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-The Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du chevalier
-Ulric von Hutten traduites par Laurent , by Ulrich von Hutten
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade
-
-Author: Ulrich von Hutten
-
-Translator: Laurent Tailhade
-
-Release Date: November 22, 2020 [EBook #63846]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Google Books project and the Bibliothèque nationale de
-France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-Epîtres des hommes obscurs
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-[Illustration: ULRICH von HÜTTEN ein Ritter und Poet aus Francken.]
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- Épitres des Hommes
- obscurs du chevalier
- Ulric von Hutten
-
- traduites par
- Laurent Tailhade
-
- on se lasse de tout,
- [Vignette: ΓΝΩΣΙΣ.]
- excepté de connaître
-
- Paris
- “Les Textes”
- La Connaissance
- 9, Galerie de la Madeleine
-
- Nº 6
-
- MCMXXIV
-
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-_Copyright by the «La Connaissance», 1924._
-
-Droits de traduction réservés pour tous pays.
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-
-Les Épîtres des hommes obscurs du Chevalier Ulrich von Hutten ont été
-traduites par Laurent Tailhade. Ce livre est le 6e de la Collection Les
-Textes, éditée par la maison à l'enseigne «La Connaissance» et sous la
-devise: _On se lasse de tout excepté de connaître_, sise à Paris, 9,
-galerie de la Madeleine. L'édition est précédée d'une étude de Laurent
-Tailhade sur _Luther_.
-
-L'édition de luxe comprend: la reproduction de 2 portraits de Ulrich von
-Hutten (graveurs anonymes du XVIe siècle), d'un portrait de _Luther_ du
-graveur hollandais Hooghe et d'un fac-simile du manuscrit de Tailhade.
-
-
-Le tirage de l'édition de luxe a été fixé à:
-
-26 exemplaires sur vergé de Hollande van Gelder Zonen filigrané, et 524
-exemplaires sur vergé de pur fil Lafuma.
-
-Numérotés de 1 à 550.
-
-Nº
-
-
-Dans cette même collection, ont paru:
-
-1.--Stendhal: _Lettres à Pauline_, édition annotée par MM. L. Royer et
-R. de la Tour du Villard, avec le portrait de Beyle par Boilly et ceux
-de Pauline et Zénaïde Beyle.
-
-2.--Jules Laforgue: _Exil. Poésie. Spleen_ (Correspondance d'Allemagne),
-avec un portrait de Skarbina et nombreux fac-simile.
-
-3.--Ernest Renan: _Essai Psychologique sur Jésus-Christ_ (avec un
-portrait et un fac-simile).
-
-4.--Isabelle Eberhardt: _Mes Journaliers_, précédés de: _La vie tragique
-de la Bonne Nomade_ par René-Louis Doyon, comprenant un portrait, des
-documents et fac-simile.
-
-5.--_Marceline Desbordes-Valmore et ses amitiés lyonnaises_, d'après une
-correspondance inédite de Mariéton recueillie par Eugène Vial, avec 2
-portraits.
-
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-NOTE DE L'ÉDITEUR
-
-
-Parmi les œuvres si variées du chevalier Ulrich von Hutten (1488 à
-1524), les _Épîtres des Hommes obscurs_, souvent appelées _Épîtres des
-Hommes noirs_ (dans le sens péjoratif de _obscurantins_) constituent
-celle qui eut un retentissement et une action considérables, en Rhénanie
-d'abord et en Allemagne ensuite, au temps où la Réformation, entreprise
-par une réaction de probité évangélique contre la corruption et la
-dégénérescence monacales, commençait à inquiéter l'autorité papale et
-transformer la vie et la pensée religieuses de l'Europe.
-
-Ce n'est point seulement par un vif goût d'humanisme que Laurent
-Tailhade a été conduit à écrire une translation de ces documents dans
-une écriture aussi brillante et dans un sens aussi vivant que ceux du
-_Satyricon_; plus d'une affinité apparentent le génie combattif du
-pamphlétaire allemand et celui du railleur étincelant à qui l'on doit
-_Au Pays du Mufle_ et tant de pages où le sarcasme le dispute à
-l'écriture, une des plus équilibrées, harmoniques et françaises de ces
-années.
-
-Ulrich von Hutten qui fit de rapides et belles études à
-l'abbaye de Fulde, a, en peu d'années, publié--depuis un _Ars
-Versificatoria_--jusqu'à ce _Traité du bois de gayaque_ (considéré comme
-guérisseur de l'avarie). Guerrier, érudit, voyageur, connu des
-humanistes et des princes de l'Europe entière, redouté de la papauté qui
-tenta en vain de l'amener à Rome pour lui faire subir les douceurs
-extrêmes d'une conversion raisonnée, aimé de Charles-Quint, il eut une
-telle renommée inter-européenne que François Ier lui offrit--sans
-succès--un titre de conseiller. On sait qu'il dut fuir en Suisse où
-Zwingli lui fit accueil et qu'il s'éteignit dans une île du lac de
-Zurich, à Uffnau, sous les atteintes du mal qu'il chercha en vain à
-guérir. Cet ennemi, si haï des moines, gît sans tombe, alors qu'un
-cénotaphe lui est consacré dans un mur du couvent de Notre-Dame à
-Einselden.
-
-Sa combattivité qui atteignit à un paroxysme de virulence lui valut de
-durables inimitiés et les jugements divers de ses contemporains autant
-que de ses critiques. La prude biographie de Michaud (que Stendhal
-traite souvent de menteur) dit qu'il _est de ces hommes moins célèbres
-par leurs talents que par l'abus qu'ils en font_. Luther, Mélanchton,
-Zwingli et même l'opportuniste Erasmus savaient le juger avec plus de
-pondération et reconnaissaient et son courage et son érudition, sans
-celer l'intempestivité de ce caractère violent. On ne l'a pas en vain
-appelé _L'Éveilleur_ de l'Allemagne; le juriste Camerarius vaticinait de
-lui «_Ulrich de Hutten aurait bouleversé l'univers si ses forces eussent
-secondé ses désirs et ses entreprises._» Peut-être a-t-il manqué de
-chance, de mesure, de santé, ou plus simplement de génie constructif,
-pour être l'égal des grands incendiaires de l'Europe troublée.
-
-Les _Epistolae obscurorum virorum_ ont été de ses satires, celles qui
-eurent la lecture la plus considérable et les résultats sociaux
-prodigieux. Elles furent écrites pour la défense du philologue Reuchling
-(† 1523) dans le procès de tendance que lui intenta le P. Hochstraten,
-dominicain d'origine brabançonne, prieur du couvent de Cologne qui était
-moins redoutable que redouté; Bayle écrit de ce religieux: «_Il était
-amplement pourvu de toutes les mauvaises qualités qui sont nécessaires
-aux inquisiteurs et aux délateurs._» Ulrich von Hutten lui livra une
-guerre telle que le rencontrant il voulut le tuer; mais la pusillanimité
-du moine, à genoux devant lui, désarma le terrible chevalier qui se
-contenta d'humilier l'adversaire et de le battre du plat de son épée.
-Les bibliographes les plus réputés ont attribué à une collaboration la
-rédaction des premières _Lettres des Hommes obscurs_, 41, bientôt
-suivies de 40 autres et 8 épîtres dans des éditions successives et
-multipliées; pour la date, ils sont peu précis, mais Bayle qui paraît
-informé de tout avec assez d'exactitude fixe la première édition à 1515.
-Il est indiscuté, en général, qu'elles ne soient l'œuvre de notre
-chevalier si implacable contre ces couvents où, au dire de l'évêque
-français M. de Camus, l'on trouvait plus de berceaux que de
-bréviaires[1]. L'effet de ces lettres virulentes auxquelles Laurent
-Tailhade a redonné--dans une langue merveilleuse--la verdeur et la
-nervosité qui en font une savoureuse lecture, fut tellement inattendu
-que les religieux s'y laissèrent prendre d'abord. Thomas Morus jugeait
-ainsi cette méprise:
-
- [1] Ces reproches de morale se sont aggravés des accusations de
- paresse et d'ignorance si justifiées pour un très grand nombre de
- religieux du XVe et XVIe siècles; un bénédictin disait à Trithème:
- «_Malumus abbatem aratorem quam oratorem._» Ce mot qui serait
- excellent s'il signifiait qu'un moine laboureur vaut mieux qu'un
- bavard, trouve sa véritable interprétation dans cet autre propos de
- Césaire: «_Nos frères aiment mieux faire paître les troupeaux que
- lire les livres._» Peut-être dans l'absolu, la Foi tint lieu de
- toute lumière, de toute connaissance. Saint Augustin qui avait connu
- la fermentation des doutes et l'inquiétude des recherches
- définissait le religieux: _Scienter pius et pie sciens_ «il doit
- savoir avec piété et s'informer dans l'esprit de foi». On cite les
- travaux considérables de St Jérôme et son fameux rêve qui le
- conduisit à renoncer aux charmes des lettres; mais ce renoncement,
- on le sait, fut essentiellement provisoire et de pure rhétorique.
-
-«_Il est curieux de voir combien les Épîtres plaisent aux savants et aux
-ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire de tout cœur à cette lecture,
-ils s'imaginent que nous rions seulement du style qu'ils consentent à ne
-pas défendre; mais sous cette langue un peu barbare, répètent-ils,
-quelles richesses! quelle abondance de maximes utiles et excellentes!
-C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre! Il se passerait
-cent ans que ces imbéciles (les moines) ne comprendraient pas à quel
-point ils sont joués_» et Herder affirmait que «_ce livre est resté une
-satire nationale parce qu'il est plein de feu, d'esprit et de la plus
-merveilleuse exactitude_». Tant pis pour les religieux allemands du XVIe
-siècle!
-
-Le traducteur semble s'être peu soucié d'exégèse; il a bien fait; il
-épousa par nature l'inimitié de Hutten pour les Hommes obscurs et il en
-a égalé dans sa traduction--la seconde en français à notre
-connaissance--toute la violence, le comique rehaussés de cet amour qu'il
-avait pour l'éclat d'une langue savante, vivante, réaliste et
-harmonique.
-
-Ce texte de Laurent Tailhade qui compte parmi les œuvres les plus
-soignées de cet aristocrate de l'écriture, subit un sort singulier. Des
-extraits des Épîtres parurent en 1906, dans _la Phalange_; l'étude sur
-Luther dans _le Mercure de France_; il remania celle-ci et mit au point
-sa traduction; le livre tout composé devait paraître; un différend ou
-des pusillanimités reculèrent jusqu'à ce jour la publication d'un livre
-auquel les amis des belles lettres voudront bien reconnaître, avec
-l'intérêt historique qu'il éveillera maintenant sans passion, le mérite
-qu'on reconnaît au talent d'un humaniste, digne parent des écrivains de
-la lignée qui va de Villon à Rabelais, de Marot à La Fontaine, de
-Voltaire et Diderot à Anatole France.
-
-RENÉ-LOUIS DOYON.
-
-
-
-
-DOCUMENTS ICONO-BIBLIOGRAPHIQUES
-
-
-Blason de Ulrich von Hutten.
-
-«De gueule à deux bandes d'or. Cimier: un vol de gueule chargé, à dextre
-de deux barres, et à senestre de deux bandes d'or.»
-
-
-Épitaphe.
-
- Hic eques auratus jacet, oratorque disertus
- Huttneus, vates carmine et ense potens.
-
-
-Iconographie.
-
-La plupart des portraits de Ulrich von Hutten sont de deux styles et
-semblent provenir de deux modèles: le portrait en pied et le buste; ils
-ont été refaits et stylisés dans différentes éditions et de toutes
-manières. Un autre portrait représente le chevalier lauré; les moines,
-pour marquer leur mépris du pamphlétaire, en firent l'usage que trouva
-merveilleusement Gargantua (au chapitre XIII de _la Vie très horrificque
-du Grand Gargantua_[2]). Ulrich von Hutten voulut, pour cette injure,
-mettre le feu au couvent et s'apaisa en lui infligeant une amende de
-mille pistoles.
-
- [2] Comment Grandgousier congneut l'esperit merveilleux de Gargantua à
- l'invention d'un torche (cul.)
-
-
-Index bibliographique.
-
-Une réédition complète des œuvres de Ulrich von Hutten a paru en 6
-volumes in-8º chez J. G. Reimer, à Berlin, 1821-1827.
-
-
-Parmi les éditions princeps, il convient de citer:
-
-_Epistolæ obscurorum virorum ad venerabilem magistram Ortuinus, Gratiâ
-Peventriensem Coloniæ Aggrippinæ bonas litteras docentem viriis et locis
-et temporibus missæ, ac demum in volumen coactæ._
-
- Le colophon indique comme lieu d'édition Venise et comme nom
- d'imprimeur, le célèbre architypographe Alde. En dépit de cette
- indication, l'ouvrage a été clandestinement imprimé en Rhénanie. Une
- édition augmentée porte cette indication qui précise les rapports de
- Hutten avec la Suisse où il devait terminer sa vie:
-
- _Hoc opus est impressum Berne, ubi quator prædicatorum lucernæ
- illuminaverunt totam Suitensium regionem, antequam Hochstrat vexavit
- Joannem Capnionem_ (c'est le surnom de Reuchlin). On a joint souvent à
- ces éditions: _les Lamentations des hommes obscurs_ parues à Cologne
- en 1518 (?) avec un singulier frontispice, mais là, l'imitation du
- genre est patente.
-
-
-en grec: ΟΥΤΙΣ: Nemo, seu satyra de ineptis sæculi studiis et veræ
-eruditionis contemptu. Leipzig, Schumann, 1518.
-
- C'est une satire des études «stupides de ce siècle et du mépris qu'il
- a de la véritable érudition»; macaronade en vers latins: Personne
- (l'auteur) est coupable; et dans la société, personne n'est coupable.
- Le volume est orné d'un singulier frontispice gravé sur bois _par_ ou
- _d'après_ Hans Cranach; le dessin représente un fou costumé de
- feuilles effrangées et armé d'un balai à mouches, un hibou est perché
- sur sa tête; le décor est d'une composition baroque. Il y eut une
- imitation française: _Les grands et merveilleux faits de Nemo, imités
- en partie des vers latins d'U. de H., et augmentés par P. J. A. Léon
- Macé Bonhomme._
-
-
-Ulrichi de Hutten eq.
-
-De Guaici medicina et morbo Gallico, liber unus. Mayence, Scheffer,
-1519.
-
- Ce traité singulier a eu de nombreuses éditions tant en Allemagne
- qu'en Italie; le chevalier traita gravement du mal dont il devait
- mourir. On remarquera, dans l'énoncé de ce docte sujet, les aménités
- nationales qui attribuent à des patries différentes, selon le
- traducteur, une avarie déjà connue sans étiquette ethnique, des
- Égyptiens.
-
-
-_L'expérience et approbation de Ulrich de Hutten, notable chevalier,
-touchant la médecine du boys dict de gaïacum, pour circumvenir et
-déchasser la maladie induement appelée françoise, ainçoys par gens de
-meilleur jugement est dicte et appelée la maladie de Naples._
-
- Traduite et interprétée par maistre Jeham Cheradame Hippocrates,
- estudyant en la faculté et art de médecine.
-
- On lit dans le colophon: Cy finist le livre de Ulrich de Hutten, de la
- maladie de Naples, nouvellement imprimé à Paris, pour Jehan Trepperel,
- libraire et marchant demourant à la rue Neufve Nostre Dame à
- l'enseigne de l'Escu de France.
-
-
-On retrouve ce volume dans le fonds si riche du grand maître imprimeur
-si peu connu Louis Perrin:
-
-_Livre du chevalier Ulric de Hutten sur la Maladie française et sur les
-propriétés du bois de Gayac_, précédé d'une notice historique sur sa vie
-et ses ouvrages, traduit du latin, accompagné de commentaires, d'études
-médicales, d'observations critiques, de recherches historiques,
-biographiques et bibliographiques par le Dr F.-F.-A. Potton. Lyon, Louis
-Perrin, 1865 in-8º.
-
-_Dialogi_: Fortuna, Febris etc... Moguntiæ (Mayence), Schœffer, 1520.
-
- Avec un bois gravé représentant la Fortune tenant une corne
- d'abondance, debout sur un globe et portant une sphère sur la tête.
-
-
-_Conquestiones._ Schott, Strasbourg, 1520.
-
- Ce volume _se termine_ par un portrait gravé sur bois représentant le
- chevalier lauré; l'image s'inscrit dans une couronne comportant quatre
- blasons de Hutten et ses aïeux.
-
-
-Parmi les ouvrages traduits en français en plus de celui cité plus haut,
-voici les seuls connus:
-
-_Dialogue très facétieux et très salé_, traduit du latin par Victor
-Develay, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1870.
-
-Lettre des Hommes obscurs.--(C'est la première édition en français.) Par
-le même--même édition.
-
-_Arminius_, dialogue de U. v. H. traduit en français pour la première
-fois, texte latin en regard, par Édouard Thion, Paris, Lisieux, 1877.
-
-
-
-
-LUTHER
-
-
-I
-
-Le drame politique et religieux qui, pendant plus d'un siècle et demi
-(1521, diète de Worms; 1685, révocation de l'Édit de Nantes), mit en
-armes les puissances occidentales, entre-choqua les intérêts et les
-croyances, produisit, à la lumière des poètes, des héros, des martyrs:
-Anne Dubourg, Coligny, Agrippa d'Aubigné, Gustave-Adolphe. En France,
-Louis XIV--jésuite-roi qui savait à peine lire--consomma dans les
-ténèbres et le sang, par la révocation de l'Édit de Nantes, par
-l'horreur des Dragonnades, cette crise de conscience, révolte de la foi,
-de la pudeur allemande, contre l'avarice de Rome, les turpitudes, les
-crimes, les superstitions de la monacaille et de la Cour apostolique; la
-Réforme eut comme prologue un immense éclat de rire, une bouffonnerie,
-et les quolibets, et les sarcasmes de junkers en belle humeur. La
-sordide persécution, intentée à Reuchlin par les antisémites d'alors,
-provoqua l'indignation des humanistes. Sous un nom grécisé, d'après
-l'usage ridicule qui faisait alors de Bombast, Paracelse et Démochares
-du sinistre Antoine de Mouchy, le docteur Reuchlin, auteur du
-_Dictionnaire hébraïque_, travesti en Capnion (fumée), remontant aux
-sources, accréditait parmi les érudits la Bible juive, situait les
-origines du dogme chrétien dans les écritures d'Israël, au grand
-scandale, au déchaînement de l'Orthodoxie et la Stupidité, ces deux
-sœurs jumelles. Moines, inquisiteurs et pédagogues, tout ce que la
-«Sainte Cologne» élevait dans la crasse, dans la bêtise des couvents et
-des écoles, toute la démagogie obscurantine, arrosa copieusement
-Reuchlin d'eaux grasses et d'injures. Elle soudoya des insulteurs. Elle
-eut recours à la police. En vain! La raison et la vérité l'emportèrent,
-même à Rome, sur ces querelles de tondus.
-
-Les amis de Reuchlin triomphèrent. A leur tour, ils prirent l'offensive.
-Ils arrachèrent aux dominicains leur froc sanglant et redouté. Ils
-firent voir dans le nu malpropre de «leur Adam» ces balourds nidoreux,
-cuistres de la Germanie et des Pays-Bas.
-
-Ils ouvrirent la porte des ergastules sacrés où les moines de toutes
-robes déformaient le crâne de leurs disciples. Ce fut dans la jeune
-Allemagne une croisade contre les Janotus confits en saint Thomas
-«échauffés sur les annates, les expectatives et les restrictions» (H.
-Heine), les Janotus dont Rabelais, encore que fort entaché lui-même
-d'hellénisme et de latinité scolaires, devait, bientôt après, donner une
-image éternelle avec «son lyripipion théologal et son chef tondu à la
-césarine».
-
-Les _Lettres des hommes obscurs_ du chevalier Ulrich Von Hutten furent
-la première escarmouche des poètes séculiers contre les «sorbonagres»,
-de la Renaissance contre le Moyen Age, de l'esprit moderne contre la
-vieille routine et les dogmes surannés. Lentement, une à une, elles
-parurent comme la _Ménippée_ ou, comme un siècle et demi plus tard, les
-_Provinciales_. Ce furent des feuilles volantes que l'on se passait de
-main en main, dont les plus naïfs prenaient copie et que les dominicains
-de Cologne reçurent, tout d'abord, avec beaucoup d'édification, comme
-l'œuvre d'un ami.
-
-L'auteur, qui déjà s'était fait connaître par des opuscules didactiques
-et des tracts où s'avérait l'impérialisme le plus pur comptait dans le
-monde érudit force amis et des patrons de marque. Érasme l'encourageait,
-le lâche et faible Érasme qui devait plus tard le renier avec autant de
-bassesse que d'opiniâtreté. Il avait pour compagnons et frères d'armes
-les plus humanistes, ceux qui, aux sottes imaginations de la littérature
-ecclésiastique, aux «lettres divines», comme on disait alors, opposaient
-la beauté des lettres humaines, dont ils prirent leur nom, élevaient des
-autels à Virgile, saluaient, dans les poètes reconquis du polythéisme
-antiques, les dieux éternels des esprits civilisés. Reuchlin, Eoban
-Hesse, Sébastien Brant, la Pléiade--poètes et juristes--de Mayence, de
-Leipzig, de Wittemberg, de Vienne, prodiguaient au jeune Hutten les plus
-hautes louanges.
-
-Néanmoins les _Lettres des hommes obscurs_ ne portèrent tout d'abord
-d'autres signatures que les noms ridicules de leurs auteurs supposés. La
-plupart s'adressaient à maître Ortuinus, professeur de théologie et l'un
-des cuistres les plus fameux dont s'enorgueillissait l'école de
-Deventer. Elles retraçaient les hésitations, les aventures graveleuses,
-les bonnes fortunes scolastiques des jeunes tondus, ses élèves, les
-tentations de leur «frère Ane» sous les aiguillons de la jeunesse. Elles
-imploraient des conseils, des recettes amoureuses et pharmaceutiques.
-Elles notaient heure par heure la germination de la bêtise dans leur
-caboche tonsurée. Elles parlaient des maîtres d'alors avec un respect
-imbécile et d'autant plus touchant: Arnauld de Tongres (le docteur Cap
-d'Auque) et surtout Jacobus de Hoogstraten, prieur des Dominicains à
-Cologne, dont ils suivaient ferme les errements, surtout dans son
-affaire avec Reuchlin sur le propos des livres juifs. Pour goûter le sel
-des _Hommes obscurs_ et sous la pesanteur de la «redondance latinicone»
-en vogue chez les érudits du XVIe siècle; pour découvrir un humour à la
-Voltaire où la raillerie assaisonne la plus fervente pitié; pour lire en
-connaissance de cause Hutten, qui fut vraiment le Lucien de la
-Renaissance germanique, il importe de connaître avec un certain détail
-ce conflit, suscité à propos du _Talmud_ et du _Zohar_ que Reuchlin dans
-son traité _de Verbo mirifico_, suivant les chemins frayés par Pic de la
-Mirandole et le vieillard Florentin Gémiste Plethon, rattachant Socrate
-à Pythagore, Pythagore aux Hébreux, proposait à la vénération des cœurs
-justes et des intelligences éclairées. La persécution dont il fut
-l'objet de la part des moines, persécution qui se termina d'ailleurs par
-un triomphe, peut passer pour la première épiphanie de l'antisémitisme,
-dans sa forme actuelle. On ne brûlait plus en Allemagne que les sorciers
-et les faux monnayeurs. Mais de temps à autre, un massacre fomenté par
-les ordres mendiants, par les «bons pauvres» et la ribaudaille des
-écoles, sous prétexte d'hosties sanglantes ou d'enfants égorgés,
-corroborait la foi des personnes pieuses, donnait un regain appréciable
-d'activité à la vente des indulgences qui, dans les premières années de
-la Renaissance, fut, en attendant Luther, la grande affaire de la
-Papauté. Mais ces meurtres populaires, ces échauffourées autour des
-“judengassen”, n'avaient pas le retentissement et, peut-on dire,
-l'exemplarité d'une condamnation à mort ou tout au moins à la détention
-perpétuelle d'une personne illustre. Le docteur Reuchlin, traducteur de
-Térence, auteur d'une comédie aristophanesque où les porteurs de froc
-étaient joués en ridicule, Reuchlin qui, dans son traité d'homélistique,
-se moquait à leur barbe sale des Prêcheurs, de saint Thomas, des
-réalistes et des discours qu'ils faisaient, voilà certes une victime
-dont se fussent enorgueillis les inquisiteurs d'Allemagne! On n'attaque
-pas de front un homme, protégé des princes ecclésiastiques, familier de
-l'empereur, anobli par Maximilien lui-même, comte palatin, fort ancré
-dans la bienveillance impériale grâce à l'amitié que lui portait le
-médecin juif de César et par l'heureux succès d'une mission diplomatique
-auprès du pape Alexandre VI. Mais on peut calomnier, salir, prodiguer
-les pasquils injurieux, donner une interprétation infâme aux gestes les
-plus simples, insister, mentir, s'acharner, dire qu'il ne fait pas jour
-en plein midi et, comme les sorcières de Macbeth, «que le beau est
-affreux, que l'affreux est beau», que les victimes égorgent les
-tortionnaires, que les frustrés, les humiliés, les écrasés sont les
-larrons, les insulteurs et les bourreaux. La calomnie avait pris au
-service de l'Église une force redoutable. C'était déjà la méthode
-expliquée à Bartholo par don Basile dans le couplet fameux de
-Beaumarchais et la non moins célèbre cavatine d'_Il Barbiere_. Le Basile
-teuton du XVIe siècle donna la formule. Ses dignes héritiers la mirent
-en œuvre. De génération en génération, l'Église refondit le poignard,
-et, mieux trempé, l'aiguisa. Pareille à Locuste, elle fit lentement
-recuire le poison. Les fils de Hoogstraten, les hommes obscurs
-élevèrent, comme un défi, leur citadelle de mensonge, falsifiant les
-textes, déprédant les archives, donnant à l'évidence un perpétuel et
-cynique démenti. Le faux devint leur instrument de choix, tant pour
-instruire la jeunesse que pour fomenter les réactions.
-
-Si Reuchlin ne succomba pas à la conjuration des haines et des
-impostures, c'est qu'il eut avec lui ce prodigieux éveil de l'esprit
-humain qui jeta les chrétiens dans la Réforme, en même temps qu'il
-rendait aux juristes et aux poètes le sens, aboli depuis dix siècles, du
-Droit et de la Beauté.
-
-Pour perdre le comte Reuchlin, les Dominicains de Cologne avaient dans
-leur clientèle un homme incomparable, un homme plein de talent et
-d'intrigue qui, plus tard, eût fait un valet de Regnard ou de Molière,
-qui, au début du XXe siècle, aurait su, de reniements en reniements,
-franchir tous les degrés de la splendeur sociale, tour à tour
-parlementaire, orateur assermenté de la Haute Banque, ministre d'État et
-aussi roi que peut l'être de nos jours un Stuart ou un Bourbon.
-
-Il se nommait Pffefferkorn, c'est-à-dire «Grain-de-Poivre», suivant
-l'usage où sont les rabbins d'imposer un sobriquet ridicule aux
-catéchumènes dont les offrandes témoignent d'une certaine parcimonie. On
-connaît de nos jours quelques israélites qui se prénomment «Tête de
-Cochon» ou «Mandat-poste», pour ne citer que des vocables à peu près
-congrus. Donc, Pffefferkorn s'était converti au christianisme sans
-devenir pour cela directeur d'un journal aussi mondain que bien pensant,
-ni convoler avec une de ces fières Allemandes qui, pareille à la
-Cunégonde de Voltaire, ne peuvent, même après les plus scabreuses
-aventures, épouser un roturier. Cependant, Grain-de-Poivre, enflé,
-depuis son baptême, en Dom Johannes Pffefferkorn, menait la vie
-exemplaire d'un laïque pieux. Il rendait au clergé tous les services
-occultes que l'on ne peut confier qu'à des amis sûrs. Il faisait les
-commissions délicates et prenait à son compte les gestes hasardeux.
-
-«Ce dangereux intrigant, dit Michelet, voulant se faire jour à tout
-prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux juifs qui
-s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné âme et corps aux
-Dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'Ordre.
-Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne; il n'y avait
-pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les juifs;
-toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, nouvelle
-encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, multipliait les
-légendes nouvelles, les livres de prières, les pamphlets sanglants des
-Dominicains. Mysticisme et fanatisme, vierge et diable, roses et sang
-humain, tout roulait mêlé au torrent. L'inventeur du rosaire, Sprenger,
-publiait en même temps l'horrible _Marteau des sorcières_.»
-
-Ce fut pour obéir à ces féroces protecteurs que Pffefferkorn, calomniant
-son peuple et traînant au ruisseau la gloire d'Israël, déclara les
-livres juifs pleins d'infamie et de sacrilèges, d'insultes, dont
-l'Ancien Testament éclabousse le Nouveau. Pour châtier ce crime de
-lèse-majesté divine et mettre la populace en appétit d'autodafés,
-«Pffefferkorn rejoignit l'empereur à son camp de Padoue et surprit du
-prince étourdi un ordre général pour brûler les livres des juifs». Cela,
-bien entendu, par manière de passe-temps, avec l'espoir d'une répression
-plus sérieuse. En attendant, Sprenger brûlait sorciers de douze ans,
-femmes grosses, un peuple entier. Il donnait, dans son _Marteau_,
-l'étymologie en faveur chez les moines du mot «diable»: «Diabolus vient
-de deux mots, dia «deux» et bolus «pilules», parce que le Mauvais Esprit
-fait de l'âme et du corps deux pilules qu'il avale d'un seul trait.»
-
-Avec de si profonds latinistes, un homme tel que Reuchlin eût été fou
-d'intenter la plus minime controverse. D'autant plus que le prieur des
-Dominicains, Jacques de Hoogstraten, intervenait en personne déclarant
-«que connaître de ces choses était le droit de l'Empereur, la nation
-juive ayant autrefois reconnu l'autorité du Saint-Empire romain
-par-devant Ponce-Pilate».
-
-Et c'était bien le cri haineux de l'Obscurantisme que poussait, du fond
-de son cloître et de ses ténèbres, l'âne mangeur de chair humaine. Par
-delà ce _Zohar_, ce _Talmud_, cette _Kabbale_, inabordables et
-répugnants à la plupart des hommes, il poursuivait la suprême hérésie.
-Il brandissait la torche enflammée et sans lumière qu'entre ses babines
-écarlates porte le dogue du Saint-Office, la torche qui brûla jadis les
-manuscrits du Sérapéum, non certes contre un livre en particulier, mais
-contre le Livre, contre ce véhicule irrésistible de la pensée
-indépendante, de l'esprit scientifique et du libre examen. Soixante ans
-plus tôt, le sorcier Faust, le thaumaturge Guttenberg avaient commis le
-crime de produire au grand jour l'esprit des âges révolus, de l'emmener
-hors du sanctuaire, loin des bibliothèques où chartreux, bénédictins
-couvraient de leurs pieuses sornettes les parchemins sacrés de Virgile
-ou d'Euripide. Pour un tel méfait, les conteurs édifiants avaient damné
-Faust, non sans, autour de son désastre, accumuler force conjonctures
-aggravantes. Mais la voie offerte à l'intelligence humaine restait
-ouverte. La damnation de Faust, non plus que le bûcher de Dolet condamné
-à l'affreux supplice pour avoir imprimé le _Phédon_, ne pouvait arrêter
-la diffusion de la clarté. Les missionnaires qui, sous la Restauration,
-aux sombres jours de 1816, firent jeter au feu par les bourgeois
-fanatisés l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_, ont-ils
-effacé la grande âme de Diderot, la conscience lumineuse et pitoyable de
-Voltaire, dans le souvenir de leurs enfants?
-
-Quoi qu'il en soit, le Dominicain Hoogstraten et son exécrable
-Grain-de-Poivre ne réussirent qu'à moitié. Le Conseil Impérial n'avait
-pas consenti d'emblée à la destruction des livres juifs. Premier que
-d'en venir à cette extrémité, il voulut prendre l'avis d'un personnage
-docte et de bon renom, d'un laïque versé dans l'exégèse et dans la
-sémantique. Il porta Reuchlin à cet emploi dangereux; il raviva contre
-cet honnête homme la haine de Hoogstraten, de ses moines et de ses
-suppôts. En esprit miséricordieux, Reuchlin conseillait, à côté de la
-Bible, si peu connue alors des fidèles et même du clergé, de garder le
-_Talmud_, la _Kabbale_, les commentaires philologiques de l'Écriture,
-les livres liturgiques, d'anéantir seulement ce qui traitait de la
-goétie et des sciences occultes. C'était peu. Aussi les Dominicains
-lâchèrent-ils de nouveau leur Pffefferkorn. En 1511, Grain-de-Poivre,
-toujours intrigant et furieux (le baptême ne les améliore pas!) rouvrit
-les hostilités. Cette fois, il ne prit aucun détour. Il attaqua
-directement Reuchlin dans le _Miroir à main_ (Handspiegel), pamphlet
-imbécile, venimeux et balourd qui fait songer à l'apostrophe dont Victor
-Hugo, en 1852, saboulait «quelques journalistes de robe courte», à
-savoir: Montalembert, Riancey, Veuillot surtout, qui néanmoins avait
-plus de talent que Pffefferkorn.
-
- Parce que jargonnant vêpres, jeûne et vigile,
- Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament,
- Vous avez, au milieu du divin Évangile,
- Ouvert boutique effrontément;
-
- Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge,
- Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'où;
- Parce que vous allez vendant la Sainte Vierge
- Dix sous, avec miracle et sans miracle, un sou;
-
- Parce que la soutane est sous vos redingotes,
- Parce que vous sentez la crasse et non l'œillet,
- Parce que vous bâclez un journal de bigotes
- Pensé par Escobar, écrit par Patouillet;
-
- Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges
- Poussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé,
- Parce que vous mêlez à la cire des cierges
- Votre affreux suif vert-de-grisé;
-
- Parce qu'à vous tout seuls vous faites une espèce,
- Parce qu'enfin blanchis dehors et noirs dedans,
- Criant mea culpa, battant la grosse caisse,
- La larme à l'œil, la boue au cœur, le fifre aux dents;
-
- Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche
- Dans tous les vieux panneaux du mensonge immortel,
- Vous avez adossé le tréteau de Bobêche
- Aux saintes pierres de l'autel;
-
- Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bénite
- Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint,
- De dire: «Je suis saint, ange, vierge et jésuite.
- J'insulte les passants et je ne me bats point.»
-
- Après avoir lancé l'affront et le mensonge,
- Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux.
- Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge,
- Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux!
-
-Grain-de-Poivre ne plongea pas si vite dans son trou, qu'une sagette
-barbelée et térébrante ne le vînt atteindre. L'oiseau de nuit était
-marqué par un archer aux coups redoutables et sûrs. Le bon Reuchlin
-riposta au libelle de Pffefferkorn par le _Miroir des yeux_
-(Augenspiegel); il remit à sa place le sycophante juif, le triple drôle,
-affilié pour de l'argent à la Congrégation. La réplique fut rude, sans
-aucun des ménagements qui servent aux modernes, quand ils éprouvent le
-besoin d'édulcorer leurs aconits et leur ciguë. Il faut lire les
-«auteurs gais» de cette époque, les contemporains allemands de Rabelais
-pour imaginer à quelle grossièreté vont naturellement ces buveurs de
-bière, dès que leurs choppes les ont mis en gaîté. Les facéties de
-Bébelius, la légende (si souvent refondue, adoucie et transposée en beau
-langage de Til Ulenspiegel), ne répondent précisément pas à l'idée
-agréable qu'éveille en nous le mot «espièglerie». Une sorte de verve
-pesante, une jovialité d'ours en belle humeur, que l'on retrouve dans
-les deux trop fameuses lettres de la Palatine, emplissent d'incongruités
-ces propos de table à divertir les junkers et les étudiants: _gaudeamus
-igitur!_ Panurge, au regard de pareilles énormités, semble quelque peu
-nuancé de gongorisme; Tabarin lui-même prend tout de suite un air
-modeste et renchéri.
-
- [Illustration: Martinus Lutherus
- PORTRAIT DE MARTIN LUTHER.]
-
-Le _Miroir des yeux_, en même temps qu'il faisait voir à Pffefferkorn sa
-vilaine image, produisait sans flatterie aucune la silhouette
-d'Hoogstratem. D'être bafoué devant tous, humilié dans son amour-propre,
-atteint dans sa dignité, le redoutable prieur conçut une de ces rages
-qui ne pardonnent point, la rage froide et vindicative du prêtre. Il se
-mit sur le pied de guerre et combattit, à son tour. Certes, Reuchlin
-portait de nobles armes: l'esprit, la raison, la science, le talent.
-Hoogstraten, lui, n'avait que le bûcher. De connivence avec Arnold de
-Tongres, principal au collège Saint-Laurent, avec Ortuinus Gratius, de
-Deventer, ce même Ortuinus auquel Rabelais, dans la bibliothèque de
-Saint-Victor, attribue un volume dont le titre ne se peut énoncer,
-Hoogstraten, «héréticomètre» de Pantagruel, dressa contre l'humaniste
-une accusation formelle d'hérésie. Il fit tenir à l'Empereur les
-propositions suspectes de judaïsme, les extraits savamment choisis dans
-les ouvrages du docteur par Arnold de Tongres, un idiot pédant. Reuchlin
-se fâcha sérieusement, cette fois. Il écrivit un plaidoyer si véhément
-et de ton si monté que le faible Érasme ne lui pardonna point cette
-chose effrayante. Décidément, les choses tournaient mal. Quelque désir
-qu'il en eût, Maximilien ne pouvait passer l'affaire sous silence.
-
-Reuchlin avait pour lui, en France, en Italie, en Allemagne, ceux qu'on
-désigna plus tard sous le nom d'«intellectuels». Hoogstraten menait à sa
-suite les professeurs de théologie et les maîtres de sentences, les
-logiciens en «baroco» et en «baralipton», résonnant à perte d'haleine
-sur l'hircocerf et le draconcule, sur l'essence et l'accident, les
-gradés: bachelier ou maître ès arts, puis la troupe même des obscurs:
-moine, moinillon, capets et tonsurés.
-
-En 1514, le prieur des Dominicains citait Reuchlin à comparoir devant
-une commission ecclésiastique. Or, ce tribunal, peu enclin à désobliger
-le vindicatif «papimane», siégeait à Mayence, chacun de ses membres
-ayant été choisi et personnellement désigné par Hoogstraten. Donc, en
-dépit de l'évêque de Spire, malgré le bon vouloir du pape même, la vie,
-ou tout au moins l'honneur et les biens de Reuchlin étaient fort
-menacés. Nulle sauvegarde. Nul appui. Conscients de leur infirmité, les
-amis de Reuchlin voyaient se dérouler cette affaire de deux «miroirs»,
-l'une des plus importantes que les juifs aient jamais déchaînée sur le
-monde occidental.
-
-Une tempête grondait. Reuchlin, malgré tant de vertus et d'illustres
-protecteurs, voyait se rengréger les ténèbres et croître le péril. Déjà
-le sol tremblait. Des éclairs imminents fulguraient à l'horizon. Le
-triomphe d'Hoogstraten était proche, sans doute. Et lui, le pur lettré,
-le penseur intrépide, le sage et l'érudit, allait-il donner cette joie à
-ses lâches adversaires? Allait-il succomber sous cette racaille des
-universités et des couvents? Tout menaçait, tout craquait, se dérobait
-autour de lui, quand un éclat de rire le sauva.
-
-L'auteur des _Hommes obscurs_, était en 1515, âgé de 27 ans. Il n'avait
-pour atteindre la fin de sa carrière que peu de jours encore devant lui.
-Usé, miné, torturé par la misère et par la maladie, ayant combattu,
-souffert, aimé la patrie allemande et recommencé après Dante le rêve
-gibelin d'un empire laïque, susceptible de faire échec à la Papauté,
-après avoir, dans la guerre des paysans et des bourgeois, suivi son ami
-Frantz de Scheckingen, comme lui chevalier, venu, comme lui, du Mein et
-de la forêt hercynienne; survivant à la défaite du héros, il s'éteignit
-dans à peine la trente-cinquième année de son âge, avec pour dernier
-abri la maison doucement hospitalière du pasteur Schnegg, sur le lac de
-Zurich, où Zwingle, touché par tant de gloire et d'infortune, l'avait
-appelé, quand, trahi de ses amis, brouillé avec Érasme, atteint d'un mal
-qui ne pardonnait guère, presque sans pain, il voyait le soir allonger
-une ombre automnale sur le rapide chemin de ses beaux jours. Mais, au
-temps de lutte et de gaîté où la verve de Hutten flagellait de lanières
-cuisantes les maîtres de Cologne, ces funèbres pensers ne hantaient
-point sa noble intelligence. Frêle, mais si ardent à vivre, plein
-d'espoir, de poésie et d'endurance, il donnait sans compter ses forces,
-en même temps que son esprit, faisant largesse à tous, guerroyant,
-pindarisant, parlant du bois de gayac et d'Arminius, préconisant des
-remèdes contre le mal qui l'emportait, offrant à Charles-Quint sa fière
-indépendance, éconduit à Bruxelles par le jeune empereur et, de plus
-belle, rêvant pour ses camarades, pour lui-même une Athènes germanique
-où les Dieux de l'Olympe auraient eu leurs autels. Épîtres des
-Obscurantins! Quand parut sa ménippée, Hutten, jeune encore, était un
-homme aux traits accentués et délicats, aux longs cheveux d'un blond
-pâle, au visage encadré par une mousseuse barbe d'or, aux yeux d'une
-douceur féminine où l'enthousiasme, la colère, et, comme il disait, «le
-culte des Neuf Sœurs» mettaient de longues flammes. Un frontispice du
-_Triomphe de Capnion_ le montre cuirassé, dans une armure aussi étrange
-que le morion et les jambarts de Don Quichotte. Sur sa maigre poitrine,
-la cuirasse de Galaor ou de Parsifal croupionne d'une façon ridicule,
-tandis que son regard nostalgique et sincère contemple je ne sais quel
-au-delà riche de lumière et de douceur. Autour du front une couronne de
-laurier plaquée de feuilles vertes. Elle supporte une toque de velours
-et complète l'ajustement bizarre de ce chevalier à qui l'épithète
-d'«errant» semble appartenir à l'exclusion de tous autres. Depuis qu'il
-échappa aux disciplines du révérend abbé de Fulde, Ulrich von Hutten
-pérégrina par les chemins, erratique en effet et désorbité, en proie à
-l'inquiétude, qui fait les vagabonds et les explorateurs.
-
-Une formidable hilarité accueillit ses premières lettres. Déduites en un
-style négligé d'aspect, plein de germanismes, de locutions populaires et
-de trivialités scolastiques, elles sont d'une parfaite ironie et d'une
-surprenante mesure. Elles représentent les façons, la mentalité des
-jeunes clercs avec tant de vraisemblance qu'il faut lire plus d'une fois
-pour discerner la satire et l'intention vengeresse à travers les lignes
-monotones de ce pastiche sans égal.
-
-Voici d'abord les apprentis moines aux prises avec les tentations du
-Monde, si l'on peut nommer ainsi les tavernières qui les hébergent et
-les adolescentes rieuses qui, le soir des fêtes patronales, dansent avec
-eux, au son du flageolet, quand les corporations accueillent dans leurs
-guildes les nouveaux venus. Un mépris naïf de la femme complique, chez
-ces jeunes grimauds, l'éveil de leur sexualité. C'est avec des doigts
-tachés d'encre et des gaîtés rudanières qu'ils abordent l'objet de leurs
-scolastiques amours. Des histoires confuses, possession, envoûtement, se
-combinent dans leur cervelle ignare à des obsessions moins chimériques.
-Vilpatius d'Anvers exhorte dom Ortuinus Gratius, le met en garde contre
-les stryges et les succubes, lui fait connaître comment on repousse
-leurs maléfices au moyen de sel bénit et d'oraisons appropriées.
-Conradus de Wickau lui raconte une histoire peu édifiante et quelles
-pretentaines égayent ses vingt ans. Hutten est dur, la plupart du temps,
-à la citation. Dès qu'il cesse de railler l'ignorance, la bêtise et
-l'instruction à rebours chez les disciples dont maître Ortuinus
-endoctrine le troupeau, sa plaisanterie a des façons tudesques.
-L'hypocrisie à la mode et le pharisaïsme verbal dont la France est
-engouée au début du XXe siècle, n'admettent guère ces fortes joyeusetés.
-
-Outre la métrique, la poésie et les divers rythmes qu'ils ordonnent,
-outre les syllogismes cornus, ces bons jeunes gens étudient à leur
-manière les poètes latins. Ils sont bien fondés en théologie et, quand
-ils accouplent des vers, ce n'est pas sur des babioles, disent-ils, mais
-sur la couronne des saints. Comme ils pensent dévotement, plus acharnés
-à la doctrine de leurs maîtres que Thomas Diafoirus aux avis
-d'Hippocrate, ils haïssent les poètes nouveaux, déclament contre
-Philomusus, Escampativus et quelques autres fort oubliés, qu'ils
-traitent de jeanfoutres. On les imagine déambulant parmi les venelles et
-les carrefours de la «Sainte Cologne», emplissant la nuit de hurlements
-avinés, quand ils vagabondent, après boire, dans les quartiers déserts.
-La haute silhouette de la cathédrale apparaît sur le ciel nocturne, avec
-son dôme inachevé, ses clochetons et ses pinacles, tandis que le Rhin
-accompagne de sa plainte monotone les clameurs des jouvenceaux. A
-l'ombre du vieil édifice, leur bêtise s'épanouit!
-
-C'est ici, dit Henri Heine, que la prêtraille a mené sa pieuse vie. Ici
-ont régné les hommes noirs que Hutten a décrits. Ici Hoogstraten
-distilla ses dénonciations. Ici la flamme du bûcher a dévoré des livres
-et des hommes, et les cloches tintaient et on chantait _Kyrie eleison_.
-
-Mais le stupide fanatisme n'absorbe pas les jeunes clercs au point
-d'empêcher qu'ils ne deviennent «très profonds», versés dans les
-sciences orthodoxes. Il en est une que leur entendement s'approprie avec
-délices, je veux dire la Mystique. C'est l'art de donner aux faits
-mythiques ou sociaux une interprétation bizarre, saugrenue et falote, de
-chercher dans les poètes antiques la «préfiguration», comme ils disent,
-du christianisme et autres subtilités dogmatiques, mais idiotes. C'est
-la mythologie comparée à Charenton.
-
-Voici frère Conradus Dollenkopsius, qui fait part à Ortuinus de son
-érudition.
-
-«Je prends tous les jours, dit-il, une leçon de poésie, où, par la grâce
-de Dieu, je commence à faire un progrès admirable. Je sais déjà toutes
-les tables d'Ovidius en sa _Métamorphose_; de plus, je sais les
-interpréter quadruplement, à savoir naturellement, littéralement,
-historiquement et spirituellement, science que n'ont pas les poètes
-séculiers.
-
-«Dernièrement, j'ai poussé à l'un d'eux cette colle: d'où vient le nom
-de Mavors?
-
-«Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai:
-«Mavors, lui dis-je, c'est _mares vorans_, le dévorateur des mâles.» De
-quoi il demeura confondu.
-
-«Je poursuivis: «Que faut-il entendre allégoriquement par les neuf
-Muses?» Le pauvre gars n'en savait rien: «Les neuf Muses, lui dis-je,
-représentent les sept Chœurs des Anges.»
-
-«En troisième lieu, je lui demandai: «D'où vient le nom de Mercurius?»
-et comme il ne savait pas davantage: «Mercurius, lui dis-je, c'est
-_Mercatorum curius_ (patron des marchands), à cause qu'il est le dieu du
-négoce et porte aux trafiquants un intérêt suivi.»
-
-«De cela vous pouvez inférer que ces poètes apprennent leur art dans un
-grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de
-l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels, comme l'écrit
-l'apôtre dans sa Ire aux Corinthiens, II: «L'homme animal ne perçoit pas
-les choses qui sont dans l'esprit de Dieu.»
-
-«Vous me demanderez peut-être: «D'où tenez-vous tant de subtilité?» Je
-vous répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé
-par un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son
-livre a pour objet la _Métamorphose_ d'Ovidius. Il en expose tous les
-mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en
-Théologie, au delà de tout ce que vous pouvez croire. Il est bien
-évident que le Saint-Esprit infusa une telle doctrine à cette personne,
-à cause qu'elle établit la concordance qui existe entre l'Écriture
-sainte et les tables poétiques. Vous en pourrez constater dans les
-passages que voici:
-
-«De la serpente Pytho qu'Apollo mit à mort le Psalmiste dit: «Vous
-marcherez sur l'aspic et sur le basilic.» Diana signifie la très béate
-Vierge Maria, quand, avec des jouvencelles nombreuses, elle rôde par les
-chemins. Cadmus courant après sa sœur figure la personne de Christus en
-quête pareille de sa sœur qui est l'âme humaine et fondant une cité qui
-est l'Église.»
-
-L'érudition du benêt se prolonge, se répète, encombre maintes pages de
-citations, de notes marginales, et de références auprès des «bons
-auteurs». Un vertige de stupidité monte peu à peu, se dégage de ces
-élucubrations monastiques. Est-ce un hôpital de fous? Un couvent
-d'inquisiteurs? On n'en sait plus rien et l'on demande merci. La grande
-affaire toutefois que poursuivent les jeunes sycophantes, c'est la
-confusion de Reuchlin et surtout l'anéantissement des juifs. Au moment
-du Jubilé, de la vente des indulgences, il importe de détourner sur eux
-les soupçons de la multitude. Un juif rôti, quelques maisons israélites
-mises au pillage, voilà toujours un amusement que l'on ne saurait
-interdire au peuple. C'est un apéritif à l'eucharistie, un encouragement
-aux «bons pauvres» qui font leurs pâques. La démagogie réactionnaire est
-organisée à jamais. Sous l'inspiration des Dominicains, elle fonctionne
-telle que nous la reverrons au moment de la Ligue et, plus tard, de
-l'affaire Dreyfus. Ses procédés restent les mêmes et le personnel ne
-diffère point. M. Charles Maurras vaut Hoogstraten; M. Arthur Meyer
-prête son humeur élégante et ses favoris en côtelettes à Johannes
-Pffefferkorn.
-
-Ce néanmoins l'Allemagne intellectuelle avait compris.
-
-Les sarcasmes de Hutten avaient dessillé ses yeux. Dans Reuchlin menacé,
-dans les juifs offerts à la populace comme un troupeau dont la vie
-appartient au premier boucher venu, les penseurs, les humanistes se
-reconnurent. Ils saluèrent un héros, leur aîné, qu'il fallait
-sauvegarder à tout prix. Leur pitié s'émut. Ils tendirent une
-fraternelle main au peuple des «judengassen», «aux tribus captives», aux
-«éternels proscrits», victimes de la plus infâme superstition, exclus de
-toute joie, en péril continu, holocauste offert au dieu des chrétiens, à
-ce Christ plus sanguinaire que Moloch. Or, ces hommes ne demandaient
-qu'à vivre, qu'à obtenir pour eux et pour les leurs ce que, même de nos
-jours, contestent aux hébreux les salariés de l'antisémitisme, à savoir
-«autant de droits que les autres mammifères» (Heine). Un énorme ridicule
-tomba sur Hoogstraten, sur son Ordre abhorré, pris en flagrant délit
-d'imposture. Nonobstant les efforts du Saint-Siège, malgré le zèle des
-pères blancs et noirs à détruire ce libellé malencontreux, le coup
-libérateur fut porté. L'audace des moines recula. Une sorte de trêve
-suspendit les hostilités.
-
-Plus tard, avec le pape Adrien et le légat Alexandre, avec les bulles de
-proscription, la terreur s'empara des âmes incertaines. Érasme renia son
-amitié pour les humanistes. Il se déshonora de gaîté de cœur en
-dénonçant aux pouvoirs publics Hutten malade et fugitif, en appelant sur
-Zwingle, son hôte, la suspicion des magistrats. Ce causeur brillant, cet
-esprit orné goûtait cependant le charme du bien-dire. Il pensait
-librement. Mais il n'avait ni caractère, ni bravoure; il portait une
-pente fâcheuse à prendre quand même le parti du plus fort. Le beau
-portrait d'Holbein, au musée d'Anvers, a toute la valeur d'un document
-psychologique. Il montre au vif le manque de bravoure qui noua Didier
-Érasme, l'induisit en de lâches et vilaines actions. Le corps un peu
-voûté, sous une fourrure assez belle, vieilli plutôt que vieux, l'homme
-en dépit du chaperon et du manteau semble grelotter de froid. Les traits
-fins, allongés, le sourire inquiet des lèvres minces, le nez un peu
-dévié, les yeux dont le regard s'en va on ne sait où, le geste de la
-main blanche et fine qui tient si mollement un manuscrit enroulé, disent
-l'homme sans vouloir, égoïste, maniaque et personnel, qui pour conserver
-sa «librairie» et ses objets d'art, ce beau parloir de chêne, gloire de
-Rotterdam, acceptera n'importe quelle honte, sceptique au point d'être
-le mieux du monde avec les autorités civiles ou religieuses, quelles
-qu'elles soient.
-
-Le départ d'Érasme et la mort de Hutten ferment cette première période
-où la Réformation à venir se fait deviner plutôt qu'elle ne se formule.
-Ce n'est pas le mois d'avril encore. Mais le ciel se fait plus doux; un
-souffle amical passe dans l'azur clair; les branches, qu'alourdit le
-trop-plein de la sève, laissent poindre la verdure indécise des
-bourgeons. Des cris d'oiseaux montent vers la lumière, dans l'allégresse
-du matin.
-
-Après le déchaînement de haine et de mépris qu'ont suscité les _Épîtres_
-de Hutten contre l'obscurantisme, après la défaite d'Ortuinus et
-l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire va cesser.
-
-Bientôt pourtant, un nouveau rieur, celui-là formidable, fait écho, sur
-les bords de la Loire, au guerrier poète, qui, dans les burgs du Rhin,
-aiguisa l'épigramme vengeresse. Les titans de Rabelais porteront au
-Monde la même parole fraternelle que nous entendîmes dans les sarcasmes
-de Hutten.
-
-Mais, avant d'écouter ce Gargantua si humain, ce bon Pantagruel qui
-ravive les sources d'autrefois, qui, célébrant la joie et l'orgueil de
-vivre, donne aux forts le seul viatique digne d'eux, à savoir l'amour du
-travail, l'universelle énergie et la curiosité de son héros, prêtons
-d'abord l'oreille à cette voix harmonieuse et robuste qui s'élève pour
-chanter l'amour divin et les tendresses humaines. Après les chevaliers,
-après les humanistes, les gentilshommes et les raffinés, voici le moine
-plébéien de Wittemberg qui, soulevant la pierre funéraire sous laquelle,
-depuis dix siècles, étouffait le Monde Occidental, d'un cœur allègre,
-d'un gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection et de sa foi.
-
-Le printemps de la Réforme est venu, dans l'Allemagne et dans l'Univers,
-comme le mois de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral de Luther lui
-donne une voix immortelle, voix dont l'écho frémit encore pour éveiller
-dans les cœurs des germes d'héroïsme, d'indépendance, de raison et de
-bonté.
-
-
-II
-
-Tandis que les humanistes, défenseurs des bonnes lettres, champions de
-l'hébraïsme, vengeurs de l'antiquité grecque et latine goûtaient les
-premiers fruits de leurs victoires; tandis que le chevalier Ulrich von
-Hutten, ayant, avec ses _Hommes obscurs_, enrichi la linguistique d'un
-vocable nouveau: l'«obscurantisme», comme cent ans après lui Miguel de
-Cervantès devait apporter à l'univers le mot «don quichottisme», comme
-déjà l'auteur anonyme du _Til Ulenspiegel_ avait fourni celui
-d'«espièglerie»; incontesté, glorieux, satisfait et vengé, Reuchlin se
-retirait du combat, sans vouloir, désormais, participer aux luttes qui
-bouleversaient l'Allemagne, s'écartant aussi bien de la Réforme que de
-l'insurrection fomentée contre le Saint-Empire, par les chevaliers
-rhénans, groupés, au château d'Ebernburg, sous le pennon de Scheckingen,
-Scheckingen, noble figure, un peu baroque aussi et qui, dans un avenir
-prochain immédiat, présage l'autre gentilhomme, le caballero andante,
-redoutable aux pécores, aux marionnettes et aux moulins! Scheckingen,
-chevalier teutonique, Lohengrin égaré dans l'aube de la Renaissance,
-croisé de Rutebeuf, épave du Moyen Age! En quête d'aventures, heaume au
-chef, dague au poing, bardé de fer, jaloux de conserver à la noblesse
-pauvre, en même temps que le droit féodal de rapine, le privilège
-exclusif du service militaire, privilège que les troupes nouvelles de
-Maximilien, reîtres et lansquenets, enlevaient aux gentilshommes sans
-patrimoine, Frantz de Scheckingen tenta la dépossession de l'archevêque
-de Trèves, rêva d'assumer, un jour, la pourpre impériale, et combattit,
-pareil Goetz de Berlichingen, le héros de Gœthe, dans la guerre des
-paysans. Il continuait les prises d'armes et les gestes de la
-Chevalerie, au moment même où l'esprit moderne faisait éclater l'écorce
-du vieux monde, où Luther, en déchirant la bulle qui l'excommuniait,
-dans la cathédrale de Wittemberg, brisait, du même coup, mille ans
-d'obéissance à la théocratie romaine et rompait brutalement avec le
-passé.
-
-Le XVIe siècle, malgré son immense appétit de science, de voyages,
-d'art, ses passions féroces et l'indomptable vitalité dont il regorge,
-n'en est pas moins le siècle de la Diplomatie et de la Banque.
-L'Allemagne a pu s'instruire de cette vérité. L'affaire des indulgences,
-les marchandages qui aidèrent à «marmitonner» l'élection de
-Charles-Quint l'ont rendue éclatante et manifeste. Le fils de Jeanne la
-Folle est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans leur maison
-d'Augsbourg. Ils tiennent, en même temps que celles de leur coffre-fort,
-les clefs de la politique européenne. On connaît l'anecdote du fagot de
-cannelle, qu'allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins souscrit
-par l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour où ce prince daigna
-recevoir leur hospitalité. La Foi seule pourra lutter contre cette
-omnipotence de l'Argent. Mais les hobereaux de Scheckingen, les paysans
-de la Souabe, de la Franconie et du Palatinat, que pourront-ils contre
-les soldats mercenaires chargés de «rétablir l'ordre», et de répondre
-par la Mort aux révoltes de la Faim? Les chefs périssent glorieusement
-sans avoir à subir l'humiliation d'être absous ou châtiés par le
-vainqueur. Mais le roman chevaleresque est à jamais conclu. Scheckingen,
-dont Albert Dürer a fixé les traits dans une de ces planches «baroques»
-et «sublimes» où la Mélancolie étreint sans relâche l'Esprit impuissant
-à prendre son essor; Scheckingen que la mort conduit aux abîmes sur un
-maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les rides qui labourent son
-visage dévasté le désespoir infini que, déjà trois cents ans plus tôt,
-manifestait le «décroisé» du vieux rimeur gaulois.
-
-Mais voici que Luther, secouant la défroque médiévale, se dresse pour un
-combat nouveau. Armé du seul Évangile, au nom d'une doctrine plus pure,
-il combattra les princes et chassera la Papauté de la conscience
-humaine. Est-ce un dogme inconnu qu'il préconise? une théologie
-éleuthérienne qui va muer tout à coup la face de l'Univers? Non! Luther,
-Calvin, l'un avec son traité du serf arbitre, l'autre avec son
-institution chrétienne, suivent les mêmes errements qu'adoptèrent
-Jeansen, Duvergier de Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. Les
-uns et les autres partent de saint Augustin, de cette idée que l'homme
-est impuissant à créer lui-même le salut, à obtenir la grâce, don
-purement gratuit de la Divinité. Cette doctrine décourageante semble, au
-premier abord, faite pour anéantir toute l'énergie humaine, pour briser
-tout ressort intérieur et toute volonté. Mais, proclamant l'impuissance
-de l'homme à changer son destin, elle affranchit la conscience des
-dogmes. Elle brise le joug sacerdotal.
-
-Ne donnant au fidèle que l'Écriture pour guide et réconfort, elle crée
-en même temps le libre examen, la discussion des paroles divines, sans
-que le prêtre ait besoin d'intervenir en qualité d'interprète ou de
-médiateur.
-
-Mais ce n'est pas l'action théologique de Luther, les discussions plus
-ou moins subtiles du docteur Martin qui lui donnèrent de mettre ainsi en
-mouvement les forces populaires. Pour créer la foi des humbles, cette
-foi qui soulève les montagnes, cette foi avant toute chose, uniquement,
-peut-être, il faut beaucoup d'amour.
-
-Or la conquête de Luther n'est autre chose qu'une conquête de l'amour.
-En déduire la légende tout entière ce serait évoquer, non seulement les
-annales du XVIe siècle, mais la civilisation moderne depuis ces jours
-lointains de la Wartburg où le moine en révolte eut son Thabor et sa
-Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes encore, dont les passions nous
-agitent et dont l'écho vibre dans l'air.
-
-Guerre sainte, chocs sublimes! Temps héroïques de dévouement et
-d'espoir! Conflits des princes et des peuples, des doctrines et des
-hommes, engagements superbes, où, de part et d'autre, luttant pour leur
-conscience, pour leur foi, pour ce qu'ils crurent la vérité, les hommes
-sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chère que cette vie
-elle-même, l'existence de leurs proches, la stabilité de leur foyer, aux
-revendications de l'Idéal! Que Luther tonne à la diète de Worms, et
-repousse le Légat du Saint-Siège! que Loyola prenne, par ses disciples,
-la direction du Monde! que l'aigre Calvin dogmatise à Genève,
-arrêtons-nous dans la familiarité de ces grands hommes. Cherchons dans
-les meneurs de peuples ce qui transparaît d'éternel, les douceurs et
-même les faiblesses qui les rapprochent de la condition humaine, en
-quelque sorte nos frères, les mettent plus près de notre cœur.
-
-J'ai suivi, par les lourds après-midi de septembre, par les couchants de
-turquoise, de cuivre et d'or, la route d'Hernani à Motrio, gravi
-l'escarpement de Loyola, rêvé dans la grotte de Manrèze à celui qui,
-rassasié d'ascétisme et de douleur, inventa un monde à son image, et se
-sentit assez grand, assez souple et fort pour, de ses mains, pétrir une
-chrétienté nouvelle. A la Wartburg, où sainte Élisabeth de Hongrie
-laissait tomber, sur son chemin, des roses, où Wolfram d'Eschenbach,
-pour une autre Élisabeth, chanta ses cantiques et des hymnes que le
-Génie, après cinq siècles, devait redire à l'Univers, j'ai retrouvé la
-cellule monastique où Luther, captif, déclara la guerre à la Papauté,
-jeta son écritoire à la tête du démon. Il traitait Satan avec le mépris
-d'un homme qui, portant à ses frères l'acte, la Vie et la Parole, se
-sait supérieur à l'Esprit de Négation.
-
-Il est un livre unique, touchant, humain dans l'œuvre théologique et
-pesante de Luther. Là, plus d'abstraction, plus de controverse,
-d'épilogues, sur la grâce, le serf arbitre et autres arguties. Les
-Propos de table de Martin Luther sont aux écrits dogmatiques de ce grand
-homme quelque chose comme tous les Fioretti, de saint François, dans les
-sermons et les exhortations à ses frais qu'a laissés le Bienheureux.
-
-Par les plaines d'Assise, longs promenoirs plantés de pins et de cyprès,
-ces cyprès qui donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie une
-incomparable noblesse, retrouvant quelque chose du panthéisme antique et
-de la douceur virgilienne, le padre Francesco invoquait, à l'appui de sa
-dilection, «l'eau si pure, si humble et si chaste», la lune, le soleil,
-les astres, la terre tout entière, le conviait aux épousailles de l'âme
-humaine avec son Dieu.
-
-Les fresques de Giotto, dans la basilique d'Assise, le montrent,
-chancelant, ivre de tendresse, portant à toute créature la nouvelle
-eucharistique de l'éternel amour.
-
-Ce serait, peut-être, pousser le goût du paradoxe historistique un peu
-plus loin que d'envisager François d'Assise comme un précurseur de la
-Réforme. Néanmoins, la modification profonde qu'apportèrent dans
-l'esprit chrétien les prédications franciscaines offre, en quelque
-façon, une analogie avec le mouvement suscité par Luther. En substituant
-à la doctrine ecclésiastique, à la direction, le pur amour, François
-d'Assise, par d'autres chemins, arrivait à la même conclusion que le
-docteur de Wittemberg. Il proclamait que le fidèle se peut affranchir du
-prêtre; et cela constitue, au point de vue orthodoxe, la plus damnable
-des hérésies. Si François d'Assise, esprit docile et tendre, s'inclina
-toujours devant les décisions du Saint-Siège et lui resta soumis, il
-n'en fut pas de même, pour quelques-uns des disciples ayant subi de près
-ou de loin son influence, les fraticelli, par exemple, ou fra
-Salambiene.
-
-Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un mineur, venu d'un sang plus
-lourd et d'une race moins artiste, n'a pas l'élégance patricienne,
-inhérente au padre Francesco. Mais celui-ci fut, peut-être en dépit de
-lui-même, un émancipateur de l'intelligence. Gebhardt dans son Étude sur
-«l'Italie mystique» au XIIIe siècle, montre François au milieu des sages
-et des prophètes dans le paradis du Dante, au sommet de la _Divine
-Comédie_, cette haute cathédrale, dont la porte s'ouvre encore sur les
-ténèbres du Moyen Age, sur la forêt obscure «où le soleil se tait», mais
-dont les flèches, les tours et le pinacle, touché déjà par l'aube de la
-Renaissance, portent comme _Santa Maria dei fiori_ les stigmates de
-l'esprit nouveau.
-
-Luther, ce gros moine priapique, bedonnant et vociférateur dont Lucas
-Cranach a buriné les traits énergiques, plébéiens et volontaires, la
-face carrée, aux yeux de douceur et de flamme, au menton d'empereur
-romain, incarne la voix même de la Foule, atteste la vitalité, non
-seulement du Peuple, mais de la Populace. Lui-même se nommait volontiers
-_Herr Omnes_, Monseigneur «Tout le monde», incarnant, pour la première
-fois, les droits de l'Homme, le Droit éternel, méconnu par l'Église et
-la Féodalité.
-
-Il est dur, violent, poète néanmoins à sa manière, avec cette lourdeur
-monacale que raillait Hutten et ce fonds de brutalité germanique dont ne
-sont pas exempts les meilleurs poètes d'outre-Rhin, qui faisait dire à
-Henri Heine se raillant lui-même: «Je suis une choucroute arrosée
-d'ambroisie.» Mais Luther n'a garde, quant à lui, de railler. Il se sait
-le porte-parole des hommes qui naîtront demain. Il revient de la diète
-de Worms comme autrefois Julien de Nicomédie, comme saint Paul du
-promontoire d'Éphèse où son génie adressa aux gentils cette «épître qui
-rompait le câble de la vieille loi mosaïque». Il revient dans son jardin
-de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu des rosiers, sous les tilleuls
-en fleurs avec son petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable des
-allées, puis vient à table, prend part à la conversation. Elle roule sur
-les choses du Ciel. Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-né, que
-lui apporte Catherine de Bora, complètent ce groupe que pourraient
-peindre les petits maîtres hollandais: Jan Steen ou Pieter de Hooghes.
-Son cœur s'emplit d'amour, déborde sur toute chose. Un soir, il voit un
-oiseau se poser sur un arbre et se réjouit de comprendre que cette
-gracieuse créature habite dans la protection de Dieu. Il respire une
-rose et contemple en elle un magnifique ouvrage du Créateur; il aime le
-vin, le goûte, le conserve pour les repas de noce. Le pain, dit-il,
-confirme le cœur de l'homme. Le vin le réjouit. Il protège les nids
-contre les passants, avec le geste de François d'Assise défendant les
-hirondelles. Il fait taire les grenouilles pour écouter le rossignol. Il
-parle, comme Virgile, des cygnes agonisants qui, près de quitter la
-terre, tentent de leur voix sublime les astres éthérés.
-
-Un tel rapprochement ne saurait choquer ni surprendre. Le _Choral_ de
-Luther aussi bien que le _Cantique du Soleil_ porte, en lui, une beauté
-suffisante pour s'imposer à l'admiration des hommes, en dehors de toutes
-préoccupations confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hérétique de
-Wittemberg au «trouvère de Jésus», c'est un amour pareil pour la nature,
-pour les êtres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour les bestioles
-innocentes que l'homme tue et martyrise afin d'assouvir sa gloutonnerie
-ou sa cupidité. Saint François prêchait les engoulevents, sauvait un
-pauvre lièvre traqué par les chasseurs, défendait le meurtre au loup
-d'Aggubio, conviait la Nature entière à la fête éternelle du printemps
-et de l'amour divin: _Laudato sia, Signore mio!_
-
-Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est la musique. «La musique
-sainte--dit son contemporain Paracelse--met en fuite la tristesse et les
-esprits méchants.» Or, le Diable est un esprit chagrin. Il désespère les
-hommes. Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. De là vient
-qu'il détale au plus près, sitôt qu'il entend la musique, et ne reste
-jamais, dès que l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi David, avec
-sa harpe, délivra Saül en proie aux attaques du Démon.
-
-«J'ai toujours aimé la musique; la connaissance de cet art est bonne;
-elle sert à toute chose; la musique est un présent de Dieu, elle est
-alliée de près à la théologie et, pour beaucoup, je ne voudrais être
-dépourvu du petit savoir que j'ai en fait de musique. Un maître d'école
-doit être habile musicien. La musique chasse beaucoup de tribulations et
-de mauvaises pensées, la musique est la meilleure consolation que puisse
-éprouver un esprit triste et affligé; elle rend les gens plus aimables,
-plus doux, plus modestes et plus intelligents. Un tel goût suffit pour
-ennoblir qui le professe.»
-
-Et lui-même, Luther, nous apparaît comme un chanteur divin, comme un
-psalmiste, qui, sur la harpe de David, retrouve les cantiques des
-prophètes, pour chanter son espoir et sa jubilation. Luther, luthier, le
-psaume qu'il accompagne sur un nouveau psaltérion apporte à l'humanité
-des forces, invigore son espoir. Les anges qu'on rêve, ceux de Flandre,
-ou de Toscane; les anges de Memling et ceux de Jean de Fiesole
-n'entonnèrent jamais pareils cantiques devant le trône de leur Dieu!
-
-Mais, ce chantre enthousiaste est, en même temps, un solide buveur, un
-homme de chair et de sang. Il se plaît à table, rit avec fracas, au
-milieu de ses amis. Il s'emplit de bière et tient, les coudes sur la
-nappe, des propos qui n'ont rien d'édifiant. Ce n'est pas, lui non plus,
-un ascète, mais un homme, un homme à qui rien n'est étranger. Il éclate
-de force, de joie, et de bonté. Il fait trembler, sur sa chaire, le
-pontife romain, au fond du Vatican, mais il obéit, sans mot dire, aux
-humeurs de sa ménagère. Il a l'odeur, l'expansion et la force du peuple.
-Il en a aussi la crédulité. S'il ne brûle pas les sorcières, à la façon
-des juges ecclésiastiques, il débobine sur leur compte mainte histoire
-digne d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants du Diable, que
-les mauvais Esprits couchent dans les berceaux dont ils ont emporté les
-nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent pas à rassasier. Il
-apprend à ses commensaux, Mélanchthon, Auri-Faber, Jean Stols,
-Lauterbach, les manigances du Diable qui prend, tour à tour, la figure
-d'un veau noir et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme emporter
-l'âme des aubergistes. Parfois aussi, Luther se plaît à des inventions
-que n'eût pas désavouées Jacques de Voragine. Cette gracieuse histoire,
-par exemple, d'un enfant égaré comme les frères du Petit Poucet et qu'un
-ange nourrit pendant trois jours, au fond des bois. Quand ils ont bien
-joué tous deux ensemble, au moment où la nuit tombe, l'ange le reconduit
-chez ses parents.
-
-Et voici que ce brave homme, ce naïf conteur d'histoires horrifiques
-touchantes, éclaire les peuples et les rois, promulgue des arrêts
-souverains sur le gouvernement des empires, juge d'un mot décisif les
-maîtres de l'Europe. Puis son esprit vagabond l'emporte vers les
-spéculations théologiques. Le ton s'élève, grandit. Tout à l'heure,
-c'était un bourgeois teuton, humant le pot, dans son logis. A présent,
-c'est un prophète. Le charbon d'Isaïe a touché ses lèvres éloquentes.
-Mais bientôt le rire, un rire large et sensuel, reprend ce gros homme en
-liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il invective. Il se
-glorifie avec ingénuité, car il manque absolument de modestie. Il se
-montre, dans son naturel, plein de bonhomie et de dureté, d'égoïsme et
-de dévouement, de bizarrerie et de lucidité, d'enthousiasme et de doute,
-d'éloquence et de trivialité, de petitesse et de grandeur.
-
-C'est, pourrait-on dire, un personnage de Rabelais. Il en a la verve
-intempérante, la belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, l'esprit
-bachique, le langage cynique et la haute raison. Comme ceux de
-_Pantagruel_, c'est un géant déchaîné parmi les nains. C'est une force
-de la Nature. Il prend sa place à table, mord joyeusement à tous les
-fruits offerts. Il aime sa femme, Catherine, ses enfants; il aime, nous
-l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, les cygnes. Il s'appelait
-tout à l'heure «Mgr tout le Monde». Ne pourrons-nous pas le nommer, à
-présent, cet instigateur de révolte, cet éveilleur des forces latentes,
-ne pourrons-nous pas le nommer «Panurge», l'homme de tous les travaux?
-Comme Rabelais encore, partant d'un point de départ si différent,
-Luther, à l'aube du XVIe siècle, retrouvait la douceur de vivre, mettait
-fin au long carême du Moyen Age. Il relevait Adam déchu, _Adam vetus_,
-tandem lætus, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur: «Lève-toi,
-pauvre homme! bois et mange! Puis, espère! travaille. Et, sur la route
-printanière, toute blanche de pommiers fleuris, par les campagnes
-verdoyantes, sous le ciel d'azur et d'or, marche appuyé sur la Bonté
-suprême, marche confiant vers l'avenir!»
-
- * * * * *
-
-Blessé au siège de Pampelune que le roi d'Espagne défendait contre Jean
-d'Albret, lequel prétendait reconquérir cette capitale ancienne de la
-Navarre, le capitaine Ignace de Loyola fut soigné par un chirurgien,
-ignorant de son métier. Sa jambe mal soudée le laissait boiteux.
-Derechef, il la brisa lui-même, reconstitua le pansement et, quelques
-semaines après, marcha droit, comme par le passé.
-
-Cette violente et froide énergie est une caractéristique des races
-d'Eskaldune, que nul péril n'effraie et que nulle souffrance ne fait
-broncher d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, compatriote
-d'Ignace, né au village de Motrio, et commandant une frégate, a les deux
-jambes emportées par un boulet. Sur-le-champ, il ordonne qu'on le plonge
-dans un baril de son, pour contenir l'hémorragie et ne cesse de faire
-tête à l'ennemi qu'autant que la mort a pris son dernier souffle. Et
-tous, coureurs de la montagne, écumeurs de l'Océan, gravissent les pics
-inabordables, ou, sur leur barque faite de quatre planches, vont aux
-pêcheries de Terre-Neuve, touchent peut-être aux régions polaires et,
-sans même avoir conscience de leur héroïsme, devancent les explorateurs
-les plus illustres, parmi les épouvantes, les récifs, les déserts de
-l'Océan. Le sombre génie de la Biscaye vit en eux. Pays aux monts
-tragiques, pleins d'embûches et de précipices, où le sol de basalte
-noircit, dirait-on, les feuillages des grands arbres et la hampe
-vigoureuse des maïs. Une race d'origine inconnue, apparemment sémitique,
-«ibères non romanisés» dont le langage ne s'apparente à aucun dialecte
-indo-européen, vit dans l'âpre montagne, jalouse de ses privilèges,
-guerroyant pour ses fueros, prompte à l'insurrection contre les pouvoirs
-établis, dès qu'il s'agit de défendre ses autels ou son foyer, prête à
-reconquérir l'Espagne sur les Maures avec Pélage ou bien à faire le coup
-d'escopette pour _el rey netto_, avec Zumalacarregui.
-
-Ignace de Loyola fut, pour employer le mot de Carlyle, l'homme le plus
-«représentatif» de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme
-audace, l'infrangible volonté.
-
-Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet homme opiniâtre subit une crise
-morale qui détermina, chez lui, l'orientation nouvelle de son esprit.
-
-Pendant les importuns loisirs d'une longue convalescence, au château de
-son père, ayant lu, afin de se divertir, la _Légende dorée_, il fut ému
-par les récits qu'elle renferme et se jura de devenir un saint.
-
-Il faut dater de sa guérison, la retraite à Manrèze, la crise
-d'ascétisme qui faillit se terminer par un départ en forme pour les
-lieux saints.
-
-Il alla, mais en simple visiteur, à Jérusalem. Car il ne tarda guère à
-comprendre, étant d'un esprit net et résolu, qu'en se faisant ermite, et
-fuyant le Monde, il ne rendait à l'Église aucun des services qu'elle
-pouvait espérer de lui.
-
-Déjà la Réforme devenait menaçante. La pensée de créer un Ordre qui, par
-la parole, par l'enseignement et la direction, en combattrait les
-progrès ne tarda pas à germer en lui. A la diète de Worms, c'est-à-dire
-en 1521, Luther avait rompu, non seulement avec la Papauté, mais avec le
-Saint-Empire. Prisonnier à la Wartburg, où l'électeur de Saxe le
-cachait, il instituait cette prédication nouvelle, cet apostolat qui,
-bientôt, déchaîneront des fureurs homicides, mettront aux prises, en un
-choc éperdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient du nom de chrétiens,
-mais se diviseront, à l'avenir, en catholiques et réformés.
-
-Sept ans après, en 1528, Ignace jura, dans les souterrains de
-Montmartre, de se consacrer, avec les disciples qui l'accompagnaient, à
-la défense de l'Orthodoxie et de la Papauté. Il formula bientôt la règle
-de son Ordre, cet Ordre qui, dans moins d'un siècle, allait prendre la
-conduite de l'Église, diriger la politique des nations et la conscience
-des rois.
-
-Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins de dix-huit années, de 1545
-à 1563, consacra les prépondérances des Jésuites, lesquels, depuis,
-confesseurs des princes, mêlés à toutes les grandes choses, aux guerres,
-aux traités, aux conciles, aux ambassades, apaisant les révoltes et
-gouvernant les souverains, ont eu, jusqu'à la Révolution française, et
-même quelque temps après, la haute main sur les événements publics.
-Ignace, dès le début du XVe siècle, avait senti que l'ancien monarchisme
-ne cadrait pas avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne s'agissait
-pas de recommencer la règle de Bernard ou de Benoît. Tout en maintenant
-ses fils spirituels dans une étroite obédience, il comprenait, avec un
-sens très juste des réalités, qu'il importe, avant tout, de charmer ceux
-que l'on prétend conduire, qu'il faut plaire si l'on veut régner.
-
-Il apprit à conquérir les jeunes gens, les femmes, à pénétrer dans
-l'intimité du riche, à rendre humaine, accueillante et douce la religion
-qu'il défendait. Il emprunta au Monde ses plaisirs, ses futilités:
-spectacles, réunions, musique. Il enseigna l'art de bâtir des églises
-pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il commanda aux maîtres de la
-peinture des toiles à grand effet, d'une couleur aimable et d'un goût
-théâtral, propre à charmer, du même coup, les mondains et les dévots.
-L'art jésuite était fondé.
-
-Une psychologie exacte, une observation pénétrante, une connaissance
-approfondie, un jugement net des circonstances et des caractères permit
-à la Compagnie de Jésus d'occuper, dès le début, chez les grands, la
-place qu'elle a tenue pendant près de trois siècles--malgré l'éclipse de
-1719--place qu'elle défend avec un génie opiniâtre et qu'elle garde
-encore par une obstination intelligente, par des moyens sans cesse
-renouvelés, par une souplesse forte, que, même hostiles ou indifférents,
-les esprits cultivés ne peuvent envisager sans admiration, comme étant
-le résultat le plus magnifique de la persévérance, de l'énergie et de la
-volonté.
-
-De la Réforme à la Compagnie de Jésus, de la Diète de Worms au Concile
-de Trente, de l'action à la réaction, le champ est délimité, où, pendant
-quatre siècles et davantage, sans doute, va se jouer l'un des plus
-grands drames qui ait intéressé les individus et les nations. C'est
-d'abord la noire et sanglante épopée, le massacre d'Amboise, la
-Saint-Barthélemy, l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain prodigué
-à travers les champs de bataille et sur les échafauds, les pures
-victimes, offertes de part et d'autre à je ne sais quelle implacable
-divinité, la mort, donnée pour argument suprême, à l'appui d'une
-doctrine de pardon et d'amour, les catholiques brûlant Anne Dubourg et
-le malheureux Dolet, dont les peccadilles ne méritaient pas une fin si
-cruelle, Calvin souillant sa robe noire du stigmate de Caïn et,
-fratricide, menant Servet à l'échafaud.
-
-Puis la division se fait. L'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre
-accueillent, sous des noms divers, la Réforme dont le docteur Martin fut
-l'initiateur. La France déchire le pacte consenti par Henri IV aux
-Huguenots, rejette à l'inconnu, à la mort, au désespoir, les «tribus
-fugitives» de ces parfaits chrétiens qui ne savaient que mourir, sujets
-féaux d'un roi barbare auquel, tout janséniste qu'il était, Racine donna
-des pleurs.
-
-Le généreux XVIIIe siècle ouvre l'ère de la tolérance. Voltaire que
-Flaubert appelait un «saint», Voltaire, ce génie humain et bienfaisant,
-rend à Calas l'honneur que tenta de lui ravir un jugement inique.
-Bientôt, la Révolution française, consacrant les principes des
-Encyclopédistes, de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert, des penseurs
-et des sages, montrant à l'Humanité la route vers des mœurs plus douces,
-laïcisa le pouvoir, proclama la liberté de conscience, ce premier droit
-de l'homme, laissant à chacun la faculté de juger, dans son for
-intérieur, ce qu'il convient de penser touchant les questions
-religieuses qui déchaînèrent autrefois de si cruelles animosités.
-
-Certain protestant étranger disait naguère, en France, un mot qui peut
-paraître assez topique. Le voici: «Votre gouvernement a bien raison de
-faire droit à toutes nos requêtes, car c'est à nous qu'il doit la
-Révolution française.» Et, de fait, il n'est pas douteux que, depuis la
-Révocation de l'Édit de Nantes jusqu'aux États généraux de 1789, les
-ferments déposés dans l'esprit de la bourgeoisie française par la
-Réforme et les persécutions dont elle fut le prétexte ont éveillé les
-haines, les colères et cette soif de justice dont le monde moderne est
-sorti. Sous les notes lentes du _Choral_ de Luther, j'entends déjà les
-timbres de la _Marseillaise_, l'hymne sacré, «liberté chérie», le cri
-d'irrésistible affranchissement que poussent, à la face du monde, les
-conscrits de l'an II, et plus tard, jeune postérité de ces magnanimes
-ancêtres, tous ceux qui donnèrent leur vie et risquèrent leur liberté
-pour conquérir à leurs frères de douleur un monde, une cité
-miséricordieuse, pacifique et des jours plus cléments.
-
-Le même feu qui brûla dans la poitrine de Luther anime encore ceux qui
-cherchent à tous les problèmes angoissant l'Humanité des solutions
-miséricordieuses, qui rêvent de bannir à jamais la guerre, la pauvreté,
-l'ignorance et la douleur. C'est pour eux que Luther, au nom de l'amour,
-a soulevé le monde, faisant paraître aux hommes à venir les routes
-libres et les chemins ensemencés.
-
-Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci, de la Réforme et de la
-Papauté, les prises d'armes, le réveil du fanatisme, un fleuve de sang,
-l'échafaud d'Amboise et la nuit du 24 août, les Guises et Richelieu,
-l'assassinat préconisé, l'Église ne respirant qu'homicide, le clergé,
-les moines rivalisant avec les rois de France d'exaction et de férocité,
-les Janotus de _Gargantua_ et les Ortuinus de Hutten, aiguisant le
-couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit de capucin ou de minime,
-appelant au secours des arguments théologiques le mousquet et la
-pertuisane, ont-ils apporté dans le monde un peu de raison et de
-bonheur? On peut hésiter à le croire. Au début du XVIe siècle, sous
-Jules II, à l'avènement de Léon X, le christianisme en pleine
-décomposition cadavérique se liquéfiait dans la boue. Et ses dogmes
-ineptes, sa morale inobservée et rebutante n'en imposait plus déjà
-qu'aux esprits sans culture. La Réforme galvanisa, remit sur pied le
-moribond. Elle suscita des monstres, la ruse, l'énergie implacables
-d'Ignace, la contagieuse folie et le morne délire de Thérèse. Les
-jésuites devinrent bientôt maîtres du monde avec leurs méthodes
-artificieuses, leur talent de captation, leur abjecte complaisance pour
-la richesse et le pouvoir. Ils imaginèrent de rendre la science
-«inoffensive» et l'art vérécundieux. Ils eurent leurs «bons savants»,
-leurs éditions à l'usage des Dauphins. Ils mêlèrent je ne sais quel fade
-miel de collège aux œuvres les plus hautes de la science humaine; ils
-falsifièrent les archives; ils persuadèrent au riche de leur confier ses
-trésors et ses enfants. Secondés en cela par leurs adversaires et non
-moins tartuffes que les protestants eux-mêmes, ils intronisèrent le
-mensonge déliant leur clientèle de tout honneur et de toute probité.
-C'est, pour la meilleure part, à leur influence que le monde est
-redevable d'une cinquième vertu cardinale, chère et précieuse au
-bourgeois, une vertu qui défend le capital, qui lui donne au besoin des
-ministres et des soldats, une vertu chère aux bedeaux comme aux
-académiciens, une vertu que, depuis quatre siècles bientôt, Rome et
-Genève pratiquent avec une émulation louable; cette vertu sans pareille
-se nomme Hypocrisie. Elle défend l'Église et trône au Parlement. Elle
-inspire les discours des ministres et laïcise la France au bénéfice de
-la Papauté. Les jésuites, par elle, devinrent les sauveurs de la morale
-et des dogmes chrétiens.
-
-Donc, si la Papauté au XVe siècle, ne s'était point vue menacée à la
-fois dans son temporel et dans sa domination intellectuelle, tout porte
-à croire qu'elle aurait pris à son compte l'évolution de l'esprit
-humain, qu'elle aurait marché dans les voies de la Science, adopté le
-progrès et fait cause commune avec les esprits les plus ouverts. Le
-christianisme gangrené, moribond, caduc, tombé en enfance, eût disparu
-du monde, sans que nul en prît souci, comme tombent, au vent d'automne,
-les feuilles et le bois mort. Sous l'influence de Gémiste Pléton, le
-concile de Florence mettait, presque au rang des pères de l'Église,
-l'Athénien Platon et proscrivait la scolastique de ses discours
-harmonieux. C'était le temps où le cardinal Bembo disait en grec son
-bréviaire «afin de ne point gâter sa latinité par les formes incorrectes
-de la Bible italique»; temps admirable où les pontifes, patriciens de la
-Rome papale, encourageaient les artistes et les érudits, où, comme
-Pétrarque déposant, avant de mourir, son Virgile dans le trésor de
-Venise, l'Italie entière, avec ses princes guerriers, ses cardinaux, ses
-prêtres, ses nobles dames, que peignaient Botticelli, Vinci, Pollaïolo,
-confondaient, en un même culte de beauté, toutes les religions de l'âme
-humaine. Et que de sang épargné, que d'hommes employés à des œuvres
-utiles, à des travaux féconds en résultats prospères! Quoi qu'il en
-soit, ayant pleuré tous les morts et glorifié tous les martyrs, suspendu
-à tous les autels des guirlandes pieuses, devant ces longues plaines en
-deuil, ces champs funèbres de l'Histoire, il convient de répéter le mot
-de Gœthe: «Par delà les tombes, en avant!»; de regarder avec espoir du
-côté de l'aurore, d'attendre ce jour qui viendra peut-être, ce jour que
-l'esprit scientifique annonce et prépare, en dépit de tous les
-obstacles, de toutes les mauvaises fois, où la guerre d'idées aussi bien
-que les guerres d'intérêts ne seront plus qu'un lugubre souvenir, un
-cauchemar sinistre emporté par l'aube des temps nouveaux, où la Science
-et la Justice mettront en commun leurs oracles, où, sur une terre plus
-féconde, habiteront pour toujours les hommes fraternels et les dieux
-réconciliés.
-
-LAURENT TAILHADE.
-
-
-
-
-ÉPITRES
-
-DES
-
-HOMMES OBSCURS
-
-
-
-
-I
-
-MAITRE JOANNES PELLIFEX DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salut aimant et servitude incroyable à vous, Seigneur vénéré Maître.
-Aristoteles, en ses prédicaments, affirme qu'un doute général n'est pas
-oiseux; c'est pourquoi j'ai sur l'estomac un doute qui me fait grand
-scrupule. J'allai naguère à la foire de Francfort. En compagnie d'un
-bachelier, je faisais route vers le forum, par la grand'rue où nous
-croisèrent deux hommes qui nous semblèrent d'aspect fort honnête, ayant
-noires tuniques, vastes capuces et lyripipions. Et me sont les Dieux
-témoins que je les crus deux de nos Maîtres! Je leur fis ma révérence et
-leur tirai mon bonnet. Alors, mon compagnon me bourra fortement: «Pour
-l'amour de Dieu, que faites-vous? dit-il. Ce sont des Juifs, et vous
-leur ôtez votre barrette?» Je fus aussi perturbé que si j'avais vu un
-diable. «Dom Bachelier, que le Seigneur me pardonne, car je l'ai fait
-par ignorance. Mais pensez-vous que cela soit grand péché?»
-
-Tout d'abord, il répondit qu'il y voyait un péché mortel, le fait se
-rattachant à l'idolâtrie, en opposition avec le premier des dix
-préceptes: _Crois en un seul Dieu_. En effet, si quelqu'un rend honneur
-soit à un Juif, soit à un païen, tout comme s'ils étaient baptisés, il
-agit contre la foi et semble lui-même Juif ou païen. En même temps, le
-Juif et le païen disent: «Voici que nous marchons dans la meilleure
-voie, puisque les chrétiens nous tirent leur révérence; si nous n'y
-marchions, ils ne la tireraient point.» Ils s'enracinent, par là, dans
-leur foi, mésestiment la chrétienne et ne souffrent plus qu'on les
-baptise. A quoi je répliquai: «Bien est véritable un tel propos quand on
-agit sciemment; mais moi, je n'ai fait cela que par impéritie; or,
-l'impéritie excuse le péché. Si j'avais connu que ces gens fussent Juifs
-et que je leur eusse rendu honneur, je mériterais d'être brûlé vif,
-comme ayant fait preuve d'hérésie. Mais Dieu ne l'ignore pas; je ne fus
-instruit de leur qualité ni par le verbe ni par le geste; je supposai
-avoir en ma présence deux Maîtres inconnus.»
-
-Alors, il reprit: «C'est encore un péché. Moi-même, je suis entré une
-fois dans certaine église où se tient, en présence du Sauveur, un Juif
-de bois qui brandit un marteau. Je crus voir saint Pierre avec ses
-clefs. Je m'agenouillai, déposant ma barrette. Seulement, alors, je vis
-que c'était un Juif et j'entrai en repentance. Néanmoins, en confession,
-dans un monastère de Prêcheurs, mon confesseur me dit que c'était péché
-mortel à cause que nous devons prendre garde à nos actions; il conclut
-en disant ne me pouvoir absoudre sans congé de l'Évêque, le cas étant
-épiscopal. Il ajouta que si j'avais agi volontairement et non par
-ignorance, le cas devenait papal. Ainsi, je ne fus absous qu'après qu'il
-eut obtenu les pouvoirs de l'Évêché. Et, de par Dieu! j'estime que, pour
-décharger votre conscience, il importe que vous alliez à confesse devant
-l'Official du Consistoire. Car, ici, l'ignorance ne peut être valable
-comme excuse d'un si grand péché. Les Juifs portent sur le devant de
-leur manteau une rouelle grise qu'il vous fallait voir comme je l'ai
-vue. C'est donc une ignorance crasse; elle ne vaut rien pour
-l'absolution.»
-
-Ainsi parla ce Bachelier. Vous êtes un théologien profond. En
-conséquence, je vous supplie dévotement et non moins humblement qu'il
-vous plaise résoudre la question susdite, m'écrivant si le péché se doit
-considérer comme véniel ou mortel, si le cas est papal ou bien
-épiscopal. Écrivez-moi aussi votre opinion sur la coutume de Francfort.
-Les bourgeois de cette ville ont-ils raison d'endurer que les Juifs
-portent le même habit que nos Maîtres? Cela me paraît abusif. N'est-ce
-pas un scandale qu'il n'existe pour ainsi parler aucune différence entre
-les circoncis et nos Maîtres aimés? N'est-ce pas une dérision de la
-Théologie sacro-sainte? Notre chef sérénissime, l'Empereur, ne devrait
-tolérer, sous quelque prétexte que ce soit, qu'un ioutre, égal aux
-chiens et l'ennemi de Christus, ait l'audace de marcher, pareil à un
-docteur en Théologie sacrée.
-
-Par les présentes, je vous mande aussi un _dictamen_ de Maître
-Bernhardus Plumilegus--vulgairement Federlefer--qu'il m'a fait tenir de
-Wittemberg.
-
-Vous le connaissez pour avoir tous deux cohabité à Deventer. Il m'assure
-que vous lui fîtes bonne société; lui-même est un aimable compagnon qui
-ne tarit pas sur votre louange. Ainsi portez-vous bien au nom de Dieu.
-
-_Donné à Leipzig._
-
-
-
-
-II
-
-MAITRE BERNHARDUS PLUMILEGUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Malheur au rat qui, pour se cacher, ne possède qu'un trou!
-
-Moi aussi pourrai-je dire, sauf le respect qui vous est dû, homme
-vénérable, que je serais non moins pauvre, n'ayant qu'un seul ami, si,
-quand il cogne sur moi, un autre ne survenait pour me traiter
-affablement.
-
-Témoin ce quidam poète, nommé Georgius Sibutus, lequel est un poète
-séculier donnant des lectures publiques dans les parlottes et, d'autre
-part, le meilleur fils du monde. Mais, comme vous ne l'ignorez pas, ces
-poètes, quand ils n'ont pas comme vous leurs grades en Théologie,
-s'ingèrent, à tout coup, redresser les autres, font maigre estime des
-théologiens. Une fois, dans un _symposium_ qu'il donnait chez lui, nous
-bûmes de la cervoise de Thourgau et restâmes attablés jusqu'à la
-troisième heure. J'étais un peu saoul, parce que la bière m'avait tapé
-sur la coloquinte. Il se trouva là un personnage qui se comporta fort
-mal à mon endroit. Je lui offris un demi-verre qu'il accepta; par la
-suite, il refusa de me tenir tête. Je l'attaquai trois fois, mais il ne
-voulut répondre. Il prit un siège en silence et ne dit plus un mot.
-Alors, celui-ci, pensai-je, te méprise; c'est un superbe qui te veut
-molester. Et je fus remué dans ma colère. Je pris le gobelet puis, à
-tour de bras, lui cognai son viédaze.
-
-Là-dessus, notre poète Sibutus, irrité contre moi, de dire que j'avais
-fait du boucan chez lui et que je n'avais qu'à foutre le camp au nom du
-Diable.
-
-A quoi je répondis: «Que m'importe à moi que vous me soyez ennemi? j'en
-ai d'autres aussi méchants que vous et cependant je leur ai tenu tête.
-Que m'importe que vous soyez poète? j'ai pour camarades force poètes qui
-vous valent bien. Je vous estronte, vous et votre poésie. Que
-croyez-vous donc? Pensez-vous que je sois un sot, né comme une pomme sur
-un arbre?» Alors il m'a traité d'âne, me criant que je n'avais jamais
-fréquenté de poètes. «L'âne est dans ta peau, lui repartis-je. Quant aux
-poètes, j'en ai vu plus que toi.» Je vous nommai, puis nos Maîtres,
-Sotphi du collège de Kneck, qui composa une glose notable, et Rutgerus,
-licencié en Théologie du collège de Mons. Enfin, je gagnai la porte et,
-depuis, nous n'avons cessé d'être ennemis.
-
-C'est pourquoi je vous demande très cordialement de vouloir bien me
-favoriser d'un _dictamen_ que j'ostenterai au Sibutus et à ses
-compagnons, me voulant glorifier que vous êtes mon ami, autrement bon
-poète que ce paltoquet. Écrivez-moi surtout les comportements du docteur
-Joannes Pffefferkorn, s'il est encore en bisbille avec le docteur
-Reuchlin, si vous le défendez encore comme par le passé; enfin
-donnez-moi des nouvelles. Bonne santé dans le Christus.
-
-
-
-
-III
-
-JOHANNES STRANSSFEDERIUS A ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salut majeur et tout autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles dans le
-ciel ou de poissons dans la mer! Vous devez savoir que je me porte bien,
-ma mère aussi, et de grand cœur j'en voudrais savoir autant sur votre
-compte, parce que je pense au moins une fois par jour à Votre
-Seigneurie.
-
-A présent, écoutez, sauf votre bon plaisir, ce qu'a fait ici un
-nobilion, que le diable confonde _in æternum_! pour avoir scandalisé
-notre Maître Dom Petrus Meyer à sa table où popinaient plusieurs Maîtres
-et gentilshommes. Ce garçon n'eut pas une goutte de modestie et se
-montra si outrecuidant que j'en reste encore stupéfait. «Oui, dit-il,
-Joannes Reuchlin est plus docte que vous.» Puis le régala d'une
-chiquenaude. A quoi notre Maître Petrus répondit: «J'enverrais pendre
-mon col si la chose était vraie! Sainte Maria! le docteur Reuchlin est
-en Théologie comme un enfant. Un enfant est plus habile en théologie que
-le docteur Reuchlin. Sainte Maria! n'en doutez point, car j'ai de
-l'expérience. Je n'entends goutte au livre des _Sentences_. Sainte
-Maria! cette matière est subtile; les hommes ne la peuvent assimiler
-comme la poésie ou la grammaire. Moi aussi, pour peu que j'en eusse le
-goût, je pourrais être poète; je pourrais ordonner des mètres, puisqu'à
-Leipzig j'ai entendu Sulpicius discourir touchant le nombre des
-syllabes. Mais à quoi cela sert-il? Votre Reuchlin devrait me proposer
-une question de Théologie, argumenter ensuite _pro et contra_.» Puis, il
-prouva d'abondance et par de nombreux syllogismes que nul ne connaît à
-fond la Théologie, sinon par l'influx du Paraclet. Car c'est
-l'Esprit-Saint lui-même qui dévoile ce grand Art. Au contraire, la
-poésie est nourriture pour le Diable, comme l'affirme Hieronymus dans
-son épistolaire.
-
-Alors ce crapaud de le démentir, assurant que le docteur Reuchlin est au
-mieux avec le Saint-Esprit, qu'il est grandement qualifié en Théologie,
-étant l'auteur d'un livre théologique dont le nom m'échappe. Il finit en
-appelant «vieille bête» notre Maître Dom Petrus. Puis, il déclara que
-notre Maître Hoogstraten est un moine fromager, de quoi les convives se
-tordirent. Mais moi je lui représentai le scandale et quelle honte c'est
-de voir un simple compagnon manquer de révérence au docteur Meyer.
-
-Dom Petrus fut tellement irrité qu'il se leva de table, allégua
-l'Évangile, disant: _Tu es Samaritain et possédé du Diable!_ J'ajoutai:
-«Prends cela pour toi!» grandement réjoui que mon bon maître eût si
-vertement exécuté le trupheur.
-
-Vous devez persévérer dans votre attitude; vous devez, comme par le
-passé, défendre la Théologie sans regarder si l'adversaire est noble ou
-manant, puisque vous êtes fort de vos capacités. Si je savais écrire en
-vers comme vous le faites, je n'aurais souci d'un Prince quand bien même
-il voudrait me condamner à mort. En outre, je suis l'ennemi des juristes
-qui, chaussant des brodequins écarlates, des manteaux fourrés et des
-cols d'hermine, ne tirent pas la révérence due aux Maîtres d'ici et
-d'ailleurs.
-
-Je vous prie encore, avec humilité et non moins d'affection, de vouloir
-bien me notifier les sentiments de Paris à propos du _Speculum
-oculare_[3]. Plaise à Dieu que notre inclyte mère l'Université de Paris
-fasse avec nous cause commune pour brûler ce livre hérétique et plein de
-scandales, ainsi que l'écrivit notre Maître Lungarus!
-
- [3] Le _Miroir oculaire_ de Reuchlin.
-
-J'ai ouï-dire que Maître Sotphi, du collège de Kneck, auteur d'une glose
-notable sur les quatre parties d'Alexandre, serait mort. J'espère
-néanmoins que c'est là un faux bruit, pour ce qu'il fut excellent homme,
-grammairien profond, supérieur de beaucoup à ces nouveaux grammairiens
-poétiques.
-
-Daignez présenter aussi mes hommages à Maître Remigius qui me fut un
-maître sans égal. Il me donnait d'insignes camouflets, disant: «Te voilà
-comme une auque, refusant de travailler pour devenir un célèbre
-argumentateur!» Alors je répondais: «Très excellent Seigneur notre
-Maître, je me veux amender à l'avenir.» Parfois il me tenait quitte,
-parfois il me donnait une vigoureuse discipline. Ainsi ahuri, je devins
-discret en recevant de bon cœur le châtiment de ma négligence.
-
-Je n'ai rien à vous marquer de plus, sinon qu'il vous plaise vivre cent
-ans encore et vous bien porter dans le repos.
-
-_Donné à Mayence._
-
-
-
-
-IV
-
-MAITRE JOANNES CAUTRIFUSOR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Cordiales salutations, Vénérable Seigneur Maître! Puisque nous avons
-fréquemment traité les mêmes bagatelles et que vous n'avez cure d'une
-fantaisie que l'on vous narre, ainsi que je me propose de le faire, je
-ne crains pas que vous preniez en mauvaise part la gaudriole que voici.
-Car vous eussiez agi de même et vous rirez, je n'en doute pas; le tour
-est des meilleurs.
-
-Advint ici, naguère, un moine des Prêcheurs, assez profond en Théologie,
-et spéculatif, et goûté de nombreux adeptes. Il se nomme le docteur
-Georgius. Après avoir séjourné à Halles, il vint ici, prêcha bien la
-moitié de l'année, réprimandant les uns et les autres au sermon,
-n'épargnant pas même le Prince et ses vassaux.
-
-A la collation, il se montrait sociable, d'esprit jovial, buvant avec
-les compagnons demi-verres et rouges-bords. Mais toujours, quand il
-avait popiné la veille au soir, en notre compagnie, il sermonnait le
-matin contre nous, disant: «Les Maîtres de cette Université bambochent
-avec leurs copains, hument le pot jusqu'à l'aurore, jouant et préoccupés
-de balivernes. Ils devraient s'amender eux-mêmes, renoncer à de telles
-sornettes, puisque l'exemple nous vient d'eux.»
-
-Souventefois sa critique me rendit vérécundieux; je fus irrité contre ce
-Georgius, rêvant aux moyens d'en obtenir des représailles et ne les
-trouvant pas. Quelqu'un me dit que le bon frère se coulait nuitamment
-chez une coquine, la besognait et dormait avec. Entendant cela, je
-réunis quelques-uns de mes condisciples habitant le collège. Vers 10
-heures, nous fûmes au gîte de la péronnelle où nous entrâmes de force.
-Le moine, voulant fuir, n'eut pas le temps d'emporter son vestiaire. Il
-sauta nu par la fenêtre; j'en ris au point que je me compissai. Puis, je
-lui criai: «Dom Prédicateur, emportez donc vos ornements pontificaux!»
-Dehors, mes amis le traînèrent dans la boue et dans la merde.
-
-Cependant, je les calmai, leur enjoignant de faire paraître la plus
-entière discrétion. Ensuite de quoi j'obtempérai à leur caprice et,
-tous, nous fornicâmes la donzelle du Prêcheur.
-
-C'est ainsi que je me vengeai de ce moine qui, depuis, s'est abstenu
-d'épiloguer sur mes comportements. Gardez-vous cependant d'ébruiter
-l'aventure, à cause que les Frères Prêcheurs sont à présent pour vous
-contre le docteur Reuchlin, défendent l'Église catholique et la Foi
-contre ces poètes séculiers. Je voudrais que mon insulteur fît partie
-d'un Ordre moins illustre; car celui des Prêcheurs est mirifique entre
-tous.
-
-Vous, ne manquez point de me notifier quelque bonne histoire et ne vous
-irritez contre moi. Portez-vous bien.
-
-_De Wittemberg._
-
-
-
-
-V
-
-NICOLAUS CAPRIMULGIUS, BACHELIER, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Un salut copieux avec une grande révérence pour Votre Dignité, comme se
-doit en écrivant au Maître que vous êtes! Vénérable Dom Maître, sachez
-qu'il est une question notable dont j'implore ou sollicite votre
-Maîtrise de me fournir l'éclaircissement. Nous avons ici un Grec. Il
-commente la grammaire d'Urbanus. Or, quand il écrit le grec, il met
-toujours en haut les accents. C'est pourquoi j'ai dit naguère: «Maître
-Ortuinus enseigna pourtant la grammaire grecque à Deventer. Il est aussi
-compétent que cet individu: jamais pourtant il n'écrivit les accents de
-telle sorte et je crois qu'il entend assez bien son affaire pour pouvoir
-à l'occasion corriger ce faquin de Grec.» Mais les autres n'ont pas
-voulu me croire. Mes amis et mes condisciples m'ont demandé d'écrire à
-Votre Domination qui voudra me notifier dans quel sens il faut opiner et
-si nous devons ou non mettre des accents.
-
-S'il n'en faut pas mettre, par les Dieux! nous voulons sérieusement
-embêter le Grec et faire qu'il ne garde qu'un petit nombre d'auditeurs.
-
-Je vous ai bien vu à Cologne, dans la maison d'Henricus Quentel, au
-temps où vous étiez correcteur. Quand vous aviez à corriger du grec,
-vous faisiez sauter les accents mis au-dessus des lettres, disant: «Que
-signifient de pareilles sottises?» Je m'avisai, dès lors, que vous aviez
-quelque raison, car sans cela vous ne l'eussiez pas fait. Vous êtes un
-homme admirable. Dieu vous a fait une grande grâce, puisque vous
-connaissez quelque chose dans tout le cognoscible. C'est pourquoi vous
-devez louer le Seigneur Dieu dans vos mètres, et la béate Vierge, et
-tous les saints de Dieu. Mais ne soyez pas molesté par moi si
-j'importune Votre Seigneurie avec mes interrogatoires; je ne fais cela
-que pour cause d'information. Portez-vous bien.
-
-_De Leipzig._
-
-
-
-
-VI
-
-MAITRE PETRUS HAFENMUSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Innombrables saluts, Vénérable Seigneur Maître! Si j'avais pécune et
-substances copieuses, je voudrais vous offrir une popination de choix,
-croyez-m'en sur parole, à la condition que vous me tiriez du doute que
-voici.
-
-Mais pour ce que je n'ai présentement ni bœufs ni brebis, non plus
-qu'aucune autre bête des champs et que je suis fort gueux, je ne peux
-rémunérer votre doctrine. Toutefois, je vous promets qu'aussitôt pourvu
-d'un bénéfice (et je postule en ce moment pour certain vicariat) je me
-propose de vous rendre une fois des honneurs tout spéciaux.
-
-Donc, veuillez m'écrire s'il importe au salut éternel que les écoliers
-apprennent la Grammaire dans les profanes, comme Virgilius, Tullius,
-Plinius et autres poètes. Il me paraît, à moi, que ce n'est point une
-bonne façon d'étudier. En effet, Aristoteles, au chapitre premier de sa
-_Métaphysique_, dit que «les poètes mentent beaucoup». Mais ceux qui
-mentent pèchent, et ceux qui fondent leur étude sur le mensonge la
-fondent sur le péché. Or, tout ce qui est fondé sur le péché n'est pas
-bon, mais contre Dieu, puisque Dieu est ennemi du péché. Dans la
-poéterie tout est mensonge; ceux qui commencent leurs études par la
-poéterie ne sauraient croître dans le bien. Car d'une méchante racine
-sort toujours de la mauvaise herbe, et d'un arbre vénéneux des fruits
-empoisonnés. Ce que dit notre Sauveur dans l'Évangile: _La souche n'est
-impollue qui donne un mauvais fruit_.
-
-Et je me remémore en perfection l'avis que me bailla une fois notre
-Maître Valentinus de Geltersheim, au collège du Mont, quand fus son
-disciple et voulus entendre Sallustius. Il me dit: «Pourquoi veux-tu
-entendre Sallustius, dyscole?»
-
-Je répondis alors: «Parce que Maître Johannes de Breslau prétend que de
-tels poètes nous apprenons à rédiger d'excellents _dictamen_.» Mais lui
-me rétorqua: «C'est un phantasme! Tu dois t'attacher aux _Parties_
-d'Alexander, aux _Épistoles_ de Carolus que l'on paraphrase dans les
-cours de Grammaire. Quant à moi, je n'ai jamais entendu goutte à
-Sallustius et pourtant j'excelle à composer des _dictamen_ soit en vers,
-soit en prose.» Par ces bonnes raisons, Valentinus notre Maître me
-détourna d'étudier jamais en Poésie.
-
-Ces humanistes d'à présent m'horripilent avec leur latin nouveau. Ils
-abrogent les bouquins d'autrefois: Alexander, Remigius, Johannes de
-Garlandria, Cornutus, le _Compost des vocables_, l'_Épistolaire_ de
-Maître Paulus Niavis, disant de si grandes menteries que je me signe de
-la croix lorsque je les entends parler. Ainsi, l'un d'entre eux
-affirmait naguère que, dans une certaine province, il existe une eau
-dont le sable est d'or et qui se nomme Tagus, de quoi je me suis rigolé
-en cachette, puisque le fait n'est pas possible.
-
-Je sais bien que vous êtes poète; cependant j'ignore d'où vous tenez cet
-art. On assure qu'à votre gré vous écrivez, en une heure, des montjoies
-de vers; mais j'estime que votre intellect est ainsi illuminé par
-l'influx du supernel Esprit, que vous savez ces choses et d'autres parce
-que toujours vous fûtes bon théologien et que vous redressez comme il
-faut les Gentils.
-
-De grand cœur je vous écrirais des nouvelles si j'en avais appris. Mais
-je n'en sais aucune, sinon que les Frères et les Doms de l'Ordre des
-Prêcheurs ont ici de copieuses indulgences. Ils absolvent de la peine et
-de la coulpe n'importe qui se confesse avec contrition, ayant pour cet
-objet des lettres papales.
-
-De votre part, écrivez-moi aussi quelque chose; car je suis en quelque
-manière comme votre valet.
-
-_De Nuremberg._
-
-
-
-
-VII
-
-THOMAS LANGSCHNEIDERIUS, BACHELIER EN THÉOLOGIE COMBIEN QU'INDIGNE,
-DONNE LE BONJOUR A DOM ORTUINUS GRATIUS DEVENTERIEN, HOMME
-SUPEREXCELLENT NON MOINS QUE SAVANTISSIME, POÈTE, ORATEUR, PHILOSOPHE,
-THÉOLOGIEN, EN OUTRE ET PLUS, S'IL LUI PLAISAIT.
-
-
-Puisque (ainsi le promulgue Aristoteles) douter de toute chose n'est
-point inutile, puisque dans l'_Ecclésiaste_, on peut lire: _J'ai proposé
-à mon esprit de pousser quêtes et investigations à travers tous les
-objets qu'on rencontre sous le soleil_, je me hasarde et soumets à Votre
-Seigneurie une question qui m'inspire quelque doute. Mais, d'abord, je
-proteste, par les Dieux sacrés! que je ne veux en aucune façon tenter
-Votre Seigneurie ni votre respectabilité, mais que je souhaite
-cordialement et affectueusement qu'elle me veuille édifier sur cettuy
-doute. Il est écrit dans l'_Évangile_: _Ne cherche pas à tenter le
-maître ton Dieu_ et, dans _Salomon_: _De Dieu émane toute sagesse_.
-
-Or, c'est vous qui me donnâtes la science que j'ai; cependant toute
-bonne science est le principe de sagesse. C'est pourquoi vous êtes à mes
-regards comme Dieu, m'ayant conféré le commencement de la sagesse, pour
-m'exprimer sur le mode poétique.
-
-Voici comment fut introduite ma question. Naguère, nous eûmes ici un
-banquet d'Aristoteles. Docteurs, Licenciés et les Maîtres encore se
-gaudirent amplement. J'assistais à la fête. Nous bûmes, à l'apéritif,
-trois coups de malvoisie; après quoi, nous goûtâmes d'abord du pain
-d'épice frais que nous mettions en boulettes; puis, vinrent six plateaux
-de boucherie, et de gallines, et de chapons; un autre de marée. Entre
-chaque plat, des vins de Cobourg, du Rhin, la cervoise d'Embeke, de
-Thourgau et de Neubourg. Et les Maîtres se déclarèrent satisfaits,
-disant que les nouveaux Maîtres avaient bien fait les choses, de quoi
-ils reçurent grand honneur.
-
-Devenus hilares, nos Maîtres commencèrent à discourir d'un art
-incomparable sur les plus graves questions. L'un d'eux s'avisa
-d'enquêter s'il est convenable de dire: _Magister Nostrandus_ ou _Noster
-Magistrandus_, pour une personne apte née à devenir Docteur en
-Théologie, comme, à présent, est dans Cologne ce père melliflu, frater
-Theodoricus de Gand, carme déchaux, légat vénérandissime de Cologne, la
-nourricière Université, philosophe argumentateur, artiste grandement
-perspicace et théologien suréminent.
-
-Maître Warmsemmel, mon compatriote, lui répondit soudain, lequel est un
-scottiste des plus aigus, Maître depuis dix-huit années, qui, dans ses
-débuts, fut rejeté deux fois et trois fois empêché pour le degré de
-Maître, mais n'en revint pas moins à la charge jusqu'au temps qu'il y
-fut promu pour l'honneur de l'Université. Il raisonne pertinemment ses
-actes; il a de nombreux disciples grands et petits, jeunes et vieux. Il
-s'exprima d'un air grave et plein de maturité, soutenant qu'il faut
-dire: _Noster Magistrandus_, que c'est le terme unique. _Magistrare_
-signifie apertement «faire Maître», _baccalauriare_ «faire Bachelier» et
-_doctorare_ «faire Docteur». De là viennent ces termes: _Magistrandus_,
-_Baccalauriandus_ et _Doctrinandus_. Les Docteurs en Théologie sacrée ne
-prennent pas le titre de «Docteurs» il est vrai, mais pour cause
-d'humilité, pour cause de sainteté et pour marquer aussi leur différence
-d'avec le commun, ils se nomment ou sont appelés «Maîtres», à cause
-qu'ils occupent dans la foi catholique la place de notre Dom
-Jesus-Christus,--fontaine de vie--et que Jesus-Christus est notre Maître
-à tous. Donc, ceux-là mêmes prennent le nom de Maîtres qui nous doivent
-instruire dans le chemin de vérité. Dieu est vérité. C'est pourquoi ils
-sont qualifiés à bon droit, puisque nous tous, chrétiens, devons ouïr
-leurs prédications et n'y jamais contredire, ce qui fait qu'ils sont les
-maîtres de nous tous. Mais les désinences _tras, trare_ ne sont pas dans
-notre usage; elles ne se lisent point dans nos vocabulaires, ni dans le
-_Catholicon_, ni dans le _Breviloque_, ni dans la _Gemme des Gemmes_,
-qui renferme cependant un grand choix d'expressions. Je conclus. Il faut
-dire _Magistrandus_, point _Magister Nostrandus_.
-
-Vint à la réplique Maître Andreas Delitzch, homme fort subtil, poète
-d'une part, de l'autre artiste, jurisprudent et médecin.
-
-D'habitude, il enseigne Ovidius en sa _Métamorphose_, déduit chacune des
-fables dans le sens littéral et dans l'anagogique, dont je fus
-l'auditeur, pour ce qu'il expose très fondamentalement et que, dans sa
-maison, il paraphrase en outre Quintilianus et Juvencus.
-
-Il prit parti contre Maître Warmsemmel, soutint qu'il nous faut dire
-_Magister Nostrandus_. Parce que d'abord, comme il y a une différence
-entre _Magisternoster_ et _Noster Magister_, la même différence existe
-entre _Magister Nostrandus_ et _Noster Magistrandus_; ensuite, parce que
-_Magisternoster_ se dit d'un docteur en Théologie et ne forme qu'un mot,
-tandis que _Noster Magister_ est composé de deux vocables, s'appliquant
-à tous Maîtres dans les sciences libérales tant d'espèces mécaniques et
-manuelles, que d'espèce intellectuelle. Peu importe, que, chez nous, les
-finales... _tras... trare_ n'aient pas un cours habituel, étant donné
-que nous pouvons élaborer des termes neufs. Et, là-dessus, il allégua
-Horatius.
-
-Les Maîtres alors s'émerveillèrent de tant d'ingéniosité. L'un d'eux lui
-offrit un canthare où moussait la bière de Neubourg. «Je préfère
-attendre; mais épargnez-moi», répondit-il; puis, touchant sa barrette,
-il s'esclaffa très hilare et, portant la santé de Maître Warmsemmel:
-«Voilà, dit-il, Seigneur Maître, afin que vous ne m'imputiez point de
-vous être ennemi.»
-
-Puis il but d'un seul trait, à quoi Maître Warmsemmel répondit
-vaillamment pour l'honneur de la Silésie. Et tous les Maîtres se
-conjouirent. Ensuite de quoi, l'on sonna pour les vêpres.
-
-A ces causes, je demande à Votre Excellence qu'elle veuille bien me
-donner son avis, car vous êtes merveilleusement profond. Je me suis dit
-pour lors: «Dom Ortuinus me doit la vérité, qui fut mon précepteur à
-Deventer quand j'y faisais ma troisième.» De plus, vous me devez
-certifier comment va la guerre entre vous et Johannes Reuchlin. J'ai
-compris que ce ribaud (encore que juriste et docteur) ne veut en aucune
-façon rétracter ses paroles. Envoyez-moi derechef le livre de notre
-Maître Arnaldus de Tongres, qu'il divisa par articles, étant beaucoup
-subtil et dans quoi il aborde le plus profond de la Théologie.
-Portez-vous bien. Ne prenez pas en mauvaise part que je vous écrive
-ainsi en camarade. Vous me dîtes autrefois que vous m'aimez autant qu'un
-frère et que vous m'entendez promouvoir en toute chose, quand bien même
-il vous faudrait pour cela dépendre la forte somme.
-
-_Donné à Leipzig._
-
-
-
-
-VIII
-
-FRANCISCUS GENSELINUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salutation à la gravité de quoi mille talents ne sauraient équipoller!
-Apprenez, Vénérable Dom Maître, qu'il est ici grandement question de
-vous. Les Théologiens font de votre personne une abondante préconisation
-à cause que vous n'avez d'égards pour qui que ce soit et que vous
-écrivez en défendant l'orthodoxie contre le docteur Reuchlin. Mais
-quelques béjaunes sans esprit, des juristes qui ne sont point éclairés
-dans la foi chrétienne, se truphent de Votre Seigneurie et lui
-déblatèrent sur le casaquin. Toutefois ils ne sauraient prévaloir,
-puisque la Faculté de Théologie tient pour vous. Et naguère, lorsque
-sont venus ici les _Actes des Parisiens_, presque tous les Maîtres ont
-acheté ce livre, de quoi ils se gaudirent énormément. Pour lors, en
-ayant fait moi-même emplette, je l'envoyai à Heidelberg pour le signaler
-à nos contradicteurs.
-
-Les ayant vus, j'estime que ceux d'Heidelberg ne tarderont pas à se
-repentir de n'avoir point tenu pour l'alme Université de Cologne dans
-ses conclusions contre le docteur Reuchlin. J'apprends d'ailleurs que,
-pour ce motif, l'Université de Cologne a promulgué un statut par quoi
-elle s'oblige à ne jamais promouvoir dans les siècles des siècles les
-Maîtres ou Bacheliers ayant pris leurs grades à Heidelberg. C'est bien
-fait. Ils apprendront à connaître l'Université de Cologne, à épouser,
-une autre fois, son parti. Je voudrais qu'on en fît de même pour les
-autres Universités; mais je crois qu'elles ne sont pas informées de tout
-cela; veuillez donc pardonner à leur ignorance.
-
-Un compagnon m'a donné de bien jolis vers que vous devriez intimer à
-l'Université de Cologne. Je les ai montrés aux Maîtres et à nos Maîtres
-qui les ont fort recommandés. Je les ai adressés à plusieurs cités pour
-votre gloire; car vous avez toutes mes faveurs. Lisez-les donc et sachez
-ce que je pense:
-
- Qui veut lire les dépravations hérétiques,
- Et, du même coup, apprendre les bonnes latinités,
- Celui-là doit acheter les _Actes des Parisiens_
- Et les factums, dans Paris naguère édictés,
- Comme quoi Reuchlin erre sur la Foi,
- Ainsi que notre Maître Tongarus doctrinalement le prouve.
- Ces choses, Maître Ortuinus veut les lire
- Gratuitement, dans cette alme Université,
- Et d'un bout à l'autre sur le texte gloser,
- Non sans quelques remarques notables sur les marges notes.
- Il veut, en outre, argumenter pour et contre,
- Ainsi les Théologiens, dans Paris,
- Quand ils examinèrent le _Speculum oculare_
- Et Reuchlin magistralement condamnèrent:
- Comme le savent les frères Carmélites
- Et les autres qui s'appellent Jacobites.
-
-Je m'étonne si vous prenez quelque intérêt à des choses de ce genre.
-Vous êtes si artiste dans vos compositions, vous possédez une suavité si
-grande que je ris toujours de plaisir quand je lis quelqu'un de vos
-ouvrages. Moi, je souhaite qu'il vous plaise vivre longtemps afin que
-votre los grandisse autant qu'il a fait jusqu'ici; car chacun de vos
-écrits est de la dernière utilité.
-
-Dieu vous gard' et vivifie! Qu'il ne vous abandonne point aux mains de
-vos ennemis!
-
-Comme dit le _Psalmiste_: _Que le Seigneur vous guerdonne selon votre
-cœur et confirme tous vos desseins!_
-
-Et vous aussi me veuillez écrire de vos gestes; car de grand cœur je
-vois et entends ce que vous faites et comme vous agissez. Donc,
-portez-vous bien.
-
-_De Fribourg._
-
-
-
-
-IX
-
-MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BON VÊPRE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Parce qu'on lit dans l'_Ecclésiaste_, XI: _Exulte, jouvenceau, dans ton
-adolescence!_ pour cela je suis présentement d'esprit joyeux, car il
-faut que vous appreniez qu'en amour tout me vient à point et que j'ai
-fort à belluter. Ainsi dit Ézéchiel: _A présent, il forniquera dans sa
-fornication_. Et pourquoi ne devrais-je pas, de temps à autre, me purger
-les rognons? Cependant je ne suis pas un ange, mais un homme; or, tout
-homme est sujet à l'erreur.
-
-Vous aussi jouez quelquefois du serre-croupière, encore que Théologien,
-car vous ne pouvez dormir toujours seul. Témoin ce verset de
-l'_Ecclésiaste_, IV: _Si deux couchent ensemble, ils s'échaufferont
-mutuellement_. Un seul, comment parviendrait-il à se donner chaud?
-
-Quand m'écrirez-vous des faits de votre petite amie? Naguère, quelqu'un
-m'a narré que, pendant qu'il était à Cologne, vous eûtes avec elle une
-prise de bec et vous la gourmâtes comme il faut, pour ce qu'elle ne
-culetait point à votre goût. Quant à moi, j'admire qu'il vous soit
-possible de cogner sur une si charmante femelle: rien que de le voir,
-j'en pleurerais. Vous eussiez dû la prévenir qu'elle n'eût pas à
-recommencer. Se corrigeant d'elle-même, elle eût mis plus de grâce au
-nocturne déduit. Quand vous nous commentiez Ovidius, vous nous apprîtes
-qu'on ne doit sous aucun prétexte frapper les dames et vous alléguâtes
-sur ce point les Écritures Saintes.
-
-Je suis content que ma petite soit d'humeur hilare et ne se mette pas en
-rogne contre moi. Quand je vais chez elle, j'en use de même, ce qui nous
-tient en joie, et nous biberonnons des vins, de la cervoise, parce que
-le vin létifie le cœur de l'homme, cependant que la tristesse lui
-dessèche les os.
-
-Si par hasard je m'emporte contre elle, voici qu'elle me baise et la
-paix se conclut. Elle me dit ensuite: «Mon petit homme, soyez de belle
-humeur.»
-
-Dernièrement, comme je l'allai voir, je bousculai en entrant un jeune
-courtaud de magasin qui gagnait au pied. Ses souliers étaient dénoués,
-son front en sueur, d'où j'inférai qu'il venait de monter dessus.
-D'abord, je fus quelque peu irrité; cependant elle me jura que le commis
-ne l'avait point touchée, mais qu'il prétendait lui vendre une pièce de
-linteau pour faire des chemises. «C'est fort bien, répliquai-je, mais
-toi, quand me donneras-tu une chemise?»
-
-Alors elle me pria de lui remettre deux florins moyennant quoi elle
-pourrait acheter la toile et que certes elle ne manquerait pas de lever
-sur la pièce une chemise en ma faveur. Je n'avais pas le sou, mais
-j'empruntai les deux florins à un condisciple et les lui donnai
-aussitôt. J'approuve, quant à moi, qu'on soit de bonne humeur. Les
-médecins prétendent que rien n'est si pertinent à la santé. Nous avons
-ici un certain Maître qui bougonne tout le temps, n'a pas une minute de
-gaieté, ce qui fait qu'il est toujours infirme. Il me reprend sans
-cesse, me détourne d'aimer les femelles parce que ce sont des diables
-qui font tourner les hommes en bourrique, parce qu'elles sont immondes
-et que nulle femme ne peut s'enorgueillir de pureté. Quand l'un de nous
-est avec une femelle, c'est comme s'il était avec un diable, car elles
-ne permettent aucun soulas. A quoi j'ai répondu: «Veuillez m'excuser,
-cher Maître, mais il me semble que Mme votre mère était femme», et je
-m'en suis allé.
-
-Le même a prêché naguère que les sacerdotes en aucune façon ne doivent
-garder avec soi de concubines, que les Évêques pèchent mortellement
-quand ils reçoivent la dîme du lait et qu'ils permettent aux servantes
-de demeurer avec les prêtres, à cause qu'ils les devraient expeller tout
-net. Mais que ce soit A ou B, nous devons être joyeux de temps à autre;
-même nous pouvons cohabiter avec les femelles quand personne ne nous
-voit. Nous allons ensuite au confessionnal. Dieu est tout clémence, de
-qui nous devons attendre le pardon.
-
-Je vous envoie par le même ordinaire certain écrit pour la défense
-d'Alexander Gallus, grammairien antique et suffisant, encore que les
-poètes modernes veuillent y reprendre. Mais ils ne savent ce qu'ils
-disent, puisque Alexander est le meilleur, ainsi qu'autrefois vous nous
-l'apprîtes, quand je stationnais à Deventer. Un Maître m'en a guerdonné
-ici; mais j'ignore de quelle part il le tient. Je voudrais que vous
-donnassiez la chose à l'imprimerie. Cela insufflerait à nos poètes une
-ire véhémente. L'auteur, en effet, les vexe rudement. Cet ouvrage est
-écrit si poétiquement, dans un langage si relevé, que je n'y comprends
-goutte. Celui qui l'écrivit est, c'est clair, un bon petit poète, mais
-de plus théologien. Il ne fait pas cause commune avec les poètes
-séculiers, à la façon de Reuchlin, Buschius et autres.
-
-Dès qu'on m'aura donné quelque matière, j'ai déjà dit que je me propose
-de vous l'envoyer pour que vous en fassiez lecture. Si vous avez quelque
-chose de nouveau, vous plaise aussi me le mander. Portez-vous bien, dans
-une charité qui n'est pas feinte.
-
-_De Leipzig._
-
-
-
-
-X
-
-JOANNES ARNOLDUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Puisque toujours vous tient la concupiscence de quelque nouveauté, selon
-un dit d'Aristoteles: _Les hommes, par nature, sont épris de savoir_,
-moi Joannes Arnoldus, votre disciple et très humble serviteur, j'envoie
-à Votre Seigneurie, ou bien à Votre Honorabilité, un libelle que composa
-un certain Ribaldus[4], lequel scandalisa Dom Johannes Pffefferkorn de
-Cologne, très intègre personne, comme nul n'en peut douter. J'en fus
-grandement courroucé; mais nul moyen de faire échec à l'impression. Le
-compagnon qui l'écrivit a de nombreux zélateurs, même gentilshommes, qui
-courent par la ville, armés comme des bouffons et traînant de longues
-rapières.
-
- [4] C'est la lecture de l'édition anglaise d'Henri Clément, Londres,
- 1743. Victor Develay, au contraire, lit _ribaldus_: «ribaud», encore
- que Hutten semble s'être diverti à faire de l'épithète un nom
- propre. De même Ernest Münch (Leipzig, 1827) lit _Ribaldus_, n. p.
-
-Néanmoins, j'ai dit que cela n'est point correct, que ces poètes
-séculiers, avec leurs cadences, fomenteront bien des guerres encore, si
-nos Maîtres n'y portent advertance et ne les font citer par Maître
-Jacobus de Hoogstraten devant la Curie romaine. Je crains même qu'il
-n'en résulte une grande perturbation pour la Foi catholique.
-
-Je vous prie donc de vouloir bien composer un livre contre ce fauteur de
-scandale et le vexer efficacement. Il ne sera plus dorénavant si
-audacieux que de mécaniser nos Maîtres, quand il est simple compagnon,
-n'étant promu ni qualifié, soit en Art soit en Droit, combien qu'il ait
-fait séjour à Bologne où sont de nombreux poètes séculiers dépourvus de
-zèle et d'illumination dans la Foi. Le même compagnon prit naguère place
-à un dîner. Il avança que nos Maîtres de Cologne et de Paris font injure
-au docteur Reuchlin; quant à moi, je lui fis de la contradiction. Il se
-mit alors à me houspiller de paroles désobligeantes et scandaleuses. De
-quoi je fus si courroucé que je me levai de table, protestant devant
-tous contre ces injures, au point qu'il ne me fut pas possible d'avaler
-une bouchée. Vous pourriez peut-être me donner un conseil touchant
-l'affaire ci-dessus, puisque vous avez quelques parties de juriste. J'ai
-compilé un certain nombre de mètres que je vous fais tenir par la
-présente: choriambe, hexamètre, saphique, ïambique, asclépiade,
-hendécasyllabe, élégiaque, dicolon, distrophon.
-
- Qui est bon catholique doit penser comme le Parisien:
- Parce que leur Gymnase est la mère de toutes les Universités.
- Vient ensuite Cologne la Sainte, qui vit dans une foi chrétienne
- si grande
- Que nul ne la doit contredire, sous peine de purger une peine
- méritée:
- Ainsi, le docteur Reuchlin, auteur du _Speculum oculare_,
- Que notre Maître Tungarus a convaincu d'hérésie,
- Tout comme notre Maître Altaplatea qui fit brûler ses _dictamen_.
-
-Si j'avais une idée, un soupçon d'argument, je voudrais composer un
-livre contre ce trupheur et prouver que, de plein droit, il est
-excommunié.
-
-Je n'ai pas le temps de vous en écrire plus long. Il faut que je me
-rende au cours. Un Maître nous lit des répliques sur l'Art ancien,
-ordonnées avec une grande subtilité; je les écoute afin de me pousser
-dans l'érudition. Portez-vous bien, par-dessus les compagnons et les
-miens amis qui demeurent, loin ou près, dans tous honnêtes lieux.
-
-
-
-
-XI
-
-CORNELIUS FENESTRIFEX DONNE PLUSIEURS BONJOURS A ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Autant de salutations que d'étoiles au ciel et, dans la mer, de grains
-de sable, Dom Maître Vénéré! Ici, j'ai force rixes et guerres avec de
-mauvaises gens qui présument de leur science, n'ayant pas étudié même la
-Logique, science des sciences. J'ai célébré naguère, au couvent des
-Prêcheurs, une messe du Saint-Esprit, afin qu'il plaise au Seigneur
-m'infuser sa grâce avec une bonne mémoire des syllogismes; elle me
-permettra d'argumenter contre les mécréants qui ne savent que latiniser
-et parfaire des _dictamen_. J'ai, dans cette messe, imposé une collecte
-pour notre Maître Jacobus de Hoogstraten et notre Maître Arnoldus de
-Tongres, suprême régent de Saint-Laurentius. Que dans leurs controverses
-théologiques ils puissent amener jusqu'à la borne des réfutations le
-nommé Joannes Reuchlin, docteur en droit, poète séculier et présomptueux
-qui mène contre les universités une campagne en faveur des Juifs! Il
-émet des propositions scandaleuses, qui offensent les oreilles dévotes,
-ainsi que l'ont prouvé Johannes Pffefferkorn et notre Maître Arnoldus de
-Tongres, mais il n'est pas fondé en théologie spéculative, non plus
-qu'en Aristoteles ou en Petrus Hispanus. C'est pourquoi nos maîtres,
-dans Paris, l'ont condamné soit au feu, soit à rétractation. J'ai vu la
-lettre et le cachet de Mgr le Doyen de la sacro-sainte Faculté
-parisienne de Théologie.
-
-Un de nos Maîtres, furieusement profond en Théologie sacrée, illuminé
-dans la Foi, membre de quatre Universités, ayant sous sa férule plus de
-cent casuistes occupés à écrire sur le livre des _Sentences_, sur quoi
-ses arguments se fondent, assure à tout venant que le Docteur précité,
-Joannes Reuchlin, ne se peut évader. Le Pape lui-même n'oserait édicter
-une sentence contre une telle Université solemnissime, en faveur d'un
-qui n'est pas même théologien, qui n'entend pas le bienheureux Thomas,
-_Contre les Gentils_, combien que l'on prétende qu'il soit docte et même
-en Poésie. Un de nos Maîtres, curé de Saint-Martinus, m'a ostenté une
-épître dans laquelle, fort aimablement, cette Université promet à sa
-sœur de Cologne un concours effectif et réel. Cependant, ces latinistes
-outrecuident au point de tenir le parti contraire!
-
-Je suis naguère descendu à Mayence, _Hôtel de la Couronne_, où, de la
-sorte la plus indiscrète, une couple de trupheurs me suscita des
-vexations. Ils appelèrent nos Maîtres de Paris et de Cologne des
-fantasques et des sots, leurs livres des _Sentences_, une logomachie. De
-même, les procès, les recueils, les appels de tous les collèges
-n'étaient pour eux que foutaise. J'en fus à ce point irrité qu'il ne me
-vint aucune réponse. Ils s'avisèrent de me tarabuster encore parce que
-j'avais effectué le pèlerinage de Trèves, dans le but d'y voir la
-tunique du Seigneur. Ils dirent que ce n'était peut-être pas sa robe
-elle-même et le prouvèrent par des syllogismes cornus: tout ce qui est
-déchiré ne doit pas être offert comme tunique du Seigneur; or, la robe
-en question est déchirée, donc... etc. J'accordai la majeure, mais je
-m'inscrivis en faux contre la mineure. Après quoi, ils argumentèrent de
-la sorte: le bienheureux Hieronymus dit: _Infatué d'une erreur vétuste,
-l'Orient a déchiqueté en menus lambeaux la robe du Seigneur; elle était
-sans couture et prise dans une seule étoffe._ Je rédarguai que saint
-Hieronymus n'est pas du style évangélique et serait présomptueux, au
-regard des Apôtres. Là-dessus, j'ai quitté la table et laissé les
-trupheurs. Vous devez savoir que ceux qui parlent avec une telle
-irrévérence de nos Maîtres, des Docteurs illuminés dans la Foi, peuvent
-être excommuniés de fait par le Pape. Si les membres de la Cour de Rome
-le savaient, ils les assigneraient devant la Curie et se feraient
-attribuer leurs bénéfices. Tout au moins, ils les pourraient molester
-avec dépens.
-
-Qui jamais a ouï dire que de simples compagnons, qui ne sont promus ni
-qualifiés dans aucune Faculté, aient congé de houspiller des hommes
-distingués, des hommes profondissimes dans tous les genres de sciences
-comme nos Maîtres sont? Mais ils se rengorgent à cause de leurs vers.
-Moi aussi je sais faire des vers, des _dictamen_. Car j'ai lu aussi le
-_Nouvel Idiome latin_ de M. Laurentius Corvinus et du grammairien
-Brassicanus, et Valerius Maximus et les autres poètes. Et j'ai naguère
-compilé, chemin faisant, un _dictamen_ en vers contre ces quidams. Le
-voici:
-
- Sont à Mayence, _Auberge de la Couronne_,
- Où j'ai récemment dormi en personne,
- Deux crapauds indiscrets.
- Contre nos Maîtres, pasquins irrévérencieux,
- Ils osent redresser les Théologiens,
- Encore qu'ils ne soient pas même promus en Philosophie
- Et ne sachent pas, dans les écoles, disputer en forme
- Et d'une seule conclusion former plusieurs corollaires,
- Comme l'enseigne fondamentalement le Docteur Subtil:
- Qui méprise celui-là est un jeanfoutre!
- Comment concluent les quodlibétaires du Docteur Irréfragable,
- Qui dans les sciences ne peut être expugné,
- Ils ne le savent point; ils ignorent le Docteur Séraphique,
- Sans lequel ne se peut élever un bon physicien,
- Et les gloses véridiques du Docteur Saint,
- Tellement élevé dans Aristoteles et dans Porphyrius,
- Qui seul exposa les cinq _Universaux_
- Nommés pareillement les cinq _Prédicables_.
- O que brièvement il épitome les sermonnaires
- Et met en _compendium_ d'Aristoteles les sentences morales!
- Toutes ces choses, les poètes ne les entendent point:
- C'est pourquoi ils parlent à l'étourdie
- Comme ces deux trupheurs présomptueux
- Et qualifient nos Maîtres des bonshommes pleins de fiel.
- Mais notre Maître Hoogstraten les va citer:
- Alors, ils n'oseront plus harauder les Illuminés.
-
-Portez-vous bien. Saluez pour moi, avec une grande révérence,
-Nosseigneurs: Maître Arnoldus de Tongres, Maître Remigius, Maître
-Valentinus de Geltersheim et Dom Jacobus de Ganda, poète éminemment
-subtil de l'Ordre des Prêcheurs, ainsi que toute la compagnie.
-
-
-
-
-XII
-
-MAITRE HILDEBRANDUS MAMMACEUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
-
-
-Très aimé Dom Ortuinus, je ne peux écrire en ce moment une épître
-élégante suivant les préceptes inclus dans le _Traité d'épistolaire_, à
-cause que le temps ne me le permet pas. Il importe, sur-le-champ et
-succinctement, de vous faire connaître en peu de mots ce qui arrive; car
-j'ai un cas des plus neufs à expédier. Entendez ceci:
-
-Vous devez savoir qu'il court un bruit terrible. Tout le monde prétend
-que, dans la Curie romaine, la cause de nos Maîtres est en mauvaise
-posture. On prétend que le Pape veut authentiquer la sentence qui fut
-portée à Spire, l'an dernier, en faveur du docteur Reuchlin.
-
-Oyant cela, je fus saisi d'une telle peur que je ne pus articuler un
-mot. Je suis resté muet et, deux nuits durant, n'ai pas dormi. Les amis
-de Reuchlin se gaudissent; ils vont partout, accréditant cette rumeur.
-Je ne l'eusse pas cru, mais l'on m'a fait lire une épistole d'un
-Prêcheur, l'un de nos Maîtres, dans quoi il enregistre avec une
-tristesse grande la fâcheuse nouveauté. Il ajoute que le Pape autorise
-l'impression dans la Curie romaine du _Speculum oculare_, qu'il permet
-aux marchands de le vendre et à tout homme de le lire. Notre Maître
-Hoogstraten voulut abandonner la Curie romaine, jurer la pauvreté, sur
-quoi les assesseurs le rebuffèrent, prétendant qu'il fallait expecter la
-fin, que, d'ailleurs, Hoogstraten ne pouvait jurer le serment de
-pauvreté, ayant fait son entrée à Rome dans un équipage de trois
-chevaux, tenu table ouverte en Cour de Rome, dépensé une large pécune,
-comblé de présents Cardinaux, Évêques, Auditeurs du Consistoire. Pour
-quoi, il était mal venu à jurer la pauvreté.
-
-O Sainte Maria! qu'allons-nous faire à présent, si la Théologie est à ce
-point méprisée qu'un seul juriste l'emporte sur l'art des théologiens?
-
-Pour moi, j'estime que le Pape est un foutu christian. S'il était, en
-effet, bon christian, impossible qu'il ne tînt pour les théologues;
-donc, si le Pape donne une sentence contre eux, il me semble qu'on devra
-faire appel au Concile. Car le Concile est au-dessus du Pape et la
-Théologie, au-dessus des autres Facultés, prévaut dans le Concile.
-J'espère alors que le Seigneur nous impartira sa bénignité, prenant les
-théologiens, ses fidèles serviteurs, en considération, ne permettant pas
-que notre ennemi se conjouisse, et du Paraclet nous baillant la grâce,
-par quoi nous pouvons espérer mettre des bornes à la fallace même de ces
-hérétiques.
-
-Un certain juriste a dit ici, naguère, que, suivant une prédiction, les
-Prêcheurs doivent disparaître, que de cet Ordre viennent les plus grands
-scandales contre la Foi de Christus et tels que, jusqu'ici, on n'en vit
-point de comparables. Même, il disait en quel ouvrage on peut lire cette
-prophétie. Mais le ciel nous gard' que cela soit vrai, car cet Ordre est
-efficace, grandement! S'il n'existait plus, j'ignore, alors, comment se
-comporterait la Théologie, parce que de tout temps les Prêcheurs sont
-plus profonds en Théologie que les Mineurs ou les Augustins, et qu'ils
-tiennent la voix du Docteur Saint, lequel n'erra jamais.
-
-Eux-mêmes ont eu beaucoup de saints dans leur ordre; ils sont audacieux
-dans leurs argumentations contre les hérétiques.
-
-Je m'étonne que notre Maître Jacobus de Hoogstraten ne puisse jurer la
-pauvreté. Cependant, il fait partie de l'Ordre des Mendiants qui,
-manifestement, vivent dans l'indigence. N'était l'excommunication que je
-redoute, je dirais que le Pape fait erreur en ceci. Je ne crois pas
-qu'il soit vrai que notre Maître ait dépensé tant d'argent et donné des
-pots-de-vin, car c'est un homme hautement zélé. Je crois plutôt que les
-juristes et les autres inventent ces commérages. Le docteur Reuchlin
-sait de telles blandices que j'ai entendu dire que plusieurs cités et
-des princes nombreux et des Doms avaient écrit en sa faveur. Cela
-s'explique par le fait qu'ils ne sont pas versés dans la Théologie et
-qu'ils n'entendent rien à cette affaire, autrement, ils enverraient cet
-hérétique au diable, parce qu'il est opposé à la Foi, quand tout le
-monde affirmerait le contraire. Il vous faut aviser de ces choses nos
-Maîtres de Cologne, afin qu'ils se mettent en mesure de prendre un bon
-conseil. Portez-vous bien dans le Christus.
-
-_Donné à Tübingen._
-
-
-
-
-[Illustration: ULRIC von HUTTEN. Chevalier.]
-
-
-
-
-XIII
-
-MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Après m'avoir écrit que vous cessiez désormais de vaquer à ces fadaises
-et que vous ne vouliez plus aimer ou besogner les femelles, sinon une ou
-deux fois par mois, je suis estomiré que vous m'écriviez de telles
-sornettes.
-
-Je sais pertinemment le contraire de ce que vous me dites. Nous avons
-ici un compagnon venu de Cologne depuis peu. Vous le connaissez bien; il
-y fut tout le temps mêlé à votre vie. Il prétend que vous forniquez
-l'épouse de Johannes Pffefferkorn. Il m'affirma la chose, en fit
-serment, et je le crois volontiers. Vous êtes fort séduisant. Vous savez
-dire de jolis riens. Vous connaissez dans la perfection l'art d'aimer
-d'après les règles d'Ovidius.
-
-En outre, un marchand m'a narré ce qu'on dit à Cologne. Il paraît que
-notre Maître Arnoldus de Tongres lui fait pareil service. Mais la chose
-n'est pas vraie, car il est encore puceau, je le sais pertinemment.
-Jamais il ne s'est copulé avec une femelle. L'eût-il fait, d'ailleurs,
-ou fût-il en possession de le faire, ce que je ne crois pas, il n'y
-aurait pas grand mal, puisqu'il est humain d'errer quelquefois.
-
-Vous m'écrivez beaucoup de ce péché, qui n'est pas le péché le plus
-grand de ce monde. Vous alléguez de nombreux écrits. Je sais bien que
-cela n'est pas bon; mais cependant on trouve jusque dans l'Écriture
-Sainte l'exemple de gens ayant ainsi prévariqué; néanmoins furent-ils
-sauvés. Tel Samsom qui dormit avec une pute: cependant l'Esprit du
-Seigneur fit, par la suite, irruption en lui.
-
-Et je pourrais contre vous rédarguer de la sorte:
-
-Quiconque n'est point malévole reçoit l'Esprit Divin!
-
-Mais Samsom n'est point malévole.
-
-Donc Samsom reçoit l'Esprit Divin.
-
-Je prouve la majeure par ce texte:
-
-Dans une âme malévole n'entre point l'Esprit de Sapience.
-
-Mais l'Esprit Saint n'est autre que l'Esprit de Sapience.
-
-Donc la mineure est patente. Car, si ce péché de fornication était
-jusques à ce point condamnable, l'Esprit du Seigneur ne se fût pas irrué
-chez Samsom, comme il appert du _Livre des Juges_.
-
-De même, on lit de Salomon qu'il eut trois cents reines, des concubines
-sans nombre et qu'il fut, jusqu'à sa mort, le plus rude paillard.
-Néanmoins, les Docteurs sont tous d'accord pour conclure à sa louange et
-le tiennent pour sauvé.
-
-Que vous semble-t-il à présent? Suis-je plus fort que Samsom? Plus sage
-que Salomon? Donc, il faut quelquefois se passer de l'agrément. Au
-surplus, les médecins tiennent la chose pour valable contre la bile
-noire. Et que dites-vous de ces pères sérieux?
-
-Cependant, l'_Ecclésiaste_ professe: _J'ai trouvé que rien n'est
-meilleur pour l'homme que se réjouir de son œuvre_. C'est pourquoi je
-dis avec Salomon, à ma particulière: _Tu vulnéras mon cœur, sœur mienne!
-épouse mienne! tu vulnéras mon cœur pour un cheveu de ton cou! Ah!
-combien sont tes mamelles duisantes, mienne sœur! épouse mienne! tes
-mamelles sont plus douces que le vin_, etc. Par les Dieux! il est
-grandement suave d'aimer le cotillon, d'après le carme du poète Samuel:
-_Apprends, bon clerc, à choyer les pucelles, pour ce qu'elles savent
-offrir de doux baisers, amignottant la jouvence fleurie._ Puisque
-l'amour est charité, que Dieu est charité, l'amour ne saurait être une
-mauvaise chose. Résolvez-moi cet argument!
-
-Salomon dit encore: _Quand l'homme aura donné toute la substance de son
-domaine à cause de la dilection, il regardera comme rien cette
-richesse._
-
-Mais passons et venons à autre chose.
-
-Vous me sollicitez de vous apprendre quelques nouvelles. Sachez donc que
-l'on s'est amusé ferme ici, pendant le carnaval. Nous avons eu une joute
-de lance. Le Prince lui-même a fait de la haute école sur la place
-publique. Il montait un andalou couvert d'un caparaçon de soie peinte où
-l'on voyait une femme en grand habit, et, séant auprès d'elle, un jeune
-homme aux cheveux crépelés qui jouait de l'orgue suivant le mot du
-Psalmiste: _Que les damoiseaux et les érigones, les cadets et les
-vieillards, exaltent le nom du Seigneur!_ Et quand le Prince entra dans
-la ville, ce fut avec une procession grande que l'Université
-l'intronisa. Les bourgeois brassèrent une cervoise copieuse; ils
-offrirent des nourritures de choix et régalèrent de leur mieux le Prince
-avec les courtisans. Le bal vint ensuite; je me nichai dans une fenêtre
-d'où je ne perdis pas un coup d'œil. Je n'en sais pas davantage, sinon
-que je souhaite pour Votre Grâce tous les bonheurs; portez-vous bien
-dans le Très-Haut.
-
-_De Leipzig._
-
-
-
-
-XIV
-
-MAITRE JOANNES KRABACIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Excellente personne, selon que je fus, il y a deux ans, à Cologne, dans
-votre compagnie, et que vous m'intimâtes qu'il fallait que je vous
-écrivisse de quelque lieu que je me trouvasse, je vous notifie que j'ai
-appris la mort d'un théologien excellentissime, nuncupé notre Maître
-Heckman de Franconie. Ce fut un homme d'importance. De mon temps,
-recteur à Nuremberg, il fut l'ennemi de tous les poètes séculiers.
-C'était un homme zélé, qui célébrait la messe pour son plaisir. Quand il
-tint le rectorat de Vienne, il garda les Suppôts dans une grande
-rigueur. Une fois, vint un compagnon de Moravie qui doit être poète, car
-il écrivait des mètres, et qui voulut professer l'art de la Métrique,
-combien qu'il ne fût pas diplômé. Alors, notre Maître Heckman défendit
-son cours; mais, lui, fut si outrecuidé qu'il ne voulut pas tenir compte
-de l'ordonnance. Le recteur, pour le coup, interdit aux Suppôts de
-fréquenter ses leçons. Ensuite de quoi ce ribaud vint trouver le
-recteur, lui tint des propos superbes et se mit à le tutoyer. Aussitôt
-le recteur envoya chercher les valets de ville et voulut incarcérer
-notre homme, à cause que c'était un énorme scandale qu'un simple
-compagnon eût le front de tutoyer un recteur d'Université qui est notre
-Maître. Avec cela, j'ai ouï dire que ce compagnon n'est Bachelier, ni
-Maître, ni en aucune façon qualifié ou gradué, qu'il pérégrine comme un
-guerrier qui s'en va-t-en guerre, qu'il porte un grand chapeau; en
-outre, un long poignard à son côté. Mais, pardieu! on l'eût bel et bien
-incarcéré, n'étaient les répondants qu'il connaissait en ville.
-
-Quant à moi, je m'afflige beaucoup s'il est vrai qu'un tel homme soit
-défunt. Il m'a fait beaucoup de bien lorsque j'étais à Vienne; c'est
-pourquoi j'ai composé l'épitaphe que voici:
-
- Qui gît dans ce tombeau fut ennemi des poètes
- Et les voulut expeller, quand ils cuidèrent ici pindariser;
- Témoin ce compagnon, naguère, qui ne fut pas titré,
- Venant de Moravie et montrant à composer des vers:
- Il le voulut mettre en prison pour l'avoir tutoyé!!!
- Mais à cause qu'il est mort, enseveli à Vienne,
- Dites deux ou trois fois pour lui une belle patenôtre.
-
-Fut un messager qui nous apporta des nouvelles, méchantes si elles sont
-véridiques, à savoir que votre cause est en mauvaise posture devant la
-Curie romaine; je ne le crois cependant pas, car ces messagers
-colportent force hapelourdes. Les poètes murmurent ici contre vous. Ils
-clabaudent qu'ils veulent défendre le docteur Reuchlin avec des carmes.
-Mais, comme vous aussi êtes poète lorsque bon vous semble, je crois que
-vous ferez bonne contenance devant ces paltoquets. Vous devez néanmoins
-m'écrire comment l'affaire se comporte. Si je peux alors vous assister,
-vous aurez en moi un fidèle compagnon et coadjuteur. Portez-vous bien.
-
-_De Nuremberg._
-
-
-
-
-XV
-
-GUILHELMUS SCHERFCHLEIFERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Je m'étonne furieusement, homme vénérable, que vous ne m'écriviez pas
-lorsque cependant vous écrivez à d'autres, lesquels ne vous écrivent pas
-aussi souvent que moi je vous écris. Mais que si vous êtes mon ennemi au
-point de ne me vouloir plus écrire, cependant, écrivez-moi pourquoi il
-vous déplaît m'écrire désormais, afin que j'apprenne la raison pourquoi
-vous ne m'écrivez plus lorsque je vous écris toujours, comme je vous
-écris à présent, encore que je sache que vous ne m'écrirez pas.
-
-Mais, ce nonobstant, je vous supplie en mon cœur de me vouloir bien
-écrire et, quand une fois vous m'aurez écrit, alors je veux vous écrire
-dix fois, parce que volontiers j'écris à mes amis et je veux m'exercer
-dans l'écriture afin de pouvoir élégamment écrire des _dictamen_ et des
-épistoles.
-
-Je ne peux excogiter ce qui est en cause et pour quel motif vous ne
-m'écrivez pas. Je me suis lamenté naguère. Des gens de Cologne étaient
-ici. Je leur ai demandé: «Que fait cependant Maître Ortuinus qu'il ne
-m'écrive point? Croyez-vous qu'il ne m'a nullement écrit depuis deux
-ans! Cependant, dites-lui qu'il m'écrive, parce que je voudrais lire ses
-épîtres plus volontiers que je ne mangerais du miel. Il fut jadis mon
-principal ami.»
-
-Je leur ai demandé aussi comment les choses vont pour vous dans votre
-débat avec le docteur Reuchlin. Ils m'ont fait réponse que le damné
-juriste vous a circonvenu, grâce aux manèges de son art. J'ai alors
-invoqué le Seigneur Dieu pour qu'il vous daigne sa grâce impartir et
-qu'il vous rende vainqueur. Si vous me daignez écrire, c'est de cela
-qu'il faut m'écrire, sur quoi je voudrais ardemment être informé.
-
-Ces juristes vont ici disant: «Le docteur Reuchlin tient une bonne
-affaire. Les Théologiens de Cologne lui ont fait injure.»
-
-Et, par les Dieux! je crains que l'Église n'en vienne au scandale, si ce
-livre, le _Speculum oculare_, n'est pas mis au bûcher, à cause qu'il
-renferme nombre de propositions irrévérencieuses et contre la Foi
-catholique. Si ce juriste n'est pas contraint à la rétractation, les
-autres, à son exemple, tenteront d'écrire sur la Théologie, encore
-qu'ils n'en sachent rien, encore qu'ils n'aient étudié sous la conduite
-de Thomas, ni d'Albertus, ni de Scott et qu'ils ne soient aucunement
-illuminés dans la Foi par l'influx du Paraclet. Parce que chacun se doit
-enclore dans sa faculté; parce qu'on ne doit pas jeter la faucille dans
-les chaumes d'autrui; parce qu'un gniaf est gniaf, un ravaudeur,
-ravaudeur, un forgeron, forgeron, les choses iraient mal si le tailleur
-prétendait faire des galoches ou des brodequins.
-
-Vous devez soutenir avec audace la Théologie sacrée. Je prierai Dieu
-pour vous. Qu'il vous daigne attribuer sa grâce, illuminant votre
-intellect ainsi qu'il en usait envers les Pères d'autrefois. Que le
-Diable, avec ses serviteurs, ne prévale point contre la justice!
-
-Écrivez-moi cependant, pour l'amour de Dieu, comment vous vous portez.
-Vous me causez d'étranges soucis dont vous n'avez nul besoin. Mais, pour
-l'heure, je vous recommande au Seigneur Dieu. Mille prospérités dans
-Christus.
-
-_Donné à Francfort._
-
-
-
-
-XVI
-
-MATHEUS MELLIAMBIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Puisque, en vérité, je fus toujours l'ami de Votre Domination et que
-j'ai procuré votre bien, je veux à présent vous égayer dans vos
-adversités. Je veux aussi être gai dans votre bonne fortune et triste
-dans vos déplaisirs. Vous êtes mon ami. Or, nous devons nous conjouir
-avec nos amis lorsque ils sont en joie et nous condouloir quand ils sont
-en douleur. Ainsi le dit Tullius, encore que gentil et poète.
-
-Je vous informe donc que vous avez ici un ennemi très malicieux qui
-débite force vitupères contre Votre Domination. Il présuppose beaucoup
-et s'extolle dans sa superbe. Il vous traite de bâtard. Il dit que votre
-mère fut une garce et votre père un curé. Alors j'ai combattu pour vous.
-J'ai dit: «Seigneur Bachelier ou de quelque manière que l'on vous
-qualifie, vous êtes encore jeune. Vous avez tort de décrier les Maîtres.
-En effet, il est écrit dans l'Évangile: _Que le disciple ne se guinde
-pas au-dessus du Maître._ Or, vous êtes disciple encore. Dom Ortuinus
-est Maître depuis neuf ou dix ans. Vous n'êtes pas apte à noircir un
-Maître ni un homme constitué dans une si éminente dignité. Prenez garde
-que vous ne trouviez à votre tour qui déblatère sur votre compte pour
-tant superbe que vous soyez. Gardez un peu de vérécundie et ne faites
-plus ces choses.»
-
-A quoi le garçon me répondit: «Ce que j'affirme est vérité; je prouverai
-mes dires et je ne veux point faire cas de vos remontrances. Ortuinus
-est un bâtard. Un compatriote à lui m'a donné la chose pour certaine,
-qui connut ses parents. Je veux mander cela au docteur Reuchlin; il ne
-le sait encore. Mais vous, pourquoi cherchez-vous à me blâmer? Vous ne
-savez rien de moi.»
-
-Je repris alors: «Messieurs mes compagnons, voici un jeune homme qui se
-vante d'être saint, qui dit qu'on ne le peut vitupérer, qu'il n'a rien
-fait de blâmable, tel ce Pharisien qui se vantait de jeûner deux fois
-pour le Sabbat.»
-
-Alors il se rebiffa tout en colère et poursuivit: «Je ne me targue pas
-d'être sans péché, ce qui serait démentir le _Psalmiste_ qui dit: _Tout
-homme est menteur_, ce qui, élucidé par la glose, signifie que tout
-homme est pécheur. Mais j'affirme que vous ne pouvez ni ne devez
-récriminer sur moi quant à ma génération de père ou de mère. Quant à
-Ortuinus, il est bâtard. Il n'est point légitime. Donc il est
-vitupérable et je l'entends vitupérer _in æternum_.»
-
-J'ai répondu: «Vous ne le ferez pas. Dom Ortuinus est un homme essentiel
-qui saura se défendre.»
-
-Il ne cessa d'ajouter des abominations touchant Mme votre mère; que des
-prêtres, des moines, et des cavaliers, et des pétrousquins l'ont
-investie aux champs, dans l'étable et autres lieux.
-
-J'ai eu de tout cela tant de honte que vous ne le sauriez imaginer. Mais
-je ne peux vous défendre, n'ayant connu votre père ni votre mère, encore
-que je croie fermement à leur honneur et prudhomie. Écrivez-moi ce qu'il
-en est, afin que je puisse, dans Mayence, votre louange séminer.
-
-J'ai encore dit à l'insulteur: «Vous ne devriez pas divulguer de telles
-choses. Admettons le cas. Maître Ortuinus est bâtard. Mais, peut-être,
-légitimé, ce qui, dorénavant, efface la bâtardise. Or, le Souverain
-Pontife a pouvoir de lier et de délier, de rendre un bâtard légitime et
-réciproquement. Mais moi j'entends vous démontrer, l'Évangile en mains,
-que vous êtes digne de blâme. Il est écrit: _De la même mesure que vous
-employâtes à mesurer autrui, vous serez mesuré vous-même._ Or, vous
-mesurâtes d'une mesure de vitupération; il me faut donc vous mesurer de
-même. Je le prouve encore par un autre passage, quand notre Maître
-Jesus-Christus dit: _Ne jugez point si vous ne voulez être jugés._ Or,
-vous, mon garçon, vous jugez les autres, vous les insultez; il convient
-donc qu'ils vous insultent et vous jugent aussi.»
-
-Mais lui répliqua: «Vos arguments ne sont que balivernes et demeurent
-sans effet.» Il en vint à ce point de rodomontade qu'il ajouta: «Si le
-Pape lui-même avait engendré un fils en dehors du mariage et que, par la
-suite, il eût ce fils légitimé, l'enfant ne serait pas légitime pour
-cela devant Dieu. Je ne cesserais pas, quant à moi, de le tenir pour
-bâtard.»
-
-J'estime que le Diable est au corps de ces ribauds, pour qu'ils aient le
-front de vous molester ainsi. Par conséquent, veuillez m'écrire afin
-qu'il me soit permis de défendre votre honneur.
-
-Quel scandale si le docteur Reuchlin apprenait cela de vous que vous
-êtes un bâtard! Dites-moi ce que vous êtes. Lui, cependant, ne pourra
-prouver quoi que ce soit de façon péremptoire. D'autre part, si vous le
-trouvez bon, nous le ferons citer devant la Curie romaine où nous
-l'obligerons à se rétracter. Comme les juristes savent embrouiller les
-choses en prenant des conclusions, nous pouvons le déclarer irrégulier,
-lui donner des épines, un procureur aidant, et, s'il encourt
-l'irrégularité, palper ses bénéfices. Il est pourvu d'un canonicat,
-ici-même, à Mayence; autre part, il détient une paroisse.
-
-Ne me tenez pas rigueur si je vous mande les propos que j'ai entendus;
-mes intentions, vous n'en doutez pas, sont les meilleures. Et
-portez-vous bien dans le Seigneur Dieu, qui garde tous vos chemins.
-
-_Donné à Mayence._
-
-
-
-
-[Illustration: FAC-SIMILE DU MANUSCRIT DE LAURENT TAILHADE.]
-
-
-
-
-XVII
-
-MAITRE JOANNES HIPP DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
- _Réjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez, ô Juste! Soyez glorifiés,
- vous tous, hommes au cœur droit._
-
- Psalmiste, XXXI.
-
-
-Mais ne prenez pas d'inquiétude en vous disant: «Que nous veut cet autre
-avec son texte?» Vous devez lire joyeusement cette nouvelle qui
-désopilera Votre Domination d'une gaieté peu commune. Je vous l'écrirai
-en peu de mots.
-
-Il y avait ici un poète nommé Joannes Esticampianus. Il était assez
-renchéri et ne faisait pas grand état des Maîtres ès Arts. Il en fit,
-_ex cathedra_, les plus belles gorges chaudes, affirmant qu'ils ne
-savent rien, qu'un poète vaut mieux que dix Maîtres, que les poètes,
-dans les processions, devraient prendre le pas sur les Maîtres et les
-Licenciés. Lui-même lisait Plinius et les autres poètes. Il répétait
-aussi que les Maîtres ès Arts n'étaient pas Maîtres dans les sept Arts
-libéraux, mais bien dans les sept Péchés capitaux; qu'ils n'avaient pas
-de fond, n'ayant aucunement étudié les poètes. Ils ne connaissent que
-Petrus Hispanus et sa _Parva logica_. Il avait de nombreux auditeurs et
-beaucoup de pensionnaires. Il apprit à ces jeunes gens que thomistes et
-scottistes ne valent pas un fétu. Il se répandit en blasphèmes contre le
-Docteur Saint.
-
-Les Maîtres, cependant, expectaient une occasion qui leur permît de se
-venger avec le secours de Dieu. Et Dieu voulut, une fois, que ce poète
-fît une oraison qui scandalisa son auditoire, Maîtres, Docteurs,
-Licenciés et Bacheliers, car il loua sa Faculté en rabaissant la
-Théologie sacrée. Et ce fut une grande honte parmi les gros bonnets de
-la Faculté. Les Maîtres, les Docteurs se réunirent en conseil. Ils
-dirent: «Que faisons-nous? Cet homme fait ici de nombreuses merveilles.
-Si nous le renvoyons sans phrases, le monde croira qu'il est plus docte
-que nous, à moins que n'arrivent des modernes. Ils se prétendront alors
-dans une meilleure voie que les anciens. Notre Université sera
-vilipendée et le scandale éclatera.» Maître Andreas Delitsch prit la
-parole. C'est d'ailleurs un excellent poète. Il déclara qu'à son avis
-Esticampianus occupe dans l'Université l'emploi d'une cinquième roue
-dans un char; qu'il importune les autres Facultés, à cause qu'il empêche
-les Suppôts d'être qualifiés en elles congrument. Les autres Maîtres de
-jurer qu'il en est ainsi et, pour la somme des sommes, ils conclurent à
-la relégation ou même au bannissement du poète, quand bien même ils
-devraient s'en faire un éternel ennemi. Ils le citèrent devant le
-recteur, l'avisèrent de la citation entre les portes de l'église. Il
-comparut, ayant un juriste avec soi. Il eut la prétention de défendre sa
-cause, accompagné de nombreux compagnons qui prirent son parti. Les
-Maîtres leur enjoignirent de lever la séance sous peine de parjure,
-puisque, en demeurant, ils témoignaient contre l'Université. Les Maîtres
-furent vigoureux dans le combat; ils persévérèrent dans leur constance;
-ils firent le serment, au nom de la justice, qu'ils n'épargneraient qui
-que ce fût. Quelques juristes et curiales intercédèrent pour
-Esticampianus. Et les Maîtres déclarèrent impossible tout accommodement
-parce qu'ils ont leurs statuts et que les statuts prescrivaient la
-relégation. Chose admirable! le Prince même sollicita pour le poète, ce
-qui ne servit à rien. Les Maîtres, en effet, répondirent au Duc: «Il
-importe de garder les statuts universitaires à cause que les statuts,
-dans l'Université, ont la même utilité que la reliure dans un livre; que
-si la reliure vient à manquer, les feuilles tombent çà et là, et que si
-les statuts sont méprisés, l'ordre n'existe plus dans l'Université. La
-discorde s'établit chez les Suppôts. Le chaos et la confusion ne tardent
-guère. Donc, il devait rechercher le bien de l'Université, à l'exemple
-de feu son père.»
-
-Le Prince voulut bien se laisser convaincre. Il déclara ne pouvoir agir
-contre l'Université et qu'il est plus expédient de bannir un seul homme
-que d'infliger un esclandre à l'Université tout entière. Les Seigneurs
-Maîtres furent prodigieusement satisfaits et dirent: «Seigneur Prince,
-béni soit Dieu pour cette bonne justice!» Et le Recteur afficha un
-mandement aux portes de l'église comme quoi Esticampianus était relégué
-pour dix ans. Ses auditeurs ne manquèrent pas de clabauder. Ce furent
-des conciliabules sans fin. Ils prétendaient que les Seigneurs du
-Conseil avaient fait injure à Esticampianus. Mais les Maîtres
-ripostèrent qu'ils ne donneraient pas une obole de sa peau. Quelques-uns
-des pensionnaires firent courir le bruit qu'Esticampianus voulait tirer
-vengeance de l'affront reçu et qu'il citait l'Université devant la Cour
-de Rome. Alors, Maîtres de rire en disant: «Que prétend faire ce
-ribaud?»
-
-Vous saurez qu'à présent la plus grande concorde règne dans
-l'Université. Maître Delitsch professe les humanités et aussi Maître de
-Rotenburg, auteur d'un livre trois fois aussi gros que Virgilius dans
-ses œuvres complètes. Il a mis dans ce livre quantité de bonnes choses,
-même pour la défense de la Sainte Mère Église et pour la louange des
-Saints. Il y recommande principalement notre Université et la Théologie
-sacrée et la Faculté des Arts, improuvant ces poètes gentils et
-séculiers. Nos Seigneurs Maîtres disent que les vers du rotenburgeois
-valent bien ceux de Virgilius, qu'ils n'ont aucun défaut, parce que leur
-auteur sait en perfection l'art des rythmes et des rimes, ayant été,
-avant même ses vingt ans, un impeccable métricien.
-
-C'est pourquoi Nos Seigneurs du Conseil ont permis qu'il expliquât
-lui-même, en public, son ouvrage, préférablement à Térentius, à cause
-qu'il est plus utile que Térentius, qu'il porte avec soi un
-christianisme louable et qu'il ne traite pas, comme Térentius, des
-putains et des morions.
-
-Vous devriez propager cette histoire dans votre Université. Peut-être,
-alors, ferait-on à Busch, dans Cologne, ce qu'on vient de faire ici à
-Esticampianus.
-
-Quand me ferez-vous tenir votre pamphlet contre Reuchlin? Vous promettez
-beaucoup: rien ne paraît ensuite.
-
-Dieu vous épargne si vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, car
-vous êtes en moi pareil à mon cœur!
-
-Encore une fois, daignez me l'adresser au plus vite, puisque j'ai
-désiré, dans mon désir, manger avec vous cette pâque, en d'autres
-termes, lire ce bouquin.
-
-Écrivez-moi des nouvelles. Composez sur moi une amplification ou
-quelques mètres si vous m'en jugez digne. Et portez-vous bien dans
-Christus notre Seigneur Dieu, pendant les siècles des siècles. _Amen._
-
-
-
-
-XVIII
-
-MAITRE PIERRE NEGELINUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
-
-
-Encore que je tremble d'une pareille audace, je mets sous vos yeux un
-_dictamen_ de ma composition, à cause que vous êtes profondément artiste
-dans l'ordonnance des mètres et des _dictamen_; mais je suis devant vous
-pareil à un moutard, et, comme dit Hieremias: _Ah! ah! ah! Maître, je ne
-sais parler, car je suis comme un petit enfant!_ Je n'ai pas encore de
-bases solides et ne suis entraîné qu'imparfaitement dans la prosodie et
-la rhétorique. Cependant, vous m'avez affirmé jadis qu'il convient de
-toute façon que j'élabore un poème et que je vous le communique. Vous
-plaît-il amender celui-ci et m'en représenter les défauts? Ainsi
-j'excogitai naguère: Voici un homme qui est ton précepteur. Il te veut
-du bien et tu devrais obéir à ses commandements. Il te saurait aussi
-promouvoir en ces choses--bien plus, en toute chose. Tu pourras grandir
-comme un homme docte, s'il plaît au Seigneur Dieu, tandis qu'il
-t'arrivera du bien dans tes affaires. Car on lit, au premier Livre des
-Rois: _Mieux vaut l'obéissance qu'une victime._ C'est pourquoi je vous
-mande, ci-inclus, un poème élaboré par moi sur la louange de Saint
-Petrus. Un _capellmeister_, bon musicien dans le chant choral et figuré,
-a fait composer là-dessus un motet à quatre voix. J'ai mis la plus
-stricte diligence à rimer ce poème ainsi qu'il est rimé; les vers en
-sonnent mieux, car j'ai pris pour type les _Compilations_ d'Alexander.
-Mais j'ignore si j'ai fait des fautes. Vous seriez on ne peut plus
-obligeant de le scander comme il faut d'après les lois de la métrique:
-
- _Le carme nouveau de Maître Petrus Negelinus, sur la louange de Saint
- Petrus commence:_
-
- Parce que le Seigneur vous doint, avec ces clefs,
- Le pouvoir le plus grand qu'accompagne une grâce particulière
- Sur tous les Saints parce que vous êtes privément choisi,
- Ce que vous déliez, reste délié sur Terre et dans le Cieux.
- Et tout ce que vous liez, ici-bas, reste lié au plus haut des Cieux.
- C'est pourquoi nous t'implorons et dévotement te supplions,
- Afin que tu dises une prière pour nos péchés et pour la gloire de
- l'Université.
-
-On dit que le docteur Reuchlin, qui se fait appeler en hébreu Joannes
-_Capnion_[5], obtint à Spire un mandement favorable à ses écrits.
-Cependant nos Maîtres des Prêcheurs affirment que cela n'a rien qui les
-chagrine, à cause que cet Évêque ne possède aucune lueur de la Théologie
-sacrée. Notre Maître Hoogstraten réside près de la Cour de Rome. Il est
-bien vu du Chef apostolique. Il a de grandes ressources en pécune et
-autrement. Je donnerais bien quatre _groschen_ pour connaître la vérité.
-Daignez m'écrire. Saint Dieu! comment se fait-il que vous ne m'écriviez
-pas, une seule fois, une petite lettre? cependant je ne me tiens pas
-d'aise lorsque vous m'écrivez. Portez-vous bien. Qu'il vous plaise
-saluer de ma part notre Maître Valentinus de Geltersheym, notre Maître
-Arnoldus de Tongres, au collège Laurentius, et notre Maître Remigius, et
-notre Maître Rutgerus Licencié, au collège de Mons,--sous peu de temps,
-_Magister Nostrandus_,--Dom Johannes Pffefferkorn, homme plein de zèle,
-et tous autres bien qualifiés, soit en Art soit en Théologie. Encore une
-fois, portez-vous bien au nom du Seigneur.
-
- [5] Du grec: Καπνος. Plus tard, Jacques Stuart devait appeler
- _Misocapnie_ son ravaudage contre les fumeurs.
-
-_Donné à Trèves._
-
-
-
-
-XIX
-
-STEPHANUS CALVASTER, BACHELIER, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salut avec humilité pour Votre Grandeur, vénérable Dom Maître. Vint ici
-un compagnon apportant certains vers qu'il disait de votre façon et
-propagés par vous dans Cologne. Alors, un poète qui jouit ici d'un grand
-renom, mais n'est pas fort chrétien, en prit connaissance, puis déclara
-qu'ils ne sont pas bons et qu'ils fourmillent de balourdises. Je lui
-répondis: «Si maître Ortuinus les a composés, ils sont exempts de
-défauts. Cela est bien certain.» J'ai voulu mettre en gage ma tunique
-pour démontrer que ces rythmes, s'ils avaient la moindre tache, ne
-pouvaient être sortis de vous, mais que, si vous en êtes l'auteur, c'est
-qu'ils n'ont pas la moindre tache. Au surplus, les voici. A vous de
-trancher la question, sur quoi veuillez m'écrire un peu. Ce poème fut
-instrumenté pour les obsèques de notre Maître Sotphi, au collège de
-Kneck, qui jadis élucubra une glose notable et maintenant, ô douleur!
-est trépassé. Qu'il repose en paix!
-
-
-_Et c'est à présent que débute le poème:_
-
- Ici mourut un Suppôt très solennel,
- Né, par le Saint-Esprit, à l'Université
- Dont il fut recteur, au collège de Kneck,
- _Do macht er die copulat von kot zu dreck_!
- O s'il avait pu vivre plus longtemps
- Et derechef écrire des gloses notables,
- Comme il eût adjuvé cette Université!
- Comme il eût appris aux scholars une bonne latinité!
- Mais, à présent qu'il est défunt
- Et qu'il n'a pas assez exprimé le suc d'Alexander,
- L'Université pleure son membre,
- Comme une lanterne ou un candélabre
- Qui, au large et au loin, resplendit
- Par la doctrine qui fluait de sa personne!
- Nul n'écrivit si bien les Constructions.
- Et il confondait ces poètes dérisoires
- Qui n'enseignent pas bien la Grammaire
- Par la Logique, science des sciences,
- Et qui ne sont pas illuminés dans la Foi.
- C'est pourquoi ils sont aliénés de la Sainte Église.
- Et s'ils ne veulent pas opiner droit,
- Il faut qu'ils soient brûlés par Hoogstraten,
- Qui déjà cita Joannes Reuchlin à comparaître
- Et l'a traité admirablement devant le tribunal.
- Mais toi, écoute, Dieu omnipotent,
- Ce dont je t'obsècre, à genoux et tout en pleurs!
- Donne à l'universitaire mort ta faveur sempiternelle
- Et dépêche les poètes en Enfer.
-
-Ceci me paraît un très beau poème, mais je ne sais comment il faut
-scander, parce que c'est un genre à part et que je scande exclusivement
-les hexamètres. Vous ne devez pas tolérer que quelqu'un se permette de
-reprendre vos rythmes. Par ainsi, écrivez-moi. Je prétends vous défendre
-jusqu'au duel exclusivement et portez-vous bien.
-
-_De Munster en Westphalie._
-
-
-
-
-XX
-
-JOANNES LUCIBULARIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salutations que nul ne peut compter! Vénérable Dom Maître, vous m'avez
-promis autrefois de me prêter assistance autant que besoin serait et de
-me promouvoir avant tous les autres. Vous avez ajouté qu'il me fallait
-hardiment avoir recours à vous et qu'alors vous me suppéditeriez comme
-un frère, car vous n'entendiez pas m'abandonner dans mes angoisses. Je
-vous implore donc, et pour l'amour de Dieu, parce que la chose est
-grandement nécessaire. Daignez subvenir à mes besoins, puisque cela est
-en vos pouvoirs. Le Recteur ici a congédié un collaborateur; il en veut
-prendre un autre. Qu'il vous plaise donc écrire pour moi une lettre de
-recommandation afin qu'il acquiesce et vienne à m'accepter. Je n'ai plus
-le sou, car j'ai tout dépendu pour acheter des livres et des bottes.
-Vous connaissez bien ma suffisance, par la gloire de Dieu! puisque
-j'étais en seconde quand vous professiez à Deventer. Ensuite je suis
-resté un an à Cologne pour me préparer au degré de Bachelier, où j'eusse
-été promu vers la Saint-Michaël, si j'avais eu de l'argent. Je sais
-résumer pour les élèves l'_Exercice des enfants_ ou l'_Œuvre mineure_ en
-la seconde partie. Je sais encore: l'art de scander, tel que vous me
-l'enseignâtes, Petrus Hispanus dans tous ses traités, enfin, quelque peu
-de philosophie naturelle. De plus, je suis chantre. Je sais la musique
-chorale et figurée. Avec cela j'ai une voix de basse; je peux chanter
-une note au-dessous de la gamme. Je ne vous écris pas ces choses par
-jactance. Excusez-moi donc. Je vous recommande à l'Omnipotent.
-Portez-vous bien.
-
-_De Zwoll._
-
-
-
-
-XXI
-
-MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
-
-
-Comme vous m'avez écrit dernièrement au sujet de votre petite femme, que
-vous la chérissez d'un intime cœur et qu'elle vous reluque pareillement,
-qu'elle vous offre des bouquets, des mouchoirs, des ceintures et autres
-menus suffrages, qu'elle ne vous demande aucune paraguante à la manière
-des putains, que vous la besognez quand le mari est en course, de quoi
-il est fort aise; comme vous m'avez dit que, naguère, en une seule
-visite, vous l'avez copulée trois fois et l'une d'elles en vous tenant
-debout derrière la porte d'entrée, après avoir chanté: _Ouvrez, princes,
-ouvrez vos portes!_ que son cocu survenant vous avez par le jardin pris
-la poudre d'escampette, je veux à mon tour vous narrer comment je me
-conduis avec mon tendron.
-
-C'est une femme excellente et riche. Fort à propos je suis entré dans
-ses bonnes grâces parce qu'un certain jouvenceau, propriétaire bien noté
-du Pape, m'a fait avancer. Conséquemment, je me suis mis à l'aimer sans
-réserve, au point de ne savoir que faire, le jour, et de ne pas dormir,
-la nuit. L'autre minuit, dans mon premier somme, je hurlais sous les
-courtines: «Dorothea! Dorothea! Dorothea!» d'une telle véhémence, que
-mes compagnons, internes au collège, entendirent mes hennissements,
-prirent peur, se levèrent et: «Dom Maître, dirent-ils, que voulez-vous?
-Pourquoi ces cris? Si vous désirez vous confesser, nous allons
-sur-le-champ vous quérir un prêtre.» Ils me croyaient à l'article de la
-mort et pensaient que j'invoquais Sainte Dorothea, pêle-mêle avec
-d'autres Bienheureux. Cela me fit rougir en cramoisi. Mais, quand
-j'arrivai chez ma petite femme, je fus tellement perturbé que je n'osai
-lever les yeux sur elle; de nouveau je piquai mon soleil. Mais elle me
-dit: «Ah! Dom Maître, pourquoi êtes-vous, aujourd'hui, vérécundieux?» Et
-elle m'en demanda plusieurs fois la cause, voulant savoir par elle-même,
-décidée à ne me congédier qu'après que je m'en serais ouvert. Elle
-ajouta qu'elle ne se mettrait point en colère alors même que je lui
-dirais la plus grosse cochonnerie. Alors me vint l'audace et je lui
-révélai mes secrets. Cela, parce que vous m'avez dit, autrefois, quand
-vous lisiez Ovidius, _De l'Art d'aimer_, que les amants doivent être
-fort intrépides, tels des guerriers, ou bien qu'il n'y a rien de fait.
-Et je lui dis: «Maîtresse révérende, épargnez-moi, pour Dieu et pour
-tout votre honneur. J'arde comme un cerf quand je vous vois. Je vous ai
-choisie parmi les filles des hommes parce que vous êtes belle entre les
-femmes et que nulle tache n'est en vous, parce que, très spécieuse et
-charmante, à ce point qu'on n'en voit dans le monde aucune autre
-pareille.» Elle sourit alors et me répondit: «Par les Dieux! vous savez
-discourir galamment si je voulais vous croire.»
-
-Depuis, j'allai souvent la voir chez elle et nous bûmes chopine de grand
-cœur. Quand elle vient à l'église, je me campe de telle sorte que je la
-puisse voir; elle me regarde comme si elle me voulait transverbérer de
-ses œillades.
-
-Dernièrement, je la suppliai avec force de m'accorder l'amoureux déduit.
-Elle de s'écrier que je ne l'aimais point. Je lui jurai que je l'aimais
-autant que ma propre mère et que j'étais prêt à tout pour son service,
-quand il m'en coûterait la vie.
-
-Alors, elle me répondit, cette exquise petite femme: «Je verrai bien
-s'il en est ainsi.» Elle traça une croix sur sa porte avec du blanc
-d'Espagne: «Si vous me chérissez, dit-elle, vous viendrez le soir, quand
-la nuit est close, baiser pour l'amour de moi cette croix que voici.»
-
-Je m'en acquittai pendant plusieurs jours. Alors, vint un drôle qui
-embrena cette croix, si bien qu'à la baiser dans l'obscurité, je me
-barbouillai de merde la face, les dents et le nez. J'entrai dans une
-furieuse colère contre la donzelle. Mais elle fit serment, par le Saint
-des Saints, qu'elle n'était pour rien dans la chose, ce dont je ne doute
-point, car elle est, maugrebleu! fort honnête par ailleurs. Je soupçonne
-un compagnon d'être l'auteur de cette porcherie, et, si je peux l'en
-convaincre, ne doutez pas que je lui donne toute la rétribution à quoi
-il peut prétendre.
-
-Quant à la garce, elle a des gestes plus aimables que par le passé;
-j'espère avant peu monter sur elle. Dernièrement, quelqu'un lui confia
-que je suis poète, si bien qu'elle me provoqua: «J'ai ouï dire que vous
-êtes bon poète; vous devriez, pour être gentil, composer, une fois, des
-vers en mon honneur.» Je fis la pièce demandée et, le soir, je la
-chantai sur la place pour la lui faire entendre. Ensuite je la traduisis
-en allemand. La voici:
-
- O féconde Vénus, de l'amour inventrice et dominatrice,
- Pourquoi ton fils m'est-il ennemi?
- O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aimée,
- Fais-moi la chose même que je veux faire à toi!
- Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville,
- Tu splendis comme une étoile et souris comme une fleur.
-
-Elle me dit qu'elle prétendait garder cela toute sa vie en dilection de
-moi. Vous plaise me donner conseil touchant la manière dont je me dois
-comporter et sur ce qu'il me faut faire pour en être aimé. Excusez-moi
-si je suis à tel point débraillé dans une épistole à Votre Seigneurie, à
-cause que j'ai accoutumé d'en user familièrement avec mes amis.
-Portez-vous bien au nom du Benedict.
-
-_De Leipzig._
-
-
-
-
-XXII
-
-GERHARDUS SCHIRRUGLIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Je vous dis un salut panaché pour la gloire de Notre-Seigneur qui
-ressuscita d'entre les morts et qui domine à présent au plus haut des
-cieux. Honorable personne, je vous notifie que je ne réside pas ici très
-volontiers, que j'ai gros cœur de ne résider point à Cologne près de
-vous, où j'eusse profité davantage; car vous eussiez pu me rendre bon
-logicien et même un peu poète. A Cologne, les hommes sont dévots. Ils
-hantent complaisamment les églises, vont le dimanche au sermon. Ils
-n'ont pas autant de superbe comme on en voit ici.
-
-Les Suppôts ne font pas la révérence aux Maîtres. Les Maîtres se
-contrefichent des Suppôts, les laissent vaguer où bon leur semble. Ils
-ne portent pas de capuces. Quand ils déambulent par les tavernes, ils
-jurent vainement le nom de Dieu. Ils blasphèment et multiplient les
-scandales. Ainsi, dernièrement, l'un d'entre eux s'écria qu'il ne
-pouvait croire que la robe du Seigneur, à Trèves, fût vraiment la robe
-du Seigneur, que c'est une antique et pouilleuse friperie. Il ne croit
-pas davantage que l'on possède encore les cheveux de la béate Vierge. Un
-autre avança que les trois Rois de Cologne furent apparemment trois
-gourgauds de Westphalie, que le glaive et le bouclier de Saint Michaël
-n'ont jamais appartenu à Saint Michaël. Bien plus, il ajouta qu'il
-dépose sa merde contre les indulgences des Frères Prêcheurs, lesquels
-sont de piètres saltimbanques dont les boniments trigaudent fumelles et
-pétrousquins. Je me suis écrié: «Au feu, au feu, l'hérétique!» et lui de
-se rigoler. Mais moi: «Tu devrais, ribaud, garder ces choses pour notre
-maître Hoogstraten de Cologne, qui est Inquisiteur de la dépravation
-hérétique.» Il répondit: «Hoogstraten est une maudite et venimeuse bête;
-Joannes Reuchlin, un homme probe, vos théologiens, des démons. Ils ont
-mal jugé quand ils condamnèrent aux flammes son livre intitulé _Speculum
-oculare_.» A quoi je répliquai: «Ne dis pas cela, viédaze! Il est écrit
-dans l'Ecclésiaste, VIII: _Ne juge point contre le juge, parce qu'il
-juge d'après l'équité._ Considère que l'Université de Paris, où sont des
-théologiens profondissimes et pleins de zèle qui ne peuvent errer, a
-statué comme les Pères de Cologne: pourquoi t'insurger contre l'Église
-tout entière?» A quoi il répondit que les Parisiens sont des juges très
-iniques, soudoyés par les Frères Prêcheurs dont ils reçurent de l'argent
-que leur apporta (le gredin ment à souhait!) Dom Théodoricus de Gand,
-homme zélé, très savant théologien et légat de l'Université de Cologne.
-En outre, il ajouta que cette Église n'est point l'Église de Dieu, mais
-celle que désigne le _Psalmiste_: _Je hais l'Église de malignité; je ne
-m'assoierai pas avec les impies._ Il inculpa nos Maîtres de Paris dans
-tous leurs actes, affirmant que l'Université de Paris est la mère de
-toute sottise qui, prenant de là son origine, s'est répandue ensuite par
-l'Allemagne et l'Italie; que cette école de toute part sème la vanité de
-la superstition; que la plupart du temps ceux qui étudient à Paris ont
-de mauvaises têtes et sont à demi fous.
-
-Il affirma que le _Talmud_ n'est pas condamné par l'Église.
-
-Alors, notre Maître Petrus Meyer, curé de Francfort, qui se trouvait là:
-«Je prétends vous faire connaître que ce compagnon n'est pas bon
-chrétien, qu'il ne pense pas correctement avec l'Église. Sainte Maria!
-vous autres, compagnons, vous osez discourir sur la Théologie encore que
-vous n'entendiez goutte à ce bel art. Reuchlin même ignore où se trouve
-le texte disant que le _Talmud_ est prohibé.»
-
-Le compagnon alors s'enquit du texte et de l'ouvrage. A quoi notre
-Maître Petrus répondit que la chose se peut lire dans le _Fortalitium
-fidei_. Ce polisson répondit que le _Fortalitium_ est un livre
-cagatorial, sans aucune valeur, et qu'on ne le saurait alléguer à moins
-d'être idiot ou fol par la tête. Moi, je fus atterré. Notre Maître
-Petrus Meyer entra dans une véhémente colère, au point que ses mains
-tremblaient. Je craignais qu'il ne fît à son adversaire un mauvais
-parti. Je le calmai: «Seigneur très illustre, soyez patient, à cause que
-_l'homme patient est dirigé par une haute Sagesse_ (_Proverbes_, XIII).
-Épargnez celui-ci qui périra comme une poussière à la face du vent. Il
-parle beaucoup mais ne sait rien. Et, comme il est écrit dans
-l'_Ecclésiaste_: _Le fou prodigue les paroles_, tout juste à la manière
-d'icettuy.»
-
-Alors, ô honte! voici que le compagnon se met à déblatérer contre
-l'Obédience des Prêcheurs, que les Frères ont commis à Berne des
-atrocités--ce que je ne croirai de ma vie--et qu'ils ont été brûlés;
-qu'un jour, ils ont mêlé du poison au Sacrement eucharistique; par ce
-moyen, ils ont occis un empereur. Il ajouta qu'il convînt de disperser
-l'Ordre, faute de quoi il y aurait d'énormes scandales pour la Foi, car
-les Prêcheurs sont le réceptacle de toute méchanceté, et là-dessus des
-propos sans fin.
-
-Vous devez comprendre sans peine mon désir de réintégrer Cologne. Que
-faire avec de tels maudits? Vienne la mort sur eux! _Qu'ils descendent
-vivants au plus noir des enfers_, comme dit le Psalmiste, car ce sont
-les fils du Malin.
-
-Si cela vous paraît bon, je compte d'abord acquérir mon grade. Si non,
-je partirai sur-le-champ. Veuillez, par la première poste, m'aviser de
-votre sentiment. J'y conformerai ma conduite. En même temps, je vous
-recommande au Seigneur Dieu.
-
-_De Mayence._
-
-
-
-
-XXIII
-
-JOANNES VICKELPHIUS, HUMBLE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE SACRÉE, DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, POÈTE, THÉOLOGIEN, ETC.
-
-
-Puisque vous fûtes jadis mon disciple à Deventer, disciple que j'aimais
-par-dessus tous les autres écoliers, tant pour votre bon esprit que pour
-l'imperturbable docilité de votre jeunesse, je veux encore vous assister
-de mes avis toutes fois et quantes l'occasion s'en présentera. Mais il
-faut que vous preniez la chose en bonne part. Ce Dieu qui scrute les
-poitrines sait que je vous parle en toute dilection, pour le rachat de
-votre âme.
-
-Des gens de Cologne sont venus ici, prétendant que vous avez, à Cologne,
-une femelle; que vous êtes communément, elle auprès de vous, et vous
-auprès d'elle. Ils certifient que vous égayez son bas-ventre. Grandes
-furent ma douleur et mon épouvante lorsque j'appris cela. N'est-ce pas
-un scandale horrible si ces gens ont dit vrai? Comment! vous, diplômé,
-vous qui monterez, avec le temps, aux faîtes les plus sublimes,
-c'est-à-dire aux grades en Théologie sacrée, on peut sur votre compte
-propager de tels bruits? Cela donne aux cadets le mauvais exemple; cela
-pousse les jeunes hommes à la perversité.
-
-Cependant vous avez bien lu dans l'Ecclésiaste: _Beaucoup par le visage
-de la femme périront; en elle arde la concupiscence comme la flamme d'un
-brasier._ Vous avez lu encore au même endroit: _Ne porte pas tes yeux
-sur la femme atournée, évite les charmes fallacieux de l'étrangère.
-Garde-toi de circonspecter une vierge, de crainte que sa beauté ne te
-mène à des esclandres sans honneur._ Vous savez que la fornication est
-le plus grave des péchés. Avec cela, j'apprends que votre concubine est
-en puissance de mari. Une femme légitime! Pour Dieu, ne la gardez pas un
-instant de plus! Songez à votre bon renom. Quel éclat, si l'on pouvait
-dire qu'un théologien pratique l'adultère! A part cela, vous avez une
-assez bonne réputation; tout le monde assure que vous êtes fort estimé,
-de quoi je ne doute pas.
-
-Il serait bon que vous fissiez, chaque jour, une dévote recordation du
-Chemin de la Croix--préservatif souverain contre les embûches de
-l'Ennemi, contre l'aiguillon de la chair--et que vous demandassiez dans
-chacune de vos patenôtres que vous garde le Très-Haut des cogitations
-luxurieuses.
-
-Je crains que vous n'ayez lu ces obscénités dans les auteurs profanes et
-que leur fréquentation ne vous ait corrompu. Je voudrais que vous
-donnassiez congé à ces poètes, sachant que Saint Hieronymus fut par un
-ange houspillé pour avoir consulté leurs ouvrages. A Deventer, je vous
-ai dit souvent qu'il ne fallait devenir ni poète ni juriste, que ces
-gens-là sont mal affectionnés dans la Foi et qu'ils ont presque tous des
-penchants obscènes quant aux mœurs. C'est d'eux que le Psalmiste a dit:
-_Vous haïrez tous les hommes qui observent des choses vaines avec
-superfluité._
-
-Je veux encore vous entretenir d'un autre objet. On dit que vous avez
-écrit contre Jean Reuchlin pour la cause de la Foi. C'est fort bien.
-Vous avez raison de tirer profit du talent que Dieu vous a donné. Mais
-on dit aussi que Johannes Pffefferkorn, dont vous avez pris la défense,
-est un méchant bougre, qu'il ne s'est pas fait chrétien par amour de la
-Foi, mais à cause que les Juifs le voulaient mener au gibet, rapport à
-ses canailleries. C'est un voleur, un traître. On l'a baptisé malgré
-cela. Tout le monde assure qu'il est au fond mauvais catholique et qu'il
-ne se maintiendra pas dans la Foi. Voyez donc ce qu'il vous reste à
-faire. On a déjà brûlé un Juif de Halles, qui avait reçu le baptême et
-qui s'appelait de même Johannes Pffefferkorn. Il avait fait les cent
-coups. Je crains que, si l'autre se comporte de façon identique, vous
-n'éprouviez du désagrément. Cela posé, vous n'en devez pas moins
-défendre la Théologie et prendre en bonne part les conseils que je vous
-donne fraternellement. Portez-vous bien dans la prospérité.
-
-_Donné à Magdebourg._
-
-
-
-
-XXIV
-
-PAULUS DAUBENGIGELIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Si je fus un menteur, comme vous me le reprochâtes naguère, en toujours
-promettant de vous écrire et ne vous écrivant jamais, j'entends vous
-prouver, ce jourd'hui, que je suis de parole. Un homme d'âge, un homme
-de bien ne promet que ce qu'il veut tenir. Ce serait de ma part une
-inconséquence grande que de n'observer point ma promesse et d'être
-fallacieux. A cet exemple, vous faut m'écrire. Ainsi nous pourrons
-souvent nous envoyer à tour de rôle ou nous adresser des mandements.
-
-Sachez d'abord que le docteur Reuchlin s'est permis d'éditer un libelle
-plein de scandale et d'impudeur où vous êtes couramment traité de
-«bourrique». Cela est intitulé _Defensio_. J'ai ressenti une grande
-confusion en lisant ce pamphlet, encore que je ne sois pas allé jusqu'au
-bout, car je l'ai envoyé contre le mur dès que j'ai vu à quel point il
-est malévole pour les artistes et les théologiens. Vous en prendrez
-connaissance pour peu que cela vous plaise, car je vous le fais tenir.
-Il me semble, quant à moi, que l'auteur, avec son pamphlet, devrait être
-condamné au feu; car il est intolérable et hautement scandaleux qu'un
-homme puisse écrire impunément des livres de ce genre. Je fus
-dernièrement à la montre aux chevaux, à cause que je voulais faire
-emplette d'un bidet pour cheminer jusqu'à Vienne. C'est alors que j'ai
-vu le livre de Reuchlin mis en vente. Immédiatement, je m'avisai qu'il
-était indispensable de vous donner connaissance du bouquin afin que vous
-puissiez rédarguer sa perversité. Je voudrais autant que possible vous
-faire de plus grands services. Croyez que je n'hésiterais pas, car vous
-avez en moi un humble valet ainsi qu'un partisan chaleureux.
-
-Sachez que j'ai encore mal aux yeux. Mais une manière d'alchimiste est
-ici venu qui dit qu'il sait médicamenter les yeux quand même on lui
-donnerait, pour le guérir de cette infirmité, un homme absolument
-aveugle. Il a d'ailleurs une expérience peu commune, ayant pérégriné à
-travers l'Italie et la France et de nombreux pays. Or, vous le savez,
-tout alchimiste est maître mire ou savonnier, encore que le nôtre fût
-passablement désargenté.
-
-Vous me demandez comment, par ailleurs, se comportent mes affaires.
-Mille grâces de vouloir bien vous enquérir de cela. Sachez donc que je
-me porte bien, par la volonté de Dieu. J'ai pressé beaucoup de raisin
-pendant le vendémiaire et j'ai de froment une bonne suffisance.
-
-Pour ce qui est des nouvelles, sachez encore que le Sérénissime Dom
-Empereur envoie un grand peuple en Lombardie contre les Vénitiens et les
-veut châtier de leur superbe. J'en ai bien vu deux mille, avec six
-drapeaux. Une moitié portait des lances, l'autre des mousquets et des
-bombardes. Ils étaient d'aspect très horrifique et traînaient des bottes
-déchirées. Ils ont fait de grands dégâts chez les campagnards et les
-vilains--tant que nos hommes criaient qu'ils voudraient les savoir tous
-morts jusqu'au dernier. Mais moi je souhaite que l'armée nous soit
-rendue en bon état.
-
-Envoyez-moi par cet ordinaire les _Formalitates_ et les _Distinctiones_
-de Scott que mit en ordre Brulifer et aussi le _Clipeus thomistarum_
-imprimé chez les Aldes, si vous pouvez mettre la main dessus. Je
-voudrais bien avoir aussi le _Modus metrificandi_ composé par vous.
-Achetez-moi Boetius dans toutes ses œuvres, et surtout la _Disciplina
-scholarum_ et le _De consolatione philosophica_ portant les gloses du
-Docteur Saint. En même temps, portez-vous bien et me gardez en bon
-vouloir.
-
-_D'Augsbourg._
-
-
-
-
-XXV
-
-MAITRE PHILIPPUS SCULPTOR DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Comme je vous l'ai marqué bien souvent, je suis molesté de voir que
-cette ribaudaille (j'entends la Faculté des poètes) devient commune et
-s'accroît par toutes les provinces et régions. De mon temps, on ne
-connaissait qu'un poète. Il se nommait Samuel. A présent, ils sont vingt
-au moins, rien que dans cette ville, et nous mécanisent à l'envi, nous
-autres qui tenons pour les anciens.
-
-Dernièrement, j'ai donné une forte remontrance à l'un de ces
-blancs-becs. Il prétendait que le mot «écolier» ne signifie aucunement
-une personne qui va pour apprendre à l'école. Je lui ai dit: «Bourrique,
-voudrais-tu par hasard corriger le Docteur Saint qui donne cette
-définition?»
-
-Depuis, il a écrit une invective contre moi dans laquelle entrent
-plusieurs diffamations. Il me reproche de n'être point habile
-grammairien, à cause que je n'aurais pas élucidé comme il faut certains
-vocables dans mes commentaires sur la première partie d'Alexander et le
-livre _De modis significandi_.
-
-Je veux expressément vous communiquer les termes susdits que j'ai, comme
-vous le verrez, interprétés de la façon la plus correcte, d'après les
-vocabulaires: je peux alléguer d'ailleurs force autorités décisives et
-même des théologiens.
-
-J'ai affirmé d'abord: _Seria_ veut quelquefois dire «marmite»; le mot
-vient alors de _Syria_ parce que, dans cette province, on fabriqua le
-premier pot-au-feu; il peut venir encore de _Serius_, utile ou sérieux,
-de _Seriè_, en bon ordre. De même, sont nommés «patriciens» les pères
-des Sénateurs. _Item_, _currus_ «char» vient de _currere_ «courir» parce
-que, grâce à lui, ce qui est dedans court au dehors. De même: _jus,
-juris_ signifie «justice», mais _jus, jutis_ veut dire «jus». D'où le
-vers:
-
- _Jus, jutis_, je le bois; _jus, juris_, je l'aboie (au tribunal).
-
-_Item_, _lucar_, le prix qu'on retire d'un _lucus_ ou «foret»; _item_,
-_mantellus_, «manteau», d'où le diminutif _manticulus_. _Mœchanicus_
-veut dire «adultère»; c'est pourquoi on distingue les Arts Mécaniques
-des Arts Libéraux qui seuls méritent le nom d'Arts. _Item_, _mensorium_
-est «tout ce qui se rattache à la mense». _Item_, _polyhistor_ est
-«celui qui sait plusieurs histoires», de là vient _polyhistoria_, soit
-«recueil d'histoires». Cela doit s'entendre d'un mot qui a plusieurs
-sens.
-
-Ces explications, et d'autres semblables, ne sont pas bonnes, à ce qu'il
-dit. Il m'a couvert de confusion devant mon auditoire. Alors, je l'ai
-pris de haut, lui disant que, pour le salut éternel, on n'a pas besoin
-d'autre chose que d'être simple grammairien et de savoir exprimer les
-concepts de l'esprit. «Vous n'êtes grammairien ni simple ni double,
-a-t-il répondu, et vous ne savez les éléments de quoi que ce soit.»
-
-Cela m'a fait grand plaisir parce que je le peux citer maintenant, grâce
-au privilège de l'Université de Vienne où il faudra qu'il me réponde,
-parce que c'est là que je fus promu, par la grâce de Dieu, à la dignité
-de Maître. Si je fus déclaré suffisant par toute l'Université, je le
-serai bien davantage au regard d'un seul poète, qui n'est rien comparé à
-l'Université. Croyez-moi, je ne donnerai pas le compliment pour une
-vingtaine de florins.
-
-On dit ici que tous les poètes veulent manifester avec le docteur
-Reuchlin contre les théologiens. L'un d'eux a même composé un pasquil
-qu'on dénomme: _Capnionis triumphus_[6], qui renferme plusieurs mauvais
-propos, même sur votre compte. Plût à Dieu que tous les poètes fussent
-au pays où l'on récolte le poivre! Ils nous donneraient la paix. Il est
-à craindre sans cela que la Faculté des arts ne tombe par le fait de ces
-poètes. Ils racontent que nos Maîtres ès arts captent les jouvenceaux en
-acceptant de l'argent et leur donnent leurs grades, maîtrise ou
-baccalauréat, même quand ils ne savent rien. Ils ont déjà obtenu ce
-résultat que les étudiants ne veulent plus se promouvoir dans les Arts;
-mais tous prétendent à la qualité de poète. J'ai un petit ami qui est un
-bon garçon, de l'esprit le meilleur. Ses parents l'ont envoyé à
-Ingolstadt. Je lui ai donné des lettres d'introduction pour un certain
-Maître bien qualifié dans les Arts, qui prépare son doctorat
-théologique. Et voici que mon jeune homme a quitté ce Maître pour aller
-au poète Philomusus et pour en suivre les leçons. J'ai compassion du
-godelureau, comme il est écrit dans les _Proverbes_, XIX: _Celui-là
-prête au Seigneur avec usure qui prend pitié des malheureux._ Si mon
-petit ami était resté près du Maître à qui je l'avais envoyé, il serait
-à présent Bachelier. Mais il n'est rien. A se comporter comme il fait,
-il ne sera oncques davantage, quand bien même il étudierait pendant dix
-ans le métier de poète.
-
- [6] _Johannis Reuchlin viri clarissimi _Encomium_; triumphanti illi ex
- devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et
- fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum._
-
- (Bibliothèque Mazarine, 18-766.)
-
-Je n'ignore pas que vous endurez aussi quantité de vexations que vous
-suscitent les poètes séculiers. Combien que vous soyez vous-même un
-poète, vous n'êtes pas de leur espèce, mais vous tenez pour l'Église.
-Avec cela, vous êtes bien fondé en Théologie, et, quand vous copulez des
-vers, ce n'est pas sur des babioles, mais sur la _Couronne des Saints_.
-Je voudrais bien savoir où en est votre affaire avec le docteur
-Reuchlin. Si je puis en cela être utile à vous, signifiez-le-moi, je
-vous prie, et m'écrivez par la même occasion sur tous autres sujets.
-Portez-vous bien.
-
-
-
-
-XXVI
-
-ANTONIUS RUBENSTADIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS DONNE AFFECTUEUSEMENT LE
-SALUT D'UNE AMITIÉ CORDIALE.
-
-
-Vénérable Dom Maître, sachez que, pour l'instant, je n'ai pas le loisir
-de vous écrire autre chose que de l'indispensable. Néanmoins, veuillez
-répondre à la question que je vous pose ainsi: «Un Docteur en Droit
-est-il tenu à faire la révérence à un notre Maître quand il n'est pas
-vêtu de son habit?» L'habit magistral est, vous ne l'ignorez pas, un
-grand capuce avec un lyripipion. Nous avons ici un Docteur promu dans
-l'un et l'autre Droit. Il est en bisbille avec notre Maître, le curé
-Petrus Meyer. Dernièrement, ils se trouvèrent nez à nez dans la rue,
-mais comme notre Maître Petrus n'avait pas son habit, le juriste en
-question garda sa révérence. Depuis, on a dit qu'il avait tort, parce
-qu'il devait, quand même l'autre serait son ennemi, lui faire la
-révérence pour l'honneur de la Théologie sacrée; parce que l'on doit
-être l'adversaire de l'homme et non de la science, parce que les Maîtres
-occupent la place des Apôtres, desquels fut écrit: _Comme ils sont beaux
-les pieds de ceux qui évangélisent le bien et qui prêchent la paix!_
-Conséquemment, si leurs pieds sont beaux, combien plus leurs têtes et
-leurs mains doivent être belles! C'est justice que tout homme et les
-Princes eux-mêmes doivent honneur et déférence aux théologiens nos
-Maîtres. Alors, ce juriste répondit. Contradictoirement, il allégua ses
-lois et plusieurs textes, parce qu'il est écrit: _Tel je te vois, tel je
-t'estime._ Nul n'est tenu de faire la révérence à qui ne porte point le
-harnais de son état, quand bien même il serait prince. Quand un
-ecclésiastique est pris sur le fait dans un acte indécent, ne portant
-pas l'habit sacerdotal mais un costume séculier, tout juge séculier peut
-se comporter avec lui comme avec un homme du siècle et le traiter de
-même, prononcer contre lui des peines corporelles nonobstant les
-privilèges des clercs. Tels sont les arguments de ce juriste. Faites-moi
-connaître là-dessus votre pensée. Dans le cas où vous n'auriez pas
-d'opinion personnelle, consultez, je vous prie, les casuistes et les
-prudents qui sont à Cologne afin que je sache la vérité, parce que Dieu
-est vérité, et que celui-là aime Dieu qui aime la vérité. De même,
-faites-moi savoir comment vont les choses dans votre action contre le
-docteur Reuchlin. J'entends qu'il est fort appauvri par les dépenses
-qu'il a dû faire et cela me plaît fort, espérant que les théologiens
-emporteront la victoire et vous aussi. Portez-vous bien, au nom du
-Seigneur.
-
-_Donné à Francfort._
-
-
-
-
-XXVII
-
-JOHANNES STABLERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Comme vous avez toujours désiré que je vous apprenne du nouveau, le
-temps est venu où je peux et dois vous faire part de mes nouvelles,
-encore que je m'attriste qu'elles ne soient pas meilleures.
-
-Sachez donc que les Frères Prêcheurs eurent ici des indulgences et
-pardons (obtenus à grands frais de la Curie romaine), avec quoi ils
-amassèrent pas mal d'argent. La collecte achevée, un larron, nuitamment,
-se coula dans l'église et déroba plus de trois cents florins dont il fit
-ses orges. Les Frères, qui sont zélés et pleins de dévouement pour la
-Foi chrétienne, en furent au désespoir et se plaignirent du voleur. Les
-bourgeois ont fait perquisitionner partout, mais sans trouver personne.
-Le bandit s'en est allé avec l'argent. C'est une grande scélératesse que
-d'avoir ainsi traité les indulgences papales et dans un lieu consacré.
-Ce forfait emporte l'excommunication, en quelque pays que soit l'auteur.
-Les gens, absous en mettant leur pécune dans le tronc emporté, ne
-cuident pas que l'absolution ait encore sa valeur. Mais ils se trompent.
-Ils ne sont pas moins absous que si les Prêcheurs avaient en mains leurs
-écus.
-
-Vous saurez aussi que les partisans du docteur Reuchlin font courir
-toutes sortes de ragots. Ils affirment que les Prêcheurs n'avaient
-obtenu de Rome ces pardons que pour, avec les bénéfices, tarabuster leur
-grand homme et lui susciter des tribulations sous prétexte de la Foi.
-Ils disent encore que les gens, quel que soit leur état, misérable ou
-puissant, clérical ou mondain, ne devraient pas lâcher un sou.
-
-J'ai dernièrement assisté dans Mayence à un festival donné par nos
-Maîtres contre Reuchlin. Nous eûmes pour conférencier un Prêcheur
-éminent, promu à la Maîtrise par l'Université d'Heidelberg. Il se nomme
-Bartholomeus Zehender, en latin _Decimarius_. Il publia du haut de la
-chaire que tous les hommes devaient se réunir le jour suivant pour
-assister au brûlement du _Speculum oculare_, car il ne pensait pas que
-le docteur Reuchlin fût en état d'imaginer une fallace pour empêcher
-l'exécution. Alors, un compagnon qui se trouvait présent et que l'on dit
-poète, fit le tour de la ville en colportant de mauvais discours et des
-bruits péjoratifs à l'encontre de notre susdit Maître. Quand il passait
-dans son chemin, il regardait le saint homme d'un œil dracontique et
-venimeux.
-
-Il osa dire publiquement: «Ce prédicateur est indigne de s'asseoir à la
-table où prennent place les gens de bien: je peux établir que c'est un
-jeanfoutre et un poltron, qu'il a dans votre église, en chaire, et
-devant tous, menti contre la réputation d'un homme d'honneur, articulant
-des faits qui n'ont jamais eu lieu.»
-
-Bien plus, il a osé dire: «C'est par jalousie que vous persécutez ce
-noble Docteur.» Puis, il y a qualifié notre Maître de chien, de brute,
-assurant que jamais pharisien n'eut tant de noirceur et d'envie. Tous
-ces propos vinrent à l'oreille du Maître. Il s'excusa fort élégamment à
-mon avis. «Combien, dit-il, que ce livre n'ait pas été mis encore au
-feu, on peut admettre qu'il sera brûlé dans un avenir prochain.» Puis,
-il attesta l'Écriture Sainte en plusieurs passages et démontra _qu'on ne
-saurait mentir quand on parle en faveur de la Foi catholique_. Il
-ajouta, pour finir, que les baillis et les officiaux de l'évêque de
-Mayence empêchent cette réparation contre toute justice. Mais les hommes
-verront bien ce qui doit advenir, lui-même ayant prophétisé que ce
-libelle serait ars, quand bien même l'Empereur et le Roi de France, et
-tous les Princes et tous les Ducs feraient cause commune avec le docteur
-Reuchlin. J'ai voulu vous donner avis de tout cela pour que vous soyez
-couvert; je vous recommande fort la diligence en affaires pour éviter le
-scandale. Donc, portez-vous bien.
-
-_Donné à Miltenberg._
-
-
-
-
-XXVIII
-
-FRÈRE CONRAD DOLLENKOPSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-Salut et dévotion très humble avec mes oraisons quotidiennes auprès de
-notre Seigneur Jésus Christus. Vénérable personne, daignez ne pas me
-tenir pour fâcheux si je vous écris touchant mes affaires, combien que
-vous m'avez autrefois enjoint de vous écrire sans relâche, de vous tenir
-au courant de mes études. Il ne faut pas, disiez-vous, que je cesse
-d'étudier mais que je persévère parce que j'ai une bonne caboche et que,
-Dieu aidant, je peux, si cela me convient, profiter beaucoup. Vous
-saurez donc que pour le moment je me suis fait inscrire à l'École
-d'Heidelberg où je suis un cours de théologie. Outre cela, je prends
-tous les jours une leçon de poësie où, par la grâce de Dieu, je commence
-à faire un progrès admirable. Je sais déjà par cœur toutes les fables
-d'Ovidius en sa _Métamorphose_; de plus, je sais les interpréter
-quadruplement à savoir naturellement, littéralement, historiquement et
-spirituellement--science que n'ont pas les poëtes séculiers[7].
-
- [7] Dante n'est pas moine scolastique, c'est-à-dire moine abruti, dans
- ses gloses de la _Vita Nuova_.
-
-Dernièrement j'ai poussé à l'un d'eux cette colle: D'où vient le nom de
-Mavors[8]?
-
- [8] _Mavors_, Mars, l'Arès du Latium:
-
- ... belli fera munera Mavors.
- Armipotens rugit...»
-
- Lucrèce.
-
-Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai:
-Mavors, lui dis-je, c'est _Mares vorans_ (le dévorateur des mâles); de
-quoi il demeura confondu. Je poursuivis: Que faut-il entendre
-allégoriquement par les neuf Muses? Le pauvre gars n'en savait rien: Les
-neuf Muses, lui dis-je, représentent les sept chœurs des anges. En
-troisième lieu, je lui demandai: D'où vient le nom de Mercurius? et
-comme il ne savait pas davantage: _Mercurius_, lui dis-je, c'est
-_Mercatorum curius_ (patron des marchands) à cause qu'il est le Dieu du
-négoce et porte aux traficants un intérêt suivi.
-
-De cela vous pouvez inférer que ces poëtes apprennent leur art dans un
-grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de
-l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels comme l'écrit
-l'Apôtre dans sa première aux Corinthiens II: _L'homme animal ne perçoit
-pas les choses qui sont dans l'esprit de Dieu._
-
-Vous me demanderez peut-être: D'où tenez-vous tant de subtilité? Je vous
-répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé par
-un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son
-livre a pour objet la _Métamorphose_ d'Ovidius. Il en expose tous les
-mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en théologie
-au delà de tout ce que vous pouvez croire; il est bien évident que le
-Saint-Esprit infusa une belle doctrine à cette personne à cause qu'elle
-établit la concordance qui existe entre l'Écriture Sainte et les fables
-poëtiques. Vous la pourrez constater dans les passages que voici:
-
-De la serpente Pytho qu'Apollon mit à mort, le Psalmiste écrit: _Le
-Dragon que vous formâtes pour badiner avec lui_ ou bien, encore: _Vous
-marcherez sur l'aspic et sur le basilic._ Touchant Saturnus qui toujours
-est figuré sous les traits d'un vieillard, père des Dieux et qui dévore
-ses fils, Ézéchiel vaticine: _Les pères mangeront leurs enfants au
-milieu de vous._ Diana signifie la très béate Vierge Maria quand, avec
-des pucelles nombreuses, elle rôde par chemins. C'est pourquoi, dans les
-psaumes, il est dit, à propos d'elle: _Que des vierges soient amenées à
-sa suite_, et ailleurs: _Entraîne-moi; nous courrons à l'odeur de tes
-parfums._ Item de Jovis quand il déflora Callesto l'érigone, puis
-remonta vers le ciel. Matheus écrit, chapitre douzième: _Je retournerai
-dans ma maison d'où je m'étais exilé._
-
-De même, touchant la confidente Aglauros que Mercurius convertit en
-rocher. Cette pétrification est mentionnée dans _Job_, XLII: _Son cœur
-sera bientôt induré comme un caillou._ _Item_, le coït de Jupiter avec
-la nymphe Europea est prévu par l'Écriture Sainte, ce que je ne savais
-pas encore. C'est quand il lui dit: _Entendez, ma fille, et regardez, et
-prêtez l'oreille, pour ce que le roi convoite vos beautés._ _Item_,
-Cadmus, courant après sa sœur, figure la personne de Christus en quête
-pareille de sa sœur qui est l'Ame humaine et fondant une cité qui est
-l'Église. D'Actœo qui vit Diana toute nue, _Ézéchiel_, XVI, a prophétisé
-quand il dit: _Vous étiez nue et pleine de vergogne; j'ai passé auprès
-de vous et je vous ai considérée._ Et ce n'est pas en vain que les
-poètes ont écrit que Bacchus fut deux fois engendré, ce qui est encore
-une préfiguration de Christus, engendré pareillement, une fois, avant
-les siècles, une autre fois, dans la chair et dans l'humanité. Et Semele
-qui allaita Bacchus est l'image de la béate Vierge à qui s'adresse
-l'_Exode_, II: _Accueille cet enfant; nourris-le-moi et je te donnerai
-ton salaire._ _Item_, la fable de Pyramus et de Thisbe doit être exposée
-comme suit allégoriquement et spirituellement. Pyramus est l'archétype
-du Fils de Dieu. Thisbe symbolise l'âme humaine, amoureuse de Christus,
-et dont il est écrit dans l'_Évangile_: _Son glaive transpercera ton
-âme_ (_Lucas_, II). Ainsi Thisbe se poignarde avec l'engin de son amant.
-_Item_, sur Vulcanus, précipité du ciel et rendu boiteux, il est écrit
-dans les _Psaumes_: _Ils furent mis dehors; ils ne peuvent plus se tenir
-debout._
-
-Voilà ce que j'ai appris dans ce livre et bien d'autres choses encore.
-Si vous étiez auprès de nous, vous verriez des prodiges.
-
-C'est dans une telle voie, ô Maître! qu'il nous convient de pousser nos
-études poétiques. Mais excusez-moi, j'ai l'air de vouloir endoctriner
-Votre Seigneurie. Hélas! vous en savez plus long que moi. Cependant,
-j'ai fait la chose dans une bonne intention. J'ai pris certains
-arrangements; quelqu'un de Tübingen doit, à l'avenir, me préciser les
-faits et gestes du docteur Reuchlin, de telle sorte que je vous les
-signale à mon tour. Mais, pour le présent, je ne sais rien; sinon, je
-vous en donnerais avis. A présent, portez-vous bien, dans une charité
-qui n'est pas mensongère.
-
-_Donné à Heidelberg._
-
-
-
-
-XXIX
-
-MAITRE TILMANNUS LUMLIN DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
-
-
-_Je suis le plus inepte des hommes; la prudence n'est pas avec moi, je
-n'ai pas étudié la sagesse ni fréquenté la sapience des Élus._
-(_Proverbes_, XXX.) Conséquemment, point ne vous faut me dédaigner quand
-je me risque à vous donner un avis sur vos comportements; je fais cela
-dans un bon esprit. Je vous désire admonester dans la mesure de mon
-intellect et même vous tancer un peu, _car la réprimande éclaircit
-l'entendement_. Il est écrit dans l'_Ecclésiaste_, XIII: _Celui qui
-touche de la poix sera inquiné par elle._ Il en est ainsi de vous.
-Puisqu'il vous plaît que je sois votre ami, prenez en bonne part que je
-vous morigène. J'ai compris que vous faites le mort dans la cause de
-Joannes Reuchlin et que vous ne lui répondez pas à l'égard de ses
-criminelles imputations. J'en suis fort irrité car je vous ai en amitié.
-Il est écrit: _Je semonds qui j'aime._ A quoi bon commencer de lui
-répondre si vous ne voulez pas continuer? N'êtes-vous pas suffisant?
-Mais, par Dieu! vous êtes bien plus fort que lui, surtout dans les
-questions de Théologie. Vous devez donc rétorquer ses impostures,
-défendre votre nom, préconiser la Foi chrétienne contre laquelle cet
-hérétique est déchaîné, et ne faire état de quiconque. Salomon a dit
-dans l'_Ecclésiastique_, XIII: _Ne soyez pas humble dans votre sagesse,
-de crainte que cette humilité ne vous induise en folie._ Et vous ne
-devez pas craindre que le pouvoir des jurisprudents vous suscite un
-danger corporel; car il faut subir de tels méchefs pour la Foi et pour
-la vérité. C'est pourquoi dans l'_Évangile selon Matheus_, XVI, Christus
-dit: _Que celui qui veut sauver son âme la perdra._ Et si vous craignez
-de n'en pouvoir triompher, c'est donc que vous ne croyez pas à
-l'Évangile, car votre cause est celle de la Foi. Et vous lirez dans
-l'Évangile que rien n'est impossible à l'homme qui croit. Ceci est posé
-dans _Matheus_, XVIII: _Si vous aviez la Foi comme un grain de moutarde,
-vous diriez à cette montagne: Transporte-toi d'ici là. Et la montagne se
-transporterait et rien ne vous serait impossible._
-
-Mais il n'est pas à craindre que le docteur Reuchlin puisse écrire la
-vérité, parce qu'il n'a pas la Foi intégrale, parce qu'il défend les
-Juifs ennemis de la Foi et qu'il opine contre les décisions des
-Docteurs. Pécheur en outre, ainsi qu'en témoigne Maître Johannes
-Pffefferkorn dans son livre intitulé: _Sturmglock_. Or, les pécheurs
-n'ont rien à démêler avec les _Écritures Saintes_, parce qu'il est
-écrit, psaume XLIX: _Mais Dieu a dit au pécheur: Pourquoi divulgues-tu
-ma justice; pourquoi ta bouche fait-elle hommage à mon testament?_
-
-A ces causes, je vous exhorte et vous supplie! Ayez à cœur de nous
-défendre, afin que les hommes proclament dans leurs louanges que vous
-défendez l'Église et votre bon renom. Vous ne devez prendre qui que ce
-soit en considération, alors même que le Pape lui servirait d'appui, car
-l'Église est au-dessus du Pape. Vous devez également pardonner ce
-monitoire, car je vous aime et vous savez pourquoi, Monseigneur, je vous
-aime. Portez-vous bien dans la vigueur du corps et de l'esprit.
-
-
-
-
-XXX
-
-AU TRÈS PROFOND ET TRÈS ILLUMINÉ DOM ORTUINUS GRATIUS, THÉOLOGIEN,
-POÈTE, ORATEUR A COLOGNE, SON SEIGNEUR ET PROFESSEUR TRÈS OBSERVÉ,
-JOHANNES SCHNARHOLTZ, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, OFFRE DES SALUTATIONS
-EXUBÉRANTES AVEC LA PLUS ENTIÈRE SOUMISSION AUX COMMANDEMENTS DE LUI.
-
-
-Cordialissime et profundissime Dom Ortuinus, moi Johannes Schnarholtz,
-prochainement Licencié en Théologie, dans l'inclyte Université de
-Tubingue, je veux entretenir familièrement Votre Dignité. Néanmoins, je
-crains que cela ne soit irrévérencieux, car vous êtes si docte et si
-magnifiquement réputé dans Cologne que nul n'oserait approcher de Votre
-Dignité, sans faire de soi-même, au préalable, un examen rigoureux. En
-effet, il est écrit: _Ami, comment êtes-vous entré, n'ayant point de
-veste nuptiale?_ Mais, humble, vous savez l'art de vous humilier suivant
-le dit de l'Écriture: _Sera exalté qui s'abaisse, abaissé qui s'exalte._
-Donc je veux mettre bas toute pudeur et causer hardiment à Votre
-Domination, sauve néanmoins la révérence qu'on vous doit.
-
-J'ai, naguère, ouï prêcher certain Maître de Paris devant une assistance
-nombreuse, pour la fête de l'Ascension. Il prit pour texte: _Dieu monta
-au ciel avec joie._ Il fit un riche sermon que vantèrent les auditeurs
-illacrymés, lesquels cette prédication améliora beaucoup. Dans le second
-point du discours, il interpola deux conclusions très magistrales et
-subtiles. Voici la première: Quand le Seigneur monta vers le firmament,
-ses mains tendues au ciel, Notre-Dame, béate Vierge, et les Apostoles se
-tinrent debout et clamèrent, avec une si grande jubilation qu'elle fut à
-l'enrouement, afin de réaliser la prophétie: _Ils ont clamé tant que
-leur voix est rauque devenue._ Il prouva que leur clameur fut un cri
-d'allégresse, inhérent à la Foi catholique. Témoin cette parole du
-Seigneur dans l'Évangile: _Amen, amen, je dis à vous: Si les hommes
-ferment la bouche, les pierres jetteront des cris._ Donc, ils ont tous
-vociféré d'un grand amour et d'un zèle éperdu. Mais par-dessus tous, le
-bienheureux Petrus, dont la voix claironnait comme le bronze d'un tuba.
-C'est le mot de David: _Cet indigent poussa des cris._ Néanmoins, la
-Vierge béate ne s'égosilla point. Dans son cœur, elle magnifiait le
-Très-Haut, n'ignorant pas que tout cela était dans l'ordre, suivant
-l'Annonciation de l'Ange Gabriel. Et, quand les Apôtres eurent ainsi
-dévotement et joyeusement beuglé, vint un Ange du Ciel qui leur dit:
-«Hommes galiléens, qui stationnez en ce lieu et poussez votre clam en
-regardant au ciel, Jésus, ce Jésus transfiguré dans la gloire, descendra
-itérativement vers vous ainsi qu'il est monté. Cela pour que soit
-accompli ce verset des Écritures, disant: _Les justes ont hurlé, mais le
-Seigneur a leur voix entendue._»
-
-La deuxième conclusion fut plus magistrale encore. Le Fils de l'Homme
-voulut avoir sa passion, sa sépulture et sa résurrection dans
-Hierusalem, qui est le nombril de la Terre, afin que tout pays fût
-prévenu de sa résurrection et que nul gentil ne pût comme excuse à son
-hérésie alléguer: «Je ne savais point que le Seigneur fût revenu d'entre
-les morts.» Parce que, de tous côtés, le milieu se fait apercevoir, nul
-incrédule ne possède le moindre asile de justification touchant ce lieu
-où Jésus-Christus monta vers le Ciel, puisque ce lieu est le centre
-même, le nombril de la Terre. Là, une cloche que tout le monde entend
-est suspendue. Or, quand elle tinte, elle éparpille un son formidable
-pour le Jugement dernier ou l'Ascension de Jésus Notre-Seigneur. Quand
-elle tinte, les sourds eux-mêmes en perçoivent l'appel.
-
-De cette conclusion il déduisit force corollaires dans le goût de Paris.
-Mais, quand il eut achevé son homélie, un Maître d'Erfurth voulut faire
-de la contradiction; cependant il demeura bouche bée. Vous plaît-il
-m'indiquer les auteurs qui traitent de cette matière? je me donnerai
-leurs écrits.
-
-_Donné à Bule chez Beatus Rhenanus qui est votre ami._
-
-
-
-
-XXXI
-
-A BARTHOLOMEUS COLPIUS, BACHELIER FORMÉ EN THÉOLOGIE DE L'OBÉDIENCE DES
-CARMES, WUILLIBRODUS NICETUS, GUILLELMITE, CHARGÉ DE COURS PAR
-L'AUTORITÉ DU RÉVÉRENDISSIME GÉNÉRAL DE L'ORDRE, SE RECOMMANDE AVEC UN
-SALUT.
-
-
-Autant que de gouttes dans la mer, autant que de béguines dans la Sainte
-Cologne, autant qu'il y a de poil sur le cuir des baudets, vénérable Dom
-carme Colpus, tant et plus je vous confère de salutations. Je sais que
-vous êtes de la meilleure Obédience, que vous avez force indulgences de
-la Chaire Apostolique, que nul ne saurait prévaloir sur votre Ordre, à
-cause du pouvoir dont vous êtes investi d'absoudre les cas les plus
-scabreux, sous la réserve toutefois que les pénitents soient contrits et
-componctueux et qu'ils fassent paraître le désir de communier. C'est
-pourquoi je veux proposer à Votre Seigneurie une question théologique.
-Vous la déterminerez sans peine, car vous êtes bon artiste; car vous
-savez bien prêcher; car vous êtes plein d'un zèle éminent et même
-consciencieux; enfin, j'entends dire que votre couvent est fourni d'une
-bibliothèque immense contenant de multiples ouvrages sur les _Saintes
-Écritures_, sur la philosophie et la logique--et Petrus Hispanus; que
-vous possédez, en outre le _Cours magistral_ du collège Saint-Laurentius
-de Cologne qui régit présentement notre Maître Tungarus[9], homme
-grandement zélé, profond en Théologie et, de plus, illuminé dans la Foi
-catholique. Encore que certain Docteur en droit ait cherché à le
-houspiller, comme il ne sait point disputer dans les formes et qu'il
-n'est peu ou prou qualifié dans les _Libri Sententiarum_, nos Maîtres ne
-prennent garde à lui. Je sais particulièrement que, dans votre susdite
-librairie où les Bacheliers qui professent un cours de Théologie ont
-leur salle d'étude, un livre est attaché par une cadène de fer, livre
-insigne nommé _Combibilationes_. Il renferme des autorités en matière de
-Théologie avec les premiers éléments de l'Écriture Sainte. Il vous fut
-légué à l'article de la mort par notre Maître de Paris, quand il se
-confessa et révéla quelques secrets touchant Bonaventure. Il recommanda
-qu'on n'en permît la lecture qu'à ceux de votre Obédience. Le pape a
-donné pour cela une quarantaine d'indulgences et les chaînes qui gardent
-ce trésor. Auprès, gisent Henricus de Hesse, Verneus et tous autres
-Docteurs sur les _Libri Sententiarum_. Vous êtes fondé là-dessus. Vous
-excellez dans la défense et dans la controverse. Vous discutez les
-anciens, les modernes, les scottistes, les albertistes et même ceux qui
-appartiennent à la secte du collège de Kneck, dans Cologne, où ces
-érudits ont en propre leurs assises et leurs cours particuliers.
-
- [9] Arnold de Tongres.
-
-C'est pourquoi je vous adjure, en tout amour et cordialité, de ne point
-vous offusquer de ma prière: mais donnez-moi un bon conseil touchant ma
-question et dans la mesure de mes forces.
-
-Veuillez déterminer en ma faveur ce qu'élucident les Docteurs nos
-Maîtres, disputativement et péremptoirement. Cette question est ainsi
-formulée: _On demande si à Cologne béguines et lollards sont des
-personnes mondaines ou spirituelles? Sont-ils tenus de faire procession?
-Et peuvent-ils se marier?_ J'ai longtemps étudié dans la Sainte
-Écriture, dans le _Discipulus_, dans le _Fasciculus temporum_ et tels
-autres livres authentiques et sacrés, mais je n'ai pas trouvé de
-solution. De même, un prêtre de Fulde. Il a grandement compulsé les
-ouvrages susdits, mais il ne l'a découverte ni dans la Table des
-matières, ni dans les textes eux-mêmes.
-
-Le Dom Pasteur de l'endroit et lui sortent du même arbre généalogique.
-Le Seigneur est poète, latiniste; il sait écrire des _dictamen_. En ma
-qualité de curé attaché au monastère, je vois beaucoup de monde. J'ai
-posé la question à plusieurs personnes. Mais notre surintendant affirme
-tout net qu'il ne peut mettre, en décidant une telle question, sa
-conscience à l'abri, encore qu'il ait disputé avec maints Docteurs de
-Paris et de Cologne, parce qu'il a pris ses grades jusqu'à la licence et
-répond matériellement et formellement pour le degré complémentaire. Si
-donc vous ne pouvez trancher vous-même ce litige, vous plaise consulter
-Maître Ortuinus qui vous enseignera toutes choses. Car on le nomme
-_gratius_, pour la grâce divine qui est en lui et dont l'influx ne
-permet pas qu'il ignore aucun objet.
-
-Sur ledit bouquin, j'ai ravaudé un poème héroïque. Faites-moi le plaisir
-de le lire et de le corriger. Marquez les redondances ou les lacunes.
-Sachez aussi comment il agrée à Maître Ortuinus. Je le veux donner à
-l'imprimeur.
-
- _Je commence comme suit_:
-
- Nul ne doit être assez lunatique
- Et dans une telle présomption enseveli
- Que de vouloir être fait illuminé dans l'Écriture Sainte
- Et formellement déduire les corollaires de Bonaventura
- Qui n'a pas étudié par cœur les _Combibilationes_
- Que nos Maîtres divulguent par tous pays:
- A Paris notamment, qui est la mère de toutes les Universités,
- A Cologne où, naguère, il fut magistralement prouvé
- Par nos Maîtres, dans une argumentation théologique
- Déterminant toute chose par de séraphiques preuves,
- Qu'il est préférable de connaître ces _Combibilationes_,
- Traitant de plusieurs objets par d'irréfragables raisons,
- Que de savoir sur le bout du doigt Hieronymus et Augustinus
- Qui néanmoins écrivirent un bon latin:
- Parce que les _Combibilationes_ sont une matière opime
- (Comme nos Maîtres le soutiennent dans tous les monastères),
- Elles concluent par de magistrales conclusions,
- Elles sont, dans les choses divines, la définition essentielle.
- Elles traitent ainsi du rudiment théologique
- Et de plusieurs autres objets tout à fait magistraux.
-
-
-
-
-XXXII
-
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, HOMME D'INÉNARRABLES DOCTRINES, MAITRE
-GINGOLFUS LIGNIPERCUSSOR DIT MILLE MILLIERS DE SALUTS, EN UNE DILECTION
-QUI N'EST PAS MENSONGÈRE.
-
-
-Très glorieux Maître, je vous aime pectoralement, et d'un zèle intime,
-parce que vous m'avez toujours été bienveillant, depuis cette époque
-lointaine où, précepteur affectionné, vous m'instruisîtes à Deventer. Ce
-qui vous aiguillonne dans votre conscience ne m'aiguillonne pas moins et
-ce qui m'aiguillonne, je le sais, vous aiguillonne aussi, si bien que
-l'aiguillon vôtre fut toujours l'aiguillon mien; nul ne vous aiguillonna
-jamais, qui ne m'aiguillonnât plus durement encore et mon cœur souffre
-autant d'aiguillons qu'il est de gens pour vous aiguillonner.
-Croyez-m'en sur parole. Quand Hermanus Buschius vous aiguillonnait dans
-sa préface, il m'aiguillonna plus fort que vous; j'excogitai par quel
-artifice je pourrais aiguillonner à mon tour ce querelleur incommode,
-présomptueux et superbe qui ose aiguillonner les Maîtres de Paris et de
-Cologne,--quand lui-même n'est pas seulement gradué, combien que ses
-compères le disent promu au baccalauréat en droit par l'Université de
-Leipzig. Mais je ne le crois pas, car il aiguillonne aussi les Maîtres
-de Leipzig, à savoir le grand Chien et le Chien mineur et tant d'autres
-qui le pourraient aiguillonner beaucoup mieux qu'il ne les aiguillonne.
-Mais eux ne veulent aiguillonner personne à cause de leur mortalité, à
-cause de la doctrine évangélique. L'apôtre dit: _Ne regimbez point
-contre l'aiguillon._
-
-Néanmoins, il serait bon de l'aiguillonner à votre tour. Vous avez un
-bel entendement et plein d'imagination; vous pouvez en moins d'une heure
-composer des vers pleins d'aiguillons. Vous sauriez l'aiguillonner dans
-tous ses gestes et propos. J'ai ravaudé un _dictamen_ contre lui; je
-l'aiguillonne magistralement et poétiquement. Il ne se peut dérober à
-mon aiguillon. S'il veut m'aiguillonner en retour, je l'aiguillonnerai
-plus fort itérativement.
-
-_Donné en grande hâte à Strasbourg, chez Mathias Schurer._
-
-
-
-
-XXXIII
-
-MARMOTRECTUS BUNTEMANTELLUS, MAITRE DANS LES SEPT ARTS, A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS, PHILOSOPHE, ORATEUR, POÈTE, JURISPRUDENT, THÉOLOGIEN
-ET CONSÉQUEMMENT SANS ÉTAT DONNÉ, UN BONJOUR TRÈS CORDIAL.
-
-
-Très consciencieux Dom Maître Ortuinus, croyez fermement que vous êtes
-mon cœur depuis que j'ai entendu beaucoup parler de Votre Dignité dans
-les choses poétiques. Car on dit à Cologne que vous surpassez tous les
-autres en cet art, que vous êtes un poète bien supérieur à Bruschius ou
-Cescerius, que vous savez aussi lire Plinius et la _Grammaire grecque_.
-A cause de la confiance que vous m'inspirez, je veux, sous le sceau de
-la confession, vous apprendre un secret.
-
-Vénérable Dom Maître, j'aime ici une poulette, fille d'un sonneur de
-cloches. Elle s'appelle Margaretha. Naguère, elle s'est assise à vos
-côtés, ce fut quand notre curé pria Votre Seigneurie à dîner et vous
-traita fort révérencieusement. Quand ce fut le temps de boire, d'être en
-belle humeur, elle porta votre santé et huma les rouges-bords. Je l'ai,
-avec une telle fièvre, dans le sang, que plus ne m'appartiens.
-Croyez-moi: je ne mange à cause d'elle ni ne dors. Les gens me disent:
-«Dom Maître, pourquoi cette pâleur? Au nom de Dieu, laissez là vos
-bouquins; vous étudiez sans mesure. Il vous faut, de temps à autre,
-chercher un peu de divertissement et faire un tour à la brasserie. Vous
-êtes encore un jeune homme. Vous pouvez bien prétendre au doctorat et
-devenir notre Maître; vous êtes un scolastique bon et fondamental qui
-déjà vaut bien un Docteur.» Mais je suis timide; je n'ose avouer mon
-infirmité. Je lis Ovidius: _De remedio amoris_, que j'ai annoté dans
-Cologne, d'après Votre Grandeur, avec force remarques et sentences
-marginales; mais cela ne m'est d'aucune aide. Car mon désir augmente
-chaque jour.
-
-Dernièrement, j'ai dansé trois fois avec elle dans un bal de nuit, à la
-Maison du baillage. La flûte, alors, flûta la cantilène _Pastor de nova
-civitate_. Aussitôt les cavaliers d'embrasser leurs donzelles à
-l'accoutumée; je l'ai serrée bien fort sur ma poitrine avec ses mamelles
-et j'ai pressé longtemps ses mains. Alors, elle s'est mise à rire: «Dans
-mon âme, Seigneur Maître, a-t-elle dit, vous êtes un homme délectable.
-Vous avez les mains plus douces que quiconque. N'entrez pas dans les
-Ordres, acceptez une femme.» Ce disant, elle me regardait avec des yeux
-si doux que je pense qu'elle m'aime en secret. Mais son regard me
-poignit le cœur; ce fut comme une flèche qui l'aurait transpercé. Je
-rentrai chez moi dans le plus grand désordre, escorté de mon domestique
-et je me mis au lit. Ma mère, alors, se mit à pleurer, cuidant que
-j'avais la peste. Elle s'en fut courant chez le docteur Brunellus, avec
-mon urine, criant: «Seigneur Docteur, pour l'amour de Dieu, secourez mon
-fils! Je vous ferai présent d'une bonne chemise, parce que j'ai promis
-qu'il se ferait prêtre.» Le médecin alors considéra le pot de chambre et
-dit: «Ce patient est moitié bilieux, moitié phlegmatique. Il peut
-craindre une tumeur volumineuse autour du rein à cause des vents et des
-coliques résultant d'une mauvaise digestion. Il convient qu'il absorbe
-une médecine extractive. Il y a une herbe nommée _gyné_ qui pousse dans
-les lieux humides; elle a une odeur forte, comme l'enseigne Herbarius.
-Vous pilerez la partie intérieure de cette herbe. De son suc, vous ferez
-un long emplâtre que vous lui poserez pendant une heure sur le ventre.
-Vous le ferez coucher sur le ventre, aussi pendant une heure, et suer à
-l'avenant. Du coup, ces coliques prendront fin et les vents feront de
-même, car il n'est pas de médecine plus efficace, comme cela fut prouvé
-dans un grand nombre de cas. Mais il serait bon qu'il prît d'abord une
-purgation d'_album græcum_[10] avec du suc de raifort, drachmes iij;
-ensuite, il ira bien.» Alors, ma mère vint et me fit avaler contre mon
-gré la médecine; j'eus pendant la nuit cinq grosses selles; ne pouvant
-dormir, je me rappelais de quelle façon je prenais, au bal, ses petits
-seins contre ma poitrine et de quel air elle me regardait. Je vous prie,
-au nom de toute votre bonté, de me donner pour l'amour une recette
-expérimentée prise dans votre petit livre, celle, par exemple, qui porte
-en marge le mot: ÉPROUVÉ. Vous m'avez, une fois, montré ce livre en me
-disant: «Avec cela, je peux rendre folle de moi n'importe quelle
-fumelle.» Si vous ne prenez pitié de moi, Dom Maître, alors je dois
-mourir et ma pauvre mère aussi par le chagrin qu'elle en aura.
-
- [10] Crottes de chien fort en honneur dans la thérapeutique de
- Rabelais ou de Molière et que l'on trouvait encore, il y a quelques
- années, dans les officines de campagne.
-
-_D'Heidelberg._
-
-
-
-
-XXXIV
-
-MAITRE ORTUINUS GRATIUS A MAITRE MAMMOTRECTUS, SON PLUS PROFOND AMI AU
-PREMIER RANG DES AMITIÉS.
-
-
-Attendu que l'Écriture dit: _Le Seigneur aime ceux qui marchent dans la
-simplicité_, conséquemment je loue Votre Seigneurie, très subtil Dom
-Maître, de m'avoir écrit le concept de votre esprit si simplement,
-encore que d'un ton fort oratoire--tant vous êtes bien stylé dans les
-choses du latin! Je veux aussi vous écrire simplement, rhétoriquement et
-non poétiquement. Dom Maître amicabilissime, vous me faites paraître vos
-amours. Je m'étonne que vous ayez assez peu de circonspection pour les
-vierges courtiser. Je vous le dis, c'est une faute. Vous avez là une
-intention peccamineuse qui peut vous mener droit en Enfer. Je vous
-tenais pour discrète personne et supposais que vous n'étiez pas féru de
-telles inconséquences; elles ont toujours une mauvaise fin.
-
-Je vous donnerai pourtant cet avis mien que vous sollicitez, pour ce que
-l'Écriture dit: _Qui demande recevra._ Vous devez, premièrement, laisser
-là ces vaines cogitations de votre Margaretha que le Diable vous
-suggère, lequel est père de tout péché, témoin _Richardus_, VI.
-
-Et toutes fois et quantes vous songez à elle, faites la croix sur vous,
-dites une patenôtre avec le verset du _Psautier_: _Que le Diable
-stationne à sa droite._ De plus, mangez du sel bénit, le dimanche;
-aspergez-vous d'eau lustrale consacrée par le doyen de Saint-Rupertus.
-Ainsi, vous esquiverez le Démon qui vous suggère une telle concupiscence
-de votre Margaretha. Elle n'est, d'ailleurs, pas aussi belle qu'il vous
-plaît le supposer. Elle a sur le front une verrue, les cuisses rouges et
-longues, les mains grosses et noires; elle sent mauvais de la bouche à
-cause de la pourriture de ses dents. De plus, elle a un cul énorme en
-vertu du commun adage: _L'art de Margaretha est un piège sans fond._
-Mais, aveuglé par cette diabolique amour, vous n'apercevez aucune des
-tares qu'on lui voit. Elle but comme un chantre et mangea comme un porc,
-le jour qu'elle fut assise, à table, près de moi. Elle ne se put tenir
-de me roter en plein visage, à deux reprises différentes, affirmant que
-c'était son escabelle qui faisait tout ce bruit. J'eus, à Cologne, une
-pécore bien plus avenante: je l'ai néanmoins plantée à reverdir. Depuis
-qu'elle s'est mariée, elle me fait appeler souvent par une vieille
-procureuse, me sollicitant de l'aller voir en l'absence du cocu. Je n'ai
-cédé qu'une fois et parce que j'étais en ribote ce jour-là.
-
-Je vous exhorte à jeûner le samedi. Confessez-vous ensuite à l'un de nos
-Maîtres de l'Ordre des Prêcheurs, qui vous donnera de bons avis. Quand
-vous serez confessé, dites l'Oraison de Saint Christophorus; qu'il vous
-charge sur ses épaules et daigne vous porter, afin de ne récidiver
-point, de n'être pas immergé dans la mer profonde et sans limite où sont
-des reptiles innombrables: à savoir des péchés infinis, suivant l'exposé
-du _Compilateur_. Priez ensuite pour ne pas choir en tentation.
-Levez-vous de bonne heure et vous rincez les mains, peignez ensuite vos
-cheveux et ne baguenaudez point. L'Écriture dit, en effet: _Seigneur!
-Seigneur mien! je veille vers vous dès la prime aube!_ Enfin,
-gardez-vous des latrines. Souvent, nous ne l'ignorons pas, le temps et
-la garde-robe induisent l'homme en péché, nommément de luxure.
-
-Quant à la demande que vous me faites d'un secret pour être aimé, à coup
-sûr, apprenez qu'en mon âme et conscience je n'y peux obtempérer. Quand
-j'ai devant vous épilogué sur Ovidius, _De Arte amandi_, je vous appris
-que nul ne doit obtenir l'amour des femmes par incantation ou
-nigromance. Qui va contre cela est excommunié par le fait. Les
-inquisiteurs de la dépravation hérétique le peuvent assigner à comparoir
-et même le condamner au feu. Je vous citai, d'ailleurs, un exemple que
-vous avez sans doute retenu. Le voici. Un Bachelier de Leipzig tomba
-épris de la fille d'un boulanger, Catharina, et jeta sur elle une pomme
-ensorcelée. Elle prit la pomme, l'enferma dans sa gorge, entre les
-mamelles; puis entra sur l'heure dans un incomparable transport d'amour.
-Éperdument elle voulait son damoiseau, au point que, même à l'église,
-elle regardait sans fin ce Bachelier. Et, quand il fallait marmotter:
-_Notre père qui êtes aux cieux_, elle récitait: _O mon Bachelier, où
-donc es-tu?_ Même au logis, quand son père ou sa mère l'appelait, de
-répondre: «Que veux-tu, mon Bachelier?»
-
-Ces bonnes gens n'y comprenaient rien, jusques au temps qu'un de nos
-Maîtres, passant d'aventure près de son logis, salua cette vierge:
-
-«Bonsoir, demoiselle Catharina; vous avez là de beaux cheveux.» Et cette
-pucelle Catharina de répliquer: «Merci Dieu, bon Bachelier, vous
-plaît-il avec moi popiner de la meilleure cervoise?» et de lui tendre un
-verre. Mais ce notre Maître fut bien courroucé. Il accusa la petite et
-dit à sa maman: «Dame boulangère, châtiez donc votre fille. Elle est
-grandement indiscrète. Elle scandalise notre Université; car elle
-m'intitule «Bachelier» et je suis notre Maître. _Amen, amen_, je vous le
-dis, elle a commis un péché mortel; elle m'a ravi mes honneurs et le
-péché ne s'efface qu'à la condition de restituer le bien qu'on a ravi!
-Elle nomme ainsi Bacheliers plusieurs autres de nos Maîtres; je pense
-qu'elle aime un Bachelier. Veillez donc sur elle comme il faut.»
-
-La mère prit un gourdin, appliqua sur le chef et sur le dos une telle
-bastonnade à Catharina qu'elle en pissa dans sa chemise. Après quoi,
-elle verrouilla la donzelle dans une chambre et l'y tint six mois, ne
-lui donnant que du pain et de l'eau pour tout potage. Pendant ce temps,
-le Bachelier prit ses grades et célébra sa première messe; il eut
-ensuite une cure à Padoraw, en Saxe. Quand la belle en fut instruite,
-elle sauta d'une haute fenêtre, pensa se rompre l'épaule droite et
-courut en Saxe vers le Bachelier. Elle est encore avec lui dont elle a
-quatre enfants. Vous comprenez bien que c'est un scandale pour l'Église.
-
-Ainsi donc, éloignez-vous de cette nigromance qui cause tant de maux.
-Mais vous pouvez sans crainte employer cette médecine de gynique
-prescrite à vous par Dom Brunellus. Le remède est excellent. J'en ai
-fait, à plusieurs reprises, une expérience personnelle contre les
-flatuosités. Portez-vous bien ainsi que Mme votre mère.
-
-_De Cologne dans la maison du Maître Joannes Pffefferkorn._
-
-
-
-
-XXXV
-
-LYRA BUTSCHULACHERIUS, THÉOLOGIEN DE L'ORDRE DES PRÊCHEURS, DONNE LE
-BONJOUR A GUILLERMUS HACKINETUS, QUI EST LE PLUS THÉOLOGIEN DES
-THÉOLOGIENS.
-
-
-Vous m'avez écrit de Londres, en Angleterre, une ample missive,
-latinisée avec bonheur, dans quoi vous sollicitez du nouveau, soit
-plaisant soit fâcheux, parce que vous êtes naturellement porté sur les
-choses nouvelles, comme tous ceux qui, de tempérament sanguin, prennent
-plaisir aux cantilènes musicales et sont, après boire, des convives
-joyeux.
-
-Ce me fut une grande jubilation que de tenir votre message. J'étais
-celui qui a trouvé une perle fine. Je le montrai à nos seigneurs Joannes
-Grocinus et Linacrus, disant: «Contemplez, Messeigneurs, contemplez! Ce
-notre Maître n'est-il point l'archétype de la riche latinité, un modèle
-unique dans l'art d'élaborer lettres et _dictamen_?» Eux, de jurer,
-affirmant qu'ils ne peuvent rédiger des lettres pareilles dans
-l'artifice de latinité, combien qu'ils soient poètes grecs et romains.
-Ils vous élevèrent au-dessus de tous, Anglais, Français, Germains et des
-nations quelconques vivant sous le soleil. C'est pourquoi il n'est pas
-admirable que vous soyez général de votre Ordre et que le roi de France
-ait pour vous de l'amitié. Vous êtes sans rival quand il faut latiniser,
-prêcher ou disputer; vous excellez à diriger le roi et la reine en
-confession. Ces deux poètes vous louèrent aussi de connaître à fond la
-rhétorique. Il est bien vrai que nous avons ici un jeune compagnon qui
-se fait appeler Richardus Crocus; il outrecuide et prétend que vous
-n'écrivez pas suivant les règles de l'art. Mais rien n'égale sa
-confusion quand il faut donner des preuves. Il séjourne présentement à
-Leipzig. Il étudie la logique de Petrus Hispanus et j'ai tout lieu de
-croire qu'à l'avenir il sera plus discret.
-
-Mais je passe aux nouveautés. Les habitants de Schwitz et les
-lansquenets ont fait entre eux une grande guerre, se tuant par milliers.
-Il est à craindre que nul ne monte au Ciel à cause qu'ils font cela pour
-de l'argent et qu'un chrétien n'en doit pas tuer un autre. Mais vous
-n'avez cure de ces événements; ce sont des gens de peu et qui vident
-leurs querelles par manière de passe-temps.
-
-L'autre nouvelle vous semblera plus fâcheuse, et Dieu veuille qu'elle
-soit erronée! On écrit de Rome que le _Speculum_ de Joannes Reuchlin fut
-derechef traduit en latin de la langue maternelle, par ordre de Notre
-Père le Pape. Cette version, en plus de deux cents lieux, sonne un latin
-autre que celui dans Cologne usité par nos Maîtres et Dom Joannes
-Pffefferkorn. On donne comme certain qu'à Rome elle est imprimée et
-publiquement lue avec le _Talmud_ des Juifs. On infère de cela que nos
-Maîtres sont des trompeurs, des infâmes, parce qu'ils ont traduit à
-faux, ou bien des ânes, qui ne savent le latin ni l'allemand. Or, comme
-ils ont brûlé ce livre à Saint-Andréas de Cologne, ils devraient
-pareillement brûler, avec leur sentence, la décision des Parisiens, à
-moins de vouloir eux-mêmes passer pour hérétiques.
-
-Je pleurerais du sang: telle est mon affliction. Qui désormais voudra
-étudier en Théologie et tirer à nos Maîtres la révérence due? Oyant de
-telles choses, qui ne voudra croire que le docteur Reuchlin est plus
-profond que nos Maîtres, ce qui n'est pas possible, de par Dieu. Avec
-cela, on écrit que, sous trois mois, viendra un jugement définitif
-contre nos Maîtres et que le Pape le mandera sous peine de censure très
-large; que les Frères Prêcheurs devront, à cause de leur impudence,
-porter, brodées en blanc au dos de leur cape noire, des bésicles ou
-lunettes en mémoire éternelle du scandale qu'ils ont suscité et de
-l'injure faite au _Speculum oculare_ de Dom Joannes Reuchlin, comme on
-assure qu'ils ont commis un crime dans la célébration de la messe en
-donnant le boucon à l'Empereur. Moi, j'espère que le Pape ne sera pas
-fol à ce point; mais, qu'il fasse une pareille chose, nous voulons, dans
-tous nos couvents, réciter le psaume _Deus laudem_ contre lui. Du reste,
-les Pères et nos Maîtres songent dès à présent aux précautions qu'il
-faut prendre pour obvier à ce malheur. Ils veulent impétrer du Siège
-Apostolique les indulgences les plus vastes, afin de colliger, en France
-comme en Germanie, une somme exorbitante qui leur permette de résister à
-ce fauteur des youtres jusqu'à sa mort, car il est vieux. Alors, ils
-pourront le condamner de pied en cap. Portez-vous bien. Donnez-moi de
-bons avis dans la mesure de vos facultés, et ne cessez pas une minute
-d'opérer pour le bien de la Congrégation.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-EITELNARRABIANUS PESSENECK, GUILLELMITE CHARGÉ DE COURS, DONNE A MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS DES SALUTATIONS TRÈS NOMBREUSES.
-
-
-Nous sommes, par nature, enclins au mal, comme se peut lire dans les
-_Authentiques_. C'est pourquoi, chez les humains, on entend plus de
-médisances que de propos bénévoles.
-
-Naguère, à Worms, j'ai disputé avec deux Juifs, prouvant que leur Loi
-fut abrogée par Christus et que leur expectation du Messias est une
-bourde sans alliage, un phantasme; j'alléguai, à ce propos, le docteur
-Johannes Pffefferkorn de Cologne. Et les youpins de se tordre: «Votre
-Johannes Pffefferkorn, dirent-ils, est un exécrable mystificateur; il ne
-sait pas un mot d'hébreu; s'il s'est fait chrétien, c'est pour mettre un
-manteau à sa scélératesse.
-
-«Quand il était encore Juif, en Moravie, il administra un casse-museau
-entre les deux yeux d'une femme, de telle sorte qu'elle ne put regarder
-le comptoir où se fait le change des florins. Il en barbota deux cents
-au moins et prit la fuite.
-
-«Dans un autre lieu, pour un autre vol, on lui fit l'honneur d'ériger
-une potence. Comment fut-il délivré? nous ne le savons point; mais nous
-avons vu l'engin patibulaire et force chrétiens l'ont vu comme nous,
-dont quelques-uns de la noblesse que je vous peux nommer. C'est pourquoi
-vous auriez bonne grâce à ne m'alléguer point les opinions de ce
-voleur.»
-
-J'entrai dans une ire véhémente: «Vous en avez menti par le gosier,
-sales Juifs que vous êtes! Si vous n'étiez défendu par un privilège, ce
-me serait un délice de vous crêper le chignon et de vous saucer dans le
-caca. Vous déblatérez ainsi par animadversion contre Dom Johannes
-Pffefferkorn. C'est un bon et zélé chrétien, s'il en existe dans
-Cologne. Je le sais d'original, car souventefois, il se confesse aux
-Prêcheurs avec Mme son épouse. Il entend la messe pour son plaisir.
-Quand le prêtre élève l'Eucharistie, alors il contemple dévotement et ne
-fiche point ses yeux à terre, comme le lui objectent ses détracteurs,
-sinon quand il expue! A vrai dire, il le fait souvent: mais c'est le
-résultat de sa complexion grandement phlegmatique et d'une médecine
-pectorale qu'il ingurgite le matin. Pensez-vous donc que nos magistrats,
-les magistrats de Cologne, et le bourgmestre soient des niguedouilles,
-eux qui l'ont fait nosocome au Grand Hôpital et de plus emmineur du sel?
-Jamais ils n'eussent investi Dom Pffefferkorn de telles dignités s'ils
-ne l'avaient reconnu pour bon chrétien catholique. En vérité, je vous le
-dis: je dénoncerai tous vos propos à lui-même, de telle sorte qu'il
-puisse venger sa prudhomie et vous mécaniser à fond dans un libelle sur
-votre Foi.
-
-«Vous prétendez, il est vrai, que s'il agrée à nos bourgmestres et gros
-bonnets, c'est à cause de sa jolie femme. Imposture que cela! Car les
-bourgmestres sont pourvus eux-mêmes de compagnes délicieuses. Quant aux
-gros bonnets, peu leur chaut des femelles; jamais on n'a ouï-dire qu'un
-gros bonnet pratiquât l'adultère. Elle-même est aussi honnête matrone
-que pas une dans Cologne: elle aimerait mieux perdre un œil que sa bonne
-renommée.
-
-«Et j'ai souvent appris d'elle ce qu'elle-même tenait de sa mère, à
-savoir que les mâles sans prépuce donnent aux femmes une volupté
-autrement délectable que les non déprépucés, à cause de quoi elle
-prétend que, si son mari venait à défunter, elle ne recevrait un autre
-homme qu'à la condition de n'avoir le membre coiffé d'aucune peau.
-Est-il croyable, après cela, qu'elle se fasse donoyer par les
-bourgmestres qui, n'ayant pas été Juifs comme Dom Pffefferkorn, ne sont
-point circoncis? Donc, laissez en paix cet honnête homme, faute de quoi
-il écrira contre vous un traité qu'il nommera _Die Sturmglock_. Ainsi
-fit-il contre Reuchlin.»
-
-Veuillez montrer ceci à Dom Johannes Pffefferkorn pour qu'il se défende
-intégralement contre ces nez-crochus et contre Hermanus Buschius, à
-cause qu'il est mon ami très singulier, m'ayant fait le _mutum_ de dix
-florins, quand je fus promu Bachelier formé en Théologie.
-
-_Donné à Vérone d'Agrippa, où Buschius et son camarade ont boulotté une
-fine poularde._
-
-
-
-
-XXXVII
-
-LUPOLDUS FEDERFUSIUS, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, DONNE A MAITRE ORTUINUS
-GRATIUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE LES AUQUES MANGENT DE GRAMENS.
-
-
-Dom Maître Ortuinus, on a soulevé à Erfurth, pour les séances
-quodlibétaires[11], une question infiniment délicate dans les deux
-Facultés de Physique et de Théologie.
-
- [11] Quodlibetum. _Scholasticis, pluribus abhinc seculis, de quo in
- utramque disseritur partem, ex eo dictum, quia _quod libet_
- defenditur. Hinc _Quodlibetariæ questiones_ eadem notione. Vide:
- Vossium, lib. 3, _de Vitiis Serm._ cap. 40, ubi plerosque Scriptores
- Scholasticos laudat, qui _Quodlibeta_ scripserunt._
-
- _Ex hoc Scholasticorum vocabulo deducunt nostrum gallicum
- _quolibet_, dictum mordax, acutum nonnunquam, plerumque triviale
- nulliusque leporis sale conditum, ideoque e politioribus colloquiis
- amandatum, sicut et _Quodlibetariæ quæstiones_ e saniori theologia,
- quod curiositati fere servirent, non utilitati._
-
- DU CANGE, _Glossaire_.
-
-Les uns soutiennent que, dès qu'un Juif se fait chrétien, il lui renaît
-un prépuce qui n'est autre chose que la gaine enlevée, au jour natal, de
-son membre viril, pour se conformer à la loi mosaïque.
-
-Ceux-là marchent dans la voie orthodoxe des Théologiens. Ils ont en leur
-faveur des raisons magistrales. Celle-ci entre autres: Les Juifs
-convertis seraient, au Jugement dernier, tenus pour Juifs comme devant,
-si leur pénil se faisait voir décalotté, ce qui serait une grave
-injustice.
-
-Or, Dieu n'entend faire d'injustice à quiconque; _ergo_, etc. Une autre
-raison, qui n'est pas moins prégnante, se fonde sur l'autorité du
-Psalmiste qui dit: _Il m'a escondu au jour des calamités; il m'a protégé
-dans le mystère._ Le jour des calamités, c'est le Jugement extrême,
-c'est le val de Iosephat, lorsque seront appertes les coulpes et les
-malversations.
-
-Je néglige d'autres arguments par amour de la brièveté, attendu qu'à
-Erfurth nous sommes de notre temps et que les modernes se gaudissent
-toujours de la brièveté. De même, pour ceci que j'ai une mémoire labile
-et que je ne peux retenir par cœur d'allégations un grand nombre, ainsi
-qu'en usent les Doms juristes.
-
-Mais les autres n'admettent pas que puisse telle opinion subsister. Ils
-ont pour eux Plantier, qui dit, en sa poéterie, que ne sauraient les
-faits être défaits. De ce dicton, ils infèrent que si un Juif a, dans sa
-juiverie, aliéné quelque parcelle de son corps, il ne la récupère
-aucunement dans la religion chrétienne.
-
-De plus, ils arguent que les arguments de leurs adversaires ne concluent
-pas en forme. Autrement, il s'ensuivrait de leur premier sophisme que
-les chrétiens qui pour cause de paillardise ont égaré tout ou partie de
-leur estramaçon, chose fréquente chez les personnes mondaines aussi bien
-que spirituelles, devraient au Dernier Examen se voir taxés de judaïsme.
-Mais une telle assertion est hérétique au premier chef. Nos Maîtres
-inquisiteurs de la dépravation hérétique ne la concéderont jamais, parce
-que, souventefois, eux-mêmes sont défectueux quant à leur braguette, non
-point qu'ils se copulent avec des mérétrices, mais parce qu'aux bains
-ils ne regardent point ce qui se fait devant eux.
-
-C'est pourquoi, très humblement et dévotieusement, j'obsècre Votre
-Seigneurie qu'elle daigne, par sa décision, établir pour moi la vérité
-de la chose. Interrogez la femme de Dom Johannes Pffefferkorn, avec qui
-vous êtes dans les meilleurs termes et qui ne se vergondera point de
-vous édifier sur les choses que vous voulez savoir, à cause de la
-conversation amicale que vous tenez avec son homme. En outre, j'ai
-ouï-dire que vous êtes son confesseur: donc vous la pouvez compeller
-sous peine de la sainte obédience. Dites lui: «Chère Madame, n'ayez
-point de honte; je vous sais femme de bien autant que pas une dans
-Cologne; je ne vous demande rien qui soit déshonnête, mais d'élucider
-pour moi la question que voici: Pffefferkorn a-t-il un prépuce ou non?
-Répondez sans vergogne, pour l'amour de Dieu! Pourquoi vous taire?»
-
-Mais je ne prétends pas vous enseigner. Vous savez mieux que moi comment
-on se comporte avec les femmes.
-
-_Donné en coup de vent, à Erfurth, de l'hôtellerie du Dragon._
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-PANDORMANNUS FORNACIFEX, LICENCIÉ, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SALUTATION
-TRÈS SALUTAIRE.
-
-
-Dernièrement, vous m'épistolâtes de Cologne, m'incriminant de ne pas
-vous écrire, d'autant plus que vous dites que vous lisez volontiers mes
-lettres, préférablement à celles des copains, à cause qu'elles sont d'un
-beau style et qu'elles procèdent en droite ligne de l'art épistolaire
-que j'ai reçu dans Cologne de Votre Prestance elle-même. Je vous
-répondrai ceci: l'invention et la matière, je ne les ai pas toujours
-comme à présent. Veuillez noter de plus que l'on tient ici, pour le
-moment, des séances quodlibétaires, que Maîtres et Docteurs viennent
-très adroitement à bout de leurs controverses. Ils font preuve d'une
-doctrine infinie à déterminer, résoudre, proposer questions, arguments
-et problèmes dans tout le cognoscible. Orateurs, poètes se révèlent
-grandement artificieux et sagaces. Parmi ceux-là, un, dessus tous les
-autres notable et magistral, se fait un titre de gloire des leçons qu'il
-leur intime. Il se proclame le poète des poètes; il affirme qu'en dehors
-de lui nul poète ne saurait exister. Il a écrit un traité en vers qu'il
-a intitulé de façon exemplaire, mais je ne me souviens plus comment.
-C'est, je crois, sur l'ire et sur les coléreux.
-
-Dans ce traité, il houspille force Maîtres et des poètes, ses confrères,
-à qui furent les récitations inhibées dans l'Université, à cause que
-leur art y sembla trop cochon. Mais les Maîtres lui ripostent sous le
-nez qu'il n'est pas tant merveilleux poète comme il se plaît à le dire
-et lui font de la contradiction sur plus d'un point. Vous leur servez de
-preuve, car il est manifeste que vous êtes bien autrement profond que ce
-quidam en l'art de poéterie.
-
-Avec cela, ils démontrent encore qu'il n'est pas bien fondé quant au
-nombre de la syllabaison, comme elle est déterminée par Maître de la
-Villedieu (_3e partie_), que le garçon ne paraît pas avoir suffisamment
-étudiée, et nos Maîtres déduisent contre son postulat par de multiples
-raisons. Votre nom d'abord, et ceci doublement: 1º cet individu prétend
-être un poète plus que Maître Ortuinus, et son nom, toutefois, ne le
-comporte point. Véritablement Ortuinus notre Maître est surnommé
-«Gratius» à cause de la supernale grâce qu'on appelle grâce gratis
-donnée. Car autrement vous ne pourriez écrire de si profonds _dictamen_
-poétiques, faute de cette grâce à vous gratis donnée par l'Esprit Saint
-qui souffle où bon lui semble et que vous impétrâtes par votre humilité.
-Dieu, en effet, résiste au superbe et prodigue sa grâce aux humiliés.
-Ceux qui lisent et entendent votre poésie proclament cette chose, du
-haut de leur conscience, que vous êtes sans pair. Ils admirent que le
-poète en question puisse être à un tel point insipide et irrévérencieux
-qu'il se targue sur vous, quand un enfant comprendrait que vous
-précellez sur lui autant comme Laborinthus domine Cornutus.
-
-Nos maîtres se proposent d'ailleurs de colliger vos _dictamen_, de
-veiller à l'impression des choses que vous avez écrites çà et là, dans
-différents traités, par exemple dans celui de notre Maître Arnoldus de
-Tongres, régent suprême du collège Laurentius, dans le _Traité des
-propositions scandaleuses_, de Joannes Reuchlin, dans le _Sentiment
-parisien_, sans compter les nombreux libelles de Dom Johannes
-Pffefferkorn qui fut jadis Israélite et s'est rendu présentement le
-meilleur chrétien. Faute de quoi, ils appréhendent que vos poèmes soient
-perdus. Ils disent que ce serait le plus grand scandale de ce temps et
-péché mortel si pareils ouvrages se périmaient par négligence ou manque
-d'impression. Ils vous prient en même temps, Nosseigneurs Maîtres, de
-daigner leur adresser votre _Apologie_ contre Joannes Reuchlin, dans
-laquelle vous saboulez comme il faut ce présomptueux Docteur qui a le
-front de tenir tête à un quatuor d'Universités; ils se proposent d'en
-lever une minute et de vous la retourner incontinent.
-
-Les adeptes de cette argumentation probatoire sont: Maître Joannes
-Kirchberg, mon ami très singulier, promu en même temps que moi; Maître
-Joannes Hungen, mon ami très affectionné; Maître Jacobus de Nuremberg,
-Maître Jodocus Vürzheym et beaucoup d'autres Maîtres encore, mes amis
-très dignes et vos fauteurs imperturbés.
-
-Ce nonobstant, d'autres contestent la preuve, disant que la manière en
-est à la vérité fort subtile et conclut magistralement; mais qu'elle ne
-donne pas dans votre tour d'esprit, à cause que cela sonnerait avec trop
-de superbe lorsque vous diriez: «Voici donc, Messeigneurs, que je suis
-nommé _Gratius_, pour la supernale grâce dont Dieu me guerdonna aussi
-bien dans la poéterie que dans tout le cognoscible.» Cela répugnerait à
-votre humilité par quoi vous obtîntes la susdite grâce et serait opposé
-dans l'adjectif. Car la grâce d'en haut et la superbe ne vivent pas
-d'accord chez un même sujet. Or, la grâce d'en haut est vertu et la
-superbe vice, qui ne s'amalgament point, par cette raison qu'il est dans
-l'essence d'un des contraires de mettre l'autre en fuite, de même que
-chaleur expelle frigidité. Notre Maître et poète, selon Petrus Hispanus,
-est celui qui affirme que la vertu est par le vice contrariée. Il existe
-conséquemment une raison beaucoup meilleure pourquoi il est nommé
-«Gratius». Le nom vient des Gracchus (une lettre s'étant perdue afin
-d'améliorer la consonance), Romains desquels on apprend, dans les
-histoires des Romains, qu'ils furent, ces Gracchus, de fort notables
-orateurs et poètes, que Rome n'en eut point de comparables, en ce temps;
-telle fut leur profondeur en poésie tout comme en rhétorique! On lit, en
-outre, qu'ils furent de voix molle et suave, non claironnante et
-stertoreuse, mais charmeresse comme la flûte aux sons de quoi ils
-préludaient à l'éloquence et débitaient l'exorde musical de leurs
-_dictamen_. A ces causes, le peuple les écoutait dans une extrême
-dilection et leur donna sur tous autres la première louange dans cet
-art. C'est donc en mémoire de ces Gracchus que Maître Ortuinus fut
-cognominé Gratius. Or, nul ne l'égale en poésie et nul ne se compare à
-lui pour l'accortise de la voix. Et sur tous il l'emporte comme ces
-Gracchus l'emportèrent sur la foule de tous les poètes romains. Donc,
-pour ces motifs, en conséquence, devrait s'humilier et se taire le poète
-en question de Wittemberg. Il ne manque pas de profondeur, mais, au
-regard de vous, c'est un gamin.
-
-Ceux qui adoptent cette manière de prouver sont mes amis très cordiaux:
-Eobanus le Hessois, Maître Henricus Urbanus, Ricius Euritius, Maître
-Georgis Spalatinus, Ulrichus Huttenus et, par-dessus tels compagnons,
-docteur Ludovicus Misotheus mon seigneur, mon ami et votre défenseur.
-
-Vous plaise m'écrire ceux qui marchent dans la meilleure voie et
-m'informer de la vérité. Quant à moi, je veux célébrer pour vous une
-messe aux Prêcheurs, afin que vous puissiez vaincre le docteur Reuchlin
-qui vous qualifia mal à propos d'hérétique pour avoir écrit dans vos
-poèmes: _Pleure de Jovis la mère féconde_. Portez-vous bien, dans une
-extrême sauveté.
-
-_De Wittemberg, dans la retraite de Maître Spalatinus qui vous adressa
-autant de saluts qu'il se chante d'alleluia entre Pâques et Pentecôte.
-Derechef portez-vous bien et riez toujours._
-
-
-
-
-XXXIX
-
-NICOLAUS LUMINATOR A DOM MAITRE ORTUINUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE, DANS
-UN AN, IL NAIT DE PUCES ET DE MOUCHERONS.
-
-
-Scientifique précepteur, Maître Ortuinus, je vous rends plus de grâces
-que je n'ai de poils sur tout le corps, pour le conseil que vous me
-donnâtes de me rendre à Cologne et de pousser mes études au collège
-Laurentius. Mon père fut absolument satisfait. Il me bailla dix florins
-et m'acheta une cape majeure avec un lyripipion de couleur noire. Le
-premier jour de mon entrée à l'Université, ayant acquitté mon
-béjaune[12] dans la susdite bourse, un trait me fut conté que je ne
-voudrais pas ignorer même pour dix blancs.
-
- [12] _BEANUS, nodellus studiosus qui ad academiam nuper accessit:
- _Beanus_ est animal nesciens vitam studiosorum (_Epistolæ obscurorum
- virorum_). Vox Gallica _béjaune_, quasi _bec jaune_, ut sunt aviculæ
- quæ nondum e nido evolarunt._
-
- DU CANGE, _Glossaire_.
-
-Une manière de poète, un certain Hermannus Buschius, vint à ce collège,
-ayant quelque affaire avec un Régent collatéral. Alors, ce Maître lui
-donna la main, l'accueillit révérencieusement et lui dit: «Comment se
-fait-il que la mère du Seigneur vienne jusques à moi?» Et Buschius de
-répondre: «Pour peu que le Seigneur nôtre n'ait pas eu pour mère une
-plus belle que moi, certes la mère du Seigneur fut un insigne laideron.»
-Il n'avait pas entendu la subtilité de cette allégorie et la fine
-rhétorique dont son interlocuteur enveloppait le discours. Je me flatte
-d'apprendre encore dans cette inclyte Université beaucoup de choses non
-moins utiles que ce notable propos. J'ai acheté, ce jourd'hui, le
-programme des cours; demain, je dois argumenter dans une dispute de
-collège sur la question que voici: _La matière première est-elle l'Être
-en acte ou en puissance?_
-
-_A Cologne, du collège Laurentius._
-
-
-
-
-XL
-
-HERBORDUS MISTALDERIUS A MAITRE ORTUINUS, INCOMPARABLE EN DOCTRINE, SON
-PRÉCEPTEUR TRÈS SPIRITUEL, TANT DE SALUTATIONS QUE NUL NE LES PUISSE
-COMPTER.
-
-
-Très illuminé Maître! quand à Zwoll, j'ai quitté Votre Seigneurie, il y
-a deux ans, vous me promîtes, en me donnant la main, de m'écrire
-souventefois et de m'enseigner, par vos _dictamen_, la manière de
-dicter. Or, vous ne m'écrivez même pas si vous êtes vivant ou non. Vous
-ne m'écrivez même pas pour m'apprendre ce qui est et la façon et le
-comment de ce qui est. Saint Dieu! comment pouvez-vous me désoler ainsi?
-Je vous obsècre! au nom de Dieu et de Saint Georgius, délivrez-moi d'une
-telle inquiétude. Je tremble que vous n'ayez mal de tête sinon quelque
-infirmité dans le ventre, la cacarelle par exemple, comme ce jour où
-vous conchiâtes vos souliers en pleine rue et sans vous apercevoir de la
-chose, jusques au temps qu'une femme vous eut dit: «Seigneur Maître,
-dans quelle merde vous êtes-vous assis! Voici que votre robe et vos
-pantoufles sont toutes pleines de bran!» Alors, vous gagnâtes la maison
-de Dom Johannes Pffefferkorn. Sa femme vous donna des effets de
-rechange. Il vous serait bon de manger œufs durs, châtaignes rôties au
-four et fèves cuites saupoudrées avec de la graine de pavot, comme on
-les accommode en Westphalie, votre pays natal.
-
-J'ai rêvé de vous, que vous teniez un méchant rhume et des phlegmes
-abondamment. Du sucre, purée de pois relevée de thym et d'ail pilés
-ensemble; poser sur votre ombilic un oignon trop cuit. Et, pendant six
-jours, abstenez-vous de femmes. Couvrez soigneusement vos lombes et
-votre chef; la guérison ne tardera guère. Ou bien encore, prenez la
-recette que donne souvent aux langoureux l'épouse de Dom Johannes
-Pffefferkorn. C'est un remède plusieurs fois éprouvé.
-
-_De Zwoll._
-
-
-
-
-XLI
-
-VILIPATIUS D'ANVERS, BACHELIER, DONNE A SON AMI TRÈS SINGULIER, MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS, LE PLUS GRAND DES SALUTS.
-
-
-Vint à moi un religieux de l'Ordre des Prêcheurs, disciple de notre
-Maître Jacobus de Hoogstraten, Inquisiteur de la dépravation hérétique.
-Il me salua. Tout de suite, je l'interrogeai: «Que fait mon ami très
-singulier, Maître Ortuinus Gratius, de qui j'ai appris tant de choses
-dans la logique et dans la poésie?» Il me répondit que vous êtes
-infirme. Du coup je m'abattis par terre à ses pieds, évanoui de peur. Il
-m'arrosa d'eau froide, me chatouilla les génitoires et me suscita
-péniblement. Je repris alors: «O combien vous me terrorisâtes! Quel est
-donc le mal dont il pâtit?» Il m'a répondu que votre mamelle droite est
-enflée et vous torture de pointes lancinantes, que la douleur vous
-empêche de travailler. Alors j'ai retrouvé mes esprits disant: «Ah! ce
-n'est pas autre chose! Je peux guérir cette infirmité; j'en aurai l'art
-que je dois à mon expérience.»
-
-Pourtant, Seigneur Maître, oyez d'abord et sachez me dire d'où provient
-ce mal. Quand des femmes impudiques prospectent un bel homme tel que
-vous, c'est-à-dire aux cheveux cendrés, aux yeux bruns ou pers, à la
-face rubiconde, au nez avantageux, de plus, solidement corporé, elles
-grillent de coucher avec.
-
-Mais quand c'est un homme de mœurs sévères, qualifié comme vous pour son
-esprit, qui n'a cure de leurs fallaces et de leurs vanités, elles ont
-recours aux arts de la magie. Elles prennent un balai pour hippogriffe;
-elles chevauchent sur cette escoube vers le beau mâle objet de leur
-désir. Elles ont commerce avec lui pendant qu'il dort; il n'éprouve de
-sensations qu'en rêve. Certaines se transforment en chattes, en
-oiselles, sucent par les tétons le sang de leur ami et le rendent à ce
-point infirme qu'il peut à peine cheminer soutenu par un bâton. Je pense
-que le Diable lui-même leur apprit cet art. Ce néanmoins, il nous faut
-obvier au sortilège d'après les indications que j'ai puisées dans un
-grimoire très ancien, _Librairie des Maîtres_, à Rostock. Je les
-expérimentai par la suite et n'eus qu'à me louer de leurs vertus.
-
-Le jour dominical, nous devons prendre un peu de sel bénit, faire une
-croix sur la langue avec ce sel, puis le manger d'après ce mot de
-l'Écriture: _Vos estis sal terræ_, c'est-à-dire: vous mangez le sel de
-la terre[13]; ensuite, faire une croix sur la poitrine, une autre sur le
-dos; de même en verser dans les oreilles, toujours avec une croix, et
-prendre garde qu'il ne tombe; ensuite, éjaculer cette oraison dévote:
-_Dom Jésus Christus et vous les quatre Évangélistes, gardez-moi des
-putains dommageables et des incantatrices, de peur qu'elles ne boivent
-mon sang et ne m'endolorissent les mamelles; de grâce, faites-leur
-échec! Je vous donnerai comme offrande un riche et bel aspersoir._
-
- [13] Jeu de mots sur les verbes _esse_, être et _esse_, manger. _Estis
- sal_, vous êtes le sel, confondu avec _estis sal_, vous mangez le
- sel.
-
-Alors, vous serez délivré. Si les stryges viennent derechef, c'est leur
-propre sang qu'elles aspirent; elles s'affaiblissent à qui mieux mieux.
-
-Au surplus, comment va votre affaire avec le docteur Reuchlin? Les
-Maîtres disent ici qu'il vous a rembarré. Je ne saurais admettre, quant
-à moi, qu'un tel homme l'emporte sur nos Maîtres. Et je m'étonne
-grandement que vous n'écriviez pas un _dictamen_ contre lui. Portez-vous
-bien superéternellement. Saluez Dom Johannes Pffefferkorn avec son
-épouse, dites-leur que je leur souhaite plus de paillardes nuits que les
-astronomes ne comptent de minutes.
-
-_A Francfort-sur-l'Oder._
-
-
-
-
-XLII
-
-ANTONIUS N..., QUASI-DOCTEUR EN MÉDECINE, AUTREMENT DIT LICENCIÉ ET
-BIENTOT PROMU DONNE LE BONJOUR A TRÈS SPECTACULEUSE PERSONNE, MAITRE
-ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR GRANDEMENT VÉNÉRABLE.
-
-
-Précepteur très singulier, d'après ce que vous m'avez écrit naguère que
-je vous dois faire tenir des nouvelles, sachez que tout dernièrement je
-suis allé d'Heidelberg à Strasbourg pour y faire emplette de certaines
-drogues ou produits afférents à nos manipulations pharmaceutiques. Vous
-savez de quoi il retourne apparemment, puisque c'est la coutume aussi de
-vos apothicaires, tel ou tel article manquant dans leur officine, de
-gagner une autre ville pour acquérir ce qui est nécessaire à la pratique
-de leur art. Mais passons.
-
-Arrivé à Strasbourg, m'accosta un bon ami, grandement favorable à moi et
-que vous connaissez bien pour ce qu'il fut longtemps à Cologne sous
-votre férule. Avant tout, il me parla d'un quidam, un certain Erasmus de
-Rotterdam que j'ignorais auparavant, homme très docte dans tout le
-cognoscible et dans tous les genres de science. Il me dit que, pour
-l'heure, il résidait à Strasbourg; je ne voulus pas le croire et ne le
-crois pas encore pour ce qu'il ne me paraît pas possible qu'un homme
-rabougri comme il est connaisse tant de choses. Je priai donc celui qui
-me faisait ce ragot abondamment circonstancié de m'introduire auprès de
-cet Erasmus, à telles enseignes que je le pusse fréquenter. J'avais
-certain carnet que j'intitule _vade mecum_ en médecine, que j'ai
-accoutumé de porter sur moi, quand je déambule à travers champs, soit
-pour visiter les malades, soit pour acheter du matériel. On trouve dans
-ce _compendium_ des questions subtiles et diverses touchant la matière
-médicale. J'énucléai dedans une question avec toutes ses remarques, ses
-arguments pour et contre. Armé de la sorte, je pouvais me présenter
-devant le personnage, qu'on proclame tant docte, et, d'original,
-éprouver s'il entend, oui ou non, quelque chose en médecine.
-
-Quand j'eus parlé à mon ami de ce projet, il ordonna une collation très
-recherchée à quoi il pria des théologiens spéculatifs, des prudents très
-splendides et moi-même, comme praticien en médecine, quoique indigne.
-Après qu'ils se furent assis, longtemps ils se turent, nul ne voulant
-ouvrir le feu par convenance et modestie. Alors, je stimulai mon plus
-proche voisin en faveur de qui, par les dieux saufs! le vers suivant me
-chanta aussitôt dans la mémoire:
-
- _Conticuere omnes..._
-
-Ce vers m'est toujours présent, à cause que j'ai peint, quand vous nous
-exposiez Virgilius en son _Énéis_, un bonhomme qui porte un verrou sur
-la bouche, pour faire, suivant vos recommandations, une marque à mon
-livre. Cette citation venait à point puisqu'on disait que l'Erasmus, ce
-scientifique, était poète par surcroît. Comme nous nous taisions à
-l'envi, lui-même se mit à discourir dans un long préambule. Pour moi, je
-n'ai pas entendu un seul mot, ou bien je ne suis pas sorti d'un ventre
-légitime, à cause qu'il a une toute petite voix. J'estime cependant
-qu'il parla de Théologie, faisant cela pour attraire un de nos Maîtres,
-homme extraordinairement profond, qui popinait avec nous. Puis, quand il
-eut achevé son préambule, notre Maître se mit à disputer, en manière
-très sagace, de l'_Être_ et de l'_Esprit_. Inutile de répéter son
-discours, vous-même ayant traité à fond cette matière. Quand il eut
-fini, Erasmus lui répondit en peu de mots et tout le monde se tut
-derechef.
-
-Alors, notre hôte, qui est bon humaniste, se mit à parler de la poéterie
-et loua copieusement Julius Cæsar pour ses écrits et pour ses gestes.
-Lorsque j'entendis cela, je fus bien aise, à cause que, pendant mes
-études à Cologne, j'ai lu et appris de vous de nombreuses choses à
-propos de poésie. J'ai pris la parole. «Puis donc que vous commencez à
-discourir de la chose poétique, je ne me peux dérober plus longtemps. Je
-dis simplement que je ne crois pas que Cæsar ait écrit ses
-_Commentaires_ et je veux corroborer mon assertion par un argument qui
-tinte comme suit. Quiconque s'adonne au métier des armes, ayant de
-soutenus labeurs, ne peut apprendre le latin. Or, Cæsar fut toujours
-dans les guerres et les plus grands travaux. Il ne lui fut pas possible
-d'accéder à l'érudition et d'apprendre le latin. En vérité, je pense que
-nul autre que Suetonius n'écrivit ces _Commentaires_ à cause que je ne
-vois personne ayant, plus que Suetonius, une manière identique au style
-de Cæsar.» Quand j'eus dit cela et bien d'autres paroles que j'omets ici
-pour abréger, car vous connaissez le vieux dicton: _Les modernes se
-gaudissent de la brièveté_, Erasmus se prit à rire et ne répondit rien
-parce que je l'avais terrassé par la subtilité de mon argumentation.
-Nous terminâmes ainsi le colloque et le goûter. Je ne voulus point lui
-proposer ma question médicale parce que je savais que lui-même ne la
-saurait pas, puisqu'il ne savait pas même résoudre mon argument sur la
-poésie, encore qu'il fût poète ou soi-disant tel. Et je dis, par Dieu!
-qu'il n'est pas aussi calé qu'on veut bien nous le faire croire. Il n'en
-sait pas plus long qu'un autre homme. Je concède néanmoins qu'en poésie
-il emploie un beau latin. Mais qu'est-ce que cela prouve? Dans un an, on
-peut apprendre ces choses. Mais les sciences spéculatives, comme
-Théologie ou Médecine, veulent d'autres efforts. Il se flatte aussi
-d'être théologien. Mais, bon précepteur! quel théologien? Un théologien
-simple, qui travaille uniquement autour des mots et ne goûte pas à fond
-les choses intérieures. Supposez (je veux faire une très belle
-comparaison) un olibrius voulant manger des noix, qui ne mâcherait que
-la coquille et rebuterait l'amande.
-
-Il en est de même quant à ces particuliers, pour mon intellect obtus;
-mais vous, certes, vous avez beaucoup plus de comprenette que votre
-serviteur, puisque j'entends dire que vous êtes déjà prêt à recevoir les
-ornements doctoraux en Théologie, à quoi Dieu et la Sainte Génitrice
-vous daignent promouvoir. Mais, pour ne parler que de moi, afin de ne
-pas m'étendre au delà des bornes que je me suis proposées, j'affirme que
-je peux, en une semaine, gagner, avec mon art (si toutefois Dieu me
-concède une foule d'ægrotants), plus qu'Érasme ou tout autre poète dans
-une année entière. Que cela suffise pour l'instant, qu'ils mettent cela
-dans leurs poches, car je fus, par Dieu! extrêmement irrité. Une autre
-fois, je vous écrirai plusieurs nouvelles. Vivez et portez-vous bien,
-aussi longtemps que peut vivre un phénix, ce que vous accordent tous les
-Saints de Dieu. Aimez-moi encore comme vous m'avez toujours aimé.
-
-_Donné à Heidelberg._
-
-
-
-
-XLIII
-
-GALLUS LINITEXTOR DE GUNDELFINGER, CHANTRE PARMI LES BRAVES COMPAGNONS,
-A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR CHÉRI DE PLUSIEURS MANIÈRES,
-SALUT.
-
-
-Révérend Dom Maître, comme vous m'avez écrit à Eberburg une lettre
-solacieuse dans laquelle vous me consolez,--ayant appris que je fus
-malade,--parconséquent je vous ai une gratitude sempiternelle. Mais,
-dans cette épître, vous manifestez quelque surprise de me savoir malade
-quand je n'ai pas de travaux pénibles, comme tous ceux que l'on répute
-sans travail, en d'autres termes, domestiques des seigneurs. Ha! ha! ha!
-il me faut rire, ou que je sois bâtard! de la question que vous me
-faites avec tant de simplicité. Ne savez-vous pas que cela dépend de la
-volonté de Dieu qui peut, à son gré, faire un malade, et derechef le
-guérir, quand bon lui semble? Si la maladie provenait de la besogne,
-cela pour moi n'irait pas bien, encore que vous affirmiez que je ne
-travaille guère. Car je me suis trouvé naguère à Heidelberg, en
-compagnie de gais lurons. Il m'a fallu peiner grandement du col,
-c'est-à-dire humer le pot si bien qu'on peut tenir pour miraculeux que
-j'aie encore mon gosier sec. Et vous croyez que ce n'est pas de la belle
-ouvrage! Que cette riposte suffise à votre premier point.
-
-Vous me dites, en second lieu, que je ferai bien de vous mander
-n'importe quel petit livre où se trouve quelque chose de neuf qui se
-puisse montrer aux béjaunes. Comme en toute circonstance vous me fûtes
-gracieux, eu égard aux disciplines de tout genre que vous savez par
-cœur, je ne peux me tenir de vous adresser une lettre détachée d'un bien
-bel ouvrage qui se nomme: _Épistolaire des Maîtres de Leipzig_, à quoi
-les Maîtres les plus dispos de l'inclyte Université de Leipzig ont, tour
-à tour, collaboré. J'ai fait cela pour, si cette première lettre vous
-agrée, vous envoyer tout le livre dont je ne me dessaisis qu'à
-contre-cœur.
-
-Cette lettre débute ainsi:
-
-
-
-
-XLIV
-
-MAITRE CURIO, RÉGENT DOYEN AU COLLÈGE HENRICUS DE LEIPZIG, DONNE LE BON
-VÊPRE A MATHIAS DE FALKENBERG, GENTILHOMME DE VIEILLE NOBLESSE, ET,
-DEPUIS CINQUANTE ANS, SON TOUJOURS INSÉPARABLE AMI.
-
-
-Puisque, en vérité, il y a déjà longtemps que nous ne fûmes ensemble, il
-me paraît bon de vous écrire un peu afin que notre amitié ne dépérisse
-point. J'ai reçu de nombreuses gens l'assurance que vous vivez encore,
-ferme sur vos rognons, lisant à livre ouvert, comme au temps de votre
-jeunesse, et, par le saint Dieu! j'ai appris ces choses en grande
-hilarité. Mais que ce Dieu bon me pardonne d'avoir juré comme un
-charretier. Lui plût, ainsi qu'à Dame Maria, que vous pussiez chevaucher
-et venir à nous! Dire que vous ne montez plus à cheval aussi commodément
-que par le passé, quand nous étions ensemble à Erfurth et dans telles
-autres parties de la Saxe, où j'ai bien souvent admiré votre prestance
-lorsque vous enfourchiez un étalon!
-
-Grande fut ma peur, quand j'ai su que les habitants de Worms étaient en
-procès avec un gentilhomme, que vous ne fussiez engagé dans son affaire,
-à cause qu'une ancienne famille comme la vôtre a des alliances chez
-presque tous les nobles du pays. Quand vous étiez jeune, ce n'étaient
-que _zeches_[14], compotations et haute école avec les gars de la
-contrée, à l'occasion de quoi, souvent, je vous ai morigéné. Mais, comme
-tout va bien jusqu'ici, nous voulons rapporter au Dieu Iesus les grâces
-méritées, pour être, si longtemps, demeurés sains et saufs.
-
- [14] Allemand: _Zeche_ «écot», «festin», en mauvaise part «orgie».
- Cela ne s'entend plus, aujourd'hui, que de la carte à payer dans les
- restaurants.
-
-Je suis estomaqué fortement que vous n'ayez oncques songé à écrire,
-malgré que vous ayez pour Leipzig des messagers nombreux et sachant fort
-bien que je n'ai point cessé de l'habiter. Je ne saurais être paresseux
-comme vous. Je vous épistole donc, car j'épistole de bon cœur. Depuis
-notre dernière entrevue, j'ai plus de vingt fois écrit à des hommes
-doctes mes égaux. Mais je passe l'éponge sur cette erreur tout comme sur
-les autres.
-
-Seigneur noble, j'aurais voulu que vous fussiez dernièrement ici avec
-nous, quand le Sérénissime Prince de Saxe solemnisa son mariage dans
-Leipzig. Nous eûmes un très beau ballet avec des entrées de chant où
-furent conviés force gentilshommes. Je fus délégué à ses noces en même
-temps que notre Recteur de Leipzig, comme il est d'usage. Nous avons
-popiné une large coupe avec des florins jusqu'au bord. Nous sommes
-restés là deux jours; nous avons fait carrousse et, gaiement, nous nous
-sommes restaurés à table par le boire et le manger. Avec moi était un
-_famulus_ qui avait apporté deux marmites. Il a bien su me trouver où
-j'étais assis et poser sous mon escabeau les récipients. Alors, nous
-eûmes un vin de tout premier ordre; vous le connaissez bien et n'ignorez
-pas ce qu'il vaut. Il est très délectablement délectable; je l'ingurgite
-avec tant de plaisir qu'il me fait la tête ronde et qu'au sortir de
-table, je me fous à chahuter. J'ai donc pris une marmite où j'ai
-transvasé quelques fioles de ce jus, le remisant après sous la table,
-uniquement pour ne pas mourir de soif, notre chemin faisant.
-
-Ensuite, parmi d'autres ragoûts de toute espèce, nous eûmes un insigne
-hochepot, avec maintes gallines, farcies de bonnes choses. Alors je
-ramenai la seconde marmite; je la garnis d'une poularde entière, afin
-que le magnifique Dom Recteur et moi eussions de quoi goûter en route.
-Ce petit travail mené à bien, je dis à un _nobilis_: «Monsieur le
-gentilhomme, vous plaît-il siffler mon valet? j'ai quelque chose à lui
-dire.» Quand il m'eut rendu ce bon office et mon valet debout auprès de
-moi: «_Famulus_, dis-je, viens ici et ramasse mon couteau qui a roulé
-sous la table» (je l'avais naturellement fait tomber exprès). Alors il
-se coula sous la table, mit adroitement le couteau et les marmites sous
-son froc, le tout si parfaitement distillé que les gens n'y virent que
-du feu.
-
-O Sainte Dorothea! si vous eussiez fait route de compagnie avec nous,
-quand nous retournâmes à Leipzig, comme notre bombance eût été joyeuse!
-J'ai encore boulotté pendant deux jours les débris de ces reliefs, à
-cause que nous n'avons pu manger nos provisions en cours de route.
-
-Je vous écris cela parce que je sais que vous avez aussi fréquemment
-escamoté sous le manteau, dans vos chausses ou dans le sac. Vous le
-faisiez communément lorsque nous vivions encore ensemble et c'est de
-vous que j'ai appris cette gentillesse. En bonne foi, c'est un talent
-fort agréable et je ne voudrais pas, au prix même de cent écus d'or, en
-être dépourvu. On m'a dit récemment que vous avez, dans votre patelin,
-un beau verger plein de fruits, poires, pommes et raisins. Quand vous
-allez à votre auberge, parce que vous ne dînez point à domicile, vous
-portez un grand carnier dans quoi vous escamotez du pain blanc, des
-oiseaux rôtis et des viandes, le tout de si bonne grâce que nul ne s'en
-aperçoit. Je m'en étonne, mais je le crois parce que vous avez eu un
-long apprentissage et que l'apprentissage fait l'artiste, comme dit le
-Philosophe au neuvième livre de la _Physique_. J'ai appris aussi que
-vous aviez une fumelle qui n'y voit pas fort bien d'un œil. Ce que
-j'admire le plus, c'est que vous puissiez encore être homme pendant la
-nuit, à l'âge que vous avez; mais ce qui m'ébahit complètement, c'est
-que votre cas demeura bandé pendant six semaines entières, sans qu'il
-vous fût possible de le décourager, phénomène qui, d'après vous,
-résultait de maladie. Nom de Dieu! si j'avais une infirmité pareille, je
-voudrais être le plus recherché des galants! Mais, croyez-moi, je ne
-peux plus besogner comme dans mes vertes saisons. Il y a quatre semaines
-que j'ai foutu à la porte ma cuisinière, tant il y a belle lurette que
-j'ai cessé de culeter.
-
-Voici encore une requête dont il me faut vous saisir, premier que de
-conclure. Si vous avez quelque enfant ou consanguin, si vous connaissez
-un bon ami qui possède l'un ou l'autre et soit dans le propos de le
-faire étudier, envoyez-moi ici à Leipzig vos jeunes élèves. Nous avons
-un grand nombre de Maîtres fort savants. La pitance du collège ne laisse
-rien à désirer. Tous les jours, matin et soir, on met sept plats sur
-table. Le premier s'appelle «toujours», en allemand: _grütz_; le second,
-«continuellement», _eei supp_; le troisième, «chaque jour», c'est-à-dire
-_muss_; le quatrième, «fréquemment», autrement dit _mager fleisch_; le
-cinquième, _raro_, ou bien _gebratens_; le sixième, «jamais», à savoir
-_kaes_; le septième, «quelquefois», qu'on peut traduire par _apffel_ und
-_birn_.
-
-Avec cela, nous avons une potion de tout repos qu'on appelle
-_conventum_. Qu'en dites-vous? Et cela ne suffit-il point?
-
-Nous gardons le même ordre pendant toute l'année, avec de grands éloges
-et l'assentiment de tous. Cependant, nous n'avons pas dans nos cellules
-extraordinairement de quoi manger. Cela manquerait un peu de décorum et
-nos Suppôts ne voudraient plus en fiche un clou. C'est pourquoi j'ai
-gravé sur toutes les portes de nos habitations les deux vers que voici:
-
- La règle de la Collégiale est en tous temps égale:
- Porte des victuailles avec toi, si tu veux manger avec moi.
-
-Mais en voilà bien assez pour ne pas vous paraître superflu. Vous voyez
-que je suis poète à mes heures.
-
-Donné en grande hâte à Leipzig, sous le ciel couleur de blave[15].
-Portez-vous bien avec votre particulière, comme l'abeille sur le thym ou
-le poisson dans les ondes. Encore une fois, portez-vous bien.
-
- [15] Bleuet. Cf. Cotgrave (_Blave_ et _blate_). Rob. Estienne et
- Ménage (_Blaveolles_ et _blavet_), c'est la fleur inhérente au blé
- _blavium_.
-
- LACURNE.
-
- * * * * *
-
-Voyez à présent, Dom Maître Ortuinus, si cette épître vous agrée. Alors,
-je vous en ferai tenir plein un livre, à cause qu'elles sont très
-bonnes, tout au moins d'après mon débile génie; et voici que je ne peux
-vous écrire davantage. Portez-vous bien dans Celui qui créa toutes
-choses.
-
-_Donné à Ebersberg: Je voudrais que vous y fussiez avec moi, ou le
-diable m'emporte! le sixième dimanche entre Pâques et Pentecôte._
-
-
-
-
-XLV
-
-ARNOLDUS DE TONGRES, NOTRE MAITRE EN LITTÉRATURE SACRÉE, DONNE LE
-BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS.
-
-
-Vénérable Dom Maître, je suis vexé au delà de toute vexation. Je
-comprends à l'heure qu'il est combien est véridique cet adage des
-poètes: _un malheur ne vient jamais seul_, de quoi je vous ai fourni la
-preuve. Je suis déjà valétudinaire et sur mon état de maladie se greffe
-une angarie qui n'est pas petite. La voici:
-
-Tous les jours, accourent vers moi des hommes. Il en est même d'autres
-qui m'écrivent de différentes provinces, car je suis universellement
-connu pour le libelle que j'ai publié, comme vous le savez, contre
-l'_Apologie_ de Reuchlin. Ces gens-là disent ou écrivent qu'ils sont
-ébaubis que nous ayons délégué Johannes Pffefferkorn, juif maquillé de
-christianisme, à la défense de notre Foi; qu'il est bizarre de le voir
-prendre parti dans cette cause, écrire en notre nom comme au sien propre
-et tarabuster Joannes Reuchlin. Il recueille ainsi la notoriété,
-cependant que nous rédigeons les actes de cette polémique. Il les publie
-en son nom. Or, tout cela est vrai; j'en suis moi-même tombé d'accord,
-l'ayant déclaré en confession. On dit même qu'il vient de compiler une
-brochure nouvelle qu'il nomme en latin _Défense de Johannes Pffefferkorn
-contre Joannes Reuchlin_. Dans ce factum, il débobine toute l'affaire,
-depuis A jusqu'à Z; il a, de plus, teutonisé sa diatribe à l'usage du
-public. Oyant cela, j'ai répondu tout simplement qu'il n'y a pas un mot
-de vrai dans cette histoire, du moment que je n'en suis pas informé. Si
-Pffefferkorn était coupable de ce geste, alors, par Dieu! ce serait un
-furieux scandale qu'il ne m'en ait pas instruit d'abord et ne m'ait pas
-consulté, premier que de le faire. Peut-être ne se recorde-t-il plus de
-moi depuis qu'il me sait malade. S'il m'avait questionné, j'eusse
-répondu que le geste était bon pour une fois, sachant que nous ne
-gagnons pas à la controverse: car Joannes Reuchlin rebiffe toujours,
-parce qu'il a le Diable au corps. Néanmoins, si Pffefferkorn s'est avisé
-d'écrire, je sollicite diligemment votre intervention pour empêcher que
-sa diatribe ne paraisse; vous en êtes le correcteur.
-
-Secondement, j'ai appris, ce dont je ne me saurais douloir d'une
-pareille véhémence, que (révérence parler) vous donnâtes à la servante
-de l'imprimeur Quentels force coups de votre lardoire, tant que le
-ventre lui a levé. La chose est, ce dit-on, absolument incontestable.
-Quentels a pardonné, mais il n'a plus voulu souffrir la donzelle chez
-soi. Elle est, à présent, dans sa maison et ravaude à neuf les habits
-hors d'usage. Je vous demande, au nom de la très grande charité que nous
-eûmes toujours l'un pour l'autre, de m'écrire si cela est vrai ou non,
-parce que, depuis longtemps, je souhaite besogner la petite. Jusqu'ici,
-je m'en étais gardé, à cause que je craignais qu'elle eût encore son
-pucelage, mais si, en réalité, vous lui fîtes la chosette et que vous
-n'y trouviez pas d'inconvénient, nous pourrons alternativement larder
-cette jeunesse, moi aujourd'hui, vous demain, attendu que les plus
-qualifiés doivent prendre le pas, que je suis Docteur et vous Maître,
-sans que, pour cela, je vous contemne le moins du monde. Nous garderons
-le secret et nous la nourrirons avec son produit, à frais communs. Je
-suis certain qu'elle acceptera de grand cœur et sera fort satisfaite.
-Même si, depuis quelque temps, je l'avais lardée avec assiduité, à coup
-sûr je serais plus gaillard. J'espère néanmoins que je vais purger mes
-rognons dans son bas-ventre afin de récupérer la santé. Là-dessus,
-portez-vous bien. Si je n'avais été mal en point et trop débile pour me
-déplacer, j'eusse été vous voir plutôt que de vous écrire. Ce néanmoins,
-ne manquez pas de me donner réponse.
-
-_En hâte, dans notre collège du Mont._
-
-
-
-
-XLVI
-
-JOHANNES CURRIFEX D'AMBERG A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, NOMBREUSES
-SALUTATIONS.
-
-
-Puisque vous m'avez écrit naguère afin d'enquerre comment je vivote à
-Heidelberg et de vous marquer aussi comment les Docteurs et les Maîtres
-se plaisent en ce lieu, apprenez donc, _primo_, qu'aussitôt arrivé dans
-Heidelberg, je me suis fait marmiton au collège, ce qui me donne la
-table gratuite et même quelque argent pour mon salaire. Je peux, de la
-sorte, achever mes études et me pousser à la Maîtrise. Ainsi travaillait
-Henricus le Pauvre. Il n'avait ni livre ni papier, mais il écrivait tout
-sur sa peau. De même se nourrit Plautus, qui portait les sacs au moulin
-comme un baudet et qui s'évada par la suite, devenu très docte et
-s'étant fait l'auteur de proses et de vers.
-
-Or, pour que vous sachiez quels hommes doctes sont ici, je veux d'abord
-vous parler des plus qualifiés et, successivement après, de tous les
-autres. Le philosophe dit au chapitre premier de la _Physique_: _Des
-universaux, il faut procéder aux individus._ Et Porphyrius, de même,
-descend du genre le plus œcuménique à l'espèce la plus quidditive, où
-Plato enjoint de se reposer. Donc, c'est par les plus qualifiés que se
-doit engrener la dénomination, comme l'affirme le Maître gentil, au
-second chapitre de l'_Ame_.
-
-Parmi tous les Docteurs en Théologie, il en est un qui fait fonction de
-notre prédicateur. Il a une voix de buccin, encore que nabot. Les hommes
-se plaisent à l'ouïr prêcher; ils gagnent à ses sermons, car il est
-savant, de par Dieu! et docte au superlatif; c'est moi qui vous le dis.
-Beaucoup viennent l'entendre parce qu'il est délectable et mécanise les
-ventrus dans l'ambon ou le cancel. Je l'ai entendu un jour développer
-cette question du livre des _Analytiques postérieures_ d'Aristoteles, à
-savoir: _ce qui est, _est_, et pourquoi cela est-il, et pour quels
-motifs cela est-il?_ Merveilleusement, il a su déduire en vulgaire tant
-de subtilité.
-
-Une autre fois, il a discouru sur la virginité, disant que les filles
-qui perdent leur membrane ont accoutumé de donner pour excuse qu'elles
-ont été dépucelées par violence. De quoi il s'est tordu: «Vous êtes bien
-venues d'attester la violence! Je vous le demande. Si quelqu'un avait
-dans une main un braquemard nu et, dans l'autre, une gaine; que, tout le
-temps, il remuât son fourreau, ne serait-ce pas un moyen sûr de
-n'invaginer point le braquemard? Eh bien, il est en de même pour les
-tendrons[16].»
-
- [16] «... Le Gouverneur aussitost rendit la bourse à l'homme et puis
- tint ce discours à la voilée non violée: ma sœur, si, pour défendre
- votre corps, vous eussiez employé la moytié du courage et de la
- valeur que vous avez tesmoignée pour défendre cette bourse, les
- forces d'Hercule ne vous pourraient jamais forcer. Allez à la bonne
- heure, ou plus tôt à la mal heure et qu'on ne vous voye plus en
- cette Isle, ny six lieües à la ronde, sur paine de deux cens coups
- de foüet.» _L'Histoire de l'audacieux et redoutable chevalier Dom
- Quixote de la Manche_, trad. F. de Rener.
-
-Une fois, quand, au nouvel an, faut donner leurs étrennes à chaque
-division, il apporta des cadeaux pleins de goût pour les pupilles des
-trois collèges. Aux modernes (car nous avons ici des modernes et des
-anciens), il donna un Saturnus et leur exposa: «Saturnus est une planète
-frigide convenant bien aux modernes, à cause qu'ils sont eux-mêmes des
-artistes froids, qui n'observent point saint Thomas, ni les _Copulata_,
-ni les _Réparations_, d'après le cours du collège de Mont à Cologne.»
-Mais aux Thomistes, il donna, pour le nouvel an, un éphèbe dormant
-auprès de Jovis qui s'appelle Ganymèdes. Celui-là cadre avec les
-Réalistes. De même, en effet, que Ganymèdes décante à Jovis le vin et la
-cervoise, le doux breuvage du lacaricium[17], histoire bellement
-interprétée par Torentinus, au livre premier de l'_Æneis_, ainsi les
-Réalistes infusent en eux-mêmes les Arts et les Sciences. Il ajouta
-d'autres arguments et tant d'autres choses délectables qu'un homme seul
-ne les peut admirer en une fois. J'estime qu'il a dû se coucher pendant
-plusieurs nuits, mais qu'il n'a pas fermé l'œil quand il a spéculé avec
-tant de perfection et de subtilité. Il en est beaucoup néanmoins qui
-disent que ce Prêcheur ne fait que débiter des sornettes. Ils ne se
-privent pas de le nommer _Quaculator_ et _Joannes à la tête fêlée_ et
-_Cap d'auque_, pour la raison qu'un jour il resta coi dans une
-controverse. Alors, ils expédièrent le Docteur avec tant de réalisme que
-nul, depuis cent ans, ne fut si rondement expédié. L'un d'eux fut
-l'attendre à la porte de la salle. Puis, ôtant sa barrette (non pour lui
-rendre hommage, mais à la façon des Juifs quand ils mirent à Christus
-une couronne et génuflectèrent devant lui): «Seigneur Docteur,
-dit-il--révérence parler--que Dieu bénisse votre bain!» A quoi il
-répondit: «A Dieu grâces, Bacheliers!» et disparut sans ajouter un mot.
-Quelqu'un m'a dit que ses yeux étaient pleins de larmes et qu'on pense
-qu'une fois hors de vue, il s'est mis à pleurer. Quand j'ai connu ce
-méchant persiflage, la colique m'a pris tout à coup et, si j'avais su
-quel pouvait être ce goguenard, je me fusse harpaillé avec lui quand
-bien même il aurait dû me fendre la tête avec une planche.
-
- [17] Le _lacaricium_ d'Hutten s'identifie, en latin de cuisine, au mot
- allemand (_lakritze_) _succus liquiritiæ!_ jus de réglisse, Ganymède
- verse du coco à Jupiter!
-
-Mais le docteur _Cap d'auque_ conserve encore un disciple. Pour moi,
-c'est un homme docte, quasi plus que docte et même plus docte que son
-précepteur, si ce n'est qu'il est tout simplement Bachelier dans la
-_Bible_. Il y a quelque temps, il y a même fort peu de temps, ce
-Bachelier intima tout au moins vingt-deux questions et sophismes et
-toujours contre les modernes, savoir: si Dieu est dans le _Prédicament_,
-si l'_Essence_ et l'_Existence_ sont distinctes, si les _Rollations_ se
-séparent de leur fondement, et si les dix _Prédicaments_ sont distincts
-en réalité. A celui-là, que de répondants! Je n'en ai contemplé de ma
-vie un tel nombre dans un seul amphithéâtre. Il a soutenu lui-même ses
-propositions, de quoi il s'est fait grand honneur; car, pour contredire
-un seul homme, c'était prou d'un seul Maître. Je m'étonne que le
-dizainier ait permis qu'il en fût autrement. La canicule, sans doute,
-lui aura donné un coup de marteau, car la chose est contraire aux
-Statuts. La dispute achevée, j'ai tout de go improvisé à la louange du
-cathédrant le poème que voici, car j'ai des parties d'humanités:
-
- Voilà un Maître docte,
- Qui a intimé, deux ou trois fois,
- Ce qui distingue l'_Être_ de l'_Essence_
- D'avec l'_Être_ de l'_Existence_,
- Et des _rollations_,
- Et des prédicaments la distinction.
- _Utrum_, Dieu qui est dans le firmament
- Se trouve-t-il aussi dans les _prédicaments_?
- Ce que nul n'avait osé avant lui,
- Pendant les siècles des siècles.
-
-Mais en voilà bastante sur ce point. Je veux, à présent, vous dire ou
-vous écrire quelques petites choses des poètes. Il en est un qui
-commente Valerius Maximus. Il ne me plaît la moitié autant que vous,
-lorsque, dans Cologne, vous paraphrasiez de même Valerius Maximus.
-Celui-ci procède tout uniment. Vous, au contraire, pour exprimer le
-mépris de la Religion, les songes, les auspices, vous alléguiez les
-Saintes Écritures, c'est-à-dire la Chaîne d'Or qui embrasse toutes les
-œuvres de Thomas le Béat, de Durandus et autres Sublimes en Théologie.
-Vous nous recommandâtes de bien noter ces passages empruntés à
-l'Écriture, d'y peindre une main et de les retenir par cœur.
-
-Vous saurez de plus que nous n'avons pas ici autant de Suppôts comme on
-en voit dans Cologne. A Cologne, les étudiants peuvent être comme sont
-les scutaires[18] à Heidelberg. Même quelques-uns d'entre eux portent le
-ceinturon avec le bouclier, chose que l'on ne veut point admettre ici.
-Tous, en effet, ont leur table au Collège et doivent figurer au
-matricule de l'Université. Mais leur petit nombre ne les empêche pas
-d'être audacieux et non moins hardis que les troupes de Cologne. Ils ont
-tout récemment dégringolé un régent du collège qui mouchardait à la
-porte de leur salle, ayant compris qu'ils biberonnaient à l'intérieur.
-L'un d'eux, voulant sortir, tomba sur le bonhomme et le jeta rudement à
-travers l'escalier. Enfin, ils poussent la bravoure jusqu'à se gourmer
-avec les reîtres, comme ceux de Cologne avec les taillandiers. Ils
-marchent à la façon des reîtres, portant le glaive nu, et des arcs, et
-des épées, même des _plumbatum_[19] où se peut tendre une corde qui sert
-à décocher le projectile et qu'ensuite ils ramènent à eux. Des reîtres,
-naguère, ont entamé le cuir d'un _Domicellus_ qui, d'effroi, tomba par
-terre; mais, se relevant aussitôt, il fit une défense réaliste,
-frappant, espadonnant sur tous, jusqu'au temps qu'ils aient invoqué
-saint Valentin et pris leurs jambes à leur cou.
-
- [18] Victor Develay traduit par «archers». Ce bibliothécaire ne recule
- jamais devant une explication à la portée des simples. Forcellini
- pourtant, ni Du Cange ni la _Crusca_ ne traduisent le mot
- _Scutones_, ni deux lignes plus bas le mot _parthecas_. Convient-il
- de lire _parthicas_?
-
- [19] _Flagellum, cujus lora plumbeis globulis in extremo instructa
- erant._ DU CANGE, _Glossaire_. Serait-ce la _nagaïka_ russe ou mieux
- la «plombée» de Froissart? Mais ne faut-il pas traduire par
- «arbalète»?
-
-Encore une chose sur quoi vous devez être éclairé: demandez, je vous
-prie, au docteur Arnoldus de Tongres qui n'est pas manchot en Théologie,
-s'il est permis de jouer aux dés pour gagner des indulgences. Je connais
-certains compagnons, grands ribauds, lesquels ont joué toutes les
-indulgences que leur avait accordées Jacobus de Altaplatea[20], quand il
-eut terminé le procès de Reuchlin à Mayence. Ils sont trois qui
-prétendent que de telles indulgences ne profitent à qui que ce soit.
-Dans le cas où cela, comme je le suppose, serait un péché (et bien
-est-il impossible que ce ne soit un péché), les trois compères me sont
-parfaitement connus. Je les signalerai aux Prêcheurs qui les couvriront
-de confusion dans les règles. Moi-même, je veux en personne (car j'ai
-assez de bravoure pour cela) m'évertuer de les réduire par la famine.
-
- [20] Nom latinisé d'Hoogstraten.
-
-Je n'ai plus rien à vous écrire, sinon qu'il vous plaise saluer de ma
-part la servante de Quentels, qui ne tardera pas à se vider. Portez-vous
-bien pancratiquement, athlétiquement, pugiliquement, royalement et
-magnifiquement, comme dit Erasmus en ses _Paraboles_.
-
-_Donné à Heidelberg._
-
-
-
-
-XLVII
-
-JACOBUS DE ALTAPLATEA, PROFESSEUR TRÈS HUMBLE DES SEPT ARTS INGÉNUS ET
-LIBÉRAUX, NON MOINS QUE DE SANCTISSIME THÉOLOGIE; EN OUTRE, DANS
-QUELQUES PROVINCES DE GERMANIA, MAITRE DES HÉRÉTIQUES, C'EST-A-DIRE LEUR
-CORRECTEUR, A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, DOMICILIÉ POUR LA VIE A
-COLOGNE, SALUT DANS NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRISTUS.
-
-
-Jamais ne fut aux ruricoles tant duisante, après une longue sécheresse,
-la très douce pluie, et tant bienvenu le soleil après de longs
-brouillards, que l'a été pour moi votre message expédié à Rome où je
-l'ai reçu.
-
-D'en avoir fait lecture, une jubilation telle m'a ému que j'eusse pleuré
-de grand cœur. Il me semblait que nous étions encore dans votre maison
-de Cologne, quand nous buvions de compagnie un ou deux quartauds, soit
-de vin, soit de bière, et que nous prenions plaisir au jeu de l'Oye:
-aussi ma pensée était en fête.
-
-Mais il vous plaît qu'à mon tour j'imite votre exemple et que je vous
-écrive quels sont mes gestes dans cette Rome ici, tant de vous éloignée,
-et comment, pour moi, les conjonctures se succèdent? Je le ferai de bien
-bon cœur. Apprenez donc que je suis encore sain par l'influx de la
-Divinité. Mais, combien que je sois encore sain, je ne goûte pas le
-moindre contentement au séjour qu'il me faut faire en cette Rome; car le
-procès que j'y plaide est en possession de tourner à ma honte. Je
-voudrais ne l'avoir oncques entamé. Ici, tout la monde me prend pour
-chouette et m'inflige des vexations. Reuchlin est beaucoup plus notoire
-qu'en Allemagne: force cardinaux, et des évêques, et des prélats, et des
-courtisans aiment lui. Si je n'avais entrepris cette maudite affaire, je
-serais encore dans Cologne, buvant à pleins brocs et me rassasiant du
-meilleur, tandis qu'ici j'ai quelquefois à peine un chanteau de pain
-sec. Je crois même aussi qu'en Allemagne les choses ne tarderont pas à
-se gâter. Cela tient à mon absence: tous, déjà, écrivent sur la
-Théologie, au gré de leur humeur. On va jusqu'à prétendre qu'Erasmus de
-Rotterdam a composé plusieurs traités sur cette matière. Or, j'opine
-qu'il ne saurait le faire en toute rectitude. Lui-même, naguère, dans un
-libelle, mécanisa les théologiens, et voici qu'à présent il compose
-théologiquement, de quoi je demeure stupéfait. Que je sois de retour en
-Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je trouve alors un point, un
-seul point, un fétu de point que l'erreur coïnquine! Il verra ce que je
-veux de lui, agrippé à sa couenne. Le butor écrit en grec, ce qui ne se
-doit en aucune manière, car nous sommes latins et nullement grecs. S'il
-veut écrire et que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il pas en
-italien, hongre ou samogitique? Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte.
-Qu'il se rende conforme à nous, théologiens, au nom de cent diables!
-Qu'il écrive par _utrum_, et _contra_, et _arguitur_, et par
-_conclusion_, et par _réplique_ suivant la coutume des théologiens.
-Ainsi, nous-mêmes le lirons.
-
-Je ne saurais vous mander toutes choses ni vous dire quelle est, en ce
-lieu, ma pauvreté. Quand m'aperçoivent les membres de la Curie romaine,
-ils me traitent d'apostat. Ils disent que je me suis encouru de mon
-Ordre. Ils en font de même au docteur Petrus Meyer, plébain de
-Francfort: car ils vexent le pauvre homme aussi bien que moi, à cause
-qu'il m'est favorable. Lui, cependant, reste en meilleure posture, nanti
-d'un bon office, étant chapelain sur l'_Ara-Cœli_, poste recommandable,
-par les Immortels! encore que ces courtisans le réputent comme le plus
-abject emploi qui se puisse occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien.
-S'ils parlent, c'est envie; or donc, Petrus Meyer tire son pain de la
-charge en question. Il se nourrit vaille que vaille, en attendant qu'il
-mène à bien son litige avec les Francfortois. Nous déambulons quasi tout
-le jour parmi le Champ de Flora, expectant des gueules allemandes, car
-nous avons le plus grand plaisir à voir nos braves Teutons. Viennent
-alors ces membres de la Curie romaine. Ils nous montrent au doigt, font
-sur nous des gorges chaudes: «Vous voyez bien, disent-ils, ces deux
-galants qui se promènent? Ce sont eux qui prétendent avaler Reuchlin.
-Ils le mangeront, d'abord. Ensuite, ils le merdifieront.» Enfin, nous
-sommes tarabustés de telles vexations que les cailloux eux-mêmes
-devraient en être émus. Alors, notre pieux curé de dire: «Sainte Maria!
-qu'est-ce que cela peut bien nous foutre? Et d'ailleurs, mon frère, nous
-le voulons prendre en patience pour l'amour de Dieu, lequel pour nous a
-grandement pâti. Nous sommes théologiens. A ce titre, nous devons faire
-profession de humilité et le monde nous incaguer abondamment.» Derechef,
-il me fait ainsi l'humeur joyeuse et je pourpense: «Les gars disent ce
-qu'ils veulent. Eux-mêmes, néanmoins, n'ont pas tout ce qu'ils veulent.»
-Si nous étions dans la patrie et qu'un quidam s'avisât de nous berner de
-la sorte, nous ne manquerions pas, à notre tour, de lui dire ou de lui
-faire quelque notable avanie, à cause que j'arriverais sans peine à
-gonfler contre lui la plus minime accusation.
-
-Tout récemment, nous allâmes faire un tour de compagnie. En ce moment,
-deux ou trois individus marchaient sur le mail, à quelques pas devant
-nous, ce qui fait que nous étions derrière eux. C'est alors que je
-trouvai une cédule que, j'en suis convaincu, l'un de ces particuliers
-avait perdue à bon escient et pour que nous la ramassassions. Elle
-contenait les mètres que voici:
-
-ÉPITAPHE D'HOOGSTRAETEN
-
- Ire, fureur, dol, rage, inclémence et blême envie,
- Quand succombe Hogstratus, ne meurent point du même coup.
- Il en boutura les rejets dans l'insipide vulgaire:
- Ce fut le don et le monument de son génie.
-
-AUTRE
-
- Croissez, ifs! croissent les aconits d'un tel sépulcre!
- Avait celui qui gît sous cette pierre osé tous les forfaits.
-
-AUTRE
-
- Pleurez, mauvais! gaudissez-vous, braves gens! une seule mort, entre
- ces deux
- Troupes survenant, enlève à ceux-ci, donne à ceux-là.
-
-AUTRE
-
- Ici gît Hogstratus, lequel, vivant, souffrir et endurer
- Les méchants ont pu, ains jamais les bons:
- Lui-même se retire de la vie, indigné contre elle,
- Marri de ce que le pouvoir de nuire encore lui est tollu.
-
-Le plébain et moi, quand nous eûmes ce libelle trouvé, nous l'emportâmes
-sur-le-champ à la maison et procombâmes dessus pendant huit ou quatre et
-dix jours, sans le pouvoir entendre. Il me semble que j'y dois être
-mécanisé, à cause que le nom d'_Hogstratus_ figure dans ces vers.
-Néanmoins, je cogite que ce ne peut être moi qu'ils atteignent: en effet
-ce n'est pas ainsi que je me nomme en latin, mais bien _Jacobus de
-Altaplatea_, sinon, en vulgaire, Hoogstraeten. C'est pourquoi je vous
-fais tenir la lettre afin que, l'ayant interprétée, il vous plaise
-mettre fin à mon incertitude et me dire si c'est de moi ou d'un autre
-qu'il s'agit. Si c'est moi (ce que je me refuse à croire, car il est
-évident que je ne suis pas mort), je veux alors mener une enquête; puis,
-lorsque je tiendrai l'auteur, je lui chaufferai un bain qui ne lui
-donnera pas de quoi rire. La chose est bien aisée; en effet, j'ai ici un
-bon fauteur qui est mon âme damnée, Stafir, cardinal de Saint-Eusebius.
-Il fera le nécessaire pour que notre homme vienne en prison, qu'il y
-mange du pain et de l'eau et qu'il y prenne le trousse-galant. Par
-ainsi, faites diligence; écrivez-moi au plus tôt votre sentiment et
-corroborez ma certitude.
-
-J'ai, en outre, depuis peu, ouï-dire que Johannes Pffefferkorn s'est
-rendu Juif itérativement. Je n'en crois pas un mot. Ne prétendait-on
-pas, voici deux ou trois ans, que le margrave de Halles avait fait ardre
-ce cher homme? La nouvelle était controuvée en ce qui le concerne, mais
-véridique pour un autre qui portait le même nom. Et je n'admets pas
-qu'il se fasse _mammalucus_ ayant, comme il l'a fait, déblatéré contre
-les Juifs. Ce serait un déshonneur pour tous les Théologiens et les
-Prêcheurs de Cologne puisque auparavant il était avec eux de la dernière
-intimité. Les gens peuvent narrer tout ce qu'ils veulent, encore une
-fois je n'en crois rien, de par la sainsangrebois! Et vous, tout de
-même, portez-vous à souhait.
-
-_Donné à Rome en l'hôtellerie de la Campane dans le Champ de Flora, le
-vingt-unième d'Avoust._
-
-
-
-
-XLVIII
-
-WENDELINUS PANNISTONSOR, BACHELIER A STRASBOURG ET CHANTRE, DONNE A
-MAITRE ORTUINUS GRATIUS DE MULTIPLES SALUTS.
-
-
-Vous m'encoulpez dans votre dernier message, à cause que l'atrament est,
-à mes yeux, dites-vous, tel que du baume, le calame tel que du
-cinnamome, le papyrus tel que de l'or. C'est pour cela que je vous écris
-parcimonieusement comme je fais. Eh bien! je me propose, dorénavant et
-toujours, de vous prodiguer mes lettres, momentanément pour ce que vous
-fûtes mon précepteur, dans la cinquième classe à Deventer, pour ce que
-vous fûtes le _vittrinus_ mien. De sorte que je suis tenu de vous
-écrire. Mais parce que je ne sais la moindre nouvelle, je vous marquerai
-tout autre chose. Néanmoins, je conviens que mon historiette n'est
-aucunement pour vous éjouir, vous si indulgent pour les côtés faibles
-des Prêcheurs.
-
-Dernièrement, nous avons pris place à un _symposium_. Un vint s'asseoir
-à table, qui baragouinait latin si admirable que je n'entendais pas la
-plupart des termes, mais bien quelques mots de çà de là. Par exemple, il
-s'outrecuidait de composer un traité, à paraître pour la foire prochaine
-de Francfort, lequel s'intitulera _Catalogue des Prévaricateurs, à
-savoir des Prédicateurs_ et de publier toutes les scélératesses qu'ils
-ont faites, car ils sont les plus scélérats de tous les Ordres connus.
-D'abord comment il advint, à Berne, que le Prieur et les Supérieurs
-introduisirent des garces dans le cloître; comment ils firent un nouveau
-saint Franciscus; comment la béate Vierge et les autres saintes
-apparurent à Nolhardus; de même, en quelle façon les moines voulurent,
-par la suite, donner le boucon à ce même Nolhardus dans le corps de
-Christus; enfin, comment ces moines, pour tant de noirceurs et de
-crimes, furent menés au bûcher.
-
-Il se targuait en outre de narrer comment, une autre fois, dans l'église
-de Mayence, devant le maître-autel, certain Prêcheur besogna sa
-mérétrice. Quand les autres putes se harpaillaient avec elle, c'étaient
-des noms d'amitié: «Paillasse de moine! Vache d'église!» ou «Salope
-d'autel!» Des hommes ont ouï ces propos; ils connaissent encore la
-putain.
-
-Le quidam se propose de rappeler aussi l'aventure de ce Prêcheur qui
-voulut une fois, à Mayence, dans l'auberge de la Couronne, larder la
-servante, lorsque les Prêcheurs d'Augsbourg eurent, là-bas, leurs
-indulgences et dormirent dans ce bouchon. La servante donc s'apprêtait à
-faire un lit. Notre moine la reluque, prend la piste de son derrière et,
-la jetant sur le carreau, se met en posture de la cuisser tout net.
-Elle, de beugler comme un pourceau qu'on égorge: des hommes opportuns
-d'accourir à son aide. Faute d'un tel secours, la péronnelle eût subi
-les derniers outrages, sans avoir même le temps de crier merci.
-
-Il pense encore divulguer comment ici, à Strasbourg, dans le cloître des
-Prêcheurs, quelques moines ont fait entrer des cataus, les ont dans
-leurs cellules introduites par le chemin de halage qui borde le couvent;
-puis, ayant tondu les cheveux de ces dames, elles sont allées aux
-emplettes, achetant du poisson à leurs cocus, pêcheurs de leur état, si
-bien qu'elles ont été reconnues en plein marché. Telles sont
-malpropretés que firent les cucupiètres en compagnie de ces salopes.
-
-En voulez-vous d'autres? Un Prêcheur s'en fut, il y a quelque temps,
-promener avec une moinesse. Ils prirent par mégarde le chemin des écoles
-pour y jouer du serre-cropière. Et voilà qu'une troupe d'étudiants les
-aperçoit, entraîne chez eux le couple monacal et se met en devoir de les
-fustiger d'importance. Quand ils en furent à retrousser la margot, ils
-constatèrent qu'elle portait une vulve entre les jambes, de quoi ils se
-gaudirent comme il faut et les renvoyèrent en paix, mais non sans que
-l'anecdote s'ébruitât par la ville et devînt le principal de tous les
-commérages.
-
-Alors, parbleu! je fus grandement irrité d'ouïr ces mauvais propos:
-«Vous avez tort, dis-je au médisant, de proférer ces choses. Étant même
-posé le cas de leur bien-fondé, votre devoir serait encore de les passer
-sous silence. Car il pourrait bien advenir que tous les Prêcheurs
-fussent égorgés en une heure, à l'instar des Templiers, si le public
-était informé de ces cochonneries.» A quoi il riposta: «J'en sais encore
-tant que je ne les pourrais coucher en écrit sur vingt _arcus_ de grand
-papier.»--«Pourquoi, repris-je, imputer à tous les Prêcheurs des actes
-que, cependant tous n'ont pas commis? S'il en est à Mayence, à
-Augsbourg, à Strasbourg que vous traitez justement de saligauds, on en
-peut voir ailleurs d'une éclatante probité.» Mais lui: «Comment, dit-il,
-pensez-vous me confondre? Sans doute vous êtes fils de Prêcheurs.
-Peut-être que vous-même fûtes Prêcheur aussi: noncupez-moi un seul
-cloître où soient des Prêcheurs honnêtes gens?»--«Qu'ont fait ceux de
-Francfort?» demandai-je. «L'ignorez-vous? dit-il. Ils ont chez eux un
-principal du nom de Wigandus. C'est la tête des iniquités. C'est lui qui
-machina cette hérésie à Berne, lui qui fit un libelle sur Wuesalius,
-libelle que, par la suite, à Heidelberg, il a cassé, révoqué, annulé et
-extirpé; lui enfin qui composa un autre volume, _Die Sturmglock_, mais
-qui, n'ayant pas l'audace de le publier sous son nom, délégua Johannes
-Pffefferkorn à la signature, lui promettant la moitié des droits
-d'auteur. Bonne spéculation et dont, à coup sûr, il a lieu d'être
-satisfait! Il n'ignore pas que Johannes Pffefferkorn se fout du tiers
-comme du quart et ne se soucie pas davantage de sa réputation, quoiqu'il
-soit appâté par l'espoir du lucre, d'après la coutume en vigueur chez
-tous les Juifs.»
-
-Quand je me suis aperçu que la galerie était pour mon adversaire et non
-pour moi, j'ai fait la retraite, mais dans une ire inexprimable qu'il
-n'ait pas été seul, car j'eusse voulu poser le diable à ses côtés.
-Portez-vous bien.
-
-_Donné à Strasbourg, la férie quatrième après la fête de Saint
-Bernardus, an 1516._
-
-
-
-
-XLIX
-
-LETTRE DE CERTAIN DÉVOT ET MÊME INTRÉPIDE FRÈRE DE L'ORDRE SAINT AUTANT
-QU'IMPOLLU, C'EST-A-DIRE DU SURHUMAIN AUGUSTINUS, TOUCHANT LES MAUVAISES
-NOUVEAUTÉS DERNIÈREMENT SURVENUES A COLMAR.
-
-(L'IRE DIVINE EST SUR NOUS, PROCH! BON DIEU!)
-
-L'HUMBLE FRÈRE JOANNES DE TOLÈDE AU RÉVÉREND PÈRE, FRÈRE RICHARDUS DE
-KALBERSTAD, DOM VÉRITABLEMENT PRÉDESTINÉ, OFFRE DE MULTIPLES
-SALUTATIONS.
-
-
-Je ne saurais, mon très cher Frère, sans épines intérieures et sans
-navrure d'âme, vous tenir secrets les événements surgis et advenus
-depuis peu dans cette ville, pour notre saint Ordre et pour nous.
-
-Nous possédons au couvent un Frère que vous connaissez, homme
-remarquable, utile au monastère et à toute la communauté, à cause qu'il
-chante au chœur d'une voix d'ophicléide et touche de l'orgue
-supérieurement.
-
-Naguère, il parla et pérora devant une belle dame fautrice de l'Ordre
-(ou qui, du moins, le fut jadis, car elle apostasia par la suite et
-devint une maligne bête); il lui tint de si beaux discours qu'elle vint
-le rejoindre au monastère où elle passa trois nuits. Alors, deux ou
-trois Frères lui rendirent visite qui furent tous de belle humeur et
-s'amusèrent à la cochonner un peu. Comme dans la fête de Codrus, ils
-batifolèrent entre ses jambes drument et fréquemment. Quand ce fut le
-jour de retourner chez soi, le Père lui dit: «Viens, je veux t'emmener
-au dehors, afin que nul ne te voie.» Elle répondit: «Donne-moi d'abord
-mon salaire, pour toi et pour les autres qui m'ont grimpé dessus.»--«Je
-ne peux, répliqua-t-il, donner pour autrui.» Il y avait ce jour-là, au
-chœur, un office plénier dont lui-même était l'officiant. Donc, force
-lui fut d'aller au chœur pour entamer et conclure les matines. La chose
-faite, retourna vers la pécore en aube et en dalmatique, lui fit sur la
-poitrine de mauvaises manières, se divertit avec ses mamelles et prit
-quelque plaisir dans son giron; enfin l'amignarda si soëvement qu'il ne
-prévoyait de sa part aucunes représailles. Cependant le marguillier
-sonna pour le chœur. Lui de se précipiter en aube et sans ses braies,
-afin d'assister aux choses divines. Quand il regagna sa cellule, ne
-voilà-t-il pas que la mauvaise chienne s'était donné de l'escampette,
-emportant avec elle un froc tout neuf, plus sa cuculle de panne noire!
-Au logis arrivée, elle s'empressa de le tailler en morceaux ne craignant
-pas d'encourir la peine d'excommunication pour avoir mis en pièces un
-habit consacré. Ainsi fut accomplie en réalité cette parole: _Ils se
-sont imparti mes vêtements._ Certains Pères zélés ajoutent même que sa
-mauvaise bête a dû trouver quatorze couronnes dans le lyripipion de la
-cuculle, ce qui serait, heuh! _proch!_ douleur! un dam fort onéreux;
-mais les uns le croient et d'autres n'en font que rire.
-
-Alors, quand le bon Père constata l'avarie et le dommage, il s'en fut
-vers le _pedellus_, courrier de la ville (que les nouveaux latinistes
-appellent «messager»): «Cher, lui dit-il, va voir cette pute et lui dis
-de me rendre ma cuculle.»--«Je n'irai pas sur votre commandement,
-répondit le _pedellus_, mais quand le magistrat m'en aura intimé
-l'ordre.»
-
-Sur ce, le Père animé d'un beau zèle, mais trop à l'inconsidérée et
-parce que le magistrat est ami de nos Pères, s'en fut le trouver et
-déposer sa plainte. Le juge ouvrit l'instruction. Il manda la putain.
-Quand elle fut en sa présence, il s'enquit de la raison pourquoi elle
-avait dérobé cette cuculle. Elle se rebiffa et, sans la moindre
-vergogne, narra par le menu toute l'histoire, comment elle avait passé
-trois nuits au monastère et que, virilement chevauchée, on refusa au
-départ de lui bailler ses gants. Bien entendu, le magistrat n'exigea
-point la restitution de la cuculle, mais il dit au Père: «Vous donnez de
-bien mauvais exemples; cela ne peut durer longtemps. Va-t'en, au nom de
-cent mille diables, et reste sans bouger dans ton couvent!» Ainsi le bon
-Père quitta l'audience, honteux et mortifié. On se trupha de lui. Quand
-on l'eut suffisamment tourné en dérision, nos Supérieurs nous imposèrent
-une croix bien lourde en nous inhibant, sous des peines majeures, les
-promenades hors du monastère, par les chemins et par les carrefours.
-
-Le Révérend Père Frère prieur était en déplacement quand la chose
-arriva. Mais au retour de son voyage, il fit déduire la chose au Père
-provincial, notre Dom très gracieux. C'est un homme docte, illuminé.
-C'est un flambeau du Monde qui, par deux fois, se comporta
-valeureusement dans ses disputes contre les hérétiques. Il les a
-confondus, encore qu'ils n'aient pas voulu en convenir, ces salauds de
-mécréants. Alors le Père provincial vint aussitôt dans la ville,
-accompagné du prieur. Tous deux furent très mécontents de ce Frère qui,
-fort étourdiment, avait saisi le magistrat de sa querelle. Nous eussions
-mieux fait d'acheter pour lui une cuculle neuve, de la panne la
-meilleure. Voilà bien le préjudice qu'amène avec soi trop de zèle!
-
-Immédiatement, le Provincial fut trouver sénateurs et magistrats,
-sollicitant pour nous une autorisation itérative d'aller du monastère
-dans les rues, mais il ne put impétrer quoi que ce soit: tous lui
-répondirent que la décision prise était irrévocable.
-
-C'est peu de nous tenir sous clef. Ils veulent encore nous imposer un
-_factor_ qu'ils appellent curateur. Cet intrus sera chargé de vaquer aux
-recettes et aux dépenses, ne nous donnant plus que le strict nécessaire.
-Certes, si la chose a lieu, la liberté ecclésiastique est à jamais
-perdue, puisque le diable est installé au monastère. O mon père
-bien-aimé! fallait-il que nous vissions un pareil sacrilège de notre
-vivant! Qui jamais eût présagé une telle douleur? Quoi! nos champions
-les plus zélés se retirent de nous!
-
-A coup sûr, le Révérend Père prieur est grandement contristé. Il fut,
-pendant quelques jours, mal en point d'avoir subi une telle
-mortification. Aujourd'hui, c'est l'octave. Aussi, de bon matin, après
-sa troisième digestion, il a été pris d'une sueur mauvaise. Ensuite de
-quoi il s'est levé pour accomplir la besogne de nature. Il a chié
-malaisément. La selle n'était pas grosse, mais ténue; il n'a pas laissé
-néanmoins que d'en être soulagé. Il compte, pour se remettre, sur les
-talents d'une fautrice dévote de notre communauté. Elle cuisine à point
-de bons _juscula_, des pets-de-nonne et autres chatteries.
-
-Très cher Frère, si les laïques deviennent nos maîtres, ils se moqueront
-de nous. Ils ont déjà édité un proverbe sur notre compte qu'ils ont pris
-d'un vieux mot que l'on prête à un curé. Ce curé prisait fort le bon
-fromage. Quand il fut, pendant la Nuit Sainte, au jeu pascal, sa catau
-lui larronna son bon fromage. Au retour, il ne trouva que l'assiette et
-cria: «Par les dieux saints! ma toupie a gobé le fromage!» A présent, si
-quelquefois, du haut des murs, nous prospectons vers la place afin de
-nous distraire un peu, ils accommodent le proverbe, non simplement, mais
-par contraposition et goguenardant: «Écoutez! Par les dieux saints! la
-pute a gobé votre cuculle!»
-
-Frère pieux, il faut donc endurer de nombreuses et grandes persécutions
-à cause de notre Ordre, et les vexations que nous infligent ces laïques
-maudits!
-
-Et maintenant les paroles de l'_Écriture_ s'accomplissent chez nous:
-_Des esclaves ont dominé sur notre tête et nul ne s'est trouvé qui nous
-rachetât de leurs mains. Les vieillards ont déserté les portes, les
-jeunes hommes, le chœur de la psalette. La joie est tombée de nos
-poitrines. Nos chants, nos hymnes sont changés en lamentations._
-
-Très cher Frère, priez Dieu pour nous, afin qu'il nous délivre des
-persécuteurs laïques. Mais, quoi que vous entrepreniez, mon bon Frère,
-ayez cure que ces méchants grimauds de poètes séculiers ne prennent vent
-de ma lettre et ne la lisent point; faute de quoi ils se mettraient
-encore à déblatérer contre nous.
-
-Portez-vous bien pancratiquement, Frère pieux et très cher.
-
-_Donné en notre monastère, dans le huitième jour du mois de mai, l'an du
-Seigneur 1537._
-
- Si quelqu'un veut bonifier cette épître d'élégance, libre à lui, mais
- il doit conserver le fond de l'historiette dans son intégrité, car
- elle est véridique et l'on ne peut retracer plus fâcheuse aventure que
- les maux dont nous sommes accablés.
-
- Cette lettre fut envoyée de Brabant à un Frère très dévot de Mayence,
- pour lui faire part de nos calamités et des innovations
- antichrétiennes.
-
-
-
-
- on se lasse de tout,
- [Vignette]
- excepté de connaître
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE SAINT-VICTOR
-
-(RABELAIS. _Pantagruel_).
-
-
-COMMENT PANTAGRUEL VINT A PARIS, ET DES BEAUX LIVRES DE LA LIBRAIRIE DE
-SAINT-VICTOR
-
-... Ce fait, vint à Paris avec ses gens. Et, à son entrée, tout le monde
-sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le peuple de Paris
-maillotinier est sot par nature, par bequarre et par bemol; et le
-regardoient en grand esbahissement, et non sans grande peur qu'il
-n'emportast le palais ailleurs, en quelque pays _a remotis_, comme son
-père avoit emporté les campanes de Nostre Dame, pour attacher au col de
-sa jument. Et, après quelque espace de temps qu'il y eut demouré, et
-fort bien estudié en tous les sept arts libéraux, il disoit que c'estoit
-une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir; car les guenaulx de
-Saint-Innocent se chauffoient le cul des ossemens des mors. Et trouva la
-librairie de Saint-Victor fort magnifique, mesmement d'aucuns livres
-qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le répertoire, et _primo_:
-
-
-_Bigua salutis._
-
-_Bragueta juris._
-
-_Pantoufla decretorum._
-
-_Malogranatum vitiorum._
-
-Le Peloton de théologie.
-
-=Le Vistempenard des prescheurs, composé par Turlupin.=
-
-La Couille barrine des preux.
-
-Les Hanebanes des evesques.
-
-_Marmotretus, de babouynis et cingis, cum commento Dorbellis._
-
-_Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum, ad
-placitum._
-
-L'apparition de Sainte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en mal
-d'enfant.
-
-=Ars honeste petandi in societate, per M. Ortuinum.=
-
-Le Moustardier de penitence.
-
-Les Houseaulx, _alias_ les bottes de patience.
-
-_Formicarium artium._
-
-_De Brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem Prieratem,
-Jacopinum._
-
-Le Beliné en court.
-
-Le Cabat des notaires.
-
-Le Pacquet de mariage.
-
-Le Creusiou de contemplation.
-
-Les Fariboles de droit.
-
-L'Aguillon de vin.
-
-L'Esperon de fromaige.
-
-_Decrotatorium scholarium._
-
-_Tartaretus, de modo cacandi._
-
-Les Fanfares de Rome.
-
-_Bricot, de differentiis soupparum._
-
-Le Culot de discipline.
-
-La Savate d'humilité.
-
-Le Tripier de bon pensement.
-
-Le Chaudron de magnanimité.
-
-Les Hanicrochemens des confesseurs.
-
-La Croquignolle des curés.
-
-_Reverendi patris fratris Lubini, provincialis Bavardie, de croquendis
-lardonibus libri tres._
-
-_Pasquilli, doctoris marmorei, de capreolis cum chardoneta comedendis,
-tempore papali ab Ecclesia interdicto._
-
-L'invention Sainte-Croix, à six personnages, jouée par les clercs de
-finesse.
-
-Les Lunettes des Romipètes.
-
-_Maioris, de modo faciendi boudinos._
-
-La Cornemuse des prelatz.
-
-_Beda, de optimitate triparum._
-
-La Complainte des advocatz sur la réformation des dragées.
-
-Le Chat fourré des procureurs.
-
-Des Pois au lard, _cum commento_.
-
-La Profiterolle des indulgences.
-
-_Preclarissimi juris utriusque doctoris Maistre Pilloti Raquedenari,
-de bobelinandis glosse Accursiane baguenaudis repetitio
-enucidiluculidissima._
-
-_Stratagemata francarchieri_ de Baignolet.
-
-_Franctopinus, de re militari, cum figuris Tevoti._
-
-_De usu et utilitate escorchandi equos et equas, authore M. Nostro de
-Quebecu._
-
-La Rustrie des prestolans.
-
-_M. n. Rostocostojambedanesse, de moustarda post prandium servienda,
-lib. quatuordecim, apostillati per M. Vaurrillonis._
-
-Le Couillage des promoteurs.
-
-_Jabolenus, de cosmographia purgatorii._
-
-_Questio subtilissima, utrum Chimera, in vacuo bombinans, possit
-comedere secundas intentiones: et fuit debatuta per decem hebdomadas in
-concilio Constantiensi._
-
-Le Maschefain des advocatz.
-
-_Barbouillamenta Scoti._
-
-La Ratepenade des cardinaux.
-
-_De Calcaribus removendis decades undecim, per M. Albericum de Rosata._
-
-_Ejusdem, de castrametandis crinibus lib. tres._
-
-L'entrée d'Anthoine de Leive es terres du Brésil.
-
-_Marforii, bacalarii cubantis Rome, de pelendis mascarendisque
-cardinalium mulis._
-
-Apologie d'iceluy, contre ceux qui disent que la mule du pape ne mange
-qu'à ses heures.
-
-_Pronosticatio que incipit, Silvii Triquebille, balata per M. N.
-Songecrusyon._
-
-_Bondarini, episcopi, de emulgentiarum profectibus enneades novem, cum
-privilegio papali ad triennium, et postea non._
-
-Le Chiabrena des pucelles.
-
-Le Cul pelé des veuves.
-
-La Coqueluche des moines.
-
-Les Brimborions des padres célestins.
-
-Le Barrage de manducité.
-
-Le Clacquedent des maroufles.
-
-La Ratouere des théologiens.
-
-L'Ambouchouoir des maistres en ars.
-
-Les Marmitons de Olcam, à simple tonsure.
-
-_Magistri N. Fripesaulcetis de grabellationibus, horarum canonicarum,
-lib. quadraginta._
-
-_Cullebutatorium confratriarum, incerto authore._
-
-La Cabourne des briffaux.
-
-Le Faguenat des Espagnolz, supercoquelicanticque par Frai Inigo.
-
-La Barbottine des marmiteux.
-
-_Poltronismus rerum Italicarum, authore magistro_ Bruslefer.
-
-_R. Lullius, de batifolagiis principum._
-
-=Calibistratorium caffardie, actore M. Jacobo Hocstratem hereticometra.=
-
-_Chaultcouillonis, de magistronostrandorum magistronostratorumque
-beuvetis, lib. octo galantissimi._
-
-_Les Petarrades des bullistes, copistes, scripteurs, abbreviateurs,
-referendaires, et dataires, compillées par Regis._
-
-Almanach perpétuel pour les goutteux et vérolés.
-
-_Maneries ramonandi fournellos, per M. Eccium._
-
-Le Poulemart des marchans.
-
-Les Aises de vie monachale.
-
-La Gualimaffrée des bigotz.
-
-L'Histoire des farfadetz.
-
-La Bellistrandye des millesouldiers.
-
-Les Happelourdes des officiaux.
-
-La Bauduffe des thésauriers.
-
-_Badinatorium Sorboniformium._
-
-_Antipericatametana parbeuge damphicribrationes merdicantium._
-
-Le Limasson des rimasseurs.
-
-Le Boutavent des alchymistes.
-
-La Nicquenocque des questeurs, cababezacée par frère Serratis.
-
-Les Entraves de religion.
-
-La Racquette des brimballeurs.
-
-L'Accoudouoir de vieillesse.
-
-La Muselière de noblesse.
-
-Le Patenostre du cinge.
-
-Les Grezillons de devotion.
-
-La Marmite des quatre-temps.
-
-Le Mortier de vie politicque.
-
-Le Mouschet des hermites.
-
-La Barbute des penitenciers.
-
-Le Trictrac des frères frappars.
-
-_Lourdaudus, de vita et honestate braguardorum._
-
-_Lyripipii, sorbonici, moralisationes, per M. Lupoldum._
-
-Les Brimbelettes des voyageurs.
-
-=Tarraballationes doctorum Coloniensium adversus Reuchlin.=
-
-Les Potingues des evesques potatifz.
-
-Les Cymbales des dames.
-
-La Martingalle des fianteurs.
-
-_Virevoustorium nacquettorum, per F. Pedebilletis._
-
-Les Bobelins de franc couraige.
-
-La Mommerie des rabatz et lutins.
-
-Gerson, _de auferibilitate pape ab Ecclesia_.
-
-La Ramasse des nommés et gradués.
-
-_Jo. Dytembrodii, de terribilitate excommunicationum libellulus
-acephalos._
-
-_Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas, per M. Guindolfum._
-
-Le Hoschepot des perpetuons.
-
-La Morisque des hérétiques.
-
-Les Henilles de Gaietan.
-
-_Moillegroin, doctoris cherubici, de origine patepelutarum, et
-torticollorum ritibus, lib. septem._
-
-_Campi clysteriorum per S. C._
-
-Le Tirepet des apothycaires.
-
-Le Baisecul de chirurgie.
-
-_Justinianus, de cagotis tollendis._
-
-_Antidotarium anime._
-
-_M. Merlinus Coccaius, de patria diabolorum._
-
-Desquelz aucuns sont ja imprimés, et les autres l'on imprime maintenant
-en ceste noble ville de Tubinge.
-
-Soixante et neuf Breviaires de haute gresse.
-
-Le Gaudemarre des cinq ordres des mendians.
-
-La Pelleterie des tirelupins, extraicte de la botte fauve
-incornifistibulée en la somme angelicque.
-
-Le Ravasseur des cas de conscience.
-
-La Bedondaine des presidens.
-
-Le Vietdazouer des abbés.
-
-_Sutoris, adversus quemdam qui vocaverat eum friponnatorem, et quod
-fripponnatores non sunt damnati ab Ecclesia._
-
-_Cacatorium medicorum._
-
-Le Ramoneur d'astrologie.
-
-
-RABELAIS (édition Burgaud des Marets et Rathery), _Pantagruel_, liv. II,
-chap. VII.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-Le Volume: _Épîtres des hommes obscurs_ contient
-
- Note de l'éditeur XI
- LUTHER, avant-propos de Laurent Tailhade 1
-
-Les lettres qui le composent sont ainsi classées dans l'ouvrage:
-
- I. Maître Joannes Pellifex D. S. à Maître Ortuinus Gratius 57
- II. Maître Bernhardus Plumilegus D. S. à Maître Ortuinus Gratius 62
- III. Johannes Stranssfederius à Ortuinus Gratius 65
- IV. Maître Joannes Cautrifusor à Maître Ortuinus Gratius 70
- V. Nicolaus Caprimulgius à Maître Ortuinus Gratius 73
- VI. Maître Petrus Hafenmusius à Maître Ortuinus Gratius 75
- VII. Thomas Langschneiderius à Dom Ortuinus Gratius deventerius 79
- VIII. Franciscus Genselinus à Maître Ortuinus Gratius 86
- IX. Maître Conradus de Zwickau D. S. à Maître Ortuinus Gratius 90
- X. Joannes Arnoldi D. S. à Maître Ortuinus Gratius 95
- XI. Cornelius Fenestrifex D. S. à Ortuinus Gratius 99
- XII. Maître Hildebrandus Mammaceus D. S. à Maître Ortuinus 105
- XIII. Maître Conradus de Zwickau D. S. à M. Ortuinus Gratius 110
- XIV. Maître Joannes Krabacius D. S. à M. Ortuinus Gratius 115
- XV. Guilhelmus Scherfchleiferius D. S. à Ortuinus Gratius 118
- XVI. Matheus Melliambius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 122
- XVII. Maître Joannes Hipp S. D. à Maître Ortuinus Gratius 127
- XVIII. Maître Pierre Negelinus D. S. à Maître Ortuinus 133
- XIX. Stephanus Calvaster, bachelier, à Maître Ortuinus Gratius 137
- XX. Joannes Lucibularius à Maître Ortuinus Gratius 140
- XXI. Maître Conradus de Zwickau D. S. à Maître Ortuinus 142
- XXII. Gerhardus Schirruglius à Maître Ortuinus Gratius 147
- XXIII. Joannes Vickelphius, humble professeur de théologie
- sacrée, D. S. à M. Ortuinus Gratius, poète, théologien, etc. 153
- XXIV. Paulus Daubengigelius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 157
- XXV. Maître Philippus Sculptor D. S. à Maître Ortuinus Gratius 161
- XXVI. Antonius Rubenstadius à Maître Ortuinus Gratius 166
- XXVII. Johannes Stablerius D. S. à Ortuinus Gratius 169
- XXVIII. Frère Conradus Dollenkopsius à Maître Ortuinus Gratius 173
- XXIX. Maître Tilmannus Lumlin D. S. à Maître Ortuinus Gratius 179
- XXX. Joannes Schnarholtz, incessamment bachelier, à
- profondissime et non moins illuminissime D. Ortuinus Gratius 182
- XXXI. Wuillibrodus Nicetus, Guillelmite, D. S. à Bartholomeus
- Colpius 186
- XXXII. Maître Gingolfus Lignipercussor à Maître Ortuinus Gratius 191
- XXXIII. Marmotrectus Buntemantellus, Maître ès arts, à Maître
- Ortuinus Gratius 194
- XXXIV. Maître Ortuinus Gratius à Maître Mammotrectus, ami très
- profond 199
- XXXV. Lyra Butschulacherius D. S. à Guillermus Hackinetus 205
- XXXVI. Eitelnarrabianus Pesseneck D. S. à Maître Ortuinus
- Gratius 210
- XXXVII. Lupoldus Federfusius D. S. à Maître Ortuinus Gratius 214
- XXXVIII. Pandormannus Fornacifex très salutateur D. S. à Maître
- Ortuinus Gratius 218
- XXXIX. Nicolaus Luminator D. S. à Dom Maître Ortuinus 225
- XL. Herbordus Mistalderius D. S. à Maître Ortuinus 227
- XLI. Vilipatius d'Anvers D. S. à Maître Ortuinus Gratius 229
- XLII. Antonius N... D. S. à Maître Ortuinus Gratius 233
- XLIII. Gallus Linitextor de Gundelfinger D. S. à Maître Ortuinus
- Gratius 240
- XLIV. Maître Curio, doyen des régents au collège Henricus de
- Leipzig, D. S. à Mathias de Falkenberg 243
- XLV. Arnoldus de Tongres D. S. à Maître Ortuinus Gratius 251
- XLVI. Johannes Currifex d'Amberg D. S. à Ortuinus Gratius 255
- XLVII. Jacobus de Altaplatea (Hoogstraten) D. S. en N.-S. J.-C.
- à Maître Ortuinus Gratius 264
- XLVIII. Wendelinus Pannistonsor D. plusieurs S. à Maître
- Ortuinus Gratius 272
- XLIX. Épître d'un certain frère béjaune et dévot de l'ordre
- impollu, c'est-à-dire du divin Augustinus 278
- L. Appendice 287
-
-
---FIN--
-
-
-1924
-
-
-
-
-TOURS.--IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cie
-
-
-5507
-
-
- on se lasse de tout,
- [Vignette: ΓΝΩΣΙΣ.]
- excepté de connaître
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-
-On a conservé l'orthographe de l'original, en corrigeant toutefois les
-erreurs manifestement imputables aux typographes. Les citations de
-Ducange ont été rectifiées, ainsi que:
-
- déplora > déflora (quand il déflora Callesto)
- [conformément à l'original latin: «quando defloravit Calistonem»]
-
-Les variantes dans les noms propres ont été conservées (par exemple:
-Hochstraten, Hocstratem, Hoogstraeten, Hoogstraten; Arnaldus, Arnoldus;
-etc.).
-
-Les mots mis en relief par l'emploi des italiques (ou par du texte droit
-dans un passage en italique) ont été signalés _comme ceci_; les passages
-en gras (certains titres de livres dans l'appendice) sont notés =ainsi=.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Epitres des hommes obscurs du
-chevalier Ulric von Hutten tr, by Ulrich von Hutten
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EPITRES DES HOMMES OBSCURS ***
-
-***** This file should be named 63846-0.txt or 63846-0.zip *****
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-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-works in the collection are in the public domain in the United
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