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-The Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du chevalier
-Ulric von Hutten traduites par Laurent , by Ulrich von Hutten
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade
-
-Author: Ulrich von Hutten
-
-Translator: Laurent Tailhade
-
-Release Date: November 22, 2020 [EBook #63846]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Google Books project and the Bibliothèque nationale de
-France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
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-Epîtres des hommes obscurs
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-[Illustration: ULRICH von HÜTTEN ein Ritter und Poet aus Francken.]
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-
- Épitres des Hommes
- obscurs du chevalier
- Ulric von Hutten
-
- traduites par
- Laurent Tailhade
-
- on se lasse de tout,
- [Vignette: ΓΝΩΣΙΣ.]
- excepté de connaître
-
- Paris
- “Les Textes”
- La Connaissance
- 9, Galerie de la Madeleine
-
- Nº 6
-
- MCMXXIV
-
-
-
-
-_Copyright by the «La Connaissance», 1924._
-
-Droits de traduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
-Les Épîtres des hommes obscurs du Chevalier Ulrich von Hutten ont été
-traduites par Laurent Tailhade. Ce livre est le 6e de la Collection Les
-Textes, éditée par la maison à l'enseigne «La Connaissance» et sous la
-devise: _On se lasse de tout excepté de connaître_, sise à Paris, 9,
-galerie de la Madeleine. L'édition est précédée d'une étude de Laurent
-Tailhade sur _Luther_.
-
-L'édition de luxe comprend: la reproduction de 2 portraits de Ulrich von
-Hutten (graveurs anonymes du XVIe siècle), d'un portrait de _Luther_ du
-graveur hollandais Hooghe et d'un fac-simile du manuscrit de Tailhade.
-
-
-Le tirage de l'édition de luxe a été fixé à:
-
-26 exemplaires sur vergé de Hollande van Gelder Zonen filigrané, et 524
-exemplaires sur vergé de pur fil Lafuma.
-
-Numérotés de 1 à 550.
-
-Nº
-
-
-Dans cette même collection, ont paru:
-
-1.--Stendhal: _Lettres à Pauline_, édition annotée par MM. L. Royer et
-R. de la Tour du Villard, avec le portrait de Beyle par Boilly et ceux
-de Pauline et Zénaïde Beyle.
-
-2.--Jules Laforgue: _Exil. Poésie. Spleen_ (Correspondance d'Allemagne),
-avec un portrait de Skarbina et nombreux fac-simile.
-
-3.--Ernest Renan: _Essai Psychologique sur Jésus-Christ_ (avec un
-portrait et un fac-simile).
-
-4.--Isabelle Eberhardt: _Mes Journaliers_, précédés de: _La vie tragique
-de la Bonne Nomade_ par René-Louis Doyon, comprenant un portrait, des
-documents et fac-simile.
-
-5.--_Marceline Desbordes-Valmore et ses amitiés lyonnaises_, d'après une
-correspondance inédite de Mariéton recueillie par Eugène Vial, avec 2
-portraits.
-
-
-
-
-NOTE DE L'ÉDITEUR
-
-
-Parmi les œuvres si variées du chevalier Ulrich von Hutten (1488 à
-1524), les _Épîtres des Hommes obscurs_, souvent appelées _Épîtres des
-Hommes noirs_ (dans le sens péjoratif de _obscurantins_) constituent
-celle qui eut un retentissement et une action considérables, en Rhénanie
-d'abord et en Allemagne ensuite, au temps où la Réformation, entreprise
-par une réaction de probité évangélique contre la corruption et la
-dégénérescence monacales, commençait à inquiéter l'autorité papale et
-transformer la vie et la pensée religieuses de l'Europe.
-
-Ce n'est point seulement par un vif goût d'humanisme que Laurent
-Tailhade a été conduit à écrire une translation de ces documents dans
-une écriture aussi brillante et dans un sens aussi vivant que ceux du
-_Satyricon_; plus d'une affinité apparentent le génie combattif du
-pamphlétaire allemand et celui du railleur étincelant à qui l'on doit
-_Au Pays du Mufle_ et tant de pages où le sarcasme le dispute à
-l'écriture, une des plus équilibrées, harmoniques et françaises de ces
-années.
-
-Ulrich von Hutten qui fit de rapides et belles études à
-l'abbaye de Fulde, a, en peu d'années, publié--depuis un _Ars
-Versificatoria_--jusqu'à ce _Traité du bois de gayaque_ (considéré comme
-guérisseur de l'avarie). Guerrier, érudit, voyageur, connu des
-humanistes et des princes de l'Europe entière, redouté de la papauté qui
-tenta en vain de l'amener à Rome pour lui faire subir les douceurs
-extrêmes d'une conversion raisonnée, aimé de Charles-Quint, il eut une
-telle renommée inter-européenne que François Ier lui offrit--sans
-succès--un titre de conseiller. On sait qu'il dut fuir en Suisse où
-Zwingli lui fit accueil et qu'il s'éteignit dans une île du lac de
-Zurich, à Uffnau, sous les atteintes du mal qu'il chercha en vain à
-guérir. Cet ennemi, si haï des moines, gît sans tombe, alors qu'un
-cénotaphe lui est consacré dans un mur du couvent de Notre-Dame à
-Einselden.
-
-Sa combattivité qui atteignit à un paroxysme de virulence lui valut de
-durables inimitiés et les jugements divers de ses contemporains autant
-que de ses critiques. La prude biographie de Michaud (que Stendhal
-traite souvent de menteur) dit qu'il _est de ces hommes moins célèbres
-par leurs talents que par l'abus qu'ils en font_. Luther, Mélanchton,
-Zwingli et même l'opportuniste Erasmus savaient le juger avec plus de
-pondération et reconnaissaient et son courage et son érudition, sans
-celer l'intempestivité de ce caractère violent. On ne l'a pas en vain
-appelé _L'Éveilleur_ de l'Allemagne; le juriste Camerarius vaticinait de
-lui «_Ulrich de Hutten aurait bouleversé l'univers si ses forces eussent
-secondé ses désirs et ses entreprises._» Peut-être a-t-il manqué de
-chance, de mesure, de santé, ou plus simplement de génie constructif,
-pour être l'égal des grands incendiaires de l'Europe troublée.
-
-Les _Epistolae obscurorum virorum_ ont été de ses satires, celles qui
-eurent la lecture la plus considérable et les résultats sociaux
-prodigieux. Elles furent écrites pour la défense du philologue Reuchling
-(† 1523) dans le procès de tendance que lui intenta le P. Hochstraten,
-dominicain d'origine brabançonne, prieur du couvent de Cologne qui était
-moins redoutable que redouté; Bayle écrit de ce religieux: «_Il était
-amplement pourvu de toutes les mauvaises qualités qui sont nécessaires
-aux inquisiteurs et aux délateurs._» Ulrich von Hutten lui livra une
-guerre telle que le rencontrant il voulut le tuer; mais la pusillanimité
-du moine, à genoux devant lui, désarma le terrible chevalier qui se
-contenta d'humilier l'adversaire et de le battre du plat de son épée.
-Les bibliographes les plus réputés ont attribué à une collaboration la
-rédaction des premières _Lettres des Hommes obscurs_, 41, bientôt
-suivies de 40 autres et 8 épîtres dans des éditions successives et
-multipliées; pour la date, ils sont peu précis, mais Bayle qui paraît
-informé de tout avec assez d'exactitude fixe la première édition à 1515.
-Il est indiscuté, en général, qu'elles ne soient l'œuvre de notre
-chevalier si implacable contre ces couvents où, au dire de l'évêque
-français M. de Camus, l'on trouvait plus de berceaux que de
-bréviaires[1]. L'effet de ces lettres virulentes auxquelles Laurent
-Tailhade a redonné--dans une langue merveilleuse--la verdeur et la
-nervosité qui en font une savoureuse lecture, fut tellement inattendu
-que les religieux s'y laissèrent prendre d'abord. Thomas Morus jugeait
-ainsi cette méprise:
-
- [1] Ces reproches de morale se sont aggravés des accusations de
- paresse et d'ignorance si justifiées pour un très grand nombre de
- religieux du XVe et XVIe siècles; un bénédictin disait à Trithème:
- «_Malumus abbatem aratorem quam oratorem._» Ce mot qui serait
- excellent s'il signifiait qu'un moine laboureur vaut mieux qu'un
- bavard, trouve sa véritable interprétation dans cet autre propos de
- Césaire: «_Nos frères aiment mieux faire paître les troupeaux que
- lire les livres._» Peut-être dans l'absolu, la Foi tint lieu de
- toute lumière, de toute connaissance. Saint Augustin qui avait connu
- la fermentation des doutes et l'inquiétude des recherches
- définissait le religieux: _Scienter pius et pie sciens_ «il doit
- savoir avec piété et s'informer dans l'esprit de foi». On cite les
- travaux considérables de St Jérôme et son fameux rêve qui le
- conduisit à renoncer aux charmes des lettres; mais ce renoncement,
- on le sait, fut essentiellement provisoire et de pure rhétorique.
-
-«_Il est curieux de voir combien les Épîtres plaisent aux savants et aux
-ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire de tout cœur à cette lecture,
-ils s'imaginent que nous rions seulement du style qu'ils consentent à ne
-pas défendre; mais sous cette langue un peu barbare, répètent-ils,
-quelles richesses! quelle abondance de maximes utiles et excellentes!
-C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre! Il se passerait
-cent ans que ces imbéciles (les moines) ne comprendraient pas à quel
-point ils sont joués_» et Herder affirmait que «_ce livre est resté une
-satire nationale parce qu'il est plein de feu, d'esprit et de la plus
-merveilleuse exactitude_». Tant pis pour les religieux allemands du XVIe
-siècle!
-
-Le traducteur semble s'être peu soucié d'exégèse; il a bien fait; il
-épousa par nature l'inimitié de Hutten pour les Hommes obscurs et il en
-a égalé dans sa traduction--la seconde en français à notre
-connaissance--toute la violence, le comique rehaussés de cet amour qu'il
-avait pour l'éclat d'une langue savante, vivante, réaliste et
-harmonique.
-
-Ce texte de Laurent Tailhade qui compte parmi les œuvres les plus
-soignées de cet aristocrate de l'écriture, subit un sort singulier. Des
-extraits des Épîtres parurent en 1906, dans _la Phalange_; l'étude sur
-Luther dans _le Mercure de France_; il remania celle-ci et mit au point
-sa traduction; le livre tout composé devait paraître; un différend ou
-des pusillanimités reculèrent jusqu'à ce jour la publication d'un livre
-auquel les amis des belles lettres voudront bien reconnaître, avec
-l'intérêt historique qu'il éveillera maintenant sans passion, le mérite
-qu'on reconnaît au talent d'un humaniste, digne parent des écrivains de
-la lignée qui va de Villon à Rabelais, de Marot à La Fontaine, de
-Voltaire et Diderot à Anatole France.
-
-RENÉ-LOUIS DOYON.
-
-
-
-
-DOCUMENTS ICONO-BIBLIOGRAPHIQUES
-
-
-Blason de Ulrich von Hutten.
-
-«De gueule à deux bandes d'or. Cimier: un vol de gueule chargé, à dextre
-de deux barres, et à senestre de deux bandes d'or.»
-
-
-Épitaphe.
-
- Hic eques auratus jacet, oratorque disertus
- Huttneus, vates carmine et ense potens.
-
-
-Iconographie.
-
-La plupart des portraits de Ulrich von Hutten sont de deux styles et
-semblent provenir de deux modèles: le portrait en pied et le buste; ils
-ont été refaits et stylisés dans différentes éditions et de toutes
-manières. Un autre portrait représente le chevalier lauré; les moines,
-pour marquer leur mépris du pamphlétaire, en firent l'usage que trouva
-merveilleusement Gargantua (au chapitre XIII de _la Vie très horrificque
-du Grand Gargantua_[2]). Ulrich von Hutten voulut, pour cette injure,
-mettre le feu au couvent et s'apaisa en lui infligeant une amende de
-mille pistoles.
-
- [2] Comment Grandgousier congneut l'esperit merveilleux de Gargantua à
- l'invention d'un torche (cul.)
-
-
-Index bibliographique.
-
-Une réédition complète des œuvres de Ulrich von Hutten a paru en 6
-volumes in-8º chez J. G. Reimer, à Berlin, 1821-1827.
-
-
-Parmi les éditions princeps, il convient de citer:
-
-_Epistolæ obscurorum virorum ad venerabilem magistram Ortuinus, Gratiâ
-Peventriensem Coloniæ Aggrippinæ bonas litteras docentem viriis et locis
-et temporibus missæ, ac demum in volumen coactæ._
-
- Le colophon indique comme lieu d'édition Venise et comme nom
- d'imprimeur, le célèbre architypographe Alde. En dépit de cette
- indication, l'ouvrage a été clandestinement imprimé en Rhénanie. Une
- édition augmentée porte cette indication qui précise les rapports de
- Hutten avec la Suisse où il devait terminer sa vie:
-
- _Hoc opus est impressum Berne, ubi quator prædicatorum lucernæ
- illuminaverunt totam Suitensium regionem, antequam Hochstrat vexavit
- Joannem Capnionem_ (c'est le surnom de Reuchlin). On a joint souvent à
- ces éditions: _les Lamentations des hommes obscurs_ parues à Cologne
- en 1518 (?) avec un singulier frontispice, mais là, l'imitation du
- genre est patente.
-
-
-en grec: ΟΥΤΙΣ: Nemo, seu satyra de ineptis sæculi studiis et veræ
-eruditionis contemptu. Leipzig, Schumann, 1518.
-
- C'est une satire des études «stupides de ce siècle et du mépris qu'il
- a de la véritable érudition»; macaronade en vers latins: Personne
- (l'auteur) est coupable; et dans la société, personne n'est coupable.
- Le volume est orné d'un singulier frontispice gravé sur bois _par_ ou
- _d'après_ Hans Cranach; le dessin représente un fou costumé de
- feuilles effrangées et armé d'un balai à mouches, un hibou est perché
- sur sa tête; le décor est d'une composition baroque. Il y eut une
- imitation française: _Les grands et merveilleux faits de Nemo, imités
- en partie des vers latins d'U. de H., et augmentés par P. J. A. Léon
- Macé Bonhomme._
-
-
-Ulrichi de Hutten eq.
-
-De Guaici medicina et morbo Gallico, liber unus. Mayence, Scheffer,
-1519.
-
- Ce traité singulier a eu de nombreuses éditions tant en Allemagne
- qu'en Italie; le chevalier traita gravement du mal dont il devait
- mourir. On remarquera, dans l'énoncé de ce docte sujet, les aménités
- nationales qui attribuent à des patries différentes, selon le
- traducteur, une avarie déjà connue sans étiquette ethnique, des
- Égyptiens.
-
-
-_L'expérience et approbation de Ulrich de Hutten, notable chevalier,
-touchant la médecine du boys dict de gaïacum, pour circumvenir et
-déchasser la maladie induement appelée françoise, ainçoys par gens de
-meilleur jugement est dicte et appelée la maladie de Naples._
-
- Traduite et interprétée par maistre Jeham Cheradame Hippocrates,
- estudyant en la faculté et art de médecine.
-
- On lit dans le colophon: Cy finist le livre de Ulrich de Hutten, de la
- maladie de Naples, nouvellement imprimé à Paris, pour Jehan Trepperel,
- libraire et marchant demourant à la rue Neufve Nostre Dame à
- l'enseigne de l'Escu de France.
-
-
-On retrouve ce volume dans le fonds si riche du grand maître imprimeur
-si peu connu Louis Perrin:
-
-_Livre du chevalier Ulric de Hutten sur la Maladie française et sur les
-propriétés du bois de Gayac_, précédé d'une notice historique sur sa vie
-et ses ouvrages, traduit du latin, accompagné de commentaires, d'études
-médicales, d'observations critiques, de recherches historiques,
-biographiques et bibliographiques par le Dr F.-F.-A. Potton. Lyon, Louis
-Perrin, 1865 in-8º.
-
-_Dialogi_: Fortuna, Febris etc... Moguntiæ (Mayence), Schœffer, 1520.
-
- Avec un bois gravé représentant la Fortune tenant une corne
- d'abondance, debout sur un globe et portant une sphère sur la tête.
-
-
-_Conquestiones._ Schott, Strasbourg, 1520.
-
- Ce volume _se termine_ par un portrait gravé sur bois représentant le
- chevalier lauré; l'image s'inscrit dans une couronne comportant quatre
- blasons de Hutten et ses aïeux.
-
-
-Parmi les ouvrages traduits en français en plus de celui cité plus haut,
-voici les seuls connus:
-
-_Dialogue très facétieux et très salé_, traduit du latin par Victor
-Develay, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1870.
-
-Lettre des Hommes obscurs.--(C'est la première édition en français.) Par
-le même--même édition.
-
-_Arminius_, dialogue de U. v. H. traduit en français pour la première
-fois, texte latin en regard, par Édouard Thion, Paris, Lisieux, 1877.
-
-
-
-
-LUTHER
-
-
-I
-
-Le drame politique et religieux qui, pendant plus d'un siècle et demi
-(1521, diète de Worms; 1685, révocation de l'Édit de Nantes), mit en
-armes les puissances occidentales, entre-choqua les intérêts et les
-croyances, produisit, à la lumière des poètes, des héros, des martyrs:
-Anne Dubourg, Coligny, Agrippa d'Aubigné, Gustave-Adolphe. En France,
-Louis XIV--jésuite-roi qui savait à peine lire--consomma dans les
-ténèbres et le sang, par la révocation de l'Édit de Nantes, par
-l'horreur des Dragonnades, cette crise de conscience, révolte de la foi,
-de la pudeur allemande, contre l'avarice de Rome, les turpitudes, les
-crimes, les superstitions de la monacaille et de la Cour apostolique; la
-Réforme eut comme prologue un immense éclat de rire, une bouffonnerie,
-et les quolibets, et les sarcasmes de junkers en belle humeur. La
-sordide persécution, intentée à Reuchlin par les antisémites d'alors,
-provoqua l'indignation des humanistes. Sous un nom grécisé, d'après
-l'usage ridicule qui faisait alors de Bombast, Paracelse et Démochares
-du sinistre Antoine de Mouchy, le docteur Reuchlin, auteur du
-_Dictionnaire hébraïque_, travesti en Capnion (fumée), remontant aux
-sources, accréditait parmi les érudits la Bible juive, situait les
-origines du dogme chrétien dans les écritures d'Israël, au grand
-scandale, au déchaînement de l'Orthodoxie et la Stupidité, ces deux
-sœurs jumelles. Moines, inquisiteurs et pédagogues, tout ce que la
-«Sainte Cologne» élevait dans la crasse, dans la bêtise des couvents et
-des écoles, toute la démagogie obscurantine, arrosa copieusement
-Reuchlin d'eaux grasses et d'injures. Elle soudoya des insulteurs. Elle
-eut recours à la police. En vain! La raison et la vérité l'emportèrent,
-même à Rome, sur ces querelles de tondus.
-
-Les amis de Reuchlin triomphèrent. A leur tour, ils prirent l'offensive.
-Ils arrachèrent aux dominicains leur froc sanglant et redouté. Ils
-firent voir dans le nu malpropre de «leur Adam» ces balourds nidoreux,
-cuistres de la Germanie et des Pays-Bas.
-
-Ils ouvrirent la porte des ergastules sacrés où les moines de toutes
-robes déformaient le crâne de leurs disciples. Ce fut dans la jeune
-Allemagne une croisade contre les Janotus confits en saint Thomas
-«échauffés sur les annates, les expectatives et les restrictions» (H.
-Heine), les Janotus dont Rabelais, encore que fort entaché lui-même
-d'hellénisme et de latinité scolaires, devait, bientôt après, donner une
-image éternelle avec «son lyripipion théologal et son chef tondu à la
-césarine».
-
-Les _Lettres des hommes obscurs_ du chevalier Ulrich Von Hutten furent
-la première escarmouche des poètes séculiers contre les «sorbonagres»,
-de la Renaissance contre le Moyen Age, de l'esprit moderne contre la
-vieille routine et les dogmes surannés. Lentement, une à une, elles
-parurent comme la _Ménippée_ ou, comme un siècle et demi plus tard, les
-_Provinciales_. Ce furent des feuilles volantes que l'on se passait de
-main en main, dont les plus naïfs prenaient copie et que les dominicains
-de Cologne reçurent, tout d'abord, avec beaucoup d'édification, comme
-l'œuvre d'un ami.
-
-L'auteur, qui déjà s'était fait connaître par des opuscules didactiques
-et des tracts où s'avérait l'impérialisme le plus pur comptait dans le
-monde érudit force amis et des patrons de marque. Érasme l'encourageait,
-le lâche et faible Érasme qui devait plus tard le renier avec autant de
-bassesse que d'opiniâtreté. Il avait pour compagnons et frères d'armes
-les plus humanistes, ceux qui, aux sottes imaginations de la littérature
-ecclésiastique, aux «lettres divines», comme on disait alors, opposaient
-la beauté des lettres humaines, dont ils prirent leur nom, élevaient des
-autels à Virgile, saluaient, dans les poètes reconquis du polythéisme
-antiques, les dieux éternels des esprits civilisés. Reuchlin, Eoban
-Hesse, Sébastien Brant, la Pléiade--poètes et juristes--de Mayence, de
-Leipzig, de Wittemberg, de Vienne, prodiguaient au jeune Hutten les plus
-hautes louanges.
-
-Néanmoins les _Lettres des hommes obscurs_ ne portèrent tout d'abord
-d'autres signatures que les noms ridicules de leurs auteurs supposés. La
-plupart s'adressaient à maître Ortuinus, professeur de théologie et l'un
-des cuistres les plus fameux dont s'enorgueillissait l'école de
-Deventer. Elles retraçaient les hésitations, les aventures graveleuses,
-les bonnes fortunes scolastiques des jeunes tondus, ses élèves, les
-tentations de leur «frère Ane» sous les aiguillons de la jeunesse. Elles
-imploraient des conseils, des recettes amoureuses et pharmaceutiques.
-Elles notaient heure par heure la germination de la bêtise dans leur
-caboche tonsurée. Elles parlaient des maîtres d'alors avec un respect
-imbécile et d'autant plus touchant: Arnauld de Tongres (le docteur Cap
-d'Auque) et surtout Jacobus de Hoogstraten, prieur des Dominicains à
-Cologne, dont ils suivaient ferme les errements, surtout dans son
-affaire avec Reuchlin sur le propos des livres juifs. Pour goûter le sel
-des _Hommes obscurs_ et sous la pesanteur de la «redondance latinicone»
-en vogue chez les érudits du XVIe siècle; pour découvrir un humour à la
-Voltaire où la raillerie assaisonne la plus fervente pitié; pour lire en
-connaissance de cause Hutten, qui fut vraiment le Lucien de la
-Renaissance germanique, il importe de connaître avec un certain détail
-ce conflit, suscité à propos du _Talmud_ et du _Zohar_ que Reuchlin dans
-son traité _de Verbo mirifico_, suivant les chemins frayés par Pic de la
-Mirandole et le vieillard Florentin Gémiste Plethon, rattachant Socrate
-à Pythagore, Pythagore aux Hébreux, proposait à la vénération des cœurs
-justes et des intelligences éclairées. La persécution dont il fut
-l'objet de la part des moines, persécution qui se termina d'ailleurs par
-un triomphe, peut passer pour la première épiphanie de l'antisémitisme,
-dans sa forme actuelle. On ne brûlait plus en Allemagne que les sorciers
-et les faux monnayeurs. Mais de temps à autre, un massacre fomenté par
-les ordres mendiants, par les «bons pauvres» et la ribaudaille des
-écoles, sous prétexte d'hosties sanglantes ou d'enfants égorgés,
-corroborait la foi des personnes pieuses, donnait un regain appréciable
-d'activité à la vente des indulgences qui, dans les premières années de
-la Renaissance, fut, en attendant Luther, la grande affaire de la
-Papauté. Mais ces meurtres populaires, ces échauffourées autour des
-“judengassen”, n'avaient pas le retentissement et, peut-on dire,
-l'exemplarité d'une condamnation à mort ou tout au moins à la détention
-perpétuelle d'une personne illustre. Le docteur Reuchlin, traducteur de
-Térence, auteur d'une comédie aristophanesque où les porteurs de froc
-étaient joués en ridicule, Reuchlin qui, dans son traité d'homélistique,
-se moquait à leur barbe sale des Prêcheurs, de saint Thomas, des
-réalistes et des discours qu'ils faisaient, voilà certes une victime
-dont se fussent enorgueillis les inquisiteurs d'Allemagne! On n'attaque
-pas de front un homme, protégé des princes ecclésiastiques, familier de
-l'empereur, anobli par Maximilien lui-même, comte palatin, fort ancré
-dans la bienveillance impériale grâce à l'amitié que lui portait le
-médecin juif de César et par l'heureux succès d'une mission diplomatique
-auprès du pape Alexandre VI. Mais on peut calomnier, salir, prodiguer
-les pasquils injurieux, donner une interprétation infâme aux gestes les
-plus simples, insister, mentir, s'acharner, dire qu'il ne fait pas jour
-en plein midi et, comme les sorcières de Macbeth, «que le beau est
-affreux, que l'affreux est beau», que les victimes égorgent les
-tortionnaires, que les frustrés, les humiliés, les écrasés sont les
-larrons, les insulteurs et les bourreaux. La calomnie avait pris au
-service de l'Église une force redoutable. C'était déjà la méthode
-expliquée à Bartholo par don Basile dans le couplet fameux de
-Beaumarchais et la non moins célèbre cavatine d'_Il Barbiere_. Le Basile
-teuton du XVIe siècle donna la formule. Ses dignes héritiers la mirent
-en œuvre. De génération en génération, l'Église refondit le poignard,
-et, mieux trempé, l'aiguisa. Pareille à Locuste, elle fit lentement
-recuire le poison. Les fils de Hoogstraten, les hommes obscurs
-élevèrent, comme un défi, leur citadelle de mensonge, falsifiant les
-textes, déprédant les archives, donnant à l'évidence un perpétuel et
-cynique démenti. Le faux devint leur instrument de choix, tant pour
-instruire la jeunesse que pour fomenter les réactions.
-
-Si Reuchlin ne succomba pas à la conjuration des haines et des
-impostures, c'est qu'il eut avec lui ce prodigieux éveil de l'esprit
-humain qui jeta les chrétiens dans la Réforme, en même temps qu'il
-rendait aux juristes et aux poètes le sens, aboli depuis dix siècles, du
-Droit et de la Beauté.
-
-Pour perdre le comte Reuchlin, les Dominicains de Cologne avaient dans
-leur clientèle un homme incomparable, un homme plein de talent et
-d'intrigue qui, plus tard, eût fait un valet de Regnard ou de Molière,
-qui, au début du XXe siècle, aurait su, de reniements en reniements,
-franchir tous les degrés de la splendeur sociale, tour à tour
-parlementaire, orateur assermenté de la Haute Banque, ministre d'État et
-aussi roi que peut l'être de nos jours un Stuart ou un Bourbon.
-
-Il se nommait Pffefferkorn, c'est-à-dire «Grain-de-Poivre», suivant
-l'usage où sont les rabbins d'imposer un sobriquet ridicule aux
-catéchumènes dont les offrandes témoignent d'une certaine parcimonie. On
-connaît de nos jours quelques israélites qui se prénomment «Tête de
-Cochon» ou «Mandat-poste», pour ne citer que des vocables à peu près
-congrus. Donc, Pffefferkorn s'était converti au christianisme sans
-devenir pour cela directeur d'un journal aussi mondain que bien pensant,
-ni convoler avec une de ces fières Allemandes qui, pareille à la
-Cunégonde de Voltaire, ne peuvent, même après les plus scabreuses
-aventures, épouser un roturier. Cependant, Grain-de-Poivre, enflé,
-depuis son baptême, en Dom Johannes Pffefferkorn, menait la vie
-exemplaire d'un laïque pieux. Il rendait au clergé tous les services
-occultes que l'on ne peut confier qu'à des amis sûrs. Il faisait les
-commissions délicates et prenait à son compte les gestes hasardeux.
-
-«Ce dangereux intrigant, dit Michelet, voulant se faire jour à tout
-prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux juifs qui
-s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné âme et corps aux
-Dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'Ordre.
-Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne; il n'y avait
-pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les juifs;
-toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, nouvelle
-encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, multipliait les
-légendes nouvelles, les livres de prières, les pamphlets sanglants des
-Dominicains. Mysticisme et fanatisme, vierge et diable, roses et sang
-humain, tout roulait mêlé au torrent. L'inventeur du rosaire, Sprenger,
-publiait en même temps l'horrible _Marteau des sorcières_.»
-
-Ce fut pour obéir à ces féroces protecteurs que Pffefferkorn, calomniant
-son peuple et traînant au ruisseau la gloire d'Israël, déclara les
-livres juifs pleins d'infamie et de sacrilèges, d'insultes, dont
-l'Ancien Testament éclabousse le Nouveau. Pour châtier ce crime de
-lèse-majesté divine et mettre la populace en appétit d'autodafés,
-«Pffefferkorn rejoignit l'empereur à son camp de Padoue et surprit du
-prince étourdi un ordre général pour brûler les livres des juifs». Cela,
-bien entendu, par manière de passe-temps, avec l'espoir d'une répression
-plus sérieuse. En attendant, Sprenger brûlait sorciers de douze ans,
-femmes grosses, un peuple entier. Il donnait, dans son _Marteau_,
-l'étymologie en faveur chez les moines du mot «diable»: «Diabolus vient
-de deux mots, dia «deux» et bolus «pilules», parce que le Mauvais Esprit
-fait de l'âme et du corps deux pilules qu'il avale d'un seul trait.»
-
-Avec de si profonds latinistes, un homme tel que Reuchlin eût été fou
-d'intenter la plus minime controverse. D'autant plus que le prieur des
-Dominicains, Jacques de Hoogstraten, intervenait en personne déclarant
-«que connaître de ces choses était le droit de l'Empereur, la nation
-juive ayant autrefois reconnu l'autorité du Saint-Empire romain
-par-devant Ponce-Pilate».
-
-Et c'était bien le cri haineux de l'Obscurantisme que poussait, du fond
-de son cloître et de ses ténèbres, l'âne mangeur de chair humaine. Par
-delà ce _Zohar_, ce _Talmud_, cette _Kabbale_, inabordables et
-répugnants à la plupart des hommes, il poursuivait la suprême hérésie.
-Il brandissait la torche enflammée et sans lumière qu'entre ses babines
-écarlates porte le dogue du Saint-Office, la torche qui brûla jadis les
-manuscrits du Sérapéum, non certes contre un livre en particulier, mais
-contre le Livre, contre ce véhicule irrésistible de la pensée
-indépendante, de l'esprit scientifique et du libre examen. Soixante ans
-plus tôt, le sorcier Faust, le thaumaturge Guttenberg avaient commis le
-crime de produire au grand jour l'esprit des âges révolus, de l'emmener
-hors du sanctuaire, loin des bibliothèques où chartreux, bénédictins
-couvraient de leurs pieuses sornettes les parchemins sacrés de Virgile
-ou d'Euripide. Pour un tel méfait, les conteurs édifiants avaient damné
-Faust, non sans, autour de son désastre, accumuler force conjonctures
-aggravantes. Mais la voie offerte à l'intelligence humaine restait
-ouverte. La damnation de Faust, non plus que le bûcher de Dolet condamné
-à l'affreux supplice pour avoir imprimé le _Phédon_, ne pouvait arrêter
-la diffusion de la clarté. Les missionnaires qui, sous la Restauration,
-aux sombres jours de 1816, firent jeter au feu par les bourgeois
-fanatisés l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_, ont-ils
-effacé la grande âme de Diderot, la conscience lumineuse et pitoyable de
-Voltaire, dans le souvenir de leurs enfants?
-
-Quoi qu'il en soit, le Dominicain Hoogstraten et son exécrable
-Grain-de-Poivre ne réussirent qu'à moitié. Le Conseil Impérial n'avait
-pas consenti d'emblée à la destruction des livres juifs. Premier que
-d'en venir à cette extrémité, il voulut prendre l'avis d'un personnage
-docte et de bon renom, d'un laïque versé dans l'exégèse et dans la
-sémantique. Il porta Reuchlin à cet emploi dangereux; il raviva contre
-cet honnête homme la haine de Hoogstraten, de ses moines et de ses
-suppôts. En esprit miséricordieux, Reuchlin conseillait, à côté de la
-Bible, si peu connue alors des fidèles et même du clergé, de garder le
-_Talmud_, la _Kabbale_, les commentaires philologiques de l'Écriture,
-les livres liturgiques, d'anéantir seulement ce qui traitait de la
-goétie et des sciences occultes. C'était peu. Aussi les Dominicains
-lâchèrent-ils de nouveau leur Pffefferkorn. En 1511, Grain-de-Poivre,
-toujours intrigant et furieux (le baptême ne les améliore pas!) rouvrit
-les hostilités. Cette fois, il ne prit aucun détour. Il attaqua
-directement Reuchlin dans le _Miroir à main_ (Handspiegel), pamphlet
-imbécile, venimeux et balourd qui fait songer à l'apostrophe dont Victor
-Hugo, en 1852, saboulait «quelques journalistes de robe courte», à
-savoir: Montalembert, Riancey, Veuillot surtout, qui néanmoins avait
-plus de talent que Pffefferkorn.
-
- Parce que jargonnant vêpres, jeûne et vigile,
- Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament,
- Vous avez, au milieu du divin Évangile,
- Ouvert boutique effrontément;
-
- Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge,
- Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'où;
- Parce que vous allez vendant la Sainte Vierge
- Dix sous, avec miracle et sans miracle, un sou;
-
- Parce que la soutane est sous vos redingotes,
- Parce que vous sentez la crasse et non l'œillet,
- Parce que vous bâclez un journal de bigotes
- Pensé par Escobar, écrit par Patouillet;
-
- Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges
- Poussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé,
- Parce que vous mêlez à la cire des cierges
- Votre affreux suif vert-de-grisé;
-
- Parce qu'à vous tout seuls vous faites une espèce,
- Parce qu'enfin blanchis dehors et noirs dedans,
- Criant mea culpa, battant la grosse caisse,
- La larme à l'œil, la boue au cœur, le fifre aux dents;
-
- Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche
- Dans tous les vieux panneaux du mensonge immortel,
- Vous avez adossé le tréteau de Bobêche
- Aux saintes pierres de l'autel;
-
- Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bénite
- Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint,
- De dire: «Je suis saint, ange, vierge et jésuite.
- J'insulte les passants et je ne me bats point.»
-
- Après avoir lancé l'affront et le mensonge,
- Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux.
- Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge,
- Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux!
-
-Grain-de-Poivre ne plongea pas si vite dans son trou, qu'une sagette
-barbelée et térébrante ne le vînt atteindre. L'oiseau de nuit était
-marqué par un archer aux coups redoutables et sûrs. Le bon Reuchlin
-riposta au libelle de Pffefferkorn par le _Miroir des yeux_
-(Augenspiegel); il remit à sa place le sycophante juif, le triple drôle,
-affilié pour de l'argent à la Congrégation. La réplique fut rude, sans
-aucun des ménagements qui servent aux modernes, quand ils éprouvent le
-besoin d'édulcorer leurs aconits et leur ciguë. Il faut lire les
-«auteurs gais» de cette époque, les contemporains allemands de Rabelais
-pour imaginer à quelle grossièreté vont naturellement ces buveurs de
-bière, dès que leurs choppes les ont mis en gaîté. Les facéties de
-Bébelius, la légende (si souvent refondue, adoucie et transposée en beau
-langage de Til Ulenspiegel), ne répondent précisément pas à l'idée
-agréable qu'éveille en nous le mot «espièglerie». Une sorte de verve
-pesante, une jovialité d'ours en belle humeur, que l'on retrouve dans
-les deux trop fameuses lettres de la Palatine, emplissent d'incongruités
-ces propos de table à divertir les junkers et les étudiants: _gaudeamus
-igitur!_ Panurge, au regard de pareilles énormités, semble quelque peu
-nuancé de gongorisme; Tabarin lui-même prend tout de suite un air
-modeste et renchéri.
-
- [Illustration: Martinus Lutherus
- PORTRAIT DE MARTIN LUTHER.]
-
-Le _Miroir des yeux_, en même temps qu'il faisait voir à Pffefferkorn sa
-vilaine image, produisait sans flatterie aucune la silhouette
-d'Hoogstratem. D'être bafoué devant tous, humilié dans son amour-propre,
-atteint dans sa dignité, le redoutable prieur conçut une de ces rages
-qui ne pardonnent point, la rage froide et vindicative du prêtre. Il se
-mit sur le pied de guerre et combattit, à son tour. Certes, Reuchlin
-portait de nobles armes: l'esprit, la raison, la science, le talent.
-Hoogstraten, lui, n'avait que le bûcher. De connivence avec Arnold de
-Tongres, principal au collège Saint-Laurent, avec Ortuinus Gratius, de
-Deventer, ce même Ortuinus auquel Rabelais, dans la bibliothèque de
-Saint-Victor, attribue un volume dont le titre ne se peut énoncer,
-Hoogstraten, «héréticomètre» de Pantagruel, dressa contre l'humaniste
-une accusation formelle d'hérésie. Il fit tenir à l'Empereur les
-propositions suspectes de judaïsme, les extraits savamment choisis dans
-les ouvrages du docteur par Arnold de Tongres, un idiot pédant. Reuchlin
-se fâcha sérieusement, cette fois. Il écrivit un plaidoyer si véhément
-et de ton si monté que le faible Érasme ne lui pardonna point cette
-chose effrayante. Décidément, les choses tournaient mal. Quelque désir
-qu'il en eût, Maximilien ne pouvait passer l'affaire sous silence.
-
-Reuchlin avait pour lui, en France, en Italie, en Allemagne, ceux qu'on
-désigna plus tard sous le nom d'«intellectuels». Hoogstraten menait à sa
-suite les professeurs de théologie et les maîtres de sentences, les
-logiciens en «baroco» et en «baralipton», résonnant à perte d'haleine
-sur l'hircocerf et le draconcule, sur l'essence et l'accident, les
-gradés: bachelier ou maître ès arts, puis la troupe même des obscurs:
-moine, moinillon, capets et tonsurés.
-
-En 1514, le prieur des Dominicains citait Reuchlin à comparoir devant
-une commission ecclésiastique. Or, ce tribunal, peu enclin à désobliger
-le vindicatif «papimane», siégeait à Mayence, chacun de ses membres
-ayant été choisi et personnellement désigné par Hoogstraten. Donc, en
-dépit de l'évêque de Spire, malgré le bon vouloir du pape même, la vie,
-ou tout au moins l'honneur et les biens de Reuchlin étaient fort
-menacés. Nulle sauvegarde. Nul appui. Conscients de leur infirmité, les
-amis de Reuchlin voyaient se dérouler cette affaire de deux «miroirs»,
-l'une des plus importantes que les juifs aient jamais déchaînée sur le
-monde occidental.
-
-Une tempête grondait. Reuchlin, malgré tant de vertus et d'illustres
-protecteurs, voyait se rengréger les ténèbres et croître le péril. Déjà
-le sol tremblait. Des éclairs imminents fulguraient à l'horizon. Le
-triomphe d'Hoogstraten était proche, sans doute. Et lui, le pur lettré,
-le penseur intrépide, le sage et l'érudit, allait-il donner cette joie à
-ses lâches adversaires? Allait-il succomber sous cette racaille des
-universités et des couvents? Tout menaçait, tout craquait, se dérobait
-autour de lui, quand un éclat de rire le sauva.
-
-L'auteur des _Hommes obscurs_, était en 1515, âgé de 27 ans. Il n'avait
-pour atteindre la fin de sa carrière que peu de jours encore devant lui.
-Usé, miné, torturé par la misère et par la maladie, ayant combattu,
-souffert, aimé la patrie allemande et recommencé après Dante le rêve
-gibelin d'un empire laïque, susceptible de faire échec à la Papauté,
-après avoir, dans la guerre des paysans et des bourgeois, suivi son ami
-Frantz de Scheckingen, comme lui chevalier, venu, comme lui, du Mein et
-de la forêt hercynienne; survivant à la défaite du héros, il s'éteignit
-dans à peine la trente-cinquième année de son âge, avec pour dernier
-abri la maison doucement hospitalière du pasteur Schnegg, sur le lac de
-Zurich, où Zwingle, touché par tant de gloire et d'infortune, l'avait
-appelé, quand, trahi de ses amis, brouillé avec Érasme, atteint d'un mal
-qui ne pardonnait guère, presque sans pain, il voyait le soir allonger
-une ombre automnale sur le rapide chemin de ses beaux jours. Mais, au
-temps de lutte et de gaîté où la verve de Hutten flagellait de lanières
-cuisantes les maîtres de Cologne, ces funèbres pensers ne hantaient
-point sa noble intelligence. Frêle, mais si ardent à vivre, plein
-d'espoir, de poésie et d'endurance, il donnait sans compter ses forces,
-en même temps que son esprit, faisant largesse à tous, guerroyant,
-pindarisant, parlant du bois de gayac et d'Arminius, préconisant des
-remèdes contre le mal qui l'emportait, offrant à Charles-Quint sa fière
-indépendance, éconduit à Bruxelles par le jeune empereur et, de plus
-belle, rêvant pour ses camarades, pour lui-même une Athènes germanique
-où les Dieux de l'Olympe auraient eu leurs autels. Épîtres des
-Obscurantins! Quand parut sa ménippée, Hutten, jeune encore, était un
-homme aux traits accentués et délicats, aux longs cheveux d'un blond
-pâle, au visage encadré par une mousseuse barbe d'or, aux yeux d'une
-douceur féminine où l'enthousiasme, la colère, et, comme il disait, «le
-culte des Neuf Sœurs» mettaient de longues flammes. Un frontispice du
-_Triomphe de Capnion_ le montre cuirassé, dans une armure aussi étrange
-que le morion et les jambarts de Don Quichotte. Sur sa maigre poitrine,
-la cuirasse de Galaor ou de Parsifal croupionne d'une façon ridicule,
-tandis que son regard nostalgique et sincère contemple je ne sais quel
-au-delà riche de lumière et de douceur. Autour du front une couronne de
-laurier plaquée de feuilles vertes. Elle supporte une toque de velours
-et complète l'ajustement bizarre de ce chevalier à qui l'épithète
-d'«errant» semble appartenir à l'exclusion de tous autres. Depuis qu'il
-échappa aux disciplines du révérend abbé de Fulde, Ulrich von Hutten
-pérégrina par les chemins, erratique en effet et désorbité, en proie à
-l'inquiétude, qui fait les vagabonds et les explorateurs.
-
-Une formidable hilarité accueillit ses premières lettres. Déduites en un
-style négligé d'aspect, plein de germanismes, de locutions populaires et
-de trivialités scolastiques, elles sont d'une parfaite ironie et d'une
-surprenante mesure. Elles représentent les façons, la mentalité des
-jeunes clercs avec tant de vraisemblance qu'il faut lire plus d'une fois
-pour discerner la satire et l'intention vengeresse à travers les lignes
-monotones de ce pastiche sans égal.
-
-Voici d'abord les apprentis moines aux prises avec les tentations du
-Monde, si l'on peut nommer ainsi les tavernières qui les hébergent et
-les adolescentes rieuses qui, le soir des fêtes patronales, dansent avec
-eux, au son du flageolet, quand les corporations accueillent dans leurs
-guildes les nouveaux venus. Un mépris naïf de la femme complique, chez
-ces jeunes grimauds, l'éveil de leur sexualité. C'est avec des doigts
-tachés d'encre et des gaîtés rudanières qu'ils abordent l'objet de leurs
-scolastiques amours. Des histoires confuses, possession, envoûtement, se
-combinent dans leur cervelle ignare à des obsessions moins chimériques.
-Vilpatius d'Anvers exhorte dom Ortuinus Gratius, le met en garde contre
-les stryges et les succubes, lui fait connaître comment on repousse
-leurs maléfices au moyen de sel bénit et d'oraisons appropriées.
-Conradus de Wickau lui raconte une histoire peu édifiante et quelles
-pretentaines égayent ses vingt ans. Hutten est dur, la plupart du temps,
-à la citation. Dès qu'il cesse de railler l'ignorance, la bêtise et
-l'instruction à rebours chez les disciples dont maître Ortuinus
-endoctrine le troupeau, sa plaisanterie a des façons tudesques.
-L'hypocrisie à la mode et le pharisaïsme verbal dont la France est
-engouée au début du XXe siècle, n'admettent guère ces fortes joyeusetés.
-
-Outre la métrique, la poésie et les divers rythmes qu'ils ordonnent,
-outre les syllogismes cornus, ces bons jeunes gens étudient à leur
-manière les poètes latins. Ils sont bien fondés en théologie et, quand
-ils accouplent des vers, ce n'est pas sur des babioles, disent-ils, mais
-sur la couronne des saints. Comme ils pensent dévotement, plus acharnés
-à la doctrine de leurs maîtres que Thomas Diafoirus aux avis
-d'Hippocrate, ils haïssent les poètes nouveaux, déclament contre
-Philomusus, Escampativus et quelques autres fort oubliés, qu'ils
-traitent de jeanfoutres. On les imagine déambulant parmi les venelles et
-les carrefours de la «Sainte Cologne», emplissant la nuit de hurlements
-avinés, quand ils vagabondent, après boire, dans les quartiers déserts.
-La haute silhouette de la cathédrale apparaît sur le ciel nocturne, avec
-son dôme inachevé, ses clochetons et ses pinacles, tandis que le Rhin
-accompagne de sa plainte monotone les clameurs des jouvenceaux. A
-l'ombre du vieil édifice, leur bêtise s'épanouit!
-
-C'est ici, dit Henri Heine, que la prêtraille a mené sa pieuse vie. Ici
-ont régné les hommes noirs que Hutten a décrits. Ici Hoogstraten
-distilla ses dénonciations. Ici la flamme du bûcher a dévoré des livres
-et des hommes, et les cloches tintaient et on chantait _Kyrie eleison_.
-
-Mais le stupide fanatisme n'absorbe pas les jeunes clercs au point
-d'empêcher qu'ils ne deviennent «très profonds», versés dans les
-sciences orthodoxes. Il en est une que leur entendement s'approprie avec
-délices, je veux dire la Mystique. C'est l'art de donner aux faits
-mythiques ou sociaux une interprétation bizarre, saugrenue et falote, de
-chercher dans les poètes antiques la «préfiguration», comme ils disent,
-du christianisme et autres subtilités dogmatiques, mais idiotes. C'est
-la mythologie comparée à Charenton.
-
-Voici frère Conradus Dollenkopsius, qui fait part à Ortuinus de son
-érudition.
-
-«Je prends tous les jours, dit-il, une leçon de poésie, où, par la grâce
-de Dieu, je commence à faire un progrès admirable. Je sais déjà toutes
-les tables d'Ovidius en sa _Métamorphose_; de plus, je sais les
-interpréter quadruplement, à savoir naturellement, littéralement,
-historiquement et spirituellement, science que n'ont pas les poètes
-séculiers.
-
-«Dernièrement, j'ai poussé à l'un d'eux cette colle: d'où vient le nom
-de Mavors?
-
-«Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai:
-«Mavors, lui dis-je, c'est _mares vorans_, le dévorateur des mâles.» De
-quoi il demeura confondu.
-
-«Je poursuivis: «Que faut-il entendre allégoriquement par les neuf
-Muses?» Le pauvre gars n'en savait rien: «Les neuf Muses, lui dis-je,
-représentent les sept Chœurs des Anges.»
-
-«En troisième lieu, je lui demandai: «D'où vient le nom de Mercurius?»
-et comme il ne savait pas davantage: «Mercurius, lui dis-je, c'est
-_Mercatorum curius_ (patron des marchands), à cause qu'il est le dieu du
-négoce et porte aux trafiquants un intérêt suivi.»
-
-«De cela vous pouvez inférer que ces poètes apprennent leur art dans un
-grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de
-l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels, comme l'écrit
-l'apôtre dans sa Ire aux Corinthiens, II: «L'homme animal ne perçoit pas
-les choses qui sont dans l'esprit de Dieu.»
-
-«Vous me demanderez peut-être: «D'où tenez-vous tant de subtilité?» Je
-vous répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé
-par un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son
-livre a pour objet la _Métamorphose_ d'Ovidius. Il en expose tous les
-mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en
-Théologie, au delà de tout ce que vous pouvez croire. Il est bien
-évident que le Saint-Esprit infusa une telle doctrine à cette personne,
-à cause qu'elle établit la concordance qui existe entre l'Écriture
-sainte et les tables poétiques. Vous en pourrez constater dans les
-passages que voici:
-
-«De la serpente Pytho qu'Apollo mit à mort le Psalmiste dit: «Vous
-marcherez sur l'aspic et sur le basilic.» Diana signifie la très béate
-Vierge Maria, quand, avec des jouvencelles nombreuses, elle rôde par les
-chemins. Cadmus courant après sa sœur figure la personne de Christus en
-quête pareille de sa sœur qui est l'âme humaine et fondant une cité qui
-est l'Église.»
-
-L'érudition du benêt se prolonge, se répète, encombre maintes pages de
-citations, de notes marginales, et de références auprès des «bons
-auteurs». Un vertige de stupidité monte peu à peu, se dégage de ces
-élucubrations monastiques. Est-ce un hôpital de fous? Un couvent
-d'inquisiteurs? On n'en sait plus rien et l'on demande merci. La grande
-affaire toutefois que poursuivent les jeunes sycophantes, c'est la
-confusion de Reuchlin et surtout l'anéantissement des juifs. Au moment
-du Jubilé, de la vente des indulgences, il importe de détourner sur eux
-les soupçons de la multitude. Un juif rôti, quelques maisons israélites
-mises au pillage, voilà toujours un amusement que l'on ne saurait
-interdire au peuple. C'est un apéritif à l'eucharistie, un encouragement
-aux «bons pauvres» qui font leurs pâques. La démagogie réactionnaire est
-organisée à jamais. Sous l'inspiration des Dominicains, elle fonctionne
-telle que nous la reverrons au moment de la Ligue et, plus tard, de
-l'affaire Dreyfus. Ses procédés restent les mêmes et le personnel ne
-diffère point. M. Charles Maurras vaut Hoogstraten; M. Arthur Meyer
-prête son humeur élégante et ses favoris en côtelettes à Johannes
-Pffefferkorn.
-
-Ce néanmoins l'Allemagne intellectuelle avait compris.
-
-Les sarcasmes de Hutten avaient dessillé ses yeux. Dans Reuchlin menacé,
-dans les juifs offerts à la populace comme un troupeau dont la vie
-appartient au premier boucher venu, les penseurs, les humanistes se
-reconnurent. Ils saluèrent un héros, leur aîné, qu'il fallait
-sauvegarder à tout prix. Leur pitié s'émut. Ils tendirent une
-fraternelle main au peuple des «judengassen», «aux tribus captives», aux
-«éternels proscrits», victimes de la plus infâme superstition, exclus de
-toute joie, en péril continu, holocauste offert au dieu des chrétiens, à
-ce Christ plus sanguinaire que Moloch. Or, ces hommes ne demandaient
-qu'à vivre, qu'à obtenir pour eux et pour les leurs ce que, même de nos
-jours, contestent aux hébreux les salariés de l'antisémitisme, à savoir
-«autant de droits que les autres mammifères» (Heine). Un énorme ridicule
-tomba sur Hoogstraten, sur son Ordre abhorré, pris en flagrant délit
-d'imposture. Nonobstant les efforts du Saint-Siège, malgré le zèle des
-pères blancs et noirs à détruire ce libellé malencontreux, le coup
-libérateur fut porté. L'audace des moines recula. Une sorte de trêve
-suspendit les hostilités.
-
-Plus tard, avec le pape Adrien et le légat Alexandre, avec les bulles de
-proscription, la terreur s'empara des âmes incertaines. Érasme renia son
-amitié pour les humanistes. Il se déshonora de gaîté de cœur en
-dénonçant aux pouvoirs publics Hutten malade et fugitif, en appelant sur
-Zwingle, son hôte, la suspicion des magistrats. Ce causeur brillant, cet
-esprit orné goûtait cependant le charme du bien-dire. Il pensait
-librement. Mais il n'avait ni caractère, ni bravoure; il portait une
-pente fâcheuse à prendre quand même le parti du plus fort. Le beau
-portrait d'Holbein, au musée d'Anvers, a toute la valeur d'un document
-psychologique. Il montre au vif le manque de bravoure qui noua Didier
-Érasme, l'induisit en de lâches et vilaines actions. Le corps un peu
-voûté, sous une fourrure assez belle, vieilli plutôt que vieux, l'homme
-en dépit du chaperon et du manteau semble grelotter de froid. Les traits
-fins, allongés, le sourire inquiet des lèvres minces, le nez un peu
-dévié, les yeux dont le regard s'en va on ne sait où, le geste de la
-main blanche et fine qui tient si mollement un manuscrit enroulé, disent
-l'homme sans vouloir, égoïste, maniaque et personnel, qui pour conserver
-sa «librairie» et ses objets d'art, ce beau parloir de chêne, gloire de
-Rotterdam, acceptera n'importe quelle honte, sceptique au point d'être
-le mieux du monde avec les autorités civiles ou religieuses, quelles
-qu'elles soient.
-
-Le départ d'Érasme et la mort de Hutten ferment cette première période
-où la Réformation à venir se fait deviner plutôt qu'elle ne se formule.
-Ce n'est pas le mois d'avril encore. Mais le ciel se fait plus doux; un
-souffle amical passe dans l'azur clair; les branches, qu'alourdit le
-trop-plein de la sève, laissent poindre la verdure indécise des
-bourgeons. Des cris d'oiseaux montent vers la lumière, dans l'allégresse
-du matin.
-
-Après le déchaînement de haine et de mépris qu'ont suscité les _Épîtres_
-de Hutten contre l'obscurantisme, après la défaite d'Ortuinus et
-l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire va cesser.
-
-Bientôt pourtant, un nouveau rieur, celui-là formidable, fait écho, sur
-les bords de la Loire, au guerrier poète, qui, dans les burgs du Rhin,
-aiguisa l'épigramme vengeresse. Les titans de Rabelais porteront au
-Monde la même parole fraternelle que nous entendîmes dans les sarcasmes
-de Hutten.
-
-Mais, avant d'écouter ce Gargantua si humain, ce bon Pantagruel qui
-ravive les sources d'autrefois, qui, célébrant la joie et l'orgueil de
-vivre, donne aux forts le seul viatique digne d'eux, à savoir l'amour du
-travail, l'universelle énergie et la curiosité de son héros, prêtons
-d'abord l'oreille à cette voix harmonieuse et robuste qui s'élève pour
-chanter l'amour divin et les tendresses humaines. Après les chevaliers,
-après les humanistes, les gentilshommes et les raffinés, voici le moine
-plébéien de Wittemberg qui, soulevant la pierre funéraire sous laquelle,
-depuis dix siècles, étouffait le Monde Occidental, d'un cœur allègre,
-d'un gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection et de sa foi.
-
-Le printemps de la Réforme est venu, dans l'Allemagne et dans l'Univers,
-comme le mois de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral de Luther lui
-donne une voix immortelle, voix dont l'écho frémit encore pour éveiller
-dans les cœurs des germes d'héroïsme, d'indépendance, de raison et de
-bonté.
-
-
-II
-
-Tandis que les humanistes, défenseurs des bonnes lettres, champions de
-l'hébraïsme, vengeurs de l'antiquité grecque et latine goûtaient les
-premiers fruits de leurs victoires; tandis que le chevalier Ulrich von
-Hutten, ayant, avec ses _Hommes obscurs_, enrichi la linguistique d'un
-vocable nouveau: l'«obscurantisme», comme cent ans après lui Miguel de
-Cervantès devait apporter à l'univers le mot «don quichottisme», comme
-déjà l'auteur anonyme du _Til Ulenspiegel_ avait fourni celui
-d'«espièglerie»; incontesté, glorieux, satisfait et vengé, Reuchlin se
-retirait du combat, sans vouloir, désormais, participer aux luttes qui
-bouleversaient l'Allemagne, s'écartant aussi bien de la Réforme que de
-l'insurrection fomentée contre le Saint-Empire, par les chevaliers
-rhénans, groupés, au château d'Ebernburg, sous le pennon de Scheckingen,
-Scheckingen, noble figure, un peu baroque aussi et qui, dans un avenir
-prochain immédiat, présage l'autre gentilhomme, le caballero andante,
-redoutable aux pécores, aux marionnettes et aux moulins! Scheckingen,
-chevalier teutonique, Lohengrin égaré dans l'aube de la Renaissance,
-croisé de Rutebeuf, épave du Moyen Age! En quête d'aventures, heaume au
-chef, dague au poing, bardé de fer, jaloux de conserver à la noblesse
-pauvre, en même temps que le droit féodal de rapine, le privilège
-exclusif du service militaire, privilège que les troupes nouvelles de
-Maximilien, reîtres et lansquenets, enlevaient aux gentilshommes sans
-patrimoine, Frantz de Scheckingen tenta la dépossession de l'archevêque
-de Trèves, rêva d'assumer, un jour, la pourpre impériale, et combattit,
-pareil Goetz de Berlichingen, le héros de Gœthe, dans la guerre des
-paysans. Il continuait les prises d'armes et les gestes de la
-Chevalerie, au moment même où l'esprit moderne faisait éclater l'écorce
-du vieux monde, où Luther, en déchirant la bulle qui l'excommuniait,
-dans la cathédrale de Wittemberg, brisait, du même coup, mille ans
-d'obéissance à la théocratie romaine et rompait brutalement avec le
-passé.
-
-Le XVIe siècle, malgré son immense appétit de science, de voyages,
-d'art, ses passions féroces et l'indomptable vitalité dont il regorge,
-n'en est pas moins le siècle de la Diplomatie et de la Banque.
-L'Allemagne a pu s'instruire de cette vérité. L'affaire des indulgences,
-les marchandages qui aidèrent à «marmitonner» l'élection de
-Charles-Quint l'ont rendue éclatante et manifeste. Le fils de Jeanne la
-Folle est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans leur maison
-d'Augsbourg. Ils tiennent, en même temps que celles de leur coffre-fort,
-les clefs de la politique européenne. On connaît l'anecdote du fagot de
-cannelle, qu'allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins souscrit
-par l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour où ce prince daigna
-recevoir leur hospitalité. La Foi seule pourra lutter contre cette
-omnipotence de l'Argent. Mais les hobereaux de Scheckingen, les paysans
-de la Souabe, de la Franconie et du Palatinat, que pourront-ils contre
-les soldats mercenaires chargés de «rétablir l'ordre», et de répondre
-par la Mort aux révoltes de la Faim? Les chefs périssent glorieusement
-sans avoir à subir l'humiliation d'être absous ou châtiés par le
-vainqueur. Mais le roman chevaleresque est à jamais conclu. Scheckingen,
-dont Albert Dürer a fixé les traits dans une de ces planches «baroques»
-et «sublimes» où la Mélancolie étreint sans relâche l'Esprit impuissant
-à prendre son essor; Scheckingen que la mort conduit aux abîmes sur un
-maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les rides qui labourent son
-visage dévasté le désespoir infini que, déjà trois cents ans plus tôt,
-manifestait le «décroisé» du vieux rimeur gaulois.
-
-Mais voici que Luther, secouant la défroque médiévale, se dresse pour un
-combat nouveau. Armé du seul Évangile, au nom d'une doctrine plus pure,
-il combattra les princes et chassera la Papauté de la conscience
-humaine. Est-ce un dogme inconnu qu'il préconise? une théologie
-éleuthérienne qui va muer tout à coup la face de l'Univers? Non! Luther,
-Calvin, l'un avec son traité du serf arbitre, l'autre avec son
-institution chrétienne, suivent les mêmes errements qu'adoptèrent
-Jeansen, Duvergier de Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. Les
-uns et les autres partent de saint Augustin, de cette idée que l'homme
-est impuissant à créer lui-même le salut, à obtenir la grâce, don
-purement gratuit de la Divinité. Cette doctrine décourageante semble, au
-premier abord, faite pour anéantir toute l'énergie humaine, pour briser
-tout ressort intérieur et toute volonté. Mais, proclamant l'impuissance
-de l'homme à changer son destin, elle affranchit la conscience des
-dogmes. Elle brise le joug sacerdotal.
-
-Ne donnant au fidèle que l'Écriture pour guide et réconfort, elle crée
-en même temps le libre examen, la discussion des paroles divines, sans
-que le prêtre ait besoin d'intervenir en qualité d'interprète ou de
-médiateur.
-
-Mais ce n'est pas l'action théologique de Luther, les discussions plus
-ou moins subtiles du docteur Martin qui lui donnèrent de mettre ainsi en
-mouvement les forces populaires. Pour créer la foi des humbles, cette
-foi qui soulève les montagnes, cette foi avant toute chose, uniquement,
-peut-être, il faut beaucoup d'amour.
-
-Or la conquête de Luther n'est autre chose qu'une conquête de l'amour.
-En déduire la légende tout entière ce serait évoquer, non seulement les
-annales du XVIe siècle, mais la civilisation moderne depuis ces jours
-lointains de la Wartburg où le moine en révolte eut son Thabor et sa
-Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes encore, dont les passions nous
-agitent et dont l'écho vibre dans l'air.
-
-Guerre sainte, chocs sublimes! Temps héroïques de dévouement et
-d'espoir! Conflits des princes et des peuples, des doctrines et des
-hommes, engagements superbes, où, de part et d'autre, luttant pour leur
-conscience, pour leur foi, pour ce qu'ils crurent la vérité, les hommes
-sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chère que cette vie
-elle-même, l'existence de leurs proches, la stabilité de leur foyer, aux
-revendications de l'Idéal! Que Luther tonne à la diète de Worms, et
-repousse le Légat du Saint-Siège! que Loyola prenne, par ses disciples,
-la direction du Monde! que l'aigre Calvin dogmatise à Genève,
-arrêtons-nous dans la familiarité de ces grands hommes. Cherchons dans
-les meneurs de peuples ce qui transparaît d'éternel, les douceurs et
-même les faiblesses qui les rapprochent de la condition humaine, en
-quelque sorte nos frères, les mettent plus près de notre cœur.
-
-J'ai suivi, par les lourds après-midi de septembre, par les couchants de
-turquoise, de cuivre et d'or, la route d'Hernani à Motrio, gravi
-l'escarpement de Loyola, rêvé dans la grotte de Manrèze à celui qui,
-rassasié d'ascétisme et de douleur, inventa un monde à son image, et se
-sentit assez grand, assez souple et fort pour, de ses mains, pétrir une
-chrétienté nouvelle. A la Wartburg, où sainte Élisabeth de Hongrie
-laissait tomber, sur son chemin, des roses, où Wolfram d'Eschenbach,
-pour une autre Élisabeth, chanta ses cantiques et des hymnes que le
-Génie, après cinq siècles, devait redire à l'Univers, j'ai retrouvé la
-cellule monastique où Luther, captif, déclara la guerre à la Papauté,
-jeta son écritoire à la tête du démon. Il traitait Satan avec le mépris
-d'un homme qui, portant à ses frères l'acte, la Vie et la Parole, se
-sait supérieur à l'Esprit de Négation.
-
-Il est un livre unique, touchant, humain dans l'œuvre théologique et
-pesante de Luther. Là, plus d'abstraction, plus de controverse,
-d'épilogues, sur la grâce, le serf arbitre et autres arguties. Les
-Propos de table de Martin Luther sont aux écrits dogmatiques de ce grand
-homme quelque chose comme tous les Fioretti, de saint François, dans les
-sermons et les exhortations à ses frais qu'a laissés le Bienheureux.
-
-Par les plaines d'Assise, longs promenoirs plantés de pins et de cyprès,
-ces cyprès qui donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie une
-incomparable noblesse, retrouvant quelque chose du panthéisme antique et
-de la douceur virgilienne, le padre Francesco invoquait, à l'appui de sa
-dilection, «l'eau si pure, si humble et si chaste», la lune, le soleil,
-les astres, la terre tout entière, le conviait aux épousailles de l'âme
-humaine avec son Dieu.
-
-Les fresques de Giotto, dans la basilique d'Assise, le montrent,
-chancelant, ivre de tendresse, portant à toute créature la nouvelle
-eucharistique de l'éternel amour.
-
-Ce serait, peut-être, pousser le goût du paradoxe historistique un peu
-plus loin que d'envisager François d'Assise comme un précurseur de la
-Réforme. Néanmoins, la modification profonde qu'apportèrent dans
-l'esprit chrétien les prédications franciscaines offre, en quelque
-façon, une analogie avec le mouvement suscité par Luther. En substituant
-à la doctrine ecclésiastique, à la direction, le pur amour, François
-d'Assise, par d'autres chemins, arrivait à la même conclusion que le
-docteur de Wittemberg. Il proclamait que le fidèle se peut affranchir du
-prêtre; et cela constitue, au point de vue orthodoxe, la plus damnable
-des hérésies. Si François d'Assise, esprit docile et tendre, s'inclina
-toujours devant les décisions du Saint-Siège et lui resta soumis, il
-n'en fut pas de même, pour quelques-uns des disciples ayant subi de près
-ou de loin son influence, les fraticelli, par exemple, ou fra
-Salambiene.
-
-Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un mineur, venu d'un sang plus
-lourd et d'une race moins artiste, n'a pas l'élégance patricienne,
-inhérente au padre Francesco. Mais celui-ci fut, peut-être en dépit de
-lui-même, un émancipateur de l'intelligence. Gebhardt dans son Étude sur
-«l'Italie mystique» au XIIIe siècle, montre François au milieu des sages
-et des prophètes dans le paradis du Dante, au sommet de la _Divine
-Comédie_, cette haute cathédrale, dont la porte s'ouvre encore sur les
-ténèbres du Moyen Age, sur la forêt obscure «où le soleil se tait», mais
-dont les flèches, les tours et le pinacle, touché déjà par l'aube de la
-Renaissance, portent comme _Santa Maria dei fiori_ les stigmates de
-l'esprit nouveau.
-
-Luther, ce gros moine priapique, bedonnant et vociférateur dont Lucas
-Cranach a buriné les traits énergiques, plébéiens et volontaires, la
-face carrée, aux yeux de douceur et de flamme, au menton d'empereur
-romain, incarne la voix même de la Foule, atteste la vitalité, non
-seulement du Peuple, mais de la Populace. Lui-même se nommait volontiers
-_Herr Omnes_, Monseigneur «Tout le monde», incarnant, pour la première
-fois, les droits de l'Homme, le Droit éternel, méconnu par l'Église et
-la Féodalité.
-
-Il est dur, violent, poète néanmoins à sa manière, avec cette lourdeur
-monacale que raillait Hutten et ce fonds de brutalité germanique dont ne
-sont pas exempts les meilleurs poètes d'outre-Rhin, qui faisait dire à
-Henri Heine se raillant lui-même: «Je suis une choucroute arrosée
-d'ambroisie.» Mais Luther n'a garde, quant à lui, de railler. Il se sait
-le porte-parole des hommes qui naîtront demain. Il revient de la diète
-de Worms comme autrefois Julien de Nicomédie, comme saint Paul du
-promontoire d'Éphèse où son génie adressa aux gentils cette «épître qui
-rompait le câble de la vieille loi mosaïque». Il revient dans son jardin
-de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu des rosiers, sous les tilleuls
-en fleurs avec son petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable des
-allées, puis vient à table, prend part à la conversation. Elle roule sur
-les choses du Ciel. Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-né, que
-lui apporte Catherine de Bora, complètent ce groupe que pourraient
-peindre les petits maîtres hollandais: Jan Steen ou Pieter de Hooghes.
-Son cœur s'emplit d'amour, déborde sur toute chose. Un soir, il voit un
-oiseau se poser sur un arbre et se réjouit de comprendre que cette
-gracieuse créature habite dans la protection de Dieu. Il respire une
-rose et contemple en elle un magnifique ouvrage du Créateur; il aime le
-vin, le goûte, le conserve pour les repas de noce. Le pain, dit-il,
-confirme le cœur de l'homme. Le vin le réjouit. Il protège les nids
-contre les passants, avec le geste de François d'Assise défendant les
-hirondelles. Il fait taire les grenouilles pour écouter le rossignol. Il
-parle, comme Virgile, des cygnes agonisants qui, près de quitter la
-terre, tentent de leur voix sublime les astres éthérés.
-
-Un tel rapprochement ne saurait choquer ni surprendre. Le _Choral_ de
-Luther aussi bien que le _Cantique du Soleil_ porte, en lui, une beauté
-suffisante pour s'imposer à l'admiration des hommes, en dehors de toutes
-préoccupations confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hérétique de
-Wittemberg au «trouvère de Jésus», c'est un amour pareil pour la nature,
-pour les êtres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour les bestioles
-innocentes que l'homme tue et martyrise afin d'assouvir sa gloutonnerie
-ou sa cupidité. Saint François prêchait les engoulevents, sauvait un
-pauvre lièvre traqué par les chasseurs, défendait le meurtre au loup
-d'Aggubio, conviait la Nature entière à la fête éternelle du printemps
-et de l'amour divin: _Laudato sia, Signore mio!_
-
-Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est la musique. «La musique
-sainte--dit son contemporain Paracelse--met en fuite la tristesse et les
-esprits méchants.» Or, le Diable est un esprit chagrin. Il désespère les
-hommes. Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. De là vient
-qu'il détale au plus près, sitôt qu'il entend la musique, et ne reste
-jamais, dès que l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi David, avec
-sa harpe, délivra Saül en proie aux attaques du Démon.
-
-«J'ai toujours aimé la musique; la connaissance de cet art est bonne;
-elle sert à toute chose; la musique est un présent de Dieu, elle est
-alliée de près à la théologie et, pour beaucoup, je ne voudrais être
-dépourvu du petit savoir que j'ai en fait de musique. Un maître d'école
-doit être habile musicien. La musique chasse beaucoup de tribulations et
-de mauvaises pensées, la musique est la meilleure consolation que puisse
-éprouver un esprit triste et affligé; elle rend les gens plus aimables,
-plus doux, plus modestes et plus intelligents. Un tel goût suffit pour
-ennoblir qui le professe.»
-
-Et lui-même, Luther, nous apparaît comme un chanteur divin, comme un
-psalmiste, qui, sur la harpe de David, retrouve les cantiques des
-prophètes, pour chanter son espoir et sa jubilation. Luther, luthier, le
-psaume qu'il accompagne sur un nouveau psaltérion apporte à l'humanité
-des forces, invigore son espoir. Les anges qu'on rêve, ceux de Flandre,
-ou de Toscane; les anges de Memling et ceux de Jean de Fiesole
-n'entonnèrent jamais pareils cantiques devant le trône de leur Dieu!
-
-Mais, ce chantre enthousiaste est, en même temps, un solide buveur, un
-homme de chair et de sang. Il se plaît à table, rit avec fracas, au
-milieu de ses amis. Il s'emplit de bière et tient, les coudes sur la
-nappe, des propos qui n'ont rien d'édifiant. Ce n'est pas, lui non plus,
-un ascète, mais un homme, un homme à qui rien n'est étranger. Il éclate
-de force, de joie, et de bonté. Il fait trembler, sur sa chaire, le
-pontife romain, au fond du Vatican, mais il obéit, sans mot dire, aux
-humeurs de sa ménagère. Il a l'odeur, l'expansion et la force du peuple.
-Il en a aussi la crédulité. S'il ne brûle pas les sorcières, à la façon
-des juges ecclésiastiques, il débobine sur leur compte mainte histoire
-digne d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants du Diable, que
-les mauvais Esprits couchent dans les berceaux dont ils ont emporté les
-nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent pas à rassasier. Il
-apprend à ses commensaux, Mélanchthon, Auri-Faber, Jean Stols,
-Lauterbach, les manigances du Diable qui prend, tour à tour, la figure
-d'un veau noir et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme emporter
-l'âme des aubergistes. Parfois aussi, Luther se plaît à des inventions
-que n'eût pas désavouées Jacques de Voragine. Cette gracieuse histoire,
-par exemple, d'un enfant égaré comme les frères du Petit Poucet et qu'un
-ange nourrit pendant trois jours, au fond des bois. Quand ils ont bien
-joué tous deux ensemble, au moment où la nuit tombe, l'ange le reconduit
-chez ses parents.
-
-Et voici que ce brave homme, ce naïf conteur d'histoires horrifiques
-touchantes, éclaire les peuples et les rois, promulgue des arrêts
-souverains sur le gouvernement des empires, juge d'un mot décisif les
-maîtres de l'Europe. Puis son esprit vagabond l'emporte vers les
-spéculations théologiques. Le ton s'élève, grandit. Tout à l'heure,
-c'était un bourgeois teuton, humant le pot, dans son logis. A présent,
-c'est un prophète. Le charbon d'Isaïe a touché ses lèvres éloquentes.
-Mais bientôt le rire, un rire large et sensuel, reprend ce gros homme en
-liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il invective. Il se
-glorifie avec ingénuité, car il manque absolument de modestie. Il se
-montre, dans son naturel, plein de bonhomie et de dureté, d'égoïsme et
-de dévouement, de bizarrerie et de lucidité, d'enthousiasme et de doute,
-d'éloquence et de trivialité, de petitesse et de grandeur.
-
-C'est, pourrait-on dire, un personnage de Rabelais. Il en a la verve
-intempérante, la belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, l'esprit
-bachique, le langage cynique et la haute raison. Comme ceux de
-_Pantagruel_, c'est un géant déchaîné parmi les nains. C'est une force
-de la Nature. Il prend sa place à table, mord joyeusement à tous les
-fruits offerts. Il aime sa femme, Catherine, ses enfants; il aime, nous
-l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, les cygnes. Il s'appelait
-tout à l'heure «Mgr tout le Monde». Ne pourrons-nous pas le nommer, à
-présent, cet instigateur de révolte, cet éveilleur des forces latentes,
-ne pourrons-nous pas le nommer «Panurge», l'homme de tous les travaux?
-Comme Rabelais encore, partant d'un point de départ si différent,
-Luther, à l'aube du XVIe siècle, retrouvait la douceur de vivre, mettait
-fin au long carême du Moyen Age. Il relevait Adam déchu, _Adam vetus_,
-tandem lætus, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur: «Lève-toi,
-pauvre homme! bois et mange! Puis, espère! travaille. Et, sur la route
-printanière, toute blanche de pommiers fleuris, par les campagnes
-verdoyantes, sous le ciel d'azur et d'or, marche appuyé sur la Bonté
-suprême, marche confiant vers l'avenir!»
-
- * * * * *
-
-Blessé au siège de Pampelune que le roi d'Espagne défendait contre Jean
-d'Albret, lequel prétendait reconquérir cette capitale ancienne de la
-Navarre, le capitaine Ignace de Loyola fut soigné par un chirurgien,
-ignorant de son métier. Sa jambe mal soudée le laissait boiteux.
-Derechef, il la brisa lui-même, reconstitua le pansement et, quelques
-semaines après, marcha droit, comme par le passé.
-
-Cette violente et froide énergie est une caractéristique des races
-d'Eskaldune, que nul péril n'effraie et que nulle souffrance ne fait
-broncher d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, compatriote
-d'Ignace, né au village de Motrio, et commandant une frégate, a les deux
-jambes emportées par un boulet. Sur-le-champ, il ordonne qu'on le plonge
-dans un baril de son, pour contenir l'hémorragie et ne cesse de faire
-tête à l'ennemi qu'autant que la mort a pris son dernier souffle. Et
-tous, coureurs de la montagne, écumeurs de l'Océan, gravissent les pics
-inabordables, ou, sur leur barque faite de quatre planches, vont aux
-pêcheries de Terre-Neuve, touchent peut-être aux régions polaires et,
-sans même avoir conscience de leur héroïsme, devancent les explorateurs
-les plus illustres, parmi les épouvantes, les récifs, les déserts de
-l'Océan. Le sombre génie de la Biscaye vit en eux. Pays aux monts
-tragiques, pleins d'embûches et de précipices, où le sol de basalte
-noircit, dirait-on, les feuillages des grands arbres et la hampe
-vigoureuse des maïs. Une race d'origine inconnue, apparemment sémitique,
-«ibères non romanisés» dont le langage ne s'apparente à aucun dialecte
-indo-européen, vit dans l'âpre montagne, jalouse de ses privilèges,
-guerroyant pour ses fueros, prompte à l'insurrection contre les pouvoirs
-établis, dès qu'il s'agit de défendre ses autels ou son foyer, prête à
-reconquérir l'Espagne sur les Maures avec Pélage ou bien à faire le coup
-d'escopette pour _el rey netto_, avec Zumalacarregui.
-
-Ignace de Loyola fut, pour employer le mot de Carlyle, l'homme le plus
-«représentatif» de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme
-audace, l'infrangible volonté.
-
-Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet homme opiniâtre subit une crise
-morale qui détermina, chez lui, l'orientation nouvelle de son esprit.
-
-Pendant les importuns loisirs d'une longue convalescence, au château de
-son père, ayant lu, afin de se divertir, la _Légende dorée_, il fut ému
-par les récits qu'elle renferme et se jura de devenir un saint.
-
-Il faut dater de sa guérison, la retraite à Manrèze, la crise
-d'ascétisme qui faillit se terminer par un départ en forme pour les
-lieux saints.
-
-Il alla, mais en simple visiteur, à Jérusalem. Car il ne tarda guère à
-comprendre, étant d'un esprit net et résolu, qu'en se faisant ermite, et
-fuyant le Monde, il ne rendait à l'Église aucun des services qu'elle
-pouvait espérer de lui.
-
-Déjà la Réforme devenait menaçante. La pensée de créer un Ordre qui, par
-la parole, par l'enseignement et la direction, en combattrait les
-progrès ne tarda pas à germer en lui. A la diète de Worms, c'est-à-dire
-en 1521, Luther avait rompu, non seulement avec la Papauté, mais avec le
-Saint-Empire. Prisonnier à la Wartburg, où l'électeur de Saxe le
-cachait, il instituait cette prédication nouvelle, cet apostolat qui,
-bientôt, déchaîneront des fureurs homicides, mettront aux prises, en un
-choc éperdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient du nom de chrétiens,
-mais se diviseront, à l'avenir, en catholiques et réformés.
-
-Sept ans après, en 1528, Ignace jura, dans les souterrains de
-Montmartre, de se consacrer, avec les disciples qui l'accompagnaient, à
-la défense de l'Orthodoxie et de la Papauté. Il formula bientôt la règle
-de son Ordre, cet Ordre qui, dans moins d'un siècle, allait prendre la
-conduite de l'Église, diriger la politique des nations et la conscience
-des rois.
-
-Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins de dix-huit années, de 1545
-à 1563, consacra les prépondérances des Jésuites, lesquels, depuis,
-confesseurs des princes, mêlés à toutes les grandes choses, aux guerres,
-aux traités, aux conciles, aux ambassades, apaisant les révoltes et
-gouvernant les souverains, ont eu, jusqu'à la Révolution française, et
-même quelque temps après, la haute main sur les événements publics.
-Ignace, dès le début du XVe siècle, avait senti que l'ancien monarchisme
-ne cadrait pas avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne s'agissait
-pas de recommencer la règle de Bernard ou de Benoît. Tout en maintenant
-ses fils spirituels dans une étroite obédience, il comprenait, avec un
-sens très juste des réalités, qu'il importe, avant tout, de charmer ceux
-que l'on prétend conduire, qu'il faut plaire si l'on veut régner.
-
-Il apprit à conquérir les jeunes gens, les femmes, à pénétrer dans
-l'intimité du riche, à rendre humaine, accueillante et douce la religion
-qu'il défendait. Il emprunta au Monde ses plaisirs, ses futilités:
-spectacles, réunions, musique. Il enseigna l'art de bâtir des églises
-pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il commanda aux maîtres de la
-peinture des toiles à grand effet, d'une couleur aimable et d'un goût
-théâtral, propre à charmer, du même coup, les mondains et les dévots.
-L'art jésuite était fondé.
-
-Une psychologie exacte, une observation pénétrante, une connaissance
-approfondie, un jugement net des circonstances et des caractères permit
-à la Compagnie de Jésus d'occuper, dès le début, chez les grands, la
-place qu'elle a tenue pendant près de trois siècles--malgré l'éclipse de
-1719--place qu'elle défend avec un génie opiniâtre et qu'elle garde
-encore par une obstination intelligente, par des moyens sans cesse
-renouvelés, par une souplesse forte, que, même hostiles ou indifférents,
-les esprits cultivés ne peuvent envisager sans admiration, comme étant
-le résultat le plus magnifique de la persévérance, de l'énergie et de la
-volonté.
-
-De la Réforme à la Compagnie de Jésus, de la Diète de Worms au Concile
-de Trente, de l'action à la réaction, le champ est délimité, où, pendant
-quatre siècles et davantage, sans doute, va se jouer l'un des plus
-grands drames qui ait intéressé les individus et les nations. C'est
-d'abord la noire et sanglante épopée, le massacre d'Amboise, la
-Saint-Barthélemy, l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain prodigué
-à travers les champs de bataille et sur les échafauds, les pures
-victimes, offertes de part et d'autre à je ne sais quelle implacable
-divinité, la mort, donnée pour argument suprême, à l'appui d'une
-doctrine de pardon et d'amour, les catholiques brûlant Anne Dubourg et
-le malheureux Dolet, dont les peccadilles ne méritaient pas une fin si
-cruelle, Calvin souillant sa robe noire du stigmate de Caïn et,
-fratricide, menant Servet à l'échafaud.
-
-Puis la division se fait. L'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre
-accueillent, sous des noms divers, la Réforme dont le docteur Martin fut
-l'initiateur. La France déchire le pacte consenti par Henri IV aux
-Huguenots, rejette à l'inconnu, à la mort, au désespoir, les «tribus
-fugitives» de ces parfaits chrétiens qui ne savaient que mourir, sujets
-féaux d'un roi barbare auquel, tout janséniste qu'il était, Racine donna
-des pleurs.
-
-Le généreux XVIIIe siècle ouvre l'ère de la tolérance. Voltaire que
-Flaubert appelait un «saint», Voltaire, ce génie humain et bienfaisant,
-rend à Calas l'honneur que tenta de lui ravir un jugement inique.
-Bientôt, la Révolution française, consacrant les principes des
-Encyclopédistes, de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert, des penseurs
-et des sages, montrant à l'Humanité la route vers des mœurs plus douces,
-laïcisa le pouvoir, proclama la liberté de conscience, ce premier droit
-de l'homme, laissant à chacun la faculté de juger, dans son for
-intérieur, ce qu'il convient de penser touchant les questions
-religieuses qui déchaînèrent autrefois de si cruelles animosités.
-
-Certain protestant étranger disait naguère, en France, un mot qui peut
-paraître assez topique. Le voici: «Votre gouvernement a bien raison de
-faire droit à toutes nos requêtes, car c'est à nous qu'il doit la
-Révolution française.» Et, de fait, il n'est pas douteux que, depuis la
-Révocation de l'Édit de Nantes jusqu'aux États généraux de 1789, les
-ferments déposés dans l'esprit de la bourgeoisie française par la
-Réforme et les persécutions dont elle fut le prétexte ont éveillé les
-haines, les colères et cette soif de justice dont le monde moderne est
-sorti. Sous les notes lentes du _Choral_ de Luther, j'entends déjà les
-timbres de la _Marseillaise_, l'hymne sacré, «liberté chérie», le cri
-d'irrésistible affranchissement que poussent, à la face du monde, les
-conscrits de l'an II, et plus tard, jeune postérité de ces magnanimes
-ancêtres, tous ceux qui donnèrent leur vie et risquèrent leur liberté
-pour conquérir à leurs frères de douleur un monde, une cité
-miséricordieuse, pacifique et des jours plus cléments.
-
-Le même feu qui brûla dans la poitrine de Luther anime encore ceux qui
-cherchent à tous les problèmes angoissant l'Humanité des solutions
-miséricordieuses, qui rêvent de bannir à jamais la guerre, la pauvreté,
-l'ignorance et la douleur. C'est pour eux que Luther, au nom de l'amour,
-a soulevé le monde, faisant paraître aux hommes à venir les routes
-libres et les chemins ensemencés.
-
-Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci, de la Réforme et de la
-Papauté, les prises d'armes, le réveil du fanatisme, un fleuve de sang,
-l'échafaud d'Amboise et la nuit du 24 août, les Guises et Richelieu,
-l'assassinat préconisé, l'Église ne respirant qu'homicide, le clergé,
-les moines rivalisant avec les rois de France d'exaction et de férocité,
-les Janotus de _Gargantua_ et les Ortuinus de Hutten, aiguisant le
-couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit de capucin ou de minime,
-appelant au secours des arguments théologiques le mousquet et la
-pertuisane, ont-ils apporté dans le monde un peu de raison et de
-bonheur? On peut hésiter à le croire. Au début du XVIe siècle, sous
-Jules II, à l'avènement de Léon X, le christianisme en pleine
-décomposition cadavérique se liquéfiait dans la boue. Et ses dogmes
-ineptes, sa morale inobservée et rebutante n'en imposait plus déjà
-qu'aux esprits sans culture. La Réforme galvanisa, remit sur pied le
-moribond. Elle suscita des monstres, la ruse, l'énergie implacables
-d'Ignace, la contagieuse folie et le morne délire de Thérèse. Les
-jésuites devinrent bientôt maîtres du monde avec leurs méthodes
-artificieuses, leur talent de captation, leur abjecte complaisance pour
-la richesse et le pouvoir. Ils imaginèrent de rendre la science
-«inoffensive» et l'art vérécundieux. Ils eurent leurs «bons savants»,
-leurs éditions à l'usage des Dauphins. Ils mêlèrent je ne sais quel fade
-miel de collège aux œuvres les plus hautes de la science humaine; ils
-falsifièrent les archives; ils persuadèrent au riche de leur confier ses
-trésors et ses enfants. Secondés en cela par leurs adversaires et non
-moins tartuffes que les protestants eux-mêmes, ils intronisèrent le
-mensonge déliant leur clientèle de tout honneur et de toute probité.
-C'est, pour la meilleure part, à leur influence que le monde est
-redevable d'une cinquième vertu cardinale, chère et précieuse au
-bourgeois, une vertu qui défend le capital, qui lui donne au besoin des
-ministres et des soldats, une vertu chère aux bedeaux comme aux
-académiciens, une vertu que, depuis quatre siècles bientôt, Rome et
-Genève pratiquent avec une émulation louable; cette vertu sans pareille
-se nomme Hypocrisie. Elle défend l'Église et trône au Parlement. Elle
-inspire les discours des ministres et laïcise la France au bénéfice de
-la Papauté. Les jésuites, par elle, devinrent les sauveurs de la morale
-et des dogmes chrétiens.
-
-Donc, si la Papauté au XVe siècle, ne s'était point vue menacée à la
-fois dans son temporel et dans sa domination intellectuelle, tout porte
-à croire qu'elle aurait pris à son compte l'évolution de l'esprit
-humain, qu'elle aurait marché dans les voies de la Science, adopté le
-progrès et fait cause commune avec les esprits les plus ouverts. Le
-christianisme gangrené, moribond, caduc, tombé en enfance, eût disparu
-du monde, sans que nul en prît souci, comme tombent, au vent d'automne,
-les feuilles et le bois mort. Sous l'influence de Gémiste Pléton, le
-concile de Florence mettait, presque au rang des pères de l'Église,
-l'Athénien Platon et proscrivait la scolastique de ses discours
-harmonieux. C'était le temps où le cardinal Bembo disait en grec son
-bréviaire «afin de ne point gâter sa latinité par les formes incorrectes
-de la Bible italique»; temps admirable où les pontifes, patriciens de la
-Rome papale, encourageaient les artistes et les érudits, où, comme
-Pétrarque déposant, avant de mourir, son Virgile dans le trésor de
-Venise, l'Italie entière, avec ses princes guerriers, ses cardinaux, ses
-prêtres, ses nobles dames, que peignaient Botticelli, Vinci, Pollaïolo,
-confondaient, en un même culte de beauté, toutes les religions de l'âme
-humaine. Et que de sang épargné, que d'hommes employés à des œuvres
-utiles, à des travaux féconds en résultats prospères! Quoi qu'il en
-soit, ayant pleuré tous les morts et glorifié tous les martyrs, suspendu
-à tous les autels des guirlandes pieuses, devant ces longues plaines en
-deuil, ces champs funèbres de l'Histoire, il convient de répéter le mot
-de Gœthe: «Par delà les tombes, en avant!»; de regarder avec espoir du
-côté de l'aurore, d'attendre ce jour qui viendra peut-être, ce jour que
-l'esprit scientifique annonce et prépare, en dépit de tous les
-obstacles, de toutes les mauvaises fois, où la guerre d'idées aussi bien
-que les guerres d'intérêts ne seront plus qu'un lugubre souvenir, un
-cauchemar sinistre emporté par l'aube des temps nouveaux, où la Science
-et la Justice mettront en commun leurs oracles, où, sur une terre plus
-féconde, habiteront pour toujours les hommes fraternels et les dieux
-réconciliés.
-
-LAURENT TAILHADE.
-
-
-
-
-ÉPITRES
-
-DES
-
-HOMMES OBSCURS
-
-
-
-
-I
-
-MAITRE JOANNES PELLIFEX DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salut aimant et servitude incroyable à vous, Seigneur vénéré Maître.
-Aristoteles, en ses prédicaments, affirme qu'un doute général n'est pas
-oiseux; c'est pourquoi j'ai sur l'estomac un doute qui me fait grand
-scrupule. J'allai naguère à la foire de Francfort. En compagnie d'un
-bachelier, je faisais route vers le forum, par la grand'rue où nous
-croisèrent deux hommes qui nous semblèrent d'aspect fort honnête, ayant
-noires tuniques, vastes capuces et lyripipions. Et me sont les Dieux
-témoins que je les crus deux de nos Maîtres! Je leur fis ma révérence et
-leur tirai mon bonnet. Alors, mon compagnon me bourra fortement: «Pour
-l'amour de Dieu, que faites-vous? dit-il. Ce sont des Juifs, et vous
-leur ôtez votre barrette?» Je fus aussi perturbé que si j'avais vu un
-diable. «Dom Bachelier, que le Seigneur me pardonne, car je l'ai fait
-par ignorance. Mais pensez-vous que cela soit grand péché?»
-
-Tout d'abord, il répondit qu'il y voyait un péché mortel, le fait se
-rattachant à l'idolâtrie, en opposition avec le premier des dix
-préceptes: _Crois en un seul Dieu_. En effet, si quelqu'un rend honneur
-soit à un Juif, soit à un païen, tout comme s'ils étaient baptisés, il
-agit contre la foi et semble lui-même Juif ou païen. En même temps, le
-Juif et le païen disent: «Voici que nous marchons dans la meilleure
-voie, puisque les chrétiens nous tirent leur révérence; si nous n'y
-marchions, ils ne la tireraient point.» Ils s'enracinent, par là, dans
-leur foi, mésestiment la chrétienne et ne souffrent plus qu'on les
-baptise. A quoi je répliquai: «Bien est véritable un tel propos quand on
-agit sciemment; mais moi, je n'ai fait cela que par impéritie; or,
-l'impéritie excuse le péché. Si j'avais connu que ces gens fussent Juifs
-et que je leur eusse rendu honneur, je mériterais d'être brûlé vif,
-comme ayant fait preuve d'hérésie. Mais Dieu ne l'ignore pas; je ne fus
-instruit de leur qualité ni par le verbe ni par le geste; je supposai
-avoir en ma présence deux Maîtres inconnus.»
-
-Alors, il reprit: «C'est encore un péché. Moi-même, je suis entré une
-fois dans certaine église où se tient, en présence du Sauveur, un Juif
-de bois qui brandit un marteau. Je crus voir saint Pierre avec ses
-clefs. Je m'agenouillai, déposant ma barrette. Seulement, alors, je vis
-que c'était un Juif et j'entrai en repentance. Néanmoins, en confession,
-dans un monastère de Prêcheurs, mon confesseur me dit que c'était péché
-mortel à cause que nous devons prendre garde à nos actions; il conclut
-en disant ne me pouvoir absoudre sans congé de l'Évêque, le cas étant
-épiscopal. Il ajouta que si j'avais agi volontairement et non par
-ignorance, le cas devenait papal. Ainsi, je ne fus absous qu'après qu'il
-eut obtenu les pouvoirs de l'Évêché. Et, de par Dieu! j'estime que, pour
-décharger votre conscience, il importe que vous alliez à confesse devant
-l'Official du Consistoire. Car, ici, l'ignorance ne peut être valable
-comme excuse d'un si grand péché. Les Juifs portent sur le devant de
-leur manteau une rouelle grise qu'il vous fallait voir comme je l'ai
-vue. C'est donc une ignorance crasse; elle ne vaut rien pour
-l'absolution.»
-
-Ainsi parla ce Bachelier. Vous êtes un théologien profond. En
-conséquence, je vous supplie dévotement et non moins humblement qu'il
-vous plaise résoudre la question susdite, m'écrivant si le péché se doit
-considérer comme véniel ou mortel, si le cas est papal ou bien
-épiscopal. Écrivez-moi aussi votre opinion sur la coutume de Francfort.
-Les bourgeois de cette ville ont-ils raison d'endurer que les Juifs
-portent le même habit que nos Maîtres? Cela me paraît abusif. N'est-ce
-pas un scandale qu'il n'existe pour ainsi parler aucune différence entre
-les circoncis et nos Maîtres aimés? N'est-ce pas une dérision de la
-Théologie sacro-sainte? Notre chef sérénissime, l'Empereur, ne devrait
-tolérer, sous quelque prétexte que ce soit, qu'un ioutre, égal aux
-chiens et l'ennemi de Christus, ait l'audace de marcher, pareil à un
-docteur en Théologie sacrée.
-
-Par les présentes, je vous mande aussi un _dictamen_ de Maître
-Bernhardus Plumilegus--vulgairement Federlefer--qu'il m'a fait tenir de
-Wittemberg.
-
-Vous le connaissez pour avoir tous deux cohabité à Deventer. Il m'assure
-que vous lui fîtes bonne société; lui-même est un aimable compagnon qui
-ne tarit pas sur votre louange. Ainsi portez-vous bien au nom de Dieu.
-
-_Donné à Leipzig._
-
-
-
-
-II
-
-MAITRE BERNHARDUS PLUMILEGUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Malheur au rat qui, pour se cacher, ne possède qu'un trou!
-
-Moi aussi pourrai-je dire, sauf le respect qui vous est dû, homme
-vénérable, que je serais non moins pauvre, n'ayant qu'un seul ami, si,
-quand il cogne sur moi, un autre ne survenait pour me traiter
-affablement.
-
-Témoin ce quidam poète, nommé Georgius Sibutus, lequel est un poète
-séculier donnant des lectures publiques dans les parlottes et, d'autre
-part, le meilleur fils du monde. Mais, comme vous ne l'ignorez pas, ces
-poètes, quand ils n'ont pas comme vous leurs grades en Théologie,
-s'ingèrent, à tout coup, redresser les autres, font maigre estime des
-théologiens. Une fois, dans un _symposium_ qu'il donnait chez lui, nous
-bûmes de la cervoise de Thourgau et restâmes attablés jusqu'à la
-troisième heure. J'étais un peu saoul, parce que la bière m'avait tapé
-sur la coloquinte. Il se trouva là un personnage qui se comporta fort
-mal à mon endroit. Je lui offris un demi-verre qu'il accepta; par la
-suite, il refusa de me tenir tête. Je l'attaquai trois fois, mais il ne
-voulut répondre. Il prit un siège en silence et ne dit plus un mot.
-Alors, celui-ci, pensai-je, te méprise; c'est un superbe qui te veut
-molester. Et je fus remué dans ma colère. Je pris le gobelet puis, à
-tour de bras, lui cognai son viédaze.
-
-Là-dessus, notre poète Sibutus, irrité contre moi, de dire que j'avais
-fait du boucan chez lui et que je n'avais qu'à foutre le camp au nom du
-Diable.
-
-A quoi je répondis: «Que m'importe à moi que vous me soyez ennemi? j'en
-ai d'autres aussi méchants que vous et cependant je leur ai tenu tête.
-Que m'importe que vous soyez poète? j'ai pour camarades force poètes qui
-vous valent bien. Je vous estronte, vous et votre poésie. Que
-croyez-vous donc? Pensez-vous que je sois un sot, né comme une pomme sur
-un arbre?» Alors il m'a traité d'âne, me criant que je n'avais jamais
-fréquenté de poètes. «L'âne est dans ta peau, lui repartis-je. Quant aux
-poètes, j'en ai vu plus que toi.» Je vous nommai, puis nos Maîtres,
-Sotphi du collège de Kneck, qui composa une glose notable, et Rutgerus,
-licencié en Théologie du collège de Mons. Enfin, je gagnai la porte et,
-depuis, nous n'avons cessé d'être ennemis.
-
-C'est pourquoi je vous demande très cordialement de vouloir bien me
-favoriser d'un _dictamen_ que j'ostenterai au Sibutus et à ses
-compagnons, me voulant glorifier que vous êtes mon ami, autrement bon
-poète que ce paltoquet. Écrivez-moi surtout les comportements du docteur
-Joannes Pffefferkorn, s'il est encore en bisbille avec le docteur
-Reuchlin, si vous le défendez encore comme par le passé; enfin
-donnez-moi des nouvelles. Bonne santé dans le Christus.
-
-
-
-
-III
-
-JOHANNES STRANSSFEDERIUS A ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salut majeur et tout autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles dans le
-ciel ou de poissons dans la mer! Vous devez savoir que je me porte bien,
-ma mère aussi, et de grand cœur j'en voudrais savoir autant sur votre
-compte, parce que je pense au moins une fois par jour à Votre
-Seigneurie.
-
-A présent, écoutez, sauf votre bon plaisir, ce qu'a fait ici un
-nobilion, que le diable confonde _in æternum_! pour avoir scandalisé
-notre Maître Dom Petrus Meyer à sa table où popinaient plusieurs Maîtres
-et gentilshommes. Ce garçon n'eut pas une goutte de modestie et se
-montra si outrecuidant que j'en reste encore stupéfait. «Oui, dit-il,
-Joannes Reuchlin est plus docte que vous.» Puis le régala d'une
-chiquenaude. A quoi notre Maître Petrus répondit: «J'enverrais pendre
-mon col si la chose était vraie! Sainte Maria! le docteur Reuchlin est
-en Théologie comme un enfant. Un enfant est plus habile en théologie que
-le docteur Reuchlin. Sainte Maria! n'en doutez point, car j'ai de
-l'expérience. Je n'entends goutte au livre des _Sentences_. Sainte
-Maria! cette matière est subtile; les hommes ne la peuvent assimiler
-comme la poésie ou la grammaire. Moi aussi, pour peu que j'en eusse le
-goût, je pourrais être poète; je pourrais ordonner des mètres, puisqu'à
-Leipzig j'ai entendu Sulpicius discourir touchant le nombre des
-syllabes. Mais à quoi cela sert-il? Votre Reuchlin devrait me proposer
-une question de Théologie, argumenter ensuite _pro et contra_.» Puis, il
-prouva d'abondance et par de nombreux syllogismes que nul ne connaît à
-fond la Théologie, sinon par l'influx du Paraclet. Car c'est
-l'Esprit-Saint lui-même qui dévoile ce grand Art. Au contraire, la
-poésie est nourriture pour le Diable, comme l'affirme Hieronymus dans
-son épistolaire.
-
-Alors ce crapaud de le démentir, assurant que le docteur Reuchlin est au
-mieux avec le Saint-Esprit, qu'il est grandement qualifié en Théologie,
-étant l'auteur d'un livre théologique dont le nom m'échappe. Il finit en
-appelant «vieille bête» notre Maître Dom Petrus. Puis, il déclara que
-notre Maître Hoogstraten est un moine fromager, de quoi les convives se
-tordirent. Mais moi je lui représentai le scandale et quelle honte c'est
-de voir un simple compagnon manquer de révérence au docteur Meyer.
-
-Dom Petrus fut tellement irrité qu'il se leva de table, allégua
-l'Évangile, disant: _Tu es Samaritain et possédé du Diable!_ J'ajoutai:
-«Prends cela pour toi!» grandement réjoui que mon bon maître eût si
-vertement exécuté le trupheur.
-
-Vous devez persévérer dans votre attitude; vous devez, comme par le
-passé, défendre la Théologie sans regarder si l'adversaire est noble ou
-manant, puisque vous êtes fort de vos capacités. Si je savais écrire en
-vers comme vous le faites, je n'aurais souci d'un Prince quand bien même
-il voudrait me condamner à mort. En outre, je suis l'ennemi des juristes
-qui, chaussant des brodequins écarlates, des manteaux fourrés et des
-cols d'hermine, ne tirent pas la révérence due aux Maîtres d'ici et
-d'ailleurs.
-
-Je vous prie encore, avec humilité et non moins d'affection, de vouloir
-bien me notifier les sentiments de Paris à propos du _Speculum
-oculare_[3]. Plaise à Dieu que notre inclyte mère l'Université de Paris
-fasse avec nous cause commune pour brûler ce livre hérétique et plein de
-scandales, ainsi que l'écrivit notre Maître Lungarus!
-
- [3] Le _Miroir oculaire_ de Reuchlin.
-
-J'ai ouï-dire que Maître Sotphi, du collège de Kneck, auteur d'une glose
-notable sur les quatre parties d'Alexandre, serait mort. J'espère
-néanmoins que c'est là un faux bruit, pour ce qu'il fut excellent homme,
-grammairien profond, supérieur de beaucoup à ces nouveaux grammairiens
-poétiques.
-
-Daignez présenter aussi mes hommages à Maître Remigius qui me fut un
-maître sans égal. Il me donnait d'insignes camouflets, disant: «Te voilà
-comme une auque, refusant de travailler pour devenir un célèbre
-argumentateur!» Alors je répondais: «Très excellent Seigneur notre
-Maître, je me veux amender à l'avenir.» Parfois il me tenait quitte,
-parfois il me donnait une vigoureuse discipline. Ainsi ahuri, je devins
-discret en recevant de bon cœur le châtiment de ma négligence.
-
-Je n'ai rien à vous marquer de plus, sinon qu'il vous plaise vivre cent
-ans encore et vous bien porter dans le repos.
-
-_Donné à Mayence._
-
-
-
-
-IV
-
-MAITRE JOANNES CAUTRIFUSOR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Cordiales salutations, Vénérable Seigneur Maître! Puisque nous avons
-fréquemment traité les mêmes bagatelles et que vous n'avez cure d'une
-fantaisie que l'on vous narre, ainsi que je me propose de le faire, je
-ne crains pas que vous preniez en mauvaise part la gaudriole que voici.
-Car vous eussiez agi de même et vous rirez, je n'en doute pas; le tour
-est des meilleurs.
-
-Advint ici, naguère, un moine des Prêcheurs, assez profond en Théologie,
-et spéculatif, et goûté de nombreux adeptes. Il se nomme le docteur
-Georgius. Après avoir séjourné à Halles, il vint ici, prêcha bien la
-moitié de l'année, réprimandant les uns et les autres au sermon,
-n'épargnant pas même le Prince et ses vassaux.
-
-A la collation, il se montrait sociable, d'esprit jovial, buvant avec
-les compagnons demi-verres et rouges-bords. Mais toujours, quand il
-avait popiné la veille au soir, en notre compagnie, il sermonnait le
-matin contre nous, disant: «Les Maîtres de cette Université bambochent
-avec leurs copains, hument le pot jusqu'à l'aurore, jouant et préoccupés
-de balivernes. Ils devraient s'amender eux-mêmes, renoncer à de telles
-sornettes, puisque l'exemple nous vient d'eux.»
-
-Souventefois sa critique me rendit vérécundieux; je fus irrité contre ce
-Georgius, rêvant aux moyens d'en obtenir des représailles et ne les
-trouvant pas. Quelqu'un me dit que le bon frère se coulait nuitamment
-chez une coquine, la besognait et dormait avec. Entendant cela, je
-réunis quelques-uns de mes condisciples habitant le collège. Vers 10
-heures, nous fûmes au gîte de la péronnelle où nous entrâmes de force.
-Le moine, voulant fuir, n'eut pas le temps d'emporter son vestiaire. Il
-sauta nu par la fenêtre; j'en ris au point que je me compissai. Puis, je
-lui criai: «Dom Prédicateur, emportez donc vos ornements pontificaux!»
-Dehors, mes amis le traînèrent dans la boue et dans la merde.
-
-Cependant, je les calmai, leur enjoignant de faire paraître la plus
-entière discrétion. Ensuite de quoi j'obtempérai à leur caprice et,
-tous, nous fornicâmes la donzelle du Prêcheur.
-
-C'est ainsi que je me vengeai de ce moine qui, depuis, s'est abstenu
-d'épiloguer sur mes comportements. Gardez-vous cependant d'ébruiter
-l'aventure, à cause que les Frères Prêcheurs sont à présent pour vous
-contre le docteur Reuchlin, défendent l'Église catholique et la Foi
-contre ces poètes séculiers. Je voudrais que mon insulteur fît partie
-d'un Ordre moins illustre; car celui des Prêcheurs est mirifique entre
-tous.
-
-Vous, ne manquez point de me notifier quelque bonne histoire et ne vous
-irritez contre moi. Portez-vous bien.
-
-_De Wittemberg._
-
-
-
-
-V
-
-NICOLAUS CAPRIMULGIUS, BACHELIER, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Un salut copieux avec une grande révérence pour Votre Dignité, comme se
-doit en écrivant au Maître que vous êtes! Vénérable Dom Maître, sachez
-qu'il est une question notable dont j'implore ou sollicite votre
-Maîtrise de me fournir l'éclaircissement. Nous avons ici un Grec. Il
-commente la grammaire d'Urbanus. Or, quand il écrit le grec, il met
-toujours en haut les accents. C'est pourquoi j'ai dit naguère: «Maître
-Ortuinus enseigna pourtant la grammaire grecque à Deventer. Il est aussi
-compétent que cet individu: jamais pourtant il n'écrivit les accents de
-telle sorte et je crois qu'il entend assez bien son affaire pour pouvoir
-à l'occasion corriger ce faquin de Grec.» Mais les autres n'ont pas
-voulu me croire. Mes amis et mes condisciples m'ont demandé d'écrire à
-Votre Domination qui voudra me notifier dans quel sens il faut opiner et
-si nous devons ou non mettre des accents.
-
-S'il n'en faut pas mettre, par les Dieux! nous voulons sérieusement
-embêter le Grec et faire qu'il ne garde qu'un petit nombre d'auditeurs.
-
-Je vous ai bien vu à Cologne, dans la maison d'Henricus Quentel, au
-temps où vous étiez correcteur. Quand vous aviez à corriger du grec,
-vous faisiez sauter les accents mis au-dessus des lettres, disant: «Que
-signifient de pareilles sottises?» Je m'avisai, dès lors, que vous aviez
-quelque raison, car sans cela vous ne l'eussiez pas fait. Vous êtes un
-homme admirable. Dieu vous a fait une grande grâce, puisque vous
-connaissez quelque chose dans tout le cognoscible. C'est pourquoi vous
-devez louer le Seigneur Dieu dans vos mètres, et la béate Vierge, et
-tous les saints de Dieu. Mais ne soyez pas molesté par moi si
-j'importune Votre Seigneurie avec mes interrogatoires; je ne fais cela
-que pour cause d'information. Portez-vous bien.
-
-_De Leipzig._
-
-
-
-
-VI
-
-MAITRE PETRUS HAFENMUSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Innombrables saluts, Vénérable Seigneur Maître! Si j'avais pécune et
-substances copieuses, je voudrais vous offrir une popination de choix,
-croyez-m'en sur parole, à la condition que vous me tiriez du doute que
-voici.
-
-Mais pour ce que je n'ai présentement ni bœufs ni brebis, non plus
-qu'aucune autre bête des champs et que je suis fort gueux, je ne peux
-rémunérer votre doctrine. Toutefois, je vous promets qu'aussitôt pourvu
-d'un bénéfice (et je postule en ce moment pour certain vicariat) je me
-propose de vous rendre une fois des honneurs tout spéciaux.
-
-Donc, veuillez m'écrire s'il importe au salut éternel que les écoliers
-apprennent la Grammaire dans les profanes, comme Virgilius, Tullius,
-Plinius et autres poètes. Il me paraît, à moi, que ce n'est point une
-bonne façon d'étudier. En effet, Aristoteles, au chapitre premier de sa
-_Métaphysique_, dit que «les poètes mentent beaucoup». Mais ceux qui
-mentent pèchent, et ceux qui fondent leur étude sur le mensonge la
-fondent sur le péché. Or, tout ce qui est fondé sur le péché n'est pas
-bon, mais contre Dieu, puisque Dieu est ennemi du péché. Dans la
-poéterie tout est mensonge; ceux qui commencent leurs études par la
-poéterie ne sauraient croître dans le bien. Car d'une méchante racine
-sort toujours de la mauvaise herbe, et d'un arbre vénéneux des fruits
-empoisonnés. Ce que dit notre Sauveur dans l'Évangile: _La souche n'est
-impollue qui donne un mauvais fruit_.
-
-Et je me remémore en perfection l'avis que me bailla une fois notre
-Maître Valentinus de Geltersheim, au collège du Mont, quand fus son
-disciple et voulus entendre Sallustius. Il me dit: «Pourquoi veux-tu
-entendre Sallustius, dyscole?»
-
-Je répondis alors: «Parce que Maître Johannes de Breslau prétend que de
-tels poètes nous apprenons à rédiger d'excellents _dictamen_.» Mais lui
-me rétorqua: «C'est un phantasme! Tu dois t'attacher aux _Parties_
-d'Alexander, aux _Épistoles_ de Carolus que l'on paraphrase dans les
-cours de Grammaire. Quant à moi, je n'ai jamais entendu goutte à
-Sallustius et pourtant j'excelle à composer des _dictamen_ soit en vers,
-soit en prose.» Par ces bonnes raisons, Valentinus notre Maître me
-détourna d'étudier jamais en Poésie.
-
-Ces humanistes d'à présent m'horripilent avec leur latin nouveau. Ils
-abrogent les bouquins d'autrefois: Alexander, Remigius, Johannes de
-Garlandria, Cornutus, le _Compost des vocables_, l'_Épistolaire_ de
-Maître Paulus Niavis, disant de si grandes menteries que je me signe de
-la croix lorsque je les entends parler. Ainsi, l'un d'entre eux
-affirmait naguère que, dans une certaine province, il existe une eau
-dont le sable est d'or et qui se nomme Tagus, de quoi je me suis rigolé
-en cachette, puisque le fait n'est pas possible.
-
-Je sais bien que vous êtes poète; cependant j'ignore d'où vous tenez cet
-art. On assure qu'à votre gré vous écrivez, en une heure, des montjoies
-de vers; mais j'estime que votre intellect est ainsi illuminé par
-l'influx du supernel Esprit, que vous savez ces choses et d'autres parce
-que toujours vous fûtes bon théologien et que vous redressez comme il
-faut les Gentils.
-
-De grand cœur je vous écrirais des nouvelles si j'en avais appris. Mais
-je n'en sais aucune, sinon que les Frères et les Doms de l'Ordre des
-Prêcheurs ont ici de copieuses indulgences. Ils absolvent de la peine et
-de la coulpe n'importe qui se confesse avec contrition, ayant pour cet
-objet des lettres papales.
-
-De votre part, écrivez-moi aussi quelque chose; car je suis en quelque
-manière comme votre valet.
-
-_De Nuremberg._
-
-
-
-
-VII
-
-THOMAS LANGSCHNEIDERIUS, BACHELIER EN THÉOLOGIE COMBIEN QU'INDIGNE,
-DONNE LE BONJOUR A DOM ORTUINUS GRATIUS DEVENTERIEN, HOMME
-SUPEREXCELLENT NON MOINS QUE SAVANTISSIME, POÈTE, ORATEUR, PHILOSOPHE,
-THÉOLOGIEN, EN OUTRE ET PLUS, S'IL LUI PLAISAIT.
-
-
-Puisque (ainsi le promulgue Aristoteles) douter de toute chose n'est
-point inutile, puisque dans l'_Ecclésiaste_, on peut lire: _J'ai proposé
-à mon esprit de pousser quêtes et investigations à travers tous les
-objets qu'on rencontre sous le soleil_, je me hasarde et soumets à Votre
-Seigneurie une question qui m'inspire quelque doute. Mais, d'abord, je
-proteste, par les Dieux sacrés! que je ne veux en aucune façon tenter
-Votre Seigneurie ni votre respectabilité, mais que je souhaite
-cordialement et affectueusement qu'elle me veuille édifier sur cettuy
-doute. Il est écrit dans l'_Évangile_: _Ne cherche pas à tenter le
-maître ton Dieu_ et, dans _Salomon_: _De Dieu émane toute sagesse_.
-
-Or, c'est vous qui me donnâtes la science que j'ai; cependant toute
-bonne science est le principe de sagesse. C'est pourquoi vous êtes à mes
-regards comme Dieu, m'ayant conféré le commencement de la sagesse, pour
-m'exprimer sur le mode poétique.
-
-Voici comment fut introduite ma question. Naguère, nous eûmes ici un
-banquet d'Aristoteles. Docteurs, Licenciés et les Maîtres encore se
-gaudirent amplement. J'assistais à la fête. Nous bûmes, à l'apéritif,
-trois coups de malvoisie; après quoi, nous goûtâmes d'abord du pain
-d'épice frais que nous mettions en boulettes; puis, vinrent six plateaux
-de boucherie, et de gallines, et de chapons; un autre de marée. Entre
-chaque plat, des vins de Cobourg, du Rhin, la cervoise d'Embeke, de
-Thourgau et de Neubourg. Et les Maîtres se déclarèrent satisfaits,
-disant que les nouveaux Maîtres avaient bien fait les choses, de quoi
-ils reçurent grand honneur.
-
-Devenus hilares, nos Maîtres commencèrent à discourir d'un art
-incomparable sur les plus graves questions. L'un d'eux s'avisa
-d'enquêter s'il est convenable de dire: _Magister Nostrandus_ ou _Noster
-Magistrandus_, pour une personne apte née à devenir Docteur en
-Théologie, comme, à présent, est dans Cologne ce père melliflu, frater
-Theodoricus de Gand, carme déchaux, légat vénérandissime de Cologne, la
-nourricière Université, philosophe argumentateur, artiste grandement
-perspicace et théologien suréminent.
-
-Maître Warmsemmel, mon compatriote, lui répondit soudain, lequel est un
-scottiste des plus aigus, Maître depuis dix-huit années, qui, dans ses
-débuts, fut rejeté deux fois et trois fois empêché pour le degré de
-Maître, mais n'en revint pas moins à la charge jusqu'au temps qu'il y
-fut promu pour l'honneur de l'Université. Il raisonne pertinemment ses
-actes; il a de nombreux disciples grands et petits, jeunes et vieux. Il
-s'exprima d'un air grave et plein de maturité, soutenant qu'il faut
-dire: _Noster Magistrandus_, que c'est le terme unique. _Magistrare_
-signifie apertement «faire Maître», _baccalauriare_ «faire Bachelier» et
-_doctorare_ «faire Docteur». De là viennent ces termes: _Magistrandus_,
-_Baccalauriandus_ et _Doctrinandus_. Les Docteurs en Théologie sacrée ne
-prennent pas le titre de «Docteurs» il est vrai, mais pour cause
-d'humilité, pour cause de sainteté et pour marquer aussi leur différence
-d'avec le commun, ils se nomment ou sont appelés «Maîtres», à cause
-qu'ils occupent dans la foi catholique la place de notre Dom
-Jesus-Christus,--fontaine de vie--et que Jesus-Christus est notre Maître
-à tous. Donc, ceux-là mêmes prennent le nom de Maîtres qui nous doivent
-instruire dans le chemin de vérité. Dieu est vérité. C'est pourquoi ils
-sont qualifiés à bon droit, puisque nous tous, chrétiens, devons ouïr
-leurs prédications et n'y jamais contredire, ce qui fait qu'ils sont les
-maîtres de nous tous. Mais les désinences _tras, trare_ ne sont pas dans
-notre usage; elles ne se lisent point dans nos vocabulaires, ni dans le
-_Catholicon_, ni dans le _Breviloque_, ni dans la _Gemme des Gemmes_,
-qui renferme cependant un grand choix d'expressions. Je conclus. Il faut
-dire _Magistrandus_, point _Magister Nostrandus_.
-
-Vint à la réplique Maître Andreas Delitzch, homme fort subtil, poète
-d'une part, de l'autre artiste, jurisprudent et médecin.
-
-D'habitude, il enseigne Ovidius en sa _Métamorphose_, déduit chacune des
-fables dans le sens littéral et dans l'anagogique, dont je fus
-l'auditeur, pour ce qu'il expose très fondamentalement et que, dans sa
-maison, il paraphrase en outre Quintilianus et Juvencus.
-
-Il prit parti contre Maître Warmsemmel, soutint qu'il nous faut dire
-_Magister Nostrandus_. Parce que d'abord, comme il y a une différence
-entre _Magisternoster_ et _Noster Magister_, la même différence existe
-entre _Magister Nostrandus_ et _Noster Magistrandus_; ensuite, parce que
-_Magisternoster_ se dit d'un docteur en Théologie et ne forme qu'un mot,
-tandis que _Noster Magister_ est composé de deux vocables, s'appliquant
-à tous Maîtres dans les sciences libérales tant d'espèces mécaniques et
-manuelles, que d'espèce intellectuelle. Peu importe, que, chez nous, les
-finales... _tras... trare_ n'aient pas un cours habituel, étant donné
-que nous pouvons élaborer des termes neufs. Et, là-dessus, il allégua
-Horatius.
-
-Les Maîtres alors s'émerveillèrent de tant d'ingéniosité. L'un d'eux lui
-offrit un canthare où moussait la bière de Neubourg. «Je préfère
-attendre; mais épargnez-moi», répondit-il; puis, touchant sa barrette,
-il s'esclaffa très hilare et, portant la santé de Maître Warmsemmel:
-«Voilà, dit-il, Seigneur Maître, afin que vous ne m'imputiez point de
-vous être ennemi.»
-
-Puis il but d'un seul trait, à quoi Maître Warmsemmel répondit
-vaillamment pour l'honneur de la Silésie. Et tous les Maîtres se
-conjouirent. Ensuite de quoi, l'on sonna pour les vêpres.
-
-A ces causes, je demande à Votre Excellence qu'elle veuille bien me
-donner son avis, car vous êtes merveilleusement profond. Je me suis dit
-pour lors: «Dom Ortuinus me doit la vérité, qui fut mon précepteur à
-Deventer quand j'y faisais ma troisième.» De plus, vous me devez
-certifier comment va la guerre entre vous et Johannes Reuchlin. J'ai
-compris que ce ribaud (encore que juriste et docteur) ne veut en aucune
-façon rétracter ses paroles. Envoyez-moi derechef le livre de notre
-Maître Arnaldus de Tongres, qu'il divisa par articles, étant beaucoup
-subtil et dans quoi il aborde le plus profond de la Théologie.
-Portez-vous bien. Ne prenez pas en mauvaise part que je vous écrive
-ainsi en camarade. Vous me dîtes autrefois que vous m'aimez autant qu'un
-frère et que vous m'entendez promouvoir en toute chose, quand bien même
-il vous faudrait pour cela dépendre la forte somme.
-
-_Donné à Leipzig._
-
-
-
-
-VIII
-
-FRANCISCUS GENSELINUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salutation à la gravité de quoi mille talents ne sauraient équipoller!
-Apprenez, Vénérable Dom Maître, qu'il est ici grandement question de
-vous. Les Théologiens font de votre personne une abondante préconisation
-à cause que vous n'avez d'égards pour qui que ce soit et que vous
-écrivez en défendant l'orthodoxie contre le docteur Reuchlin. Mais
-quelques béjaunes sans esprit, des juristes qui ne sont point éclairés
-dans la foi chrétienne, se truphent de Votre Seigneurie et lui
-déblatèrent sur le casaquin. Toutefois ils ne sauraient prévaloir,
-puisque la Faculté de Théologie tient pour vous. Et naguère, lorsque
-sont venus ici les _Actes des Parisiens_, presque tous les Maîtres ont
-acheté ce livre, de quoi ils se gaudirent énormément. Pour lors, en
-ayant fait moi-même emplette, je l'envoyai à Heidelberg pour le signaler
-à nos contradicteurs.
-
-Les ayant vus, j'estime que ceux d'Heidelberg ne tarderont pas à se
-repentir de n'avoir point tenu pour l'alme Université de Cologne dans
-ses conclusions contre le docteur Reuchlin. J'apprends d'ailleurs que,
-pour ce motif, l'Université de Cologne a promulgué un statut par quoi
-elle s'oblige à ne jamais promouvoir dans les siècles des siècles les
-Maîtres ou Bacheliers ayant pris leurs grades à Heidelberg. C'est bien
-fait. Ils apprendront à connaître l'Université de Cologne, à épouser,
-une autre fois, son parti. Je voudrais qu'on en fît de même pour les
-autres Universités; mais je crois qu'elles ne sont pas informées de tout
-cela; veuillez donc pardonner à leur ignorance.
-
-Un compagnon m'a donné de bien jolis vers que vous devriez intimer à
-l'Université de Cologne. Je les ai montrés aux Maîtres et à nos Maîtres
-qui les ont fort recommandés. Je les ai adressés à plusieurs cités pour
-votre gloire; car vous avez toutes mes faveurs. Lisez-les donc et sachez
-ce que je pense:
-
- Qui veut lire les dépravations hérétiques,
- Et, du même coup, apprendre les bonnes latinités,
- Celui-là doit acheter les _Actes des Parisiens_
- Et les factums, dans Paris naguère édictés,
- Comme quoi Reuchlin erre sur la Foi,
- Ainsi que notre Maître Tongarus doctrinalement le prouve.
- Ces choses, Maître Ortuinus veut les lire
- Gratuitement, dans cette alme Université,
- Et d'un bout à l'autre sur le texte gloser,
- Non sans quelques remarques notables sur les marges notes.
- Il veut, en outre, argumenter pour et contre,
- Ainsi les Théologiens, dans Paris,
- Quand ils examinèrent le _Speculum oculare_
- Et Reuchlin magistralement condamnèrent:
- Comme le savent les frères Carmélites
- Et les autres qui s'appellent Jacobites.
-
-Je m'étonne si vous prenez quelque intérêt à des choses de ce genre.
-Vous êtes si artiste dans vos compositions, vous possédez une suavité si
-grande que je ris toujours de plaisir quand je lis quelqu'un de vos
-ouvrages. Moi, je souhaite qu'il vous plaise vivre longtemps afin que
-votre los grandisse autant qu'il a fait jusqu'ici; car chacun de vos
-écrits est de la dernière utilité.
-
-Dieu vous gard' et vivifie! Qu'il ne vous abandonne point aux mains de
-vos ennemis!
-
-Comme dit le _Psalmiste_: _Que le Seigneur vous guerdonne selon votre
-cœur et confirme tous vos desseins!_
-
-Et vous aussi me veuillez écrire de vos gestes; car de grand cœur je
-vois et entends ce que vous faites et comme vous agissez. Donc,
-portez-vous bien.
-
-_De Fribourg._
-
-
-
-
-IX
-
-MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BON VÊPRE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Parce qu'on lit dans l'_Ecclésiaste_, XI: _Exulte, jouvenceau, dans ton
-adolescence!_ pour cela je suis présentement d'esprit joyeux, car il
-faut que vous appreniez qu'en amour tout me vient à point et que j'ai
-fort à belluter. Ainsi dit Ézéchiel: _A présent, il forniquera dans sa
-fornication_. Et pourquoi ne devrais-je pas, de temps à autre, me purger
-les rognons? Cependant je ne suis pas un ange, mais un homme; or, tout
-homme est sujet à l'erreur.
-
-Vous aussi jouez quelquefois du serre-croupière, encore que Théologien,
-car vous ne pouvez dormir toujours seul. Témoin ce verset de
-l'_Ecclésiaste_, IV: _Si deux couchent ensemble, ils s'échaufferont
-mutuellement_. Un seul, comment parviendrait-il à se donner chaud?
-
-Quand m'écrirez-vous des faits de votre petite amie? Naguère, quelqu'un
-m'a narré que, pendant qu'il était à Cologne, vous eûtes avec elle une
-prise de bec et vous la gourmâtes comme il faut, pour ce qu'elle ne
-culetait point à votre goût. Quant à moi, j'admire qu'il vous soit
-possible de cogner sur une si charmante femelle: rien que de le voir,
-j'en pleurerais. Vous eussiez dû la prévenir qu'elle n'eût pas à
-recommencer. Se corrigeant d'elle-même, elle eût mis plus de grâce au
-nocturne déduit. Quand vous nous commentiez Ovidius, vous nous apprîtes
-qu'on ne doit sous aucun prétexte frapper les dames et vous alléguâtes
-sur ce point les Écritures Saintes.
-
-Je suis content que ma petite soit d'humeur hilare et ne se mette pas en
-rogne contre moi. Quand je vais chez elle, j'en use de même, ce qui nous
-tient en joie, et nous biberonnons des vins, de la cervoise, parce que
-le vin létifie le cœur de l'homme, cependant que la tristesse lui
-dessèche les os.
-
-Si par hasard je m'emporte contre elle, voici qu'elle me baise et la
-paix se conclut. Elle me dit ensuite: «Mon petit homme, soyez de belle
-humeur.»
-
-Dernièrement, comme je l'allai voir, je bousculai en entrant un jeune
-courtaud de magasin qui gagnait au pied. Ses souliers étaient dénoués,
-son front en sueur, d'où j'inférai qu'il venait de monter dessus.
-D'abord, je fus quelque peu irrité; cependant elle me jura que le commis
-ne l'avait point touchée, mais qu'il prétendait lui vendre une pièce de
-linteau pour faire des chemises. «C'est fort bien, répliquai-je, mais
-toi, quand me donneras-tu une chemise?»
-
-Alors elle me pria de lui remettre deux florins moyennant quoi elle
-pourrait acheter la toile et que certes elle ne manquerait pas de lever
-sur la pièce une chemise en ma faveur. Je n'avais pas le sou, mais
-j'empruntai les deux florins à un condisciple et les lui donnai
-aussitôt. J'approuve, quant à moi, qu'on soit de bonne humeur. Les
-médecins prétendent que rien n'est si pertinent à la santé. Nous avons
-ici un certain Maître qui bougonne tout le temps, n'a pas une minute de
-gaieté, ce qui fait qu'il est toujours infirme. Il me reprend sans
-cesse, me détourne d'aimer les femelles parce que ce sont des diables
-qui font tourner les hommes en bourrique, parce qu'elles sont immondes
-et que nulle femme ne peut s'enorgueillir de pureté. Quand l'un de nous
-est avec une femelle, c'est comme s'il était avec un diable, car elles
-ne permettent aucun soulas. A quoi j'ai répondu: «Veuillez m'excuser,
-cher Maître, mais il me semble que Mme votre mère était femme», et je
-m'en suis allé.
-
-Le même a prêché naguère que les sacerdotes en aucune façon ne doivent
-garder avec soi de concubines, que les Évêques pèchent mortellement
-quand ils reçoivent la dîme du lait et qu'ils permettent aux servantes
-de demeurer avec les prêtres, à cause qu'ils les devraient expeller tout
-net. Mais que ce soit A ou B, nous devons être joyeux de temps à autre;
-même nous pouvons cohabiter avec les femelles quand personne ne nous
-voit. Nous allons ensuite au confessionnal. Dieu est tout clémence, de
-qui nous devons attendre le pardon.
-
-Je vous envoie par le même ordinaire certain écrit pour la défense
-d'Alexander Gallus, grammairien antique et suffisant, encore que les
-poètes modernes veuillent y reprendre. Mais ils ne savent ce qu'ils
-disent, puisque Alexander est le meilleur, ainsi qu'autrefois vous nous
-l'apprîtes, quand je stationnais à Deventer. Un Maître m'en a guerdonné
-ici; mais j'ignore de quelle part il le tient. Je voudrais que vous
-donnassiez la chose à l'imprimerie. Cela insufflerait à nos poètes une
-ire véhémente. L'auteur, en effet, les vexe rudement. Cet ouvrage est
-écrit si poétiquement, dans un langage si relevé, que je n'y comprends
-goutte. Celui qui l'écrivit est, c'est clair, un bon petit poète, mais
-de plus théologien. Il ne fait pas cause commune avec les poètes
-séculiers, à la façon de Reuchlin, Buschius et autres.
-
-Dès qu'on m'aura donné quelque matière, j'ai déjà dit que je me propose
-de vous l'envoyer pour que vous en fassiez lecture. Si vous avez quelque
-chose de nouveau, vous plaise aussi me le mander. Portez-vous bien, dans
-une charité qui n'est pas feinte.
-
-_De Leipzig._
-
-
-
-
-X
-
-JOANNES ARNOLDUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Puisque toujours vous tient la concupiscence de quelque nouveauté, selon
-un dit d'Aristoteles: _Les hommes, par nature, sont épris de savoir_,
-moi Joannes Arnoldus, votre disciple et très humble serviteur, j'envoie
-à Votre Seigneurie, ou bien à Votre Honorabilité, un libelle que composa
-un certain Ribaldus[4], lequel scandalisa Dom Johannes Pffefferkorn de
-Cologne, très intègre personne, comme nul n'en peut douter. J'en fus
-grandement courroucé; mais nul moyen de faire échec à l'impression. Le
-compagnon qui l'écrivit a de nombreux zélateurs, même gentilshommes, qui
-courent par la ville, armés comme des bouffons et traînant de longues
-rapières.
-
- [4] C'est la lecture de l'édition anglaise d'Henri Clément, Londres,
- 1743. Victor Develay, au contraire, lit _ribaldus_: «ribaud», encore
- que Hutten semble s'être diverti à faire de l'épithète un nom
- propre. De même Ernest Münch (Leipzig, 1827) lit _Ribaldus_, n. p.
-
-Néanmoins, j'ai dit que cela n'est point correct, que ces poètes
-séculiers, avec leurs cadences, fomenteront bien des guerres encore, si
-nos Maîtres n'y portent advertance et ne les font citer par Maître
-Jacobus de Hoogstraten devant la Curie romaine. Je crains même qu'il
-n'en résulte une grande perturbation pour la Foi catholique.
-
-Je vous prie donc de vouloir bien composer un livre contre ce fauteur de
-scandale et le vexer efficacement. Il ne sera plus dorénavant si
-audacieux que de mécaniser nos Maîtres, quand il est simple compagnon,
-n'étant promu ni qualifié, soit en Art soit en Droit, combien qu'il ait
-fait séjour à Bologne où sont de nombreux poètes séculiers dépourvus de
-zèle et d'illumination dans la Foi. Le même compagnon prit naguère place
-à un dîner. Il avança que nos Maîtres de Cologne et de Paris font injure
-au docteur Reuchlin; quant à moi, je lui fis de la contradiction. Il se
-mit alors à me houspiller de paroles désobligeantes et scandaleuses. De
-quoi je fus si courroucé que je me levai de table, protestant devant
-tous contre ces injures, au point qu'il ne me fut pas possible d'avaler
-une bouchée. Vous pourriez peut-être me donner un conseil touchant
-l'affaire ci-dessus, puisque vous avez quelques parties de juriste. J'ai
-compilé un certain nombre de mètres que je vous fais tenir par la
-présente: choriambe, hexamètre, saphique, ïambique, asclépiade,
-hendécasyllabe, élégiaque, dicolon, distrophon.
-
- Qui est bon catholique doit penser comme le Parisien:
- Parce que leur Gymnase est la mère de toutes les Universités.
- Vient ensuite Cologne la Sainte, qui vit dans une foi chrétienne
- si grande
- Que nul ne la doit contredire, sous peine de purger une peine
- méritée:
- Ainsi, le docteur Reuchlin, auteur du _Speculum oculare_,
- Que notre Maître Tungarus a convaincu d'hérésie,
- Tout comme notre Maître Altaplatea qui fit brûler ses _dictamen_.
-
-Si j'avais une idée, un soupçon d'argument, je voudrais composer un
-livre contre ce trupheur et prouver que, de plein droit, il est
-excommunié.
-
-Je n'ai pas le temps de vous en écrire plus long. Il faut que je me
-rende au cours. Un Maître nous lit des répliques sur l'Art ancien,
-ordonnées avec une grande subtilité; je les écoute afin de me pousser
-dans l'érudition. Portez-vous bien, par-dessus les compagnons et les
-miens amis qui demeurent, loin ou près, dans tous honnêtes lieux.
-
-
-
-
-XI
-
-CORNELIUS FENESTRIFEX DONNE PLUSIEURS BONJOURS A ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Autant de salutations que d'étoiles au ciel et, dans la mer, de grains
-de sable, Dom Maître Vénéré! Ici, j'ai force rixes et guerres avec de
-mauvaises gens qui présument de leur science, n'ayant pas étudié même la
-Logique, science des sciences. J'ai célébré naguère, au couvent des
-Prêcheurs, une messe du Saint-Esprit, afin qu'il plaise au Seigneur
-m'infuser sa grâce avec une bonne mémoire des syllogismes; elle me
-permettra d'argumenter contre les mécréants qui ne savent que latiniser
-et parfaire des _dictamen_. J'ai, dans cette messe, imposé une collecte
-pour notre Maître Jacobus de Hoogstraten et notre Maître Arnoldus de
-Tongres, suprême régent de Saint-Laurentius. Que dans leurs controverses
-théologiques ils puissent amener jusqu'à la borne des réfutations le
-nommé Joannes Reuchlin, docteur en droit, poète séculier et présomptueux
-qui mène contre les universités une campagne en faveur des Juifs! Il
-émet des propositions scandaleuses, qui offensent les oreilles dévotes,
-ainsi que l'ont prouvé Johannes Pffefferkorn et notre Maître Arnoldus de
-Tongres, mais il n'est pas fondé en théologie spéculative, non plus
-qu'en Aristoteles ou en Petrus Hispanus. C'est pourquoi nos maîtres,
-dans Paris, l'ont condamné soit au feu, soit à rétractation. J'ai vu la
-lettre et le cachet de Mgr le Doyen de la sacro-sainte Faculté
-parisienne de Théologie.
-
-Un de nos Maîtres, furieusement profond en Théologie sacrée, illuminé
-dans la Foi, membre de quatre Universités, ayant sous sa férule plus de
-cent casuistes occupés à écrire sur le livre des _Sentences_, sur quoi
-ses arguments se fondent, assure à tout venant que le Docteur précité,
-Joannes Reuchlin, ne se peut évader. Le Pape lui-même n'oserait édicter
-une sentence contre une telle Université solemnissime, en faveur d'un
-qui n'est pas même théologien, qui n'entend pas le bienheureux Thomas,
-_Contre les Gentils_, combien que l'on prétende qu'il soit docte et même
-en Poésie. Un de nos Maîtres, curé de Saint-Martinus, m'a ostenté une
-épître dans laquelle, fort aimablement, cette Université promet à sa
-sœur de Cologne un concours effectif et réel. Cependant, ces latinistes
-outrecuident au point de tenir le parti contraire!
-
-Je suis naguère descendu à Mayence, _Hôtel de la Couronne_, où, de la
-sorte la plus indiscrète, une couple de trupheurs me suscita des
-vexations. Ils appelèrent nos Maîtres de Paris et de Cologne des
-fantasques et des sots, leurs livres des _Sentences_, une logomachie. De
-même, les procès, les recueils, les appels de tous les collèges
-n'étaient pour eux que foutaise. J'en fus à ce point irrité qu'il ne me
-vint aucune réponse. Ils s'avisèrent de me tarabuster encore parce que
-j'avais effectué le pèlerinage de Trèves, dans le but d'y voir la
-tunique du Seigneur. Ils dirent que ce n'était peut-être pas sa robe
-elle-même et le prouvèrent par des syllogismes cornus: tout ce qui est
-déchiré ne doit pas être offert comme tunique du Seigneur; or, la robe
-en question est déchirée, donc... etc. J'accordai la majeure, mais je
-m'inscrivis en faux contre la mineure. Après quoi, ils argumentèrent de
-la sorte: le bienheureux Hieronymus dit: _Infatué d'une erreur vétuste,
-l'Orient a déchiqueté en menus lambeaux la robe du Seigneur; elle était
-sans couture et prise dans une seule étoffe._ Je rédarguai que saint
-Hieronymus n'est pas du style évangélique et serait présomptueux, au
-regard des Apôtres. Là-dessus, j'ai quitté la table et laissé les
-trupheurs. Vous devez savoir que ceux qui parlent avec une telle
-irrévérence de nos Maîtres, des Docteurs illuminés dans la Foi, peuvent
-être excommuniés de fait par le Pape. Si les membres de la Cour de Rome
-le savaient, ils les assigneraient devant la Curie et se feraient
-attribuer leurs bénéfices. Tout au moins, ils les pourraient molester
-avec dépens.
-
-Qui jamais a ouï dire que de simples compagnons, qui ne sont promus ni
-qualifiés dans aucune Faculté, aient congé de houspiller des hommes
-distingués, des hommes profondissimes dans tous les genres de sciences
-comme nos Maîtres sont? Mais ils se rengorgent à cause de leurs vers.
-Moi aussi je sais faire des vers, des _dictamen_. Car j'ai lu aussi le
-_Nouvel Idiome latin_ de M. Laurentius Corvinus et du grammairien
-Brassicanus, et Valerius Maximus et les autres poètes. Et j'ai naguère
-compilé, chemin faisant, un _dictamen_ en vers contre ces quidams. Le
-voici:
-
- Sont à Mayence, _Auberge de la Couronne_,
- Où j'ai récemment dormi en personne,
- Deux crapauds indiscrets.
- Contre nos Maîtres, pasquins irrévérencieux,
- Ils osent redresser les Théologiens,
- Encore qu'ils ne soient pas même promus en Philosophie
- Et ne sachent pas, dans les écoles, disputer en forme
- Et d'une seule conclusion former plusieurs corollaires,
- Comme l'enseigne fondamentalement le Docteur Subtil:
- Qui méprise celui-là est un jeanfoutre!
- Comment concluent les quodlibétaires du Docteur Irréfragable,
- Qui dans les sciences ne peut être expugné,
- Ils ne le savent point; ils ignorent le Docteur Séraphique,
- Sans lequel ne se peut élever un bon physicien,
- Et les gloses véridiques du Docteur Saint,
- Tellement élevé dans Aristoteles et dans Porphyrius,
- Qui seul exposa les cinq _Universaux_
- Nommés pareillement les cinq _Prédicables_.
- O que brièvement il épitome les sermonnaires
- Et met en _compendium_ d'Aristoteles les sentences morales!
- Toutes ces choses, les poètes ne les entendent point:
- C'est pourquoi ils parlent à l'étourdie
- Comme ces deux trupheurs présomptueux
- Et qualifient nos Maîtres des bonshommes pleins de fiel.
- Mais notre Maître Hoogstraten les va citer:
- Alors, ils n'oseront plus harauder les Illuminés.
-
-Portez-vous bien. Saluez pour moi, avec une grande révérence,
-Nosseigneurs: Maître Arnoldus de Tongres, Maître Remigius, Maître
-Valentinus de Geltersheim et Dom Jacobus de Ganda, poète éminemment
-subtil de l'Ordre des Prêcheurs, ainsi que toute la compagnie.
-
-
-
-
-XII
-
-MAITRE HILDEBRANDUS MAMMACEUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
-
-
-Très aimé Dom Ortuinus, je ne peux écrire en ce moment une épître
-élégante suivant les préceptes inclus dans le _Traité d'épistolaire_, à
-cause que le temps ne me le permet pas. Il importe, sur-le-champ et
-succinctement, de vous faire connaître en peu de mots ce qui arrive; car
-j'ai un cas des plus neufs à expédier. Entendez ceci:
-
-Vous devez savoir qu'il court un bruit terrible. Tout le monde prétend
-que, dans la Curie romaine, la cause de nos Maîtres est en mauvaise
-posture. On prétend que le Pape veut authentiquer la sentence qui fut
-portée à Spire, l'an dernier, en faveur du docteur Reuchlin.
-
-Oyant cela, je fus saisi d'une telle peur que je ne pus articuler un
-mot. Je suis resté muet et, deux nuits durant, n'ai pas dormi. Les amis
-de Reuchlin se gaudissent; ils vont partout, accréditant cette rumeur.
-Je ne l'eusse pas cru, mais l'on m'a fait lire une épistole d'un
-Prêcheur, l'un de nos Maîtres, dans quoi il enregistre avec une
-tristesse grande la fâcheuse nouveauté. Il ajoute que le Pape autorise
-l'impression dans la Curie romaine du _Speculum oculare_, qu'il permet
-aux marchands de le vendre et à tout homme de le lire. Notre Maître
-Hoogstraten voulut abandonner la Curie romaine, jurer la pauvreté, sur
-quoi les assesseurs le rebuffèrent, prétendant qu'il fallait expecter la
-fin, que, d'ailleurs, Hoogstraten ne pouvait jurer le serment de
-pauvreté, ayant fait son entrée à Rome dans un équipage de trois
-chevaux, tenu table ouverte en Cour de Rome, dépensé une large pécune,
-comblé de présents Cardinaux, Évêques, Auditeurs du Consistoire. Pour
-quoi, il était mal venu à jurer la pauvreté.
-
-O Sainte Maria! qu'allons-nous faire à présent, si la Théologie est à ce
-point méprisée qu'un seul juriste l'emporte sur l'art des théologiens?
-
-Pour moi, j'estime que le Pape est un foutu christian. S'il était, en
-effet, bon christian, impossible qu'il ne tînt pour les théologues;
-donc, si le Pape donne une sentence contre eux, il me semble qu'on devra
-faire appel au Concile. Car le Concile est au-dessus du Pape et la
-Théologie, au-dessus des autres Facultés, prévaut dans le Concile.
-J'espère alors que le Seigneur nous impartira sa bénignité, prenant les
-théologiens, ses fidèles serviteurs, en considération, ne permettant pas
-que notre ennemi se conjouisse, et du Paraclet nous baillant la grâce,
-par quoi nous pouvons espérer mettre des bornes à la fallace même de ces
-hérétiques.
-
-Un certain juriste a dit ici, naguère, que, suivant une prédiction, les
-Prêcheurs doivent disparaître, que de cet Ordre viennent les plus grands
-scandales contre la Foi de Christus et tels que, jusqu'ici, on n'en vit
-point de comparables. Même, il disait en quel ouvrage on peut lire cette
-prophétie. Mais le ciel nous gard' que cela soit vrai, car cet Ordre est
-efficace, grandement! S'il n'existait plus, j'ignore, alors, comment se
-comporterait la Théologie, parce que de tout temps les Prêcheurs sont
-plus profonds en Théologie que les Mineurs ou les Augustins, et qu'ils
-tiennent la voix du Docteur Saint, lequel n'erra jamais.
-
-Eux-mêmes ont eu beaucoup de saints dans leur ordre; ils sont audacieux
-dans leurs argumentations contre les hérétiques.
-
-Je m'étonne que notre Maître Jacobus de Hoogstraten ne puisse jurer la
-pauvreté. Cependant, il fait partie de l'Ordre des Mendiants qui,
-manifestement, vivent dans l'indigence. N'était l'excommunication que je
-redoute, je dirais que le Pape fait erreur en ceci. Je ne crois pas
-qu'il soit vrai que notre Maître ait dépensé tant d'argent et donné des
-pots-de-vin, car c'est un homme hautement zélé. Je crois plutôt que les
-juristes et les autres inventent ces commérages. Le docteur Reuchlin
-sait de telles blandices que j'ai entendu dire que plusieurs cités et
-des princes nombreux et des Doms avaient écrit en sa faveur. Cela
-s'explique par le fait qu'ils ne sont pas versés dans la Théologie et
-qu'ils n'entendent rien à cette affaire, autrement, ils enverraient cet
-hérétique au diable, parce qu'il est opposé à la Foi, quand tout le
-monde affirmerait le contraire. Il vous faut aviser de ces choses nos
-Maîtres de Cologne, afin qu'ils se mettent en mesure de prendre un bon
-conseil. Portez-vous bien dans le Christus.
-
-_Donné à Tübingen._
-
-
-
-
-[Illustration: ULRIC von HUTTEN. Chevalier.]
-
-
-
-
-XIII
-
-MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Après m'avoir écrit que vous cessiez désormais de vaquer à ces fadaises
-et que vous ne vouliez plus aimer ou besogner les femelles, sinon une ou
-deux fois par mois, je suis estomiré que vous m'écriviez de telles
-sornettes.
-
-Je sais pertinemment le contraire de ce que vous me dites. Nous avons
-ici un compagnon venu de Cologne depuis peu. Vous le connaissez bien; il
-y fut tout le temps mêlé à votre vie. Il prétend que vous forniquez
-l'épouse de Johannes Pffefferkorn. Il m'affirma la chose, en fit
-serment, et je le crois volontiers. Vous êtes fort séduisant. Vous savez
-dire de jolis riens. Vous connaissez dans la perfection l'art d'aimer
-d'après les règles d'Ovidius.
-
-En outre, un marchand m'a narré ce qu'on dit à Cologne. Il paraît que
-notre Maître Arnoldus de Tongres lui fait pareil service. Mais la chose
-n'est pas vraie, car il est encore puceau, je le sais pertinemment.
-Jamais il ne s'est copulé avec une femelle. L'eût-il fait, d'ailleurs,
-ou fût-il en possession de le faire, ce que je ne crois pas, il n'y
-aurait pas grand mal, puisqu'il est humain d'errer quelquefois.
-
-Vous m'écrivez beaucoup de ce péché, qui n'est pas le péché le plus
-grand de ce monde. Vous alléguez de nombreux écrits. Je sais bien que
-cela n'est pas bon; mais cependant on trouve jusque dans l'Écriture
-Sainte l'exemple de gens ayant ainsi prévariqué; néanmoins furent-ils
-sauvés. Tel Samsom qui dormit avec une pute: cependant l'Esprit du
-Seigneur fit, par la suite, irruption en lui.
-
-Et je pourrais contre vous rédarguer de la sorte:
-
-Quiconque n'est point malévole reçoit l'Esprit Divin!
-
-Mais Samsom n'est point malévole.
-
-Donc Samsom reçoit l'Esprit Divin.
-
-Je prouve la majeure par ce texte:
-
-Dans une âme malévole n'entre point l'Esprit de Sapience.
-
-Mais l'Esprit Saint n'est autre que l'Esprit de Sapience.
-
-Donc la mineure est patente. Car, si ce péché de fornication était
-jusques à ce point condamnable, l'Esprit du Seigneur ne se fût pas irrué
-chez Samsom, comme il appert du _Livre des Juges_.
-
-De même, on lit de Salomon qu'il eut trois cents reines, des concubines
-sans nombre et qu'il fut, jusqu'à sa mort, le plus rude paillard.
-Néanmoins, les Docteurs sont tous d'accord pour conclure à sa louange et
-le tiennent pour sauvé.
-
-Que vous semble-t-il à présent? Suis-je plus fort que Samsom? Plus sage
-que Salomon? Donc, il faut quelquefois se passer de l'agrément. Au
-surplus, les médecins tiennent la chose pour valable contre la bile
-noire. Et que dites-vous de ces pères sérieux?
-
-Cependant, l'_Ecclésiaste_ professe: _J'ai trouvé que rien n'est
-meilleur pour l'homme que se réjouir de son œuvre_. C'est pourquoi je
-dis avec Salomon, à ma particulière: _Tu vulnéras mon cœur, sœur mienne!
-épouse mienne! tu vulnéras mon cœur pour un cheveu de ton cou! Ah!
-combien sont tes mamelles duisantes, mienne sœur! épouse mienne! tes
-mamelles sont plus douces que le vin_, etc. Par les Dieux! il est
-grandement suave d'aimer le cotillon, d'après le carme du poète Samuel:
-_Apprends, bon clerc, à choyer les pucelles, pour ce qu'elles savent
-offrir de doux baisers, amignottant la jouvence fleurie._ Puisque
-l'amour est charité, que Dieu est charité, l'amour ne saurait être une
-mauvaise chose. Résolvez-moi cet argument!
-
-Salomon dit encore: _Quand l'homme aura donné toute la substance de son
-domaine à cause de la dilection, il regardera comme rien cette
-richesse._
-
-Mais passons et venons à autre chose.
-
-Vous me sollicitez de vous apprendre quelques nouvelles. Sachez donc que
-l'on s'est amusé ferme ici, pendant le carnaval. Nous avons eu une joute
-de lance. Le Prince lui-même a fait de la haute école sur la place
-publique. Il montait un andalou couvert d'un caparaçon de soie peinte où
-l'on voyait une femme en grand habit, et, séant auprès d'elle, un jeune
-homme aux cheveux crépelés qui jouait de l'orgue suivant le mot du
-Psalmiste: _Que les damoiseaux et les érigones, les cadets et les
-vieillards, exaltent le nom du Seigneur!_ Et quand le Prince entra dans
-la ville, ce fut avec une procession grande que l'Université
-l'intronisa. Les bourgeois brassèrent une cervoise copieuse; ils
-offrirent des nourritures de choix et régalèrent de leur mieux le Prince
-avec les courtisans. Le bal vint ensuite; je me nichai dans une fenêtre
-d'où je ne perdis pas un coup d'œil. Je n'en sais pas davantage, sinon
-que je souhaite pour Votre Grâce tous les bonheurs; portez-vous bien
-dans le Très-Haut.
-
-_De Leipzig._
-
-
-
-
-XIV
-
-MAITRE JOANNES KRABACIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Excellente personne, selon que je fus, il y a deux ans, à Cologne, dans
-votre compagnie, et que vous m'intimâtes qu'il fallait que je vous
-écrivisse de quelque lieu que je me trouvasse, je vous notifie que j'ai
-appris la mort d'un théologien excellentissime, nuncupé notre Maître
-Heckman de Franconie. Ce fut un homme d'importance. De mon temps,
-recteur à Nuremberg, il fut l'ennemi de tous les poètes séculiers.
-C'était un homme zélé, qui célébrait la messe pour son plaisir. Quand il
-tint le rectorat de Vienne, il garda les Suppôts dans une grande
-rigueur. Une fois, vint un compagnon de Moravie qui doit être poète, car
-il écrivait des mètres, et qui voulut professer l'art de la Métrique,
-combien qu'il ne fût pas diplômé. Alors, notre Maître Heckman défendit
-son cours; mais, lui, fut si outrecuidé qu'il ne voulut pas tenir compte
-de l'ordonnance. Le recteur, pour le coup, interdit aux Suppôts de
-fréquenter ses leçons. Ensuite de quoi ce ribaud vint trouver le
-recteur, lui tint des propos superbes et se mit à le tutoyer. Aussitôt
-le recteur envoya chercher les valets de ville et voulut incarcérer
-notre homme, à cause que c'était un énorme scandale qu'un simple
-compagnon eût le front de tutoyer un recteur d'Université qui est notre
-Maître. Avec cela, j'ai ouï dire que ce compagnon n'est Bachelier, ni
-Maître, ni en aucune façon qualifié ou gradué, qu'il pérégrine comme un
-guerrier qui s'en va-t-en guerre, qu'il porte un grand chapeau; en
-outre, un long poignard à son côté. Mais, pardieu! on l'eût bel et bien
-incarcéré, n'étaient les répondants qu'il connaissait en ville.
-
-Quant à moi, je m'afflige beaucoup s'il est vrai qu'un tel homme soit
-défunt. Il m'a fait beaucoup de bien lorsque j'étais à Vienne; c'est
-pourquoi j'ai composé l'épitaphe que voici:
-
- Qui gît dans ce tombeau fut ennemi des poètes
- Et les voulut expeller, quand ils cuidèrent ici pindariser;
- Témoin ce compagnon, naguère, qui ne fut pas titré,
- Venant de Moravie et montrant à composer des vers:
- Il le voulut mettre en prison pour l'avoir tutoyé!!!
- Mais à cause qu'il est mort, enseveli à Vienne,
- Dites deux ou trois fois pour lui une belle patenôtre.
-
-Fut un messager qui nous apporta des nouvelles, méchantes si elles sont
-véridiques, à savoir que votre cause est en mauvaise posture devant la
-Curie romaine; je ne le crois cependant pas, car ces messagers
-colportent force hapelourdes. Les poètes murmurent ici contre vous. Ils
-clabaudent qu'ils veulent défendre le docteur Reuchlin avec des carmes.
-Mais, comme vous aussi êtes poète lorsque bon vous semble, je crois que
-vous ferez bonne contenance devant ces paltoquets. Vous devez néanmoins
-m'écrire comment l'affaire se comporte. Si je peux alors vous assister,
-vous aurez en moi un fidèle compagnon et coadjuteur. Portez-vous bien.
-
-_De Nuremberg._
-
-
-
-
-XV
-
-GUILHELMUS SCHERFCHLEIFERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Je m'étonne furieusement, homme vénérable, que vous ne m'écriviez pas
-lorsque cependant vous écrivez à d'autres, lesquels ne vous écrivent pas
-aussi souvent que moi je vous écris. Mais que si vous êtes mon ennemi au
-point de ne me vouloir plus écrire, cependant, écrivez-moi pourquoi il
-vous déplaît m'écrire désormais, afin que j'apprenne la raison pourquoi
-vous ne m'écrivez plus lorsque je vous écris toujours, comme je vous
-écris à présent, encore que je sache que vous ne m'écrirez pas.
-
-Mais, ce nonobstant, je vous supplie en mon cœur de me vouloir bien
-écrire et, quand une fois vous m'aurez écrit, alors je veux vous écrire
-dix fois, parce que volontiers j'écris à mes amis et je veux m'exercer
-dans l'écriture afin de pouvoir élégamment écrire des _dictamen_ et des
-épistoles.
-
-Je ne peux excogiter ce qui est en cause et pour quel motif vous ne
-m'écrivez pas. Je me suis lamenté naguère. Des gens de Cologne étaient
-ici. Je leur ai demandé: «Que fait cependant Maître Ortuinus qu'il ne
-m'écrive point? Croyez-vous qu'il ne m'a nullement écrit depuis deux
-ans! Cependant, dites-lui qu'il m'écrive, parce que je voudrais lire ses
-épîtres plus volontiers que je ne mangerais du miel. Il fut jadis mon
-principal ami.»
-
-Je leur ai demandé aussi comment les choses vont pour vous dans votre
-débat avec le docteur Reuchlin. Ils m'ont fait réponse que le damné
-juriste vous a circonvenu, grâce aux manèges de son art. J'ai alors
-invoqué le Seigneur Dieu pour qu'il vous daigne sa grâce impartir et
-qu'il vous rende vainqueur. Si vous me daignez écrire, c'est de cela
-qu'il faut m'écrire, sur quoi je voudrais ardemment être informé.
-
-Ces juristes vont ici disant: «Le docteur Reuchlin tient une bonne
-affaire. Les Théologiens de Cologne lui ont fait injure.»
-
-Et, par les Dieux! je crains que l'Église n'en vienne au scandale, si ce
-livre, le _Speculum oculare_, n'est pas mis au bûcher, à cause qu'il
-renferme nombre de propositions irrévérencieuses et contre la Foi
-catholique. Si ce juriste n'est pas contraint à la rétractation, les
-autres, à son exemple, tenteront d'écrire sur la Théologie, encore
-qu'ils n'en sachent rien, encore qu'ils n'aient étudié sous la conduite
-de Thomas, ni d'Albertus, ni de Scott et qu'ils ne soient aucunement
-illuminés dans la Foi par l'influx du Paraclet. Parce que chacun se doit
-enclore dans sa faculté; parce qu'on ne doit pas jeter la faucille dans
-les chaumes d'autrui; parce qu'un gniaf est gniaf, un ravaudeur,
-ravaudeur, un forgeron, forgeron, les choses iraient mal si le tailleur
-prétendait faire des galoches ou des brodequins.
-
-Vous devez soutenir avec audace la Théologie sacrée. Je prierai Dieu
-pour vous. Qu'il vous daigne attribuer sa grâce, illuminant votre
-intellect ainsi qu'il en usait envers les Pères d'autrefois. Que le
-Diable, avec ses serviteurs, ne prévale point contre la justice!
-
-Écrivez-moi cependant, pour l'amour de Dieu, comment vous vous portez.
-Vous me causez d'étranges soucis dont vous n'avez nul besoin. Mais, pour
-l'heure, je vous recommande au Seigneur Dieu. Mille prospérités dans
-Christus.
-
-_Donné à Francfort._
-
-
-
-
-XVI
-
-MATHEUS MELLIAMBIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Puisque, en vérité, je fus toujours l'ami de Votre Domination et que
-j'ai procuré votre bien, je veux à présent vous égayer dans vos
-adversités. Je veux aussi être gai dans votre bonne fortune et triste
-dans vos déplaisirs. Vous êtes mon ami. Or, nous devons nous conjouir
-avec nos amis lorsque ils sont en joie et nous condouloir quand ils sont
-en douleur. Ainsi le dit Tullius, encore que gentil et poète.
-
-Je vous informe donc que vous avez ici un ennemi très malicieux qui
-débite force vitupères contre Votre Domination. Il présuppose beaucoup
-et s'extolle dans sa superbe. Il vous traite de bâtard. Il dit que votre
-mère fut une garce et votre père un curé. Alors j'ai combattu pour vous.
-J'ai dit: «Seigneur Bachelier ou de quelque manière que l'on vous
-qualifie, vous êtes encore jeune. Vous avez tort de décrier les Maîtres.
-En effet, il est écrit dans l'Évangile: _Que le disciple ne se guinde
-pas au-dessus du Maître._ Or, vous êtes disciple encore. Dom Ortuinus
-est Maître depuis neuf ou dix ans. Vous n'êtes pas apte à noircir un
-Maître ni un homme constitué dans une si éminente dignité. Prenez garde
-que vous ne trouviez à votre tour qui déblatère sur votre compte pour
-tant superbe que vous soyez. Gardez un peu de vérécundie et ne faites
-plus ces choses.»
-
-A quoi le garçon me répondit: «Ce que j'affirme est vérité; je prouverai
-mes dires et je ne veux point faire cas de vos remontrances. Ortuinus
-est un bâtard. Un compatriote à lui m'a donné la chose pour certaine,
-qui connut ses parents. Je veux mander cela au docteur Reuchlin; il ne
-le sait encore. Mais vous, pourquoi cherchez-vous à me blâmer? Vous ne
-savez rien de moi.»
-
-Je repris alors: «Messieurs mes compagnons, voici un jeune homme qui se
-vante d'être saint, qui dit qu'on ne le peut vitupérer, qu'il n'a rien
-fait de blâmable, tel ce Pharisien qui se vantait de jeûner deux fois
-pour le Sabbat.»
-
-Alors il se rebiffa tout en colère et poursuivit: «Je ne me targue pas
-d'être sans péché, ce qui serait démentir le _Psalmiste_ qui dit: _Tout
-homme est menteur_, ce qui, élucidé par la glose, signifie que tout
-homme est pécheur. Mais j'affirme que vous ne pouvez ni ne devez
-récriminer sur moi quant à ma génération de père ou de mère. Quant à
-Ortuinus, il est bâtard. Il n'est point légitime. Donc il est
-vitupérable et je l'entends vitupérer _in æternum_.»
-
-J'ai répondu: «Vous ne le ferez pas. Dom Ortuinus est un homme essentiel
-qui saura se défendre.»
-
-Il ne cessa d'ajouter des abominations touchant Mme votre mère; que des
-prêtres, des moines, et des cavaliers, et des pétrousquins l'ont
-investie aux champs, dans l'étable et autres lieux.
-
-J'ai eu de tout cela tant de honte que vous ne le sauriez imaginer. Mais
-je ne peux vous défendre, n'ayant connu votre père ni votre mère, encore
-que je croie fermement à leur honneur et prudhomie. Écrivez-moi ce qu'il
-en est, afin que je puisse, dans Mayence, votre louange séminer.
-
-J'ai encore dit à l'insulteur: «Vous ne devriez pas divulguer de telles
-choses. Admettons le cas. Maître Ortuinus est bâtard. Mais, peut-être,
-légitimé, ce qui, dorénavant, efface la bâtardise. Or, le Souverain
-Pontife a pouvoir de lier et de délier, de rendre un bâtard légitime et
-réciproquement. Mais moi j'entends vous démontrer, l'Évangile en mains,
-que vous êtes digne de blâme. Il est écrit: _De la même mesure que vous
-employâtes à mesurer autrui, vous serez mesuré vous-même._ Or, vous
-mesurâtes d'une mesure de vitupération; il me faut donc vous mesurer de
-même. Je le prouve encore par un autre passage, quand notre Maître
-Jesus-Christus dit: _Ne jugez point si vous ne voulez être jugés._ Or,
-vous, mon garçon, vous jugez les autres, vous les insultez; il convient
-donc qu'ils vous insultent et vous jugent aussi.»
-
-Mais lui répliqua: «Vos arguments ne sont que balivernes et demeurent
-sans effet.» Il en vint à ce point de rodomontade qu'il ajouta: «Si le
-Pape lui-même avait engendré un fils en dehors du mariage et que, par la
-suite, il eût ce fils légitimé, l'enfant ne serait pas légitime pour
-cela devant Dieu. Je ne cesserais pas, quant à moi, de le tenir pour
-bâtard.»
-
-J'estime que le Diable est au corps de ces ribauds, pour qu'ils aient le
-front de vous molester ainsi. Par conséquent, veuillez m'écrire afin
-qu'il me soit permis de défendre votre honneur.
-
-Quel scandale si le docteur Reuchlin apprenait cela de vous que vous
-êtes un bâtard! Dites-moi ce que vous êtes. Lui, cependant, ne pourra
-prouver quoi que ce soit de façon péremptoire. D'autre part, si vous le
-trouvez bon, nous le ferons citer devant la Curie romaine où nous
-l'obligerons à se rétracter. Comme les juristes savent embrouiller les
-choses en prenant des conclusions, nous pouvons le déclarer irrégulier,
-lui donner des épines, un procureur aidant, et, s'il encourt
-l'irrégularité, palper ses bénéfices. Il est pourvu d'un canonicat,
-ici-même, à Mayence; autre part, il détient une paroisse.
-
-Ne me tenez pas rigueur si je vous mande les propos que j'ai entendus;
-mes intentions, vous n'en doutez pas, sont les meilleures. Et
-portez-vous bien dans le Seigneur Dieu, qui garde tous vos chemins.
-
-_Donné à Mayence._
-
-
-
-
-[Illustration: FAC-SIMILE DU MANUSCRIT DE LAURENT TAILHADE.]
-
-
-
-
-XVII
-
-MAITRE JOANNES HIPP DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
- _Réjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez, ô Juste! Soyez glorifiés,
- vous tous, hommes au cœur droit._
-
- Psalmiste, XXXI.
-
-
-Mais ne prenez pas d'inquiétude en vous disant: «Que nous veut cet autre
-avec son texte?» Vous devez lire joyeusement cette nouvelle qui
-désopilera Votre Domination d'une gaieté peu commune. Je vous l'écrirai
-en peu de mots.
-
-Il y avait ici un poète nommé Joannes Esticampianus. Il était assez
-renchéri et ne faisait pas grand état des Maîtres ès Arts. Il en fit,
-_ex cathedra_, les plus belles gorges chaudes, affirmant qu'ils ne
-savent rien, qu'un poète vaut mieux que dix Maîtres, que les poètes,
-dans les processions, devraient prendre le pas sur les Maîtres et les
-Licenciés. Lui-même lisait Plinius et les autres poètes. Il répétait
-aussi que les Maîtres ès Arts n'étaient pas Maîtres dans les sept Arts
-libéraux, mais bien dans les sept Péchés capitaux; qu'ils n'avaient pas
-de fond, n'ayant aucunement étudié les poètes. Ils ne connaissent que
-Petrus Hispanus et sa _Parva logica_. Il avait de nombreux auditeurs et
-beaucoup de pensionnaires. Il apprit à ces jeunes gens que thomistes et
-scottistes ne valent pas un fétu. Il se répandit en blasphèmes contre le
-Docteur Saint.
-
-Les Maîtres, cependant, expectaient une occasion qui leur permît de se
-venger avec le secours de Dieu. Et Dieu voulut, une fois, que ce poète
-fît une oraison qui scandalisa son auditoire, Maîtres, Docteurs,
-Licenciés et Bacheliers, car il loua sa Faculté en rabaissant la
-Théologie sacrée. Et ce fut une grande honte parmi les gros bonnets de
-la Faculté. Les Maîtres, les Docteurs se réunirent en conseil. Ils
-dirent: «Que faisons-nous? Cet homme fait ici de nombreuses merveilles.
-Si nous le renvoyons sans phrases, le monde croira qu'il est plus docte
-que nous, à moins que n'arrivent des modernes. Ils se prétendront alors
-dans une meilleure voie que les anciens. Notre Université sera
-vilipendée et le scandale éclatera.» Maître Andreas Delitsch prit la
-parole. C'est d'ailleurs un excellent poète. Il déclara qu'à son avis
-Esticampianus occupe dans l'Université l'emploi d'une cinquième roue
-dans un char; qu'il importune les autres Facultés, à cause qu'il empêche
-les Suppôts d'être qualifiés en elles congrument. Les autres Maîtres de
-jurer qu'il en est ainsi et, pour la somme des sommes, ils conclurent à
-la relégation ou même au bannissement du poète, quand bien même ils
-devraient s'en faire un éternel ennemi. Ils le citèrent devant le
-recteur, l'avisèrent de la citation entre les portes de l'église. Il
-comparut, ayant un juriste avec soi. Il eut la prétention de défendre sa
-cause, accompagné de nombreux compagnons qui prirent son parti. Les
-Maîtres leur enjoignirent de lever la séance sous peine de parjure,
-puisque, en demeurant, ils témoignaient contre l'Université. Les Maîtres
-furent vigoureux dans le combat; ils persévérèrent dans leur constance;
-ils firent le serment, au nom de la justice, qu'ils n'épargneraient qui
-que ce fût. Quelques juristes et curiales intercédèrent pour
-Esticampianus. Et les Maîtres déclarèrent impossible tout accommodement
-parce qu'ils ont leurs statuts et que les statuts prescrivaient la
-relégation. Chose admirable! le Prince même sollicita pour le poète, ce
-qui ne servit à rien. Les Maîtres, en effet, répondirent au Duc: «Il
-importe de garder les statuts universitaires à cause que les statuts,
-dans l'Université, ont la même utilité que la reliure dans un livre; que
-si la reliure vient à manquer, les feuilles tombent çà et là, et que si
-les statuts sont méprisés, l'ordre n'existe plus dans l'Université. La
-discorde s'établit chez les Suppôts. Le chaos et la confusion ne tardent
-guère. Donc, il devait rechercher le bien de l'Université, à l'exemple
-de feu son père.»
-
-Le Prince voulut bien se laisser convaincre. Il déclara ne pouvoir agir
-contre l'Université et qu'il est plus expédient de bannir un seul homme
-que d'infliger un esclandre à l'Université tout entière. Les Seigneurs
-Maîtres furent prodigieusement satisfaits et dirent: «Seigneur Prince,
-béni soit Dieu pour cette bonne justice!» Et le Recteur afficha un
-mandement aux portes de l'église comme quoi Esticampianus était relégué
-pour dix ans. Ses auditeurs ne manquèrent pas de clabauder. Ce furent
-des conciliabules sans fin. Ils prétendaient que les Seigneurs du
-Conseil avaient fait injure à Esticampianus. Mais les Maîtres
-ripostèrent qu'ils ne donneraient pas une obole de sa peau. Quelques-uns
-des pensionnaires firent courir le bruit qu'Esticampianus voulait tirer
-vengeance de l'affront reçu et qu'il citait l'Université devant la Cour
-de Rome. Alors, Maîtres de rire en disant: «Que prétend faire ce
-ribaud?»
-
-Vous saurez qu'à présent la plus grande concorde règne dans
-l'Université. Maître Delitsch professe les humanités et aussi Maître de
-Rotenburg, auteur d'un livre trois fois aussi gros que Virgilius dans
-ses œuvres complètes. Il a mis dans ce livre quantité de bonnes choses,
-même pour la défense de la Sainte Mère Église et pour la louange des
-Saints. Il y recommande principalement notre Université et la Théologie
-sacrée et la Faculté des Arts, improuvant ces poètes gentils et
-séculiers. Nos Seigneurs Maîtres disent que les vers du rotenburgeois
-valent bien ceux de Virgilius, qu'ils n'ont aucun défaut, parce que leur
-auteur sait en perfection l'art des rythmes et des rimes, ayant été,
-avant même ses vingt ans, un impeccable métricien.
-
-C'est pourquoi Nos Seigneurs du Conseil ont permis qu'il expliquât
-lui-même, en public, son ouvrage, préférablement à Térentius, à cause
-qu'il est plus utile que Térentius, qu'il porte avec soi un
-christianisme louable et qu'il ne traite pas, comme Térentius, des
-putains et des morions.
-
-Vous devriez propager cette histoire dans votre Université. Peut-être,
-alors, ferait-on à Busch, dans Cologne, ce qu'on vient de faire ici à
-Esticampianus.
-
-Quand me ferez-vous tenir votre pamphlet contre Reuchlin? Vous promettez
-beaucoup: rien ne paraît ensuite.
-
-Dieu vous épargne si vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, car
-vous êtes en moi pareil à mon cœur!
-
-Encore une fois, daignez me l'adresser au plus vite, puisque j'ai
-désiré, dans mon désir, manger avec vous cette pâque, en d'autres
-termes, lire ce bouquin.
-
-Écrivez-moi des nouvelles. Composez sur moi une amplification ou
-quelques mètres si vous m'en jugez digne. Et portez-vous bien dans
-Christus notre Seigneur Dieu, pendant les siècles des siècles. _Amen._
-
-
-
-
-XVIII
-
-MAITRE PIERRE NEGELINUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
-
-
-Encore que je tremble d'une pareille audace, je mets sous vos yeux un
-_dictamen_ de ma composition, à cause que vous êtes profondément artiste
-dans l'ordonnance des mètres et des _dictamen_; mais je suis devant vous
-pareil à un moutard, et, comme dit Hieremias: _Ah! ah! ah! Maître, je ne
-sais parler, car je suis comme un petit enfant!_ Je n'ai pas encore de
-bases solides et ne suis entraîné qu'imparfaitement dans la prosodie et
-la rhétorique. Cependant, vous m'avez affirmé jadis qu'il convient de
-toute façon que j'élabore un poème et que je vous le communique. Vous
-plaît-il amender celui-ci et m'en représenter les défauts? Ainsi
-j'excogitai naguère: Voici un homme qui est ton précepteur. Il te veut
-du bien et tu devrais obéir à ses commandements. Il te saurait aussi
-promouvoir en ces choses--bien plus, en toute chose. Tu pourras grandir
-comme un homme docte, s'il plaît au Seigneur Dieu, tandis qu'il
-t'arrivera du bien dans tes affaires. Car on lit, au premier Livre des
-Rois: _Mieux vaut l'obéissance qu'une victime._ C'est pourquoi je vous
-mande, ci-inclus, un poème élaboré par moi sur la louange de Saint
-Petrus. Un _capellmeister_, bon musicien dans le chant choral et figuré,
-a fait composer là-dessus un motet à quatre voix. J'ai mis la plus
-stricte diligence à rimer ce poème ainsi qu'il est rimé; les vers en
-sonnent mieux, car j'ai pris pour type les _Compilations_ d'Alexander.
-Mais j'ignore si j'ai fait des fautes. Vous seriez on ne peut plus
-obligeant de le scander comme il faut d'après les lois de la métrique:
-
- _Le carme nouveau de Maître Petrus Negelinus, sur la louange de Saint
- Petrus commence:_
-
- Parce que le Seigneur vous doint, avec ces clefs,
- Le pouvoir le plus grand qu'accompagne une grâce particulière
- Sur tous les Saints parce que vous êtes privément choisi,
- Ce que vous déliez, reste délié sur Terre et dans le Cieux.
- Et tout ce que vous liez, ici-bas, reste lié au plus haut des Cieux.
- C'est pourquoi nous t'implorons et dévotement te supplions,
- Afin que tu dises une prière pour nos péchés et pour la gloire de
- l'Université.
-
-On dit que le docteur Reuchlin, qui se fait appeler en hébreu Joannes
-_Capnion_[5], obtint à Spire un mandement favorable à ses écrits.
-Cependant nos Maîtres des Prêcheurs affirment que cela n'a rien qui les
-chagrine, à cause que cet Évêque ne possède aucune lueur de la Théologie
-sacrée. Notre Maître Hoogstraten réside près de la Cour de Rome. Il est
-bien vu du Chef apostolique. Il a de grandes ressources en pécune et
-autrement. Je donnerais bien quatre _groschen_ pour connaître la vérité.
-Daignez m'écrire. Saint Dieu! comment se fait-il que vous ne m'écriviez
-pas, une seule fois, une petite lettre? cependant je ne me tiens pas
-d'aise lorsque vous m'écrivez. Portez-vous bien. Qu'il vous plaise
-saluer de ma part notre Maître Valentinus de Geltersheym, notre Maître
-Arnoldus de Tongres, au collège Laurentius, et notre Maître Remigius, et
-notre Maître Rutgerus Licencié, au collège de Mons,--sous peu de temps,
-_Magister Nostrandus_,--Dom Johannes Pffefferkorn, homme plein de zèle,
-et tous autres bien qualifiés, soit en Art soit en Théologie. Encore une
-fois, portez-vous bien au nom du Seigneur.
-
- [5] Du grec: Καπνος. Plus tard, Jacques Stuart devait appeler
- _Misocapnie_ son ravaudage contre les fumeurs.
-
-_Donné à Trèves._
-
-
-
-
-XIX
-
-STEPHANUS CALVASTER, BACHELIER, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salut avec humilité pour Votre Grandeur, vénérable Dom Maître. Vint ici
-un compagnon apportant certains vers qu'il disait de votre façon et
-propagés par vous dans Cologne. Alors, un poète qui jouit ici d'un grand
-renom, mais n'est pas fort chrétien, en prit connaissance, puis déclara
-qu'ils ne sont pas bons et qu'ils fourmillent de balourdises. Je lui
-répondis: «Si maître Ortuinus les a composés, ils sont exempts de
-défauts. Cela est bien certain.» J'ai voulu mettre en gage ma tunique
-pour démontrer que ces rythmes, s'ils avaient la moindre tache, ne
-pouvaient être sortis de vous, mais que, si vous en êtes l'auteur, c'est
-qu'ils n'ont pas la moindre tache. Au surplus, les voici. A vous de
-trancher la question, sur quoi veuillez m'écrire un peu. Ce poème fut
-instrumenté pour les obsèques de notre Maître Sotphi, au collège de
-Kneck, qui jadis élucubra une glose notable et maintenant, ô douleur!
-est trépassé. Qu'il repose en paix!
-
-
-_Et c'est à présent que débute le poème:_
-
- Ici mourut un Suppôt très solennel,
- Né, par le Saint-Esprit, à l'Université
- Dont il fut recteur, au collège de Kneck,
- _Do macht er die copulat von kot zu dreck_!
- O s'il avait pu vivre plus longtemps
- Et derechef écrire des gloses notables,
- Comme il eût adjuvé cette Université!
- Comme il eût appris aux scholars une bonne latinité!
- Mais, à présent qu'il est défunt
- Et qu'il n'a pas assez exprimé le suc d'Alexander,
- L'Université pleure son membre,
- Comme une lanterne ou un candélabre
- Qui, au large et au loin, resplendit
- Par la doctrine qui fluait de sa personne!
- Nul n'écrivit si bien les Constructions.
- Et il confondait ces poètes dérisoires
- Qui n'enseignent pas bien la Grammaire
- Par la Logique, science des sciences,
- Et qui ne sont pas illuminés dans la Foi.
- C'est pourquoi ils sont aliénés de la Sainte Église.
- Et s'ils ne veulent pas opiner droit,
- Il faut qu'ils soient brûlés par Hoogstraten,
- Qui déjà cita Joannes Reuchlin à comparaître
- Et l'a traité admirablement devant le tribunal.
- Mais toi, écoute, Dieu omnipotent,
- Ce dont je t'obsècre, à genoux et tout en pleurs!
- Donne à l'universitaire mort ta faveur sempiternelle
- Et dépêche les poètes en Enfer.
-
-Ceci me paraît un très beau poème, mais je ne sais comment il faut
-scander, parce que c'est un genre à part et que je scande exclusivement
-les hexamètres. Vous ne devez pas tolérer que quelqu'un se permette de
-reprendre vos rythmes. Par ainsi, écrivez-moi. Je prétends vous défendre
-jusqu'au duel exclusivement et portez-vous bien.
-
-_De Munster en Westphalie._
-
-
-
-
-XX
-
-JOANNES LUCIBULARIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salutations que nul ne peut compter! Vénérable Dom Maître, vous m'avez
-promis autrefois de me prêter assistance autant que besoin serait et de
-me promouvoir avant tous les autres. Vous avez ajouté qu'il me fallait
-hardiment avoir recours à vous et qu'alors vous me suppéditeriez comme
-un frère, car vous n'entendiez pas m'abandonner dans mes angoisses. Je
-vous implore donc, et pour l'amour de Dieu, parce que la chose est
-grandement nécessaire. Daignez subvenir à mes besoins, puisque cela est
-en vos pouvoirs. Le Recteur ici a congédié un collaborateur; il en veut
-prendre un autre. Qu'il vous plaise donc écrire pour moi une lettre de
-recommandation afin qu'il acquiesce et vienne à m'accepter. Je n'ai plus
-le sou, car j'ai tout dépendu pour acheter des livres et des bottes.
-Vous connaissez bien ma suffisance, par la gloire de Dieu! puisque
-j'étais en seconde quand vous professiez à Deventer. Ensuite je suis
-resté un an à Cologne pour me préparer au degré de Bachelier, où j'eusse
-été promu vers la Saint-Michaël, si j'avais eu de l'argent. Je sais
-résumer pour les élèves l'_Exercice des enfants_ ou l'_Œuvre mineure_ en
-la seconde partie. Je sais encore: l'art de scander, tel que vous me
-l'enseignâtes, Petrus Hispanus dans tous ses traités, enfin, quelque peu
-de philosophie naturelle. De plus, je suis chantre. Je sais la musique
-chorale et figurée. Avec cela j'ai une voix de basse; je peux chanter
-une note au-dessous de la gamme. Je ne vous écris pas ces choses par
-jactance. Excusez-moi donc. Je vous recommande à l'Omnipotent.
-Portez-vous bien.
-
-_De Zwoll._
-
-
-
-
-XXI
-
-MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
-
-
-Comme vous m'avez écrit dernièrement au sujet de votre petite femme, que
-vous la chérissez d'un intime cœur et qu'elle vous reluque pareillement,
-qu'elle vous offre des bouquets, des mouchoirs, des ceintures et autres
-menus suffrages, qu'elle ne vous demande aucune paraguante à la manière
-des putains, que vous la besognez quand le mari est en course, de quoi
-il est fort aise; comme vous m'avez dit que, naguère, en une seule
-visite, vous l'avez copulée trois fois et l'une d'elles en vous tenant
-debout derrière la porte d'entrée, après avoir chanté: _Ouvrez, princes,
-ouvrez vos portes!_ que son cocu survenant vous avez par le jardin pris
-la poudre d'escampette, je veux à mon tour vous narrer comment je me
-conduis avec mon tendron.
-
-C'est une femme excellente et riche. Fort à propos je suis entré dans
-ses bonnes grâces parce qu'un certain jouvenceau, propriétaire bien noté
-du Pape, m'a fait avancer. Conséquemment, je me suis mis à l'aimer sans
-réserve, au point de ne savoir que faire, le jour, et de ne pas dormir,
-la nuit. L'autre minuit, dans mon premier somme, je hurlais sous les
-courtines: «Dorothea! Dorothea! Dorothea!» d'une telle véhémence, que
-mes compagnons, internes au collège, entendirent mes hennissements,
-prirent peur, se levèrent et: «Dom Maître, dirent-ils, que voulez-vous?
-Pourquoi ces cris? Si vous désirez vous confesser, nous allons
-sur-le-champ vous quérir un prêtre.» Ils me croyaient à l'article de la
-mort et pensaient que j'invoquais Sainte Dorothea, pêle-mêle avec
-d'autres Bienheureux. Cela me fit rougir en cramoisi. Mais, quand
-j'arrivai chez ma petite femme, je fus tellement perturbé que je n'osai
-lever les yeux sur elle; de nouveau je piquai mon soleil. Mais elle me
-dit: «Ah! Dom Maître, pourquoi êtes-vous, aujourd'hui, vérécundieux?» Et
-elle m'en demanda plusieurs fois la cause, voulant savoir par elle-même,
-décidée à ne me congédier qu'après que je m'en serais ouvert. Elle
-ajouta qu'elle ne se mettrait point en colère alors même que je lui
-dirais la plus grosse cochonnerie. Alors me vint l'audace et je lui
-révélai mes secrets. Cela, parce que vous m'avez dit, autrefois, quand
-vous lisiez Ovidius, _De l'Art d'aimer_, que les amants doivent être
-fort intrépides, tels des guerriers, ou bien qu'il n'y a rien de fait.
-Et je lui dis: «Maîtresse révérende, épargnez-moi, pour Dieu et pour
-tout votre honneur. J'arde comme un cerf quand je vous vois. Je vous ai
-choisie parmi les filles des hommes parce que vous êtes belle entre les
-femmes et que nulle tache n'est en vous, parce que, très spécieuse et
-charmante, à ce point qu'on n'en voit dans le monde aucune autre
-pareille.» Elle sourit alors et me répondit: «Par les Dieux! vous savez
-discourir galamment si je voulais vous croire.»
-
-Depuis, j'allai souvent la voir chez elle et nous bûmes chopine de grand
-cœur. Quand elle vient à l'église, je me campe de telle sorte que je la
-puisse voir; elle me regarde comme si elle me voulait transverbérer de
-ses œillades.
-
-Dernièrement, je la suppliai avec force de m'accorder l'amoureux déduit.
-Elle de s'écrier que je ne l'aimais point. Je lui jurai que je l'aimais
-autant que ma propre mère et que j'étais prêt à tout pour son service,
-quand il m'en coûterait la vie.
-
-Alors, elle me répondit, cette exquise petite femme: «Je verrai bien
-s'il en est ainsi.» Elle traça une croix sur sa porte avec du blanc
-d'Espagne: «Si vous me chérissez, dit-elle, vous viendrez le soir, quand
-la nuit est close, baiser pour l'amour de moi cette croix que voici.»
-
-Je m'en acquittai pendant plusieurs jours. Alors, vint un drôle qui
-embrena cette croix, si bien qu'à la baiser dans l'obscurité, je me
-barbouillai de merde la face, les dents et le nez. J'entrai dans une
-furieuse colère contre la donzelle. Mais elle fit serment, par le Saint
-des Saints, qu'elle n'était pour rien dans la chose, ce dont je ne doute
-point, car elle est, maugrebleu! fort honnête par ailleurs. Je soupçonne
-un compagnon d'être l'auteur de cette porcherie, et, si je peux l'en
-convaincre, ne doutez pas que je lui donne toute la rétribution à quoi
-il peut prétendre.
-
-Quant à la garce, elle a des gestes plus aimables que par le passé;
-j'espère avant peu monter sur elle. Dernièrement, quelqu'un lui confia
-que je suis poète, si bien qu'elle me provoqua: «J'ai ouï dire que vous
-êtes bon poète; vous devriez, pour être gentil, composer, une fois, des
-vers en mon honneur.» Je fis la pièce demandée et, le soir, je la
-chantai sur la place pour la lui faire entendre. Ensuite je la traduisis
-en allemand. La voici:
-
- O féconde Vénus, de l'amour inventrice et dominatrice,
- Pourquoi ton fils m'est-il ennemi?
- O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aimée,
- Fais-moi la chose même que je veux faire à toi!
- Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville,
- Tu splendis comme une étoile et souris comme une fleur.
-
-Elle me dit qu'elle prétendait garder cela toute sa vie en dilection de
-moi. Vous plaise me donner conseil touchant la manière dont je me dois
-comporter et sur ce qu'il me faut faire pour en être aimé. Excusez-moi
-si je suis à tel point débraillé dans une épistole à Votre Seigneurie, à
-cause que j'ai accoutumé d'en user familièrement avec mes amis.
-Portez-vous bien au nom du Benedict.
-
-_De Leipzig._
-
-
-
-
-XXII
-
-GERHARDUS SCHIRRUGLIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Je vous dis un salut panaché pour la gloire de Notre-Seigneur qui
-ressuscita d'entre les morts et qui domine à présent au plus haut des
-cieux. Honorable personne, je vous notifie que je ne réside pas ici très
-volontiers, que j'ai gros cœur de ne résider point à Cologne près de
-vous, où j'eusse profité davantage; car vous eussiez pu me rendre bon
-logicien et même un peu poète. A Cologne, les hommes sont dévots. Ils
-hantent complaisamment les églises, vont le dimanche au sermon. Ils
-n'ont pas autant de superbe comme on en voit ici.
-
-Les Suppôts ne font pas la révérence aux Maîtres. Les Maîtres se
-contrefichent des Suppôts, les laissent vaguer où bon leur semble. Ils
-ne portent pas de capuces. Quand ils déambulent par les tavernes, ils
-jurent vainement le nom de Dieu. Ils blasphèment et multiplient les
-scandales. Ainsi, dernièrement, l'un d'entre eux s'écria qu'il ne
-pouvait croire que la robe du Seigneur, à Trèves, fût vraiment la robe
-du Seigneur, que c'est une antique et pouilleuse friperie. Il ne croit
-pas davantage que l'on possède encore les cheveux de la béate Vierge. Un
-autre avança que les trois Rois de Cologne furent apparemment trois
-gourgauds de Westphalie, que le glaive et le bouclier de Saint Michaël
-n'ont jamais appartenu à Saint Michaël. Bien plus, il ajouta qu'il
-dépose sa merde contre les indulgences des Frères Prêcheurs, lesquels
-sont de piètres saltimbanques dont les boniments trigaudent fumelles et
-pétrousquins. Je me suis écrié: «Au feu, au feu, l'hérétique!» et lui de
-se rigoler. Mais moi: «Tu devrais, ribaud, garder ces choses pour notre
-maître Hoogstraten de Cologne, qui est Inquisiteur de la dépravation
-hérétique.» Il répondit: «Hoogstraten est une maudite et venimeuse bête;
-Joannes Reuchlin, un homme probe, vos théologiens, des démons. Ils ont
-mal jugé quand ils condamnèrent aux flammes son livre intitulé _Speculum
-oculare_.» A quoi je répliquai: «Ne dis pas cela, viédaze! Il est écrit
-dans l'Ecclésiaste, VIII: _Ne juge point contre le juge, parce qu'il
-juge d'après l'équité._ Considère que l'Université de Paris, où sont des
-théologiens profondissimes et pleins de zèle qui ne peuvent errer, a
-statué comme les Pères de Cologne: pourquoi t'insurger contre l'Église
-tout entière?» A quoi il répondit que les Parisiens sont des juges très
-iniques, soudoyés par les Frères Prêcheurs dont ils reçurent de l'argent
-que leur apporta (le gredin ment à souhait!) Dom Théodoricus de Gand,
-homme zélé, très savant théologien et légat de l'Université de Cologne.
-En outre, il ajouta que cette Église n'est point l'Église de Dieu, mais
-celle que désigne le _Psalmiste_: _Je hais l'Église de malignité; je ne
-m'assoierai pas avec les impies._ Il inculpa nos Maîtres de Paris dans
-tous leurs actes, affirmant que l'Université de Paris est la mère de
-toute sottise qui, prenant de là son origine, s'est répandue ensuite par
-l'Allemagne et l'Italie; que cette école de toute part sème la vanité de
-la superstition; que la plupart du temps ceux qui étudient à Paris ont
-de mauvaises têtes et sont à demi fous.
-
-Il affirma que le _Talmud_ n'est pas condamné par l'Église.
-
-Alors, notre Maître Petrus Meyer, curé de Francfort, qui se trouvait là:
-«Je prétends vous faire connaître que ce compagnon n'est pas bon
-chrétien, qu'il ne pense pas correctement avec l'Église. Sainte Maria!
-vous autres, compagnons, vous osez discourir sur la Théologie encore que
-vous n'entendiez goutte à ce bel art. Reuchlin même ignore où se trouve
-le texte disant que le _Talmud_ est prohibé.»
-
-Le compagnon alors s'enquit du texte et de l'ouvrage. A quoi notre
-Maître Petrus répondit que la chose se peut lire dans le _Fortalitium
-fidei_. Ce polisson répondit que le _Fortalitium_ est un livre
-cagatorial, sans aucune valeur, et qu'on ne le saurait alléguer à moins
-d'être idiot ou fol par la tête. Moi, je fus atterré. Notre Maître
-Petrus Meyer entra dans une véhémente colère, au point que ses mains
-tremblaient. Je craignais qu'il ne fît à son adversaire un mauvais
-parti. Je le calmai: «Seigneur très illustre, soyez patient, à cause que
-_l'homme patient est dirigé par une haute Sagesse_ (_Proverbes_, XIII).
-Épargnez celui-ci qui périra comme une poussière à la face du vent. Il
-parle beaucoup mais ne sait rien. Et, comme il est écrit dans
-l'_Ecclésiaste_: _Le fou prodigue les paroles_, tout juste à la manière
-d'icettuy.»
-
-Alors, ô honte! voici que le compagnon se met à déblatérer contre
-l'Obédience des Prêcheurs, que les Frères ont commis à Berne des
-atrocités--ce que je ne croirai de ma vie--et qu'ils ont été brûlés;
-qu'un jour, ils ont mêlé du poison au Sacrement eucharistique; par ce
-moyen, ils ont occis un empereur. Il ajouta qu'il convînt de disperser
-l'Ordre, faute de quoi il y aurait d'énormes scandales pour la Foi, car
-les Prêcheurs sont le réceptacle de toute méchanceté, et là-dessus des
-propos sans fin.
-
-Vous devez comprendre sans peine mon désir de réintégrer Cologne. Que
-faire avec de tels maudits? Vienne la mort sur eux! _Qu'ils descendent
-vivants au plus noir des enfers_, comme dit le Psalmiste, car ce sont
-les fils du Malin.
-
-Si cela vous paraît bon, je compte d'abord acquérir mon grade. Si non,
-je partirai sur-le-champ. Veuillez, par la première poste, m'aviser de
-votre sentiment. J'y conformerai ma conduite. En même temps, je vous
-recommande au Seigneur Dieu.
-
-_De Mayence._
-
-
-
-
-XXIII
-
-JOANNES VICKELPHIUS, HUMBLE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE SACRÉE, DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, POÈTE, THÉOLOGIEN, ETC.
-
-
-Puisque vous fûtes jadis mon disciple à Deventer, disciple que j'aimais
-par-dessus tous les autres écoliers, tant pour votre bon esprit que pour
-l'imperturbable docilité de votre jeunesse, je veux encore vous assister
-de mes avis toutes fois et quantes l'occasion s'en présentera. Mais il
-faut que vous preniez la chose en bonne part. Ce Dieu qui scrute les
-poitrines sait que je vous parle en toute dilection, pour le rachat de
-votre âme.
-
-Des gens de Cologne sont venus ici, prétendant que vous avez, à Cologne,
-une femelle; que vous êtes communément, elle auprès de vous, et vous
-auprès d'elle. Ils certifient que vous égayez son bas-ventre. Grandes
-furent ma douleur et mon épouvante lorsque j'appris cela. N'est-ce pas
-un scandale horrible si ces gens ont dit vrai? Comment! vous, diplômé,
-vous qui monterez, avec le temps, aux faîtes les plus sublimes,
-c'est-à-dire aux grades en Théologie sacrée, on peut sur votre compte
-propager de tels bruits? Cela donne aux cadets le mauvais exemple; cela
-pousse les jeunes hommes à la perversité.
-
-Cependant vous avez bien lu dans l'Ecclésiaste: _Beaucoup par le visage
-de la femme périront; en elle arde la concupiscence comme la flamme d'un
-brasier._ Vous avez lu encore au même endroit: _Ne porte pas tes yeux
-sur la femme atournée, évite les charmes fallacieux de l'étrangère.
-Garde-toi de circonspecter une vierge, de crainte que sa beauté ne te
-mène à des esclandres sans honneur._ Vous savez que la fornication est
-le plus grave des péchés. Avec cela, j'apprends que votre concubine est
-en puissance de mari. Une femme légitime! Pour Dieu, ne la gardez pas un
-instant de plus! Songez à votre bon renom. Quel éclat, si l'on pouvait
-dire qu'un théologien pratique l'adultère! A part cela, vous avez une
-assez bonne réputation; tout le monde assure que vous êtes fort estimé,
-de quoi je ne doute pas.
-
-Il serait bon que vous fissiez, chaque jour, une dévote recordation du
-Chemin de la Croix--préservatif souverain contre les embûches de
-l'Ennemi, contre l'aiguillon de la chair--et que vous demandassiez dans
-chacune de vos patenôtres que vous garde le Très-Haut des cogitations
-luxurieuses.
-
-Je crains que vous n'ayez lu ces obscénités dans les auteurs profanes et
-que leur fréquentation ne vous ait corrompu. Je voudrais que vous
-donnassiez congé à ces poètes, sachant que Saint Hieronymus fut par un
-ange houspillé pour avoir consulté leurs ouvrages. A Deventer, je vous
-ai dit souvent qu'il ne fallait devenir ni poète ni juriste, que ces
-gens-là sont mal affectionnés dans la Foi et qu'ils ont presque tous des
-penchants obscènes quant aux mœurs. C'est d'eux que le Psalmiste a dit:
-_Vous haïrez tous les hommes qui observent des choses vaines avec
-superfluité._
-
-Je veux encore vous entretenir d'un autre objet. On dit que vous avez
-écrit contre Jean Reuchlin pour la cause de la Foi. C'est fort bien.
-Vous avez raison de tirer profit du talent que Dieu vous a donné. Mais
-on dit aussi que Johannes Pffefferkorn, dont vous avez pris la défense,
-est un méchant bougre, qu'il ne s'est pas fait chrétien par amour de la
-Foi, mais à cause que les Juifs le voulaient mener au gibet, rapport à
-ses canailleries. C'est un voleur, un traître. On l'a baptisé malgré
-cela. Tout le monde assure qu'il est au fond mauvais catholique et qu'il
-ne se maintiendra pas dans la Foi. Voyez donc ce qu'il vous reste à
-faire. On a déjà brûlé un Juif de Halles, qui avait reçu le baptême et
-qui s'appelait de même Johannes Pffefferkorn. Il avait fait les cent
-coups. Je crains que, si l'autre se comporte de façon identique, vous
-n'éprouviez du désagrément. Cela posé, vous n'en devez pas moins
-défendre la Théologie et prendre en bonne part les conseils que je vous
-donne fraternellement. Portez-vous bien dans la prospérité.
-
-_Donné à Magdebourg._
-
-
-
-
-XXIV
-
-PAULUS DAUBENGIGELIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Si je fus un menteur, comme vous me le reprochâtes naguère, en toujours
-promettant de vous écrire et ne vous écrivant jamais, j'entends vous
-prouver, ce jourd'hui, que je suis de parole. Un homme d'âge, un homme
-de bien ne promet que ce qu'il veut tenir. Ce serait de ma part une
-inconséquence grande que de n'observer point ma promesse et d'être
-fallacieux. A cet exemple, vous faut m'écrire. Ainsi nous pourrons
-souvent nous envoyer à tour de rôle ou nous adresser des mandements.
-
-Sachez d'abord que le docteur Reuchlin s'est permis d'éditer un libelle
-plein de scandale et d'impudeur où vous êtes couramment traité de
-«bourrique». Cela est intitulé _Defensio_. J'ai ressenti une grande
-confusion en lisant ce pamphlet, encore que je ne sois pas allé jusqu'au
-bout, car je l'ai envoyé contre le mur dès que j'ai vu à quel point il
-est malévole pour les artistes et les théologiens. Vous en prendrez
-connaissance pour peu que cela vous plaise, car je vous le fais tenir.
-Il me semble, quant à moi, que l'auteur, avec son pamphlet, devrait être
-condamné au feu; car il est intolérable et hautement scandaleux qu'un
-homme puisse écrire impunément des livres de ce genre. Je fus
-dernièrement à la montre aux chevaux, à cause que je voulais faire
-emplette d'un bidet pour cheminer jusqu'à Vienne. C'est alors que j'ai
-vu le livre de Reuchlin mis en vente. Immédiatement, je m'avisai qu'il
-était indispensable de vous donner connaissance du bouquin afin que vous
-puissiez rédarguer sa perversité. Je voudrais autant que possible vous
-faire de plus grands services. Croyez que je n'hésiterais pas, car vous
-avez en moi un humble valet ainsi qu'un partisan chaleureux.
-
-Sachez que j'ai encore mal aux yeux. Mais une manière d'alchimiste est
-ici venu qui dit qu'il sait médicamenter les yeux quand même on lui
-donnerait, pour le guérir de cette infirmité, un homme absolument
-aveugle. Il a d'ailleurs une expérience peu commune, ayant pérégriné à
-travers l'Italie et la France et de nombreux pays. Or, vous le savez,
-tout alchimiste est maître mire ou savonnier, encore que le nôtre fût
-passablement désargenté.
-
-Vous me demandez comment, par ailleurs, se comportent mes affaires.
-Mille grâces de vouloir bien vous enquérir de cela. Sachez donc que je
-me porte bien, par la volonté de Dieu. J'ai pressé beaucoup de raisin
-pendant le vendémiaire et j'ai de froment une bonne suffisance.
-
-Pour ce qui est des nouvelles, sachez encore que le Sérénissime Dom
-Empereur envoie un grand peuple en Lombardie contre les Vénitiens et les
-veut châtier de leur superbe. J'en ai bien vu deux mille, avec six
-drapeaux. Une moitié portait des lances, l'autre des mousquets et des
-bombardes. Ils étaient d'aspect très horrifique et traînaient des bottes
-déchirées. Ils ont fait de grands dégâts chez les campagnards et les
-vilains--tant que nos hommes criaient qu'ils voudraient les savoir tous
-morts jusqu'au dernier. Mais moi je souhaite que l'armée nous soit
-rendue en bon état.
-
-Envoyez-moi par cet ordinaire les _Formalitates_ et les _Distinctiones_
-de Scott que mit en ordre Brulifer et aussi le _Clipeus thomistarum_
-imprimé chez les Aldes, si vous pouvez mettre la main dessus. Je
-voudrais bien avoir aussi le _Modus metrificandi_ composé par vous.
-Achetez-moi Boetius dans toutes ses œuvres, et surtout la _Disciplina
-scholarum_ et le _De consolatione philosophica_ portant les gloses du
-Docteur Saint. En même temps, portez-vous bien et me gardez en bon
-vouloir.
-
-_D'Augsbourg._
-
-
-
-
-XXV
-
-MAITRE PHILIPPUS SCULPTOR DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Comme je vous l'ai marqué bien souvent, je suis molesté de voir que
-cette ribaudaille (j'entends la Faculté des poètes) devient commune et
-s'accroît par toutes les provinces et régions. De mon temps, on ne
-connaissait qu'un poète. Il se nommait Samuel. A présent, ils sont vingt
-au moins, rien que dans cette ville, et nous mécanisent à l'envi, nous
-autres qui tenons pour les anciens.
-
-Dernièrement, j'ai donné une forte remontrance à l'un de ces
-blancs-becs. Il prétendait que le mot «écolier» ne signifie aucunement
-une personne qui va pour apprendre à l'école. Je lui ai dit: «Bourrique,
-voudrais-tu par hasard corriger le Docteur Saint qui donne cette
-définition?»
-
-Depuis, il a écrit une invective contre moi dans laquelle entrent
-plusieurs diffamations. Il me reproche de n'être point habile
-grammairien, à cause que je n'aurais pas élucidé comme il faut certains
-vocables dans mes commentaires sur la première partie d'Alexander et le
-livre _De modis significandi_.
-
-Je veux expressément vous communiquer les termes susdits que j'ai, comme
-vous le verrez, interprétés de la façon la plus correcte, d'après les
-vocabulaires: je peux alléguer d'ailleurs force autorités décisives et
-même des théologiens.
-
-J'ai affirmé d'abord: _Seria_ veut quelquefois dire «marmite»; le mot
-vient alors de _Syria_ parce que, dans cette province, on fabriqua le
-premier pot-au-feu; il peut venir encore de _Serius_, utile ou sérieux,
-de _Seriè_, en bon ordre. De même, sont nommés «patriciens» les pères
-des Sénateurs. _Item_, _currus_ «char» vient de _currere_ «courir» parce
-que, grâce à lui, ce qui est dedans court au dehors. De même: _jus,
-juris_ signifie «justice», mais _jus, jutis_ veut dire «jus». D'où le
-vers:
-
- _Jus, jutis_, je le bois; _jus, juris_, je l'aboie (au tribunal).
-
-_Item_, _lucar_, le prix qu'on retire d'un _lucus_ ou «foret»; _item_,
-_mantellus_, «manteau», d'où le diminutif _manticulus_. _Mœchanicus_
-veut dire «adultère»; c'est pourquoi on distingue les Arts Mécaniques
-des Arts Libéraux qui seuls méritent le nom d'Arts. _Item_, _mensorium_
-est «tout ce qui se rattache à la mense». _Item_, _polyhistor_ est
-«celui qui sait plusieurs histoires», de là vient _polyhistoria_, soit
-«recueil d'histoires». Cela doit s'entendre d'un mot qui a plusieurs
-sens.
-
-Ces explications, et d'autres semblables, ne sont pas bonnes, à ce qu'il
-dit. Il m'a couvert de confusion devant mon auditoire. Alors, je l'ai
-pris de haut, lui disant que, pour le salut éternel, on n'a pas besoin
-d'autre chose que d'être simple grammairien et de savoir exprimer les
-concepts de l'esprit. «Vous n'êtes grammairien ni simple ni double,
-a-t-il répondu, et vous ne savez les éléments de quoi que ce soit.»
-
-Cela m'a fait grand plaisir parce que je le peux citer maintenant, grâce
-au privilège de l'Université de Vienne où il faudra qu'il me réponde,
-parce que c'est là que je fus promu, par la grâce de Dieu, à la dignité
-de Maître. Si je fus déclaré suffisant par toute l'Université, je le
-serai bien davantage au regard d'un seul poète, qui n'est rien comparé à
-l'Université. Croyez-moi, je ne donnerai pas le compliment pour une
-vingtaine de florins.
-
-On dit ici que tous les poètes veulent manifester avec le docteur
-Reuchlin contre les théologiens. L'un d'eux a même composé un pasquil
-qu'on dénomme: _Capnionis triumphus_[6], qui renferme plusieurs mauvais
-propos, même sur votre compte. Plût à Dieu que tous les poètes fussent
-au pays où l'on récolte le poivre! Ils nous donneraient la paix. Il est
-à craindre sans cela que la Faculté des arts ne tombe par le fait de ces
-poètes. Ils racontent que nos Maîtres ès arts captent les jouvenceaux en
-acceptant de l'argent et leur donnent leurs grades, maîtrise ou
-baccalauréat, même quand ils ne savent rien. Ils ont déjà obtenu ce
-résultat que les étudiants ne veulent plus se promouvoir dans les Arts;
-mais tous prétendent à la qualité de poète. J'ai un petit ami qui est un
-bon garçon, de l'esprit le meilleur. Ses parents l'ont envoyé à
-Ingolstadt. Je lui ai donné des lettres d'introduction pour un certain
-Maître bien qualifié dans les Arts, qui prépare son doctorat
-théologique. Et voici que mon jeune homme a quitté ce Maître pour aller
-au poète Philomusus et pour en suivre les leçons. J'ai compassion du
-godelureau, comme il est écrit dans les _Proverbes_, XIX: _Celui-là
-prête au Seigneur avec usure qui prend pitié des malheureux._ Si mon
-petit ami était resté près du Maître à qui je l'avais envoyé, il serait
-à présent Bachelier. Mais il n'est rien. A se comporter comme il fait,
-il ne sera oncques davantage, quand bien même il étudierait pendant dix
-ans le métier de poète.
-
- [6] _Johannis Reuchlin viri clarissimi _Encomium_; triumphanti illi ex
- devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et
- fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum._
-
- (Bibliothèque Mazarine, 18-766.)
-
-Je n'ignore pas que vous endurez aussi quantité de vexations que vous
-suscitent les poètes séculiers. Combien que vous soyez vous-même un
-poète, vous n'êtes pas de leur espèce, mais vous tenez pour l'Église.
-Avec cela, vous êtes bien fondé en Théologie, et, quand vous copulez des
-vers, ce n'est pas sur des babioles, mais sur la _Couronne des Saints_.
-Je voudrais bien savoir où en est votre affaire avec le docteur
-Reuchlin. Si je puis en cela être utile à vous, signifiez-le-moi, je
-vous prie, et m'écrivez par la même occasion sur tous autres sujets.
-Portez-vous bien.
-
-
-
-
-XXVI
-
-ANTONIUS RUBENSTADIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS DONNE AFFECTUEUSEMENT LE
-SALUT D'UNE AMITIÉ CORDIALE.
-
-
-Vénérable Dom Maître, sachez que, pour l'instant, je n'ai pas le loisir
-de vous écrire autre chose que de l'indispensable. Néanmoins, veuillez
-répondre à la question que je vous pose ainsi: «Un Docteur en Droit
-est-il tenu à faire la révérence à un notre Maître quand il n'est pas
-vêtu de son habit?» L'habit magistral est, vous ne l'ignorez pas, un
-grand capuce avec un lyripipion. Nous avons ici un Docteur promu dans
-l'un et l'autre Droit. Il est en bisbille avec notre Maître, le curé
-Petrus Meyer. Dernièrement, ils se trouvèrent nez à nez dans la rue,
-mais comme notre Maître Petrus n'avait pas son habit, le juriste en
-question garda sa révérence. Depuis, on a dit qu'il avait tort, parce
-qu'il devait, quand même l'autre serait son ennemi, lui faire la
-révérence pour l'honneur de la Théologie sacrée; parce que l'on doit
-être l'adversaire de l'homme et non de la science, parce que les Maîtres
-occupent la place des Apôtres, desquels fut écrit: _Comme ils sont beaux
-les pieds de ceux qui évangélisent le bien et qui prêchent la paix!_
-Conséquemment, si leurs pieds sont beaux, combien plus leurs têtes et
-leurs mains doivent être belles! C'est justice que tout homme et les
-Princes eux-mêmes doivent honneur et déférence aux théologiens nos
-Maîtres. Alors, ce juriste répondit. Contradictoirement, il allégua ses
-lois et plusieurs textes, parce qu'il est écrit: _Tel je te vois, tel je
-t'estime._ Nul n'est tenu de faire la révérence à qui ne porte point le
-harnais de son état, quand bien même il serait prince. Quand un
-ecclésiastique est pris sur le fait dans un acte indécent, ne portant
-pas l'habit sacerdotal mais un costume séculier, tout juge séculier peut
-se comporter avec lui comme avec un homme du siècle et le traiter de
-même, prononcer contre lui des peines corporelles nonobstant les
-privilèges des clercs. Tels sont les arguments de ce juriste. Faites-moi
-connaître là-dessus votre pensée. Dans le cas où vous n'auriez pas
-d'opinion personnelle, consultez, je vous prie, les casuistes et les
-prudents qui sont à Cologne afin que je sache la vérité, parce que Dieu
-est vérité, et que celui-là aime Dieu qui aime la vérité. De même,
-faites-moi savoir comment vont les choses dans votre action contre le
-docteur Reuchlin. J'entends qu'il est fort appauvri par les dépenses
-qu'il a dû faire et cela me plaît fort, espérant que les théologiens
-emporteront la victoire et vous aussi. Portez-vous bien, au nom du
-Seigneur.
-
-_Donné à Francfort._
-
-
-
-
-XXVII
-
-JOHANNES STABLERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Comme vous avez toujours désiré que je vous apprenne du nouveau, le
-temps est venu où je peux et dois vous faire part de mes nouvelles,
-encore que je m'attriste qu'elles ne soient pas meilleures.
-
-Sachez donc que les Frères Prêcheurs eurent ici des indulgences et
-pardons (obtenus à grands frais de la Curie romaine), avec quoi ils
-amassèrent pas mal d'argent. La collecte achevée, un larron, nuitamment,
-se coula dans l'église et déroba plus de trois cents florins dont il fit
-ses orges. Les Frères, qui sont zélés et pleins de dévouement pour la
-Foi chrétienne, en furent au désespoir et se plaignirent du voleur. Les
-bourgeois ont fait perquisitionner partout, mais sans trouver personne.
-Le bandit s'en est allé avec l'argent. C'est une grande scélératesse que
-d'avoir ainsi traité les indulgences papales et dans un lieu consacré.
-Ce forfait emporte l'excommunication, en quelque pays que soit l'auteur.
-Les gens, absous en mettant leur pécune dans le tronc emporté, ne
-cuident pas que l'absolution ait encore sa valeur. Mais ils se trompent.
-Ils ne sont pas moins absous que si les Prêcheurs avaient en mains leurs
-écus.
-
-Vous saurez aussi que les partisans du docteur Reuchlin font courir
-toutes sortes de ragots. Ils affirment que les Prêcheurs n'avaient
-obtenu de Rome ces pardons que pour, avec les bénéfices, tarabuster leur
-grand homme et lui susciter des tribulations sous prétexte de la Foi.
-Ils disent encore que les gens, quel que soit leur état, misérable ou
-puissant, clérical ou mondain, ne devraient pas lâcher un sou.
-
-J'ai dernièrement assisté dans Mayence à un festival donné par nos
-Maîtres contre Reuchlin. Nous eûmes pour conférencier un Prêcheur
-éminent, promu à la Maîtrise par l'Université d'Heidelberg. Il se nomme
-Bartholomeus Zehender, en latin _Decimarius_. Il publia du haut de la
-chaire que tous les hommes devaient se réunir le jour suivant pour
-assister au brûlement du _Speculum oculare_, car il ne pensait pas que
-le docteur Reuchlin fût en état d'imaginer une fallace pour empêcher
-l'exécution. Alors, un compagnon qui se trouvait présent et que l'on dit
-poète, fit le tour de la ville en colportant de mauvais discours et des
-bruits péjoratifs à l'encontre de notre susdit Maître. Quand il passait
-dans son chemin, il regardait le saint homme d'un œil dracontique et
-venimeux.
-
-Il osa dire publiquement: «Ce prédicateur est indigne de s'asseoir à la
-table où prennent place les gens de bien: je peux établir que c'est un
-jeanfoutre et un poltron, qu'il a dans votre église, en chaire, et
-devant tous, menti contre la réputation d'un homme d'honneur, articulant
-des faits qui n'ont jamais eu lieu.»
-
-Bien plus, il a osé dire: «C'est par jalousie que vous persécutez ce
-noble Docteur.» Puis, il y a qualifié notre Maître de chien, de brute,
-assurant que jamais pharisien n'eut tant de noirceur et d'envie. Tous
-ces propos vinrent à l'oreille du Maître. Il s'excusa fort élégamment à
-mon avis. «Combien, dit-il, que ce livre n'ait pas été mis encore au
-feu, on peut admettre qu'il sera brûlé dans un avenir prochain.» Puis,
-il attesta l'Écriture Sainte en plusieurs passages et démontra _qu'on ne
-saurait mentir quand on parle en faveur de la Foi catholique_. Il
-ajouta, pour finir, que les baillis et les officiaux de l'évêque de
-Mayence empêchent cette réparation contre toute justice. Mais les hommes
-verront bien ce qui doit advenir, lui-même ayant prophétisé que ce
-libelle serait ars, quand bien même l'Empereur et le Roi de France, et
-tous les Princes et tous les Ducs feraient cause commune avec le docteur
-Reuchlin. J'ai voulu vous donner avis de tout cela pour que vous soyez
-couvert; je vous recommande fort la diligence en affaires pour éviter le
-scandale. Donc, portez-vous bien.
-
-_Donné à Miltenberg._
-
-
-
-
-XXVIII
-
-FRÈRE CONRAD DOLLENKOPSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salut et dévotion très humble avec mes oraisons quotidiennes auprès de
-notre Seigneur Jésus Christus. Vénérable personne, daignez ne pas me
-tenir pour fâcheux si je vous écris touchant mes affaires, combien que
-vous m'avez autrefois enjoint de vous écrire sans relâche, de vous tenir
-au courant de mes études. Il ne faut pas, disiez-vous, que je cesse
-d'étudier mais que je persévère parce que j'ai une bonne caboche et que,
-Dieu aidant, je peux, si cela me convient, profiter beaucoup. Vous
-saurez donc que pour le moment je me suis fait inscrire à l'École
-d'Heidelberg où je suis un cours de théologie. Outre cela, je prends
-tous les jours une leçon de poësie où, par la grâce de Dieu, je commence
-à faire un progrès admirable. Je sais déjà par cœur toutes les fables
-d'Ovidius en sa _Métamorphose_; de plus, je sais les interpréter
-quadruplement à savoir naturellement, littéralement, historiquement et
-spirituellement--science que n'ont pas les poëtes séculiers[7].
-
- [7] Dante n'est pas moine scolastique, c'est-à-dire moine abruti, dans
- ses gloses de la _Vita Nuova_.
-
-Dernièrement j'ai poussé à l'un d'eux cette colle: D'où vient le nom de
-Mavors[8]?
-
- [8] _Mavors_, Mars, l'Arès du Latium:
-
- ... belli fera munera Mavors.
- Armipotens rugit...»
-
- Lucrèce.
-
-Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai:
-Mavors, lui dis-je, c'est _Mares vorans_ (le dévorateur des mâles); de
-quoi il demeura confondu. Je poursuivis: Que faut-il entendre
-allégoriquement par les neuf Muses? Le pauvre gars n'en savait rien: Les
-neuf Muses, lui dis-je, représentent les sept chœurs des anges. En
-troisième lieu, je lui demandai: D'où vient le nom de Mercurius? et
-comme il ne savait pas davantage: _Mercurius_, lui dis-je, c'est
-_Mercatorum curius_ (patron des marchands) à cause qu'il est le Dieu du
-négoce et porte aux traficants un intérêt suivi.
-
-De cela vous pouvez inférer que ces poëtes apprennent leur art dans un
-grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de
-l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels comme l'écrit
-l'Apôtre dans sa première aux Corinthiens II: _L'homme animal ne perçoit
-pas les choses qui sont dans l'esprit de Dieu._
-
-Vous me demanderez peut-être: D'où tenez-vous tant de subtilité? Je vous
-répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé par
-un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son
-livre a pour objet la _Métamorphose_ d'Ovidius. Il en expose tous les
-mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en théologie
-au delà de tout ce que vous pouvez croire; il est bien évident que le
-Saint-Esprit infusa une belle doctrine à cette personne à cause qu'elle
-établit la concordance qui existe entre l'Écriture Sainte et les fables
-poëtiques. Vous la pourrez constater dans les passages que voici:
-
-De la serpente Pytho qu'Apollon mit à mort, le Psalmiste écrit: _Le
-Dragon que vous formâtes pour badiner avec lui_ ou bien, encore: _Vous
-marcherez sur l'aspic et sur le basilic._ Touchant Saturnus qui toujours
-est figuré sous les traits d'un vieillard, père des Dieux et qui dévore
-ses fils, Ézéchiel vaticine: _Les pères mangeront leurs enfants au
-milieu de vous._ Diana signifie la très béate Vierge Maria quand, avec
-des pucelles nombreuses, elle rôde par chemins. C'est pourquoi, dans les
-psaumes, il est dit, à propos d'elle: _Que des vierges soient amenées à
-sa suite_, et ailleurs: _Entraîne-moi; nous courrons à l'odeur de tes
-parfums._ Item de Jovis quand il déflora Callesto l'érigone, puis
-remonta vers le ciel. Matheus écrit, chapitre douzième: _Je retournerai
-dans ma maison d'où je m'étais exilé._
-
-De même, touchant la confidente Aglauros que Mercurius convertit en
-rocher. Cette pétrification est mentionnée dans _Job_, XLII: _Son cœur
-sera bientôt induré comme un caillou._ _Item_, le coït de Jupiter avec
-la nymphe Europea est prévu par l'Écriture Sainte, ce que je ne savais
-pas encore. C'est quand il lui dit: _Entendez, ma fille, et regardez, et
-prêtez l'oreille, pour ce que le roi convoite vos beautés._ _Item_,
-Cadmus, courant après sa sœur, figure la personne de Christus en quête
-pareille de sa sœur qui est l'Ame humaine et fondant une cité qui est
-l'Église. D'Actœo qui vit Diana toute nue, _Ézéchiel_, XVI, a prophétisé
-quand il dit: _Vous étiez nue et pleine de vergogne; j'ai passé auprès
-de vous et je vous ai considérée._ Et ce n'est pas en vain que les
-poètes ont écrit que Bacchus fut deux fois engendré, ce qui est encore
-une préfiguration de Christus, engendré pareillement, une fois, avant
-les siècles, une autre fois, dans la chair et dans l'humanité. Et Semele
-qui allaita Bacchus est l'image de la béate Vierge à qui s'adresse
-l'_Exode_, II: _Accueille cet enfant; nourris-le-moi et je te donnerai
-ton salaire._ _Item_, la fable de Pyramus et de Thisbe doit être exposée
-comme suit allégoriquement et spirituellement. Pyramus est l'archétype
-du Fils de Dieu. Thisbe symbolise l'âme humaine, amoureuse de Christus,
-et dont il est écrit dans l'_Évangile_: _Son glaive transpercera ton
-âme_ (_Lucas_, II). Ainsi Thisbe se poignarde avec l'engin de son amant.
-_Item_, sur Vulcanus, précipité du ciel et rendu boiteux, il est écrit
-dans les _Psaumes_: _Ils furent mis dehors; ils ne peuvent plus se tenir
-debout._
-
-Voilà ce que j'ai appris dans ce livre et bien d'autres choses encore.
-Si vous étiez auprès de nous, vous verriez des prodiges.
-
-C'est dans une telle voie, ô Maître! qu'il nous convient de pousser nos
-études poétiques. Mais excusez-moi, j'ai l'air de vouloir endoctriner
-Votre Seigneurie. Hélas! vous en savez plus long que moi. Cependant,
-j'ai fait la chose dans une bonne intention. J'ai pris certains
-arrangements; quelqu'un de Tübingen doit, à l'avenir, me préciser les
-faits et gestes du docteur Reuchlin, de telle sorte que je vous les
-signale à mon tour. Mais, pour le présent, je ne sais rien; sinon, je
-vous en donnerais avis. A présent, portez-vous bien, dans une charité
-qui n'est pas mensongère.
-
-_Donné à Heidelberg._
-
-
-
-
-XXIX
-
-MAITRE TILMANNUS LUMLIN DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-_Je suis le plus inepte des hommes; la prudence n'est pas avec moi, je
-n'ai pas étudié la sagesse ni fréquenté la sapience des Élus._
-(_Proverbes_, XXX.) Conséquemment, point ne vous faut me dédaigner quand
-je me risque à vous donner un avis sur vos comportements; je fais cela
-dans un bon esprit. Je vous désire admonester dans la mesure de mon
-intellect et même vous tancer un peu, _car la réprimande éclaircit
-l'entendement_. Il est écrit dans l'_Ecclésiaste_, XIII: _Celui qui
-touche de la poix sera inquiné par elle._ Il en est ainsi de vous.
-Puisqu'il vous plaît que je sois votre ami, prenez en bonne part que je
-vous morigène. J'ai compris que vous faites le mort dans la cause de
-Joannes Reuchlin et que vous ne lui répondez pas à l'égard de ses
-criminelles imputations. J'en suis fort irrité car je vous ai en amitié.
-Il est écrit: _Je semonds qui j'aime._ A quoi bon commencer de lui
-répondre si vous ne voulez pas continuer? N'êtes-vous pas suffisant?
-Mais, par Dieu! vous êtes bien plus fort que lui, surtout dans les
-questions de Théologie. Vous devez donc rétorquer ses impostures,
-défendre votre nom, préconiser la Foi chrétienne contre laquelle cet
-hérétique est déchaîné, et ne faire état de quiconque. Salomon a dit
-dans l'_Ecclésiastique_, XIII: _Ne soyez pas humble dans votre sagesse,
-de crainte que cette humilité ne vous induise en folie._ Et vous ne
-devez pas craindre que le pouvoir des jurisprudents vous suscite un
-danger corporel; car il faut subir de tels méchefs pour la Foi et pour
-la vérité. C'est pourquoi dans l'_Évangile selon Matheus_, XVI, Christus
-dit: _Que celui qui veut sauver son âme la perdra._ Et si vous craignez
-de n'en pouvoir triompher, c'est donc que vous ne croyez pas à
-l'Évangile, car votre cause est celle de la Foi. Et vous lirez dans
-l'Évangile que rien n'est impossible à l'homme qui croit. Ceci est posé
-dans _Matheus_, XVIII: _Si vous aviez la Foi comme un grain de moutarde,
-vous diriez à cette montagne: Transporte-toi d'ici là. Et la montagne se
-transporterait et rien ne vous serait impossible._
-
-Mais il n'est pas à craindre que le docteur Reuchlin puisse écrire la
-vérité, parce qu'il n'a pas la Foi intégrale, parce qu'il défend les
-Juifs ennemis de la Foi et qu'il opine contre les décisions des
-Docteurs. Pécheur en outre, ainsi qu'en témoigne Maître Johannes
-Pffefferkorn dans son livre intitulé: _Sturmglock_. Or, les pécheurs
-n'ont rien à démêler avec les _Écritures Saintes_, parce qu'il est
-écrit, psaume XLIX: _Mais Dieu a dit au pécheur: Pourquoi divulgues-tu
-ma justice; pourquoi ta bouche fait-elle hommage à mon testament?_
-
-A ces causes, je vous exhorte et vous supplie! Ayez à cœur de nous
-défendre, afin que les hommes proclament dans leurs louanges que vous
-défendez l'Église et votre bon renom. Vous ne devez prendre qui que ce
-soit en considération, alors même que le Pape lui servirait d'appui, car
-l'Église est au-dessus du Pape. Vous devez également pardonner ce
-monitoire, car je vous aime et vous savez pourquoi, Monseigneur, je vous
-aime. Portez-vous bien dans la vigueur du corps et de l'esprit.
-
-
-
-
-XXX
-
-AU TRÈS PROFOND ET TRÈS ILLUMINÉ DOM ORTUINUS GRATIUS, THÉOLOGIEN,
-POÈTE, ORATEUR A COLOGNE, SON SEIGNEUR ET PROFESSEUR TRÈS OBSERVÉ,
-JOHANNES SCHNARHOLTZ, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, OFFRE DES SALUTATIONS
-EXUBÉRANTES AVEC LA PLUS ENTIÈRE SOUMISSION AUX COMMANDEMENTS DE LUI.
-
-
-Cordialissime et profundissime Dom Ortuinus, moi Johannes Schnarholtz,
-prochainement Licencié en Théologie, dans l'inclyte Université de
-Tubingue, je veux entretenir familièrement Votre Dignité. Néanmoins, je
-crains que cela ne soit irrévérencieux, car vous êtes si docte et si
-magnifiquement réputé dans Cologne que nul n'oserait approcher de Votre
-Dignité, sans faire de soi-même, au préalable, un examen rigoureux. En
-effet, il est écrit: _Ami, comment êtes-vous entré, n'ayant point de
-veste nuptiale?_ Mais, humble, vous savez l'art de vous humilier suivant
-le dit de l'Écriture: _Sera exalté qui s'abaisse, abaissé qui s'exalte._
-Donc je veux mettre bas toute pudeur et causer hardiment à Votre
-Domination, sauve néanmoins la révérence qu'on vous doit.
-
-J'ai, naguère, ouï prêcher certain Maître de Paris devant une assistance
-nombreuse, pour la fête de l'Ascension. Il prit pour texte: _Dieu monta
-au ciel avec joie._ Il fit un riche sermon que vantèrent les auditeurs
-illacrymés, lesquels cette prédication améliora beaucoup. Dans le second
-point du discours, il interpola deux conclusions très magistrales et
-subtiles. Voici la première: Quand le Seigneur monta vers le firmament,
-ses mains tendues au ciel, Notre-Dame, béate Vierge, et les Apostoles se
-tinrent debout et clamèrent, avec une si grande jubilation qu'elle fut à
-l'enrouement, afin de réaliser la prophétie: _Ils ont clamé tant que
-leur voix est rauque devenue._ Il prouva que leur clameur fut un cri
-d'allégresse, inhérent à la Foi catholique. Témoin cette parole du
-Seigneur dans l'Évangile: _Amen, amen, je dis à vous: Si les hommes
-ferment la bouche, les pierres jetteront des cris._ Donc, ils ont tous
-vociféré d'un grand amour et d'un zèle éperdu. Mais par-dessus tous, le
-bienheureux Petrus, dont la voix claironnait comme le bronze d'un tuba.
-C'est le mot de David: _Cet indigent poussa des cris._ Néanmoins, la
-Vierge béate ne s'égosilla point. Dans son cœur, elle magnifiait le
-Très-Haut, n'ignorant pas que tout cela était dans l'ordre, suivant
-l'Annonciation de l'Ange Gabriel. Et, quand les Apôtres eurent ainsi
-dévotement et joyeusement beuglé, vint un Ange du Ciel qui leur dit:
-«Hommes galiléens, qui stationnez en ce lieu et poussez votre clam en
-regardant au ciel, Jésus, ce Jésus transfiguré dans la gloire, descendra
-itérativement vers vous ainsi qu'il est monté. Cela pour que soit
-accompli ce verset des Écritures, disant: _Les justes ont hurlé, mais le
-Seigneur a leur voix entendue._»
-
-La deuxième conclusion fut plus magistrale encore. Le Fils de l'Homme
-voulut avoir sa passion, sa sépulture et sa résurrection dans
-Hierusalem, qui est le nombril de la Terre, afin que tout pays fût
-prévenu de sa résurrection et que nul gentil ne pût comme excuse à son
-hérésie alléguer: «Je ne savais point que le Seigneur fût revenu d'entre
-les morts.» Parce que, de tous côtés, le milieu se fait apercevoir, nul
-incrédule ne possède le moindre asile de justification touchant ce lieu
-où Jésus-Christus monta vers le Ciel, puisque ce lieu est le centre
-même, le nombril de la Terre. Là, une cloche que tout le monde entend
-est suspendue. Or, quand elle tinte, elle éparpille un son formidable
-pour le Jugement dernier ou l'Ascension de Jésus Notre-Seigneur. Quand
-elle tinte, les sourds eux-mêmes en perçoivent l'appel.
-
-De cette conclusion il déduisit force corollaires dans le goût de Paris.
-Mais, quand il eut achevé son homélie, un Maître d'Erfurth voulut faire
-de la contradiction; cependant il demeura bouche bée. Vous plaît-il
-m'indiquer les auteurs qui traitent de cette matière? je me donnerai
-leurs écrits.
-
-_Donné à Bule chez Beatus Rhenanus qui est votre ami._
-
-
-
-
-XXXI
-
-A BARTHOLOMEUS COLPIUS, BACHELIER FORMÉ EN THÉOLOGIE DE L'OBÉDIENCE DES
-CARMES, WUILLIBRODUS NICETUS, GUILLELMITE, CHARGÉ DE COURS PAR
-L'AUTORITÉ DU RÉVÉRENDISSIME GÉNÉRAL DE L'ORDRE, SE RECOMMANDE AVEC UN
-SALUT.
-
-
-Autant que de gouttes dans la mer, autant que de béguines dans la Sainte
-Cologne, autant qu'il y a de poil sur le cuir des baudets, vénérable Dom
-carme Colpus, tant et plus je vous confère de salutations. Je sais que
-vous êtes de la meilleure Obédience, que vous avez force indulgences de
-la Chaire Apostolique, que nul ne saurait prévaloir sur votre Ordre, à
-cause du pouvoir dont vous êtes investi d'absoudre les cas les plus
-scabreux, sous la réserve toutefois que les pénitents soient contrits et
-componctueux et qu'ils fassent paraître le désir de communier. C'est
-pourquoi je veux proposer à Votre Seigneurie une question théologique.
-Vous la déterminerez sans peine, car vous êtes bon artiste; car vous
-savez bien prêcher; car vous êtes plein d'un zèle éminent et même
-consciencieux; enfin, j'entends dire que votre couvent est fourni d'une
-bibliothèque immense contenant de multiples ouvrages sur les _Saintes
-Écritures_, sur la philosophie et la logique--et Petrus Hispanus; que
-vous possédez, en outre le _Cours magistral_ du collège Saint-Laurentius
-de Cologne qui régit présentement notre Maître Tungarus[9], homme
-grandement zélé, profond en Théologie et, de plus, illuminé dans la Foi
-catholique. Encore que certain Docteur en droit ait cherché à le
-houspiller, comme il ne sait point disputer dans les formes et qu'il
-n'est peu ou prou qualifié dans les _Libri Sententiarum_, nos Maîtres ne
-prennent garde à lui. Je sais particulièrement que, dans votre susdite
-librairie où les Bacheliers qui professent un cours de Théologie ont
-leur salle d'étude, un livre est attaché par une cadène de fer, livre
-insigne nommé _Combibilationes_. Il renferme des autorités en matière de
-Théologie avec les premiers éléments de l'Écriture Sainte. Il vous fut
-légué à l'article de la mort par notre Maître de Paris, quand il se
-confessa et révéla quelques secrets touchant Bonaventure. Il recommanda
-qu'on n'en permît la lecture qu'à ceux de votre Obédience. Le pape a
-donné pour cela une quarantaine d'indulgences et les chaînes qui gardent
-ce trésor. Auprès, gisent Henricus de Hesse, Verneus et tous autres
-Docteurs sur les _Libri Sententiarum_. Vous êtes fondé là-dessus. Vous
-excellez dans la défense et dans la controverse. Vous discutez les
-anciens, les modernes, les scottistes, les albertistes et même ceux qui
-appartiennent à la secte du collège de Kneck, dans Cologne, où ces
-érudits ont en propre leurs assises et leurs cours particuliers.
-
- [9] Arnold de Tongres.
-
-C'est pourquoi je vous adjure, en tout amour et cordialité, de ne point
-vous offusquer de ma prière: mais donnez-moi un bon conseil touchant ma
-question et dans la mesure de mes forces.
-
-Veuillez déterminer en ma faveur ce qu'élucident les Docteurs nos
-Maîtres, disputativement et péremptoirement. Cette question est ainsi
-formulée: _On demande si à Cologne béguines et lollards sont des
-personnes mondaines ou spirituelles? Sont-ils tenus de faire procession?
-Et peuvent-ils se marier?_ J'ai longtemps étudié dans la Sainte
-Écriture, dans le _Discipulus_, dans le _Fasciculus temporum_ et tels
-autres livres authentiques et sacrés, mais je n'ai pas trouvé de
-solution. De même, un prêtre de Fulde. Il a grandement compulsé les
-ouvrages susdits, mais il ne l'a découverte ni dans la Table des
-matières, ni dans les textes eux-mêmes.
-
-Le Dom Pasteur de l'endroit et lui sortent du même arbre généalogique.
-Le Seigneur est poète, latiniste; il sait écrire des _dictamen_. En ma
-qualité de curé attaché au monastère, je vois beaucoup de monde. J'ai
-posé la question à plusieurs personnes. Mais notre surintendant affirme
-tout net qu'il ne peut mettre, en décidant une telle question, sa
-conscience à l'abri, encore qu'il ait disputé avec maints Docteurs de
-Paris et de Cologne, parce qu'il a pris ses grades jusqu'à la licence et
-répond matériellement et formellement pour le degré complémentaire. Si
-donc vous ne pouvez trancher vous-même ce litige, vous plaise consulter
-Maître Ortuinus qui vous enseignera toutes choses. Car on le nomme
-_gratius_, pour la grâce divine qui est en lui et dont l'influx ne
-permet pas qu'il ignore aucun objet.
-
-Sur ledit bouquin, j'ai ravaudé un poème héroïque. Faites-moi le plaisir
-de le lire et de le corriger. Marquez les redondances ou les lacunes.
-Sachez aussi comment il agrée à Maître Ortuinus. Je le veux donner à
-l'imprimeur.
-
- _Je commence comme suit_:
-
- Nul ne doit être assez lunatique
- Et dans une telle présomption enseveli
- Que de vouloir être fait illuminé dans l'Écriture Sainte
- Et formellement déduire les corollaires de Bonaventura
- Qui n'a pas étudié par cœur les _Combibilationes_
- Que nos Maîtres divulguent par tous pays:
- A Paris notamment, qui est la mère de toutes les Universités,
- A Cologne où, naguère, il fut magistralement prouvé
- Par nos Maîtres, dans une argumentation théologique
- Déterminant toute chose par de séraphiques preuves,
- Qu'il est préférable de connaître ces _Combibilationes_,
- Traitant de plusieurs objets par d'irréfragables raisons,
- Que de savoir sur le bout du doigt Hieronymus et Augustinus
- Qui néanmoins écrivirent un bon latin:
- Parce que les _Combibilationes_ sont une matière opime
- (Comme nos Maîtres le soutiennent dans tous les monastères),
- Elles concluent par de magistrales conclusions,
- Elles sont, dans les choses divines, la définition essentielle.
- Elles traitent ainsi du rudiment théologique
- Et de plusieurs autres objets tout à fait magistraux.
-
-
-
-
-XXXII
-
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, HOMME D'INÉNARRABLES DOCTRINES, MAITRE
-GINGOLFUS LIGNIPERCUSSOR DIT MILLE MILLIERS DE SALUTS, EN UNE DILECTION
-QUI N'EST PAS MENSONGÈRE.
-
-
-Très glorieux Maître, je vous aime pectoralement, et d'un zèle intime,
-parce que vous m'avez toujours été bienveillant, depuis cette époque
-lointaine où, précepteur affectionné, vous m'instruisîtes à Deventer. Ce
-qui vous aiguillonne dans votre conscience ne m'aiguillonne pas moins et
-ce qui m'aiguillonne, je le sais, vous aiguillonne aussi, si bien que
-l'aiguillon vôtre fut toujours l'aiguillon mien; nul ne vous aiguillonna
-jamais, qui ne m'aiguillonnât plus durement encore et mon cœur souffre
-autant d'aiguillons qu'il est de gens pour vous aiguillonner.
-Croyez-m'en sur parole. Quand Hermanus Buschius vous aiguillonnait dans
-sa préface, il m'aiguillonna plus fort que vous; j'excogitai par quel
-artifice je pourrais aiguillonner à mon tour ce querelleur incommode,
-présomptueux et superbe qui ose aiguillonner les Maîtres de Paris et de
-Cologne,--quand lui-même n'est pas seulement gradué, combien que ses
-compères le disent promu au baccalauréat en droit par l'Université de
-Leipzig. Mais je ne le crois pas, car il aiguillonne aussi les Maîtres
-de Leipzig, à savoir le grand Chien et le Chien mineur et tant d'autres
-qui le pourraient aiguillonner beaucoup mieux qu'il ne les aiguillonne.
-Mais eux ne veulent aiguillonner personne à cause de leur mortalité, à
-cause de la doctrine évangélique. L'apôtre dit: _Ne regimbez point
-contre l'aiguillon._
-
-Néanmoins, il serait bon de l'aiguillonner à votre tour. Vous avez un
-bel entendement et plein d'imagination; vous pouvez en moins d'une heure
-composer des vers pleins d'aiguillons. Vous sauriez l'aiguillonner dans
-tous ses gestes et propos. J'ai ravaudé un _dictamen_ contre lui; je
-l'aiguillonne magistralement et poétiquement. Il ne se peut dérober à
-mon aiguillon. S'il veut m'aiguillonner en retour, je l'aiguillonnerai
-plus fort itérativement.
-
-_Donné en grande hâte à Strasbourg, chez Mathias Schurer._
-
-
-
-
-XXXIII
-
-MARMOTRECTUS BUNTEMANTELLUS, MAITRE DANS LES SEPT ARTS, A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS, PHILOSOPHE, ORATEUR, POÈTE, JURISPRUDENT, THÉOLOGIEN
-ET CONSÉQUEMMENT SANS ÉTAT DONNÉ, UN BONJOUR TRÈS CORDIAL.
-
-
-Très consciencieux Dom Maître Ortuinus, croyez fermement que vous êtes
-mon cœur depuis que j'ai entendu beaucoup parler de Votre Dignité dans
-les choses poétiques. Car on dit à Cologne que vous surpassez tous les
-autres en cet art, que vous êtes un poète bien supérieur à Bruschius ou
-Cescerius, que vous savez aussi lire Plinius et la _Grammaire grecque_.
-A cause de la confiance que vous m'inspirez, je veux, sous le sceau de
-la confession, vous apprendre un secret.
-
-Vénérable Dom Maître, j'aime ici une poulette, fille d'un sonneur de
-cloches. Elle s'appelle Margaretha. Naguère, elle s'est assise à vos
-côtés, ce fut quand notre curé pria Votre Seigneurie à dîner et vous
-traita fort révérencieusement. Quand ce fut le temps de boire, d'être en
-belle humeur, elle porta votre santé et huma les rouges-bords. Je l'ai,
-avec une telle fièvre, dans le sang, que plus ne m'appartiens.
-Croyez-moi: je ne mange à cause d'elle ni ne dors. Les gens me disent:
-«Dom Maître, pourquoi cette pâleur? Au nom de Dieu, laissez là vos
-bouquins; vous étudiez sans mesure. Il vous faut, de temps à autre,
-chercher un peu de divertissement et faire un tour à la brasserie. Vous
-êtes encore un jeune homme. Vous pouvez bien prétendre au doctorat et
-devenir notre Maître; vous êtes un scolastique bon et fondamental qui
-déjà vaut bien un Docteur.» Mais je suis timide; je n'ose avouer mon
-infirmité. Je lis Ovidius: _De remedio amoris_, que j'ai annoté dans
-Cologne, d'après Votre Grandeur, avec force remarques et sentences
-marginales; mais cela ne m'est d'aucune aide. Car mon désir augmente
-chaque jour.
-
-Dernièrement, j'ai dansé trois fois avec elle dans un bal de nuit, à la
-Maison du baillage. La flûte, alors, flûta la cantilène _Pastor de nova
-civitate_. Aussitôt les cavaliers d'embrasser leurs donzelles à
-l'accoutumée; je l'ai serrée bien fort sur ma poitrine avec ses mamelles
-et j'ai pressé longtemps ses mains. Alors, elle s'est mise à rire: «Dans
-mon âme, Seigneur Maître, a-t-elle dit, vous êtes un homme délectable.
-Vous avez les mains plus douces que quiconque. N'entrez pas dans les
-Ordres, acceptez une femme.» Ce disant, elle me regardait avec des yeux
-si doux que je pense qu'elle m'aime en secret. Mais son regard me
-poignit le cœur; ce fut comme une flèche qui l'aurait transpercé. Je
-rentrai chez moi dans le plus grand désordre, escorté de mon domestique
-et je me mis au lit. Ma mère, alors, se mit à pleurer, cuidant que
-j'avais la peste. Elle s'en fut courant chez le docteur Brunellus, avec
-mon urine, criant: «Seigneur Docteur, pour l'amour de Dieu, secourez mon
-fils! Je vous ferai présent d'une bonne chemise, parce que j'ai promis
-qu'il se ferait prêtre.» Le médecin alors considéra le pot de chambre et
-dit: «Ce patient est moitié bilieux, moitié phlegmatique. Il peut
-craindre une tumeur volumineuse autour du rein à cause des vents et des
-coliques résultant d'une mauvaise digestion. Il convient qu'il absorbe
-une médecine extractive. Il y a une herbe nommée _gyné_ qui pousse dans
-les lieux humides; elle a une odeur forte, comme l'enseigne Herbarius.
-Vous pilerez la partie intérieure de cette herbe. De son suc, vous ferez
-un long emplâtre que vous lui poserez pendant une heure sur le ventre.
-Vous le ferez coucher sur le ventre, aussi pendant une heure, et suer à
-l'avenant. Du coup, ces coliques prendront fin et les vents feront de
-même, car il n'est pas de médecine plus efficace, comme cela fut prouvé
-dans un grand nombre de cas. Mais il serait bon qu'il prît d'abord une
-purgation d'_album græcum_[10] avec du suc de raifort, drachmes iij;
-ensuite, il ira bien.» Alors, ma mère vint et me fit avaler contre mon
-gré la médecine; j'eus pendant la nuit cinq grosses selles; ne pouvant
-dormir, je me rappelais de quelle façon je prenais, au bal, ses petits
-seins contre ma poitrine et de quel air elle me regardait. Je vous prie,
-au nom de toute votre bonté, de me donner pour l'amour une recette
-expérimentée prise dans votre petit livre, celle, par exemple, qui porte
-en marge le mot: ÉPROUVÉ. Vous m'avez, une fois, montré ce livre en me
-disant: «Avec cela, je peux rendre folle de moi n'importe quelle
-fumelle.» Si vous ne prenez pitié de moi, Dom Maître, alors je dois
-mourir et ma pauvre mère aussi par le chagrin qu'elle en aura.
-
- [10] Crottes de chien fort en honneur dans la thérapeutique de
- Rabelais ou de Molière et que l'on trouvait encore, il y a quelques
- années, dans les officines de campagne.
-
-_D'Heidelberg._
-
-
-
-
-XXXIV
-
-MAITRE ORTUINUS GRATIUS A MAITRE MAMMOTRECTUS, SON PLUS PROFOND AMI AU
-PREMIER RANG DES AMITIÉS.
-
-
-Attendu que l'Écriture dit: _Le Seigneur aime ceux qui marchent dans la
-simplicité_, conséquemment je loue Votre Seigneurie, très subtil Dom
-Maître, de m'avoir écrit le concept de votre esprit si simplement,
-encore que d'un ton fort oratoire--tant vous êtes bien stylé dans les
-choses du latin! Je veux aussi vous écrire simplement, rhétoriquement et
-non poétiquement. Dom Maître amicabilissime, vous me faites paraître vos
-amours. Je m'étonne que vous ayez assez peu de circonspection pour les
-vierges courtiser. Je vous le dis, c'est une faute. Vous avez là une
-intention peccamineuse qui peut vous mener droit en Enfer. Je vous
-tenais pour discrète personne et supposais que vous n'étiez pas féru de
-telles inconséquences; elles ont toujours une mauvaise fin.
-
-Je vous donnerai pourtant cet avis mien que vous sollicitez, pour ce que
-l'Écriture dit: _Qui demande recevra._ Vous devez, premièrement, laisser
-là ces vaines cogitations de votre Margaretha que le Diable vous
-suggère, lequel est père de tout péché, témoin _Richardus_, VI.
-
-Et toutes fois et quantes vous songez à elle, faites la croix sur vous,
-dites une patenôtre avec le verset du _Psautier_: _Que le Diable
-stationne à sa droite._ De plus, mangez du sel bénit, le dimanche;
-aspergez-vous d'eau lustrale consacrée par le doyen de Saint-Rupertus.
-Ainsi, vous esquiverez le Démon qui vous suggère une telle concupiscence
-de votre Margaretha. Elle n'est, d'ailleurs, pas aussi belle qu'il vous
-plaît le supposer. Elle a sur le front une verrue, les cuisses rouges et
-longues, les mains grosses et noires; elle sent mauvais de la bouche à
-cause de la pourriture de ses dents. De plus, elle a un cul énorme en
-vertu du commun adage: _L'art de Margaretha est un piège sans fond._
-Mais, aveuglé par cette diabolique amour, vous n'apercevez aucune des
-tares qu'on lui voit. Elle but comme un chantre et mangea comme un porc,
-le jour qu'elle fut assise, à table, près de moi. Elle ne se put tenir
-de me roter en plein visage, à deux reprises différentes, affirmant que
-c'était son escabelle qui faisait tout ce bruit. J'eus, à Cologne, une
-pécore bien plus avenante: je l'ai néanmoins plantée à reverdir. Depuis
-qu'elle s'est mariée, elle me fait appeler souvent par une vieille
-procureuse, me sollicitant de l'aller voir en l'absence du cocu. Je n'ai
-cédé qu'une fois et parce que j'étais en ribote ce jour-là.
-
-Je vous exhorte à jeûner le samedi. Confessez-vous ensuite à l'un de nos
-Maîtres de l'Ordre des Prêcheurs, qui vous donnera de bons avis. Quand
-vous serez confessé, dites l'Oraison de Saint Christophorus; qu'il vous
-charge sur ses épaules et daigne vous porter, afin de ne récidiver
-point, de n'être pas immergé dans la mer profonde et sans limite où sont
-des reptiles innombrables: à savoir des péchés infinis, suivant l'exposé
-du _Compilateur_. Priez ensuite pour ne pas choir en tentation.
-Levez-vous de bonne heure et vous rincez les mains, peignez ensuite vos
-cheveux et ne baguenaudez point. L'Écriture dit, en effet: _Seigneur!
-Seigneur mien! je veille vers vous dès la prime aube!_ Enfin,
-gardez-vous des latrines. Souvent, nous ne l'ignorons pas, le temps et
-la garde-robe induisent l'homme en péché, nommément de luxure.
-
-Quant à la demande que vous me faites d'un secret pour être aimé, à coup
-sûr, apprenez qu'en mon âme et conscience je n'y peux obtempérer. Quand
-j'ai devant vous épilogué sur Ovidius, _De Arte amandi_, je vous appris
-que nul ne doit obtenir l'amour des femmes par incantation ou
-nigromance. Qui va contre cela est excommunié par le fait. Les
-inquisiteurs de la dépravation hérétique le peuvent assigner à comparoir
-et même le condamner au feu. Je vous citai, d'ailleurs, un exemple que
-vous avez sans doute retenu. Le voici. Un Bachelier de Leipzig tomba
-épris de la fille d'un boulanger, Catharina, et jeta sur elle une pomme
-ensorcelée. Elle prit la pomme, l'enferma dans sa gorge, entre les
-mamelles; puis entra sur l'heure dans un incomparable transport d'amour.
-Éperdument elle voulait son damoiseau, au point que, même à l'église,
-elle regardait sans fin ce Bachelier. Et, quand il fallait marmotter:
-_Notre père qui êtes aux cieux_, elle récitait: _O mon Bachelier, où
-donc es-tu?_ Même au logis, quand son père ou sa mère l'appelait, de
-répondre: «Que veux-tu, mon Bachelier?»
-
-Ces bonnes gens n'y comprenaient rien, jusques au temps qu'un de nos
-Maîtres, passant d'aventure près de son logis, salua cette vierge:
-
-«Bonsoir, demoiselle Catharina; vous avez là de beaux cheveux.» Et cette
-pucelle Catharina de répliquer: «Merci Dieu, bon Bachelier, vous
-plaît-il avec moi popiner de la meilleure cervoise?» et de lui tendre un
-verre. Mais ce notre Maître fut bien courroucé. Il accusa la petite et
-dit à sa maman: «Dame boulangère, châtiez donc votre fille. Elle est
-grandement indiscrète. Elle scandalise notre Université; car elle
-m'intitule «Bachelier» et je suis notre Maître. _Amen, amen_, je vous le
-dis, elle a commis un péché mortel; elle m'a ravi mes honneurs et le
-péché ne s'efface qu'à la condition de restituer le bien qu'on a ravi!
-Elle nomme ainsi Bacheliers plusieurs autres de nos Maîtres; je pense
-qu'elle aime un Bachelier. Veillez donc sur elle comme il faut.»
-
-La mère prit un gourdin, appliqua sur le chef et sur le dos une telle
-bastonnade à Catharina qu'elle en pissa dans sa chemise. Après quoi,
-elle verrouilla la donzelle dans une chambre et l'y tint six mois, ne
-lui donnant que du pain et de l'eau pour tout potage. Pendant ce temps,
-le Bachelier prit ses grades et célébra sa première messe; il eut
-ensuite une cure à Padoraw, en Saxe. Quand la belle en fut instruite,
-elle sauta d'une haute fenêtre, pensa se rompre l'épaule droite et
-courut en Saxe vers le Bachelier. Elle est encore avec lui dont elle a
-quatre enfants. Vous comprenez bien que c'est un scandale pour l'Église.
-
-Ainsi donc, éloignez-vous de cette nigromance qui cause tant de maux.
-Mais vous pouvez sans crainte employer cette médecine de gynique
-prescrite à vous par Dom Brunellus. Le remède est excellent. J'en ai
-fait, à plusieurs reprises, une expérience personnelle contre les
-flatuosités. Portez-vous bien ainsi que Mme votre mère.
-
-_De Cologne dans la maison du Maître Joannes Pffefferkorn._
-
-
-
-
-XXXV
-
-LYRA BUTSCHULACHERIUS, THÉOLOGIEN DE L'ORDRE DES PRÊCHEURS, DONNE LE
-BONJOUR A GUILLERMUS HACKINETUS, QUI EST LE PLUS THÉOLOGIEN DES
-THÉOLOGIENS.
-
-
-Vous m'avez écrit de Londres, en Angleterre, une ample missive,
-latinisée avec bonheur, dans quoi vous sollicitez du nouveau, soit
-plaisant soit fâcheux, parce que vous êtes naturellement porté sur les
-choses nouvelles, comme tous ceux qui, de tempérament sanguin, prennent
-plaisir aux cantilènes musicales et sont, après boire, des convives
-joyeux.
-
-Ce me fut une grande jubilation que de tenir votre message. J'étais
-celui qui a trouvé une perle fine. Je le montrai à nos seigneurs Joannes
-Grocinus et Linacrus, disant: «Contemplez, Messeigneurs, contemplez! Ce
-notre Maître n'est-il point l'archétype de la riche latinité, un modèle
-unique dans l'art d'élaborer lettres et _dictamen_?» Eux, de jurer,
-affirmant qu'ils ne peuvent rédiger des lettres pareilles dans
-l'artifice de latinité, combien qu'ils soient poètes grecs et romains.
-Ils vous élevèrent au-dessus de tous, Anglais, Français, Germains et des
-nations quelconques vivant sous le soleil. C'est pourquoi il n'est pas
-admirable que vous soyez général de votre Ordre et que le roi de France
-ait pour vous de l'amitié. Vous êtes sans rival quand il faut latiniser,
-prêcher ou disputer; vous excellez à diriger le roi et la reine en
-confession. Ces deux poètes vous louèrent aussi de connaître à fond la
-rhétorique. Il est bien vrai que nous avons ici un jeune compagnon qui
-se fait appeler Richardus Crocus; il outrecuide et prétend que vous
-n'écrivez pas suivant les règles de l'art. Mais rien n'égale sa
-confusion quand il faut donner des preuves. Il séjourne présentement à
-Leipzig. Il étudie la logique de Petrus Hispanus et j'ai tout lieu de
-croire qu'à l'avenir il sera plus discret.
-
-Mais je passe aux nouveautés. Les habitants de Schwitz et les
-lansquenets ont fait entre eux une grande guerre, se tuant par milliers.
-Il est à craindre que nul ne monte au Ciel à cause qu'ils font cela pour
-de l'argent et qu'un chrétien n'en doit pas tuer un autre. Mais vous
-n'avez cure de ces événements; ce sont des gens de peu et qui vident
-leurs querelles par manière de passe-temps.
-
-L'autre nouvelle vous semblera plus fâcheuse, et Dieu veuille qu'elle
-soit erronée! On écrit de Rome que le _Speculum_ de Joannes Reuchlin fut
-derechef traduit en latin de la langue maternelle, par ordre de Notre
-Père le Pape. Cette version, en plus de deux cents lieux, sonne un latin
-autre que celui dans Cologne usité par nos Maîtres et Dom Joannes
-Pffefferkorn. On donne comme certain qu'à Rome elle est imprimée et
-publiquement lue avec le _Talmud_ des Juifs. On infère de cela que nos
-Maîtres sont des trompeurs, des infâmes, parce qu'ils ont traduit à
-faux, ou bien des ânes, qui ne savent le latin ni l'allemand. Or, comme
-ils ont brûlé ce livre à Saint-Andréas de Cologne, ils devraient
-pareillement brûler, avec leur sentence, la décision des Parisiens, à
-moins de vouloir eux-mêmes passer pour hérétiques.
-
-Je pleurerais du sang: telle est mon affliction. Qui désormais voudra
-étudier en Théologie et tirer à nos Maîtres la révérence due? Oyant de
-telles choses, qui ne voudra croire que le docteur Reuchlin est plus
-profond que nos Maîtres, ce qui n'est pas possible, de par Dieu. Avec
-cela, on écrit que, sous trois mois, viendra un jugement définitif
-contre nos Maîtres et que le Pape le mandera sous peine de censure très
-large; que les Frères Prêcheurs devront, à cause de leur impudence,
-porter, brodées en blanc au dos de leur cape noire, des bésicles ou
-lunettes en mémoire éternelle du scandale qu'ils ont suscité et de
-l'injure faite au _Speculum oculare_ de Dom Joannes Reuchlin, comme on
-assure qu'ils ont commis un crime dans la célébration de la messe en
-donnant le boucon à l'Empereur. Moi, j'espère que le Pape ne sera pas
-fol à ce point; mais, qu'il fasse une pareille chose, nous voulons, dans
-tous nos couvents, réciter le psaume _Deus laudem_ contre lui. Du reste,
-les Pères et nos Maîtres songent dès à présent aux précautions qu'il
-faut prendre pour obvier à ce malheur. Ils veulent impétrer du Siège
-Apostolique les indulgences les plus vastes, afin de colliger, en France
-comme en Germanie, une somme exorbitante qui leur permette de résister à
-ce fauteur des youtres jusqu'à sa mort, car il est vieux. Alors, ils
-pourront le condamner de pied en cap. Portez-vous bien. Donnez-moi de
-bons avis dans la mesure de vos facultés, et ne cessez pas une minute
-d'opérer pour le bien de la Congrégation.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-EITELNARRABIANUS PESSENECK, GUILLELMITE CHARGÉ DE COURS, DONNE A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS DES SALUTATIONS TRÈS NOMBREUSES.
-
-
-Nous sommes, par nature, enclins au mal, comme se peut lire dans les
-_Authentiques_. C'est pourquoi, chez les humains, on entend plus de
-médisances que de propos bénévoles.
-
-Naguère, à Worms, j'ai disputé avec deux Juifs, prouvant que leur Loi
-fut abrogée par Christus et que leur expectation du Messias est une
-bourde sans alliage, un phantasme; j'alléguai, à ce propos, le docteur
-Johannes Pffefferkorn de Cologne. Et les youpins de se tordre: «Votre
-Johannes Pffefferkorn, dirent-ils, est un exécrable mystificateur; il ne
-sait pas un mot d'hébreu; s'il s'est fait chrétien, c'est pour mettre un
-manteau à sa scélératesse.
-
-«Quand il était encore Juif, en Moravie, il administra un casse-museau
-entre les deux yeux d'une femme, de telle sorte qu'elle ne put regarder
-le comptoir où se fait le change des florins. Il en barbota deux cents
-au moins et prit la fuite.
-
-«Dans un autre lieu, pour un autre vol, on lui fit l'honneur d'ériger
-une potence. Comment fut-il délivré? nous ne le savons point; mais nous
-avons vu l'engin patibulaire et force chrétiens l'ont vu comme nous,
-dont quelques-uns de la noblesse que je vous peux nommer. C'est pourquoi
-vous auriez bonne grâce à ne m'alléguer point les opinions de ce
-voleur.»
-
-J'entrai dans une ire véhémente: «Vous en avez menti par le gosier,
-sales Juifs que vous êtes! Si vous n'étiez défendu par un privilège, ce
-me serait un délice de vous crêper le chignon et de vous saucer dans le
-caca. Vous déblatérez ainsi par animadversion contre Dom Johannes
-Pffefferkorn. C'est un bon et zélé chrétien, s'il en existe dans
-Cologne. Je le sais d'original, car souventefois, il se confesse aux
-Prêcheurs avec Mme son épouse. Il entend la messe pour son plaisir.
-Quand le prêtre élève l'Eucharistie, alors il contemple dévotement et ne
-fiche point ses yeux à terre, comme le lui objectent ses détracteurs,
-sinon quand il expue! A vrai dire, il le fait souvent: mais c'est le
-résultat de sa complexion grandement phlegmatique et d'une médecine
-pectorale qu'il ingurgite le matin. Pensez-vous donc que nos magistrats,
-les magistrats de Cologne, et le bourgmestre soient des niguedouilles,
-eux qui l'ont fait nosocome au Grand Hôpital et de plus emmineur du sel?
-Jamais ils n'eussent investi Dom Pffefferkorn de telles dignités s'ils
-ne l'avaient reconnu pour bon chrétien catholique. En vérité, je vous le
-dis: je dénoncerai tous vos propos à lui-même, de telle sorte qu'il
-puisse venger sa prudhomie et vous mécaniser à fond dans un libelle sur
-votre Foi.
-
-«Vous prétendez, il est vrai, que s'il agrée à nos bourgmestres et gros
-bonnets, c'est à cause de sa jolie femme. Imposture que cela! Car les
-bourgmestres sont pourvus eux-mêmes de compagnes délicieuses. Quant aux
-gros bonnets, peu leur chaut des femelles; jamais on n'a ouï-dire qu'un
-gros bonnet pratiquât l'adultère. Elle-même est aussi honnête matrone
-que pas une dans Cologne: elle aimerait mieux perdre un œil que sa bonne
-renommée.
-
-«Et j'ai souvent appris d'elle ce qu'elle-même tenait de sa mère, à
-savoir que les mâles sans prépuce donnent aux femmes une volupté
-autrement délectable que les non déprépucés, à cause de quoi elle
-prétend que, si son mari venait à défunter, elle ne recevrait un autre
-homme qu'à la condition de n'avoir le membre coiffé d'aucune peau.
-Est-il croyable, après cela, qu'elle se fasse donoyer par les
-bourgmestres qui, n'ayant pas été Juifs comme Dom Pffefferkorn, ne sont
-point circoncis? Donc, laissez en paix cet honnête homme, faute de quoi
-il écrira contre vous un traité qu'il nommera _Die Sturmglock_. Ainsi
-fit-il contre Reuchlin.»
-
-Veuillez montrer ceci à Dom Johannes Pffefferkorn pour qu'il se défende
-intégralement contre ces nez-crochus et contre Hermanus Buschius, à
-cause qu'il est mon ami très singulier, m'ayant fait le _mutum_ de dix
-florins, quand je fus promu Bachelier formé en Théologie.
-
-_Donné à Vérone d'Agrippa, où Buschius et son camarade ont boulotté une
-fine poularde._
-
-
-
-
-XXXVII
-
-LUPOLDUS FEDERFUSIUS, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, DONNE A MAITRE ORTUINUS
-GRATIUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE LES AUQUES MANGENT DE GRAMENS.
-
-
-Dom Maître Ortuinus, on a soulevé à Erfurth, pour les séances
-quodlibétaires[11], une question infiniment délicate dans les deux
-Facultés de Physique et de Théologie.
-
- [11] Quodlibetum. _Scholasticis, pluribus abhinc seculis, de quo in
- utramque disseritur partem, ex eo dictum, quia _quod libet_
- defenditur. Hinc _Quodlibetariæ questiones_ eadem notione. Vide:
- Vossium, lib. 3, _de Vitiis Serm._ cap. 40, ubi plerosque Scriptores
- Scholasticos laudat, qui _Quodlibeta_ scripserunt._
-
- _Ex hoc Scholasticorum vocabulo deducunt nostrum gallicum
- _quolibet_, dictum mordax, acutum nonnunquam, plerumque triviale
- nulliusque leporis sale conditum, ideoque e politioribus colloquiis
- amandatum, sicut et _Quodlibetariæ quæstiones_ e saniori theologia,
- quod curiositati fere servirent, non utilitati._
-
- DU CANGE, _Glossaire_.
-
-Les uns soutiennent que, dès qu'un Juif se fait chrétien, il lui renaît
-un prépuce qui n'est autre chose que la gaine enlevée, au jour natal, de
-son membre viril, pour se conformer à la loi mosaïque.
-
-Ceux-là marchent dans la voie orthodoxe des Théologiens. Ils ont en leur
-faveur des raisons magistrales. Celle-ci entre autres: Les Juifs
-convertis seraient, au Jugement dernier, tenus pour Juifs comme devant,
-si leur pénil se faisait voir décalotté, ce qui serait une grave
-injustice.
-
-Or, Dieu n'entend faire d'injustice à quiconque; _ergo_, etc. Une autre
-raison, qui n'est pas moins prégnante, se fonde sur l'autorité du
-Psalmiste qui dit: _Il m'a escondu au jour des calamités; il m'a protégé
-dans le mystère._ Le jour des calamités, c'est le Jugement extrême,
-c'est le val de Iosephat, lorsque seront appertes les coulpes et les
-malversations.
-
-Je néglige d'autres arguments par amour de la brièveté, attendu qu'à
-Erfurth nous sommes de notre temps et que les modernes se gaudissent
-toujours de la brièveté. De même, pour ceci que j'ai une mémoire labile
-et que je ne peux retenir par cœur d'allégations un grand nombre, ainsi
-qu'en usent les Doms juristes.
-
-Mais les autres n'admettent pas que puisse telle opinion subsister. Ils
-ont pour eux Plantier, qui dit, en sa poéterie, que ne sauraient les
-faits être défaits. De ce dicton, ils infèrent que si un Juif a, dans sa
-juiverie, aliéné quelque parcelle de son corps, il ne la récupère
-aucunement dans la religion chrétienne.
-
-De plus, ils arguent que les arguments de leurs adversaires ne concluent
-pas en forme. Autrement, il s'ensuivrait de leur premier sophisme que
-les chrétiens qui pour cause de paillardise ont égaré tout ou partie de
-leur estramaçon, chose fréquente chez les personnes mondaines aussi bien
-que spirituelles, devraient au Dernier Examen se voir taxés de judaïsme.
-Mais une telle assertion est hérétique au premier chef. Nos Maîtres
-inquisiteurs de la dépravation hérétique ne la concéderont jamais, parce
-que, souventefois, eux-mêmes sont défectueux quant à leur braguette, non
-point qu'ils se copulent avec des mérétrices, mais parce qu'aux bains
-ils ne regardent point ce qui se fait devant eux.
-
-C'est pourquoi, très humblement et dévotieusement, j'obsècre Votre
-Seigneurie qu'elle daigne, par sa décision, établir pour moi la vérité
-de la chose. Interrogez la femme de Dom Johannes Pffefferkorn, avec qui
-vous êtes dans les meilleurs termes et qui ne se vergondera point de
-vous édifier sur les choses que vous voulez savoir, à cause de la
-conversation amicale que vous tenez avec son homme. En outre, j'ai
-ouï-dire que vous êtes son confesseur: donc vous la pouvez compeller
-sous peine de la sainte obédience. Dites lui: «Chère Madame, n'ayez
-point de honte; je vous sais femme de bien autant que pas une dans
-Cologne; je ne vous demande rien qui soit déshonnête, mais d'élucider
-pour moi la question que voici: Pffefferkorn a-t-il un prépuce ou non?
-Répondez sans vergogne, pour l'amour de Dieu! Pourquoi vous taire?»
-
-Mais je ne prétends pas vous enseigner. Vous savez mieux que moi comment
-on se comporte avec les femmes.
-
-_Donné en coup de vent, à Erfurth, de l'hôtellerie du Dragon._
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-PANDORMANNUS FORNACIFEX, LICENCIÉ, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SALUTATION
-TRÈS SALUTAIRE.
-
-
-Dernièrement, vous m'épistolâtes de Cologne, m'incriminant de ne pas
-vous écrire, d'autant plus que vous dites que vous lisez volontiers mes
-lettres, préférablement à celles des copains, à cause qu'elles sont d'un
-beau style et qu'elles procèdent en droite ligne de l'art épistolaire
-que j'ai reçu dans Cologne de Votre Prestance elle-même. Je vous
-répondrai ceci: l'invention et la matière, je ne les ai pas toujours
-comme à présent. Veuillez noter de plus que l'on tient ici, pour le
-moment, des séances quodlibétaires, que Maîtres et Docteurs viennent
-très adroitement à bout de leurs controverses. Ils font preuve d'une
-doctrine infinie à déterminer, résoudre, proposer questions, arguments
-et problèmes dans tout le cognoscible. Orateurs, poètes se révèlent
-grandement artificieux et sagaces. Parmi ceux-là, un, dessus tous les
-autres notable et magistral, se fait un titre de gloire des leçons qu'il
-leur intime. Il se proclame le poète des poètes; il affirme qu'en dehors
-de lui nul poète ne saurait exister. Il a écrit un traité en vers qu'il
-a intitulé de façon exemplaire, mais je ne me souviens plus comment.
-C'est, je crois, sur l'ire et sur les coléreux.
-
-Dans ce traité, il houspille force Maîtres et des poètes, ses confrères,
-à qui furent les récitations inhibées dans l'Université, à cause que
-leur art y sembla trop cochon. Mais les Maîtres lui ripostent sous le
-nez qu'il n'est pas tant merveilleux poète comme il se plaît à le dire
-et lui font de la contradiction sur plus d'un point. Vous leur servez de
-preuve, car il est manifeste que vous êtes bien autrement profond que ce
-quidam en l'art de poéterie.
-
-Avec cela, ils démontrent encore qu'il n'est pas bien fondé quant au
-nombre de la syllabaison, comme elle est déterminée par Maître de la
-Villedieu (_3e partie_), que le garçon ne paraît pas avoir suffisamment
-étudiée, et nos Maîtres déduisent contre son postulat par de multiples
-raisons. Votre nom d'abord, et ceci doublement: 1º cet individu prétend
-être un poète plus que Maître Ortuinus, et son nom, toutefois, ne le
-comporte point. Véritablement Ortuinus notre Maître est surnommé
-«Gratius» à cause de la supernale grâce qu'on appelle grâce gratis
-donnée. Car autrement vous ne pourriez écrire de si profonds _dictamen_
-poétiques, faute de cette grâce à vous gratis donnée par l'Esprit Saint
-qui souffle où bon lui semble et que vous impétrâtes par votre humilité.
-Dieu, en effet, résiste au superbe et prodigue sa grâce aux humiliés.
-Ceux qui lisent et entendent votre poésie proclament cette chose, du
-haut de leur conscience, que vous êtes sans pair. Ils admirent que le
-poète en question puisse être à un tel point insipide et irrévérencieux
-qu'il se targue sur vous, quand un enfant comprendrait que vous
-précellez sur lui autant comme Laborinthus domine Cornutus.
-
-Nos maîtres se proposent d'ailleurs de colliger vos _dictamen_, de
-veiller à l'impression des choses que vous avez écrites çà et là, dans
-différents traités, par exemple dans celui de notre Maître Arnoldus de
-Tongres, régent suprême du collège Laurentius, dans le _Traité des
-propositions scandaleuses_, de Joannes Reuchlin, dans le _Sentiment
-parisien_, sans compter les nombreux libelles de Dom Johannes
-Pffefferkorn qui fut jadis Israélite et s'est rendu présentement le
-meilleur chrétien. Faute de quoi, ils appréhendent que vos poèmes soient
-perdus. Ils disent que ce serait le plus grand scandale de ce temps et
-péché mortel si pareils ouvrages se périmaient par négligence ou manque
-d'impression. Ils vous prient en même temps, Nosseigneurs Maîtres, de
-daigner leur adresser votre _Apologie_ contre Joannes Reuchlin, dans
-laquelle vous saboulez comme il faut ce présomptueux Docteur qui a le
-front de tenir tête à un quatuor d'Universités; ils se proposent d'en
-lever une minute et de vous la retourner incontinent.
-
-Les adeptes de cette argumentation probatoire sont: Maître Joannes
-Kirchberg, mon ami très singulier, promu en même temps que moi; Maître
-Joannes Hungen, mon ami très affectionné; Maître Jacobus de Nuremberg,
-Maître Jodocus Vürzheym et beaucoup d'autres Maîtres encore, mes amis
-très dignes et vos fauteurs imperturbés.
-
-Ce nonobstant, d'autres contestent la preuve, disant que la manière en
-est à la vérité fort subtile et conclut magistralement; mais qu'elle ne
-donne pas dans votre tour d'esprit, à cause que cela sonnerait avec trop
-de superbe lorsque vous diriez: «Voici donc, Messeigneurs, que je suis
-nommé _Gratius_, pour la supernale grâce dont Dieu me guerdonna aussi
-bien dans la poéterie que dans tout le cognoscible.» Cela répugnerait à
-votre humilité par quoi vous obtîntes la susdite grâce et serait opposé
-dans l'adjectif. Car la grâce d'en haut et la superbe ne vivent pas
-d'accord chez un même sujet. Or, la grâce d'en haut est vertu et la
-superbe vice, qui ne s'amalgament point, par cette raison qu'il est dans
-l'essence d'un des contraires de mettre l'autre en fuite, de même que
-chaleur expelle frigidité. Notre Maître et poète, selon Petrus Hispanus,
-est celui qui affirme que la vertu est par le vice contrariée. Il existe
-conséquemment une raison beaucoup meilleure pourquoi il est nommé
-«Gratius». Le nom vient des Gracchus (une lettre s'étant perdue afin
-d'améliorer la consonance), Romains desquels on apprend, dans les
-histoires des Romains, qu'ils furent, ces Gracchus, de fort notables
-orateurs et poètes, que Rome n'en eut point de comparables, en ce temps;
-telle fut leur profondeur en poésie tout comme en rhétorique! On lit, en
-outre, qu'ils furent de voix molle et suave, non claironnante et
-stertoreuse, mais charmeresse comme la flûte aux sons de quoi ils
-préludaient à l'éloquence et débitaient l'exorde musical de leurs
-_dictamen_. A ces causes, le peuple les écoutait dans une extrême
-dilection et leur donna sur tous autres la première louange dans cet
-art. C'est donc en mémoire de ces Gracchus que Maître Ortuinus fut
-cognominé Gratius. Or, nul ne l'égale en poésie et nul ne se compare à
-lui pour l'accortise de la voix. Et sur tous il l'emporte comme ces
-Gracchus l'emportèrent sur la foule de tous les poètes romains. Donc,
-pour ces motifs, en conséquence, devrait s'humilier et se taire le poète
-en question de Wittemberg. Il ne manque pas de profondeur, mais, au
-regard de vous, c'est un gamin.
-
-Ceux qui adoptent cette manière de prouver sont mes amis très cordiaux:
-Eobanus le Hessois, Maître Henricus Urbanus, Ricius Euritius, Maître
-Georgis Spalatinus, Ulrichus Huttenus et, par-dessus tels compagnons,
-docteur Ludovicus Misotheus mon seigneur, mon ami et votre défenseur.
-
-Vous plaise m'écrire ceux qui marchent dans la meilleure voie et
-m'informer de la vérité. Quant à moi, je veux célébrer pour vous une
-messe aux Prêcheurs, afin que vous puissiez vaincre le docteur Reuchlin
-qui vous qualifia mal à propos d'hérétique pour avoir écrit dans vos
-poèmes: _Pleure de Jovis la mère féconde_. Portez-vous bien, dans une
-extrême sauveté.
-
-_De Wittemberg, dans la retraite de Maître Spalatinus qui vous adressa
-autant de saluts qu'il se chante d'alleluia entre Pâques et Pentecôte.
-Derechef portez-vous bien et riez toujours._
-
-
-
-
-XXXIX
-
-NICOLAUS LUMINATOR A DOM MAITRE ORTUINUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE, DANS
-UN AN, IL NAIT DE PUCES ET DE MOUCHERONS.
-
-
-Scientifique précepteur, Maître Ortuinus, je vous rends plus de grâces
-que je n'ai de poils sur tout le corps, pour le conseil que vous me
-donnâtes de me rendre à Cologne et de pousser mes études au collège
-Laurentius. Mon père fut absolument satisfait. Il me bailla dix florins
-et m'acheta une cape majeure avec un lyripipion de couleur noire. Le
-premier jour de mon entrée à l'Université, ayant acquitté mon
-béjaune[12] dans la susdite bourse, un trait me fut conté que je ne
-voudrais pas ignorer même pour dix blancs.
-
- [12] _BEANUS, nodellus studiosus qui ad academiam nuper accessit:
- _Beanus_ est animal nesciens vitam studiosorum (_Epistolæ obscurorum
- virorum_). Vox Gallica _béjaune_, quasi _bec jaune_, ut sunt aviculæ
- quæ nondum e nido evolarunt._
-
- DU CANGE, _Glossaire_.
-
-Une manière de poète, un certain Hermannus Buschius, vint à ce collège,
-ayant quelque affaire avec un Régent collatéral. Alors, ce Maître lui
-donna la main, l'accueillit révérencieusement et lui dit: «Comment se
-fait-il que la mère du Seigneur vienne jusques à moi?» Et Buschius de
-répondre: «Pour peu que le Seigneur nôtre n'ait pas eu pour mère une
-plus belle que moi, certes la mère du Seigneur fut un insigne laideron.»
-Il n'avait pas entendu la subtilité de cette allégorie et la fine
-rhétorique dont son interlocuteur enveloppait le discours. Je me flatte
-d'apprendre encore dans cette inclyte Université beaucoup de choses non
-moins utiles que ce notable propos. J'ai acheté, ce jourd'hui, le
-programme des cours; demain, je dois argumenter dans une dispute de
-collège sur la question que voici: _La matière première est-elle l'Être
-en acte ou en puissance?_
-
-_A Cologne, du collège Laurentius._
-
-
-
-
-XL
-
-HERBORDUS MISTALDERIUS A MAITRE ORTUINUS, INCOMPARABLE EN DOCTRINE, SON
-PRÉCEPTEUR TRÈS SPIRITUEL, TANT DE SALUTATIONS QUE NUL NE LES PUISSE
-COMPTER.
-
-
-Très illuminé Maître! quand à Zwoll, j'ai quitté Votre Seigneurie, il y
-a deux ans, vous me promîtes, en me donnant la main, de m'écrire
-souventefois et de m'enseigner, par vos _dictamen_, la manière de
-dicter. Or, vous ne m'écrivez même pas si vous êtes vivant ou non. Vous
-ne m'écrivez même pas pour m'apprendre ce qui est et la façon et le
-comment de ce qui est. Saint Dieu! comment pouvez-vous me désoler ainsi?
-Je vous obsècre! au nom de Dieu et de Saint Georgius, délivrez-moi d'une
-telle inquiétude. Je tremble que vous n'ayez mal de tête sinon quelque
-infirmité dans le ventre, la cacarelle par exemple, comme ce jour où
-vous conchiâtes vos souliers en pleine rue et sans vous apercevoir de la
-chose, jusques au temps qu'une femme vous eut dit: «Seigneur Maître,
-dans quelle merde vous êtes-vous assis! Voici que votre robe et vos
-pantoufles sont toutes pleines de bran!» Alors, vous gagnâtes la maison
-de Dom Johannes Pffefferkorn. Sa femme vous donna des effets de
-rechange. Il vous serait bon de manger œufs durs, châtaignes rôties au
-four et fèves cuites saupoudrées avec de la graine de pavot, comme on
-les accommode en Westphalie, votre pays natal.
-
-J'ai rêvé de vous, que vous teniez un méchant rhume et des phlegmes
-abondamment. Du sucre, purée de pois relevée de thym et d'ail pilés
-ensemble; poser sur votre ombilic un oignon trop cuit. Et, pendant six
-jours, abstenez-vous de femmes. Couvrez soigneusement vos lombes et
-votre chef; la guérison ne tardera guère. Ou bien encore, prenez la
-recette que donne souvent aux langoureux l'épouse de Dom Johannes
-Pffefferkorn. C'est un remède plusieurs fois éprouvé.
-
-_De Zwoll._
-
-
-
-
-XLI
-
-VILIPATIUS D'ANVERS, BACHELIER, DONNE A SON AMI TRÈS SINGULIER, MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS, LE PLUS GRAND DES SALUTS.
-
-
-Vint à moi un religieux de l'Ordre des Prêcheurs, disciple de notre
-Maître Jacobus de Hoogstraten, Inquisiteur de la dépravation hérétique.
-Il me salua. Tout de suite, je l'interrogeai: «Que fait mon ami très
-singulier, Maître Ortuinus Gratius, de qui j'ai appris tant de choses
-dans la logique et dans la poésie?» Il me répondit que vous êtes
-infirme. Du coup je m'abattis par terre à ses pieds, évanoui de peur. Il
-m'arrosa d'eau froide, me chatouilla les génitoires et me suscita
-péniblement. Je repris alors: «O combien vous me terrorisâtes! Quel est
-donc le mal dont il pâtit?» Il m'a répondu que votre mamelle droite est
-enflée et vous torture de pointes lancinantes, que la douleur vous
-empêche de travailler. Alors j'ai retrouvé mes esprits disant: «Ah! ce
-n'est pas autre chose! Je peux guérir cette infirmité; j'en aurai l'art
-que je dois à mon expérience.»
-
-Pourtant, Seigneur Maître, oyez d'abord et sachez me dire d'où provient
-ce mal. Quand des femmes impudiques prospectent un bel homme tel que
-vous, c'est-à-dire aux cheveux cendrés, aux yeux bruns ou pers, à la
-face rubiconde, au nez avantageux, de plus, solidement corporé, elles
-grillent de coucher avec.
-
-Mais quand c'est un homme de mœurs sévères, qualifié comme vous pour son
-esprit, qui n'a cure de leurs fallaces et de leurs vanités, elles ont
-recours aux arts de la magie. Elles prennent un balai pour hippogriffe;
-elles chevauchent sur cette escoube vers le beau mâle objet de leur
-désir. Elles ont commerce avec lui pendant qu'il dort; il n'éprouve de
-sensations qu'en rêve. Certaines se transforment en chattes, en
-oiselles, sucent par les tétons le sang de leur ami et le rendent à ce
-point infirme qu'il peut à peine cheminer soutenu par un bâton. Je pense
-que le Diable lui-même leur apprit cet art. Ce néanmoins, il nous faut
-obvier au sortilège d'après les indications que j'ai puisées dans un
-grimoire très ancien, _Librairie des Maîtres_, à Rostock. Je les
-expérimentai par la suite et n'eus qu'à me louer de leurs vertus.
-
-Le jour dominical, nous devons prendre un peu de sel bénit, faire une
-croix sur la langue avec ce sel, puis le manger d'après ce mot de
-l'Écriture: _Vos estis sal terræ_, c'est-à-dire: vous mangez le sel de
-la terre[13]; ensuite, faire une croix sur la poitrine, une autre sur le
-dos; de même en verser dans les oreilles, toujours avec une croix, et
-prendre garde qu'il ne tombe; ensuite, éjaculer cette oraison dévote:
-_Dom Jésus Christus et vous les quatre Évangélistes, gardez-moi des
-putains dommageables et des incantatrices, de peur qu'elles ne boivent
-mon sang et ne m'endolorissent les mamelles; de grâce, faites-leur
-échec! Je vous donnerai comme offrande un riche et bel aspersoir._
-
- [13] Jeu de mots sur les verbes _esse_, être et _esse_, manger. _Estis
- sal_, vous êtes le sel, confondu avec _estis sal_, vous mangez le
- sel.
-
-Alors, vous serez délivré. Si les stryges viennent derechef, c'est leur
-propre sang qu'elles aspirent; elles s'affaiblissent à qui mieux mieux.
-
-Au surplus, comment va votre affaire avec le docteur Reuchlin? Les
-Maîtres disent ici qu'il vous a rembarré. Je ne saurais admettre, quant
-à moi, qu'un tel homme l'emporte sur nos Maîtres. Et je m'étonne
-grandement que vous n'écriviez pas un _dictamen_ contre lui. Portez-vous
-bien superéternellement. Saluez Dom Johannes Pffefferkorn avec son
-épouse, dites-leur que je leur souhaite plus de paillardes nuits que les
-astronomes ne comptent de minutes.
-
-_A Francfort-sur-l'Oder._
-
-
-
-
-XLII
-
-ANTONIUS N..., QUASI-DOCTEUR EN MÉDECINE, AUTREMENT DIT LICENCIÉ ET
-BIENTOT PROMU DONNE LE BONJOUR A TRÈS SPECTACULEUSE PERSONNE, MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR GRANDEMENT VÉNÉRABLE.
-
-
-Précepteur très singulier, d'après ce que vous m'avez écrit naguère que
-je vous dois faire tenir des nouvelles, sachez que tout dernièrement je
-suis allé d'Heidelberg à Strasbourg pour y faire emplette de certaines
-drogues ou produits afférents à nos manipulations pharmaceutiques. Vous
-savez de quoi il retourne apparemment, puisque c'est la coutume aussi de
-vos apothicaires, tel ou tel article manquant dans leur officine, de
-gagner une autre ville pour acquérir ce qui est nécessaire à la pratique
-de leur art. Mais passons.
-
-Arrivé à Strasbourg, m'accosta un bon ami, grandement favorable à moi et
-que vous connaissez bien pour ce qu'il fut longtemps à Cologne sous
-votre férule. Avant tout, il me parla d'un quidam, un certain Erasmus de
-Rotterdam que j'ignorais auparavant, homme très docte dans tout le
-cognoscible et dans tous les genres de science. Il me dit que, pour
-l'heure, il résidait à Strasbourg; je ne voulus pas le croire et ne le
-crois pas encore pour ce qu'il ne me paraît pas possible qu'un homme
-rabougri comme il est connaisse tant de choses. Je priai donc celui qui
-me faisait ce ragot abondamment circonstancié de m'introduire auprès de
-cet Erasmus, à telles enseignes que je le pusse fréquenter. J'avais
-certain carnet que j'intitule _vade mecum_ en médecine, que j'ai
-accoutumé de porter sur moi, quand je déambule à travers champs, soit
-pour visiter les malades, soit pour acheter du matériel. On trouve dans
-ce _compendium_ des questions subtiles et diverses touchant la matière
-médicale. J'énucléai dedans une question avec toutes ses remarques, ses
-arguments pour et contre. Armé de la sorte, je pouvais me présenter
-devant le personnage, qu'on proclame tant docte, et, d'original,
-éprouver s'il entend, oui ou non, quelque chose en médecine.
-
-Quand j'eus parlé à mon ami de ce projet, il ordonna une collation très
-recherchée à quoi il pria des théologiens spéculatifs, des prudents très
-splendides et moi-même, comme praticien en médecine, quoique indigne.
-Après qu'ils se furent assis, longtemps ils se turent, nul ne voulant
-ouvrir le feu par convenance et modestie. Alors, je stimulai mon plus
-proche voisin en faveur de qui, par les dieux saufs! le vers suivant me
-chanta aussitôt dans la mémoire:
-
- _Conticuere omnes..._
-
-Ce vers m'est toujours présent, à cause que j'ai peint, quand vous nous
-exposiez Virgilius en son _Énéis_, un bonhomme qui porte un verrou sur
-la bouche, pour faire, suivant vos recommandations, une marque à mon
-livre. Cette citation venait à point puisqu'on disait que l'Erasmus, ce
-scientifique, était poète par surcroît. Comme nous nous taisions à
-l'envi, lui-même se mit à discourir dans un long préambule. Pour moi, je
-n'ai pas entendu un seul mot, ou bien je ne suis pas sorti d'un ventre
-légitime, à cause qu'il a une toute petite voix. J'estime cependant
-qu'il parla de Théologie, faisant cela pour attraire un de nos Maîtres,
-homme extraordinairement profond, qui popinait avec nous. Puis, quand il
-eut achevé son préambule, notre Maître se mit à disputer, en manière
-très sagace, de l'_Être_ et de l'_Esprit_. Inutile de répéter son
-discours, vous-même ayant traité à fond cette matière. Quand il eut
-fini, Erasmus lui répondit en peu de mots et tout le monde se tut
-derechef.
-
-Alors, notre hôte, qui est bon humaniste, se mit à parler de la poéterie
-et loua copieusement Julius Cæsar pour ses écrits et pour ses gestes.
-Lorsque j'entendis cela, je fus bien aise, à cause que, pendant mes
-études à Cologne, j'ai lu et appris de vous de nombreuses choses à
-propos de poésie. J'ai pris la parole. «Puis donc que vous commencez à
-discourir de la chose poétique, je ne me peux dérober plus longtemps. Je
-dis simplement que je ne crois pas que Cæsar ait écrit ses
-_Commentaires_ et je veux corroborer mon assertion par un argument qui
-tinte comme suit. Quiconque s'adonne au métier des armes, ayant de
-soutenus labeurs, ne peut apprendre le latin. Or, Cæsar fut toujours
-dans les guerres et les plus grands travaux. Il ne lui fut pas possible
-d'accéder à l'érudition et d'apprendre le latin. En vérité, je pense que
-nul autre que Suetonius n'écrivit ces _Commentaires_ à cause que je ne
-vois personne ayant, plus que Suetonius, une manière identique au style
-de Cæsar.» Quand j'eus dit cela et bien d'autres paroles que j'omets ici
-pour abréger, car vous connaissez le vieux dicton: _Les modernes se
-gaudissent de la brièveté_, Erasmus se prit à rire et ne répondit rien
-parce que je l'avais terrassé par la subtilité de mon argumentation.
-Nous terminâmes ainsi le colloque et le goûter. Je ne voulus point lui
-proposer ma question médicale parce que je savais que lui-même ne la
-saurait pas, puisqu'il ne savait pas même résoudre mon argument sur la
-poésie, encore qu'il fût poète ou soi-disant tel. Et je dis, par Dieu!
-qu'il n'est pas aussi calé qu'on veut bien nous le faire croire. Il n'en
-sait pas plus long qu'un autre homme. Je concède néanmoins qu'en poésie
-il emploie un beau latin. Mais qu'est-ce que cela prouve? Dans un an, on
-peut apprendre ces choses. Mais les sciences spéculatives, comme
-Théologie ou Médecine, veulent d'autres efforts. Il se flatte aussi
-d'être théologien. Mais, bon précepteur! quel théologien? Un théologien
-simple, qui travaille uniquement autour des mots et ne goûte pas à fond
-les choses intérieures. Supposez (je veux faire une très belle
-comparaison) un olibrius voulant manger des noix, qui ne mâcherait que
-la coquille et rebuterait l'amande.
-
-Il en est de même quant à ces particuliers, pour mon intellect obtus;
-mais vous, certes, vous avez beaucoup plus de comprenette que votre
-serviteur, puisque j'entends dire que vous êtes déjà prêt à recevoir les
-ornements doctoraux en Théologie, à quoi Dieu et la Sainte Génitrice
-vous daignent promouvoir. Mais, pour ne parler que de moi, afin de ne
-pas m'étendre au delà des bornes que je me suis proposées, j'affirme que
-je peux, en une semaine, gagner, avec mon art (si toutefois Dieu me
-concède une foule d'ægrotants), plus qu'Érasme ou tout autre poète dans
-une année entière. Que cela suffise pour l'instant, qu'ils mettent cela
-dans leurs poches, car je fus, par Dieu! extrêmement irrité. Une autre
-fois, je vous écrirai plusieurs nouvelles. Vivez et portez-vous bien,
-aussi longtemps que peut vivre un phénix, ce que vous accordent tous les
-Saints de Dieu. Aimez-moi encore comme vous m'avez toujours aimé.
-
-_Donné à Heidelberg._
-
-
-
-
-XLIII
-
-GALLUS LINITEXTOR DE GUNDELFINGER, CHANTRE PARMI LES BRAVES COMPAGNONS,
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR CHÉRI DE PLUSIEURS MANIÈRES,
-SALUT.
-
-
-Révérend Dom Maître, comme vous m'avez écrit à Eberburg une lettre
-solacieuse dans laquelle vous me consolez,--ayant appris que je fus
-malade,--parconséquent je vous ai une gratitude sempiternelle. Mais,
-dans cette épître, vous manifestez quelque surprise de me savoir malade
-quand je n'ai pas de travaux pénibles, comme tous ceux que l'on répute
-sans travail, en d'autres termes, domestiques des seigneurs. Ha! ha! ha!
-il me faut rire, ou que je sois bâtard! de la question que vous me
-faites avec tant de simplicité. Ne savez-vous pas que cela dépend de la
-volonté de Dieu qui peut, à son gré, faire un malade, et derechef le
-guérir, quand bon lui semble? Si la maladie provenait de la besogne,
-cela pour moi n'irait pas bien, encore que vous affirmiez que je ne
-travaille guère. Car je me suis trouvé naguère à Heidelberg, en
-compagnie de gais lurons. Il m'a fallu peiner grandement du col,
-c'est-à-dire humer le pot si bien qu'on peut tenir pour miraculeux que
-j'aie encore mon gosier sec. Et vous croyez que ce n'est pas de la belle
-ouvrage! Que cette riposte suffise à votre premier point.
-
-Vous me dites, en second lieu, que je ferai bien de vous mander
-n'importe quel petit livre où se trouve quelque chose de neuf qui se
-puisse montrer aux béjaunes. Comme en toute circonstance vous me fûtes
-gracieux, eu égard aux disciplines de tout genre que vous savez par
-cœur, je ne peux me tenir de vous adresser une lettre détachée d'un bien
-bel ouvrage qui se nomme: _Épistolaire des Maîtres de Leipzig_, à quoi
-les Maîtres les plus dispos de l'inclyte Université de Leipzig ont, tour
-à tour, collaboré. J'ai fait cela pour, si cette première lettre vous
-agrée, vous envoyer tout le livre dont je ne me dessaisis qu'à
-contre-cœur.
-
-Cette lettre débute ainsi:
-
-
-
-
-XLIV
-
-MAITRE CURIO, RÉGENT DOYEN AU COLLÈGE HENRICUS DE LEIPZIG, DONNE LE BON
-VÊPRE A MATHIAS DE FALKENBERG, GENTILHOMME DE VIEILLE NOBLESSE, ET,
-DEPUIS CINQUANTE ANS, SON TOUJOURS INSÉPARABLE AMI.
-
-
-Puisque, en vérité, il y a déjà longtemps que nous ne fûmes ensemble, il
-me paraît bon de vous écrire un peu afin que notre amitié ne dépérisse
-point. J'ai reçu de nombreuses gens l'assurance que vous vivez encore,
-ferme sur vos rognons, lisant à livre ouvert, comme au temps de votre
-jeunesse, et, par le saint Dieu! j'ai appris ces choses en grande
-hilarité. Mais que ce Dieu bon me pardonne d'avoir juré comme un
-charretier. Lui plût, ainsi qu'à Dame Maria, que vous pussiez chevaucher
-et venir à nous! Dire que vous ne montez plus à cheval aussi commodément
-que par le passé, quand nous étions ensemble à Erfurth et dans telles
-autres parties de la Saxe, où j'ai bien souvent admiré votre prestance
-lorsque vous enfourchiez un étalon!
-
-Grande fut ma peur, quand j'ai su que les habitants de Worms étaient en
-procès avec un gentilhomme, que vous ne fussiez engagé dans son affaire,
-à cause qu'une ancienne famille comme la vôtre a des alliances chez
-presque tous les nobles du pays. Quand vous étiez jeune, ce n'étaient
-que _zeches_[14], compotations et haute école avec les gars de la
-contrée, à l'occasion de quoi, souvent, je vous ai morigéné. Mais, comme
-tout va bien jusqu'ici, nous voulons rapporter au Dieu Iesus les grâces
-méritées, pour être, si longtemps, demeurés sains et saufs.
-
- [14] Allemand: _Zeche_ «écot», «festin», en mauvaise part «orgie».
- Cela ne s'entend plus, aujourd'hui, que de la carte à payer dans les
- restaurants.
-
-Je suis estomaqué fortement que vous n'ayez oncques songé à écrire,
-malgré que vous ayez pour Leipzig des messagers nombreux et sachant fort
-bien que je n'ai point cessé de l'habiter. Je ne saurais être paresseux
-comme vous. Je vous épistole donc, car j'épistole de bon cœur. Depuis
-notre dernière entrevue, j'ai plus de vingt fois écrit à des hommes
-doctes mes égaux. Mais je passe l'éponge sur cette erreur tout comme sur
-les autres.
-
-Seigneur noble, j'aurais voulu que vous fussiez dernièrement ici avec
-nous, quand le Sérénissime Prince de Saxe solemnisa son mariage dans
-Leipzig. Nous eûmes un très beau ballet avec des entrées de chant où
-furent conviés force gentilshommes. Je fus délégué à ses noces en même
-temps que notre Recteur de Leipzig, comme il est d'usage. Nous avons
-popiné une large coupe avec des florins jusqu'au bord. Nous sommes
-restés là deux jours; nous avons fait carrousse et, gaiement, nous nous
-sommes restaurés à table par le boire et le manger. Avec moi était un
-_famulus_ qui avait apporté deux marmites. Il a bien su me trouver où
-j'étais assis et poser sous mon escabeau les récipients. Alors, nous
-eûmes un vin de tout premier ordre; vous le connaissez bien et n'ignorez
-pas ce qu'il vaut. Il est très délectablement délectable; je l'ingurgite
-avec tant de plaisir qu'il me fait la tête ronde et qu'au sortir de
-table, je me fous à chahuter. J'ai donc pris une marmite où j'ai
-transvasé quelques fioles de ce jus, le remisant après sous la table,
-uniquement pour ne pas mourir de soif, notre chemin faisant.
-
-Ensuite, parmi d'autres ragoûts de toute espèce, nous eûmes un insigne
-hochepot, avec maintes gallines, farcies de bonnes choses. Alors je
-ramenai la seconde marmite; je la garnis d'une poularde entière, afin
-que le magnifique Dom Recteur et moi eussions de quoi goûter en route.
-Ce petit travail mené à bien, je dis à un _nobilis_: «Monsieur le
-gentilhomme, vous plaît-il siffler mon valet? j'ai quelque chose à lui
-dire.» Quand il m'eut rendu ce bon office et mon valet debout auprès de
-moi: «_Famulus_, dis-je, viens ici et ramasse mon couteau qui a roulé
-sous la table» (je l'avais naturellement fait tomber exprès). Alors il
-se coula sous la table, mit adroitement le couteau et les marmites sous
-son froc, le tout si parfaitement distillé que les gens n'y virent que
-du feu.
-
-O Sainte Dorothea! si vous eussiez fait route de compagnie avec nous,
-quand nous retournâmes à Leipzig, comme notre bombance eût été joyeuse!
-J'ai encore boulotté pendant deux jours les débris de ces reliefs, à
-cause que nous n'avons pu manger nos provisions en cours de route.
-
-Je vous écris cela parce que je sais que vous avez aussi fréquemment
-escamoté sous le manteau, dans vos chausses ou dans le sac. Vous le
-faisiez communément lorsque nous vivions encore ensemble et c'est de
-vous que j'ai appris cette gentillesse. En bonne foi, c'est un talent
-fort agréable et je ne voudrais pas, au prix même de cent écus d'or, en
-être dépourvu. On m'a dit récemment que vous avez, dans votre patelin,
-un beau verger plein de fruits, poires, pommes et raisins. Quand vous
-allez à votre auberge, parce que vous ne dînez point à domicile, vous
-portez un grand carnier dans quoi vous escamotez du pain blanc, des
-oiseaux rôtis et des viandes, le tout de si bonne grâce que nul ne s'en
-aperçoit. Je m'en étonne, mais je le crois parce que vous avez eu un
-long apprentissage et que l'apprentissage fait l'artiste, comme dit le
-Philosophe au neuvième livre de la _Physique_. J'ai appris aussi que
-vous aviez une fumelle qui n'y voit pas fort bien d'un œil. Ce que
-j'admire le plus, c'est que vous puissiez encore être homme pendant la
-nuit, à l'âge que vous avez; mais ce qui m'ébahit complètement, c'est
-que votre cas demeura bandé pendant six semaines entières, sans qu'il
-vous fût possible de le décourager, phénomène qui, d'après vous,
-résultait de maladie. Nom de Dieu! si j'avais une infirmité pareille, je
-voudrais être le plus recherché des galants! Mais, croyez-moi, je ne
-peux plus besogner comme dans mes vertes saisons. Il y a quatre semaines
-que j'ai foutu à la porte ma cuisinière, tant il y a belle lurette que
-j'ai cessé de culeter.
-
-Voici encore une requête dont il me faut vous saisir, premier que de
-conclure. Si vous avez quelque enfant ou consanguin, si vous connaissez
-un bon ami qui possède l'un ou l'autre et soit dans le propos de le
-faire étudier, envoyez-moi ici à Leipzig vos jeunes élèves. Nous avons
-un grand nombre de Maîtres fort savants. La pitance du collège ne laisse
-rien à désirer. Tous les jours, matin et soir, on met sept plats sur
-table. Le premier s'appelle «toujours», en allemand: _grütz_; le second,
-«continuellement», _eei supp_; le troisième, «chaque jour», c'est-à-dire
-_muss_; le quatrième, «fréquemment», autrement dit _mager fleisch_; le
-cinquième, _raro_, ou bien _gebratens_; le sixième, «jamais», à savoir
-_kaes_; le septième, «quelquefois», qu'on peut traduire par _apffel_ und
-_birn_.
-
-Avec cela, nous avons une potion de tout repos qu'on appelle
-_conventum_. Qu'en dites-vous? Et cela ne suffit-il point?
-
-Nous gardons le même ordre pendant toute l'année, avec de grands éloges
-et l'assentiment de tous. Cependant, nous n'avons pas dans nos cellules
-extraordinairement de quoi manger. Cela manquerait un peu de décorum et
-nos Suppôts ne voudraient plus en fiche un clou. C'est pourquoi j'ai
-gravé sur toutes les portes de nos habitations les deux vers que voici:
-
- La règle de la Collégiale est en tous temps égale:
- Porte des victuailles avec toi, si tu veux manger avec moi.
-
-Mais en voilà bien assez pour ne pas vous paraître superflu. Vous voyez
-que je suis poète à mes heures.
-
-Donné en grande hâte à Leipzig, sous le ciel couleur de blave[15].
-Portez-vous bien avec votre particulière, comme l'abeille sur le thym ou
-le poisson dans les ondes. Encore une fois, portez-vous bien.
-
- [15] Bleuet. Cf. Cotgrave (_Blave_ et _blate_). Rob. Estienne et
- Ménage (_Blaveolles_ et _blavet_), c'est la fleur inhérente au blé
- _blavium_.
-
- LACURNE.
-
- * * * * *
-
-Voyez à présent, Dom Maître Ortuinus, si cette épître vous agrée. Alors,
-je vous en ferai tenir plein un livre, à cause qu'elles sont très
-bonnes, tout au moins d'après mon débile génie; et voici que je ne peux
-vous écrire davantage. Portez-vous bien dans Celui qui créa toutes
-choses.
-
-_Donné à Ebersberg: Je voudrais que vous y fussiez avec moi, ou le
-diable m'emporte! le sixième dimanche entre Pâques et Pentecôte._
-
-
-
-
-XLV
-
-ARNOLDUS DE TONGRES, NOTRE MAITRE EN LITTÉRATURE SACRÉE, DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS.
-
-
-Vénérable Dom Maître, je suis vexé au delà de toute vexation. Je
-comprends à l'heure qu'il est combien est véridique cet adage des
-poètes: _un malheur ne vient jamais seul_, de quoi je vous ai fourni la
-preuve. Je suis déjà valétudinaire et sur mon état de maladie se greffe
-une angarie qui n'est pas petite. La voici:
-
-Tous les jours, accourent vers moi des hommes. Il en est même d'autres
-qui m'écrivent de différentes provinces, car je suis universellement
-connu pour le libelle que j'ai publié, comme vous le savez, contre
-l'_Apologie_ de Reuchlin. Ces gens-là disent ou écrivent qu'ils sont
-ébaubis que nous ayons délégué Johannes Pffefferkorn, juif maquillé de
-christianisme, à la défense de notre Foi; qu'il est bizarre de le voir
-prendre parti dans cette cause, écrire en notre nom comme au sien propre
-et tarabuster Joannes Reuchlin. Il recueille ainsi la notoriété,
-cependant que nous rédigeons les actes de cette polémique. Il les publie
-en son nom. Or, tout cela est vrai; j'en suis moi-même tombé d'accord,
-l'ayant déclaré en confession. On dit même qu'il vient de compiler une
-brochure nouvelle qu'il nomme en latin _Défense de Johannes Pffefferkorn
-contre Joannes Reuchlin_. Dans ce factum, il débobine toute l'affaire,
-depuis A jusqu'à Z; il a, de plus, teutonisé sa diatribe à l'usage du
-public. Oyant cela, j'ai répondu tout simplement qu'il n'y a pas un mot
-de vrai dans cette histoire, du moment que je n'en suis pas informé. Si
-Pffefferkorn était coupable de ce geste, alors, par Dieu! ce serait un
-furieux scandale qu'il ne m'en ait pas instruit d'abord et ne m'ait pas
-consulté, premier que de le faire. Peut-être ne se recorde-t-il plus de
-moi depuis qu'il me sait malade. S'il m'avait questionné, j'eusse
-répondu que le geste était bon pour une fois, sachant que nous ne
-gagnons pas à la controverse: car Joannes Reuchlin rebiffe toujours,
-parce qu'il a le Diable au corps. Néanmoins, si Pffefferkorn s'est avisé
-d'écrire, je sollicite diligemment votre intervention pour empêcher que
-sa diatribe ne paraisse; vous en êtes le correcteur.
-
-Secondement, j'ai appris, ce dont je ne me saurais douloir d'une
-pareille véhémence, que (révérence parler) vous donnâtes à la servante
-de l'imprimeur Quentels force coups de votre lardoire, tant que le
-ventre lui a levé. La chose est, ce dit-on, absolument incontestable.
-Quentels a pardonné, mais il n'a plus voulu souffrir la donzelle chez
-soi. Elle est, à présent, dans sa maison et ravaude à neuf les habits
-hors d'usage. Je vous demande, au nom de la très grande charité que nous
-eûmes toujours l'un pour l'autre, de m'écrire si cela est vrai ou non,
-parce que, depuis longtemps, je souhaite besogner la petite. Jusqu'ici,
-je m'en étais gardé, à cause que je craignais qu'elle eût encore son
-pucelage, mais si, en réalité, vous lui fîtes la chosette et que vous
-n'y trouviez pas d'inconvénient, nous pourrons alternativement larder
-cette jeunesse, moi aujourd'hui, vous demain, attendu que les plus
-qualifiés doivent prendre le pas, que je suis Docteur et vous Maître,
-sans que, pour cela, je vous contemne le moins du monde. Nous garderons
-le secret et nous la nourrirons avec son produit, à frais communs. Je
-suis certain qu'elle acceptera de grand cœur et sera fort satisfaite.
-Même si, depuis quelque temps, je l'avais lardée avec assiduité, à coup
-sûr je serais plus gaillard. J'espère néanmoins que je vais purger mes
-rognons dans son bas-ventre afin de récupérer la santé. Là-dessus,
-portez-vous bien. Si je n'avais été mal en point et trop débile pour me
-déplacer, j'eusse été vous voir plutôt que de vous écrire. Ce néanmoins,
-ne manquez pas de me donner réponse.
-
-_En hâte, dans notre collège du Mont._
-
-
-
-
-XLVI
-
-JOHANNES CURRIFEX D'AMBERG A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, NOMBREUSES
-SALUTATIONS.
-
-
-Puisque vous m'avez écrit naguère afin d'enquerre comment je vivote à
-Heidelberg et de vous marquer aussi comment les Docteurs et les Maîtres
-se plaisent en ce lieu, apprenez donc, _primo_, qu'aussitôt arrivé dans
-Heidelberg, je me suis fait marmiton au collège, ce qui me donne la
-table gratuite et même quelque argent pour mon salaire. Je peux, de la
-sorte, achever mes études et me pousser à la Maîtrise. Ainsi travaillait
-Henricus le Pauvre. Il n'avait ni livre ni papier, mais il écrivait tout
-sur sa peau. De même se nourrit Plautus, qui portait les sacs au moulin
-comme un baudet et qui s'évada par la suite, devenu très docte et
-s'étant fait l'auteur de proses et de vers.
-
-Or, pour que vous sachiez quels hommes doctes sont ici, je veux d'abord
-vous parler des plus qualifiés et, successivement après, de tous les
-autres. Le philosophe dit au chapitre premier de la _Physique_: _Des
-universaux, il faut procéder aux individus._ Et Porphyrius, de même,
-descend du genre le plus œcuménique à l'espèce la plus quidditive, où
-Plato enjoint de se reposer. Donc, c'est par les plus qualifiés que se
-doit engrener la dénomination, comme l'affirme le Maître gentil, au
-second chapitre de l'_Ame_.
-
-Parmi tous les Docteurs en Théologie, il en est un qui fait fonction de
-notre prédicateur. Il a une voix de buccin, encore que nabot. Les hommes
-se plaisent à l'ouïr prêcher; ils gagnent à ses sermons, car il est
-savant, de par Dieu! et docte au superlatif; c'est moi qui vous le dis.
-Beaucoup viennent l'entendre parce qu'il est délectable et mécanise les
-ventrus dans l'ambon ou le cancel. Je l'ai entendu un jour développer
-cette question du livre des _Analytiques postérieures_ d'Aristoteles, à
-savoir: _ce qui est, _est_, et pourquoi cela est-il, et pour quels
-motifs cela est-il?_ Merveilleusement, il a su déduire en vulgaire tant
-de subtilité.
-
-Une autre fois, il a discouru sur la virginité, disant que les filles
-qui perdent leur membrane ont accoutumé de donner pour excuse qu'elles
-ont été dépucelées par violence. De quoi il s'est tordu: «Vous êtes bien
-venues d'attester la violence! Je vous le demande. Si quelqu'un avait
-dans une main un braquemard nu et, dans l'autre, une gaine; que, tout le
-temps, il remuât son fourreau, ne serait-ce pas un moyen sûr de
-n'invaginer point le braquemard? Eh bien, il est en de même pour les
-tendrons[16].»
-
- [16] «... Le Gouverneur aussitost rendit la bourse à l'homme et puis
- tint ce discours à la voilée non violée: ma sœur, si, pour défendre
- votre corps, vous eussiez employé la moytié du courage et de la
- valeur que vous avez tesmoignée pour défendre cette bourse, les
- forces d'Hercule ne vous pourraient jamais forcer. Allez à la bonne
- heure, ou plus tôt à la mal heure et qu'on ne vous voye plus en
- cette Isle, ny six lieües à la ronde, sur paine de deux cens coups
- de foüet.» _L'Histoire de l'audacieux et redoutable chevalier Dom
- Quixote de la Manche_, trad. F. de Rener.
-
-Une fois, quand, au nouvel an, faut donner leurs étrennes à chaque
-division, il apporta des cadeaux pleins de goût pour les pupilles des
-trois collèges. Aux modernes (car nous avons ici des modernes et des
-anciens), il donna un Saturnus et leur exposa: «Saturnus est une planète
-frigide convenant bien aux modernes, à cause qu'ils sont eux-mêmes des
-artistes froids, qui n'observent point saint Thomas, ni les _Copulata_,
-ni les _Réparations_, d'après le cours du collège de Mont à Cologne.»
-Mais aux Thomistes, il donna, pour le nouvel an, un éphèbe dormant
-auprès de Jovis qui s'appelle Ganymèdes. Celui-là cadre avec les
-Réalistes. De même, en effet, que Ganymèdes décante à Jovis le vin et la
-cervoise, le doux breuvage du lacaricium[17], histoire bellement
-interprétée par Torentinus, au livre premier de l'_Æneis_, ainsi les
-Réalistes infusent en eux-mêmes les Arts et les Sciences. Il ajouta
-d'autres arguments et tant d'autres choses délectables qu'un homme seul
-ne les peut admirer en une fois. J'estime qu'il a dû se coucher pendant
-plusieurs nuits, mais qu'il n'a pas fermé l'œil quand il a spéculé avec
-tant de perfection et de subtilité. Il en est beaucoup néanmoins qui
-disent que ce Prêcheur ne fait que débiter des sornettes. Ils ne se
-privent pas de le nommer _Quaculator_ et _Joannes à la tête fêlée_ et
-_Cap d'auque_, pour la raison qu'un jour il resta coi dans une
-controverse. Alors, ils expédièrent le Docteur avec tant de réalisme que
-nul, depuis cent ans, ne fut si rondement expédié. L'un d'eux fut
-l'attendre à la porte de la salle. Puis, ôtant sa barrette (non pour lui
-rendre hommage, mais à la façon des Juifs quand ils mirent à Christus
-une couronne et génuflectèrent devant lui): «Seigneur Docteur,
-dit-il--révérence parler--que Dieu bénisse votre bain!» A quoi il
-répondit: «A Dieu grâces, Bacheliers!» et disparut sans ajouter un mot.
-Quelqu'un m'a dit que ses yeux étaient pleins de larmes et qu'on pense
-qu'une fois hors de vue, il s'est mis à pleurer. Quand j'ai connu ce
-méchant persiflage, la colique m'a pris tout à coup et, si j'avais su
-quel pouvait être ce goguenard, je me fusse harpaillé avec lui quand
-bien même il aurait dû me fendre la tête avec une planche.
-
- [17] Le _lacaricium_ d'Hutten s'identifie, en latin de cuisine, au mot
- allemand (_lakritze_) _succus liquiritiæ!_ jus de réglisse, Ganymède
- verse du coco à Jupiter!
-
-Mais le docteur _Cap d'auque_ conserve encore un disciple. Pour moi,
-c'est un homme docte, quasi plus que docte et même plus docte que son
-précepteur, si ce n'est qu'il est tout simplement Bachelier dans la
-_Bible_. Il y a quelque temps, il y a même fort peu de temps, ce
-Bachelier intima tout au moins vingt-deux questions et sophismes et
-toujours contre les modernes, savoir: si Dieu est dans le _Prédicament_,
-si l'_Essence_ et l'_Existence_ sont distinctes, si les _Rollations_ se
-séparent de leur fondement, et si les dix _Prédicaments_ sont distincts
-en réalité. A celui-là, que de répondants! Je n'en ai contemplé de ma
-vie un tel nombre dans un seul amphithéâtre. Il a soutenu lui-même ses
-propositions, de quoi il s'est fait grand honneur; car, pour contredire
-un seul homme, c'était prou d'un seul Maître. Je m'étonne que le
-dizainier ait permis qu'il en fût autrement. La canicule, sans doute,
-lui aura donné un coup de marteau, car la chose est contraire aux
-Statuts. La dispute achevée, j'ai tout de go improvisé à la louange du
-cathédrant le poème que voici, car j'ai des parties d'humanités:
-
- Voilà un Maître docte,
- Qui a intimé, deux ou trois fois,
- Ce qui distingue l'_Être_ de l'_Essence_
- D'avec l'_Être_ de l'_Existence_,
- Et des _rollations_,
- Et des prédicaments la distinction.
- _Utrum_, Dieu qui est dans le firmament
- Se trouve-t-il aussi dans les _prédicaments_?
- Ce que nul n'avait osé avant lui,
- Pendant les siècles des siècles.
-
-Mais en voilà bastante sur ce point. Je veux, à présent, vous dire ou
-vous écrire quelques petites choses des poètes. Il en est un qui
-commente Valerius Maximus. Il ne me plaît la moitié autant que vous,
-lorsque, dans Cologne, vous paraphrasiez de même Valerius Maximus.
-Celui-ci procède tout uniment. Vous, au contraire, pour exprimer le
-mépris de la Religion, les songes, les auspices, vous alléguiez les
-Saintes Écritures, c'est-à-dire la Chaîne d'Or qui embrasse toutes les
-œuvres de Thomas le Béat, de Durandus et autres Sublimes en Théologie.
-Vous nous recommandâtes de bien noter ces passages empruntés à
-l'Écriture, d'y peindre une main et de les retenir par cœur.
-
-Vous saurez de plus que nous n'avons pas ici autant de Suppôts comme on
-en voit dans Cologne. A Cologne, les étudiants peuvent être comme sont
-les scutaires[18] à Heidelberg. Même quelques-uns d'entre eux portent le
-ceinturon avec le bouclier, chose que l'on ne veut point admettre ici.
-Tous, en effet, ont leur table au Collège et doivent figurer au
-matricule de l'Université. Mais leur petit nombre ne les empêche pas
-d'être audacieux et non moins hardis que les troupes de Cologne. Ils ont
-tout récemment dégringolé un régent du collège qui mouchardait à la
-porte de leur salle, ayant compris qu'ils biberonnaient à l'intérieur.
-L'un d'eux, voulant sortir, tomba sur le bonhomme et le jeta rudement à
-travers l'escalier. Enfin, ils poussent la bravoure jusqu'à se gourmer
-avec les reîtres, comme ceux de Cologne avec les taillandiers. Ils
-marchent à la façon des reîtres, portant le glaive nu, et des arcs, et
-des épées, même des _plumbatum_[19] où se peut tendre une corde qui sert
-à décocher le projectile et qu'ensuite ils ramènent à eux. Des reîtres,
-naguère, ont entamé le cuir d'un _Domicellus_ qui, d'effroi, tomba par
-terre; mais, se relevant aussitôt, il fit une défense réaliste,
-frappant, espadonnant sur tous, jusqu'au temps qu'ils aient invoqué
-saint Valentin et pris leurs jambes à leur cou.
-
- [18] Victor Develay traduit par «archers». Ce bibliothécaire ne recule
- jamais devant une explication à la portée des simples. Forcellini
- pourtant, ni Du Cange ni la _Crusca_ ne traduisent le mot
- _Scutones_, ni deux lignes plus bas le mot _parthecas_. Convient-il
- de lire _parthicas_?
-
- [19] _Flagellum, cujus lora plumbeis globulis in extremo instructa
- erant._ DU CANGE, _Glossaire_. Serait-ce la _nagaïka_ russe ou mieux
- la «plombée» de Froissart? Mais ne faut-il pas traduire par
- «arbalète»?
-
-Encore une chose sur quoi vous devez être éclairé: demandez, je vous
-prie, au docteur Arnoldus de Tongres qui n'est pas manchot en Théologie,
-s'il est permis de jouer aux dés pour gagner des indulgences. Je connais
-certains compagnons, grands ribauds, lesquels ont joué toutes les
-indulgences que leur avait accordées Jacobus de Altaplatea[20], quand il
-eut terminé le procès de Reuchlin à Mayence. Ils sont trois qui
-prétendent que de telles indulgences ne profitent à qui que ce soit.
-Dans le cas où cela, comme je le suppose, serait un péché (et bien
-est-il impossible que ce ne soit un péché), les trois compères me sont
-parfaitement connus. Je les signalerai aux Prêcheurs qui les couvriront
-de confusion dans les règles. Moi-même, je veux en personne (car j'ai
-assez de bravoure pour cela) m'évertuer de les réduire par la famine.
-
- [20] Nom latinisé d'Hoogstraten.
-
-Je n'ai plus rien à vous écrire, sinon qu'il vous plaise saluer de ma
-part la servante de Quentels, qui ne tardera pas à se vider. Portez-vous
-bien pancratiquement, athlétiquement, pugiliquement, royalement et
-magnifiquement, comme dit Erasmus en ses _Paraboles_.
-
-_Donné à Heidelberg._
-
-
-
-
-XLVII
-
-JACOBUS DE ALTAPLATEA, PROFESSEUR TRÈS HUMBLE DES SEPT ARTS INGÉNUS ET
-LIBÉRAUX, NON MOINS QUE DE SANCTISSIME THÉOLOGIE; EN OUTRE, DANS
-QUELQUES PROVINCES DE GERMANIA, MAITRE DES HÉRÉTIQUES, C'EST-A-DIRE LEUR
-CORRECTEUR, A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, DOMICILIÉ POUR LA VIE A
-COLOGNE, SALUT DANS NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRISTUS.
-
-
-Jamais ne fut aux ruricoles tant duisante, après une longue sécheresse,
-la très douce pluie, et tant bienvenu le soleil après de longs
-brouillards, que l'a été pour moi votre message expédié à Rome où je
-l'ai reçu.
-
-D'en avoir fait lecture, une jubilation telle m'a ému que j'eusse pleuré
-de grand cœur. Il me semblait que nous étions encore dans votre maison
-de Cologne, quand nous buvions de compagnie un ou deux quartauds, soit
-de vin, soit de bière, et que nous prenions plaisir au jeu de l'Oye:
-aussi ma pensée était en fête.
-
-Mais il vous plaît qu'à mon tour j'imite votre exemple et que je vous
-écrive quels sont mes gestes dans cette Rome ici, tant de vous éloignée,
-et comment, pour moi, les conjonctures se succèdent? Je le ferai de bien
-bon cœur. Apprenez donc que je suis encore sain par l'influx de la
-Divinité. Mais, combien que je sois encore sain, je ne goûte pas le
-moindre contentement au séjour qu'il me faut faire en cette Rome; car le
-procès que j'y plaide est en possession de tourner à ma honte. Je
-voudrais ne l'avoir oncques entamé. Ici, tout la monde me prend pour
-chouette et m'inflige des vexations. Reuchlin est beaucoup plus notoire
-qu'en Allemagne: force cardinaux, et des évêques, et des prélats, et des
-courtisans aiment lui. Si je n'avais entrepris cette maudite affaire, je
-serais encore dans Cologne, buvant à pleins brocs et me rassasiant du
-meilleur, tandis qu'ici j'ai quelquefois à peine un chanteau de pain
-sec. Je crois même aussi qu'en Allemagne les choses ne tarderont pas à
-se gâter. Cela tient à mon absence: tous, déjà, écrivent sur la
-Théologie, au gré de leur humeur. On va jusqu'à prétendre qu'Erasmus de
-Rotterdam a composé plusieurs traités sur cette matière. Or, j'opine
-qu'il ne saurait le faire en toute rectitude. Lui-même, naguère, dans un
-libelle, mécanisa les théologiens, et voici qu'à présent il compose
-théologiquement, de quoi je demeure stupéfait. Que je sois de retour en
-Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je trouve alors un point, un
-seul point, un fétu de point que l'erreur coïnquine! Il verra ce que je
-veux de lui, agrippé à sa couenne. Le butor écrit en grec, ce qui ne se
-doit en aucune manière, car nous sommes latins et nullement grecs. S'il
-veut écrire et que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il pas en
-italien, hongre ou samogitique? Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte.
-Qu'il se rende conforme à nous, théologiens, au nom de cent diables!
-Qu'il écrive par _utrum_, et _contra_, et _arguitur_, et par
-_conclusion_, et par _réplique_ suivant la coutume des théologiens.
-Ainsi, nous-mêmes le lirons.
-
-Je ne saurais vous mander toutes choses ni vous dire quelle est, en ce
-lieu, ma pauvreté. Quand m'aperçoivent les membres de la Curie romaine,
-ils me traitent d'apostat. Ils disent que je me suis encouru de mon
-Ordre. Ils en font de même au docteur Petrus Meyer, plébain de
-Francfort: car ils vexent le pauvre homme aussi bien que moi, à cause
-qu'il m'est favorable. Lui, cependant, reste en meilleure posture, nanti
-d'un bon office, étant chapelain sur l'_Ara-Cœli_, poste recommandable,
-par les Immortels! encore que ces courtisans le réputent comme le plus
-abject emploi qui se puisse occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien.
-S'ils parlent, c'est envie; or donc, Petrus Meyer tire son pain de la
-charge en question. Il se nourrit vaille que vaille, en attendant qu'il
-mène à bien son litige avec les Francfortois. Nous déambulons quasi tout
-le jour parmi le Champ de Flora, expectant des gueules allemandes, car
-nous avons le plus grand plaisir à voir nos braves Teutons. Viennent
-alors ces membres de la Curie romaine. Ils nous montrent au doigt, font
-sur nous des gorges chaudes: «Vous voyez bien, disent-ils, ces deux
-galants qui se promènent? Ce sont eux qui prétendent avaler Reuchlin.
-Ils le mangeront, d'abord. Ensuite, ils le merdifieront.» Enfin, nous
-sommes tarabustés de telles vexations que les cailloux eux-mêmes
-devraient en être émus. Alors, notre pieux curé de dire: «Sainte Maria!
-qu'est-ce que cela peut bien nous foutre? Et d'ailleurs, mon frère, nous
-le voulons prendre en patience pour l'amour de Dieu, lequel pour nous a
-grandement pâti. Nous sommes théologiens. A ce titre, nous devons faire
-profession de humilité et le monde nous incaguer abondamment.» Derechef,
-il me fait ainsi l'humeur joyeuse et je pourpense: «Les gars disent ce
-qu'ils veulent. Eux-mêmes, néanmoins, n'ont pas tout ce qu'ils veulent.»
-Si nous étions dans la patrie et qu'un quidam s'avisât de nous berner de
-la sorte, nous ne manquerions pas, à notre tour, de lui dire ou de lui
-faire quelque notable avanie, à cause que j'arriverais sans peine à
-gonfler contre lui la plus minime accusation.
-
-Tout récemment, nous allâmes faire un tour de compagnie. En ce moment,
-deux ou trois individus marchaient sur le mail, à quelques pas devant
-nous, ce qui fait que nous étions derrière eux. C'est alors que je
-trouvai une cédule que, j'en suis convaincu, l'un de ces particuliers
-avait perdue à bon escient et pour que nous la ramassassions. Elle
-contenait les mètres que voici:
-
-ÉPITAPHE D'HOOGSTRAETEN
-
- Ire, fureur, dol, rage, inclémence et blême envie,
- Quand succombe Hogstratus, ne meurent point du même coup.
- Il en boutura les rejets dans l'insipide vulgaire:
- Ce fut le don et le monument de son génie.
-
-AUTRE
-
- Croissez, ifs! croissent les aconits d'un tel sépulcre!
- Avait celui qui gît sous cette pierre osé tous les forfaits.
-
-AUTRE
-
- Pleurez, mauvais! gaudissez-vous, braves gens! une seule mort, entre
- ces deux
- Troupes survenant, enlève à ceux-ci, donne à ceux-là.
-
-AUTRE
-
- Ici gît Hogstratus, lequel, vivant, souffrir et endurer
- Les méchants ont pu, ains jamais les bons:
- Lui-même se retire de la vie, indigné contre elle,
- Marri de ce que le pouvoir de nuire encore lui est tollu.
-
-Le plébain et moi, quand nous eûmes ce libelle trouvé, nous l'emportâmes
-sur-le-champ à la maison et procombâmes dessus pendant huit ou quatre et
-dix jours, sans le pouvoir entendre. Il me semble que j'y dois être
-mécanisé, à cause que le nom d'_Hogstratus_ figure dans ces vers.
-Néanmoins, je cogite que ce ne peut être moi qu'ils atteignent: en effet
-ce n'est pas ainsi que je me nomme en latin, mais bien _Jacobus de
-Altaplatea_, sinon, en vulgaire, Hoogstraeten. C'est pourquoi je vous
-fais tenir la lettre afin que, l'ayant interprétée, il vous plaise
-mettre fin à mon incertitude et me dire si c'est de moi ou d'un autre
-qu'il s'agit. Si c'est moi (ce que je me refuse à croire, car il est
-évident que je ne suis pas mort), je veux alors mener une enquête; puis,
-lorsque je tiendrai l'auteur, je lui chaufferai un bain qui ne lui
-donnera pas de quoi rire. La chose est bien aisée; en effet, j'ai ici un
-bon fauteur qui est mon âme damnée, Stafir, cardinal de Saint-Eusebius.
-Il fera le nécessaire pour que notre homme vienne en prison, qu'il y
-mange du pain et de l'eau et qu'il y prenne le trousse-galant. Par
-ainsi, faites diligence; écrivez-moi au plus tôt votre sentiment et
-corroborez ma certitude.
-
-J'ai, en outre, depuis peu, ouï-dire que Johannes Pffefferkorn s'est
-rendu Juif itérativement. Je n'en crois pas un mot. Ne prétendait-on
-pas, voici deux ou trois ans, que le margrave de Halles avait fait ardre
-ce cher homme? La nouvelle était controuvée en ce qui le concerne, mais
-véridique pour un autre qui portait le même nom. Et je n'admets pas
-qu'il se fasse _mammalucus_ ayant, comme il l'a fait, déblatéré contre
-les Juifs. Ce serait un déshonneur pour tous les Théologiens et les
-Prêcheurs de Cologne puisque auparavant il était avec eux de la dernière
-intimité. Les gens peuvent narrer tout ce qu'ils veulent, encore une
-fois je n'en crois rien, de par la sainsangrebois! Et vous, tout de
-même, portez-vous à souhait.
-
-_Donné à Rome en l'hôtellerie de la Campane dans le Champ de Flora, le
-vingt-unième d'Avoust._
-
-
-
-
-XLVIII
-
-WENDELINUS PANNISTONSOR, BACHELIER A STRASBOURG ET CHANTRE, DONNE A
-MAITRE ORTUINUS GRATIUS DE MULTIPLES SALUTS.
-
-
-Vous m'encoulpez dans votre dernier message, à cause que l'atrament est,
-à mes yeux, dites-vous, tel que du baume, le calame tel que du
-cinnamome, le papyrus tel que de l'or. C'est pour cela que je vous écris
-parcimonieusement comme je fais. Eh bien! je me propose, dorénavant et
-toujours, de vous prodiguer mes lettres, momentanément pour ce que vous
-fûtes mon précepteur, dans la cinquième classe à Deventer, pour ce que
-vous fûtes le _vittrinus_ mien. De sorte que je suis tenu de vous
-écrire. Mais parce que je ne sais la moindre nouvelle, je vous marquerai
-tout autre chose. Néanmoins, je conviens que mon historiette n'est
-aucunement pour vous éjouir, vous si indulgent pour les côtés faibles
-des Prêcheurs.
-
-Dernièrement, nous avons pris place à un _symposium_. Un vint s'asseoir
-à table, qui baragouinait latin si admirable que je n'entendais pas la
-plupart des termes, mais bien quelques mots de çà de là. Par exemple, il
-s'outrecuidait de composer un traité, à paraître pour la foire prochaine
-de Francfort, lequel s'intitulera _Catalogue des Prévaricateurs, à
-savoir des Prédicateurs_ et de publier toutes les scélératesses qu'ils
-ont faites, car ils sont les plus scélérats de tous les Ordres connus.
-D'abord comment il advint, à Berne, que le Prieur et les Supérieurs
-introduisirent des garces dans le cloître; comment ils firent un nouveau
-saint Franciscus; comment la béate Vierge et les autres saintes
-apparurent à Nolhardus; de même, en quelle façon les moines voulurent,
-par la suite, donner le boucon à ce même Nolhardus dans le corps de
-Christus; enfin, comment ces moines, pour tant de noirceurs et de
-crimes, furent menés au bûcher.
-
-Il se targuait en outre de narrer comment, une autre fois, dans l'église
-de Mayence, devant le maître-autel, certain Prêcheur besogna sa
-mérétrice. Quand les autres putes se harpaillaient avec elle, c'étaient
-des noms d'amitié: «Paillasse de moine! Vache d'église!» ou «Salope
-d'autel!» Des hommes ont ouï ces propos; ils connaissent encore la
-putain.
-
-Le quidam se propose de rappeler aussi l'aventure de ce Prêcheur qui
-voulut une fois, à Mayence, dans l'auberge de la Couronne, larder la
-servante, lorsque les Prêcheurs d'Augsbourg eurent, là-bas, leurs
-indulgences et dormirent dans ce bouchon. La servante donc s'apprêtait à
-faire un lit. Notre moine la reluque, prend la piste de son derrière et,
-la jetant sur le carreau, se met en posture de la cuisser tout net.
-Elle, de beugler comme un pourceau qu'on égorge: des hommes opportuns
-d'accourir à son aide. Faute d'un tel secours, la péronnelle eût subi
-les derniers outrages, sans avoir même le temps de crier merci.
-
-Il pense encore divulguer comment ici, à Strasbourg, dans le cloître des
-Prêcheurs, quelques moines ont fait entrer des cataus, les ont dans
-leurs cellules introduites par le chemin de halage qui borde le couvent;
-puis, ayant tondu les cheveux de ces dames, elles sont allées aux
-emplettes, achetant du poisson à leurs cocus, pêcheurs de leur état, si
-bien qu'elles ont été reconnues en plein marché. Telles sont
-malpropretés que firent les cucupiètres en compagnie de ces salopes.
-
-En voulez-vous d'autres? Un Prêcheur s'en fut, il y a quelque temps,
-promener avec une moinesse. Ils prirent par mégarde le chemin des écoles
-pour y jouer du serre-cropière. Et voilà qu'une troupe d'étudiants les
-aperçoit, entraîne chez eux le couple monacal et se met en devoir de les
-fustiger d'importance. Quand ils en furent à retrousser la margot, ils
-constatèrent qu'elle portait une vulve entre les jambes, de quoi ils se
-gaudirent comme il faut et les renvoyèrent en paix, mais non sans que
-l'anecdote s'ébruitât par la ville et devînt le principal de tous les
-commérages.
-
-Alors, parbleu! je fus grandement irrité d'ouïr ces mauvais propos:
-«Vous avez tort, dis-je au médisant, de proférer ces choses. Étant même
-posé le cas de leur bien-fondé, votre devoir serait encore de les passer
-sous silence. Car il pourrait bien advenir que tous les Prêcheurs
-fussent égorgés en une heure, à l'instar des Templiers, si le public
-était informé de ces cochonneries.» A quoi il riposta: «J'en sais encore
-tant que je ne les pourrais coucher en écrit sur vingt _arcus_ de grand
-papier.»--«Pourquoi, repris-je, imputer à tous les Prêcheurs des actes
-que, cependant tous n'ont pas commis? S'il en est à Mayence, à
-Augsbourg, à Strasbourg que vous traitez justement de saligauds, on en
-peut voir ailleurs d'une éclatante probité.» Mais lui: «Comment, dit-il,
-pensez-vous me confondre? Sans doute vous êtes fils de Prêcheurs.
-Peut-être que vous-même fûtes Prêcheur aussi: noncupez-moi un seul
-cloître où soient des Prêcheurs honnêtes gens?»--«Qu'ont fait ceux de
-Francfort?» demandai-je. «L'ignorez-vous? dit-il. Ils ont chez eux un
-principal du nom de Wigandus. C'est la tête des iniquités. C'est lui qui
-machina cette hérésie à Berne, lui qui fit un libelle sur Wuesalius,
-libelle que, par la suite, à Heidelberg, il a cassé, révoqué, annulé et
-extirpé; lui enfin qui composa un autre volume, _Die Sturmglock_, mais
-qui, n'ayant pas l'audace de le publier sous son nom, délégua Johannes
-Pffefferkorn à la signature, lui promettant la moitié des droits
-d'auteur. Bonne spéculation et dont, à coup sûr, il a lieu d'être
-satisfait! Il n'ignore pas que Johannes Pffefferkorn se fout du tiers
-comme du quart et ne se soucie pas davantage de sa réputation, quoiqu'il
-soit appâté par l'espoir du lucre, d'après la coutume en vigueur chez
-tous les Juifs.»
-
-Quand je me suis aperçu que la galerie était pour mon adversaire et non
-pour moi, j'ai fait la retraite, mais dans une ire inexprimable qu'il
-n'ait pas été seul, car j'eusse voulu poser le diable à ses côtés.
-Portez-vous bien.
-
-_Donné à Strasbourg, la férie quatrième après la fête de Saint
-Bernardus, an 1516._
-
-
-
-
-XLIX
-
-LETTRE DE CERTAIN DÉVOT ET MÊME INTRÉPIDE FRÈRE DE L'ORDRE SAINT AUTANT
-QU'IMPOLLU, C'EST-A-DIRE DU SURHUMAIN AUGUSTINUS, TOUCHANT LES MAUVAISES
-NOUVEAUTÉS DERNIÈREMENT SURVENUES A COLMAR.
-
-(L'IRE DIVINE EST SUR NOUS, PROCH! BON DIEU!)
-
-L'HUMBLE FRÈRE JOANNES DE TOLÈDE AU RÉVÉREND PÈRE, FRÈRE RICHARDUS DE
-KALBERSTAD, DOM VÉRITABLEMENT PRÉDESTINÉ, OFFRE DE MULTIPLES
-SALUTATIONS.
-
-
-Je ne saurais, mon très cher Frère, sans épines intérieures et sans
-navrure d'âme, vous tenir secrets les événements surgis et advenus
-depuis peu dans cette ville, pour notre saint Ordre et pour nous.
-
-Nous possédons au couvent un Frère que vous connaissez, homme
-remarquable, utile au monastère et à toute la communauté, à cause qu'il
-chante au chœur d'une voix d'ophicléide et touche de l'orgue
-supérieurement.
-
-Naguère, il parla et pérora devant une belle dame fautrice de l'Ordre
-(ou qui, du moins, le fut jadis, car elle apostasia par la suite et
-devint une maligne bête); il lui tint de si beaux discours qu'elle vint
-le rejoindre au monastère où elle passa trois nuits. Alors, deux ou
-trois Frères lui rendirent visite qui furent tous de belle humeur et
-s'amusèrent à la cochonner un peu. Comme dans la fête de Codrus, ils
-batifolèrent entre ses jambes drument et fréquemment. Quand ce fut le
-jour de retourner chez soi, le Père lui dit: «Viens, je veux t'emmener
-au dehors, afin que nul ne te voie.» Elle répondit: «Donne-moi d'abord
-mon salaire, pour toi et pour les autres qui m'ont grimpé dessus.»--«Je
-ne peux, répliqua-t-il, donner pour autrui.» Il y avait ce jour-là, au
-chœur, un office plénier dont lui-même était l'officiant. Donc, force
-lui fut d'aller au chœur pour entamer et conclure les matines. La chose
-faite, retourna vers la pécore en aube et en dalmatique, lui fit sur la
-poitrine de mauvaises manières, se divertit avec ses mamelles et prit
-quelque plaisir dans son giron; enfin l'amignarda si soëvement qu'il ne
-prévoyait de sa part aucunes représailles. Cependant le marguillier
-sonna pour le chœur. Lui de se précipiter en aube et sans ses braies,
-afin d'assister aux choses divines. Quand il regagna sa cellule, ne
-voilà-t-il pas que la mauvaise chienne s'était donné de l'escampette,
-emportant avec elle un froc tout neuf, plus sa cuculle de panne noire!
-Au logis arrivée, elle s'empressa de le tailler en morceaux ne craignant
-pas d'encourir la peine d'excommunication pour avoir mis en pièces un
-habit consacré. Ainsi fut accomplie en réalité cette parole: _Ils se
-sont imparti mes vêtements._ Certains Pères zélés ajoutent même que sa
-mauvaise bête a dû trouver quatorze couronnes dans le lyripipion de la
-cuculle, ce qui serait, heuh! _proch!_ douleur! un dam fort onéreux;
-mais les uns le croient et d'autres n'en font que rire.
-
-Alors, quand le bon Père constata l'avarie et le dommage, il s'en fut
-vers le _pedellus_, courrier de la ville (que les nouveaux latinistes
-appellent «messager»): «Cher, lui dit-il, va voir cette pute et lui dis
-de me rendre ma cuculle.»--«Je n'irai pas sur votre commandement,
-répondit le _pedellus_, mais quand le magistrat m'en aura intimé
-l'ordre.»
-
-Sur ce, le Père animé d'un beau zèle, mais trop à l'inconsidérée et
-parce que le magistrat est ami de nos Pères, s'en fut le trouver et
-déposer sa plainte. Le juge ouvrit l'instruction. Il manda la putain.
-Quand elle fut en sa présence, il s'enquit de la raison pourquoi elle
-avait dérobé cette cuculle. Elle se rebiffa et, sans la moindre
-vergogne, narra par le menu toute l'histoire, comment elle avait passé
-trois nuits au monastère et que, virilement chevauchée, on refusa au
-départ de lui bailler ses gants. Bien entendu, le magistrat n'exigea
-point la restitution de la cuculle, mais il dit au Père: «Vous donnez de
-bien mauvais exemples; cela ne peut durer longtemps. Va-t'en, au nom de
-cent mille diables, et reste sans bouger dans ton couvent!» Ainsi le bon
-Père quitta l'audience, honteux et mortifié. On se trupha de lui. Quand
-on l'eut suffisamment tourné en dérision, nos Supérieurs nous imposèrent
-une croix bien lourde en nous inhibant, sous des peines majeures, les
-promenades hors du monastère, par les chemins et par les carrefours.
-
-Le Révérend Père Frère prieur était en déplacement quand la chose
-arriva. Mais au retour de son voyage, il fit déduire la chose au Père
-provincial, notre Dom très gracieux. C'est un homme docte, illuminé.
-C'est un flambeau du Monde qui, par deux fois, se comporta
-valeureusement dans ses disputes contre les hérétiques. Il les a
-confondus, encore qu'ils n'aient pas voulu en convenir, ces salauds de
-mécréants. Alors le Père provincial vint aussitôt dans la ville,
-accompagné du prieur. Tous deux furent très mécontents de ce Frère qui,
-fort étourdiment, avait saisi le magistrat de sa querelle. Nous eussions
-mieux fait d'acheter pour lui une cuculle neuve, de la panne la
-meilleure. Voilà bien le préjudice qu'amène avec soi trop de zèle!
-
-Immédiatement, le Provincial fut trouver sénateurs et magistrats,
-sollicitant pour nous une autorisation itérative d'aller du monastère
-dans les rues, mais il ne put impétrer quoi que ce soit: tous lui
-répondirent que la décision prise était irrévocable.
-
-C'est peu de nous tenir sous clef. Ils veulent encore nous imposer un
-_factor_ qu'ils appellent curateur. Cet intrus sera chargé de vaquer aux
-recettes et aux dépenses, ne nous donnant plus que le strict nécessaire.
-Certes, si la chose a lieu, la liberté ecclésiastique est à jamais
-perdue, puisque le diable est installé au monastère. O mon père
-bien-aimé! fallait-il que nous vissions un pareil sacrilège de notre
-vivant! Qui jamais eût présagé une telle douleur? Quoi! nos champions
-les plus zélés se retirent de nous!
-
-A coup sûr, le Révérend Père prieur est grandement contristé. Il fut,
-pendant quelques jours, mal en point d'avoir subi une telle
-mortification. Aujourd'hui, c'est l'octave. Aussi, de bon matin, après
-sa troisième digestion, il a été pris d'une sueur mauvaise. Ensuite de
-quoi il s'est levé pour accomplir la besogne de nature. Il a chié
-malaisément. La selle n'était pas grosse, mais ténue; il n'a pas laissé
-néanmoins que d'en être soulagé. Il compte, pour se remettre, sur les
-talents d'une fautrice dévote de notre communauté. Elle cuisine à point
-de bons _juscula_, des pets-de-nonne et autres chatteries.
-
-Très cher Frère, si les laïques deviennent nos maîtres, ils se moqueront
-de nous. Ils ont déjà édité un proverbe sur notre compte qu'ils ont pris
-d'un vieux mot que l'on prête à un curé. Ce curé prisait fort le bon
-fromage. Quand il fut, pendant la Nuit Sainte, au jeu pascal, sa catau
-lui larronna son bon fromage. Au retour, il ne trouva que l'assiette et
-cria: «Par les dieux saints! ma toupie a gobé le fromage!» A présent, si
-quelquefois, du haut des murs, nous prospectons vers la place afin de
-nous distraire un peu, ils accommodent le proverbe, non simplement, mais
-par contraposition et goguenardant: «Écoutez! Par les dieux saints! la
-pute a gobé votre cuculle!»
-
-Frère pieux, il faut donc endurer de nombreuses et grandes persécutions
-à cause de notre Ordre, et les vexations que nous infligent ces laïques
-maudits!
-
-Et maintenant les paroles de l'_Écriture_ s'accomplissent chez nous:
-_Des esclaves ont dominé sur notre tête et nul ne s'est trouvé qui nous
-rachetât de leurs mains. Les vieillards ont déserté les portes, les
-jeunes hommes, le chœur de la psalette. La joie est tombée de nos
-poitrines. Nos chants, nos hymnes sont changés en lamentations._
-
-Très cher Frère, priez Dieu pour nous, afin qu'il nous délivre des
-persécuteurs laïques. Mais, quoi que vous entrepreniez, mon bon Frère,
-ayez cure que ces méchants grimauds de poètes séculiers ne prennent vent
-de ma lettre et ne la lisent point; faute de quoi ils se mettraient
-encore à déblatérer contre nous.
-
-Portez-vous bien pancratiquement, Frère pieux et très cher.
-
-_Donné en notre monastère, dans le huitième jour du mois de mai, l'an du
-Seigneur 1537._
-
- Si quelqu'un veut bonifier cette épître d'élégance, libre à lui, mais
- il doit conserver le fond de l'historiette dans son intégrité, car
- elle est véridique et l'on ne peut retracer plus fâcheuse aventure que
- les maux dont nous sommes accablés.
-
- Cette lettre fut envoyée de Brabant à un Frère très dévot de Mayence,
- pour lui faire part de nos calamités et des innovations
- antichrétiennes.
-
-
-
-
- on se lasse de tout,
- [Vignette]
- excepté de connaître
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE SAINT-VICTOR
-
-(RABELAIS. _Pantagruel_).
-
-
-COMMENT PANTAGRUEL VINT A PARIS, ET DES BEAUX LIVRES DE LA LIBRAIRIE DE
-SAINT-VICTOR
-
-... Ce fait, vint à Paris avec ses gens. Et, à son entrée, tout le monde
-sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le peuple de Paris
-maillotinier est sot par nature, par bequarre et par bemol; et le
-regardoient en grand esbahissement, et non sans grande peur qu'il
-n'emportast le palais ailleurs, en quelque pays _a remotis_, comme son
-père avoit emporté les campanes de Nostre Dame, pour attacher au col de
-sa jument. Et, après quelque espace de temps qu'il y eut demouré, et
-fort bien estudié en tous les sept arts libéraux, il disoit que c'estoit
-une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir; car les guenaulx de
-Saint-Innocent se chauffoient le cul des ossemens des mors. Et trouva la
-librairie de Saint-Victor fort magnifique, mesmement d'aucuns livres
-qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le répertoire, et _primo_:
-
-
-_Bigua salutis._
-
-_Bragueta juris._
-
-_Pantoufla decretorum._
-
-_Malogranatum vitiorum._
-
-Le Peloton de théologie.
-
-=Le Vistempenard des prescheurs, composé par Turlupin.=
-
-La Couille barrine des preux.
-
-Les Hanebanes des evesques.
-
-_Marmotretus, de babouynis et cingis, cum commento Dorbellis._
-
-_Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum, ad
-placitum._
-
-L'apparition de Sainte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en mal
-d'enfant.
-
-=Ars honeste petandi in societate, per M. Ortuinum.=
-
-Le Moustardier de penitence.
-
-Les Houseaulx, _alias_ les bottes de patience.
-
-_Formicarium artium._
-
-_De Brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem Prieratem,
-Jacopinum._
-
-Le Beliné en court.
-
-Le Cabat des notaires.
-
-Le Pacquet de mariage.
-
-Le Creusiou de contemplation.
-
-Les Fariboles de droit.
-
-L'Aguillon de vin.
-
-L'Esperon de fromaige.
-
-_Decrotatorium scholarium._
-
-_Tartaretus, de modo cacandi._
-
-Les Fanfares de Rome.
-
-_Bricot, de differentiis soupparum._
-
-Le Culot de discipline.
-
-La Savate d'humilité.
-
-Le Tripier de bon pensement.
-
-Le Chaudron de magnanimité.
-
-Les Hanicrochemens des confesseurs.
-
-La Croquignolle des curés.
-
-_Reverendi patris fratris Lubini, provincialis Bavardie, de croquendis
-lardonibus libri tres._
-
-_Pasquilli, doctoris marmorei, de capreolis cum chardoneta comedendis,
-tempore papali ab Ecclesia interdicto._
-
-L'invention Sainte-Croix, à six personnages, jouée par les clercs de
-finesse.
-
-Les Lunettes des Romipètes.
-
-_Maioris, de modo faciendi boudinos._
-
-La Cornemuse des prelatz.
-
-_Beda, de optimitate triparum._
-
-La Complainte des advocatz sur la réformation des dragées.
-
-Le Chat fourré des procureurs.
-
-Des Pois au lard, _cum commento_.
-
-La Profiterolle des indulgences.
-
-_Preclarissimi juris utriusque doctoris Maistre Pilloti Raquedenari,
-de bobelinandis glosse Accursiane baguenaudis repetitio
-enucidiluculidissima._
-
-_Stratagemata francarchieri_ de Baignolet.
-
-_Franctopinus, de re militari, cum figuris Tevoti._
-
-_De usu et utilitate escorchandi equos et equas, authore M. Nostro de
-Quebecu._
-
-La Rustrie des prestolans.
-
-_M. n. Rostocostojambedanesse, de moustarda post prandium servienda,
-lib. quatuordecim, apostillati per M. Vaurrillonis._
-
-Le Couillage des promoteurs.
-
-_Jabolenus, de cosmographia purgatorii._
-
-_Questio subtilissima, utrum Chimera, in vacuo bombinans, possit
-comedere secundas intentiones: et fuit debatuta per decem hebdomadas in
-concilio Constantiensi._
-
-Le Maschefain des advocatz.
-
-_Barbouillamenta Scoti._
-
-La Ratepenade des cardinaux.
-
-_De Calcaribus removendis decades undecim, per M. Albericum de Rosata._
-
-_Ejusdem, de castrametandis crinibus lib. tres._
-
-L'entrée d'Anthoine de Leive es terres du Brésil.
-
-_Marforii, bacalarii cubantis Rome, de pelendis mascarendisque
-cardinalium mulis._
-
-Apologie d'iceluy, contre ceux qui disent que la mule du pape ne mange
-qu'à ses heures.
-
-_Pronosticatio que incipit, Silvii Triquebille, balata per M. N.
-Songecrusyon._
-
-_Bondarini, episcopi, de emulgentiarum profectibus enneades novem, cum
-privilegio papali ad triennium, et postea non._
-
-Le Chiabrena des pucelles.
-
-Le Cul pelé des veuves.
-
-La Coqueluche des moines.
-
-Les Brimborions des padres célestins.
-
-Le Barrage de manducité.
-
-Le Clacquedent des maroufles.
-
-La Ratouere des théologiens.
-
-L'Ambouchouoir des maistres en ars.
-
-Les Marmitons de Olcam, à simple tonsure.
-
-_Magistri N. Fripesaulcetis de grabellationibus, horarum canonicarum,
-lib. quadraginta._
-
-_Cullebutatorium confratriarum, incerto authore._
-
-La Cabourne des briffaux.
-
-Le Faguenat des Espagnolz, supercoquelicanticque par Frai Inigo.
-
-La Barbottine des marmiteux.
-
-_Poltronismus rerum Italicarum, authore magistro_ Bruslefer.
-
-_R. Lullius, de batifolagiis principum._
-
-=Calibistratorium caffardie, actore M. Jacobo Hocstratem hereticometra.=
-
-_Chaultcouillonis, de magistronostrandorum magistronostratorumque
-beuvetis, lib. octo galantissimi._
-
-_Les Petarrades des bullistes, copistes, scripteurs, abbreviateurs,
-referendaires, et dataires, compillées par Regis._
-
-Almanach perpétuel pour les goutteux et vérolés.
-
-_Maneries ramonandi fournellos, per M. Eccium._
-
-Le Poulemart des marchans.
-
-Les Aises de vie monachale.
-
-La Gualimaffrée des bigotz.
-
-L'Histoire des farfadetz.
-
-La Bellistrandye des millesouldiers.
-
-Les Happelourdes des officiaux.
-
-La Bauduffe des thésauriers.
-
-_Badinatorium Sorboniformium._
-
-_Antipericatametana parbeuge damphicribrationes merdicantium._
-
-Le Limasson des rimasseurs.
-
-Le Boutavent des alchymistes.
-
-La Nicquenocque des questeurs, cababezacée par frère Serratis.
-
-Les Entraves de religion.
-
-La Racquette des brimballeurs.
-
-L'Accoudouoir de vieillesse.
-
-La Muselière de noblesse.
-
-Le Patenostre du cinge.
-
-Les Grezillons de devotion.
-
-La Marmite des quatre-temps.
-
-Le Mortier de vie politicque.
-
-Le Mouschet des hermites.
-
-La Barbute des penitenciers.
-
-Le Trictrac des frères frappars.
-
-_Lourdaudus, de vita et honestate braguardorum._
-
-_Lyripipii, sorbonici, moralisationes, per M. Lupoldum._
-
-Les Brimbelettes des voyageurs.
-
-=Tarraballationes doctorum Coloniensium adversus Reuchlin.=
-
-Les Potingues des evesques potatifz.
-
-Les Cymbales des dames.
-
-La Martingalle des fianteurs.
-
-_Virevoustorium nacquettorum, per F. Pedebilletis._
-
-Les Bobelins de franc couraige.
-
-La Mommerie des rabatz et lutins.
-
-Gerson, _de auferibilitate pape ab Ecclesia_.
-
-La Ramasse des nommés et gradués.
-
-_Jo. Dytembrodii, de terribilitate excommunicationum libellulus
-acephalos._
-
-_Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas, per M. Guindolfum._
-
-Le Hoschepot des perpetuons.
-
-La Morisque des hérétiques.
-
-Les Henilles de Gaietan.
-
-_Moillegroin, doctoris cherubici, de origine patepelutarum, et
-torticollorum ritibus, lib. septem._
-
-_Campi clysteriorum per S. C._
-
-Le Tirepet des apothycaires.
-
-Le Baisecul de chirurgie.
-
-_Justinianus, de cagotis tollendis._
-
-_Antidotarium anime._
-
-_M. Merlinus Coccaius, de patria diabolorum._
-
-Desquelz aucuns sont ja imprimés, et les autres l'on imprime maintenant
-en ceste noble ville de Tubinge.
-
-Soixante et neuf Breviaires de haute gresse.
-
-Le Gaudemarre des cinq ordres des mendians.
-
-La Pelleterie des tirelupins, extraicte de la botte fauve
-incornifistibulée en la somme angelicque.
-
-Le Ravasseur des cas de conscience.
-
-La Bedondaine des presidens.
-
-Le Vietdazouer des abbés.
-
-_Sutoris, adversus quemdam qui vocaverat eum friponnatorem, et quod
-fripponnatores non sunt damnati ab Ecclesia._
-
-_Cacatorium medicorum._
-
-Le Ramoneur d'astrologie.
-
-
-RABELAIS (édition Burgaud des Marets et Rathery), _Pantagruel_, liv. II,
-chap. VII.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-Le Volume: _Épîtres des hommes obscurs_ contient
-
- Note de l'éditeur XI
- LUTHER, avant-propos de Laurent Tailhade 1
-
-Les lettres qui le composent sont ainsi classées dans l'ouvrage:
-
- I. Maître Joannes Pellifex D. S. à Maître Ortuinus Gratius 57
- II. Maître Bernhardus Plumilegus D. S. à Maître Ortuinus Gratius 62
- III. Johannes Stranssfederius à Ortuinus Gratius 65
- IV. Maître Joannes Cautrifusor à Maître Ortuinus Gratius 70
- V. Nicolaus Caprimulgius à Maître Ortuinus Gratius 73
- VI. Maître Petrus Hafenmusius à Maître Ortuinus Gratius 75
- VII. Thomas Langschneiderius à Dom Ortuinus Gratius deventerius 79
- VIII. Franciscus Genselinus à Maître Ortuinus Gratius 86
- IX. Maître Conradus de Zwickau D. S. à Maître Ortuinus Gratius 90
- X. Joannes Arnoldi D. S. à Maître Ortuinus Gratius 95
- XI. Cornelius Fenestrifex D. S. à Ortuinus Gratius 99
- XII. Maître Hildebrandus Mammaceus D. S. à Maître Ortuinus 105
- XIII. Maître Conradus de Zwickau D. S. à M. Ortuinus Gratius 110
- XIV. Maître Joannes Krabacius D. S. à M. Ortuinus Gratius 115
- XV. Guilhelmus Scherfchleiferius D. S. à Ortuinus Gratius 118
- XVI. Matheus Melliambius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 122
- XVII. Maître Joannes Hipp S. D. à Maître Ortuinus Gratius 127
- XVIII. Maître Pierre Negelinus D. S. à Maître Ortuinus 133
- XIX. Stephanus Calvaster, bachelier, à Maître Ortuinus Gratius 137
- XX. Joannes Lucibularius à Maître Ortuinus Gratius 140
- XXI. Maître Conradus de Zwickau D. S. à Maître Ortuinus 142
- XXII. Gerhardus Schirruglius à Maître Ortuinus Gratius 147
- XXIII. Joannes Vickelphius, humble professeur de théologie
- sacrée, D. S. à M. Ortuinus Gratius, poète, théologien, etc. 153
- XXIV. Paulus Daubengigelius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 157
- XXV. Maître Philippus Sculptor D. S. à Maître Ortuinus Gratius 161
- XXVI. Antonius Rubenstadius à Maître Ortuinus Gratius 166
- XXVII. Johannes Stablerius D. S. à Ortuinus Gratius 169
- XXVIII. Frère Conradus Dollenkopsius à Maître Ortuinus Gratius 173
- XXIX. Maître Tilmannus Lumlin D. S. à Maître Ortuinus Gratius 179
- XXX. Joannes Schnarholtz, incessamment bachelier, à
- profondissime et non moins illuminissime D. Ortuinus Gratius 182
- XXXI. Wuillibrodus Nicetus, Guillelmite, D. S. à Bartholomeus
- Colpius 186
- XXXII. Maître Gingolfus Lignipercussor à Maître Ortuinus Gratius 191
- XXXIII. Marmotrectus Buntemantellus, Maître ès arts, à Maître
- Ortuinus Gratius 194
- XXXIV. Maître Ortuinus Gratius à Maître Mammotrectus, ami très
- profond 199
- XXXV. Lyra Butschulacherius D. S. à Guillermus Hackinetus 205
- XXXVI. Eitelnarrabianus Pesseneck D. S. à Maître Ortuinus
- Gratius 210
- XXXVII. Lupoldus Federfusius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 214
- XXXVIII. Pandormannus Fornacifex très salutateur D. S. à Maître
- Ortuinus Gratius 218
- XXXIX. Nicolaus Luminator D. S. à Dom Maître Ortuinus 225
- XL. Herbordus Mistalderius D. S. à Maître Ortuinus 227
- XLI. Vilipatius d'Anvers D. S. à Maître Ortuinus Gratius 229
- XLII. Antonius N... D. S. à Maître Ortuinus Gratius 233
- XLIII. Gallus Linitextor de Gundelfinger D. S. à Maître Ortuinus
- Gratius 240
- XLIV. Maître Curio, doyen des régents au collège Henricus de
- Leipzig, D. S. à Mathias de Falkenberg 243
- XLV. Arnoldus de Tongres D. S. à Maître Ortuinus Gratius 251
- XLVI. Johannes Currifex d'Amberg D. S. à Ortuinus Gratius 255
- XLVII. Jacobus de Altaplatea (Hoogstraten) D. S. en N.-S. J.-C.
- à Maître Ortuinus Gratius 264
- XLVIII. Wendelinus Pannistonsor D. plusieurs S. à Maître
- Ortuinus Gratius 272
- XLIX. Épître d'un certain frère béjaune et dévot de l'ordre
- impollu, c'est-à-dire du divin Augustinus 278
- L. Appendice 287
-
-
---FIN--
-
-
-1924
-
-
-
-
-TOURS.--IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cie
-
-
-5507
-
-
- on se lasse de tout,
- [Vignette: ΓΝΩΣΙΣ.]
- excepté de connaître
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-
-On a conservé l'orthographe de l'original, en corrigeant toutefois les
-erreurs manifestement imputables aux typographes. Les citations de
-Ducange ont été rectifiées, ainsi que:
-
- déplora > déflora (quand il déflora Callesto)
- [conformément à l'original latin: «quando defloravit Calistonem»]
-
-Les variantes dans les noms propres ont été conservées (par exemple:
-Hochstraten, Hocstratem, Hoogstraeten, Hoogstraten; Arnaldus, Arnoldus;
-etc.).
-
-Les mots mis en relief par l'emploi des italiques (ou par du texte droit
-dans un passage en italique) ont été signalés _comme ceci_; les passages
-en gras (certains titres de livres dans l'appendice) sont notés =ainsi=.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du
-chevalier Ulric von Hutten tr, by Ulrich von Hutten
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS ***
-
-***** This file should be named 63846-0.txt or 63846-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
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@@ -1,9056 +0,0 @@
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- The Project Gutenberg eBook of pitres des Hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten, translated by Laurent Tailhade.
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-</head>
-<body>
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du chevalier
-Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade, by Ulrich von Hutten
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade
-
-Author: Ulrich von Hutten
-
-Translator: Laurent Tailhade
-
-Release Date: November 22, 2020 [EBook #63846]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Google Books project and the Bibliothque nationale de
-France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="c"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c large b top6em">Eptres des hommes obscurs</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c"><img src="images/illu2.jpg" alt="" />
-<div class="legende" lang="de" xml:lang="de">ULRICH von HTTEN ein Ritter
-und Poet aus Francken.</div>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-
-<div class="c"><img src="images/title.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<h1 class="top2em red">pitres <span class="small">des</span> Hommes<br />
-obscurs <span class="small">du</span> chevalier<br />
-Ulric <span class="small">von</span> Hutten<br />
-<span class="small">traduites par</span><br />
-Laurent Tailhade</h1>
-
-<p class="c sans-serif small b">on se lasse de tout,<br />
-<img src="images/gnosis.png" alt="&Gamma;&Nu;&Omega;&Sigma;&Iota;&Sigma;" /><br />
-except de connatre</p>
-
-
-<p class="c gap large b">Paris<br />
-&ldquo;Les Textes&rdquo;<br />
-<span class="large red">La Connaissance</span><br />
-9, Galerie de la Madeleine</p>
-
-<p class="noindent b">N<sup>o</sup> 6</p>
-
-<p class="c small b">MCMXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><i lang="en" xml:lang="en">Copyright by the &nbsp;La Connaissance&nbsp;, 1924.</i></p>
-
-<p class="c">Droits de traduction rservs pour tous pays.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em">Les <b>ptres des hommes obscurs</b> du Chevalier <b>Ulrich von
-Hutten</b> ont t traduites par <b>Laurent Tailhade</b>. Ce livre est le
-6<sup>e</sup> de la Collection <b>Les Textes</b>, dite par la maison l'enseigne
-&nbsp;<b>La Connaissance</b> et sous la devise: <i>On se lasse
-de tout except de connatre</i>, sise Paris, 9, galerie de la
-Madeleine. L'dition est prcde d'une tude de <b>Laurent
-Tailhade</b> sur <i>Luther</i>.</p>
-
-<p>L'dition de luxe comprend: la reproduction de 2 portraits
-de <b>Ulrich von Hutten</b> (graveurs anonymes du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle), d'un
-portrait de <i>Luther</i> du graveur hollandais Hooghe et d'un fac-simile
-du manuscrit de Tailhade.</p>
-
-
-<p class="ugap">Le tirage de l'dition de luxe a t fix :</p>
-
-<p class="ugap">26 exemplaires sur verg de Hollande van Gelder Zonen
-filigran, et 524 exemplaires sur verg de pur fil Lafuma.</p>
-
-<p>Numrots de 1 550.</p>
-
-<p class="c gap">N<sup>o</sup></p>
-
-
-<p class="gap">Dans cette mme collection, ont paru:</p>
-
-<p class="drap ugap">1. &mdash;<b>Stendhal</b>: <i>Lettres Pauline</i>, dition annote par
-MM. <b>L. Royer</b> et <b>R. de la Tour du Villard</b>, avec le portrait
-de Beyle par Boilly et ceux de Pauline et Znade Beyle.</p>
-
-<p class="drap">2. &mdash;<b>Jules Laforgue</b>: <i>Exil. Posie. Spleen</i> (Correspondance
-d'Allemagne), avec un portrait de Skarbina et nombreux
-fac-simile.</p>
-
-<p class="drap">3. &mdash;<b>Ernest Renan</b>: <i>Essai Psychologique sur Jsus-Christ</i>
-(avec un portrait et un fac-simile).</p>
-
-<p class="drap">4. &mdash;<b>Isabelle Eberhardt</b>: <i>Mes Journaliers</i>, prcds de: <i>La
-vie tragique de la Bonne Nomade</i> par <b>Ren-Louis Doyon</b>,
-comprenant un portrait, des documents et fac-simile.</p>
-
-<p class="drap">5. &mdash;<i>Marceline Desbordes-Valmore et ses amitis lyonnaises</i>,
-d'aprs une correspondance indite de Mariton
-recueillie par <b>Eugne Vial</b>, avec 2 portraits.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="note">NOTE DE L'DITEUR</h2>
-
-
-<p>Parmi les &oelig;uvres si varies du chevalier Ulrich von
-Hutten (1488 1524), les <i>ptres des Hommes obscurs</i>,
-souvent appeles <i>ptres des Hommes noirs</i> (dans le sens
-pjoratif de <i>obscurantins</i>) constituent celle qui eut un
-retentissement et une action considrables, en Rhnanie
-d'abord et en Allemagne ensuite, au temps o la
-Rformation, entreprise par une raction de probit
-vanglique contre la corruption et la dgnrescence
-monacales, commenait inquiter l'autorit papale
-et transformer la vie et la pense religieuses de l'Europe.</p>
-
-<p>Ce n'est point seulement par un vif got d'humanisme
-que Laurent Tailhade a t conduit crire une
-translation de ces documents dans une criture aussi
-brillante et dans un sens aussi vivant que ceux du
-<i>Satyricon</i>; plus d'une affinit apparentent le gnie
-combattif du pamphltaire allemand et celui du railleur
-tincelant qui l'on doit <i>Au Pays du Mufle</i> et tant
-de pages o le sarcasme le dispute l'criture, une des
-plus quilibres, harmoniques et franaises de ces
-annes.</p>
-
-<p>Ulrich von Hutten qui fit de rapides et belles tudes
- l'abbaye de Fulde, a, en peu d'annes, publi &mdash; depuis
-un <i lang="la" xml:lang="la">Ars Versificatoria</i>&mdash; jusqu' ce <i>Trait du bois de gayaque</i>
-(considr comme gurisseur de l'avarie). Guerrier,
-rudit, voyageur, connu des humanistes et des princes
-de l'Europe entire, redout de la papaut qui tenta en
-vain de l'amener Rome pour lui faire subir les douceurs
-extrmes d'une conversion raisonne, aim de
-Charles-Quint, il eut une telle renomme inter-europenne
-que Franois I<sup>er</sup> lui offrit &mdash; sans succs &mdash; un
-titre de conseiller. On sait qu'il dut fuir en Suisse o
-Zwingli lui fit accueil et qu'il s'teignit dans une le
-du lac de Zurich, Uffnau, sous les atteintes du mal
-qu'il chercha en vain gurir. Cet ennemi, si ha des
-moines, gt sans tombe, alors qu'un cnotaphe lui est
-consacr dans un mur du couvent de Notre-Dame
-Einselden.</p>
-
-<p>Sa combattivit qui atteignit un paroxysme de virulence
-lui valut de durables inimitis et les jugements
-divers de ses contemporains autant que de ses critiques.
-La prude biographie de Michaud (que Stendhal traite
-souvent de menteur) dit qu'il <i>est de ces hommes moins
-clbres par leurs talents que par l'abus qu'ils en font</i>.
-Luther, Mlanchton, Zwingli et mme l'opportuniste
-Erasmus savaient le juger avec plus de pondration et
-reconnaissaient et son courage et son rudition, sans
-celer l'intempestivit de ce caractre violent. On ne l'a
-pas en vain appel <i>L'veilleur</i> de l'Allemagne; le juriste
-Camerarius vaticinait de lui &nbsp;<i>Ulrich de Hutten aurait
-boulevers l'univers si ses forces eussent second ses dsirs
-et ses entreprises.</i> Peut-tre a-t-il manqu de chance,
-de mesure, de sant, ou plus simplement de gnie constructif,
-pour tre l'gal des grands incendiaires de
-l'Europe trouble.</p>
-
-<p>Les <i lang="la" xml:lang="la">Epistolae obscurorum virorum</i> ont t de ses satires,
-celles qui eurent la lecture la plus considrable et les
-rsultats sociaux prodigieux. Elles furent crites pour la
-dfense du philologue Reuchling (&dagger; 1523) dans le procs
-de tendance que lui intenta le P. Hochstraten, dominicain
-d'origine brabanonne, prieur du couvent de Cologne
-qui tait moins redoutable que redout; Bayle crit de
-ce religieux: &nbsp;<i>Il tait amplement pourvu de toutes les
-mauvaises qualits qui sont ncessaires aux inquisiteurs et
-aux dlateurs.</i> Ulrich von Hutten lui livra une guerre
-telle que le rencontrant il voulut le tuer; mais la pusillanimit
-du moine, genoux devant lui, dsarma le terrible
-chevalier qui se contenta d'humilier l'adversaire
-et de le battre du plat de son pe. Les bibliographes
-les plus rputs ont attribu une collaboration la
-rdaction des premires <i>Lettres des Hommes obscurs</i>, 41,
-bientt suivies de 40 autres et 8 ptres dans des ditions
-successives et multiplies; pour la date, ils sont
-peu prcis, mais Bayle qui parat inform de tout avec
-assez d'exactitude fixe la premire dition 1515. Il
-est indiscut, en gnral, qu'elles ne soient l'&oelig;uvre de
-notre chevalier si implacable contre ces couvents o,
-au dire de l'vque franais M. de Camus, l'on trouvait
-plus de berceaux que de brviaires<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. L'effet de ces
-lettres virulentes auxquelles Laurent Tailhade a redonn &mdash; dans
-une langue merveilleuse &mdash; la verdeur et
-la nervosit qui en font une savoureuse lecture, fut
-tellement inattendu que les religieux s'y laissrent
-prendre d'abord. Thomas Morus jugeait ainsi cette
-mprise:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces reproches de morale se sont aggravs des accusations
-de paresse et d'ignorance si justifies pour un trs grand nombre
-de religieux du <small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup> sicles; un bndictin disait
-Trithme: &nbsp;<i lang="la" xml:lang="la">Malumus abbatem aratorem quam oratorem.</i> Ce
-mot qui serait excellent s'il signifiait qu'un moine laboureur
-vaut mieux qu'un bavard, trouve sa vritable interprtation
-dans cet autre propos de Csaire: &nbsp;<i>Nos frres aiment mieux
-faire patre les troupeaux que lire les livres.</i> Peut-tre dans l'absolu,
-la Foi tint lieu de toute lumire, de toute connaissance.
-Saint Augustin qui avait connu la fermentation des doutes et
-l'inquitude des recherches dfinissait le religieux: <i lang="la" xml:lang="la">Scienter
-pius et pie sciens</i> &nbsp;il doit savoir avec pit et s'informer dans
-l'esprit de foi&nbsp;. On cite les travaux considrables de St Jrme
-et son fameux rve qui le conduisit renoncer aux charmes
-des lettres; mais ce renoncement, on le sait, fut essentiellement
-provisoire et de pure rhtorique.</p>
-</div>
-<p>&nbsp;<i>Il est curieux de voir combien les ptres plaisent aux
-savants et aux ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire
-de tout c&oelig;ur cette lecture, ils s'imaginent que nous rions
-seulement du style qu'ils consentent ne pas dfendre;
-mais sous cette langue un peu barbare, rptent-ils, quelles
-richesses! quelle abondance de maximes utiles et excellentes!
-C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre!
-Il se passerait cent ans que ces imbciles (les moines) ne
-comprendraient pas quel point ils sont jous</i> et Herder
-affirmait que &nbsp;<i>ce livre est rest une satire nationale parce
-qu'il est plein de feu, d'esprit et de la plus merveilleuse
-exactitude</i>. Tant pis pour les religieux allemands du
-<small>XVI</small><sup>e</sup> sicle!</p>
-
-<p>Le traducteur semble s'tre peu souci d'exgse;
-il a bien fait; il pousa par nature l'inimiti de Hutten
-pour les Hommes obscurs et il en a gal dans sa traduction &mdash; la
-seconde en franais notre connaissance &mdash; toute
-la violence, le comique rehausss de cet
-amour qu'il avait pour l'clat d'une langue savante,
-vivante, raliste et harmonique.</p>
-
-<p>Ce texte de Laurent Tailhade qui compte parmi les
-&oelig;uvres les plus soignes de cet aristocrate de l'criture,
-subit un sort singulier. Des extraits des ptres parurent
-en 1906, dans <i>la Phalange</i>; l'tude sur Luther
-dans <i>le Mercure de France</i>; il remania celle-ci et mit
-au point sa traduction; le livre tout compos devait
-paratre; un diffrend ou des pusillanimits reculrent
-jusqu' ce jour la publication d'un livre auquel les
-amis des belles lettres voudront bien reconnatre, avec
-l'intrt historique qu'il veillera maintenant sans passion,
-le mrite qu'on reconnat au talent d'un humaniste,
-digne parent des crivains de la ligne qui va
-de Villon Rabelais, de Marot La Fontaine, de
-Voltaire et Diderot Anatole France.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Ren-Louis Doyon.</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">DOCUMENTS
-ICONO-BIBLIOGRAPHIQUES</h2>
-
-
-<p class="b">Blason de Ulrich von Hutten.</p>
-
-<p class="drap">&nbsp;De gueule deux bandes d'or. Cimier: un vol de gueule
-charg, dextre de deux barres, et senestre de deux bandes
-d'or.&nbsp;</p>
-
-
-<p class="ugap b">pitaphe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Hic eques auratus jacet, oratorque disertus</div>
-<div class="verse i1" lang="la" xml:lang="la">Huttneus, vates carmine et ense potens.</div>
-</div>
-
-
-<p class="ugap b">Iconographie.</p>
-
-<p class="drap">La plupart des portraits de Ulrich von Hutten sont de deux
-styles et semblent provenir de deux modles: le portrait en
-pied et le buste; ils ont t refaits et styliss dans diffrentes
-ditions et de toutes manires. Un autre portrait reprsente
-le chevalier laur; les moines, pour marquer leur
-mpris du pamphltaire, en firent l'usage que trouva merveilleusement
-Gargantua (au chapitre <small>XIII</small> de <i>la Vie trs
-horrificque du Grand Gargantua</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>). Ulrich von Hutten voulut,
-pour cette injure, mettre le feu au couvent et s'apaisa
-en lui infligeant une amende de mille pistoles.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Comment Grandgousier congneut l'esperit merveilleux de Gargantua
- l'invention d'un torche (cul.)</p>
-</div>
-
-<p class="ugap b">Index bibliographique.</p>
-
-<p class="drap">Une rdition complte des &oelig;uvres de Ulrich von Hutten a
-paru en 6 volumes in-8<sup>o</sup> chez J. G. Reimer, Berlin, 1821-1827.</p>
-
-
-<p class="ugap">Parmi les ditions princeps, il convient de citer:</p>
-
-<p class="drap"><i lang="la" xml:lang="la">Epistol obscurorum virorum ad venerabilem magistram Ortuinus,
-Grati Peventriensem Coloni Aggrippin bonas litteras docentem
-viriis et locis et temporibus miss, ac demum in volumen
-coact.</i></p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">Le colophon indique comme lieu d'dition Venise et comme
-nom d'imprimeur, le clbre architypographe Alde. En dpit
-de cette indication, l'ouvrage a t clandestinement imprim
-en Rhnanie. Une dition augmente porte cette indication qui
-prcise les rapports de Hutten avec la Suisse o il devait terminer
-sa vie:</p>
-
-<p class="small"><i lang="la" xml:lang="la">Hoc opus est impressum Berne, ubi quator prdicatorum
-lucern illuminaverunt totam Suitensium regionem, antequam
-Hochstrat vexavit Joannem Capnionem</i> (c'est le surnom de
-Reuchlin). On a joint souvent ces ditions: <i>les Lamentations
-des hommes obscurs</i> parues Cologne en 1518 (?) avec un singulier
-frontispice, mais l, l'imitation du genre est patente.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="ugap drap">en grec: &Omicron;&Upsilon;&Tau;&Iota;&Sigma;:
-<span lang="la" xml:lang="la">Nemo, seu satyra de ineptis sculi studiis
-et ver eruditionis contemptu</span>. Leipzig, Schumann, 1518.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">C'est une satire des tudes &nbsp;stupides de ce sicle et
-du mpris qu'il a de la vritable rudition&nbsp;; macaronade
-en vers latins: Personne (l'auteur) est coupable; et dans la
-socit, personne n'est coupable. Le volume est orn d'un
-singulier frontispice grav sur bois <i>par</i> ou <i>d'aprs</i> Hans
-Cranach; le dessin reprsente un fou costum de feuilles
-effranges et arm d'un balai mouches, un hibou est perch
-sur sa tte; le dcor est d'une composition baroque. Il y eut
-une imitation franaise: <i>Les grands et merveilleux faits de
-Nemo, imits en partie des vers latins d'U. de H., et augments
-par P. J. A. Lon Mac Bonhomme.</i></p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="ugap b">Ulrichi de Hutten eq.</p>
-
-<p class="drap"><span lang="la" xml:lang="la">De Guaici medicina et morbo Gallico, liber unus.</span> Mayence,
-Scheffer, 1519.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">Ce trait singulier a eu de nombreuses ditions tant en
-Allemagne qu'en Italie; le chevalier traita gravement du mal
-dont il devait mourir. On remarquera, dans l'nonc de ce
-docte sujet, les amnits nationales qui attribuent des patries
-diffrentes, selon le traducteur, une avarie dj connue sans
-tiquette ethnique, des gyptiens.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="ugap drap"><i>L'exprience et approbation de Ulrich de Hutten, notable chevalier,
-touchant la mdecine du boys dict de gaacum, pour circumvenir et
-dchasser la maladie induement appele franoise, ainoys par
-gens de meilleur jugement est dicte et appele la maladie de Naples.</i></p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">Traduite et interprte par maistre Jeham Cheradame Hippocrates,
-estudyant en la facult et art de mdecine.</p>
-
-<p class="small">On lit dans le colophon: Cy finist le livre de Ulrich de
-Hutten, de la maladie de Naples, nouvellement imprim
-Paris, pour Jehan Trepperel, libraire et marchant demourant
- la rue Neufve Nostre Dame l'enseigne de l'Escu de France.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="ugap drap">On retrouve ce volume dans le fonds si riche du grand matre
-imprimeur si peu connu Louis Perrin:</p>
-
-<p class="drap"><i>Livre du chevalier Ulric de Hutten sur la Maladie franaise et
-sur les proprits du bois de Gayac</i>, prcd d'une notice historique
-sur sa vie et ses ouvrages, traduit du latin, accompagn
-de commentaires, d'tudes mdicales, d'observations critiques,
-de recherches historiques, biographiques et bibliographiques
-par le Dr F.-F.-A. Potton. Lyon, Louis Perrin, 1865 in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="drap"><i lang="la" xml:lang="la">Dialogi</i>: <span lang="la" xml:lang="la">Fortuna, Febris etc&hellip; Mogunti</span>
-(Mayence), Sch&oelig;ffer, 1520.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">Avec un bois grav reprsentant la Fortune tenant une corne
-d'abondance, debout sur un globe et portant une sphre sur
-la tte.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="drap ugap"><i lang="la" xml:lang="la">Conquestiones.</i> Schott, Strasbourg, 1520.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">Ce volume <i>se termine</i> par un portrait grav sur bois reprsentant
-le chevalier laur; l'image s'inscrit dans une couronne
-comportant quatre blasons de Hutten et ses aeux.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="ugap drap">Parmi les ouvrages traduits en franais en plus de celui cit
-plus haut, voici les seuls connus:</p>
-
-<p class="drap"><i>Dialogue trs factieux et trs sal</i>, traduit du latin par Victor
-Develay, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1870.</p>
-
-<p class="drap">Lettre des Hommes obscurs. &mdash; (C'est la premire dition en
-franais.) Par le mme &mdash; mme dition.</p>
-
-<p class="drap"><i>Arminius</i>, dialogue de U. v. H. traduit en franais pour la
-premire fois, texte latin en regard, par douard Thion,
-Paris, Lisieux, 1877.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="luther">LUTHER</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Le drame politique et religieux qui, pendant
-plus d'un sicle et demi (1521, dite de Worms;
-1685, rvocation de l'dit de Nantes), mit en
-armes les puissances occidentales, entre-choqua
-les intrts et les croyances, produisit, la
-lumire des potes, des hros, des martyrs:
-Anne Dubourg, Coligny, Agrippa d'Aubign,
-Gustave-Adolphe. En France, Louis XIV &mdash; jsuite-roi
-qui savait peine lire &mdash; consomma
-dans les tnbres et le sang, par la
-rvocation de l'dit de Nantes, par l'horreur
-des Dragonnades, cette crise de conscience,
-rvolte de la foi, de la pudeur allemande,
-contre l'avarice de Rome, les turpitudes, les
-crimes, les superstitions de la monacaille et
-de la Cour apostolique; la Rforme eut comme
-prologue un immense clat de rire, une bouffonnerie,
-et les quolibets, et les sarcasmes de
-junkers en belle humeur. La sordide perscution,
-intente Reuchlin par les antismites d'alors,
-provoqua l'indignation des humanistes. Sous un
-nom grcis, d'aprs l'usage ridicule qui faisait
-alors de Bombast, Paracelse et Dmochares
-du sinistre Antoine de Mouchy, le docteur
-Reuchlin, auteur du <i>Dictionnaire hbraque</i>,
-travesti en Capnion (fume), remontant
-aux sources, accrditait parmi les rudits la
-Bible juive, situait les origines du dogme
-chrtien dans les critures d'Isral, au grand
-scandale, au dchanement de l'Orthodoxie et
-la Stupidit, ces deux s&oelig;urs jumelles. Moines,
-inquisiteurs et pdagogues, tout ce que la
-&nbsp;Sainte Cologne&nbsp; levait dans la crasse, dans
-la btise des couvents et des coles, toute la
-dmagogie obscurantine, arrosa copieusement
-Reuchlin d'eaux grasses et d'injures. Elle soudoya
-des insulteurs. Elle eut recours la police.
-En vain! La raison et la vrit l'emportrent,
-mme Rome, sur ces querelles de tondus.</p>
-
-<p>Les amis de Reuchlin triomphrent. A leur
-tour, ils prirent l'offensive. Ils arrachrent aux
-dominicains leur froc sanglant et redout. Ils
-firent voir dans le nu malpropre de &nbsp;leur
-Adam&nbsp; ces balourds nidoreux, cuistres de la
-Germanie et des Pays-Bas.</p>
-
-<p>Ils ouvrirent la porte des ergastules sacrs
-o les moines de toutes robes dformaient le
-crne de leurs disciples. Ce fut dans la jeune
-Allemagne une croisade contre les Janotus
-confits en saint Thomas &nbsp;chauffs sur les
-annates, les expectatives et les restrictions&nbsp;
-(H. Heine), les Janotus dont Rabelais, encore
-que fort entach lui-mme d'hellnisme et de
-latinit scolaires, devait, bientt aprs, donner
-une image ternelle avec &nbsp;son lyripipion
-thologal et son chef tondu la csarine&nbsp;.</p>
-
-<p>Les <i>Lettres des hommes obscurs</i> du chevalier
-Ulrich Von Hutten furent la premire
-escarmouche des potes sculiers contre les &nbsp;sorbonagres&nbsp;,
-de la Renaissance contre le Moyen
-Age, de l'esprit moderne contre la vieille routine
-et les dogmes suranns. Lentement, une une,
-elles parurent comme la <i>Mnippe</i> ou, comme
-un sicle et demi plus tard, les <i>Provinciales</i>.
-Ce furent des feuilles volantes que l'on se
-passait de main en main, dont les plus nafs
-prenaient copie et que les dominicains de Cologne
-reurent, tout d'abord, avec beaucoup
-d'dification, comme l'&oelig;uvre d'un ami.</p>
-
-<p>L'auteur, qui dj s'tait fait connatre
-par des opuscules didactiques et des tracts
-o s'avrait l'imprialisme le plus pur comptait
-dans le monde rudit force amis et des patrons
-de marque. rasme l'encourageait, le lche
-et faible rasme qui devait plus tard le renier
-avec autant de bassesse que d'opinitret. Il
-avait pour compagnons et frres d'armes les
-plus humanistes, ceux qui, aux sottes imaginations
-de la littrature ecclsiastique, aux
-&nbsp;lettres divines&nbsp;, comme on disait alors, opposaient
-la beaut des lettres humaines, dont ils
-prirent leur nom, levaient des autels Virgile,
-saluaient, dans les potes reconquis du
-polythisme antiques, les dieux ternels des esprits
-civiliss. Reuchlin, Eoban Hesse, Sbastien
-Brant, la Pliade &mdash; potes et juristes &mdash; de
-Mayence, de Leipzig, de Wittemberg, de
-Vienne, prodiguaient au jeune Hutten les
-plus hautes louanges.</p>
-
-<p>Nanmoins les <i>Lettres des hommes obscurs</i>
-ne portrent tout d'abord d'autres signatures
-que les noms ridicules de leurs auteurs supposs.
-La plupart s'adressaient matre Ortuinus,
-professeur de thologie et l'un des cuistres les
-plus fameux dont s'enorgueillissait l'cole de
-Deventer. Elles retraaient les hsitations, les
-aventures graveleuses, les bonnes fortunes scolastiques
-des jeunes tondus, ses lves, les tentations
-de leur &nbsp;frre Ane&nbsp; sous les aiguillons
-de la jeunesse. Elles imploraient des conseils,
-des recettes amoureuses et pharmaceutiques.
-Elles notaient heure par heure la germination
-de la btise dans leur caboche tonsure. Elles
-parlaient des matres d'alors avec un respect
-imbcile et d'autant plus touchant: Arnauld
-de Tongres (le docteur Cap d'Auque) et surtout
-Jacobus de Hoogstraten, prieur des Dominicains
- Cologne, dont ils suivaient ferme les
-errements, surtout dans son affaire avec Reuchlin
-sur le propos des livres juifs. Pour goter
-le sel des <i>Hommes obscurs</i> et sous la pesanteur
-de la &nbsp;redondance latinicone&nbsp; en vogue chez
-les rudits du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle; pour dcouvrir un
-humour la Voltaire o la raillerie assaisonne
-la plus fervente piti; pour lire en connaissance
-de cause Hutten, qui fut vraiment le Lucien
-de la Renaissance germanique, il importe de
-connatre avec un certain dtail ce conflit,
-suscit propos du <i>Talmud</i> et du <i>Zohar</i> que
-Reuchlin dans son trait <i lang="la" xml:lang="la">de Verbo mirifico</i>,
-suivant les chemins frays par Pic de la Mirandole
-et le vieillard Florentin Gmiste Plethon,
-rattachant Socrate Pythagore, Pythagore
-aux Hbreux, proposait la vnration
-des c&oelig;urs justes et des intelligences claires.
-La perscution dont il fut l'objet de la part des
-moines, perscution qui se termina d'ailleurs
-par un triomphe, peut passer pour la premire
-piphanie de l'antismitisme, dans sa forme
-actuelle. On ne brlait plus en Allemagne
-que les sorciers et les faux monnayeurs. Mais
-de temps autre, un massacre foment par
-les ordres mendiants, par les &nbsp;bons pauvres&nbsp;
-et la ribaudaille des coles, sous prtexte d'hosties
-sanglantes ou d'enfants gorgs, corroborait
-la foi des personnes pieuses, donnait un regain
-apprciable d'activit la vente des indulgences
-qui, dans les premires annes de la Renaissance,
-fut, en attendant Luther, la grande affaire
-de la Papaut. Mais ces meurtres populaires,
-ces chauffoures autour des &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">judengassen</span>&rdquo;,
-n'avaient pas le retentissement et, peut-on dire,
-l'exemplarit d'une condamnation mort ou
-tout au moins la dtention perptuelle d'une
-personne illustre. Le docteur Reuchlin, traducteur
-de Trence, auteur d'une comdie aristophanesque
-o les porteurs de froc taient jous en
-ridicule, Reuchlin qui, dans son trait d'homlistique,
-se moquait leur barbe sale des Prcheurs,
-de saint Thomas, des ralistes et des
-discours qu'ils faisaient, voil certes une victime
-dont se fussent enorgueillis les inquisiteurs
-d'Allemagne! On n'attaque pas de front un
-homme, protg des princes ecclsiastiques,
-familier de l'empereur, anobli par Maximilien
-lui-mme, comte palatin, fort ancr dans la
-bienveillance impriale grce l'amiti que
-lui portait le mdecin juif de Csar et par l'heureux
-succs d'une mission diplomatique auprs
-du pape Alexandre VI. Mais on peut calomnier,
-salir, prodiguer les pasquils injurieux,
-donner une interprtation infme aux gestes les
-plus simples, insister, mentir, s'acharner, dire
-qu'il ne fait pas jour en plein midi et, comme les
-sorcires de Macbeth, &nbsp;que le beau est affreux,
-que l'affreux est beau&nbsp;, que les victimes gorgent
-les tortionnaires, que les frustrs, les humilis,
-les crass sont les larrons, les insulteurs
-et les bourreaux. La calomnie avait pris au
-service de l'glise une force redoutable. C'tait
-dj la mthode explique Bartholo par don
-Basile dans le couplet fameux de Beaumarchais
-et la non moins clbre cavatine d'<i lang="it" xml:lang="it">Il
-Barbiere</i>. Le Basile teuton du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle donna
-la formule. Ses dignes hritiers la mirent en
-&oelig;uvre. De gnration en gnration, l'glise
-refondit le poignard, et, mieux tremp, l'aiguisa.
-Pareille Locuste, elle fit lentement
-recuire le poison. Les fils de Hoogstraten, les
-hommes obscurs levrent, comme un dfi,
-leur citadelle de mensonge, falsifiant les textes,
-dprdant les archives, donnant l'vidence
-un perptuel et cynique dmenti. Le faux devint
-leur instrument de choix, tant pour instruire
-la jeunesse que pour fomenter les ractions.</p>
-
-<p>Si Reuchlin ne succomba pas la conjuration
-des haines et des impostures, c'est qu'il eut
-avec lui ce prodigieux veil de l'esprit humain
-qui jeta les chrtiens dans la Rforme, en mme
-temps qu'il rendait aux juristes et aux potes
-le sens, aboli depuis dix sicles, du Droit et
-de la Beaut.</p>
-
-<p>Pour perdre le comte Reuchlin, les Dominicains
-de Cologne avaient dans leur clientle
-un homme incomparable, un homme plein de
-talent et d'intrigue qui, plus tard, et fait
-un valet de Regnard ou de Molire, qui, au
-dbut du <small>XX</small><sup>e</sup> sicle, aurait su, de reniements en
-reniements, franchir tous les degrs de la splendeur
-sociale, tour tour parlementaire, orateur
-asserment de la Haute Banque, ministre
-d'tat et aussi roi que peut l'tre de nos jours
-un Stuart ou un Bourbon.</p>
-
-<p>Il se nommait Pffefferkorn, c'est--dire
-&nbsp;Grain-de-Poivre&nbsp;, suivant l'usage o sont les
-rabbins d'imposer un sobriquet ridicule aux
-catchumnes dont les offrandes tmoignent
-d'une certaine parcimonie. On connat de nos
-jours quelques isralites qui se prnomment
-&nbsp;Tte de Cochon&nbsp; ou &nbsp;Mandat-poste&nbsp;, pour
-ne citer que des vocables peu prs congrus.
-Donc, Pffefferkorn s'tait converti au christianisme
-sans devenir pour cela directeur d'un
-journal aussi mondain que bien pensant, ni
-convoler avec une de ces fires Allemandes qui,
-pareille la Cungonde de Voltaire, ne peuvent,
-mme aprs les plus scabreuses aventures,
-pouser un roturier. Cependant, Grain-de-Poivre,
-enfl, depuis son baptme, en Dom
-Johannes Pffefferkorn, menait la vie exemplaire
-d'un laque pieux. Il rendait au clerg
-tous les services occultes que l'on ne peut confier
-qu' des amis srs. Il faisait les commissions
-dlicates et prenait son compte les gestes
-hasardeux.</p>
-
-<p>&nbsp;Ce dangereux intrigant, dit Michelet,
-voulant se faire jour tout prix, avait essay
-de se faire accepter pour Messie aux juifs qui
-s'taient moqus de lui. De rage, il s'tait
-donn me et corps aux Dominicains, se mettant
-au service des terribles projets de l'Ordre.
-Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'tre
-en Allemagne; il n'y avait pas l de Maures
- brler, mais il y avait les sorciers, les juifs;
-toute machine tait bonne pour arriver ce
-but. La presse, nouvelle encore, dj arme
-terrible dans la main de la tyrannie, multipliait
-les lgendes nouvelles, les livres de prires,
-les pamphlets sanglants des Dominicains. Mysticisme
-et fanatisme, vierge et diable, roses et
-sang humain, tout roulait ml au torrent. L'inventeur
-du rosaire, Sprenger, publiait en mme
-temps l'horrible <i>Marteau des sorcires</i>.&nbsp;</p>
-
-<p>Ce fut pour obir ces froces protecteurs
-que Pffefferkorn, calomniant son peuple et
-tranant au ruisseau la gloire d'Isral, dclara
-les livres juifs pleins d'infamie et de sacrilges,
-d'insultes, dont l'Ancien Testament clabousse
-le Nouveau. Pour chtier ce crime de lse-majest
-divine et mettre la populace en apptit
-d'autodafs, &nbsp;Pffefferkorn rejoignit l'empereur
- son camp de Padoue et surprit du
-prince tourdi un ordre gnral pour brler
-les livres des juifs&nbsp;. Cela, bien entendu, par
-manire de passe-temps, avec l'espoir d'une
-rpression plus srieuse. En attendant, Sprenger
-brlait sorciers de douze ans, femmes grosses,
-un peuple entier. Il donnait, dans son <i>Marteau</i>,
-l'tymologie en faveur chez les moines du mot
-&nbsp;diable&nbsp;: &nbsp;<span lang="la" xml:lang="la">Diabolus</span> vient de deux mots, <span lang="la" xml:lang="la">dia</span>
-&nbsp;deux&nbsp; et <span lang="la" xml:lang="la">bolus</span> &nbsp;pilules&nbsp;, parce que le
-Mauvais Esprit fait de l'me et du corps deux
-pilules qu'il avale d'un seul trait.&nbsp;</p>
-
-<p>Avec de si profonds latinistes, un homme tel
-que Reuchlin et t fou d'intenter la plus
-minime controverse. D'autant plus que le
-prieur des Dominicains, Jacques de Hoogstraten,
-intervenait en personne dclarant &nbsp;que
-connatre de ces choses tait le droit de l'Empereur,
-la nation juive ayant autrefois reconnu
-l'autorit du Saint-Empire romain par-devant
-Ponce-Pilate&nbsp;.</p>
-
-<p>Et c'tait bien le cri haineux de l'Obscurantisme
-que poussait, du fond de son clotre et
-de ses tnbres, l'ne mangeur de chair humaine.
-Par del ce <i>Zohar</i>, ce <i>Talmud</i>, cette
-<i>Kabbale</i>, inabordables et rpugnants la plupart
-des hommes, il poursuivait la suprme
-hrsie. Il brandissait la torche enflamme et
-sans lumire qu'entre ses babines carlates
-porte le dogue du Saint-Office, la torche qui
-brla jadis les manuscrits du Srapum, non
-certes contre un livre en particulier, mais contre
-le Livre, contre ce vhicule irrsistible de la
-pense indpendante, de l'esprit scientifique et
-du libre examen. Soixante ans plus tt, le
-sorcier Faust, le thaumaturge Guttenberg
-avaient commis le crime de produire au grand
-jour l'esprit des ges rvolus, de l'emmener
-hors du sanctuaire, loin des bibliothques o
-chartreux, bndictins couvraient de leurs pieuses
-sornettes les parchemins sacrs de Virgile ou
-d'Euripide. Pour un tel mfait, les conteurs
-difiants avaient damn Faust, non sans, autour
-de son dsastre, accumuler force conjonctures
-aggravantes. Mais la voie offerte
-l'intelligence humaine restait ouverte. La damnation
-de Faust, non plus que le bcher de
-Dolet condamn l'affreux supplice pour avoir
-imprim le <i>Phdon</i>, ne pouvait arrter la
-diffusion de la clart. Les missionnaires qui,
-sous la Restauration, aux sombres jours de
-1816, firent jeter au feu par les bourgeois fanatiss
-l'<i>Encyclopdie</i> et le <i>Dictionnaire philosophique</i>,
-ont-ils effac la grande me de Diderot,
-la conscience lumineuse et pitoyable de
-Voltaire, dans le souvenir de leurs enfants?</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, le Dominicain Hoogstraten
-et son excrable Grain-de-Poivre ne russirent
-qu' moiti. Le Conseil Imprial n'avait pas
-consenti d'emble la destruction des livres
-juifs. Premier que d'en venir cette extrmit,
-il voulut prendre l'avis d'un personnage docte
-et de bon renom, d'un laque vers dans l'exgse
-et dans la smantique. Il porta Reuchlin cet
-emploi dangereux; il raviva contre cet honnte
-homme la haine de Hoogstraten, de ses moines
-et de ses suppts. En esprit misricordieux,
-Reuchlin conseillait, ct de la Bible, si peu
-connue alors des fidles et mme du clerg, de
-garder le <i>Talmud</i>, la <i>Kabbale</i>, les commentaires
-philologiques de l'criture, les livres liturgiques,
-d'anantir seulement ce qui traitait
-de la gotie et des sciences occultes. C'tait
-peu. Aussi les Dominicains lchrent-ils de
-nouveau leur Pffefferkorn. En 1511, Grain-de-Poivre,
-toujours intrigant et furieux (le
-baptme ne les amliore pas!) rouvrit les hostilits.
-Cette fois, il ne prit aucun dtour. Il
-attaqua directement Reuchlin dans le <i>Miroir
- main</i> (<span lang="de" xml:lang="de">Handspiegel</span>), pamphlet imbcile,
-venimeux et balourd qui fait songer l'apostrophe
-dont Victor Hugo, en 1852, saboulait
-&nbsp;quelques journalistes de robe courte&nbsp;, savoir:
-Montalembert, Riancey, Veuillot surtout,
-qui nanmoins avait plus de talent que
-Pffefferkorn.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Parce que jargonnant vpres, jene et vigile,</div>
-<div class="verse">Exploitant Dieu qui rve au fond du firmament,</div>
-<div class="verse">Vous avez, au milieu du divin vangile,</div>
-<div class="verse i3">Ouvert boutique effrontment;</div>
-
-<div class="verse stanza">Parce que vous feriez prendre Jsus la verge,</div>
-<div class="verse">Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'o;</div>
-<div class="verse">Parce que vous allez vendant la Sainte Vierge</div>
-<div class="verse">Dix sous, avec miracle et sans miracle, un sou;</div>
-
-<div class="verse stanza">Parce que la soutane est sous vos redingotes,</div>
-<div class="verse">Parce que vous sentez la crasse et non l'&oelig;illet,</div>
-<div class="verse">Parce que vous bclez un journal de bigotes</div>
-<div class="verse">Pens par Escobar, crit par Patouillet;</div>
-
-<div class="verse stanza">Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges</div>
-<div class="verse">Poussent dans le ruisseau ce pamphlet mpris,</div>
-<div class="verse">Parce que vous mlez la cire des cierges</div>
-<div class="verse i3">Votre affreux suif vert-de-gris;</div>
-
-<div class="verse stanza">Parce qu' vous tout seuls vous faites une espce,</div>
-<div class="verse">Parce qu'enfin blanchis dehors et noirs dedans,</div>
-<div class="verse">Criant <span lang="la" xml:lang="la">mea culpa</span>, battant la grosse caisse,</div>
-<div class="verse">La larme l'&oelig;il, la boue au c&oelig;ur, le fifre aux dents;</div>
-
-<div class="verse stanza">Pour attirer les sots qui donnent tte-bche</div>
-<div class="verse">Dans tous les vieux panneaux du mensonge immortel,</div>
-<div class="verse">Vous avez adoss le trteau de Bobche</div>
-<div class="verse i3">Aux saintes pierres de l'autel;</div>
-
-<div class="verse stanza">Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bnite</div>
-<div class="verse">Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint,</div>
-<div class="verse">De dire: &nbsp;Je suis saint, ange, vierge et jsuite.</div>
-<div class="verse">J'insulte les passants et je ne me bats point.&nbsp;</div>
-
-<div class="verse stanza">Aprs avoir lanc l'affront et le mensonge,</div>
-<div class="verse">Vous fuyez, vous courez, vous chappez aux yeux.</div>
-<div class="verse">Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge,</div>
-<div class="verse">Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux!</div>
-</div>
-
-<p>Grain-de-Poivre ne plongea pas si vite dans
-son trou, qu'une sagette barbele et trbrante
-ne le vnt atteindre. L'oiseau de nuit tait
-marqu par un archer aux coups redoutables
-et srs. Le bon Reuchlin riposta au libelle de
-Pffefferkorn par le <i>Miroir des yeux</i> (<span lang="de" xml:lang="de">Augenspiegel</span>);
-il remit sa place le sycophante
-juif, le triple drle, affili pour de l'argent
- la Congrgation. La rplique fut rude, sans
-aucun des mnagements qui servent aux modernes,
-quand ils prouvent le besoin d'dulcorer
-leurs aconits et leur cigu. Il faut lire les
-&nbsp;auteurs gais&nbsp; de cette poque, les contemporains
-allemands de Rabelais pour imaginer
-quelle grossiret vont naturellement ces buveurs
-de bire, ds que leurs choppes les ont mis
-en gat. Les facties de Bbelius, la lgende
-(si souvent refondue, adoucie et transpose en
-beau langage de Til Ulenspiegel), ne rpondent
-prcisment pas l'ide agrable qu'veille en
-nous le mot &nbsp;espiglerie&nbsp;. Une sorte de verve
-pesante, une jovialit d'ours en belle humeur,
-que l'on retrouve dans les deux trop fameuses
-lettres de la Palatine, emplissent d'incongruits
-ces propos de table divertir les <span lang="de" xml:lang="de">junkers</span> et les
-tudiants: <i lang="la" xml:lang="la">gaudeamus igitur!</i> Panurge, au
-regard de pareilles normits, semble quelque
-peu nuanc de gongorisme; Tabarin lui-mme
-prend tout de suite un air modeste et renchri.</p>
-
-<div class="c"><img src="images/illu3.jpg" alt="" />
-<div class="legende"><span class="sc">Martinus Lutherus</span><br />
-PORTRAIT DE MARTIN LUTHER</div>
-</div>
-<p>Le <i>Miroir des yeux</i>, en mme temps qu'il
-faisait voir Pffefferkorn sa vilaine image,
-produisait sans flatterie aucune la silhouette
-d'Hoogstratem. D'tre bafou devant tous,
-humili dans son amour-propre, atteint dans
-sa dignit, le redoutable prieur conut une de
-ces rages qui ne pardonnent point, la rage
-froide et vindicative du prtre. Il se mit sur
-le pied de guerre et combattit, son tour. Certes,
-Reuchlin portait de nobles armes: l'esprit,
-la raison, la science, le talent. Hoogstraten,
-lui, n'avait que le bcher. De connivence avec
-Arnold de Tongres, principal au collge Saint-Laurent,
-avec Ortuinus Gratius, de Deventer,
-ce mme Ortuinus auquel Rabelais, dans la
-bibliothque de Saint-Victor, attribue un volume
-dont le titre ne se peut noncer, Hoogstraten,
-&nbsp;hrticomtre&nbsp; de Pantagruel, dressa
-contre l'humaniste une accusation formelle
-d'hrsie. Il fit tenir l'Empereur les propositions
-suspectes de judasme, les extraits savamment
-choisis dans les ouvrages du docteur
-par Arnold de Tongres, un idiot pdant.
-Reuchlin se fcha srieusement, cette fois. Il
-crivit un plaidoyer si vhment et de ton si
-mont que le faible rasme ne lui pardonna
-point cette chose effrayante. Dcidment, les
-choses tournaient mal. Quelque dsir qu'il en
-et, Maximilien ne pouvait passer l'affaire
-sous silence.</p>
-
-<p>Reuchlin avait pour lui, en France, en Italie,
-en Allemagne, ceux qu'on dsigna plus tard
-sous le nom d'&nbsp;intellectuels&nbsp;. Hoogstraten
-menait sa suite les professeurs de thologie
-et les matres de sentences, les logiciens en
-&nbsp;baroco&nbsp; et en &nbsp;baralipton&nbsp;, rsonnant perte
-d'haleine sur l'hircocerf et le draconcule, sur
-l'essence et l'accident, les grads: bachelier ou
-matre s arts, puis la troupe mme des obscurs:
-moine, moinillon, capets et tonsurs.</p>
-
-<p>En 1514, le prieur des Dominicains citait
-Reuchlin comparoir devant une commission
-ecclsiastique. Or, ce tribunal, peu enclin
-dsobliger le vindicatif &nbsp;papimane&nbsp;, sigeait
-Mayence, chacun de ses membres ayant t
-choisi et personnellement dsign par Hoogstraten.
-Donc, en dpit de l'vque de Spire, malgr
-le bon vouloir du pape mme, la vie, ou tout
-au moins l'honneur et les biens de Reuchlin taient
-fort menacs. Nulle sauvegarde. Nul appui.
-Conscients de leur infirmit, les amis de Reuchlin
-voyaient se drouler cette affaire de deux
-&nbsp;miroirs&nbsp;, l'une des plus importantes que les juifs
-aient jamais dchane sur le monde occidental.</p>
-
-<p>Une tempte grondait. Reuchlin, malgr
-tant de vertus et d'illustres protecteurs, voyait
-se rengrger les tnbres et crotre le pril.
-Dj le sol tremblait. Des clairs imminents
-fulguraient l'horizon. Le triomphe d'Hoogstraten
-tait proche, sans doute. Et lui, le pur
-lettr, le penseur intrpide, le sage et l'rudit,
-allait-il donner cette joie ses lches adversaires?
-Allait-il succomber sous cette racaille
-des universits et des couvents? Tout menaait,
-tout craquait, se drobait autour de lui,
-quand un clat de rire le sauva.</p>
-
-<p>L'auteur des <i>Hommes obscurs</i>, tait en 1515,
-g de 27 ans. Il n'avait pour atteindre la
-fin de sa carrire que peu de jours encore devant
-lui. Us, min, tortur par la misre et
-par la maladie, ayant combattu, souffert, aim
-la patrie allemande et recommenc aprs Dante
-le rve gibelin d'un empire laque, susceptible
-de faire chec la Papaut, aprs avoir, dans
-la guerre des paysans et des bourgeois, suivi
-son ami Frantz de Scheckingen, comme lui
-chevalier, venu, comme lui, du Mein et de la
-fort hercynienne; survivant la dfaite du
-hros, il s'teignit dans peine la trente-cinquime
-anne de son ge, avec pour dernier
-abri la maison doucement hospitalire du pasteur
-Schnegg, sur le lac de Zurich, o Zwingle,
-touch par tant de gloire et d'infortune, l'avait
-appel, quand, trahi de ses amis, brouill avec
-rasme, atteint d'un mal qui ne pardonnait
-gure, presque sans pain, il voyait le soir
-allonger une ombre automnale sur le rapide
-chemin de ses beaux jours. Mais, au temps de
-lutte et de gat o la verve de Hutten flagellait
-de lanires cuisantes les matres de Cologne,
-ces funbres pensers ne hantaient point
-sa noble intelligence. Frle, mais si ardent
-vivre, plein d'espoir, de posie et d'endurance,
-il donnait sans compter ses forces, en mme
-temps que son esprit, faisant largesse tous,
-guerroyant, pindarisant, parlant du bois de
-gayac et d'Arminius, prconisant des remdes
-contre le mal qui l'emportait, offrant Charles-Quint
-sa fire indpendance, conduit
-Bruxelles par le jeune empereur et, de plus belle,
-rvant pour ses camarades, pour lui-mme une
-Athnes germanique o les Dieux de l'Olympe
-auraient eu leurs autels. ptres des Obscurantins!
-Quand parut sa mnippe, Hutten, jeune
-encore, tait un homme aux traits accentus
-et dlicats, aux longs cheveux d'un blond ple,
-au visage encadr par une mousseuse barbe
-d'or, aux yeux d'une douceur fminine o
-l'enthousiasme, la colre, et, comme il disait,
-&nbsp;le culte des Neuf S&oelig;urs&nbsp; mettaient de longues
-flammes. Un frontispice du <i>Triomphe de
-Capnion</i> le montre cuirass, dans une armure
-aussi trange que le morion et les jambarts de
-Don Quichotte. Sur sa maigre poitrine, la
-cuirasse de Galaor ou de Parsifal croupionne
-d'une faon ridicule, tandis que son regard
-nostalgique et sincre contemple je ne sais quel
-au-del riche de lumire et de douceur. Autour
-du front une couronne de laurier plaque de
-feuilles vertes. Elle supporte une toque de velours
-et complte l'ajustement bizarre de ce
-chevalier qui l'pithte d'&nbsp;errant&nbsp; semble
-appartenir l'exclusion de tous autres. Depuis
-qu'il chappa aux disciplines du rvrend abb
-de Fulde, Ulrich von Hutten prgrina par
-les chemins, erratique en effet et dsorbit, en
-proie l'inquitude, qui fait les vagabonds et
-les explorateurs.</p>
-
-<p>Une formidable hilarit accueillit ses premires
-lettres. Dduites en un style nglig
-d'aspect, plein de germanismes, de locutions
-populaires et de trivialits scolastiques, elles
-sont d'une parfaite ironie et d'une surprenante
-mesure. Elles reprsentent les faons, la mentalit
-des jeunes clercs avec tant de vraisemblance
-qu'il faut lire plus d'une fois pour discerner
-la satire et l'intention vengeresse
-travers les lignes monotones de ce pastiche sans
-gal.</p>
-
-<p>Voici d'abord les apprentis moines aux prises
-avec les tentations du Monde, si l'on peut
-nommer ainsi les tavernires qui les hbergent
-et les adolescentes rieuses qui, le soir des ftes
-patronales, dansent avec eux, au son du flageolet,
-quand les corporations accueillent dans
-leurs guildes les nouveaux venus. Un mpris
-naf de la femme complique, chez ces jeunes
-grimauds, l'veil de leur sexualit. C'est avec
-des doigts tachs d'encre et des gats rudanires
-qu'ils abordent l'objet de leurs scolastiques
-amours. Des histoires confuses, possession,
-envotement, se combinent dans leur cervelle
-ignare des obsessions moins chimriques.
-Vilpatius d'Anvers exhorte dom Ortuinus
-Gratius, le met en garde contre les stryges et
-les succubes, lui fait connatre comment on
-repousse leurs malfices au moyen de sel bnit
-et d'oraisons appropries. Conradus de Wickau
-lui raconte une histoire peu difiante et quelles
-pretentaines gayent ses vingt ans. Hutten
-est dur, la plupart du temps, la citation.
-Ds qu'il cesse de railler l'ignorance, la btise
-et l'instruction rebours chez les disciples
-dont matre Ortuinus endoctrine le troupeau,
-sa plaisanterie a des faons tudesques. L'hypocrisie
- la mode et le pharisasme verbal
-dont la France est engoue au dbut du <small>XX</small><sup>e</sup> sicle,
-n'admettent gure ces fortes joyeusets.</p>
-
-<p>Outre la mtrique, la posie et les divers
-rythmes qu'ils ordonnent, outre les syllogismes
-cornus, ces bons jeunes gens tudient leur
-manire les potes latins. Ils sont bien fonds en
-thologie et, quand ils accouplent des vers,
-ce n'est pas sur des babioles, disent-ils, mais
-sur la couronne des saints. Comme ils pensent
-dvotement, plus acharns la doctrine de leurs
-matres que Thomas Diafoirus aux avis d'Hippocrate,
-ils hassent les potes nouveaux, dclament
-contre Philomusus, Escampativus et
-quelques autres fort oublis, qu'ils traitent de
-jeanfoutres. On les imagine dambulant parmi
-les venelles et les carrefours de la &nbsp;Sainte
-Cologne&nbsp;, emplissant la nuit de hurlements
-avins, quand ils vagabondent, aprs boire,
-dans les quartiers dserts. La haute silhouette
-de la cathdrale apparat sur le ciel nocturne,
-avec son dme inachev, ses clochetons et ses
-pinacles, tandis que le Rhin accompagne de sa
-plainte monotone les clameurs des jouvenceaux.
-A l'ombre du vieil difice, leur btise s'panouit!</p>
-
-<p>C'est ici, dit Henri Heine, que la prtraille
-a men sa pieuse vie. Ici ont rgn les hommes
-noirs que Hutten a dcrits. Ici Hoogstraten
-distilla ses dnonciations. Ici la flamme du
-bcher a dvor des livres et des hommes, et les
-cloches tintaient et on chantait <i>Kyrie eleison</i>.</p>
-
-<p>Mais le stupide fanatisme n'absorbe pas
-les jeunes clercs au point d'empcher qu'ils ne
-deviennent &nbsp;trs profonds&nbsp;, verss dans les
-sciences orthodoxes. Il en est une que leur entendement
-s'approprie avec dlices, je veux dire
-la Mystique. C'est l'art de donner aux faits
-mythiques ou sociaux une interprtation bizarre,
-saugrenue et falote, de chercher dans
-les potes antiques la &nbsp;prfiguration&nbsp;, comme
-ils disent, du christianisme et autres subtilits
-dogmatiques, mais idiotes. C'est la mythologie
-compare Charenton.</p>
-
-<p>Voici frre Conradus Dollenkopsius, qui fait
-part Ortuinus de son rudition.</p>
-
-<p>&nbsp;Je prends tous les jours, dit-il, une leon
-de posie, o, par la grce de Dieu, je commence
- faire un progrs admirable. Je sais dj
-toutes les tables d'Ovidius en sa <i>Mtamorphose</i>;
-de plus, je sais les interprter quadruplement,
- savoir naturellement, littralement, historiquement
-et spirituellement, science que n'ont
-pas les potes sculiers.</p>
-
-<p>&nbsp;Dernirement, j'ai pouss l'un d'eux cette
-colle: d'o vient le nom de Mavors?</p>
-
-<p>&nbsp;Il me donna une explication qui n'est pas la
-bonne. Je le redressai: &nbsp;Mavors, lui dis-je,
-c'est <i lang="la" xml:lang="la">mares vorans</i>, le dvorateur des mles.&nbsp;
-De quoi il demeura confondu.</p>
-
-<p>&nbsp;Je poursuivis: &nbsp;Que faut-il entendre allgoriquement
-par les neuf Muses?&nbsp; Le pauvre
-gars n'en savait rien: &nbsp;Les neuf Muses, lui
-dis-je, reprsentent les sept Ch&oelig;urs des
-Anges.&nbsp;</p>
-
-<p>&nbsp;En troisime lieu, je lui demandai: &nbsp;D'o
-vient le nom de Mercurius?&nbsp; et comme il ne
-savait pas davantage: &nbsp;Mercurius, lui dis-je,
-c'est <i lang="la" xml:lang="la">Mercatorum curius</i> (patron des marchands),
- cause qu'il est le dieu du ngoce et
-porte aux trafiquants un intrt suivi.&nbsp;</p>
-
-<p>&nbsp;De cela vous pouvez infrer que ces potes
-apprennent leur art dans un grand terre
-terre, qu'ils ne prennent cure ni des allgories,
-ni de l'exgse spirituelle. Ce sont des hommes
-charnels, comme l'crit l'aptre dans sa I<sup>re</sup> aux
-Corinthiens, <small>II</small>: &nbsp;L'homme animal ne peroit
-pas les choses qui sont dans l'esprit de
-Dieu.&nbsp;</p>
-
-<p>&nbsp;Vous me demanderez peut-tre: &nbsp;D'o
-tenez-vous tant de subtilit?&nbsp; Je vous rpondrai
-que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un
-ouvrage compos par un Anglais, matre de
-notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys.
-Son livre a pour objet la <i>Mtamorphose</i>
-d'Ovidius. Il en expose tous les mythes d'aprs
-le Symbolisme et la Mystique. Il est profond
-en Thologie, au del de tout ce que vous pouvez
-croire. Il est bien vident que le Saint-Esprit
-infusa une telle doctrine cette personne,
-cause qu'elle tablit la concordance qui existe
-entre l'criture sainte et les tables potiques.
-Vous en pourrez constater dans les passages
-que voici:</p>
-
-<p>&nbsp;De la serpente Pytho qu'Apollo mit mort
-le Psalmiste dit: &nbsp;Vous marcherez sur l'aspic
-et sur le basilic.&nbsp; Diana signifie la trs bate
-Vierge Maria, quand, avec des jouvencelles
-nombreuses, elle rde par les chemins. Cadmus
-courant aprs sa s&oelig;ur figure la personne de
-<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> en qute pareille de sa s&oelig;ur qui est
-l'me humaine et fondant une cit qui est
-l'glise.&nbsp;</p>
-
-<p>L'rudition du bent se prolonge, se rpte,
-encombre maintes pages de citations, de notes
-marginales, et de rfrences auprs des &nbsp;bons
-auteurs&nbsp;. Un vertige de stupidit monte peu
- peu, se dgage de ces lucubrations monastiques.
-Est-ce un hpital de fous? Un couvent
-d'inquisiteurs? On n'en sait plus rien et l'on
-demande merci. La grande affaire toutefois
-que poursuivent les jeunes sycophantes, c'est
-la confusion de Reuchlin et surtout l'anantissement
-des juifs. Au moment du Jubil, de
-la vente des indulgences, il importe de dtourner
-sur eux les soupons de la multitude. Un
-juif rti, quelques maisons isralites mises au
-pillage, voil toujours un amusement que l'on
-ne saurait interdire au peuple. C'est un apritif
- l'eucharistie, un encouragement aux &nbsp;bons
-pauvres&nbsp; qui font leurs pques. La dmagogie
-ractionnaire est organise jamais. Sous
-l'inspiration des Dominicains, elle fonctionne
-telle que nous la reverrons au moment de la
-Ligue et, plus tard, de l'affaire Dreyfus. Ses
-procds restent les mmes et le personnel
-ne diffre point. M. Charles Maurras vaut
-Hoogstraten; M. Arthur Meyer prte son
-humeur lgante et ses favoris en ctelettes
-Johannes Pffefferkorn.</p>
-
-<p>Ce nanmoins l'Allemagne intellectuelle avait
-compris.</p>
-
-<p>Les sarcasmes de Hutten avaient dessill ses
-yeux. Dans Reuchlin menac, dans les juifs
-offerts la populace comme un troupeau dont
-la vie appartient au premier boucher venu,
-les penseurs, les humanistes se reconnurent. Ils
-salurent un hros, leur an, qu'il fallait sauvegarder
- tout prix. Leur piti s'mut. Ils
-tendirent une fraternelle main au peuple des
-&nbsp;<span lang="de" xml:lang="de">judengassen</span>, &nbsp;aux tribus captives&nbsp;, aux &nbsp;ternels
-proscrits&nbsp;, victimes de la plus infme
-superstition, exclus de toute joie, en pril continu,
-holocauste offert au dieu des chrtiens,
- ce Christ plus sanguinaire que Moloch. Or,
-ces hommes ne demandaient qu' vivre, qu'
-obtenir pour eux et pour les leurs ce que, mme
-de nos jours, contestent aux hbreux les salaris
-de l'antismitisme, savoir &nbsp;autant de droits
-que les autres mammifres&nbsp; (Heine). Un
-norme ridicule tomba sur Hoogstraten, sur
-son Ordre abhorr, pris en flagrant dlit
-d'imposture. Nonobstant les efforts du Saint-Sige,
-malgr le zle des pres blancs et noirs
- dtruire ce libell malencontreux, le coup
-librateur fut port. L'audace des moines recula.
-Une sorte de trve suspendit les hostilits.</p>
-
-<p>Plus tard, avec le pape Adrien et le lgat
-Alexandre, avec les bulles de proscription, la
-terreur s'empara des mes incertaines. rasme
-renia son amiti pour les humanistes. Il se
-dshonora de gat de c&oelig;ur en dnonant aux
-pouvoirs publics Hutten malade et fugitif,
-en appelant sur Zwingle, son hte, la suspicion
-des magistrats. Ce causeur brillant, cet esprit
-orn gotait cependant le charme du bien-dire.
-Il pensait librement. Mais il n'avait ni caractre,
-ni bravoure; il portait une pente fcheuse
- prendre quand mme le parti du plus fort.
-Le beau portrait d'Holbein, au muse d'Anvers,
-a toute la valeur d'un document psychologique.
-Il montre au vif le manque de bravoure qui
-noua Didier rasme, l'induisit en de lches
-et vilaines actions. Le corps un peu vot, sous
-une fourrure assez belle, vieilli plutt que vieux,
-l'homme en dpit du chaperon et du manteau
-semble grelotter de froid. Les traits fins, allongs,
-le sourire inquiet des lvres minces, le
-nez un peu dvi, les yeux dont le regard s'en
-va on ne sait o, le geste de la main blanche
-et fine qui tient si mollement un manuscrit enroul,
-disent l'homme sans vouloir, goste,
-maniaque et personnel, qui pour conserver sa
-&nbsp;librairie&nbsp; et ses objets d'art, ce beau parloir
-de chne, gloire de Rotterdam, acceptera
-n'importe quelle honte, sceptique au point
-d'tre le mieux du monde avec les autorits
-civiles ou religieuses, quelles qu'elles soient.</p>
-
-<p>Le dpart d'rasme et la mort de Hutten
-ferment cette premire priode o la Rformation
- venir se fait deviner plutt qu'elle ne se
-formule. Ce n'est pas le mois d'avril encore.
-Mais le ciel se fait plus doux; un souffle amical
-passe dans l'azur clair; les branches, qu'alourdit
-le trop-plein de la sve, laissent poindre la
-verdure indcise des bourgeons. Des cris d'oiseaux
-montent vers la lumire, dans l'allgresse
-du matin.</p>
-
-<p>Aprs le dchanement de haine et de mpris
-qu'ont suscit les <i>ptres</i> de Hutten contre
-l'obscurantisme, aprs la dfaite d'Ortuinus
-et l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire
-va cesser.</p>
-
-<p>Bientt pourtant, un nouveau rieur, celui-l
-formidable, fait cho, sur les bords de la Loire,
-au guerrier pote, qui, dans les burgs du Rhin,
-aiguisa l'pigramme vengeresse. Les titans de
-Rabelais porteront au Monde la mme parole
-fraternelle que nous entendmes dans les sarcasmes
-de Hutten.</p>
-
-<p>Mais, avant d'couter ce Gargantua si
-humain, ce bon Pantagruel qui ravive les
-sources d'autrefois, qui, clbrant la joie et
-l'orgueil de vivre, donne aux forts le seul viatique
-digne d'eux, savoir l'amour du travail,
-l'universelle nergie et la curiosit de son hros,
-prtons d'abord l'oreille cette voix harmonieuse
-et robuste qui s'lve pour chanter
-l'amour divin et les tendresses humaines. Aprs
-les chevaliers, aprs les humanistes, les gentilshommes
-et les raffins, voici le moine plbien
-de Wittemberg qui, soulevant la pierre funraire
-sous laquelle, depuis dix sicles, touffait
-le Monde Occidental, d'un c&oelig;ur allgre, d'un
-gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection
-et de sa foi.</p>
-
-<p>Le printemps de la Rforme est venu, dans
-l'Allemagne et dans l'Univers, comme le mois
-de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral
-de Luther lui donne une voix immortelle,
-voix dont l'cho frmit encore pour
-veiller dans les c&oelig;urs des germes
-d'hrosme, d'indpendance,
-de raison et de bont.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Tandis que les humanistes, dfenseurs des
-bonnes lettres, champions de l'hbrasme, vengeurs
-de l'antiquit grecque et latine gotaient
-les premiers fruits de leurs victoires; tandis
-que le chevalier Ulrich von Hutten, ayant,
-avec ses <i>Hommes obscurs</i>, enrichi la linguistique
-d'un vocable nouveau: l'&nbsp;obscurantisme&nbsp;,
-comme cent ans aprs lui Miguel de
-Cervants devait apporter l'univers le mot
-&nbsp;don quichottisme&nbsp;, comme dj l'auteur anonyme
-du <i>Til Ulenspiegel</i> avait fourni celui
-d'&nbsp;espiglerie&nbsp;; incontest, glorieux, satisfait
-et veng, Reuchlin se retirait du combat,
-sans vouloir, dsormais, participer aux luttes
-qui bouleversaient l'Allemagne, s'cartant aussi
-bien de la Rforme que de l'insurrection fomente
-contre le Saint-Empire, par les chevaliers
-rhnans, groups, au chteau d'Ebernburg,
-sous le pennon de Scheckingen, Scheckingen,
-noble figure, un peu baroque aussi et qui,
-dans un avenir prochain immdiat, prsage
-l'autre gentilhomme, le <span lang="es" xml:lang="es">caballero andante</span>,
-redoutable aux pcores, aux marionnettes et
-aux moulins! Scheckingen, chevalier teutonique,
-Lohengrin gar dans l'aube de la Renaissance,
-crois de Rutebeuf, pave du Moyen
-Age! En qute d'aventures, heaume au chef,
-dague au poing, bard de fer, jaloux de conserver
- la noblesse pauvre, en mme temps que
-le droit fodal de rapine, le privilge exclusif
-du service militaire, privilge que les troupes
-nouvelles de Maximilien, retres et lansquenets,
-enlevaient aux gentilshommes sans patrimoine,
-Frantz de Scheckingen tenta la dpossession
-de l'archevque de Trves, rva d'assumer,
-un jour, la pourpre impriale, et combattit,
-pareil Goetz de Berlichingen, le hros de
-G&oelig;the, dans la guerre des paysans. Il continuait
-les prises d'armes et les gestes de la Chevalerie,
-au moment mme o l'esprit moderne faisait
-clater l'corce du vieux monde, o Luther, en
-dchirant la bulle qui l'excommuniait, dans la
-cathdrale de Wittemberg, brisait, du mme
-coup, mille ans d'obissance la thocratie
-romaine et rompait brutalement avec le pass.</p>
-
-<p>Le <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, malgr son immense apptit
-de science, de voyages, d'art, ses passions froces
-et l'indomptable vitalit dont il regorge,
-n'en est pas moins le sicle de la Diplomatie et
-de la Banque. L'Allemagne a pu s'instruire de
-cette vrit. L'affaire des indulgences, les
-marchandages qui aidrent &nbsp;marmitonner&nbsp;
-l'lection de Charles-Quint l'ont rendue clatante
-et manifeste. Le fils de Jeanne la Folle
-est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans
-leur maison d'Augsbourg. Ils tiennent, en mme
-temps que celles de leur coffre-fort, les clefs
-de la politique europenne. On connat l'anecdote
-du fagot de cannelle, qu'allumrent avec
-un reu de huit cent mille florins souscrit par
-l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour o
-ce prince daigna recevoir leur hospitalit.
-La Foi seule pourra lutter contre cette omnipotence
-de l'Argent. Mais les hobereaux de
-Scheckingen, les paysans de la Souabe, de la
-Franconie et du Palatinat, que pourront-ils
-contre les soldats mercenaires chargs de &nbsp;rtablir
-l'ordre&nbsp;, et de rpondre par la Mort
-aux rvoltes de la Faim? Les chefs prissent
-glorieusement sans avoir subir l'humiliation
-d'tre absous ou chtis par le vainqueur. Mais
-le roman chevaleresque est jamais conclu.
-Scheckingen, dont Albert Drer a fix les traits
-dans une de ces planches &nbsp;baroques&nbsp; et &nbsp;sublimes&nbsp;
-o la Mlancolie treint sans relche
-l'Esprit impuissant prendre son essor; Scheckingen
-que la mort conduit aux abmes sur un
-maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les
-rides qui labourent son visage dvast le dsespoir
-infini que, dj trois cents ans plus tt,
-manifestait le &nbsp;dcrois&nbsp; du vieux rimeur gaulois.</p>
-
-<p>Mais voici que Luther, secouant la dfroque
-mdivale, se dresse pour un combat nouveau.
-Arm du seul vangile, au nom d'une doctrine
-plus pure, il combattra les princes et chassera
-la Papaut de la conscience humaine. Est-ce
-un dogme inconnu qu'il prconise? une thologie
-leuthrienne qui va muer tout coup la face
-de l'Univers? Non! Luther, Calvin, l'un avec
-son trait du serf arbitre, l'autre avec son
-institution chrtienne, suivent les mmes errements
-qu'adoptrent Jeansen, Duvergier de
-Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs.
-Les uns et les autres partent de saint Augustin,
-de cette ide que l'homme est impuissant crer
-lui-mme le salut, obtenir la grce, don
-purement gratuit de la Divinit. Cette doctrine
-dcourageante semble, au premier abord,
-faite pour anantir toute l'nergie humaine,
-pour briser tout ressort intrieur et toute volont.
-Mais, proclamant l'impuissance de
-l'homme changer son destin, elle affranchit
-la conscience des dogmes. Elle brise le joug
-sacerdotal.</p>
-
-<p>Ne donnant au fidle que l'criture pour
-guide et rconfort, elle cre en mme temps le
-libre examen, la discussion des paroles divines,
-sans que le prtre ait besoin d'intervenir en
-qualit d'interprte ou de mdiateur.</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas l'action thologique de
-Luther, les discussions plus ou moins subtiles
-du docteur Martin qui lui donnrent de mettre
-ainsi en mouvement les forces populaires.
-Pour crer la foi des humbles, cette foi qui
-soulve les montagnes, cette foi avant toute
-chose, uniquement, peut-tre, il faut beaucoup
-d'amour.</p>
-
-<p>Or la conqute de Luther n'est autre chose
-qu'une conqute de l'amour. En dduire la
-lgende tout entire ce serait voquer, non
-seulement les annales du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, mais la
-civilisation moderne depuis ces jours lointains
-de la Wartburg o le moine en rvolte eut son
-Thabor et sa Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes
-encore, dont les passions nous agitent et dont
-l'cho vibre dans l'air.</p>
-
-<p>Guerre sainte, chocs sublimes! Temps hroques
-de dvouement et d'espoir! Conflits des
-princes et des peuples, des doctrines et des
-hommes, engagements superbes, o, de part et
-d'autre, luttant pour leur conscience, pour leur
-foi, pour ce qu'ils crurent la vrit, les hommes
-sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chre
-que cette vie elle-mme, l'existence de leurs
-proches, la stabilit de leur foyer, aux revendications
-de l'Idal! Que Luther tonne la
-dite de Worms, et repousse le Lgat du Saint-Sige!
-que Loyola prenne, par ses disciples,
-la direction du Monde! que l'aigre Calvin
-dogmatise Genve, arrtons-nous dans la
-familiarit de ces grands hommes. Cherchons
-dans les meneurs de peuples ce qui transparat
-d'ternel, les douceurs et mme les faiblesses
-qui les rapprochent de la condition humaine,
-en quelque sorte nos frres, les mettent plus
-prs de notre c&oelig;ur.</p>
-
-<p>J'ai suivi, par les lourds aprs-midi de
-septembre, par les couchants de turquoise, de
-cuivre et d'or, la route d'Hernani Motrio,
-gravi l'escarpement de Loyola, rv dans la
-grotte de Manrze celui qui, rassasi d'asctisme
-et de douleur, inventa un monde son
-image, et se sentit assez grand, assez souple
-et fort pour, de ses mains, ptrir une chrtient
-nouvelle. A la Wartburg, o sainte lisabeth
-de Hongrie laissait tomber, sur son chemin,
-des roses, o Wolfram d'Eschenbach, pour une
-autre lisabeth, chanta ses cantiques et des
-hymnes que le Gnie, aprs cinq sicles, devait
-redire l'Univers, j'ai retrouv la cellule
-monastique o Luther, captif, dclara la guerre
- la Papaut, jeta son critoire la tte du
-dmon. Il traitait Satan avec le mpris d'un
-homme qui, portant ses frres l'acte, la
-Vie et la Parole, se sait suprieur l'Esprit
-de Ngation.</p>
-
-<p>Il est un livre unique, touchant, humain dans
-l'&oelig;uvre thologique et pesante de Luther. L,
-plus d'abstraction, plus de controverse, d'pilogues,
-sur la grce, le serf arbitre et autres
-arguties. Les Propos de table de Martin Luther
-sont aux crits dogmatiques de ce grand homme
-quelque chose comme tous les Fioretti, de saint
-Franois, dans les sermons et les exhortations
- ses frais qu'a laisss le Bienheureux.</p>
-
-<p>Par les plaines d'Assise, longs promenoirs
-plants de pins et de cyprs, ces cyprs qui
-donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie
-une incomparable noblesse, retrouvant
-quelque chose du panthisme antique et de la
-douceur virgilienne, le <span lang="it" xml:lang="it">padre</span> Francesco invoquait,
- l'appui de sa dilection, &nbsp;l'eau si
-pure, si humble et si chaste&nbsp;, la lune, le soleil,
-les astres, la terre tout entire, le conviait aux
-pousailles de l'me humaine avec son Dieu.</p>
-
-<p>Les fresques de Giotto, dans la basilique
-d'Assise, le montrent, chancelant, ivre de
-tendresse, portant toute crature la nouvelle
-eucharistique de l'ternel amour.</p>
-
-<p>Ce serait, peut-tre, pousser le got du
-paradoxe historistique un peu plus loin que
-d'envisager Franois d'Assise comme un prcurseur
-de la Rforme. Nanmoins, la modification
-profonde qu'apportrent dans l'esprit
-chrtien les prdications franciscaines offre,
-en quelque faon, une analogie avec le mouvement
-suscit par Luther. En substituant la doctrine
-ecclsiastique, la direction, le pur amour,
-Franois d'Assise, par d'autres chemins, arrivait
- la mme conclusion que le docteur de
-Wittemberg. Il proclamait que le fidle se
-peut affranchir du prtre; et cela constitue,
-au point de vue orthodoxe, la plus damnable
-des hrsies. Si Franois d'Assise, esprit docile
-et tendre, s'inclina toujours devant les dcisions
-du Saint-Sige et lui resta soumis, il n'en fut
-pas de mme, pour quelques-uns des disciples
-ayant subi de prs ou de loin son influence,
-les <span lang="it" xml:lang="it">fraticelli</span>, par exemple, ou fra Salambiene.</p>
-
-<p>Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un
-mineur, venu d'un sang plus lourd et d'une race
-moins artiste, n'a pas l'lgance patricienne,
-inhrente au <span lang="it" xml:lang="it">padre</span> Francesco. Mais celui-ci
-fut, peut-tre en dpit de lui-mme, un mancipateur
-de l'intelligence. Gebhardt dans son
-tude sur &nbsp;l'Italie mystique&nbsp; au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle,
-montre Franois au milieu des sages et des
-prophtes dans le paradis du Dante, au sommet
-de la <i>Divine Comdie</i>, cette haute cathdrale,
-dont la porte s'ouvre encore sur les tnbres du
-Moyen Age, sur la fort obscure &nbsp;o le soleil
-se tait&nbsp;, mais dont les flches, les tours et le
-pinacle, touch dj par l'aube de la Renaissance,
-portent comme <i lang="it" xml:lang="it">Santa Maria dei fiori</i>
-les stigmates de l'esprit nouveau.</p>
-
-<p>Luther, ce gros moine priapique, bedonnant
-et vocifrateur dont Lucas Cranach a burin
-les traits nergiques, plbiens et volontaires,
-la face carre, aux yeux de douceur et de
-flamme, au menton d'empereur romain, incarne
-la voix mme de la Foule, atteste la vitalit,
-non seulement du Peuple, mais de la Populace.
-Lui-mme se nommait volontiers <i lang="de" xml:lang="de">Herr Omnes</i>,
-Monseigneur &nbsp;Tout le monde&nbsp;, incarnant, pour
-la premire fois, les droits de l'Homme, le
-Droit ternel, mconnu par l'glise et la Fodalit.</p>
-
-<p>Il est dur, violent, pote nanmoins sa
-manire, avec cette lourdeur monacale que
-raillait Hutten et ce fonds de brutalit germanique
-dont ne sont pas exempts les meilleurs
-potes d'outre-Rhin, qui faisait dire Henri
-Heine se raillant lui-mme: &nbsp;Je suis une choucroute
-arrose d'ambroisie.&nbsp; Mais Luther n'a
-garde, quant lui, de railler. Il se sait le porte-parole
-des hommes qui natront demain. Il
-revient de la dite de Worms comme autrefois
-Julien de Nicomdie, comme saint Paul du
-promontoire d'phse o son gnie adressa
-aux gentils cette &nbsp;ptre qui rompait le cble
-de la vieille loi mosaque&nbsp;. Il revient dans son
-jardin de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu
-des rosiers, sous les tilleuls en fleurs avec son
-petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable
-des alles, puis vient table, prend part la
-conversation. Elle roule sur les choses du Ciel.
-Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-n,
-que lui apporte Catherine de Bora, compltent
-ce groupe que pourraient peindre les petits
-matres hollandais: Jan Steen ou Pieter de
-Hooghes. Son c&oelig;ur s'emplit d'amour, dborde
-sur toute chose. Un soir, il voit un oiseau se
-poser sur un arbre et se rjouit de comprendre
-que cette gracieuse crature habite dans la
-protection de Dieu. Il respire une rose et contemple
-en elle un magnifique ouvrage du Crateur;
-il aime le vin, le gote, le conserve pour
-les repas de noce. Le pain, dit-il, confirme le
-c&oelig;ur de l'homme. Le vin le rjouit. Il protge
-les nids contre les passants, avec le geste de
-Franois d'Assise dfendant les hirondelles.
-Il fait taire les grenouilles pour couter le
-rossignol. Il parle, comme Virgile, des cygnes
-agonisants qui, prs de quitter la terre, tentent
-de leur voix sublime les astres thrs.</p>
-
-<p>Un tel rapprochement ne saurait choquer ni
-surprendre. Le <i>Choral</i> de Luther aussi bien
-que le <i>Cantique du Soleil</i> porte, en lui, une
-beaut suffisante pour s'imposer l'admiration
-des hommes, en dehors de toutes proccupations
-confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hrtique
-de Wittemberg au &nbsp;trouvre de Jsus&nbsp;,
-c'est un amour pareil pour la nature, pour les
-tres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour
-les bestioles innocentes que l'homme tue et martyrise
-afin d'assouvir sa gloutonnerie ou sa cupidit.
-Saint Franois prchait les engoulevents,
-sauvait un pauvre livre traqu par les chasseurs,
-dfendait le meurtre au loup d'Aggubio,
-conviait la Nature entire la fte ternelle
-du printemps et de l'amour divin: <i lang="it" xml:lang="it">Laudato sia,
-Signore mio!</i></p>
-
-<p>Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est
-la musique. &nbsp;La musique sainte &mdash; dit son
-contemporain Paracelse &mdash; met en fuite la
-tristesse et les esprits mchants.&nbsp; Or, le Diable
-est un esprit chagrin. Il dsespre les hommes.
-Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux.
-De l vient qu'il dtale au plus prs, sitt qu'il
-entend la musique, et ne reste jamais, ds que
-l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi
-David, avec sa harpe, dlivra Sal en proie
-aux attaques du Dmon.</p>
-
-<p>&nbsp;J'ai toujours aim la musique; la connaissance
-de cet art est bonne; elle sert toute chose;
-la musique est un prsent de Dieu, elle est allie
-de prs la thologie et, pour beaucoup, je ne
-voudrais tre dpourvu du petit savoir que j'ai
-en fait de musique. Un matre d'cole doit tre
-habile musicien. La musique chasse beaucoup
-de tribulations et de mauvaises penses, la
-musique est la meilleure consolation que puisse
-prouver un esprit triste et afflig; elle rend
-les gens plus aimables, plus doux, plus modestes
-et plus intelligents. Un tel got suffit pour ennoblir
-qui le professe.&nbsp;</p>
-
-<p>Et lui-mme, Luther, nous apparat comme un
-chanteur divin, comme un psalmiste, qui, sur
-la harpe de David, retrouve les cantiques des
-prophtes, pour chanter son espoir et sa jubilation.
-Luther, luthier, le psaume qu'il accompagne
-sur un nouveau psaltrion apporte
-l'humanit des forces, invigore son espoir. Les
-anges qu'on rve, ceux de Flandre, ou de Toscane;
-les anges de Memling et ceux de Jean
-de Fiesole n'entonnrent jamais pareils cantiques
-devant le trne de leur Dieu!</p>
-
-<p>Mais, ce chantre enthousiaste est, en mme
-temps, un solide buveur, un homme de chair et
-de sang. Il se plat table, rit avec fracas, au
-milieu de ses amis. Il s'emplit de bire et tient,
-les coudes sur la nappe, des propos qui n'ont rien
-d'difiant. Ce n'est pas, lui non plus, un ascte,
-mais un homme, un homme qui rien n'est
-tranger. Il clate de force, de joie, et de bont.
-Il fait trembler, sur sa chaire, le pontife romain,
-au fond du Vatican, mais il obit, sans
-mot dire, aux humeurs de sa mnagre. Il a
-l'odeur, l'expansion et la force du peuple. Il en
-a aussi la crdulit. S'il ne brle pas les sorcires,
- la faon des juges ecclsiastiques, il
-dbobine sur leur compte mainte histoire digne
-d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants
-du Diable, que les mauvais Esprits couchent
-dans les berceaux dont ils ont emport les
-nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent
-pas rassasier. Il apprend ses commensaux,
-Mlanchthon, <span lang="la" xml:lang="la">Auri-Faber</span>, Jean Stols,
-Lauterbach, les manigances du Diable qui
-prend, tour tour, la figure d'un veau noir
-et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme
-emporter l'me des aubergistes. Parfois aussi,
-Luther se plat des inventions que n'et pas
-dsavoues Jacques de Voragine. Cette gracieuse
-histoire, par exemple, d'un enfant gar
-comme les frres du Petit Poucet et qu'un ange
-nourrit pendant trois jours, au fond des bois.
-Quand ils ont bien jou tous deux ensemble,
-au moment o la nuit tombe, l'ange le reconduit
-chez ses parents.</p>
-
-<p>Et voici que ce brave homme, ce naf conteur
-d'histoires horrifiques touchantes, claire les
-peuples et les rois, promulgue des arrts souverains
-sur le gouvernement des empires, juge
-d'un mot dcisif les matres de l'Europe. Puis
-son esprit vagabond l'emporte vers les spculations
-thologiques. Le ton s'lve, grandit.
-Tout l'heure, c'tait un bourgeois teuton, humant
-le pot, dans son logis. A prsent, c'est un
-prophte. Le charbon d'Isae a touch ses
-lvres loquentes. Mais bientt le rire, un rire
-large et sensuel, reprend ce gros homme en
-liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il
-invective. Il se glorifie avec ingnuit, car il
-manque absolument de modestie. Il se montre,
-dans son naturel, plein de bonhomie et de duret,
-d'gosme et de dvouement, de bizarrerie et de
-lucidit, d'enthousiasme et de doute, d'loquence
-et de trivialit, de petitesse et de grandeur.</p>
-
-<p>C'est, pourrait-on dire, un personnage de
-Rabelais. Il en a la verve intemprante, la
-belle humeur tapageuse, un peu brouillonne,
-l'esprit bachique, le langage cynique et la
-haute raison. Comme ceux de <i>Pantagruel</i>,
-c'est un gant dchan parmi les nains. C'est
-une force de la Nature. Il prend sa place
-table, mord joyeusement tous les fruits offerts.
-Il aime sa femme, Catherine, ses enfants;
-il aime, nous l'avons vu, les fauvettes, les rossignols,
-les cygnes. Il s'appelait tout l'heure
-&nbsp;Mgr tout le Monde&nbsp;. Ne pourrons-nous pas
-le nommer, prsent, cet instigateur de rvolte,
-cet veilleur des forces latentes, ne pourrons-nous
-pas le nommer &nbsp;Panurge&nbsp;, l'homme de tous les
-travaux? Comme Rabelais encore, partant d'un
-point de dpart si diffrent, Luther, l'aube
-du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, retrouvait la douceur de vivre,
-mettait fin au long carme du Moyen Age. Il
-relevait Adam dchu, <i lang="la" xml:lang="la">Adam vetus</i>, <span lang="la" xml:lang="la">tandem
-ltus</span>, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur:
-&nbsp;Lve-toi, pauvre homme! bois et
-mange! Puis, espre! travaille. Et, sur la
-route printanire, toute blanche de pommiers
-fleuris, par les campagnes verdoyantes, sous
-le ciel d'azur et d'or, marche appuy sur la
-Bont suprme, marche confiant vers l'avenir!&nbsp;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Bless au sige de Pampelune que le roi
-d'Espagne dfendait contre Jean d'Albret,
-lequel prtendait reconqurir cette capitale
-ancienne de la Navarre, le capitaine Ignace de
-Loyola fut soign par un chirurgien, ignorant
-de son mtier. Sa jambe mal soude le laissait
-boiteux. Derechef, il la brisa lui-mme, reconstitua
-le pansement et, quelques semaines aprs,
-marcha droit, comme par le pass.</p>
-
-<p>Cette violente et froide nergie est une caractristique
-des races d'Eskaldune, que nul pril
-n'effraie et que nulle souffrance ne fait broncher
-d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca,
-compatriote d'Ignace, n au village de Motrio,
-et commandant une frgate, a les deux jambes
-emportes par un boulet. Sur-le-champ, il
-ordonne qu'on le plonge dans un baril de son,
-pour contenir l'hmorragie et ne cesse de faire
-tte l'ennemi qu'autant que la mort a pris
-son dernier souffle. Et tous, coureurs de la
-montagne, cumeurs de l'Ocan, gravissent
-les pics inabordables, ou, sur leur barque faite
-de quatre planches, vont aux pcheries de
-Terre-Neuve, touchent peut-tre aux rgions
-polaires et, sans mme avoir conscience de leur
-hrosme, devancent les explorateurs les plus
-illustres, parmi les pouvantes, les rcifs, les
-dserts de l'Ocan. Le sombre gnie de la Biscaye
-vit en eux. Pays aux monts tragiques, pleins
-d'embches et de prcipices, o le sol de basalte
-noircit, dirait-on, les feuillages des grands
-arbres et la hampe vigoureuse des mas. Une
-race d'origine inconnue, apparemment smitique,
-&nbsp;ibres non romaniss&nbsp; dont le langage
-ne s'apparente aucun dialecte indo-europen,
-vit dans l'pre montagne, jalouse de
-ses privilges, guerroyant pour ses <span lang="es" xml:lang="es">fueros</span>,
-prompte l'insurrection contre les pouvoirs
-tablis, ds qu'il s'agit de dfendre ses autels ou
-son foyer, prte reconqurir l'Espagne sur
-les Maures avec Plage ou bien faire le coup
-d'escopette pour <i lang="es" xml:lang="es">el rey netto</i>, avec Zumalacarregui.</p>
-
-<p>Ignace de Loyola fut, pour employer le mot
-de Carlyle, l'homme le plus &nbsp;reprsentatif&nbsp;
-de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme
-audace, l'infrangible volont.</p>
-
-<p>Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet
-homme opinitre subit une crise morale qui
-dtermina, chez lui, l'orientation nouvelle de
-son esprit.</p>
-
-<p>Pendant les importuns loisirs d'une longue
-convalescence, au chteau de son pre, ayant
-lu, afin de se divertir, la <i>Lgende dore</i>, il
-fut mu par les rcits qu'elle renferme et se
-jura de devenir un saint.</p>
-
-<p>Il faut dater de sa gurison, la retraite
-Manrze, la crise d'asctisme qui faillit se
-terminer par un dpart en forme pour les lieux
-saints.</p>
-
-<p>Il alla, mais en simple visiteur, Jrusalem.
-Car il ne tarda gure comprendre, tant d'un
-esprit net et rsolu, qu'en se faisant ermite, et
-fuyant le Monde, il ne rendait l'glise aucun
-des services qu'elle pouvait esprer de lui.</p>
-
-<p>Dj la Rforme devenait menaante. La
-pense de crer un Ordre qui, par la parole,
-par l'enseignement et la direction, en combattrait
-les progrs ne tarda pas germer en lui.
-A la dite de Worms, c'est--dire en 1521,
-Luther avait rompu, non seulement avec la
-Papaut, mais avec le Saint-Empire. Prisonnier
- la Wartburg, o l'lecteur de Saxe le
-cachait, il instituait cette prdication nouvelle,
-cet apostolat qui, bientt, dchaneront des
-fureurs homicides, mettront aux prises, en un
-choc perdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient
-du nom de chrtiens, mais se diviseront,
-l'avenir, en catholiques et rforms.</p>
-
-<p>Sept ans aprs, en 1528, Ignace jura, dans
-les souterrains de Montmartre, de se consacrer,
-avec les disciples qui l'accompagnaient, la
-dfense de l'Orthodoxie et de la Papaut. Il
-formula bientt la rgle de son Ordre, cet
-Ordre qui, dans moins d'un sicle, allait prendre
-la conduite de l'glise, diriger la politique des
-nations et la conscience des rois.</p>
-
-<p>Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins
-de dix-huit annes, de 1545 1563, consacra les
-prpondrances des Jsuites, lesquels, depuis,
-confesseurs des princes, mls toutes les
-grandes choses, aux guerres, aux traits, aux
-conciles, aux ambassades, apaisant les rvoltes
-et gouvernant les souverains, ont eu, jusqu' la
-Rvolution franaise, et mme quelque temps
-aprs, la haute main sur les vnements publics.
-Ignace, ds le dbut du <small>XV</small><sup>e</sup> sicle, avait
-senti que l'ancien monarchisme ne cadrait pas
-avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne
-s'agissait pas de recommencer la rgle de Bernard
-ou de Benot. Tout en maintenant ses fils
-spirituels dans une troite obdience, il comprenait,
-avec un sens trs juste des ralits,
-qu'il importe, avant tout, de charmer ceux
-que l'on prtend conduire, qu'il faut plaire si
-l'on veut rgner.</p>
-
-<p>Il apprit conqurir les jeunes gens, les
-femmes, pntrer dans l'intimit du riche,
- rendre humaine, accueillante et douce la
-religion qu'il dfendait. Il emprunta au Monde
-ses plaisirs, ses futilits: spectacles, runions,
-musique. Il enseigna l'art de btir des glises
-pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il
-commanda aux matres de la peinture des toiles
- grand effet, d'une couleur aimable et d'un
-got thtral, propre charmer, du mme coup,
-les mondains et les dvots. L'art jsuite tait
-fond.</p>
-
-<p>Une psychologie exacte, une observation pntrante,
-une connaissance approfondie, un
-jugement net des circonstances et des caractres
-permit la Compagnie de Jsus d'occuper, ds
-le dbut, chez les grands, la place qu'elle a tenue
-pendant prs de trois sicles &mdash; malgr l'clipse
-de 1719 &mdash; place qu'elle dfend avec un gnie
-opinitre et qu'elle garde encore par une obstination
-intelligente, par des moyens sans cesse
-renouvels, par une souplesse forte, que, mme
-hostiles ou indiffrents, les esprits cultivs ne
-peuvent envisager sans admiration, comme tant
-le rsultat le plus magnifique de la persvrance,
-de l'nergie et de la volont.</p>
-
-<p>De la Rforme la Compagnie de Jsus, de
-la Dite de Worms au Concile de Trente,
-de l'action la raction, le champ est dlimit,
-o, pendant quatre sicles et davantage, sans
-doute, va se jouer l'un des plus grands drames
-qui ait intress les individus et les nations.
-C'est d'abord la noire et sanglante pope,
-le massacre d'Amboise, la Saint-Barthlemy,
-l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain
-prodigu travers les champs de bataille et
-sur les chafauds, les pures victimes, offertes
-de part et d'autre je ne sais quelle implacable
-divinit, la mort, donne pour argument suprme,
- l'appui d'une doctrine de pardon et
-d'amour, les catholiques brlant Anne Dubourg
-et le malheureux Dolet, dont les peccadilles
-ne mritaient pas une fin si cruelle, Calvin
-souillant sa robe noire du stigmate de Can et,
-fratricide, menant Servet l'chafaud.</p>
-
-<p>Puis la division se fait. L'Allemagne, la
-Hollande et l'Angleterre accueillent, sous des
-noms divers, la Rforme dont le docteur Martin
-fut l'initiateur. La France dchire le pacte
-consenti par Henri IV aux Huguenots, rejette
- l'inconnu, la mort, au dsespoir, les &nbsp;tribus
-fugitives&nbsp; de ces parfaits chrtiens qui ne savaient
-que mourir, sujets faux d'un roi barbare
-auquel, tout jansniste qu'il tait, Racine
-donna des pleurs.</p>
-
-<p>Le gnreux <small>XVIII</small><sup>e</sup> sicle ouvre l're de la
-tolrance. Voltaire que Flaubert appelait un
-&nbsp;saint&nbsp;, Voltaire, ce gnie humain et bienfaisant,
-rend Calas l'honneur que tenta de lui
-ravir un jugement inique. Bientt, la Rvolution
-franaise, consacrant les principes des Encyclopdistes,
-de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert,
-des penseurs et des sages, montrant
-l'Humanit la route vers des m&oelig;urs plus douces,
-lacisa le pouvoir, proclama la libert de conscience,
-ce premier droit de l'homme, laissant
-chacun la facult de juger, dans son for intrieur,
-ce qu'il convient de penser touchant les
-questions religieuses qui dchanrent autrefois
-de si cruelles animosits.</p>
-
-<p>Certain protestant tranger disait nagure,
-en France, un mot qui peut paratre assez
-topique. Le voici: &nbsp;Votre gouvernement a
-bien raison de faire droit toutes nos requtes,
-car c'est nous qu'il doit la Rvolution franaise.&nbsp;
-Et, de fait, il n'est pas douteux que,
-depuis la Rvocation de l'dit de Nantes
-jusqu'aux tats gnraux de 1789, les ferments
-dposs dans l'esprit de la bourgeoisie franaise
-par la Rforme et les perscutions dont
-elle fut le prtexte ont veill les haines, les
-colres et cette soif de justice dont le monde
-moderne est sorti. Sous les notes lentes du
-<i>Choral</i> de Luther, j'entends dj les timbres de
-la <i>Marseillaise</i>, l'hymne sacr, &nbsp;libert chrie&nbsp;,
-le cri d'irrsistible affranchissement que poussent,
- la face du monde, les conscrits de l'an II,
-et plus tard, jeune postrit de ces magnanimes
-anctres, tous ceux qui donnrent leur
-vie et risqurent leur libert pour conqurir
- leurs frres de douleur un monde, une cit
-misricordieuse, pacifique et des jours plus clments.</p>
-
-<p>Le mme feu qui brla dans la poitrine de
-Luther anime encore ceux qui cherchent tous
-les problmes angoissant l'Humanit des solutions
-misricordieuses, qui rvent de bannir
-jamais la guerre, la pauvret, l'ignorance et la
-douleur. C'est pour eux que Luther, au nom
-de l'amour, a soulev le monde, faisant paratre
-aux hommes venir les routes libres et les
-chemins ensemencs.</p>
-
-<p>Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci,
-de la Rforme et de la Papaut, les prises d'armes,
-le rveil du fanatisme, un fleuve de sang,
-l'chafaud d'Amboise et la nuit du 24 aot,
-les Guises et Richelieu, l'assassinat prconis,
-l'glise ne respirant qu'homicide, le clerg,
-les moines rivalisant avec les rois de France
-d'exaction et de frocit, les Janotus de <i>Gargantua</i>
-et les Ortuinus de Hutten, aiguisant
-le couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit
-de capucin ou de minime, appelant au secours
-des arguments thologiques le mousquet et la
-pertuisane, ont-ils apport dans le monde un
-peu de raison et de bonheur? On peut hsiter
- le croire. Au dbut du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, sous
-Jules II, l'avnement de Lon X, le christianisme
-en pleine dcomposition cadavrique
-se liqufiait dans la boue. Et ses dogmes
-ineptes, sa morale inobserve et rebutante n'en
-imposait plus dj qu'aux esprits sans culture.
-La Rforme galvanisa, remit sur pied
-le moribond. Elle suscita des monstres, la ruse,
-l'nergie implacables d'Ignace, la contagieuse
-folie et le morne dlire de Thrse. Les jsuites
-devinrent bientt matres du monde avec leurs
-mthodes artificieuses, leur talent de captation,
-leur abjecte complaisance pour la richesse et
-le pouvoir. Ils imaginrent de rendre la science
-&nbsp;inoffensive&nbsp; et l'art vrcundieux. Ils eurent
-leurs &nbsp;bons savants&nbsp;, leurs ditions l'usage
-des Dauphins. Ils mlrent je ne sais quel fade
-miel de collge aux &oelig;uvres les plus hautes de
-la science humaine; ils falsifirent les archives;
-ils persuadrent au riche de leur confier
-ses trsors et ses enfants. Seconds en cela
-par leurs adversaires et non moins tartuffes
-que les protestants eux-mmes, ils intronisrent
-le mensonge dliant leur clientle de
-tout honneur et de toute probit. C'est, pour
-la meilleure part, leur influence que le monde
-est redevable d'une cinquime vertu cardinale,
-chre et prcieuse au bourgeois, une vertu qui
-dfend le capital, qui lui donne au besoin des
-ministres et des soldats, une vertu chre aux
-bedeaux comme aux acadmiciens, une vertu
-que, depuis quatre sicles bientt, Rome et
-Genve pratiquent avec une mulation louable;
-cette vertu sans pareille se nomme Hypocrisie.
-Elle dfend l'glise et trne au Parlement.
-Elle inspire les discours des ministres et lacise
-la France au bnfice de la Papaut. Les
-jsuites, par elle, devinrent les sauveurs de la
-morale et des dogmes chrtiens.</p>
-
-<p>Donc, si la Papaut au <small>XV</small><sup>e</sup> sicle, ne s'tait
-point vue menace la fois dans son temporel
-et dans sa domination intellectuelle, tout porte
- croire qu'elle aurait pris son compte l'volution
-de l'esprit humain, qu'elle aurait march
-dans les voies de la Science, adopt le progrs
-et fait cause commune avec les esprits les plus
-ouverts. Le christianisme gangren, moribond,
-caduc, tomb en enfance, et disparu du monde,
-sans que nul en prt souci, comme tombent, au
-vent d'automne, les feuilles et le bois mort.
-Sous l'influence de Gmiste Plton, le concile
-de Florence mettait, presque au rang des pres
-de l'glise, l'Athnien Platon et proscrivait
-la scolastique de ses discours harmonieux.
-C'tait le temps o le cardinal Bembo disait en
-grec son brviaire &nbsp;afin de ne point gter sa
-latinit par les formes incorrectes de la Bible
-italique&nbsp;; temps admirable o les pontifes,
-patriciens de la Rome papale, encourageaient
-les artistes et les rudits, o, comme Ptrarque
-dposant, avant de mourir, son Virgile dans
-le trsor de Venise, l'Italie entire, avec ses
-princes guerriers, ses cardinaux, ses prtres,
-ses nobles dames, que peignaient Botticelli,
-Vinci, Pollaolo, confondaient, en un mme
-culte de beaut, toutes les religions de l'me
-humaine. Et que de sang pargn, que d'hommes
-employs des &oelig;uvres utiles, des travaux
-fconds en rsultats prospres! Quoi qu'il en
-soit, ayant pleur tous les morts et glorifi
-tous les martyrs, suspendu tous les autels
-des guirlandes pieuses, devant ces longues
-plaines en deuil, ces champs funbres de l'Histoire,
-il convient de rpter le mot de G&oelig;the:
-&nbsp;Par del les tombes, en avant!&nbsp;; de regarder
-avec espoir du ct de l'aurore, d'attendre ce
-jour qui viendra peut-tre, ce jour que l'esprit
-scientifique annonce et prpare, en dpit de
-tous les obstacles, de toutes les mauvaises fois,
-o la guerre d'ides aussi bien que les guerres
-d'intrts ne seront plus qu'un lugubre souvenir,
-un cauchemar sinistre emport par l'aube des
-temps nouveaux, o la Science et la Justice
-mettront en commun leurs oracles, o, sur
-une terre plus fconde, habiteront
-pour toujours les hommes fraternels
-et les dieux rconcilis.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Laurent Tailhade.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c"><span class="large">PITRES</span><br />
-<span class="small">DES</span><br />
-<span class="xlarge">HOMMES OBSCURS</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1" title="I. Matre Joannes Pellifex Matre Ortuinus Gratius">I</h2>
-
-<p class="d">MAITRE JOANNES PELLIFEX DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Salut aimant et servitude incroyable
-vous, Seigneur vnr Matre. Aristoteles,
-en ses prdicaments, affirme qu'un
-doute gnral n'est pas oiseux; c'est pourquoi
-j'ai sur l'estomac un doute qui me fait
-grand scrupule. J'allai nagure la foire de
-Francfort. En compagnie d'un bachelier, je
-faisais route vers le forum, par la grand'rue
-o nous croisrent deux hommes qui nous
-semblrent d'aspect fort honnte, ayant
-noires tuniques, vastes capuces et lyripipions.
-Et me sont les Dieux tmoins que je
-les crus deux de nos Matres! Je leur fis ma
-rvrence et leur tirai mon bonnet. Alors,
-mon compagnon me bourra fortement:
-&nbsp;Pour l'amour de Dieu, que faites-vous?
-dit-il. Ce sont des Juifs, et vous leur tez
-votre barrette?&nbsp; Je fus aussi perturb
-que si j'avais vu un diable. &nbsp;Dom Bachelier,
-que le Seigneur me pardonne, car je l'ai
-fait par ignorance. Mais pensez-vous que
-cela soit grand pch?&nbsp;</p>
-
-<p>Tout d'abord, il rpondit qu'il y voyait
-un pch mortel, le fait se rattachant
-l'idoltrie, en opposition avec le premier des
-dix prceptes: <i>Crois en un seul Dieu</i>. En
-effet, si quelqu'un rend honneur soit un
-Juif, soit un paen, tout comme s'ils
-taient baptiss, il agit contre la foi et semble
-lui-mme Juif ou paen. En mme temps,
-le Juif et le paen disent: &nbsp;Voici que nous
-marchons dans la meilleure voie, puisque
-les chrtiens nous tirent leur rvrence; si
-nous n'y marchions, ils ne la tireraient
-point.&nbsp; Ils s'enracinent, par l, dans leur
-foi, msestiment la chrtienne et ne souffrent
-plus qu'on les baptise. A quoi je rpliquai:
-&nbsp;Bien est vritable un tel propos quand on
-agit sciemment; mais moi, je n'ai fait cela
-que par impritie; or, l'impritie excuse
-le pch. Si j'avais connu que ces gens
-fussent Juifs et que je leur eusse rendu
-honneur, je mriterais d'tre brl vif,
-comme ayant fait preuve d'hrsie. Mais
-Dieu ne l'ignore pas; je ne fus instruit de
-leur qualit ni par le verbe ni par le geste;
-je supposai avoir en ma prsence deux
-Matres inconnus.&nbsp;</p>
-
-<p>Alors, il reprit: &nbsp;C'est encore un pch.
-Moi-mme, je suis entr une fois dans certaine
-glise o se tient, en prsence du Sauveur,
-un Juif de bois qui brandit un marteau.
-Je crus voir saint Pierre avec ses
-clefs. Je m'agenouillai, dposant ma barrette.
-Seulement, alors, je vis que c'tait
-un Juif et j'entrai en repentance. Nanmoins,
-en confession, dans un monastre de
-Prcheurs, mon confesseur me dit que c'tait
-pch mortel cause que nous devons
-prendre garde nos actions; il conclut en
-disant ne me pouvoir absoudre sans cong
-de l'vque, le cas tant piscopal. Il ajouta
-que si j'avais agi volontairement et non
-par ignorance, le cas devenait papal. Ainsi,
-je ne fus absous qu'aprs qu'il eut obtenu
-les pouvoirs de l'vch. Et, de par Dieu!
-j'estime que, pour dcharger votre conscience,
-il importe que vous alliez confesse devant
-l'Official du Consistoire. Car, ici, l'ignorance
-ne peut tre valable comme excuse
-d'un si grand pch. Les Juifs portent sur le
-devant de leur manteau une rouelle grise
-qu'il vous fallait voir comme je l'ai vue.
-C'est donc une ignorance crasse; elle ne vaut
-rien pour l'absolution.&nbsp;</p>
-
-<p>Ainsi parla ce Bachelier. Vous tes un
-thologien profond. En consquence, je vous
-supplie dvotement et non moins humblement
-qu'il vous plaise rsoudre la question
-susdite, m'crivant si le pch se doit
-considrer comme vniel ou mortel, si le
-cas est papal ou bien piscopal. crivez-moi
-aussi votre opinion sur la coutume de
-Francfort. Les bourgeois de cette ville ont-ils
-raison d'endurer que les Juifs portent le
-mme habit que nos Matres? Cela me
-parat abusif. N'est-ce pas un scandale qu'il
-n'existe pour ainsi parler aucune diffrence
-entre les circoncis et nos Matres aims?
-N'est-ce pas une drision de la Thologie
-sacro-sainte? Notre chef srnissime, l'Empereur,
-ne devrait tolrer, sous quelque prtexte
-que ce soit, qu'un ioutre, gal aux
-chiens et l'ennemi de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>, ait l'audace
-de marcher, pareil un docteur en Thologie
-sacre.</p>
-
-<p>Par les prsentes, je vous mande aussi
-un <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> de Matre Bernhardus Plumilegus &mdash; vulgairement
-Federlefer &mdash; qu'il
-m'a fait tenir de Wittemberg.</p>
-
-<p>Vous le connaissez pour avoir tous deux
-cohabit Deventer. Il m'assure que vous
-lui ftes bonne socit; lui-mme est un aimable
-compagnon qui ne tarit pas sur votre
-louange. Ainsi portez-vous bien au nom
-de Dieu.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Leipzig.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2" title="II. Matre Bernhardus Plumilegus Matre Ortuinus Gratius">II</h2>
-
-<p class="d">MAITRE BERNHARDUS PLUMILEGUS DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Malheur au rat qui, pour se cacher,
-ne possde qu'un trou!</p>
-
-<p>Moi aussi pourrai-je dire, sauf le
-respect qui vous est d, homme vnrable,
-que je serais non moins pauvre, n'ayant
-qu'un seul ami, si, quand il cogne sur
-moi, un autre ne survenait pour me traiter
-affablement.</p>
-
-<p>Tmoin ce quidam pote, nomm Georgius
-Sibutus, lequel est un pote sculier
-donnant des lectures publiques dans les
-parlottes et, d'autre part, le meilleur fils du
-monde. Mais, comme vous ne l'ignorez pas,
-ces potes, quand ils n'ont pas comme vous
-leurs grades en Thologie, s'ingrent,
-tout coup, redresser les autres, font
-maigre estime des thologiens. Une fois,
-dans un <i lang="la" xml:lang="la">symposium</i> qu'il donnait chez lui,
-nous bmes de la cervoise de Thourgau
-et restmes attabls jusqu' la troisime
-heure. J'tais un peu saoul, parce que la
-bire m'avait tap sur la coloquinte. Il se
-trouva l un personnage qui se comporta
-fort mal mon endroit. Je lui offris un demi-verre
-qu'il accepta; par la suite, il refusa de
-me tenir tte. Je l'attaquai trois fois, mais il
-ne voulut rpondre. Il prit un sige en silence
-et ne dit plus un mot. Alors, celui-ci,
-pensai-je, te mprise; c'est un superbe qui
-te veut molester. Et je fus remu dans ma
-colre. Je pris le gobelet puis, tour de bras,
-lui cognai son vidaze.</p>
-
-<p>L-dessus, notre pote Sibutus, irrit
-contre moi, de dire que j'avais fait du boucan
-chez lui et que je n'avais qu' foutre le camp
-au nom du Diable.</p>
-
-<p>A quoi je rpondis: &nbsp;Que m'importe
-moi que vous me soyez ennemi? j'en ai
-d'autres aussi mchants que vous et cependant
-je leur ai tenu tte. Que m'importe
-que vous soyez pote? j'ai pour camarades
-force potes qui vous valent bien. Je vous
-estronte, vous et votre posie. Que croyez-vous
-donc? Pensez-vous que je sois un sot,
-n comme une pomme sur un arbre?&nbsp;
-Alors il m'a trait d'ne, me criant que je
-n'avais jamais frquent de potes. &nbsp;L'ne
-est dans ta peau, lui repartis-je. Quant aux
-potes, j'en ai vu plus que toi.&nbsp; Je vous
-nommai, puis nos Matres, Sotphi du collge
-de Kneck, qui composa une glose notable,
-et Rutgerus, licenci en Thologie
-du collge de Mons. Enfin, je gagnai la
-porte et, depuis, nous n'avons cess d'tre
-ennemis.</p>
-
-<p>C'est pourquoi je vous demande trs cordialement
-de vouloir bien me favoriser d'un
-<i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> que j'ostenterai au Sibutus et
-ses compagnons, me voulant glorifier que
-vous tes mon ami, autrement bon pote
-que ce paltoquet. crivez-moi surtout les
-comportements du docteur Joannes Pffefferkorn,
-s'il est encore en bisbille avec le
-docteur Reuchlin, si vous le dfendez encore
-comme par le pass; enfin donnez-moi
-des nouvelles. Bonne sant dans le
-<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3" title="III. Johannes Stranssfederius Ortuinus Gratius">III</h2>
-
-<p class="d">JOHANNES STRANSSFEDERIUS A ORTUINUS
-GRATIUS</p>
-
-
-<p>Salut majeur et tout autant de bonnes
-nuits qu'il y a d'toiles dans le ciel
-ou de poissons dans la mer! Vous
-devez savoir que je me porte bien, ma
-mre aussi, et de grand c&oelig;ur j'en voudrais
-savoir autant sur votre compte, parce que
-je pense au moins une fois par jour Votre
-Seigneurie.</p>
-
-<p>A prsent, coutez, sauf votre bon plaisir,
-ce qu'a fait ici un nobilion, que le
-diable confonde <i lang="la" xml:lang="la">in ternum</i>! pour avoir
-scandalis notre Matre Dom Petrus Meyer
- sa table o popinaient plusieurs Matres
-et gentilshommes. Ce garon n'eut pas une
-goutte de modestie et se montra si outrecuidant
-que j'en reste encore stupfait.
-&nbsp;Oui, dit-il, Joannes Reuchlin est plus docte
-que vous.&nbsp; Puis le rgala d'une chiquenaude.
-A quoi notre Matre Petrus rpondit:
-&nbsp;J'enverrais pendre mon col si la
-chose tait vraie! Sainte Maria! le docteur
-Reuchlin est en Thologie comme un enfant.
-Un enfant est plus habile en thologie
-que le docteur Reuchlin. Sainte Maria!
-n'en doutez point, car j'ai de l'exprience.
-Je n'entends goutte au livre des <i>Sentences</i>.
-Sainte Maria! cette matire est subtile;
-les hommes ne la peuvent assimiler comme
-la posie ou la grammaire. Moi aussi, pour
-peu que j'en eusse le got, je pourrais tre
-pote; je pourrais ordonner des mtres,
-puisqu' Leipzig j'ai entendu Sulpicius discourir
-touchant le nombre des syllabes.
-Mais quoi cela sert-il? Votre Reuchlin
-devrait me proposer une question de Thologie,
-argumenter ensuite <i lang="la" xml:lang="la">pro et contra</i>.&nbsp;
-Puis, il prouva d'abondance et par de nombreux
-syllogismes que nul ne connat fond
-la Thologie, sinon par l'influx du Paraclet.
-Car c'est l'Esprit-Saint lui-mme qui dvoile
-ce grand Art. Au contraire, la posie
-est nourriture pour le Diable, comme l'affirme
-Hieronymus dans son pistolaire.</p>
-
-<p>Alors ce crapaud de le dmentir, assurant
-que le docteur Reuchlin est au mieux
-avec le Saint-Esprit, qu'il est grandement
-qualifi en Thologie, tant l'auteur d'un
-livre thologique dont le nom m'chappe.
-Il finit en appelant &nbsp;vieille bte&nbsp; notre
-Matre Dom Petrus. Puis, il dclara que
-notre Matre Hoogstraten est un moine
-fromager, de quoi les convives se tordirent.
-Mais moi je lui reprsentai le scandale et
-quelle honte c'est de voir un simple compagnon
-manquer de rvrence au docteur
-Meyer.</p>
-
-<p>Dom Petrus fut tellement irrit qu'il se
-leva de table, allgua l'vangile, disant:
-<i>Tu es Samaritain et possd du Diable!</i>
-J'ajoutai: &nbsp;Prends cela pour toi!&nbsp; grandement
-rjoui que mon bon matre et si
-vertement excut le trupheur.</p>
-
-<p>Vous devez persvrer dans votre attitude;
-vous devez, comme par le pass, dfendre
-la Thologie sans regarder si l'adversaire
-est noble ou manant, puisque vous
-tes fort de vos capacits. Si je savais crire
-en vers comme vous le faites, je n'aurais
-souci d'un Prince quand bien mme il voudrait
-me condamner mort. En outre, je
-suis l'ennemi des juristes qui, chaussant
-des brodequins carlates, des manteaux fourrs
-et des cols d'hermine, ne tirent pas la
-rvrence due aux Matres d'ici et d'ailleurs.</p>
-
-<p>Je vous prie encore, avec humilit et non
-moins d'affection, de vouloir bien me notifier
-les sentiments de Paris propos du
-<i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Plaise Dieu que
-notre inclyte mre l'Universit de Paris
-fasse avec nous cause commune pour brler
-ce livre hrtique et plein de scandales, ainsi
-que l'crivit notre Matre Lungarus!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Le <i>Miroir oculaire</i> de Reuchlin.</p>
-</div>
-<p>J'ai ou-dire que Matre Sotphi, du collge
-de Kneck, auteur d'une glose notable sur
-les quatre parties d'Alexandre, serait mort.
-J'espre nanmoins que c'est l un faux
-bruit, pour ce qu'il fut excellent homme,
-grammairien profond, suprieur de beaucoup
- ces nouveaux grammairiens potiques.</p>
-
-<p>Daignez prsenter aussi mes hommages
- Matre Remigius qui me fut un matre
-sans gal. Il me donnait d'insignes camouflets,
-disant: &nbsp;Te voil comme une auque,
-refusant de travailler pour devenir un clbre
-argumentateur!&nbsp; Alors je rpondais:
-&nbsp;Trs excellent Seigneur notre Matre, je
-me veux amender l'avenir.&nbsp; Parfois il me
-tenait quitte, parfois il me donnait une vigoureuse
-discipline. Ainsi ahuri, je devins discret
-en recevant de bon c&oelig;ur le chtiment
-de ma ngligence.</p>
-
-<p>Je n'ai rien vous marquer de plus, sinon
-qu'il vous plaise vivre cent ans encore et
-vous bien porter dans le repos.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Mayence.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4" title="IV. Matre Joannes Cautrifusor Matre Ortuinus Gratius">IV</h2>
-
-<p class="d">MAITRE JOANNES CAUTRIFUSOR A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Cordiales salutations, Vnrable Seigneur
-Matre! Puisque nous avons
-frquemment trait les mmes bagatelles
-et que vous n'avez cure d'une fantaisie
-que l'on vous narre, ainsi que je me propose
-de le faire, je ne crains pas que vous
-preniez en mauvaise part la gaudriole que
-voici. Car vous eussiez agi de mme et vous
-rirez, je n'en doute pas; le tour est des meilleurs.</p>
-
-<p>Advint ici, nagure, un moine des Prcheurs,
-assez profond en Thologie, et spculatif,
-et got de nombreux adeptes. Il
-se nomme le docteur Georgius. Aprs avoir
-sjourn Halles, il vint ici, prcha bien la
-moiti de l'anne, rprimandant les uns
-et les autres au sermon, n'pargnant pas
-mme le Prince et ses vassaux.</p>
-
-<p>A la collation, il se montrait sociable,
-d'esprit jovial, buvant avec les compagnons
-demi-verres et rouges-bords. Mais toujours,
-quand il avait popin la veille au soir, en
-notre compagnie, il sermonnait le matin
-contre nous, disant: &nbsp;Les Matres de cette
-Universit bambochent avec leurs copains,
-hument le pot jusqu' l'aurore, jouant et proccups
-de balivernes. Ils devraient s'amender
-eux-mmes, renoncer de telles sornettes,
-puisque l'exemple nous vient d'eux.&nbsp;</p>
-
-<p>Souventefois sa critique me rendit vrcundieux;
-je fus irrit contre ce Georgius,
-rvant aux moyens d'en obtenir des reprsailles
-et ne les trouvant pas. Quelqu'un me
-dit que le bon frre se coulait nuitamment
-chez une coquine, la besognait et dormait
-avec. Entendant cela, je runis quelques-uns
-de mes condisciples habitant le collge.
-Vers 10 heures, nous fmes au gte de la
-pronnelle o nous entrmes de force. Le
-moine, voulant fuir, n'eut pas le temps d'emporter
-son vestiaire. Il sauta nu par la fentre;
-j'en ris au point que je me compissai.
-Puis, je lui criai: &nbsp;Dom Prdicateur, emportez
-donc vos ornements pontificaux!&nbsp; Dehors,
-mes amis le tranrent dans la boue et
-dans la merde.</p>
-
-<p>Cependant, je les calmai, leur enjoignant
-de faire paratre la plus entire discrtion.
-Ensuite de quoi j'obtemprai leur caprice
-et, tous, nous fornicmes la donzelle du
-Prcheur.</p>
-
-<p>C'est ainsi que je me vengeai de ce moine
-qui, depuis, s'est abstenu d'piloguer sur
-mes comportements. Gardez-vous cependant
-d'bruiter l'aventure, cause que les
-Frres Prcheurs sont prsent pour vous
-contre le docteur Reuchlin, dfendent l'glise
-catholique et la Foi contre ces potes sculiers.
-Je voudrais que mon insulteur ft
-partie d'un Ordre moins illustre; car celui
-des Prcheurs est mirifique entre tous.</p>
-
-<p>Vous, ne manquez point de me notifier
-quelque bonne histoire et ne vous irritez
-contre moi. Portez-vous bien.</p>
-
-<p class="date"><i>De Wittemberg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5" title="V. Nicolaus Caprimulgius Matre Ortuinus Gratius">V</h2>
-
-<p class="d">NICOLAUS CAPRIMULGIUS, BACHELIER,
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Un salut copieux avec une grande
-rvrence pour Votre Dignit, comme
-se doit en crivant au Matre
-que vous tes! Vnrable Dom Matre,
-sachez qu'il est une question notable
-dont j'implore ou sollicite votre Matrise
-de me fournir l'claircissement. Nous avons
-ici un Grec. Il commente la grammaire
-d'Urbanus. Or, quand il crit le grec,
-il met toujours en haut les accents.
-C'est pourquoi j'ai dit nagure: &nbsp;Matre
-Ortuinus enseigna pourtant la grammaire
-grecque Deventer. Il est aussi comptent
-que cet individu: jamais pourtant il n'crivit
-les accents de telle sorte et je crois qu'il
-entend assez bien son affaire pour pouvoir
- l'occasion corriger ce faquin de Grec.&nbsp;
-Mais les autres n'ont pas voulu me croire.
-Mes amis et mes condisciples m'ont demand
-d'crire Votre Domination qui voudra
-me notifier dans quel sens il faut opiner
-et si nous devons ou non mettre des accents.</p>
-
-<p>S'il n'en faut pas mettre, par les Dieux!
-nous voulons srieusement embter le Grec
-et faire qu'il ne garde qu'un petit nombre
-d'auditeurs.</p>
-
-<p>Je vous ai bien vu Cologne, dans la
-maison d'Henricus Quentel, au temps o
-vous tiez correcteur. Quand vous aviez
-corriger du grec, vous faisiez sauter les accents
-mis au-dessus des lettres, disant:
-&nbsp;Que signifient de pareilles sottises?&nbsp; Je
-m'avisai, ds lors, que vous aviez quelque
-raison, car sans cela vous ne l'eussiez pas
-fait. Vous tes un homme admirable. Dieu
-vous a fait une grande grce, puisque vous
-connaissez quelque chose dans tout le cognoscible.
-C'est pourquoi vous devez louer
-le Seigneur Dieu dans vos mtres, et la
-bate Vierge, et tous les saints de Dieu.
-Mais ne soyez pas molest par moi si j'importune
-Votre Seigneurie avec mes interrogatoires;
-je ne fais cela que pour cause
-d'information. Portez-vous bien.</p>
-
-<p class="date"><i>De Leipzig.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6" title="VI. Matre Petrus Hafenmusius Matre Ortuinus Gratius">VI</h2>
-
-<p class="d">MAITRE PETRUS HAFENMUSIUS A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Innombrables saluts, Vnrable Seigneur
-Matre! Si j'avais pcune et substances
-copieuses, je voudrais vous offrir une
-popination de choix, croyez-m'en sur parole,
- la condition que vous me tiriez du doute
-que voici.</p>
-
-<p>Mais pour ce que je n'ai prsentement ni
-b&oelig;ufs ni brebis, non plus qu'aucune autre
-bte des champs et que je suis fort gueux,
-je ne peux rmunrer votre doctrine. Toutefois,
-je vous promets qu'aussitt pourvu
-d'un bnfice (et je postule en ce moment
-pour certain vicariat) je me propose de vous
-rendre une fois des honneurs tout spciaux.</p>
-
-<p>Donc, veuillez m'crire s'il importe au
-salut ternel que les coliers apprennent la
-Grammaire dans les profanes, comme Virgilius,
-Tullius, Plinius et autres potes.
-Il me parat, moi, que ce n'est point une
-bonne faon d'tudier. En effet, Aristoteles,
-au chapitre premier de sa <i>Mtaphysique</i>, dit
-que &nbsp;les potes mentent beaucoup&nbsp;. Mais
-ceux qui mentent pchent, et ceux qui fondent
-leur tude sur le mensonge la fondent
-sur le pch. Or, tout ce qui est fond sur
-le pch n'est pas bon, mais contre Dieu,
-puisque Dieu est ennemi du pch. Dans la
-poterie tout est mensonge; ceux qui commencent
-leurs tudes par la poterie ne
-sauraient crotre dans le bien. Car d'une
-mchante racine sort toujours de la mauvaise
-herbe, et d'un arbre vnneux des fruits
-empoisonns. Ce que dit notre Sauveur dans
-l'vangile: <i>La souche n'est impollue qui donne
-un mauvais fruit</i>.</p>
-
-<p>Et je me remmore en perfection l'avis
-que me bailla une fois notre Matre Valentinus
-de Geltersheim, au collge du Mont,
-quand fus son disciple et voulus entendre
-Sallustius. Il me dit: &nbsp;Pourquoi veux-tu
-entendre Sallustius, dyscole?&nbsp;</p>
-
-<p>Je rpondis alors: &nbsp;Parce que Matre
-Johannes de Breslau prtend que de tels
-potes nous apprenons rdiger d'excellents
-<i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>.&nbsp; Mais lui me rtorqua:
-&nbsp;C'est un phantasme! Tu dois t'attacher
-aux <i>Parties</i> d'Alexander, aux <i>pistoles</i> de
-Carolus que l'on paraphrase dans les cours
-de Grammaire. Quant moi, je n'ai jamais
-entendu goutte Sallustius et pourtant
-j'excelle composer des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> soit en
-vers, soit en prose.&nbsp; Par ces bonnes raisons,
-Valentinus notre Matre me dtourna d'tudier
-jamais en Posie.</p>
-
-<p>Ces humanistes d' prsent m'horripilent
-avec leur latin nouveau. Ils abrogent les
-bouquins d'autrefois: Alexander, Remigius,
-Johannes de Garlandria, Cornutus, le <i>Compost
-des vocables</i>, l'<i>pistolaire</i> de Matre
-Paulus Niavis, disant de si grandes menteries
-que je me signe de la croix lorsque je
-les entends parler. Ainsi, l'un d'entre eux
-affirmait nagure que, dans une certaine
-province, il existe une eau dont le sable est
-d'or et qui se nomme Tagus, de quoi je me
-suis rigol en cachette, puisque le fait n'est
-pas possible.</p>
-
-<p>Je sais bien que vous tes pote; cependant
-j'ignore d'o vous tenez cet art. On assure
-qu' votre gr vous crivez, en une
-heure, des montjoies de vers; mais j'estime
-que votre intellect est ainsi illumin par
-l'influx du supernel Esprit, que vous savez
-ces choses et d'autres parce que toujours
-vous ftes bon thologien et que vous redressez
-comme il faut les Gentils.</p>
-
-<p>De grand c&oelig;ur je vous crirais des nouvelles
-si j'en avais appris. Mais je n'en sais
-aucune, sinon que les Frres et les Doms
-de l'Ordre des Prcheurs ont ici de copieuses
-indulgences. Ils absolvent de la peine et de
-la coulpe n'importe qui se confesse avec
-contrition, ayant pour cet objet des lettres
-papales.</p>
-
-<p>De votre part, crivez-moi aussi quelque
-chose; car je suis en quelque manire
-comme votre valet.</p>
-
-<p class="date"><i>De Nuremberg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7" title="VII. Thomas Langschneiderius Dom Ortuinus Gratius deventerius">VII</h2>
-
-<p class="d drap">THOMAS LANGSCHNEIDERIUS, BACHELIER EN
-THOLOGIE COMBIEN QU'INDIGNE, DONNE
-LE BONJOUR A DOM ORTUINUS GRATIUS
-DEVENTERIEN, HOMME SUPEREXCELLENT NON
-MOINS QUE SAVANTISSIME, POTE, ORATEUR,
-PHILOSOPHE, THOLOGIEN, EN OUTRE
-ET PLUS, S'IL LUI PLAISAIT.</p>
-
-
-<p>Puisque (ainsi le promulgue Aristoteles)
-douter de toute chose n'est
-point inutile, puisque dans l'<i>Ecclsiaste</i>,
-on peut lire: <i>J'ai propos mon
-esprit de pousser qutes et investigations
-travers tous les objets qu'on rencontre sous le
-soleil</i>, je me hasarde et soumets Votre
-Seigneurie une question qui m'inspire
-quelque doute. Mais, d'abord, je proteste,
-par les Dieux sacrs! que je ne
-veux en aucune faon tenter Votre Seigneurie
-ni votre respectabilit, mais que je
-souhaite cordialement et affectueusement
-qu'elle me veuille difier sur cettuy doute.
-Il est crit dans l'<i>vangile</i>: <i>Ne cherche pas
-tenter le matre ton Dieu</i> et, dans <i>Salomon</i>:
-<i>De Dieu mane toute sagesse</i>.</p>
-
-<p>Or, c'est vous qui me donntes la science
-que j'ai; cependant toute bonne science
-est le principe de sagesse. C'est pourquoi
-vous tes mes regards comme Dieu,
-m'ayant confr le commencement de la
-sagesse, pour m'exprimer sur le mode
-potique.</p>
-
-<p>Voici comment fut introduite ma question.
-Nagure, nous emes ici un banquet
-d'Aristoteles. Docteurs, Licencis et les
-Matres encore se gaudirent amplement.
-J'assistais la fte. Nous bmes, l'apritif,
-trois coups de malvoisie; aprs quoi, nous
-gotmes d'abord du pain d'pice frais que
-nous mettions en boulettes; puis, vinrent
-six plateaux de boucherie, et de gallines, et
-de chapons; un autre de mare. Entre chaque
-plat, des vins de Cobourg, du Rhin, la
-cervoise d'Embeke, de Thourgau et de Neubourg.
-Et les Matres se dclarrent satisfaits,
-disant que les nouveaux Matres avaient
-bien fait les choses, de quoi ils reurent grand
-honneur.</p>
-
-<p>Devenus hilares, nos Matres commencrent
- discourir d'un art incomparable
-sur les plus graves questions. L'un d'eux
-s'avisa d'enquter s'il est convenable de
-dire: <i lang="la" xml:lang="la">Magister Nostrandus</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Noster Magistrandus</i>,
-pour une personne apte ne devenir
-Docteur en Thologie, comme, prsent,
-est dans Cologne ce pre melliflu,
-frater Theodoricus de Gand, carme dchaux,
-lgat vnrandissime de Cologne, la nourricire
-Universit, philosophe argumentateur,
-artiste grandement perspicace et thologien
-surminent.</p>
-
-<p>Matre Warmsemmel, mon compatriote,
-lui rpondit soudain, lequel est un scottiste
-des plus aigus, Matre depuis dix-huit
-annes, qui, dans ses dbuts, fut rejet
-deux fois et trois fois empch pour le
-degr de Matre, mais n'en revint pas moins
- la charge jusqu'au temps qu'il y fut promu
-pour l'honneur de l'Universit. Il raisonne
-pertinemment ses actes; il a de nombreux
-disciples grands et petits, jeunes et vieux.
-Il s'exprima d'un air grave et plein de maturit,
-soutenant qu'il faut dire: <i lang="la" xml:lang="la">Noster Magistrandus</i>,
-que c'est le terme unique. <i lang="la" xml:lang="la">Magistrare</i>
-signifie apertement &nbsp;faire Matre&nbsp;,
-<i lang="la" xml:lang="la">baccalauriare</i> &nbsp;faire Bachelier&nbsp; et <i lang="la" xml:lang="la">doctorare</i>
-&nbsp;faire Docteur&nbsp;. De l viennent ces termes:
-<i lang="la" xml:lang="la">Magistrandus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Baccalauriandus</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Doctrinandus</i>.
-Les Docteurs en Thologie sacre ne
-prennent pas le titre de &nbsp;Docteurs&nbsp; il est
-vrai, mais pour cause d'humilit, pour cause
-de saintet et pour marquer aussi leur diffrence
-d'avec le commun, ils se nomment
-ou sont appels &nbsp;Matres&nbsp;, cause qu'ils
-occupent dans la foi catholique la place de
-notre Dom <span lang="la" xml:lang="la">Jesus-Christus</span>, &mdash; fontaine de
-vie &mdash; et que <span lang="la" xml:lang="la">Jesus-Christus</span> est notre Matre
- tous. Donc, ceux-l mmes prennent le
-nom de Matres qui nous doivent instruire
-dans le chemin de vrit. Dieu est vrit.
-C'est pourquoi ils sont qualifis bon droit,
-puisque nous tous, chrtiens, devons our
-leurs prdications et n'y jamais contredire,
-ce qui fait qu'ils sont les matres de nous
-tous. Mais les dsinences <i lang="la" xml:lang="la">tras, trare</i> ne sont
-pas dans notre usage; elles ne se lisent point
-dans nos vocabulaires, ni dans le <i>Catholicon</i>,
-ni dans le <i>Breviloque</i>, ni dans la <i>Gemme des
-Gemmes</i>, qui renferme cependant un grand
-choix d'expressions. Je conclus. Il faut dire
-<i lang="la" xml:lang="la">Magistrandus</i>, point <i lang="la" xml:lang="la">Magister Nostrandus</i>.</p>
-
-<p>Vint la rplique Matre Andreas Delitzch,
-homme fort subtil, pote d'une part,
-de l'autre artiste, jurisprudent et mdecin.</p>
-
-<p>D'habitude, il enseigne Ovidius en sa
-<i>Mtamorphose</i>, dduit chacune des fables
-dans le sens littral et dans l'anagogique,
-dont je fus l'auditeur, pour ce qu'il expose
-trs fondamentalement et que, dans sa
-maison, il paraphrase en outre Quintilianus
-et Juvencus.</p>
-
-<p>Il prit parti contre Matre Warmsemmel,
-soutint qu'il nous faut dire <i lang="la" xml:lang="la">Magister Nostrandus</i>.
-Parce que d'abord, comme il y a
-une diffrence entre <i lang="la" xml:lang="la">Magisternoster</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Noster
-Magister</i>, la mme diffrence existe entre
-<i lang="la" xml:lang="la">Magister Nostrandus</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Noster Magistrandus</i>;
-ensuite, parce que <i lang="la" xml:lang="la">Magisternoster</i> se dit
-d'un docteur en Thologie et ne forme
-qu'un mot, tandis que <i lang="la" xml:lang="la">Noster Magister</i> est
-compos de deux vocables, s'appliquant
-tous Matres dans les sciences librales tant
-d'espces mcaniques et manuelles, que
-d'espce intellectuelle. Peu importe, que,
-chez nous, les finales&hellip; <i lang="la" xml:lang="la">tras&hellip; trare</i> n'aient
-pas un cours habituel, tant donn que nous
-pouvons laborer des termes neufs. Et,
-l-dessus, il allgua Horatius.</p>
-
-<p>Les Matres alors s'merveillrent de tant
-d'ingniosit. L'un d'eux lui offrit un canthare
-o moussait la bire de Neubourg.
-&nbsp;Je prfre attendre; mais pargnez-moi&nbsp;,
-rpondit-il; puis, touchant sa barrette, il
-s'esclaffa trs hilare et, portant la sant de
-Matre Warmsemmel: &nbsp;Voil, dit-il, Seigneur
-Matre, afin que vous ne m'imputiez
-point de vous tre ennemi.&nbsp;</p>
-
-<p>Puis il but d'un seul trait, quoi Matre
-Warmsemmel rpondit vaillamment pour
-l'honneur de la Silsie. Et tous les Matres
-se conjouirent. Ensuite de quoi, l'on sonna
-pour les vpres.</p>
-
-<p>A ces causes, je demande Votre Excellence
-qu'elle veuille bien me donner son
-avis, car vous tes merveilleusement profond.
-Je me suis dit pour lors: &nbsp;Dom Ortuinus
-me doit la vrit, qui fut mon prcepteur
- Deventer quand j'y faisais ma
-troisime.&nbsp; De plus, vous me devez certifier
-comment va la guerre entre vous et Johannes
-Reuchlin. J'ai compris que ce ribaud (encore
-que juriste et docteur) ne veut en aucune
-faon rtracter ses paroles. Envoyez-moi
-derechef le livre de notre Matre Arnaldus
-de Tongres, qu'il divisa par articles, tant
-beaucoup subtil et dans quoi il aborde le
-plus profond de la Thologie. Portez-vous
-bien. Ne prenez pas en mauvaise part que
-je vous crive ainsi en camarade. Vous me
-dtes autrefois que vous m'aimez autant
-qu'un frre et que vous m'entendez promouvoir
-en toute chose, quand bien mme il
-vous faudrait pour cela dpendre la forte
-somme.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Leipzig.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8" title="VIII. Franciscus Genselinus Matre Ortuinus Gratius">VIII</h2>
-
-<p class="d">FRANCISCUS GENSELINUS A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Salutation la gravit de quoi mille
-talents ne sauraient quipoller! Apprenez,
-Vnrable Dom Matre, qu'il
-est ici grandement question de vous. Les
-Thologiens font de votre personne une
-abondante prconisation cause que vous
-n'avez d'gards pour qui que ce soit et que
-vous crivez en dfendant l'orthodoxie contre
-le docteur Reuchlin. Mais quelques bjaunes
-sans esprit, des juristes qui ne sont point
-clairs dans la foi chrtienne, se truphent de
-Votre Seigneurie et lui dblatrent sur le
-casaquin. Toutefois ils ne sauraient prvaloir,
-puisque la Facult de Thologie tient pour
-vous. Et nagure, lorsque sont venus ici les
-<i>Actes des Parisiens</i>, presque tous les Matres
-ont achet ce livre, de quoi ils se gaudirent
-normment. Pour lors, en ayant fait moi-mme
-emplette, je l'envoyai Heidelberg
-pour le signaler nos contradicteurs.</p>
-
-<p>Les ayant vus, j'estime que ceux d'Heidelberg
-ne tarderont pas se repentir de
-n'avoir point tenu pour l'alme Universit
-de Cologne dans ses conclusions contre le
-docteur Reuchlin. J'apprends d'ailleurs que,
-pour ce motif, l'Universit de Cologne a
-promulgu un statut par quoi elle s'oblige
- ne jamais promouvoir dans les sicles des
-sicles les Matres ou Bacheliers ayant pris
-leurs grades Heidelberg. C'est bien fait.
-Ils apprendront connatre l'Universit de
-Cologne, pouser, une autre fois, son
-parti. Je voudrais qu'on en ft de mme
-pour les autres Universits; mais je crois
-qu'elles ne sont pas informes de tout
-cela; veuillez donc pardonner leur ignorance.</p>
-
-<p>Un compagnon m'a donn de bien jolis
-vers que vous devriez intimer l'Universit
-de Cologne. Je les ai montrs aux Matres
-et nos Matres qui les ont fort recommands.
-Je les ai adresss plusieurs cits
-pour votre gloire; car vous avez toutes
-mes faveurs. Lisez-les donc et sachez ce
-que je pense:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui veut lire les dpravations hrtiques,</div>
-<div class="verse">Et, du mme coup, apprendre les bonnes latinits,</div>
-<div class="verse">Celui-l doit acheter les <i>Actes des Parisiens</i></div>
-<div class="verse">Et les factums, dans Paris nagure dicts,</div>
-<div class="verse">Comme quoi Reuchlin erre sur la Foi,</div>
-<div class="verse">Ainsi que notre Matre Tongarus doctrinalement le prouve.</div>
-<div class="verse">Ces choses, Matre Ortuinus veut les lire</div>
-<div class="verse">Gratuitement, dans cette alme Universit,</div>
-<div class="verse">Et d'un bout l'autre sur le texte gloser,</div>
-<div class="verse">Non sans quelques remarques notables sur les marges notes.</div>
-<div class="verse">Il veut, en outre, argumenter pour et contre,</div>
-<div class="verse">Ainsi les Thologiens, dans Paris,</div>
-<div class="verse">Quand ils examinrent le <i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i></div>
-<div class="verse">Et Reuchlin magistralement condamnrent:</div>
-<div class="verse">Comme le savent les frres Carmlites</div>
-<div class="verse">Et les autres qui s'appellent Jacobites.</div>
-</div>
-
-<p>Je m'tonne si vous prenez quelque intrt
- des choses de ce genre. Vous tes
-si artiste dans vos compositions, vous possdez
-une suavit si grande que je ris toujours
-de plaisir quand je lis quelqu'un de
-vos ouvrages. Moi, je souhaite qu'il vous
-plaise vivre longtemps afin que votre los
-grandisse autant qu'il a fait jusqu'ici; car
-chacun de vos crits est de la dernire
-utilit.</p>
-
-<p>Dieu vous gard' et vivifie! Qu'il ne vous
-abandonne point aux mains de vos ennemis!</p>
-
-<p>Comme dit le <i>Psalmiste</i>: <i>Que le Seigneur
-vous guerdonne selon votre c&oelig;ur et confirme
-tous vos desseins!</i></p>
-
-<p>Et vous aussi me veuillez crire de vos
-gestes; car de grand c&oelig;ur je vois et entends
-ce que vous faites et comme vous agissez.
-Donc, portez-vous bien.</p>
-
-<p class="date"><i>De Fribourg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9" title="IX. Matre Conradus de Zwickau Matre Ortuinus Gratius">IX</h2>
-
-<p class="d">MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BON
-VPRE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Parce qu'on lit dans l'<i>Ecclsiaste</i>, <small>XI</small>:
-<i>Exulte, jouvenceau, dans ton adolescence!</i>
-pour cela je suis prsentement
-d'esprit joyeux, car il faut que vous
-appreniez qu'en amour tout me vient
-point et que j'ai fort belluter. Ainsi dit
-zchiel: <i>A prsent, il forniquera dans sa
-fornication</i>. Et pourquoi ne devrais-je pas,
-de temps autre, me purger les rognons?
-Cependant je ne suis pas un ange, mais un
-homme; or, tout homme est sujet l'erreur.</p>
-
-<p>Vous aussi jouez quelquefois du serre-croupire,
-encore que Thologien, car vous
-ne pouvez dormir toujours seul. Tmoin ce
-verset de l'<i>Ecclsiaste</i>, <small>IV</small>: <i>Si deux couchent
-ensemble, ils s'chaufferont mutuellement</i>. Un
-seul, comment parviendrait-il se donner
-chaud?</p>
-
-<p>Quand m'crirez-vous des faits de votre
-petite amie? Nagure, quelqu'un m'a narr
-que, pendant qu'il tait Cologne, vous
-etes avec elle une prise de bec et vous la
-gourmtes comme il faut, pour ce qu'elle
-ne culetait point votre got. Quant
-moi, j'admire qu'il vous soit possible de cogner
-sur une si charmante femelle: rien
-que de le voir, j'en pleurerais. Vous eussiez
-d la prvenir qu'elle n'et pas recommencer.
-Se corrigeant d'elle-mme, elle
-et mis plus de grce au nocturne dduit.
-Quand vous nous commentiez Ovidius, vous
-nous apprtes qu'on ne doit sous aucun
-prtexte frapper les dames et vous allgutes
-sur ce point les critures Saintes.</p>
-
-<p>Je suis content que ma petite soit d'humeur
-hilare et ne se mette pas en rogne
-contre moi. Quand je vais chez elle, j'en
-use de mme, ce qui nous tient en joie, et
-nous biberonnons des vins, de la cervoise,
-parce que le vin ltifie le c&oelig;ur de l'homme,
-cependant que la tristesse lui dessche les os.</p>
-
-<p>Si par hasard je m'emporte contre elle,
-voici qu'elle me baise et la paix se conclut.
-Elle me dit ensuite: &nbsp;Mon petit homme,
-soyez de belle humeur.&nbsp;</p>
-
-<p>Dernirement, comme je l'allai voir, je
-bousculai en entrant un jeune courtaud de
-magasin qui gagnait au pied. Ses souliers
-taient dnous, son front en sueur, d'o
-j'infrai qu'il venait de monter dessus.
-D'abord, je fus quelque peu irrit; cependant
-elle me jura que le commis ne l'avait point
-touche, mais qu'il prtendait lui vendre
-une pice de linteau pour faire des chemises.
-&nbsp;C'est fort bien, rpliquai-je, mais
-toi, quand me donneras-tu une chemise?&nbsp;</p>
-
-<p>Alors elle me pria de lui remettre deux
-florins moyennant quoi elle pourrait acheter
-la toile et que certes elle ne manquerait
-pas de lever sur la pice une chemise
-en ma faveur. Je n'avais pas le sou, mais
-j'empruntai les deux florins un condisciple
-et les lui donnai aussitt. J'approuve,
-quant moi, qu'on soit de bonne humeur.
-Les mdecins prtendent que rien n'est si
-pertinent la sant. Nous avons ici un
-certain Matre qui bougonne tout le temps,
-n'a pas une minute de gaiet, ce qui fait
-qu'il est toujours infirme. Il me reprend
-sans cesse, me dtourne d'aimer les femelles
-parce que ce sont des diables qui font
-tourner les hommes en bourrique, parce
-qu'elles sont immondes et que nulle femme
-ne peut s'enorgueillir de puret. Quand l'un
-de nous est avec une femelle, c'est comme
-s'il tait avec un diable, car elles ne permettent
-aucun soulas. A quoi j'ai rpondu:
-&nbsp;Veuillez m'excuser, cher Matre, mais il
-me semble que Mme votre mre tait
-femme&nbsp;, et je m'en suis all.</p>
-
-<p>Le mme a prch nagure que les sacerdotes
-en aucune faon ne doivent garder
-avec soi de concubines, que les vques
-pchent mortellement quand ils reoivent
-la dme du lait et qu'ils permettent aux
-servantes de demeurer avec les prtres,
-cause qu'ils les devraient expeller tout net.
-Mais que ce soit A ou B, nous devons
-tre joyeux de temps autre; mme nous
-pouvons cohabiter avec les femelles quand
-personne ne nous voit. Nous allons ensuite
-au confessionnal. Dieu est tout clmence,
-de qui nous devons attendre le pardon.</p>
-
-<p>Je vous envoie par le mme ordinaire certain
-crit pour la dfense d'Alexander Gallus,
-grammairien antique et suffisant, encore
-que les potes modernes veuillent y reprendre.
-Mais ils ne savent ce qu'ils disent,
-puisque Alexander est le meilleur, ainsi
-qu'autrefois vous nous l'apprtes, quand je
-stationnais Deventer. Un Matre m'en a
-guerdonn ici; mais j'ignore de quelle part
-il le tient. Je voudrais que vous donnassiez
-la chose l'imprimerie. Cela insufflerait
-nos potes une ire vhmente. L'auteur, en
-effet, les vexe rudement. Cet ouvrage est
-crit si potiquement, dans un langage
-si relev, que je n'y comprends goutte. Celui
-qui l'crivit est, c'est clair, un bon petit
-pote, mais de plus thologien. Il ne fait
-pas cause commune avec les potes sculiers,
- la faon de Reuchlin, Buschius et
-autres.</p>
-
-<p>Ds qu'on m'aura donn quelque matire,
-j'ai dj dit que je me propose de vous l'envoyer
-pour que vous en fassiez lecture. Si
-vous avez quelque chose de nouveau, vous
-plaise aussi me le mander. Portez-vous bien,
-dans une charit qui n'est pas feinte.</p>
-
-<p class="date"><i>De Leipzig.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10" title="X. Joannes Arnoldi Matre Ortuinus Gratius">X</h2>
-
-<p class="d">JOANNES ARNOLDUS DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Puisque toujours vous tient la concupiscence
-de quelque nouveaut, selon
-un dit d'Aristoteles: <i>Les hommes, par
-nature, sont pris de savoir</i>, moi Joannes
-Arnoldus, votre disciple et trs humble serviteur,
-j'envoie Votre Seigneurie, ou bien
-Votre Honorabilit, un libelle que composa
-un certain Ribaldus<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, lequel scandalisa
-Dom Johannes Pffefferkorn de Cologne, trs
-intgre personne, comme nul n'en peut douter.
-J'en fus grandement courrouc; mais
-nul moyen de faire chec l'impression. Le
-compagnon qui l'crivit a de nombreux zlateurs,
-mme gentilshommes, qui courent
-par la ville, arms comme des bouffons et
-tranant de longues rapires.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> C'est la lecture de l'dition anglaise d'Henri Clment,
-Londres, 1743. Victor Develay, au contraire, lit <i lang="la" xml:lang="la">ribaldus</i>:
-&nbsp;ribaud&nbsp;, encore que Hutten semble s'tre diverti faire de
-l'pithte un nom propre. De mme Ernest Mnch (Leipzig,
-1827) lit <i>Ribaldus</i>, n. p.</p>
-</div>
-<p>Nanmoins, j'ai dit que cela n'est point
-correct, que ces potes sculiers, avec leurs
-cadences, fomenteront bien des guerres encore,
-si nos Matres n'y portent advertance
-et ne les font citer par Matre Jacobus de
-Hoogstraten devant la Curie romaine. Je
-crains mme qu'il n'en rsulte une grande
-perturbation pour la Foi catholique.</p>
-
-<p>Je vous prie donc de vouloir bien composer
-un livre contre ce fauteur de scandale
-et le vexer efficacement. Il ne sera
-plus dornavant si audacieux que de mcaniser
-nos Matres, quand il est simple compagnon,
-n'tant promu ni qualifi, soit en
-Art soit en Droit, combien qu'il ait fait
-sjour Bologne o sont de nombreux potes
-sculiers dpourvus de zle et d'illumination
-dans la Foi. Le mme compagnon prit
-nagure place un dner. Il avana que nos
-Matres de Cologne et de Paris font injure
-au docteur Reuchlin; quant moi, je lui
-fis de la contradiction. Il se mit alors me
-houspiller de paroles dsobligeantes et scandaleuses.
-De quoi je fus si courrouc que je
-me levai de table, protestant devant tous
-contre ces injures, au point qu'il ne me fut
-pas possible d'avaler une bouche. Vous
-pourriez peut-tre me donner un conseil
-touchant l'affaire ci-dessus, puisque vous
-avez quelques parties de juriste. J'ai compil
-un certain nombre de mtres que je vous
-fais tenir par la prsente: choriambe, hexamtre,
-saphique, ambique, asclpiade, hendcasyllabe,
-lgiaque, dicolon, distrophon.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui est bon catholique doit penser comme le Parisien:</div>
-<div class="verse">Parce que leur Gymnase est la mre de toutes les Universits.</div>
-<div class="verse">Vient ensuite Cologne la Sainte, qui vit dans une foi chrtienne si grande</div>
-<div class="verse">Que nul ne la doit contredire, sous peine de purger une peine mrite:</div>
-<div class="verse">Ainsi, le docteur Reuchlin, auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i>,</div>
-<div class="verse">Que notre Matre Tungarus a convaincu d'hrsie,</div>
-<div class="verse">Tout comme notre Matre Altaplatea qui fit brler ses <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>.</div>
-</div>
-
-<p>Si j'avais une ide, un soupon d'argument,
-je voudrais composer un livre contre
-ce trupheur et prouver que, de plein droit,
-il est excommuni.</p>
-
-<p>Je n'ai pas le temps de vous en crire
-plus long. Il faut que je me rende au cours.
-Un Matre nous lit des rpliques sur l'Art
-ancien, ordonnes avec une grande subtilit;
-je les coute afin de me pousser dans
-l'rudition. Portez-vous bien, par-dessus les
-compagnons et les miens amis qui demeurent,
-loin ou prs, dans tous honntes lieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11" title="XI. Cornelius Fenestrifex Ortuinus Gratius">XI</h2>
-
-<p class="d">CORNELIUS FENESTRIFEX DONNE PLUSIEURS
-BONJOURS A ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Autant de salutations que d'toiles
-au ciel et, dans la mer, de grains
-de sable, Dom Matre Vnr! Ici,
-j'ai force rixes et guerres avec de mauvaises
-gens qui prsument de leur science,
-n'ayant pas tudi mme la Logique,
-science des sciences. J'ai clbr nagure,
-au couvent des Prcheurs, une messe du
-Saint-Esprit, afin qu'il plaise au Seigneur
-m'infuser sa grce avec une bonne mmoire
-des syllogismes; elle me permettra
-d'argumenter contre les mcrants qui ne
-savent que latiniser et parfaire des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>.
-J'ai, dans cette messe, impos une
-collecte pour notre Matre Jacobus de
-Hoogstraten et notre Matre Arnoldus de
-Tongres, suprme rgent de Saint-Laurentius.
-Que dans leurs controverses
-thologiques ils puissent amener jusqu'
-la borne des rfutations le nomm
-Joannes Reuchlin, docteur en droit, pote
-sculier et prsomptueux qui mne contre
-les universits une campagne en faveur des
-Juifs! Il met des propositions scandaleuses,
-qui offensent les oreilles dvotes, ainsi que
-l'ont prouv Johannes Pffefferkorn et notre
-Matre Arnoldus de Tongres, mais il n'est
-pas fond en thologie spculative, non plus
-qu'en Aristoteles ou en Petrus Hispanus.
-C'est pourquoi nos matres, dans Paris, l'ont
-condamn soit au feu, soit rtractation.
-J'ai vu la lettre et le cachet de Mgr le Doyen
-de la sacro-sainte Facult parisienne de
-Thologie.</p>
-
-<p>Un de nos Matres, furieusement profond
-en Thologie sacre, illumin dans la Foi,
-membre de quatre Universits, ayant sous
-sa frule plus de cent casuistes occups
-crire sur le livre des <i>Sentences</i>, sur quoi ses
-arguments se fondent, assure tout venant
-que le Docteur prcit, Joannes Reuchlin,
-ne se peut vader. Le Pape lui-mme n'oserait
-dicter une sentence contre une telle
-Universit solemnissime, en faveur d'un
-qui n'est pas mme thologien, qui n'entend
-pas le bienheureux Thomas, <i>Contre
-les Gentils</i>, combien que l'on prtende qu'il
-soit docte et mme en Posie. Un de nos
-Matres, cur de Saint-Martinus, m'a ostent
-une ptre dans laquelle, fort aimablement,
-cette Universit promet sa s&oelig;ur de
-Cologne un concours effectif et rel. Cependant,
-ces latinistes outrecuident au point de
-tenir le parti contraire!</p>
-
-<p>Je suis nagure descendu Mayence,
-<i>Htel de la Couronne</i>, o, de la sorte la plus
-indiscrte, une couple de trupheurs me suscita
-des vexations. Ils appelrent nos Matres
-de Paris et de Cologne des fantasques et
-des sots, leurs livres des <i>Sentences</i>, une logomachie.
-De mme, les procs, les recueils,
-les appels de tous les collges n'taient
-pour eux que foutaise. J'en fus ce point
-irrit qu'il ne me vint aucune rponse. Ils
-s'avisrent de me tarabuster encore parce
-que j'avais effectu le plerinage de Trves,
-dans le but d'y voir la tunique du Seigneur.
-Ils dirent que ce n'tait peut-tre pas sa robe
-elle-mme et le prouvrent par des syllogismes
-cornus: tout ce qui est dchir ne
-doit pas tre offert comme tunique du
-Seigneur; or, la robe en question est dchire,
-donc&hellip; etc. J'accordai la majeure, mais je
-m'inscrivis en faux contre la mineure. Aprs
-quoi, ils argumentrent de la sorte: le bienheureux
-Hieronymus dit: <i>Infatu d'une
-erreur vtuste, l'Orient a dchiquet en menus
-lambeaux la robe du Seigneur; elle tait sans
-couture et prise dans une seule toffe.</i> Je rdarguai
-que saint Hieronymus n'est pas du
-style vanglique et serait prsomptueux,
-au regard des Aptres. L-dessus, j'ai quitt
-la table et laiss les trupheurs. Vous devez
-savoir que ceux qui parlent avec une telle
-irrvrence de nos Matres, des Docteurs illumins
-dans la Foi, peuvent tre excommunis
-de fait par le Pape. Si les membres de la
-Cour de Rome le savaient, ils les assigneraient
-devant la Curie et se feraient attribuer
-leurs bnfices. Tout au moins, ils les
-pourraient molester avec dpens.</p>
-
-<p>Qui jamais a ou dire que de simples compagnons,
-qui ne sont promus ni qualifis
-dans aucune Facult, aient cong de houspiller
-des hommes distingus, des hommes
-profondissimes dans tous les genres de
-sciences comme nos Matres sont? Mais ils
-se rengorgent cause de leurs vers. Moi
-aussi je sais faire des vers, des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>.
-Car j'ai lu aussi le <i>Nouvel Idiome latin</i> de
-M. Laurentius Corvinus et du grammairien
-Brassicanus, et Valerius Maximus et les
-autres potes. Et j'ai nagure compil, chemin
-faisant, un <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> en vers contre ces
-quidams. Le voici:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sont Mayence, <i>Auberge de la Couronne</i>,</div>
-<div class="verse">O j'ai rcemment dormi en personne,</div>
-<div class="verse">Deux crapauds indiscrets.</div>
-<div class="verse">Contre nos Matres, pasquins irrvrencieux,</div>
-<div class="verse">Ils osent redresser les Thologiens,</div>
-<div class="verse">Encore qu'ils ne soient pas mme promus en Philosophie</div>
-<div class="verse">Et ne sachent pas, dans les coles, disputer en forme</div>
-<div class="verse">Et d'une seule conclusion former plusieurs corollaires,</div>
-<div class="verse">Comme l'enseigne fondamentalement le Docteur Subtil:</div>
-<div class="verse">Qui mprise celui-l est un jeanfoutre!</div>
-<div class="verse">Comment concluent les quodlibtaires du Docteur Irrfragable,</div>
-<div class="verse">Qui dans les sciences ne peut tre expugn,</div>
-<div class="verse">Ils ne le savent point; ils ignorent le Docteur Sraphique,</div>
-<div class="verse">Sans lequel ne se peut lever un bon physicien,</div>
-<div class="verse">Et les gloses vridiques du Docteur Saint,</div>
-<div class="verse">Tellement lev dans Aristoteles et dans Porphyrius,</div>
-<div class="verse">Qui seul exposa les cinq <i>Universaux</i></div>
-<div class="verse">Nomms pareillement les cinq <i>Prdicables</i>.</div>
-<div class="verse">O que brivement il pitome les sermonnaires</div>
-<div class="verse">Et met en <i lang="la" xml:lang="la">compendium</i> d'Aristoteles les sentences morales!</div>
-<div class="verse">Toutes ces choses, les potes ne les entendent point:</div>
-<div class="verse">C'est pourquoi ils parlent l'tourdie</div>
-<div class="verse">Comme ces deux trupheurs prsomptueux</div>
-<div class="verse">Et qualifient nos Matres des bonshommes pleins de fiel.</div>
-<div class="verse">Mais notre Matre Hoogstraten les va citer:</div>
-<div class="verse">Alors, ils n'oseront plus harauder les Illumins.</div>
-</div>
-
-<p>Portez-vous bien. Saluez pour moi, avec
-une grande rvrence, Nosseigneurs: Matre
-Arnoldus de Tongres, Matre Remigius,
-Matre Valentinus de Geltersheim et Dom
-Jacobus de Ganda, pote minemment subtil
-de l'Ordre des Prcheurs, ainsi que toute
-la compagnie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12" title="XII. Matre Hildebrandus Mammaceus Matre Ortuinus">XII</h2>
-
-<p class="d">MAITRE HILDEBRANDUS MAMMACEUS DONNE
-LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS</p>
-
-
-<p>Trs aim Dom Ortuinus, je ne peux
-crire en ce moment une ptre
-lgante suivant les prceptes inclus
-dans le <i>Trait d'pistolaire</i>, cause que le
-temps ne me le permet pas. Il importe,
-sur-le-champ et succinctement, de vous
-faire connatre en peu de mots ce qui
-arrive; car j'ai un cas des plus neufs
-expdier. Entendez ceci:</p>
-
-<p>Vous devez savoir qu'il court un bruit
-terrible. Tout le monde prtend que, dans
-la Curie romaine, la cause de nos Matres
-est en mauvaise posture. On prtend que le
-Pape veut authentiquer la sentence qui fut
-porte Spire, l'an dernier, en faveur du
-docteur Reuchlin.</p>
-
-<p>Oyant cela, je fus saisi d'une telle peur
-que je ne pus articuler un mot. Je suis rest
-muet et, deux nuits durant, n'ai pas dormi.
-Les amis de Reuchlin se gaudissent; ils vont
-partout, accrditant cette rumeur. Je ne
-l'eusse pas cru, mais l'on m'a fait lire une
-pistole d'un Prcheur, l'un de nos Matres,
-dans quoi il enregistre avec une tristesse
-grande la fcheuse nouveaut. Il ajoute que
-le Pape autorise l'impression dans la Curie
-romaine du <i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i>, qu'il permet
-aux marchands de le vendre et tout homme
-de le lire. Notre Matre Hoogstraten voulut
-abandonner la Curie romaine, jurer la
-pauvret, sur quoi les assesseurs le rebuffrent,
-prtendant qu'il fallait expecter la
-fin, que, d'ailleurs, Hoogstraten ne pouvait
-jurer le serment de pauvret, ayant fait
-son entre Rome dans un quipage de
-trois chevaux, tenu table ouverte en Cour
-de Rome, dpens une large pcune, combl
-de prsents Cardinaux, vques, Auditeurs
-du Consistoire. Pour quoi, il tait mal venu
- jurer la pauvret.</p>
-
-<p>O Sainte Maria! qu'allons-nous faire
-prsent, si la Thologie est ce point mprise
-qu'un seul juriste l'emporte sur l'art
-des thologiens?</p>
-
-<p>Pour moi, j'estime que le Pape est un
-foutu christian. S'il tait, en effet, bon
-christian, impossible qu'il ne tnt pour les
-thologues; donc, si le Pape donne une
-sentence contre eux, il me semble qu'on
-devra faire appel au Concile. Car le Concile
-est au-dessus du Pape et la Thologie, au-dessus
-des autres Facults, prvaut dans
-le Concile. J'espre alors que le Seigneur
-nous impartira sa bnignit, prenant les
-thologiens, ses fidles serviteurs, en considration,
-ne permettant pas que notre
-ennemi se conjouisse, et du Paraclet nous
-baillant la grce, par quoi nous pouvons
-esprer mettre des bornes la fallace mme
-de ces hrtiques.</p>
-
-<p>Un certain juriste a dit ici, nagure, que,
-suivant une prdiction, les Prcheurs doivent
-disparatre, que de cet Ordre viennent les
-plus grands scandales contre la Foi de
-<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> et tels que, jusqu'ici, on n'en vit
-point de comparables. Mme, il disait en
-quel ouvrage on peut lire cette prophtie.
-Mais le ciel nous gard' que cela soit vrai,
-car cet Ordre est efficace, grandement! S'il
-n'existait plus, j'ignore, alors, comment se
-comporterait la Thologie, parce que de tout
-temps les Prcheurs sont plus profonds en
-Thologie que les Mineurs ou les Augustins,
-et qu'ils tiennent la voix du Docteur
-Saint, lequel n'erra jamais.</p>
-
-<p>Eux-mmes ont eu beaucoup de saints
-dans leur ordre; ils sont audacieux dans
-leurs argumentations contre les hrtiques.</p>
-
-<p>Je m'tonne que notre Matre Jacobus de
-Hoogstraten ne puisse jurer la pauvret.
-Cependant, il fait partie de l'Ordre des Mendiants
-qui, manifestement, vivent dans l'indigence.
-N'tait l'excommunication que je
-redoute, je dirais que le Pape fait erreur en
-ceci. Je ne crois pas qu'il soit vrai que
-notre Matre ait dpens tant d'argent et
-donn des pots-de-vin, car c'est un homme
-hautement zl. Je crois plutt que les juristes
-et les autres inventent ces commrages.
-Le docteur Reuchlin sait de telles blandices
-que j'ai entendu dire que plusieurs cits
-et des princes nombreux et des Doms
-avaient crit en sa faveur. Cela s'explique
-par le fait qu'ils ne sont pas verss dans
-la Thologie et qu'ils n'entendent rien
-cette affaire, autrement, ils enverraient cet
-hrtique au diable, parce qu'il est oppos
- la Foi, quand tout le monde affirmerait
-le contraire. Il vous faut aviser de ces choses
-nos Matres de Cologne, afin qu'ils se mettent
-en mesure de prendre un bon conseil.
-Portez-vous bien dans le <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Tbingen.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top4em"><img src="images/illu4.jpg" alt="" />
-<div class="legende">ULRIC von HUTTEN. Chevalier.</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13" title="XIII. Matre Conradus de Zwickau M. Ortuinus Gratius">XIII</h2>
-
-<p class="d">MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Aprs m'avoir crit que vous cessiez
-dsormais de vaquer ces fadaises
-et que vous ne vouliez plus aimer
-ou besogner les femelles, sinon une ou
-deux fois par mois, je suis estomir que
-vous m'criviez de telles sornettes.</p>
-
-<p>Je sais pertinemment le contraire de ce
-que vous me dites. Nous avons ici un compagnon
-venu de Cologne depuis peu. Vous
-le connaissez bien; il y fut tout le temps
-ml votre vie. Il prtend que vous forniquez
-l'pouse de Johannes Pffefferkorn.
-Il m'affirma la chose, en fit serment, et je le
-crois volontiers. Vous tes fort sduisant.
-Vous savez dire de jolis riens. Vous connaissez
-dans la perfection l'art d'aimer
-d'aprs les rgles d'Ovidius.</p>
-
-<p>En outre, un marchand m'a narr ce
-qu'on dit Cologne. Il parat que notre
-Matre Arnoldus de Tongres lui fait pareil
-service. Mais la chose n'est pas vraie, car
-il est encore puceau, je le sais pertinemment.
-Jamais il ne s'est copul avec une femelle.
-L'et-il fait, d'ailleurs, ou ft-il en possession
-de le faire, ce que je ne crois pas, il
-n'y aurait pas grand mal, puisqu'il est humain
-d'errer quelquefois.</p>
-
-<p>Vous m'crivez beaucoup de ce pch,
-qui n'est pas le pch le plus grand de ce
-monde. Vous allguez de nombreux crits.
-Je sais bien que cela n'est pas bon; mais
-cependant on trouve jusque dans l'criture
-Sainte l'exemple de gens ayant ainsi prvariqu;
-nanmoins furent-ils sauvs. Tel
-Samsom qui dormit avec une pute: cependant
-l'Esprit du Seigneur fit, par la suite,
-irruption en lui.</p>
-
-<p>Et je pourrais contre vous rdarguer de
-la sorte:</p>
-
-<p>Quiconque n'est point malvole reoit
-l'Esprit Divin!</p>
-
-<p>Mais Samsom n'est point malvole.</p>
-
-<p>Donc Samsom reoit l'Esprit Divin.</p>
-
-<p>Je prouve la majeure par ce texte:</p>
-
-<p>Dans une me malvole n'entre point
-l'Esprit de Sapience.</p>
-
-<p>Mais l'Esprit Saint n'est autre que l'Esprit
-de Sapience.</p>
-
-<p>Donc la mineure est patente. Car, si ce
-pch de fornication tait jusques ce point
-condamnable, l'Esprit du Seigneur ne se
-ft pas irru chez Samsom, comme il appert
-du <i>Livre des Juges</i>.</p>
-
-<p>De mme, on lit de Salomon qu'il eut
-trois cents reines, des concubines sans
-nombre et qu'il fut, jusqu' sa mort, le
-plus rude paillard. Nanmoins, les Docteurs
-sont tous d'accord pour conclure sa
-louange et le tiennent pour sauv.</p>
-
-<p>Que vous semble-t-il prsent? Suis-je
-plus fort que Samsom? Plus sage que Salomon?
-Donc, il faut quelquefois se passer
-de l'agrment. Au surplus, les mdecins
-tiennent la chose pour valable contre la bile
-noire. Et que dites-vous de ces pres srieux?</p>
-
-<p>Cependant, l'<i>Ecclsiaste</i> professe: <i>J'ai
-trouv que rien n'est meilleur pour l'homme
-que se rjouir de son &oelig;uvre</i>. C'est pourquoi
-je dis avec Salomon, ma particulire:
-<i>Tu vulnras mon c&oelig;ur, s&oelig;ur mienne! pouse
-mienne! tu vulnras mon c&oelig;ur pour un cheveu
-de ton cou! Ah! combien sont tes mamelles
-duisantes, mienne s&oelig;ur! pouse mienne! tes
-mamelles sont plus douces que le vin</i>, etc. Par
-les Dieux! il est grandement suave d'aimer
-le cotillon, d'aprs le carme du pote Samuel:
-<i>Apprends, bon clerc, choyer les
-pucelles, pour ce qu'elles savent offrir de doux
-baisers, amignottant la jouvence fleurie.</i> Puisque
-l'amour est charit, que Dieu est charit,
-l'amour ne saurait tre une mauvaise chose.
-Rsolvez-moi cet argument!</p>
-
-<p>Salomon dit encore: <i>Quand l'homme
-aura donn toute la substance de son domaine
- cause de la dilection, il regardera comme rien
-cette richesse.</i></p>
-
-<p>Mais passons et venons autre chose.</p>
-
-<p>Vous me sollicitez de vous apprendre
-quelques nouvelles. Sachez donc que l'on
-s'est amus ferme ici, pendant le carnaval.
-Nous avons eu une joute de lance. Le Prince
-lui-mme a fait de la haute cole sur la place
-publique. Il montait un andalou couvert
-d'un caparaon de soie peinte o l'on voyait
-une femme en grand habit, et, sant auprs
-d'elle, un jeune homme aux cheveux crpels
-qui jouait de l'orgue suivant le mot du
-Psalmiste: <i>Que les damoiseaux et les rigones,
-les cadets et les vieillards, exaltent le
-nom du Seigneur!</i> Et quand le Prince entra
-dans la ville, ce fut avec une procession
-grande que l'Universit l'intronisa. Les bourgeois
-brassrent une cervoise copieuse; ils
-offrirent des nourritures de choix et rgalrent
-de leur mieux le Prince avec les courtisans.
-Le bal vint ensuite; je me nichai dans
-une fentre d'o je ne perdis pas un coup
-d'&oelig;il. Je n'en sais pas davantage, sinon que
-je souhaite pour Votre Grce tous les bonheurs;
-portez-vous bien dans le Trs-Haut.</p>
-
-<p class="date"><i>De Leipzig.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14" title="XIV. Matre Joannes Krabacius M. Ortuinus Gratius">XIV</h2>
-
-<p class="d">MAITRE JOANNES KRABACIUS DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Excellente personne, selon que je fus,
-il y a deux ans, Cologne, dans
-votre compagnie, et que vous m'intimtes
-qu'il fallait que je vous crivisse
-de quelque lieu que je me trouvasse, je
-vous notifie que j'ai appris la mort d'un
-thologien excellentissime, nuncup notre
-Matre Heckman de Franconie. Ce fut
-un homme d'importance. De mon temps,
-recteur Nuremberg, il fut l'ennemi de
-tous les potes sculiers. C'tait un homme
-zl, qui clbrait la messe pour son
-plaisir. Quand il tint le rectorat de Vienne,
-il garda les Suppts dans une grande
-rigueur. Une fois, vint un compagnon
-de Moravie qui doit tre pote, car il
-crivait des mtres, et qui voulut professer
-l'art de la Mtrique, combien qu'il ne ft
-pas diplm. Alors, notre Matre Heckman
-dfendit son cours; mais, lui, fut si outrecuid
-qu'il ne voulut pas tenir compte de
-l'ordonnance. Le recteur, pour le coup,
-interdit aux Suppts de frquenter ses leons.
-Ensuite de quoi ce ribaud vint trouver
-le recteur, lui tint des propos superbes et
-se mit le tutoyer. Aussitt le recteur envoya
-chercher les valets de ville et voulut
-incarcrer notre homme, cause que c'tait
-un norme scandale qu'un simple compagnon
-et le front de tutoyer un recteur d'Universit
-qui est notre Matre. Avec cela, j'ai
-ou dire que ce compagnon n'est Bachelier,
-ni Matre, ni en aucune faon qualifi ou
-gradu, qu'il prgrine comme un guerrier
-qui s'en va-t-en guerre, qu'il porte un
-grand chapeau; en outre, un long poignard
- son ct. Mais, pardieu! on l'et bel et
-bien incarcr, n'taient les rpondants qu'il
-connaissait en ville.</p>
-
-<p>Quant moi, je m'afflige beaucoup s'il
-est vrai qu'un tel homme soit dfunt. Il
-m'a fait beaucoup de bien lorsque j'tais
-Vienne; c'est pourquoi j'ai compos l'pitaphe
-que voici:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui gt dans ce tombeau fut ennemi des potes</div>
-<div class="verse">Et les voulut expeller, quand ils cuidrent ici pindariser;</div>
-<div class="verse">Tmoin ce compagnon, nagure, qui ne fut pas titr,</div>
-<div class="verse">Venant de Moravie et montrant composer des vers:</div>
-<div class="verse">Il le voulut mettre en prison pour l'avoir tutoy!!!</div>
-<div class="verse">Mais cause qu'il est mort, enseveli Vienne,</div>
-<div class="verse">Dites deux ou trois fois pour lui une belle patentre.</div>
-</div>
-
-<p>Fut un messager qui nous apporta des
-nouvelles, mchantes si elles sont vridiques,
- savoir que votre cause est en mauvaise
-posture devant la Curie romaine; je ne
-le crois cependant pas, car ces messagers
-colportent force hapelourdes. Les potes
-murmurent ici contre vous. Ils clabaudent
-qu'ils veulent dfendre le docteur Reuchlin
-avec des carmes. Mais, comme vous aussi
-tes pote lorsque bon vous semble, je
-crois que vous ferez bonne contenance devant
-ces paltoquets. Vous devez nanmoins
-m'crire comment l'affaire se comporte. Si
-je peux alors vous assister, vous aurez en
-moi un fidle compagnon et coadjuteur.
-Portez-vous bien.</p>
-
-<p class="date"><i>De Nuremberg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15" title="XV. Guilhelmus Scherfchleiferius Ortuinus Gratius">XV</h2>
-
-<p class="d">GUILHELMUS SCHERFCHLEIFERIUS DONNE LE
-BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Je m'tonne furieusement, homme vnrable,
-que vous ne m'criviez pas
-lorsque cependant vous crivez d'autres,
-lesquels ne vous crivent pas aussi
-souvent que moi je vous cris. Mais que
-si vous tes mon ennemi au point de ne
-me vouloir plus crire, cependant, crivez-moi
-pourquoi il vous dplat m'crire
-dsormais, afin que j'apprenne la raison
-pourquoi vous ne m'crivez plus lorsque
-je vous cris toujours, comme je vous cris
- prsent, encore que je sache que vous ne
-m'crirez pas.</p>
-
-<p>Mais, ce nonobstant, je vous supplie en
-mon c&oelig;ur de me vouloir bien crire et,
-quand une fois vous m'aurez crit, alors je
-veux vous crire dix fois, parce que volontiers
-j'cris mes amis et je veux m'exercer
-dans l'criture afin de pouvoir lgamment
-crire des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> et des pistoles.</p>
-
-<p>Je ne peux excogiter ce qui est en cause
-et pour quel motif vous ne m'crivez pas.
-Je me suis lament nagure. Des gens de
-Cologne taient ici. Je leur ai demand:
-&nbsp;Que fait cependant Matre Ortuinus qu'il
-ne m'crive point? Croyez-vous qu'il ne
-m'a nullement crit depuis deux ans! Cependant,
-dites-lui qu'il m'crive, parce que
-je voudrais lire ses ptres plus volontiers
-que je ne mangerais du miel. Il fut jadis
-mon principal ami.&nbsp;</p>
-
-<p>Je leur ai demand aussi comment les
-choses vont pour vous dans votre dbat
-avec le docteur Reuchlin. Ils m'ont fait
-rponse que le damn juriste vous a circonvenu,
-grce aux manges de son art. J'ai
-alors invoqu le Seigneur Dieu pour qu'il
-vous daigne sa grce impartir et qu'il vous
-rende vainqueur. Si vous me daignez crire,
-c'est de cela qu'il faut m'crire, sur quoi je
-voudrais ardemment tre inform.</p>
-
-<p>Ces juristes vont ici disant: &nbsp;Le docteur
-Reuchlin tient une bonne affaire. Les Thologiens
-de Cologne lui ont fait injure.&nbsp;</p>
-
-<p>Et, par les Dieux! je crains que l'glise
-n'en vienne au scandale, si ce livre, le <i lang="la" xml:lang="la">Speculum
-oculare</i>, n'est pas mis au bcher,
-cause qu'il renferme nombre de propositions
-irrvrencieuses et contre la Foi catholique.
-Si ce juriste n'est pas contraint
-la rtractation, les autres, son exemple,
-tenteront d'crire sur la Thologie, encore
-qu'ils n'en sachent rien, encore qu'ils n'aient
-tudi sous la conduite de Thomas, ni d'Albertus,
-ni de Scott et qu'ils ne soient aucunement
-illumins dans la Foi par l'influx
-du Paraclet. Parce que chacun se doit enclore
-dans sa facult; parce qu'on ne doit
-pas jeter la faucille dans les chaumes d'autrui;
-parce qu'un gniaf est gniaf, un ravaudeur,
-ravaudeur, un forgeron, forgeron,
-les choses iraient mal si le tailleur prtendait
-faire des galoches ou des brodequins.</p>
-
-<p>Vous devez soutenir avec audace la
-Thologie sacre. Je prierai Dieu pour vous.
-Qu'il vous daigne attribuer sa grce, illuminant
-votre intellect ainsi qu'il en usait
-envers les Pres d'autrefois. Que le Diable,
-avec ses serviteurs, ne prvale point contre
-la justice!</p>
-
-<p>crivez-moi cependant, pour l'amour de
-Dieu, comment vous vous portez. Vous me
-causez d'tranges soucis dont vous n'avez
-nul besoin. Mais, pour l'heure, je vous recommande
-au Seigneur Dieu. Mille prosprits
-dans <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Francfort.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16" title="XVI. Matheus Melliambius Matre Ortuinus Gratius">XVI</h2>
-
-<p class="d">MATHEUS MELLIAMBIUS DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Puisque, en vrit, je fus toujours
-l'ami de Votre Domination et que
-j'ai procur votre bien, je veux
-prsent vous gayer dans vos adversits.
-Je veux aussi tre gai dans votre bonne
-fortune et triste dans vos dplaisirs. Vous
-tes mon ami. Or, nous devons nous
-conjouir avec nos amis lorsque ils sont en
-joie et nous condouloir quand ils sont en
-douleur. Ainsi le dit Tullius, encore que
-gentil et pote.</p>
-
-<p>Je vous informe donc que vous avez ici
-un ennemi trs malicieux qui dbite force
-vitupres contre Votre Domination. Il prsuppose
-beaucoup et s'extolle dans sa superbe.
-Il vous traite de btard. Il dit que
-votre mre fut une garce et votre pre un
-cur. Alors j'ai combattu pour vous. J'ai
-dit: &nbsp;Seigneur Bachelier ou de quelque
-manire que l'on vous qualifie, vous tes
-encore jeune. Vous avez tort de dcrier les
-Matres. En effet, il est crit dans l'vangile:
-<i>Que le disciple ne se guinde pas au-dessus
-du Matre.</i> Or, vous tes disciple
-encore. Dom Ortuinus est Matre depuis
-neuf ou dix ans. Vous n'tes pas apte
-noircir un Matre ni un homme constitu
-dans une si minente dignit. Prenez garde
-que vous ne trouviez votre tour qui dblatre
-sur votre compte pour tant superbe
-que vous soyez. Gardez un peu de vrcundie
-et ne faites plus ces choses.&nbsp;</p>
-
-<p>A quoi le garon me rpondit: &nbsp;Ce que
-j'affirme est vrit; je prouverai mes dires
-et je ne veux point faire cas de vos remontrances.
-Ortuinus est un btard. Un compatriote
- lui m'a donn la chose pour certaine,
-qui connut ses parents. Je veux mander
-cela au docteur Reuchlin; il ne le sait encore.
-Mais vous, pourquoi cherchez-vous
-me blmer? Vous ne savez rien de moi.&nbsp;</p>
-
-<p>Je repris alors: &nbsp;Messieurs mes compagnons,
-voici un jeune homme qui se vante
-d'tre saint, qui dit qu'on ne le peut vituprer,
-qu'il n'a rien fait de blmable, tel
-ce Pharisien qui se vantait de jener deux
-fois pour le Sabbat.&nbsp;</p>
-
-<p>Alors il se rebiffa tout en colre et poursuivit:
-&nbsp;Je ne me targue pas d'tre sans
-pch, ce qui serait dmentir le <i>Psalmiste</i>
-qui dit: <i>Tout homme est menteur</i>, ce qui,
-lucid par la glose, signifie que tout homme
-est pcheur. Mais j'affirme que vous ne
-pouvez ni ne devez rcriminer sur moi quant
- ma gnration de pre ou de mre. Quant
- Ortuinus, il est btard. Il n'est point lgitime.
-Donc il est vituprable et je l'entends
-vituprer <i lang="la" xml:lang="la">in ternum</i>.&nbsp;</p>
-
-<p>J'ai rpondu: &nbsp;Vous ne le ferez pas. Dom
-Ortuinus est un homme essentiel qui saura
-se dfendre.&nbsp;</p>
-
-<p>Il ne cessa d'ajouter des abominations
-touchant Mme votre mre; que des prtres,
-des moines, et des cavaliers, et des ptrousquins
-l'ont investie aux champs, dans l'table
-et autres lieux.</p>
-
-<p>J'ai eu de tout cela tant de honte que
-vous ne le sauriez imaginer. Mais je ne
-peux vous dfendre, n'ayant connu votre
-pre ni votre mre, encore que je croie fermement
- leur honneur et prudhomie.
-crivez-moi ce qu'il en est, afin que je
-puisse, dans Mayence, votre louange sminer.</p>
-
-<p>J'ai encore dit l'insulteur: &nbsp;Vous ne
-devriez pas divulguer de telles choses. Admettons
-le cas. Matre Ortuinus est btard.
-Mais, peut-tre, lgitim, ce qui, dornavant,
-efface la btardise. Or, le Souverain
-Pontife a pouvoir de lier et de dlier, de
-rendre un btard lgitime et rciproquement.
-Mais moi j'entends vous dmontrer,
-l'vangile en mains, que vous tes digne
-de blme. Il est crit: <i>De la mme mesure
-que vous employtes mesurer autrui, vous
-serez mesur vous-mme.</i> Or, vous mesurtes
-d'une mesure de vitupration; il me
-faut donc vous mesurer de mme. Je le
-prouve encore par un autre passage, quand
-notre Matre <span lang="la" xml:lang="la">Jesus-Christus</span> dit: <i>Ne jugez
-point si vous ne voulez tre jugs.</i> Or, vous,
-mon garon, vous jugez les autres, vous les
-insultez; il convient donc qu'ils vous insultent
-et vous jugent aussi.&nbsp;</p>
-
-<p>Mais lui rpliqua: &nbsp;Vos arguments ne
-sont que balivernes et demeurent sans effet.&nbsp;
-Il en vint ce point de rodomontade qu'il
-ajouta: &nbsp;Si le Pape lui-mme avait engendr
-un fils en dehors du mariage et que, par la
-suite, il et ce fils lgitim, l'enfant ne
-serait pas lgitime pour cela devant Dieu.
-Je ne cesserais pas, quant moi, de le tenir
-pour btard.&nbsp;</p>
-
-<p>J'estime que le Diable est au corps de
-ces ribauds, pour qu'ils aient le front de
-vous molester ainsi. Par consquent, veuillez
-m'crire afin qu'il me soit permis de
-dfendre votre honneur.</p>
-
-<p>Quel scandale si le docteur Reuchlin apprenait
-cela de vous que vous tes un btard!
-Dites-moi ce que vous tes. Lui, cependant,
-ne pourra prouver quoi que ce soit
-de faon premptoire. D'autre part, si vous
-le trouvez bon, nous le ferons citer devant
-la Curie romaine o nous l'obligerons se
-rtracter. Comme les juristes savent embrouiller
-les choses en prenant des conclusions,
-nous pouvons le dclarer irrgulier,
-lui donner des pines, un procureur aidant, et,
-s'il encourt l'irrgularit, palper ses bnfices.
-Il est pourvu d'un canonicat, ici-mme,
-Mayence; autre part, il dtient une paroisse.</p>
-
-<p>Ne me tenez pas rigueur si je vous mande
-les propos que j'ai entendus; mes intentions,
-vous n'en doutez pas, sont les meilleures.
-Et portez-vous bien dans le Seigneur
-Dieu, qui garde tous vos chemins.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Mayence.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top4em"><img src="images/illu5.png" alt="" />
-<div class="legende">FAC-SIMILE DU MANUSCRIT DE LAURENT TAILHADE</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17" title="XVII. Matre Joannes Hipp S. D. Matre Ortuinus Gratius">XVII</h2>
-
-<p class="d">MAITRE JOANNES HIPP DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Rjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez,
- Juste! Soyez glorifis, vous tous, hommes
-au c&oelig;ur droit.</i></p>
-
-<p class="attr">Psalmiste, <small>XXXI</small>.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p>Mais ne prenez pas d'inquitude en
-vous disant: &nbsp;Que nous veut cet
-autre avec son texte?&nbsp; Vous devez
-lire joyeusement cette nouvelle qui dsopilera
-Votre Domination d'une gaiet peu
-commune. Je vous l'crirai en peu de mots.</p>
-
-<p>Il y avait ici un pote nomm Joannes
-Esticampianus. Il tait assez renchri et
-ne faisait pas grand tat des Matres s
-Arts. Il en fit, <i lang="la" xml:lang="la">ex cathedra</i>, les plus belles
-gorges chaudes, affirmant qu'ils ne savent
-rien, qu'un pote vaut mieux que dix
-Matres, que les potes, dans les processions,
-devraient prendre le pas sur les Matres et
-les Licencis. Lui-mme lisait Plinius et
-les autres potes. Il rptait aussi que les
-Matres s Arts n'taient pas Matres dans
-les sept Arts libraux, mais bien dans les
-sept Pchs capitaux; qu'ils n'avaient pas
-de fond, n'ayant aucunement tudi les
-potes. Ils ne connaissent que Petrus Hispanus
-et sa <i lang="la" xml:lang="la">Parva logica</i>. Il avait de nombreux
-auditeurs et beaucoup de pensionnaires.
-Il apprit ces jeunes gens que
-thomistes et scottistes ne valent pas un ftu.
-Il se rpandit en blasphmes contre le Docteur
-Saint.</p>
-
-<p>Les Matres, cependant, expectaient une
-occasion qui leur permt de se venger avec
-le secours de Dieu. Et Dieu voulut, une fois,
-que ce pote ft une oraison qui scandalisa
-son auditoire, Matres, Docteurs, Licencis
-et Bacheliers, car il loua sa Facult en rabaissant
-la Thologie sacre. Et ce fut une
-grande honte parmi les gros bonnets de la
-Facult. Les Matres, les Docteurs se runirent
-en conseil. Ils dirent: &nbsp;Que faisons-nous?
-Cet homme fait ici de nombreuses
-merveilles. Si nous le renvoyons sans phrases,
-le monde croira qu'il est plus docte que nous,
- moins que n'arrivent des modernes. Ils
-se prtendront alors dans une meilleure voie
-que les anciens. Notre Universit sera vilipende
-et le scandale clatera.&nbsp; Matre
-Andreas Delitsch prit la parole. C'est d'ailleurs
-un excellent pote. Il dclara qu' son
-avis Esticampianus occupe dans l'Universit
-l'emploi d'une cinquime roue dans un char;
-qu'il importune les autres Facults, cause
-qu'il empche les Suppts d'tre qualifis
-en elles congrument. Les autres Matres
-de jurer qu'il en est ainsi et, pour la somme
-des sommes, ils conclurent la relgation
-ou mme au bannissement du pote, quand
-bien mme ils devraient s'en faire un ternel
-ennemi. Ils le citrent devant le recteur,
-l'avisrent de la citation entre les portes
-de l'glise. Il comparut, ayant un juriste
-avec soi. Il eut la prtention de dfendre sa
-cause, accompagn de nombreux compagnons
-qui prirent son parti. Les Matres leur
-enjoignirent de lever la sance sous peine
-de parjure, puisque, en demeurant, ils tmoignaient
-contre l'Universit. Les Matres
-furent vigoureux dans le combat; ils persvrrent
-dans leur constance; ils firent le
-serment, au nom de la justice, qu'ils n'pargneraient
-qui que ce ft. Quelques juristes
-et curiales intercdrent pour Esticampianus.
-Et les Matres dclarrent impossible
-tout accommodement parce qu'ils ont leurs
-statuts et que les statuts prescrivaient la
-relgation. Chose admirable! le Prince mme
-sollicita pour le pote, ce qui ne servit
-rien. Les Matres, en effet, rpondirent au
-Duc: &nbsp;Il importe de garder les statuts
-universitaires cause que les statuts, dans
-l'Universit, ont la mme utilit que la
-reliure dans un livre; que si la reliure vient
-manquer, les feuilles tombent et l, et
-que si les statuts sont mpriss, l'ordre
-n'existe plus dans l'Universit. La discorde
-s'tablit chez les Suppts. Le chaos et la
-confusion ne tardent gure. Donc, il devait
-rechercher le bien de l'Universit, l'exemple
-de feu son pre.&nbsp;</p>
-
-<p>Le Prince voulut bien se laisser convaincre.
-Il dclara ne pouvoir agir contre
-l'Universit et qu'il est plus expdient de
-bannir un seul homme que d'infliger un
-esclandre l'Universit tout entire. Les
-Seigneurs Matres furent prodigieusement
-satisfaits et dirent: &nbsp;Seigneur Prince, bni
-soit Dieu pour cette bonne justice!&nbsp; Et le
-Recteur afficha un mandement aux portes
-de l'glise comme quoi Esticampianus tait
-relgu pour dix ans. Ses auditeurs ne manqurent
-pas de clabauder. Ce furent des
-conciliabules sans fin. Ils prtendaient que
-les Seigneurs du Conseil avaient fait injure
- Esticampianus. Mais les Matres ripostrent
-qu'ils ne donneraient pas une obole
-de sa peau. Quelques-uns des pensionnaires
-firent courir le bruit qu'Esticampianus voulait
-tirer vengeance de l'affront reu et qu'il
-citait l'Universit devant la Cour de Rome.
-Alors, Matres de rire en disant: &nbsp;Que prtend
-faire ce ribaud?&nbsp;</p>
-
-<p>Vous saurez qu' prsent la plus grande
-concorde rgne dans l'Universit. Matre
-Delitsch professe les humanits et aussi
-Matre de Rotenburg, auteur d'un livre
-trois fois aussi gros que Virgilius dans ses
-&oelig;uvres compltes. Il a mis dans ce livre
-quantit de bonnes choses, mme pour
-la dfense de la Sainte Mre glise et pour
-la louange des Saints. Il y recommande
-principalement notre Universit et la Thologie
-sacre et la Facult des Arts, improuvant
-ces potes gentils et sculiers. Nos
-Seigneurs Matres disent que les vers du
-rotenburgeois valent bien ceux de Virgilius,
-qu'ils n'ont aucun dfaut, parce que leur
-auteur sait en perfection l'art des rythmes
-et des rimes, ayant t, avant mme ses vingt
-ans, un impeccable mtricien.</p>
-
-<p>C'est pourquoi Nos Seigneurs du Conseil
-ont permis qu'il expliqut lui-mme, en
-public, son ouvrage, prfrablement Trentius,
- cause qu'il est plus utile que Trentius,
-qu'il porte avec soi un christianisme
-louable et qu'il ne traite pas, comme Trentius,
-des putains et des morions.</p>
-
-<p>Vous devriez propager cette histoire dans
-votre Universit. Peut-tre, alors, ferait-on
- Busch, dans Cologne, ce qu'on vient de
-faire ici Esticampianus.</p>
-
-<p>Quand me ferez-vous tenir votre pamphlet
-contre Reuchlin? Vous promettez
-beaucoup: rien ne parat ensuite.</p>
-
-<p>Dieu vous pargne si vous ne m'aimez
-pas autant que je vous aime, car vous tes
-en moi pareil mon c&oelig;ur!</p>
-
-<p>Encore une fois, daignez me l'adresser
-au plus vite, puisque j'ai dsir, dans mon
-dsir, manger avec vous cette pque, en
-d'autres termes, lire ce bouquin.</p>
-
-<p>crivez-moi des nouvelles. Composez sur
-moi une amplification ou quelques mtres
-si vous m'en jugez digne. Et portez-vous
-bien dans <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> notre Seigneur Dieu,
-pendant les sicles des sicles. <i>Amen.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18" title="XVIII. Matre Pierre Negelinus Matre Ortuinus">XVIII</h2>
-
-<p class="d">MAITRE PIERRE NEGELINUS DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS</p>
-
-
-<p>Encore que je tremble d'une pareille
-audace, je mets sous vos yeux un
-<i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> de ma composition, cause
-que vous tes profondment artiste dans
-l'ordonnance des mtres et des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>;
-mais je suis devant vous pareil un moutard,
-et, comme dit Hieremias: <i>Ah!
-ah! ah! Matre, je ne sais parler, car je
-suis comme un petit enfant!</i> Je n'ai pas
-encore de bases solides et ne suis entran
-qu'imparfaitement dans la prosodie
-et la rhtorique. Cependant, vous m'avez
-affirm jadis qu'il convient de toute faon
-que j'labore un pome et que je vous
-le communique. Vous plat-il amender celui-ci
-et m'en reprsenter les dfauts? Ainsi
-j'excogitai nagure: Voici un homme qui est
-ton prcepteur. Il te veut du bien et tu devrais
-obir ses commandements. Il te
-saurait aussi promouvoir en ces choses &mdash; bien
-plus, en toute chose. Tu pourras
-grandir comme un homme docte, s'il plat
-au Seigneur Dieu, tandis qu'il t'arrivera du
-bien dans tes affaires. Car on lit, au premier
-Livre des Rois: <i>Mieux vaut l'obissance
-qu'une victime.</i> C'est pourquoi je vous mande,
-ci-inclus, un pome labor par moi sur la
-louange de Saint Petrus. Un <i lang="de" xml:lang="de">capellmeister</i>,
-bon musicien dans le chant choral et figur,
-a fait composer l-dessus un motet quatre
-voix. J'ai mis la plus stricte diligence rimer
-ce pome ainsi qu'il est rim; les vers
-en sonnent mieux, car j'ai pris pour type les
-<i>Compilations</i> d'Alexander. Mais j'ignore si
-j'ai fait des fautes. Vous seriez on ne peut
-plus obligeant de le scander comme il
-faut d'aprs les lois de la mtrique:</p>
-
-
-<p class="left40 small"><i>Le carme nouveau de Matre
-Petrus Negelinus, sur la louange
-de Saint Petrus commence:</i></p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Parce que le Seigneur vous doint, avec ces clefs,</div>
-<div class="verse">Le pouvoir le plus grand qu'accompagne une grce particulire</div>
-<div class="verse">Sur tous les Saints parce que vous tes privment choisi,</div>
-<div class="verse">Ce que vous dliez, reste dli sur Terre et dans le Cieux.</div>
-<div class="verse">Et tout ce que vous liez, ici-bas, reste li au plus haut des Cieux.</div>
-<div class="verse">C'est pourquoi nous t'implorons et dvotement te supplions,</div>
-<div class="verse">Afin que tu dises une prire pour nos pchs et pour la gloire de l'Universit.</div>
-</div>
-
-<p>On dit que le docteur Reuchlin, qui se fait
-appeler en hbreu Joannes <i>Capnion</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-obtint Spire un mandement favorable ses
-crits. Cependant nos Matres des Prcheurs
-affirment que cela n'a rien qui les chagrine,
- cause que cet vque ne possde aucune
-lueur de la Thologie sacre. Notre Matre
-Hoogstraten rside prs de la Cour de
-Rome. Il est bien vu du Chef apostolique.
-Il a de grandes ressources en pcune et
-autrement. Je donnerais bien quatre <i lang="de" xml:lang="de">groschen</i>
-pour connatre la vrit. Daignez m'crire.
-Saint Dieu! comment se fait-il que vous
-ne m'criviez pas, une seule fois, une petite
-lettre? cependant je ne me tiens pas d'aise
-lorsque vous m'crivez. Portez-vous bien.
-Qu'il vous plaise saluer de ma part notre
-Matre Valentinus de Geltersheym, notre
-Matre Arnoldus de Tongres, au collge
-Laurentius, et notre Matre Remigius, et
-notre Matre Rutgerus Licenci, au collge
-de Mons, &mdash; sous peu de temps, <i lang="la" xml:lang="la">Magister
-Nostrandus</i>, &mdash; Dom Johannes Pffefferkorn,
-homme plein de zle, et tous autres bien
-qualifis, soit en Art soit en Thologie. Encore
-une fois, portez-vous bien au nom du
-Seigneur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Du grec: &Kappa;&alpha;&pi;&nu;&omicron;&sigmaf;.
-Plus tard, Jacques Stuart devait appeler
-<i>Misocapnie</i> son ravaudage contre les fumeurs.</p>
-</div>
-<p class="date"><i>Donn Trves.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19" title="XIX. Stephanus Calvaster, bachelier, Matre Ortuinus Gratius">XIX</h2>
-
-<p class="d">STEPHANUS CALVASTER, BACHELIER, A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Salut avec humilit pour Votre Grandeur,
-vnrable Dom Matre. Vint ici
-un compagnon apportant certains vers
-qu'il disait de votre faon et propags par
-vous dans Cologne. Alors, un pote qui
-jouit ici d'un grand renom, mais n'est pas
-fort chrtien, en prit connaissance, puis
-dclara qu'ils ne sont pas bons et qu'ils
-fourmillent de balourdises. Je lui rpondis:
-&nbsp;Si matre Ortuinus les a composs,
-ils sont exempts de dfauts. Cela est bien
-certain.&nbsp; J'ai voulu mettre en gage ma
-tunique pour dmontrer que ces rythmes,
-s'ils avaient la moindre tache, ne pouvaient
-tre sortis de vous, mais que, si
-vous en tes l'auteur, c'est qu'ils n'ont
-pas la moindre tache. Au surplus, les voici.
-A vous de trancher la question, sur quoi
-veuillez m'crire un peu. Ce pome fut
-instrument pour les obsques de notre
-Matre Sotphi, au collge de Kneck, qui
-jadis lucubra une glose notable et maintenant,
- douleur! est trpass. Qu'il repose
-en paix!</p>
-
-
-<p class="c"><i>Et c'est prsent que dbute le pome:</i></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ici mourut un Suppt trs solennel,</div>
-<div class="verse">N, par le Saint-Esprit, l'Universit</div>
-<div class="verse">Dont il fut recteur, au collge de Kneck,</div>
-<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Do macht er die copulat von kot zu dreck</i>!</div>
-<div class="verse">O s'il avait pu vivre plus longtemps</div>
-<div class="verse">Et derechef crire des gloses notables,</div>
-<div class="verse">Comme il et adjuv cette Universit!</div>
-<div class="verse">Comme il et appris aux scholars une bonne latinit!</div>
-<div class="verse">Mais, prsent qu'il est dfunt</div>
-<div class="verse">Et qu'il n'a pas assez exprim le suc d'Alexander,</div>
-<div class="verse">L'Universit pleure son membre,</div>
-<div class="verse">Comme une lanterne ou un candlabre</div>
-<div class="verse">Qui, au large et au loin, resplendit</div>
-<div class="verse">Par la doctrine qui fluait de sa personne!</div>
-<div class="verse">Nul n'crivit si bien les Constructions.</div>
-<div class="verse">Et il confondait ces potes drisoires</div>
-<div class="verse">Qui n'enseignent pas bien la Grammaire</div>
-<div class="verse">Par la Logique, science des sciences,</div>
-<div class="verse">Et qui ne sont pas illumins dans la Foi.</div>
-<div class="verse">C'est pourquoi ils sont alins de la Sainte glise.</div>
-<div class="verse">Et s'ils ne veulent pas opiner droit,</div>
-<div class="verse">Il faut qu'ils soient brls par Hoogstraten,</div>
-<div class="verse">Qui dj cita Joannes Reuchlin comparatre</div>
-<div class="verse">Et l'a trait admirablement devant le tribunal.</div>
-<div class="verse">Mais toi, coute, Dieu omnipotent,</div>
-<div class="verse">Ce dont je t'obscre, genoux et tout en pleurs!</div>
-<div class="verse">Donne l'universitaire mort ta faveur sempiternelle</div>
-<div class="verse">Et dpche les potes en Enfer.</div>
-</div>
-
-<p>Ceci me parat un trs beau pome, mais
-je ne sais comment il faut scander, parce
-que c'est un genre part et que je scande
-exclusivement les hexamtres. Vous ne devez
-pas tolrer que quelqu'un se permette
-de reprendre vos rythmes. Par ainsi, crivez-moi.
-Je prtends vous dfendre jusqu'au
-duel exclusivement et portez-vous
-bien.</p>
-
-<p class="date"><i>De Munster en Westphalie.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20" title="XX. Joannes Lucibularius Matre Ortuinus Gratius">XX</h2>
-
-<p class="d">JOANNES LUCIBULARIUS A MAITRE ORTUINUS
-GRATIUS</p>
-
-
-<p>Salutations que nul ne peut compter!
-Vnrable Dom Matre, vous
-m'avez promis autrefois de me prter
-assistance autant que besoin serait
-et de me promouvoir avant tous les
-autres. Vous avez ajout qu'il me fallait
-hardiment avoir recours vous et qu'alors
-vous me suppditeriez comme un
-frre, car vous n'entendiez pas m'abandonner
-dans mes angoisses. Je vous
-implore donc, et pour l'amour de Dieu,
-parce que la chose est grandement ncessaire.
-Daignez subvenir mes besoins,
-puisque cela est en vos pouvoirs. Le Recteur
-ici a congdi un collaborateur; il en
-veut prendre un autre. Qu'il vous plaise
-donc crire pour moi une lettre de recommandation
-afin qu'il acquiesce et vienne
-m'accepter. Je n'ai plus le sou, car j'ai tout
-dpendu pour acheter des livres et des
-bottes. Vous connaissez bien ma suffisance,
-par la gloire de Dieu! puisque j'tais en
-seconde quand vous professiez Deventer.
-Ensuite je suis rest un an Cologne pour
-me prparer au degr de Bachelier, o
-j'eusse t promu vers la Saint-Michal, si
-j'avais eu de l'argent. Je sais rsumer pour
-les lves l'<i>Exercice des enfants</i> ou l'<i>&OElig;uvre
-mineure</i> en la seconde partie. Je sais encore:
-l'art de scander, tel que vous me l'enseigntes,
-Petrus Hispanus dans tous ses traits,
-enfin, quelque peu de philosophie naturelle.
-De plus, je suis chantre. Je sais la
-musique chorale et figure. Avec cela j'ai
-une voix de basse; je peux chanter une
-note au-dessous de la gamme. Je ne vous
-cris pas ces choses par jactance. Excusez-moi
-donc. Je vous recommande l'Omnipotent.
-Portez-vous bien.</p>
-
-<p class="date"><i>De Zwoll.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21" title="XXI. Matre Conradus de Zwickau Matre Ortuinus">XXI</h2>
-
-<p class="d">MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS</p>
-
-
-<p>Comme vous m'avez crit dernirement
-au sujet de votre petite
-femme, que vous la chrissez d'un
-intime c&oelig;ur et qu'elle vous reluque pareillement,
-qu'elle vous offre des bouquets,
-des mouchoirs, des ceintures et autres
-menus suffrages, qu'elle ne vous demande
-aucune paraguante la manire
-des putains, que vous la besognez quand
-le mari est en course, de quoi il est fort aise;
-comme vous m'avez dit que, nagure, en
-une seule visite, vous l'avez copule trois
-fois et l'une d'elles en vous tenant debout
-derrire la porte d'entre, aprs avoir chant:
-<i>Ouvrez, princes, ouvrez vos portes!</i> que son
-cocu survenant vous avez par le jardin
-pris la poudre d'escampette, je veux mon
-tour vous narrer comment je me conduis
-avec mon tendron.</p>
-
-<p>C'est une femme excellente et riche. Fort
- propos je suis entr dans ses bonnes
-grces parce qu'un certain jouvenceau, propritaire
-bien not du Pape, m'a fait avancer.
-Consquemment, je me suis mis
-l'aimer sans rserve, au point de ne savoir
-que faire, le jour, et de ne pas dormir, la
-nuit. L'autre minuit, dans mon premier
-somme, je hurlais sous les courtines: &nbsp;Dorothea!
-Dorothea! Dorothea!&nbsp; d'une telle
-vhmence, que mes compagnons, internes
-au collge, entendirent mes hennissements,
-prirent peur, se levrent et: &nbsp;Dom Matre,
-dirent-ils, que voulez-vous? Pourquoi ces
-cris? Si vous dsirez vous confesser, nous
-allons sur-le-champ vous qurir un prtre.&nbsp;
-Ils me croyaient l'article de la mort et pensaient
-que j'invoquais Sainte Dorothea, ple-mle
-avec d'autres Bienheureux. Cela me
-fit rougir en cramoisi. Mais, quand j'arrivai
-chez ma petite femme, je fus tellement perturb
-que je n'osai lever les yeux sur elle;
-de nouveau je piquai mon soleil. Mais elle
-me dit: &nbsp;Ah! Dom Matre, pourquoi tes-vous,
-aujourd'hui, vrcundieux?&nbsp; Et elle
-m'en demanda plusieurs fois la cause, voulant
-savoir par elle-mme, dcide ne me
-congdier qu'aprs que je m'en serais ouvert.
-Elle ajouta qu'elle ne se mettrait
-point en colre alors mme que je lui dirais
-la plus grosse cochonnerie. Alors me vint
-l'audace et je lui rvlai mes secrets. Cela,
-parce que vous m'avez dit, autrefois, quand
-vous lisiez Ovidius, <i>De l'Art d'aimer</i>, que
-les amants doivent tre fort intrpides, tels
-des guerriers, ou bien qu'il n'y a rien de
-fait. Et je lui dis: &nbsp;Matresse rvrende,
-pargnez-moi, pour Dieu et pour tout votre
-honneur. J'arde comme un cerf quand je
-vous vois. Je vous ai choisie parmi les
-filles des hommes parce que vous tes belle
-entre les femmes et que nulle tache n'est
-en vous, parce que, trs spcieuse et charmante,
- ce point qu'on n'en voit dans le
-monde aucune autre pareille.&nbsp; Elle sourit
-alors et me rpondit: &nbsp;Par les Dieux!
-vous savez discourir galamment si je voulais
-vous croire.&nbsp;</p>
-
-<p>Depuis, j'allai souvent la voir chez elle et
-nous bmes chopine de grand c&oelig;ur. Quand
-elle vient l'glise, je me campe de telle
-sorte que je la puisse voir; elle me regarde
-comme si elle me voulait transverbrer de
-ses &oelig;illades.</p>
-
-<p>Dernirement, je la suppliai avec force
-de m'accorder l'amoureux dduit. Elle de
-s'crier que je ne l'aimais point. Je lui jurai
-que je l'aimais autant que ma propre mre
-et que j'tais prt tout pour son service,
-quand il m'en coterait la vie.</p>
-
-<p>Alors, elle me rpondit, cette exquise petite
-femme: &nbsp;Je verrai bien s'il en est
-ainsi.&nbsp; Elle traa une croix sur sa porte
-avec du blanc d'Espagne: &nbsp;Si vous me
-chrissez, dit-elle, vous viendrez le soir,
-quand la nuit est close, baiser pour l'amour
-de moi cette croix que voici.&nbsp;</p>
-
-<p>Je m'en acquittai pendant plusieurs jours.
-Alors, vint un drle qui embrena cette croix,
-si bien qu' la baiser dans l'obscurit, je me
-barbouillai de merde la face, les dents et le
-nez. J'entrai dans une furieuse colre contre
-la donzelle. Mais elle fit serment, par le
-Saint des Saints, qu'elle n'tait pour rien
-dans la chose, ce dont je ne doute point,
-car elle est, maugrebleu! fort honnte par
-ailleurs. Je souponne un compagnon d'tre
-l'auteur de cette porcherie, et, si je peux l'en
-convaincre, ne doutez pas que je lui donne
-toute la rtribution quoi il peut prtendre.</p>
-
-<p>Quant la garce, elle a des gestes plus
-aimables que par le pass; j'espre avant
-peu monter sur elle. Dernirement, quelqu'un
-lui confia que je suis pote, si bien
-qu'elle me provoqua: &nbsp;J'ai ou dire que
-vous tes bon pote; vous devriez, pour
-tre gentil, composer, une fois, des vers en
-mon honneur.&nbsp; Je fis la pice demande
-et, le soir, je la chantai sur la place pour
-la lui faire entendre. Ensuite je la traduisis
-en allemand. La voici:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O fconde Vnus, de l'amour inventrice et dominatrice,</div>
-<div class="verse">Pourquoi ton fils m'est-il ennemi?</div>
-<div class="verse">O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aime,</div>
-<div class="verse">Fais-moi la chose mme que je veux faire toi!</div>
-<div class="verse">Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville,</div>
-<div class="verse">Tu splendis comme une toile et souris comme une fleur.</div>
-</div>
-
-<p>Elle me dit qu'elle prtendait garder
-cela toute sa vie en dilection de moi. Vous
-plaise me donner conseil touchant la manire
-dont je me dois comporter et sur ce
-qu'il me faut faire pour en tre aim. Excusez-moi
-si je suis tel point dbraill dans
-une pistole Votre Seigneurie, cause
-que j'ai accoutum d'en user familirement
-avec mes amis. Portez-vous bien au nom du
-Benedict.</p>
-
-<p class="date"><i>De Leipzig.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22" title="XXII. Gerhardus Schirruglius Matre Ortuinus Gratius">XXII</h2>
-
-<p class="d">GERHARDUS SCHIRRUGLIUS A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Je vous dis un salut panach pour la
-gloire de Notre-Seigneur qui ressuscita
-d'entre les morts et qui domine
-prsent au plus haut des cieux. Honorable
-personne, je vous notifie que je ne
-rside pas ici trs volontiers, que j'ai gros
-c&oelig;ur de ne rsider point Cologne prs
-de vous, o j'eusse profit davantage; car
-vous eussiez pu me rendre bon logicien
-et mme un peu pote. A Cologne, les
-hommes sont dvots. Ils hantent complaisamment
-les glises, vont le dimanche au
-sermon. Ils n'ont pas autant de superbe
-comme on en voit ici.</p>
-
-<p>Les Suppts ne font pas la rvrence aux
-Matres. Les Matres se contrefichent des
-Suppts, les laissent vaguer o bon leur
-semble. Ils ne portent pas de capuces. Quand
-ils dambulent par les tavernes, ils jurent
-vainement le nom de Dieu. Ils blasphment
-et multiplient les scandales. Ainsi, dernirement,
-l'un d'entre eux s'cria qu'il ne pouvait
-croire que la robe du Seigneur, Trves,
-ft vraiment la robe du Seigneur, que c'est
-une antique et pouilleuse friperie. Il ne croit
-pas davantage que l'on possde encore les
-cheveux de la bate Vierge. Un autre avana
-que les trois Rois de Cologne furent apparemment
-trois gourgauds de Westphalie,
-que le glaive et le bouclier de Saint Michal
-n'ont jamais appartenu Saint Michal.
-Bien plus, il ajouta qu'il dpose sa merde
-contre les indulgences des Frres Prcheurs,
-lesquels sont de pitres saltimbanques dont
-les boniments trigaudent fumelles et ptrousquins.
-Je me suis cri: &nbsp;Au feu, au
-feu, l'hrtique!&nbsp; et lui de se rigoler. Mais
-moi: &nbsp;Tu devrais, ribaud, garder ces choses
-pour notre matre Hoogstraten de Cologne,
-qui est Inquisiteur de la dpravation hrtique.&nbsp;
-Il rpondit: &nbsp;Hoogstraten est une
-maudite et venimeuse bte; Joannes Reuchlin,
-un homme probe, vos thologiens, des
-dmons. Ils ont mal jug quand ils condamnrent
-aux flammes son livre intitul <i lang="la" xml:lang="la">Speculum
-oculare</i>.&nbsp; A quoi je rpliquai: &nbsp;Ne dis
-pas cela, vidaze! Il est crit dans l'Ecclsiaste,
-<small>VIII</small>: <i>Ne juge point contre le juge, parce
-qu'il juge d'aprs l'quit.</i> Considre que
-l'Universit de Paris, o sont des thologiens
-profondissimes et pleins de zle qui ne
-peuvent errer, a statu comme les Pres de
-Cologne: pourquoi t'insurger contre l'glise
-tout entire?&nbsp; A quoi il rpondit que les
-Parisiens sont des juges trs iniques, soudoys
-par les Frres Prcheurs dont ils
-reurent de l'argent que leur apporta (le
-gredin ment souhait!) Dom Thodoricus
-de Gand, homme zl, trs savant thologien
-et lgat de l'Universit de Cologne. En
-outre, il ajouta que cette glise n'est
-point l'glise de Dieu, mais celle que
-dsigne le <i>Psalmiste</i>: <i>Je hais l'glise de
-malignit; je ne m'assoierai pas avec les
-impies.</i> Il inculpa nos Matres de Paris
-dans tous leurs actes, affirmant que l'Universit
-de Paris est la mre de toute
-sottise qui, prenant de l son origine, s'est
-rpandue ensuite par l'Allemagne et l'Italie;
-que cette cole de toute part sme la vanit
-de la superstition; que la plupart du temps
-ceux qui tudient Paris ont de mauvaises
-ttes et sont demi fous.</p>
-
-<p>Il affirma que le <i>Talmud</i> n'est pas condamn
-par l'glise.</p>
-
-<p>Alors, notre Matre Petrus Meyer, cur
-de Francfort, qui se trouvait l: &nbsp;Je prtends
-vous faire connatre que ce compagnon
-n'est pas bon chrtien, qu'il ne pense
-pas correctement avec l'glise. Sainte Maria!
-vous autres, compagnons, vous osez
-discourir sur la Thologie encore que vous
-n'entendiez goutte ce bel art. Reuchlin
-mme ignore o se trouve le texte disant
-que le <i>Talmud</i> est prohib.&nbsp;</p>
-
-<p>Le compagnon alors s'enquit du texte et
-de l'ouvrage. A quoi notre Matre Petrus
-rpondit que la chose se peut lire dans le
-<i lang="la" xml:lang="la">Fortalitium fidei</i>. Ce polisson rpondit que
-le <i lang="la" xml:lang="la">Fortalitium</i> est un livre cagatorial, sans
-aucune valeur, et qu'on ne le saurait allguer
- moins d'tre idiot ou fol par la tte.
-Moi, je fus atterr. Notre Matre Petrus
-Meyer entra dans une vhmente colre, au
-point que ses mains tremblaient. Je craignais
-qu'il ne ft son adversaire un mauvais
-parti. Je le calmai: &nbsp;Seigneur trs illustre,
-soyez patient, cause que <i>l'homme
-patient est dirig par une haute Sagesse</i>
-(<i>Proverbes</i>, <small>XIII</small>). pargnez celui-ci qui prira
-comme une poussire la face du vent.
-Il parle beaucoup mais ne sait rien. Et,
-comme il est crit dans l'<i>Ecclsiaste</i>: <i>Le fou
-prodigue les paroles</i>, tout juste la manire
-d'icettuy.&nbsp;</p>
-
-<p>Alors, honte! voici que le compagnon
-se met dblatrer contre l'Obdience des
-Prcheurs, que les Frres ont commis
-Berne des atrocits &mdash; ce que je ne croirai
-de ma vie &mdash; et qu'ils ont t brls; qu'un
-jour, ils ont ml du poison au Sacrement
-eucharistique; par ce moyen, ils ont occis
-un empereur. Il ajouta qu'il convnt de
-disperser l'Ordre, faute de quoi il y aurait
-d'normes scandales pour la Foi, car les
-Prcheurs sont le rceptacle de toute
-mchancet, et l-dessus des propos sans
-fin.</p>
-
-<p>Vous devez comprendre sans peine mon
-dsir de rintgrer Cologne. Que faire avec
-de tels maudits? Vienne la mort sur eux!
-<i>Qu'ils descendent vivants au plus noir des
-enfers</i>, comme dit le Psalmiste, car ce sont
-les fils du Malin.</p>
-
-<p>Si cela vous parat bon, je compte d'abord
-acqurir mon grade. Si non, je partirai
-sur-le-champ. Veuillez, par la premire poste,
-m'aviser de votre sentiment. J'y conformerai
-ma conduite. En mme temps, je vous recommande
-au Seigneur Dieu.</p>
-
-<p class="date"><i>De Mayence.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23" title="XXIII. Joannes Vickelphius&hellip; M. Ortuinus Gratius">XXIII</h2>
-
-<p class="d">JOANNES VICKELPHIUS, HUMBLE PROFESSEUR
-DE THOLOGIE SACRE, DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, POTE, THOLOGIEN,
-ETC.</p>
-
-
-<p>Puisque vous ftes jadis mon disciple
- Deventer, disciple que j'aimais
-par-dessus tous les autres coliers,
-tant pour votre bon esprit que pour l'imperturbable
-docilit de votre jeunesse, je
-veux encore vous assister de mes avis
-toutes fois et quantes l'occasion s'en prsentera.
-Mais il faut que vous preniez la
-chose en bonne part. Ce Dieu qui scrute
-les poitrines sait que je vous parle en toute
-dilection, pour le rachat de votre me.</p>
-
-<p>Des gens de Cologne sont venus ici, prtendant
-que vous avez, Cologne, une
-femelle; que vous tes communment, elle
-auprs de vous, et vous auprs d'elle. Ils
-certifient que vous gayez son bas-ventre.
-Grandes furent ma douleur et mon pouvante
-lorsque j'appris cela. N'est-ce pas un
-scandale horrible si ces gens ont dit vrai?
-Comment! vous, diplm, vous qui monterez,
-avec le temps, aux fates les plus sublimes,
-c'est--dire aux grades en Thologie
-sacre, on peut sur votre compte propager
-de tels bruits? Cela donne aux cadets le
-mauvais exemple; cela pousse les jeunes
-hommes la perversit.</p>
-
-<p>Cependant vous avez bien lu dans l'Ecclsiaste:
-<i>Beaucoup par le visage de la femme
-priront; en elle arde la concupiscence comme
-la flamme d'un brasier.</i> Vous avez lu encore
-au mme endroit: <i>Ne porte pas tes yeux sur
-la femme atourne, vite les charmes fallacieux
-de l'trangre. Garde-toi de circonspecter
-une vierge, de crainte que sa beaut ne
-te mne des esclandres sans honneur.</i> Vous
-savez que la fornication est le plus grave
-des pchs. Avec cela, j'apprends que votre
-concubine est en puissance de mari. Une
-femme lgitime! Pour Dieu, ne la gardez
-pas un instant de plus! Songez votre bon
-renom. Quel clat, si l'on pouvait dire qu'un
-thologien pratique l'adultre! A part cela,
-vous avez une assez bonne rputation; tout
-le monde assure que vous tes fort estim,
-de quoi je ne doute pas.</p>
-
-<p>Il serait bon que vous fissiez, chaque
-jour, une dvote recordation du Chemin
-de la Croix &mdash; prservatif souverain contre
-les embches de l'Ennemi, contre l'aiguillon
-de la chair &mdash; et que vous demandassiez
-dans chacune de vos patentres que vous
-garde le Trs-Haut des cogitations luxurieuses.</p>
-
-<p>Je crains que vous n'ayez lu ces obscnits
-dans les auteurs profanes et que leur
-frquentation ne vous ait corrompu. Je
-voudrais que vous donnassiez cong ces
-potes, sachant que Saint Hieronymus fut
-par un ange houspill pour avoir consult
-leurs ouvrages. A Deventer, je vous ai dit
-souvent qu'il ne fallait devenir ni pote ni
-juriste, que ces gens-l sont mal affectionns
-dans la Foi et qu'ils ont presque tous
-des penchants obscnes quant aux m&oelig;urs.
-C'est d'eux que le Psalmiste a dit: <i>Vous
-harez tous les hommes qui observent des
-choses vaines avec superfluit.</i></p>
-
-<p>Je veux encore vous entretenir d'un autre
-objet. On dit que vous avez crit contre Jean
-Reuchlin pour la cause de la Foi. C'est fort
-bien. Vous avez raison de tirer profit du
-talent que Dieu vous a donn. Mais on dit
-aussi que Johannes Pffefferkorn, dont vous
-avez pris la dfense, est un mchant bougre,
-qu'il ne s'est pas fait chrtien par amour
-de la Foi, mais cause que les Juifs le voulaient
-mener au gibet, rapport ses canailleries.
-C'est un voleur, un tratre. On l'a
-baptis malgr cela. Tout le monde assure
-qu'il est au fond mauvais catholique et qu'il
-ne se maintiendra pas dans la Foi. Voyez
-donc ce qu'il vous reste faire. On a dj
-brl un Juif de Halles, qui avait reu le
-baptme et qui s'appelait de mme Johannes
-Pffefferkorn. Il avait fait les cent coups. Je
-crains que, si l'autre se comporte de faon
-identique, vous n'prouviez du dsagrment.
-Cela pos, vous n'en devez pas moins dfendre
-la Thologie et prendre en bonne
-part les conseils que je vous donne fraternellement.
-Portez-vous bien dans la prosprit.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Magdebourg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24" title="XXIV. Paulus Daubengigelius Matre Ortuinus Gratius">XXIV</h2>
-
-<p class="d">PAULUS DAUBENGIGELIUS DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Si je fus un menteur, comme vous me
-le reprochtes nagure, en toujours
-promettant de vous crire et ne vous
-crivant jamais, j'entends vous prouver,
-ce jourd'hui, que je suis de parole. Un
-homme d'ge, un homme de bien ne promet
-que ce qu'il veut tenir. Ce serait de
-ma part une inconsquence grande que de
-n'observer point ma promesse et d'tre fallacieux.
-A cet exemple, vous faut m'crire.
-Ainsi nous pourrons souvent nous envoyer
- tour de rle ou nous adresser des mandements.</p>
-
-<p>Sachez d'abord que le docteur Reuchlin
-s'est permis d'diter un libelle plein de
-scandale et d'impudeur o vous tes couramment
-trait de &nbsp;bourrique&nbsp;. Cela est
-intitul <i lang="la" xml:lang="la">Defensio</i>. J'ai ressenti une grande
-confusion en lisant ce pamphlet, encore
-que je ne sois pas all jusqu'au bout, car
-je l'ai envoy contre le mur ds que j'ai vu
- quel point il est malvole pour les artistes
-et les thologiens. Vous en prendrez connaissance
-pour peu que cela vous plaise,
-car je vous le fais tenir. Il me semble, quant
- moi, que l'auteur, avec son pamphlet,
-devrait tre condamn au feu; car il est
-intolrable et hautement scandaleux qu'un
-homme puisse crire impunment des livres
-de ce genre. Je fus dernirement la montre
-aux chevaux, cause que je voulais faire
-emplette d'un bidet pour cheminer jusqu'
-Vienne. C'est alors que j'ai vu le livre de
-Reuchlin mis en vente. Immdiatement, je
-m'avisai qu'il tait indispensable de vous
-donner connaissance du bouquin afin que
-vous puissiez rdarguer sa perversit. Je
-voudrais autant que possible vous faire de
-plus grands services. Croyez que je n'hsiterais
-pas, car vous avez en moi un humble
-valet ainsi qu'un partisan chaleureux.</p>
-
-<p>Sachez que j'ai encore mal aux yeux.
-Mais une manire d'alchimiste est ici venu
-qui dit qu'il sait mdicamenter les yeux
-quand mme on lui donnerait, pour le gurir
-de cette infirmit, un homme absolument
-aveugle. Il a d'ailleurs une exprience peu
-commune, ayant prgrin travers l'Italie
-et la France et de nombreux pays. Or, vous
-le savez, tout alchimiste est matre mire ou
-savonnier, encore que le ntre ft passablement
-dsargent.</p>
-
-<p>Vous me demandez comment, par ailleurs,
-se comportent mes affaires. Mille
-grces de vouloir bien vous enqurir de
-cela. Sachez donc que je me porte bien, par
-la volont de Dieu. J'ai press beaucoup
-de raisin pendant le vendmiaire et j'ai de
-froment une bonne suffisance.</p>
-
-<p>Pour ce qui est des nouvelles, sachez
-encore que le Srnissime Dom Empereur
-envoie un grand peuple en Lombardie contre
-les Vnitiens et les veut chtier de leur
-superbe. J'en ai bien vu deux mille, avec
-six drapeaux. Une moiti portait des lances,
-l'autre des mousquets et des bombardes.
-Ils taient d'aspect trs horrifique et
-tranaient des bottes dchires. Ils ont fait
-de grands dgts chez les campagnards et
-les vilains &mdash; tant que nos hommes criaient
-qu'ils voudraient les savoir tous morts jusqu'au
-dernier. Mais moi je souhaite que l'arme
-nous soit rendue en bon tat.</p>
-
-<p>Envoyez-moi par cet ordinaire les <i lang="la" xml:lang="la">Formalitates</i>
-et les <i lang="la" xml:lang="la">Distinctiones</i> de Scott que mit
-en ordre Brulifer et aussi le <i lang="la" xml:lang="la">Clipeus thomistarum</i>
-imprim chez les Aldes, si vous
-pouvez mettre la main dessus. Je voudrais
-bien avoir aussi le <i lang="la" xml:lang="la">Modus metrificandi</i> compos
-par vous. Achetez-moi Boetius dans
-toutes ses &oelig;uvres, et surtout la <i lang="la" xml:lang="la">Disciplina
-scholarum</i> et le <i lang="la" xml:lang="la">De consolatione philosophica</i>
-portant les gloses du Docteur Saint. En mme
-temps, portez-vous bien et me gardez en
-bon vouloir.</p>
-
-<p class="date"><i>D'Augsbourg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25" title="XXV. Matre Philippus Sculptor Matre Ortuinus Gratius">XXV</h2>
-
-<p class="d">MAITRE PHILIPPUS SCULPTOR DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Comme je vous l'ai marqu bien souvent,
-je suis molest de voir que
-cette ribaudaille (j'entends la Facult
-des potes) devient commune et s'accrot
-par toutes les provinces et rgions. De
-mon temps, on ne connaissait qu'un pote.
-Il se nommait Samuel. A prsent, ils sont
-vingt au moins, rien que dans cette ville,
-et nous mcanisent l'envi, nous autres
-qui tenons pour les anciens.</p>
-
-<p>Dernirement, j'ai donn une forte remontrance
- l'un de ces blancs-becs. Il
-prtendait que le mot &nbsp;colier&nbsp; ne signifie
-aucunement une personne qui va pour apprendre
- l'cole. Je lui ai dit: &nbsp;Bourrique,
-voudrais-tu par hasard corriger le Docteur
-Saint qui donne cette dfinition?&nbsp;</p>
-
-<p>Depuis, il a crit une invective contre
-moi dans laquelle entrent plusieurs diffamations.
-Il me reproche de n'tre point
-habile grammairien, cause que je n'aurais
-pas lucid comme il faut certains vocables
-dans mes commentaires sur la premire
-partie d'Alexander et le livre <i lang="la" xml:lang="la">De
-modis significandi</i>.</p>
-
-<p>Je veux expressment vous communiquer
-les termes susdits que j'ai, comme vous le
-verrez, interprts de la faon la plus correcte,
-d'aprs les vocabulaires: je peux
-allguer d'ailleurs force autorits dcisives
-et mme des thologiens.</p>
-
-<p>J'ai affirm d'abord: <i lang="la" xml:lang="la">Seria</i> veut quelquefois
-dire &nbsp;marmite&nbsp;; le mot vient alors de
-<i lang="la" xml:lang="la">Syria</i> parce que, dans cette province, on
-fabriqua le premier pot-au-feu; il peut
-venir encore de <i lang="la" xml:lang="la">Serius</i>, utile ou srieux, de
-<i lang="la" xml:lang="la">Seri</i>, en bon ordre. De mme, sont nomms
-&nbsp;patriciens&nbsp; les pres des Snateurs. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>,
-<i lang="la" xml:lang="la">currus</i> &nbsp;char&nbsp; vient de <i lang="la" xml:lang="la">currere</i> &nbsp;courir&nbsp;
-parce que, grce lui, ce qui est dedans
-court au dehors. De mme: <i lang="la" xml:lang="la">jus, juris</i> signifie
-&nbsp;justice&nbsp;, mais <i lang="la" xml:lang="la">jus, jutis</i> veut dire
-&nbsp;jus&nbsp;. D'o le vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Jus, jutis</i>, je le bois; <i lang="la" xml:lang="la">jus, juris</i>, je l'aboie (au tribunal).</div>
-</div>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lucar</i>, le prix qu'on retire d'un <i lang="la" xml:lang="la">lucus</i>
-ou &nbsp;foret&nbsp;; <i lang="la" xml:lang="la">item</i>, <i lang="la" xml:lang="la">mantellus</i>, &nbsp;manteau&nbsp;,
-d'o le diminutif <i lang="la" xml:lang="la">manticulus</i>. <i lang="la" xml:lang="la">M&oelig;chanicus</i>
-veut dire &nbsp;adultre&nbsp;; c'est pourquoi on
-distingue les Arts Mcaniques des Arts
-Libraux qui seuls mritent le nom d'Arts.
-<i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, <i lang="la" xml:lang="la">mensorium</i> est &nbsp;tout ce qui se rattache
- la mense&nbsp;. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, <i lang="la" xml:lang="la">polyhistor</i> est &nbsp;celui qui
-sait plusieurs histoires&nbsp;, de l vient <i lang="la" xml:lang="la">polyhistoria</i>,
-soit &nbsp;recueil d'histoires&nbsp;. Cela doit
-s'entendre d'un mot qui a plusieurs sens.</p>
-
-<p>Ces explications, et d'autres semblables,
-ne sont pas bonnes, ce qu'il dit. Il m'a
-couvert de confusion devant mon auditoire.
-Alors, je l'ai pris de haut, lui disant que,
-pour le salut ternel, on n'a pas besoin
-d'autre chose que d'tre simple grammairien
-et de savoir exprimer les concepts de l'esprit.
-&nbsp;Vous n'tes grammairien ni simple
-ni double, a-t-il rpondu, et vous ne savez
-les lments de quoi que ce soit.&nbsp;</p>
-
-<p>Cela m'a fait grand plaisir parce que je
-le peux citer maintenant, grce au privilge
-de l'Universit de Vienne o il faudra qu'il
-me rponde, parce que c'est l que je fus
-promu, par la grce de Dieu, la dignit de
-Matre. Si je fus dclar suffisant par toute
-l'Universit, je le serai bien davantage au
-regard d'un seul pote, qui n'est rien compar
- l'Universit. Croyez-moi, je ne donnerai
-pas le compliment pour une vingtaine
-de florins.</p>
-
-<p>On dit ici que tous les potes veulent
-manifester avec le docteur Reuchlin contre
-les thologiens. L'un d'eux a mme compos
-un pasquil qu'on dnomme: <i lang="la" xml:lang="la">Capnionis
-triumphus</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, qui renferme plusieurs mauvais
-propos, mme sur votre compte. Plt
- Dieu que tous les potes fussent au pays
-o l'on rcolte le poivre! Ils nous donneraient
-la paix. Il est craindre sans cela
-que la Facult des arts ne tombe par le fait
-de ces potes. Ils racontent que nos Matres
-s arts captent les jouvenceaux en acceptant
-de l'argent et leur donnent leurs grades,
-matrise ou baccalaurat, mme quand ils
-ne savent rien. Ils ont dj obtenu ce rsultat
-que les tudiants ne veulent plus se promouvoir
-dans les Arts; mais tous prtendent
- la qualit de pote. J'ai un petit ami qui
-est un bon garon, de l'esprit le meilleur.
-Ses parents l'ont envoy Ingolstadt. Je
-lui ai donn des lettres d'introduction pour
-un certain Matre bien qualifi dans les Arts,
-qui prpare son doctorat thologique. Et
-voici que mon jeune homme a quitt ce
-Matre pour aller au pote Philomusus et
-pour en suivre les leons. J'ai compassion
-du godelureau, comme il est crit dans les
-<i>Proverbes</i>, <small>XIX</small>: <i>Celui-l prte au Seigneur
-avec usure qui prend piti des malheureux.</i>
-Si mon petit ami tait rest prs du
-Matre qui je l'avais envoy, il serait
- prsent Bachelier. Mais il n'est rien.
-A se comporter comme il fait, il ne sera
-oncques davantage, quand bien mme il tudierait
-pendant dix ans le mtier de pote.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <span class="i" lang="la" xml:lang="la">Johannis Reuchlin viri clarissimi <i>Encomium</i>; triumphanti
-illi ex devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et
-fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum.</span></p>
-
-<p class="attr">(Bibliothque Mazarine, 18-766.)</p>
-</div>
-<p>Je n'ignore pas que vous endurez aussi
-quantit de vexations que vous suscitent
-les potes sculiers. Combien que vous
-soyez vous-mme un pote, vous n'tes pas
-de leur espce, mais vous tenez pour l'glise.
-Avec cela, vous tes bien fond en Thologie,
-et, quand vous copulez des vers, ce n'est
-pas sur des babioles, mais sur la <i>Couronne
-des Saints</i>. Je voudrais bien savoir o en est
-votre affaire avec le docteur Reuchlin. Si
-je puis en cela tre utile vous, signifiez-le-moi,
-je vous prie, et m'crivez par la
-mme occasion sur tous autres sujets. Portez-vous
-bien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26" title="XXVI. Antonius Rubenstadius Matre Ortuinus Gratius">XXVI</h2>
-
-<p class="d">ANTONIUS RUBENSTADIUS A MAITRE ORTUINUS
-GRATIUS DONNE AFFECTUEUSEMENT LE SALUT
-D'UNE AMITI CORDIALE.</p>
-
-
-<p>Vnrable Dom Matre, sachez que,
-pour l'instant, je n'ai pas le loisir
-de vous crire autre chose que
-de l'indispensable. Nanmoins, veuillez rpondre
- la question que je vous pose
-ainsi: &nbsp;Un Docteur en Droit est-il tenu
- faire la rvrence un notre Matre
-quand il n'est pas vtu de son habit?&nbsp;
-L'habit magistral est, vous ne l'ignorez pas,
-un grand capuce avec un lyripipion. Nous
-avons ici un Docteur promu dans l'un et
-l'autre Droit. Il est en bisbille avec notre
-Matre, le cur Petrus Meyer. Dernirement,
-ils se trouvrent nez nez dans la rue, mais
-comme notre Matre Petrus n'avait pas son
-habit, le juriste en question garda sa rvrence.
-Depuis, on a dit qu'il avait tort,
-parce qu'il devait, quand mme l'autre serait
-son ennemi, lui faire la rvrence pour
-l'honneur de la Thologie sacre; parce
-que l'on doit tre l'adversaire de l'homme
-et non de la science, parce que les Matres
-occupent la place des Aptres, desquels
-fut crit: <i>Comme ils sont beaux les pieds de
-ceux qui vanglisent le bien et qui prchent
-la paix!</i> Consquemment, si leurs pieds sont
-beaux, combien plus leurs ttes et leurs mains
-doivent tre belles! C'est justice que tout
-homme et les Princes eux-mmes doivent
-honneur et dfrence aux thologiens nos
-Matres. Alors, ce juriste rpondit. Contradictoirement,
-il allgua ses lois et plusieurs
-textes, parce qu'il est crit: <i>Tel je te vois,
-tel je t'estime.</i> Nul n'est tenu de faire la rvrence
- qui ne porte point le harnais de son
-tat, quand bien mme il serait prince. Quand
-un ecclsiastique est pris sur le fait dans un
-acte indcent, ne portant pas l'habit sacerdotal
-mais un costume sculier, tout juge
-sculier peut se comporter avec lui comme
-avec un homme du sicle et le traiter de
-mme, prononcer contre lui des peines corporelles
-nonobstant les privilges des clercs.
-Tels sont les arguments de ce juriste. Faites-moi
-connatre l-dessus votre pense. Dans
-le cas o vous n'auriez pas d'opinion personnelle,
-consultez, je vous prie, les casuistes
-et les prudents qui sont Cologne afin que
-je sache la vrit, parce que Dieu est vrit,
-et que celui-l aime Dieu qui aime la vrit.
-De mme, faites-moi savoir comment vont
-les choses dans votre action contre le docteur
-Reuchlin. J'entends qu'il est fort appauvri
-par les dpenses qu'il a d faire et
-cela me plat fort, esprant que les thologiens
-emporteront la victoire et vous aussi.
-Portez-vous bien, au nom du Seigneur.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Francfort.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27" title="XXVII. Johannes Stablerius Ortuinus Gratius">XXVII</h2>
-
-<p class="d">JOHANNES STABLERIUS DONNE LE BONJOUR A
-ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Comme vous avez toujours dsir que
-je vous apprenne du nouveau, le
-temps est venu o je peux et dois
-vous faire part de mes nouvelles, encore
-que je m'attriste qu'elles ne soient pas
-meilleures.</p>
-
-<p>Sachez donc que les Frres Prcheurs
-eurent ici des indulgences et pardons (obtenus
- grands frais de la Curie romaine),
-avec quoi ils amassrent pas mal d'argent.
-La collecte acheve, un larron, nuitamment,
-se coula dans l'glise et droba plus de trois
-cents florins dont il fit ses orges. Les Frres,
-qui sont zls et pleins de dvouement pour
-la Foi chrtienne, en furent au dsespoir
-et se plaignirent du voleur. Les bourgeois
-ont fait perquisitionner partout, mais sans
-trouver personne. Le bandit s'en est all
-avec l'argent. C'est une grande sclratesse
-que d'avoir ainsi trait les indulgences
-papales et dans un lieu consacr. Ce forfait
-emporte l'excommunication, en quelque pays
-que soit l'auteur. Les gens, absous en mettant
-leur pcune dans le tronc emport,
-ne cuident pas que l'absolution ait encore
-sa valeur. Mais ils se trompent. Ils ne sont
-pas moins absous que si les Prcheurs avaient
-en mains leurs cus.</p>
-
-<p>Vous saurez aussi que les partisans du
-docteur Reuchlin font courir toutes sortes
-de ragots. Ils affirment que les Prcheurs
-n'avaient obtenu de Rome ces pardons que
-pour, avec les bnfices, tarabuster leur
-grand homme et lui susciter des tribulations
-sous prtexte de la Foi. Ils disent encore que
-les gens, quel que soit leur tat, misrable
-ou puissant, clrical ou mondain, ne devraient
-pas lcher un sou.</p>
-
-<p>J'ai dernirement assist dans Mayence
- un festival donn par nos Matres contre
-Reuchlin. Nous emes pour confrencier
-un Prcheur minent, promu la Matrise
-par l'Universit d'Heidelberg. Il se nomme
-Bartholomeus Zehender, en latin <i lang="la" xml:lang="la">Decimarius</i>.
-Il publia du haut de la chaire que tous
-les hommes devaient se runir le jour suivant
-pour assister au brlement du <i lang="la" xml:lang="la">Speculum
-oculare</i>, car il ne pensait pas que le
-docteur Reuchlin ft en tat d'imaginer
-une fallace pour empcher l'excution. Alors,
-un compagnon qui se trouvait prsent et
-que l'on dit pote, fit le tour de la ville en
-colportant de mauvais discours et des bruits
-pjoratifs l'encontre de notre susdit Matre.
-Quand il passait dans son chemin, il regardait
-le saint homme d'un &oelig;il dracontique
-et venimeux.</p>
-
-<p>Il osa dire publiquement: &nbsp;Ce prdicateur
-est indigne de s'asseoir la table o
-prennent place les gens de bien: je peux
-tablir que c'est un jeanfoutre et un poltron,
-qu'il a dans votre glise, en chaire,
-et devant tous, menti contre la rputation
-d'un homme d'honneur, articulant des faits
-qui n'ont jamais eu lieu.&nbsp;</p>
-
-<p>Bien plus, il a os dire: &nbsp;C'est par jalousie
-que vous perscutez ce noble Docteur.&nbsp;
-Puis, il y a qualifi notre Matre de
-chien, de brute, assurant que jamais pharisien
-n'eut tant de noirceur et d'envie.
-Tous ces propos vinrent l'oreille du Matre.
-Il s'excusa fort lgamment mon avis.
-&nbsp;Combien, dit-il, que ce livre n'ait pas t
-mis encore au feu, on peut admettre qu'il
-sera brl dans un avenir prochain.&nbsp; Puis,
-il attesta l'criture Sainte en plusieurs passages
-et dmontra <i>qu'on ne saurait mentir
-quand on parle en faveur de la Foi catholique</i>.
-Il ajouta, pour finir, que les baillis et les
-officiaux de l'vque de Mayence empchent
-cette rparation contre toute justice. Mais
-les hommes verront bien ce qui doit advenir,
-lui-mme ayant prophtis que ce libelle
-serait ars, quand bien mme l'Empereur et
-le Roi de France, et tous les Princes et tous
-les Ducs feraient cause commune avec le
-docteur Reuchlin. J'ai voulu vous donner
-avis de tout cela pour que vous soyez couvert;
-je vous recommande fort la diligence en
-affaires pour viter le scandale. Donc, portez-vous
-bien.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Miltenberg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28" title="XXVIII. Frre Conradus Dollenkopsius Matre Ortuinus Gratius">XXVIII</h2>
-
-<p class="d">FRRE CONRAD DOLLENKOPSIUS A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p>Salut et dvotion trs humble avec mes
-oraisons quotidiennes auprs de notre
-Seigneur Jsus <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>. Vnrable
-personne, daignez ne pas me tenir pour
-fcheux si je vous cris touchant mes affaires,
-combien que vous m'avez autrefois
-enjoint de vous crire sans relche, de vous
-tenir au courant de mes tudes. Il ne faut
-pas, disiez-vous, que je cesse d'tudier mais
-que je persvre parce que j'ai une bonne
-caboche et que, Dieu aidant, je peux, si cela
-me convient, profiter beaucoup. Vous saurez
-donc que pour le moment je me suis
-fait inscrire l'cole d'Heidelberg o je
-suis un cours de thologie. Outre cela, je
-prends tous les jours une leon de posie
-o, par la grce de Dieu, je commence
-faire un progrs admirable. Je sais dj
-par c&oelig;ur toutes les fables d'Ovidius en sa
-<i>Mtamorphose</i>; de plus, je sais les interprter
-quadruplement savoir naturellement,
-littralement, historiquement et spirituellement &mdash; science
-que n'ont pas les
-potes sculiers<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Dante n'est pas moine scolastique, c'est--dire moine
-abruti, dans ses gloses de la <i lang="it" xml:lang="it">Vita Nuova</i>.</p>
-</div>
-<p>Dernirement j'ai pouss l'un d'eux cette
-colle: D'o vient le nom de Mavors<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Mavors</i>, Mars, l'Ars du Latium:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">&hellip; belli fera munera Mavors.</div>
-<div class="verse i1" lang="la" xml:lang="la">Armipotens rugit&hellip;&nbsp;</div>
-</div>
-
-<p class="attr">Lucrce.</p>
-</div>
-<p>Il me donna une explication qui n'est
-pas la bonne. Je le redressai: Mavors, lui
-dis-je, c'est <i lang="la" xml:lang="la">Mares vorans</i> (le dvorateur des
-mles); de quoi il demeura confondu. Je
-poursuivis: Que faut-il entendre allgoriquement
-par les neuf Muses? Le pauvre
-gars n'en savait rien: Les neuf Muses,
-lui dis-je, reprsentent les sept ch&oelig;urs des
-anges. En troisime lieu, je lui demandai:
-D'o vient le nom de Mercurius? et
-comme il ne savait pas davantage: <i lang="la" xml:lang="la">Mercurius</i>,
-lui dis-je, c'est <i lang="la" xml:lang="la">Mercatorum curius</i>
-(patron des marchands) cause qu'il est le
-Dieu du ngoce et porte aux traficants un
-intrt suivi.</p>
-
-<p>De cela vous pouvez infrer que ces
-potes apprennent leur art dans un grand
-terre terre, qu'ils ne prennent cure ni
-des allgories, ni de l'exgse spirituelle.
-Ce sont des hommes charnels comme l'crit
-l'Aptre dans sa premire aux Corinthiens II:
-<i>L'homme animal ne peroit pas les choses qui
-sont dans l'esprit de Dieu.</i></p>
-
-<p>Vous me demanderez peut-tre: D'o
-tenez-vous tant de subtilit? Je vous rpondrai
-que j'ai, depuis peu, fait emplette
-d'un ouvrage compos par un Anglais, matre
-de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys.
-Son livre a pour objet la <i>Mtamorphose</i>
-d'Ovidius. Il en expose tous les mythes
-d'aprs le Symbolisme et la Mystique. Il est
-profond en thologie au del de tout ce
-que vous pouvez croire; il est bien vident
-que le Saint-Esprit infusa une belle
-doctrine cette personne cause qu'elle
-tablit la concordance qui existe entre l'criture
-Sainte et les fables potiques. Vous
-la pourrez constater dans les passages que
-voici:</p>
-
-<p>De la serpente Pytho qu'Apollon mit
-mort, le Psalmiste crit: <i>Le Dragon que
-vous formtes pour badiner avec lui</i> ou bien,
-encore: <i>Vous marcherez sur l'aspic et sur le
-basilic.</i> Touchant Saturnus qui toujours
-est figur sous les traits d'un vieillard, pre
-des Dieux et qui dvore ses fils, zchiel
-vaticine: <i>Les pres mangeront leurs enfants
-au milieu de vous.</i> Diana signifie la trs
-bate Vierge Maria quand, avec des pucelles
-nombreuses, elle rde par chemins. C'est
-pourquoi, dans les psaumes, il est dit,
-propos d'elle: <i>Que des vierges soient amenes
- sa suite</i>, et ailleurs: <i>Entrane-moi;
-nous courrons l'odeur de tes parfums.</i> <span lang="la" id="cor1">Item</span>
-de Jovis quand il dflora Callesto l'rigone,
-puis remonta vers le ciel. Matheus crit,
-chapitre douzime: <i>Je retournerai dans
-ma maison d'o je m'tais exil.</i></p>
-
-<p>De mme, touchant la confidente Aglauros
-que Mercurius convertit en rocher.
-Cette ptrification est mentionne dans
-<i>Job</i>, <small>XLII</small>: <i>Son c&oelig;ur sera bientt indur comme
-un caillou.</i> <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, le cot de Jupiter avec la
-nymphe Europea est prvu par l'criture
-Sainte, ce que je ne savais pas encore. C'est
-quand il lui dit: <i>Entendez, ma fille, et regardez,
-et prtez l'oreille, pour ce que le roi
-convoite vos beauts.</i> <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, Cadmus, courant
-aprs sa s&oelig;ur, figure la personne de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>
-en qute pareille de sa s&oelig;ur qui est l'Ame
-humaine et fondant une cit qui est l'glise.
-D'Act&oelig;o qui vit Diana toute nue, <i>zchiel</i>,
-<small>XVI</small>, a prophtis quand il dit: <i>Vous tiez
-nue et pleine de vergogne; j'ai pass auprs de
-vous et je vous ai considre.</i> Et ce n'est pas
-en vain que les potes ont crit que Bacchus
-fut deux fois engendr, ce qui est encore une
-prfiguration de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>, engendr pareillement,
-une fois, avant les sicles, une
-autre fois, dans la chair et dans l'humanit.
-Et Semele qui allaita Bacchus est l'image de
-la bate Vierge qui s'adresse l'<i>Exode</i>, <small>II</small>:
-<i>Accueille cet enfant; nourris-le-moi et je te
-donnerai ton salaire.</i> <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, la fable de Pyramus
-et de Thisbe doit tre expose comme
-suit allgoriquement et spirituellement. Pyramus
-est l'archtype du Fils de Dieu.
-Thisbe symbolise l'me humaine, amoureuse
-de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>, et dont il est crit dans l'<i>vangile</i>:
-<i>Son glaive transpercera ton me</i> (<i>Lucas</i>,
-<small>II</small>). Ainsi Thisbe se poignarde avec
-l'engin de son amant. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, sur Vulcanus,
-prcipit du ciel et rendu boiteux, il est crit
-dans les <i>Psaumes</i>: <i>Ils furent mis dehors; ils
-ne peuvent plus se tenir debout.</i></p>
-
-<p>Voil ce que j'ai appris dans ce livre et
-bien d'autres choses encore. Si vous tiez
-auprs de nous, vous verriez des prodiges.</p>
-
-<p>C'est dans une telle voie, Matre! qu'il
-nous convient de pousser nos tudes potiques.
-Mais excusez-moi, j'ai l'air de vouloir
-endoctriner Votre Seigneurie. Hlas!
-vous en savez plus long que moi. Cependant,
-j'ai fait la chose dans une bonne
-intention. J'ai pris certains arrangements; quelqu'un
-de Tbingen doit, l'avenir, me prciser
-les faits et gestes du docteur Reuchlin,
-de telle sorte que je vous les signale mon
-tour. Mais, pour le prsent, je ne sais rien;
-sinon, je vous en donnerais avis. A prsent,
-portez-vous bien, dans une charit qui n'est
-pas mensongre.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Heidelberg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29" title="XXIX. Matre Tilmannus Lumlin Matre Ortuinus Gratius">XXIX</h2>
-
-<p class="d">MAITRE TILMANNUS LUMLIN DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS</p>
-
-
-<p><i>Je suis le plus inepte des hommes; la prudence
-n'est pas avec moi, je n'ai pas
-tudi la sagesse ni frquent la sapience
-des lus.</i> (<i>Proverbes</i>, <small>XXX</small>.) Consquemment,
-point ne vous faut me ddaigner
-quand je me risque vous donner
-un avis sur vos comportements; je fais
-cela dans un bon esprit. Je vous dsire
-admonester dans la mesure de mon intellect
-et mme vous tancer un peu, <i>car
-la rprimande claircit l'entendement</i>. Il est
-crit dans l'<i>Ecclsiaste</i>, <small>XIII</small>: <i>Celui qui touche
-de la poix sera inquin par elle.</i> Il en
-est ainsi de vous. Puisqu'il vous plat que je
-sois votre ami, prenez en bonne part que je
-vous morigne. J'ai compris que vous faites
-le mort dans la cause de Joannes Reuchlin
-et que vous ne lui rpondez pas l'gard de
-ses criminelles imputations. J'en suis fort
-irrit car je vous ai en amiti. Il est crit:
-<i>Je semonds qui j'aime.</i> A quoi bon commencer
-de lui rpondre si vous ne voulez pas continuer?
-N'tes-vous pas suffisant? Mais, par
-Dieu! vous tes bien plus fort que lui,
-surtout dans les questions de Thologie.
-Vous devez donc rtorquer ses impostures,
-dfendre votre nom, prconiser la Foi chrtienne
-contre laquelle cet hrtique est dchan,
-et ne faire tat de quiconque. Salomon
-a dit dans l'<i>Ecclsiastique</i>, <small>XIII</small>: <i>Ne soyez
-pas humble dans votre sagesse, de crainte que
-cette humilit ne vous induise en folie.</i> Et
-vous ne devez pas craindre que le pouvoir
-des jurisprudents vous suscite un danger
-corporel; car il faut subir de tels mchefs
-pour la Foi et pour la vrit. C'est pourquoi
-dans l'<i>vangile selon Matheus</i>, <small>XVI</small>, <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>
-dit: <i>Que celui qui veut sauver son me la
-perdra.</i> Et si vous craignez de n'en pouvoir
-triompher, c'est donc que vous ne croyez
-pas l'vangile, car votre cause est celle de
-la Foi. Et vous lirez dans l'vangile que rien
-n'est impossible l'homme qui croit. Ceci
-est pos dans <i>Matheus</i>, <small>XVIII</small>: <i>Si vous aviez
-la Foi comme un grain de moutarde, vous diriez
- cette montagne: Transporte-toi d'ici l.
-Et la montagne se transporterait et rien ne
-vous serait impossible.</i></p>
-
-<p>Mais il n'est pas craindre que le docteur
-Reuchlin puisse crire la vrit, parce qu'il
-n'a pas la Foi intgrale, parce qu'il dfend
-les Juifs ennemis de la Foi et qu'il opine
-contre les dcisions des Docteurs. Pcheur
-en outre, ainsi qu'en tmoigne Matre
-Johannes Pffefferkorn dans son livre intitul:
-<i lang="de" xml:lang="de">Sturmglock</i>. Or, les pcheurs n'ont
-rien dmler avec les <i>critures Saintes</i>,
-parce qu'il est crit, psaume <small>XLIX</small>: <i>Mais
-Dieu a dit au pcheur: Pourquoi divulgues-tu
-ma justice; pourquoi ta bouche fait-elle hommage
- mon testament?</i></p>
-
-<p>A ces causes, je vous exhorte et vous
-supplie! Ayez c&oelig;ur de nous dfendre,
-afin que les hommes proclament dans leurs
-louanges que vous dfendez l'glise et
-votre bon renom. Vous ne devez prendre
-qui que ce soit en considration, alors
-mme que le Pape lui servirait d'appui,
-car l'glise est au-dessus du Pape. Vous
-devez galement pardonner ce monitoire,
-car je vous aime et vous savez pourquoi,
-Monseigneur, je vous aime. Portez-vous
-bien dans la vigueur du corps et de l'esprit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30" title="XXX. Joannes Schnarholtz Dom Ortuinus Gratius">XXX</h2>
-
-<p class="d drap">AU TRS PROFOND ET TRS ILLUMIN DOM
-ORTUINUS GRATIUS, THOLOGIEN, POTE,
-ORATEUR A COLOGNE, SON SEIGNEUR ET PROFESSEUR
-TRS OBSERV, JOHANNES SCHNARHOLTZ,
-PROCHAINEMENT LICENCI, OFFRE
-DES SALUTATIONS EXUBRANTES AVEC LA
-PLUS ENTIRE SOUMISSION AUX COMMANDEMENTS
-DE LUI.</p>
-
-
-<p>Cordialissime et profundissime Dom
-Ortuinus, moi Johannes Schnarholtz,
-prochainement Licenci en
-Thologie, dans l'inclyte Universit de
-Tubingue, je veux entretenir familirement
-Votre Dignit. Nanmoins, je crains que
-cela ne soit irrvrencieux, car vous tes
-si docte et si magnifiquement rput
-dans Cologne que nul n'oserait approcher
-de Votre Dignit, sans faire de soi-mme,
-au pralable, un examen rigoureux.
-En effet, il est crit: <i>Ami, comment tes-vous
-entr, n'ayant point de veste nuptiale?</i>
-Mais, humble, vous savez l'art de vous
-humilier suivant le dit de l'criture: <i>Sera
-exalt qui s'abaisse, abaiss qui s'exalte.</i> Donc
-je veux mettre bas toute pudeur et causer
-hardiment Votre Domination, sauve nanmoins
-la rvrence qu'on vous doit.</p>
-
-<p>J'ai, nagure, ou prcher certain Matre
-de Paris devant une assistance nombreuse,
-pour la fte de l'Ascension. Il prit pour
-texte: <i>Dieu monta au ciel avec joie.</i> Il fit un
-riche sermon que vantrent les auditeurs
-illacryms, lesquels cette prdication amliora
-beaucoup. Dans le second point du
-discours, il interpola deux conclusions trs
-magistrales et subtiles. Voici la premire:
-Quand le Seigneur monta vers le firmament,
-ses mains tendues au ciel, Notre-Dame,
-bate Vierge, et les Apostoles se tinrent debout
-et clamrent, avec une si grande jubilation
-qu'elle fut l'enrouement, afin de
-raliser la prophtie: <i>Ils ont clam tant que
-leur voix est rauque devenue.</i> Il prouva que leur
-clameur fut un cri d'allgresse, inhrent
-la Foi catholique. Tmoin cette parole du
-Seigneur dans l'vangile: <i>Amen, amen, je
-dis vous: Si les hommes ferment la bouche,
-les pierres jetteront des cris.</i> Donc, ils ont tous
-vocifr d'un grand amour et d'un zle
-perdu. Mais par-dessus tous, le bienheureux
-Petrus, dont la voix claironnait comme le
-bronze d'un tuba. C'est le mot de David:
-<i>Cet indigent poussa des cris.</i> Nanmoins, la
-Vierge bate ne s'gosilla point. Dans son
-c&oelig;ur, elle magnifiait le Trs-Haut, n'ignorant
-pas que tout cela tait dans l'ordre,
-suivant l'Annonciation de l'Ange Gabriel.
-Et, quand les Aptres eurent ainsi dvotement
-et joyeusement beugl, vint un Ange
-du Ciel qui leur dit: &nbsp;Hommes galilens,
-qui stationnez en ce lieu et poussez votre
-clam en regardant au ciel, Jsus, ce Jsus
-transfigur dans la gloire, descendra itrativement
-vers vous ainsi qu'il est mont.
-Cela pour que soit accompli ce verset des
-critures, disant: <i>Les justes ont hurl, mais
-le Seigneur a leur voix entendue.</i></p>
-
-<p>La deuxime conclusion fut plus magistrale
-encore. Le Fils de l'Homme voulut
-avoir sa passion, sa spulture et sa rsurrection
-dans Hierusalem, qui est le nombril
-de la Terre, afin que tout pays ft prvenu
-de sa rsurrection et que nul gentil ne pt
-comme excuse son hrsie allguer: &nbsp;Je
-ne savais point que le Seigneur ft revenu
-d'entre les morts.&nbsp; Parce que, de tous cts,
-le milieu se fait apercevoir, nul incrdule ne
-possde le moindre asile de justification
-touchant ce lieu o Jsus-<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> monta
-vers le Ciel, puisque ce lieu est le centre mme,
-le nombril de la Terre. L, une cloche que
-tout le monde entend est suspendue. Or,
-quand elle tinte, elle parpille un son formidable
-pour le Jugement dernier ou l'Ascension
-de Jsus Notre-Seigneur. Quand elle
-tinte, les sourds eux-mmes en peroivent
-l'appel.</p>
-
-<p>De cette conclusion il dduisit force corollaires
-dans le got de Paris. Mais, quand
-il eut achev son homlie, un Matre d'Erfurth
-voulut faire de la contradiction; cependant
-il demeura bouche be. Vous plat-il
-m'indiquer les auteurs qui traitent de
-cette matire? je me donnerai leurs crits.</p>
-
-<p><i>Donn Bule chez Beatus Rhenanus qui
-est votre ami.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31" title="XXXI. Wuillibrodus Nicetus Bartholomeus Colpius">XXXI</h2>
-
-<p class="d drap">A BARTHOLOMEUS COLPIUS, BACHELIER FORM
-EN THOLOGIE DE L'OBDIENCE DES CARMES,
-WUILLIBRODUS NICETUS, GUILLELMITE,
-CHARG DE COURS PAR L'AUTORIT DU RVRENDISSIME
-GNRAL DE L'ORDRE, SE RECOMMANDE
-AVEC UN SALUT.</p>
-
-
-<p>Autant que de gouttes dans la mer,
-autant que de bguines dans la
-Sainte Cologne, autant qu'il y a
-de poil sur le cuir des baudets, vnrable
-Dom carme Colpus, tant et plus je
-vous confre de salutations. Je sais que
-vous tes de la meilleure Obdience, que
-vous avez force indulgences de la Chaire
-Apostolique, que nul ne saurait prvaloir
-sur votre Ordre, cause du pouvoir dont
-vous tes investi d'absoudre les cas les
-plus scabreux, sous la rserve toutefois
-que les pnitents soient contrits et componctueux
-et qu'ils fassent paratre le dsir
-de communier. C'est pourquoi je veux proposer
- Votre Seigneurie une question thologique.
-Vous la dterminerez sans peine,
-car vous tes bon artiste; car vous savez
-bien prcher; car vous tes plein d'un zle
-minent et mme consciencieux; enfin, j'entends
-dire que votre couvent est fourni d'une
-bibliothque immense contenant de multiples
-ouvrages sur les <i>Saintes critures</i>,
-sur la philosophie et la logique &mdash; et Petrus
-Hispanus; que vous possdez, en outre le
-<i>Cours magistral</i> du collge Saint-Laurentius
-de Cologne qui rgit prsentement notre
-Matre Tungarus<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, homme grandement
-zl, profond en Thologie et, de plus, illumin
-dans la Foi catholique. Encore que certain
-Docteur en droit ait cherch le houspiller,
-comme il ne sait point disputer dans
-les formes et qu'il n'est peu ou prou qualifi
-dans les <i lang="la" xml:lang="la">Libri Sententiarum</i>, nos Matres
-ne prennent garde lui. Je sais particulirement
-que, dans votre susdite librairie o
-les Bacheliers qui professent un cours de
-Thologie ont leur salle d'tude, un livre est
-attach par une cadne de fer, livre insigne
-nomm <i lang="la" xml:lang="la">Combibilationes</i>. Il renferme des
-autorits en matire de Thologie avec les
-premiers lments de l'criture Sainte. Il
-vous fut lgu l'article de la mort par notre
-Matre de Paris, quand il se confessa et rvla
-quelques secrets touchant Bonaventure. Il
-recommanda qu'on n'en permt la lecture
-qu' ceux de votre Obdience. Le pape a
-donn pour cela une quarantaine d'indulgences
-et les chanes qui gardent ce trsor.
-Auprs, gisent Henricus de Hesse, Verneus
-et tous autres Docteurs sur les <i lang="la" xml:lang="la">Libri Sententiarum</i>.
-Vous tes fond l-dessus. Vous
-excellez dans la dfense et dans la controverse.
-Vous discutez les anciens, les modernes,
-les scottistes, les albertistes et mme ceux qui
-appartiennent la secte du collge de Kneck,
-dans Cologne, o ces rudits ont en propre
-leurs assises et leurs cours particuliers.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Arnold de Tongres.</p>
-</div>
-<p>C'est pourquoi je vous adjure, en tout
-amour et cordialit, de ne point vous offusquer
-de ma prire: mais donnez-moi un
-bon conseil touchant ma question et dans
-la mesure de mes forces.</p>
-
-<p>Veuillez dterminer en ma faveur ce
-qu'lucident les Docteurs nos Matres, disputativement
-et premptoirement. Cette
-question est ainsi formule: <i>On demande si
- Cologne bguines et lollards sont des personnes
-mondaines ou spirituelles? Sont-ils
-tenus de faire procession? Et peuvent-ils se
-marier?</i> J'ai longtemps tudi dans la Sainte
-criture, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Discipulus</i>, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Fasciculus
-temporum</i> et tels autres livres authentiques
-et sacrs, mais je n'ai pas trouv de solution.
-De mme, un prtre de Fulde. Il a grandement
-compuls les ouvrages susdits, mais
-il ne l'a dcouverte ni dans la Table des
-matires, ni dans les textes eux-mmes.</p>
-
-<p>Le Dom Pasteur de l'endroit et lui sortent
-du mme arbre gnalogique. Le Seigneur
-est pote, latiniste; il sait crire des <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>.
-En ma qualit de cur attach au monastre,
-je vois beaucoup de monde. J'ai pos
-la question plusieurs personnes. Mais notre
-surintendant affirme tout net qu'il ne peut
-mettre, en dcidant une telle question, sa
-conscience l'abri, encore qu'il ait disput
-avec maints Docteurs de Paris et de Cologne,
-parce qu'il a pris ses grades jusqu' la licence
-et rpond matriellement et formellement
-pour le degr complmentaire. Si
-donc vous ne pouvez trancher vous-mme ce
-litige, vous plaise consulter Matre Ortuinus
-qui vous enseignera toutes choses. Car on
-le nomme <i lang="la" xml:lang="la">gratius</i>, pour la grce divine qui
-est en lui et dont l'influx ne permet pas qu'il
-ignore aucun objet.</p>
-
-<p>Sur ledit bouquin, j'ai ravaud un pome
-hroque. Faites-moi le plaisir de le lire et
-de le corriger. Marquez les redondances
-ou les lacunes. Sachez aussi comment il
-agre Matre Ortuinus. Je le veux donner
- l'imprimeur.</p>
-
-
-<p class="left40 small"><i>Je commence comme suit</i>:</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nul ne doit tre assez lunatique</div>
-<div class="verse">Et dans une telle prsomption enseveli</div>
-<div class="verse">Que de vouloir tre fait illumin dans l'criture Sainte</div>
-<div class="verse">Et formellement dduire les corollaires de Bonaventura</div>
-<div class="verse">Qui n'a pas tudi par c&oelig;ur les <i lang="la" xml:lang="la">Combibilationes</i></div>
-<div class="verse">Que nos Matres divulguent par tous pays:</div>
-<div class="verse">A Paris notamment, qui est la mre de toutes les Universits,</div>
-<div class="verse">A Cologne o, nagure, il fut magistralement prouv</div>
-<div class="verse">Par nos Matres, dans une argumentation thologique</div>
-<div class="verse">Dterminant toute chose par de sraphiques preuves,</div>
-<div class="verse">Qu'il est prfrable de connatre ces <i lang="la" xml:lang="la">Combibilationes</i>,</div>
-<div class="verse">Traitant de plusieurs objets par d'irrfragables raisons,</div>
-<div class="verse">Que de savoir sur le bout du doigt Hieronymus et Augustinus</div>
-<div class="verse">Qui nanmoins crivirent un bon latin:</div>
-<div class="verse">Parce que les <i lang="la" xml:lang="la">Combibilationes</i> sont une matire opime</div>
-<div class="verse">(Comme nos Matres le soutiennent dans tous les monastres),</div>
-<div class="verse">Elles concluent par de magistrales conclusions,</div>
-<div class="verse">Elles sont, dans les choses divines, la dfinition essentielle.</div>
-<div class="verse">Elles traitent ainsi du rudiment thologique</div>
-<div class="verse">Et de plusieurs autres objets tout fait magistraux.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch32" title="XXXII. Matre Gingolfus Lignipercussor Matre Ortuinus Gratius">XXXII</h2>
-
-<p class="d drap">A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, HOMME D'INNARRABLES
-DOCTRINES, MAITRE GINGOLFUS
-LIGNIPERCUSSOR DIT MILLE MILLIERS DE
-SALUTS, EN UNE DILECTION QUI N'EST PAS
-MENSONGRE.</p>
-
-
-<p>Trs glorieux Matre, je vous aime
-pectoralement, et d'un zle intime,
-parce que vous m'avez toujours
-t bienveillant, depuis cette poque lointaine
-o, prcepteur affectionn, vous
-m'instruistes Deventer. Ce qui vous
-aiguillonne dans votre conscience ne m'aiguillonne
-pas moins et ce qui m'aiguillonne,
-je le sais, vous aiguillonne aussi,
-si bien que l'aiguillon vtre fut toujours
-l'aiguillon mien; nul ne vous aiguillonna
-jamais, qui ne m'aiguillonnt plus durement
-encore et mon c&oelig;ur souffre autant d'aiguillons
-qu'il est de gens pour vous aiguillonner.
-Croyez-m'en sur parole. Quand Hermanus
-Buschius vous aiguillonnait dans sa prface,
-il m'aiguillonna plus fort que vous; j'excogitai
-par quel artifice je pourrais aiguillonner
- mon tour ce querelleur incommode, prsomptueux
-et superbe qui ose aiguillonner
-les Matres de Paris et de Cologne, &mdash; quand
-lui-mme n'est pas seulement gradu, combien
-que ses compres le disent promu au
-baccalaurat en droit par l'Universit de
-Leipzig. Mais je ne le crois pas, car il aiguillonne
-aussi les Matres de Leipzig, savoir
-le grand Chien et le Chien mineur et tant
-d'autres qui le pourraient aiguillonner beaucoup
-mieux qu'il ne les aiguillonne. Mais eux
-ne veulent aiguillonner personne cause de
-leur mortalit, cause de la doctrine vanglique.
-L'aptre dit: <i>Ne regimbez point
-contre l'aiguillon.</i></p>
-
-<p>Nanmoins, il serait bon de l'aiguillonner
- votre tour. Vous avez un bel entendement
-et plein d'imagination; vous pouvez
-en moins d'une heure composer des vers
-pleins d'aiguillons. Vous sauriez l'aiguillonner
-dans tous ses gestes et propos. J'ai ravaud
-un <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> contre lui; je l'aiguillonne
-magistralement et potiquement. Il ne
-se peut drober mon aiguillon. S'il veut
-m'aiguillonner en retour, je l'aiguillonnerai
-plus fort itrativement.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn en grande hte Strasbourg, chez Mathias Schurer.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch33" title="XXXIII. Marmotrectus Buntemantellus Matre Ortuinus Gratius">XXXIII</h2>
-
-<p class="d drap">MARMOTRECTUS BUNTEMANTELLUS, MAITRE
-DANS LES SEPT ARTS, A MAITRE ORTUINUS
-GRATIUS, PHILOSOPHE, ORATEUR, POTE,
-JURISPRUDENT, THOLOGIEN ET CONSQUEMMENT
-SANS TAT DONN, UN BONJOUR
-TRS CORDIAL.</p>
-
-
-<p>Trs consciencieux Dom Matre Ortuinus,
-croyez fermement que vous
-tes mon c&oelig;ur depuis que j'ai
-entendu beaucoup parler de Votre Dignit
-dans les choses potiques. Car on dit
-Cologne que vous surpassez tous les autres
-en cet art, que vous tes un pote bien
-suprieur Bruschius ou Cescerius, que
-vous savez aussi lire Plinius et la <i>Grammaire
-grecque</i>. A cause de la confiance que
-vous m'inspirez, je veux, sous le sceau de
-la confession, vous apprendre un secret.</p>
-
-<p>Vnrable Dom Matre, j'aime ici une
-poulette, fille d'un sonneur de cloches. Elle
-s'appelle Margaretha. Nagure, elle s'est
-assise vos cts, ce fut quand notre cur
-pria Votre Seigneurie dner et vous traita
-fort rvrencieusement. Quand ce fut le
-temps de boire, d'tre en belle humeur, elle
-porta votre sant et huma les rouges-bords.
-Je l'ai, avec une telle fivre, dans le sang,
-que plus ne m'appartiens. Croyez-moi: je
-ne mange cause d'elle ni ne dors. Les gens
-me disent: &nbsp;Dom Matre, pourquoi cette
-pleur? Au nom de Dieu, laissez l vos bouquins;
-vous tudiez sans mesure. Il vous faut,
-de temps autre, chercher un peu de divertissement
-et faire un tour la brasserie. Vous
-tes encore un jeune homme. Vous pouvez
-bien prtendre au doctorat et devenir notre
-Matre; vous tes un scolastique bon et fondamental
-qui dj vaut bien un Docteur.&nbsp;
-Mais je suis timide; je n'ose avouer mon
-infirmit. Je lis Ovidius: <i lang="la" xml:lang="la">De remedio amoris</i>,
-que j'ai annot dans Cologne, d'aprs Votre
-Grandeur, avec force remarques et sentences
-marginales; mais cela ne m'est d'aucune
-aide. Car mon dsir augmente chaque jour.</p>
-
-<p>Dernirement, j'ai dans trois fois avec
-elle dans un bal de nuit, la Maison du
-baillage. La flte, alors, flta la cantilne
-<i lang="la" xml:lang="la">Pastor de nova civitate</i>. Aussitt les cavaliers
-d'embrasser leurs donzelles l'accoutume;
-je l'ai serre bien fort sur ma poitrine
-avec ses mamelles et j'ai press longtemps
-ses mains. Alors, elle s'est mise rire:
-&nbsp;Dans mon me, Seigneur Matre, a-t-elle
-dit, vous tes un homme dlectable. Vous
-avez les mains plus douces que quiconque.
-N'entrez pas dans les Ordres, acceptez une
-femme.&nbsp; Ce disant, elle me regardait avec
-des yeux si doux que je pense qu'elle m'aime
-en secret. Mais son regard me poignit le
-c&oelig;ur; ce fut comme une flche qui l'aurait
-transperc. Je rentrai chez moi dans le plus
-grand dsordre, escort de mon domestique
-et je me mis au lit. Ma mre, alors, se mit
-pleurer, cuidant que j'avais la peste. Elle
-s'en fut courant chez le docteur Brunellus,
-avec mon urine, criant: &nbsp;Seigneur Docteur,
-pour l'amour de Dieu, secourez mon fils!
-Je vous ferai prsent d'une bonne chemise,
-parce que j'ai promis qu'il se ferait prtre.&nbsp;
-Le mdecin alors considra le pot de chambre
-et dit: &nbsp;Ce patient est moiti bilieux, moiti
-phlegmatique. Il peut craindre une tumeur
-volumineuse autour du rein cause des vents
-et des coliques rsultant d'une mauvaise
-digestion. Il convient qu'il absorbe une mdecine
-extractive. Il y a une herbe nomme
-<i>gyn</i> qui pousse dans les lieux humides;
-elle a une odeur forte, comme l'enseigne
-Herbarius. Vous pilerez la partie intrieure
-de cette herbe. De son suc, vous ferez un
-long empltre que vous lui poserez pendant
-une heure sur le ventre. Vous le ferez coucher
-sur le ventre, aussi pendant une heure,
-et suer l'avenant. Du coup, ces coliques
-prendront fin et les vents feront de mme,
-car il n'est pas de mdecine plus efficace,
-comme cela fut prouv dans un grand nombre
-de cas. Mais il serait bon qu'il prt d'abord
-une purgation d'<i lang="la" xml:lang="la">album grcum</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> avec du
-suc de raifort, drachmes iij; ensuite, il ira
-bien.&nbsp; Alors, ma mre vint et me fit avaler
-contre mon gr la mdecine; j'eus pendant
-la nuit cinq grosses selles; ne pouvant dormir,
-je me rappelais de quelle faon je prenais,
-au bal, ses petits seins contre ma poitrine
-et de quel air elle me regardait. Je
-vous prie, au nom de toute votre bont, de
-me donner pour l'amour une recette exprimente
-prise dans votre petit livre, celle,
-par exemple, qui porte en marge le mot:
-<span class="small">PROUV</span>. Vous m'avez, une fois, montr
-ce livre en me disant: &nbsp;Avec cela, je peux
-rendre folle de moi n'importe quelle fumelle.&nbsp;
-Si vous ne prenez piti de moi, Dom
-Matre, alors je dois mourir et ma pauvre
-mre aussi par le chagrin qu'elle en aura.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Crottes de chien fort en honneur dans la thrapeutique
-de Rabelais ou de Molire et que l'on trouvait encore, il y a
-quelques annes, dans les officines de campagne.</p>
-</div>
-<p class="date"><i>D'Heidelberg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch34" title="XXXIV. Matre Ortuinus Gratius Matre Mammotrectus">XXXIV</h2>
-
-<p class="d drap">MAITRE ORTUINUS GRATIUS A MAITRE MAMMOTRECTUS,
-SON PLUS PROFOND AMI AU PREMIER
-RANG DES AMITIS.</p>
-
-
-<p>Attendu que l'criture dit: <i>Le Seigneur
-aime ceux qui marchent dans
-la simplicit</i>, consquemment je
-loue Votre Seigneurie, trs subtil Dom
-Matre, de m'avoir crit le concept de
-votre esprit si simplement, encore que
-d'un ton fort oratoire &mdash; tant vous tes
-bien styl dans les choses du latin! Je
-veux aussi vous crire simplement, rhtoriquement
-et non potiquement. Dom
-Matre amicabilissime, vous me faites paratre
-vos amours. Je m'tonne que vous
-ayez assez peu de circonspection pour les
-vierges courtiser. Je vous le dis, c'est une
-faute. Vous avez l une intention peccamineuse
-qui peut vous mener droit en Enfer.
-Je vous tenais pour discrte personne et
-supposais que vous n'tiez pas fru de
-telles inconsquences; elles ont toujours une
-mauvaise fin.</p>
-
-<p>Je vous donnerai pourtant cet avis mien
-que vous sollicitez, pour ce que l'criture
-dit: <i>Qui demande recevra.</i> Vous devez, premirement,
-laisser l ces vaines cogitations
-de votre Margaretha que le Diable vous
-suggre, lequel est pre de tout pch, tmoin
-<i>Richardus</i>, <small>VI</small>.</p>
-
-<p>Et toutes fois et quantes vous songez
-elle, faites la croix sur vous, dites une patentre
-avec le verset du <i>Psautier</i>: <i>Que le
-Diable stationne sa droite.</i> De plus, mangez
-du sel bnit, le dimanche; aspergez-vous
-d'eau lustrale consacre par le doyen de
-Saint-Rupertus. Ainsi, vous esquiverez le
-Dmon qui vous suggre une telle concupiscence
-de votre Margaretha. Elle n'est, d'ailleurs,
-pas aussi belle qu'il vous plat le supposer.
-Elle a sur le front une verrue, les
-cuisses rouges et longues, les mains grosses
-et noires; elle sent mauvais de la bouche
-cause de la pourriture de ses dents. De plus,
-elle a un cul norme en vertu du commun
-adage: <i>L'art de Margaretha est un pige sans
-fond.</i> Mais, aveugl par cette diabolique
-amour, vous n'apercevez aucune des tares
-qu'on lui voit. Elle but comme un chantre
-et mangea comme un porc, le jour qu'elle fut
-assise, table, prs de moi. Elle ne se put
-tenir de me roter en plein visage, deux reprises
-diffrentes, affirmant que c'tait son
-escabelle qui faisait tout ce bruit. J'eus,
-Cologne, une pcore bien plus avenante:
-je l'ai nanmoins plante reverdir. Depuis
-qu'elle s'est marie, elle me fait appeler
-souvent par une vieille procureuse, me sollicitant
-de l'aller voir en l'absence du cocu.
-Je n'ai cd qu'une fois et parce que j'tais
-en ribote ce jour-l.</p>
-
-<p>Je vous exhorte jener le samedi. Confessez-vous
-ensuite l'un de nos Matres de
-l'Ordre des Prcheurs, qui vous donnera de
-bons avis. Quand vous serez confess, dites
-l'Oraison de Saint Christophorus; qu'il vous
-charge sur ses paules et daigne vous porter,
-afin de ne rcidiver point, de n'tre pas immerg
-dans la mer profonde et sans limite
-o sont des reptiles innombrables: savoir
-des pchs infinis, suivant l'expos du <i>Compilateur</i>.
-Priez ensuite pour ne pas choir en
-tentation. Levez-vous de bonne heure et
-vous rincez les mains, peignez ensuite vos
-cheveux et ne baguenaudez point. L'criture
-dit, en effet: <i>Seigneur! Seigneur mien! je
-veille vers vous ds la prime aube!</i> Enfin, gardez-vous
-des latrines. Souvent, nous ne l'ignorons
-pas, le temps et la garde-robe induisent
-l'homme en pch, nommment de luxure.</p>
-
-<p>Quant la demande que vous me faites
-d'un secret pour tre aim, coup sr,
-apprenez qu'en mon me et conscience je
-n'y peux obtemprer. Quand j'ai devant
-vous pilogu sur Ovidius, <i lang="la" xml:lang="la">De Arte amandi</i>,
-je vous appris que nul ne doit obtenir l'amour
-des femmes par incantation ou nigromance.
-Qui va contre cela est excommuni par le
-fait. Les inquisiteurs de la dpravation hrtique
-le peuvent assigner comparoir et
-mme le condamner au feu. Je vous citai,
-d'ailleurs, un exemple que vous avez sans
-doute retenu. Le voici. Un Bachelier de
-Leipzig tomba pris de la fille d'un boulanger,
-Catharina, et jeta sur elle une pomme ensorcele.
-Elle prit la pomme, l'enferma
-dans sa gorge, entre les mamelles; puis
-entra sur l'heure dans un incomparable
-transport d'amour. perdument elle voulait
-son damoiseau, au point que, mme
-l'glise, elle regardait sans fin ce Bachelier.
-Et, quand il fallait marmotter: <i>Notre pre
-qui tes aux cieux</i>, elle rcitait: <i>O mon Bachelier,
-o donc es-tu?</i> Mme au logis, quand
-son pre ou sa mre l'appelait, de rpondre:
-&nbsp;Que veux-tu, mon Bachelier?&nbsp;</p>
-
-<p>Ces bonnes gens n'y comprenaient rien,
-jusques au temps qu'un de nos Matres,
-passant d'aventure prs de son logis, salua
-cette vierge:</p>
-
-<p>&nbsp;Bonsoir, demoiselle Catharina; vous
-avez l de beaux cheveux.&nbsp; Et cette pucelle
-Catharina de rpliquer: &nbsp;Merci Dieu, bon
-Bachelier, vous plat-il avec moi popiner
-de la meilleure cervoise?&nbsp; et de lui tendre
-un verre. Mais ce notre Matre fut bien
-courrouc. Il accusa la petite et dit sa
-maman: &nbsp;Dame boulangre, chtiez donc
-votre fille. Elle est grandement indiscrte.
-Elle scandalise notre Universit; car elle
-m'intitule &nbsp;Bachelier&nbsp; et je suis notre
-Matre. <i>Amen, amen</i>, je vous le dis, elle a
-commis un pch mortel; elle m'a ravi mes
-honneurs et le pch ne s'efface qu' la
-condition de restituer le bien qu'on a ravi!
-Elle nomme ainsi Bacheliers plusieurs autres
-de nos Matres; je pense qu'elle aime
-un Bachelier. Veillez donc sur elle comme
-il faut.&nbsp;</p>
-
-<p>La mre prit un gourdin, appliqua sur le
-chef et sur le dos une telle bastonnade
-Catharina qu'elle en pissa dans sa chemise.
-Aprs quoi, elle verrouilla la donzelle dans
-une chambre et l'y tint six mois, ne lui donnant
-que du pain et de l'eau pour tout potage.
-Pendant ce temps, le Bachelier prit
-ses grades et clbra sa premire messe; il
-eut ensuite une cure Padoraw, en Saxe.
-Quand la belle en fut instruite, elle sauta
-d'une haute fentre, pensa se rompre l'paule
-droite et courut en Saxe vers le Bachelier.
-Elle est encore avec lui dont elle a quatre
-enfants. Vous comprenez bien que c'est un
-scandale pour l'glise.</p>
-
-<p>Ainsi donc, loignez-vous de cette nigromance
-qui cause tant de maux. Mais vous
-pouvez sans crainte employer cette mdecine
-de gynique prescrite vous par Dom Brunellus.
-Le remde est excellent. J'en ai fait,
- plusieurs reprises, une exprience personnelle
-contre les flatuosits. Portez-vous bien
-ainsi que Mme votre mre.</p>
-
-<p class="date"><i>De Cologne dans la maison du Matre Joannes Pffefferkorn.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch35" title="XXXV. Lyra Butschulacherius Guillermus Hackinetus">XXXV</h2>
-
-<p class="d drap">LYRA BUTSCHULACHERIUS, THOLOGIEN DE
-L'ORDRE DES PRCHEURS, DONNE LE BONJOUR
-A GUILLERMUS HACKINETUS, QUI EST
-LE PLUS THOLOGIEN DES THOLOGIENS.</p>
-
-
-<p>Vous m'avez crit de Londres, en
-Angleterre, une ample missive,
-latinise avec bonheur, dans quoi
-vous sollicitez du nouveau, soit plaisant
-soit fcheux, parce que vous tes naturellement
-port sur les choses nouvelles,
-comme tous ceux qui, de temprament
-sanguin, prennent plaisir aux cantilnes
-musicales et sont, aprs boire, des convives
-joyeux.</p>
-
-<p>Ce me fut une grande jubilation que de
-tenir votre message. J'tais celui qui a
-trouv une perle fine. Je le montrai nos
-seigneurs Joannes Grocinus et Linacrus, disant:
-&nbsp;Contemplez, Messeigneurs, contemplez!
-Ce notre Matre n'est-il point l'archtype
-de la riche latinit, un modle unique
-dans l'art d'laborer lettres et <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>?&nbsp;
-Eux, de jurer, affirmant qu'ils ne peuvent
-rdiger des lettres pareilles dans l'artifice
-de latinit, combien qu'ils soient potes
-grecs et romains. Ils vous levrent au-dessus
-de tous, Anglais, Franais, Germains et des
-nations quelconques vivant sous le soleil.
-C'est pourquoi il n'est pas admirable que
-vous soyez gnral de votre Ordre et que le
-roi de France ait pour vous de l'amiti.
-Vous tes sans rival quand il faut latiniser,
-prcher ou disputer; vous excellez diriger
-le roi et la reine en confession. Ces deux
-potes vous lourent aussi de connatre
-fond la rhtorique. Il est bien vrai que nous
-avons ici un jeune compagnon qui se fait
-appeler Richardus Crocus; il outrecuide et
-prtend que vous n'crivez pas suivant les
-rgles de l'art. Mais rien n'gale sa confusion
-quand il faut donner des preuves. Il sjourne
-prsentement Leipzig. Il tudie la logique
-de Petrus Hispanus et j'ai tout lieu de croire
-qu' l'avenir il sera plus discret.</p>
-
-<p>Mais je passe aux nouveauts. Les habitants
-de Schwitz et les lansquenets ont fait
-entre eux une grande guerre, se tuant par
-milliers. Il est craindre que nul ne monte
-au Ciel cause qu'ils font cela pour de l'argent
-et qu'un chrtien n'en doit pas tuer un
-autre. Mais vous n'avez cure de ces vnements;
-ce sont des gens de peu et qui vident
-leurs querelles par manire de passe-temps.</p>
-
-<p>L'autre nouvelle vous semblera plus fcheuse,
-et Dieu veuille qu'elle soit errone!
-On crit de Rome que le <i lang="la" xml:lang="la">Speculum</i> de
-Joannes Reuchlin fut derechef traduit en
-latin de la langue maternelle, par ordre de
-Notre Pre le Pape. Cette version, en plus
-de deux cents lieux, sonne un latin autre
-que celui dans Cologne usit par nos Matres
-et Dom Joannes Pffefferkorn. On donne
-comme certain qu' Rome elle est imprime
-et publiquement lue avec le <i>Talmud</i> des
-Juifs. On infre de cela que nos Matres
-sont des trompeurs, des infmes, parce qu'ils
-ont traduit faux, ou bien des nes, qui
-ne savent le latin ni l'allemand. Or, comme
-ils ont brl ce livre Saint-Andras de
-Cologne, ils devraient pareillement brler,
-avec leur sentence, la dcision des Parisiens,
- moins de vouloir eux-mmes passer pour
-hrtiques.</p>
-
-<p>Je pleurerais du sang: telle est mon affliction.
-Qui dsormais voudra tudier en Thologie
-et tirer nos Matres la rvrence due?
-Oyant de telles choses, qui ne voudra croire
-que le docteur Reuchlin est plus profond
-que nos Matres, ce qui n'est pas possible,
-de par Dieu. Avec cela, on crit que, sous
-trois mois, viendra un jugement dfinitif
-contre nos Matres et que le Pape le mandera
-sous peine de censure trs large; que les
-Frres Prcheurs devront, cause de leur
-impudence, porter, brodes en blanc au dos
-de leur cape noire, des bsicles ou lunettes
-en mmoire ternelle du scandale qu'ils ont
-suscit et de l'injure faite au <i lang="la" xml:lang="la">Speculum oculare</i>
-de Dom Joannes Reuchlin, comme on
-assure qu'ils ont commis un crime dans la
-clbration de la messe en donnant le boucon
- l'Empereur. Moi, j'espre que le Pape
-ne sera pas fol ce point; mais, qu'il fasse
-une pareille chose, nous voulons, dans tous
-nos couvents, rciter le psaume <i lang="la" xml:lang="la">Deus laudem</i>
-contre lui. Du reste, les Pres et nos Matres
-songent ds prsent aux prcautions qu'il
-faut prendre pour obvier ce malheur. Ils
-veulent imptrer du Sige Apostolique les
-indulgences les plus vastes, afin de colliger,
-en France comme en Germanie, une somme
-exorbitante qui leur permette de rsister
-ce fauteur des youtres jusqu' sa mort, car
-il est vieux. Alors, ils pourront le condamner
-de pied en cap. Portez-vous bien. Donnez-moi
-de bons avis dans la mesure de vos facults,
-et ne cessez pas une minute d'oprer
-pour le bien de la Congrgation.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch36" title="XXXVI. Eitelnarrabianus Pesseneck Matre Ortuinus Gratius">XXXVI</h2>
-
-<p class="d drap">EITELNARRABIANUS PESSENECK, GUILLELMITE
-CHARG DE COURS, DONNE A MAITRE ORTUINUS
-GRATIUS DES SALUTATIONS TRS NOMBREUSES.</p>
-
-
-<p>Nous sommes, par nature, enclins au
-mal, comme se peut lire dans les
-<i>Authentiques</i>. C'est pourquoi, chez
-les humains, on entend plus de mdisances
-que de propos bnvoles.</p>
-
-<p>Nagure, Worms, j'ai disput avec deux
-Juifs, prouvant que leur Loi fut abroge
-par <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> et que leur expectation du
-Messias est une bourde sans alliage, un
-phantasme; j'allguai, ce propos, le docteur
-Johannes Pffefferkorn de Cologne. Et les
-youpins de se tordre: &nbsp;Votre Johannes
-Pffefferkorn, dirent-ils, est un excrable mystificateur;
-il ne sait pas un mot d'hbreu;
-s'il s'est fait chrtien, c'est pour mettre un
-manteau sa sclratesse.</p>
-
-<p>&nbsp;Quand il tait encore Juif, en Moravie,
-il administra un casse-museau entre les deux
-yeux d'une femme, de telle sorte qu'elle ne
-put regarder le comptoir o se fait le change
-des florins. Il en barbota deux cents au moins
-et prit la fuite.</p>
-
-<p>&nbsp;Dans un autre lieu, pour un autre vol,
-on lui fit l'honneur d'riger une potence.
-Comment fut-il dlivr? nous ne le savons
-point; mais nous avons vu l'engin patibulaire
-et force chrtiens l'ont vu comme nous,
-dont quelques-uns de la noblesse que je
-vous peux nommer. C'est pourquoi vous
-auriez bonne grce ne m'allguer point
-les opinions de ce voleur.&nbsp;</p>
-
-<p>J'entrai dans une ire vhmente: &nbsp;Vous
-en avez menti par le gosier, sales Juifs que
-vous tes! Si vous n'tiez dfendu par un
-privilge, ce me serait un dlice de vous
-crper le chignon et de vous saucer dans le
-caca. Vous dblatrez ainsi par animadversion
-contre Dom Johannes Pffefferkorn.
-C'est un bon et zl chrtien, s'il en existe
-dans Cologne. Je le sais d'original, car
-souventefois, il se confesse aux Prcheurs
-avec Mme son pouse. Il entend la messe
-pour son plaisir. Quand le prtre lve
-l'Eucharistie, alors il contemple dvotement
-et ne fiche point ses yeux terre, comme le
-lui objectent ses dtracteurs, sinon quand
-il expue! A vrai dire, il le fait souvent:
-mais c'est le rsultat de sa complexion grandement
-phlegmatique et d'une mdecine
-pectorale qu'il ingurgite le matin. Pensez-vous
-donc que nos magistrats, les magistrats
-de Cologne, et le bourgmestre soient des
-niguedouilles, eux qui l'ont fait nosocome
-au Grand Hpital et de plus emmineur du
-sel? Jamais ils n'eussent investi Dom Pffefferkorn
-de telles dignits s'ils ne l'avaient
-reconnu pour bon chrtien catholique. En
-vrit, je vous le dis: je dnoncerai tous
-vos propos lui-mme, de telle sorte qu'il
-puisse venger sa prudhomie et vous mcaniser
- fond dans un libelle sur votre Foi.</p>
-
-<p>&nbsp;Vous prtendez, il est vrai, que s'il
-agre nos bourgmestres et gros bonnets,
-c'est cause de sa jolie femme. Imposture
-que cela! Car les bourgmestres sont pourvus
-eux-mmes de compagnes dlicieuses.
-Quant aux gros bonnets, peu leur chaut des
-femelles; jamais on n'a ou-dire qu'un gros
-bonnet pratiqut l'adultre. Elle-mme est
-aussi honnte matrone que pas une dans
-Cologne: elle aimerait mieux perdre un
-&oelig;il que sa bonne renomme.</p>
-
-<p>&nbsp;Et j'ai souvent appris d'elle ce qu'elle-mme
-tenait de sa mre, savoir que les
-mles sans prpuce donnent aux femmes
-une volupt autrement dlectable que les
-non dprpucs, cause de quoi elle prtend
-que, si son mari venait dfunter, elle
-ne recevrait un autre homme qu' la condition
-de n'avoir le membre coiff d'aucune
-peau. Est-il croyable, aprs cela, qu'elle se
-fasse donoyer par les bourgmestres qui,
-n'ayant pas t Juifs comme Dom Pffefferkorn,
-ne sont point circoncis? Donc, laissez
-en paix cet honnte homme, faute de quoi
-il crira contre vous un trait qu'il nommera
-<i lang="de" xml:lang="de">Die Sturmglock</i>. Ainsi fit-il contre Reuchlin.&nbsp;</p>
-
-<p>Veuillez montrer ceci Dom Johannes
-Pffefferkorn pour qu'il se dfende intgralement
-contre ces nez-crochus et contre
-Hermanus Buschius, cause qu'il est mon
-ami trs singulier, m'ayant fait le <i lang="la" xml:lang="la">mutum</i>
-de dix florins, quand je fus promu Bachelier
-form en Thologie.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Vrone d'Agrippa, o Buschius et son camarade
-ont boulott une fine poularde.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch37" title="XXXVII. Lupoldus Federfusius Matre Ortuinus Gratius">XXXVII</h2>
-
-<p class="d drap">LUPOLDUS FEDERFUSIUS, PROCHAINEMENT LICENCI,
-DONNE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-AUTANT DE SALUTATIONS QUE LES
-AUQUES MANGENT DE GRAMENS.</p>
-
-
-<p>Dom Matre Ortuinus, on a soulev
- Erfurth, pour les sances quodlibtaires<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,
-une question infiniment
-dlicate dans les deux Facults de Physique
-et de Thologie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Quodlibetum</span>.
-<span class="i" lang="la" xml:lang="la">Scholasticis, pluribus abhinc seculis, de
-quo in utramque disseritur partem, ex eo dictum, quia <i>quod libet</i>
-defenditur. Hinc <i>Quodlibetari questiones</i> eadem notione. Vide:
-Vossium, lib. 3, <i>de Vitiis Serm.</i> cap. 40, ubi plerosque Scriptores
-Scholasticos laudat, qui <i>Quodlibeta</i> scripserunt.</span></p>
-
-<p><span class="i" lang="la" xml:lang="la">Ex hoc Scholasticorum vocabulo deducunt nostrum gallicum
-<i>quolibet</i>, dictum mordax, acutum nonnunquam, plerumque
-triviale nulliusque leporis sale conditum, ideoque e politioribus
-colloquiis amandatum, sicut et <i>Quodlibetari qustiones</i> e saniori
-theologia, quod curiositati fere servirent, non utilitati.</span></p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Du Cange</span>, <i>Glossaire</i>.</p>
-</div>
-<p>Les uns soutiennent que, ds qu'un Juif
-se fait chrtien, il lui renat un prpuce
-qui n'est autre chose que la gaine enleve,
-au jour natal, de son membre viril, pour se
-conformer la loi mosaque.</p>
-
-<p>Ceux-l marchent dans la voie orthodoxe
-des Thologiens. Ils ont en leur faveur des
-raisons magistrales. Celle-ci entre autres:
-Les Juifs convertis seraient, au Jugement
-dernier, tenus pour Juifs comme devant,
-si leur pnil se faisait voir dcalott, ce qui
-serait une grave injustice.</p>
-
-<p>Or, Dieu n'entend faire d'injustice quiconque;
-<i lang="la" xml:lang="la">ergo</i>, etc. Une autre raison, qui
-n'est pas moins prgnante, se fonde sur
-l'autorit du Psalmiste qui dit: <i>Il m'a escondu
-au jour des calamits; il m'a protg
-dans le mystre.</i> Le jour des calamits, c'est
-le Jugement extrme, c'est le val de Iosephat,
-lorsque seront appertes les coulpes et
-les malversations.</p>
-
-<p>Je nglige d'autres arguments par amour
-de la brivet, attendu qu' Erfurth nous
-sommes de notre temps et que les modernes
-se gaudissent toujours de la brivet. De
-mme, pour ceci que j'ai une mmoire labile
-et que je ne peux retenir par c&oelig;ur d'allgations
-un grand nombre, ainsi qu'en usent
-les Doms juristes.</p>
-
-<p>Mais les autres n'admettent pas que
-puisse telle opinion subsister. Ils ont pour
-eux Plantier, qui dit, en sa poterie, que ne
-sauraient les faits tre dfaits. De ce dicton,
-ils infrent que si un Juif a, dans sa juiverie,
-alin quelque parcelle de son corps, il ne la
-rcupre aucunement dans la religion chrtienne.</p>
-
-<p>De plus, ils arguent que les arguments
-de leurs adversaires ne concluent pas en
-forme. Autrement, il s'ensuivrait de leur
-premier sophisme que les chrtiens qui
-pour cause de paillardise ont gar tout
-ou partie de leur estramaon, chose frquente
-chez les personnes mondaines aussi
-bien que spirituelles, devraient au Dernier
-Examen se voir taxs de judasme. Mais
-une telle assertion est hrtique au premier
-chef. Nos Matres inquisiteurs de la dpravation
-hrtique ne la concderont jamais,
-parce que, souventefois, eux-mmes sont
-dfectueux quant leur braguette, non
-point qu'ils se copulent avec des mrtrices,
-mais parce qu'aux bains ils ne regardent
-point ce qui se fait devant eux.</p>
-
-<p>C'est pourquoi, trs humblement et dvotieusement,
-j'obscre Votre Seigneurie
-qu'elle daigne, par sa dcision, tablir pour
-moi la vrit de la chose. Interrogez la
-femme de Dom Johannes Pffefferkorn, avec
-qui vous tes dans les meilleurs termes et
-qui ne se vergondera point de vous difier
-sur les choses que vous voulez savoir,
-cause de la conversation amicale que vous
-tenez avec son homme. En outre, j'ai ou-dire
-que vous tes son confesseur: donc
-vous la pouvez compeller sous peine de la
-sainte obdience. Dites lui: &nbsp;Chre Madame,
-n'ayez point de honte; je vous sais
-femme de bien autant que pas une dans
-Cologne; je ne vous demande rien qui soit
-dshonnte, mais d'lucider pour moi la
-question que voici: Pffefferkorn a-t-il un
-prpuce ou non? Rpondez sans vergogne,
-pour l'amour de Dieu! Pourquoi vous
-taire?&nbsp;</p>
-
-<p>Mais je ne prtends pas vous enseigner.
-Vous savez mieux que moi comment on se
-comporte avec les femmes.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn en coup de vent, Erfurth, de l'htellerie du Dragon.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch38" title="XXXVIII. Pandormannus Fornacifex Matre Ortuinus Gratius">XXXVIII</h2>
-
-<p class="d">PANDORMANNUS FORNACIFEX, LICENCI, A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS, SALUTATION TRS
-SALUTAIRE.</p>
-
-
-<p>Dernirement, vous m'pistoltes de
-Cologne, m'incriminant de ne pas
-vous crire, d'autant plus que
-vous dites que vous lisez volontiers mes
-lettres, prfrablement celles des copains,
- cause qu'elles sont d'un beau
-style et qu'elles procdent en droite ligne
-de l'art pistolaire que j'ai reu dans
-Cologne de Votre Prestance elle-mme. Je
-vous rpondrai ceci: l'invention et la matire,
-je ne les ai pas toujours comme prsent.
-Veuillez noter de plus que l'on tient
-ici, pour le moment, des sances quodlibtaires,
-que Matres et Docteurs viennent
-trs adroitement bout de leurs controverses.
-Ils font preuve d'une doctrine infinie
- dterminer, rsoudre, proposer questions,
-arguments et problmes dans tout le
-cognoscible. Orateurs, potes se rvlent
-grandement artificieux et sagaces. Parmi
-ceux-l, un, dessus tous les autres notable
-et magistral, se fait un titre de gloire des
-leons qu'il leur intime. Il se proclame le
-pote des potes; il affirme qu'en dehors de
-lui nul pote ne saurait exister. Il a crit un
-trait en vers qu'il a intitul de faon exemplaire,
-mais je ne me souviens plus comment.
-C'est, je crois, sur l'ire et sur les colreux.</p>
-
-<p>Dans ce trait, il houspille force Matres
-et des potes, ses confrres, qui furent
-les rcitations inhibes dans l'Universit,
-cause que leur art y sembla trop cochon.
-Mais les Matres lui ripostent sous le nez
-qu'il n'est pas tant merveilleux pote comme
-il se plat le dire et lui font de la contradiction
-sur plus d'un point. Vous leur servez
-de preuve, car il est manifeste que vous tes
-bien autrement profond que ce quidam en
-l'art de poterie.</p>
-
-<p>Avec cela, ils dmontrent encore qu'il
-n'est pas bien fond quant au nombre de
-la syllabaison, comme elle est dtermine
-par Matre de la Villedieu (<i>3<sup>e</sup> partie</i>), que
-le garon ne parat pas avoir suffisamment
-tudie, et nos Matres dduisent contre
-son postulat par de multiples raisons. Votre
-nom d'abord, et ceci doublement: 1<sup>o</sup> cet
-individu prtend tre un pote plus que
-Matre Ortuinus, et son nom, toutefois, ne
-le comporte point. Vritablement Ortuinus
-notre Matre est surnomm &nbsp;Gratius&nbsp;
-cause de la supernale grce qu'on appelle
-grce gratis donne. Car autrement vous ne
-pourriez crire de si profonds <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>
-potiques, faute de cette grce vous gratis
-donne par l'Esprit Saint qui souffle o
-bon lui semble et que vous imptrtes par
-votre humilit. Dieu, en effet, rsiste au
-superbe et prodigue sa grce aux humilis.
-Ceux qui lisent et entendent votre posie
-proclament cette chose, du haut de leur
-conscience, que vous tes sans pair. Ils admirent
-que le pote en question puisse
-tre un tel point insipide et irrvrencieux
-qu'il se targue sur vous, quand un enfant
-comprendrait que vous prcellez sur lui
-autant comme Laborinthus domine Cornutus.</p>
-
-<p>Nos matres se proposent d'ailleurs de
-colliger vos <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>, de veiller l'impression
-des choses que vous avez crites et l,
-dans diffrents traits, par exemple dans
-celui de notre Matre Arnoldus de Tongres,
-rgent suprme du collge Laurentius, dans
-le <i>Trait des propositions scandaleuses</i>, de
-Joannes Reuchlin, dans le <i>Sentiment parisien</i>,
-sans compter les nombreux libelles de
-Dom Johannes Pffefferkorn qui fut jadis
-Isralite et s'est rendu prsentement le
-meilleur chrtien. Faute de quoi, ils apprhendent
-que vos pomes soient perdus. Ils
-disent que ce serait le plus grand scandale
-de ce temps et pch mortel si pareils ouvrages
-se primaient par ngligence ou
-manque d'impression. Ils vous prient en
-mme temps, Nosseigneurs Matres, de daigner
-leur adresser votre <i>Apologie</i> contre
-Joannes Reuchlin, dans laquelle vous saboulez
-comme il faut ce prsomptueux Docteur
-qui a le front de tenir tte un quatuor
-d'Universits; ils se proposent d'en lever une
-minute et de vous la retourner incontinent.</p>
-
-<p>Les adeptes de cette argumentation probatoire
-sont: Matre Joannes Kirchberg,
-mon ami trs singulier, promu en mme
-temps que moi; Matre Joannes Hungen,
-mon ami trs affectionn; Matre Jacobus
-de Nuremberg, Matre Jodocus Vrzheym
-et beaucoup d'autres Matres encore, mes
-amis trs dignes et vos fauteurs imperturbs.</p>
-
-<p>Ce nonobstant, d'autres contestent la
-preuve, disant que la manire en est la
-vrit fort subtile et conclut magistralement;
-mais qu'elle ne donne pas dans votre tour
-d'esprit, cause que cela sonnerait avec trop
-de superbe lorsque vous diriez: &nbsp;Voici donc,
-Messeigneurs, que je suis nomm <i lang="la" xml:lang="la">Gratius</i>,
-pour la supernale grce dont Dieu me guerdonna
-aussi bien dans la poterie que dans
-tout le cognoscible.&nbsp; Cela rpugnerait
-votre humilit par quoi vous obtntes la
-susdite grce et serait oppos dans l'adjectif.
-Car la grce d'en haut et la superbe ne vivent
-pas d'accord chez un mme sujet. Or,
-la grce d'en haut est vertu et la superbe vice,
-qui ne s'amalgament point, par cette raison
-qu'il est dans l'essence d'un des contraires
-de mettre l'autre en fuite, de mme que chaleur
-expelle frigidit. Notre Matre et pote,
-selon Petrus Hispanus, est celui qui affirme
-que la vertu est par le vice contrarie. Il
-existe consquemment une raison beaucoup
-meilleure pourquoi il est nomm &nbsp;Gratius&nbsp;.
-Le nom vient des Gracchus (une
-lettre s'tant perdue afin d'amliorer la consonance),
-Romains desquels on apprend,
-dans les histoires des Romains, qu'ils furent,
-ces Gracchus, de fort notables orateurs et
-potes, que Rome n'en eut point de comparables,
-en ce temps; telle fut leur profondeur
-en posie tout comme en rhtorique! On
-lit, en outre, qu'ils furent de voix molle et
-suave, non claironnante et stertoreuse, mais
-charmeresse comme la flte aux sons de quoi
-ils prludaient l'loquence et dbitaient
-l'exorde musical de leurs <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>. A ces
-causes, le peuple les coutait dans une extrme
-dilection et leur donna sur tous autres
-la premire louange dans cet art. C'est donc
-en mmoire de ces Gracchus que Matre
-Ortuinus fut cognomin Gratius. Or, nul ne
-l'gale en posie et nul ne se compare lui
-pour l'accortise de la voix. Et sur tous il
-l'emporte comme ces Gracchus l'emportrent
-sur la foule de tous les potes romains.
-Donc, pour ces motifs, en consquence,
-devrait s'humilier et se taire le pote en
-question de Wittemberg. Il ne manque pas
-de profondeur, mais, au regard de vous,
-c'est un gamin.</p>
-
-<p>Ceux qui adoptent cette manire de prouver
-sont mes amis trs cordiaux: Eobanus
-le Hessois, Matre Henricus Urbanus, Ricius
-Euritius, Matre Georgis Spalatinus,
-Ulrichus Huttenus et, par-dessus tels compagnons,
-docteur Ludovicus Misotheus mon
-seigneur, mon ami et votre dfenseur.</p>
-
-<p>Vous plaise m'crire ceux qui marchent
-dans la meilleure voie et m'informer de la
-vrit. Quant moi, je veux clbrer pour
-vous une messe aux Prcheurs, afin que
-vous puissiez vaincre le docteur Reuchlin
-qui vous qualifia mal propos d'hrtique
-pour avoir crit dans vos pomes: <i>Pleure
-de Jovis la mre fconde</i>. Portez-vous bien,
-dans une extrme sauvet.</p>
-
-<p class="left40 small"><i>De Wittemberg, dans la retraite
-de Matre Spalatinus
-qui vous adressa autant de saluts
-qu'il se chante d'alleluia
-entre Pques et Pentecte. Derechef
-portez-vous bien et riez
-toujours.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch39" title="XXXIX. Nicolaus Luminator Dom Matre Ortuinus">XXXIX</h2>
-
-<p class="d">NICOLAUS LUMINATOR A DOM MAITRE ORTUINUS
-AUTANT DE SALUTATIONS QUE, DANS UN
-AN, IL NAIT DE PUCES ET DE MOUCHERONS.</p>
-
-
-<p>Scientifique prcepteur, Matre Ortuinus,
-je vous rends plus de grces
-que je n'ai de poils sur tout le
-corps, pour le conseil que vous me donntes
-de me rendre Cologne et de
-pousser mes tudes au collge Laurentius.
-Mon pre fut absolument satisfait. Il me
-bailla dix florins et m'acheta une cape
-majeure avec un lyripipion de couleur
-noire. Le premier jour de mon entre
-l'Universit, ayant acquitt mon bjaune<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>
-dans la susdite bourse, un trait me fut cont
-que je ne voudrais pas ignorer mme pour
-dix blancs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <span class="i" lang="la" xml:lang="la"><span class="sc">Beanus</span>, nodellus studiosus qui ad academiam nuper accessit:
-<i>Beanus</i> est animal nesciens vitam studiosorum (<i>Epistol
-obscurorum virorum</i>). Vox Gallica <i lang="fr" xml:lang="fr">bjaune</i>, quasi <i lang="fr" xml:lang="fr">bec jaune</i>,
-ut sunt avicul qu nondum e nido evolarunt.</span></p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Du Cange</span>, <i>Glossaire</i>.</p>
-</div>
-<p>Une manire de pote, un certain Hermannus
-Buschius, vint ce collge, ayant quelque
-affaire avec un Rgent collatral. Alors, ce
-Matre lui donna la main, l'accueillit rvrencieusement
-et lui dit: &nbsp;Comment se
-fait-il que la mre du Seigneur vienne jusques
- moi?&nbsp; Et Buschius de rpondre:
-&nbsp;Pour peu que le Seigneur ntre n'ait pas
-eu pour mre une plus belle que moi, certes
-la mre du Seigneur fut un insigne laideron.&nbsp;
-Il n'avait pas entendu la subtilit de
-cette allgorie et la fine rhtorique dont son
-interlocuteur enveloppait le discours. Je
-me flatte d'apprendre encore dans cette
-inclyte Universit beaucoup de choses non
-moins utiles que ce notable propos. J'ai
-achet, ce jourd'hui, le programme des cours;
-demain, je dois argumenter dans une dispute
-de collge sur la question que voici:
-<i>La matire premire est-elle l'tre en acte ou en
-puissance?</i></p>
-
-<p class="date"><i>A Cologne, du collge Laurentius.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch40" title="XL. Herbordus Mistalderius Matre Ortuinus">XL</h2>
-
-<p class="d drap">HERBORDUS MISTALDERIUS A MAITRE ORTUINUS,
-INCOMPARABLE EN DOCTRINE, SON PRCEPTEUR
-TRS SPIRITUEL, TANT DE SALUTATIONS
-QUE NUL NE LES PUISSE COMPTER.</p>
-
-
-<p>Trs illumin Matre! quand Zwoll,
-j'ai quitt Votre Seigneurie, il y a
-deux ans, vous me promtes, en
-me donnant la main, de m'crire souventefois
-et de m'enseigner, par vos <i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i>,
-la manire de dicter. Or, vous ne
-m'crivez mme pas si vous tes vivant
-ou non. Vous ne m'crivez mme pas pour
-m'apprendre ce qui est et la faon et le
-comment de ce qui est. Saint Dieu! comment
-pouvez-vous me dsoler ainsi? Je
-vous obscre! au nom de Dieu et de Saint
-Georgius, dlivrez-moi d'une telle inquitude.
-Je tremble que vous n'ayez mal de
-tte sinon quelque infirmit dans le ventre,
-la cacarelle par exemple, comme ce jour
-o vous conchites vos souliers en pleine rue
-et sans vous apercevoir de la chose, jusques
-au temps qu'une femme vous eut dit:
-&nbsp;Seigneur Matre, dans quelle merde vous
-tes-vous assis! Voici que votre robe et vos
-pantoufles sont toutes pleines de bran!&nbsp;
-Alors, vous gagntes la maison de Dom
-Johannes Pffefferkorn. Sa femme vous donna
-des effets de rechange. Il vous serait bon de
-manger &oelig;ufs durs, chtaignes rties au four
-et fves cuites saupoudres avec de la graine
-de pavot, comme on les accommode en Westphalie,
-votre pays natal.</p>
-
-<p>J'ai rv de vous, que vous teniez un
-mchant rhume et des phlegmes abondamment.
-Du sucre, pure de pois releve de
-thym et d'ail pils ensemble; poser sur
-votre ombilic un oignon trop cuit. Et, pendant
-six jours, abstenez-vous de femmes.
-Couvrez soigneusement vos lombes et votre
-chef; la gurison ne tardera gure. Ou bien
-encore, prenez la recette que donne souvent
-aux langoureux l'pouse de Dom Johannes
-Pffefferkorn. C'est un remde plusieurs fois
-prouv.</p>
-
-<p class="date"><i>De Zwoll.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch41" title="XLI. Vilipatius d'Anvers Matre Ortuinus Gratius">XLI</h2>
-
-<p class="d">VILIPATIUS D'ANVERS, BACHELIER, DONNE A
-SON AMI TRS SINGULIER, MAITRE ORTUINUS
-GRATIUS, LE PLUS GRAND DES SALUTS.</p>
-
-
-<p>Vint moi un religieux de l'Ordre
-des Prcheurs, disciple de notre
-Matre Jacobus de Hoogstraten, Inquisiteur
-de la dpravation hrtique. Il
-me salua. Tout de suite, je l'interrogeai:
-&nbsp;Que fait mon ami trs singulier, Matre
-Ortuinus Gratius, de qui j'ai appris tant
-de choses dans la logique et dans la
-posie?&nbsp; Il me rpondit que vous tes
-infirme. Du coup je m'abattis par terre
- ses pieds, vanoui de peur. Il m'arrosa
-d'eau froide, me chatouilla les gnitoires et
-me suscita pniblement. Je repris alors:
-&nbsp;O combien vous me terroristes! Quel
-est donc le mal dont il ptit?&nbsp; Il m'a rpondu
-que votre mamelle droite est enfle et vous
-torture de pointes lancinantes, que la douleur
-vous empche de travailler. Alors j'ai retrouv
-mes esprits disant: &nbsp;Ah! ce n'est
-pas autre chose! Je peux gurir cette infirmit;
-j'en aurai l'art que je dois mon
-exprience.&nbsp;</p>
-
-<p>Pourtant, Seigneur Matre, oyez d'abord
-et sachez me dire d'o provient ce mal.
-Quand des femmes impudiques prospectent
-un bel homme tel que vous, c'est--dire aux
-cheveux cendrs, aux yeux bruns ou pers,
- la face rubiconde, au nez avantageux, de
-plus, solidement corpor, elles grillent de
-coucher avec.</p>
-
-<p>Mais quand c'est un homme de m&oelig;urs
-svres, qualifi comme vous pour son esprit,
-qui n'a cure de leurs fallaces et de leurs
-vanits, elles ont recours aux arts de la
-magie. Elles prennent un balai pour hippogriffe;
-elles chevauchent sur cette escoube
-vers le beau mle objet de leur dsir. Elles
-ont commerce avec lui pendant qu'il dort;
-il n'prouve de sensations qu'en rve. Certaines
-se transforment en chattes, en oiselles,
-sucent par les ttons le sang de leur
-ami et le rendent ce point infirme qu'il
-peut peine cheminer soutenu par un bton.
-Je pense que le Diable lui-mme leur apprit
-cet art. Ce nanmoins, il nous faut obvier
-au sortilge d'aprs les indications que j'ai
-puises dans un grimoire trs ancien, <i>Librairie
-des Matres</i>, Rostock. Je les exprimentai
-par la suite et n'eus qu' me louer
-de leurs vertus.</p>
-
-<p>Le jour dominical, nous devons prendre
-un peu de sel bnit, faire une croix sur la
-langue avec ce sel, puis le manger d'aprs
-ce mot de l'criture: <i lang="la" xml:lang="la">Vos estis sal terr</i>,
-c'est--dire: vous mangez le sel de la terre<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>;
-ensuite, faire une croix sur la poitrine,
-une autre sur le dos; de mme en verser
-dans les oreilles, toujours avec une croix,
-et prendre garde qu'il ne tombe; ensuite,
-jaculer cette oraison dvote: <i>Dom Jsus
-<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> et vous les quatre vanglistes, gardez-moi
-des putains dommageables et des
-incantatrices, de peur qu'elles ne boivent mon
-sang et ne m'endolorissent les mamelles; de
-grce, faites-leur chec! Je vous donnerai
-comme offrande un riche et bel aspersoir.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Jeu de mots sur les verbes <i lang="la" xml:lang="la">esse</i>, tre et <i lang="la" xml:lang="la">esse</i>, manger.
-<i lang="la" xml:lang="la">Estis sal</i>, vous tes le sel, confondu avec <i lang="la" xml:lang="la">estis sal</i>, vous mangez
-le sel.</p>
-</div>
-<p>Alors, vous serez dlivr. Si les stryges
-viennent derechef, c'est leur propre sang
-qu'elles aspirent; elles s'affaiblissent qui
-mieux mieux.</p>
-
-<p>Au surplus, comment va votre affaire
-avec le docteur Reuchlin? Les Matres disent
-ici qu'il vous a rembarr. Je ne saurais
-admettre, quant moi, qu'un tel homme
-l'emporte sur nos Matres. Et je m'tonne
-grandement que vous n'criviez pas un
-<i lang="la" xml:lang="la">dictamen</i> contre lui. Portez-vous bien superternellement.
-Saluez Dom Johannes
-Pffefferkorn avec son pouse, dites-leur que
-je leur souhaite plus de paillardes nuits que
-les astronomes ne comptent de minutes.</p>
-
-<p class="date"><i>A Francfort-sur-l'Oder.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch42" title="XLII. Antonius N&hellip; Matre Ortuinus Gratius">XLII</h2>
-
-<p class="d drap">ANTONIUS N&hellip;, QUASI-DOCTEUR EN MDECINE,
-AUTREMENT DIT LICENCI ET BIENTOT PROMU
-DONNE LE BONJOUR A TRS SPECTACULEUSE
-PERSONNE, MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON
-PRCEPTEUR GRANDEMENT VNRABLE.</p>
-
-
-<p>Prcepteur trs singulier, d'aprs ce
-que vous m'avez crit nagure que
-je vous dois faire tenir des nouvelles,
-sachez que tout dernirement je
-suis all d'Heidelberg Strasbourg pour
-y faire emplette de certaines drogues ou
-produits affrents nos manipulations
-pharmaceutiques. Vous savez de quoi il
-retourne apparemment, puisque c'est la
-coutume aussi de vos apothicaires, tel ou
-tel article manquant dans leur officine,
-de gagner une autre ville pour acqurir ce
-qui est ncessaire la pratique de leur art.
-Mais passons.</p>
-
-<p>Arriv Strasbourg, m'accosta un bon
-ami, grandement favorable moi et que
-vous connaissez bien pour ce qu'il fut longtemps
- Cologne sous votre frule. Avant
-tout, il me parla d'un quidam, un certain
-Erasmus de Rotterdam que j'ignorais auparavant,
-homme trs docte dans tout le cognoscible
-et dans tous les genres de science.
-Il me dit que, pour l'heure, il rsidait
-Strasbourg; je ne voulus pas le croire et ne
-le crois pas encore pour ce qu'il ne me parat
-pas possible qu'un homme rabougri comme
-il est connaisse tant de choses. Je priai
-donc celui qui me faisait ce ragot abondamment
-circonstanci de m'introduire auprs
-de cet Erasmus, telles enseignes que je le
-pusse frquenter. J'avais certain carnet que
-j'intitule <i lang="la" xml:lang="la">vade mecum</i> en mdecine, que j'ai
-accoutum de porter sur moi, quand je
-dambule travers champs, soit pour visiter
-les malades, soit pour acheter du matriel.
-On trouve dans ce <i lang="la" xml:lang="la">compendium</i> des questions
-subtiles et diverses touchant la matire mdicale.
-J'nuclai dedans une question avec
-toutes ses remarques, ses arguments pour
-et contre. Arm de la sorte, je pouvais me
-prsenter devant le personnage, qu'on proclame
-tant docte, et, d'original, prouver
-s'il entend, oui ou non, quelque chose en
-mdecine.</p>
-
-<p>Quand j'eus parl mon ami de ce projet,
-il ordonna une collation trs recherche
-quoi il pria des thologiens spculatifs,
-des prudents trs splendides et moi-mme,
-comme praticien en mdecine, quoique indigne.
-Aprs qu'ils se furent assis, longtemps
-ils se turent, nul ne voulant ouvrir
-le feu par convenance et modestie. Alors, je
-stimulai mon plus proche voisin en faveur
-de qui, par les dieux saufs! le vers suivant
-me chanta aussitt dans la mmoire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Conticuere omnes&hellip;</i></div>
-</div>
-
-<p>Ce vers m'est toujours prsent, cause
-que j'ai peint, quand vous nous exposiez
-Virgilius en son <i>nis</i>, un bonhomme qui
-porte un verrou sur la bouche, pour faire,
-suivant vos recommandations, une marque
- mon livre. Cette citation venait point
-puisqu'on disait que l'Erasmus, ce scientifique,
-tait pote par surcrot. Comme nous
-nous taisions l'envi, lui-mme se mit discourir
-dans un long prambule. Pour moi,
-je n'ai pas entendu un seul mot, ou bien je
-ne suis pas sorti d'un ventre lgitime,
-cause qu'il a une toute petite voix. J'estime
-cependant qu'il parla de Thologie, faisant
-cela pour attraire un de nos Matres, homme
-extraordinairement profond, qui popinait
-avec nous. Puis, quand il eut achev son
-prambule, notre Matre se mit disputer,
-en manire trs sagace, de l'<i>tre</i> et de l'<i>Esprit</i>.
-Inutile de rpter son discours, vous-mme
-ayant trait fond cette matire.
-Quand il eut fini, Erasmus lui rpondit en
-peu de mots et tout le monde se tut derechef.</p>
-
-<p>Alors, notre hte, qui est bon humaniste,
-se mit parler de la poterie et loua copieusement
-Julius Csar pour ses crits et pour
-ses gestes. Lorsque j'entendis cela, je fus
-bien aise, cause que, pendant mes tudes
- Cologne, j'ai lu et appris de vous de nombreuses
-choses propos de posie. J'ai pris
-la parole. &nbsp;Puis donc que vous commencez
- discourir de la chose potique, je ne me
-peux drober plus longtemps. Je dis simplement
-que je ne crois pas que Csar ait
-crit ses <i>Commentaires</i> et je veux corroborer
-mon assertion par un argument qui tinte
-comme suit. Quiconque s'adonne au mtier
-des armes, ayant de soutenus labeurs, ne
-peut apprendre le latin. Or, Csar fut toujours
-dans les guerres et les plus grands travaux.
-Il ne lui fut pas possible d'accder
-l'rudition et d'apprendre le latin. En vrit,
-je pense que nul autre que Suetonius n'crivit
-ces <i>Commentaires</i> cause que je ne vois
-personne ayant, plus que Suetonius, une
-manire identique au style de Csar.&nbsp;
-Quand j'eus dit cela et bien d'autres paroles
-que j'omets ici pour abrger, car vous connaissez
-le vieux dicton: <i>Les modernes se
-gaudissent de la brivet</i>, Erasmus se prit
-rire et ne rpondit rien parce que je l'avais
-terrass par la subtilit de mon argumentation.
-Nous terminmes ainsi le colloque et le
-goter. Je ne voulus point lui proposer
-ma question mdicale parce que je savais
-que lui-mme ne la saurait pas, puisqu'il ne
-savait pas mme rsoudre mon argument
-sur la posie, encore qu'il ft pote ou soi-disant
-tel. Et je dis, par Dieu! qu'il n'est pas
-aussi cal qu'on veut bien nous le faire croire.
-Il n'en sait pas plus long qu'un autre homme.
-Je concde nanmoins qu'en posie il emploie
-un beau latin. Mais qu'est-ce que cela
-prouve? Dans un an, on peut apprendre ces
-choses. Mais les sciences spculatives, comme
-Thologie ou Mdecine, veulent d'autres
-efforts. Il se flatte aussi d'tre thologien.
-Mais, bon prcepteur! quel thologien? Un
-thologien simple, qui travaille uniquement
-autour des mots et ne gote pas fond les
-choses intrieures. Supposez (je veux faire
-une trs belle comparaison) un olibrius
-voulant manger des noix, qui ne mcherait
-que la coquille et rebuterait l'amande.</p>
-
-<p>Il en est de mme quant ces particuliers,
-pour mon intellect obtus; mais vous,
-certes, vous avez beaucoup plus de comprenette
-que votre serviteur, puisque j'entends
-dire que vous tes dj prt recevoir
-les ornements doctoraux en Thologie,
-quoi Dieu et la Sainte Gnitrice vous daignent
-promouvoir. Mais, pour ne parler
-que de moi, afin de ne pas m'tendre au
-del des bornes que je me suis proposes,
-j'affirme que je peux, en une semaine,
-gagner, avec mon art (si toutefois Dieu
-me concde une foule d'grotants), plus
-qu'rasme ou tout autre pote dans une
-anne entire. Que cela suffise pour l'instant,
-qu'ils mettent cela dans leurs poches,
-car je fus, par Dieu! extrmement irrit. Une
-autre fois, je vous crirai plusieurs nouvelles.
-Vivez et portez-vous bien, aussi longtemps
-que peut vivre un phnix, ce que
-vous accordent tous les Saints de Dieu.
-Aimez-moi encore comme vous m'avez toujours
-aim.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Heidelberg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch43" title="XLIII. Gallus Linitextor de Gundelfinger Matre Ortuinus Gratius">XLIII</h2>
-
-<p class="d drap">GALLUS LINITEXTOR DE GUNDELFINGER, CHANTRE
-PARMI LES BRAVES COMPAGNONS, A
-MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRCEPTEUR
-CHRI DE PLUSIEURS MANIRES, SALUT.</p>
-
-
-<p>Rvrend Dom Matre, comme vous
-m'avez crit Eberburg une lettre
-solacieuse dans laquelle vous me
-consolez, &mdash; ayant appris que je fus malade, &mdash; parconsquent
-je vous ai une
-gratitude sempiternelle. Mais, dans cette
-ptre, vous manifestez quelque surprise
-de me savoir malade quand je n'ai pas
-de travaux pnibles, comme tous ceux
-que l'on rpute sans travail, en d'autres
-termes, domestiques des seigneurs. Ha! ha!
-ha! il me faut rire, ou que je sois btard!
-de la question que vous me faites avec tant
-de simplicit. Ne savez-vous pas que cela
-dpend de la volont de Dieu qui peut,
-son gr, faire un malade, et derechef le gurir,
-quand bon lui semble? Si la maladie
-provenait de la besogne, cela pour moi
-n'irait pas bien, encore que vous affirmiez
-que je ne travaille gure. Car je me suis
-trouv nagure Heidelberg, en compagnie
-de gais lurons. Il m'a fallu peiner grandement
-du col, c'est--dire humer le pot
-si bien qu'on peut tenir pour miraculeux
-que j'aie encore mon gosier sec. Et vous
-croyez que ce n'est pas de la belle
-ouvrage! Que cette riposte suffise votre
-premier point.</p>
-
-<p>Vous me dites, en second lieu, que je ferai
-bien de vous mander n'importe quel petit
-livre o se trouve quelque chose de neuf qui
-se puisse montrer aux bjaunes. Comme
-en toute circonstance vous me ftes gracieux,
-eu gard aux disciplines de tout genre
-que vous savez par c&oelig;ur, je ne peux me tenir
-de vous adresser une lettre dtache d'un
-bien bel ouvrage qui se nomme: <i>pistolaire
-des Matres de Leipzig</i>, quoi les Matres les
-plus dispos de l'inclyte Universit de Leipzig
-ont, tour tour, collabor. J'ai fait cela
-pour, si cette premire lettre vous agre,
-vous envoyer tout le livre dont je ne me dessaisis
-qu' contre-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Cette lettre dbute ainsi:</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch44" title="XLIV. Matre Curio Mathias de Falkenberg">XLIV</h2>
-
-<p class="d drap">MAITRE CURIO, RGENT DOYEN AU COLLGE
-HENRICUS DE LEIPZIG, DONNE LE BON
-VPRE A MATHIAS DE FALKENBERG, GENTILHOMME
-DE VIEILLE NOBLESSE, ET, DEPUIS
-CINQUANTE ANS, SON TOUJOURS INSPARABLE
-AMI.</p>
-
-
-<p class="i">Puisque, en vrit, il y a dj longtemps
-que nous ne fmes ensemble, il me
-parat bon de vous crire un peu
-afin que notre amiti ne dprisse point.
-J'ai reu de nombreuses gens l'assurance
-que vous vivez encore, ferme sur vos rognons,
-lisant livre ouvert, comme au temps
-de votre jeunesse, et, par le saint Dieu!
-j'ai appris ces choses en grande hilarit. Mais
-que ce Dieu bon me pardonne d'avoir jur
-comme un charretier. Lui plt, ainsi qu'
-Dame Maria, que vous pussiez chevaucher et
-venir nous! Dire que vous ne montez plus
-cheval aussi commodment que par le pass,
-quand nous tions ensemble Erfurth et dans
-telles autres parties de la Saxe, o j'ai bien
-souvent admir votre prestance lorsque vous
-enfourchiez un talon!</p>
-
-<p class="i">Grande fut ma peur, quand j'ai su que les
-habitants de Worms taient en procs avec un
-gentilhomme, que vous ne fussiez engag dans
-son affaire, cause qu'une ancienne famille
-comme la vtre a des alliances chez presque
-tous les nobles du pays. Quand vous tiez
-jeune, ce n'taient que <i lang="de" xml:lang="de">zeches</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, compotations
-et haute cole avec les gars de la contre,
- l'occasion de quoi, souvent, je vous ai morign.
-Mais, comme tout va bien jusqu'ici, nous voulons
-rapporter au Dieu <span lang="la" xml:lang="la">Iesus</span> les grces mrites,
-pour tre, si longtemps, demeurs sains
-et saufs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Allemand: <i lang="de" xml:lang="de">Zeche</i> &nbsp;cot&nbsp;, &nbsp;festin&nbsp;, en mauvaise part
-&nbsp;orgie&nbsp;. Cela ne s'entend plus, aujourd'hui, que de la carte
-payer dans les restaurants.</p>
-</div>
-<p class="i">Je suis estomaqu fortement que vous n'ayez
-oncques song crire, malgr que vous ayez
-pour Leipzig des messagers nombreux et sachant
-fort bien que je n'ai point cess de l'habiter.
-Je ne saurais tre paresseux comme vous. Je
-vous pistole donc, car j'pistole de bon c&oelig;ur.
-Depuis notre dernire entrevue, j'ai plus de
-vingt fois crit des hommes doctes mes gaux.
-Mais je passe l'ponge sur cette erreur tout
-comme sur les autres.</p>
-
-<p class="i">Seigneur noble, j'aurais voulu que vous fussiez
-dernirement ici avec nous, quand le Srnissime
-Prince de Saxe solemnisa son mariage
-dans Leipzig. Nous emes un trs beau
-ballet avec des entres de chant o furent
-convis force gentilshommes. Je fus dlgu
- ses noces en mme temps que notre Recteur
-de Leipzig, comme il est d'usage. Nous avons
-popin une large coupe avec des florins jusqu'au
-bord. Nous sommes rests l deux jours;
-nous avons fait carrousse et, gaiement, nous
-nous sommes restaurs table par le boire et
-le manger. Avec moi tait un <i lang="la" xml:lang="la">famulus</i> qui
-avait apport deux marmites. Il a bien su
-me trouver o j'tais assis et poser sous mon
-escabeau les rcipients. Alors, nous emes un
-vin de tout premier ordre; vous le connaissez
-bien et n'ignorez pas ce qu'il vaut. Il est trs
-dlectablement dlectable; je l'ingurgite avec
-tant de plaisir qu'il me fait la tte ronde et
-qu'au sortir de table, je me fous chahuter.
-J'ai donc pris une marmite o j'ai transvas
-quelques fioles de ce jus, le remisant aprs sous
-la table, uniquement pour ne pas mourir de
-soif, notre chemin faisant.</p>
-
-<p class="i">Ensuite, parmi d'autres ragots de toute
-espce, nous emes un insigne hochepot, avec
-maintes gallines, farcies de bonnes choses.
-Alors je ramenai la seconde marmite; je la
-garnis d'une poularde entire, afin que le
-magnifique Dom Recteur et moi eussions de
-quoi goter en route. Ce petit travail men
-bien, je dis un <i lang="la" xml:lang="la">nobilis</i>: &nbsp;Monsieur le gentilhomme,
-vous plat-il siffler mon valet? j'ai
-quelque chose lui dire.&nbsp; Quand il m'eut
-rendu ce bon office et mon valet debout auprs
-de moi: &nbsp;<i lang="la" xml:lang="la">Famulus</i>, dis-je, viens ici et ramasse
-mon couteau qui a roul sous la table&nbsp; (je
-l'avais naturellement fait tomber exprs). Alors
-il se coula sous la table, mit adroitement le
-couteau et les marmites sous son froc, le tout si
-parfaitement distill que les gens n'y virent que
-du feu.</p>
-
-<p class="i">O Sainte Dorothea! si vous eussiez fait route
-de compagnie avec nous, quand nous retournmes
- Leipzig, comme notre bombance et
-t joyeuse! J'ai encore boulott pendant deux
-jours les dbris de ces reliefs, cause que nous
-n'avons pu manger nos provisions en cours de
-route.</p>
-
-<p class="i">Je vous cris cela parce que je sais que vous
-avez aussi frquemment escamot sous le manteau,
-dans vos chausses ou dans le sac. Vous
-le faisiez communment lorsque nous vivions
-encore ensemble et c'est de vous que j'ai appris
-cette gentillesse. En bonne foi, c'est un talent
-fort agrable et je ne voudrais pas, au prix mme
-de cent cus d'or, en tre dpourvu. On m'a
-dit rcemment que vous avez, dans votre patelin,
-un beau verger plein de fruits, poires,
-pommes et raisins. Quand vous allez votre
-auberge, parce que vous ne dnez point domicile,
-vous portez un grand carnier dans quoi
-vous escamotez du pain blanc, des oiseaux
-rtis et des viandes, le tout de si bonne grce
-que nul ne s'en aperoit. Je m'en tonne, mais
-je le crois parce que vous avez eu un long
-apprentissage et que l'apprentissage fait l'artiste,
-comme dit le Philosophe au neuvime
-livre de la <i>Physique</i>. J'ai appris aussi que vous
-aviez une fumelle qui n'y voit pas fort bien
-d'un &oelig;il. Ce que j'admire le plus, c'est que
-vous puissiez encore tre homme pendant la
-nuit, l'ge que vous avez; mais ce qui m'bahit
-compltement, c'est que votre cas demeura
-band pendant six semaines entires, sans qu'il
-vous ft possible de le dcourager, phnomne
-qui, d'aprs vous, rsultait de maladie. Nom
-de Dieu! si j'avais une infirmit pareille, je
-voudrais tre le plus recherch des galants!
-Mais, croyez-moi, je ne peux plus besogner
-comme dans mes vertes saisons. Il y a quatre
-semaines que j'ai foutu la porte ma cuisinire,
-tant il y a belle lurette que j'ai cess
-de culeter.</p>
-
-<p class="i">Voici encore une requte dont il me faut
-vous saisir, premier que de conclure. Si vous
-avez quelque enfant ou consanguin, si vous
-connaissez un bon ami qui possde l'un ou
-l'autre et soit dans le propos de le faire tudier,
-envoyez-moi ici Leipzig vos jeunes lves.
-Nous avons un grand nombre de Matres fort
-savants. La pitance du collge ne laisse rien
- dsirer. Tous les jours, matin et soir, on met
-sept plats sur table. Le premier s'appelle &nbsp;toujours&nbsp;,
-en allemand: <i lang="de" xml:lang="de">grtz</i>; le second, &nbsp;continuellement&nbsp;,
-<i lang="de" xml:lang="de">eei supp</i>; le troisime, &nbsp;chaque
-jour&nbsp;, c'est--dire <i lang="de" xml:lang="de">muss</i>; le quatrime, &nbsp;frquemment&nbsp;,
-autrement dit <i lang="de" xml:lang="de">mager fleisch</i>; le
-cinquime, <i lang="la" xml:lang="la">raro</i>, ou bien <i lang="de" xml:lang="de">gebratens</i>; le sixime,
-&nbsp;jamais&nbsp;, savoir <i lang="de" xml:lang="de">kaes</i>; le septime, &nbsp;quelquefois&nbsp;,
-qu'on peut traduire par <span lang="de" xml:lang="de"><i>apffel</i> und
-<i>birn</i></span>.</p>
-
-<p class="i">Avec cela, nous avons une potion de tout
-repos qu'on appelle <i lang="la" xml:lang="la">conventum</i>. Qu'en dites-vous?
-Et cela ne suffit-il point?</p>
-
-<p class="i">Nous gardons le mme ordre pendant toute
-l'anne, avec de grands loges et l'assentiment
-de tous. Cependant, nous n'avons pas dans nos
-cellules extraordinairement de quoi manger.
-Cela manquerait un peu de dcorum et nos
-Suppts ne voudraient plus en fiche un clou.
-C'est pourquoi j'ai grav sur toutes les portes
-de nos habitations les deux vers que voici:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La rgle de la Collgiale est en tous temps gale:</div>
-<div class="verse">Porte des victuailles avec toi, si tu veux manger avec moi.</div>
-</div>
-
-<p class="i">Mais en voil bien assez pour ne pas vous
-paratre superflu. Vous voyez que je suis pote
- mes heures.</p>
-
-<p class="i">Donn en grande hte Leipzig, sous le
-ciel couleur de blave<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Portez-vous bien
-avec votre particulire, comme l'abeille sur
-le thym ou le poisson dans les ondes. Encore
-une fois, portez-vous bien.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Bleuet. Cf. Cotgrave (<i>Blave</i> et <i>blate</i>). Rob. Estienne et
-Mnage (<i>Blaveolles</i> et <i>blavet</i>), c'est la fleur inhrente au bl
-<i lang="la" xml:lang="la">blavium</i>.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Lacurne.</span></p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Voyez prsent, Dom Matre Ortuinus,
-si cette ptre vous agre. Alors, je vous en
-ferai tenir plein un livre, cause qu'elles
-sont trs bonnes, tout au moins d'aprs
-mon dbile gnie; et voici que je ne peux
-vous crire davantage. Portez-vous bien
-dans Celui qui cra toutes choses.</p>
-
-<p class="ugap small"><i>Donn Ebersberg: Je voudrais que vous y fussiez avec moi,
-ou le diable m'emporte! le sixime dimanche entre Pques et
-Pentecte.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch45" title="XLV. Arnoldus de Tongres Matre Ortuinus Gratius">XLV</h2>
-
-<p class="d">ARNOLDUS DE TONGRES, NOTRE MAITRE EN
-LITTRATURE SACRE, DONNE LE BONJOUR
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS.</p>
-
-
-<p>Vnrable Dom Matre, je suis vex
-au del de toute vexation. Je comprends
- l'heure qu'il est combien
-est vridique cet adage des potes: <i>un malheur
-ne vient jamais seul</i>, de quoi je vous
-ai fourni la preuve. Je suis dj valtudinaire
-et sur mon tat de maladie se greffe
-une angarie qui n'est pas petite. La voici:</p>
-
-<p>Tous les jours, accourent vers moi des
-hommes. Il en est mme d'autres qui m'crivent
-de diffrentes provinces, car je suis
-universellement connu pour le libelle que
-j'ai publi, comme vous le savez, contre
-l'<i>Apologie</i> de Reuchlin. Ces gens-l disent
-ou crivent qu'ils sont baubis que nous
-ayons dlgu Johannes Pffefferkorn, juif
-maquill de christianisme, la dfense de
-notre Foi; qu'il est bizarre de le voir prendre
-parti dans cette cause, crire en notre nom
-comme au sien propre et tarabuster Joannes
-Reuchlin. Il recueille ainsi la notorit,
-cependant que nous rdigeons les actes de
-cette polmique. Il les publie en son nom.
-Or, tout cela est vrai; j'en suis moi-mme
-tomb d'accord, l'ayant dclar en confession.
-On dit mme qu'il vient de compiler une
-brochure nouvelle qu'il nomme en latin <i>Dfense
-de Johannes Pffefferkorn contre Joannes
-Reuchlin</i>. Dans ce factum, il dbobine toute
-l'affaire, depuis A jusqu' Z; il a, de plus,
-teutonis sa diatribe l'usage du public.
-Oyant cela, j'ai rpondu tout simplement
-qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire,
-du moment que je n'en suis pas inform.
-Si Pffefferkorn tait coupable de ce
-geste, alors, par Dieu! ce serait un furieux
-scandale qu'il ne m'en ait pas instruit d'abord
-et ne m'ait pas consult, premier que de le
-faire. Peut-tre ne se recorde-t-il plus de moi
-depuis qu'il me sait malade. S'il m'avait
-questionn, j'eusse rpondu que le geste
-tait bon pour une fois, sachant que nous ne
-gagnons pas la controverse: car Joannes
-Reuchlin rebiffe toujours, parce qu'il a le
-Diable au corps. Nanmoins, si Pffefferkorn
-s'est avis d'crire, je sollicite diligemment
-votre intervention pour empcher que
-sa diatribe ne paraisse; vous en tes le correcteur.</p>
-
-<p>Secondement, j'ai appris, ce dont je ne
-me saurais douloir d'une pareille vhmence,
-que (rvrence parler) vous donntes
- la servante de l'imprimeur Quentels force
-coups de votre lardoire, tant que le ventre
-lui a lev. La chose est, ce dit-on, absolument
-incontestable. Quentels a pardonn, mais il
-n'a plus voulu souffrir la donzelle chez soi.
-Elle est, prsent, dans sa maison et ravaude
- neuf les habits hors d'usage. Je vous
-demande, au nom de la trs grande charit
-que nous emes toujours l'un pour l'autre,
-de m'crire si cela est vrai ou non, parce
-que, depuis longtemps, je souhaite besogner
-la petite. Jusqu'ici, je m'en tais gard,
-cause que je craignais qu'elle et encore son
-pucelage, mais si, en ralit, vous lui ftes
-la chosette et que vous n'y trouviez pas
-d'inconvnient, nous pourrons alternativement
-larder cette jeunesse, moi aujourd'hui,
-vous demain, attendu que les plus qualifis
-doivent prendre le pas, que je suis Docteur
-et vous Matre, sans que, pour cela, je vous
-contemne le moins du monde. Nous garderons
-le secret et nous la nourrirons avec
-son produit, frais communs. Je suis certain
-qu'elle acceptera de grand c&oelig;ur et sera fort
-satisfaite. Mme si, depuis quelque temps,
-je l'avais larde avec assiduit, coup sr
-je serais plus gaillard. J'espre nanmoins
-que je vais purger mes rognons dans son
-bas-ventre afin de rcuprer la sant. L-dessus,
-portez-vous bien. Si je n'avais t
-mal en point et trop dbile pour me dplacer,
-j'eusse t vous voir plutt que de vous crire.
-Ce nanmoins, ne manquez pas de me donner
-rponse.</p>
-
-<p class="date"><i>En hte, dans notre collge du Mont.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch46" title="XLVI. Johannes Currifex d'Amberg Ortuinus Gratius">XLVI</h2>
-
-<p class="d">JOHANNES CURRIFEX D'AMBERG A ORTUINUS
-GRATIUS DE DEVENTER, NOMBREUSES SALUTATIONS.</p>
-
-
-<p>Puisque vous m'avez crit nagure
-afin d'enquerre comment je vivote
- Heidelberg et de vous marquer
-aussi comment les Docteurs et les Matres
-se plaisent en ce lieu, apprenez donc,
-<i lang="la" xml:lang="la">primo</i>, qu'aussitt arriv dans Heidelberg,
-je me suis fait marmiton au collge,
-ce qui me donne la table gratuite et
-mme quelque argent pour mon salaire.
-Je peux, de la sorte, achever mes tudes et
-me pousser la Matrise. Ainsi travaillait
-Henricus le Pauvre. Il n'avait ni livre ni
-papier, mais il crivait tout sur sa peau.
-De mme se nourrit Plautus, qui portait
-les sacs au moulin comme un baudet et
-qui s'vada par la suite, devenu trs docte
-et s'tant fait l'auteur de proses et de vers.</p>
-
-<p>Or, pour que vous sachiez quels hommes
-doctes sont ici, je veux d'abord vous parler
-des plus qualifis et, successivement aprs,
-de tous les autres. Le philosophe dit au
-chapitre premier de la <i>Physique</i>: <i>Des universaux,
-il faut procder aux individus.</i> Et
-Porphyrius, de mme, descend du genre le
-plus &oelig;cumnique l'espce la plus quidditive,
-o Plato enjoint de se reposer. Donc,
-c'est par les plus qualifis que se doit engrener
-la dnomination, comme l'affirme le
-Matre gentil, au second chapitre de l'<i>Ame</i>.</p>
-
-<p>Parmi tous les Docteurs en Thologie, il
-en est un qui fait fonction de notre prdicateur.
-Il a une voix de buccin, encore
-que nabot. Les hommes se plaisent l'our
-prcher; ils gagnent ses sermons, car il
-est savant, de par Dieu! et docte au superlatif;
-c'est moi qui vous le dis. Beaucoup
-viennent l'entendre parce qu'il est dlectable
-et mcanise les ventrus dans l'ambon
-ou le cancel. Je l'ai entendu un jour dvelopper
-cette question du livre des <i>Analytiques
-postrieures</i> d'Aristoteles, savoir: <i>ce
-qui est, <em>est</em>, et pourquoi cela est-il, et pour
-quels motifs cela est-il?</i> Merveilleusement, il
-a su dduire en vulgaire tant de subtilit.</p>
-
-<p>Une autre fois, il a discouru sur la virginit,
-disant que les filles qui perdent leur
-membrane ont accoutum de donner pour
-excuse qu'elles ont t dpuceles par violence.
-De quoi il s'est tordu: &nbsp;Vous tes
-bien venues d'attester la violence! Je vous le
-demande. Si quelqu'un avait dans une main
-un braquemard nu et, dans l'autre, une
-gaine; que, tout le temps, il remut son
-fourreau, ne serait-ce pas un moyen sr de
-n'invaginer point le braquemard? Eh bien,
-il est en de mme pour les tendrons<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.&nbsp;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> &nbsp;&hellip; Le Gouverneur aussitost rendit la bourse l'homme
-et puis tint ce discours la voile non viole: ma s&oelig;ur, si,
-pour dfendre votre corps, vous eussiez employ la moyti
-du courage et de la valeur que vous avez tesmoigne pour
-dfendre cette bourse, les forces d'Hercule ne vous pourraient
-jamais forcer. Allez la bonne heure, ou plus tt
-la mal heure et qu'on ne vous voye plus en cette Isle, ny six
-liees la ronde, sur paine de deux cens coups de foet.&nbsp;
-<i>L'Histoire de l'audacieux et redoutable chevalier Dom Quixote
-de la Manche</i>, trad. F. de Rener.</p>
-</div>
-<p>Une fois, quand, au nouvel an, faut donner
-leurs trennes chaque division, il apporta
-des cadeaux pleins de got pour les pupilles
-des trois collges. Aux modernes (car nous
-avons ici des modernes et des anciens), il
-donna un Saturnus et leur exposa: &nbsp;Saturnus
-est une plante frigide convenant bien aux
-modernes, cause qu'ils sont eux-mmes
-des artistes froids, qui n'observent point
-saint Thomas, ni les <i lang="la" xml:lang="la">Copulata</i>, ni les <i>Rparations</i>,
-d'aprs le cours du collge de Mont
- Cologne.&nbsp; Mais aux Thomistes, il donna,
-pour le nouvel an, un phbe dormant auprs
-de Jovis qui s'appelle Ganymdes.
-Celui-l cadre avec les Ralistes. De mme,
-en effet, que Ganymdes dcante Jovis
-le vin et la cervoise, le doux breuvage du
-lacaricium<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, histoire bellement interprte
-par Torentinus, au livre premier de l'<i>neis</i>,
-ainsi les Ralistes infusent en eux-mmes
-les Arts et les Sciences. Il ajouta d'autres arguments
-et tant d'autres choses dlectables
-qu'un homme seul ne les peut admirer en
-une fois. J'estime qu'il a d se coucher pendant
-plusieurs nuits, mais qu'il n'a pas ferm
-l'&oelig;il quand il a spcul avec tant de perfection
-et de subtilit. Il en est beaucoup
-nanmoins qui disent que ce Prcheur ne
-fait que dbiter des sornettes. Ils ne se privent
-pas de le nommer <i lang="la" xml:lang="la">Quaculator</i> et <i>Joannes
- la tte fle</i> et <i>Cap d'auque</i>, pour la raison
-qu'un jour il resta coi dans une controverse.
-Alors, ils expdirent le Docteur avec tant
-de ralisme que nul, depuis cent ans, ne
-fut si rondement expdi. L'un d'eux fut
-l'attendre la porte de la salle. Puis, tant
-sa barrette (non pour lui rendre hommage,
-mais la faon des Juifs quand ils mirent
-<span lang="la" xml:lang="la">Christus</span> une couronne et gnuflectrent
-devant lui): &nbsp;Seigneur Docteur, dit-il &mdash; rvrence
-parler &mdash; que Dieu bnisse votre
-bain!&nbsp; A quoi il rpondit: &nbsp;A Dieu grces,
-Bacheliers!&nbsp; et disparut sans ajouter un mot.
-Quelqu'un m'a dit que ses yeux taient pleins
-de larmes et qu'on pense qu'une fois hors
-de vue, il s'est mis pleurer. Quand j'ai
-connu ce mchant persiflage, la colique m'a
-pris tout coup et, si j'avais su quel pouvait
-tre ce goguenard, je me fusse harpaill
-avec lui quand bien mme il aurait d me
-fendre la tte avec une planche.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le <i lang="la" xml:lang="la">lacaricium</i> d'Hutten s'identifie, en latin de cuisine,
-au mot allemand (<i lang="de" xml:lang="de">lakritze</i>) <i lang="la" xml:lang="la">succus liquiriti!</i> jus de rglisse,
-Ganymde verse du coco Jupiter!</p>
-</div>
-<p>Mais le docteur <i>Cap d'auque</i> conserve
-encore un disciple. Pour moi, c'est un
-homme docte, quasi plus que docte et mme
-plus docte que son prcepteur, si ce n'est
-qu'il est tout simplement Bachelier dans la
-<i>Bible</i>. Il y a quelque temps, il y a mme fort
-peu de temps, ce Bachelier intima tout au
-moins vingt-deux questions et sophismes
-et toujours contre les modernes, savoir:
-si Dieu est dans le <i>Prdicament</i>, si l'<i>Essence</i>
-et l'<i>Existence</i> sont distinctes, si les <i>Rollations</i>
-se sparent de leur fondement, et si les dix
-<i>Prdicaments</i> sont distincts en ralit. A
-celui-l, que de rpondants! Je n'en ai contempl
-de ma vie un tel nombre dans un seul
-amphithtre. Il a soutenu lui-mme ses
-propositions, de quoi il s'est fait grand honneur;
-car, pour contredire un seul homme,
-c'tait prou d'un seul Matre. Je m'tonne
-que le dizainier ait permis qu'il en ft autrement.
-La canicule, sans doute, lui aura
-donn un coup de marteau, car la chose est
-contraire aux Statuts. La dispute acheve,
-j'ai tout de go improvis la louange du
-cathdrant le pome que voici, car j'ai des
-parties d'humanits:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voil un Matre docte,</div>
-<div class="verse">Qui a intim, deux ou trois fois,</div>
-<div class="verse">Ce qui distingue l'<i>tre</i> de l'<i>Essence</i></div>
-<div class="verse">D'avec l'<i>tre</i> de l'<i>Existence</i>,</div>
-<div class="verse">Et des <i>rollations</i>,</div>
-<div class="verse">Et des prdicaments la distinction.</div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Utrum</i>, Dieu qui est dans le firmament</div>
-<div class="verse">Se trouve-t-il aussi dans les <i>prdicaments</i>?</div>
-<div class="verse">Ce que nul n'avait os avant lui,</div>
-<div class="verse">Pendant les sicles des sicles.</div>
-</div>
-
-<p>Mais en voil bastante sur ce point. Je
-veux, prsent, vous dire ou vous crire
-quelques petites choses des potes. Il en
-est un qui commente Valerius Maximus. Il ne
-me plat la moiti autant que vous, lorsque,
-dans Cologne, vous paraphrasiez de mme
-Valerius Maximus. Celui-ci procde tout
-uniment. Vous, au contraire, pour exprimer
-le mpris de la Religion, les songes, les auspices,
-vous allguiez les Saintes critures,
-c'est--dire la Chane d'Or qui embrasse
-toutes les &oelig;uvres de Thomas le Bat, de
-Durandus et autres Sublimes en Thologie.
-Vous nous recommandtes de bien noter ces
-passages emprunts l'criture, d'y peindre
-une main et de les retenir par c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Vous saurez de plus que nous n'avons
-pas ici autant de Suppts comme on en voit
-dans Cologne. A Cologne, les tudiants
-peuvent tre comme sont les scutaires<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>
-Heidelberg. Mme quelques-uns d'entre eux
-portent le ceinturon avec le bouclier, chose
-que l'on ne veut point admettre ici. Tous,
-en effet, ont leur table au Collge et doivent
-figurer au matricule de l'Universit. Mais
-leur petit nombre ne les empche pas d'tre
-audacieux et non moins hardis que les
-troupes de Cologne. Ils ont tout rcemment
-dgringol un rgent du collge qui mouchardait
- la porte de leur salle, ayant compris
-qu'ils biberonnaient l'intrieur. L'un
-d'eux, voulant sortir, tomba sur le bonhomme
-et le jeta rudement travers l'escalier.
-Enfin, ils poussent la bravoure jusqu'
-se gourmer avec les retres, comme ceux de
-Cologne avec les taillandiers. Ils marchent
- la faon des retres, portant le glaive nu,
-et des arcs, et des pes, mme des <i lang="la" xml:lang="la">plumbatum</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>
-o se peut tendre une corde qui
-sert dcocher le projectile et qu'ensuite ils
-ramnent eux. Des retres, nagure, ont
-entam le cuir d'un <i lang="la" xml:lang="la">Domicellus</i> qui, d'effroi,
-tomba par terre; mais, se relevant aussitt,
-il fit une dfense raliste, frappant, espadonnant
-sur tous, jusqu'au temps qu'ils
-aient invoqu saint Valentin et pris leurs
-jambes leur cou.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Victor Develay traduit par &nbsp;archers&nbsp;. Ce bibliothcaire
-ne recule jamais devant une explication la porte des simples.
-Forcellini pourtant, ni Du Cange ni la <i lang="la" xml:lang="la">Crusca</i> ne traduisent le
-mot <i lang="la" xml:lang="la">Scutones</i>, ni deux lignes plus bas le mot <i lang="la" xml:lang="la">parthecas</i>. Convient-il
-de lire <i lang="la" xml:lang="la">parthicas</i>?</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Flagellum, cujus lora plumbeis globulis in extremo instructa
-erant.</i> <span class="sc">Du Cange</span>, <i>Glossaire</i>. Serait-ce la <i>nagaka</i> russe ou mieux
-la &nbsp;plombe&nbsp; de Froissart? Mais ne faut-il pas traduire par
-&nbsp;arbalte&nbsp;?</p>
-</div>
-<p>Encore une chose sur quoi vous devez tre
-clair: demandez, je vous prie, au docteur
-Arnoldus de Tongres qui n'est pas manchot
-en Thologie, s'il est permis de jouer aux
-ds pour gagner des indulgences. Je connais
-certains compagnons, grands ribauds, lesquels
-ont jou toutes les indulgences que
-leur avait accordes Jacobus de Altaplatea<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>,
-quand il eut termin le procs de
-Reuchlin Mayence. Ils sont trois qui prtendent
-que de telles indulgences ne profitent
- qui que ce soit. Dans le cas o cela,
-comme je le suppose, serait un pch (et
-bien est-il impossible que ce ne soit un
-pch), les trois compres me sont parfaitement
-connus. Je les signalerai aux Prcheurs
-qui les couvriront de confusion dans
-les rgles. Moi-mme, je veux en personne
-(car j'ai assez de bravoure pour cela) m'vertuer
-de les rduire par la famine.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Nom latinis d'Hoogstraten.</p>
-</div>
-<p>Je n'ai plus rien vous crire, sinon qu'il
-vous plaise saluer de ma part la servante de
-Quentels, qui ne tardera pas se vider.
-Portez-vous bien pancratiquement, athltiquement,
-pugiliquement, royalement et magnifiquement,
-comme dit Erasmus en ses
-<i>Paraboles</i>.</p>
-
-<p class="date"><i>Donn Heidelberg.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch47" title="XLVII. Jacobus de Altaplatea Matre Ortuinus Gratius">XLVII</h2>
-
-<p class="d drap">JACOBUS DE ALTAPLATEA, PROFESSEUR TRS
-HUMBLE DES SEPT ARTS INGNUS ET LIBRAUX,
-NON MOINS QUE DE SANCTISSIME
-THOLOGIE; EN OUTRE, DANS QUELQUES
-PROVINCES DE GERMANIA, MAITRE DES HRTIQUES,
-C'EST-A-DIRE LEUR CORRECTEUR,
-A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, DOMICILI
-POUR LA VIE A COLOGNE, SALUT
-DANS NOTRE-SEIGNEUR <span lang="la" xml:lang="la">JESUS-CHRISTUS</span>.</p>
-
-
-<p>Jamais ne fut aux ruricoles tant duisante,
-aprs une longue scheresse, la trs
-douce pluie, et tant bienvenu le soleil
-aprs de longs brouillards, que l'a t
-pour moi votre message expdi Rome o
-je l'ai reu.</p>
-
-<p>D'en avoir fait lecture, une jubilation
-telle m'a mu que j'eusse pleur de grand
-c&oelig;ur. Il me semblait que nous tions encore
-dans votre maison de Cologne, quand nous
-buvions de compagnie un ou deux quartauds,
-soit de vin, soit de bire, et que nous prenions
-plaisir au jeu de l'Oye: aussi ma pense tait
-en fte.</p>
-
-<p>Mais il vous plat qu' mon tour j'imite
-votre exemple et que je vous crive quels
-sont mes gestes dans cette Rome ici, tant
-de vous loigne, et comment, pour moi,
-les conjonctures se succdent? Je le ferai
-de bien bon c&oelig;ur. Apprenez donc que je
-suis encore sain par l'influx de la Divinit.
-Mais, combien que je sois encore sain, je ne
-gote pas le moindre contentement au sjour
-qu'il me faut faire en cette Rome; car le
-procs que j'y plaide est en possession de
-tourner ma honte. Je voudrais ne l'avoir
-oncques entam. Ici, tout la monde me prend
-pour chouette et m'inflige des vexations.
-Reuchlin est beaucoup plus notoire qu'en
-Allemagne: force cardinaux, et des vques,
-et des prlats, et des courtisans aiment lui.
-Si je n'avais entrepris cette maudite affaire,
-je serais encore dans Cologne, buvant
-pleins brocs et me rassasiant du meilleur,
-tandis qu'ici j'ai quelquefois peine un
-chanteau de pain sec. Je crois mme aussi
-qu'en Allemagne les choses ne tarderont
-pas se gter. Cela tient mon absence:
-tous, dj, crivent sur la Thologie, au
-gr de leur humeur. On va jusqu' prtendre
-qu'Erasmus de Rotterdam a compos plusieurs
-traits sur cette matire. Or, j'opine
-qu'il ne saurait le faire en toute rectitude.
-Lui-mme, nagure, dans un libelle, mcanisa
-les thologiens, et voici qu' prsent il
-compose thologiquement, de quoi je demeure
-stupfait. Que je sois de retour en
-Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je
-trouve alors un point, un seul point, un
-ftu de point que l'erreur conquine! Il
-verra ce que je veux de lui, agripp sa
-couenne. Le butor crit en grec, ce qui ne
-se doit en aucune manire, car nous sommes
-latins et nullement grecs. S'il veut crire et
-que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il
-pas en italien, hongre ou samogitique?
-Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte.
-Qu'il se rende conforme nous, thologiens,
-au nom de cent diables! Qu'il crive par
-<i lang="la" xml:lang="la">utrum</i>, et <i lang="la" xml:lang="la">contra</i>, et <i lang="la" xml:lang="la">arguitur</i>, et par <i>conclusion</i>,
-et par <i>rplique</i> suivant la coutume des thologiens.
-Ainsi, nous-mmes le lirons.</p>
-
-<p>Je ne saurais vous mander toutes choses
-ni vous dire quelle est, en ce lieu, ma pauvret.
-Quand m'aperoivent les membres de
-la Curie romaine, ils me traitent d'apostat.
-Ils disent que je me suis encouru de mon
-Ordre. Ils en font de mme au docteur Petrus
-Meyer, plbain de Francfort: car ils
-vexent le pauvre homme aussi bien que
-moi, cause qu'il m'est favorable. Lui, cependant,
-reste en meilleure posture, nanti
-d'un bon office, tant chapelain sur l'<i lang="la" xml:lang="la">Ara-C&oelig;li</i>,
-poste recommandable, par les Immortels!
-encore que ces courtisans le rputent
-comme le plus abject emploi qui se puisse
-occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien.
-S'ils parlent, c'est envie; or donc, Petrus
-Meyer tire son pain de la charge en question.
-Il se nourrit vaille que vaille, en attendant
-qu'il mne bien son litige avec les
-Francfortois. Nous dambulons quasi tout
-le jour parmi le Champ de Flora, expectant
-des gueules allemandes, car nous avons le
-plus grand plaisir voir nos braves Teutons.
-Viennent alors ces membres de la Curie
-romaine. Ils nous montrent au doigt, font
-sur nous des gorges chaudes: &nbsp;Vous voyez
-bien, disent-ils, ces deux galants qui se promnent?
-Ce sont eux qui prtendent avaler
-Reuchlin. Ils le mangeront, d'abord. Ensuite,
-ils le merdifieront.&nbsp; Enfin, nous sommes
-tarabusts de telles vexations que les cailloux
-eux-mmes devraient en tre mus.
-Alors, notre pieux cur de dire: &nbsp;Sainte
-Maria! qu'est-ce que cela peut bien nous
-foutre? Et d'ailleurs, mon frre, nous le
-voulons prendre en patience pour l'amour
-de Dieu, lequel pour nous a grandement
-pti. Nous sommes thologiens. A ce titre,
-nous devons faire profession de humilit et
-le monde nous incaguer abondamment.&nbsp;
-Derechef, il me fait ainsi l'humeur joyeuse
-et je pourpense: &nbsp;Les gars disent ce qu'ils
-veulent. Eux-mmes, nanmoins, n'ont pas
-tout ce qu'ils veulent.&nbsp; Si nous tions dans
-la patrie et qu'un quidam s'avist de nous
-berner de la sorte, nous ne manquerions pas,
- notre tour, de lui dire ou de lui faire quelque
-notable avanie, cause que j'arriverais sans
-peine gonfler contre lui la plus minime
-accusation.</p>
-
-<p>Tout rcemment, nous allmes faire un
-tour de compagnie. En ce moment, deux ou
-trois individus marchaient sur le mail,
-quelques pas devant nous, ce qui fait que
-nous tions derrire eux. C'est alors que je
-trouvai une cdule que, j'en suis convaincu,
-l'un de ces particuliers avait perdue bon
-escient et pour que nous la ramassassions.
-Elle contenait les mtres que voici:</p>
-
-<p class="c small">PITAPHE D'HOOGSTRAETEN</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ire, fureur, dol, rage, inclmence et blme envie,</div>
-<div class="verse">Quand succombe Hogstratus, ne meurent point du mme coup.</div>
-<div class="verse">Il en boutura les rejets dans l'insipide vulgaire:</div>
-<div class="verse">Ce fut le don et le monument de son gnie.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">AUTRE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Croissez, ifs! croissent les aconits d'un tel spulcre!</div>
-<div class="verse">Avait celui qui gt sous cette pierre os tous les forfaits.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">AUTRE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pleurez, mauvais! gaudissez-vous, braves gens! une seule mort, entre ces deux</div>
-<div class="verse">Troupes survenant, enlve ceux-ci, donne ceux-l.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">AUTRE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ici gt Hogstratus, lequel, vivant, souffrir et endurer</div>
-<div class="verse">Les mchants ont pu, ains jamais les bons:</div>
-<div class="verse">Lui-mme se retire de la vie, indign contre elle,</div>
-<div class="verse">Marri de ce que le pouvoir de nuire encore lui est tollu.</div>
-</div>
-
-<p>Le plbain et moi, quand nous emes ce
-libelle trouv, nous l'emportmes sur-le-champ
- la maison et procombmes dessus
-pendant huit ou quatre et dix jours, sans
-le pouvoir entendre. Il me semble que j'y
-dois tre mcanis, cause que le nom
-d'<i>Hogstratus</i> figure dans ces vers. Nanmoins,
-je cogite que ce ne peut tre moi qu'ils
-atteignent: en effet ce n'est pas ainsi que je
-me nomme en latin, mais bien <i lang="la" xml:lang="la">Jacobus de
-Altaplatea</i>, sinon, en vulgaire, Hoogstraeten.
-C'est pourquoi je vous fais tenir la lettre
-afin que, l'ayant interprte, il vous plaise
-mettre fin mon incertitude et me dire si
-c'est de moi ou d'un autre qu'il s'agit. Si
-c'est moi (ce que je me refuse croire, car il
-est vident que je ne suis pas mort), je veux
-alors mener une enqute; puis, lorsque je
-tiendrai l'auteur, je lui chaufferai un bain
-qui ne lui donnera pas de quoi rire. La chose
-est bien aise; en effet, j'ai ici un bon fauteur
-qui est mon me damne, Stafir, cardinal
-de Saint-Eusebius. Il fera le ncessaire
-pour que notre homme vienne en prison,
-qu'il y mange du pain et de l'eau et qu'il y
-prenne le trousse-galant. Par ainsi, faites diligence;
-crivez-moi au plus tt votre sentiment
-et corroborez ma certitude.</p>
-
-<p>J'ai, en outre, depuis peu, ou-dire que
-Johannes Pffefferkorn s'est rendu Juif itrativement.
-Je n'en crois pas un mot. Ne prtendait-on
-pas, voici deux ou trois ans, que
-le margrave de Halles avait fait ardre ce
-cher homme? La nouvelle tait controuve
-en ce qui le concerne, mais vridique pour
-un autre qui portait le mme nom. Et je
-n'admets pas qu'il se fasse <i lang="la" xml:lang="la">mammalucus</i> ayant,
-comme il l'a fait, dblatr contre les Juifs.
-Ce serait un dshonneur pour tous les Thologiens
-et les Prcheurs de Cologne puisque
-auparavant il tait avec eux de la dernire
-intimit. Les gens peuvent narrer tout ce
-qu'ils veulent, encore une fois je n'en crois
-rien, de par la sainsangrebois! Et vous, tout
-de mme, portez-vous souhait.</p>
-
-<p class="ugap small"><i>Donn Rome en l'htellerie de la Campane dans le Champ
-de Flora, le vingt-unime d'Avoust.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch48" title="XLVIII. Wendelinus Pannistonsor Matre Ortuinus Gratius">XLVIII</h2>
-
-<p class="d">WENDELINUS PANNISTONSOR, BACHELIER A
-STRASBOURG ET CHANTRE, DONNE A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS DE MULTIPLES SALUTS.</p>
-
-
-<p>Vous m'encoulpez dans votre dernier
-message, cause que l'atrament
-est, mes yeux, dites-vous, tel que
-du baume, le calame tel que du cinnamome,
-le papyrus tel que de l'or. C'est
-pour cela que je vous cris parcimonieusement
-comme je fais. Eh bien! je me
-propose, dornavant et toujours, de vous
-prodiguer mes lettres, momentanment pour
-ce que vous ftes mon prcepteur, dans la
-cinquime classe Deventer, pour ce que
-vous ftes le <i lang="la" xml:lang="la">vittrinus</i> mien. De sorte que
-je suis tenu de vous crire. Mais parce que
-je ne sais la moindre nouvelle, je vous marquerai
-tout autre chose. Nanmoins, je conviens
-que mon historiette n'est aucunement
-pour vous jouir, vous si indulgent pour les
-cts faibles des Prcheurs.</p>
-
-<p>Dernirement, nous avons pris place un
-<i lang="la" xml:lang="la">symposium</i>. Un vint s'asseoir table, qui
-baragouinait latin si admirable que je n'entendais
-pas la plupart des termes, mais bien
-quelques mots de de l. Par exemple, il
-s'outrecuidait de composer un trait, paratre
-pour la foire prochaine de Francfort,
-lequel s'intitulera <i>Catalogue des Prvaricateurs,
- savoir des Prdicateurs</i> et de publier
-toutes les sclratesses qu'ils ont faites,
-car ils sont les plus sclrats de tous les
-Ordres connus. D'abord comment il advint,
- Berne, que le Prieur et les Suprieurs introduisirent
-des garces dans le clotre; comment
-ils firent un nouveau saint Franciscus;
-comment la bate Vierge et les autres
-saintes apparurent Nolhardus; de mme,
-en quelle faon les moines voulurent, par la
-suite, donner le boucon ce mme Nolhardus
-dans le corps de <span lang="la" xml:lang="la">Christus</span>; enfin, comment
-ces moines, pour tant de noirceurs
-et de crimes, furent mens au bcher.</p>
-
-<p>Il se targuait en outre de narrer comment,
-une autre fois, dans l'glise de Mayence,
-devant le matre-autel, certain Prcheur besogna
-sa mrtrice. Quand les autres putes se
-harpaillaient avec elle, c'taient des noms d'amiti:
-&nbsp;Paillasse de moine! Vache d'glise!&nbsp;
-ou &nbsp;Salope d'autel!&nbsp; Des hommes ont ou
-ces propos; ils connaissent encore la putain.</p>
-
-<p>Le quidam se propose de rappeler aussi
-l'aventure de ce Prcheur qui voulut une
-fois, Mayence, dans l'auberge de la Couronne,
-larder la servante, lorsque les Prcheurs
-d'Augsbourg eurent, l-bas, leurs indulgences
-et dormirent dans ce bouchon.
-La servante donc s'apprtait faire un lit.
-Notre moine la reluque, prend la piste de
-son derrire et, la jetant sur le carreau, se
-met en posture de la cuisser tout net. Elle,
-de beugler comme un pourceau qu'on
-gorge: des hommes opportuns d'accourir
- son aide. Faute d'un tel secours, la pronnelle
-et subi les derniers outrages, sans
-avoir mme le temps de crier merci.</p>
-
-<p>Il pense encore divulguer comment ici,
-Strasbourg, dans le clotre des Prcheurs,
-quelques moines ont fait entrer des cataus,
-les ont dans leurs cellules introduites par
-le chemin de halage qui borde le couvent;
-puis, ayant tondu les cheveux de ces dames,
-elles sont alles aux emplettes, achetant du
-poisson leurs cocus, pcheurs de leur tat,
-si bien qu'elles ont t reconnues en plein
-march. Telles sont malproprets que firent
-les cucupitres en compagnie de ces salopes.</p>
-
-<p>En voulez-vous d'autres? Un Prcheur
-s'en fut, il y a quelque temps, promener avec
-une moinesse. Ils prirent par mgarde le
-chemin des coles pour y jouer du serre-cropire.
-Et voil qu'une troupe d'tudiants
-les aperoit, entrane chez eux le couple
-monacal et se met en devoir de les fustiger
-d'importance. Quand ils en furent retrousser
-la margot, ils constatrent qu'elle portait
-une vulve entre les jambes, de quoi
-ils se gaudirent comme il faut et les renvoyrent
-en paix, mais non sans que l'anecdote
-s'bruitt par la ville et devnt le principal
-de tous les commrages.</p>
-
-<p>Alors, parbleu! je fus grandement irrit
-d'our ces mauvais propos: &nbsp;Vous avez
-tort, dis-je au mdisant, de profrer ces
-choses. tant mme pos le cas de leur bien-fond,
-votre devoir serait encore de les passer
-sous silence. Car il pourrait bien advenir
-que tous les Prcheurs fussent gorgs en
-une heure, l'instar des Templiers, si le
-public tait inform de ces cochonneries.&nbsp;
-A quoi il riposta: &nbsp;J'en sais encore tant que
-je ne les pourrais coucher en crit sur vingt
-<i lang="la" xml:lang="la">arcus</i> de grand papier.&nbsp; &mdash; &nbsp;Pourquoi, repris-je,
-imputer tous les Prcheurs des
-actes que, cependant tous n'ont pas commis?
-S'il en est Mayence, Augsbourg, Strasbourg
-que vous traitez justement de saligauds,
-on en peut voir ailleurs d'une clatante
-probit.&nbsp; Mais lui: &nbsp;Comment, dit-il,
-pensez-vous me confondre? Sans doute
-vous tes fils de Prcheurs. Peut-tre que
-vous-mme ftes Prcheur aussi: noncupez-moi
-un seul clotre o soient des Prcheurs
-honntes gens?&nbsp; &mdash; &nbsp;Qu'ont fait ceux de
-Francfort?&nbsp; demandai-je. &nbsp;L'ignorez-vous?
-dit-il. Ils ont chez eux un principal du nom
-de Wigandus. C'est la tte des iniquits.
-C'est lui qui machina cette hrsie Berne,
-lui qui fit un libelle sur Wuesalius, libelle
-que, par la suite, Heidelberg, il a cass,
-rvoqu, annul et extirp; lui enfin qui
-composa un autre volume, <i lang="de" xml:lang="de">Die Sturmglock</i>,
-mais qui, n'ayant pas l'audace de le publier
-sous son nom, dlgua Johannes Pffefferkorn
- la signature, lui promettant la moiti
-des droits d'auteur. Bonne spculation et
-dont, coup sr, il a lieu d'tre satisfait! Il
-n'ignore pas que Johannes Pffefferkorn se
-fout du tiers comme du quart et ne se soucie
-pas davantage de sa rputation, quoiqu'il
-soit appt par l'espoir du lucre, d'aprs
-la coutume en vigueur chez tous les Juifs.&nbsp;</p>
-
-<p>Quand je me suis aperu que la galerie
-tait pour mon adversaire et non pour moi,
-j'ai fait la retraite, mais dans une ire inexprimable
-qu'il n'ait pas t seul, car j'eusse
-voulu poser le diable ses cts. Portez-vous
-bien.</p>
-
-<p class="ugap small"><i>Donn Strasbourg, la frie quatrime aprs la fte de Saint
-Bernardus, an 1516.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch49" title="XLIX. ptre d'un certain frre bjaune et dvot de l'ordre impollu, c'est--dire du divin Augustinus">XLIX</h2>
-
-<p class="d drap">LETTRE DE CERTAIN DVOT ET MME INTRPIDE
-FRRE DE L'ORDRE SAINT AUTANT
-QU'IMPOLLU, C'EST-A-DIRE DU SURHUMAIN
-AUGUSTINUS, TOUCHANT LES MAUVAISES NOUVEAUTS
-DERNIREMENT SURVENUES A COLMAR.</p>
-
-<p class="d drap">(L'IRE DIVINE EST SUR NOUS, PROCH! BON
-DIEU!)</p>
-
-<p class="d drap">L'HUMBLE FRRE JOANNES DE TOLDE AU
-RVREND PRE, FRRE RICHARDUS DE KALBERSTAD,
-DOM VRITABLEMENT PRDESTIN,
-OFFRE DE MULTIPLES SALUTATIONS.</p>
-
-
-<p>Je ne saurais, mon trs cher Frre, sans
-pines intrieures et sans navrure
-d'me, vous tenir secrets les vnements
-surgis et advenus depuis peu
-dans cette ville, pour notre saint Ordre et
-pour nous.</p>
-
-<p>Nous possdons au couvent un Frre que
-vous connaissez, homme remarquable, utile
-au monastre et toute la communaut,
-cause qu'il chante au ch&oelig;ur d'une voix
-d'ophiclide et touche de l'orgue suprieurement.</p>
-
-<p>Nagure, il parla et prora devant une
-belle dame fautrice de l'Ordre (ou qui, du
-moins, le fut jadis, car elle apostasia par
-la suite et devint une maligne bte); il lui
-tint de si beaux discours qu'elle vint le
-rejoindre au monastre o elle passa trois
-nuits. Alors, deux ou trois Frres lui rendirent
-visite qui furent tous de belle humeur
-et s'amusrent la cochonner un peu. Comme
-dans la fte de Codrus, ils batifolrent entre
-ses jambes drument et frquemment. Quand
-ce fut le jour de retourner chez soi, le Pre
-lui dit: &nbsp;Viens, je veux t'emmener au dehors,
-afin que nul ne te voie.&nbsp; Elle rpondit:
-&nbsp;Donne-moi d'abord mon salaire, pour toi
-et pour les autres qui m'ont grimp dessus.&nbsp; &mdash; &nbsp;Je
-ne peux, rpliqua-t-il, donner pour
-autrui.&nbsp; Il y avait ce jour-l, au ch&oelig;ur, un
-office plnier dont lui-mme tait l'officiant.
-Donc, force lui fut d'aller au ch&oelig;ur
-pour entamer et conclure les matines. La
-chose faite, retourna vers la pcore en aube
-et en dalmatique, lui fit sur la poitrine de
-mauvaises manires, se divertit avec ses mamelles
-et prit quelque plaisir dans son giron;
-enfin l'amignarda si sovement qu'il ne prvoyait
-de sa part aucunes reprsailles. Cependant
-le marguillier sonna pour le ch&oelig;ur.
-Lui de se prcipiter en aube et sans ses braies,
-afin d'assister aux choses divines. Quand il
-regagna sa cellule, ne voil-t-il pas que la
-mauvaise chienne s'tait donn de l'escampette,
-emportant avec elle un froc tout neuf,
-plus sa cuculle de panne noire! Au logis arrive,
-elle s'empressa de le tailler en morceaux
-ne craignant pas d'encourir la peine d'excommunication
-pour avoir mis en pices un
-habit consacr. Ainsi fut accomplie en ralit
-cette parole: <i>Ils se sont imparti mes vtements.</i>
-Certains Pres zls ajoutent mme que sa
-mauvaise bte a d trouver quatorze couronnes
-dans le lyripipion de la cuculle,
-ce qui serait, heuh! <i lang="la" xml:lang="la">proch!</i> douleur! un
-dam fort onreux; mais les uns le croient
-et d'autres n'en font que rire.</p>
-
-<p>Alors, quand le bon Pre constata l'avarie
-et le dommage, il s'en fut vers le <i lang="la" xml:lang="la">pedellus</i>,
-courrier de la ville (que les nouveaux latinistes
-appellent &nbsp;messager&nbsp;): &nbsp;Cher, lui
-dit-il, va voir cette pute et lui dis de me
-rendre ma cuculle.&nbsp; &mdash; &nbsp;Je n'irai pas sur votre
-commandement, rpondit le <i lang="la" xml:lang="la">pedellus</i>, mais
-quand le magistrat m'en aura intim l'ordre.&nbsp;</p>
-
-<p>Sur ce, le Pre anim d'un beau zle, mais
-trop l'inconsidre et parce que le magistrat
-est ami de nos Pres, s'en fut le trouver
-et dposer sa plainte. Le juge ouvrit l'instruction.
-Il manda la putain. Quand elle
-fut en sa prsence, il s'enquit de la raison
-pourquoi elle avait drob cette cuculle.
-Elle se rebiffa et, sans la moindre vergogne,
-narra par le menu toute l'histoire, comment
-elle avait pass trois nuits au monastre et
-que, virilement chevauche, on refusa au
-dpart de lui bailler ses gants. Bien entendu,
-le magistrat n'exigea point la restitution de
-la cuculle, mais il dit au Pre: &nbsp;Vous donnez
-de bien mauvais exemples; cela ne peut
-durer longtemps. Va-t'en, au nom de cent
-mille diables, et reste sans bouger dans ton
-couvent!&nbsp; Ainsi le bon Pre quitta l'audience,
-honteux et mortifi. On se trupha de lui.
-Quand on l'eut suffisamment tourn en drision,
-nos Suprieurs nous imposrent une
-croix bien lourde en nous inhibant, sous des
-peines majeures, les promenades hors du
-monastre, par les chemins et par les carrefours.</p>
-
-<p>Le Rvrend Pre Frre prieur tait en
-dplacement quand la chose arriva. Mais au
-retour de son voyage, il fit dduire la chose
-au Pre provincial, notre Dom trs gracieux.
-C'est un homme docte, illumin. C'est un
-flambeau du Monde qui, par deux fois, se
-comporta valeureusement dans ses disputes
-contre les hrtiques. Il les a confondus,
-encore qu'ils n'aient pas voulu en convenir,
-ces salauds de mcrants. Alors le Pre
-provincial vint aussitt dans la ville, accompagn
-du prieur. Tous deux furent trs mcontents
-de ce Frre qui, fort tourdiment,
-avait saisi le magistrat de sa querelle. Nous
-eussions mieux fait d'acheter pour lui une
-cuculle neuve, de la panne la meilleure.
-Voil bien le prjudice qu'amne avec soi
-trop de zle!</p>
-
-<p>Immdiatement, le Provincial fut trouver
-snateurs et magistrats, sollicitant pour nous
-une autorisation itrative d'aller du monastre
-dans les rues, mais il ne put imptrer
-quoi que ce soit: tous lui rpondirent que la
-dcision prise tait irrvocable.</p>
-
-<p>C'est peu de nous tenir sous clef. Ils veulent
-encore nous imposer un <i lang="la" xml:lang="la">factor</i> qu'ils
-appellent curateur. Cet intrus sera charg
-de vaquer aux recettes et aux dpenses, ne
-nous donnant plus que le strict ncessaire.
-Certes, si la chose a lieu, la libert ecclsiastique
-est jamais perdue, puisque le diable
-est install au monastre. O mon pre bien-aim!
-fallait-il que nous vissions un pareil
-sacrilge de notre vivant! Qui jamais et
-prsag une telle douleur? Quoi! nos champions
-les plus zls se retirent de nous!</p>
-
-<p>A coup sr, le Rvrend Pre prieur est
-grandement contrist. Il fut, pendant quelques
-jours, mal en point d'avoir subi une
-telle mortification. Aujourd'hui, c'est l'octave.
-Aussi, de bon matin, aprs sa troisime
-digestion, il a t pris d'une sueur
-mauvaise. Ensuite de quoi il s'est lev pour
-accomplir la besogne de nature. Il a chi
-malaisment. La selle n'tait pas grosse,
-mais tnue; il n'a pas laiss nanmoins que
-d'en tre soulag. Il compte, pour se remettre,
-sur les talents d'une fautrice dvote de notre
-communaut. Elle cuisine point de bons
-<i lang="la" xml:lang="la">juscula</i>, des pets-de-nonne et autres chatteries.</p>
-
-<p>Trs cher Frre, si les laques deviennent
-nos matres, ils se moqueront de nous. Ils
-ont dj dit un proverbe sur notre compte
-qu'ils ont pris d'un vieux mot que l'on prte
- un cur. Ce cur prisait fort le bon fromage.
-Quand il fut, pendant la Nuit Sainte,
-au jeu pascal, sa catau lui larronna son bon
-fromage. Au retour, il ne trouva que l'assiette
-et cria: &nbsp;Par les dieux saints! ma
-toupie a gob le fromage!&nbsp; A prsent, si
-quelquefois, du haut des murs, nous prospectons
-vers la place afin de nous distraire
-un peu, ils accommodent le proverbe, non
-simplement, mais par contraposition et goguenardant:
-&nbsp;coutez! Par les dieux saints!
-la pute a gob votre cuculle!&nbsp;</p>
-
-<p>Frre pieux, il faut donc endurer de nombreuses
-et grandes perscutions cause de
-notre Ordre, et les vexations que nous infligent
-ces laques maudits!</p>
-
-<p>Et maintenant les paroles de l'<i>criture</i>
-s'accomplissent chez nous: <i>Des esclaves
-ont domin sur notre tte et nul ne s'est trouv
-qui nous rachett de leurs mains. Les vieillards
-ont dsert les portes, les jeunes hommes,
-le ch&oelig;ur de la psalette. La joie est tombe de
-nos poitrines. Nos chants, nos hymnes sont
-changs en lamentations.</i></p>
-
-<p>Trs cher Frre, priez Dieu pour nous,
-afin qu'il nous dlivre des perscuteurs
-laques. Mais, quoi que vous entrepreniez,
-mon bon Frre, ayez cure que ces mchants
-grimauds de potes sculiers ne prennent
-vent de ma lettre et ne la lisent point; faute
-de quoi ils se mettraient encore dblatrer
-contre nous.</p>
-
-<p>Portez-vous bien pancratiquement, Frre
-pieux et trs cher.</p>
-
-<p class="ugap small"><i>Donn en notre monastre, dans le huitime jour du mois de
-mai, l'an du Seigneur 1537.</i></p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">Si quelqu'un veut bonifier cette ptre d'lgance, libre
-lui, mais il doit conserver le fond de l'historiette dans son intgrit,
-car elle est vridique et l'on ne peut retracer plus fcheuse
-aventure que les maux dont nous sommes accabls.</p>
-
-<p class="small">Cette lettre fut envoye de Brabant un Frre trs dvot
-de Mayence, pour lui faire part de nos calamits et des innovations
-antichrtiennes.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top4em">On se lasse de tout<br />
-<img src="images/illu6.png" alt="" /><br />
-except de connatre</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch50">APPENDICE</h2>
-
-
-<p class="c"><b class="large">CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE SAINT-VICTOR</b><br />
-(<span class="sc">Rabelais.</span> <i>Pantagruel</i>).</p>
-
-
-<p class="c small">COMMENT PANTAGRUEL VINT A PARIS, ET DES BEAUX LIVRES
-DE LA LIBRAIRIE DE SAINT-VICTOR</p>
-
-<p>&hellip; Ce fait, vint Paris avec ses gens. Et, son entre, tout le
-monde sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le
-peuple de Paris maillotinier est sot par nature, par bequarre et
-par bemol; et le regardoient en grand esbahissement, et non
-sans grande peur qu'il n'emportast le palais ailleurs, en quelque
-pays <i lang="la" xml:lang="la">a remotis</i>, comme son pre avoit emport les campanes
-de Nostre Dame, pour attacher au col de sa jument. Et, aprs
-quelque espace de temps qu'il y eut demour, et fort bien
-estudi en tous les sept arts libraux, il disoit que c'estoit une
-bonne ville pour vivre, mais non pour mourir; car les guenaulx
-de Saint-Innocent se chauffoient le cul des ossemens des mors.
-Et trouva la librairie de Saint-Victor fort magnifique, mesmement
-d'aucuns livres qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le
-rpertoire, et <i lang="la" xml:lang="la">primo</i>:</p>
-
-<ul>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Bigua salutis.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Bragueta juris.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Pantoufla decretorum.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Malogranatum vitiorum.</i></li>
-<li>Le Peloton de thologie.</li>
-<li><b>Le Vistempenard des prescheurs, compos par
-Turlupin.</b></li>
-<li>La Couille barrine des preux.</li>
-<li>Les Hanebanes des evesques.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Marmotretus, de babouynis et cingis, cum commento Dorbellis.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum,
-ad placitum.</i></li>
-<li>L'apparition de Sainte Geltrude une nonnain de Poissy
-estant en mal d'enfant.</li>
-<li><b lang="la" xml:lang="la">Ars honeste petandi in societate, per M. Ortuinum.</b></li>
-<li>Le Moustardier de penitence.</li>
-<li>Les Houseaulx, <i lang="la" xml:lang="la">alias</i> les bottes de patience.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Formicarium artium.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">De Brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem
-Prieratem, Jacopinum.</i></li>
-<li>Le Belin en court.</li>
-<li>Le Cabat des notaires.</li>
-<li>Le Pacquet de mariage.</li>
-<li>Le Creusiou de contemplation.</li>
-<li>Les Fariboles de droit.</li>
-<li>L'Aguillon de vin.</li>
-<li>L'Esperon de fromaige.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Decrotatorium scholarium.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Tartaretus, de modo cacandi.</i></li>
-<li>Les Fanfares de Rome.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Bricot, de differentiis soupparum.</i></li>
-<li>Le Culot de discipline.</li>
-<li>La Savate d'humilit.</li>
-<li>Le Tripier de bon pensement.</li>
-<li>Le Chaudron de magnanimit.</li>
-<li>Les Hanicrochemens des confesseurs.</li>
-<li>La Croquignolle des curs.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Reverendi patris fratris Lubini, provincialis Bavardie, de croquendis
-lardonibus libri tres.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Pasquilli, doctoris marmorei, de capreolis cum chardoneta
-comedendis, tempore papali ab Ecclesia interdicto.</i></li>
-<li>L'invention Sainte-Croix, six personnages, joue par les
-clercs de finesse.</li>
-<li>Les Lunettes des Romiptes.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Maioris, de modo faciendi boudinos.</i></li>
-<li>La Cornemuse des prelatz.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Beda, de optimitate triparum.</i></li>
-<li>La Complainte des advocatz sur la rformation des drages.</li>
-<li>Le Chat fourr des procureurs.</li>
-<li>Des Pois au lard, <i lang="la" xml:lang="la">cum commento</i>.</li>
-<li>La Profiterolle des indulgences.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Preclarissimi juris utriusque doctoris Maistre Pilloti Raquedenari,
-de bobelinandis glosse Accursiane baguenaudis repetitio
-enucidiluculidissima.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Stratagemata francarchieri</i> de Baignolet.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Franctopinus, de re militari, cum figuris Tevoti.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">De usu et utilitate escorchandi equos et equas, authore M. Nostro
-de Quebecu.</i></li>
-<li>La Rustrie des prestolans.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">M. n. Rostocostojambedanesse, de moustarda post prandium
-servienda, lib. quatuordecim, apostillati per M. Vaurrillonis.</i></li>
-<li>Le Couillage des promoteurs.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Jabolenus, de cosmographia purgatorii.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Questio subtilissima, utrum Chimera, in vacuo bombinans,
-possit comedere secundas intentiones: et fuit debatuta per decem
-hebdomadas in concilio Constantiensi.</i></li>
-<li>Le Maschefain des advocatz.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Barbouillamenta Scoti.</i></li>
-<li>La Ratepenade des cardinaux.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">De Calcaribus removendis decades undecim, per M. Albericum
-de Rosata.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Ejusdem, de castrametandis crinibus lib. tres.</i></li>
-<li>L'entre d'Anthoine de Leive es terres du Brsil.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Marforii, bacalarii cubantis Rome, de pelendis mascarendisque
-cardinalium mulis.</i></li>
-<li>Apologie d'iceluy, contre ceux qui disent que la mule du
-pape ne mange qu' ses heures.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Pronosticatio que incipit, Silvii Triquebille, balata per M. N.
-Songecrusyon.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Bondarini, episcopi, de emulgentiarum profectibus enneades
-novem, cum privilegio papali ad triennium, et postea non.</i></li>
-<li>Le Chiabrena des pucelles.</li>
-<li>Le Cul pel des veuves.</li>
-<li>La Coqueluche des moines.</li>
-<li>Les Brimborions des padres clestins.</li>
-<li>Le Barrage de manducit.</li>
-<li>Le Clacquedent des maroufles.</li>
-<li>La Ratouere des thologiens.</li>
-<li>L'Ambouchouoir des maistres en ars.</li>
-<li>Les Marmitons de Olcam, simple tonsure.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Magistri N. Fripesaulcetis de grabellationibus, horarum canonicarum,
-lib. quadraginta.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Cullebutatorium confratriarum, incerto authore.</i></li>
-<li>La Cabourne des briffaux.</li>
-<li>Le Faguenat des Espagnolz, supercoquelicanticque par
-Frai Inigo.</li>
-<li>La Barbottine des marmiteux.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Poltronismus rerum Italicarum, authore magistro</i> Bruslefer.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">R. Lullius, de batifolagiis principum.</i></li>
-<li><b lang="la" xml:lang="la">Calibistratorium caffardie, actore M. Jacobo
-Hocstratem hereticometra.</b></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Chaultcouillonis, de magistronostrandorum magistronostratorumque
-beuvetis, lib. octo galantissimi.</i></li>
-<li><i>Les Petarrades des bullistes, copistes, scripteurs, abbreviateurs,
-referendaires, et dataires, compilles par Regis.</i></li>
-<li>Almanach perptuel pour les goutteux et vrols.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Maneries ramonandi fournellos, per M. Eccium.</i></li>
-<li>Le Poulemart des marchans.</li>
-<li>Les Aises de vie monachale.</li>
-<li>La Gualimaffre des bigotz.</li>
-<li>L'Histoire des farfadetz.</li>
-<li>La Bellistrandye des millesouldiers.</li>
-<li>Les Happelourdes des officiaux.</li>
-<li>La Bauduffe des thsauriers.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Badinatorium Sorboniformium.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Antipericatametana parbeuge damphicribrationes merdicantium.</i></li>
-<li>Le Limasson des rimasseurs.</li>
-<li>Le Boutavent des alchymistes.</li>
-<li>La Nicquenocque des questeurs, cababezace par frre
-Serratis.</li>
-<li>Les Entraves de religion.</li>
-<li>La Racquette des brimballeurs.</li>
-<li>L'Accoudouoir de vieillesse.</li>
-<li>La Muselire de noblesse.</li>
-<li>Le Patenostre du cinge.</li>
-<li>Les Grezillons de devotion.</li>
-<li>La Marmite des quatre-temps.</li>
-<li>Le Mortier de vie politicque.</li>
-<li>Le Mouschet des hermites.</li>
-<li>La Barbute des penitenciers.</li>
-<li>Le Trictrac des frres frappars.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Lourdaudus, de vita et honestate braguardorum.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Lyripipii, sorbonici, moralisationes, per M. Lupoldum.</i></li>
-<li>Les Brimbelettes des voyageurs.</li>
-<li><b lang="la" xml:lang="la">Tarraballationes doctorum Coloniensium adversus
-Reuchlin.</b></li>
-<li>Les Potingues des evesques potatifz.</li>
-<li>Les Cymbales des dames.</li>
-<li>La Martingalle des fianteurs.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Virevoustorium nacquettorum, per F. Pedebilletis.</i></li>
-<li>Les Bobelins de franc couraige.</li>
-<li>La Mommerie des rabatz et lutins.</li>
-<li>Gerson, <i lang="la" xml:lang="la">de auferibilitate pape ab Ecclesia</i>.</li>
-<li>La Ramasse des nomms et gradus.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Jo. Dytembrodii, de terribilitate excommunicationum libellulus
-acephalos.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas, per M. Guindolfum.</i></li>
-<li>Le Hoschepot des perpetuons.</li>
-<li>La Morisque des hrtiques.</li>
-<li>Les Henilles de Gaietan.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Moillegroin, doctoris cherubici, de origine patepelutarum, et
-torticollorum ritibus, lib. septem.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Campi clysteriorum per S. C.</i></li>
-<li>Le Tirepet des apothycaires.</li>
-<li>Le Baisecul de chirurgie.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Justinianus, de cagotis tollendis.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Antidotarium anime.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">M. Merlinus Coccaius, de patria diabolorum.</i></li>
-<li>Desquelz aucuns sont ja imprims, et les autres l'on imprime
-maintenant en ceste noble ville de Tubinge.</li>
-<li>Soixante et neuf Breviaires de haute gresse.</li>
-<li>Le Gaudemarre des cinq ordres des mendians.</li>
-<li>La Pelleterie des tirelupins, extraicte de la botte fauve incornifistibule
-en la somme angelicque.</li>
-<li>Le Ravasseur des cas de conscience.</li>
-<li>La Bedondaine des presidens.</li>
-<li>Le Vietdazouer des abbs.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Sutoris, adversus quemdam qui vocaverat eum friponnatorem,
-et quod fripponnatores non sunt damnati ab Ecclesia.</i></li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Cacatorium medicorum.</i></li>
-<li>Le Ramoneur d'astrologie.</li>
-</ul>
-<p class="left40 drap"><span class="sc">Rabelais</span> (dition Burgaud des
-Marets et Rathery), <i>Pantagruel</i>,
-liv. II, chap. <small>VII</small>.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="TABLE DES MATIRES"></h2>
-
-<p>Le Volume: <i><b>ptres des hommes obscurs</b></i> contient</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">Note de l'diteur</td>
-<td class="num"><a href="#note"><small>XI</small></a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Luther</span>, avant-propos de Laurent Tailhade</td>
-<td class="num"><a href="#luther">1</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="pad">Les lettres qui le composent sont ainsi classes dans l'ouvrage:</td></tr>
-<tr><td class="drap">I. Matre Joannes Pellifex D. S. Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">57</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">II. Matre Bernhardus Plumilegus D. S. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">62</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">III. Johannes Stranssfederius Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">65</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">IV. Matre Joannes Cautrifusor Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">70</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">V. Nicolaus Caprimulgius Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">73</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VI. Matre Petrus Hafenmusius Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">75</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VII. Thomas Langschneiderius Dom Ortuinus Gratius
-deventerius</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">79</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VIII. Franciscus Genselinus Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">86</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">IX. Matre Conradus de Zwickau D. S. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">90</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">X. Joannes Arnoldi D. S. Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">95</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XI. Cornelius Fenestrifex D. S. Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">99</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XII. Matre Hildebrandus Mammaceus D. S. Matre
-Ortuinus</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">105</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XIII. Matre Conradus de Zwickau D. S. M. Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">110</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XIV. Matre Joannes Krabacius D. S. M. Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">115</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XV. Guilhelmus Scherfchleiferius D. S. Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">118</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XVI. Matheus Melliambius D. S. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">122</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XVII. Matre Joannes Hipp S. D. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">127</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XVIII. Matre Pierre Negelinus D. S. Matre Ortuinus</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">133</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XIX. Stephanus Calvaster, bachelier, Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">137</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XX. Joannes Lucibularius Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch20">140</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXI. Matre Conradus de Zwickau D. S. Matre Ortuinus</td>
-<td class="num"><a href="#ch21">142</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXII. Gerhardus Schirruglius Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch22">147</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXIII. Joannes Vickelphius, humble professeur de
-thologie sacre, D. S. M. Ortuinus Gratius, pote,
-thologien, etc.</td>
-<td class="num"><a href="#ch23">153</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXIV. Paulus Daubengigelius D. S. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch24">157</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXV. Matre Philippus Sculptor D. S. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch25">161</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXVI. Antonius Rubenstadius Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch26">166</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXVII. Johannes Stablerius D. S. Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch27">169</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXVIII. Frre Conradus Dollenkopsius Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch28">173</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXIX. Matre Tilmannus Lumlin D. S. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch29">179</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXX. Joannes Schnarholtz, incessamment bachelier,
- profondissime et non moins illuminissime D. Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch30">182</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXI. Wuillibrodus Nicetus, Guillelmite, D. S. Bartholomeus
-Colpius</td>
-<td class="num"><a href="#ch31">186</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXII. Matre Gingolfus Lignipercussor Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch32">191</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXIII. Marmotrectus Buntemantellus, Matre s arts,
- Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch33">194</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXIV. Matre Ortuinus Gratius Matre Mammotrectus,
-ami trs profond</td>
-<td class="num"><a href="#ch34">199</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXV. Lyra Butschulacherius D. S. Guillermus Hackinetus</td>
-<td class="num"><a href="#ch35">205</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXVI. Eitelnarrabianus Pesseneck D. S. Matre
-Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch36">210</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXVII. Lupoldus Federfusius D. S. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch37">214</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXVIII. Pandormannus Fornacifex trs salutateur
-D. S. Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch38">218</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XXXIX. Nicolaus Luminator D. S. Dom Matre Ortuinus</td>
-<td class="num"><a href="#ch39">225</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XL. Herbordus Mistalderius D. S. Matre Ortuinus</td>
-<td class="num"><a href="#ch40">227</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLI. Vilipatius d'Anvers D. S. Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch41">229</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLII. Antonius N&hellip; D. S. Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch42">233</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLIII. Gallus Linitextor de Gundelfinger D. S. Matre
-Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch43">240</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLIV. Matre Curio, doyen des rgents au collge Henricus
-de Leipzig, D. S. Mathias de Falkenberg</td>
-<td class="num"><a href="#ch44">243</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLV. Arnoldus de Tongres D. S. Matre Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch45">251</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLVI. Johannes Currifex d'Amberg D. S. Ortuinus
-Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch46">255</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLVII. Jacobus de Altaplatea (Hoogstraten) D. S. en
-N.-S. J.-C. Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch47">264</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLVIII. Wendelinus Pannistonsor D. plusieurs S.
-Matre Ortuinus Gratius</td>
-<td class="num"><a href="#ch48">272</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XLIX. ptre d'un certain frre bjaune et dvot de
-l'ordre impollu, c'est--dire du divin Augustinus</td>
-<td class="num"><a href="#ch49">278</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">L. Appendice</td>
-<td class="num"><a href="#ch50">287</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap">&mdash; FIN &mdash;</p>
-
-
-<p class="c ugap small">1924</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">TOURS. &mdash; IMPRIMERIE E. ARRAULT ET C<sup>ie</sup></p>
-
-
-<p class="c gap small">5507</p>
-
-
-
-<div class="break"></div>
-<p class="c top6em sans-serif small b red">on se lasse de tout,<br />
-<img src="images/gnosis2.png" alt="&Gamma;&Nu;&Omega;&Sigma;&Iota;&Sigma;" /><br />
-except de connatre</p>
-
-
-
-<div class="break"></div>
-<div class="top4em"></div>
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2>
-
-
-<p>On a conserv l'orthographe de l'original, en corrigeant toutefois les
-erreurs manifestement imputables aux typographes. Les citations de
-Ducange ont t rectifies, ainsi que:</p>
-
-<ul>
-<li>dplora &gt; dflora (quand il <a href="#cor1">dflora</a> Callesto)<br />
-[conformment l'original latin: &nbsp;quando defloravit Calistonem&nbsp;]</li>
-</ul>
-<p>Les variantes dans les noms propres ont t conserves (par exemple:
-Hochstraten, Hocstratem, Hoogstraeten, Hoogstraten; Arnaldus, Arnoldus;
-etc.).</p>
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du
-chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade, by Ulrich von Hutten
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS ***
-
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Binary files differ
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deleted file mode 100644
index f91fa0c..0000000
--- a/old/63846-h/images/illu5.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/63846-h/images/illu6.png b/old/63846-h/images/illu6.png
deleted file mode 100644
index e7bfd0c..0000000
--- a/old/63846-h/images/illu6.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/63846-h/images/title.jpg b/old/63846-h/images/title.jpg
deleted file mode 100644
index ed6cc25..0000000
--- a/old/63846-h/images/title.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ