, le pur -lettr, le penseur intrpide, le sage et l'rudit, -allait-il donner cette joie ses lches adversaires? -Allait-il succomber sous cette racaille -des universits et des couvents? Tout menaait, -tout craquait, se drobait autour de lui, -quand un clat de rire le sauva.</p> - -<p>L'auteur des <i>Hommes obscurs</i>, tait en 1515, -g de 27 ans. Il n'avait pour atteindre la -fin de sa carrire que peu de jours encore devant -lui. Us, min, tortur par la misre et -par la maladie, ayant combattu, souffert, aim -la patrie allemande et recommenc aprs Dante -le rve gibelin d'un empire laque, susceptible -de faire chec la Papaut, aprs avoir, dans -la guerre des paysans et des bourgeois, suivi -son ami Frantz de Scheckingen, comme lui -chevalier, venu, comme lui, du Mein et de la -fort hercynienne; survivant la dfaite du -hros, il s'teignit dans peine la trente-cinquime -anne de son ge, avec pour dernier -abri la maison doucement hospitalire du pasteur -Schnegg, sur le lac de Zurich, o Zwingle, -touch par tant de gloire et d'infortune, l'avait -appel, quand, trahi de ses amis, brouill avec -rasme, atteint d'un mal qui ne pardonnait -gure, presque sans pain, il voyait le soir -allonger une ombre automnale sur le rapide -chemin de ses beaux jours. Mais, au temps de -lutte et de gat o la verve de Hutten flagellait -de lanires cuisantes les matres de Cologne, -ces funbres pensers ne hantaient point -sa noble intelligence. Frle, mais si ardent -vivre, plein d'espoir, de posie et d'endurance, -il donnait sans compter ses forces, en mme -temps que son esprit, faisant largesse tous, -guerroyant, pindarisant, parlant du bois de -gayac et d'Arminius, prconisant des remdes -contre le mal qui l'emportait, offrant Charles-Quint -sa fire indpendance, conduit -Bruxelles par le jeune empereur et, de plus belle, -rvant pour ses camarades, pour lui-mme une -Athnes germanique o les Dieux de l'Olympe -auraient eu leurs autels. ptres des Obscurantins! -Quand parut sa mnippe, Hutten, jeune -encore, tait un homme aux traits accentus -et dlicats, aux longs cheveux d'un blond ple, -au visage encadr par une mousseuse barbe -d'or, aux yeux d'une douceur fminine o -l'enthousiasme, la colre, et, comme il disait, - le culte des Neuf Sœurs mettaient de longues -flammes. Un frontispice du <i>Triomphe de -Capnion</i> le montre cuirass, dans une armure -aussi trange que le morion et les jambarts de -Don Quichotte. Sur sa maigre poitrine, la -cuirasse de Galaor ou de Parsifal croupionne -d'une faon ridicule, tandis que son regard -nostalgique et sincre contemple je ne sais quel -au-del riche de lumire et de douceur. Autour -du front une couronne de laurier plaque de -feuilles vertes. Elle supporte une toque de velours -et complte l'ajustement bizarre de ce -chevalier qui l'pithte d' errant semble -appartenir l'exclusion de tous autres. Depuis -qu'il chappa aux disciplines du rvrend abb -de Fulde, Ulrich von Hutten prgrina par -les chemins, erratique en effet et dsorbit, en -proie l'inquitude, qui fait les vagabonds et -les explorateurs.</p> - -<p>Une formidable hilarit accueillit ses premires -lettres. Dduites en un style nglig -d'aspect, plein de germanismes, de locutions -populaires et de trivialits scolastiques, elles -sont d'une parfaite ironie et d'une surprenante -mesure. Elles reprsentent les faons, la mentalit -des jeunes clercs avec tant de vraisemblance -qu'il faut lire plus d'une fois pour discerner -la satire et l'intention vengeresse -travers les lignes monotones de ce pastiche sans -gal.</p> - -<p>Voici d'abord les apprentis moines aux prises -avec les tentations du Monde, si l'on peut -nommer ainsi les tavernires qui les hbergent -et les adolescentes rieuses qui, le soir des ftes -patronales, dansent avec eux, au son du flageolet, -quand les corporations accueillent dans -leurs guildes les nouveaux venus. Un mpris -naf de la femme complique, chez ces jeunes -grimauds, l'veil de leur sexualit. C'est avec -des doigts tachs d'encre et des gats rudanires -qu'ils abordent l'objet de leurs scolastiques -amours. Des histoires confuses, possession, -envotement, se combinent dans leur cervelle -ignare des obsessions moins chimriques. -Vilpatius d'Anvers exhorte dom Ortuinus -Gratius, le met en garde contre les stryges et -les succubes, lui fait connatre comment on -repousse leurs malfices au moyen de sel bnit -et d'oraisons appropries. Conradus de Wickau -lui raconte une histoire peu difiante et quelles -pretentaines gayent ses vingt ans. Hutten -est dur, la plupart du temps, la citation. -Ds qu'il cesse de railler l'ignorance, la btise -et l'instruction rebours chez les disciples -dont matre Ortuinus endoctrine le troupeau, -sa plaisanterie a des faons tudesques. L'hypocrisie - la mode et le pharisasme verbal -dont la France est engoue au dbut du <small>XX</small><sup>e</sup> sicle, -n'admettent gure ces fortes joyeusets.</p> - -<p>Outre la mtrique, la posie et les divers -rythmes qu'ils ordonnent, outre les syllogismes -cornus, ces bons jeunes gens tudient leur -manire les potes latins. Ils sont bien fonds en -thologie et, quand ils accouplent des vers, -ce n'est pas sur des babioles, disent-ils, mais -sur la couronne des saints. Comme ils pensent -dvotement, plus acharns la doctrine de leurs -matres que Thomas Diafoirus aux avis d'Hippocrate, -ils hassent les potes nouveaux, dclament -contre Philomusus, Escampativus et -quelques autres fort oublis, qu'ils traitent de -jeanfoutres. On les imagine dambulant parmi -les venelles et les carrefours de la Sainte -Cologne , emplissant la nuit de hurlements -avins, quand ils vagabondent, aprs boire, -dans les quartiers dserts. La haute silhouette -de la cathdrale apparat sur le ciel nocturne, -avec son dme inachev, ses clochetons et ses -pinacles, tandis que le Rhin accompagne de sa -plainte monotone les clameurs des jouvenceaux. -A l'ombre du vieil difice, leur btise s'panouit!</p> - -<p>C'est ici, dit Henri Heine, que la prtraille -a men sa pieuse vie. Ici ont rgn les hommes -noirs que Hutten a dcrits. Ici Hoogstraten -distilla ses dnonciations. Ici la flamme du -bcher a dvor des livres et des hommes, et les -cloches tintaient et on chantait <i>Kyrie eleison</i>.</p> - -<p>Mais le stupide fanatisme n'absorbe pas -les jeunes clercs au point d'empcher qu'ils ne -deviennent trs profonds , verss dans les -sciences orthodoxes. Il en est une que leur entendement -s'approprie avec dlices, je veux dire -la Mystique. C'est l'art de donner aux faits -mythiques ou sociaux une interprtation bizarre, -saugrenue et falote, de chercher dans -les potes antiques la prfiguration , comme -ils disent, du christianisme et autres subtilits -dogmatiques, mais idiotes. C'est la mythologie -compare Charenton.</p> - -<p>Voici frre Conradus Dollenkopsius, qui fait -part Ortuinus de son rudition.</p> - -<p> Je prends tous les jours, dit-il, une leon -de posie, o, par la grce de Dieu, je commence - faire un progrs admirable. Je sais dj -toutes les tables d'Ovidius en sa <i>Mtamorphose</i>; -de plus, je sais les interprter quadruplement, - savoir naturellement, littralement, historiquement -et spirituellement, science que n'ont -pas les potes sculiers.</p> - -<p> Dernirement, j'ai pouss l'un d'eux cette -colle: d'o vient le nom de Mavors?</p> - -<p> Il me donna une explication qui n'est pas la -bonne. Je le redressai: Mavors, lui dis-je, -c'est <i lang="la" xml:lang="la">mares vorans</i>, le dvorateur des mles. -De quoi il demeura confondu.</p> - -<p> Je poursuivis: Que faut-il entendre allgoriquement -par les neuf Muses? Le pauvre -gars n'en savait rien: Les neuf Muses, lui -dis-je, reprsentent les sept Chœurs des -Anges. </p> - -<p> En troisime lieu, je lui demandai: D'o -vient le nom de Mercurius? et comme il ne -savait pas davantage: Mercurius, lui dis-je, -c'est <i lang="la" xml:lang="la">Mercatorum curius</i> (patron des marchands), - cause qu'il est le dieu du ngoce et -porte aux trafiquants un intrt suivi. </p> - -<p> De cela vous pouvez infrer que ces potes -apprennent leur art dans un grand terre -terre, qu'ils ne prennent cure ni des allgories, -ni de l'exgse spirituelle. Ce sont des hommes -charnels, comme l'crit l'aptre dans sa I<sup>re</sup> aux -Corinthiens, <small>II</small>: L'homme animal ne peroit -pas les choses qui sont dans l'esprit de -Dieu. </p> - -<p> Vous me demanderez peut-tre: D'o -tenez-vous tant de subtilit? Je vous rpondrai -que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un -ouvrage compos par un Anglais, matre de -notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. -Son livre a pour objet la <i>Mtamorphose</i> -d'Ovidius. Il en expose tous les mythes d'aprs -le Symbolisme et la Mystique. Il est profond -en Thologie, au del de tout ce que vous pouvez -croire. Il est bien vident que le Saint-Esprit -infusa une telle doctrine cette personne, -cause qu'elle tablit la concordance qui existe -entre l'criture sainte et les tables potiques. -Vous en pourrez constater dans les passages -que voici:</p> - -<p> De la serpente Pytho qu'Apollo mit mort -le Psalmiste dit: Vous marcherez sur l'aspic -et sur le basilic. Diana signifie la trs bate -Vierge Maria, quand, avec des jouvencelles -nombreuses, elle rde par les chemins. Cadmus -courant aprs sa sœur figure la personne de -<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> en qute pareille de sa sœur qui est -l'me humaine et fondant une cit qui est -l'glise. </p> - -<p>L'rudition du bent se prolonge, se rpte, -encombre maintes pages de citations, de notes -marginales, et de rfrences auprs des bons -auteurs . Un vertige de stupidit monte peu - peu, se dgage de ces lucubrations monastiques. -Est-ce un hpital de fous? Un couvent -d'inquisiteurs? On n'en sait plus rien et l'on -demande merci. La grande affaire toutefois -que poursuivent les jeunes sycophantes, c'est -la confusion de Reuchlin et surtout l'anantissement -des juifs. Au moment du Jubil, de -la vente des indulgences, il importe de dtourner -sur eux les soupons de la multitude. Un -juif rti, quelques maisons isralites mises au -pillage, voil toujours un amusement que l'on -ne saurait interdire au peuple. C'est un apritif - l'eucharistie, un encouragement aux bons -pauvres qui font leurs pques. La dmagogie -ractionnaire est organise jamais. Sous -l'inspiration des Dominicains, elle fonctionne -telle que nous la reverrons au moment de la -Ligue et, plus tard, de l'affaire Dreyfus. Ses -procds restent les mmes et le personnel -ne diffre point. M. Charles Maurras vaut -Hoogstraten; M. Arthur Meyer prte son -humeur lgante et ses favoris en ctelettes -Johannes Pffefferkorn.</p> - -<p>Ce nanmoins l'Allemagne intellectuelle avait -compris.</p> - -<p>Les sarcasmes de Hutten avaient dessill ses -yeux. Dans Reuchlin menac, dans les juifs -offerts la populace comme un troupeau dont -la vie appartient au premier boucher venu, -les penseurs, les humanistes se reconnurent. Ils -salurent un hros, leur an, qu'il fallait sauvegarder - tout prix. Leur piti s'mut. Ils -tendirent une fraternelle main au peuple des - <span lang="de" xml:lang="de">judengassen</span>, aux tribus captives , aux ternels -proscrits , victimes de la plus infme -superstition, exclus de toute joie, en pril continu, -holocauste offert au dieu des chrtiens, - ce Christ plus sanguinaire que Moloch. Or, -ces hommes ne demandaient qu' vivre, qu' -obtenir pour eux et pour les leurs ce que, mme -de nos jours, contestent aux hbreux les salaris -de l'antismitisme, savoir autant de droits -que les autres mammifres (Heine). Un -norme ridicule tomba sur Hoogstraten, sur -son Ordre abhorr, pris en flagrant dlit -d'imposture. Nonobstant les efforts du Saint-Sige, -malgr le zle des pres blancs et noirs - dtruire ce libell malencontreux, le coup -librateur fut port. L'audace des moines recula. -Une sorte de trve suspendit les hostilits.</p> - -<p>Plus tard, avec le pape Adrien et le lgat -Alexandre, avec les bulles de proscription, la -terreur s'empara des mes incertaines. rasme -renia son amiti pour les humanistes. Il se -dshonora de gat de cœur en dnonant aux -pouvoirs publics Hutten malade et fugitif, -en appelant sur Zwingle, son hte, la suspicion -des magistrats. Ce causeur brillant, cet esprit -orn gotait cependant le charme du bien-dire. -Il pensait librement. Mais il n'avait ni caractre, -ni bravoure; il portait une pente fcheuse - prendre quand mme le parti du plus fort. -Le beau portrait d'Holbein, au muse d'Anvers, -a toute la valeur d'un document psychologique. -Il montre au vif le manque de bravoure qui -noua Didier rasme, l'induisit en de lches -et vilaines actions. Le corps un peu vot, sous -une fourrure assez belle, vieilli plutt que vieux, -l'homme en dpit du chaperon et du manteau -semble grelotter de froid. Les traits fins, allongs, -le sourire inquiet des lvres minces, le -nez un peu dvi, les yeux dont le regard s'en -va on ne sait o, le geste de la main blanche -et fine qui tient si mollement un manuscrit enroul, -disent l'homme sans vouloir, goste, -maniaque et personnel, qui pour conserver sa - librairie et ses objets d'art, ce beau parloir -de chne, gloire de Rotterdam, acceptera -n'importe quelle honte, sceptique au point -d'tre le mieux du monde avec les autorits -civiles ou religieuses, quelles qu'elles soient.</p> - -<p>Le dpart d'rasme et la mort de Hutten -ferment cette premire priode o la Rformation - venir se fait deviner plutt qu'elle ne se -formule. Ce n'est pas le mois d'avril encore. -Mais le ciel se fait plus doux; un souffle amical -passe dans l'azur clair; les branches, qu'alourdit -le trop-plein de la sve, laissent poindre la -verdure indcise des bourgeons. Des cris d'oiseaux -montent vers la lumire, dans l'allgresse -du matin.</p> - -<p>Aprs le dchanement de haine et de mpris -qu'ont suscit les <i>ptres</i> de Hutten contre -l'obscurantisme, aprs la dfaite d'Ortuinus -et l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire -va cesser.</p> - -<p>Bientt pourtant, un nouveau rieur, celui-l -formidable, fait cho, sur les bords de la Loire, -au guerrier pote, qui, dans les burgs du Rhin, -aiguisa l'pigramme vengeresse. Les titans de -Rabelais porteront au Monde la mme parole -fraternelle que nous entendmes dans les sarcasmes -de Hutten.</p> - -<p>Mais, avant d'couter ce Gargantua si -humain, ce bon Pantagruel qui ravive les -sources d'autrefois, qui, clbrant la joie et -l'orgueil de vivre, donne aux forts le seul viatique -digne d'eux, savoir l'amour du travail, -l'universelle nergie et la curiosit de son hros, -prtons d'abord l'oreille cette voix harmonieuse -et robuste qui s'lve pour chanter -l'amour divin et les tendresses humaines. Aprs -les chevaliers, aprs les humanistes, les gentilshommes -et les raffins, voici le moine plbien -de Wittemberg qui, soulevant la pierre funraire -sous laquelle, depuis dix sicles, touffait -le Monde Occidental, d'un cœur allgre, d'un -gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection -et de sa foi.</p> - -<p>Le printemps de la Rforme est venu, dans -l'Allemagne et dans l'Univers, comme le mois -de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral -de Luther lui donne une voix immortelle, -voix dont l'cho frmit encore pour -veiller dans les cœurs des germes -d'hrosme, d'indpendance, -de raison et de bont.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Tandis que les humanistes, dfenseurs des -bonnes lettres, champions de l'hbrasme, vengeurs -de l'antiquit grecque et latine gotaient -les premiers fruits de leurs victoires; tandis -que le chevalier Ulrich von Hutten, ayant, -avec ses <i>Hommes obscurs</i>, enrichi la linguistique -d'un vocable nouveau: l' obscurantisme , -comme cent ans aprs lui Miguel de -Cervants devait apporter l'univers le mot - don quichottisme , comme dj l'auteur anonyme -du <i>Til Ulenspiegel</i> avait fourni celui -d' espiglerie ; incontest, glorieux, satisfait -et veng, Reuchlin se retirait du combat, -sans vouloir, dsormais, participer aux luttes -qui bouleversaient l'Allemagne, s'cartant aussi -bien de la Rforme que de l'insurrection fomente -contre le Saint-Empire, par les chevaliers -rhnans, groups, au chteau d'Ebernburg, -sous le pennon de Scheckingen, Scheckingen, -noble figure, un peu baroque aussi et qui, -dans un avenir prochain immdiat, prsage -l'autre gentilhomme, le <span lang="es" xml:lang="es">caballero andante</span>, -redoutable aux pcores, aux marionnettes et -aux moulins! Scheckingen, chevalier teutonique, -Lohengrin gar dans l'aube de la Renaissance, -crois de Rutebeuf, pave du Moyen -Age! En qute d'aventures, heaume au chef, -dague au poing, bard de fer, jaloux de conserver - la noblesse pauvre, en mme temps que -le droit fodal de rapine, le privilge exclusif -du service militaire, privilge que les troupes -nouvelles de Maximilien, retres et lansquenets, -enlevaient aux gentilshommes sans patrimoine, -Frantz de Scheckingen tenta la dpossession -de l'archevque de Trves, rva d'assumer, -un jour, la pourpre impriale, et combattit, -pareil Goetz de Berlichingen, le hros de -Gœthe, dans la guerre des paysans. Il continuait -les prises d'armes et les gestes de la Chevalerie, -au moment mme o l'esprit moderne faisait -clater l'corce du vieux monde, o Luther, en -dchirant la bulle qui l'excommuniait, dans la -cathdrale de Wittemberg, brisait, du mme -coup, mille ans d'obissance la thocratie -romaine et rompait brutalement avec le pass.</p> - -<p>Le <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, malgr son immense apptit -de science, de voyages, d'art, ses passions froces -et l'indomptable vitalit dont il regorge, -n'en est pas moins le sicle de la Diplomatie et -de la Banque. L'Allemagne a pu s'instruire de -cette vrit. L'affaire des indulgences, les -marchandages qui aidrent marmitonner -l'lection de Charles-Quint l'ont rendue clatante -et manifeste. Le fils de Jeanne la Folle -est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans -leur maison d'Augsbourg. Ils tiennent, en mme -temps que celles de leur coffre-fort, les clefs -de la politique europenne. On connat l'anecdote -du fagot de cannelle, qu'allumrent avec -un reu de huit cent mille florins souscrit par -l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour o -ce prince daigna recevoir leur hospitalit. -La Foi seule pourra lutter contre cette omnipotence -de l'Argent. Mais les hobereaux de -Scheckingen, les paysans de la Souabe, de la -Franconie et du Palatinat, que pourront-ils -contre les soldats mercenaires chargs de rtablir -l'ordre , et de rpondre par la Mort -aux rvoltes de la Faim? Les chefs prissent -glorieusement sans avoir subir l'humiliation -d'tre absous ou chtis par le vainqueur. Mais -le roman chevaleresque est jamais conclu. -Scheckingen, dont Albert Drer a fix les traits -dans une de ces planches baroques et sublimes -o la Mlancolie treint sans relche -l'Esprit impuissant prendre son essor; Scheckingen -que la mort conduit aux abmes sur un -maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les -rides qui labourent son visage dvast le dsespoir -infini que, dj trois cents ans plus tt, -manifestait le dcrois du vieux rimeur gaulois.</p> - -<p>Mais voici que Luther, secouant la dfroque -mdivale, se dresse pour un combat nouveau. -Arm du seul vangile, au nom d'une doctrine -plus pure, il combattra les princes et chassera -la Papaut de la conscience humaine. Est-ce -un dogme inconnu qu'il prconise? une thologie -leuthrienne qui va muer tout coup la face -de l'Univers? Non! Luther, Calvin, l'un avec -son trait du serf arbitre, l'autre avec son -institution chrtienne, suivent les mmes errements -qu'adoptrent Jeansen, Duvergier de -Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. -Les uns et les autres partent de saint Augustin, -de cette ide que l'homme est impuissant crer -lui-mme le salut, obtenir la grce, don -purement gratuit de la Divinit. Cette doctrine -dcourageante semble, au premier abord, -faite pour anantir toute l'nergie humaine, -pour briser tout ressort intrieur et toute volont. -Mais, proclamant l'impuissance de -l'homme changer son destin, elle affranchit -la conscience des dogmes. Elle brise le joug -sacerdotal.</p> - -<p>Ne donnant au fidle que l'criture pour -guide et rconfort, elle cre en mme temps le -libre examen, la discussion des paroles divines, -sans que le prtre ait besoin d'intervenir en -qualit d'interprte ou de mdiateur.</p> - -<p>Mais ce n'est pas l'action thologique de -Luther, les discussions plus ou moins subtiles -du docteur Martin qui lui donnrent de mettre -ainsi en mouvement les forces populaires. -Pour crer la foi des humbles, cette foi qui -soulve les montagnes, cette foi avant toute -chose, uniquement, peut-tre, il faut beaucoup -d'amour.</p> - -<p>Or la conqute de Luther n'est autre chose -qu'une conqute de l'amour. En dduire la -lgende tout entire ce serait voquer, non -seulement les annales du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, mais la -civilisation moderne depuis ces jours lointains -de la Wartburg o le moine en rvolte eut son -Thabor et sa Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes -encore, dont les passions nous agitent et dont -l'cho vibre dans l'air.</p> - -<p>Guerre sainte, chocs sublimes! Temps hroques -de dvouement et d'espoir! Conflits des -princes et des peuples, des doctrines et des -hommes, engagements superbes, o, de part et -d'autre, luttant pour leur conscience, pour leur -foi, pour ce qu'ils crurent la vrit, les hommes -sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chre -que cette vie elle-mme, l'existence de leurs -proches, la stabilit de leur foyer, aux revendications -de l'Idal! Que Luther tonne la -dite de Worms, et repousse le Lgat du Saint-Sige! -que Loyola prenne, par ses disciples, -la direction du Monde! que l'aigre Calvin -dogmatise Genve, arrtons-nous dans la -familiarit de ces grands hommes. Cherchons -dans les meneurs de peuples ce qui transparat -d'ternel, les douceurs et mme les faiblesses -qui les rapprochent de la condition humaine, -en quelque sorte nos frres, les mettent plus -prs de notre cœur.</p> - -<p>J'ai suivi, par les lourds aprs-midi de -septembre, par les couchants de turquoise, de -cuivre et d'or, la route d'Hernani Motrio, -gravi l'escarpement de Loyola, rv dans la -grotte de Manrze celui qui, rassasi d'asctisme -et de douleur, inventa un monde son -image, et se sentit assez grand, assez souple -et fort pour, de ses mains, ptrir une chrtient -nouvelle. A la Wartburg, o sainte lisabeth -de Hongrie laissait tomber, sur son chemin, -des roses, o Wolfram d'Eschenbach, pour une -autre lisabeth, chanta ses cantiques et des -hymnes que le Gnie, aprs cinq sicles, devait -redire l'Univers, j'ai retrouv la cellule -monastique o Luther, captif, dclara la guerre - la Papaut, jeta son critoire la tte du -dmon. Il traitait Satan avec le mpris d'un -homme qui, portant ses frres l'acte, la -Vie et la Parole, se sait suprieur l'Esprit -de Ngation.</p> - -<p>Il est un livre unique, touchant, humain dans -l'œuvre thologique et pesante de Luther. L, -plus d'abstraction, plus de controverse, d'pilogues, -sur la grce, le serf arbitre et autres -arguties. Les Propos de table de Martin Luther -sont aux crits dogmatiques de ce grand homme -quelque chose comme tous les Fioretti, de saint -Franois, dans les sermons et les exhortations - ses frais qu'a laisss le Bienheureux.</p> - -<p>Par les plaines d'Assise, longs promenoirs -plants de pins et de cyprs, ces cyprs qui -donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie -une incomparable noblesse, retrouvant -quelque chose du panthisme antique et de la -douceur virgilienne, le <span lang="it" xml:lang="it">padre</span> Francesco invoquait, - l'appui de sa dilection, l'eau si -pure, si humble et si chaste , la lune, le soleil, -les astres, la terre tout entire, le conviait aux -pousailles de l'me humaine avec son Dieu.</p> - -<p>Les fresques de Giotto, dans la basilique -d'Assise, le montrent, chancelant, ivre de -tendresse, portant toute crature la nouvelle -eucharistique de l'ternel amour.</p> - -<p>Ce serait, peut-tre, pousser le got du -paradoxe historistique un peu plus loin que -d'envisager Franois d'Assise comme un prcurseur -de la Rforme. Nanmoins, la modification -profonde qu'apportrent dans l'esprit -chrtien les prdications franciscaines offre, -en quelque faon, une analogie avec le mouvement -suscit par Luther. En substituant la doctrine -ecclsiastique, la direction, le pur amour, -Franois d'Assise, par d'autres chemins, arrivait - la mme conclusion que le docteur de -Wittemberg. Il proclamait que le fidle se -peut affranchir du prtre; et cela constitue, -au point de vue orthodoxe, la plus damnable -des hrsies. Si Franois d'Assise, esprit docile -et tendre, s'inclina toujours devant les dcisions -du Saint-Sige et lui resta soumis, il n'en fut -pas de mme, pour quelques-uns des disciples -ayant subi de prs ou de loin son influence, -les <span lang="it" xml:lang="it">fraticelli</span>, par exemple, ou fra Salambiene.</p> - -<p>Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un -mineur, venu d'un sang plus lourd et d'une race -moins artiste, n'a pas l'lgance patricienne, -inhrente au <span lang="it" xml:lang="it">padre</span> Francesco. Mais celui-ci -fut, peut-tre en dpit de lui-mme, un mancipateur -de l'intelligence. Gebhardt dans son -tude sur l'Italie mystique au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, -montre Franois au milieu des sages et des -prophtes dans le paradis du Dante, au sommet -de la <i>Divine Comdie</i>, cette haute cathdrale, -dont la porte s'ouvre encore sur les tnbres du -Moyen Age, sur la fort obscure o le soleil -se tait , mais dont les flches, les tours et le -pinacle, touch dj par l'aube de la Renaissance, -portent comme <i lang="it" xml:lang="it">Santa Maria dei fiori</i> -les stigmates de l'esprit nouveau.</p> - -<p>Luther, ce gros moine priapique, bedonnant -et vocifrateur dont Lucas Cranach a burin -les traits nergiques, plbiens et volontaires, -la face carre, aux yeux de douceur et de -flamme, au menton d'empereur romain, incarne -la voix mme de la Foule, atteste la vitalit, -non seulement du Peuple, mais de la Populace. -Lui-mme se nommait volontiers <i lang="de" xml:lang="de">Herr Omnes</i>, -Monseigneur Tout le monde , incarnant, pour -la premire fois, les droits de l'Homme, le -Droit ternel, mconnu par l'glise et la Fodalit.</p> - -<p>Il est dur, violent, pote nanmoins sa -manire, avec cette lourdeur monacale que -raillait Hutten et ce fonds de brutalit germanique -dont ne sont pas exempts les meilleurs -potes d'outre-Rhin, qui faisait dire Henri -Heine se raillant lui-mme: Je suis une choucroute -arrose d'ambroisie. Mais Luther n'a -garde, quant lui, de railler. Il se sait le porte-parole -des hommes qui natront demain. Il -revient de la dite de Worms comme autrefois -Julien de Nicomdie, comme saint Paul du -promontoire d'phse o son gnie adressa -aux gentils cette ptre qui rompait le cble -de la vieille loi mosaque . Il revient dans son -jardin de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu -des rosiers, sous les tilleuls en fleurs avec son -petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable -des alles, puis vient table, prend part la -conversation. Elle roule sur les choses du Ciel. -Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-n, -que lui apporte Catherine de Bora, compltent -ce groupe que pourraient peindre les petits -matres hollandais: Jan Steen ou Pieter de -Hooghes. Son cœur s'emplit d'amour, dborde -sur toute chose. Un soir, il voit un oiseau se -poser sur un arbre et se rjouit de comprendre -que cette gracieuse crature habite dans la -protection de Dieu. Il respire une rose et contemple -en elle un magnifique ouvrage du Crateur; -il aime le vin, le gote, le conserve pour -les repas de noce. Le pain, dit-il, confirme le -cœur de l'homme. Le vin le rjouit. Il protge -les nids contre les passants, avec le geste de -Franois d'Assise dfendant les hirondelles. -Il fait taire les grenouilles pour couter le -rossignol. Il parle, comme Virgile, des cygnes -agonisants qui, prs de quitter la terre, tentent -de leur voix sublime les astres thrs.</p> - -<p>Un tel rapprochement ne saurait choquer ni -surprendre. Le <i>Choral</i> de Luther aussi bien -que le <i>Cantique du Soleil</i> porte, en lui, une -beaut suffisante pour s'imposer l'admiration -des hommes, en dehors de toutes proccupations -confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hrtique -de Wittemberg au trouvre de Jsus , -c'est un amour pareil pour la nature, pour les -tres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour -les bestioles innocentes que l'homme tue et martyrise -afin d'assouvir sa gloutonnerie ou sa cupidit. -Saint Franois prchait les engoulevents, -sauvait un pauvre livre traqu par les chasseurs, -dfendait le meurtre au loup d'Aggubio, -conviait la Nature entire la fte ternelle -du printemps et de l'amour divin: <i lang="it" xml:lang="it">Laudato sia, -Signore mio!</i></p> - -<p>Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est -la musique. La musique sainte — dit son -contemporain Paracelse — met en fuite la -tristesse et les esprits mchants. Or, le Diable -est un esprit chagrin. Il dsespre les hommes. -Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. -De l vient qu'il dtale au plus prs, sitt qu'il -entend la musique, et ne reste jamais, ds que -l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi -David, avec sa harpe, dlivra Sal en proie -aux attaques du Dmon.</p> - -<p> J'ai toujours aim la musique; la connaissance -de cet art est bonne; elle sert toute chose; -la musique est un prsent de Dieu, elle est allie -de prs la thologie et, pour beaucoup, je ne -voudrais tre dpourvu du petit savoir que j'ai -en fait de musique. Un matre d'cole doit tre -habile musicien. La musique chasse beaucoup -de tribulations et de mauvaises penses, la -musique est la meilleure consolation que puisse -prouver un esprit triste et afflig; elle rend -les gens plus aimables, plus doux, plus modestes -et plus intelligents. Un tel got suffit pour ennoblir -qui le professe. </p> - -<p>Et lui-mme, Luther, nous apparat comme un -chanteur divin, comme un psalmiste, qui, sur -la harpe de David, retrouve les cantiques des -prophtes, pour chanter son espoir et sa jubilation. -Luther, luthier, le psaume qu'il accompagne -sur un nouveau psaltrion apporte -l'humanit des forces, invigore son espoir. Les -anges qu'on rve, ceux de Flandre, ou de Toscane; -les anges de Memling et ceux de Jean -de Fiesole n'entonnrent jamais pareils cantiques -devant le trne de leur Dieu!</p> - -<p>Mais, ce chantre enthousiaste est, en mme -temps, un solide buveur, un homme de chair et -de sang. Il se plat table, rit avec fracas, au -milieu de ses amis. Il s'emplit de bire et tient, -les coudes sur la nappe, des propos qui n'ont rien -d'difiant. Ce n'est pas, lui non plus, un ascte, -mais un homme, un homme qui rien n'est -tranger. Il clate de force, de joie, et de bont. -Il fait trembler, sur sa chaire, le pontife romain, -au fond du Vatican, mais il obit, sans -mot dire, aux humeurs de sa mnagre. Il a -l'odeur, l'expansion et la force du peuple. Il en -a aussi la crdulit. S'il ne brle pas les sorcires, - la faon des juges ecclsiastiques, il -dbobine sur leur compte mainte histoire digne -d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants -du Diable, que les mauvais Esprits couchent -dans les berceaux dont ils ont emport les -nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent -pas rassasier. Il apprend ses commensaux, -Mlanchthon, <span lang="la" xml:lang="la">Auri-Faber</span>, Jean Stols, -Lauterbach, les manigances du Diable qui -prend, tour tour, la figure d'un veau noir -et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme -emporter l'me des aubergistes. Parfois aussi, -Luther se plat des inventions que n'et pas -dsavoues Jacques de Voragine. Cette gracieuse -histoire, par exemple, d'un enfant gar -comme les frres du Petit Poucet et qu'un ange -nourrit pendant trois jours, au fond des bois. -Quand ils ont bien jou tous deux ensemble, -au moment o la nuit tombe, l'ange le reconduit -chez ses parents.</p> - -<p>Et voici que ce brave homme, ce naf conteur -d'histoires horrifiques touchantes, claire les -peuples et les rois, promulgue des arrts souverains -sur le gouvernement des empires, juge -d'un mot dcisif les matres de l'Europe. Puis -son esprit vagabond l'emporte vers les spculations -thologiques. Le ton s'lve, grandit. -Tout l'heure, c'tait un bourgeois teuton, humant -le pot, dans son logis. A prsent, c'est un -prophte. Le charbon d'Isae a touch ses -lvres loquentes. Mais bientt le rire, un rire -large et sensuel, reprend ce gros homme en -liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il -invective. Il se glorifie avec ingnuit, car il -manque absolument de modestie. Il se montre, -dans son naturel, plein de bonhomie et de duret, -d'gosme et de dvouement, de bizarrerie et de -lucidit, d'enthousiasme et de doute, d'loquence -et de trivialit, de petitesse et de grandeur.</p> - -<p>C'est, pourrait-on dire, un personnage de -Rabelais. Il en a la verve intemprante, la -belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, -l'esprit bachique, le langage cynique et la -haute raison. Comme ceux de <i>Pantagruel</i>, -c'est un gant dchan parmi les nains. C'est -une force de la Nature. Il prend sa place -table, mord joyeusement tous les fruits offerts. -Il aime sa femme, Catherine, ses enfants; -il aime, nous l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, -les cygnes. Il s'appelait tout l'heure - Mgr tout le Monde . Ne pourrons-nous pas -le nommer, prsent, cet instigateur de rvolte, -cet veilleur des forces latentes, ne pourrons-nous -pas le nommer Panurge , l'homme de tous les -travaux? Comme Rabelais encore, partant d'un -point de dpart si diffrent, Luther, l'aube -du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, retrouvait la douceur de vivre, -mettait fin au long carme du Moyen Age. Il -relevait Adam dchu, <i lang="la" xml:lang="la">Adam vetus</i>, <span lang="la" xml:lang="la">tandem -ltus</span>, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur: - Lve-toi, pauvre homme! bois et -mange! Puis, espre! travaille. Et, sur la -route printanire, toute blanche de pommiers -fleuris, par les campagnes verdoyantes, sous -le ciel d'azur et d'or, marche appuy sur la -Bont suprme, marche confiant vers l'avenir! </p> - -<hr /> - - -<p>Bless au sige de Pampelune que le roi -d'Espagne dfendait contre Jean d'Albret, -lequel prtendait reconqurir cette capitale -ancienne de la Navarre, le capitaine Ignace de -Loyola fut soign par un chirurgien, ignorant -de son mtier. Sa jambe mal soude le laissait -boiteux. Derechef, il la brisa lui-mme, reconstitua -le pansement et, quelques semaines aprs, -marcha droit, comme par le pass.</p> - -<p>Cette violente et froide nergie est une caractristique -des races d'Eskaldune, que nul pril -n'effraie et que nulle souffrance ne fait broncher -d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, -compatriote d'Ignace, n au village de Motrio, -et commandant une frgate, a les deux jambes -emportes par un boulet. Sur-le-champ, il -ordonne qu'on le plonge dans un baril de son, -pour contenir l'hmorragie et ne cesse de faire -tte l'ennemi qu'autant que la mort a pris -son dernier souffle. Et tous, coureurs de la -montagne, cumeurs de l'Ocan, gravissent -les pics inabordables, ou, sur leur barque faite -de quatre planches, vont aux pcheries de -Terre-Neuve, touchent peut-tre aux rgions -polaires et, sans mme avoir conscience de leur -hrosme, devancent les explorateurs les plus -illustres, parmi les pouvantes, les rcifs, les -dserts de l'Ocan. Le sombre gnie de la Biscaye -vit en eux. Pays aux monts tragiques, pleins -d'embches et de prcipices, o le sol de basalte -noircit, dirait-on, les feuillages des grands -arbres et la hampe vigoureuse des mas. Une -race d'origine inconnue, apparemment smitique, - ibres non romaniss dont le langage -ne s'apparente aucun dialecte indo-europen, -vit dans l'pre montagne, jalouse de -ses privilges, guerroyant pour ses <span lang="es" xml:lang="es">fueros</span>, -prompte l'insurrection contre les pouvoirs -tablis, ds qu'il s'agit de dfendre ses autels ou -son foyer, prte reconqurir l'Espagne sur -les Maures avec Plage ou bien faire le coup -d'escopette pour <i lang="es" xml:lang="es">el rey netto</i>, avec Zumalacarregui.</p> - -<p>Ignace de Loyola fut, pour employer le mot -de Carlyle, l'homme le plus reprsentatif -de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme -audace, l'infrangible volont.</p> - -<p>Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet -homme opinitre subit une crise morale qui -dtermina, chez lui, l'orientation nouvelle de -son esprit.</p> - -<p>Pendant les importuns loisirs d'une longue -convalescence, au chteau de son pre, ayant -lu, afin de se divertir, la <i>Lgende dore</i>, il -fut mu par les rcits qu'elle renferme et se -jura de devenir un saint.</p> - -<p>Il faut dater de sa gurison, la retraite -Manrze, la crise d'asctisme qui faillit se -terminer par un dpart en forme pour les lieux -saints.</p> - -<p>Il alla, mais en simple visiteur, Jrusalem. -Car il ne tarda gure comprendre, tant d'un -esprit net et rsolu, qu'en se faisant ermite, et -fuyant le Monde, il ne rendait l'glise aucun -des services qu'elle pouvait esprer de lui.</p> - -<p>Dj la Rforme devenait menaante. La -pense de crer un Ordre qui, par la parole, -par l'enseignement et la direction, en combattrait -les progrs ne tarda pas germer en lui. -A la dite de Worms, c'est--dire en 1521, -Luther avait rompu, non seulement avec la -Papaut, mais avec le Saint-Empire. Prisonnier - la Wartburg, o l'lecteur de Saxe le -cachait, il instituait cette prdication nouvelle, -cet apostolat qui, bientt, dchaneront des -fureurs homicides, mettront aux prises, en un -choc perdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient -du nom de chrtiens, mais se diviseront, -l'avenir, en catholiques et rforms.</p> - -<p>Sept ans aprs, en 1528, Ignace jura, dans -les souterrains de Montmartre, de se consacrer, -avec les disciples qui l'accompagnaient, la -dfense de l'Orthodoxie et de la Papaut. Il -formula bientt la rgle de son Ordre, cet -Ordre qui, dans moins d'un sicle, allait prendre -la conduite de l'glise, diriger la politique des -nations et la conscience des rois.</p> - -<p>Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins -de dix-huit annes, de 1545 1563, consacra les -prpondrances des Jsuites, lesquels, depuis, -confesseurs des princes, mls toutes les -grandes choses, aux guerres, aux traits, aux -conciles, aux ambassades, apaisant les rvoltes -et gouvernant les souverains, ont eu, jusqu' la -Rvolution franaise, et mme quelque temps -aprs, la haute main sur les vnements publics. -Ignace, ds le dbut du <small>XV</small><sup>e</sup> sicle, avait -senti que l'ancien monarchisme ne cadrait pas -avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne -s'agissait pas de recommencer la rgle de Bernard -ou de Benot. Tout en maintenant ses fils -spirituels dans une troite obdience, il comprenait, -avec un sens trs juste des ralits, -qu'il importe, avant tout, de charmer ceux -que l'on prtend conduire, qu'il faut plaire si -l'on veut rgner.</p> - -<p>Il apprit conqurir les jeunes gens, les -femmes, pntrer dans l'intimit du riche, - rendre humaine, accueillante et douce la -religion qu'il dfendait. Il emprunta au Monde -ses plaisirs, ses futilits: spectacles, runions, -musique. Il enseigna l'art de btir des glises -pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il -commanda aux matres de la peinture des toiles - grand effet, d'une couleur aimable et d'un -got thtral, propre charmer, du mme coup, -les mondains et les dvots. L'art jsuite tait -fond.</p> - -<p>Une psychologie exacte, une observation pntrante, -une connaissance approfondie, un -jugement net des circonstances et des caractres -permit la Compagnie de Jsus d'occuper, ds -le dbut, chez les grands, la place qu'elle a tenue -pendant prs de trois sicles — malgr l'clipse -de 1719 — place qu'elle dfend avec un gnie -opinitre et qu'elle garde encore par une obstination -intelligente, par des moyens sans cesse -renouvels, par une souplesse forte, que, mme -hostiles ou indiffrents, les esprits cultivs ne -peuvent envisager sans admiration, comme tant -le rsultat le plus magnifique de la persvrance, -de l'nergie et de la volont.</p> - -<p>De la Rforme la Compagnie de Jsus, de -la Dite de Worms au Concile de Trente, -de l'action la raction, le champ est dlimit, -o, pendant quatre sicles et davantage, sans -doute, va se jouer l'un des plus grands drames -qui ait intress les individus et les nations. -C'est d'abord la noire et sanglante pope, -le massacre d'Amboise, la Saint-Barthlemy, -l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain -prodigu travers les champs de bataille et -sur les chafauds, les pures victimes, offertes -de part et d'autre je ne sais quelle implacable -divinit, la mort, donne pour argument suprme, - l'appui d'une doctrine de pardon et -d'amour, les catholiques brlant Anne Dubourg -et le malheureux Dolet, dont les peccadilles -ne mritaient pas une fin si cruelle, Calvin -souillant sa robe noire du stigmate de Can et, -fratricide, menant Servet l'chafaud.</p> - -<p>Puis la division se fait. L'Allemagne, la -Hollande et l'Angleterre accueillent, sous des -noms divers, la Rforme dont le docteur Martin -fut l'initiateur. La France dchire le pacte -consenti par Henri IV aux Huguenots, rejette - l'inconnu, la mort, au dsespoir, les tribus -fugitives de ces parfaits chrtiens qui ne savaient -que mourir, sujets faux d'un roi barbare -auquel, tout jansniste qu'il tait, Racine -donna des pleurs.</p> - -<p>Le gnreux <small>XVIII</small><sup>e</sup> sicle ouvre l're de la -tolrance. Voltaire que Flaubert appelait un - saint , Voltaire, ce gnie humain et bienfaisant, -rend Calas l'honneur que tenta de lui -ravir un jugement inique. Bientt, la Rvolution -franaise, consacrant les principes des Encyclopdistes, -de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert, -des penseurs et des sages, montrant -l'Humanit la route vers des mœurs plus douces, -lacisa le pouvoir, proclama la libert de conscience, -ce premier droit de l'homme, laissant -chacun la facult de juger, dans son for intrieur, -ce qu'il convient de penser touchant les -questions religieuses qui dchanrent autrefois -de si cruelles animosits.</p> - -<p>Certain protestant tranger disait nagure, -en France, un mot qui peut paratre assez -topique. Le voici: Votre gouvernement a -bien raison de faire droit toutes nos requtes, -car c'est nous qu'il doit la Rvolution franaise. -Et, de fait, il n'est pas douteux que, -depuis la Rvocation de l'dit de Nantes -jusqu'aux tats gnraux de 1789, les ferments -dposs dans l'esprit de la bourgeoisie franaise -par la Rforme et les perscutions dont -elle fut le prtexte ont veill les haines, les -colres et cette soif de justice dont le monde -moderne est sorti. Sous les notes lentes du -<i>Choral</i> de Luther, j'entends dj les timbres de -la <i>Marseillaise</i>, l'hymne sacr, libert chrie , -le cri d'irrsistible affranchissement que poussent, - la face du monde, les conscrits de l'an II, -et plus tard, jeune postrit de ces magnanimes -anctres, tous ceux qui donnrent leur -vie et risqurent leur libert pour conqurir - leurs frres de douleur un monde, une cit -misricordieuse, pacifique et des jours plus clments.</p> - -<p>Le mme feu qui brla dans la poitrine de -Luther anime encore ceux qui cherchent tous -les problmes angoissant l'Humanit des solutions -misricordieuses, qui rvent de bannir -jamais la guerre, la pauvret, l'ignorance et la -douleur. C'est pour eux que Luther, au nom -de l'amour, a soulev le monde, faisant paratre -aux hommes venir les routes libres et les -chemins ensemencs.</p> - -<p>Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci, -de la Rforme et de la Papaut, les prises d'armes, -le rveil du fanatisme, un fleuve de sang, -l'chafaud d'Amboise et la nuit du 24 aot, -les Guises et Richelieu, l'assassinat prconis, -l'glise ne respirant qu'homicide, le clerg, -les moines rivalisant avec les rois de France -d'exaction et de frocit, les Janotus de <i>Gargantua</i> -et les Ortuinus de Hutten, aiguisant -le couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit -de capucin ou de minime, appelant au secours -des arguments thologiques le mousquet et la -pertuisane, ont-ils apport dans le monde un -peu de raison et de bonheur? On peut hsiter - le croire. Au dbut du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, sous -Jules II, l'avnement de Lon X, le christianisme -en pleine dcomposition cadavrique -se liqufiait dans la boue. Et ses dogmes -ineptes, sa morale inobserve et rebutante n'en -imposait plus dj qu'aux esprits sans culture. -La Rforme galvanisa, remit sur pied -le moribond. Elle suscita des monstres, la ruse, -l'nergie implacables d'Ignace, la contagieuse -folie et le morne dlire de Thrse. Les jsuites -devinrent bientt matres du monde avec leurs -mthodes artificieuses, leur talent de captation, -leur abjecte complaisance pour la richesse et -le pouvoir. Ils imaginrent de rendre la science - inoffensive et l'art vrcundieux. Ils eurent -leurs bons savants , leurs ditions l'usage -des Dauphins. Ils mlrent je ne sais quel fade -miel de collge aux œuvres les plus hautes de -la science humaine; ils falsifirent les archives; -ils persuadrent au riche de leur confier -ses trsors et ses enfants. Seconds en cela -par leurs adversaires et non moins tartuffes -que les protestants eux-mmes, ils intronisrent -le mensonge dliant leur clientle de -tout honneur et de toute probit. C'est, pour -la meilleure part, leur influence que le monde -est redevable d'une cinquime vertu cardinale, -chre et prcieuse au bourgeois, une vertu qui -dfend le capital, qui lui donne au besoin des -ministres et des soldats, une vertu chre aux -bedeaux comme aux acadmiciens, une vertu -que, depuis quatre sicles bientt, Rome et -Genve pratiquent avec une mulation louable; -cette vertu sans pareille se nomme Hypocrisie. -Elle dfend l'glise et trne au Parlement. -Elle inspire les discours des ministres et lacise -la France au bnfice de la Papaut. Les -jsuites, par elle, devinrent les sauveurs de la -morale et des dogmes chrtiens.</p> - -<p>Donc, si la Papaut au <small>XV</small><sup>e</sup> sicle, ne s'tait -point vue menace la fois dans son temporel -et dans sa domination intellectuelle, tout porte - croire qu'elle aurait pris son compte l'volution -de l'esprit humain, qu'elle aurait march -dans les voies de la Science, adopt le progrs -et fait cause commune avec les esprits les plus -ouverts. Le christianisme gangren, moribond, -caduc, tomb en enfance, et disparu du monde, -sans que nul en prt souci, comme tombent, au -vent d'automne, les feuilles et le bois mort. -Sous l'influence de Gmiste Plton, le concile -de Florence mettait, presque au rang des pres -de l'glise, l'Athnien Platon et proscrivait -la scolastique de ses discours harmonieux. -C'tait le temps o le cardinal Bembo disait en -grec son brviaire afin de ne point gter sa -latinit par les formes incorrectes de la Bible -italique ; temps admirable o les pontifes, -patriciens de la Rome papale, encourageaient -les artistes et les rudits, o, comme Ptrarque -dposant, avant de mourir, son Virgile dans -le trsor de Venise, l'Italie entire, avec ses -princes guerriers, ses cardinaux, ses prtres, -ses nobles dames, que peignaient Botticelli, -Vinci, Pollaolo, confondaient, en un mme -culte de beaut, toutes les religions de l'me -humaine. Et que de sang pargn, que d'hommes -employs des œuvres utiles, des travaux -fconds en rsultats prospres! Quoi qu'il en -soit, ayant pleur tous les morts et glorifi -tous les martyrs, suspendu tous les autels -des guirlandes pieuses, devant ces longues -plaines en deuil, ces champs funbres de l'Histoire, -il convient de rpter le mot de Gœthe: - Par del les tombes, en avant! ; de regarder -avec espoir du ct de l'aurore, d'attendre ce -jour qui viendra peut-tre, ce jour que l'esprit -scientifique annonce et prpare, en dpit de -tous les obstacles, de toutes les mauvaises fois, -o la guerre d'ides aussi bien que les guerres -d'intrts ne seront plus qu'un lugubre souvenir, -un cauchemar sinistre emport par l'aube des -temps nouveaux, o la Science et la Justice -mettront en commun leurs oracles, o, sur -une terre plus fconde, habiteront -pour toujours les hommes fraternels -et les dieux rconcilis.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Laurent Tailhade.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><span class="large">PITRES</span><br /> -<span class="small">DES</span><br /> -<span class="xlarge">HOMMES OBSCURS</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1" title="I. Matre Joannes Pellifex Matre Ortuinus Gratius">I</h2> - -<p class="d">MAITRE JOANNES PELLIFEX DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Salut aimant et servitude incroyable -vous, Seigneur vnr Matre. Aristoteles, -en ses prdicaments, affirme qu'un -doute gnral n'est pas oiseux; c'est pourquoi -j'ai sur l'estomac un doute qui me fait -grand scrupule. J'allai nagure la foire de -Francfort. En compagnie d'un bachelier, je -faisais route vers le forum, par la grand'rue -o nous croisrent deux hommes qui nous -semblrent d'aspect fort honnte, ayant -noires tuniques, vastes capuces et lyripipions. -Et me sont les Dieux tmoins que je -les crus deux de nos Matres! Je leur fis ma -rvrence et leur tirai mon bonnet. Alors, -mon compagnon me bourra fortement: - Pour l'amour de Dieu, que faites-vous? -dit-il. Ce sont des Juifs, et vous leur tez -votre barrette? Je fus aussi perturb -que si j'avais vu un diable. Dom Bachelier, -que le Seigneur me pardonne, car je l'ai -fait par ignorance. Mais pensez-vous que -cela soit grand pch? </p> - -<p>Tout d'abord, il rpondit qu'il y voyait -un pch mortel, le fait se rattachant -l'idoltrie, en opposition avec le premier des -dix prceptes: <i>Crois en un seul Dieu</i>. En -effet, si quelqu'un rend honneur soit un -Juif, soit un paen, tout comme s'ils -taient baptiss, il agit contre la foi et semble -lui-mme Juif ou paen. En mme temps, -le Juif et le paen disent: Voici que nous -marchons dans la meilleure voie, puisque -les chrtiens nous tirent leur rvrence; si -nous n'y marchions, ils ne la tireraient -point. Ils s'enracinent, par l, dans leur -foi, msestiment la chrtienne et ne souffrent -plus qu'on les baptise. A quoi je rpliquai: - Bien est vritable un tel propos quand on -agit sciemment; mais moi, je n'ai fait cela -que par impritie; or, l'impritie excuse -le pch. Si j'avais connu que ces gens -fussent Juifs et que je leur eusse rendu -honneur, je mriterais d'tre brl vif, -comme ayant fait preuve d'hrsie. Mais -Dieu ne l'ignore pas; je ne fus instruit de -leur qualit ni par le verbe ni par le geste; -je supposai avoir en ma prsence deux -Matres inconnus. </p> - -<p>Alors, il reprit: C'est encore un pch. -Moi-mme, je suis entr une fois dans certaine -glise o se tient, en prsence du Sauveur, -un Juif de bois qui brandit un marteau. -Je crus voir saint Pierre avec ses -clefs. Je m'agenouillai, dposant ma barrette. -Seulement, alors, je vis que c'tait -un Juif et j'entrai en repentance. Nanmoins, -en confession, dans un monastre de -Prcheurs, mon confesseur me dit que c'tait -pch mortel cause que nous devons -prendre garde nos actions; il conclut en -disant ne me pouvoir absoudre sans cong -de l'vque, le cas tant piscopal. Il ajouta -que si j'avais agi volontairement et non -par ignorance, le cas devenait papal. Ainsi, -je ne fus absous qu'aprs qu'il eut obtenu -les pouvoirs de l'vch. Et, de par Dieu! -j'estime que, pour dcharger votre conscience, -il importe que vous alliez confesse devant -l'Official du Consistoire. Car, ici, l'ignorance -ne peut tre valable comme excuse -d'un si grand pch. Les Juifs portent sur le -devant de leur manteau une rouelle grise -qu'il vous fallait voir comme je l'ai vue. -C'est donc une ignorance crasse; elle ne vaut -rien pour l'absolution. </p> - -<p>Ainsi parla ce Bachelier. Vous tes un -thologien profond. En consquence, je vous -supplie dvotement et non moins humblement -qu'il vous plaise rsoudre la question -susdite, m'crivant si le pch se doit -considrer comme vniel ou mortel, si le -cas est papal ou bien piscopal. crivez-moi -aussi votre opinion sur la coutume de -Francfort. Les bourgeois de cette ville ont-ils -raison d'endurer que les Juifs portent le -mme habit que nos Matres? Cela me -parat abusif. N'est-ce pas un scandale qu'il -n'existe pour ainsi parler aucune diffrence -entre les circoncis et nos Matres aims? -N'est-ce pas une drision de la Thologie -sacro-sainte? Notre chef srnissime, l'Empereur, -ne devrait tolrer, sous quelque prtexte -que ce soit, qu'un ioutre, gal aux -chiens et l'ennemi de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>, ait l'audace -de marcher, pareil un docteur en Thologie -sacre.</p> - -<p>Par les prsentes, je vous mande aussi -un <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> de Matre Bernhardus Plumilegus — vulgairement -Federlefer — qu'il -m'a fait tenir de Wittemberg.</p> - -<p>Vous le connaissez pour avoir tous deux -cohabit Deventer. Il m'assure que vous -lui ftes bonne socit; lui-mme est un aimable -compagnon qui ne tarit pas sur votre -louange. Ainsi portez-vous bien au nom -de Dieu.</p> - -<p class="date"><i>Donn Leipzig.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2" title="II. Matre Bernhardus Plumilegus Matre Ortuinus Gratius">II</h2> - -<p class="d">MAITRE BERNHARDUS PLUMILEGUS DONNE LE -BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Malheur au rat qui, pour se cacher, -ne possde qu'un trou!</p> - -<p>Moi aussi pourrai-je dire, sauf le -respect qui vous est d, homme vnrable, -que je serais non moins pauvre, n'ayant -qu'un seul ami, si, quand il cogne sur -moi, un autre ne survenait pour me traiter -affablement.</p> - -<p>Tmoin ce quidam pote, nomm Georgius -Sibutus, lequel est un pote sculier -donnant des lectures publiques dans les -parlottes et, d'autre part, le meilleur fils du -monde. Mais, comme vous ne l'ignorez pas, -ces potes, quand ils n'ont pas comme vous -leurs grades en Thologie, s'ingrent, -tout coup, redresser les autres, font -maigre estime des thologiens. Une fois, -dans un <i lang="la" xml:lang="la">symposium</i> qu'il donnait chez lui, -nous bmes de la cervoise de Thourgau -et restmes attabls jusqu' la troisime -heure. J'tais un peu saoul, parce que la -bire m'avait tap sur la coloquinte. Il se -trouva l un personnage qui se comporta -fort mal mon endroit. Je lui offris un demi-verre -qu'il accepta; par la suite, il refusa de -me tenir tte. Je l'attaquai trois fois, mais il -ne voulut rpondre. Il prit un sige en silence -et ne dit plus un mot. Alors, celui-ci, -pensai-je, te mprise; c'est un superbe qui -te veut molester. Et je fus remu dans ma -colre. Je pris le gobelet puis, tour de bras, -lui cognai son vidaze.</p> - -<p>L-dessus, notre pote Sibutus, irrit -contre moi, de dire que j'avais fait du boucan -chez lui et que je n'avais qu' foutre le camp -au nom du Diable.</p> - -<p>A quoi je rpondis: Que m'importe -moi que vous me soyez ennemi? j'en ai -d'autres aussi mchants que vous et cependant -je leur ai tenu tte. Que m'importe -que vous soyez pote? j'ai pour camarades -force potes qui vous valent bien. Je vous -estronte, vous et votre posie. Que croyez-vous -donc? Pensez-vous que je sois un sot, -n comme une pomme sur un arbre? -Alors il m'a trait d'ne, me criant que je -n'avais jamais frquent de potes. L'ne -est dans ta peau, lui repartis-je. Quant aux -potes, j'en ai vu plus que toi. Je vous -nommai, puis nos Matres, Sotphi du collge -de Kneck, qui composa une glose notable, -et Rutgerus, licenci en Thologie -du collge de Mons. Enfin, je gagnai la -porte et, depuis, nous n'avons cess d'tre -ennemis.</p> - -<p>C'est pourquoi je vous demande trs cordialement -de vouloir bien me favoriser d'un -<i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> que j'ostenterai au Sibutus et -ses compagnons, me voulant glorifier que -vous tes mon ami, autrement bon pote -que ce paltoquet. crivez-moi surtout les -comportements du docteur Joannes Pffefferkorn, -s'il est encore en bisbille avec le -docteur Reuchlin, si vous le dfendez encore -comme par le pass; enfin donnez-moi -des nouvelles. Bonne sant dans le -<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3" title="III. Johannes Stranssfederius Ortuinus Gratius">III</h2> - -<p class="d">JOHANNES STRANSSFEDERIUS A ORTUINUS -GRATIUS</p> - - -<p>Salut majeur et tout autant de bonnes -nuits qu'il y a d'toiles dans le ciel -ou de poissons dans la mer! Vous -devez savoir que je me porte bien, ma -mre aussi, et de grand cœur j'en voudrais -savoir autant sur votre compte, parce que -je pense au moins une fois par jour Votre -Seigneurie.</p> - -<p>A prsent, coutez, sauf votre bon plaisir, -ce qu'a fait ici un nobilion, que le -diable confonde <i lang="la" xml:lang="la">in ternum</i>! pour avoir -scandalis notre Matre Dom Petrus Meyer - sa table o popinaient plusieurs Matres -et gentilshommes. Ce garon n'eut pas une -goutte de modestie et se montra si outrecuidant -que j'en reste encore stupfait. - Oui, dit-il, Joannes Reuchlin est plus docte -que vous. Puis le rgala d'une chiquenaude. -A quoi notre Matre Petrus rpondit: - J'enverrais pendre mon col si la -chose tait vraie! Sainte Maria! le docteur -Reuchlin est en Thologie comme un enfant. -Un enfant est plus habile en thologie -que le docteur Reuchlin. Sainte Maria! -n'en doutez point, car j'ai de l'exprience. -Je n'entends goutte au livre des <i>Sentences</i>. -Sainte Maria! cette matire est subtile; -les hommes ne la peuvent assimiler comme -la posie ou la grammaire. Moi aussi, pour -peu que j'en eusse le got, je pourrais tre -pote; je pourrais ordonner des mtres, -puisqu' Leipzig j'ai entendu Sulpicius discourir -touchant le nombre des syllabes. -Mais quoi cela sert-il? Votre Reuchlin -devrait me proposer une question de Thologie, -argumenter ensuite <i lang="la" xml:lang="la">pro et contra</i>. -Puis, il prouva d'abondance et par de nombreux -syllogismes que nul ne connat fond -la Thologie, sinon par l'influx du Paraclet. -Car c'est l'Esprit-Saint lui-mme qui dvoile -ce grand Art. Au contraire, la posie -est nourriture pour le Diable, comme l'affirme -Hieronymus dans son pistolaire.</p> - -<p>Alors ce crapaud de le dmentir, assurant -que le docteur Reuchlin est au mieux -avec le Saint-Esprit, qu'il est grandement -qualifi en Thologie, tant l'auteur d'un -livre thologique dont le nom m'chappe. -Il finit en appelant vieille bte notre -Matre Dom Petrus. Puis, il dclara que -notre Matre Hoogstraten est un moine -fromager, de quoi les convives se tordirent. -Mais moi je lui reprsentai le scandale et -quelle honte c'est de voir un simple compagnon -manquer de rvrence au docteur -Meyer.</p> - -<p>Dom Petrus fut tellement irrit qu'il se -leva de table, allgua l'vangile, disant: -<i>Tu es Samaritain et possd du Diable!</i> -J'ajoutai: Prends cela pour toi! grandement -rjoui que mon bon matre et si -vertement excut le trupheur.</p> - -<p>Vous devez persvrer dans votre attitude; -vous devez, comme par le pass, dfendre -la Thologie sans regarder si l'adversaire -est noble ou manant, puisque vous -tes fort de vos capacits. Si je savais crire -en vers comme vous le faites, je n'aurais -souci d'un Prince quand bien mme il voudrait -me condamner mort. En outre, je -suis l'ennemi des juristes qui, chaussant -des brodequins carlates, des manteaux fourrs -et des cols d'hermine, ne tirent pas la -rvrence due aux Matres d'ici et d'ailleurs.</p> - -<p>Je vous prie encore, avec humilit et non -moins d'affection, de vouloir bien me notifier -les sentiments de Paris propos du -<i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Plaise Dieu que -notre inclyte mre l'Universit de Paris -fasse avec nous cause commune pour brler -ce livre hrtique et plein de scandales, ainsi -que l'crivit notre Matre Lungarus!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Le <i>Miroir oculaire</i> de Reuchlin.</p> -</div> -<p>J'ai ou-dire que Matre Sotphi, du collge -de Kneck, auteur d'une glose notable sur -les quatre parties d'Alexandre, serait mort. -J'espre nanmoins que c'est l un faux -bruit, pour ce qu'il fut excellent homme, -grammairien profond, suprieur de beaucoup - ces nouveaux grammairiens potiques.</p> - -<p>Daignez prsenter aussi mes hommages - Matre Remigius qui me fut un matre -sans gal. Il me donnait d'insignes camouflets, -disant: Te voil comme une auque, -refusant de travailler pour devenir un clbre -argumentateur! Alors je rpondais: - Trs excellent Seigneur notre Matre, je -me veux amender l'avenir. Parfois il me -tenait quitte, parfois il me donnait une vigoureuse -discipline. Ainsi ahuri, je devins discret -en recevant de bon cœur le chtiment -de ma ngligence.</p> - -<p>Je n'ai rien vous marquer de plus, sinon -qu'il vous plaise vivre cent ans encore et -vous bien porter dans le repos.</p> - -<p class="date"><i>Donn Mayence.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4" title="IV. Matre Joannes Cautrifusor Matre Ortuinus Gratius">IV</h2> - -<p class="d">MAITRE JOANNES CAUTRIFUSOR A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Cordiales salutations, Vnrable Seigneur -Matre! Puisque nous avons -frquemment trait les mmes bagatelles -et que vous n'avez cure d'une fantaisie -que l'on vous narre, ainsi que je me propose -de le faire, je ne crains pas que vous -preniez en mauvaise part la gaudriole que -voici. Car vous eussiez agi de mme et vous -rirez, je n'en doute pas; le tour est des meilleurs.</p> - -<p>Advint ici, nagure, un moine des Prcheurs, -assez profond en Thologie, et spculatif, -et got de nombreux adeptes. Il -se nomme le docteur Georgius. Aprs avoir -sjourn Halles, il vint ici, prcha bien la -moiti de l'anne, rprimandant les uns -et les autres au sermon, n'pargnant pas -mme le Prince et ses vassaux.</p> - -<p>A la collation, il se montrait sociable, -d'esprit jovial, buvant avec les compagnons -demi-verres et rouges-bords. Mais toujours, -quand il avait popin la veille au soir, en -notre compagnie, il sermonnait le matin -contre nous, disant: Les Matres de cette -Universit bambochent avec leurs copains, -hument le pot jusqu' l'aurore, jouant et proccups -de balivernes. Ils devraient s'amender -eux-mmes, renoncer de telles sornettes, -puisque l'exemple nous vient d'eux. </p> - -<p>Souventefois sa critique me rendit vrcundieux; -je fus irrit contre ce Georgius, -rvant aux moyens d'en obtenir des reprsailles -et ne les trouvant pas. Quelqu'un me -dit que le bon frre se coulait nuitamment -chez une coquine, la besognait et dormait -avec. Entendant cela, je runis quelques-uns -de mes condisciples habitant le collge. -Vers 10 heures, nous fmes au gte de la -pronnelle o nous entrmes de force. Le -moine, voulant fuir, n'eut pas le temps d'emporter -son vestiaire. Il sauta nu par la fentre; -j'en ris au point que je me compissai. -Puis, je lui criai: Dom Prdicateur, emportez -donc vos ornements pontificaux! Dehors, -mes amis le tranrent dans la boue et -dans la merde.</p> - -<p>Cependant, je les calmai, leur enjoignant -de faire paratre la plus entire discrtion. -Ensuite de quoi j'obtemprai leur caprice -et, tous, nous fornicmes la donzelle du -Prcheur.</p> - -<p>C'est ainsi que je me vengeai de ce moine -qui, depuis, s'est abstenu d'piloguer sur -mes comportements. Gardez-vous cependant -d'bruiter l'aventure, cause que les -Frres Prcheurs sont prsent pour vous -contre le docteur Reuchlin, dfendent l'glise -catholique et la Foi contre ces potes sculiers. -Je voudrais que mon insulteur ft -partie d'un Ordre moins illustre; car celui -des Prcheurs est mirifique entre tous.</p> - -<p>Vous, ne manquez point de me notifier -quelque bonne histoire et ne vous irritez -contre moi. Portez-vous bien.</p> - -<p class="date"><i>De Wittemberg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5" title="V. Nicolaus Caprimulgius Matre Ortuinus Gratius">V</h2> - -<p class="d">NICOLAUS CAPRIMULGIUS, BACHELIER, -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Un salut copieux avec une grande -rvrence pour Votre Dignit, comme -se doit en crivant au Matre -que vous tes! Vnrable Dom Matre, -sachez qu'il est une question notable -dont j'implore ou sollicite votre Matrise -de me fournir l'claircissement. Nous avons -ici un Grec. Il commente la grammaire -d'Urbanus. Or, quand il crit le grec, -il met toujours en haut les accents. -C'est pourquoi j'ai dit nagure: Matre -Ortuinus enseigna pourtant la grammaire -grecque Deventer. Il est aussi comptent -que cet individu: jamais pourtant il n'crivit -les accents de telle sorte et je crois qu'il -entend assez bien son affaire pour pouvoir - l'occasion corriger ce faquin de Grec. -Mais les autres n'ont pas voulu me croire. -Mes amis et mes condisciples m'ont demand -d'crire Votre Domination qui voudra -me notifier dans quel sens il faut opiner -et si nous devons ou non mettre des accents.</p> - -<p>S'il n'en faut pas mettre, par les Dieux! -nous voulons srieusement embter le Grec -et faire qu'il ne garde qu'un petit nombre -d'auditeurs.</p> - -<p>Je vous ai bien vu Cologne, dans la -maison d'Henricus Quentel, au temps o -vous tiez correcteur. Quand vous aviez -corriger du grec, vous faisiez sauter les accents -mis au-dessus des lettres, disant: - Que signifient de pareilles sottises? Je -m'avisai, ds lors, que vous aviez quelque -raison, car sans cela vous ne l'eussiez pas -fait. Vous tes un homme admirable. Dieu -vous a fait une grande grce, puisque vous -connaissez quelque chose dans tout le cognoscible. -C'est pourquoi vous devez louer -le Seigneur Dieu dans vos mtres, et la -bate Vierge, et tous les saints de Dieu. -Mais ne soyez pas molest par moi si j'importune -Votre Seigneurie avec mes interrogatoires; -je ne fais cela que pour cause -d'information. Portez-vous bien.</p> - -<p class="date"><i>De Leipzig.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6" title="VI. Matre Petrus Hafenmusius Matre Ortuinus Gratius">VI</h2> - -<p class="d">MAITRE PETRUS HAFENMUSIUS A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Innombrables saluts, Vnrable Seigneur -Matre! Si j'avais pcune et substances -copieuses, je voudrais vous offrir une -popination de choix, croyez-m'en sur parole, - la condition que vous me tiriez du doute -que voici.</p> - -<p>Mais pour ce que je n'ai prsentement ni -bœufs ni brebis, non plus qu'aucune autre -bte des champs et que je suis fort gueux, -je ne peux rmunrer votre doctrine. Toutefois, -je vous promets qu'aussitt pourvu -d'un bnfice (et je postule en ce moment -pour certain vicariat) je me propose de vous -rendre une fois des honneurs tout spciaux.</p> - -<p>Donc, veuillez m'crire s'il importe au -salut ternel que les coliers apprennent la -Grammaire dans les profanes, comme Virgilius, -Tullius, Plinius et autres potes. -Il me parat, moi, que ce n'est point une -bonne faon d'tudier. En effet, Aristoteles, -au chapitre premier de sa <i>Mtaphysique</i>, dit -que les potes mentent beaucoup . Mais -ceux qui mentent pchent, et ceux qui fondent -leur tude sur le mensonge la fondent -sur le pch. Or, tout ce qui est fond sur -le pch n'est pas bon, mais contre Dieu, -puisque Dieu est ennemi du pch. Dans la -poterie tout est mensonge; ceux qui commencent -leurs tudes par la poterie ne -sauraient crotre dans le bien. Car d'une -mchante racine sort toujours de la mauvaise -herbe, et d'un arbre vnneux des fruits -empoisonns. Ce que dit notre Sauveur dans -l'vangile: <i>La souche n'est impollue qui donne -un mauvais fruit</i>.</p> - -<p>Et je me remmore en perfection l'avis -que me bailla une fois notre Matre Valentinus -de Geltersheim, au collge du Mont, -quand fus son disciple et voulus entendre -Sallustius. Il me dit: Pourquoi veux-tu -entendre Sallustius, dyscole? </p> - -<p>Je rpondis alors: Parce que Matre -Johannes de Breslau prtend que de tels -potes nous apprenons rdiger d'excellents -<i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>. Mais lui me rtorqua: - C'est un phantasme! Tu dois t'attacher -aux <i>Parties</i> d'Alexander, aux <i>pistoles</i> de -Carolus que l'on paraphrase dans les cours -de Grammaire. Quant moi, je n'ai jamais -entendu goutte Sallustius et pourtant -j'excelle composer des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> soit en -vers, soit en prose. Par ces bonnes raisons, -Valentinus notre Matre me dtourna d'tudier -jamais en Posie.</p> - -<p>Ces humanistes d' prsent m'horripilent -avec leur latin nouveau. Ils abrogent les -bouquins d'autrefois: Alexander, Remigius, -Johannes de Garlandria, Cornutus, le <i>Compost -des vocables</i>, l'<i>pistolaire</i> de Matre -Paulus Niavis, disant de si grandes menteries -que je me signe de la croix lorsque je -les entends parler. Ainsi, l'un d'entre eux -affirmait nagure que, dans une certaine -province, il existe une eau dont le sable est -d'or et qui se nomme Tagus, de quoi je me -suis rigol en cachette, puisque le fait n'est -pas possible.</p> - -<p>Je sais bien que vous tes pote; cependant -j'ignore d'o vous tenez cet art. On assure -qu' votre gr vous crivez, en une -heure, des montjoies de vers; mais j'estime -que votre intellect est ainsi illumin par -l'influx du supernel Esprit, que vous savez -ces choses et d'autres parce que toujours -vous ftes bon thologien et que vous redressez -comme il faut les Gentils.</p> - -<p>De grand cœur je vous crirais des nouvelles -si j'en avais appris. Mais je n'en sais -aucune, sinon que les Frres et les Doms -de l'Ordre des Prcheurs ont ici de copieuses -indulgences. Ils absolvent de la peine et de -la coulpe n'importe qui se confesse avec -contrition, ayant pour cet objet des lettres -papales.</p> - -<p>De votre part, crivez-moi aussi quelque -chose; car je suis en quelque manire -comme votre valet.</p> - -<p class="date"><i>De Nuremberg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7" title="VII. Thomas Langschneiderius Dom Ortuinus Gratius deventerius">VII</h2> - -<p class="d drap">THOMAS LANGSCHNEIDERIUS, BACHELIER EN -THOLOGIE COMBIEN QU'INDIGNE, DONNE -LE BONJOUR A DOM ORTUINUS GRATIUS -DEVENTERIEN, HOMME SUPEREXCELLENT NON -MOINS QUE SAVANTISSIME, POTE, ORATEUR, -PHILOSOPHE, THOLOGIEN, EN OUTRE -ET PLUS, S'IL LUI PLAISAIT.</p> - - -<p>Puisque (ainsi le promulgue Aristoteles) -douter de toute chose n'est -point inutile, puisque dans l'<i>Ecclsiaste</i>, -on peut lire: <i>J'ai propos mon -esprit de pousser qutes et investigations -travers tous les objets qu'on rencontre sous le -soleil</i>, je me hasarde et soumets Votre -Seigneurie une question qui m'inspire -quelque doute. Mais, d'abord, je proteste, -par les Dieux sacrs! que je ne -veux en aucune faon tenter Votre Seigneurie -ni votre respectabilit, mais que je -souhaite cordialement et affectueusement -qu'elle me veuille difier sur cettuy doute. -Il est crit dans l'<i>vangile</i>: <i>Ne cherche pas -tenter le matre ton Dieu</i> et, dans <i>Salomon</i>: -<i>De Dieu mane toute sagesse</i>.</p> - -<p>Or, c'est vous qui me donntes la science -que j'ai; cependant toute bonne science -est le principe de sagesse. C'est pourquoi -vous tes mes regards comme Dieu, -m'ayant confr le commencement de la -sagesse, pour m'exprimer sur le mode -potique.</p> - -<p>Voici comment fut introduite ma question. -Nagure, nous emes ici un banquet -d'Aristoteles. Docteurs, Licencis et les -Matres encore se gaudirent amplement. -J'assistais la fte. Nous bmes, l'apritif, -trois coups de malvoisie; aprs quoi, nous -gotmes d'abord du pain d'pice frais que -nous mettions en boulettes; puis, vinrent -six plateaux de boucherie, et de gallines, et -de chapons; un autre de mare. Entre chaque -plat, des vins de Cobourg, du Rhin, la -cervoise d'Embeke, de Thourgau et de Neubourg. -Et les Matres se dclarrent satisfaits, -disant que les nouveaux Matres avaient -bien fait les choses, de quoi ils reurent grand -honneur.</p> - -<p>Devenus hilares, nos Matres commencrent - discourir d'un art incomparable -sur les plus graves questions. L'un d'eux -s'avisa d'enquter s'il est convenable de -dire: <i lang="la" xml:lang="la">Magister Nostrandus</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Noster Magistrandus</i>, -pour une personne apte ne devenir -Docteur en Thologie, comme, prsent, -est dans Cologne ce pre melliflu, -frater Theodoricus de Gand, carme dchaux, -lgat vnrandissime de Cologne, la nourricire -Universit, philosophe argumentateur, -artiste grandement perspicace et thologien -surminent.</p> - -<p>Matre Warmsemmel, mon compatriote, -lui rpondit soudain, lequel est un scottiste -des plus aigus, Matre depuis dix-huit -annes, qui, dans ses dbuts, fut rejet -deux fois et trois fois empch pour le -degr de Matre, mais n'en revint pas moins - la charge jusqu'au temps qu'il y fut promu -pour l'honneur de l'Universit. Il raisonne -pertinemment ses actes; il a de nombreux -disciples grands et petits, jeunes et vieux. -Il s'exprima d'un air grave et plein de maturit, -soutenant qu'il faut dire: <i lang="la" xml:lang="la">Noster Magistrandus</i>, -que c'est le terme unique. <i lang="la" xml:lang="la">Magistrare</i> -signifie apertement faire Matre , -<i lang="la" xml:lang="la">baccalauriare</i> faire Bachelier et <i lang="la" xml:lang="la">doctorare</i> - faire Docteur . De l viennent ces termes: -<i lang="la" xml:lang="la">Magistrandus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Baccalauriandus</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Doctrinandus</i>. -Les Docteurs en Thologie sacre ne -prennent pas le titre de Docteurs il est -vrai, mais pour cause d'humilit, pour cause -de saintet et pour marquer aussi leur diffrence -d'avec le commun, ils se nomment -ou sont appels Matres , cause qu'ils -occupent dans la foi catholique la place de -notre Dom <span lang="la" xml:lang="la">Jesus-Christus</span>, — fontaine de -vie — et que <span lang="la" xml:lang="la">Jesus-Christus</span> est notre Matre - tous. Donc, ceux-l mmes prennent le -nom de Matres qui nous doivent instruire -dans le chemin de vrit. Dieu est vrit. -C'est pourquoi ils sont qualifis bon droit, -puisque nous tous, chrtiens, devons our -leurs prdications et n'y jamais contredire, -ce qui fait qu'ils sont les matres de nous -tous. Mais les dsinences <i lang="la" xml:lang="la">tras, trare</i> ne sont -pas dans notre usage; elles ne se lisent point -dans nos vocabulaires, ni dans le <i>Catholicon</i>, -ni dans le <i>Breviloque</i>, ni dans la <i>Gemme des -Gemmes</i>, qui renferme cependant un grand -choix d'expressions. Je conclus. Il faut dire -<i lang="la" xml:lang="la">Magistrandus</i>, point <i lang="la" xml:lang="la">Magister Nostrandus</i>.</p> - -<p>Vint la rplique Matre Andreas Delitzch, -homme fort subtil, pote d'une part, -de l'autre artiste, jurisprudent et mdecin.</p> - -<p>D'habitude, il enseigne Ovidius en sa -<i>Mtamorphose</i>, dduit chacune des fables -dans le sens littral et dans l'anagogique, -dont je fus l'auditeur, pour ce qu'il expose -trs fondamentalement et que, dans sa -maison, il paraphrase en outre Quintilianus -et Juvencus.</p> - -<p>Il prit parti contre Matre Warmsemmel, -soutint qu'il nous faut dire <i lang="la" xml:lang="la">Magister Nostrandus</i>. -Parce que d'abord, comme il y a -une diffrence entre <i lang="la" xml:lang="la">Magisternoster</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Noster -Magister</i>, la mme diffrence existe entre -<i lang="la" xml:lang="la">Magister Nostrandus</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Noster Magistrandus</i>; -ensuite, parce que <i lang="la" xml:lang="la">Magisternoster</i> se dit -d'un docteur en Thologie et ne forme -qu'un mot, tandis que <i lang="la" xml:lang="la">Noster Magister</i> est -compos de deux vocables, s'appliquant -tous Matres dans les sciences librales tant -d'espces mcaniques et manuelles, que -d'espce intellectuelle. Peu importe, que, -chez nous, les finales… <i lang="la" xml:lang="la">tras… trare</i> n'aient -pas un cours habituel, tant donn que nous -pouvons laborer des termes neufs. Et, -l-dessus, il allgua Horatius.</p> - -<p>Les Matres alors s'merveillrent de tant -d'ingniosit. L'un d'eux lui offrit un canthare -o moussait la bire de Neubourg. - Je prfre attendre; mais pargnez-moi , -rpondit-il; puis, touchant sa barrette, il -s'esclaffa trs hilare et, portant la sant de -Matre Warmsemmel: Voil, dit-il, Seigneur -Matre, afin que vous ne m'imputiez -point de vous tre ennemi. </p> - -<p>Puis il but d'un seul trait, quoi Matre -Warmsemmel rpondit vaillamment pour -l'honneur de la Silsie. Et tous les Matres -se conjouirent. Ensuite de quoi, l'on sonna -pour les vpres.</p> - -<p>A ces causes, je demande Votre Excellence -qu'elle veuille bien me donner son -avis, car vous tes merveilleusement profond. -Je me suis dit pour lors: Dom Ortuinus -me doit la vrit, qui fut mon prcepteur - Deventer quand j'y faisais ma -troisime. De plus, vous me devez certifier -comment va la guerre entre vous et Johannes -Reuchlin. J'ai compris que ce ribaud (encore -que juriste et docteur) ne veut en aucune -faon rtracter ses paroles. Envoyez-moi -derechef le livre de notre Matre Arnaldus -de Tongres, qu'il divisa par articles, tant -beaucoup subtil et dans quoi il aborde le -plus profond de la Thologie. Portez-vous -bien. Ne prenez pas en mauvaise part que -je vous crive ainsi en camarade. Vous me -dtes autrefois que vous m'aimez autant -qu'un frre et que vous m'entendez promouvoir -en toute chose, quand bien mme il -vous faudrait pour cela dpendre la forte -somme.</p> - -<p class="date"><i>Donn Leipzig.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8" title="VIII. Franciscus Genselinus Matre Ortuinus Gratius">VIII</h2> - -<p class="d">FRANCISCUS GENSELINUS A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Salutation la gravit de quoi mille -talents ne sauraient quipoller! Apprenez, -Vnrable Dom Matre, qu'il -est ici grandement question de vous. Les -Thologiens font de votre personne une -abondante prconisation cause que vous -n'avez d'gards pour qui que ce soit et que -vous crivez en dfendant l'orthodoxie contre -le docteur Reuchlin. Mais quelques bjaunes -sans esprit, des juristes qui ne sont point -clairs dans la foi chrtienne, se truphent de -Votre Seigneurie et lui dblatrent sur le -casaquin. Toutefois ils ne sauraient prvaloir, -puisque la Facult de Thologie tient pour -vous. Et nagure, lorsque sont venus ici les -<i>Actes des Parisiens</i>, presque tous les Matres -ont achet ce livre, de quoi ils se gaudirent -normment. Pour lors, en ayant fait moi-mme -emplette, je l'envoyai Heidelberg -pour le signaler nos contradicteurs.</p> - -<p>Les ayant vus, j'estime que ceux d'Heidelberg -ne tarderont pas se repentir de -n'avoir point tenu pour l'alme Universit -de Cologne dans ses conclusions contre le -docteur Reuchlin. J'apprends d'ailleurs que, -pour ce motif, l'Universit de Cologne a -promulgu un statut par quoi elle s'oblige - ne jamais promouvoir dans les sicles des -sicles les Matres ou Bacheliers ayant pris -leurs grades Heidelberg. C'est bien fait. -Ils apprendront connatre l'Universit de -Cologne, pouser, une autre fois, son -parti. Je voudrais qu'on en ft de mme -pour les autres Universits; mais je crois -qu'elles ne sont pas informes de tout -cela; veuillez donc pardonner leur ignorance.</p> - -<p>Un compagnon m'a donn de bien jolis -vers que vous devriez intimer l'Universit -de Cologne. Je les ai montrs aux Matres -et nos Matres qui les ont fort recommands. -Je les ai adresss plusieurs cits -pour votre gloire; car vous avez toutes -mes faveurs. Lisez-les donc et sachez ce -que je pense:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qui veut lire les dpravations hrtiques,</div> -<div class="verse">Et, du mme coup, apprendre les bonnes latinits,</div> -<div class="verse">Celui-l doit acheter les <i>Actes des Parisiens</i></div> -<div class="verse">Et les factums, dans Paris nagure dicts,</div> -<div class="verse">Comme quoi Reuchlin erre sur la Foi,</div> -<div class="verse">Ainsi que notre Matre Tongarus doctrinalement le prouve.</div> -<div class="verse">Ces choses, Matre Ortuinus veut les lire</div> -<div class="verse">Gratuitement, dans cette alme Universit,</div> -<div class="verse">Et d'un bout l'autre sur le texte gloser,</div> -<div class="verse">Non sans quelques remarques notables sur les marges notes.</div> -<div class="verse">Il veut, en outre, argumenter pour et contre,</div> -<div class="verse">Ainsi les Thologiens, dans Paris,</div> -<div class="verse">Quand ils examinrent le <i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i></div> -<div class="verse">Et Reuchlin magistralement condamnrent:</div> -<div class="verse">Comme le savent les frres Carmlites</div> -<div class="verse">Et les autres qui s'appellent Jacobites.</div> -</div> - -<p>Je m'tonne si vous prenez quelque intrt - des choses de ce genre. Vous tes -si artiste dans vos compositions, vous possdez -une suavit si grande que je ris toujours -de plaisir quand je lis quelqu'un de -vos ouvrages. Moi, je souhaite qu'il vous -plaise vivre longtemps afin que votre los -grandisse autant qu'il a fait jusqu'ici; car -chacun de vos crits est de la dernire -utilit.</p> - -<p>Dieu vous gard' et vivifie! Qu'il ne vous -abandonne point aux mains de vos ennemis!</p> - -<p>Comme dit le <i>Psalmiste</i>: <i>Que le Seigneur -vous guerdonne selon votre cœur et confirme -tous vos desseins!</i></p> - -<p>Et vous aussi me veuillez crire de vos -gestes; car de grand cœur je vois et entends -ce que vous faites et comme vous agissez. -Donc, portez-vous bien.</p> - -<p class="date"><i>De Fribourg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9" title="IX. Matre Conradus de Zwickau Matre Ortuinus Gratius">IX</h2> - -<p class="d">MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BON -VPRE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Parce qu'on lit dans l'<i>Ecclsiaste</i>, <small>XI</small>: -<i>Exulte, jouvenceau, dans ton adolescence!</i> -pour cela je suis prsentement -d'esprit joyeux, car il faut que vous -appreniez qu'en amour tout me vient -point et que j'ai fort belluter. Ainsi dit -zchiel: <i>A prsent, il forniquera dans sa -fornication</i>. Et pourquoi ne devrais-je pas, -de temps autre, me purger les rognons? -Cependant je ne suis pas un ange, mais un -homme; or, tout homme est sujet l'erreur.</p> - -<p>Vous aussi jouez quelquefois du serre-croupire, -encore que Thologien, car vous -ne pouvez dormir toujours seul. Tmoin ce -verset de l'<i>Ecclsiaste</i>, <small>IV</small>: <i>Si deux couchent -ensemble, ils s'chaufferont mutuellement</i>. Un -seul, comment parviendrait-il se donner -chaud?</p> - -<p>Quand m'crirez-vous des faits de votre -petite amie? Nagure, quelqu'un m'a narr -que, pendant qu'il tait Cologne, vous -etes avec elle une prise de bec et vous la -gourmtes comme il faut, pour ce qu'elle -ne culetait point votre got. Quant -moi, j'admire qu'il vous soit possible de cogner -sur une si charmante femelle: rien -que de le voir, j'en pleurerais. Vous eussiez -d la prvenir qu'elle n'et pas recommencer. -Se corrigeant d'elle-mme, elle -et mis plus de grce au nocturne dduit. -Quand vous nous commentiez Ovidius, vous -nous apprtes qu'on ne doit sous aucun -prtexte frapper les dames et vous allgutes -sur ce point les critures Saintes.</p> - -<p>Je suis content que ma petite soit d'humeur -hilare et ne se mette pas en rogne -contre moi. Quand je vais chez elle, j'en -use de mme, ce qui nous tient en joie, et -nous biberonnons des vins, de la cervoise, -parce que le vin ltifie le cœur de l'homme, -cependant que la tristesse lui dessche les os.</p> - -<p>Si par hasard je m'emporte contre elle, -voici qu'elle me baise et la paix se conclut. -Elle me dit ensuite: Mon petit homme, -soyez de belle humeur. </p> - -<p>Dernirement, comme je l'allai voir, je -bousculai en entrant un jeune courtaud de -magasin qui gagnait au pied. Ses souliers -taient dnous, son front en sueur, d'o -j'infrai qu'il venait de monter dessus. -D'abord, je fus quelque peu irrit; cependant -elle me jura que le commis ne l'avait point -touche, mais qu'il prtendait lui vendre -une pice de linteau pour faire des chemises. - C'est fort bien, rpliquai-je, mais -toi, quand me donneras-tu une chemise? </p> - -<p>Alors elle me pria de lui remettre deux -florins moyennant quoi elle pourrait acheter -la toile et que certes elle ne manquerait -pas de lever sur la pice une chemise -en ma faveur. Je n'avais pas le sou, mais -j'empruntai les deux florins un condisciple -et les lui donnai aussitt. J'approuve, -quant moi, qu'on soit de bonne humeur. -Les mdecins prtendent que rien n'est si -pertinent la sant. Nous avons ici un -certain Matre qui bougonne tout le temps, -n'a pas une minute de gaiet, ce qui fait -qu'il est toujours infirme. Il me reprend -sans cesse, me dtourne d'aimer les femelles -parce que ce sont des diables qui font -tourner les hommes en bourrique, parce -qu'elles sont immondes et que nulle femme -ne peut s'enorgueillir de puret. Quand l'un -de nous est avec une femelle, c'est comme -s'il tait avec un diable, car elles ne permettent -aucun soulas. A quoi j'ai rpondu: - Veuillez m'excuser, cher Matre, mais il -me semble que Mme votre mre tait -femme , et je m'en suis all.</p> - -<p>Le mme a prch nagure que les sacerdotes -en aucune faon ne doivent garder -avec soi de concubines, que les vques -pchent mortellement quand ils reoivent -la dme du lait et qu'ils permettent aux -servantes de demeurer avec les prtres, -cause qu'ils les devraient expeller tout net. -Mais que ce soit A ou B, nous devons -tre joyeux de temps autre; mme nous -pouvons cohabiter avec les femelles quand -personne ne nous voit. Nous allons ensuite -au confessionnal. Dieu est tout clmence, -de qui nous devons attendre le pardon.</p> - -<p>Je vous envoie par le mme ordinaire certain -crit pour la dfense d'Alexander Gallus, -grammairien antique et suffisant, encore -que les potes modernes veuillent y reprendre. -Mais ils ne savent ce qu'ils disent, -puisque Alexander est le meilleur, ainsi -qu'autrefois vous nous l'apprtes, quand je -stationnais Deventer. Un Matre m'en a -guerdonn ici; mais j'ignore de quelle part -il le tient. Je voudrais que vous donnassiez -la chose l'imprimerie. Cela insufflerait -nos potes une ire vhmente. L'auteur, en -effet, les vexe rudement. Cet ouvrage est -crit si potiquement, dans un langage -si relev, que je n'y comprends goutte. Celui -qui l'crivit est, c'est clair, un bon petit -pote, mais de plus thologien. Il ne fait -pas cause commune avec les potes sculiers, - la faon de Reuchlin, Buschius et -autres.</p> - -<p>Ds qu'on m'aura donn quelque matire, -j'ai dj dit que je me propose de vous l'envoyer -pour que vous en fassiez lecture. Si -vous avez quelque chose de nouveau, vous -plaise aussi me le mander. Portez-vous bien, -dans une charit qui n'est pas feinte.</p> - -<p class="date"><i>De Leipzig.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10" title="X. Joannes Arnoldi Matre Ortuinus Gratius">X</h2> - -<p class="d">JOANNES ARNOLDUS DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Puisque toujours vous tient la concupiscence -de quelque nouveaut, selon -un dit d'Aristoteles: <i>Les hommes, par -nature, sont pris de savoir</i>, moi Joannes -Arnoldus, votre disciple et trs humble serviteur, -j'envoie Votre Seigneurie, ou bien -Votre Honorabilit, un libelle que composa -un certain Ribaldus<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, lequel scandalisa -Dom Johannes Pffefferkorn de Cologne, trs -intgre personne, comme nul n'en peut douter. -J'en fus grandement courrouc; mais -nul moyen de faire chec l'impression. Le -compagnon qui l'crivit a de nombreux zlateurs, -mme gentilshommes, qui courent -par la ville, arms comme des bouffons et -tranant de longues rapires.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> C'est la lecture de l'dition anglaise d'Henri Clment, -Londres, 1743. Victor Develay, au contraire, lit <i lang="la" xml:lang="la">ribaldus</i>: - ribaud , encore que Hutten semble s'tre diverti faire de -l'pithte un nom propre. De mme Ernest Mnch (Leipzig, -1827) lit <i>Ribaldus</i>, n. p.</p> -</div> -<p>Nanmoins, j'ai dit que cela n'est point -correct, que ces potes sculiers, avec leurs -cadences, fomenteront bien des guerres encore, -si nos Matres n'y portent advertance -et ne les font citer par Matre Jacobus de -Hoogstraten devant la Curie romaine. Je -crains mme qu'il n'en rsulte une grande -perturbation pour la Foi catholique.</p> - -<p>Je vous prie donc de vouloir bien composer -un livre contre ce fauteur de scandale -et le vexer efficacement. Il ne sera -plus dornavant si audacieux que de mcaniser -nos Matres, quand il est simple compagnon, -n'tant promu ni qualifi, soit en -Art soit en Droit, combien qu'il ait fait -sjour Bologne o sont de nombreux potes -sculiers dpourvus de zle et d'illumination -dans la Foi. Le mme compagnon prit -nagure place un dner. Il avana que nos -Matres de Cologne et de Paris font injure -au docteur Reuchlin; quant moi, je lui -fis de la contradiction. Il se mit alors me -houspiller de paroles dsobligeantes et scandaleuses. -De quoi je fus si courrouc que je -me levai de table, protestant devant tous -contre ces injures, au point qu'il ne me fut -pas possible d'avaler une bouche. Vous -pourriez peut-tre me donner un conseil -touchant l'affaire ci-dessus, puisque vous -avez quelques parties de juriste. J'ai compil -un certain nombre de mtres que je vous -fais tenir par la prsente: choriambe, hexamtre, -saphique, ambique, asclpiade, hendcasyllabe, -lgiaque, dicolon, distrophon.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qui est bon catholique doit penser comme le Parisien:</div> -<div class="verse">Parce que leur Gymnase est la mre de toutes les Universits.</div> -<div class="verse">Vient ensuite Cologne la Sainte, qui vit dans une foi chrtienne si grande</div> -<div class="verse">Que nul ne la doit contredire, sous peine de purger une peine mrite:</div> -<div class="verse">Ainsi, le docteur Reuchlin, auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i>,</div> -<div class="verse">Que notre Matre Tungarus a convaincu d'hrsie,</div> -<div class="verse">Tout comme notre Matre Altaplatea qui fit brler ses <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>.</div> -</div> - -<p>Si j'avais une ide, un soupon d'argument, -je voudrais composer un livre contre -ce trupheur et prouver que, de plein droit, -il est excommuni.</p> - -<p>Je n'ai pas le temps de vous en crire -plus long. Il faut que je me rende au cours. -Un Matre nous lit des rpliques sur l'Art -ancien, ordonnes avec une grande subtilit; -je les coute afin de me pousser dans -l'rudition. Portez-vous bien, par-dessus les -compagnons et les miens amis qui demeurent, -loin ou prs, dans tous honntes lieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11" title="XI. Cornelius Fenestrifex Ortuinus Gratius">XI</h2> - -<p class="d">CORNELIUS FENESTRIFEX DONNE PLUSIEURS -BONJOURS A ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Autant de salutations que d'toiles -au ciel et, dans la mer, de grains -de sable, Dom Matre Vnr! Ici, -j'ai force rixes et guerres avec de mauvaises -gens qui prsument de leur science, -n'ayant pas tudi mme la Logique, -science des sciences. J'ai clbr nagure, -au couvent des Prcheurs, une messe du -Saint-Esprit, afin qu'il plaise au Seigneur -m'infuser sa grce avec une bonne mmoire -des syllogismes; elle me permettra -d'argumenter contre les mcrants qui ne -savent que latiniser et parfaire des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>. -J'ai, dans cette messe, impos une -collecte pour notre Matre Jacobus de -Hoogstraten et notre Matre Arnoldus de -Tongres, suprme rgent de Saint-Laurentius. -Que dans leurs controverses -thologiques ils puissent amener jusqu' -la borne des rfutations le nomm -Joannes Reuchlin, docteur en droit, pote -sculier et prsomptueux qui mne contre -les universits une campagne en faveur des -Juifs! Il met des propositions scandaleuses, -qui offensent les oreilles dvotes, ainsi que -l'ont prouv Johannes Pffefferkorn et notre -Matre Arnoldus de Tongres, mais il n'est -pas fond en thologie spculative, non plus -qu'en Aristoteles ou en Petrus Hispanus. -C'est pourquoi nos matres, dans Paris, l'ont -condamn soit au feu, soit rtractation. -J'ai vu la lettre et le cachet de Mgr le Doyen -de la sacro-sainte Facult parisienne de -Thologie.</p> - -<p>Un de nos Matres, furieusement profond -en Thologie sacre, illumin dans la Foi, -membre de quatre Universits, ayant sous -sa frule plus de cent casuistes occups -crire sur le livre des <i>Sentences</i>, sur quoi ses -arguments se fondent, assure tout venant -que le Docteur prcit, Joannes Reuchlin, -ne se peut vader. Le Pape lui-mme n'oserait -dicter une sentence contre une telle -Universit solemnissime, en faveur d'un -qui n'est pas mme thologien, qui n'entend -pas le bienheureux Thomas, <i>Contre -les Gentils</i>, combien que l'on prtende qu'il -soit docte et mme en Posie. Un de nos -Matres, cur de Saint-Martinus, m'a ostent -une ptre dans laquelle, fort aimablement, -cette Universit promet sa sœur de -Cologne un concours effectif et rel. Cependant, -ces latinistes outrecuident au point de -tenir le parti contraire!</p> - -<p>Je suis nagure descendu Mayence, -<i>Htel de la Couronne</i>, o, de la sorte la plus -indiscrte, une couple de trupheurs me suscita -des vexations. Ils appelrent nos Matres -de Paris et de Cologne des fantasques et -des sots, leurs livres des <i>Sentences</i>, une logomachie. -De mme, les procs, les recueils, -les appels de tous les collges n'taient -pour eux que foutaise. J'en fus ce point -irrit qu'il ne me vint aucune rponse. Ils -s'avisrent de me tarabuster encore parce -que j'avais effectu le plerinage de Trves, -dans le but d'y voir la tunique du Seigneur. -Ils dirent que ce n'tait peut-tre pas sa robe -elle-mme et le prouvrent par des syllogismes -cornus: tout ce qui est dchir ne -doit pas tre offert comme tunique du -Seigneur; or, la robe en question est dchire, -donc… etc. J'accordai la majeure, mais je -m'inscrivis en faux contre la mineure. Aprs -quoi, ils argumentrent de la sorte: le bienheureux -Hieronymus dit: <i>Infatu d'une -erreur vtuste, l'Orient a dchiquet en menus -lambeaux la robe du Seigneur; elle tait sans -couture et prise dans une seule toffe.</i> Je rdarguai -que saint Hieronymus n'est pas du -style vanglique et serait prsomptueux, -au regard des Aptres. L-dessus, j'ai quitt -la table et laiss les trupheurs. Vous devez -savoir que ceux qui parlent avec une telle -irrvrence de nos Matres, des Docteurs illumins -dans la Foi, peuvent tre excommunis -de fait par le Pape. Si les membres de la -Cour de Rome le savaient, ils les assigneraient -devant la Curie et se feraient attribuer -leurs bnfices. Tout au moins, ils les -pourraient molester avec dpens.</p> - -<p>Qui jamais a ou dire que de simples compagnons, -qui ne sont promus ni qualifis -dans aucune Facult, aient cong de houspiller -des hommes distingus, des hommes -profondissimes dans tous les genres de -sciences comme nos Matres sont? Mais ils -se rengorgent cause de leurs vers. Moi -aussi je sais faire des vers, des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>. -Car j'ai lu aussi le <i>Nouvel Idiome latin</i> de -M. Laurentius Corvinus et du grammairien -Brassicanus, et Valerius Maximus et les -autres potes. Et j'ai nagure compil, chemin -faisant, un <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> en vers contre ces -quidams. Le voici:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sont Mayence, <i>Auberge de la Couronne</i>,</div> -<div class="verse">O j'ai rcemment dormi en personne,</div> -<div class="verse">Deux crapauds indiscrets.</div> -<div class="verse">Contre nos Matres, pasquins irrvrencieux,</div> -<div class="verse">Ils osent redresser les Thologiens,</div> -<div class="verse">Encore qu'ils ne soient pas mme promus en Philosophie</div> -<div class="verse">Et ne sachent pas, dans les coles, disputer en forme</div> -<div class="verse">Et d'une seule conclusion former plusieurs corollaires,</div> -<div class="verse">Comme l'enseigne fondamentalement le Docteur Subtil:</div> -<div class="verse">Qui mprise celui-l est un jeanfoutre!</div> -<div class="verse">Comment concluent les quodlibtaires du Docteur Irrfragable,</div> -<div class="verse">Qui dans les sciences ne peut tre expugn,</div> -<div class="verse">Ils ne le savent point; ils ignorent le Docteur Sraphique,</div> -<div class="verse">Sans lequel ne se peut lever un bon physicien,</div> -<div class="verse">Et les gloses vridiques du Docteur Saint,</div> -<div class="verse">Tellement lev dans Aristoteles et dans Porphyrius,</div> -<div class="verse">Qui seul exposa les cinq <i>Universaux</i></div> -<div class="verse">Nomms pareillement les cinq <i>Prdicables</i>.</div> -<div class="verse">O que brivement il pitome les sermonnaires</div> -<div class="verse">Et met en <i lang="la" xml:lang="la">compendium</i> d'Aristoteles les sentences morales!</div> -<div class="verse">Toutes ces choses, les potes ne les entendent point:</div> -<div class="verse">C'est pourquoi ils parlent l'tourdie</div> -<div class="verse">Comme ces deux trupheurs prsomptueux</div> -<div class="verse">Et qualifient nos Matres des bonshommes pleins de fiel.</div> -<div class="verse">Mais notre Matre Hoogstraten les va citer:</div> -<div class="verse">Alors, ils n'oseront plus harauder les Illumins.</div> -</div> - -<p>Portez-vous bien. Saluez pour moi, avec -une grande rvrence, Nosseigneurs: Matre -Arnoldus de Tongres, Matre Remigius, -Matre Valentinus de Geltersheim et Dom -Jacobus de Ganda, pote minemment subtil -de l'Ordre des Prcheurs, ainsi que toute -la compagnie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12" title="XII. Matre Hildebrandus Mammaceus Matre Ortuinus">XII</h2> - -<p class="d">MAITRE HILDEBRANDUS MAMMACEUS DONNE -LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS</p> - - -<p>Trs aim Dom Ortuinus, je ne peux -crire en ce moment une ptre -lgante suivant les prceptes inclus -dans le <i>Trait d'pistolaire</i>, cause que le -temps ne me le permet pas. Il importe, -sur-le-champ et succinctement, de vous -faire connatre en peu de mots ce qui -arrive; car j'ai un cas des plus neufs -expdier. Entendez ceci:</p> - -<p>Vous devez savoir qu'il court un bruit -terrible. Tout le monde prtend que, dans -la Curie romaine, la cause de nos Matres -est en mauvaise posture. On prtend que le -Pape veut authentiquer la sentence qui fut -porte Spire, l'an dernier, en faveur du -docteur Reuchlin.</p> - -<p>Oyant cela, je fus saisi d'une telle peur -que je ne pus articuler un mot. Je suis rest -muet et, deux nuits durant, n'ai pas dormi. -Les amis de Reuchlin se gaudissent; ils vont -partout, accrditant cette rumeur. Je ne -l'eusse pas cru, mais l'on m'a fait lire une -pistole d'un Prcheur, l'un de nos Matres, -dans quoi il enregistre avec une tristesse -grande la fcheuse nouveaut. Il ajoute que -le Pape autorise l'impression dans la Curie -romaine du <i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i>, qu'il permet -aux marchands de le vendre et tout homme -de le lire. Notre Matre Hoogstraten voulut -abandonner la Curie romaine, jurer la -pauvret, sur quoi les assesseurs le rebuffrent, -prtendant qu'il fallait expecter la -fin, que, d'ailleurs, Hoogstraten ne pouvait -jurer le serment de pauvret, ayant fait -son entre Rome dans un quipage de -trois chevaux, tenu table ouverte en Cour -de Rome, dpens une large pcune, combl -de prsents Cardinaux, vques, Auditeurs -du Consistoire. Pour quoi, il tait mal venu - jurer la pauvret.</p> - -<p>O Sainte Maria! qu'allons-nous faire -prsent, si la Thologie est ce point mprise -qu'un seul juriste l'emporte sur l'art -des thologiens?</p> - -<p>Pour moi, j'estime que le Pape est un -foutu christian. S'il tait, en effet, bon -christian, impossible qu'il ne tnt pour les -thologues; donc, si le Pape donne une -sentence contre eux, il me semble qu'on -devra faire appel au Concile. Car le Concile -est au-dessus du Pape et la Thologie, au-dessus -des autres Facults, prvaut dans -le Concile. J'espre alors que le Seigneur -nous impartira sa bnignit, prenant les -thologiens, ses fidles serviteurs, en considration, -ne permettant pas que notre -ennemi se conjouisse, et du Paraclet nous -baillant la grce, par quoi nous pouvons -esprer mettre des bornes la fallace mme -de ces hrtiques.</p> - -<p>Un certain juriste a dit ici, nagure, que, -suivant une prdiction, les Prcheurs doivent -disparatre, que de cet Ordre viennent les -plus grands scandales contre la Foi de -<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> et tels que, jusqu'ici, on n'en vit -point de comparables. Mme, il disait en -quel ouvrage on peut lire cette prophtie. -Mais le ciel nous gard' que cela soit vrai, -car cet Ordre est efficace, grandement! S'il -n'existait plus, j'ignore, alors, comment se -comporterait la Thologie, parce que de tout -temps les Prcheurs sont plus profonds en -Thologie que les Mineurs ou les Augustins, -et qu'ils tiennent la voix du Docteur -Saint, lequel n'erra jamais.</p> - -<p>Eux-mmes ont eu beaucoup de saints -dans leur ordre; ils sont audacieux dans -leurs argumentations contre les hrtiques.</p> - -<p>Je m'tonne que notre Matre Jacobus de -Hoogstraten ne puisse jurer la pauvret. -Cependant, il fait partie de l'Ordre des Mendiants -qui, manifestement, vivent dans l'indigence. -N'tait l'excommunication que je -redoute, je dirais que le Pape fait erreur en -ceci. Je ne crois pas qu'il soit vrai que -notre Matre ait dpens tant d'argent et -donn des pots-de-vin, car c'est un homme -hautement zl. Je crois plutt que les juristes -et les autres inventent ces commrages. -Le docteur Reuchlin sait de telles blandices -que j'ai entendu dire que plusieurs cits -et des princes nombreux et des Doms -avaient crit en sa faveur. Cela s'explique -par le fait qu'ils ne sont pas verss dans -la Thologie et qu'ils n'entendent rien -cette affaire, autrement, ils enverraient cet -hrtique au diable, parce qu'il est oppos - la Foi, quand tout le monde affirmerait -le contraire. Il vous faut aviser de ces choses -nos Matres de Cologne, afin qu'ils se mettent -en mesure de prendre un bon conseil. -Portez-vous bien dans le <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>.</p> - -<p class="date"><i>Donn Tbingen.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c top4em"><img src="images/illu4.jpg" alt="" /> -<div class="legende">ULRIC von HUTTEN. Chevalier.</div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13" title="XIII. Matre Conradus de Zwickau M. Ortuinus Gratius">XIII</h2> - -<p class="d">MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE -BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Aprs m'avoir crit que vous cessiez -dsormais de vaquer ces fadaises -et que vous ne vouliez plus aimer -ou besogner les femelles, sinon une ou -deux fois par mois, je suis estomir que -vous m'criviez de telles sornettes.</p> - -<p>Je sais pertinemment le contraire de ce -que vous me dites. Nous avons ici un compagnon -venu de Cologne depuis peu. Vous -le connaissez bien; il y fut tout le temps -ml votre vie. Il prtend que vous forniquez -l'pouse de Johannes Pffefferkorn. -Il m'affirma la chose, en fit serment, et je le -crois volontiers. Vous tes fort sduisant. -Vous savez dire de jolis riens. Vous connaissez -dans la perfection l'art d'aimer -d'aprs les rgles d'Ovidius.</p> - -<p>En outre, un marchand m'a narr ce -qu'on dit Cologne. Il parat que notre -Matre Arnoldus de Tongres lui fait pareil -service. Mais la chose n'est pas vraie, car -il est encore puceau, je le sais pertinemment. -Jamais il ne s'est copul avec une femelle. -L'et-il fait, d'ailleurs, ou ft-il en possession -de le faire, ce que je ne crois pas, il -n'y aurait pas grand mal, puisqu'il est humain -d'errer quelquefois.</p> - -<p>Vous m'crivez beaucoup de ce pch, -qui n'est pas le pch le plus grand de ce -monde. Vous allguez de nombreux crits. -Je sais bien que cela n'est pas bon; mais -cependant on trouve jusque dans l'criture -Sainte l'exemple de gens ayant ainsi prvariqu; -nanmoins furent-ils sauvs. Tel -Samsom qui dormit avec une pute: cependant -l'Esprit du Seigneur fit, par la suite, -irruption en lui.</p> - -<p>Et je pourrais contre vous rdarguer de -la sorte:</p> - -<p>Quiconque n'est point malvole reoit -l'Esprit Divin!</p> - -<p>Mais Samsom n'est point malvole.</p> - -<p>Donc Samsom reoit l'Esprit Divin.</p> - -<p>Je prouve la majeure par ce texte:</p> - -<p>Dans une me malvole n'entre point -l'Esprit de Sapience.</p> - -<p>Mais l'Esprit Saint n'est autre que l'Esprit -de Sapience.</p> - -<p>Donc la mineure est patente. Car, si ce -pch de fornication tait jusques ce point -condamnable, l'Esprit du Seigneur ne se -ft pas irru chez Samsom, comme il appert -du <i>Livre des Juges</i>.</p> - -<p>De mme, on lit de Salomon qu'il eut -trois cents reines, des concubines sans -nombre et qu'il fut, jusqu' sa mort, le -plus rude paillard. Nanmoins, les Docteurs -sont tous d'accord pour conclure sa -louange et le tiennent pour sauv.</p> - -<p>Que vous semble-t-il prsent? Suis-je -plus fort que Samsom? Plus sage que Salomon? -Donc, il faut quelquefois se passer -de l'agrment. Au surplus, les mdecins -tiennent la chose pour valable contre la bile -noire. Et que dites-vous de ces pres srieux?</p> - -<p>Cependant, l'<i>Ecclsiaste</i> professe: <i>J'ai -trouv que rien n'est meilleur pour l'homme -que se rjouir de son œuvre</i>. C'est pourquoi -je dis avec Salomon, ma particulire: -<i>Tu vulnras mon cœur, sœur mienne! pouse -mienne! tu vulnras mon cœur pour un cheveu -de ton cou! Ah! combien sont tes mamelles -duisantes, mienne sœur! pouse mienne! tes -mamelles sont plus douces que le vin</i>, etc. Par -les Dieux! il est grandement suave d'aimer -le cotillon, d'aprs le carme du pote Samuel: -<i>Apprends, bon clerc, choyer les -pucelles, pour ce qu'elles savent offrir de doux -baisers, amignottant la jouvence fleurie.</i> Puisque -l'amour est charit, que Dieu est charit, -l'amour ne saurait tre une mauvaise chose. -Rsolvez-moi cet argument!</p> - -<p>Salomon dit encore: <i>Quand l'homme -aura donn toute la substance de son domaine - cause de la dilection, il regardera comme rien -cette richesse.</i></p> - -<p>Mais passons et venons autre chose.</p> - -<p>Vous me sollicitez de vous apprendre -quelques nouvelles. Sachez donc que l'on -s'est amus ferme ici, pendant le carnaval. -Nous avons eu une joute de lance. Le Prince -lui-mme a fait de la haute cole sur la place -publique. Il montait un andalou couvert -d'un caparaon de soie peinte o l'on voyait -une femme en grand habit, et, sant auprs -d'elle, un jeune homme aux cheveux crpels -qui jouait de l'orgue suivant le mot du -Psalmiste: <i>Que les damoiseaux et les rigones, -les cadets et les vieillards, exaltent le -nom du Seigneur!</i> Et quand le Prince entra -dans la ville, ce fut avec une procession -grande que l'Universit l'intronisa. Les bourgeois -brassrent une cervoise copieuse; ils -offrirent des nourritures de choix et rgalrent -de leur mieux le Prince avec les courtisans. -Le bal vint ensuite; je me nichai dans -une fentre d'o je ne perdis pas un coup -d'œil. Je n'en sais pas davantage, sinon que -je souhaite pour Votre Grce tous les bonheurs; -portez-vous bien dans le Trs-Haut.</p> - -<p class="date"><i>De Leipzig.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14" title="XIV. Matre Joannes Krabacius M. Ortuinus Gratius">XIV</h2> - -<p class="d">MAITRE JOANNES KRABACIUS DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Excellente personne, selon que je fus, -il y a deux ans, Cologne, dans -votre compagnie, et que vous m'intimtes -qu'il fallait que je vous crivisse -de quelque lieu que je me trouvasse, je -vous notifie que j'ai appris la mort d'un -thologien excellentissime, nuncup notre -Matre Heckman de Franconie. Ce fut -un homme d'importance. De mon temps, -recteur Nuremberg, il fut l'ennemi de -tous les potes sculiers. C'tait un homme -zl, qui clbrait la messe pour son -plaisir. Quand il tint le rectorat de Vienne, -il garda les Suppts dans une grande -rigueur. Une fois, vint un compagnon -de Moravie qui doit tre pote, car il -crivait des mtres, et qui voulut professer -l'art de la Mtrique, combien qu'il ne ft -pas diplm. Alors, notre Matre Heckman -dfendit son cours; mais, lui, fut si outrecuid -qu'il ne voulut pas tenir compte de -l'ordonnance. Le recteur, pour le coup, -interdit aux Suppts de frquenter ses leons. -Ensuite de quoi ce ribaud vint trouver -le recteur, lui tint des propos superbes et -se mit le tutoyer. Aussitt le recteur envoya -chercher les valets de ville et voulut -incarcrer notre homme, cause que c'tait -un norme scandale qu'un simple compagnon -et le front de tutoyer un recteur d'Universit -qui est notre Matre. Avec cela, j'ai -ou dire que ce compagnon n'est Bachelier, -ni Matre, ni en aucune faon qualifi ou -gradu, qu'il prgrine comme un guerrier -qui s'en va-t-en guerre, qu'il porte un -grand chapeau; en outre, un long poignard - son ct. Mais, pardieu! on l'et bel et -bien incarcr, n'taient les rpondants qu'il -connaissait en ville.</p> - -<p>Quant moi, je m'afflige beaucoup s'il -est vrai qu'un tel homme soit dfunt. Il -m'a fait beaucoup de bien lorsque j'tais -Vienne; c'est pourquoi j'ai compos l'pitaphe -que voici:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qui gt dans ce tombeau fut ennemi des potes</div> -<div class="verse">Et les voulut expeller, quand ils cuidrent ici pindariser;</div> -<div class="verse">Tmoin ce compagnon, nagure, qui ne fut pas titr,</div> -<div class="verse">Venant de Moravie et montrant composer des vers:</div> -<div class="verse">Il le voulut mettre en prison pour l'avoir tutoy!!!</div> -<div class="verse">Mais cause qu'il est mort, enseveli Vienne,</div> -<div class="verse">Dites deux ou trois fois pour lui une belle patentre.</div> -</div> - -<p>Fut un messager qui nous apporta des -nouvelles, mchantes si elles sont vridiques, - savoir que votre cause est en mauvaise -posture devant la Curie romaine; je ne -le crois cependant pas, car ces messagers -colportent force hapelourdes. Les potes -murmurent ici contre vous. Ils clabaudent -qu'ils veulent dfendre le docteur Reuchlin -avec des carmes. Mais, comme vous aussi -tes pote lorsque bon vous semble, je -crois que vous ferez bonne contenance devant -ces paltoquets. Vous devez nanmoins -m'crire comment l'affaire se comporte. Si -je peux alors vous assister, vous aurez en -moi un fidle compagnon et coadjuteur. -Portez-vous bien.</p> - -<p class="date"><i>De Nuremberg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15" title="XV. Guilhelmus Scherfchleiferius Ortuinus Gratius">XV</h2> - -<p class="d">GUILHELMUS SCHERFCHLEIFERIUS DONNE LE -BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Je m'tonne furieusement, homme vnrable, -que vous ne m'criviez pas -lorsque cependant vous crivez d'autres, -lesquels ne vous crivent pas aussi -souvent que moi je vous cris. Mais que -si vous tes mon ennemi au point de ne -me vouloir plus crire, cependant, crivez-moi -pourquoi il vous dplat m'crire -dsormais, afin que j'apprenne la raison -pourquoi vous ne m'crivez plus lorsque -je vous cris toujours, comme je vous cris - prsent, encore que je sache que vous ne -m'crirez pas.</p> - -<p>Mais, ce nonobstant, je vous supplie en -mon cœur de me vouloir bien crire et, -quand une fois vous m'aurez crit, alors je -veux vous crire dix fois, parce que volontiers -j'cris mes amis et je veux m'exercer -dans l'criture afin de pouvoir lgamment -crire des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> et des pistoles.</p> - -<p>Je ne peux excogiter ce qui est en cause -et pour quel motif vous ne m'crivez pas. -Je me suis lament nagure. Des gens de -Cologne taient ici. Je leur ai demand: - Que fait cependant Matre Ortuinus qu'il -ne m'crive point? Croyez-vous qu'il ne -m'a nullement crit depuis deux ans! Cependant, -dites-lui qu'il m'crive, parce que -je voudrais lire ses ptres plus volontiers -que je ne mangerais du miel. Il fut jadis -mon principal ami. </p> - -<p>Je leur ai demand aussi comment les -choses vont pour vous dans votre dbat -avec le docteur Reuchlin. Ils m'ont fait -rponse que le damn juriste vous a circonvenu, -grce aux manges de son art. J'ai -alors invoqu le Seigneur Dieu pour qu'il -vous daigne sa grce impartir et qu'il vous -rende vainqueur. Si vous me daignez crire, -c'est de cela qu'il faut m'crire, sur quoi je -voudrais ardemment tre inform.</p> - -<p>Ces juristes vont ici disant: Le docteur -Reuchlin tient une bonne affaire. Les Thologiens -de Cologne lui ont fait injure. </p> - -<p>Et, par les Dieux! je crains que l'glise -n'en vienne au scandale, si ce livre, le <i lang="la" xml:lang="la">Speculum -oculare</i>, n'est pas mis au bcher, -cause qu'il renferme nombre de propositions -irrvrencieuses et contre la Foi catholique. -Si ce juriste n'est pas contraint -la rtractation, les autres, son exemple, -tenteront d'crire sur la Thologie, encore -qu'ils n'en sachent rien, encore qu'ils n'aient -tudi sous la conduite de Thomas, ni d'Albertus, -ni de Scott et qu'ils ne soient aucunement -illumins dans la Foi par l'influx -du Paraclet. Parce que chacun se doit enclore -dans sa facult; parce qu'on ne doit -pas jeter la faucille dans les chaumes d'autrui; -parce qu'un gniaf est gniaf, un ravaudeur, -ravaudeur, un forgeron, forgeron, -les choses iraient mal si le tailleur prtendait -faire des galoches ou des brodequins.</p> - -<p>Vous devez soutenir avec audace la -Thologie sacre. Je prierai Dieu pour vous. -Qu'il vous daigne attribuer sa grce, illuminant -votre intellect ainsi qu'il en usait -envers les Pres d'autrefois. Que le Diable, -avec ses serviteurs, ne prvale point contre -la justice!</p> - -<p>crivez-moi cependant, pour l'amour de -Dieu, comment vous vous portez. Vous me -causez d'tranges soucis dont vous n'avez -nul besoin. Mais, pour l'heure, je vous recommande -au Seigneur Dieu. Mille prosprits -dans <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>.</p> - -<p class="date"><i>Donn Francfort.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16" title="XVI. Matheus Melliambius Matre Ortuinus Gratius">XVI</h2> - -<p class="d">MATHEUS MELLIAMBIUS DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Puisque, en vrit, je fus toujours -l'ami de Votre Domination et que -j'ai procur votre bien, je veux -prsent vous gayer dans vos adversits. -Je veux aussi tre gai dans votre bonne -fortune et triste dans vos dplaisirs. Vous -tes mon ami. Or, nous devons nous -conjouir avec nos amis lorsque ils sont en -joie et nous condouloir quand ils sont en -douleur. Ainsi le dit Tullius, encore que -gentil et pote.</p> - -<p>Je vous informe donc que vous avez ici -un ennemi trs malicieux qui dbite force -vitupres contre Votre Domination. Il prsuppose -beaucoup et s'extolle dans sa superbe. -Il vous traite de btard. Il dit que -votre mre fut une garce et votre pre un -cur. Alors j'ai combattu pour vous. J'ai -dit: Seigneur Bachelier ou de quelque -manire que l'on vous qualifie, vous tes -encore jeune. Vous avez tort de dcrier les -Matres. En effet, il est crit dans l'vangile: -<i>Que le disciple ne se guinde pas au-dessus -du Matre.</i> Or, vous tes disciple -encore. Dom Ortuinus est Matre depuis -neuf ou dix ans. Vous n'tes pas apte -noircir un Matre ni un homme constitu -dans une si minente dignit. Prenez garde -que vous ne trouviez votre tour qui dblatre -sur votre compte pour tant superbe -que vous soyez. Gardez un peu de vrcundie -et ne faites plus ces choses. </p> - -<p>A quoi le garon me rpondit: Ce que -j'affirme est vrit; je prouverai mes dires -et je ne veux point faire cas de vos remontrances. -Ortuinus est un btard. Un compatriote - lui m'a donn la chose pour certaine, -qui connut ses parents. Je veux mander -cela au docteur Reuchlin; il ne le sait encore. -Mais vous, pourquoi cherchez-vous -me blmer? Vous ne savez rien de moi. </p> - -<p>Je repris alors: Messieurs mes compagnons, -voici un jeune homme qui se vante -d'tre saint, qui dit qu'on ne le peut vituprer, -qu'il n'a rien fait de blmable, tel -ce Pharisien qui se vantait de jener deux -fois pour le Sabbat. </p> - -<p>Alors il se rebiffa tout en colre et poursuivit: - Je ne me targue pas d'tre sans -pch, ce qui serait dmentir le <i>Psalmiste</i> -qui dit: <i>Tout homme est menteur</i>, ce qui, -lucid par la glose, signifie que tout homme -est pcheur. Mais j'affirme que vous ne -pouvez ni ne devez rcriminer sur moi quant - ma gnration de pre ou de mre. Quant - Ortuinus, il est btard. Il n'est point lgitime. -Donc il est vituprable et je l'entends -vituprer <i lang="la" xml:lang="la">in ternum</i>. </p> - -<p>J'ai rpondu: Vous ne le ferez pas. Dom -Ortuinus est un homme essentiel qui saura -se dfendre. </p> - -<p>Il ne cessa d'ajouter des abominations -touchant Mme votre mre; que des prtres, -des moines, et des cavaliers, et des ptrousquins -l'ont investie aux champs, dans l'table -et autres lieux.</p> - -<p>J'ai eu de tout cela tant de honte que -vous ne le sauriez imaginer. Mais je ne -peux vous dfendre, n'ayant connu votre -pre ni votre mre, encore que je croie fermement - leur honneur et prudhomie. -crivez-moi ce qu'il en est, afin que je -puisse, dans Mayence, votre louange sminer.</p> - -<p>J'ai encore dit l'insulteur: Vous ne -devriez pas divulguer de telles choses. Admettons -le cas. Matre Ortuinus est btard. -Mais, peut-tre, lgitim, ce qui, dornavant, -efface la btardise. Or, le Souverain -Pontife a pouvoir de lier et de dlier, de -rendre un btard lgitime et rciproquement. -Mais moi j'entends vous dmontrer, -l'vangile en mains, que vous tes digne -de blme. Il est crit: <i>De la mme mesure -que vous employtes mesurer autrui, vous -serez mesur vous-mme.</i> Or, vous mesurtes -d'une mesure de vitupration; il me -faut donc vous mesurer de mme. Je le -prouve encore par un autre passage, quand -notre Matre <span lang="la" xml:lang="la">Jesus-Christus</span> dit: <i>Ne jugez -point si vous ne voulez tre jugs.</i> Or, vous, -mon garon, vous jugez les autres, vous les -insultez; il convient donc qu'ils vous insultent -et vous jugent aussi. </p> - -<p>Mais lui rpliqua: Vos arguments ne -sont que balivernes et demeurent sans effet. -Il en vint ce point de rodomontade qu'il -ajouta: Si le Pape lui-mme avait engendr -un fils en dehors du mariage et que, par la -suite, il et ce fils lgitim, l'enfant ne -serait pas lgitime pour cela devant Dieu. -Je ne cesserais pas, quant moi, de le tenir -pour btard. </p> - -<p>J'estime que le Diable est au corps de -ces ribauds, pour qu'ils aient le front de -vous molester ainsi. Par consquent, veuillez -m'crire afin qu'il me soit permis de -dfendre votre honneur.</p> - -<p>Quel scandale si le docteur Reuchlin apprenait -cela de vous que vous tes un btard! -Dites-moi ce que vous tes. Lui, cependant, -ne pourra prouver quoi que ce soit -de faon premptoire. D'autre part, si vous -le trouvez bon, nous le ferons citer devant -la Curie romaine o nous l'obligerons se -rtracter. Comme les juristes savent embrouiller -les choses en prenant des conclusions, -nous pouvons le dclarer irrgulier, -lui donner des pines, un procureur aidant, et, -s'il encourt l'irrgularit, palper ses bnfices. -Il est pourvu d'un canonicat, ici-mme, -Mayence; autre part, il dtient une paroisse.</p> - -<p>Ne me tenez pas rigueur si je vous mande -les propos que j'ai entendus; mes intentions, -vous n'en doutez pas, sont les meilleures. -Et portez-vous bien dans le Seigneur -Dieu, qui garde tous vos chemins.</p> - -<p class="date"><i>Donn Mayence.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c top4em"><img src="images/illu5.png" alt="" /> -<div class="legende">FAC-SIMILE DU MANUSCRIT DE LAURENT TAILHADE</div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17" title="XVII. Matre Joannes Hipp S. D. Matre Ortuinus Gratius">XVII</h2> - -<p class="d">MAITRE JOANNES HIPP DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - -<blockquote> -<p><i>Rjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez, - Juste! Soyez glorifis, vous tous, hommes -au cœur droit.</i></p> - -<p class="attr">Psalmiste, <small>XXXI</small>.</p> -</blockquote> - - -<p>Mais ne prenez pas d'inquitude en -vous disant: Que nous veut cet -autre avec son texte? Vous devez -lire joyeusement cette nouvelle qui dsopilera -Votre Domination d'une gaiet peu -commune. Je vous l'crirai en peu de mots.</p> - -<p>Il y avait ici un pote nomm Joannes -Esticampianus. Il tait assez renchri et -ne faisait pas grand tat des Matres s -Arts. Il en fit, <i lang="la" xml:lang="la">ex cathedra</i>, les plus belles -gorges chaudes, affirmant qu'ils ne savent -rien, qu'un pote vaut mieux que dix -Matres, que les potes, dans les processions, -devraient prendre le pas sur les Matres et -les Licencis. Lui-mme lisait Plinius et -les autres potes. Il rptait aussi que les -Matres s Arts n'taient pas Matres dans -les sept Arts libraux, mais bien dans les -sept Pchs capitaux; qu'ils n'avaient pas -de fond, n'ayant aucunement tudi les -potes. Ils ne connaissent que Petrus Hispanus -et sa <i lang="la" xml:lang="la">Parva logica</i>. Il avait de nombreux -auditeurs et beaucoup de pensionnaires. -Il apprit ces jeunes gens que -thomistes et scottistes ne valent pas un ftu. -Il se rpandit en blasphmes contre le Docteur -Saint.</p> - -<p>Les Matres, cependant, expectaient une -occasion qui leur permt de se venger avec -le secours de Dieu. Et Dieu voulut, une fois, -que ce pote ft une oraison qui scandalisa -son auditoire, Matres, Docteurs, Licencis -et Bacheliers, car il loua sa Facult en rabaissant -la Thologie sacre. Et ce fut une -grande honte parmi les gros bonnets de la -Facult. Les Matres, les Docteurs se runirent -en conseil. Ils dirent: Que faisons-nous? -Cet homme fait ici de nombreuses -merveilles. Si nous le renvoyons sans phrases, -le monde croira qu'il est plus docte que nous, - moins que n'arrivent des modernes. Ils -se prtendront alors dans une meilleure voie -que les anciens. Notre Universit sera vilipende -et le scandale clatera. Matre -Andreas Delitsch prit la parole. C'est d'ailleurs -un excellent pote. Il dclara qu' son -avis Esticampianus occupe dans l'Universit -l'emploi d'une cinquime roue dans un char; -qu'il importune les autres Facults, cause -qu'il empche les Suppts d'tre qualifis -en elles congrument. Les autres Matres -de jurer qu'il en est ainsi et, pour la somme -des sommes, ils conclurent la relgation -ou mme au bannissement du pote, quand -bien mme ils devraient s'en faire un ternel -ennemi. Ils le citrent devant le recteur, -l'avisrent de la citation entre les portes -de l'glise. Il comparut, ayant un juriste -avec soi. Il eut la prtention de dfendre sa -cause, accompagn de nombreux compagnons -qui prirent son parti. Les Matres leur -enjoignirent de lever la sance sous peine -de parjure, puisque, en demeurant, ils tmoignaient -contre l'Universit. Les Matres -furent vigoureux dans le combat; ils persvrrent -dans leur constance; ils firent le -serment, au nom de la justice, qu'ils n'pargneraient -qui que ce ft. Quelques juristes -et curiales intercdrent pour Esticampianus. -Et les Matres dclarrent impossible -tout accommodement parce qu'ils ont leurs -statuts et que les statuts prescrivaient la -relgation. Chose admirable! le Prince mme -sollicita pour le pote, ce qui ne servit -rien. Les Matres, en effet, rpondirent au -Duc: Il importe de garder les statuts -universitaires cause que les statuts, dans -l'Universit, ont la mme utilit que la -reliure dans un livre; que si la reliure vient -manquer, les feuilles tombent et l, et -que si les statuts sont mpriss, l'ordre -n'existe plus dans l'Universit. La discorde -s'tablit chez les Suppts. Le chaos et la -confusion ne tardent gure. Donc, il devait -rechercher le bien de l'Universit, l'exemple -de feu son pre. </p> - -<p>Le Prince voulut bien se laisser convaincre. -Il dclara ne pouvoir agir contre -l'Universit et qu'il est plus expdient de -bannir un seul homme que d'infliger un -esclandre l'Universit tout entire. Les -Seigneurs Matres furent prodigieusement -satisfaits et dirent: Seigneur Prince, bni -soit Dieu pour cette bonne justice! Et le -Recteur afficha un mandement aux portes -de l'glise comme quoi Esticampianus tait -relgu pour dix ans. Ses auditeurs ne manqurent -pas de clabauder. Ce furent des -conciliabules sans fin. Ils prtendaient que -les Seigneurs du Conseil avaient fait injure - Esticampianus. Mais les Matres ripostrent -qu'ils ne donneraient pas une obole -de sa peau. Quelques-uns des pensionnaires -firent courir le bruit qu'Esticampianus voulait -tirer vengeance de l'affront reu et qu'il -citait l'Universit devant la Cour de Rome. -Alors, Matres de rire en disant: Que prtend -faire ce ribaud? </p> - -<p>Vous saurez qu' prsent la plus grande -concorde rgne dans l'Universit. Matre -Delitsch professe les humanits et aussi -Matre de Rotenburg, auteur d'un livre -trois fois aussi gros que Virgilius dans ses -œuvres compltes. Il a mis dans ce livre -quantit de bonnes choses, mme pour -la dfense de la Sainte Mre glise et pour -la louange des Saints. Il y recommande -principalement notre Universit et la Thologie -sacre et la Facult des Arts, improuvant -ces potes gentils et sculiers. Nos -Seigneurs Matres disent que les vers du -rotenburgeois valent bien ceux de Virgilius, -qu'ils n'ont aucun dfaut, parce que leur -auteur sait en perfection l'art des rythmes -et des rimes, ayant t, avant mme ses vingt -ans, un impeccable mtricien.</p> - -<p>C'est pourquoi Nos Seigneurs du Conseil -ont permis qu'il expliqut lui-mme, en -public, son ouvrage, prfrablement Trentius, - cause qu'il est plus utile que Trentius, -qu'il porte avec soi un christianisme -louable et qu'il ne traite pas, comme Trentius, -des putains et des morions.</p> - -<p>Vous devriez propager cette histoire dans -votre Universit. Peut-tre, alors, ferait-on - Busch, dans Cologne, ce qu'on vient de -faire ici Esticampianus.</p> - -<p>Quand me ferez-vous tenir votre pamphlet -contre Reuchlin? Vous promettez -beaucoup: rien ne parat ensuite.</p> - -<p>Dieu vous pargne si vous ne m'aimez -pas autant que je vous aime, car vous tes -en moi pareil mon cœur!</p> - -<p>Encore une fois, daignez me l'adresser -au plus vite, puisque j'ai dsir, dans mon -dsir, manger avec vous cette pque, en -d'autres termes, lire ce bouquin.</p> - -<p>crivez-moi des nouvelles. Composez sur -moi une amplification ou quelques mtres -si vous m'en jugez digne. Et portez-vous -bien dans <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> notre Seigneur Dieu, -pendant les sicles des sicles. <i>Amen.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18" title="XVIII. Matre Pierre Negelinus Matre Ortuinus">XVIII</h2> - -<p class="d">MAITRE PIERRE NEGELINUS DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS</p> - - -<p>Encore que je tremble d'une pareille -audace, je mets sous vos yeux un -<i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> de ma composition, cause -que vous tes profondment artiste dans -l'ordonnance des mtres et des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>; -mais je suis devant vous pareil un moutard, -et, comme dit Hieremias: <i>Ah! -ah! ah! Matre, je ne sais parler, car je -suis comme un petit enfant!</i> Je n'ai pas -encore de bases solides et ne suis entran -qu'imparfaitement dans la prosodie -et la rhtorique. Cependant, vous m'avez -affirm jadis qu'il convient de toute faon -que j'labore un pome et que je vous -le communique. Vous plat-il amender celui-ci -et m'en reprsenter les dfauts? Ainsi -j'excogitai nagure: Voici un homme qui est -ton prcepteur. Il te veut du bien et tu devrais -obir ses commandements. Il te -saurait aussi promouvoir en ces choses — bien -plus, en toute chose. Tu pourras -grandir comme un homme docte, s'il plat -au Seigneur Dieu, tandis qu'il t'arrivera du -bien dans tes affaires. Car on lit, au premier -Livre des Rois: <i>Mieux vaut l'obissance -qu'une victime.</i> C'est pourquoi je vous mande, -ci-inclus, un pome labor par moi sur la -louange de Saint Petrus. Un <i lang="de" xml:lang="de">capellmeister</i>, -bon musicien dans le chant choral et figur, -a fait composer l-dessus un motet quatre -voix. J'ai mis la plus stricte diligence rimer -ce pome ainsi qu'il est rim; les vers -en sonnent mieux, car j'ai pris pour type les -<i>Compilations</i> d'Alexander. Mais j'ignore si -j'ai fait des fautes. Vous seriez on ne peut -plus obligeant de le scander comme il -faut d'aprs les lois de la mtrique:</p> - - -<p class="left40 small"><i>Le carme nouveau de Matre -Petrus Negelinus, sur la louange -de Saint Petrus commence:</i></p> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Parce que le Seigneur vous doint, avec ces clefs,</div> -<div class="verse">Le pouvoir le plus grand qu'accompagne une grce particulire</div> -<div class="verse">Sur tous les Saints parce que vous tes privment choisi,</div> -<div class="verse">Ce que vous dliez, reste dli sur Terre et dans le Cieux.</div> -<div class="verse">Et tout ce que vous liez, ici-bas, reste li au plus haut des Cieux.</div> -<div class="verse">C'est pourquoi nous t'implorons et dvotement te supplions,</div> -<div class="verse">Afin que tu dises une prire pour nos pchs et pour la gloire de l'Universit.</div> -</div> - -<p>On dit que le docteur Reuchlin, qui se fait -appeler en hbreu Joannes <i>Capnion</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, -obtint Spire un mandement favorable ses -crits. Cependant nos Matres des Prcheurs -affirment que cela n'a rien qui les chagrine, - cause que cet vque ne possde aucune -lueur de la Thologie sacre. Notre Matre -Hoogstraten rside prs de la Cour de -Rome. Il est bien vu du Chef apostolique. -Il a de grandes ressources en pcune et -autrement. Je donnerais bien quatre <i lang="de" xml:lang="de">groschen</i> -pour connatre la vrit. Daignez m'crire. -Saint Dieu! comment se fait-il que vous -ne m'criviez pas, une seule fois, une petite -lettre? cependant je ne me tiens pas d'aise -lorsque vous m'crivez. Portez-vous bien. -Qu'il vous plaise saluer de ma part notre -Matre Valentinus de Geltersheym, notre -Matre Arnoldus de Tongres, au collge -Laurentius, et notre Matre Remigius, et -notre Matre Rutgerus Licenci, au collge -de Mons, — sous peu de temps, <i lang="la" xml:lang="la">Magister -Nostrandus</i>, — Dom Johannes Pffefferkorn, -homme plein de zle, et tous autres bien -qualifis, soit en Art soit en Thologie. Encore -une fois, portez-vous bien au nom du -Seigneur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Du grec: Καπνος. -Plus tard, Jacques Stuart devait appeler -<i>Misocapnie</i> son ravaudage contre les fumeurs.</p> -</div> -<p class="date"><i>Donn Trves.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19" title="XIX. Stephanus Calvaster, bachelier, Matre Ortuinus Gratius">XIX</h2> - -<p class="d">STEPHANUS CALVASTER, BACHELIER, A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Salut avec humilit pour Votre Grandeur, -vnrable Dom Matre. Vint ici -un compagnon apportant certains vers -qu'il disait de votre faon et propags par -vous dans Cologne. Alors, un pote qui -jouit ici d'un grand renom, mais n'est pas -fort chrtien, en prit connaissance, puis -dclara qu'ils ne sont pas bons et qu'ils -fourmillent de balourdises. Je lui rpondis: - Si matre Ortuinus les a composs, -ils sont exempts de dfauts. Cela est bien -certain. J'ai voulu mettre en gage ma -tunique pour dmontrer que ces rythmes, -s'ils avaient la moindre tache, ne pouvaient -tre sortis de vous, mais que, si -vous en tes l'auteur, c'est qu'ils n'ont -pas la moindre tache. Au surplus, les voici. -A vous de trancher la question, sur quoi -veuillez m'crire un peu. Ce pome fut -instrument pour les obsques de notre -Matre Sotphi, au collge de Kneck, qui -jadis lucubra une glose notable et maintenant, - douleur! est trpass. Qu'il repose -en paix!</p> - - -<p class="c"><i>Et c'est prsent que dbute le pome:</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ici mourut un Suppt trs solennel,</div> -<div class="verse">N, par le Saint-Esprit, l'Universit</div> -<div class="verse">Dont il fut recteur, au collge de Kneck,</div> -<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Do macht er die copulat von kot zu dreck</i>!</div> -<div class="verse">O s'il avait pu vivre plus longtemps</div> -<div class="verse">Et derechef crire des gloses notables,</div> -<div class="verse">Comme il et adjuv cette Universit!</div> -<div class="verse">Comme il et appris aux scholars une bonne latinit!</div> -<div class="verse">Mais, prsent qu'il est dfunt</div> -<div class="verse">Et qu'il n'a pas assez exprim le suc d'Alexander,</div> -<div class="verse">L'Universit pleure son membre,</div> -<div class="verse">Comme une lanterne ou un candlabre</div> -<div class="verse">Qui, au large et au loin, resplendit</div> -<div class="verse">Par la doctrine qui fluait de sa personne!</div> -<div class="verse">Nul n'crivit si bien les Constructions.</div> -<div class="verse">Et il confondait ces potes drisoires</div> -<div class="verse">Qui n'enseignent pas bien la Grammaire</div> -<div class="verse">Par la Logique, science des sciences,</div> -<div class="verse">Et qui ne sont pas illumins dans la Foi.</div> -<div class="verse">C'est pourquoi ils sont alins de la Sainte glise.</div> -<div class="verse">Et s'ils ne veulent pas opiner droit,</div> -<div class="verse">Il faut qu'ils soient brls par Hoogstraten,</div> -<div class="verse">Qui dj cita Joannes Reuchlin comparatre</div> -<div class="verse">Et l'a trait admirablement devant le tribunal.</div> -<div class="verse">Mais toi, coute, Dieu omnipotent,</div> -<div class="verse">Ce dont je t'obscre, genoux et tout en pleurs!</div> -<div class="verse">Donne l'universitaire mort ta faveur sempiternelle</div> -<div class="verse">Et dpche les potes en Enfer.</div> -</div> - -<p>Ceci me parat un trs beau pome, mais -je ne sais comment il faut scander, parce -que c'est un genre part et que je scande -exclusivement les hexamtres. Vous ne devez -pas tolrer que quelqu'un se permette -de reprendre vos rythmes. Par ainsi, crivez-moi. -Je prtends vous dfendre jusqu'au -duel exclusivement et portez-vous -bien.</p> - -<p class="date"><i>De Munster en Westphalie.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20" title="XX. Joannes Lucibularius Matre Ortuinus Gratius">XX</h2> - -<p class="d">JOANNES LUCIBULARIUS A MAITRE ORTUINUS -GRATIUS</p> - - -<p>Salutations que nul ne peut compter! -Vnrable Dom Matre, vous -m'avez promis autrefois de me prter -assistance autant que besoin serait -et de me promouvoir avant tous les -autres. Vous avez ajout qu'il me fallait -hardiment avoir recours vous et qu'alors -vous me suppditeriez comme un -frre, car vous n'entendiez pas m'abandonner -dans mes angoisses. Je vous -implore donc, et pour l'amour de Dieu, -parce que la chose est grandement ncessaire. -Daignez subvenir mes besoins, -puisque cela est en vos pouvoirs. Le Recteur -ici a congdi un collaborateur; il en -veut prendre un autre. Qu'il vous plaise -donc crire pour moi une lettre de recommandation -afin qu'il acquiesce et vienne -m'accepter. Je n'ai plus le sou, car j'ai tout -dpendu pour acheter des livres et des -bottes. Vous connaissez bien ma suffisance, -par la gloire de Dieu! puisque j'tais en -seconde quand vous professiez Deventer. -Ensuite je suis rest un an Cologne pour -me prparer au degr de Bachelier, o -j'eusse t promu vers la Saint-Michal, si -j'avais eu de l'argent. Je sais rsumer pour -les lves l'<i>Exercice des enfants</i> ou l'<i>Œuvre -mineure</i> en la seconde partie. Je sais encore: -l'art de scander, tel que vous me l'enseigntes, -Petrus Hispanus dans tous ses traits, -enfin, quelque peu de philosophie naturelle. -De plus, je suis chantre. Je sais la -musique chorale et figure. Avec cela j'ai -une voix de basse; je peux chanter une -note au-dessous de la gamme. Je ne vous -cris pas ces choses par jactance. Excusez-moi -donc. Je vous recommande l'Omnipotent. -Portez-vous bien.</p> - -<p class="date"><i>De Zwoll.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21" title="XXI. Matre Conradus de Zwickau Matre Ortuinus">XXI</h2> - -<p class="d">MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE -BONJOUR A MAITRE ORTUINUS</p> - - -<p>Comme vous m'avez crit dernirement -au sujet de votre petite -femme, que vous la chrissez d'un -intime cœur et qu'elle vous reluque pareillement, -qu'elle vous offre des bouquets, -des mouchoirs, des ceintures et autres -menus suffrages, qu'elle ne vous demande -aucune paraguante la manire -des putains, que vous la besognez quand -le mari est en course, de quoi il est fort aise; -comme vous m'avez dit que, nagure, en -une seule visite, vous l'avez copule trois -fois et l'une d'elles en vous tenant debout -derrire la porte d'entre, aprs avoir chant: -<i>Ouvrez, princes, ouvrez vos portes!</i> que son -cocu survenant vous avez par le jardin -pris la poudre d'escampette, je veux mon -tour vous narrer comment je me conduis -avec mon tendron.</p> - -<p>C'est une femme excellente et riche. Fort - propos je suis entr dans ses bonnes -grces parce qu'un certain jouvenceau, propritaire -bien not du Pape, m'a fait avancer. -Consquemment, je me suis mis -l'aimer sans rserve, au point de ne savoir -que faire, le jour, et de ne pas dormir, la -nuit. L'autre minuit, dans mon premier -somme, je hurlais sous les courtines: Dorothea! -Dorothea! Dorothea! d'une telle -vhmence, que mes compagnons, internes -au collge, entendirent mes hennissements, -prirent peur, se levrent et: Dom Matre, -dirent-ils, que voulez-vous? Pourquoi ces -cris? Si vous dsirez vous confesser, nous -allons sur-le-champ vous qurir un prtre. -Ils me croyaient l'article de la mort et pensaient -que j'invoquais Sainte Dorothea, ple-mle -avec d'autres Bienheureux. Cela me -fit rougir en cramoisi. Mais, quand j'arrivai -chez ma petite femme, je fus tellement perturb -que je n'osai lever les yeux sur elle; -de nouveau je piquai mon soleil. Mais elle -me dit: Ah! Dom Matre, pourquoi tes-vous, -aujourd'hui, vrcundieux? Et elle -m'en demanda plusieurs fois la cause, voulant -savoir par elle-mme, dcide ne me -congdier qu'aprs que je m'en serais ouvert. -Elle ajouta qu'elle ne se mettrait -point en colre alors mme que je lui dirais -la plus grosse cochonnerie. Alors me vint -l'audace et je lui rvlai mes secrets. Cela, -parce que vous m'avez dit, autrefois, quand -vous lisiez Ovidius, <i>De l'Art d'aimer</i>, que -les amants doivent tre fort intrpides, tels -des guerriers, ou bien qu'il n'y a rien de -fait. Et je lui dis: Matresse rvrende, -pargnez-moi, pour Dieu et pour tout votre -honneur. J'arde comme un cerf quand je -vous vois. Je vous ai choisie parmi les -filles des hommes parce que vous tes belle -entre les femmes et que nulle tache n'est -en vous, parce que, trs spcieuse et charmante, - ce point qu'on n'en voit dans le -monde aucune autre pareille. Elle sourit -alors et me rpondit: Par les Dieux! -vous savez discourir galamment si je voulais -vous croire. </p> - -<p>Depuis, j'allai souvent la voir chez elle et -nous bmes chopine de grand cœur. Quand -elle vient l'glise, je me campe de telle -sorte que je la puisse voir; elle me regarde -comme si elle me voulait transverbrer de -ses œillades.</p> - -<p>Dernirement, je la suppliai avec force -de m'accorder l'amoureux dduit. Elle de -s'crier que je ne l'aimais point. Je lui jurai -que je l'aimais autant que ma propre mre -et que j'tais prt tout pour son service, -quand il m'en coterait la vie.</p> - -<p>Alors, elle me rpondit, cette exquise petite -femme: Je verrai bien s'il en est -ainsi. Elle traa une croix sur sa porte -avec du blanc d'Espagne: Si vous me -chrissez, dit-elle, vous viendrez le soir, -quand la nuit est close, baiser pour l'amour -de moi cette croix que voici. </p> - -<p>Je m'en acquittai pendant plusieurs jours. -Alors, vint un drle qui embrena cette croix, -si bien qu' la baiser dans l'obscurit, je me -barbouillai de merde la face, les dents et le -nez. J'entrai dans une furieuse colre contre -la donzelle. Mais elle fit serment, par le -Saint des Saints, qu'elle n'tait pour rien -dans la chose, ce dont je ne doute point, -car elle est, maugrebleu! fort honnte par -ailleurs. Je souponne un compagnon d'tre -l'auteur de cette porcherie, et, si je peux l'en -convaincre, ne doutez pas que je lui donne -toute la rtribution quoi il peut prtendre.</p> - -<p>Quant la garce, elle a des gestes plus -aimables que par le pass; j'espre avant -peu monter sur elle. Dernirement, quelqu'un -lui confia que je suis pote, si bien -qu'elle me provoqua: J'ai ou dire que -vous tes bon pote; vous devriez, pour -tre gentil, composer, une fois, des vers en -mon honneur. Je fis la pice demande -et, le soir, je la chantai sur la place pour -la lui faire entendre. Ensuite je la traduisis -en allemand. La voici:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O fconde Vnus, de l'amour inventrice et dominatrice,</div> -<div class="verse">Pourquoi ton fils m'est-il ennemi?</div> -<div class="verse">O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aime,</div> -<div class="verse">Fais-moi la chose mme que je veux faire toi!</div> -<div class="verse">Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville,</div> -<div class="verse">Tu splendis comme une toile et souris comme une fleur.</div> -</div> - -<p>Elle me dit qu'elle prtendait garder -cela toute sa vie en dilection de moi. Vous -plaise me donner conseil touchant la manire -dont je me dois comporter et sur ce -qu'il me faut faire pour en tre aim. Excusez-moi -si je suis tel point dbraill dans -une pistole Votre Seigneurie, cause -que j'ai accoutum d'en user familirement -avec mes amis. Portez-vous bien au nom du -Benedict.</p> - -<p class="date"><i>De Leipzig.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22" title="XXII. Gerhardus Schirruglius Matre Ortuinus Gratius">XXII</h2> - -<p class="d">GERHARDUS SCHIRRUGLIUS A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Je vous dis un salut panach pour la -gloire de Notre-Seigneur qui ressuscita -d'entre les morts et qui domine -prsent au plus haut des cieux. Honorable -personne, je vous notifie que je ne -rside pas ici trs volontiers, que j'ai gros -cœur de ne rsider point Cologne prs -de vous, o j'eusse profit davantage; car -vous eussiez pu me rendre bon logicien -et mme un peu pote. A Cologne, les -hommes sont dvots. Ils hantent complaisamment -les glises, vont le dimanche au -sermon. Ils n'ont pas autant de superbe -comme on en voit ici.</p> - -<p>Les Suppts ne font pas la rvrence aux -Matres. Les Matres se contrefichent des -Suppts, les laissent vaguer o bon leur -semble. Ils ne portent pas de capuces. Quand -ils dambulent par les tavernes, ils jurent -vainement le nom de Dieu. Ils blasphment -et multiplient les scandales. Ainsi, dernirement, -l'un d'entre eux s'cria qu'il ne pouvait -croire que la robe du Seigneur, Trves, -ft vraiment la robe du Seigneur, que c'est -une antique et pouilleuse friperie. Il ne croit -pas davantage que l'on possde encore les -cheveux de la bate Vierge. Un autre avana -que les trois Rois de Cologne furent apparemment -trois gourgauds de Westphalie, -que le glaive et le bouclier de Saint Michal -n'ont jamais appartenu Saint Michal. -Bien plus, il ajouta qu'il dpose sa merde -contre les indulgences des Frres Prcheurs, -lesquels sont de pitres saltimbanques dont -les boniments trigaudent fumelles et ptrousquins. -Je me suis cri: Au feu, au -feu, l'hrtique! et lui de se rigoler. Mais -moi: Tu devrais, ribaud, garder ces choses -pour notre matre Hoogstraten de Cologne, -qui est Inquisiteur de la dpravation hrtique. -Il rpondit: Hoogstraten est une -maudite et venimeuse bte; Joannes Reuchlin, -un homme probe, vos thologiens, des -dmons. Ils ont mal jug quand ils condamnrent -aux flammes son livre intitul <i lang="la" xml:lang="la">Speculum -oculare</i>. A quoi je rpliquai: Ne dis -pas cela, vidaze! Il est crit dans l'Ecclsiaste, -<small>VIII</small>: <i>Ne juge point contre le juge, parce -qu'il juge d'aprs l'quit.</i> Considre que -l'Universit de Paris, o sont des thologiens -profondissimes et pleins de zle qui ne -peuvent errer, a statu comme les Pres de -Cologne: pourquoi t'insurger contre l'glise -tout entire? A quoi il rpondit que les -Parisiens sont des juges trs iniques, soudoys -par les Frres Prcheurs dont ils -reurent de l'argent que leur apporta (le -gredin ment souhait!) Dom Thodoricus -de Gand, homme zl, trs savant thologien -et lgat de l'Universit de Cologne. En -outre, il ajouta que cette glise n'est -point l'glise de Dieu, mais celle que -dsigne le <i>Psalmiste</i>: <i>Je hais l'glise de -malignit; je ne m'assoierai pas avec les -impies.</i> Il inculpa nos Matres de Paris -dans tous leurs actes, affirmant que l'Universit -de Paris est la mre de toute -sottise qui, prenant de l son origine, s'est -rpandue ensuite par l'Allemagne et l'Italie; -que cette cole de toute part sme la vanit -de la superstition; que la plupart du temps -ceux qui tudient Paris ont de mauvaises -ttes et sont demi fous.</p> - -<p>Il affirma que le <i>Talmud</i> n'est pas condamn -par l'glise.</p> - -<p>Alors, notre Matre Petrus Meyer, cur -de Francfort, qui se trouvait l: Je prtends -vous faire connatre que ce compagnon -n'est pas bon chrtien, qu'il ne pense -pas correctement avec l'glise. Sainte Maria! -vous autres, compagnons, vous osez -discourir sur la Thologie encore que vous -n'entendiez goutte ce bel art. Reuchlin -mme ignore o se trouve le texte disant -que le <i>Talmud</i> est prohib. </p> - -<p>Le compagnon alors s'enquit du texte et -de l'ouvrage. A quoi notre Matre Petrus -rpondit que la chose se peut lire dans le -<i lang="la" xml:lang="la">Fortalitium fidei</i>. Ce polisson rpondit que -le <i lang="la" xml:lang="la">Fortalitium</i> est un livre cagatorial, sans -aucune valeur, et qu'on ne le saurait allguer - moins d'tre idiot ou fol par la tte. -Moi, je fus atterr. Notre Matre Petrus -Meyer entra dans une vhmente colre, au -point que ses mains tremblaient. Je craignais -qu'il ne ft son adversaire un mauvais -parti. Je le calmai: Seigneur trs illustre, -soyez patient, cause que <i>l'homme -patient est dirig par une haute Sagesse</i> -(<i>Proverbes</i>, <small>XIII</small>). pargnez celui-ci qui prira -comme une poussire la face du vent. -Il parle beaucoup mais ne sait rien. Et, -comme il est crit dans l'<i>Ecclsiaste</i>: <i>Le fou -prodigue les paroles</i>, tout juste la manire -d'icettuy. </p> - -<p>Alors, honte! voici que le compagnon -se met dblatrer contre l'Obdience des -Prcheurs, que les Frres ont commis -Berne des atrocits — ce que je ne croirai -de ma vie — et qu'ils ont t brls; qu'un -jour, ils ont ml du poison au Sacrement -eucharistique; par ce moyen, ils ont occis -un empereur. Il ajouta qu'il convnt de -disperser l'Ordre, faute de quoi il y aurait -d'normes scandales pour la Foi, car les -Prcheurs sont le rceptacle de toute -mchancet, et l-dessus des propos sans -fin.</p> - -<p>Vous devez comprendre sans peine mon -dsir de rintgrer Cologne. Que faire avec -de tels maudits? Vienne la mort sur eux! -<i>Qu'ils descendent vivants au plus noir des -enfers</i>, comme dit le Psalmiste, car ce sont -les fils du Malin.</p> - -<p>Si cela vous parat bon, je compte d'abord -acqurir mon grade. Si non, je partirai -sur-le-champ. Veuillez, par la premire poste, -m'aviser de votre sentiment. J'y conformerai -ma conduite. En mme temps, je vous recommande -au Seigneur Dieu.</p> - -<p class="date"><i>De Mayence.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23" title="XXIII. Joannes Vickelphius… M. Ortuinus Gratius">XXIII</h2> - -<p class="d">JOANNES VICKELPHIUS, HUMBLE PROFESSEUR -DE THOLOGIE SACRE, DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, POTE, THOLOGIEN, -ETC.</p> - - -<p>Puisque vous ftes jadis mon disciple - Deventer, disciple que j'aimais -par-dessus tous les autres coliers, -tant pour votre bon esprit que pour l'imperturbable -docilit de votre jeunesse, je -veux encore vous assister de mes avis -toutes fois et quantes l'occasion s'en prsentera. -Mais il faut que vous preniez la -chose en bonne part. Ce Dieu qui scrute -les poitrines sait que je vous parle en toute -dilection, pour le rachat de votre me.</p> - -<p>Des gens de Cologne sont venus ici, prtendant -que vous avez, Cologne, une -femelle; que vous tes communment, elle -auprs de vous, et vous auprs d'elle. Ils -certifient que vous gayez son bas-ventre. -Grandes furent ma douleur et mon pouvante -lorsque j'appris cela. N'est-ce pas un -scandale horrible si ces gens ont dit vrai? -Comment! vous, diplm, vous qui monterez, -avec le temps, aux fates les plus sublimes, -c'est--dire aux grades en Thologie -sacre, on peut sur votre compte propager -de tels bruits? Cela donne aux cadets le -mauvais exemple; cela pousse les jeunes -hommes la perversit.</p> - -<p>Cependant vous avez bien lu dans l'Ecclsiaste: -<i>Beaucoup par le visage de la femme -priront; en elle arde la concupiscence comme -la flamme d'un brasier.</i> Vous avez lu encore -au mme endroit: <i>Ne porte pas tes yeux sur -la femme atourne, vite les charmes fallacieux -de l'trangre. Garde-toi de circonspecter -une vierge, de crainte que sa beaut ne -te mne des esclandres sans honneur.</i> Vous -savez que la fornication est le plus grave -des pchs. Avec cela, j'apprends que votre -concubine est en puissance de mari. Une -femme lgitime! Pour Dieu, ne la gardez -pas un instant de plus! Songez votre bon -renom. Quel clat, si l'on pouvait dire qu'un -thologien pratique l'adultre! A part cela, -vous avez une assez bonne rputation; tout -le monde assure que vous tes fort estim, -de quoi je ne doute pas.</p> - -<p>Il serait bon que vous fissiez, chaque -jour, une dvote recordation du Chemin -de la Croix — prservatif souverain contre -les embches de l'Ennemi, contre l'aiguillon -de la chair — et que vous demandassiez -dans chacune de vos patentres que vous -garde le Trs-Haut des cogitations luxurieuses.</p> - -<p>Je crains que vous n'ayez lu ces obscnits -dans les auteurs profanes et que leur -frquentation ne vous ait corrompu. Je -voudrais que vous donnassiez cong ces -potes, sachant que Saint Hieronymus fut -par un ange houspill pour avoir consult -leurs ouvrages. A Deventer, je vous ai dit -souvent qu'il ne fallait devenir ni pote ni -juriste, que ces gens-l sont mal affectionns -dans la Foi et qu'ils ont presque tous -des penchants obscnes quant aux mœurs. -C'est d'eux que le Psalmiste a dit: <i>Vous -harez tous les hommes qui observent des -choses vaines avec superfluit.</i></p> - -<p>Je veux encore vous entretenir d'un autre -objet. On dit que vous avez crit contre Jean -Reuchlin pour la cause de la Foi. C'est fort -bien. Vous avez raison de tirer profit du -talent que Dieu vous a donn. Mais on dit -aussi que Johannes Pffefferkorn, dont vous -avez pris la dfense, est un mchant bougre, -qu'il ne s'est pas fait chrtien par amour -de la Foi, mais cause que les Juifs le voulaient -mener au gibet, rapport ses canailleries. -C'est un voleur, un tratre. On l'a -baptis malgr cela. Tout le monde assure -qu'il est au fond mauvais catholique et qu'il -ne se maintiendra pas dans la Foi. Voyez -donc ce qu'il vous reste faire. On a dj -brl un Juif de Halles, qui avait reu le -baptme et qui s'appelait de mme Johannes -Pffefferkorn. Il avait fait les cent coups. Je -crains que, si l'autre se comporte de faon -identique, vous n'prouviez du dsagrment. -Cela pos, vous n'en devez pas moins dfendre -la Thologie et prendre en bonne -part les conseils que je vous donne fraternellement. -Portez-vous bien dans la prosprit.</p> - -<p class="date"><i>Donn Magdebourg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24" title="XXIV. Paulus Daubengigelius Matre Ortuinus Gratius">XXIV</h2> - -<p class="d">PAULUS DAUBENGIGELIUS DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Si je fus un menteur, comme vous me -le reprochtes nagure, en toujours -promettant de vous crire et ne vous -crivant jamais, j'entends vous prouver, -ce jourd'hui, que je suis de parole. Un -homme d'ge, un homme de bien ne promet -que ce qu'il veut tenir. Ce serait de -ma part une inconsquence grande que de -n'observer point ma promesse et d'tre fallacieux. -A cet exemple, vous faut m'crire. -Ainsi nous pourrons souvent nous envoyer - tour de rle ou nous adresser des mandements.</p> - -<p>Sachez d'abord que le docteur Reuchlin -s'est permis d'diter un libelle plein de -scandale et d'impudeur o vous tes couramment -trait de bourrique . Cela est -intitul <i lang="la" xml:lang="la">Defensio</i>. J'ai ressenti une grande -confusion en lisant ce pamphlet, encore -que je ne sois pas all jusqu'au bout, car -je l'ai envoy contre le mur ds que j'ai vu - quel point il est malvole pour les artistes -et les thologiens. Vous en prendrez connaissance -pour peu que cela vous plaise, -car je vous le fais tenir. Il me semble, quant - moi, que l'auteur, avec son pamphlet, -devrait tre condamn au feu; car il est -intolrable et hautement scandaleux qu'un -homme puisse crire impunment des livres -de ce genre. Je fus dernirement la montre -aux chevaux, cause que je voulais faire -emplette d'un bidet pour cheminer jusqu' -Vienne. C'est alors que j'ai vu le livre de -Reuchlin mis en vente. Immdiatement, je -m'avisai qu'il tait indispensable de vous -donner connaissance du bouquin afin que -vous puissiez rdarguer sa perversit. Je -voudrais autant que possible vous faire de -plus grands services. Croyez que je n'hsiterais -pas, car vous avez en moi un humble -valet ainsi qu'un partisan chaleureux.</p> - -<p>Sachez que j'ai encore mal aux yeux. -Mais une manire d'alchimiste est ici venu -qui dit qu'il sait mdicamenter les yeux -quand mme on lui donnerait, pour le gurir -de cette infirmit, un homme absolument -aveugle. Il a d'ailleurs une exprience peu -commune, ayant prgrin travers l'Italie -et la France et de nombreux pays. Or, vous -le savez, tout alchimiste est matre mire ou -savonnier, encore que le ntre ft passablement -dsargent.</p> - -<p>Vous me demandez comment, par ailleurs, -se comportent mes affaires. Mille -grces de vouloir bien vous enqurir de -cela. Sachez donc que je me porte bien, par -la volont de Dieu. J'ai press beaucoup -de raisin pendant le vendmiaire et j'ai de -froment une bonne suffisance.</p> - -<p>Pour ce qui est des nouvelles, sachez -encore que le Srnissime Dom Empereur -envoie un grand peuple en Lombardie contre -les Vnitiens et les veut chtier de leur -superbe. J'en ai bien vu deux mille, avec -six drapeaux. Une moiti portait des lances, -l'autre des mousquets et des bombardes. -Ils taient d'aspect trs horrifique et -tranaient des bottes dchires. Ils ont fait -de grands dgts chez les campagnards et -les vilains — tant que nos hommes criaient -qu'ils voudraient les savoir tous morts jusqu'au -dernier. Mais moi je souhaite que l'arme -nous soit rendue en bon tat.</p> - -<p>Envoyez-moi par cet ordinaire les <i lang="la" xml:lang="la">Formalitates</i> -et les <i lang="la" xml:lang="la">Distinctiones</i> de Scott que mit -en ordre Brulifer et aussi le <i lang="la" xml:lang="la">Clipeus thomistarum</i> -imprim chez les Aldes, si vous -pouvez mettre la main dessus. Je voudrais -bien avoir aussi le <i lang="la" xml:lang="la">Modus metrificandi</i> compos -par vous. Achetez-moi Boetius dans -toutes ses œuvres, et surtout la <i lang="la" xml:lang="la">Disciplina -scholarum</i> et le <i lang="la" xml:lang="la">De consolatione philosophica</i> -portant les gloses du Docteur Saint. En mme -temps, portez-vous bien et me gardez en -bon vouloir.</p> - -<p class="date"><i>D'Augsbourg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25" title="XXV. Matre Philippus Sculptor Matre Ortuinus Gratius">XXV</h2> - -<p class="d">MAITRE PHILIPPUS SCULPTOR DONNE LE -BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Comme je vous l'ai marqu bien souvent, -je suis molest de voir que -cette ribaudaille (j'entends la Facult -des potes) devient commune et s'accrot -par toutes les provinces et rgions. De -mon temps, on ne connaissait qu'un pote. -Il se nommait Samuel. A prsent, ils sont -vingt au moins, rien que dans cette ville, -et nous mcanisent l'envi, nous autres -qui tenons pour les anciens.</p> - -<p>Dernirement, j'ai donn une forte remontrance - l'un de ces blancs-becs. Il -prtendait que le mot colier ne signifie -aucunement une personne qui va pour apprendre - l'cole. Je lui ai dit: Bourrique, -voudrais-tu par hasard corriger le Docteur -Saint qui donne cette dfinition? </p> - -<p>Depuis, il a crit une invective contre -moi dans laquelle entrent plusieurs diffamations. -Il me reproche de n'tre point -habile grammairien, cause que je n'aurais -pas lucid comme il faut certains vocables -dans mes commentaires sur la premire -partie d'Alexander et le livre <i lang="la" xml:lang="la">De -modis significandi</i>.</p> - -<p>Je veux expressment vous communiquer -les termes susdits que j'ai, comme vous le -verrez, interprts de la faon la plus correcte, -d'aprs les vocabulaires: je peux -allguer d'ailleurs force autorits dcisives -et mme des thologiens.</p> - -<p>J'ai affirm d'abord: <i lang="la" xml:lang="la">Seria</i> veut quelquefois -dire marmite ; le mot vient alors de -<i lang="la" xml:lang="la">Syria</i> parce que, dans cette province, on -fabriqua le premier pot-au-feu; il peut -venir encore de <i lang="la" xml:lang="la">Serius</i>, utile ou srieux, de -<i lang="la" xml:lang="la">Seri</i>, en bon ordre. De mme, sont nomms - patriciens les pres des Snateurs. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, -<i lang="la" xml:lang="la">currus</i> char vient de <i lang="la" xml:lang="la">currere</i> courir -parce que, grce lui, ce qui est dedans -court au dehors. De mme: <i lang="la" xml:lang="la">jus, juris</i> signifie - justice , mais <i lang="la" xml:lang="la">jus, jutis</i> veut dire - jus . D'o le vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Jus, jutis</i>, je le bois; <i lang="la" xml:lang="la">jus, juris</i>, je l'aboie (au tribunal).</div> -</div> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lucar</i>, le prix qu'on retire d'un <i lang="la" xml:lang="la">lucus</i> -ou foret ; <i lang="la" xml:lang="la">item</i>, <i lang="la" xml:lang="la">mantellus</i>, manteau , -d'o le diminutif <i lang="la" xml:lang="la">manticulus</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Mœchanicus</i> -veut dire adultre ; c'est pourquoi on -distingue les Arts Mcaniques des Arts -Libraux qui seuls mritent le nom d'Arts. -<i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, <i lang="la" xml:lang="la">mensorium</i> est tout ce qui se rattache - la mense . <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, <i lang="la" xml:lang="la">polyhistor</i> est celui qui -sait plusieurs histoires , de l vient <i lang="la" xml:lang="la">polyhistoria</i>, -soit recueil d'histoires . Cela doit -s'entendre d'un mot qui a plusieurs sens.</p> - -<p>Ces explications, et d'autres semblables, -ne sont pas bonnes, ce qu'il dit. Il m'a -couvert de confusion devant mon auditoire. -Alors, je l'ai pris de haut, lui disant que, -pour le salut ternel, on n'a pas besoin -d'autre chose que d'tre simple grammairien -et de savoir exprimer les concepts de l'esprit. - Vous n'tes grammairien ni simple -ni double, a-t-il rpondu, et vous ne savez -les lments de quoi que ce soit. </p> - -<p>Cela m'a fait grand plaisir parce que je -le peux citer maintenant, grce au privilge -de l'Universit de Vienne o il faudra qu'il -me rponde, parce que c'est l que je fus -promu, par la grce de Dieu, la dignit de -Matre. Si je fus dclar suffisant par toute -l'Universit, je le serai bien davantage au -regard d'un seul pote, qui n'est rien compar - l'Universit. Croyez-moi, je ne donnerai -pas le compliment pour une vingtaine -de florins.</p> - -<p>On dit ici que tous les potes veulent -manifester avec le docteur Reuchlin contre -les thologiens. L'un d'eux a mme compos -un pasquil qu'on dnomme: <i lang="la" xml:lang="la">Capnionis -triumphus</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, qui renferme plusieurs mauvais -propos, mme sur votre compte. Plt - Dieu que tous les potes fussent au pays -o l'on rcolte le poivre! Ils nous donneraient -la paix. Il est craindre sans cela -que la Facult des arts ne tombe par le fait -de ces potes. Ils racontent que nos Matres -s arts captent les jouvenceaux en acceptant -de l'argent et leur donnent leurs grades, -matrise ou baccalaurat, mme quand ils -ne savent rien. Ils ont dj obtenu ce rsultat -que les tudiants ne veulent plus se promouvoir -dans les Arts; mais tous prtendent - la qualit de pote. J'ai un petit ami qui -est un bon garon, de l'esprit le meilleur. -Ses parents l'ont envoy Ingolstadt. Je -lui ai donn des lettres d'introduction pour -un certain Matre bien qualifi dans les Arts, -qui prpare son doctorat thologique. Et -voici que mon jeune homme a quitt ce -Matre pour aller au pote Philomusus et -pour en suivre les leons. J'ai compassion -du godelureau, comme il est crit dans les -<i>Proverbes</i>, <small>XIX</small>: <i>Celui-l prte au Seigneur -avec usure qui prend piti des malheureux.</i> -Si mon petit ami tait rest prs du -Matre qui je l'avais envoy, il serait - prsent Bachelier. Mais il n'est rien. -A se comporter comme il fait, il ne sera -oncques davantage, quand bien mme il tudierait -pendant dix ans le mtier de pote.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <span class="i" lang="la" xml:lang="la">Johannis Reuchlin viri clarissimi <i>Encomium</i>; triumphanti -illi ex devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et -fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum.</span></p> - -<p class="attr">(Bibliothque Mazarine, 18-766.)</p> -</div> -<p>Je n'ignore pas que vous endurez aussi -quantit de vexations que vous suscitent -les potes sculiers. Combien que vous -soyez vous-mme un pote, vous n'tes pas -de leur espce, mais vous tenez pour l'glise. -Avec cela, vous tes bien fond en Thologie, -et, quand vous copulez des vers, ce n'est -pas sur des babioles, mais sur la <i>Couronne -des Saints</i>. Je voudrais bien savoir o en est -votre affaire avec le docteur Reuchlin. Si -je puis en cela tre utile vous, signifiez-le-moi, -je vous prie, et m'crivez par la -mme occasion sur tous autres sujets. Portez-vous -bien.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26" title="XXVI. Antonius Rubenstadius Matre Ortuinus Gratius">XXVI</h2> - -<p class="d">ANTONIUS RUBENSTADIUS A MAITRE ORTUINUS -GRATIUS DONNE AFFECTUEUSEMENT LE SALUT -D'UNE AMITI CORDIALE.</p> - - -<p>Vnrable Dom Matre, sachez que, -pour l'instant, je n'ai pas le loisir -de vous crire autre chose que -de l'indispensable. Nanmoins, veuillez rpondre - la question que je vous pose -ainsi: Un Docteur en Droit est-il tenu - faire la rvrence un notre Matre -quand il n'est pas vtu de son habit? -L'habit magistral est, vous ne l'ignorez pas, -un grand capuce avec un lyripipion. Nous -avons ici un Docteur promu dans l'un et -l'autre Droit. Il est en bisbille avec notre -Matre, le cur Petrus Meyer. Dernirement, -ils se trouvrent nez nez dans la rue, mais -comme notre Matre Petrus n'avait pas son -habit, le juriste en question garda sa rvrence. -Depuis, on a dit qu'il avait tort, -parce qu'il devait, quand mme l'autre serait -son ennemi, lui faire la rvrence pour -l'honneur de la Thologie sacre; parce -que l'on doit tre l'adversaire de l'homme -et non de la science, parce que les Matres -occupent la place des Aptres, desquels -fut crit: <i>Comme ils sont beaux les pieds de -ceux qui vanglisent le bien et qui prchent -la paix!</i> Consquemment, si leurs pieds sont -beaux, combien plus leurs ttes et leurs mains -doivent tre belles! C'est justice que tout -homme et les Princes eux-mmes doivent -honneur et dfrence aux thologiens nos -Matres. Alors, ce juriste rpondit. Contradictoirement, -il allgua ses lois et plusieurs -textes, parce qu'il est crit: <i>Tel je te vois, -tel je t'estime.</i> Nul n'est tenu de faire la rvrence - qui ne porte point le harnais de son -tat, quand bien mme il serait prince. Quand -un ecclsiastique est pris sur le fait dans un -acte indcent, ne portant pas l'habit sacerdotal -mais un costume sculier, tout juge -sculier peut se comporter avec lui comme -avec un homme du sicle et le traiter de -mme, prononcer contre lui des peines corporelles -nonobstant les privilges des clercs. -Tels sont les arguments de ce juriste. Faites-moi -connatre l-dessus votre pense. Dans -le cas o vous n'auriez pas d'opinion personnelle, -consultez, je vous prie, les casuistes -et les prudents qui sont Cologne afin que -je sache la vrit, parce que Dieu est vrit, -et que celui-l aime Dieu qui aime la vrit. -De mme, faites-moi savoir comment vont -les choses dans votre action contre le docteur -Reuchlin. J'entends qu'il est fort appauvri -par les dpenses qu'il a d faire et -cela me plat fort, esprant que les thologiens -emporteront la victoire et vous aussi. -Portez-vous bien, au nom du Seigneur.</p> - -<p class="date"><i>Donn Francfort.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch27" title="XXVII. Johannes Stablerius Ortuinus Gratius">XXVII</h2> - -<p class="d">JOHANNES STABLERIUS DONNE LE BONJOUR A -ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Comme vous avez toujours dsir que -je vous apprenne du nouveau, le -temps est venu o je peux et dois -vous faire part de mes nouvelles, encore -que je m'attriste qu'elles ne soient pas -meilleures.</p> - -<p>Sachez donc que les Frres Prcheurs -eurent ici des indulgences et pardons (obtenus - grands frais de la Curie romaine), -avec quoi ils amassrent pas mal d'argent. -La collecte acheve, un larron, nuitamment, -se coula dans l'glise et droba plus de trois -cents florins dont il fit ses orges. Les Frres, -qui sont zls et pleins de dvouement pour -la Foi chrtienne, en furent au dsespoir -et se plaignirent du voleur. Les bourgeois -ont fait perquisitionner partout, mais sans -trouver personne. Le bandit s'en est all -avec l'argent. C'est une grande sclratesse -que d'avoir ainsi trait les indulgences -papales et dans un lieu consacr. Ce forfait -emporte l'excommunication, en quelque pays -que soit l'auteur. Les gens, absous en mettant -leur pcune dans le tronc emport, -ne cuident pas que l'absolution ait encore -sa valeur. Mais ils se trompent. Ils ne sont -pas moins absous que si les Prcheurs avaient -en mains leurs cus.</p> - -<p>Vous saurez aussi que les partisans du -docteur Reuchlin font courir toutes sortes -de ragots. Ils affirment que les Prcheurs -n'avaient obtenu de Rome ces pardons que -pour, avec les bnfices, tarabuster leur -grand homme et lui susciter des tribulations -sous prtexte de la Foi. Ils disent encore que -les gens, quel que soit leur tat, misrable -ou puissant, clrical ou mondain, ne devraient -pas lcher un sou.</p> - -<p>J'ai dernirement assist dans Mayence - un festival donn par nos Matres contre -Reuchlin. Nous emes pour confrencier -un Prcheur minent, promu la Matrise -par l'Universit d'Heidelberg. Il se nomme -Bartholomeus Zehender, en latin <i lang="la" xml:lang="la">Decimarius</i>. -Il publia du haut de la chaire que tous -les hommes devaient se runir le jour suivant -pour assister au brlement du <i lang="la" xml:lang="la">Speculum -oculare</i>, car il ne pensait pas que le -docteur Reuchlin ft en tat d'imaginer -une fallace pour empcher l'excution. Alors, -un compagnon qui se trouvait prsent et -que l'on dit pote, fit le tour de la ville en -colportant de mauvais discours et des bruits -pjoratifs l'encontre de notre susdit Matre. -Quand il passait dans son chemin, il regardait -le saint homme d'un œil dracontique -et venimeux.</p> - -<p>Il osa dire publiquement: Ce prdicateur -est indigne de s'asseoir la table o -prennent place les gens de bien: je peux -tablir que c'est un jeanfoutre et un poltron, -qu'il a dans votre glise, en chaire, -et devant tous, menti contre la rputation -d'un homme d'honneur, articulant des faits -qui n'ont jamais eu lieu. </p> - -<p>Bien plus, il a os dire: C'est par jalousie -que vous perscutez ce noble Docteur. -Puis, il y a qualifi notre Matre de -chien, de brute, assurant que jamais pharisien -n'eut tant de noirceur et d'envie. -Tous ces propos vinrent l'oreille du Matre. -Il s'excusa fort lgamment mon avis. - Combien, dit-il, que ce livre n'ait pas t -mis encore au feu, on peut admettre qu'il -sera brl dans un avenir prochain. Puis, -il attesta l'criture Sainte en plusieurs passages -et dmontra <i>qu'on ne saurait mentir -quand on parle en faveur de la Foi catholique</i>. -Il ajouta, pour finir, que les baillis et les -officiaux de l'vque de Mayence empchent -cette rparation contre toute justice. Mais -les hommes verront bien ce qui doit advenir, -lui-mme ayant prophtis que ce libelle -serait ars, quand bien mme l'Empereur et -le Roi de France, et tous les Princes et tous -les Ducs feraient cause commune avec le -docteur Reuchlin. J'ai voulu vous donner -avis de tout cela pour que vous soyez couvert; -je vous recommande fort la diligence en -affaires pour viter le scandale. Donc, portez-vous -bien.</p> - -<p class="date"><i>Donn Miltenberg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch28" title="XXVIII. Frre Conradus Dollenkopsius Matre Ortuinus Gratius">XXVIII</h2> - -<p class="d">FRRE CONRAD DOLLENKOPSIUS A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p>Salut et dvotion trs humble avec mes -oraisons quotidiennes auprs de notre -Seigneur Jsus <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>. Vnrable -personne, daignez ne pas me tenir pour -fcheux si je vous cris touchant mes affaires, -combien que vous m'avez autrefois -enjoint de vous crire sans relche, de vous -tenir au courant de mes tudes. Il ne faut -pas, disiez-vous, que je cesse d'tudier mais -que je persvre parce que j'ai une bonne -caboche et que, Dieu aidant, je peux, si cela -me convient, profiter beaucoup. Vous saurez -donc que pour le moment je me suis -fait inscrire l'cole d'Heidelberg o je -suis un cours de thologie. Outre cela, je -prends tous les jours une leon de posie -o, par la grce de Dieu, je commence -faire un progrs admirable. Je sais dj -par cœur toutes les fables d'Ovidius en sa -<i>Mtamorphose</i>; de plus, je sais les interprter -quadruplement savoir naturellement, -littralement, historiquement et spirituellement — science -que n'ont pas les -potes sculiers<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Dante n'est pas moine scolastique, c'est--dire moine -abruti, dans ses gloses de la <i lang="it" xml:lang="it">Vita Nuova</i>.</p> -</div> -<p>Dernirement j'ai pouss l'un d'eux cette -colle: D'o vient le nom de Mavors<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Mavors</i>, Mars, l'Ars du Latium:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">… belli fera munera Mavors.</div> -<div class="verse i1" lang="la" xml:lang="la">Armipotens rugit… </div> -</div> - -<p class="attr">Lucrce.</p> -</div> -<p>Il me donna une explication qui n'est -pas la bonne. Je le redressai: Mavors, lui -dis-je, c'est <i lang="la" xml:lang="la">Mares vorans</i> (le dvorateur des -mles); de quoi il demeura confondu. Je -poursuivis: Que faut-il entendre allgoriquement -par les neuf Muses? Le pauvre -gars n'en savait rien: Les neuf Muses, -lui dis-je, reprsentent les sept chœurs des -anges. En troisime lieu, je lui demandai: -D'o vient le nom de Mercurius? et -comme il ne savait pas davantage: <i lang="la" xml:lang="la">Mercurius</i>, -lui dis-je, c'est <i lang="la" xml:lang="la">Mercatorum curius</i> -(patron des marchands) cause qu'il est le -Dieu du ngoce et porte aux traficants un -intrt suivi.</p> - -<p>De cela vous pouvez infrer que ces -potes apprennent leur art dans un grand -terre terre, qu'ils ne prennent cure ni -des allgories, ni de l'exgse spirituelle. -Ce sont des hommes charnels comme l'crit -l'Aptre dans sa premire aux Corinthiens II: -<i>L'homme animal ne peroit pas les choses qui -sont dans l'esprit de Dieu.</i></p> - -<p>Vous me demanderez peut-tre: D'o -tenez-vous tant de subtilit? Je vous rpondrai -que j'ai, depuis peu, fait emplette -d'un ouvrage compos par un Anglais, matre -de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. -Son livre a pour objet la <i>Mtamorphose</i> -d'Ovidius. Il en expose tous les mythes -d'aprs le Symbolisme et la Mystique. Il est -profond en thologie au del de tout ce -que vous pouvez croire; il est bien vident -que le Saint-Esprit infusa une belle -doctrine cette personne cause qu'elle -tablit la concordance qui existe entre l'criture -Sainte et les fables potiques. Vous -la pourrez constater dans les passages que -voici:</p> - -<p>De la serpente Pytho qu'Apollon mit -mort, le Psalmiste crit: <i>Le Dragon que -vous formtes pour badiner avec lui</i> ou bien, -encore: <i>Vous marcherez sur l'aspic et sur le -basilic.</i> Touchant Saturnus qui toujours -est figur sous les traits d'un vieillard, pre -des Dieux et qui dvore ses fils, zchiel -vaticine: <i>Les pres mangeront leurs enfants -au milieu de vous.</i> Diana signifie la trs -bate Vierge Maria quand, avec des pucelles -nombreuses, elle rde par chemins. C'est -pourquoi, dans les psaumes, il est dit, -propos d'elle: <i>Que des vierges soient amenes - sa suite</i>, et ailleurs: <i>Entrane-moi; -nous courrons l'odeur de tes parfums.</i> <span lang="la" id="cor1">Item</span> -de Jovis quand il dflora Callesto l'rigone, -puis remonta vers le ciel. Matheus crit, -chapitre douzime: <i>Je retournerai dans -ma maison d'o je m'tais exil.</i></p> - -<p>De mme, touchant la confidente Aglauros -que Mercurius convertit en rocher. -Cette ptrification est mentionne dans -<i>Job</i>, <small>XLII</small>: <i>Son cœur sera bientt indur comme -un caillou.</i> <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, le cot de Jupiter avec la -nymphe Europea est prvu par l'criture -Sainte, ce que je ne savais pas encore. C'est -quand il lui dit: <i>Entendez, ma fille, et regardez, -et prtez l'oreille, pour ce que le roi -convoite vos beauts.</i> <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, Cadmus, courant -aprs sa sœur, figure la personne de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> -en qute pareille de sa sœur qui est l'Ame -humaine et fondant une cit qui est l'glise. -D'Actœo qui vit Diana toute nue, <i>zchiel</i>, -<small>XVI</small>, a prophtis quand il dit: <i>Vous tiez -nue et pleine de vergogne; j'ai pass auprs de -vous et je vous ai considre.</i> Et ce n'est pas -en vain que les potes ont crit que Bacchus -fut deux fois engendr, ce qui est encore une -prfiguration de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>, engendr pareillement, -une fois, avant les sicles, une -autre fois, dans la chair et dans l'humanit. -Et Semele qui allaita Bacchus est l'image de -la bate Vierge qui s'adresse l'<i>Exode</i>, <small>II</small>: -<i>Accueille cet enfant; nourris-le-moi et je te -donnerai ton salaire.</i> <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, la fable de Pyramus -et de Thisbe doit tre expose comme -suit allgoriquement et spirituellement. Pyramus -est l'archtype du Fils de Dieu. -Thisbe symbolise l'me humaine, amoureuse -de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>, et dont il est crit dans l'<i>vangile</i>: -<i>Son glaive transpercera ton me</i> (<i>Lucas</i>, -<small>II</small>). Ainsi Thisbe se poignarde avec -l'engin de son amant. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, sur Vulcanus, -prcipit du ciel et rendu boiteux, il est crit -dans les <i>Psaumes</i>: <i>Ils furent mis dehors; ils -ne peuvent plus se tenir debout.</i></p> - -<p>Voil ce que j'ai appris dans ce livre et -bien d'autres choses encore. Si vous tiez -auprs de nous, vous verriez des prodiges.</p> - -<p>C'est dans une telle voie, Matre! qu'il -nous convient de pousser nos tudes potiques. -Mais excusez-moi, j'ai l'air de vouloir -endoctriner Votre Seigneurie. Hlas! -vous en savez plus long que moi. Cependant, -j'ai fait la chose dans une bonne -intention. J'ai pris certains arrangements; quelqu'un -de Tbingen doit, l'avenir, me prciser -les faits et gestes du docteur Reuchlin, -de telle sorte que je vous les signale mon -tour. Mais, pour le prsent, je ne sais rien; -sinon, je vous en donnerais avis. A prsent, -portez-vous bien, dans une charit qui n'est -pas mensongre.</p> - -<p class="date"><i>Donn Heidelberg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch29" title="XXIX. Matre Tilmannus Lumlin Matre Ortuinus Gratius">XXIX</h2> - -<p class="d">MAITRE TILMANNUS LUMLIN DONNE LE -BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p> - - -<p><i>Je suis le plus inepte des hommes; la prudence -n'est pas avec moi, je n'ai pas -tudi la sagesse ni frquent la sapience -des lus.</i> (<i>Proverbes</i>, <small>XXX</small>.) Consquemment, -point ne vous faut me ddaigner -quand je me risque vous donner -un avis sur vos comportements; je fais -cela dans un bon esprit. Je vous dsire -admonester dans la mesure de mon intellect -et mme vous tancer un peu, <i>car -la rprimande claircit l'entendement</i>. Il est -crit dans l'<i>Ecclsiaste</i>, <small>XIII</small>: <i>Celui qui touche -de la poix sera inquin par elle.</i> Il en -est ainsi de vous. Puisqu'il vous plat que je -sois votre ami, prenez en bonne part que je -vous morigne. J'ai compris que vous faites -le mort dans la cause de Joannes Reuchlin -et que vous ne lui rpondez pas l'gard de -ses criminelles imputations. J'en suis fort -irrit car je vous ai en amiti. Il est crit: -<i>Je semonds qui j'aime.</i> A quoi bon commencer -de lui rpondre si vous ne voulez pas continuer? -N'tes-vous pas suffisant? Mais, par -Dieu! vous tes bien plus fort que lui, -surtout dans les questions de Thologie. -Vous devez donc rtorquer ses impostures, -dfendre votre nom, prconiser la Foi chrtienne -contre laquelle cet hrtique est dchan, -et ne faire tat de quiconque. Salomon -a dit dans l'<i>Ecclsiastique</i>, <small>XIII</small>: <i>Ne soyez -pas humble dans votre sagesse, de crainte que -cette humilit ne vous induise en folie.</i> Et -vous ne devez pas craindre que le pouvoir -des jurisprudents vous suscite un danger -corporel; car il faut subir de tels mchefs -pour la Foi et pour la vrit. C'est pourquoi -dans l'<i>vangile selon Matheus</i>, <small>XVI</small>, <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> -dit: <i>Que celui qui veut sauver son me la -perdra.</i> Et si vous craignez de n'en pouvoir -triompher, c'est donc que vous ne croyez -pas l'vangile, car votre cause est celle de -la Foi. Et vous lirez dans l'vangile que rien -n'est impossible l'homme qui croit. Ceci -est pos dans <i>Matheus</i>, <small>XVIII</small>: <i>Si vous aviez -la Foi comme un grain de moutarde, vous diriez - cette montagne: Transporte-toi d'ici l. -Et la montagne se transporterait et rien ne -vous serait impossible.</i></p> - -<p>Mais il n'est pas craindre que le docteur -Reuchlin puisse crire la vrit, parce qu'il -n'a pas la Foi intgrale, parce qu'il dfend -les Juifs ennemis de la Foi et qu'il opine -contre les dcisions des Docteurs. Pcheur -en outre, ainsi qu'en tmoigne Matre -Johannes Pffefferkorn dans son livre intitul: -<i lang="de" xml:lang="de">Sturmglock</i>. Or, les pcheurs n'ont -rien dmler avec les <i>critures Saintes</i>, -parce qu'il est crit, psaume <small>XLIX</small>: <i>Mais -Dieu a dit au pcheur: Pourquoi divulgues-tu -ma justice; pourquoi ta bouche fait-elle hommage - mon testament?</i></p> - -<p>A ces causes, je vous exhorte et vous -supplie! Ayez cœur de nous dfendre, -afin que les hommes proclament dans leurs -louanges que vous dfendez l'glise et -votre bon renom. Vous ne devez prendre -qui que ce soit en considration, alors -mme que le Pape lui servirait d'appui, -car l'glise est au-dessus du Pape. Vous -devez galement pardonner ce monitoire, -car je vous aime et vous savez pourquoi, -Monseigneur, je vous aime. Portez-vous -bien dans la vigueur du corps et de l'esprit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch30" title="XXX. Joannes Schnarholtz Dom Ortuinus Gratius">XXX</h2> - -<p class="d drap">AU TRS PROFOND ET TRS ILLUMIN DOM -ORTUINUS GRATIUS, THOLOGIEN, POTE, -ORATEUR A COLOGNE, SON SEIGNEUR ET PROFESSEUR -TRS OBSERV, JOHANNES SCHNARHOLTZ, -PROCHAINEMENT LICENCI, OFFRE -DES SALUTATIONS EXUBRANTES AVEC LA -PLUS ENTIRE SOUMISSION AUX COMMANDEMENTS -DE LUI.</p> - - -<p>Cordialissime et profundissime Dom -Ortuinus, moi Johannes Schnarholtz, -prochainement Licenci en -Thologie, dans l'inclyte Universit de -Tubingue, je veux entretenir familirement -Votre Dignit. Nanmoins, je crains que -cela ne soit irrvrencieux, car vous tes -si docte et si magnifiquement rput -dans Cologne que nul n'oserait approcher -de Votre Dignit, sans faire de soi-mme, -au pralable, un examen rigoureux. -En effet, il est crit: <i>Ami, comment tes-vous -entr, n'ayant point de veste nuptiale?</i> -Mais, humble, vous savez l'art de vous -humilier suivant le dit de l'criture: <i>Sera -exalt qui s'abaisse, abaiss qui s'exalte.</i> Donc -je veux mettre bas toute pudeur et causer -hardiment Votre Domination, sauve nanmoins -la rvrence qu'on vous doit.</p> - -<p>J'ai, nagure, ou prcher certain Matre -de Paris devant une assistance nombreuse, -pour la fte de l'Ascension. Il prit pour -texte: <i>Dieu monta au ciel avec joie.</i> Il fit un -riche sermon que vantrent les auditeurs -illacryms, lesquels cette prdication amliora -beaucoup. Dans le second point du -discours, il interpola deux conclusions trs -magistrales et subtiles. Voici la premire: -Quand le Seigneur monta vers le firmament, -ses mains tendues au ciel, Notre-Dame, -bate Vierge, et les Apostoles se tinrent debout -et clamrent, avec une si grande jubilation -qu'elle fut l'enrouement, afin de -raliser la prophtie: <i>Ils ont clam tant que -leur voix est rauque devenue.</i> Il prouva que leur -clameur fut un cri d'allgresse, inhrent -la Foi catholique. Tmoin cette parole du -Seigneur dans l'vangile: <i>Amen, amen, je -dis vous: Si les hommes ferment la bouche, -les pierres jetteront des cris.</i> Donc, ils ont tous -vocifr d'un grand amour et d'un zle -perdu. Mais par-dessus tous, le bienheureux -Petrus, dont la voix claironnait comme le -bronze d'un tuba. C'est le mot de David: -<i>Cet indigent poussa des cris.</i> Nanmoins, la -Vierge bate ne s'gosilla point. Dans son -cœur, elle magnifiait le Trs-Haut, n'ignorant -pas que tout cela tait dans l'ordre, -suivant l'Annonciation de l'Ange Gabriel. -Et, quand les Aptres eurent ainsi dvotement -et joyeusement beugl, vint un Ange -du Ciel qui leur dit: Hommes galilens, -qui stationnez en ce lieu et poussez votre -clam en regardant au ciel, Jsus, ce Jsus -transfigur dans la gloire, descendra itrativement -vers vous ainsi qu'il est mont. -Cela pour que soit accompli ce verset des -critures, disant: <i>Les justes ont hurl, mais -le Seigneur a leur voix entendue.</i></p> - -<p>La deuxime conclusion fut plus magistrale -encore. Le Fils de l'Homme voulut -avoir sa passion, sa spulture et sa rsurrection -dans Hierusalem, qui est le nombril -de la Terre, afin que tout pays ft prvenu -de sa rsurrection et que nul gentil ne pt -comme excuse son hrsie allguer: Je -ne savais point que le Seigneur ft revenu -d'entre les morts. Parce que, de tous cts, -le milieu se fait apercevoir, nul incrdule ne -possde le moindre asile de justification -touchant ce lieu o Jsus-<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> monta -vers le Ciel, puisque ce lieu est le centre mme, -le nombril de la Terre. L, une cloche que -tout le monde entend est suspendue. Or, -quand elle tinte, elle parpille un son formidable -pour le Jugement dernier ou l'Ascension -de Jsus Notre-Seigneur. Quand elle -tinte, les sourds eux-mmes en peroivent -l'appel.</p> - -<p>De cette conclusion il dduisit force corollaires -dans le got de Paris. Mais, quand -il eut achev son homlie, un Matre d'Erfurth -voulut faire de la contradiction; cependant -il demeura bouche be. Vous plat-il -m'indiquer les auteurs qui traitent de -cette matire? je me donnerai leurs crits.</p> - -<p><i>Donn Bule chez Beatus Rhenanus qui -est votre ami.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch31" title="XXXI. Wuillibrodus Nicetus Bartholomeus Colpius">XXXI</h2> - -<p class="d drap">A BARTHOLOMEUS COLPIUS, BACHELIER FORM -EN THOLOGIE DE L'OBDIENCE DES CARMES, -WUILLIBRODUS NICETUS, GUILLELMITE, -CHARG DE COURS PAR L'AUTORIT DU RVRENDISSIME -GNRAL DE L'ORDRE, SE RECOMMANDE -AVEC UN SALUT.</p> - - -<p>Autant que de gouttes dans la mer, -autant que de bguines dans la -Sainte Cologne, autant qu'il y a -de poil sur le cuir des baudets, vnrable -Dom carme Colpus, tant et plus je -vous confre de salutations. Je sais que -vous tes de la meilleure Obdience, que -vous avez force indulgences de la Chaire -Apostolique, que nul ne saurait prvaloir -sur votre Ordre, cause du pouvoir dont -vous tes investi d'absoudre les cas les -plus scabreux, sous la rserve toutefois -que les pnitents soient contrits et componctueux -et qu'ils fassent paratre le dsir -de communier. C'est pourquoi je veux proposer - Votre Seigneurie une question thologique. -Vous la dterminerez sans peine, -car vous tes bon artiste; car vous savez -bien prcher; car vous tes plein d'un zle -minent et mme consciencieux; enfin, j'entends -dire que votre couvent est fourni d'une -bibliothque immense contenant de multiples -ouvrages sur les <i>Saintes critures</i>, -sur la philosophie et la logique — et Petrus -Hispanus; que vous possdez, en outre le -<i>Cours magistral</i> du collge Saint-Laurentius -de Cologne qui rgit prsentement notre -Matre Tungarus<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, homme grandement -zl, profond en Thologie et, de plus, illumin -dans la Foi catholique. Encore que certain -Docteur en droit ait cherch le houspiller, -comme il ne sait point disputer dans -les formes et qu'il n'est peu ou prou qualifi -dans les <i lang="la" xml:lang="la">Libri Sententiarum</i>, nos Matres -ne prennent garde lui. Je sais particulirement -que, dans votre susdite librairie o -les Bacheliers qui professent un cours de -Thologie ont leur salle d'tude, un livre est -attach par une cadne de fer, livre insigne -nomm <i lang="la" xml:lang="la">Combibilationes</i>. Il renferme des -autorits en matire de Thologie avec les -premiers lments de l'criture Sainte. Il -vous fut lgu l'article de la mort par notre -Matre de Paris, quand il se confessa et rvla -quelques secrets touchant Bonaventure. Il -recommanda qu'on n'en permt la lecture -qu' ceux de votre Obdience. Le pape a -donn pour cela une quarantaine d'indulgences -et les chanes qui gardent ce trsor. -Auprs, gisent Henricus de Hesse, Verneus -et tous autres Docteurs sur les <i lang="la" xml:lang="la">Libri Sententiarum</i>. -Vous tes fond l-dessus. Vous -excellez dans la dfense et dans la controverse. -Vous discutez les anciens, les modernes, -les scottistes, les albertistes et mme ceux qui -appartiennent la secte du collge de Kneck, -dans Cologne, o ces rudits ont en propre -leurs assises et leurs cours particuliers.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Arnold de Tongres.</p> -</div> -<p>C'est pourquoi je vous adjure, en tout -amour et cordialit, de ne point vous offusquer -de ma prire: mais donnez-moi un -bon conseil touchant ma question et dans -la mesure de mes forces.</p> - -<p>Veuillez dterminer en ma faveur ce -qu'lucident les Docteurs nos Matres, disputativement -et premptoirement. Cette -question est ainsi formule: <i>On demande si - Cologne bguines et lollards sont des personnes -mondaines ou spirituelles? Sont-ils -tenus de faire procession? Et peuvent-ils se -marier?</i> J'ai longtemps tudi dans la Sainte -criture, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Discipulus</i>, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Fasciculus -temporum</i> et tels autres livres authentiques -et sacrs, mais je n'ai pas trouv de solution. -De mme, un prtre de Fulde. Il a grandement -compuls les ouvrages susdits, mais -il ne l'a dcouverte ni dans la Table des -matires, ni dans les textes eux-mmes.</p> - -<p>Le Dom Pasteur de l'endroit et lui sortent -du mme arbre gnalogique. Le Seigneur -est pote, latiniste; il sait crire des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>. -En ma qualit de cur attach au monastre, -je vois beaucoup de monde. J'ai pos -la question plusieurs personnes. Mais notre -surintendant affirme tout net qu'il ne peut -mettre, en dcidant une telle question, sa -conscience l'abri, encore qu'il ait disput -avec maints Docteurs de Paris et de Cologne, -parce qu'il a pris ses grades jusqu' la licence -et rpond matriellement et formellement -pour le degr complmentaire. Si -donc vous ne pouvez trancher vous-mme ce -litige, vous plaise consulter Matre Ortuinus -qui vous enseignera toutes choses. Car on -le nomme <i lang="la" xml:lang="la">gratius</i>, pour la grce divine qui -est en lui et dont l'influx ne permet pas qu'il -ignore aucun objet.</p> - -<p>Sur ledit bouquin, j'ai ravaud un pome -hroque. Faites-moi le plaisir de le lire et -de le corriger. Marquez les redondances -ou les lacunes. Sachez aussi comment il -agre Matre Ortuinus. Je le veux donner - l'imprimeur.</p> - - -<p class="left40 small"><i>Je commence comme suit</i>:</p> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nul ne doit tre assez lunatique</div> -<div class="verse">Et dans une telle prsomption enseveli</div> -<div class="verse">Que de vouloir tre fait illumin dans l'criture Sainte</div> -<div class="verse">Et formellement dduire les corollaires de Bonaventura</div> -<div class="verse">Qui n'a pas tudi par cœur les <i lang="la" xml:lang="la">Combibilationes</i></div> -<div class="verse">Que nos Matres divulguent par tous pays:</div> -<div class="verse">A Paris notamment, qui est la mre de toutes les Universits,</div> -<div class="verse">A Cologne o, nagure, il fut magistralement prouv</div> -<div class="verse">Par nos Matres, dans une argumentation thologique</div> -<div class="verse">Dterminant toute chose par de sraphiques preuves,</div> -<div class="verse">Qu'il est prfrable de connatre ces <i lang="la" xml:lang="la">Combibilationes</i>,</div> -<div class="verse">Traitant de plusieurs objets par d'irrfragables raisons,</div> -<div class="verse">Que de savoir sur le bout du doigt Hieronymus et Augustinus</div> -<div class="verse">Qui nanmoins crivirent un bon latin:</div> -<div class="verse">Parce que les <i lang="la" xml:lang="la">Combibilationes</i> sont une matire opime</div> -<div class="verse">(Comme nos Matres le soutiennent dans tous les monastres),</div> -<div class="verse">Elles concluent par de magistrales conclusions,</div> -<div class="verse">Elles sont, dans les choses divines, la dfinition essentielle.</div> -<div class="verse">Elles traitent ainsi du rudiment thologique</div> -<div class="verse">Et de plusieurs autres objets tout fait magistraux.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch32" title="XXXII. Matre Gingolfus Lignipercussor Matre Ortuinus Gratius">XXXII</h2> - -<p class="d drap">A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, HOMME D'INNARRABLES -DOCTRINES, MAITRE GINGOLFUS -LIGNIPERCUSSOR DIT MILLE MILLIERS DE -SALUTS, EN UNE DILECTION QUI N'EST PAS -MENSONGRE.</p> - - -<p>Trs glorieux Matre, je vous aime -pectoralement, et d'un zle intime, -parce que vous m'avez toujours -t bienveillant, depuis cette poque lointaine -o, prcepteur affectionn, vous -m'instruistes Deventer. Ce qui vous -aiguillonne dans votre conscience ne m'aiguillonne -pas moins et ce qui m'aiguillonne, -je le sais, vous aiguillonne aussi, -si bien que l'aiguillon vtre fut toujours -l'aiguillon mien; nul ne vous aiguillonna -jamais, qui ne m'aiguillonnt plus durement -encore et mon cœur souffre autant d'aiguillons -qu'il est de gens pour vous aiguillonner. -Croyez-m'en sur parole. Quand Hermanus -Buschius vous aiguillonnait dans sa prface, -il m'aiguillonna plus fort que vous; j'excogitai -par quel artifice je pourrais aiguillonner - mon tour ce querelleur incommode, prsomptueux -et superbe qui ose aiguillonner -les Matres de Paris et de Cologne, — quand -lui-mme n'est pas seulement gradu, combien -que ses compres le disent promu au -baccalaurat en droit par l'Universit de -Leipzig. Mais je ne le crois pas, car il aiguillonne -aussi les Matres de Leipzig, savoir -le grand Chien et le Chien mineur et tant -d'autres qui le pourraient aiguillonner beaucoup -mieux qu'il ne les aiguillonne. Mais eux -ne veulent aiguillonner personne cause de -leur mortalit, cause de la doctrine vanglique. -L'aptre dit: <i>Ne regimbez point -contre l'aiguillon.</i></p> - -<p>Nanmoins, il serait bon de l'aiguillonner - votre tour. Vous avez un bel entendement -et plein d'imagination; vous pouvez -en moins d'une heure composer des vers -pleins d'aiguillons. Vous sauriez l'aiguillonner -dans tous ses gestes et propos. J'ai ravaud -un <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> contre lui; je l'aiguillonne -magistralement et potiquement. Il ne -se peut drober mon aiguillon. S'il veut -m'aiguillonner en retour, je l'aiguillonnerai -plus fort itrativement.</p> - -<p class="date"><i>Donn en grande hte Strasbourg, chez Mathias Schurer.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch33" title="XXXIII. Marmotrectus Buntemantellus Matre Ortuinus Gratius">XXXIII</h2> - -<p class="d drap">MARMOTRECTUS BUNTEMANTELLUS, MAITRE -DANS LES SEPT ARTS, A MAITRE ORTUINUS -GRATIUS, PHILOSOPHE, ORATEUR, POTE, -JURISPRUDENT, THOLOGIEN ET CONSQUEMMENT -SANS TAT DONN, UN BONJOUR -TRS CORDIAL.</p> - - -<p>Trs consciencieux Dom Matre Ortuinus, -croyez fermement que vous -tes mon cœur depuis que j'ai -entendu beaucoup parler de Votre Dignit -dans les choses potiques. Car on dit -Cologne que vous surpassez tous les autres -en cet art, que vous tes un pote bien -suprieur Bruschius ou Cescerius, que -vous savez aussi lire Plinius et la <i>Grammaire -grecque</i>. A cause de la confiance que -vous m'inspirez, je veux, sous le sceau de -la confession, vous apprendre un secret.</p> - -<p>Vnrable Dom Matre, j'aime ici une -poulette, fille d'un sonneur de cloches. Elle -s'appelle Margaretha. Nagure, elle s'est -assise vos cts, ce fut quand notre cur -pria Votre Seigneurie dner et vous traita -fort rvrencieusement. Quand ce fut le -temps de boire, d'tre en belle humeur, elle -porta votre sant et huma les rouges-bords. -Je l'ai, avec une telle fivre, dans le sang, -que plus ne m'appartiens. Croyez-moi: je -ne mange cause d'elle ni ne dors. Les gens -me disent: Dom Matre, pourquoi cette -pleur? Au nom de Dieu, laissez l vos bouquins; -vous tudiez sans mesure. Il vous faut, -de temps autre, chercher un peu de divertissement -et faire un tour la brasserie. Vous -tes encore un jeune homme. Vous pouvez -bien prtendre au doctorat et devenir notre -Matre; vous tes un scolastique bon et fondamental -qui dj vaut bien un Docteur. -Mais je suis timide; je n'ose avouer mon -infirmit. Je lis Ovidius: <i lang="la" xml:lang="la">De remedio amoris</i>, -que j'ai annot dans Cologne, d'aprs Votre -Grandeur, avec force remarques et sentences -marginales; mais cela ne m'est d'aucune -aide. Car mon dsir augmente chaque jour.</p> - -<p>Dernirement, j'ai dans trois fois avec -elle dans un bal de nuit, la Maison du -baillage. La flte, alors, flta la cantilne -<i lang="la" xml:lang="la">Pastor de nova civitate</i>. Aussitt les cavaliers -d'embrasser leurs donzelles l'accoutume; -je l'ai serre bien fort sur ma poitrine -avec ses mamelles et j'ai press longtemps -ses mains. Alors, elle s'est mise rire: - Dans mon me, Seigneur Matre, a-t-elle -dit, vous tes un homme dlectable. Vous -avez les mains plus douces que quiconque. -N'entrez pas dans les Ordres, acceptez une -femme. Ce disant, elle me regardait avec -des yeux si doux que je pense qu'elle m'aime -en secret. Mais son regard me poignit le -cœur; ce fut comme une flche qui l'aurait -transperc. Je rentrai chez moi dans le plus -grand dsordre, escort de mon domestique -et je me mis au lit. Ma mre, alors, se mit -pleurer, cuidant que j'avais la peste. Elle -s'en fut courant chez le docteur Brunellus, -avec mon urine, criant: Seigneur Docteur, -pour l'amour de Dieu, secourez mon fils! -Je vous ferai prsent d'une bonne chemise, -parce que j'ai promis qu'il se ferait prtre. -Le mdecin alors considra le pot de chambre -et dit: Ce patient est moiti bilieux, moiti -phlegmatique. Il peut craindre une tumeur -volumineuse autour du rein cause des vents -et des coliques rsultant d'une mauvaise -digestion. Il convient qu'il absorbe une mdecine -extractive. Il y a une herbe nomme -<i>gyn</i> qui pousse dans les lieux humides; -elle a une odeur forte, comme l'enseigne -Herbarius. Vous pilerez la partie intrieure -de cette herbe. De son suc, vous ferez un -long empltre que vous lui poserez pendant -une heure sur le ventre. Vous le ferez coucher -sur le ventre, aussi pendant une heure, -et suer l'avenant. Du coup, ces coliques -prendront fin et les vents feront de mme, -car il n'est pas de mdecine plus efficace, -comme cela fut prouv dans un grand nombre -de cas. Mais il serait bon qu'il prt d'abord -une purgation d'<i lang="la" xml:lang="la">album grcum</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> avec du -suc de raifort, drachmes iij; ensuite, il ira -bien. Alors, ma mre vint et me fit avaler -contre mon gr la mdecine; j'eus pendant -la nuit cinq grosses selles; ne pouvant dormir, -je me rappelais de quelle faon je prenais, -au bal, ses petits seins contre ma poitrine -et de quel air elle me regardait. Je -vous prie, au nom de toute votre bont, de -me donner pour l'amour une recette exprimente -prise dans votre petit livre, celle, -par exemple, qui porte en marge le mot: -<span class="small">PROUV</span>. Vous m'avez, une fois, montr -ce livre en me disant: Avec cela, je peux -rendre folle de moi n'importe quelle fumelle. -Si vous ne prenez piti de moi, Dom -Matre, alors je dois mourir et ma pauvre -mre aussi par le chagrin qu'elle en aura.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Crottes de chien fort en honneur dans la thrapeutique -de Rabelais ou de Molire et que l'on trouvait encore, il y a -quelques annes, dans les officines de campagne.</p> -</div> -<p class="date"><i>D'Heidelberg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch34" title="XXXIV. Matre Ortuinus Gratius Matre Mammotrectus">XXXIV</h2> - -<p class="d drap">MAITRE ORTUINUS GRATIUS A MAITRE MAMMOTRECTUS, -SON PLUS PROFOND AMI AU PREMIER -RANG DES AMITIS.</p> - - -<p>Attendu que l'criture dit: <i>Le Seigneur -aime ceux qui marchent dans -la simplicit</i>, consquemment je -loue Votre Seigneurie, trs subtil Dom -Matre, de m'avoir crit le concept de -votre esprit si simplement, encore que -d'un ton fort oratoire — tant vous tes -bien styl dans les choses du latin! Je -veux aussi vous crire simplement, rhtoriquement -et non potiquement. Dom -Matre amicabilissime, vous me faites paratre -vos amours. Je m'tonne que vous -ayez assez peu de circonspection pour les -vierges courtiser. Je vous le dis, c'est une -faute. Vous avez l une intention peccamineuse -qui peut vous mener droit en Enfer. -Je vous tenais pour discrte personne et -supposais que vous n'tiez pas fru de -telles inconsquences; elles ont toujours une -mauvaise fin.</p> - -<p>Je vous donnerai pourtant cet avis mien -que vous sollicitez, pour ce que l'criture -dit: <i>Qui demande recevra.</i> Vous devez, premirement, -laisser l ces vaines cogitations -de votre Margaretha que le Diable vous -suggre, lequel est pre de tout pch, tmoin -<i>Richardus</i>, <small>VI</small>.</p> - -<p>Et toutes fois et quantes vous songez -elle, faites la croix sur vous, dites une patentre -avec le verset du <i>Psautier</i>: <i>Que le -Diable stationne sa droite.</i> De plus, mangez -du sel bnit, le dimanche; aspergez-vous -d'eau lustrale consacre par le doyen de -Saint-Rupertus. Ainsi, vous esquiverez le -Dmon qui vous suggre une telle concupiscence -de votre Margaretha. Elle n'est, d'ailleurs, -pas aussi belle qu'il vous plat le supposer. -Elle a sur le front une verrue, les -cuisses rouges et longues, les mains grosses -et noires; elle sent mauvais de la bouche -cause de la pourriture de ses dents. De plus, -elle a un cul norme en vertu du commun -adage: <i>L'art de Margaretha est un pige sans -fond.</i> Mais, aveugl par cette diabolique -amour, vous n'apercevez aucune des tares -qu'on lui voit. Elle but comme un chantre -et mangea comme un porc, le jour qu'elle fut -assise, table, prs de moi. Elle ne se put -tenir de me roter en plein visage, deux reprises -diffrentes, affirmant que c'tait son -escabelle qui faisait tout ce bruit. J'eus, -Cologne, une pcore bien plus avenante: -je l'ai nanmoins plante reverdir. Depuis -qu'elle s'est marie, elle me fait appeler -souvent par une vieille procureuse, me sollicitant -de l'aller voir en l'absence du cocu. -Je n'ai cd qu'une fois et parce que j'tais -en ribote ce jour-l.</p> - -<p>Je vous exhorte jener le samedi. Confessez-vous -ensuite l'un de nos Matres de -l'Ordre des Prcheurs, qui vous donnera de -bons avis. Quand vous serez confess, dites -l'Oraison de Saint Christophorus; qu'il vous -charge sur ses paules et daigne vous porter, -afin de ne rcidiver point, de n'tre pas immerg -dans la mer profonde et sans limite -o sont des reptiles innombrables: savoir -des pchs infinis, suivant l'expos du <i>Compilateur</i>. -Priez ensuite pour ne pas choir en -tentation. Levez-vous de bonne heure et -vous rincez les mains, peignez ensuite vos -cheveux et ne baguenaudez point. L'criture -dit, en effet: <i>Seigneur! Seigneur mien! je -veille vers vous ds la prime aube!</i> Enfin, gardez-vous -des latrines. Souvent, nous ne l'ignorons -pas, le temps et la garde-robe induisent -l'homme en pch, nommment de luxure.</p> - -<p>Quant la demande que vous me faites -d'un secret pour tre aim, coup sr, -apprenez qu'en mon me et conscience je -n'y peux obtemprer. Quand j'ai devant -vous pilogu sur Ovidius, <i lang="la" xml:lang="la">De Arte amandi</i>, -je vous appris que nul ne doit obtenir l'amour -des femmes par incantation ou nigromance. -Qui va contre cela est excommuni par le -fait. Les inquisiteurs de la dpravation hrtique -le peuvent assigner comparoir et -mme le condamner au feu. Je vous citai, -d'ailleurs, un exemple que vous avez sans -doute retenu. Le voici. Un Bachelier de -Leipzig tomba pris de la fille d'un boulanger, -Catharina, et jeta sur elle une pomme ensorcele. -Elle prit la pomme, l'enferma -dans sa gorge, entre les mamelles; puis -entra sur l'heure dans un incomparable -transport d'amour. perdument elle voulait -son damoiseau, au point que, mme -l'glise, elle regardait sans fin ce Bachelier. -Et, quand il fallait marmotter: <i>Notre pre -qui tes aux cieux</i>, elle rcitait: <i>O mon Bachelier, -o donc es-tu?</i> Mme au logis, quand -son pre ou sa mre l'appelait, de rpondre: - Que veux-tu, mon Bachelier? </p> - -<p>Ces bonnes gens n'y comprenaient rien, -jusques au temps qu'un de nos Matres, -passant d'aventure prs de son logis, salua -cette vierge:</p> - -<p> Bonsoir, demoiselle Catharina; vous -avez l de beaux cheveux. Et cette pucelle -Catharina de rpliquer: Merci Dieu, bon -Bachelier, vous plat-il avec moi popiner -de la meilleure cervoise? et de lui tendre -un verre. Mais ce notre Matre fut bien -courrouc. Il accusa la petite et dit sa -maman: Dame boulangre, chtiez donc -votre fille. Elle est grandement indiscrte. -Elle scandalise notre Universit; car elle -m'intitule Bachelier et je suis notre -Matre. <i>Amen, amen</i>, je vous le dis, elle a -commis un pch mortel; elle m'a ravi mes -honneurs et le pch ne s'efface qu' la -condition de restituer le bien qu'on a ravi! -Elle nomme ainsi Bacheliers plusieurs autres -de nos Matres; je pense qu'elle aime -un Bachelier. Veillez donc sur elle comme -il faut. </p> - -<p>La mre prit un gourdin, appliqua sur le -chef et sur le dos une telle bastonnade -Catharina qu'elle en pissa dans sa chemise. -Aprs quoi, elle verrouilla la donzelle dans -une chambre et l'y tint six mois, ne lui donnant -que du pain et de l'eau pour tout potage. -Pendant ce temps, le Bachelier prit -ses grades et clbra sa premire messe; il -eut ensuite une cure Padoraw, en Saxe. -Quand la belle en fut instruite, elle sauta -d'une haute fentre, pensa se rompre l'paule -droite et courut en Saxe vers le Bachelier. -Elle est encore avec lui dont elle a quatre -enfants. Vous comprenez bien que c'est un -scandale pour l'glise.</p> - -<p>Ainsi donc, loignez-vous de cette nigromance -qui cause tant de maux. Mais vous -pouvez sans crainte employer cette mdecine -de gynique prescrite vous par Dom Brunellus. -Le remde est excellent. J'en ai fait, - plusieurs reprises, une exprience personnelle -contre les flatuosits. Portez-vous bien -ainsi que Mme votre mre.</p> - -<p class="date"><i>De Cologne dans la maison du Matre Joannes Pffefferkorn.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch35" title="XXXV. Lyra Butschulacherius Guillermus Hackinetus">XXXV</h2> - -<p class="d drap">LYRA BUTSCHULACHERIUS, THOLOGIEN DE -L'ORDRE DES PRCHEURS, DONNE LE BONJOUR -A GUILLERMUS HACKINETUS, QUI EST -LE PLUS THOLOGIEN DES THOLOGIENS.</p> - - -<p>Vous m'avez crit de Londres, en -Angleterre, une ample missive, -latinise avec bonheur, dans quoi -vous sollicitez du nouveau, soit plaisant -soit fcheux, parce que vous tes naturellement -port sur les choses nouvelles, -comme tous ceux qui, de temprament -sanguin, prennent plaisir aux cantilnes -musicales et sont, aprs boire, des convives -joyeux.</p> - -<p>Ce me fut une grande jubilation que de -tenir votre message. J'tais celui qui a -trouv une perle fine. Je le montrai nos -seigneurs Joannes Grocinus et Linacrus, disant: - Contemplez, Messeigneurs, contemplez! -Ce notre Matre n'est-il point l'archtype -de la riche latinit, un modle unique -dans l'art d'laborer lettres et <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>? -Eux, de jurer, affirmant qu'ils ne peuvent -rdiger des lettres pareilles dans l'artifice -de latinit, combien qu'ils soient potes -grecs et romains. Ils vous levrent au-dessus -de tous, Anglais, Franais, Germains et des -nations quelconques vivant sous le soleil. -C'est pourquoi il n'est pas admirable que -vous soyez gnral de votre Ordre et que le -roi de France ait pour vous de l'amiti. -Vous tes sans rival quand il faut latiniser, -prcher ou disputer; vous excellez diriger -le roi et la reine en confession. Ces deux -potes vous lourent aussi de connatre -fond la rhtorique. Il est bien vrai que nous -avons ici un jeune compagnon qui se fait -appeler Richardus Crocus; il outrecuide et -prtend que vous n'crivez pas suivant les -rgles de l'art. Mais rien n'gale sa confusion -quand il faut donner des preuves. Il sjourne -prsentement Leipzig. Il tudie la logique -de Petrus Hispanus et j'ai tout lieu de croire -qu' l'avenir il sera plus discret.</p> - -<p>Mais je passe aux nouveauts. Les habitants -de Schwitz et les lansquenets ont fait -entre eux une grande guerre, se tuant par -milliers. Il est craindre que nul ne monte -au Ciel cause qu'ils font cela pour de l'argent -et qu'un chrtien n'en doit pas tuer un -autre. Mais vous n'avez cure de ces vnements; -ce sont des gens de peu et qui vident -leurs querelles par manire de passe-temps.</p> - -<p>L'autre nouvelle vous semblera plus fcheuse, -et Dieu veuille qu'elle soit errone! -On crit de Rome que le <i lang="la" xml:lang="la">Speculum</i> de -Joannes Reuchlin fut derechef traduit en -latin de la langue maternelle, par ordre de -Notre Pre le Pape. Cette version, en plus -de deux cents lieux, sonne un latin autre -que celui dans Cologne usit par nos Matres -et Dom Joannes Pffefferkorn. On donne -comme certain qu' Rome elle est imprime -et publiquement lue avec le <i>Talmud</i> des -Juifs. On infre de cela que nos Matres -sont des trompeurs, des infmes, parce qu'ils -ont traduit faux, ou bien des nes, qui -ne savent le latin ni l'allemand. Or, comme -ils ont brl ce livre Saint-Andras de -Cologne, ils devraient pareillement brler, -avec leur sentence, la dcision des Parisiens, - moins de vouloir eux-mmes passer pour -hrtiques.</p> - -<p>Je pleurerais du sang: telle est mon affliction. -Qui dsormais voudra tudier en Thologie -et tirer nos Matres la rvrence due? -Oyant de telles choses, qui ne voudra croire -que le docteur Reuchlin est plus profond -que nos Matres, ce qui n'est pas possible, -de par Dieu. Avec cela, on crit que, sous -trois mois, viendra un jugement dfinitif -contre nos Matres et que le Pape le mandera -sous peine de censure trs large; que les -Frres Prcheurs devront, cause de leur -impudence, porter, brodes en blanc au dos -de leur cape noire, des bsicles ou lunettes -en mmoire ternelle du scandale qu'ils ont -suscit et de l'injure faite au <i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i> -de Dom Joannes Reuchlin, comme on -assure qu'ils ont commis un crime dans la -clbration de la messe en donnant le boucon - l'Empereur. Moi, j'espre que le Pape -ne sera pas fol ce point; mais, qu'il fasse -une pareille chose, nous voulons, dans tous -nos couvents, rciter le psaume <i lang="la" xml:lang="la">Deus laudem</i> -contre lui. Du reste, les Pres et nos Matres -songent ds prsent aux prcautions qu'il -faut prendre pour obvier ce malheur. Ils -veulent imptrer du Sige Apostolique les -indulgences les plus vastes, afin de colliger, -en France comme en Germanie, une somme -exorbitante qui leur permette de rsister -ce fauteur des youtres jusqu' sa mort, car -il est vieux. Alors, ils pourront le condamner -de pied en cap. Portez-vous bien. Donnez-moi -de bons avis dans la mesure de vos facults, -et ne cessez pas une minute d'oprer -pour le bien de la Congrgation.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch36" title="XXXVI. Eitelnarrabianus Pesseneck Matre Ortuinus Gratius">XXXVI</h2> - -<p class="d drap">EITELNARRABIANUS PESSENECK, GUILLELMITE -CHARG DE COURS, DONNE A MAITRE ORTUINUS -GRATIUS DES SALUTATIONS TRS NOMBREUSES.</p> - - -<p>Nous sommes, par nature, enclins au -mal, comme se peut lire dans les -<i>Authentiques</i>. C'est pourquoi, chez -les humains, on entend plus de mdisances -que de propos bnvoles.</p> - -<p>Nagure, Worms, j'ai disput avec deux -Juifs, prouvant que leur Loi fut abroge -par <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> et que leur expectation du -Messias est une bourde sans alliage, un -phantasme; j'allguai, ce propos, le docteur -Johannes Pffefferkorn de Cologne. Et les -youpins de se tordre: Votre Johannes -Pffefferkorn, dirent-ils, est un excrable mystificateur; -il ne sait pas un mot d'hbreu; -s'il s'est fait chrtien, c'est pour mettre un -manteau sa sclratesse.</p> - -<p> Quand il tait encore Juif, en Moravie, -il administra un casse-museau entre les deux -yeux d'une femme, de telle sorte qu'elle ne -put regarder le comptoir o se fait le change -des florins. Il en barbota deux cents au moins -et prit la fuite.</p> - -<p> Dans un autre lieu, pour un autre vol, -on lui fit l'honneur d'riger une potence. -Comment fut-il dlivr? nous ne le savons -point; mais nous avons vu l'engin patibulaire -et force chrtiens l'ont vu comme nous, -dont quelques-uns de la noblesse que je -vous peux nommer. C'est pourquoi vous -auriez bonne grce ne m'allguer point -les opinions de ce voleur. </p> - -<p>J'entrai dans une ire vhmente: Vous -en avez menti par le gosier, sales Juifs que -vous tes! Si vous n'tiez dfendu par un -privilge, ce me serait un dlice de vous -crper le chignon et de vous saucer dans le -caca. Vous dblatrez ainsi par animadversion -contre Dom Johannes Pffefferkorn. -C'est un bon et zl chrtien, s'il en existe -dans Cologne. Je le sais d'original, car -souventefois, il se confesse aux Prcheurs -avec Mme son pouse. Il entend la messe -pour son plaisir. Quand le prtre lve -l'Eucharistie, alors il contemple dvotement -et ne fiche point ses yeux terre, comme le -lui objectent ses dtracteurs, sinon quand -il expue! A vrai dire, il le fait souvent: -mais c'est le rsultat de sa complexion grandement -phlegmatique et d'une mdecine -pectorale qu'il ingurgite le matin. Pensez-vous -donc que nos magistrats, les magistrats -de Cologne, et le bourgmestre soient des -niguedouilles, eux qui l'ont fait nosocome -au Grand Hpital et de plus emmineur du -sel? Jamais ils n'eussent investi Dom Pffefferkorn -de telles dignits s'ils ne l'avaient -reconnu pour bon chrtien catholique. En -vrit, je vous le dis: je dnoncerai tous -vos propos lui-mme, de telle sorte qu'il -puisse venger sa prudhomie et vous mcaniser - fond dans un libelle sur votre Foi.</p> - -<p> Vous prtendez, il est vrai, que s'il -agre nos bourgmestres et gros bonnets, -c'est cause de sa jolie femme. Imposture -que cela! Car les bourgmestres sont pourvus -eux-mmes de compagnes dlicieuses. -Quant aux gros bonnets, peu leur chaut des -femelles; jamais on n'a ou-dire qu'un gros -bonnet pratiqut l'adultre. Elle-mme est -aussi honnte matrone que pas une dans -Cologne: elle aimerait mieux perdre un -œil que sa bonne renomme.</p> - -<p> Et j'ai souvent appris d'elle ce qu'elle-mme -tenait de sa mre, savoir que les -mles sans prpuce donnent aux femmes -une volupt autrement dlectable que les -non dprpucs, cause de quoi elle prtend -que, si son mari venait dfunter, elle -ne recevrait un autre homme qu' la condition -de n'avoir le membre coiff d'aucune -peau. Est-il croyable, aprs cela, qu'elle se -fasse donoyer par les bourgmestres qui, -n'ayant pas t Juifs comme Dom Pffefferkorn, -ne sont point circoncis? Donc, laissez -en paix cet honnte homme, faute de quoi -il crira contre vous un trait qu'il nommera -<i lang="de" xml:lang="de">Die Sturmglock</i>. Ainsi fit-il contre Reuchlin. </p> - -<p>Veuillez montrer ceci Dom Johannes -Pffefferkorn pour qu'il se dfende intgralement -contre ces nez-crochus et contre -Hermanus Buschius, cause qu'il est mon -ami trs singulier, m'ayant fait le <i lang="la" xml:lang="la">mutum</i> -de dix florins, quand je fus promu Bachelier -form en Thologie.</p> - -<p class="date"><i>Donn Vrone d'Agrippa, o Buschius et son camarade -ont boulott une fine poularde.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch37" title="XXXVII. Lupoldus Federfusius Matre Ortuinus Gratius">XXXVII</h2> - -<p class="d drap">LUPOLDUS FEDERFUSIUS, PROCHAINEMENT LICENCI, -DONNE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS -AUTANT DE SALUTATIONS QUE LES -AUQUES MANGENT DE GRAMENS.</p> - - -<p>Dom Matre Ortuinus, on a soulev - Erfurth, pour les sances quodlibtaires<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, -une question infiniment -dlicate dans les deux Facults de Physique -et de Thologie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Quodlibetum</span>. -<span class="i" lang="la" xml:lang="la">Scholasticis, pluribus abhinc seculis, de -quo in utramque disseritur partem, ex eo dictum, quia <i>quod libet</i> -defenditur. Hinc <i>Quodlibetari questiones</i> eadem notione. Vide: -Vossium, lib. 3, <i>de Vitiis Serm.</i> cap. 40, ubi plerosque Scriptores -Scholasticos laudat, qui <i>Quodlibeta</i> scripserunt.</span></p> - -<p><span class="i" lang="la" xml:lang="la">Ex hoc Scholasticorum vocabulo deducunt nostrum gallicum -<i>quolibet</i>, dictum mordax, acutum nonnunquam, plerumque -triviale nulliusque leporis sale conditum, ideoque e politioribus -colloquiis amandatum, sicut et <i>Quodlibetari qustiones</i> e saniori -theologia, quod curiositati fere servirent, non utilitati.</span></p> - -<p class="attr"><span class="sc">Du Cange</span>, <i>Glossaire</i>.</p> -</div> -<p>Les uns soutiennent que, ds qu'un Juif -se fait chrtien, il lui renat un prpuce -qui n'est autre chose que la gaine enleve, -au jour natal, de son membre viril, pour se -conformer la loi mosaque.</p> - -<p>Ceux-l marchent dans la voie orthodoxe -des Thologiens. Ils ont en leur faveur des -raisons magistrales. Celle-ci entre autres: -Les Juifs convertis seraient, au Jugement -dernier, tenus pour Juifs comme devant, -si leur pnil se faisait voir dcalott, ce qui -serait une grave injustice.</p> - -<p>Or, Dieu n'entend faire d'injustice quiconque; -<i lang="la" xml:lang="la">ergo</i>, etc. Une autre raison, qui -n'est pas moins prgnante, se fonde sur -l'autorit du Psalmiste qui dit: <i>Il m'a escondu -au jour des calamits; il m'a protg -dans le mystre.</i> Le jour des calamits, c'est -le Jugement extrme, c'est le val de Iosephat, -lorsque seront appertes les coulpes et -les malversations.</p> - -<p>Je nglige d'autres arguments par amour -de la brivet, attendu qu' Erfurth nous -sommes de notre temps et que les modernes -se gaudissent toujours de la brivet. De -mme, pour ceci que j'ai une mmoire labile -et que je ne peux retenir par cœur d'allgations -un grand nombre, ainsi qu'en usent -les Doms juristes.</p> - -<p>Mais les autres n'admettent pas que -puisse telle opinion subsister. Ils ont pour -eux Plantier, qui dit, en sa poterie, que ne -sauraient les faits tre dfaits. De ce dicton, -ils infrent que si un Juif a, dans sa juiverie, -alin quelque parcelle de son corps, il ne la -rcupre aucunement dans la religion chrtienne.</p> - -<p>De plus, ils arguent que les arguments -de leurs adversaires ne concluent pas en -forme. Autrement, il s'ensuivrait de leur -premier sophisme que les chrtiens qui -pour cause de paillardise ont gar tout -ou partie de leur estramaon, chose frquente -chez les personnes mondaines aussi -bien que spirituelles, devraient au Dernier -Examen se voir taxs de judasme. Mais -une telle assertion est hrtique au premier -chef. Nos Matres inquisiteurs de la dpravation -hrtique ne la concderont jamais, -parce que, souventefois, eux-mmes sont -dfectueux quant leur braguette, non -point qu'ils se copulent avec des mrtrices, -mais parce qu'aux bains ils ne regardent -point ce qui se fait devant eux.</p> - -<p>C'est pourquoi, trs humblement et dvotieusement, -j'obscre Votre Seigneurie -qu'elle daigne, par sa dcision, tablir pour -moi la vrit de la chose. Interrogez la -femme de Dom Johannes Pffefferkorn, avec -qui vous tes dans les meilleurs termes et -qui ne se vergondera point de vous difier -sur les choses que vous voulez savoir, -cause de la conversation amicale que vous -tenez avec son homme. En outre, j'ai ou-dire -que vous tes son confesseur: donc -vous la pouvez compeller sous peine de la -sainte obdience. Dites lui: Chre Madame, -n'ayez point de honte; je vous sais -femme de bien autant que pas une dans -Cologne; je ne vous demande rien qui soit -dshonnte, mais d'lucider pour moi la -question que voici: Pffefferkorn a-t-il un -prpuce ou non? Rpondez sans vergogne, -pour l'amour de Dieu! Pourquoi vous -taire? </p> - -<p>Mais je ne prtends pas vous enseigner. -Vous savez mieux que moi comment on se -comporte avec les femmes.</p> - -<p class="date"><i>Donn en coup de vent, Erfurth, de l'htellerie du Dragon.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch38" title="XXXVIII. Pandormannus Fornacifex Matre Ortuinus Gratius">XXXVIII</h2> - -<p class="d">PANDORMANNUS FORNACIFEX, LICENCI, A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS, SALUTATION TRS -SALUTAIRE.</p> - - -<p>Dernirement, vous m'pistoltes de -Cologne, m'incriminant de ne pas -vous crire, d'autant plus que -vous dites que vous lisez volontiers mes -lettres, prfrablement celles des copains, - cause qu'elles sont d'un beau -style et qu'elles procdent en droite ligne -de l'art pistolaire que j'ai reu dans -Cologne de Votre Prestance elle-mme. Je -vous rpondrai ceci: l'invention et la matire, -je ne les ai pas toujours comme prsent. -Veuillez noter de plus que l'on tient -ici, pour le moment, des sances quodlibtaires, -que Matres et Docteurs viennent -trs adroitement bout de leurs controverses. -Ils font preuve d'une doctrine infinie - dterminer, rsoudre, proposer questions, -arguments et problmes dans tout le -cognoscible. Orateurs, potes se rvlent -grandement artificieux et sagaces. Parmi -ceux-l, un, dessus tous les autres notable -et magistral, se fait un titre de gloire des -leons qu'il leur intime. Il se proclame le -pote des potes; il affirme qu'en dehors de -lui nul pote ne saurait exister. Il a crit un -trait en vers qu'il a intitul de faon exemplaire, -mais je ne me souviens plus comment. -C'est, je crois, sur l'ire et sur les colreux.</p> - -<p>Dans ce trait, il houspille force Matres -et des potes, ses confrres, qui furent -les rcitations inhibes dans l'Universit, -cause que leur art y sembla trop cochon. -Mais les Matres lui ripostent sous le nez -qu'il n'est pas tant merveilleux pote comme -il se plat le dire et lui font de la contradiction -sur plus d'un point. Vous leur servez -de preuve, car il est manifeste que vous tes -bien autrement profond que ce quidam en -l'art de poterie.</p> - -<p>Avec cela, ils dmontrent encore qu'il -n'est pas bien fond quant au nombre de -la syllabaison, comme elle est dtermine -par Matre de la Villedieu (<i>3<sup>e</sup> partie</i>), que -le garon ne parat pas avoir suffisamment -tudie, et nos Matres dduisent contre -son postulat par de multiples raisons. Votre -nom d'abord, et ceci doublement: 1<sup>o</sup> cet -individu prtend tre un pote plus que -Matre Ortuinus, et son nom, toutefois, ne -le comporte point. Vritablement Ortuinus -notre Matre est surnomm Gratius -cause de la supernale grce qu'on appelle -grce gratis donne. Car autrement vous ne -pourriez crire de si profonds <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> -potiques, faute de cette grce vous gratis -donne par l'Esprit Saint qui souffle o -bon lui semble et que vous imptrtes par -votre humilit. Dieu, en effet, rsiste au -superbe et prodigue sa grce aux humilis. -Ceux qui lisent et entendent votre posie -proclament cette chose, du haut de leur -conscience, que vous tes sans pair. Ils admirent -que le pote en question puisse -tre un tel point insipide et irrvrencieux -qu'il se targue sur vous, quand un enfant -comprendrait que vous prcellez sur lui -autant comme Laborinthus domine Cornutus.</p> - -<p>Nos matres se proposent d'ailleurs de -colliger vos <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>, de veiller l'impression -des choses que vous avez crites et l, -dans diffrents traits, par exemple dans -celui de notre Matre Arnoldus de Tongres, -rgent suprme du collge Laurentius, dans -le <i>Trait des propositions scandaleuses</i>, de -Joannes Reuchlin, dans le <i>Sentiment parisien</i>, -sans compter les nombreux libelles de -Dom Johannes Pffefferkorn qui fut jadis -Isralite et s'est rendu prsentement le -meilleur chrtien. Faute de quoi, ils apprhendent -que vos pomes soient perdus. Ils -disent que ce serait le plus grand scandale -de ce temps et pch mortel si pareils ouvrages -se primaient par ngligence ou -manque d'impression. Ils vous prient en -mme temps, Nosseigneurs Matres, de daigner -leur adresser votre <i>Apologie</i> contre -Joannes Reuchlin, dans laquelle vous saboulez -comme il faut ce prsomptueux Docteur -qui a le front de tenir tte un quatuor -d'Universits; ils se proposent d'en lever une -minute et de vous la retourner incontinent.</p> - -<p>Les adeptes de cette argumentation probatoire -sont: Matre Joannes Kirchberg, -mon ami trs singulier, promu en mme -temps que moi; Matre Joannes Hungen, -mon ami trs affectionn; Matre Jacobus -de Nuremberg, Matre Jodocus Vrzheym -et beaucoup d'autres Matres encore, mes -amis trs dignes et vos fauteurs imperturbs.</p> - -<p>Ce nonobstant, d'autres contestent la -preuve, disant que la manire en est la -vrit fort subtile et conclut magistralement; -mais qu'elle ne donne pas dans votre tour -d'esprit, cause que cela sonnerait avec trop -de superbe lorsque vous diriez: Voici donc, -Messeigneurs, que je suis nomm <i lang="la" xml:lang="la">Gratius</i>, -pour la supernale grce dont Dieu me guerdonna -aussi bien dans la poterie que dans -tout le cognoscible. Cela rpugnerait -votre humilit par quoi vous obtntes la -susdite grce et serait oppos dans l'adjectif. -Car la grce d'en haut et la superbe ne vivent -pas d'accord chez un mme sujet. Or, -la grce d'en haut est vertu et la superbe vice, -qui ne s'amalgament point, par cette raison -qu'il est dans l'essence d'un des contraires -de mettre l'autre en fuite, de mme que chaleur -expelle frigidit. Notre Matre et pote, -selon Petrus Hispanus, est celui qui affirme -que la vertu est par le vice contrarie. Il -existe consquemment une raison beaucoup -meilleure pourquoi il est nomm Gratius . -Le nom vient des Gracchus (une -lettre s'tant perdue afin d'amliorer la consonance), -Romains desquels on apprend, -dans les histoires des Romains, qu'ils furent, -ces Gracchus, de fort notables orateurs et -potes, que Rome n'en eut point de comparables, -en ce temps; telle fut leur profondeur -en posie tout comme en rhtorique! On -lit, en outre, qu'ils furent de voix molle et -suave, non claironnante et stertoreuse, mais -charmeresse comme la flte aux sons de quoi -ils prludaient l'loquence et dbitaient -l'exorde musical de leurs <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>. A ces -causes, le peuple les coutait dans une extrme -dilection et leur donna sur tous autres -la premire louange dans cet art. C'est donc -en mmoire de ces Gracchus que Matre -Ortuinus fut cognomin Gratius. Or, nul ne -l'gale en posie et nul ne se compare lui -pour l'accortise de la voix. Et sur tous il -l'emporte comme ces Gracchus l'emportrent -sur la foule de tous les potes romains. -Donc, pour ces motifs, en consquence, -devrait s'humilier et se taire le pote en -question de Wittemberg. Il ne manque pas -de profondeur, mais, au regard de vous, -c'est un gamin.</p> - -<p>Ceux qui adoptent cette manire de prouver -sont mes amis trs cordiaux: Eobanus -le Hessois, Matre Henricus Urbanus, Ricius -Euritius, Matre Georgis Spalatinus, -Ulrichus Huttenus et, par-dessus tels compagnons, -docteur Ludovicus Misotheus mon -seigneur, mon ami et votre dfenseur.</p> - -<p>Vous plaise m'crire ceux qui marchent -dans la meilleure voie et m'informer de la -vrit. Quant moi, je veux clbrer pour -vous une messe aux Prcheurs, afin que -vous puissiez vaincre le docteur Reuchlin -qui vous qualifia mal propos d'hrtique -pour avoir crit dans vos pomes: <i>Pleure -de Jovis la mre fconde</i>. Portez-vous bien, -dans une extrme sauvet.</p> - -<p class="left40 small"><i>De Wittemberg, dans la retraite -de Matre Spalatinus -qui vous adressa autant de saluts -qu'il se chante d'alleluia -entre Pques et Pentecte. Derechef -portez-vous bien et riez -toujours.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch39" title="XXXIX. Nicolaus Luminator Dom Matre Ortuinus">XXXIX</h2> - -<p class="d">NICOLAUS LUMINATOR A DOM MAITRE ORTUINUS -AUTANT DE SALUTATIONS QUE, DANS UN -AN, IL NAIT DE PUCES ET DE MOUCHERONS.</p> - - -<p>Scientifique prcepteur, Matre Ortuinus, -je vous rends plus de grces -que je n'ai de poils sur tout le -corps, pour le conseil que vous me donntes -de me rendre Cologne et de -pousser mes tudes au collge Laurentius. -Mon pre fut absolument satisfait. Il me -bailla dix florins et m'acheta une cape -majeure avec un lyripipion de couleur -noire. Le premier jour de mon entre -l'Universit, ayant acquitt mon bjaune<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> -dans la susdite bourse, un trait me fut cont -que je ne voudrais pas ignorer mme pour -dix blancs.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <span class="i" lang="la" xml:lang="la"><span class="sc">Beanus</span>, nodellus studiosus qui ad academiam nuper accessit: -<i>Beanus</i> est animal nesciens vitam studiosorum (<i>Epistol -obscurorum virorum</i>). Vox Gallica <i lang="fr" xml:lang="fr">bjaune</i>, quasi <i lang="fr" xml:lang="fr">bec jaune</i>, -ut sunt avicul qu nondum e nido evolarunt.</span></p> - -<p class="attr"><span class="sc">Du Cange</span>, <i>Glossaire</i>.</p> -</div> -<p>Une manire de pote, un certain Hermannus -Buschius, vint ce collge, ayant quelque -affaire avec un Rgent collatral. Alors, ce -Matre lui donna la main, l'accueillit rvrencieusement -et lui dit: Comment se -fait-il que la mre du Seigneur vienne jusques - moi? Et Buschius de rpondre: - Pour peu que le Seigneur ntre n'ait pas -eu pour mre une plus belle que moi, certes -la mre du Seigneur fut un insigne laideron. -Il n'avait pas entendu la subtilit de -cette allgorie et la fine rhtorique dont son -interlocuteur enveloppait le discours. Je -me flatte d'apprendre encore dans cette -inclyte Universit beaucoup de choses non -moins utiles que ce notable propos. J'ai -achet, ce jourd'hui, le programme des cours; -demain, je dois argumenter dans une dispute -de collge sur la question que voici: -<i>La matire premire est-elle l'tre en acte ou en -puissance?</i></p> - -<p class="date"><i>A Cologne, du collge Laurentius.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch40" title="XL. Herbordus Mistalderius Matre Ortuinus">XL</h2> - -<p class="d drap">HERBORDUS MISTALDERIUS A MAITRE ORTUINUS, -INCOMPARABLE EN DOCTRINE, SON PRCEPTEUR -TRS SPIRITUEL, TANT DE SALUTATIONS -QUE NUL NE LES PUISSE COMPTER.</p> - - -<p>Trs illumin Matre! quand Zwoll, -j'ai quitt Votre Seigneurie, il y a -deux ans, vous me promtes, en -me donnant la main, de m'crire souventefois -et de m'enseigner, par vos <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>, -la manire de dicter. Or, vous ne -m'crivez mme pas si vous tes vivant -ou non. Vous ne m'crivez mme pas pour -m'apprendre ce qui est et la faon et le -comment de ce qui est. Saint Dieu! comment -pouvez-vous me dsoler ainsi? Je -vous obscre! au nom de Dieu et de Saint -Georgius, dlivrez-moi d'une telle inquitude. -Je tremble que vous n'ayez mal de -tte sinon quelque infirmit dans le ventre, -la cacarelle par exemple, comme ce jour -o vous conchites vos souliers en pleine rue -et sans vous apercevoir de la chose, jusques -au temps qu'une femme vous eut dit: - Seigneur Matre, dans quelle merde vous -tes-vous assis! Voici que votre robe et vos -pantoufles sont toutes pleines de bran! -Alors, vous gagntes la maison de Dom -Johannes Pffefferkorn. Sa femme vous donna -des effets de rechange. Il vous serait bon de -manger œufs durs, chtaignes rties au four -et fves cuites saupoudres avec de la graine -de pavot, comme on les accommode en Westphalie, -votre pays natal.</p> - -<p>J'ai rv de vous, que vous teniez un -mchant rhume et des phlegmes abondamment. -Du sucre, pure de pois releve de -thym et d'ail pils ensemble; poser sur -votre ombilic un oignon trop cuit. Et, pendant -six jours, abstenez-vous de femmes. -Couvrez soigneusement vos lombes et votre -chef; la gurison ne tardera gure. Ou bien -encore, prenez la recette que donne souvent -aux langoureux l'pouse de Dom Johannes -Pffefferkorn. C'est un remde plusieurs fois -prouv.</p> - -<p class="date"><i>De Zwoll.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch41" title="XLI. Vilipatius d'Anvers Matre Ortuinus Gratius">XLI</h2> - -<p class="d">VILIPATIUS D'ANVERS, BACHELIER, DONNE A -SON AMI TRS SINGULIER, MAITRE ORTUINUS -GRATIUS, LE PLUS GRAND DES SALUTS.</p> - - -<p>Vint moi un religieux de l'Ordre -des Prcheurs, disciple de notre -Matre Jacobus de Hoogstraten, Inquisiteur -de la dpravation hrtique. Il -me salua. Tout de suite, je l'interrogeai: - Que fait mon ami trs singulier, Matre -Ortuinus Gratius, de qui j'ai appris tant -de choses dans la logique et dans la -posie? Il me rpondit que vous tes -infirme. Du coup je m'abattis par terre - ses pieds, vanoui de peur. Il m'arrosa -d'eau froide, me chatouilla les gnitoires et -me suscita pniblement. Je repris alors: - O combien vous me terroristes! Quel -est donc le mal dont il ptit? Il m'a rpondu -que votre mamelle droite est enfle et vous -torture de pointes lancinantes, que la douleur -vous empche de travailler. Alors j'ai retrouv -mes esprits disant: Ah! ce n'est -pas autre chose! Je peux gurir cette infirmit; -j'en aurai l'art que je dois mon -exprience. </p> - -<p>Pourtant, Seigneur Matre, oyez d'abord -et sachez me dire d'o provient ce mal. -Quand des femmes impudiques prospectent -un bel homme tel que vous, c'est--dire aux -cheveux cendrs, aux yeux bruns ou pers, - la face rubiconde, au nez avantageux, de -plus, solidement corpor, elles grillent de -coucher avec.</p> - -<p>Mais quand c'est un homme de mœurs -svres, qualifi comme vous pour son esprit, -qui n'a cure de leurs fallaces et de leurs -vanits, elles ont recours aux arts de la -magie. Elles prennent un balai pour hippogriffe; -elles chevauchent sur cette escoube -vers le beau mle objet de leur dsir. Elles -ont commerce avec lui pendant qu'il dort; -il n'prouve de sensations qu'en rve. Certaines -se transforment en chattes, en oiselles, -sucent par les ttons le sang de leur -ami et le rendent ce point infirme qu'il -peut peine cheminer soutenu par un bton. -Je pense que le Diable lui-mme leur apprit -cet art. Ce nanmoins, il nous faut obvier -au sortilge d'aprs les indications que j'ai -puises dans un grimoire trs ancien, <i>Librairie -des Matres</i>, Rostock. Je les exprimentai -par la suite et n'eus qu' me louer -de leurs vertus.</p> - -<p>Le jour dominical, nous devons prendre -un peu de sel bnit, faire une croix sur la -langue avec ce sel, puis le manger d'aprs -ce mot de l'criture: <i lang="la" xml:lang="la">Vos estis sal terr</i>, -c'est--dire: vous mangez le sel de la terre<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>; -ensuite, faire une croix sur la poitrine, -une autre sur le dos; de mme en verser -dans les oreilles, toujours avec une croix, -et prendre garde qu'il ne tombe; ensuite, -jaculer cette oraison dvote: <i>Dom Jsus -<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> et vous les quatre vanglistes, gardez-moi -des putains dommageables et des -incantatrices, de peur qu'elles ne boivent mon -sang et ne m'endolorissent les mamelles; de -grce, faites-leur chec! Je vous donnerai -comme offrande un riche et bel aspersoir.</i></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Jeu de mots sur les verbes <i lang="la" xml:lang="la">esse</i>, tre et <i lang="la" xml:lang="la">esse</i>, manger. -<i lang="la" xml:lang="la">Estis sal</i>, vous tes le sel, confondu avec <i lang="la" xml:lang="la">estis sal</i>, vous mangez -le sel.</p> -</div> -<p>Alors, vous serez dlivr. Si les stryges -viennent derechef, c'est leur propre sang -qu'elles aspirent; elles s'affaiblissent qui -mieux mieux.</p> - -<p>Au surplus, comment va votre affaire -avec le docteur Reuchlin? Les Matres disent -ici qu'il vous a rembarr. Je ne saurais -admettre, quant moi, qu'un tel homme -l'emporte sur nos Matres. Et je m'tonne -grandement que vous n'criviez pas un -<i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> contre lui. Portez-vous bien superternellement. -Saluez Dom Johannes -Pffefferkorn avec son pouse, dites-leur que -je leur souhaite plus de paillardes nuits que -les astronomes ne comptent de minutes.</p> - -<p class="date"><i>A Francfort-sur-l'Oder.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch42" title="XLII. Antonius N… Matre Ortuinus Gratius">XLII</h2> - -<p class="d drap">ANTONIUS N…, QUASI-DOCTEUR EN MDECINE, -AUTREMENT DIT LICENCI ET BIENTOT PROMU -DONNE LE BONJOUR A TRS SPECTACULEUSE -PERSONNE, MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON -PRCEPTEUR GRANDEMENT VNRABLE.</p> - - -<p>Prcepteur trs singulier, d'aprs ce -que vous m'avez crit nagure que -je vous dois faire tenir des nouvelles, -sachez que tout dernirement je -suis all d'Heidelberg Strasbourg pour -y faire emplette de certaines drogues ou -produits affrents nos manipulations -pharmaceutiques. Vous savez de quoi il -retourne apparemment, puisque c'est la -coutume aussi de vos apothicaires, tel ou -tel article manquant dans leur officine, -de gagner une autre ville pour acqurir ce -qui est ncessaire la pratique de leur art. -Mais passons.</p> - -<p>Arriv Strasbourg, m'accosta un bon -ami, grandement favorable moi et que -vous connaissez bien pour ce qu'il fut longtemps - Cologne sous votre frule. Avant -tout, il me parla d'un quidam, un certain -Erasmus de Rotterdam que j'ignorais auparavant, -homme trs docte dans tout le cognoscible -et dans tous les genres de science. -Il me dit que, pour l'heure, il rsidait -Strasbourg; je ne voulus pas le croire et ne -le crois pas encore pour ce qu'il ne me parat -pas possible qu'un homme rabougri comme -il est connaisse tant de choses. Je priai -donc celui qui me faisait ce ragot abondamment -circonstanci de m'introduire auprs -de cet Erasmus, telles enseignes que je le -pusse frquenter. J'avais certain carnet que -j'intitule <i lang="la" xml:lang="la">vade mecum</i> en mdecine, que j'ai -accoutum de porter sur moi, quand je -dambule travers champs, soit pour visiter -les malades, soit pour acheter du matriel. -On trouve dans ce <i lang="la" xml:lang="la">compendium</i> des questions -subtiles et diverses touchant la matire mdicale. -J'nuclai dedans une question avec -toutes ses remarques, ses arguments pour -et contre. Arm de la sorte, je pouvais me -prsenter devant le personnage, qu'on proclame -tant docte, et, d'original, prouver -s'il entend, oui ou non, quelque chose en -mdecine.</p> - -<p>Quand j'eus parl mon ami de ce projet, -il ordonna une collation trs recherche -quoi il pria des thologiens spculatifs, -des prudents trs splendides et moi-mme, -comme praticien en mdecine, quoique indigne. -Aprs qu'ils se furent assis, longtemps -ils se turent, nul ne voulant ouvrir -le feu par convenance et modestie. Alors, je -stimulai mon plus proche voisin en faveur -de qui, par les dieux saufs! le vers suivant -me chanta aussitt dans la mmoire:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Conticuere omnes…</i></div> -</div> - -<p>Ce vers m'est toujours prsent, cause -que j'ai peint, quand vous nous exposiez -Virgilius en son <i>nis</i>, un bonhomme qui -porte un verrou sur la bouche, pour faire, -suivant vos recommandations, une marque - mon livre. Cette citation venait point -puisqu'on disait que l'Erasmus, ce scientifique, -tait pote par surcrot. Comme nous -nous taisions l'envi, lui-mme se mit discourir -dans un long prambule. Pour moi, -je n'ai pas entendu un seul mot, ou bien je -ne suis pas sorti d'un ventre lgitime, -cause qu'il a une toute petite voix. J'estime -cependant qu'il parla de Thologie, faisant -cela pour attraire un de nos Matres, homme -extraordinairement profond, qui popinait -avec nous. Puis, quand il eut achev son -prambule, notre Matre se mit disputer, -en manire trs sagace, de l'<i>tre</i> et de l'<i>Esprit</i>. -Inutile de rpter son discours, vous-mme -ayant trait fond cette matire. -Quand il eut fini, Erasmus lui rpondit en -peu de mots et tout le monde se tut derechef.</p> - -<p>Alors, notre hte, qui est bon humaniste, -se mit parler de la poterie et loua copieusement -Julius Csar pour ses crits et pour -ses gestes. Lorsque j'entendis cela, je fus -bien aise, cause que, pendant mes tudes - Cologne, j'ai lu et appris de vous de nombreuses -choses propos de posie. J'ai pris -la parole. Puis donc que vous commencez - discourir de la chose potique, je ne me -peux drober plus longtemps. Je dis simplement -que je ne crois pas que Csar ait -crit ses <i>Commentaires</i> et je veux corroborer -mon assertion par un argument qui tinte -comme suit. Quiconque s'adonne au mtier -des armes, ayant de soutenus labeurs, ne -peut apprendre le latin. Or, Csar fut toujours -dans les guerres et les plus grands travaux. -Il ne lui fut pas possible d'accder -l'rudition et d'apprendre le latin. En vrit, -je pense que nul autre que Suetonius n'crivit -ces <i>Commentaires</i> cause que je ne vois -personne ayant, plus que Suetonius, une -manire identique au style de Csar. -Quand j'eus dit cela et bien d'autres paroles -que j'omets ici pour abrger, car vous connaissez -le vieux dicton: <i>Les modernes se -gaudissent de la brivet</i>, Erasmus se prit -rire et ne rpondit rien parce que je l'avais -terrass par la subtilit de mon argumentation. -Nous terminmes ainsi le colloque et le -goter. Je ne voulus point lui proposer -ma question mdicale parce que je savais -que lui-mme ne la saurait pas, puisqu'il ne -savait pas mme rsoudre mon argument -sur la posie, encore qu'il ft pote ou soi-disant -tel. Et je dis, par Dieu! qu'il n'est pas -aussi cal qu'on veut bien nous le faire croire. -Il n'en sait pas plus long qu'un autre homme. -Je concde nanmoins qu'en posie il emploie -un beau latin. Mais qu'est-ce que cela -prouve? Dans un an, on peut apprendre ces -choses. Mais les sciences spculatives, comme -Thologie ou Mdecine, veulent d'autres -efforts. Il se flatte aussi d'tre thologien. -Mais, bon prcepteur! quel thologien? Un -thologien simple, qui travaille uniquement -autour des mots et ne gote pas fond les -choses intrieures. Supposez (je veux faire -une trs belle comparaison) un olibrius -voulant manger des noix, qui ne mcherait -que la coquille et rebuterait l'amande.</p> - -<p>Il en est de mme quant ces particuliers, -pour mon intellect obtus; mais vous, -certes, vous avez beaucoup plus de comprenette -que votre serviteur, puisque j'entends -dire que vous tes dj prt recevoir -les ornements doctoraux en Thologie, -quoi Dieu et la Sainte Gnitrice vous daignent -promouvoir. Mais, pour ne parler -que de moi, afin de ne pas m'tendre au -del des bornes que je me suis proposes, -j'affirme que je peux, en une semaine, -gagner, avec mon art (si toutefois Dieu -me concde une foule d'grotants), plus -qu'rasme ou tout autre pote dans une -anne entire. Que cela suffise pour l'instant, -qu'ils mettent cela dans leurs poches, -car je fus, par Dieu! extrmement irrit. Une -autre fois, je vous crirai plusieurs nouvelles. -Vivez et portez-vous bien, aussi longtemps -que peut vivre un phnix, ce que -vous accordent tous les Saints de Dieu. -Aimez-moi encore comme vous m'avez toujours -aim.</p> - -<p class="date"><i>Donn Heidelberg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch43" title="XLIII. Gallus Linitextor de Gundelfinger Matre Ortuinus Gratius">XLIII</h2> - -<p class="d drap">GALLUS LINITEXTOR DE GUNDELFINGER, CHANTRE -PARMI LES BRAVES COMPAGNONS, A -MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRCEPTEUR -CHRI DE PLUSIEURS MANIRES, SALUT.</p> - - -<p>Rvrend Dom Matre, comme vous -m'avez crit Eberburg une lettre -solacieuse dans laquelle vous me -consolez, — ayant appris que je fus malade, — parconsquent -je vous ai une -gratitude sempiternelle. Mais, dans cette -ptre, vous manifestez quelque surprise -de me savoir malade quand je n'ai pas -de travaux pnibles, comme tous ceux -que l'on rpute sans travail, en d'autres -termes, domestiques des seigneurs. Ha! ha! -ha! il me faut rire, ou que je sois btard! -de la question que vous me faites avec tant -de simplicit. Ne savez-vous pas que cela -dpend de la volont de Dieu qui peut, -son gr, faire un malade, et derechef le gurir, -quand bon lui semble? Si la maladie -provenait de la besogne, cela pour moi -n'irait pas bien, encore que vous affirmiez -que je ne travaille gure. Car je me suis -trouv nagure Heidelberg, en compagnie -de gais lurons. Il m'a fallu peiner grandement -du col, c'est--dire humer le pot -si bien qu'on peut tenir pour miraculeux -que j'aie encore mon gosier sec. Et vous -croyez que ce n'est pas de la belle -ouvrage! Que cette riposte suffise votre -premier point.</p> - -<p>Vous me dites, en second lieu, que je ferai -bien de vous mander n'importe quel petit -livre o se trouve quelque chose de neuf qui -se puisse montrer aux bjaunes. Comme -en toute circonstance vous me ftes gracieux, -eu gard aux disciplines de tout genre -que vous savez par cœur, je ne peux me tenir -de vous adresser une lettre dtache d'un -bien bel ouvrage qui se nomme: <i>pistolaire -des Matres de Leipzig</i>, quoi les Matres les -plus dispos de l'inclyte Universit de Leipzig -ont, tour tour, collabor. J'ai fait cela -pour, si cette premire lettre vous agre, -vous envoyer tout le livre dont je ne me dessaisis -qu' contre-cœur.</p> - -<p>Cette lettre dbute ainsi:</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch44" title="XLIV. Matre Curio Mathias de Falkenberg">XLIV</h2> - -<p class="d drap">MAITRE CURIO, RGENT DOYEN AU COLLGE -HENRICUS DE LEIPZIG, DONNE LE BON -VPRE A MATHIAS DE FALKENBERG, GENTILHOMME -DE VIEILLE NOBLESSE, ET, DEPUIS -CINQUANTE ANS, SON TOUJOURS INSPARABLE -AMI.</p> - - -<p class="i">Puisque, en vrit, il y a dj longtemps -que nous ne fmes ensemble, il me -parat bon de vous crire un peu -afin que notre amiti ne dprisse point. -J'ai reu de nombreuses gens l'assurance -que vous vivez encore, ferme sur vos rognons, -lisant livre ouvert, comme au temps -de votre jeunesse, et, par le saint Dieu! -j'ai appris ces choses en grande hilarit. Mais -que ce Dieu bon me pardonne d'avoir jur -comme un charretier. Lui plt, ainsi qu' -Dame Maria, que vous pussiez chevaucher et -venir nous! Dire que vous ne montez plus -cheval aussi commodment que par le pass, -quand nous tions ensemble Erfurth et dans -telles autres parties de la Saxe, o j'ai bien -souvent admir votre prestance lorsque vous -enfourchiez un talon!</p> - -<p class="i">Grande fut ma peur, quand j'ai su que les -habitants de Worms taient en procs avec un -gentilhomme, que vous ne fussiez engag dans -son affaire, cause qu'une ancienne famille -comme la vtre a des alliances chez presque -tous les nobles du pays. Quand vous tiez -jeune, ce n'taient que <i lang="de" xml:lang="de">zeches</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, compotations -et haute cole avec les gars de la contre, - l'occasion de quoi, souvent, je vous ai morign. -Mais, comme tout va bien jusqu'ici, nous voulons -rapporter au Dieu <span lang="la" xml:lang="la">Iesus</span> les grces mrites, -pour tre, si longtemps, demeurs sains -et saufs.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Allemand: <i lang="de" xml:lang="de">Zeche</i> cot , festin , en mauvaise part - orgie . Cela ne s'entend plus, aujourd'hui, que de la carte -payer dans les restaurants.</p> -</div> -<p class="i">Je suis estomaqu fortement que vous n'ayez -oncques song crire, malgr que vous ayez -pour Leipzig des messagers nombreux et sachant -fort bien que je n'ai point cess de l'habiter. -Je ne saurais tre paresseux comme vous. Je -vous pistole donc, car j'pistole de bon cœur. -Depuis notre dernire entrevue, j'ai plus de -vingt fois crit des hommes doctes mes gaux. -Mais je passe l'ponge sur cette erreur tout -comme sur les autres.</p> - -<p class="i">Seigneur noble, j'aurais voulu que vous fussiez -dernirement ici avec nous, quand le Srnissime -Prince de Saxe solemnisa son mariage -dans Leipzig. Nous emes un trs beau -ballet avec des entres de chant o furent -convis force gentilshommes. Je fus dlgu - ses noces en mme temps que notre Recteur -de Leipzig, comme il est d'usage. Nous avons -popin une large coupe avec des florins jusqu'au -bord. Nous sommes rests l deux jours; -nous avons fait carrousse et, gaiement, nous -nous sommes restaurs table par le boire et -le manger. Avec moi tait un <i lang="la" xml:lang="la">famulus</i> qui -avait apport deux marmites. Il a bien su -me trouver o j'tais assis et poser sous mon -escabeau les rcipients. Alors, nous emes un -vin de tout premier ordre; vous le connaissez -bien et n'ignorez pas ce qu'il vaut. Il est trs -dlectablement dlectable; je l'ingurgite avec -tant de plaisir qu'il me fait la tte ronde et -qu'au sortir de table, je me fous chahuter. -J'ai donc pris une marmite o j'ai transvas -quelques fioles de ce jus, le remisant aprs sous -la table, uniquement pour ne pas mourir de -soif, notre chemin faisant.</p> - -<p class="i">Ensuite, parmi d'autres ragots de toute -espce, nous emes un insigne hochepot, avec -maintes gallines, farcies de bonnes choses. -Alors je ramenai la seconde marmite; je la -garnis d'une poularde entire, afin que le -magnifique Dom Recteur et moi eussions de -quoi goter en route. Ce petit travail men -bien, je dis un <i lang="la" xml:lang="la">nobilis</i>: Monsieur le gentilhomme, -vous plat-il siffler mon valet? j'ai -quelque chose lui dire. Quand il m'eut -rendu ce bon office et mon valet debout auprs -de moi: <i lang="la" xml:lang="la">Famulus</i>, dis-je, viens ici et ramasse -mon couteau qui a roul sous la table (je -l'avais naturellement fait tomber exprs). Alors -il se coula sous la table, mit adroitement le -couteau et les marmites sous son froc, le tout si -parfaitement distill que les gens n'y virent que -du feu.</p> - -<p class="i">O Sainte Dorothea! si vous eussiez fait route -de compagnie avec nous, quand nous retournmes - Leipzig, comme notre bombance et -t joyeuse! J'ai encore boulott pendant deux -jours les dbris de ces reliefs, cause que nous -n'avons pu manger nos provisions en cours de -route.</p> - -<p class="i">Je vous cris cela parce que je sais que vous -avez aussi frquemment escamot sous le manteau, -dans vos chausses ou dans le sac. Vous -le faisiez communment lorsque nous vivions -encore ensemble et c'est de vous que j'ai appris -cette gentillesse. En bonne foi, c'est un talent -fort agrable et je ne voudrais pas, au prix mme -de cent cus d'or, en tre dpourvu. On m'a -dit rcemment que vous avez, dans votre patelin, -un beau verger plein de fruits, poires, -pommes et raisins. Quand vous allez votre -auberge, parce que vous ne dnez point domicile, -vous portez un grand carnier dans quoi -vous escamotez du pain blanc, des oiseaux -rtis et des viandes, le tout de si bonne grce -que nul ne s'en aperoit. Je m'en tonne, mais -je le crois parce que vous avez eu un long -apprentissage et que l'apprentissage fait l'artiste, -comme dit le Philosophe au neuvime -livre de la <i>Physique</i>. J'ai appris aussi que vous -aviez une fumelle qui n'y voit pas fort bien -d'un œil. Ce que j'admire le plus, c'est que -vous puissiez encore tre homme pendant la -nuit, l'ge que vous avez; mais ce qui m'bahit -compltement, c'est que votre cas demeura -band pendant six semaines entires, sans qu'il -vous ft possible de le dcourager, phnomne -qui, d'aprs vous, rsultait de maladie. Nom -de Dieu! si j'avais une infirmit pareille, je -voudrais tre le plus recherch des galants! -Mais, croyez-moi, je ne peux plus besogner -comme dans mes vertes saisons. Il y a quatre -semaines que j'ai foutu la porte ma cuisinire, -tant il y a belle lurette que j'ai cess -de culeter.</p> - -<p class="i">Voici encore une requte dont il me faut -vous saisir, premier que de conclure. Si vous -avez quelque enfant ou consanguin, si vous -connaissez un bon ami qui possde l'un ou -l'autre et soit dans le propos de le faire tudier, -envoyez-moi ici Leipzig vos jeunes lves. -Nous avons un grand nombre de Matres fort -savants. La pitance du collge ne laisse rien - dsirer. Tous les jours, matin et soir, on met -sept plats sur table. Le premier s'appelle toujours , -en allemand: <i lang="de" xml:lang="de">grtz</i>; le second, continuellement , -<i lang="de" xml:lang="de">eei supp</i>; le troisime, chaque -jour , c'est--dire <i lang="de" xml:lang="de">muss</i>; le quatrime, frquemment , -autrement dit <i lang="de" xml:lang="de">mager fleisch</i>; le -cinquime, <i lang="la" xml:lang="la">raro</i>, ou bien <i lang="de" xml:lang="de">gebratens</i>; le sixime, - jamais , savoir <i lang="de" xml:lang="de">kaes</i>; le septime, quelquefois , -qu'on peut traduire par <span lang="de" xml:lang="de"><i>apffel</i> und -<i>birn</i></span>.</p> - -<p class="i">Avec cela, nous avons une potion de tout -repos qu'on appelle <i lang="la" xml:lang="la">conventum</i>. Qu'en dites-vous? -Et cela ne suffit-il point?</p> - -<p class="i">Nous gardons le mme ordre pendant toute -l'anne, avec de grands loges et l'assentiment -de tous. Cependant, nous n'avons pas dans nos -cellules extraordinairement de quoi manger. -Cela manquerait un peu de dcorum et nos -Suppts ne voudraient plus en fiche un clou. -C'est pourquoi j'ai grav sur toutes les portes -de nos habitations les deux vers que voici:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La rgle de la Collgiale est en tous temps gale:</div> -<div class="verse">Porte des victuailles avec toi, si tu veux manger avec moi.</div> -</div> - -<p class="i">Mais en voil bien assez pour ne pas vous -paratre superflu. Vous voyez que je suis pote - mes heures.</p> - -<p class="i">Donn en grande hte Leipzig, sous le -ciel couleur de blave<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Portez-vous bien -avec votre particulire, comme l'abeille sur -le thym ou le poisson dans les ondes. Encore -une fois, portez-vous bien.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Bleuet. Cf. Cotgrave (<i>Blave</i> et <i>blate</i>). Rob. Estienne et -Mnage (<i>Blaveolles</i> et <i>blavet</i>), c'est la fleur inhrente au bl -<i lang="la" xml:lang="la">blavium</i>.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Lacurne.</span></p> -</div> -<hr /> - - -<p>Voyez prsent, Dom Matre Ortuinus, -si cette ptre vous agre. Alors, je vous en -ferai tenir plein un livre, cause qu'elles -sont trs bonnes, tout au moins d'aprs -mon dbile gnie; et voici que je ne peux -vous crire davantage. Portez-vous bien -dans Celui qui cra toutes choses.</p> - -<p class="ugap small"><i>Donn Ebersberg: Je voudrais que vous y fussiez avec moi, -ou le diable m'emporte! le sixime dimanche entre Pques et -Pentecte.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch45" title="XLV. Arnoldus de Tongres Matre Ortuinus Gratius">XLV</h2> - -<p class="d">ARNOLDUS DE TONGRES, NOTRE MAITRE EN -LITTRATURE SACRE, DONNE LE BONJOUR -A MAITRE ORTUINUS GRATIUS.</p> - - -<p>Vnrable Dom Matre, je suis vex -au del de toute vexation. Je comprends - l'heure qu'il est combien -est vridique cet adage des potes: <i>un malheur -ne vient jamais seul</i>, de quoi je vous -ai fourni la preuve. Je suis dj valtudinaire -et sur mon tat de maladie se greffe -une angarie qui n'est pas petite. La voici:</p> - -<p>Tous les jours, accourent vers moi des -hommes. Il en est mme d'autres qui m'crivent -de diffrentes provinces, car je suis -universellement connu pour le libelle que -j'ai publi, comme vous le savez, contre -l'<i>Apologie</i> de Reuchlin. Ces gens-l disent -ou crivent qu'ils sont baubis que nous -ayons dlgu Johannes Pffefferkorn, juif -maquill de christianisme, la dfense de -notre Foi; qu'il est bizarre de le voir prendre -parti dans cette cause, crire en notre nom -comme au sien propre et tarabuster Joannes -Reuchlin. Il recueille ainsi la notorit, -cependant que nous rdigeons les actes de -cette polmique. Il les publie en son nom. -Or, tout cela est vrai; j'en suis moi-mme -tomb d'accord, l'ayant dclar en confession. -On dit mme qu'il vient de compiler une -brochure nouvelle qu'il nomme en latin <i>Dfense -de Johannes Pffefferkorn contre Joannes -Reuchlin</i>. Dans ce factum, il dbobine toute -l'affaire, depuis A jusqu' Z; il a, de plus, -teutonis sa diatribe l'usage du public. -Oyant cela, j'ai rpondu tout simplement -qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire, -du moment que je n'en suis pas inform. -Si Pffefferkorn tait coupable de ce -geste, alors, par Dieu! ce serait un furieux -scandale qu'il ne m'en ait pas instruit d'abord -et ne m'ait pas consult, premier que de le -faire. Peut-tre ne se recorde-t-il plus de moi -depuis qu'il me sait malade. S'il m'avait -questionn, j'eusse rpondu que le geste -tait bon pour une fois, sachant que nous ne -gagnons pas la controverse: car Joannes -Reuchlin rebiffe toujours, parce qu'il a le -Diable au corps. Nanmoins, si Pffefferkorn -s'est avis d'crire, je sollicite diligemment -votre intervention pour empcher que -sa diatribe ne paraisse; vous en tes le correcteur.</p> - -<p>Secondement, j'ai appris, ce dont je ne -me saurais douloir d'une pareille vhmence, -que (rvrence parler) vous donntes - la servante de l'imprimeur Quentels force -coups de votre lardoire, tant que le ventre -lui a lev. La chose est, ce dit-on, absolument -incontestable. Quentels a pardonn, mais il -n'a plus voulu souffrir la donzelle chez soi. -Elle est, prsent, dans sa maison et ravaude - neuf les habits hors d'usage. Je vous -demande, au nom de la trs grande charit -que nous emes toujours l'un pour l'autre, -de m'crire si cela est vrai ou non, parce -que, depuis longtemps, je souhaite besogner -la petite. Jusqu'ici, je m'en tais gard, -cause que je craignais qu'elle et encore son -pucelage, mais si, en ralit, vous lui ftes -la chosette et que vous n'y trouviez pas -d'inconvnient, nous pourrons alternativement -larder cette jeunesse, moi aujourd'hui, -vous demain, attendu que les plus qualifis -doivent prendre le pas, que je suis Docteur -et vous Matre, sans que, pour cela, je vous -contemne le moins du monde. Nous garderons -le secret et nous la nourrirons avec -son produit, frais communs. Je suis certain -qu'elle acceptera de grand cœur et sera fort -satisfaite. Mme si, depuis quelque temps, -je l'avais larde avec assiduit, coup sr -je serais plus gaillard. J'espre nanmoins -que je vais purger mes rognons dans son -bas-ventre afin de rcuprer la sant. L-dessus, -portez-vous bien. Si je n'avais t -mal en point et trop dbile pour me dplacer, -j'eusse t vous voir plutt que de vous crire. -Ce nanmoins, ne manquez pas de me donner -rponse.</p> - -<p class="date"><i>En hte, dans notre collge du Mont.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch46" title="XLVI. Johannes Currifex d'Amberg Ortuinus Gratius">XLVI</h2> - -<p class="d">JOHANNES CURRIFEX D'AMBERG A ORTUINUS -GRATIUS DE DEVENTER, NOMBREUSES SALUTATIONS.</p> - - -<p>Puisque vous m'avez crit nagure -afin d'enquerre comment je vivote - Heidelberg et de vous marquer -aussi comment les Docteurs et les Matres -se plaisent en ce lieu, apprenez donc, -<i lang="la" xml:lang="la">primo</i>, qu'aussitt arriv dans Heidelberg, -je me suis fait marmiton au collge, -ce qui me donne la table gratuite et -mme quelque argent pour mon salaire. -Je peux, de la sorte, achever mes tudes et -me pousser la Matrise. Ainsi travaillait -Henricus le Pauvre. Il n'avait ni livre ni -papier, mais il crivait tout sur sa peau. -De mme se nourrit Plautus, qui portait -les sacs au moulin comme un baudet et -qui s'vada par la suite, devenu trs docte -et s'tant fait l'auteur de proses et de vers.</p> - -<p>Or, pour que vous sachiez quels hommes -doctes sont ici, je veux d'abord vous parler -des plus qualifis et, successivement aprs, -de tous les autres. Le philosophe dit au -chapitre premier de la <i>Physique</i>: <i>Des universaux, -il faut procder aux individus.</i> Et -Porphyrius, de mme, descend du genre le -plus œcumnique l'espce la plus quidditive, -o Plato enjoint de se reposer. Donc, -c'est par les plus qualifis que se doit engrener -la dnomination, comme l'affirme le -Matre gentil, au second chapitre de l'<i>Ame</i>.</p> - -<p>Parmi tous les Docteurs en Thologie, il -en est un qui fait fonction de notre prdicateur. -Il a une voix de buccin, encore -que nabot. Les hommes se plaisent l'our -prcher; ils gagnent ses sermons, car il -est savant, de par Dieu! et docte au superlatif; -c'est moi qui vous le dis. Beaucoup -viennent l'entendre parce qu'il est dlectable -et mcanise les ventrus dans l'ambon -ou le cancel. Je l'ai entendu un jour dvelopper -cette question du livre des <i>Analytiques -postrieures</i> d'Aristoteles, savoir: <i>ce -qui est, <em>est</em>, et pourquoi cela est-il, et pour -quels motifs cela est-il?</i> Merveilleusement, il -a su dduire en vulgaire tant de subtilit.</p> - -<p>Une autre fois, il a discouru sur la virginit, -disant que les filles qui perdent leur -membrane ont accoutum de donner pour -excuse qu'elles ont t dpuceles par violence. -De quoi il s'est tordu: Vous tes -bien venues d'attester la violence! Je vous le -demande. Si quelqu'un avait dans une main -un braquemard nu et, dans l'autre, une -gaine; que, tout le temps, il remut son -fourreau, ne serait-ce pas un moyen sr de -n'invaginer point le braquemard? Eh bien, -il est en de mme pour les tendrons<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. </p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> … Le Gouverneur aussitost rendit la bourse l'homme -et puis tint ce discours la voile non viole: ma sœur, si, -pour dfendre votre corps, vous eussiez employ la moyti -du courage et de la valeur que vous avez tesmoigne pour -dfendre cette bourse, les forces d'Hercule ne vous pourraient -jamais forcer. Allez la bonne heure, ou plus tt -la mal heure et qu'on ne vous voye plus en cette Isle, ny six -liees la ronde, sur paine de deux cens coups de foet. -<i>L'Histoire de l'audacieux et redoutable chevalier Dom Quixote -de la Manche</i>, trad. F. de Rener.</p> -</div> -<p>Une fois, quand, au nouvel an, faut donner -leurs trennes chaque division, il apporta -des cadeaux pleins de got pour les pupilles -des trois collges. Aux modernes (car nous -avons ici des modernes et des anciens), il -donna un Saturnus et leur exposa: Saturnus -est une plante frigide convenant bien aux -modernes, cause qu'ils sont eux-mmes -des artistes froids, qui n'observent point -saint Thomas, ni les <i lang="la" xml:lang="la">Copulata</i>, ni les <i>Rparations</i>, -d'aprs le cours du collge de Mont - Cologne. Mais aux Thomistes, il donna, -pour le nouvel an, un phbe dormant auprs -de Jovis qui s'appelle Ganymdes. -Celui-l cadre avec les Ralistes. De mme, -en effet, que Ganymdes dcante Jovis -le vin et la cervoise, le doux breuvage du -lacaricium<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, histoire bellement interprte -par Torentinus, au livre premier de l'<i>neis</i>, -ainsi les Ralistes infusent en eux-mmes -les Arts et les Sciences. Il ajouta d'autres arguments -et tant d'autres choses dlectables -qu'un homme seul ne les peut admirer en -une fois. J'estime qu'il a d se coucher pendant -plusieurs nuits, mais qu'il n'a pas ferm -l'œil quand il a spcul avec tant de perfection -et de subtilit. Il en est beaucoup -nanmoins qui disent que ce Prcheur ne -fait que dbiter des sornettes. Ils ne se privent -pas de le nommer <i lang="la" xml:lang="la">Quaculator</i> et <i>Joannes - la tte fle</i> et <i>Cap d'auque</i>, pour la raison -qu'un jour il resta coi dans une controverse. -Alors, ils expdirent le Docteur avec tant -de ralisme que nul, depuis cent ans, ne -fut si rondement expdi. L'un d'eux fut -l'attendre la porte de la salle. Puis, tant -sa barrette (non pour lui rendre hommage, -mais la faon des Juifs quand ils mirent -<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> une couronne et gnuflectrent -devant lui): Seigneur Docteur, dit-il — rvrence -parler — que Dieu bnisse votre -bain! A quoi il rpondit: A Dieu grces, -Bacheliers! et disparut sans ajouter un mot. -Quelqu'un m'a dit que ses yeux taient pleins -de larmes et qu'on pense qu'une fois hors -de vue, il s'est mis pleurer. Quand j'ai -connu ce mchant persiflage, la colique m'a -pris tout coup et, si j'avais su quel pouvait -tre ce goguenard, je me fusse harpaill -avec lui quand bien mme il aurait d me -fendre la tte avec une planche.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le <i lang="la" xml:lang="la">lacaricium</i> d'Hutten s'identifie, en latin de cuisine, -au mot allemand (<i lang="de" xml:lang="de">lakritze</i>) <i lang="la" xml:lang="la">succus liquiriti!</i> jus de rglisse, -Ganymde verse du coco Jupiter!</p> -</div> -<p>Mais le docteur <i>Cap d'auque</i> conserve -encore un disciple. Pour moi, c'est un -homme docte, quasi plus que docte et mme -plus docte que son prcepteur, si ce n'est -qu'il est tout simplement Bachelier dans la -<i>Bible</i>. Il y a quelque temps, il y a mme fort -peu de temps, ce Bachelier intima tout au -moins vingt-deux questions et sophismes -et toujours contre les modernes, savoir: -si Dieu est dans le <i>Prdicament</i>, si l'<i>Essence</i> -et l'<i>Existence</i> sont distinctes, si les <i>Rollations</i> -se sparent de leur fondement, et si les dix -<i>Prdicaments</i> sont distincts en ralit. A -celui-l, que de rpondants! Je n'en ai contempl -de ma vie un tel nombre dans un seul -amphithtre. Il a soutenu lui-mme ses -propositions, de quoi il s'est fait grand honneur; -car, pour contredire un seul homme, -c'tait prou d'un seul Matre. Je m'tonne -que le dizainier ait permis qu'il en ft autrement. -La canicule, sans doute, lui aura -donn un coup de marteau, car la chose est -contraire aux Statuts. La dispute acheve, -j'ai tout de go improvis la louange du -cathdrant le pome que voici, car j'ai des -parties d'humanits:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voil un Matre docte,</div> -<div class="verse">Qui a intim, deux ou trois fois,</div> -<div class="verse">Ce qui distingue l'<i>tre</i> de l'<i>Essence</i></div> -<div class="verse">D'avec l'<i>tre</i> de l'<i>Existence</i>,</div> -<div class="verse">Et des <i>rollations</i>,</div> -<div class="verse">Et des prdicaments la distinction.</div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Utrum</i>, Dieu qui est dans le firmament</div> -<div class="verse">Se trouve-t-il aussi dans les <i>prdicaments</i>?</div> -<div class="verse">Ce que nul n'avait os avant lui,</div> -<div class="verse">Pendant les sicles des sicles.</div> -</div> - -<p>Mais en voil bastante sur ce point. Je -veux, prsent, vous dire ou vous crire -quelques petites choses des potes. Il en -est un qui commente Valerius Maximus. Il ne -me plat la moiti autant que vous, lorsque, -dans Cologne, vous paraphrasiez de mme -Valerius Maximus. Celui-ci procde tout -uniment. Vous, au contraire, pour exprimer -le mpris de la Religion, les songes, les auspices, -vous allguiez les Saintes critures, -c'est--dire la Chane d'Or qui embrasse -toutes les œuvres de Thomas le Bat, de -Durandus et autres Sublimes en Thologie. -Vous nous recommandtes de bien noter ces -passages emprunts l'criture, d'y peindre -une main et de les retenir par cœur.</p> - -<p>Vous saurez de plus que nous n'avons -pas ici autant de Suppts comme on en voit -dans Cologne. A Cologne, les tudiants -peuvent tre comme sont les scutaires<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> -Heidelberg. Mme quelques-uns d'entre eux -portent le ceinturon avec le bouclier, chose -que l'on ne veut point admettre ici. Tous, -en effet, ont leur table au Collge et doivent -figurer au matricule de l'Universit. Mais -leur petit nombre ne les empche pas d'tre -audacieux et non moins hardis que les -troupes de Cologne. Ils ont tout rcemment -dgringol un rgent du collge qui mouchardait - la porte de leur salle, ayant compris -qu'ils biberonnaient l'intrieur. L'un -d'eux, voulant sortir, tomba sur le bonhomme -et le jeta rudement travers l'escalier. -Enfin, ils poussent la bravoure jusqu' -se gourmer avec les retres, comme ceux de -Cologne avec les taillandiers. Ils marchent - la faon des retres, portant le glaive nu, -et des arcs, et des pes, mme des <i lang="la" xml:lang="la">plumbatum</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> -o se peut tendre une corde qui -sert dcocher le projectile et qu'ensuite ils -ramnent eux. Des retres, nagure, ont -entam le cuir d'un <i lang="la" xml:lang="la">Domicellus</i> qui, d'effroi, -tomba par terre; mais, se relevant aussitt, -il fit une dfense raliste, frappant, espadonnant -sur tous, jusqu'au temps qu'ils -aient invoqu saint Valentin et pris leurs -jambes leur cou.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Victor Develay traduit par archers . Ce bibliothcaire -ne recule jamais devant une explication la porte des simples. -Forcellini pourtant, ni Du Cange ni la <i lang="la" xml:lang="la">Crusca</i> ne traduisent le -mot <i lang="la" xml:lang="la">Scutones</i>, ni deux lignes plus bas le mot <i lang="la" xml:lang="la">parthecas</i>. Convient-il -de lire <i lang="la" xml:lang="la">parthicas</i>?</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Flagellum, cujus lora plumbeis globulis in extremo instructa -erant.</i> <span class="sc">Du Cange</span>, <i>Glossaire</i>. Serait-ce la <i>nagaka</i> russe ou mieux -la plombe de Froissart? Mais ne faut-il pas traduire par - arbalte ?</p> -</div> -<p>Encore une chose sur quoi vous devez tre -clair: demandez, je vous prie, au docteur -Arnoldus de Tongres qui n'est pas manchot -en Thologie, s'il est permis de jouer aux -ds pour gagner des indulgences. Je connais -certains compagnons, grands ribauds, lesquels -ont jou toutes les indulgences que -leur avait accordes Jacobus de Altaplatea<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, -quand il eut termin le procs de -Reuchlin Mayence. Ils sont trois qui prtendent -que de telles indulgences ne profitent - qui que ce soit. Dans le cas o cela, -comme je le suppose, serait un pch (et -bien est-il impossible que ce ne soit un -pch), les trois compres me sont parfaitement -connus. Je les signalerai aux Prcheurs -qui les couvriront de confusion dans -les rgles. Moi-mme, je veux en personne -(car j'ai assez de bravoure pour cela) m'vertuer -de les rduire par la famine.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Nom latinis d'Hoogstraten.</p> -</div> -<p>Je n'ai plus rien vous crire, sinon qu'il -vous plaise saluer de ma part la servante de -Quentels, qui ne tardera pas se vider. -Portez-vous bien pancratiquement, athltiquement, -pugiliquement, royalement et magnifiquement, -comme dit Erasmus en ses -<i>Paraboles</i>.</p> - -<p class="date"><i>Donn Heidelberg.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch47" title="XLVII. Jacobus de Altaplatea Matre Ortuinus Gratius">XLVII</h2> - -<p class="d drap">JACOBUS DE ALTAPLATEA, PROFESSEUR TRS -HUMBLE DES SEPT ARTS INGNUS ET LIBRAUX, -NON MOINS QUE DE SANCTISSIME -THOLOGIE; EN OUTRE, DANS QUELQUES -PROVINCES DE GERMANIA, MAITRE DES HRTIQUES, -C'EST-A-DIRE LEUR CORRECTEUR, -A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, DOMICILI -POUR LA VIE A COLOGNE, SALUT -DANS NOTRE-SEIGNEUR <span lang="la" xml:lang="la">JESUS-CHRISTUS</span>.</p> - - -<p>Jamais ne fut aux ruricoles tant duisante, -aprs une longue scheresse, la trs -douce pluie, et tant bienvenu le soleil -aprs de longs brouillards, que l'a t -pour moi votre message expdi Rome o -je l'ai reu.</p> - -<p>D'en avoir fait lecture, une jubilation -telle m'a mu que j'eusse pleur de grand -cœur. Il me semblait que nous tions encore -dans votre maison de Cologne, quand nous -buvions de compagnie un ou deux quartauds, -soit de vin, soit de bire, et que nous prenions -plaisir au jeu de l'Oye: aussi ma pense tait -en fte.</p> - -<p>Mais il vous plat qu' mon tour j'imite -votre exemple et que je vous crive quels -sont mes gestes dans cette Rome ici, tant -de vous loigne, et comment, pour moi, -les conjonctures se succdent? Je le ferai -de bien bon cœur. Apprenez donc que je -suis encore sain par l'influx de la Divinit. -Mais, combien que je sois encore sain, je ne -gote pas le moindre contentement au sjour -qu'il me faut faire en cette Rome; car le -procs que j'y plaide est en possession de -tourner ma honte. Je voudrais ne l'avoir -oncques entam. Ici, tout la monde me prend -pour chouette et m'inflige des vexations. -Reuchlin est beaucoup plus notoire qu'en -Allemagne: force cardinaux, et des vques, -et des prlats, et des courtisans aiment lui. -Si je n'avais entrepris cette maudite affaire, -je serais encore dans Cologne, buvant -pleins brocs et me rassasiant du meilleur, -tandis qu'ici j'ai quelquefois peine un -chanteau de pain sec. Je crois mme aussi -qu'en Allemagne les choses ne tarderont -pas se gter. Cela tient mon absence: -tous, dj, crivent sur la Thologie, au -gr de leur humeur. On va jusqu' prtendre -qu'Erasmus de Rotterdam a compos plusieurs -traits sur cette matire. Or, j'opine -qu'il ne saurait le faire en toute rectitude. -Lui-mme, nagure, dans un libelle, mcanisa -les thologiens, et voici qu' prsent il -compose thologiquement, de quoi je demeure -stupfait. Que je sois de retour en -Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je -trouve alors un point, un seul point, un -ftu de point que l'erreur conquine! Il -verra ce que je veux de lui, agripp sa -couenne. Le butor crit en grec, ce qui ne -se doit en aucune manire, car nous sommes -latins et nullement grecs. S'il veut crire et -que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il -pas en italien, hongre ou samogitique? -Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte. -Qu'il se rende conforme nous, thologiens, -au nom de cent diables! Qu'il crive par -<i lang="la" xml:lang="la">utrum</i>, et <i lang="la" xml:lang="la">contra</i>, et <i lang="la" xml:lang="la">arguitur</i>, et par <i>conclusion</i>, -et par <i>rplique</i> suivant la coutume des thologiens. -Ainsi, nous-mmes le lirons.</p> - -<p>Je ne saurais vous mander toutes choses -ni vous dire quelle est, en ce lieu, ma pauvret. -Quand m'aperoivent les membres de -la Curie romaine, ils me traitent d'apostat. -Ils disent que je me suis encouru de mon -Ordre. Ils en font de mme au docteur Petrus -Meyer, plbain de Francfort: car ils -vexent le pauvre homme aussi bien que -moi, cause qu'il m'est favorable. Lui, cependant, -reste en meilleure posture, nanti -d'un bon office, tant chapelain sur l'<i lang="la" xml:lang="la">Ara-Cœli</i>, -poste recommandable, par les Immortels! -encore que ces courtisans le rputent -comme le plus abject emploi qui se puisse -occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien. -S'ils parlent, c'est envie; or donc, Petrus -Meyer tire son pain de la charge en question. -Il se nourrit vaille que vaille, en attendant -qu'il mne bien son litige avec les -Francfortois. Nous dambulons quasi tout -le jour parmi le Champ de Flora, expectant -des gueules allemandes, car nous avons le -plus grand plaisir voir nos braves Teutons. -Viennent alors ces membres de la Curie -romaine. Ils nous montrent au doigt, font -sur nous des gorges chaudes: Vous voyez -bien, disent-ils, ces deux galants qui se promnent? -Ce sont eux qui prtendent avaler -Reuchlin. Ils le mangeront, d'abord. Ensuite, -ils le merdifieront. Enfin, nous sommes -tarabusts de telles vexations que les cailloux -eux-mmes devraient en tre mus. -Alors, notre pieux cur de dire: Sainte -Maria! qu'est-ce que cela peut bien nous -foutre? Et d'ailleurs, mon frre, nous le -voulons prendre en patience pour l'amour -de Dieu, lequel pour nous a grandement -pti. Nous sommes thologiens. A ce titre, -nous devons faire profession de humilit et -le monde nous incaguer abondamment. -Derechef, il me fait ainsi l'humeur joyeuse -et je pourpense: Les gars disent ce qu'ils -veulent. Eux-mmes, nanmoins, n'ont pas -tout ce qu'ils veulent. Si nous tions dans -la patrie et qu'un quidam s'avist de nous -berner de la sorte, nous ne manquerions pas, - notre tour, de lui dire ou de lui faire quelque -notable avanie, cause que j'arriverais sans -peine gonfler contre lui la plus minime -accusation.</p> - -<p>Tout rcemment, nous allmes faire un -tour de compagnie. En ce moment, deux ou -trois individus marchaient sur le mail, -quelques pas devant nous, ce qui fait que -nous tions derrire eux. C'est alors que je -trouvai une cdule que, j'en suis convaincu, -l'un de ces particuliers avait perdue bon -escient et pour que nous la ramassassions. -Elle contenait les mtres que voici:</p> - -<p class="c small">PITAPHE D'HOOGSTRAETEN</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ire, fureur, dol, rage, inclmence et blme envie,</div> -<div class="verse">Quand succombe Hogstratus, ne meurent point du mme coup.</div> -<div class="verse">Il en boutura les rejets dans l'insipide vulgaire:</div> -<div class="verse">Ce fut le don et le monument de son gnie.</div> -</div> - -<p class="c small">AUTRE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Croissez, ifs! croissent les aconits d'un tel spulcre!</div> -<div class="verse">Avait celui qui gt sous cette pierre os tous les forfaits.</div> -</div> - -<p class="c small">AUTRE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pleurez, mauvais! gaudissez-vous, braves gens! une seule mort, entre ces deux</div> -<div class="verse">Troupes survenant, enlve ceux-ci, donne ceux-l.</div> -</div> - -<p class="c small">AUTRE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ici gt Hogstratus, lequel, vivant, souffrir et endurer</div> -<div class="verse">Les mchants ont pu, ains jamais les bons:</div> -<div class="verse">Lui-mme se retire de la vie, indign contre elle,</div> -<div class="verse">Marri de ce que le pouvoir de nuire encore lui est tollu.</div> -</div> - -<p>Le plbain et moi, quand nous emes ce -libelle trouv, nous l'emportmes sur-le-champ - la maison et procombmes dessus -pendant huit ou quatre et dix jours, sans -le pouvoir entendre. Il me semble que j'y -dois tre mcanis, cause que le nom -d'<i>Hogstratus</i> figure dans ces vers. Nanmoins, -je cogite que ce ne peut tre moi qu'ils -atteignent: en effet ce n'est pas ainsi que je -me nomme en latin, mais bien <i lang="la" xml:lang="la">Jacobus de -Altaplatea</i>, sinon, en vulgaire, Hoogstraeten. -C'est pourquoi je vous fais tenir la lettre -afin que, l'ayant interprte, il vous plaise -mettre fin mon incertitude et me dire si -c'est de moi ou d'un autre qu'il s'agit. Si -c'est moi (ce que je me refuse croire, car il -est vident que je ne suis pas mort), je veux -alors mener une enqute; puis, lorsque je -tiendrai l'auteur, je lui chaufferai un bain -qui ne lui donnera pas de quoi rire. La chose -est bien aise; en effet, j'ai ici un bon fauteur -qui est mon me damne, Stafir, cardinal -de Saint-Eusebius. Il fera le ncessaire -pour que notre homme vienne en prison, -qu'il y mange du pain et de l'eau et qu'il y -prenne le trousse-galant. Par ainsi, faites diligence; -crivez-moi au plus tt votre sentiment -et corroborez ma certitude.</p> - -<p>J'ai, en outre, depuis peu, ou-dire que -Johannes Pffefferkorn s'est rendu Juif itrativement. -Je n'en crois pas un mot. Ne prtendait-on -pas, voici deux ou trois ans, que -le margrave de Halles avait fait ardre ce -cher homme? La nouvelle tait controuve -en ce qui le concerne, mais vridique pour -un autre qui portait le mme nom. Et je -n'admets pas qu'il se fasse <i lang="la" xml:lang="la">mammalucus</i> ayant, -comme il l'a fait, dblatr contre les Juifs. -Ce serait un dshonneur pour tous les Thologiens -et les Prcheurs de Cologne puisque -auparavant il tait avec eux de la dernire -intimit. Les gens peuvent narrer tout ce -qu'ils veulent, encore une fois je n'en crois -rien, de par la sainsangrebois! Et vous, tout -de mme, portez-vous souhait.</p> - -<p class="ugap small"><i>Donn Rome en l'htellerie de la Campane dans le Champ -de Flora, le vingt-unime d'Avoust.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch48" title="XLVIII. Wendelinus Pannistonsor Matre Ortuinus Gratius">XLVIII</h2> - -<p class="d">WENDELINUS PANNISTONSOR, BACHELIER A -STRASBOURG ET CHANTRE, DONNE A MAITRE -ORTUINUS GRATIUS DE MULTIPLES SALUTS.</p> - - -<p>Vous m'encoulpez dans votre dernier -message, cause que l'atrament -est, mes yeux, dites-vous, tel que -du baume, le calame tel que du cinnamome, -le papyrus tel que de l'or. C'est -pour cela que je vous cris parcimonieusement -comme je fais. Eh bien! je me -propose, dornavant et toujours, de vous -prodiguer mes lettres, momentanment pour -ce que vous ftes mon prcepteur, dans la -cinquime classe Deventer, pour ce que -vous ftes le <i lang="la" xml:lang="la">vittrinus</i> mien. De sorte que -je suis tenu de vous crire. Mais parce que -je ne sais la moindre nouvelle, je vous marquerai -tout autre chose. Nanmoins, je conviens -que mon historiette n'est aucunement -pour vous jouir, vous si indulgent pour les -cts faibles des Prcheurs.</p> - -<p>Dernirement, nous avons pris place un -<i lang="la" xml:lang="la">symposium</i>. Un vint s'asseoir table, qui -baragouinait latin si admirable que je n'entendais -pas la plupart des termes, mais bien -quelques mots de de l. Par exemple, il -s'outrecuidait de composer un trait, paratre -pour la foire prochaine de Francfort, -lequel s'intitulera <i>Catalogue des Prvaricateurs, - savoir des Prdicateurs</i> et de publier -toutes les sclratesses qu'ils ont faites, -car ils sont les plus sclrats de tous les -Ordres connus. D'abord comment il advint, - Berne, que le Prieur et les Suprieurs introduisirent -des garces dans le clotre; comment -ils firent un nouveau saint Franciscus; -comment la bate Vierge et les autres -saintes apparurent Nolhardus; de mme, -en quelle faon les moines voulurent, par la -suite, donner le boucon ce mme Nolhardus -dans le corps de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>; enfin, comment -ces moines, pour tant de noirceurs -et de crimes, furent mens au bcher.</p> - -<p>Il se targuait en outre de narrer comment, -une autre fois, dans l'glise de Mayence, -devant le matre-autel, certain Prcheur besogna -sa mrtrice. Quand les autres putes se -harpaillaient avec elle, c'taient des noms d'amiti: - Paillasse de moine! Vache d'glise! -ou Salope d'autel! Des hommes ont ou -ces propos; ils connaissent encore la putain.</p> - -<p>Le quidam se propose de rappeler aussi -l'aventure de ce Prcheur qui voulut une -fois, Mayence, dans l'auberge de la Couronne, -larder la servante, lorsque les Prcheurs -d'Augsbourg eurent, l-bas, leurs indulgences -et dormirent dans ce bouchon. -La servante donc s'apprtait faire un lit. -Notre moine la reluque, prend la piste de -son derrire et, la jetant sur le carreau, se -met en posture de la cuisser tout net. Elle, -de beugler comme un pourceau qu'on -gorge: des hommes opportuns d'accourir - son aide. Faute d'un tel secours, la pronnelle -et subi les derniers outrages, sans -avoir mme le temps de crier merci.</p> - -<p>Il pense encore divulguer comment ici, -Strasbourg, dans le clotre des Prcheurs, -quelques moines ont fait entrer des cataus, -les ont dans leurs cellules introduites par -le chemin de halage qui borde le couvent; -puis, ayant tondu les cheveux de ces dames, -elles sont alles aux emplettes, achetant du -poisson leurs cocus, pcheurs de leur tat, -si bien qu'elles ont t reconnues en plein -march. Telles sont malproprets que firent -les cucupitres en compagnie de ces salopes.</p> - -<p>En voulez-vous d'autres? Un Prcheur -s'en fut, il y a quelque temps, promener avec -une moinesse. Ils prirent par mgarde le -chemin des coles pour y jouer du serre-cropire. -Et voil qu'une troupe d'tudiants -les aperoit, entrane chez eux le couple -monacal et se met en devoir de les fustiger -d'importance. Quand ils en furent retrousser -la margot, ils constatrent qu'elle portait -une vulve entre les jambes, de quoi -ils se gaudirent comme il faut et les renvoyrent -en paix, mais non sans que l'anecdote -s'bruitt par la ville et devnt le principal -de tous les commrages.</p> - -<p>Alors, parbleu! je fus grandement irrit -d'our ces mauvais propos: Vous avez -tort, dis-je au mdisant, de profrer ces -choses. tant mme pos le cas de leur bien-fond, -votre devoir serait encore de les passer -sous silence. Car il pourrait bien advenir -que tous les Prcheurs fussent gorgs en -une heure, l'instar des Templiers, si le -public tait inform de ces cochonneries. -A quoi il riposta: J'en sais encore tant que -je ne les pourrais coucher en crit sur vingt -<i lang="la" xml:lang="la">arcus</i> de grand papier. — Pourquoi, repris-je, -imputer tous les Prcheurs des -actes que, cependant tous n'ont pas commis? -S'il en est Mayence, Augsbourg, Strasbourg -que vous traitez justement de saligauds, -on en peut voir ailleurs d'une clatante -probit. Mais lui: Comment, dit-il, -pensez-vous me confondre? Sans doute -vous tes fils de Prcheurs. Peut-tre que -vous-mme ftes Prcheur aussi: noncupez-moi -un seul clotre o soient des Prcheurs -honntes gens? — Qu'ont fait ceux de -Francfort? demandai-je. L'ignorez-vous? -dit-il. Ils ont chez eux un principal du nom -de Wigandus. C'est la tte des iniquits. -C'est lui qui machina cette hrsie Berne, -lui qui fit un libelle sur Wuesalius, libelle -que, par la suite, Heidelberg, il a cass, -rvoqu, annul et extirp; lui enfin qui -composa un autre volume, <i lang="de" xml:lang="de">Die Sturmglock</i>, -mais qui, n'ayant pas l'audace de le publier -sous son nom, dlgua Johannes Pffefferkorn - la signature, lui promettant la moiti -des droits d'auteur. Bonne spculation et -dont, coup sr, il a lieu d'tre satisfait! Il -n'ignore pas que Johannes Pffefferkorn se -fout du tiers comme du quart et ne se soucie -pas davantage de sa rputation, quoiqu'il -soit appt par l'espoir du lucre, d'aprs -la coutume en vigueur chez tous les Juifs. </p> - -<p>Quand je me suis aperu que la galerie -tait pour mon adversaire et non pour moi, -j'ai fait la retraite, mais dans une ire inexprimable -qu'il n'ait pas t seul, car j'eusse -voulu poser le diable ses cts. Portez-vous -bien.</p> - -<p class="ugap small"><i>Donn Strasbourg, la frie quatrime aprs la fte de Saint -Bernardus, an 1516.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch49" title="XLIX. ptre d'un certain frre bjaune et dvot de l'ordre impollu, c'est--dire du divin Augustinus">XLIX</h2> - -<p class="d drap">LETTRE DE CERTAIN DVOT ET MME INTRPIDE -FRRE DE L'ORDRE SAINT AUTANT -QU'IMPOLLU, C'EST-A-DIRE DU SURHUMAIN -AUGUSTINUS, TOUCHANT LES MAUVAISES NOUVEAUTS -DERNIREMENT SURVENUES A COLMAR.</p> - -<p class="d drap">(L'IRE DIVINE EST SUR NOUS, PROCH! BON -DIEU!)</p> - -<p class="d drap">L'HUMBLE FRRE JOANNES DE TOLDE AU -RVREND PRE, FRRE RICHARDUS DE KALBERSTAD, -DOM VRITABLEMENT PRDESTIN, -OFFRE DE MULTIPLES SALUTATIONS.</p> - - -<p>Je ne saurais, mon trs cher Frre, sans -pines intrieures et sans navrure -d'me, vous tenir secrets les vnements -surgis et advenus depuis peu -dans cette ville, pour notre saint Ordre et -pour nous.</p> - -<p>Nous possdons au couvent un Frre que -vous connaissez, homme remarquable, utile -au monastre et toute la communaut, -cause qu'il chante au chœur d'une voix -d'ophiclide et touche de l'orgue suprieurement.</p> - -<p>Nagure, il parla et prora devant une -belle dame fautrice de l'Ordre (ou qui, du -moins, le fut jadis, car elle apostasia par -la suite et devint une maligne bte); il lui -tint de si beaux discours qu'elle vint le -rejoindre au monastre o elle passa trois -nuits. Alors, deux ou trois Frres lui rendirent -visite qui furent tous de belle humeur -et s'amusrent la cochonner un peu. Comme -dans la fte de Codrus, ils batifolrent entre -ses jambes drument et frquemment. Quand -ce fut le jour de retourner chez soi, le Pre -lui dit: Viens, je veux t'emmener au dehors, -afin que nul ne te voie. Elle rpondit: - Donne-moi d'abord mon salaire, pour toi -et pour les autres qui m'ont grimp dessus. — Je -ne peux, rpliqua-t-il, donner pour -autrui. Il y avait ce jour-l, au chœur, un -office plnier dont lui-mme tait l'officiant. -Donc, force lui fut d'aller au chœur -pour entamer et conclure les matines. La -chose faite, retourna vers la pcore en aube -et en dalmatique, lui fit sur la poitrine de -mauvaises manires, se divertit avec ses mamelles -et prit quelque plaisir dans son giron; -enfin l'amignarda si sovement qu'il ne prvoyait -de sa part aucunes reprsailles. Cependant -le marguillier sonna pour le chœur. -Lui de se prcipiter en aube et sans ses braies, -afin d'assister aux choses divines. Quand il -regagna sa cellule, ne voil-t-il pas que la -mauvaise chienne s'tait donn de l'escampette, -emportant avec elle un froc tout neuf, -plus sa cuculle de panne noire! Au logis arrive, -elle s'empressa de le tailler en morceaux -ne craignant pas d'encourir la peine d'excommunication -pour avoir mis en pices un -habit consacr. Ainsi fut accomplie en ralit -cette parole: <i>Ils se sont imparti mes vtements.</i> -Certains Pres zls ajoutent mme que sa -mauvaise bte a d trouver quatorze couronnes -dans le lyripipion de la cuculle, -ce qui serait, heuh! <i lang="la" xml:lang="la">proch!</i> douleur! un -dam fort onreux; mais les uns le croient -et d'autres n'en font que rire.</p> - -<p>Alors, quand le bon Pre constata l'avarie -et le dommage, il s'en fut vers le <i lang="la" xml:lang="la">pedellus</i>, -courrier de la ville (que les nouveaux latinistes -appellent messager ): Cher, lui -dit-il, va voir cette pute et lui dis de me -rendre ma cuculle. — Je n'irai pas sur votre -commandement, rpondit le <i lang="la" xml:lang="la">pedellus</i>, mais -quand le magistrat m'en aura intim l'ordre. </p> - -<p>Sur ce, le Pre anim d'un beau zle, mais -trop l'inconsidre et parce que le magistrat -est ami de nos Pres, s'en fut le trouver -et dposer sa plainte. Le juge ouvrit l'instruction. -Il manda la putain. Quand elle -fut en sa prsence, il s'enquit de la raison -pourquoi elle avait drob cette cuculle. -Elle se rebiffa et, sans la moindre vergogne, -narra par le menu toute l'histoire, comment -elle avait pass trois nuits au monastre et -que, virilement chevauche, on refusa au -dpart de lui bailler ses gants. Bien entendu, -le magistrat n'exigea point la restitution de -la cuculle, mais il dit au Pre: Vous donnez -de bien mauvais exemples; cela ne peut -durer longtemps. Va-t'en, au nom de cent -mille diables, et reste sans bouger dans ton -couvent! Ainsi le bon Pre quitta l'audience, -honteux et mortifi. On se trupha de lui. -Quand on l'eut suffisamment tourn en drision, -nos Suprieurs nous imposrent une -croix bien lourde en nous inhibant, sous des -peines majeures, les promenades hors du -monastre, par les chemins et par les carrefours.</p> - -<p>Le Rvrend Pre Frre prieur tait en -dplacement quand la chose arriva. Mais au -retour de son voyage, il fit dduire la chose -au Pre provincial, notre Dom trs gracieux. -C'est un homme docte, illumin. C'est un -flambeau du Monde qui, par deux fois, se -comporta valeureusement dans ses disputes -contre les hrtiques. Il les a confondus, -encore qu'ils n'aient pas voulu en convenir, -ces salauds de mcrants. Alors le Pre -provincial vint aussitt dans la ville, accompagn -du prieur. Tous deux furent trs mcontents -de ce Frre qui, fort tourdiment, -avait saisi le magistrat de sa querelle. Nous -eussions mieux fait d'acheter pour lui une -cuculle neuve, de la panne la meilleure. -Voil bien le prjudice qu'amne avec soi -trop de zle!</p> - -<p>Immdiatement, le Provincial fut trouver -snateurs et magistrats, sollicitant pour nous -une autorisation itrative d'aller du monastre -dans les rues, mais il ne put imptrer -quoi que ce soit: tous lui rpondirent que la -dcision prise tait irrvocable.</p> - -<p>C'est peu de nous tenir sous clef. Ils veulent -encore nous imposer un <i lang="la" xml:lang="la">factor</i> qu'ils -appellent curateur. Cet intrus sera charg -de vaquer aux recettes et aux dpenses, ne -nous donnant plus que le strict ncessaire. -Certes, si la chose a lieu, la libert ecclsiastique -est jamais perdue, puisque le diable -est install au monastre. O mon pre bien-aim! -fallait-il que nous vissions un pareil -sacrilge de notre vivant! Qui jamais et -prsag une telle douleur? Quoi! nos champions -les plus zls se retirent de nous!</p> - -<p>A coup sr, le Rvrend Pre prieur est -grandement contrist. Il fut, pendant quelques -jours, mal en point d'avoir subi une -telle mortification. Aujourd'hui, c'est l'octave. -Aussi, de bon matin, aprs sa troisime -digestion, il a t pris d'une sueur -mauvaise. Ensuite de quoi il s'est lev pour -accomplir la besogne de nature. Il a chi -malaisment. La selle n'tait pas grosse, -mais tnue; il n'a pas laiss nanmoins que -d'en tre soulag. Il compte, pour se remettre, -sur les talents d'une fautrice dvote de notre -communaut. Elle cuisine point de bons -<i lang="la" xml:lang="la">juscula</i>, des pets-de-nonne et autres chatteries.</p> - -<p>Trs cher Frre, si les laques deviennent -nos matres, ils se moqueront de nous. Ils -ont dj dit un proverbe sur notre compte -qu'ils ont pris d'un vieux mot que l'on prte - un cur. Ce cur prisait fort le bon fromage. -Quand il fut, pendant la Nuit Sainte, -au jeu pascal, sa catau lui larronna son bon -fromage. Au retour, il ne trouva que l'assiette -et cria: Par les dieux saints! ma -toupie a gob le fromage! A prsent, si -quelquefois, du haut des murs, nous prospectons -vers la place afin de nous distraire -un peu, ils accommodent le proverbe, non -simplement, mais par contraposition et goguenardant: - coutez! Par les dieux saints! -la pute a gob votre cuculle! </p> - -<p>Frre pieux, il faut donc endurer de nombreuses -et grandes perscutions cause de -notre Ordre, et les vexations que nous infligent -ces laques maudits!</p> - -<p>Et maintenant les paroles de l'<i>criture</i> -s'accomplissent chez nous: <i>Des esclaves -ont domin sur notre tte et nul ne s'est trouv -qui nous rachett de leurs mains. Les vieillards -ont dsert les portes, les jeunes hommes, -le chœur de la psalette. La joie est tombe de -nos poitrines. Nos chants, nos hymnes sont -changs en lamentations.</i></p> - -<p>Trs cher Frre, priez Dieu pour nous, -afin qu'il nous dlivre des perscuteurs -laques. Mais, quoi que vous entrepreniez, -mon bon Frre, ayez cure que ces mchants -grimauds de potes sculiers ne prennent -vent de ma lettre et ne la lisent point; faute -de quoi ils se mettraient encore dblatrer -contre nous.</p> - -<p>Portez-vous bien pancratiquement, Frre -pieux et trs cher.</p> - -<p class="ugap small"><i>Donn en notre monastre, dans le huitime jour du mois de -mai, l'an du Seigneur 1537.</i></p> - -<blockquote> -<p class="small">Si quelqu'un veut bonifier cette ptre d'lgance, libre -lui, mais il doit conserver le fond de l'historiette dans son intgrit, -car elle est vridique et l'on ne peut retracer plus fcheuse -aventure que les maux dont nous sommes accabls.</p> - -<p class="small">Cette lettre fut envoye de Brabant un Frre trs dvot -de Mayence, pour lui faire part de nos calamits et des innovations -antichrtiennes.</p> -</blockquote> - -<div class="break"></div> - -<div class="c top4em">On se lasse de tout<br /> -<img src="images/illu6.png" alt="" /><br /> -except de connatre</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch50">APPENDICE</h2> - - -<p class="c"><b class="large">CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE SAINT-VICTOR</b><br /> -(<span class="sc">Rabelais.</span> <i>Pantagruel</i>).</p> - - -<p class="c small">COMMENT PANTAGRUEL VINT A PARIS, ET DES BEAUX LIVRES -DE LA LIBRAIRIE DE SAINT-VICTOR</p> - -<p>… Ce fait, vint Paris avec ses gens. Et, son entre, tout le -monde sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le -peuple de Paris maillotinier est sot par nature, par bequarre et -par bemol; et le regardoient en grand esbahissement, et non -sans grande peur qu'il n'emportast le palais ailleurs, en quelque -pays <i lang="la" xml:lang="la">a remotis</i>, comme son pre avoit emport les campanes -de Nostre Dame, pour attacher au col de sa jument. Et, aprs -quelque espace de temps qu'il y eut demour, et fort bien -estudi en tous les sept arts libraux, il disoit que c'estoit une -bonne ville pour vivre, mais non pour mourir; car les guenaulx -de Saint-Innocent se chauffoient le cul des ossemens des mors. -Et trouva la librairie de Saint-Victor fort magnifique, mesmement -d'aucuns livres qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le -rpertoire, et <i lang="la" xml:lang="la">primo</i>:</p> - -<ul> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Bigua salutis.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Bragueta juris.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Pantoufla decretorum.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Malogranatum vitiorum.</i></li> -<li>Le Peloton de thologie.</li> -<li><b>Le Vistempenard des prescheurs, compos par -Turlupin.</b></li> -<li>La Couille barrine des preux.</li> -<li>Les Hanebanes des evesques.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Marmotretus, de babouynis et cingis, cum commento Dorbellis.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum, -ad placitum.</i></li> -<li>L'apparition de Sainte Geltrude une nonnain de Poissy -estant en mal d'enfant.</li> -<li><b lang="la" xml:lang="la">Ars honeste petandi in societate, per M. Ortuinum.</b></li> -<li>Le Moustardier de penitence.</li> -<li>Les Houseaulx, <i lang="la" xml:lang="la">alias</i> les bottes de patience.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Formicarium artium.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">De Brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem -Prieratem, Jacopinum.</i></li> -<li>Le Belin en court.</li> -<li>Le Cabat des notaires.</li> -<li>Le Pacquet de mariage.</li> -<li>Le Creusiou de contemplation.</li> -<li>Les Fariboles de droit.</li> -<li>L'Aguillon de vin.</li> -<li>L'Esperon de fromaige.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Decrotatorium scholarium.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Tartaretus, de modo cacandi.</i></li> -<li>Les Fanfares de Rome.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Bricot, de differentiis soupparum.</i></li> -<li>Le Culot de discipline.</li> -<li>La Savate d'humilit.</li> -<li>Le Tripier de bon pensement.</li> -<li>Le Chaudron de magnanimit.</li> -<li>Les Hanicrochemens des confesseurs.</li> -<li>La Croquignolle des curs.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Reverendi patris fratris Lubini, provincialis Bavardie, de croquendis -lardonibus libri tres.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Pasquilli, doctoris marmorei, de capreolis cum chardoneta -comedendis, tempore papali ab Ecclesia interdicto.</i></li> -<li>L'invention Sainte-Croix, six personnages, joue par les -clercs de finesse.</li> -<li>Les Lunettes des Romiptes.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Maioris, de modo faciendi boudinos.</i></li> -<li>La Cornemuse des prelatz.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Beda, de optimitate triparum.</i></li> -<li>La Complainte des advocatz sur la rformation des drages.</li> -<li>Le Chat fourr des procureurs.</li> -<li>Des Pois au lard, <i lang="la" xml:lang="la">cum commento</i>.</li> -<li>La Profiterolle des indulgences.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Preclarissimi juris utriusque doctoris Maistre Pilloti Raquedenari, -de bobelinandis glosse Accursiane baguenaudis repetitio -enucidiluculidissima.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Stratagemata francarchieri</i> de Baignolet.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Franctopinus, de re militari, cum figuris Tevoti.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">De usu et utilitate escorchandi equos et equas, authore M. Nostro -de Quebecu.</i></li> -<li>La Rustrie des prestolans.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">M. n. Rostocostojambedanesse, de moustarda post prandium -servienda, lib. quatuordecim, apostillati per M. Vaurrillonis.</i></li> -<li>Le Couillage des promoteurs.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Jabolenus, de cosmographia purgatorii.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Questio subtilissima, utrum Chimera, in vacuo bombinans, -possit comedere secundas intentiones: et fuit debatuta per decem -hebdomadas in concilio Constantiensi.</i></li> -<li>Le Maschefain des advocatz.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Barbouillamenta Scoti.</i></li> -<li>La Ratepenade des cardinaux.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">De Calcaribus removendis decades undecim, per M. Albericum -de Rosata.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Ejusdem, de castrametandis crinibus lib. tres.</i></li> -<li>L'entre d'Anthoine de Leive es terres du Brsil.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Marforii, bacalarii cubantis Rome, de pelendis mascarendisque -cardinalium mulis.</i></li> -<li>Apologie d'iceluy, contre ceux qui disent que la mule du -pape ne mange qu' ses heures.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Pronosticatio que incipit, Silvii Triquebille, balata per M. N. -Songecrusyon.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Bondarini, episcopi, de emulgentiarum profectibus enneades -novem, cum privilegio papali ad triennium, et postea non.</i></li> -<li>Le Chiabrena des pucelles.</li> -<li>Le Cul pel des veuves.</li> -<li>La Coqueluche des moines.</li> -<li>Les Brimborions des padres clestins.</li> -<li>Le Barrage de manducit.</li> -<li>Le Clacquedent des maroufles.</li> -<li>La Ratouere des thologiens.</li> -<li>L'Ambouchouoir des maistres en ars.</li> -<li>Les Marmitons de Olcam, simple tonsure.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Magistri N. Fripesaulcetis de grabellationibus, horarum canonicarum, -lib. quadraginta.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Cullebutatorium confratriarum, incerto authore.</i></li> -<li>La Cabourne des briffaux.</li> -<li>Le Faguenat des Espagnolz, supercoquelicanticque par -Frai Inigo.</li> -<li>La Barbottine des marmiteux.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Poltronismus rerum Italicarum, authore magistro</i> Bruslefer.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">R. Lullius, de batifolagiis principum.</i></li> -<li><b lang="la" xml:lang="la">Calibistratorium caffardie, actore M. Jacobo -Hocstratem hereticometra.</b></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Chaultcouillonis, de magistronostrandorum magistronostratorumque -beuvetis, lib. octo galantissimi.</i></li> -<li><i>Les Petarrades des bullistes, copistes, scripteurs, abbreviateurs, -referendaires, et dataires, compilles par Regis.</i></li> -<li>Almanach perptuel pour les goutteux et vrols.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Maneries ramonandi fournellos, per M. Eccium.</i></li> -<li>Le Poulemart des marchans.</li> -<li>Les Aises de vie monachale.</li> -<li>La Gualimaffre des bigotz.</li> -<li>L'Histoire des farfadetz.</li> -<li>La Bellistrandye des millesouldiers.</li> -<li>Les Happelourdes des officiaux.</li> -<li>La Bauduffe des thsauriers.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Badinatorium Sorboniformium.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Antipericatametana parbeuge damphicribrationes merdicantium.</i></li> -<li>Le Limasson des rimasseurs.</li> -<li>Le Boutavent des alchymistes.</li> -<li>La Nicquenocque des questeurs, cababezace par frre -Serratis.</li> -<li>Les Entraves de religion.</li> -<li>La Racquette des brimballeurs.</li> -<li>L'Accoudouoir de vieillesse.</li> -<li>La Muselire de noblesse.</li> -<li>Le Patenostre du cinge.</li> -<li>Les Grezillons de devotion.</li> -<li>La Marmite des quatre-temps.</li> -<li>Le Mortier de vie politicque.</li> -<li>Le Mouschet des hermites.</li> -<li>La Barbute des penitenciers.</li> -<li>Le Trictrac des frres frappars.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Lourdaudus, de vita et honestate braguardorum.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Lyripipii, sorbonici, moralisationes, per M. Lupoldum.</i></li> -<li>Les Brimbelettes des voyageurs.</li> -<li><b lang="la" xml:lang="la">Tarraballationes doctorum Coloniensium adversus -Reuchlin.</b></li> -<li>Les Potingues des evesques potatifz.</li> -<li>Les Cymbales des dames.</li> -<li>La Martingalle des fianteurs.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Virevoustorium nacquettorum, per F. Pedebilletis.</i></li> -<li>Les Bobelins de franc couraige.</li> -<li>La Mommerie des rabatz et lutins.</li> -<li>Gerson, <i lang="la" xml:lang="la">de auferibilitate pape ab Ecclesia</i>.</li> -<li>La Ramasse des nomms et gradus.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Jo. Dytembrodii, de terribilitate excommunicationum libellulus -acephalos.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas, per M. Guindolfum.</i></li> -<li>Le Hoschepot des perpetuons.</li> -<li>La Morisque des hrtiques.</li> -<li>Les Henilles de Gaietan.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Moillegroin, doctoris cherubici, de origine patepelutarum, et -torticollorum ritibus, lib. septem.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Campi clysteriorum per S. C.</i></li> -<li>Le Tirepet des apothycaires.</li> -<li>Le Baisecul de chirurgie.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Justinianus, de cagotis tollendis.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Antidotarium anime.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">M. Merlinus Coccaius, de patria diabolorum.</i></li> -<li>Desquelz aucuns sont ja imprims, et les autres l'on imprime -maintenant en ceste noble ville de Tubinge.</li> -<li>Soixante et neuf Breviaires de haute gresse.</li> -<li>Le Gaudemarre des cinq ordres des mendians.</li> -<li>La Pelleterie des tirelupins, extraicte de la botte fauve incornifistibule -en la somme angelicque.</li> -<li>Le Ravasseur des cas de conscience.</li> -<li>La Bedondaine des presidens.</li> -<li>Le Vietdazouer des abbs.</li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Sutoris, adversus quemdam qui vocaverat eum friponnatorem, -et quod fripponnatores non sunt damnati ab Ecclesia.</i></li> -<li><i lang="la" xml:lang="la">Cacatorium medicorum.</i></li> -<li>Le Ramoneur d'astrologie.</li> -</ul> -<p class="left40 drap"><span class="sc">Rabelais</span> (dition Burgaud des -Marets et Rathery), <i>Pantagruel</i>, -liv. II, chap. <small>VII</small>.</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" title="TABLE DES MATIRES"></h2> - -<p>Le Volume: <i><b>ptres des hommes obscurs</b></i> contient</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">Note de l'diteur</td> -<td class="num"><a href="#note"><small>XI</small></a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Luther</span>, avant-propos de Laurent Tailhade</td> -<td class="num"><a href="#luther">1</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="pad">Les lettres qui le composent sont ainsi classes dans l'ouvrage:</td></tr> -<tr><td class="drap">I. Matre Joannes Pellifex D. S. Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch1">57</a></td></tr> -<tr><td class="drap">II. Matre Bernhardus Plumilegus D. S. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch2">62</a></td></tr> -<tr><td class="drap">III. Johannes Stranssfederius Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch3">65</a></td></tr> -<tr><td class="drap">IV. Matre Joannes Cautrifusor Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch4">70</a></td></tr> -<tr><td class="drap">V. Nicolaus Caprimulgius Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch5">73</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VI. Matre Petrus Hafenmusius Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch6">75</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VII. Thomas Langschneiderius Dom Ortuinus Gratius -deventerius</td> -<td class="num"><a href="#ch7">79</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VIII. Franciscus Genselinus Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch8">86</a></td></tr> -<tr><td class="drap">IX. Matre Conradus de Zwickau D. S. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch9">90</a></td></tr> -<tr><td class="drap">X. Joannes Arnoldi D. S. Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch10">95</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XI. Cornelius Fenestrifex D. S. Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch11">99</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XII. Matre Hildebrandus Mammaceus D. S. Matre -Ortuinus</td> -<td class="num"><a href="#ch12">105</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XIII. Matre Conradus de Zwickau D. S. M. Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch13">110</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XIV. Matre Joannes Krabacius D. S. M. Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch14">115</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XV. Guilhelmus Scherfchleiferius D. S. Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch15">118</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XVI. Matheus Melliambius D. S. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch16">122</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XVII. Matre Joannes Hipp S. D. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch17">127</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XVIII. Matre Pierre Negelinus D. S. Matre Ortuinus</td> -<td class="num"><a href="#ch18">133</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XIX. Stephanus Calvaster, bachelier, Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch19">137</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XX. Joannes Lucibularius Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch20">140</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXI. Matre Conradus de Zwickau D. S. Matre Ortuinus</td> -<td class="num"><a href="#ch21">142</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXII. Gerhardus Schirruglius Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch22">147</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXIII. Joannes Vickelphius, humble professeur de -thologie sacre, D. S. M. Ortuinus Gratius, pote, -thologien, etc.</td> -<td class="num"><a href="#ch23">153</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXIV. Paulus Daubengigelius D. S. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch24">157</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXV. Matre Philippus Sculptor D. S. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch25">161</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXVI. Antonius Rubenstadius Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch26">166</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXVII. Johannes Stablerius D. S. Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch27">169</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXVIII. Frre Conradus Dollenkopsius Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch28">173</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXIX. Matre Tilmannus Lumlin D. S. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch29">179</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXX. Joannes Schnarholtz, incessamment bachelier, - profondissime et non moins illuminissime D. Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch30">182</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXI. Wuillibrodus Nicetus, Guillelmite, D. S. Bartholomeus -Colpius</td> -<td class="num"><a href="#ch31">186</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXII. Matre Gingolfus Lignipercussor Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch32">191</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXIII. Marmotrectus Buntemantellus, Matre s arts, - Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch33">194</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXIV. Matre Ortuinus Gratius Matre Mammotrectus, -ami trs profond</td> -<td class="num"><a href="#ch34">199</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXV. Lyra Butschulacherius D. S. Guillermus Hackinetus</td> -<td class="num"><a href="#ch35">205</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXVI. Eitelnarrabianus Pesseneck D. S. Matre -Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch36">210</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXVII. Lupoldus Federfusius D. S. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch37">214</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXVIII. Pandormannus Fornacifex trs salutateur -D. S. Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch38">218</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXIX. Nicolaus Luminator D. S. Dom Matre Ortuinus</td> -<td class="num"><a href="#ch39">225</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XL. Herbordus Mistalderius D. S. Matre Ortuinus</td> -<td class="num"><a href="#ch40">227</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLI. Vilipatius d'Anvers D. S. Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch41">229</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLII. Antonius N… D. S. Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch42">233</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLIII. Gallus Linitextor de Gundelfinger D. S. Matre -Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch43">240</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLIV. Matre Curio, doyen des rgents au collge Henricus -de Leipzig, D. S. Mathias de Falkenberg</td> -<td class="num"><a href="#ch44">243</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLV. Arnoldus de Tongres D. S. Matre Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch45">251</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLVI. Johannes Currifex d'Amberg D. S. Ortuinus -Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch46">255</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLVII. Jacobus de Altaplatea (Hoogstraten) D. S. en -N.-S. J.-C. Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch47">264</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLVIII. Wendelinus Pannistonsor D. plusieurs S. -Matre Ortuinus Gratius</td> -<td class="num"><a href="#ch48">272</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XLIX. ptre d'un certain frre bjaune et dvot de -l'ordre impollu, c'est--dire du divin Augustinus</td> -<td class="num"><a href="#ch49">278</a></td></tr> -<tr><td class="drap">L. Appendice</td> -<td class="num"><a href="#ch50">287</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap">— FIN —</p> - - -<p class="c ugap small">1924</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">TOURS. — IMPRIMERIE E. ARRAULT ET C<sup>ie</sup></p> - - -<p class="c gap small">5507</p> - - - -<div class="break"></div> -<p class="c top6em sans-serif small b red">on se lasse de tout,<br /> -<img src="images/gnosis2.png" alt="ΓΝΩΣΙΣ" /><br /> -except de connatre</p> - - - -<div class="break"></div> -<div class="top4em"></div> -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2> - - -<p>On a conserv l'orthographe de l'original, en corrigeant toutefois les -erreurs manifestement imputables aux typographes. Les citations de -Ducange ont t rectifies, ainsi que:</p> - -<ul> -<li>dplora > dflora (quand il <a href="#cor1">dflora</a> Callesto)<br /> -[conformment l'original latin: quando defloravit Calistonem ]</li> -</ul> -<p>Les variantes dans les noms propres ont t conserves (par exemple: -Hochstraten, Hocstratem, Hoogstraeten, Hoogstraten; Arnaldus, Arnoldus; -etc.).</p> - -</div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du -chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade, by Ulrich von Hutten - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS *** - -***** This file should be named 63846-h.htm or 63846-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/8/4/63846/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Google Books project and the Bibliothque nationale de -France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/63846-h/images/cover.jpg b/old/63846-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4f91eb1..0000000 --- a/old/63846-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/gnosis.png b/old/63846-h/images/gnosis.png Binary files differdeleted file mode 100644 index cf6d458..0000000 --- a/old/63846-h/images/gnosis.png +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/gnosis2.png b/old/63846-h/images/gnosis2.png Binary files differdeleted file mode 100644 index b9a473e..0000000 --- a/old/63846-h/images/gnosis2.png +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/illu1.jpg b/old/63846-h/images/illu1.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 609aae4..0000000 --- a/old/63846-h/images/illu1.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/illu2.jpg b/old/63846-h/images/illu2.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2720f14..0000000 --- a/old/63846-h/images/illu2.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/illu3.jpg b/old/63846-h/images/illu3.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a68b8a4..0000000 --- a/old/63846-h/images/illu3.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/illu4.jpg b/old/63846-h/images/illu4.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6ed7b75..0000000 --- a/old/63846-h/images/illu4.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/illu5.jpg b/old/63846-h/images/illu5.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 34ba138..0000000 --- a/old/63846-h/images/illu5.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/illu5.png b/old/63846-h/images/illu5.png Binary files differdeleted file mode 100644 index f91fa0c..0000000 --- a/old/63846-h/images/illu5.png +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/illu6.png b/old/63846-h/images/illu6.png Binary files differdeleted file mode 100644 index e7bfd0c..0000000 --- a/old/63846-h/images/illu6.png +++ /dev/null diff --git a/old/63846-h/images/title.jpg b/old/63846-h/images/title.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ed6cc25..0000000 --- a/old/63846-h/images/title.jpg +++ /dev/null |
